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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Abelard, Tome I. + +Author: Charles de Remusat + +Release Date: July 6, 2004 [EBook #12829] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME I. *** + + + + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team; From images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + + +ABELARD + +PAR + +CHARLES DE REMUSAT. + +1845 + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + Jean de SALISBURY, disciple d'Abelard. + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME PREMIER + + + + +PREFACE. + +On se propose dans cet ouvrage de faire connaitre la vie, le caractere, +les ecrits et les opinions d'Abelard, et de recueillir tout ce qu'il +est utile de savoir pour marquer sa place dans l'histoire de l'esprit +humain. + +Abelard est moins connu qu'il n'est celebre, et sa renommee semble +romanesque plutot qu'historique. On sait vaguement qu'il fut un +professeur, un philosophe, un theologien, qu'il se fit une grande +reputation dans les ecoles du moyen age, et qu'il exerca une puissante +influence sur les etudes et les idees de son temps. Mais dans quel sens +dirigea-t-il les esprits, quel etait le fond de ses doctrines, quelle +la nature de son talent, quels les titres de ses ouvrages, quel role +joua-t-il dans les lettres et dans l'Eglise, voila ce qu'on ignore; et +le vulgaire meme raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce +souvenir que le nom d'Abelard est reste populaire. + +Peut-etre a la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de +tracer inspirera-t-il quelque curiosite. Peut-etre souhaitera-t-on +de mieux connaitre l'homme dont on a si souvent entendu rappeler +les aventures, et l'amant servira-t-il a recommander le philosophe. +Moi-meme, je l'avouerai, ce n'est point par l'histoire que j'ai commence +avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherche +d'abord, et l'etude de la philosophie n'a pas donne naissance a cet +ouvrage. + +Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brievement l'histoire? + +Il y a quelques annees qu'en reflechissant sur un sujet que la reflexion +n'epuisera pas, sur ce que devient la nature morale de l'homme dans les +temps ou l'intelligence prevaut sur tout le reste, je fus conduit a +me demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage ou la +puissance de l'esprit, devenue superieure a celle du caractere, serait +mise en presence des plus fortes realites du monde social, des epreuves +de la destinee, des passions meme de l'ame. La lutte de l'esprit tout +seul avec la vie tout entiere me paraissait interessante a decrire +encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scene, +par quels personnages, il serait bon de la representer. Pour que cette +peinture fut frappante et vive, en effet, il ne me semblait pas qu'elle +dut avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un heros ideal qui a une +epoque indeterminee se mesure avec des etres d'invention, ne saurait +offrir un exemple qui saisisse et qui emeuve; si vraisemblable qu'on +s'attache a le faire, il parait toujours hors du vrai, et la situation +ou on le place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pensee +morale que j'aspirais a mettre en action, ne pouvait prendre tout son +relief et produire tout son effet que sur un fond de realite. + +Je revais a tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne +manquent guere aux auteurs preoccupes d'une idee. Un jour, mes yeux +s'arreterent sur l'affiche d'un theatre ou se lisait le nom que j'ecris +aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom etait suivi +d'un autre que la philosophie seule a le triste courage d'en separer. +Soudain, la pensee qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi +dire; elle s'unit au nom d'Abelard, et prit des lors une forme +distincte: le sujet necessaire me parut trouve. Et prenant dans +l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les +hommes du XIIe siecle, les traits et les couleurs, je composai avec une +sorte d'entrainement un ouvrage en forme de roman dramatique, qui, lui +aussi, s'appelle Abelard. + +Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler. +J'avais ecrit sous l'empire d'une sorte de passion pour mon sujet, pour +mon idee, mais avec le sentiment d'une independance absolue. La science, +la foi et l'amour, l'ecole, le gouvernement et l'Eglise, j'avais essaye +de tout peindre, sans rien ecarter, sans rien adoucir, sans rien +menager, ne supposant pas meme un moment qu'un si etrange tableau +put jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connait les +faiblesses paternelles? Quel auteur ne prend confiance dans l'ouvrage +dont la composition l'a charme? J'ai donc un jour songe a livrer aux +perils de la publicite ce premier Abelard. Cependant il s'agissait d'une +oeuvre qui contient sans doute une pensee serieuse et morale, mais sous +les formes les plus libres de la realite et de l'imagination, ou dans +le cadre des moeurs grossieres du XIIe siecle, la lutte violente des +croyances, des idees et des passions est representee avec une franchise +qui peut paraitre excessive, avec un abandon qui peut blesser les +esprits severes. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse +possible, celle du talent. + +Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en creer une autre; +c'est alors que je concus le projet d'opposer l'histoire au roman, et +de racheter le mensonge par la verite. A des fictions dramatiques, +je resolus de joindre un tableau de philosophie et de critique ou le +raisonnement et l'etude prissent la place de l'imagination. Changeant de +but et de travail, je m'occupai alors de mieux connaitre l'Abelard de la +realite, d'apprendre sa vie, de penetrer ses ecrits, d'approfondir ses +doctrines; et voila comme s'est fait le livre que je soumets en ce +moment au jugement du public. Destine a servir d'accompagnement et +presque de compensation a une tentative hasardeuse, il parait seul +aujourd'hui. Des illusions temeraires sont a demi dissipees; une sage +voix que je voudrais ecouter toujours, me conseille de renoncer aux +fictions passionnees, et de dire tristement adieu a la muse qui les +inspire: + + Abi + Quo blandae juvenum te revocant preces. + +Ce recit servira du moins a temoigner de mes consciencieux efforts pour +rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais a expier en +quelque sorte une composition d'un genre moins severe, plus je devais +tacher de donner a celle-ci les merites qui dependent de l'etude, de +la patience et du travail. Je n'ai rien neglige pour savoir tout le +necessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la +partie historique j'espere m'etre approche de la parfaite exactitude. +L'etendue de mes recherches, et plus encore la revision de quelques +savants amis m'ont donne confiance dans ma fidelite d'historien. + +On trouvera donc ici une biographie d'Abelard plus complete qu'aucune +autre, aussi complete peut-etre que permet de la faire l'etat des +monuments connus jusqu'a ce jour. Quant a l'interet du recit, il me +parait, a moi, tres-vif dans les faits memes. Qui sait s'il ne se sera +pas evanoui sous ma main? + +Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Apres la premiere partie, +qui renferme la vie d'Abelard et qui peut aussi donner une vue generale +de son talent et de ses idees, il me restait a faire connaitre ses +ecrits. A l'exception de quelques lettres sur ses malheurs, ils sont +tous philosophiques ou theologiques: j'ai donc joint au livre premier, +un livre sur la philosophie, un livre sur la theologie d'Abelard. Cette +partie de mon travail, pour etre la plus neuve, n'etait pas la plus +attrayante, et j'ignore si ce n'est point une temerite que d'avoir +voulu rendre de l'interet a la science si longtemps decriee sous le nom +desastreux de scolastique. + +A la fin du dernier siecle, une telle entreprise aurait paru insensee. +Le temps meme n'est pas loin ou le courage m'aurait manque pour +l'accomplir. Mais de nos jours, le tombeau du moyen age a ete rouvert +avec encore plus de curiosite que de respect. On s'est plu a y +contempler les grands ossements que les annees n'avaient pas detruits, +a y recueillir les joyaux grossiers ou precieux qui brillaient encore +meles a de froides poussieres. Les monuments ou ces reliques languirent +oubliees si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionnee, +comme s'ils etaient retrouves d'hier, et que la terre les eut jadis +enfouis dans son sein. Ne pouvant inventer le neuf, on s'est epris du +plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du passe est venu colorer +la critique, echauffer l'erudition. A juger severement notre epoque, on +pourrait dire que les faits reels reveillent seuls en elle l'imagination +et qu'elle ne retourne a la poesie que par l'histoire. + +A-t-il ete presomptueux d'esperer que le gout d'antiquaire qui s'attache +aux moeurs, aux formes, aux edifices des ages gothiques, s'etendrait +jusqu'a leurs idees, et qu'on aimerait a connaitre la science +contemporaine de l'art qu'on admire? + +Il ne faut rien dissimuler, ce livre est tres-serieux. Nous ne nous +sommes point arrete a la surface. Rassembler en passant quelques traits +de la physionomie d'un homme et d'une epoque, offrir de rares extraits, +piquants par leur singularite, choisis a plaisir dans les debris d'une +litterature a demi barbare, aurait suffi peut-etre pour donner a +quelques pages un interet de curiosite. Ce n'etait pas assez pour nous. +Notre ambition a ete de faire connaitre, avec les ouvrages d'Abelard, le +fond et les details de ses doctrines, les procedes de son esprit, les +formes de son style, d'eclairer ainsi, a sa lumiere, toute une periode +encore obscure de la vie intellectuelle de la societe francaise. Qu'on +ne s'attende donc point a trouver seulement ici des fragments epars +de philosophie ou de theologie; mais bien une philosophie, mais une +theologie, chacune avec ses principes, sa methode et son langage, +chacune telle qu'un vieux passe l'a connue, admiree, celebree, alors que +l'ecole etait pour nos aieux ce que la presse est devenue pour leurs +enfants. Au lieu de presenter des considerations generales sur l'esprit +de notre philosophe, nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le +decrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une simple critique, mais, +s'il est possible, une reproduction du genie d'un homme. Ce sera en meme +temps, si nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction +utile a l'etude de la scolastique, et par consequent a l'histoire de +l'esprit humain dans le moyen age. + +Cet ouvrage devra toute son originalite a son exactitude, et rien +n'y paraitra nouveau que ce qui sera scrupuleusement historique. +L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si differentes +de celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-etre +parce qu'elles nous sont les plus familieres; le caractere des +questions, le choix des arguments, la portee des solutions, tout est si +etrange chez les scolastiques, que la raison meme, dans leurs livres, +n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend +quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui +l'effet d'une science en desuetude qui etonne et ne persuade plus. +Cependant, pour qui ne s'en tient pas a l'apparence, pour qui brise +l'enveloppe que pretaient a la pensee le gout et l'erudition du temps, +la scolastique contient dans son sein, elle offre dans son cours et les +problemes de tous les siecles et quelquefois les idees du notre. C'est +que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable +comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit a la maniere +des modernes, et cependant ils ont connu tous les systemes, toutes les +hypotheses dont les modernes se sont vantes. Je ne sais pas meme une +erreur dans laquelle ils ne nous aient devances. Quand on lit les +Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes, +Locke, Hume et Kant lui-meme. Ainsi chez les maitres de la scolastique, +nous reconnaissons des Euthydeme et des Protagoras, quelquefois +Democrite, Empedocle ou Parmenide, ca et la des idees de Platon, partout +le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen age morcelait +la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si etroitement +qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies differentes y +ramenent au meme point. L'esprit humain n'innove guere que dans les +methodes, et les methodes diversifient, mais ne detruisent pas son +identite. Les idees sur lesquelles porte la philosophie se presentent +comme d'elles-memes a la reflexion. Des que l'esprit se regarde, il les +retrouve. C'est un heritage substitue de generation en generation, comme +ces pierres precieuses qui se perpetuent dans les familles, et dont +la disposition seule change suivant la mode et le gout des diverses +epoques. Indestructibles, et inalterables, ces idees demeurent dans +l'esprit humain comme des symboles de l'eternelle verite. + +Elles ne manquent donc a aucune grande philosophie; et elles peuvent +etre decouvertes sous tous les voiles que les caprices du raisonnement +leur ont pretes. Il est curieux et piquant parfois de les reconnaitre, +malgre les deguisements dont les revetent la philosophie et la theologie +de nos peres. Cet interet nous soutenait dans la tache ingrate de +penetrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les idees et les +expressions, de leur rendre, s'il nous etait possible, la vie et la +lumiere. Cette restauration etait une oeuvre assez nouvelle. Depuis +quelques annees, on a bien su ressaisir avec sagacite le sens intime de +toutes les doctrines, on les a traduites avec succes dans une langue +commune, celle de la critique contemporaine. Mais a peine a-t-on ose, +dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original des +maitres du passe. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de +retirer la scolastique d'un oubli de deux siecles, a-t-il ose lui rendre +a certains moments et ses formes et son style. Par le choix de notre +sujet, par l'etendue de notre travail, nous avons du nous jeter +audacieusement dans cette oeuvre de restitution scientifique. Nous +sommes rentre dans la nuit du moyen age, pour y marcher le flambeau a +la main. Un historien dont la science profonde est vivifiee par une +puissante imagination, a su ranimer les sentiments et les moeurs de +la societe de ces temps-la. Il a remis sur ses pieds le Germain, le +Gaulois, le Saxon, le Normand. Ce qu'il a si habilement fait pour +l'homme moral, pour l'homme politique, serait-il chimerique de le tenter +pour l'homme intellectuel? A cote du guerrier franc, du magistrat +communal, du serf des cites ou des champs, en face du roi, du leude et +du pretre, reprenant a sa voix la parole et l'action, ne pourrait-on +faire revivre l'ecrivain et le philosophe, aux luttes des races opposer +les combats des ecoles, aux jeux de la force, les guerres de l'esprit? +Est-il impossible de convoquer encore pour un instant les hommes du XIXe +siecle autour d'une de ces chaires eloquentes ou la raison humaine, +essayant sa puissance, begayant des verites timides, preparait, il y a +sept cents ans, la lointaine emancipation du monde? + + +PREUVES ET AUTORITES + +DE + +L'HISTOIRE D'ABELARD. + + +On a beaucoup ecrit sur Abelard, mais on s'est beaucoup repete, et il +faut bien choisir les autorites, quand on parle de lui. Parmi celles que +nous allons citer, les unes, qui sont originales, et ce que les anciens +editeurs appelaient _testimonia_, datent de son temps ou viennent +de ceux qui avaient pu connaitre ses contemporains; les autres sont +posterieures et n'ont qu'une valeur relative a l'instruction, a la +veracite, a la sagacite de l'ecrivain. + + +I. + +AUTORITES DU XIIe SIECLE ET DU SUIVANT. + +I.--_Historia calamitatum_, ou l'_Epistola prima_. Ce sont les Memoires +de sa vie ecrits par lui jusque vers l'annee 1135. Cette lettre a ete +donnee pour la premiere fois dans ses Oeuvres, par Duchesne, qui y a +joint d'excellentes notes. Le meilleur texte, bien qu'incomplet, a ete +revu sur le manuscrit 2923 de la Bibliotheque Royale, et insere dans +le Recueil des historiens des Gaules et de la France (t. XIV, p. 278). +Turlot, qui l'a reproduit en presque totalite, dit que le manuscrit +a appartenu a Petrarque et contient des notes de lui. (_Abail. et +Heloise_, p. 4.) La bibliotheque de Troyes possede un manuscrit sous le +n'o 802, qui a ete collationne avec l'imprime a la demande de M. Cousin; +il contient de nombreuses differences assez peu importantes, sauf une +seule qui sera indiquee. + +II.--Les lettres d'Heloise et d'Abelard, souvent reimprimees et +traduites. La premiere traduction est celle de Jean de Meung, le +manuscrit en existe a la Bibliotheque du Roi. La premiere edition +du texte est celle qui fait partie des Oeuvres deja citees: _Petri +Abaelardi filosofi et theologi abbatis ruyensis et Heloisae conjugis +ejus primae paracletensis abbatissae Opera, nunc primum edita ex Mss. +codd. V. Illus. Francisci Amboesii_, etc., in-4 deg.. Paris, 1616. Cette +edition des Oeuvres d'Abelard, la premiere et la seule qui porte ce +titre, est appelee indifferemment l'edition d'Amboise ou de Duchesne; +elle contient les lettres d'Abelard et d'Heloise, des lettres de saint +Bernard, du pape Innocent II, de Pierre le Venerable, de Berenger de +Poitiers, de Foulque de Deuil, etc., toutes pieces importantes pour +l'histoire d'Abelard, ainsi que plusieurs de ses ouvrages theologiques +qui ne sont encore imprimes que la. Les principaux sont: 1 deg. le +Commentaire sur l'epitre aux Romains; 2 deg. l'Introduction a la theologie; +3 deg. les Sermons. Voyez sur cette edition Bayle, _Dict. crit_., art. _Fr. +d'Amboise_, et l'_Histoire litteraire de la France_, par les benedictins +de Saint-Maur et l'Institut, t. XII, p. 149. + +La seconde edition complete des lettres, contenant toutes celles que +d'Amboise a donnees; _P. Abaelardi abbatis ruyensis et Heloissae +abbatissae paracletensis Epistolae, edit. cur. Ricardi Rawlinson_, +in-8 deg.. Londres, 1718. Le texte a ete revu avec soin, mais corrige avec +trop de hardiesse, d'apres un manuscrit d'une existence douteuse. + +III.--Les autres ouvrages d'Abelard, savoir: + +_Petri Abaelardi Theologia christiana.--Ejusdem Expositio in Hexameron_. +(Durand et Martene, Thesaur. nov. anedoct., t. V, p. 1139 et 1361.) + +_Petri Abaelardi Ethica, seu liber dictus: SCITO TE IPSUM_. (Bernard +Pez, Thesaur. anecdot. noviss., t. III, pars II, p. 626.) + +_Petri Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum_. +(Frid. Henr. Rheinwald, Anecdot. ad histor. ecclesiast. pertin., partie. +I, Berolini, 1831.) + +_Petri Abaelardi Epitome theologiae christianae_, (F. H. Rheinwald, meme +recueil, partie II, 1835.) + +Ouvrages inedits d'Abelard, pour servir a l'histoire de la philosophie +scolastique en France, publies par M. Victor Cousin. Les principaux +ouvrages sont: 1 deg. _Petri Abaelardi Sic et Non_; 2 deg. _Ejusdem Dialectica_; +3 deg. _Ejusdem fragmentum de Generibus et Speciebus_. (Documents inedits +relat. a l'Hist. de France, publies par ordre du gouvernement, in-4 deg., +1836, p. 3, 173 et 507.) _Petri Abaelardi tractatus de Intellectibus_. +(Cousin, Fragm. philos. 1840, t. III, Append. XI, p. 448.) + +Deux prefaces inedites d'Abailard, publiees par M. Lenoble dans les +Annales de philosophie chretienne, janvier 1844. + +Les poesies qui se trouvent disseminees dans divers recueils, savoir: + +1 deg. l'edition des Oeuvres donnee par d'Amboise, p. 1136; + +2 deg. _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima Collectio_, t. IX, p. +1091; + +3 deg. _Gallia Christiana_, t. VII, p. 595; + +4 deg. _Les Fragments philosophiques_ de M. Cousin, 1840, t. III, p. 440; + +5 deg. _Spicilegium vaticanum. Beitraege zur naehern Kenntniss der +Vatikanischen Bibliothek fuer deutsche Poesie des Mittelalters, von Carl +Greith._, Frauenfield, 1838; + +6 deg. _Bibliotheque de l'ecole des Chartes_, t. III, 2e livr. 1842. + +Le dernier recueil a fait connaitre les hymnes decouverts dans un +manuscrit de Bruxelles, dont nous avons eu sous les yeux une copie et un +specimen par M. Th. Oehler, et qui est intitule: _P. Ab. sequentiae et +hymni per totum anni circulum in virginum monast. paraclet_. + +IV.--Les ouvrages de controverse des contemporains d'Abelard, savoir: + +Les lettres de saint Bernard, _S. Bernardi Opera omnia_, edition de +Mabillon, 1690, vol. I, _passim_. Les lettres directement relatives a +Abelard se retrouvent dans le recueil de ses Oeuvres par d'Amboise. + +Les lettres de Pierre le Venerable, _Vita S. Petri Vener. et Epistolae_. +(Bibliotheca cluniacensis, p. 553 et 621; edition de Duchesne avec des +notes, 1614.) + +La lettre de Guillaume de Saint-Thierry contre Abelard et la +dissertation annexee, _Disputatio adversus P. Abaelardum_. (Bibliotheca +patrum cistercensium, par Tissier, 1660-1669, t. IV, p. 112.) + +La dissertation d'un abbe anonyme (Geoffroy d'Auxerre?) contre le meme, +_Disputatio anonymi abbatis adversus dogmata P. Abaelardi_. (Meme +recueil, t. IV, p. 228.) + +La lettre de Gautier de Mortagne a Abelard, _Epistola Gualteri de +Mauritania, episcopi laudunensis_. (Spicilegium, sive Collectio veterum +aliquot scriptorum, D. Luc. d'Achery, edition de de la Barre, 1723, t. +III, p. 520.) + +Les lettres de Hugues Metel adressees a Innocent II, a Abelard, a +Heloise, _Hugon. Metelli Epist._ IV, V, XVI et XVII. (Car. Lud. Hugo, +Sacr. antiquit. Monum., t. II, p. 330 et 348.) + +L'ouvrage de Gautier de Saint-Victor contre les theologiens +dialecticiens de son temps, ecrit vers 1180, _Liber M. Walteri prior. +S. Vict. Parisius contra manifestas et damnatas etiam in conciliis +haereses_, manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, et dont on trouve +de longs extraits dans Duboulai. (Hist. univ. parisiens., t. II, p. +629-660.) + +V.--Les recits ecrits par les contemporains ou dans le XIIIe siecle. + +Les vies de saint Bernard ecrites de son temps, _Ex vita et rebus +gestis S. Bernardi, lib. III, a Gaufrido autissiod. seu claraeval. +monach.--Epistola ejusdem ad episcopum albanensem, ex vit. S. Bernardi_, +ab Alano, episc. autissiod. (Recueil des historiens des Gaules et de la +France, t. XIV, p. 327, 370 et suiv.) + +_Johannis Saresberensis Metalogicus_, lib. I, cap. I et V; lib. II, cap. +X et _passim_. Jean de Salisbury avait entendu les lecons d'Abelard et +frequente les principales ecoles des Gaules.--_Ejusdem Policraticus, +sive de Nugis curialium, cui accedit Metalog._, 1 vol. in-12, 1639, lib. +II, cap. XXII, et lib. VII, cap. XII. (Voyez les extraits de cet auteur +dans le Recueil des histor., t. XIV, p. 300 et suiv.) + +_Otto Frisingensis, de gestis Friderici I Caesaris Augusti_, lib. I, cap. +XLVI, XLVII et seq. Othon, abbe de Morimond, de l'ordre de Citeaux, puis +eveque de Frisingen (Freising, en Baviere), neveu de l'empereur Henri +V, a compose une chronique de l'empereur Frederic Barberousse, dont +il etait oncle paternel, et il y raconte la vie et la condamnation +d'Abelard, son contemporain. (1 vol. in-folio, Basil., 1569, et Recueil +des histor., t. XIII, p. 654.) + +_Ex vita S. Gosvini aquicinctensis abbatis_ lib. I, cap. IV et XVIII. +Gosvin, abbe d'Anchin, fut un des adversaires actifs d'Abelard; sa vie a +ete ecrite par des moines de son couvent, ses contemporains.(Recueil des +histor., t. XIV, p. 442.) + +Extraits de diverses chroniques composees au XIIe siecle ou dans les +suivants; les plus importants sont tires de: + +1 deg. Guillaume de Nangis, _Ex Chronic. Guillielm. de Nangiaco_. (Recueil +des histor., t. XX, p. 731, ou _Spicilegium_ de d'Achery, t. III, p. +1-6.) + +2 deg. Robert d'Auxerre, _Ex Chronologia Roberti monach. S. Marian. +altissiod._ (Recueil des histor., t. XII, p. 293.) + +3 deg. La Chronique d'un anonyme, _Ex Chronico ab initio mundi usque ad A.C. +1160_. (_Id., ibid._, p. 120.) 4 deg. Richard de Poitiers, moine de Cluni, +_Ex Chronic. Richardi pict._ (_id., ibid._, p. 415.) + +5 deg. L'appendice a la chronique de Sigebert, par Robert, _Ex Roberti +proemonstr. appendice ad Sigeberti chronographiam._ (_id._, t. XIII, +p. 330, ou dans le recueil intitule: Illustrium veterum scriptorum qui +rerum a Germ. gest., etc., t. I, p. 626; 2 vol. in-folio, Francfort, +1573.) + +6 deg. Alberic, moine de Trois-Fontaines, _Ex Chronic. Alberici Trium +Fontium monachi._ (Recueil des histor., t. XIII, p. 700.) + +7 deg. Guillaume Godelle, moine de Saint-Martial de Limoges, _Ex Chronic. +Willelm. Godelli, mon. S. Mart. lemov._ (_id., ibid._, p. 675.) + +_Vincentius Burgundus proesul bellovacensis_. (Bibliotheca Mundi, 4 vol. +in-folio, 1624.--T. IV, _Specul. historial._, lib. XXVII, cap. XVII.) +Vincent de Beauvais vivait au milieu du XIIIe siecle. + +Il y a encore dans d'autres chroniques, comme dans quelques cartulaires, +des lignes isolees ou Abelard est nomme, et dont l'historien peut faire +son profit, mais qui ne meritent point d'etre rappelees. Je ne fais +que mentionner un chant funebre sur la mort d'Abelard, rapporte par M. +Carriere dans son edition allemande des lettres (voyez ci-apres, page +262), et une curieuse chanson bretonne en dialecte de Cornouaille, ou +Heloise, _Loiza_, raconte qu'instruite par son clerc, _ma o'hloarek, ma +dousik Abalard_, elle est devenue, grace a la connaissance des langues, +une sorciere semblable aux druidesses celtiques. (_Barzas-Breiz_, Chants +populaires de la Bretagne, publies par M. Th. de la Villemarque, t. I, +p. 93. Paris, 1839.) + + +II. + +AUTORITES POSTERIEURES AU XIIIe SIECLE. + +1.--Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point specialement +d'Abelard, ont ete conduits par leur sujet a ecrire sa vie ou a en +donner le sommaire, particulierement d'apres l'_Historia calamitatum_ et +Othon de Frisingen. + +Le premier me parait etre Bertrand d'Argentre, un des plus anciens +historiens francais de la Bretagne. (_L'Histoire de Bretaigne_, 1 vol. +in-fol., 1538, liv. I, chap. XIV, p. 74; liv. III, chap. CIII, p. 236 et +suiv.) C'est un court resume de l'histoire d'Abelard, d'apres Othon de +Frisingen. + +Pasquier a donne un abrege de l'_Historia calamitatum_, de son +temps encore manuscrite, en y joignant quelques details et quelques +reflexions. (_Les Recherches de la France_, liv. VI, chap. XVII, p. 587 +et suiv.; liv. IX, chap. V, VI et XXI.) + +Tritheme, dans son Catalogue des ecrivains ecclesiastiques, insere +un article pris dans les chroniques deja citees. (_De Scriptoribus +ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor._, in-folio, 1604, +part. I, p. 276.) + +Duboulai, dans son Histoire de l'Universite de Paris, compose en divers +passages une biographie a peu pres complete, d'apres d'Amboise, Othon de +Frisingen, Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. (_Coes. +Egassii Buloei Historia Universitatis parisiensis_, 6 vol. in-folio, +1665, t. I, p. 257, 272, 349, 445; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85, +107, 157, 162, 168, 200, 242, 715, 733, 739, 753, 759 et suiv.) + +Le pere Gerard Dubois raconte aussi, a leurs epoques, dans l'Histoire de +l'Eglise de Paris, les evenements de la vie d'Abelard. (_Gerardi Dubois +aurelianensis Historia Ecclesia parisiensis_, 2 vol. in-folio, 1690, t. +I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. VII, p. 774, etc; t. II, lib. +XII, cap. VII, p. 64 et 178, etc.) + +Jacques Thomasius a ecrit une vie d'Abelard ou il y a de l'erudition et +des erreurs. (_Petri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ. +Thomasio_, t. 1, p. 75-142, 1693, Hal. Magdeb.) + +Citons encore Dupin, dans sa Bibliotheque des auteurs ecclesiastiques. +(_Hist. des controv. et des mat. ecclesiast. traitees dans le XIIe +siecle_, 1696, chap. VII, p. 360, etc., 392 a 412.) + +Le pere Noel Alexandre. (_Natalis Alexandri Historia ecclesiastica_, 7 +vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertat, VII, p. 787 et seq.) + +L'abbe Fleury. (_Histoire ecclesiastique_, liv. LXVII et LXVIII, p. 307, +etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'edition in-4 deg..) + +Casimir Oudin. (_Commentarius de scriptoribus Ecclesioe antiquis_, 3 +vol. in-folio, 1723, t. II, sect. XII, p. 1160 et seq.) + +Dom Remy Ceillier. (_Histoire generale des auteurs sacres et +ecclesiastiques_, Paris, 1729, 23 vol. in-4 deg., t. XXII, chap. X, p. +484-494.) + +Le pere Longueval, jesuite. (_Histoire de l'Eglise gallicane_, Paris, +1730-49, 18 vol. in-4 deg., t. VIII, liv. XXIII, p. 350 et suiv., 414 et +suiv; t. IX, liv. XXV, p. 22 et suiv.) + +Dom Guy Alexis Lobineau, dans son _Histoire generale de Bretagne_, 2 +vol. in-folio, 1707, t. I, liv. V, p. 139 et suiv. C'est un recit assez +complet, ecrit avec moderation et bienveillance, et que je regarde comme +la base des recits posterieurs. + +Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le meme titre; autre +recit plus sommaire et dans le meme esprit. (_Hist. gen. de Bret_., 5 +vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.) + +Baronius, et surtout son commentateur Pagi, dans ses notes. (_Annales +ecclesiastici_, 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le +texte a l'an 1140 et les notes aux annees 1113, 1121, 1129, 1131, 1140 +et 1142.) + +On peut citer egalement l'_Histoire de la ville de Paris_, par les peres +Felibien et Lobineau (5 vol. in-folio, 1725, t. I, liv. III et +IV); l'article _Abelard_ du _Dictionnaire universel des sciences +ecclesiastiques_, par le reverend pere Richard (6 vol. in-folio, 1760), +et le Sec. II du liv. I de l'_Histoire de l'Universite de Paris_, par +Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.) + +Le pere Niceron a publie une vie d'Abelard qui n'est guere que l'analyse +de celle de D. Gervaise. (_Memoires pour servir a l'histoire des hommes +illustres dans la republique des lettres_, 42 vol. in-12, 1729, t. IV, +p. 1 et suiv.) + +Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales +benedictines, une biographie par morceaux detaches qui vaut a beaucoup +d'egards les precedentes, _Annales ordinis S. Benedicti_. (6 vol. +in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 et seq., 324 et +seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.) + +L'article d'Abelard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker, +merite aussi d'etre lu, tant pour la critique que pour la biographie. +(_Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiae_, 6 vol. in-4 deg., Lipsiae, +1766, t. III, pars II, lib. II, cap. III, sect. II, p. 716, 734, etc.) + +Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Abelard par Diderot, dans +l'article _Scolastique_ de l'_Encyclopedie_. + +II.--Parmi les biographies proprement dites, nous citerons +particulierement: + +_La Vie de Pierre Abeillard, abbe de Saint-Gildas, et celle d'Heloise, +son epouse_, 2 vol. in-12, 1720, par D. Gervaise (Francois-Armand). Cet +ouvrage est interessant: l'auteur, quoique ancien abbe de la Trappe, est +un apologiste enthousiaste; le recit est fait avec soin, meme avec +assez d'exactitude quant aux faits essentiels, mais enjolive de details +romanesques. Il est vrai que Gervaise a ete accuse par Saint-Simon +d'avoir eu lui-meme une intrigue galante avec une religieuse. + +L'article Abelard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire +critique de Bayle, ainsi que les articles _Heloise, Paraclet, Foulque, +Berenger, Fr. d'Amboise_. + +_The History of the lives of Abeillard and Heloisa_, by the rev. Joseph +Berington, 2 vol. in-8 deg., Basil, 1793. Cet ouvrage fort estime contient, +avec une biographie etendue, une traduction et le texte des lettres +d'Heloise et d'Abelard. Il est interessant, mais il n'a pas ete +compose d'apres les autorites contemporaines, et l'auteur a pris pour +historiques tous les details romanesques inventes par D. Gervaise. + +_Abailard et Heloise, avec un apercu du XIIe siecle_, par F.C. Turlot, 1 +vol. in-8 deg., 1822. + +L'article d'Abelard dans _l'Histoire litteraire de la France_, ainsi +que celui d'Heloise. Ces articles ont ete rediges par dom Clement avec +beaucoup de soin et de critique, mais avec une severite qui tombe dans +l'injustice. Ils ont ete reimprimes, l'Academie des inscriptions ayant +donne une nouvelle edition du volume ou ils sont inseres, et M. Daunou +y a joint quelques notes. (_Histoire litteraire de la France_, t. XII, +1830, p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.) + +L'_Essai sur la vie et les ecrits d'Abailard et d'Heloise_, par madame +Guizot. (oeuvres diverses et inedites de madame Guizot, 1828, t. II, p. +319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond +des idees et pour les vues qu'il contient; il a ete termine par +M. Guizot et place a la tete de l'edition _illustree_ des Lettres +d'Abailard et d'Heloise, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8 deg., Paris, +1839.) Cette derniere edition renferme un assez grand nombre de pieces +et de temoignages, le specimen d'un des manuscrits des lettres, quelques +fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc. + +Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en general +contiennent un article _Abelard_. Nous citerons celui de M. d'Eckstein, +dans l'_Encyclopedie des gens du monde_, t. I; celui de M.P. Leroux, +dans l'_Encyclopedie nouvelle_, t. I; celui de M. Geruzez, dans le +_Plutarque francais_, t. I; M. Barriere y a donne l'article _Heloise_. + +La traduction des lettres d'Heloise et d'Abelard, par le bibliophile +Jacob, inseree dans la Bibliotheque d'elite, in-12, Paris, 1840. Cette +traduction, fort bien faite, est precedee d'une notice interessante et +detaillee qu'on doit a M. Villenave, sous ce titre: Abelard et Heloise, +leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages. + +Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit +conserver que celle de Bussy-Rabutin, reimprimee avec de nombreuses +compositions poetiques sous ce titre: _Lettres d'Heloise et d'Abelard_, +traduites librement d'apres les lettres originales latines, par le +comte de Bussy-Rabutin, avec les imitations en vers par de Beauchamps, +Colardeau, etc., etc., precedees d'une nouvelle preface par M.E. +Martineault, in-12, Paris, 1841. + +Une biographie universelle publiee en Angleterre contient un bon article +sur Abelard, _The biographical Dictionary of the Society for the +diffusion of useful knowledge_, in-8 deg., t. I, London, 1842. + +Les Allemands se sont peu occupes d'Abelard. On cite les deux ouvrages +suivants, dont nous ne connaissons que des extraits: + +F. C. Schlosser, _Abaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines +Schwaermers und eines Philosophen_, in-8 deg., Gotha, 1807. + +Fessler, _Abaelard und Heloisa_, 2 vol. in-8 deg., Berlin, 1808. + +_Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch_, par M. +Feuerbach (Leipzig, 1844), est un mince recueil de pensees detachees qui +ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre[1]. + +[Note 1: Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. Il s'agit +d'une Comparaison entre la vie litteraire et la vie active. Je crois +qu'Abelard designe l'une et Heloise l'autre. C'est un recueil dont le +titre revient a peu pres a ceci, _l'art et humanite_. Les deux noms +propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.] + +_Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte uebersetzt +und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und +seinem Kampf mit der Kirche_, von Moriz Carriere, in-12, Giessen, 1844. +C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait preceder d'une +introduction qui se lit avec interet, et ou il se montre au courant des +plus recentes publications qui concernent Abelard. + +III.--On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Abelard, sur ses +ouvrages inedits, sur la publication de ceux qui sont imprimes, dans le +_Thesaurus_ de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cites; +dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169); l'_Histoire litteraire_ (t. XII, p. +103, 129, 134 et 706); Fabricius (_Biblioth. lat. med. et infim. aetat., +ed. a P.J. Mansi_, t. V, lib. XV, p. 232 et seq.); Olearius, (_Joann. +Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecclesiast._, t. I, p. 2-4); le +recueil intitule: _Historia rei litterariae ordin. S. Benedicti_, par +Ziegelbauer et Legipontanus (t. I et IV); celui de Guillaume Cave, +(_Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria_, t. II, p. 203); le Voyage +litteraire de deux benedictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux +_Ouvrages inedits d'Abelard_, par M. Cousin. + +Les opinions religieuses d'Abelard ont ete exposees et discutees par +d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le pere Noel Alexandre, Oudin, Lobineau, +Bayle, les editeurs des deux _Thesaurus_, Mabillon, dans l'edition de +saint Bernard, son continuateur, dans les Annales benedictines, l'auteur +du tome XII de l'_Histoire litteraire_, Duplessis d'Argentre (_Collectio +judiciorum de novis erroribus_, t. I, p. 49 et seq.), M. Neander et M. +l'abbe Ratisbonne, chacun dans son _Histoire de saint Bernard_; (l'une +traduite par M. Th. Vial, 1 vol. in-12, 1842; l'autre, 2 vol. in-12, +1840, t. II, chap. XXVII, XXVIII et XXIX.) + +Les opinions philosophiques d'Abelard ont ete incompletement exposees +par les divers historiens de la philosophie, qui jusqu'a ces derniers +temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages ou elles sont exposees. +Voyez pourtant, outre Brucker deja cite, Tennemann (_Geschichte der +Philosophie_, t. VIII, part. I, chap. V, p. 170, Leipzig, 1810); +Degerando (Histoire comparee des systemes de philosophie, t. IV, ch. +XXVI, p. 397), et la note du commencement du chap. III de notre livre +II. Mais les doctrines d'Abelard ne commencent a etre bien connues que +depuis l'introduction de M. Cousin (_Ouvr. ined., ou Fragments philos._, +t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitule: _Etudes sur +la philosophie dans le moyen age_, par M. Rousselot (3 vol. in-8 deg., +1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous +citons en leur lieu. + + + + +ABELARD. + + + +LIVRE PREMIER. + + + + + +VIE D'ABELARD. + + + +Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse, +avant d'arriver a Clisson, un bourg forme d'une longue rue et qui se +nomme le Pallet. Apres les dernieres maisons, on apercoit a gauche +au-dessus du chemin une eglise, remarquable seulement par sa simplicite +et par la vetuste de quelques-unes de ses parties. Derriere cette eglise +et sur une hauteur, des restes de murs epais, avec des vestiges de +fosses, indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte +construction, et renferment maintenant un carre d'arbustes et de grandes +herbes, cimetiere abandonne ou s'eleve une vieille croix de pierre parmi +quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des +seigneurs du Pallet, detruite en 1420, lors des guerres qui suivirent +l'attentat commis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de +Clisson. C'etait la, qu'au XIe siecle, un petit chateau fortifie +dominait le bourg, du haut d'une eminence a pic sur l'etroite riviere de +la Sangueze, ainsi nommee, dit-on, pour avoir ete souvent rougie du +sang des combattants, au temps des luttes acharnees des Bretons et des +Anglais. + +En 1079, Philippe Ier etait roi des Francais, et Hoel IV, duc de +Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce chateau, son domaine, un +personnage noble, Berenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma +Pierre[2]. C'etait l'aine de sa famille, qui s'augmenta bientot de +plusieurs enfants; ses autres fils s'appelerent Raoul, peut-etre +Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le pere, avant de prendre le +metier des armes, avait recu de l'instruction, et il en conservait un +tel gout pour les lettres qu'il voulut le transmettre a ses enfants et +faire preceder par quelques etudes leur education guerriere. L'amour +qu'il portait a son fils aine lui inspira des soins particuliers, +auxquels celui-ci repondit par dela toute esperance. Il annoncait des +dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait +pour devoir son nom de Bretagne a la brutalite de ses habitants, on +remarquait des lors une singuliere aptitude aux choses qui demandent +la subtilite de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou +plutot de sa race, une remarquable facilite[3]. Ses progres furent +bientot tels qu'il s'eprit d'une passion vive pour l'etude, et, dans son +ardeur, il resolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renoncant +a la gloire militaire, et abandonnant a ses freres son heritage et +son droit d'ainesse, il s'adonna surtout a la philosophie, et dans +la philosophie, a la science de la dialectique, cet art de la guerre +intellectuelle dont il preferait a tout les armes, les combats et les +trophees. + +[Note 2: Le Pallet, _Palatium_ (on trouve aussi Palet, Palais, +Paletz, Palez), est situe a 19 ou 20 kilometres au sud-est de Nantes, +sur la route de Chollet et de Poitiers, "oppidum ... ab urbe Nannetica +versus orientem octo miliariis remotum." L'eglise est sur le penchant +d'une butte, appelee encore la butte d'Abelard. C'est l'ancienne +chapelle du chateau, donnee a la commune, comme je l'ai appris du cure +en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau, de la meme +famille que les La Galissonniere, dont la residence se voit a moins +d'une demi-lieue en avant. Les ruines du chateau, detruit d'abord en +1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs, hauts de 1 metre +environ, renfermant un carre d'a peu pres 30 metres de cote, passent +pour la maison d'Abelard, qu'on a dit aussi ne dans une autre maison +plus modeste, demolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrene, procureur +du roi. Berenger peut avoir ete chatelain du lieu, quoiqu'il fut +Poitevin, suivant l'unique temoignage d'une des epitaphes d'Abelard (_ex +Chron. Rich. Pictav._), Namque oritur patre Pictavis et Britone matre, + si toutefois on n'a pas fait confusion avec Berenger de Poitiers, dont +il sera question plus bas. Mais rien n'empeche de voir en lui l'ancetre +de ces seigneurs du Pallet qui, jusqu'au XVe siecle, figurent dans les +annales de la Bretagne. Son fils est souvent designe sous le nom de +_Palatinus_ et quelquefois de _Nannetensis_. (_Ab. Op._, ep. I, p. +4.--Johan. Saresb. _Policrat_., l. II, c. XXII, et _Metal._, l. I, c. V, +et l. II, c. X.--_Rec. des Hist. des Gaules_, t. XII, p. 115, et t. +XIV, p. 303-304.--_Hist. de Bret._, par D. Lobineau, t. I, l. III, p. +106-107; l. IX, p. 298; l. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235.--_Abail. et +Hel._, par Turlot, p. 143.--_Voy. pitt. de Clisson_, par Thienon, pl. +II et III.--_Notice sur Clisson_, in-18, Nantes, 1841, p. +7.--Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, prefet de la +Loire-Inferieure, et par MM. de la Jarriette et Demangeat, de Nantes.)] + +[Note 3: C'est Abelard qui dit que _Breton_ vient de _brute_. " +Brito dictas est quasi brutus. Licet enim non omnes vel soli sint +stolidi, hoc (_sic_) tamen qui nomen Britonis composuit secundum +affinitatem nominis bruti, in intentione habuit quod maxima pars +Britonum fatua esset." Et on lit, en effet, dans le roman de Brut, que + Brutus Apela de Bruto Bretons + Les Troyens ses compaignons. + (V. 1211 et 1212.) +Il s'agit, il est vrai, de la Grande-Bretagne, mais elle donna son nom +a l'Armorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de +_Vrezonze_ ou _Brazonce_, les _peints_, les tatoues, comme les _Pictes_ +de l'Angleterre. Cependant l'esprit penetrant des clercs bretons est +atteste par Othon de Frisingen, mais i1 veut qu'en toute autre chose que +les arts (la rhetorique et la dialectique), les Bretons soient presque +stupides. C'est en faisant allusion a cette subtilite particuliere +qu'Abelard dit de lui meme: "Natura terrae meae vel generis animo +levis." Car je crois qu'ici _animo levis_ signifie plutot l'esprit +prompt que la legerete du caractere: ce n'est pas l'usage d'Abelard +de parler modestement de lui-meme, et la legerete n'est pas le defaut +breton. (Ouvr. ined. d'Ab. _Dialectic._, p. 222 et 591.--_De Gest. Frid. +I imper._, l. I, c. XLVII.--_Ab. Op._, ep. I, p. 4.)] + +Tres-jeune encore, il affronta les chances et les epreuves de cette +strategie du raisonnement et de la parole. Il s'y exerca de bonne heure, +et ses rapides succes lui donnerent une telle confiance que, quittant la +maison paternelle, il alla voyager, parcourant les provinces, +cherchant les maitres et les adversaires, marchant de controverses en +controverses, et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus +vaste espace, la coutume attribuee aux peripateticiens de discuter en se +promenant[4]. La philosophie avait alors ses chevaliers errants. + +[Note 4: _Ab. Op._, ep. I, p. 4.] + +La France ne manquait pas de maitres et d'ecrivains qui cultivaient la +dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'etait celle qui +commencait a faire le plus de bruit et a donner le plus de renommee. +Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la theologie +qu'elle servait et inquietait tour a tour. La grammaire et la rhetorique +qui, unies a ces deux sciences et a quelques etudes mathematiques, +composaient presque tout l'enseignement de l'epoque, ne venaient que +loin apres la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La +dialectique, c'etait alors la philosophie proprement dite. On l'appelait +un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que +l'etude du raisonnement ne va pas sans le besoin d'en montrer les +ressources, d'en essayer les procedes, d'en eprouver les forces[5]. On +apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient +la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions +incompletes et surtout par l'intermediaire de Porphyre et de Boece. +L'introduction que le premier a jointe aux categories, c'est-a-dire aux +prolegomenes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en separait +pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la +dialectique qu'a la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les +cinq voix ou les rapports generaux des idees et des choses entre elles, +exprimes par les noms de genre, d'espece, de difference, de propriete et +d'accident; les categories ou predicaments, c'est-a-dire les idees les +plus generales auxquelles puisse etre ramene tout ce que nous savons +ou pensons des choses; la theorie de la proposition ou les principes +universels du langage; le raisonnement et la demonstration, ou la +theorie et les formes du syllogisme; les regles de la division et de la +definition; la science enfin de la discussion et de la refutation, ou la +connaissance du sophisme. En etudiant toutes ces choses, on trouvait, +chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre +l'exemple au precepte; c'etaient des questions d'abord de logique pure, +puis de physique, de metaphysique, de morale, et souvent de theologie. +Sur ces questions s'echauffaient les esprits, s'animaient les passions, +et brillaient ceux qui se livraient a l'enseignement et a la dispute; +sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettres, les +ecoles, et quelquefois l'Eglise et le public. + +[Note 5: On sait que notre faculte des lettres s'appelait autrefois +la faculte des arts; d'ou le titre de maitre es arts. Le nom d'_artista_ +fut donne dans le XIe siecle aux philosophes, qui a Rome etaient aussi +appeles [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient a l'enseignement et a +la controverse. Budaeus, _Observ. select._ XIV et XVI, t. VI, p. 121 et +130. Hall., 1702.] + +A l'epoque ou le jeune Pierre se mit a courir le pays pour chercher les +aventures philosophiques, un homme s'etait fait dans les ecoles une +grande renommee. C'etait Jean Roscelin, ne comme lui en Bretagne, et +chanoine de Compiegne. Ce maitre avait trouve assez repandue cette +doctrine, qui n'etait pas cependant toujours explicite, que les noms +appeles plus tard abstraits par les grammairiens designent, pour le +plus grand nombre, des realites, tout comme les noms des choses +individuelles, et que ces realites, pour etre inaccessibles a nos +perceptions immediates, n'en sont pas moins les objets serieux et +substantiels d'une veritable science. Il combattit cette idee qu'il +contraignit a se developper et a s'eclaircir; et il soutint que tous les +noms abstraits, c'est-a-dire tous les noms des choses qui ne sont pas +des substances individuelles, que par consequent les noms des especes et +des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent, +et les noms des qualites et des parties qui ne peuvent etre isolees des +sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaitre, +les autres sans cesser d'etre des parties, n'etaient en effet que des +noms. Puisqu'ils n'etaient pas les designations de realites distinctes +et representables, ils ne pouvaient etre, selon lui, que des produits ou +des elements du langage, des mots, des sons, des souffles de la voix, +_flatus vocis_. Cette doctrine fut appelee la doctrine des noms, le +systeme des mots, _sententia vocum_; les historiens de la philosophie +l'appellent le _nominalisme_[6]. + +[Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.] + +Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventee tout +entiere, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait, +apres Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussee a ses extremes +consequences et redigee en termes absolus; mais elle compromit le repos +et la surete de Roscelin. L'Eglise s'etait alarmee; saint Anselme, alors +abbe du Bec en Normandie, en attendant qu'il succedat a Lanfranc dans +l'archeveche de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand credit comme +religieux et d'une grande reputation comme philosophe, avait combattu le +nominalisme, en soutenant a outrance la realite de ce qu'exprimaient +les termes abstraits et generaux, ou ce qu'on appelle _la realite des +universaux_. Devancant meme cette polemique, un concile tenu a Soissons, +en 1092, avait condamne la doctrine de Roscelin, comme fausse en +elle-meme, et comme incompatible avec le dogme de la Trinite, puisqu'en +n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois +personnes, ou les realisait en trois essences individuelles, ce qui +etait admettre trois dieux. + +Roscelin avait ete force de s'exiler en Angleterre. On croit que dans +le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on +ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses lecons, et +probablement avant de venir a Paris. Il l'entendit du moins etant fort +jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maitre, et il a dit +aussi qu'il trouvait sa doctrine insensee[7]. + +[Note 7: "Magistri nostri Roscellini tam insana sententia." (Ouvr. +ined. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le +premier maitre d'Abelard ait ete Roscelin, lequel a sans aucun doute +ete son maitre, mais qui ne peut avoir ete le premier, encore moins son +precepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve +que Roscelin ait enseigne en Bretagne. Proscrit lorsqu'Abelard avait +treize ans, il ne peut guere l'avoir connu que plus tard dans ses +courses plus ou moins secretes en France. (_Id._, Introd., p. xl et +suiv.) Abelard le traite avec severite, il l'a refute et meme attaque +violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De +Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen age,_ par M. +Rousselot, t. I, c. V.)] + +On croit qu'il n'avait guere que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la +premiere fois[8]. + +[Note 8: Peut-etre meme etait-il plus jeune; les auteurs du _Recueil +des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu +Guillaume de Champeaux, a Paris, avant la fin du XIe siecle, (t. XIII, +p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclesiastique de Paris_, dit +qu'Abelard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p. +777). Duboulai voudrait meme faire remonter son arrivee jusqu'en 1095. +(_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)] + +Cette ville etait alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe, +la capitale des lettres et des arts. Elle a ete de bonne heure, elle +est restee toujours le centre de cette philosophie du moyen age qu'on +a nommee la _scolastique_. Ce nom ne designe pas autre chose que la +philosophie des ecoles ou cette dialectique que nous avons decrite. +Les ecoles etaient assez nombreuses en France, et pour la plupart +episcopales, c'est-a-dire qu'elles etaient ouvertes ordinairement sous +le patronage et la surveillance de l'eveque et meme dans sa maison. + +Ces institutions avaient succede aux ecoles palatines, fondees par +Charlemagne, grande et passagere creation, comme presque toutes celles +de cet homme qui devanca trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir +devine trop tot. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'etait donc +produit dans l'eveche ou meme a la porte du cloitre[9]. Dans ces ecoles, +qui differaient de reputation et quelquefois de doctrine, comme les +eveques eux-memes, on enseignait toujours la theologie et souvent les +sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions +dura longtemps; il en est reste au chef-lieu de tous les dioceses, +aupres de tous les eveques, deux titres portes par des pretres et qui +representent le double enseignement du passe: l'un est le titre de +theologal, et l'autre celui d'ecolatre. + +[Note 9: "Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a +coenobiis ad palatium evocavit." (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici +d'apres l'idee recue qui attribue a Charlemagne la creation permanente +d'ecoles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola +dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince +aurait ainsi concu et realise la veritable instruction publique, celle +de l'Etat. J'avoue que M. Ampere a singulierement ebranle cette idee. +Au reste, les ecoles episcopales elles-memes doivent encore etre +originairement rapportees a Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la +formation par un capitulaire de 789. (_Histoire litteraire de la France +avant le XIIe siecle_, par M. Ampere, t. III, c. II.)] + +A l'epoque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas +d'Universite de Paris. Il y avait des ecoles a Paris, et parmi elles, +au-dessus de toutes, l'ecole episcopale, la plus frequentee et la plus +celebre[10]. Les etudiants y accouraient de tres-loin, non-seulement de +toute la France, ce qui etait peu dire, mais de toute la Gaule et des +pays etrangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commencaient a +envoyer leurs enfants dans cette ville, destinee a devenir l'Athenes de +la philosophie du moyen age. Les cours de l'ecole, ou comme on disait +les _lectures_[11] (il n'existait point de college), avaient pour +auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les +ecoliers etaient alors de tout age. Ils se rassemblaient autour de la +chaire du professeur, dans un cloitre assez voisin de l'habitation de +l'eveque, situee au lieu ou nous avons vu encore l'Archeveche, et au +pied de l'eglise metropolitaine, qui se nommait bien deja Notre-Dame, +mais qui n'etait pas le monument magnifique et venere que commenca +Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas tres-longtemps +qu'une enceinte, jadis habitee tout entiere par les membres du chapitre, +s'etendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'eglise, +allait rejoindre le jardin de l'Archeveche; elle s'appelait le Cloitre +Notre-Dame[12]. La etait, aux premiers jours du xiie siecle, l'ecole +episcopale, l'ecole maitresse, perpetuelle, celle dont le titulaire +regissait de droit les ecoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle +portait dans le monde et qu'elle a conserve dans l'histoire le nom +d'Ecole du Cloitre ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de +reconnaitre pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg +de la Brie ou il etait ne. Archidiacre de Paris, il enseignait +avec beaucoup de succes et d'eclat. Il parait avoir brille dans la +dialectique, donne de quelques-unes des questions qu'elle pose des +solutions nouvelles, et applique le premier, dans l'ecole de Notre-Dame, +les formes de la logique a l'enseignement des choses saintes: ce qui a +fait dire qu'il avait, le premier, professe publiquement la theologie a +Paris, et d'une maniere contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit +la theologie scolastique. On l'a surnomme la _Colonne des docteurs_[13]. + +[Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p. +151.--Gerard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p. +775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du +pouvoir de l'Etat sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy, +_De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les +benedictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. pret.] + +[Note 11: _Lectiones_, d'ou le mot de lecons. Bayle appelle Anselme +de Laon _lecteur en theologie_. Les professeurs au College de France +avaient conserve ce titre de _lecteur_. Les lecons, au moyen age, se +composaient d'une lecture ou dictee, puis d'un commentaire ou glose +improvisee. C'est la forme encore suivie dans nos ecoles de droit.] + +[Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marles, t. 1, c. i, p. +51, et c. ii, p. 189.] + +[Note 13: On le dit ne vers 1068. Apres avoir etudie sous Manegold +et Anselme de Laon, qui professerent a Paris, il y devint le chef de +l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'ou est venu sans +doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux +dont quelques-uns occuperent un rang distingue dans l'Eglise et la +science. Eleve d'Anselme de Laon, qui s'etait forme sous saint Anselme, +Guillaume continua donc le realisme, et meme il parait l'avoir exagere. +(_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. ined. _Dialectic._ +passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec. +des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV. +D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308 +et suiv.)] + +Pierre alla l'entendre et ne tarda pas a lui plaire. Un disciple +intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les +lecons qu'il ecoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais +il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les +ecoliers de Paris; il les etonnait par sa memoire surprenante, par son +instruction precoce, par sa rare subtilite, par le don de la parole +que rehaussait en lui la singuliere beaute de sa figure. Il se faisait +admirer, aimer, et partant envier. Bientot il s'enhardit a se separer de +son maitre; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut +plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui +devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et +un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une defiance et une +jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous +ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait +les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la +connaissance humaine etait ouvert devant lui comme le monde devant un +conquerant. + +On raconte cependant que, ne sachant encore rien au dela de ce qu'on +apprenait dans le _trivium_, c'est-a-dire la rhetorique, la grammaire +et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets +du _quadrivium_, ou l'en enseignait l'arithmetique, la geometrie, +l'astronomie et la musique; car telle etait restee la division +encyclopedique de l'enseignement au XIIe siecle[14]. Il prit meme des +lecons d'un certain maitre qui se nommait Tirric, et qui se chargea de +lui apprendre les mathematiques. On appelait ainsi une science fort +suspecte ou l'etude des proprietes des nombres et des figures s'unissait +a celle de leurs vertus symboliques et mysterieuses[15]. + +[Note 14: Cette division septuple des sciences est indiquee partout +et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint +Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII, +etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p. +47, 51, 55.)] + +[Note 15: C'est Abelard qui nous donne lui-meme cette idee des +mathematiques. "Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae +mathematica appellatur, mala putanda non est." (Ouv. ined. _Dialect._, +p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge, +ou mot _Mathematica_.)] + +Pierre prenait ces lecons sans bruit; deja il ne lui convenait plus de +paraitre apprendre; cependant il ne reussissait pas. Lui-meme a reconnu +qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmetique[16]. Ce genre de travail +opposait a son esprit une difficulte inattendue, soit qu'il manquat +d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble +aux sciences du calcul; soit que, deja confiant et ambitieux, il ne +donnat a ses nouvelles etudes que les restes d'une attention trop +partagee; soit enfin que son esprit, deja rempli de savoir et preoccupe +de mille choses, ne fit qu'effleurer la surface de ces nouvelles +connaissances. Son maitre, a ce qu'il semble, en porta ce dernier +jugement; car le voyant un jour triste et comme indigne de ne pas +penetrer plus avant, il lui dit en riant: "Quand un chien est bien +rempli, que peut-il faire de plus que de lecher le lard?" Le mot d'une +latinite degeneree qui signifie _lecher_, composait, avec le dernier +mot de la plaisanterie vulgaire du maitre, un son qui ressemblait a +_Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'ecole de Tirric le surnom +de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un cote faible dans un homme a +qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'etudiant en prit son parti, et +acceptant ce sobriquet d'ecole, dont il changea quelque peu le son et +le sens, il se fit appeler Abelard (_Habelardus_), se vantant ainsi de +posseder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en +croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puerile et familiere +qu'auraient immortalise le genie, la passion et le malheur. + +[Note 16: "Ejus artis ignarum omnino me cognosco." (Ouv. Ined. +_Dialect._, p. 182.)] + +[Note 17: "Bajare quod est lingere." On ne connait, je crois, ce +mot que par le passage du manuscrit ou cette anecdote est rapportee. Du +moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.] + +Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faite de +la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliee, et l'on +ne voulut y voir qu'un surnom emprunte au nom de l'abeille, comme +si Abelard eut ete l'abeille francaise, ainsi qu'autrefois un grand +ecrivain fut appele l'abeille attique[18]. + +[Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Abelard est peu connue, +et n'a ete rapportee que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit +de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III, +_Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom +d'Abelard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint +Bernard lui-meme aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep. +CLXXXIX.) D'Argentre voit un nom de famille dans le nom de Pierre +Esveillard, _qu'ils appellent en France Abeilard. (L'Hist. de +Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les +textes latins ecrits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys. +Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mem. pour servir a l'Hist. de +Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'etait plutot un surnom. Tous +les noms de famille ont bien commence par des surnoms; mais tres-rares +alors, ils se montraient sous la forme de titre feodal ou nom de fief +hereditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois, +_Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-meme: "Hoc +vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est." (Ouvr. ined. _Dialect._, +p. 212 et 480.) Othon de Frisingen ecrit _Abailardus_, et l'on trouve +aussi _Abaielardus_, et meme _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus, +Belardus_. En francais, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard, +Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans +une ballade de Villon: + + Ou est la tres-sage Helois + Pour qui fut chastre et puis moyne + Pierre Esbaillart a Saint-Denys, + Pour son amour eut cest essoyne? + +Les formes les plus usitees sont _Abailard_ ou _Abelard_. Le derniere +est celle que preferent Bayle, _l'Histoire litteraire_, et M. Cousin. +(_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art. +_Abelard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abelard dans le +canton de Vallet ou le Pallet est situe, au temoignage de M. le juge de +paix du canton; mais le nom d'Abelard n'est point inconnu a Nantes comme +nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.] + +Cependant il avait concu l'idee de devenir maitre a son tour et de +regir les ecoles, idee hardie chez un etudiant qui sortait a peine de +l'adolescence[19]. Mais sur de sa force et confiant dans sa fortune, il +ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un +lieu ou il put ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors +fort importante et qui etait un siege royal. Guillaume, le maitre qu'il +abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fut sur le point de renoncer a +sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empecher +l'etablissement d'une ecole nouvelle, ou du moins pour eloigner +davantage Abelard des murs de Paris. Il usa de secretes manoeuvres afin +de lui faire interdire le lieu ou on lui permettait de professer. Mais +le talent et la jeunesse trouvent aisement faveur et protection; le +vieux maitre avait des jaloux; il s'etait fait des ennemis parmi les +puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers +Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abelard; la +faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut +realise, il eut une ecole. Tout cela se passait vers l'an 1102. + +[Note 19: "Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus +aspirarem." (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez generale +qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I. +l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite +parait avoir dure au dela de sa jeunesse meme. On l'appela longtemps _le +jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tete de quelques uns +de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri +Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas +_Abelard le jeune_, puisqu'Abelard n'est pas un nom de famille. +D'ailleurs il n'avait cede que ses droits d'ainesse et non son age. On a +propose de traduire: _le grand peripateticien moderne_. (Cousin, Ouvr. +ined. Introd. p. xiij.)] + +Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa +renommee couvrit bientot et la reputation naissante de ses condisciples, +et la celebrite etablie des maitres eux-memes. Nul ne semblait a ses +auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la +dialectique; et chaque jour plus presomptueux, ne redoutant aucun +voisinage, il voulut rapprocher son ecole et la transporter a Corbeil, +place forte qui ne tarda pas a devenir un chateau royal comme Melun[20]. +La, plus pres de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut a la +citadelle de l'ecole de Notre-Dame. + +[Note 20: Le comte de Melun et celui de Corbeil avaient ete reunis, +puis separes. Le premier revint d'abord a la couronne par la mort de +Rainauld, eveque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors +un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville +qui etait fortifiee comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum, +castellum_); il en fit un siege royal, c'est-a-dire qu'etant la ville +d'un domaine dont le roi etait seigneur, elle devint une de ses +residences et il y etablit sa justice. Philippe Ier y mourut en +1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui reunit dans les memes +conditions le comte de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. +C'est a une epoque bien voisine de cet evenement, si ce n'est lors de +cet evenement meme, qu'Abelard vint a Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p. +1195.)] + +Cependant un travail excessif avait epuise ses forces et altere sa +sante. Il fut oblige de quitter la France, de voyager, et probablement +de visiter sa patrie, laissant apres lui de vifs et longs regrets, et +sans cesse ardemment rappele par tous ceux qu'interessait l'enseignement +de la dialectique. Tres-peu d'annees se passerent ainsi, celles +peut-etre pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait +retabli, lorsqu'il apprit que son ancien maitre avait abandonne la +chaire de Notre-Dame. + +En 1108, au temps de Paques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre +Guillaume de Champeaux s'etait retire, avec quelques-uns de ses +disciples, pres d'une chapelle au sud-est de Paris, ou etait ensevelie +une recluse morte en grand renom de piete. + +Il y avait forme une congregation volontaire de clercs reguliers, qui +devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est la que, commencant une +vie de paix et de piete, il esperait trouver un abri contre les attaques +et les luttes qu'il prevoyait, ou meme se preparer a l'episcopat, qu'il +pouvait souhaiter comme une delivrance ou comme un asile. + +Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez eclatant, fit +sensation dans le clerge; on loua beaucoup la devotion et l'humilite +d'un homme qui renoncait pour la solitude a un poste eleve dans l'Eglise +de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin +a une position qui, suivant ses disciples, equivalait presque au premier +rang dans le palais du roi[21]. + +[Note 21: "Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus, +omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam +pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit," dit un anonyme +qui ecrit un an apres l'avoir entendu et admire, _tanquam angelum_. +(_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette +retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, Sec.2.)] + +Hildebert, celebre eveque du Mans, et dans la suite plus celebre +archeveque de Tours, lui ecrivit que c'etait la vraiment +philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement a ne point renoncer a +ses lecons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle residence ne +l'eloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le sequestra pas du +monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui +la science, et il continua a faire des cours, inaugurant ainsi cette +grande ecole de Saint-Victor qui a joue un role important dans la +theologie et presque dans la religion[23]. + +[Note 22: "Hoc vere philosophari est." (Hildeb., episc. cenoman., +ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)] + +[Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas precisement le +fondateur officiel de la congregation des chanoines reguliers de +Saint-Victor. On a meme conteste qu'il ait ete chanoine regulier, +quoique ce titre lui soit souvent donne, et qu'il ait au moins forme +dans cette maison une congregation temporaire, ce qu'Abelard appelle un +_conventicule de freres, un ordre de clercs reguliers_, qui put etre le +type et fut certainement l'origine de l'institution definitive. Avant +Guillaume, on pretend que la chapelle ou le prieure de Saint-Victor +etait desservi par des moines noirs, et dependait de la celebre +abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la regle de +Saint-Benoit. En 1108, Guillaume s'etablit dans le prieure avec ses +disciples et en agrandit les batiments. En 1112, il devint eveque. En +1113, Louis le Gros changea le prieure en abbaye et remplaca, dit-on, +les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier +abbe fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie +d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la +France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p. +476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII, +p. 656.)] + +Tandis qu'il y parlait, entoure de ses nombreux eleves, il vit tout a +coup dans leurs rangs reparaitre Abelard qui venait, disait-il, entendre +ses lecons sur la rhetorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas a +provoquer son maitre sur la question de philosophie qui preoccupait les +esprits. C'etait cette question fameuse et redoutee qui avait perdu +Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux +etait le contre-pied de celle du chanoine de Compiegne. Il professait le +realisme le plus pur et le plus absolu, c'est-a-dire qu'il attribuait +aux universaux une realite positive; en d'autres termes, il admettait +des essences universelles. Dans son systeme, tout universel etait par +lui-meme et essentiellement une chose, et cette chose residait tout +entiere dans les differents individus dont elle etait le fond commun, +sans aucune diversite dans l'essence, mais seulement avec la variete +qui nait de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple, +l'humanite n'etait plus le nom commun de tous les individus de l'espece +humaine, mais une essence reelle, commune a tous, entiere dans chacun, +et variee uniquement par les nombreuses diversites des hommes. Ainsi +du moins Abelard decrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua +directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre, +disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanite est une +essence tout entiere en chaque homme, et que l'individualite soit un +pur accident, il s'ensuit que cette essence entiere est en meme temps +integralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est +a Rome et Socrate a Athenes, elle est tout entiere avec Platon a Rome, +et dans Athenes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, etant +l'essence de l'individu, est l'individu meme, et par consequent il +emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est a +Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est a Athenes, Platon +s'y trouve avec lui et en lui. La conduisait cette formule de Guillaume +de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait +essentiellement ou dans la totalite de son essence[24]. + +[Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. ined., _De Gener. et +Spec._, p. 613.] + +Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au +sens commun, Abelard troubla tellement le maitre longtemps inconteste +des ecoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de retracter +ou effacer de la formule un mot decisif. Guillaume cessa de dire que +la chose universelle subsistait comme une seule et meme chose +_essentiellement_ dans les individus, ce qui etait dire qu'elle en +etait l'essence. Il se reduisit a pretendre qu'elle subsistait ou +_individuellement_, on plutot _indifferemment_ dans les individus[25]. + +[Note 25: D'apres l'edition des oeuvres d'Abelard, et le texte de sa +premiere epitre, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia +calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitue +a _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante +_indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliotheque du Roi, +d'un autre de la bibliotheque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit +avoir consultes; il parait de tout point preferable, car la premiere +substitution, si elle a une valeur, annule le realisme, et la seconde, +au contraire, exprime une doctrine qu'Abelard, dans ses ouvrages +didactiques, expose et refute comme la seconde opinion de Guillaume de +Champeaux et la seconde forme du realisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv. +ined., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p. +513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hel._, par +Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)] + +Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'etait plus identique +et integrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui +ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en +parties numeriques semblables, mais non identiques, et par consequent +independantes. Si elle subsistait _indifferemment_ dans les individus, +elle existait comme l'element non different (_indifferens_) des +differents individus; maniere technique d'exprimer qu'elle etait ce +qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un meme genre +ou d'une meme espece. Des deux facons, c'etait abjurer, ou se +refugier dans un realisme mitige, qu'Abelard appelle la doctrine de +l'indifference, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur +en repos. + +Cette question des universaux etait depuis un temps la question +dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maitres +et des ecoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitot son +credit et toute confiance en lui-meme. Quiconque se retractait en cela +renoncait a convaincre et a guider. Du jour ou Guillaume de Champeaux +eut corrige ou delaisse son opinion, le decouragement le prit, ses +lecons furent negligees; a peine l'ecouta-t-on encore, a peine lui +permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il +semblait que ce point abandonne eut emporte toute la science avec lui. +En meme temps, la doctrine et la position d'Abelard acquirent plus de +force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant +passerent de son cote. De toutes parts, et du sein meme de l'ecole +opposee, on accourut dans la sienne. + +En quittant le cloitre de Notre-Dame pour l'institut naissant de +Saint-Victor, Guillaume n'avait point laisse sa chaire deserte. Un +successeur s'y etait assis et devait y continuer son oeuvre; mais le +gouvernement de la science avait passe en d'autres mains; decourage ou +converti, le nouveau maitre offrit sa place a Abelard, et se rangea +parmi ses auditeurs. L'empire de l'ecole lui fut ainsi regulierement +devolu, car c'etait alors une regle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec +l'autorisation d'un maitre reconnu, et comme son suppleant et son +delegue. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans +maitre[26] etait une temerite et presque un delit. Aussi, ne pouvant +plus l'attaquer lui-meme, Guillaume au desespoir attaqua-t-il son propre +successeur; de honteuses accusations furent dirigees contre lui, dont +la plus grave sans doute et la moins avouee etait sa deference pour +Abelard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux etait +apparemment reste titulaire de sa chaire, il la fit donner a quelque +adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut force de retourner a +Melun, et d'y recommencer ses lecons. + +[Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la maitrise ou +l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait, +suivant M. Troplong, obtenir la licence du maitre des etudes ou +scolastique, appele aussi chancelier, ou bien etre disciple d'un maitre +titulaire et enseigner sous sa direction. De la sont venus peu a peu +tous les grades academiques, _maitre, licencie, docteur_ (Cf. _Hist. +litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de +la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, pref. du t. XIV des _Hist. fr._, +p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161, +256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'Etat sur l'enseignement_, c. x.).] + +Mais la victoire fut passagere; en ecartant pour un moment un formidable +rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il +intimidait, il abaissait encore ceux qui s'etaient delivres de sa +presence. La vie s'etait comme retiree d'eux; la malignite publique les +poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorite. Elle se +prit a Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des ecoliers +sur le desinteressement de sa piete, sur les motifs de sa retraite, le +forcerent bientot a se retirer, lui, la congregation qu'il avait formee, +et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne +eloignee de la ville[27]. + +[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces +deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu +etait le vieux prieure (_veteres cellae,_), peut-etre le meme ou fut +fonde Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t. +III, p. 733.)] + +Abelard se hata de se rapprocher. Comme l'ecole de la Cite restait +toujours occupee, il s'etablit hors des murs, sur la montagne +Sainte-Genevieve, et dans le cloitre meme, dit-on, de l'eglise dediee a +la patronne de Paris. Cette colline, destinee a devenir comme le Sinai +de l'enseignement universitaire, etait alors l'asile ou se refugiait +l'esprit d'independance, le poste ou se retranchait l'esprit d'agression +contre l'autorite enseignante. Des ecoles privees, plutot tolerees +qu'autorisees par le chancelier de l'Eglise de Paris, s'y ouvraient +aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire +les ecoles de la Cite. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour, +en qualite d'eveque, juger Abelard, donnait a ses cotes des lecons +tendantes au nominalisme, malgre la defaveur qui s'attachait a cette +doctrine[28]. Les etudiants etaient divises par conferences, sous +des professeurs ou repetiteurs qui aspiraient a la maitrise ou a la +renommee. Mais par _sa science eprouvee_ et _par son eloquence sublime_ +(ce sont les expressions de ses ennemis), Abelard effacait tout le +monde. L'originalite de son esprit lui inspirait des nouveautes hardies +qui seduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul +n'avait ose, insultant a tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait +la lutte par ses temerites et la decourageait par la terreur de sa +dialectique[29]. + +[Note 28: D'apres Duboulai, l'Universite de Paris se serait formee +de la reunion de l'ecole palatine, de l'ecole episcopale et de celle de +Sainte-Genevieve. Il ne prouve pas que la premiere subsistat encore au +commencement du XIIe siecle; la seconde dominait la Cite, et continua +d'y subsister a l'ombre de la Metropole, toujours plus theologique, +plus ecclesiastique, plus soumise a l'autorite du premier chantre ou +chancelier de l'Eglise de Paris qui parait avoir ete, jusqu'au temps +de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef +de l'enseignement ou _maitre recteur_, ce qu'on appelait d'abord +le primicier, dut, la comme ailleurs, etre le _scholasticus_ ou +_scholaster_, (ecolatre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre +des etudiants s'etant fort accru ne put etre retenu entre les deux +ponts ou dans l'Ile, et s'etendit sur la montagne Sainte-Genevieve. Il +s'etablit une ecole a l'abbaye du meme nom (emplacement du college Henri +IV); et des ecoles particulieres s'ouvrirent sur la pente septentrionale +de la colline: de la le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257, +267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnomme Le Roux, d'une +famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne +Sainte-Genevieve, puis devint archidiacre, et plus tard eveque de +Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il siegea au concile de Sens ou +Abelard fut condamne. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.-- +_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t. +XII, p. 412.)] + +[Note 29: "Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ... +inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens +statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium +venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra +omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea +praesumpserat." (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des +Hist.,_ t. XIV, p, 442.)] + +Il est probable que, combattant a la fois le realisme de Guillaume de +Champeaux et le nominalisme deguise de Joslen, il ne manquait ni de +jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, pousses a bout, voulurent +enfin lui susciter un contradicteur, et chercherent dans leurs rangs un +adversaire courageux qui essayat de lui tenir tete. "C'est un chien qui +aboie," disaient-ils, "il le faut chasser avec le baton de la verite." +Il y avait dans l'ecole de Joslen un jeune homme de Douai, qui se +montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il +n'aspirait qu'a l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il +fut choisi. Son maitre qui l'aimait s'efforca de le dissuader de +cette dangereuse entreprise; il lui representa qu'Abelard etait plus +redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur +que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiescant pas a la verite +si elle n'etait de sa facon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et +ne la lacherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer a la risee +en l'attaquant, il fallait se contenter de demeler ses sophismes et +d'eviter ses erreurs. Le jeune eleve persista, et tandis que ses +camarades reunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats +sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui +quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Genevieve. Il se comparait a +David marchant a la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans +qu'Abelard, qui devait alors approcher de trente ans, il etait petit, +grele, d'une figure agreable, avec le teint d'un enfant. Il entra +bravement dans l'ecole et trouva le maitre faisant sa lecon a ses +auditeurs attentifs. Il prit aussitot la parole, et l'interpella +hardiment; mais Abelard, lancant sur lui un regard dedaigneux et +menacant: "Songez a vous taire," lui dit-il avec hauteur, "et +n'interrompez point ma lecon." L'enfant qui n'etait pas venu pour se +taire insista avec energie; mais il ne put obtenir une reponse. Sur sa +mine, Abelard ne pensait pas qu'il en valut la peine, et levait les +epaules sans l'ecouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui +dirent que c'etait un subtil disputeur, et l'engagerent a l'entendre. +"Qu'il parle donc," dit Abelard, "s'il a quelque chose a dire." Le jeune +athlete, libre enfin d'entrer en lice, commenca l'attaque. Il posa sa +these, et ouvrit une controverse en regle. Nous ignorons quel en etait +le sujet, quels en furent les details et les incidents, et toute cette +histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut +un jour abbe[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le geant; il +conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravite de sa +parole; puis, il enlaca si savamment son adversaire par des assertions +qu'on ne pouvait ni eluder ni combattre qu'il lui ferma peu a peu tout +moyen d'evasion et parvint graduellement a le reduire a l'absurde. Ayant +ainsi _garrotte ce Protee par les indissolubles liens de la verite_, il +redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles +ou l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des +cris de victoire et d'allegresse. + +[Note 30: "Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam +doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non +esset, nunquam acquiesceret veritati." (_Id. ibid._, p. 443.)] + +[Note 31: On attribue a Alexandre, successeur de Gosvin au titre +d'abbe d'Anchin, ou plus exactement a deux moines qui l'avaient connu et +n'ecrivaient que huit ou dix ans apres sa mort, la biographie d'ou nous +extrayons ce recit. Elle a ete imprimee a Douai en 1620, et inseree +par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p. +441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)] + +Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin +ait suscite contre Abelard une resistance ou une concurrence bien +formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir ecole a son tour, il +n'osa le tenter a Paris, ou du moins sa tentative n'y a laisse nulle +trace. C'est a Douai, sa ville natale, qu'il parait avoir fonde un +veritable enseignement; et il devint, en 1131, abbe d'Anchin, en +attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le +retrouverons plus tard. + +Rien cependant n'arretait la marche ascendante d'Abelard. Du haut de sa +montagne, il devenait de fait le maitre des ecoles, et celui qui dans +la Cite en occupait la place n'etait plus qu'un vain simulacre sur une +chaire impuissante. + +A ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort. +Il quitte les champs, il reparait; il ramene la congregation a +Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait +delivrer dans l'ecole son soldat, sentinelle abandonnee. Ce retour +commenca par perdre ce triste remplacant; il avait encore quelques +auditeurs; on trouvait qu'il etait habile a expliquer Priscien, ecrivain +plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il +fut oblige de quitter sa chaire, et ses eleves retournerent a Guillaume +de Champeaux, qui lui-meme, desesperant de la gloire mondaine, sembla +de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes +secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre +Abelard et Guillaume. Devant eux l'arene etait ouverte et libre, et le +combat s'engagea entre les deux ecoles, entre les deux maitres. Peut-on +demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un cote etait l'esperance, +la nouveaute, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorite +incontestee, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce +qui perd les pouvoirs menaces de revolution. Chaque jour des victoires +de detail venaient preparer le triomphe d'Abelard, et couronnaient +le maitre dans ses eleves. Enfin l'evenement prononca. "Si vous me +demandez," dit Abelard, en citant Ovide, "quelle fut la fortune du +combat, je vous repondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32]." + +[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab +illo. + +Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.] + +En effet, bientot la lutte cessa d'etre possible. Plus de resistance, +plus meme de rivalite. Abelard allait regner sans partage dans l'ecole, +lorsqu'il fut encore oblige de quitter la France. Son pere s'etait, +comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie +religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la regle, a imiter +cet exemple. Tendrement aimee de son fils, elle l'appela pres d'elle. +Tous deux avaient leurs adieux a se faire dans le siecle. Il partit, +il revit la Bretagne et sa mere, et quand apres une courte absence il +revint a Paris; il trouva l'ecole silencieuse et libre. Guillaume de +Champeaux, abandonnant a la fois la retraite et l'enseignement, +s'etait refugie dans les dignites ecclesiastiques. Il etait eveque de +Chalons-sur-Marne. + +C'avait ete un professeur tres-habile, un logicien tres-ingenieux, et +sa reputation etait grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni +souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractere manquait +a la fois de generosite et d'energie, et, dans le combat, son esprit lui +fit faute. Mais il fut un prelat pieux et respecte, place a la tete de +l'episcopat des Gaules pour la science de l'Ecriture sainte. On comprend +que celui qui avait regi si longtemps les _Ecoles sublimes_ (tel etait +le nom donne aux cours de haute science) devait faire un grand eveque: +aussi en a-t-il recu le titre[33]. Il administra son diocese pendant +sept annees et mourut regrette de saint Bernard dont il etait l'ami et a +qui, le premier peut-etre, il fit connaitre Abelard[34]. + +[Note 33: "Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas +rexerat." (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII, +p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)] + +[Note 34: La date de l'election de Guillaume de Champeaux, comme +celle de sa mort, est controversee. Les uns veulent qu'il ait ete eveque +en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et +1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion +soit de 1113 et le deces de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern., +_Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._, +t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des +Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et +t. X, p. 310 et 311.) Des deux cotes on invoque des textes. Les tables +manuscrites de l'eveche de Chalons portaient qu'il avait administre +pendant sept ans.] + +On etait en 1113; Abelard, dans la force de l'age et du talent, avait +constitue son enseignement, son autorite, presque sa gloire. Il dominait +l'ecole de Paris; c'etait etre dictateur dans la republique des lettres. + +Ses doctrines avaient pris leur caractere definitif. A l'exception de la +theologie, dans laquelle il lui restait encore des progres a faire, il +avait a peu pres ferme le cercle de ses etudes. Ses contemporains ont +vante son savoir et l'ont dit egal a la science humaine, eloge quelque +peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'etait point verse dans +l'arithmetique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. +Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignore, meme le droit, chose plus que +douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement +qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Theodose et +Arcadius sur les limites[36]. Il ne possedait bien d'autre langue que le +latin; le grec, dont l'etude etait d'ailleurs alors difficile et rare, +ne lui etait, je crois, connu que par quelques mots de la langue +philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la +traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendit l'hebreu[37]. Mais +son instruction litteraire etait fort etendue; elle embrassait a peu +pres tous les auteurs de l'antiquite latine connus de son temps, et le +nombre en etait plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siecle etait plus +lettre que le XVe ne l'a laisse croire, et il n'est pas sur que l'esprit +humain ait tout gagne a cesser de se developper suivant la direction que +le moyen age lui avait donnee, et a subir cette revolution qu'on appelle +la renaissance. + +[Note 35: Il est dit de lui dans une epitaphe: "Ille sciens quicquid +fuit ulli scibile;" et a la fin: "cui soli patui; scibile quicquid +erat." C'est aussi de lui qu'on a dit: "Non homini, sed scientiae dees; +quod nescivit." (_Ab. Op_., pref. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)] + +[Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin. +regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire +en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se +vantait de donner un sens raisonnable a tout texte, quoique difficile +qu'il fut, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que +Baylardus sut le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit +Abelard, et l'on dit que ce pourrait etre un Johannes Bajolardes, +professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins +qu'etabli que le _Codex repetitae proelectionis_, d'ou cette loi est +extraite, et meme les textes du droit romain en general fussent connus +en France avant la mort d'Abelard. On dit que l'enseignement du droit +commenca a Bologne vers 1180, et a Paris vingt ans apres. La question me +parait bien discutee dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, pref. apolog.--Accurs. +_v deg. Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De +Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l. +VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Abelard._--Duboulai, +_Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)] + +[Note 37: Ouvr. ined., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et +206. Je parle de l'hebreu, parce qu'on avait alors la pretention de le +savoir. Tous les historiens et meme Abelard disent qu'Heloise le savait, +et d'Amboise a montre que les juifs, qui en general ont conserve la +connaissance de leur langue, participaient au mouvement des etudes a +Paris. (_Ab. Op._, pref. _in fin._) Abelard ne me semble savoir de cette +langue que les mots cites par les interpretes des bibles latines (Voyez +son _Hexameron_, passim, et du present ouvrage, le liv. III, c. viii.)] + +Toutefois la veritable science d'Abelard etait la philosophie. C'est lui +qui a fixe la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en +croire ses auditeurs, ne peut donner idee de l'effet qu'il produisait en +l'enseignant, et jamais aucune science ne parait avoir eu de propagateur +plus puissant. Comme chef d'ecole, il rappelle, s'il n'efface, pour +l'eclat et l'ascendant, les succes des grands philosophes de la Grece. +Cependant cet enseignement etait plus original par le talent que par +les idees, et supposait plus de sagacite critique que d'invention. +Non content d'expliquer avec une facilite et une subtilite que ses +contemporains declaraient sans egales, les secrets de la logique +peripateticienne et de promener les esprits attaches au fil du sien +dans les detours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il +melait, autant qu'il etait en lui, a l'interpretation de la brievete +profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et +libre des commentaires et des additions de Boece et de Porphyre; +il completait ses exposes par des citations, bien comprises et +lumineusement developpees, de Ciceron qui, lui aussi, a traite, dans ses +Topiques et dans quelques passages de la Rhetorique a Herennius, des +parties de la logique; de Themiste, qui a laisse des paraphrases +d'Aristote; de Priscien, qui a touche a la logique par la grammaire; +enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traite alors +etudie sur les categories, et qui a du peut-etre a son role dans la +scolastique quelque chose de son influence dominante sur la theologie +francaise. Le caractere eminent de l'enseignement d'Abelard etait, +suivant un de ses auditeurs, une clarte elementaire. On trouvait qu'il +fuyait l'appareil pedantesque, et qu'il mettait la science a la portee +des enfants[38]. + +[Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait +interessant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes +avaient dans les mains aux differents ages de la scolastique. Jourdain a +bien avance ce travail pour les ecrits d'Aristote. Themiste, qui est du +IVe siecle, avait laisse des commentaires sur Aristote, dont il reste +quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le +Traite de l'Ame; Priscien, du VIe siecle, a ecrit sur toutes les parties +de la Grammaire. La Rhetorique a Herennius a fourni plusieurs passages +aux livres d'Abelard, et avant comme apres lui on a longtemps attribue a +saint Augustin deux traite sur les principes de la dialectique, et sur +les dix categories. Abelard avait certainement sous les yeux la +version des deux premiers traites qui composent l'Organon, celle +de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boece. Quant a +Priscien, Themiste, etc., on ne sait s'il les connait autrement que par +des citations. (Cf. ci-apres, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les +traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. ined. d'Ab., Introd. +p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I, +append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)] + +A cet enseignement purement philosophique et qui n'etait ni sans +austerite ni sans secheresse, se melaient quelques digressions +litteraires, et meme, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait +pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait +la rigueur de son esprit passionnement raisonneur, il temperait les +apretes de la logique par quelques souvenirs des poetes qu'il aimait. +Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours presents a sa memoire, lui +fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux +aussi, il les invoquait comme une autorite; de ce qu'ils avaient chante, +il dit quelquefois: _Il est ecrit. (_Scribitur, scriptum est._) + +[Note 39: "Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad +philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis +hominum utilium valens." (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)] + +Mais son vrai maitre, c'etait toujours celui qui avait instruit +Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, etre le +precepteur du conquerant de l'ecole. L'esprit percant d'Abelard +donnait, dans les cas douteux, raison au createur de la science sur ses +continuateurs, et par lui l'autorite d'Aristote s'elevait peu a peu a +l'infaillibilite. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des +peripateticiens ou le prince de la dialectique. C'etait Platon qu'il +appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui +presque sans le connaitre, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la +tradition ou dans quelques citations eparses de ses ouvrages une idee +qu'il comprenne assez pour l'appliquer a ce qu'il etudie, il lui +fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les idees +peripateticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la +dialectique d'Aristote. + +[Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et +1134.--Ouvr. ined. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorite si grande +de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Peres de l'Eglise et +surtout de saint Augustin.] + +Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que +disait l'autorite avant de se demander ce que dicte la raison, il ne +craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et +apres avoir emprunte la science, il lui prete du sien pour l'enrichir. +Il ne s'interdit pas d'etre lui-meme, et il a reussi a passer pour +inventeur; on lui attribue un systeme et une secte. En effet, il s'est +flatte d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale +question, dont il fait lui-meme le noeud gordien de la philosophie. + +Quand il eut refute le realisme dans Guillaume de Champeaux, il +pretendit se garantir du nominalisme, et il refuta Roscelin. Il insista +principalement sur cet argument que, s'il n'existe a la lettre que des +individus, les noms generaux seront eux-memes des noms d'individus; et, +de la sorte, les individualites seront identiques aux generalites, +les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute +difference essentielle, de toute difference qui separe les especes +des genres, les individus des especes, et les parties des touts. On +retomberait ainsi par une autre voie dans l'unite confuse a laquelle +mene le realisme, ou bien il faudrait mutiler la science et egaler +au neant tout ce qui est designe par les noms generaux. Or, ces noms +generaux ont certainement une valeur. Ils repondent a ce qu'entend +l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de +choses particulieres, en les rapprochant par leurs communs caracteres, +et lorsqu'il _concoit_ cette multitude comme une unite, ou l'un des +etres qui la composent comme faisant partie de cette totalite. Ainsi +les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondees sur les +realites[41]. + +[Note 41: Ouvr. ined., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et +suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et +x.--Abelard a bien donne, d'apres Boece, cette theorie de la formation +des idees generales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les +especes ne fussent rien que ces idees. Sa doctrine est plus subtile et +plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.] + +Telle etait la doctrine qu'Abelard passe pour avoir soutenue, et que les +classificateurs de systemes ont appelee le _conceptualisme_. Ce nom se +lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes +ete ecrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abelard fussent +connus[42]. + +[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des +auteurs anterieurs a cette epoque ne dit les avoir etudies ou connus en +manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abelard, +c'etait quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia +calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de +Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris. +_De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._, +t. XIV, p. 300.)] + +L'ardeur de l'esprit, la curiosite de savoir, l'ambition de vaincre ne +permettaient pas qu'Abelard se contentat d'une autorite sans combat; +c'etait un genie militant. Le nouvel eleve d'Aristote avait aussi la +passion des conquetes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore +dans la theologie. Il resolut d'en faire desormais sa principale etude. + +Le maitre qui tenait le sceptre de cette science etait Anselme de Laon. +Ne dans la premiere moitie du XIe siecle, apres avoir etudie sous +Anselme de Cantorbery, il avait commence a enseigner lui-meme a Paris, +et Guillaume de Champeaux etait un de ses disciples. Depuis plus de +vingt ans, retire a Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette +eglise, doyen du chapitre metropolitain, il enseignait la theologie avec +beaucoup d'eclat, et le clerge, meme l'episcopat se peuplaient de ses +eleves. Sa maniere d'enseigner etait simple. C'etait un commentaire +suivi et presque interlineaire du texte de l'Ecriture. Mais il s'etait +acquis tant de reputation que ses lecons attiraient a Laon des auditeurs +de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compte parmi les +auteurs de la celebrite de l'ecole des Gaules[43]. Cette autorite, deja +ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au merite; du moins +Abelard le depeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert, +mais dont l'esprit manquait de fermete et de decision. Qui l'abordait +incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il +charmait ses auditeurs par une etonnante facilite d'elocution, mais +le fond des idees etait peu de chose, et il ne savait ni resister ni +satisfaire a une question. "De loin," dit Abelard, "c'etait un bel arbre +charge de feuilles; de pres, il etait sans fruits, ou ne portait que la +figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son +feu, il faisait de la fumee, mais point de lumiere[44]." + +[Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.] + +[Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.] + +Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mela a ses +disciples: on devine qu'il ne fut pas captive longtemps. Il ne pouvait +_rester longtemps oisif a son ombre_[45], ni suivre apres s'etre +habitue a conduire. D'abord il se contenta de negliger les lecons. Il +y paraissait de loin en loin. Les plus eminents des autres eleves, +satisfaits et fiers de leur maitre, virent avec deplaisir cette +dedaigneuse indifference; il s'en plaignirent assez haut, et +naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour, +apres avoir entre eux confere sur quelques points de doctrine, les +ecoliers se mirent a se provoquer par jeu sur les matieres theologiques. +Un d'eux, comme pour eprouver Abelard, lui demanda ce qu'il pensait de +l'enseignement sacre, lui qui n'avait encore etudie que les sciences +naturelles[46]. Il repondit que rien n'etait plus salutaire qu'une +science ou l'on apprenait a sauver son ame; mais qu'il ne pouvait assez +admirer qu'a des hommes lettres il ne suffit pas, pour comprendre les +saints, du texte de leurs ecrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas +avoir besoin d'un maitre. Cette reponse en amena de contraires, et la +plupart des assistants, raillant Abelard, lui demanderent s'il pourrait +faire ce qu'il conseillait, le defierent de l'entreprendre. Il repliqua +que si l'on desirait le mettre a l'epreuve, il etait tout pret. "Soit, +nous le voulons bien," s'ecrierent-ils tous, et d'un ton plus moqueur +encore. "Que l'on me cherche donc," reprit-il, "et qu'on me donne +quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'Ecriture." Tous +s'accorderent pour choisir la tres-obscure prophetie d'Ezechiel, qui +passait pour un des ecrivains sacres les plus difficiles. On eut bientot +pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire +connaitre l'etat de la question, et Abelard les invita pour le lendemain +a sa lecon. Aussitot quelques-uns s'empressant, avec un interet +veritable ou affecte, de lui donner des conseils qu'il ne demandait +pas, l'engagerent a ne se point tant hater; et lui remontrerent que +l'entreprise etait grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque +precaution, et qu'il devait songer a son inexperience. "Ce n'est point +ma coutume," repondit-il avec vivacite, "de suivre l'usage, mais d'obeir +a mon esprit[47]." Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se +conformait a sa volonte, en ne differant point de se rendre a ses +lecons. A la premiere, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que, +denue presque entierement de lecture sacree, il se hatat d'aborder la +science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantes +qu'ils lui donnerent de grands eloges, et le presserent de composer +une glose conforme a sa lecon. Au recit de cette premiere epreuve, on +accourut a l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient +empresses a transcrire les gloses qu'a la priere generale il s'etait mis +a rediger. + +[Note 45: "Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul." (_Id._, +p. 8.)] + +[Note 46: "Qui nondum nisi in physicis studuerat." (Ep. i, p. 8.)] + +[Note 47: "Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere, +sed per ingenium." (Ep. I, p. 8.)] + +Le vieux Anselme s'emut au bruit d'une telle temerite. La douleur et la +colere furent extremes. Comme Pompee, a qui Abelard le compare pour la +grandeur de son attitude et le neant de sa puissance, il voulut defendre +l'ombre de son autorite contre le jeune Cesar de la science[48]. Il +devint son ennemi et le combattit dans la theologie, comme avait fait +Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans +l'ecole de Laon, deux etudiants qui se distinguaient entre tous, Alberic +de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laisse un nom +dans l'histoire litteraire[49]. Plus ils avaient de merite, plus ils +nourrissaient de grandes esperances, et plus ils devaient concevoir +d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et +l'entrainerent a interdire a ce successeur inattendu la continuation de +ses lecons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il echappait a +son inexperience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer +a celui dont il usurpait ainsi la place. La defense et le pretexte +exciterent parmi les ecoliers une indignation generale; ils crierent +a la jalousie, a la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne +s'etait vue; et ce commencement de persecution ne fit qu'ajouter a la +gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous. + +[Note 48: Abelard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et +la comparaison de l'arbre que Lucain applique a Pompee. (Ep. I, p. +7.--Lucain, _Phars._, l. I.)] + +[Note 49: Alberic de Reims, eleve de Godefroi, scolastique de cette +ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et +ecolatre de l'eglise de Reims, et enfin archeveque de Bourges en 1130. +Il eut de la reputation comme professeur. Il etait aime de saint +Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen, +Leutald de Novare, ami et condisciple d'Alberic, regit avec lui les +ecoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec. +des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p. +753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)] + +Abelard revint aussitot a Paris. Toutes les ecoles, d'ou il avait ete +jadis expulse, lui etaient maintenant ouvertes; il y rentra en maitre et +occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on +n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, a celle de recteur des +ecoles, etait attache vraisemblablement un canonicat. On croit du moins +que c'est alors qu'il fut nomme chanoine de Paris [50], ce qui n'etait +sans doute qu'un benefice et un titre, et ne prouve nullement que des +lors il fut pretre. + +[Note 50: C'est a cette epoque (vers 1115) que les auteurs de +l'_Histoire litteraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle +autorite, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la +conteste, et D. Gervaise veut qu'Abelard soit devenu chanoine des +le temps ou il professait a Paris, du consentement et a la place du +successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une +chronique manuscrite des archeveques de Sens, pretend qu'il fut chanoine +de Sens et non de Paris; et voici le texte inedit qui motive son +assertion et dont je dois la connaissance a la savante amitie de M. Le +Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri +Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliotheque de Sens, n. +271, decrit et apprecie dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._ +Fol. 129 v deg., col. 1 et 2. "Anno Domini n deg. c deg. XL deg. (leg. XLII), magister +Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui +monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito, +in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: "Est satis in +titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit +scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus." Cite en +partie, mais sans nom d'auteur, par Andre Duchesne, _Notae ad Hist. +calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760. +Les derniers mots on ete ainsi alteres par celui-ci: "Uxoratus primo +fuerat, postea canonicus." Le meme Duboulai dit, a la verite dans une +table seulement, qu'Abelard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur +une vitre de la cathedrale de Chartres une figure vetue en chanoine, +avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Abelard, chanoine de +Chartres. On ne pouvait en general posseder qu'un seul canonicat comme +on ne pouvait avoir qu'un benefice. Faut-il admettre que le titre de +chanoine honoraire fut alors connu, ou qu'Abelard ait change plusieurs +fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il etait chanoine, il le +dit lui-meme. Il n'etait pas necessairement pretre pour cela. On ne sait +quand il le devint; peut-etre en se faisant moine a Saint-Denis. +(Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie +d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in +indic._--Niceron, _Mem. pour servir a l'Hist. des Homm. ill._, t. +VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarbe, c. XXI, +p.443.)] + +Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interpretation +d'Ezechiel, commencee et suspendue a Laon. Par ce genre d'enseignement +il obtint un grand succes, et bientot il eut dans la theologie autant +de faveur que dans la predication philosophique. Tout le domaine de la +science fut range sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en +s'inclinant autour de lui, et il vecut tranquille quelques annees. + +On aime a se representer l'existence d'Abelard, ou, comme on l'appelait, +du maitre Pierre, a cette epoque de sa vie, au milieu de cette ville de +Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'etait guere alors que +la Cite. Sur cette ile fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre +capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royaute, +l'Eglise, la justice, l'enseignement. La, ces divers pouvoirs avaient +leur principal siege. Deux ponts unissaient l'ile aux deux bords du +fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, a ce quartier +qu'entre les deux antiques eglises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de +Saint-Gervais, commencait a former le commerce, et qu'habitaient les +marchands etrangers, attires par l'importance et la renommee deja +considerable de la Lutece gauloise. C'etaient eux qui devaient, +confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre a une partie de +cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards. +Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont +l'abbaye de Sainte-Genevieve couronnait le faite, et sur les flancs de +laquelle l'enseignement libre avait deja plus d'une fois dresse ses +tentes. Les plaines voisines se couvraient peu a peu d'etablissements +pieux ou savants, destines a une grande renommee; a l'est, la communaute +de Saint-Victor venait d'etre fondee; a l'ouest, la vieille abbaye de +Saint-Germain-des-Pres attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce +saint eveque de Paris dont la memoire le disputait a celle de saint +Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont +dedies au meme nom[51]. La aussi, la jeunesse de la ville, et ces +ecoliers, ces clercs qui n'etaient pas tous jeunes alors, venaient sur +des pres, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les +rudes jeux qui convenaient a la robuste nature des hommes de ce temps. +Leur residence etait surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur +foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'ile, s'etait repandue +sur le bord de la riviere, au pied de la colline, qui devait par eux +s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive a l'autre la ville de +la science a la ville du commerce. + +[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui eveque au Ve siecle et saint +Germain de Paris, au VIe. L'eglise de Saint-Germain-l'Auxerrois, fondee, +dit-on, par Chilperic I, detruite par les Normands, fut rebatie par le +roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction +dans l'edifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe +le Bel; les parties modernes sont du XVIe siecle. La fondation de +Saint-Germain-des-Pres, sous une autre invocation, date du temps de +saint Germain lui-meme (23 decembre 558). Cette eglise fut detruite +aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencee au plus tard +en 990, et terminee, dit-on, en 1014; l'eglise, a peu pres dans son +etat actuel, a ete dediee en 1163. Voyez dans les Documents inedits sur +l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et +_l'Histoire du diocese de Paris_, par l'abbe Lebeuf.] + +Dans la Cite, vers la pointe occidentale de l'ile, s'elevait le palais +souvent habite par nos rois, theatre de leur puissance et surtout de ce +pouvoir judiciaire qui y regne encore en leur nom, et qui alors meme, +exerce par leurs delegues, paraissait la plus populaire de leurs +prerogatives et le signe reconnaissable de leur souverainete. Un jardin +royal, comme on pouvait l'avoir en ce siecle, un lieu plante d'arbres +entre le palais et le terre-plein ou Henri IV a sa statue, s'ouvrait en +certains jours comme promenade publique au peuple, a l'ecole, au clerge, +et a ce peu de nobles hommes qui se trouvaient a Paris. En face du +palais, l'eglise de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien +inferieur a la basilique immense qui lui a succede, rappelait a tous, +dans sa beaute massive, la puissance de la religion qui l'avait eleve, +et qui de la protegeait en les gouvernant les quinze eglises dont on ne +voit plus les vestiges, environnant la metropole comme des gardes ranges +autour de leur reine. La, a l'ombre de ces eglises et de la cathedrale, +dans de sombres cloitres, en de vastes salles, sur le gazon des preaux, +circulait cette tribu consacree, qui semblait vivre pour la foi et la +science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir +ou de la dispute. A cote des pretres, et sous leur surveillance, parfois +inquiete, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des etudes +sacrees et profanes, cette population de clercs a tous les degres, de +toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrees, +qu'attirait la celebrite europeenne de l'ecole de Paris; et dans cette +ecole, au milieu de cette nation attentive et obeissante, on voyait +souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, a la +demarche noble, dont la beaute conservait encore l'eclat de la jeunesse, +en prenant les traits plus marques et les couleurs plus brunes de la +pleine virilite. Son costume grave et pourtant soigne, le luxe severe de +sa personne, l'elegance simple de ses manieres, tour a tour affables et +hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'etait pas sans +cette negligence indolente qui suit la confiance dans le succes et +l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de +cortege, orgueilleux pour tous, excepte devant lui, l'empressement +curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, +quand il se rendait a ses lecons ou revenait a sa demeure, suivi de ses +disciples encore emus de sa parole, tout annoncait un maitre, le plus +puissant dans l'ecole, le plus illustre dans le monde, le plus aime dans +la Cite. Partout on parlait de lui; des lieux les plus eloignes, de +la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Sueves et des Teutons_, on +accourait pour l'entendre; Rome meme lui envoyait des auditeurs[52]. La +foule des rues, jalouse de le contempler, s'arretait sur son passage; +pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de +leurs portes, et les femmes ecartaient leur rideau, derriere les petits +vitraux de leur etroite fenetre. Paris l'avait adopte comme son enfant, +comme son ornement et son flambeau. Paris etait fier d'Abelard, et +celebrait tout entier ce nom dont, apres sept siecles, la ville de +toutes les gloires et de tous les oublis a conserve le populaire +souvenir. + +[Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux +lecons d'Abelard est attestee par tous les contemporains, amis ou +ennemis; d'abord par lui-meme, puis par Foulque de Deuil, Berenger de +Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les +auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab. +Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p. +1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest. +Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec. +des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)] + +Telle etait sa situation a ce moment le plus calme et le plus brillant +de sa vie. Il ne devait cette situation qu'a lui-meme, a son travail, a +son opiniatrete, a sa belliqueuse eloquence, et rien ne lui interdisait +de penser qu'il la dut aussi a l'empire de la verite. + +Il semblait donc, il pouvait se croire revetu d'un apostolat +philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'etait pas une +mission de pauvrete, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse +egalait sa renommee; car l'enseignement n'etait pas gratuitement donne +a ces cinq mille etudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays +pour l'entendre. Parvenu a ce faite de grandeur intellectuelle et de +prosperite mondaine, il n'avait plus qu'a vivre en repos. + +Mais le repos etait impossible: il ne convient qu'aux destinees obscures +et aux ames humbles. Abelard s'estimait desormais, c'est lui qui +l'avoue, le seul philosophe qu'il y eut sur la terre[53]. Aucune raison +humaine n'a encore resiste a l'epreuve d'un rang supreme et unique. +Abelard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque +issue l'inquietude ardente de sa nature se fit jour et se donnat +carriere. Des passions tardives eclaterent dans son ame et dans sa vie, +et il entra, pousse par elles, dans une destinee nouvelle et tragique +qui est devenue presque toute son histoire. + +[Note 53: "Cum jam me solum in mundo superesse philosophum +estimarem." (Ep. I, p. 9.)] + +Il avait jusqu'alors vecu dans la preoccupation exclusive de ses etudes +et de ses progres. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la +maintenaient pure et reguliere. On ne voit meme pas que les premiers +feux de la jeunesse y eussent porte quelque desordre. Il montrait pour +les habitudes dereglees d'une grande partie des habitants des ecoles +un dedaigneux eloignement. Quoique sa reputation lui eut attire la +bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa +vie toute d'activite litteraire l'ecartait de la societe des nobles +dames; il connaissait a peine la conversation des femmes laiques[54]. +D'ailleurs, si jamais Abelard devait aimer, c'etait en maitre, et les +soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie +allaient mal a sa nature. Cependant, au milieu de cette felicite sans +obstacle, une sorte de mollesse interieure s'emparait de lui, la +severite l'abandonna. On a meme pretendu qu'il se livra a des plaisirs +qui compromirent sa dignite et jusqu'a sa fortune[55], mais il le nie +hautement; d'ailleurs de vaines voluptes ne pouvaient suffire a son ame, +et il se demandait encore d'ou lui viendrait l'emotion. + +[Note 54: "Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium +foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum +conversationem multum noveram." (Ep. I, p. 10.)] + +[Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale, +qu'il s'etait ruine avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon +l'usage du temps, une oeuvre de rhetorique, on y peut soupconner un peu +d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune verite. +Reste a savoir a quelle epoque de la vie d'Abelard il faut placer ses +desordres; est-ce avant qu'il connut Heloise? est-ce a la suite de son +amour? Que ceux qui se piquent de connaitre le coeur humain en decident. +On lit dans une piece de vers qu'il fit pour son fils: + + Gratior est humilis meretrix quam casta superba, + Perturbatque domum saepius ista suum. + ........................................ + + Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto); + Hoc aliquis, nullis illa placere potest. + +(_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III, +app., p. 444.)] + +Il y avait dans la Cite une tres-jeune fille (elle etait nee, dit-on, a +Paris, en 1101), nommee Heloise, et niece d'un chanoine de Notre-Dame, +appele Fulbert[56]. + +[Note 56: Heloise, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Abelard +veut que ce nom vienne de l'hebreu _Heloim_, un des noms du Seigneur. +Il regne beaucoup d'obscurite sur l'origine, la patrie, la famille +d'Heloise. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle fut la fille +naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un +autre chanoine de Paris nomme Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon. +D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en general les biographes veulent +qu'elle ait vecu autant de temps qu'Abelard, ce qui, je le remarque +apres les auteurs de l'_Histoire litteraire_, ne porte sur aucune +preuve, mais ce qui la ferait naitre vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part. +I, ep. i et v, p. 10 et 72; pref. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass. +_Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Metel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art. +_Heloise_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et +les ecrits d'Abelard_, par Mme Guizot, p. 349.)] + +Orpheline et pauvre, elle habitait pres des ecoles, dans la maison de +son oncle; mais on croit qu'elle etait de noble naissance, ou du moins +liee par le sang, peut-etre par Hersende, sa mere, a une famille +illustre, a la famille des Montmorency, qui avait deja donne a l'Etat +deux connetables[57]. Elevee dans sa premiere enfance au couvent +d'Argenteuil, pres de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science +litteraire, ce qui etait rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des +progres surprenants, jusque-la qu'en pretendait qu'elle savait, avec +le latin, le grec et l'hebreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite +beaute, l'aurait distinguee; mais sa veritable distinction etait +ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaitre son nom +dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Abelard la vit ni comment +il la rencontra. On dirait presque, a lire son recit, qu'il ne l'aima +qu'avec premeditation, qu'il devint son amant systematiquement, et qu'il +arreta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de +lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et +l'illusion des esprits reflechis et raisonneurs que de prendre leur +penchant pour un choix, et de croire que leurs entrainements ont ete des +calculs. Toujours est-il qu'Abelard nous raconte qu'avec son nom, sa +jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fut +celle qu'il daignat aimer; mais qu'Heloise menait une vie retiree, que +le gout de la science creait entre elle et lui une relation naturelle, +que cette communaute de travaux et d'idees devait autoriser un libre +commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le +decida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il +devait aimer celle qui n'avait point d'egale. + +[Note 57: Alberic et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin +du XIe siecle. Nul ne dit comment Heloise eut appartenu a cette famille. +Si c'etait une parente legitime, ce devait etre par les femmes. Bayle +ne croit point a cette parente, Heloise disant a Abelard, en quelque +endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas decisive. +(_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de +donner pour mere a Heloise la premiere abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, +pres Sezanne, Hersendis, qui aurait ete la maitresse d'un Montmorency, +et qui aurait passe pour etre celle de Fulbert. (_Abail. et Hel._, p. +154.)] + +[Note 58: "Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus +est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare." +(_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)] + +[Note 59: Abelard le dit lui-meme (part. II, ep. vii, _ad virg. +par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._, +t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'ecrivait +avec facilite et talent. Quant au grec et a l'hebreu, j'ai peine a +croire qu'elle en connut rien de plus que les caracteres et quelques +mots cites habituellement en theologie ou en philosophie.] + +[Note 60: "In toto regno nominatissimam." (Ep. I, p. 10.) Observez +qu'il s'en fallait alors que _totum regnum_ fut toute la France; mais +il n'en est pas moins vrai que la reputation litteraire et scientifique +d'Heloise n'a pas eu d'egale dans les temps modernes. Malgre la +declaration modeste d'Abelard, _per faciem non infima_, on s'est obstine +a croire a la grande beaute d'Heloise. On a suppose, contre toute +vraisemblance, que le _Roman de la Rose_, commence et surtout acheve +apres la mort d'Abelard, etait son ouvrage, parce qu'il y est question +de lui, et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Heloise, sous +le nom de _Beaute_. C'est le portrait de la beaute parfaite suivant +Guillaume de Lorris, auteur de la premiere partie du poeme. (Le _Roman +de la Rose_, v. 999, edit. de M. Meon, t. 1, p. 41.) + + El ne fu oscure ne brune, + Ains fu clere comme la lune, + Envers qui les autres estoiles + Resemblent petites chandoiles. + Tendre et la char comme rousee + Simple fu cum une espousee + Et blanche comme flor de lis; + Si ot le vis (_visage_) cler et alis (_uni_), + Et fu greslete et alignie, + Ne fu fardee ne guignie (_deguisee_): + Car el n'avoit mie mestier + De sol tifer ne d'afetier. + Les cheveus ot blons et si lons + Qu'il li batoient as talons; + Nez ot bien fait, et yelx et bouche. + Moult grand doucor au cuer me touche, + Si m'aist Diex, quant il me membre (_souvient_) + De la facon de chascun membre, + Qu'il n'ot si bele fame ou monde, + Briement el fu jonete et blonde, + Sede (_gracieuse_), plaisante, aperte, et cointe (_jolie_), + Grassete et gresle, gente et jointe. + +Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'a elle et de se rendre +familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer +a l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des ecoles, de le +prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses +travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une +maison, sa negligence plus dispendieuse encore. Fulbert etait avide, et +de plus tres-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de +sa niece. Non-seulement il consentit a tout, mais il crut avoir desire +lui-meme ce qu'on esperait de lui, et vint en suppliant commettre +entierement sa pupille a l'illustre et redoutable precepteur, qui devait +la voir a toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des ecoles, +pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des lecons, et meme, voyez la +naivete de cet age, la frapper a la facon d'un maitre, si l'eleve etait +indocile[61]. Abelard admira tant de simplicite; il lui semblait +que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui +accordait la liberte, l'occasion, mais jusqu'a l'autorite, et au droit +de menacer et de punir celle que la seduction n'aurait pu vaincre. +Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionne qui +l'attachait aux succes de sa niece, et l'ancienne reputation de purete +de la vie passee d'Abelard. "Que dirai-je de plus?" ecrit ce dernier +en racontant tout ceci, "nous n'eumes qu'une maison, et bientot nous +n'eumes qu'un coeur[62]." + +[Note 61: "Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis +temporibus fons literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio +firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios +admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat." Ainsi parle un des +eleves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. (_Metalog._, l. I, c. +XXIV.) Quant au droit qu'Abelard recut de Fulbert de frapper son eleve, +il faut voir dans le texte tout ce qu'Abelard en raconte. (Ep. I, p. 11, +et ep. V, p, 71.)] + +[Note 62: _Ab. Op._, ep. I, p. 11.] + +"A mesure que l'on a plus d'esprit," a dit Pascal, "les passions sont +plus grandes, parce que les passions n'etant que des sentiments et des +pensees qui appartiennent purement a l'esprit, quoiqu'elles soient +occasionnees par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que +l'esprit meme, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacite. Je ne +parle que des passions de feu.... La nettete d'esprit cause aussi la +nettete de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec +ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime[63]." + +[Note 63: Fragment publie par M. Cousin. (_Des Pensees de Pascal_, +seconde edition, p.897.)] + +On montre encore dans la Cite, au bord du chevet de Notre-Dame, pres +l'ancien quartier du cloitre, a l'extremite d'une rue etroite et +tortueuse, toujours habitee par des membres du chapitre metropolitain, +et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen age, par +des clercs de tous grades, revetus des costumes pittoresques du clerge +nombreux et complet d'une riche cathedrale, la maison qu'une tradition +locale designe comme celle du chanoine Fulbert[64]. Elle est pres de la +Seine, dont la separe seulement un quai, plus eleve maintenant que le +sol de la rue ou elle est batie. Au moyen age, vers 1116 ou 1117, le +terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu'a la +riviere et former l'emplacement de l'ancien port Saint-Landry; des +fenetres de la maison, on devait voir en plein la vaste greve ou s'eleve +aujourd'hui cet hotel de ville, magnifique palais des revolutions. + +[Note 64: C'est la premiere maison a gauche en entrant dans la rue +des Chantres, ou l'on descend du quai Napoleon par un escalier. Une +inscription au dessus de la porte designe cette maison a la curiosite +des passants, elle est ainsi concue: + +HELOISE, ABELARD HABITERENT CES LIEUX, DES SINCERES AMANS MODELES +PRECIEUX. + +L'AN 1118. + +Dans l'interieur de la cour, un double medaillon, incruste dans le mur, +offre le profil d'une tete d'homme et d'une tete de femme: on dit que +c'est Heloise et Abelard. Cette sculpture est tres-posterieure au +XIIe siecle; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus +authentique, et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants, +peut-etre non anterieurs au XVIe. La maison n'est pas ancienne, ou du +moins, ses murs exterieurs ont ete recemment batis; la disposition +generale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien etre du +temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachee a cette maison; +mais cette tradition a sa valeur par son existence meme. On dit, dans +le quartier, qu'Abelard habitait la maison situee a gauche et qui est +remplacee par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout +cela quelques details hasardes, et la lithographie du medaillon. +(_Abail. et Hel._, p. 153 et 154.--_Mus. des Mon. Franc._, t. I, p. +223.)] + +C'est la, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenetres +etroites laissaient penetrer dans la chambre simple et rangee d'une +jeune bourgeoise de Paris, ou bien a la lueur rougeatre d'une lampe +vacillante, qu'Abelard, impatient et ravi, venait employer a seduire +une pauvre fille sans experience et sans crainte le genie qui soulevait +toutes les ecoles du monde. C'est la que les plaisirs de la science, +les joies de la pensee, les emotions de l'eloquence, tout etait mis +en oeuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse +profonde et nouvelle, ce noble et tendre coeur qui n'a jamais connu +qu'un amour et qu'une douleur, ce coeur que Dieu meme n'a pu disputer a +son amant. + +Mais quelles lecons Abelard donnait-il a Heloise? Lui enseignait-il les +secrets du langage et les arts savants de l'antiquite? Promenait-il cet +esprit penetrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique? +Lui revelait-il les obscurs mysteres de la foi, dans le langage lumineux +de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poetes qu'il cite +dans ses ouvrages les plus austeres, et le professeur de theologie +recitait-il a son eleve, avec ce talent de diction qu'on admirait, les +vers impurs de l'_Art d'aimer_[65]? Quel fut enfin, quel fut le livre +qui servit, comme dans le recit du Dante, a la seduction de cette femme, +historique modele de la poetique Francoise de Rimini[66]? On ne le sait, +et cependant on sait que tout le talent d'Abelard fut complice de son +amour. "Vous aviez," lui ecrivait, longtemps apres, Heloise encore +charmee de ce qui l'avait perdue, "vous aviez surtout deux choses qui +pouvaient soudain vous gagner le coeur de toutes les femmes, c'etait +la grace avec laquelle vous recitiez et celle avec laquelle vous +chantiez[67]." Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le +philosophe etait devenu un orateur, un artiste, un poete. L'amour avait +complete son genie et acheve son universalite. + +[Note 65: Abelard cite souvent Ovide, el quelquefois l'_Art +d'aimer_.] + +[Note 66: la bocca mi bacio tutto tremante; Galeotto fu il libro e +chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)] + +[Note 67: "Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus +foeminorum quarumlibet animos statim allicere poteras, dictandi scilicet +et cantandi gratia." (_Ab. Op._, ep. II, p. 46.)] + +On sent que tout dut seconder une seduction inevitable. L'etude leur +donnait toutes les occasions de se voir librement, et le pretexte de la +lecon leur permettait d'etre seuls. Alors les livres restaient ouverts +devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des +paroles intimes remplacaient les communications de la science. Les yeux +des deux amants se detournaient du livre pour se rencontrer et pour se +fuir. Bientot la main qui devait tourner les pages, ecarta les voiles +dont Heloise s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des +soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les +deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifie a ce +bonheur sans melange et sans frein. Tous les degres de l'amour furent +franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux +punitions du maitre, devinrent, c'est Abelard qui l'avoue, des jeux +passionnes _dont la douceur surpassait la suavite de tous les parfums_. +Tout ce que l'amour peut rever, tout ce que l'imagination de deux +esprits puissants peut ajouter a ses transports, fut realise dans +l'ivresse et dans la nouveaute d'un bonheur inconnu[68]. + +[Note 68: Les passages dont je rends ici la pensee, ont ete cites +partout. Je n'en rapporte que deux comme pieces il l'appui: "Quoque +minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae +omnium unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer +excogitare potuit, est additum."--(_Ab. Op._, ep. I, p. 11.)] + +Mais cependant, qu'etait devenu l'enseignement des ecoles? le maitre +Pierre ennuye, degoute, n'y paraissait plus qu'a regret. A peine lui +restait-il quelques heures de jour pour les donner a l'etude. Quant a +ses lecons, il les faisait avec negligence et froideur; il repetait +d'anciennes idees, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple +recitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose, +c'etaient des vers et des vers d'amour. Il parait qu'il en composa +beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare[69]; ces +chansons etaient vraisemblablement dans le gout des trouveres, dont il +fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le predecesseur. A tous +ses talents, a toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc +ajouter celle de la poesie nationale. Chose plus singuliere! il laissait +ses chansons d'amour se repandre au dehors et courir la ville et le +pays; longtemps apres cette epoque, elles se retrouvaient encore dans +la bouche de ceux dont la situation ressemblait a la sienne[70]. Car il +devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait "du talent +pour les vaudevilles," dit un benedictin qui a ecrit sa biographie[71]. +Ainsi l'aventure qui aurait du rester le touchant mystere de toute sa +vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degres a cet etat +de roman populaire qu'elle a conserve jusqu'a nos jours. Il y avait dans +cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le +commandement et la royaute. Il posait sans voile devant la foule; +il semblait penser que tout ce qui l'interessait devenait digne de +l'attention generale, que ses actions surpassaient le jugement commun et +que tout en lui devait etre donne comme en spectacle au monde. + +[Note 69: _Barbarice. (Ab. Op._, part. II, Exp. symb., p. 369.)] + +[Note 70: "Abelard serait donc le premier des trouveres," dit M. +Ampere. (_Hist. de la format. de la lang. franc._, pref., p. XX.) +Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publie un _Recueil des chants +historiques francais_, depuis le XIIe jusqu'au XVIIIe siecle (2 vol. +in-12, Paris, 1841, 1842), conjecture que les chansons d'Abelard etaient +en latin; et c'est aussi l'opinion de M. Edelestand Dumeril (_Journ. +des sav. de Normand._, 2e liv., p. 129). Cependant Heloise dit qu'on la +chantait sur les places publiques; peut-etre aussi que, suivant le +gout du temps, les vers latins et les vers romans etaient meles. On +a annonce, il y a quelques annees, que ces chansons venaient d'etre +retrouvees au Vatican; et la _Biographie anglaise_ le repetait en 1842. +On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a +publiees (_Spicilegium Vaticanum_, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni +des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait esperer, +en ce genre, quelque decouverte curieuse des manuscrits mentionnes aux +articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith sous ces titres: +_Cantilenae lingua gallica antiqua scriptae_, _Carmina amatoria_, etc., +p. 131. Mais la plupart de ces chansons francaises du Vatican ont ete +publiees dans le recueil d'Adelbert Keller, intitule: _Romvart_, p. 245, +etc., Manheim, 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abelard. Voyez ci-apres +la note sur les elegies bibliques. Le _Recueil des chants hist. franc._, +Introd. p. v, et _Ab. Op._, ep. I, p. 12; ep. II, p. 40 et 48.] + +[Note 71: Dom Clement, regarde comme l'auteur de l'article +_Abelard_, dans l'_Histoire litteraire de la France_, t. XII, p. 92, et +t. VII, p. 50.] + +La desolation fut grande parmi les ecoliers, lorsqu'ils s'apercurent de +la preoccupation qui leur enlevait leur maitre. Ils assistaient avec +tristesse a ces lecons inanimees que leur donnait encore celui dont +l'ame etait ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne +pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est +impossible que les ennemis secrets d'Abelard n'en ressentissent pas +une joie egale; mais ils ne la montraient pas, et telle etait alors sa +puissance ou la liberte des moeurs, qu'il ne parait pas que le bruit de +son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait +songe a la tourner contre lui. Il etait clerc, nous savons qu'il portait +le titre de chanoine; on a meme cru, bien que sans preuve, qu'il etait +deja pretre[72]. Mais dans le relachement et la rudesse du moyen age, +le dereglement ne faisait un tort serieux qu'au jour ou il devenait +l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure +etait publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne +l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus interesse a la savoir. Dans +ses illusions d'affection, de respect et de vanite, Fulbert ne se +doutait de rien, et plusieurs mois se passerent avant qu'il fut averti; +il repoussa meme les premiers avis; mais enfin il concut des soupcons, +et il separa les deux amants. + +[Note 72: Il est certain qu'il le fut plus tard. Une fois abbe, il +disait la messe. (_Ab. Op._, part. I, ep. i et iv, part. II, ep. xxiii, +p. 39, 54 et 341.) Mais a l'epoque que nous racontons on ne voit que ces +mots _clericus, canonicus_, et nous ne croyons pas qu'il fut encore +dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur +ecclesiastique ne represente Abelard que comme beneficier, ce qui +l'engageait a de certains voeux, non pas, il est vrai, irrevocables. +Dans ses objections contre le mariage, Heloise l'attaque comme contraire +a la dignite d'un clerc, a sa fortune a venir, dans l'Eglise, mais non +a des engagements formels. Bayle en conclut que le celibat n'etait +pas alors une obligation stricte pour les pretres, mais un devoir +de perfection. D. Gervaise en induit an contraire, quoiqu'avec peu +d'assurance, qu'Abelard etait encore libre, le concile de Reims venant +de renouveler les canons d'un concile tenu a Londres en 1102 contre les +pretres, diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de +Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu, et ses defenses prouvent que la +regle du celibat des pretres n'etait pas aussi solennellement consacree +et suivie qu'elle l'a ete depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des +ouvrages d'Abelard, qu'il pensait qu'un pretre pouvait etre marie une +fois, pourvu qu'il n'eut pas fait de voeu contraire. Il n'y a pas +impossibilite de soutenir l'opinion de Bayle; mais celle de D. Gervaise +a pour elle les meilleures apparences. (_Ab. Op._, ep. i, p. 16.--_P. +Ab. Epitom. theol._, c. xxxi, p. 90. Rheinwald edit. Berlin, +1835.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Heloise_.--D. Gervaise, _Vie +d'Abeil._, t. I, p. 74.--_Hist. de saint Bernard_, par M. l'abbe +Ratisbonne, t. II, p. 36.)] + +La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les +accablaient a ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gemissaient, +pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-meme. Abelard n'avait +d'autre repentir que de voir Heloise affligee, et dans le chagrin de +son amant elle mettait tout son desespoir. On les separait, mais leurs +coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de +nouveaux desirs; puisque la honte avait eclate, il n'y en avait plus; +ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuerent donc +a se voir secretement. Un jour, ils furent surpris, et le classique +Abelard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poetique raconte de Venus +et de Mars[73]. + +[Note 73: Ep. i, p. 13.] + +Peu apres, Heloise s'apercut qu'elle etait grosse, et avec l'exaltation +de la joie, elle l'ecrivit a son maitre, le consultant sur ce qu'il y +avait a faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement +dans la maison, et comme ils en etaient convenus, il emmena Heloise et +la conduisit incontinent dans sa patrie. La, il l'etablit chez sa soeur, +ou elle demeura jusqu'a ce qu'elle mit au monde un fils qui recut d'elle +le nom de Pierre Astrolabe[74]. + +[Note 74: _Astrolabius_ ou _Astralabius_ dans les lettres d'Abelard +et d'Heloise, _Petrus Astralabius_ dans le necrologe du Paraclet. Je ne +sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie _Astre +brillant_. On appelait alors astrolabe la sphere plane a l'aide de +laquelle on demontrait le systeme de Ptolemee. (_Ab. Op._, ep. i, p. 13; +part. II, ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149.--Pezji _Thes. +anecdot. noviss._, t. III, part. II, p. 95 et 110.)] + +Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Sevre nantaise, +s'elevent les majestueuses ruines du chateau de Clisson[75]. Elles +dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivieres, et +les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les +bords escarpes. On peut croire que ces sites admirables qui, dit-on, +inspirerent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visites +par l'inquiete Heloise. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux +errerent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais +ou la nature etalait toute sa fraicheur et toute sa beaute. Du moins +montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques +qui porte le nom d'Heloise. On dit que la se retiraient souvent les +deux amants, durant leur sejour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette +tradition, si ce n'est peut-etre la secrete harmonie qui unit les +beautes de la nature, les solitudes mysterieuses et les emotions de +l'amour. + + Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt. + +[Note 75: Clisson est a 7 ou 8 kilometres des ruines du chateau du +Pallet, dans le pays appele le Bocage. Aucune construction n'y parait +remonter au temps d'Abelard; hormis peut-etre une partie de l'ancienne +chapelle de la Trinite, pres du couvent de benedictines devenu la Villa +Valentin. La chateau fut rebati en 1223; mais auparavant il y avait deja +un chateau, et Clisson etait deja un lieu important. Rien n'indique +que le nom de _grotte d'Heloise_ soit autre chose qu'une fantaisie du +proprietaire du parc; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite +de la Sevre. (_Abail. et Hel._, par Turlot, p. 144.--_Voyage pittoresque +a Clisson_, par Thienon, planch, xiii, 2 vol. in-4.--_Notice sur la +ville et le chateau_, 1 vol. in-18, Nantes, 1841.)] + +A la nouvelle de la fuite d'Heloise, Fulbert etait tombe comme en +demence. Dans sa douleur et sa colere, il ne savait comment se venger +d'Abelard, quelles embuches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il +le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait +que sa niece bien-aimee n'en fut punie par la famille du ravisseur qui +l'avait recueillie. Quant a se rendre maitre par force de sa personne, +il ne l'esperait pas. Abelard se tenait sur ses gardes, pret a +l'attaquer s'il fallait se defendre. Peu a peu il prit pitie de cette +extreme douleur, ou plutot il sentit qu'il fallait absolument sortir +d'une situation critique en reparant sa faute; il resolut de s'accuser +du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine, +avec des prieres et des promesses, s'engageant a lui accorder la +reparation qu'on exigerait. La passion, en effet, ou peut-etre la +crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les +plus grands hommes avaient succombe comme lui, et pour apaiser Fulbert, +pour le satisfaire au dela de toute esperance, il offrit le mariage, +pourvu que le mariage restat secret; car il apprehendait que cela ne +nuisit a sa reputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans +l'eglise. Fulbert consentit. La reconciliation fut scellee par un +echange de parole et par les embrassements de l'oncle et des siens. Tout +cela peut-etre cachait de leur part un projet de trahison. Il semble +que Fulbert n'ait jamais renonce a la pensee de quelque noire vengeance +concue des le premier jour. + +Abelard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa +femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en +dissuader. Cette fille heroique ne songeait, disait-elle, qu'au peril +et a l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction +desarmat son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres +desseins de cette ame ulceree. Puis, elle demandait quelle gloire il +y aurait pour elle a ternir la gloire d'Abelard par un hymen qui les +humilierait tous deux[76]. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle +allait enlever sa lumiere? De quelles maledictions de l'Eglise, de quels +regrets des philosophes ce mariage serait suivi! quelle honte et quelle +calamite qu'un homme cree pour tous se consacrat a une seule femme! Elle +le detestait, s'ecriait-elle avec vehemence, ce mariage qui serait un +opprobre et une ruine. + +[Note 76: Le discours etrange et pressant par lequel Heloise tenta +de detourner Abelard du mariage a ete remarque et meme admire de +tout temps. Plusieurs auteurs le citent; nous ne rappellerons qu'un +temoignage peu serieux, mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le +_Roman de la Rose_, l'un des auteurs, Jehan de Meung, qui avait, il est +vrai, _translate en franchois la Vie et les Epistres de maistre Pierre +Abayalard et Heloys sa femme_, voulant faire le proces du mariage, +s'exprime ainsi: + + Pierres Abaillart reconfesse + Que suer Helois, l'abeesse + Du Paraclet, qui fu s'amie, + Accorder ne se voloit mie, + Por riens qu'il la preist a fame: + Ains il faisoit la genne dame + Bien entendant et bien lettree. + Et bien amant, et bien amee, + Argumens a il chastier + Qu'il se gardast de marier. + +Et il continue en rimant toutes les raisons d'Heloise et meme quelque +chose de l'aventure qui suivit. (Edit. de M. Meon, t. II, p. 213.--_Les +Manuscrits de la Bibliotheque du Roi_, par M. Paulin Paris, t. V, no. +7071, p. 39.)] + +L'Apotre n'en a-t-il pas signale tous les ennuis, toutes les genes, +toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit: "Vous etes sans femme, ne +cherchez point de femme." Et qu'il ajoute: "Je veux que vous viviez sans +tourment d'esprit." (I Cor. VII, 27 et 32.) Si l'on recuse les saints en +de telles matieres, qu'on ecoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint +Jerome dit de Theophraste, que l'experience avait amene a conclure +contre le mariage des philosophes, et ce que repondit Ciceron a Hirtius +qui lui conseillait de se remarier: "Je ne puis m'occuper egalement a +la fois d'une femme et de la philosophie[77]." Abelard, d'ailleurs, +ne devait-il pas se rappeler sa maniere de vivre? Comment meler des +ecoliers a des servantes, dea ecritures a des berceaux, des livres et +des plumes a des fuseaux et a des quenouilles? Quel esprit plonge dans +les meditations sacrees ou philosophiques pourrait supporter les cris +des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout +le bruit d'un menage nombreux? Cela est bon pour les riches dont les +maisons sont des palais, et a qui l'opulence epargne tous les ennuis; +mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensees vont +mal avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherche la retraite, et +Seneque dit a Lucilius: "Voulez-vous philosopher, negligez les affaires. +Soyez tout a l'etude, il n'y a jamais assez de temps pour elle[78]." +Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples, +gentils, juifs, chretiens, il y a eu des hommes eminents qui se +separaient, qui s'isolaient du public par la paix et la regularite de +leur vie. Chez les Juifs, c'etaient les Nazareens, et plus tard les +Sadduceens, les Esseniens; chez les chretiens, les moines qui menent la +vie commune des apotres, et imitent la solitude de saint Jean; chez les +paiens enfin, ceux a qui Pythagore a donne le noble titre d'amis de la +sagesse[79]. Rappeler tous les exemples au souvenir d'Abelard, ce serait +vouloir enseigner Minerve elle-meme. Mais si des laiques ont ainsi vecu, +que doit faire un chretien, un clerc, un chanoine, et comment l'excuser +de preferer a ces saints devoirs de miserables plaisirs, et de +se plonger sans retour dans l'abime? Ou, si peu lui soucie de la +prerogative ecclesiastique, qu'il sauve du moins la dignite du +philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marie et comme il expia sa +faute. + +[Note 77: B. Hieronym. _In Jovinian_, l.1. Cette citation et toutes +les autres sont attribuees a Heloise par Abelard.] + +[Note 78: Senec. ep. LXXIII.] + +[Note 79: L'introduction du nom de philosophe est attribuee a +Pythagore par Ciceron (_Tusc_., l. V, 3 et 4); mais Abelard ne devait le +savoir que par saint Augustin qu'il cite: _De Civ. Dei_, l. VIII.--_Ab +Op._, ep. I. p. 13 et 14.] + +Puis, laissant cette singuliere argumentation, elle descendait, d'une +voix plus emue, a des raisons plus penetrantes. Ne devait-il pas songer +qu'il serait plus perilleux pour lui de la ramener a son oncle? + +Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable, +qu'elle fut appelee sa maitresse que son epouse, et qu'elle le retint +par la grace, au lieu de l'enchainer par la contrainte! Leurs joies +seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle +n'a jamais en lui rien aime que lui-meme. Elle pense ce que dans Eschine +_la philosophe_ Aspasie dit a Xenophon[80]. Il n'est rang, titre ni +gloire qu'elle preferat au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'epouse +est plus saint, le nom de sa maitresse, de l'esclave de ses plaisirs, +est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une +imperatrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Ou est la +femme dont la fortune egale la sienne? L'amour d'Abelard vaut mieux que +l'empire du monde[81]. + +[Note 80: "Inductio illa philosophae Aspasiae." (_Ab. Op._, ep. II, +p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit a Xenophon +et a sa femme: "Persuadez-vous, vous, que vous possedez la premiere +des femmes, et elle, le premier des hommes." (Cic. _De Invent._, I, +31.--Quintil. _Inst. orat._, V, 11.)] + +[Note 81: _Ab. Op._, ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos +expressions sont plus faibles que celles dont Heloise se servait encore, +bien des annees apres ces evenements.] + +Pour lui, il ecouta tous ces conseils, toutes ces prieres, sans en etre +ebranle. Il lui fallut subir une discussion en regle, et le maitre eut a +refuter son eleve en dialectique. + +Sans doute ce mariage coutait quelque chose a son ambition; c'etait un +parti qui pouvait compromettre sa position dans l'ecole, l'obliger au +moins a renoncer a l'enseignement de la theologie, lui faire perdre son +canonicat, lui fermer la voie des hautes dignites de l'Eglise, et il ne +les dedaignait pas; on dit meme que la mitre de l'eveque de Paris avait +brille a ses yeux. D'autres ont parle de la pourpre romaine, que dis-je? +de la tiare pontificale elle-meme. Ces ambitieux reves seduisaient sans +doute l'esprit d'Heloise; mais la situation presente pesait sur lui; +il se flattait de tenir ses liens eternellement secrets; et dans +son aveuglement, il repoussait les inquietudes d'une femme trop +clairvoyante, et se confiait a l'avenir. Sa volonte obtint ce +qu'Heloise, dans l'exces de son devouement, appelait un sacrifice. +Elle se resigna a devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la +lumiere du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes +a son hymen, elle dit ces tristes mots: "Il ne nous reste plus qu'a +donner par notre perte commune l'exemple d'une douleur egale a notre +amour." + +"Le monde entier a connu," dit Abelard, "que dans ces paroles l'esprit +de prophetie l'inspira[82]." + +[Note 82: Id, Ep. I, p. 16.--On remarquera que dans tous ces +raisonnements le sacerdoce n'est pas allegue comme un empechement; il +n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abelard ne fut pas pretre. +Il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens +d'Eglise. (_Ab. Epit. theol._, p. 91, Berlin, 1836, et ci-apres l. III, +c. II.)] + +Ils quitterent la Bretagne, recommandant leur enfant a leur soeur, +retournerent clandestinement a Paris; et quelques jours apres, ils +passerent la nuit en oraison dans une eglise dont le nom est ignore; +ayant accompli secretement ainsi les vigiles des noces, le matin, au +jour naissant, en presence de Fulbert et de quelques amis, ils recurent +la benediction nuptiale; puis aussitot ils se retirerent sans eclat et +chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent +rares et derobees, et tous leurs soins tendirent a cacher leurs nouveaux +liens. Mais ces precautions devinrent inutiles. L'oncle meme d'Heloise +et les gens de la maison, dans le desir imprudent d'effacer un penible +scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise. +Heloise, au contraire, se recriait et jurait avec imprecations que rien +n'etait plus faux[83]. Irrite de ces dementis, Fulbert l'accablait +d'outrages, et le sejour commun devenait insupportable. Il fallut fuir +encore. + +[Note 83: "Illa autem contra anathematizare et jurare." (Ep. 1, p. +17.)] + +Il y avait pres de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la +Seine, un couvent de femmes dedie a la Vierge, etabli sous la regle de +Saint-Benoit, et richement dote par Adelaide, femme de Hugues Capet[84]. +Une partie de l'enfance d'Heloise s'y etait ecoulee: c'est la que la +conduisit son mari. Il y avait fait disposer l'habit de religieuse qui +convenait a la vie cloitree, et elle le revetit, mais sans prendre le +voile. Aucun esprit de retraite, aucun degout des joies du monde, +aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y +cherchait qu'un sur asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant +donne pour epoux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne +respectait pas toujours la saintete du lieu. Les detours du cloitre, la +solitude des salles silencieuses cacherent plus d'une fois un bonheur +qui ne pouvait donc cesser d'etre criminel[85]. + +[Note 84: C'etait un prieure dependant de l'abbaye de Saint-Denis +et temporairement converti en couvent de femmes; il portait le nom +de _Prioratus humilitatis B. Marie de Argentolio_, ou Notre-Dame +d'Argenteuil. (_Ab. Op_., ep. 1, p. 17; Not., p. 1150.--_Gall. Christ_., +t. VII, p. 607.)] + +[Note 85: "Nosti ... quid ibi tecum mea libidinis egerit +intemperantia in quadam etiam parte ipsus refectorit.... Nosti id +impudentissimo furio actum esse in tam reverendo loco et summae Virgini +consecrato. (_Ab. Op._, ep. V, p. 69.)] + +Rien de tout cela n'etait soupconne de Fulbert, ou rien ne le touchait. +Il savait seulement que sa niece, jadis son plaisir et son orgueil, +lui avait echappe, qu'elle etait dans les murs d'un monastere, qu'elle +portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Abelard +comptait ainsi se debarrasser d'elle et l'enchainer loin de lui. Toutes +ces precautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant +de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie +d'Abelard pouvait bien d'ailleurs n'etre pas celle du mari le plus +fidele[85a]. + +[Note 85a: Voyez la note 2 de la page 46, et les allegations de +Foulque de Deuil. (_Ab. Op._, p. 219.)] + +Les proches, les amis de Fulbert lui repetaient qu'on l'avait trompe, +et en aigrissant ses soupcons exaltaient tous ses ressentiments. L'idee +d'une vengeance bizarre et terrible lui etait venue des le premier jour +de sa colere; elle le ressaisit de nouveau; peut-etre ne l'avait-elle +jamais quitte; et une nuit, apres avoir mis du complot quelques-uns +de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet +secretement achete, jusque dans la chambre retiree ou reposait Abelard, +et le surprenant sans defense et endormi, ils lui infligerent, par un +lache attentat, la mutilation degradante que le desir d'aneantir les +tribulations de la chair dont parle saint Paul, arracha jadis au +spiritualisme insense d'Origene[86]. + +[Note 86: 1 Cor. VII, 28.--On ne saurait donner avec certitude la +date de cet evenement, mais ce ne peut etre avant 1117, ni plus tard que +1118.] + +Des que le jour fut venu, tout a cette nouvelle s'emut de surprise et +d'horreur. La ville entiere, curieuse et consternee, accourait dans le +voisinage de la demeure d'Abelard et le fatiguait des cris de sa pitie. + +Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant +une si cruelle aventure, tout ce que l'Eglise avait de plus distingue, +les chanoines de Paris, l'eveque lui-meme, temoignaient hautement leur +interet et leur indignation[87]. Les clercs surtout, les ecoliers +faisaient retentir la maison de gemissements insupportables, et ces +temoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et +ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misere, il reflechissait +peniblement au degre de fortune et de gloire qu'il avait atteint, a +cette decheance si soudaine, si etrange et si terrible. Il se sentait +humilie jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu +semblerait l'avoir frappe dans sa justice, que la trahison paraitrait +chatiee par la trahison meme, et le crime puni et deshonore par +l'impuissance. Il pensait a la joie mal cachee de ses ennemis, a la +douleur, a la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde +cette degradation dont il se voyait atteint. Quelle carriere desormais +lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant +montre partout au doigt, partout poursuivi par la risee, partout en +spectacle comme un de ces monstres a qui, sous l'ancienne loi, Dieu +fermait les portes du temple! (_Deut._, XXIII, 4.) + +[Note 87: _Ab. Op_., pars II, ep. 1, p. 221.] + +Ses meurtriers avaient pris la fuite apres leur crime. Des le premier +moment, l'eveque Girbert avait manifeste la volonte d'en faire justice; +car l'eveque avait juridiction sur les clercs, _forum ecclesiasticum_. +Deux des fugitifs, dont l'un etait le serviteur perfide et vendu, furent +repris et condamnes a la peine du talion, apres qu'on leur eut creve +les yeux. Quant a Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime; +l'aveu sans doute etait alors necessaire a la preuve. D'ailleurs le +chapitre de Paris ne pouvait entierement abandonner un de ses membres. +Seulement, tous ses biens furent confisques au profit de l'Eglise. On +croit qu'il se cacha et vecut oublie; il ne mourut qu'assez longtemps +apres, compte toujours dans le college des chanoines de Paris[88]. + +[Note 88: _Ab. Op._, ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p, +1149.] + +Abelard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie. +Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la piete; +c'etait d'entrer dans un cloitre. Il s'y decida; mais il ne voulait pas +etre seul a mourir au monde; il fallait qu'Heloise n'eut appartenu qu'a +lui. Il exigea qu'elle prononcat ses voeux avant qu'il eut prononce les +siens[89]. Sur son ordre, Heloise qui n'avait pas quitte sa retraite y +prit d'abord le voile de novice, et le monastere se ferma sur elle. Tous +deux enfin, ils revetirent irrevocablement l'habit religieux, elle dans +le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90]. + +[Note 89: _Id._, Ep. II, p. 47.] + +[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des +historiens. (_Hist. litt._, t. XII, p. 92.) Le pere Dubois veut que la +retraite a Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(_Hist. Eccl. paris._, t. I, +l. XI, c. VII, p. 777.)] + +Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant +et cherchaient encore a la detourner de se soumettre, a moins de vingt +ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle repondit par une +citation toute classique qui prouve a la fois combien l'erudition et la +passion, melees l'une a l'autre dans son ame, y effacaient le sentiment +religieux. Elle prononca tout a coup, d'une voix entrecoupee de sanglots +et de larmes, cette plainte que Lucain prete a Cornelie, lorsqu'apres +Pharsale elle revoit Pompee dont elle croit avoir cause la perte: + + O maxime conjux, + O thalamis indigne meis, hoc juris habebat + In tantum fortuna caput? Car impia nupsi, + Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas + Sed quas sponte luam[91]. + +[Note 91: Lucan. _Phars._, l. VIII, v. 94. "0 grand homme, o mon +epoux, toi dont mon lit n'etait pas digne, voila donc le droit qu'avait +la fortune sur une si noble tete! Pourquoi, par quelle impiete t'ai-je +epouse, si je devais te rendre miserable? Accepte aujourd'hui la peine +que je subis, mais que je subis volontairement."] + +Et montant a l'autel d'un pas presse, elle y prit le voile noir, benit +par l'eveque de Paris, et s'enchaina solennellement a la profession +religieuse. Triste victime, obeissante et non resignee, elle se +sacrifiait encore a la volonte et au repos de celui qu'a regret elle +avait accepte pour epoux, et qu'elle abandonnait en fremissant, pour se +donner a l'epoux divin sans foi, sans amour et sans esperance[92]. + +[Note 92: _Ab. Op._, ep. ii. p. 45 et 47.] + +Voila donc Abelard religieux a Saint-Denis. Le present et l'avenir, tout +est change pour lui. Il a renonce a la fortune, a l'eclat, a la gloire +du monde, et il se tourne, mais avec peu de gout et de ferveur, vers la +solitude chretienne. Dans les premiers moments, son coeur n'etait rempli +que de regrets et de ressentiments. Il ne meditait que la vengeance. +Il reprochait l'impunite de Fulbert a la faiblesse de l'eveque, aux +machinations des chanoines; il les accusait tous de complicite, et +voulait aller a Rome les denoncer comme coupables envers la justice. Il +fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on +lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut oblige +d'insister aupres de lui sur sa pauvrete qui ne lui permettait pas +d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux depenses que coutait +la justice ou la cupidite romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de +s'aliener pour jamais les chefs du clerge parisien, sur les sentiments +d'equite et de charite que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin +il lui repeta cette triste parole: "Vous etes moine[93]." + +[Note 93: _Monachus es._ (_Ab. Op._, pars II, ep. i, p. 222, 223.) +Le prieure de Deuil, dependant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, +etait situe dans la vallee de Montmorency. Foulque n'est connu que par +sa lettre a Abelard. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. litt._, t. XII, p. +240.)] + +Il etait moine en effet, et la necessite, sinon le devoir, lui +prescrivait de vivre suivant son etat. Une premiere ressource s'offrait +a lui, c'etait l'etude; mais d'abord l'etude lui sembla sans attrait; +elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient +le voir, et l'abbe de Saint-Denis, Adam, se joignait a eux pour lui dire +que le moment peut-etre etait arrive de se consacrer plus que jamais au +travail, et surtout aux recherches theologiques. Ils lui repetaient que +maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-etre +lui avait suggere le desir de la reputation et de la fortune; que +son devoir etait de faire valoir le talent que, selon la parabole +evangelique, le Seigneur lui avait remis, comme a son serviteur, et +qu'il reclamerait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si, jusqu'ici, +il avait instruit les riches, il lui restait a eclairer les pauvres; que +le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de +l'ame, de la liberte d'esprit, de la tranquillite studieuse; et que le +philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu. + +Abelard hesitait a suivre ces conseils; il lui en coutait de reparaitre +aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de +Saint-Denis, le repos qu'il esperait. Il l'avait choisie comme la +premiere du royaume. On y avait recu avec empressement un homme qui +devait illustrer la communaute. On y attendait de lui de l'eclat et +du bruit; il y cherchait le silence, la regle, l'oubli. Le premier +mouvement de son desespoir avait du etre le renoncement absolu au +monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la +munificence de la longue suite de rois, ses successeurs, cette maison +toute royale, une des institutions de la monarchie, monastere, dit saint +Bernard, plus devoue a Cesar qu'a Dieu, n'etait nullement etrangere aux +choses mondaines, et tenait au siecle par de nombreux liens. + +Irritable et attriste, Abelard y trouvait la vie peu reguliere, les +moeurs relachees. Il accusait l'abbe Adam lui-meme de desordres +qu'aggravait sa dignite[94]. Habitue au ton du commandement, prompt a +tout regenter autour de lui, il s'eleva contre les dereglements dont il +etait temoin, et ses reproches qui n'etaient pas toujours discrets, +le rendirent bientot a charge a tout le monde. Ses freres importunes +saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une +occasion de l'eloigner, et le presserent d'y ceder en reprenant ses +lecons. Il resista longtemps; il repugnait a revoir le grand jour. +Cependant amis, ennemis, ecoliers, religieux, l'abbe lui-meme +insistaient, et entrant alors dans cette vie, de mobilite et de +tentatives changeantes que son ame inquiete allait prolonger, il +s'etablit dans le prieure de Maisoncelle, situe sur les terres du comte +de Champagne[95] pour y rouvrir son ecole a la maniere accoutumee. + +[Note 94: La maniere dont Abelard parle des desordres de l'abbe et +des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces desordres +sont affirmes par saint Bernard, par Guillaume de Nangis, par les +annales meme du monastere. La chose etait commune alors dans beaucoup de +couvents, et il n'y avait pas cent ans que les memes desordres, dans la +meme maison, avaient necessite une reforme entreprise par saint Odilon. +Deux actes d'administration charitable de l'abbe Adam, rapportes par +Duchesne qui veut le justifier, ne prouvent nullement qu'il menat une +vie reguliere. (_Ab. Op_., ep. I, p. 19; Not., p. 1153.--Saint Bernard, +_Op._, ep. LXXVIII et not.--Guill. Nang. _Chron_., an. 1123, _Rec. des +Hist_., t. XX, p. 727.)] + +[Note 95: "Ad cellam quamdam." (_Ab. Op._, ep. I, p. 19 et 20.) D. +Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. (_Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 290.) Il y a dans le departement de Seine-et-Marne plusieurs villages +de ce nom. Le lieu qu'habitait Abelard, designe par quelques ecrivains +sous le nom de _Trecensis cella_, peut etre ou Maisoncelle de +l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutot Maisoncelles du +canton de Villiers-Saint-Georges, arrondissement de Provins. Je ne crois +pas que le lieu de refuge d'Abelard, malgre cette designation _Trecensis +cella_, doive etre confondu avec le couvent de Troyes, appele +_Cella, monasterium cellense_, ou Moustier-la-Celle, le monastere +de Saint-Pierre de Troyes. (_Gall. Christ._, t. XII, p. 539.) Le +P. Longueval veut qu'il ait enseigne a Provins dans un prieure de +Saint-Florent de Saumur. Peut-etre confond-il cette premiere sortie +du couvent avec la seconde qui le conduisit a Provins, au prieure de +Saint-Ayoul. (_Hist. de l'Egl. gall_, t. VIII, l. XXIII, p. 355.--_Hist. +litt_. t. IX, p. 85.)] + +Il retrouva sur-le-champ un auditoire attentif et nombreux; on parle de +trois mille etudiants. La foule reparut, et bientot ce lieu retire ne +suffit plus a l'abriter ni a la nourrir. Ramene par le malheur aux plus +serieuses meditations, preoccupe des devoirs de sa profession nouvelle, +devenu par l'etude et plus savant et plus subtil[96], il rendit son +enseignement eminemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes +dont on lui demandait surtout les lecons. Il en fit comme un appat dont +la saveur attirait les disciples a cette philosophie veritable qui etait +enfin pour lui celle de Jesus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait +le plus grand des philosophes chretiens, Origene. La maniere en effet +dont saint Gregoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond +et singulier docteur offre assez d'analogie avec la methode d'Abelard. +C'est bien, au reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur +la raison. "Point d'arcane pour Origene," dit le Thaumaturge, "il +expliquait tout[97]." + +[Note 96: "De acute acutior." (Oth. Fris., _De Gest. Frid._, t. I, +c. XCVII.)] + +[Note 97: "Summum christianorum philosophorum Origenem." (Ep. I, p. +19.) Voyez le passage de Gregoire dans l'ouvrage de D. Gervaise (t. 1, +p. 131) ou dans ce pere lui-meme. (_Orat. panegyric. et charist. ad +Origen_, p. 73. S.P. Greg. cogn. Thaum. _Op._, Paris, 1621.)] + +Le tour theologique qu'avait pris l'enseignement d'Abelard ne fit +qu'exciter davantage la curiosite, et le professeur obtint un succes qui +rappelait le passe. Pour s'instruire a la fois dans la science seculiere +et sacree, on se pressa dans son ecole, et la decadence des autres +etablissements recommenca. Les maitres se dechainerent de nouveau contre +lui. On attaqua tout, et sa maniere et son droit d'enseigner. On lui +reprocha, mais non pas en face, d'etre, contrairement aux devoirs +monastiques, encore trop captive par l'etude des livres profanes, et +d'avoir usurpe, cette fois sans qu'un superieur l'autorisat, la maitrise +en theologie. Son ecole etait en effet une oeuvre volontaire et privee; +il n'etait plus maitre et comme recteur de celle de Paris, il n'etait +theologal d'aucune eglise. La publicite des ecoles monastiques +n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son +couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de +presser dans ce sens, archeveques, eveques, abbes et tout personnage +revetu de quelque titre ecclesiastique. On travaillait a soulever tout +le clerge contre lui. + +Abelard commenca par braver l'orage; il s'etait accoutume a dedaigner +ses ennemis. Sa superiorite avait jusqu'ici accable tous ceux qu'elle +avait irrites. + +N'ayant rien perdu de sa science eloquente, voyant son auditoire +renouvele, il pensait avoir garde tout son ascendant, et il +meconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation +des plus heureux, ce que le malheur enleve d'autorite au talent des plus +habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient +illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve +guere, et que depuis sa chute une ombre funebre avait ete portee sur +tout son avenir. + +Il arriva que, presse par ses eleves, il entreprit de rediger ses lecons +theologiques. Son intention declaree etait d'affermir les fondements +memes de la foi; et puisque le philosophe etait maintenant un religieux, +de rendre temoignage de sa profession en enseignant la philosophie +religieuse. Or, la premiere verite de la philosophie religieuse, c'est +Dieu; la premiere question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut +donc un traite sur la nature de Dieu, c'est-a-dire sur l'Unite et la +Trinite divine. C'est l'_Introduction a la Theologie_ que nous avons +encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe +lui-meme, est plus fait peut-etre pour la pensee que pour l'expression. +Demontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut repondre aux +heretiques et surtout aux incredules qui se piquent de philosophie, +par un christianisme philosophique. De la cette these perseveramment +soutenue que le dogme peut etre presente sous une forme rationnelle, +qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystere +qui ne puisse etre eclairci par des explications ou du moins par des +similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette +maitresse de la raison, doit etre conciliee avec les croyances +chretiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ebranle, en les mettant en +contradiction avec ses propres lois. Une consequence assez naturelle +etait de placer l'autorite des philosophes presqu'au rang de celle des +saints; de pretendre que la raison, revelation interieure, avait conduit +les premiers aux memes notions que les seconds sur la nature de Dieu +et notamment sur la Trinite; que la verite etant commune a tous, les +sentiments qu'elle inspire avaient pu l'etre, et qu'il ne fallait pas +entierement desesperer du salut des sages de l'antiquite. + +[Note 98: _Ab. Op._, pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regarde +cet ouvrage comme celui qui fut brule a Soissons et qu'on a cru perdu. +Mais il contient ce qu'a Soissons on lui reprochait d'avoir ecrit, et +les pensees et les expressions du prologue se rapportent parfaitement +a ce qu'il dit dans l'_Historia calamitatum_ de la composition de +l'ouvrage condamne a Soissons. (_Id._, ep. I, p. 20. Voyez le c. II du +l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit +qu'Abelard fut condamne se trouve textuellement dans l'Introduction. +(_Id., Introd. ad Theol._, l. II, p. 1078.--_De Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.)] + +Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus +developpee, plus authentique, plus puissante chez les chretiens, +c'est le dogme de l'unite de Dieu, seul incree, seul createur, seul +tout-puissant, bien supreme et perfection infinie. Mais, en Dieu ne +distinguent la puissance, la sagesse et la bonte; la premiere engendre +la seconde, et la troisieme procede de toutes deux. Car il y a encore de +la puissance dans la sagesse, et la bonte qui n'est ni l'une ni l'autre +serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas, Tels sont les +attributs distinctifs qui se personnifient dans le Pere tout-puissant, +dans le Fils, verbe de Dieu, eternelle raison, supreme intelligence, +dans le Saint-Esprit, source divine de grace, de charite et d'amour. +Voila les trois personnes de la Trinite, personnes distinguees entre +elles eminemment par lesdites proprietes, mais qui n'ont qu'une essence, +qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les oeuvres +sont indivisibles et supposent a la fois la puissance, la sagesse et +la bonte. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait etre +conciliee avec ses attributs generaux, avec son immutabilite, sa +providence, sa prescience. Cette conciliation etait l'objet de la +derniere partie, qui est restee ou ne nous est parvenue qu'incomplete; +et l'ouvrage touchait ainsi a toute les questions de la theodicee. + +Cette doctrine, qui sans etre entierement nouvelle ni denuee +d'antecedents reputes orthodoxes, se signalait cependant par un ton de +hardiesse, par des subtilites hasardees, par un caractere general de +liberte dans la discussion, devait a la fois seduire beaucoup de jeunes +esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquietes. Le nom de son +auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'etaient +toujours attachees a lui, la position qu'il avait toujours prise en +dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et +plus perilleuse qu'elle ne l'eut ete sous la protection d'un autre nom. +L'intelligence etait alors curieuse, excitee, et cependant soumise aux +regles de la foi; elle aimait a raisonner et elle voulait croire. Ce qui +semblait demontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire a +ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le dechainer ni +l'egarer, donner enfin au mystere la forme d'un probleme et au dogme +celle d'une solution, devait etre saisi avec ardeur et accepte comme +la decouverte de la verite parfaite et definitive. Les idees d'Abelard +avaient des longtemps transpire par ses lecons, et s'etaient ouvert les +esprits; le traite qui resumait ces idees et les livrait au publie eut +un succes de propagande. + +C'etait precisement l'instant ou se formait contre lui la coalition des +maitres qu'il avait discredites. Ils s'armerent du pretexte que leur +fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le denoncerent a +la foi severe ou timide. Les autorites ecclesiastiques furent appelees +a la vigilance et suppliees d'intervenir. Abelard, sans mepriser +absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et repondit par +l'insulte et le defi. Toujours confiant et imperieux, il provoquait une +lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osat engager. Comme on lui +reprochait d'avoir applique temerairement la dialectique a la theologie +et donne aux doctrines sacrees les allures d'une science profane, il +publia ou laissa courir une amere apologie (du moins on peut presumer +qu'elle date de cette epoque), ou plutot une invective contre ces +ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, _ses dogmes pour des +sophismes_[99]. + +[Note 99: "Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea." (_Ab. Op._, +pars II, ep. IV, p. 238.)] + +"Mais quoi? n'etait-ce pas toujours la fable si connue du renard +dedaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques +docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre a la +dialectique, l'appellent une deception; ce qu'ils ne peuvent comprendre +est sottise; ce qui les passe est un delire. Ils s'appuient, s'il faut +les en croire, sur les livres sacres; mais que de saints docteurs la +recommandent,--cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer +des citations des Peres qui jugent la dialectique necessaire pour +comprendre, pour expliquer, pour defendre l'Ecriture. Saint Augustin, +saint Jerome meme lui donnent a resoudre les difficultes de la +foi. Qu'est-ce que les heretiques, sinon des sophistes, et comment +confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant +dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fideles +du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Evangile? n'est-ce pas celui +de la raison, du verbe incarne, de _cette lumiere qui luit dans les +tenebres_, de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de +la logique? Si le Christ est si souvent appele _sophia_ ou la sagesse, +s'il est le _logos_ ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean, +les amis de la sagesse ou les _philosophes_, les disciples du verbe +ou les _logiciens_ ne sont que les chretiens les plus fervents. Ne +semblent-ils pas precisement chercher et invoquer ces dons que le +Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence +et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-meme, pour convaincre les Juifs, +n'a pas dedaigne l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouve +la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru a la puissance de la +raison; et son divin exemple nous enseigne que nous, a qui manquent +les miracles, a qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons +convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au +temps de saint Paul[100]. Aussi bien, _pour les hommes qui savent +juger_[101], la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut +attribuer a quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans +le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. +Il faut donc s'adonner a la logique, qui penetre tout, meme les +questions sacrees, et qui confondra surtout les docteurs presomptueux +qui se croient les memes droits qu'elle." + +[Note 100: "Nam et Judaei signa petunt, et Graeci sapientiam +quaerunt." (1 Cor. 1, 22.)] + +[Note 101: "Apud discretos" (_loc. cit._, p. 242), ceux qui ont la +_discretion_ ou le discernement, comme dans cette expression: _l'age de +discretion_.] + +En meme temps qu'Abelard se defendait de la sorte contre ceux qui +suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se +montrer a l'Eglise gardien jaloux des interets de la verite, et prompt a +repousser toute attaque que la dialectique meme pouvait diriger contre +son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses denonciateurs +ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-meme avait tant +scandalise l'Eglise. Mais, reconcilie avec elle depuis son retour +d'exil, par les soins d'Ives, dernier eveque de Chartres, Roscelin +pouvait etre devenu d'autant plus intolerant qu'il avait ete persecute, +d'autant plus jaloux qu'il etait oublie. On lui attribue d'ailleurs +quelques-unes des propositions sur la Trinite qu'Abelard, sans le +nommer, attaquait dans son livre[102]. C'etait assez pour le pousser a +la vengeance. + +[Note 102: _Ab. Op., Introd. ad. Th._, l. II, p. 1067; Not., p. +1157.--_Hist. litt._, l. XII, p. 122. J'aurais de la peine a reconnaitre +Roscelin parmi les heretiques qu'Abelard caracterise au commencement du +livre II de l'Introduction; mais des erreurs signalees dans le cours +de l'ouvrage, plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces +_pseudo-dialecticiens_, qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre +III de cet ouvrage le c. 11.] + +Un jour donc, en 1121[103], Abelard apprend que ce maitre en fausse +dialectique, tachant d'envenimer sa doctrine sur la Trinite, l'a denonce +aux autorites ecclesiastiques. Il prend l'offensive a son tour, et, dans +une lettre vehemente, il denonce a Girbert, eveque de Paris, _et +au venerable clerge de son eglise_, cet _antique ennemi de la foi +catholique_, convaincu par le concile de Soissons de precher le +tritheisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace[104]. + +[Note 103: Rousselot, _Philos, du moy. age_, t. I, p. 187.] + +[Note 104: Cette lutte entre Abelard et Roscelin est un fait +conteste. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un +theologien, designe par l'initiale P et qui a ecrit sur la Trinite, +se plaint a G, eveque de Paris, des attaques d'un vieux dialecticien +heretique qui ne parait autre que Roscelin, et demande a etre juge +contradictoirement avec lui (_Ab. Op_. pars II, cp. XXI, p. 334). Mais +on ne peut demontrer que cette lettre soit d'Abelard, qui l'aurait +ecrite vers 1120 ou 1121; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand +parut l'ouvrage sur la Trinite; enfin on ajoute que converti alors, +Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu +provoquer ou meriter a Paris les attaques que l'auteur de la lettre +dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un theologien inconnu P +qui aurait poursuivi Roscelin, lors de ses demeles avec saint Anselme au +sujet de la Trinite; revenant d'Angleterre vers 1O87, Roscelin trouvant +cet ouvrage, l'aurait denonce a l'eveque G (Guillaume) aupres duquel P +se serait defendu a son tour. On peut repondre que la date de la mort +de Roscelin est ignoree; que la lettre de P peut etre de _Petrus_, nom +donne sans cesse a Abelard, et adressee a Girbert, eveque de Paris de +1117 a 1124. L'auteur da la lettre se dit auteur d'un _Opuscule_ sur la +Trinite, _Opusculo nostro de fide Trinitatis_, et Abelard, en parlant +de son Introduction, se sert ailleurs du meme mot (_Comm. in Rom_., p. +513). La lettre, a lui attribuee par d'Amboise et Duchesne, cotee sous +son nom dans le manuscrit, respire une irritabilite intolerante, un des +traits de son caractere. Il a bien pu se montrer meprisant et offense a +l'egard de Roscelin meme converti, et Roscelin, quand ce serait lui +dont la piete en 1103 edifiait l'Aquitaine, avait bien pu se montrer +malveillant ou injuste envers le novateur Abelard. (Cf. G. Dubois, +_Histor. Eccles. paris_., t. I, 1. XI, c. II, p. 709.--_Hist. litt_., t. +VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111.--_Malteac, Chron. in Bibl. +nov. mss_. P. Labbaei, t. II, p. 217.)] + +"S'il est vrai qu'il ait insere quelque ombre d'heresie dans ses ecrits +sur la Trinite, il invoque les athletes du Seigneur et les defenseurs de +la foi; qu'un jour soit pris, un lieu designe, et que des juges choisis +prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'heretique. Pour lui, il +remercie le ciel d'avoir a combattre pour la foi, et d'etre en butte aux +traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitie que contre les gens de +bien, de celui qui a ose attaquer dans une epitre _le heraut du Christ_, +Robert d'Arbrissel, et se repandre en outrages contre _ce magnifique +docteur de l'Eglise_, Anselme, archeveque de Cantorbery[105], d'un +homme dont l'indocilite merita que le roi d'Angleterre le bannit de son +royaume, et qui n'a pas sans peine sauve sa vie par la fuite. Et c'est +cet homme deshonore qui veut etendre a d'autres son infamie! Cet homme, +proscrit de deux royaumes, fustige, dit-on, par les chanoines dans +l'eglise de Saint-Martin, dont il est chanoine aussi pour la honte du +sanctuaire, cet homme que sa vie et sa foi denoncent assez, Abelard ne +le nommera pas. "C'est ce faux dialecticien et ce faux chretien +qui ayant pretendu qu'aucune chose n'a de parties, a ete contraint +d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, comme le dit saint Luc, +un morceau de poisson roti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de +_poisson roti_. Or, est-il etrange que celui qui a leve la tete contre +le ciel, extravague sur la terre, et veuille perdre les autres apres +s'etre perdu[106]?" + +[Note 105: "Egregium illum praeconem Christi... magnificum Ecclesiae +doctorem." Les deux personnages sont bien caracterises. Robert +d'Arbrissel fut un predicateur, une sorte de missionnaire plus celebre +par la piete que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre +autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il +fut attaque par Roscelin. C'est a tort qu'on a essaye d'attribuer a ce +dernier, soit la lettre de Godefroi, abbe de Vendome, soit celle de +Marbode, dans lesquelles des conseils a la fois charitables et severes +sont adresses a Robert d'Arbrissel. Les auteurs de l'_Histoire +litteraire_ ne me paraissent laisser subsister aucun doute a cet egard. +Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme, elles sont fort +connues, et elles contribuerent a le faire chasser de l'Angleterre ou +il s'etait refugie apres avoir ete chasse de France. (_Journal des +Savants_, ann. 1682, p. 191.--_Hist. litt_., t. IX, p. 364; t. X, p. +359.)] + +[Note 106: Tel est l'extrait de la lettre intitulee _G. Dei gratia +parisiacae sedis episcopo unaque venerabili ejusdem ecclesiae clero P_. +(Pars II, cp. XXI, p. 334.) Plusieurs details font reconnaitre Roscelin. +Le sarcasme sur le _morceau de poisson roti_ (_partem piscis assi_, Luc. +XXIV, 42) est une allusion a la doctrine qui refusait l'existence +reelle aux parties du tout comme aux qualites de la substance, d'ou il +resultait que les qualites et les parties n'etaient que des mots. Au +reste, dans ce systeme pris au sens le plus absolu, ce n'est pas le +poisson qui eut ete un mot, mais la partie seulement. (Ouvr. ined., +Intr., p. xc. _Dial_., p. 471.) Quant a la flagellation de Roscelin, +elle n'est, que je sache, rapportee nulle part. Avant de quitter la +France, sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est +designe constamment comme maitre et chanoine de Compiegne, ou il n'y +avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de l'_Histoire +litteraire_ ne voient pas de difficulte a croire que, rentre en France, +il fut chanoine de Saint-Martin a Tours; mais ils ne citent ni ce +passage ni aucune autorite, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas. +(_Hist. litt_., t. IX, p. 301).--_Hist. Univ. paris_., t. I, p. 443, +485, 493, 639.] + +C'est dans ces termes, ou se trahit peut-etre plus de colere que de +mepris, qu'Abelard livrait son ennemi a l'execration de l'Eglise, +oubliant trop sans doute qu'au temps ou il vivait les memes anathemes +attendaient quiconque avait innove dans la dialectique et par elle dans +la theologie, et que le glaive sacre etait deja leve sur la tete du +contempteur de Roscelin, temeraire vainqueur de Guillaume de Champeaux +et d'Anselme de Laon. + +Rien n'etait fort a craindre, en effet, dans cet effort desespere d'un +auteur de systeme qui, se sentant menace de l'oubli, voulait envelopper +dans une communaute d'heresie et de disgrace celui qu'il n'avait pu +annuler ou trainer a sa suite. Malgre cette denonciation odieuse, +repoussee avec une violence qui ne le semble guere moins, ce n'etait +pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abelard; mais les anciens +sectateurs du realisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts +sans vengeance[107]; mais quelques disciples fideles a leur memoire et +bienvenus aupres des princes de l'Eglise; mais cet Alberic et ce Lotulfe +dont il avait rencontre de bonne heure l'opposition vigilante, et qui +voulaient dominer a leur tour et recueillir tout l'heritage de +leurs maitres; voila ceux dont l'inimitie devait lui faire eprouver +cruellement sa puissance. + +[Note 107: C'est Abelard qui dit positivement qu'ils etaient morts +a celle epoque (cp. I, p. 20), et comme le concile de Soissons eut bien +certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette +annee la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page +29.) Quant a Anselme, il etait mort en 1116.] + +Alberic et Lotulfe gouvernaient les ecoles de Reims; le premier, +archidiacre de la cathedrale, prieur de Saint-Sixte, et qui avait ete un +moment designe, avec l'appui de saint Bernard, pour succeder a Guillaume +de Champeaux dans l'eveche de Chalons[108], jouissait d'un grand credit +aupres de Raoul dit le Vert, son archeveque[109]. Pousse par les +instances repetees des deux professeurs, ce prelat s'entendit avec +Conan, eveque de Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les +fonctions de legat du saint-siege[110], pour convoquer, sous le nom de +concile ou synode provincial, un conventicule a Soissons, ville deja +signalee par la condamnation de Roscelin en 1092. Abelard y fut appele, +on lui dit d'apporter son celebre ouvrage, _opus clarum_. On l'accusait +d'avoir, comme Roscelin, applique les principes du nominalisme au dogme +de la Trinite. Il se rendit a l'appel et parut accepter le jugement. + +[Note 108: Saint Bernard fit de vains efforts aupres du pape Honore +II pour obtenir qu'il approuvat l'election d'Alberic au siege de Reims. +(S. Bern. _Op_., ep. XIII.) Je dois cependant ajouter que la plupart des +auteurs pensent que ce n'est pas apres Guillaume de Champeaux (1119 +ou 1121), mais apres Ebal, son successeur (1126), qu'Alberic faillit +devenir eveque de Chalons.] + +[Note 109: "Radulfus nomine, Viridis cognomine." Abelard et +plusieurs ecrivains l'appellent _Rodulfus_, et d'autres _Radulfus_, que +l'on traduit ordinairement par Raoul. (_Ab. Op_., ep. I, p. 20; Not. p. +1164.--G. Marlot, _Metrop. remens. Hist_., t. II, I. II, c. XXXI, p. 244 +et 275.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 80.)] + +[Note 110: Conan, Conon ou Conus, eveque de Palestrine ou Preneste, +legat du pape Paschal II en France, y prit part a plusieurs conciles. En +1120, il etait legat du pape Calixte II, et tint un nouveau concile a +Beauvais. (_Ab. Op_; Not., p. 1166.)] + +Soissons etait une ville de la province ecclesiastique de Reims[111]. +L'archeveque Raoul y avait convoque ses suffragants, et quelques membres +considerables du clerge, parmi lesquels on distinguait Geoffroi II, +eveque de Chartres. Le droit de juridiction sur Abelard n'etait rien +moins qu'etabli. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'eveque de +Paris, dont le metropolitain etait a Sens. Tout au plus pouvait-on +dire que le lieu ou il avait enseigne se trouvait dans une partie du +territoire de Champagne, dependante de la province de Reims. Mais il +n'eleva aucune difficulte; il etait loin de se refuser aux epreuves +et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte +demandees[112]. + +[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants +de l'archeveque de Reims, en 1121, etaient probablement les eveques de +Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Chalons, de Noyon, d'Amiens, +de Senlis et de Terouenne. On ignore quels sont ceux de ces prelats qui +assisterent au concile. Il y en eut sans doute tres-peu; on verra plus +bas que l'assemblee n'etait pas nombreuse. La presence de Lisiard de +Crespy, eveque de Soissons, est seule attestee. (_Gall. Christ_., t. IX, +passim.)] + +[Note 112: Mais cette demande etait adressee a l'eveque de Paris. +Voyez ci-dessus p. 81, et dans les Oeuvres, p. 334. Quant a la +competence, resultant du lieu ou l'enseignement avait ete donne, je ne +l'indique que comme une hypothese.] + +Lorsqu'il arriva a Soissons (1121), il trouva le clerge et le peuple +mal disposes pour lui. On avait repandu les bruits les plus facheux; il +passait pour avoir ecrit et preche qu'il y avait trois Dieux, en sorte +que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent +etre lapides par le peuple[113]. C'etait assurement une situation toute +neuve pour Abelard. + +[Note 113: Le peuple de Soissons etait fanatique. Peu d'annees +auparavant, il avait brule de son propre mouvement un homme soupconne de +manicheisme. (Le P. Longueval, _Hist. de l'Eglise gall_., t. VIII, l. +XXIV, p. 414.)] + +Il alla d'abord droit au legat, et lui remit son livre, deferant +d'avance au jugement de cet eveque, et declarant que, s'il avait rien +emis qui s'eloignat de la foi catholique, il etait pret a le corriger +et a donner toute satisfaction, declaration qui se lisait deja dans +l'ouvrage meme[114]. Le legat embarrasse le lui rendit, en lui disant +de le porter a l'archeveque et a ses conseillers, accusateurs devenus +juges. L'ordre fut execute; mais les nouveaux censeurs regarderent, +feuilleterent le manuscrit sans y rien trouver a reprendre, du moins +en presence de l'auteur, et ils renvoyerent le jugement a la fin du +concile. Avant meme qu'il ne s'ouvrit, Abelard s'etait efforce de se +ressaisir du public. Partout et devant tous, il developpait chaque +jour la pensee de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme +intelligible, demonstratif, et commencait a retrouver des admirateurs. +On remarqua bientot dans la ville cette singularite d'un accuse qui +parle haut et d'un accusateur qui se tait. "Quoi," disait-on, "il +harangue le public, et on ne lui repond pas! Le concile touche a son +terme, un concile reuni principalement a cause de lui; et de lui il +n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur +etait de leur cote?" Ces propos et d'autres semblables ne faisaient +qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation +devenait a chaque instant plus necessaire. + +[Note 114: _Intruct. ad Theol_., prolog., p. 974.] + +Un jour, Alberic, accompagne de quelques-uns des siens, s'approche +d'Abelard, et voulant apparemment l'embarrasser, apres quelques mots +flatteurs, il lui dit qu'il s'etonnait d'une chose qu'il avait notee +dans son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendre Dieu, et Dieu etant +unique, Dieu cependant ne s'etait pas engendre lui-meme. + +"Si vous voulez," repondit Abelard, "je vous en donnerai la +raison.--Nous faisons peu de compte," reprit Alberic, "des raisons +humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matieres; nous +demandons les paroles de l'autorite.--Tournez le feuillet," dit Abelard, +"et vous trouverez l'autorite." Et lui, prenant des mains le livre +qu'Alberic avait apporte, il chercha le passage qn'Alberic n'avait pas +vu ou compris, n'ayant qu'une pensee, celle de trouver un adversaire +en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se presentat +aussitot. La citation portait: "Saint Augustin, _de la Trinite_, livre +I.--Celui qui croit qu'il est de la puissance de Dieu de s'etre engendre +lui-meme, erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est point dans ce +cas, mais pas plus que lui aucune creature spirituelle ou corporelle. Il +n'est absolument aucune chose qui s'engendre elle-meme[115]." + +[Note 115: Voila une preuve que l'ouvrage juge a Soissons est +l'Introduction a la Theologie; on y trouve le passage repris par +Alberic, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abelard pour lui +repondre. (_Ab. Op_., ep. I, p. 21; _Introd_., l. II, p. 1066.--Saint +Augustin, _Op. omn., De Trin_., l. I, c. I, t. VIII, p. 749; edit. de +1779.)] + +Les disciples d'Alberic qui etaient presents furent surpris et confus. +Leur maitre, pour essayer de se defendre, dit a tout hasard: "Mais il +faut bien l'entendre.--La belle nouvelle," reprit sur-le-champ Abelard; +"mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le +sens et la raison, je suis pret a vous montrer qu'avec l'autre opinion, +vous tombez dans l'heresie qui veut que le Pere soit son propre fils." +A ces mots, Alberic en colere repondit par des menaces, et lui dit que, +dans cette affaire, ni les autorites ni les raisons ne seraient pour +lui, et il s'eloigna. + +Abelard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage +en question, c'etait precisement une opinion d'Alberic lui-meme qu'il +attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, a +un maitre en theologie _qui occupait en France une chaire de +pestilence_[116]. Alberic qui s'etait reconnu, sans en convenir, avait +du naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse heresie du +livre. + +[Note 116: "Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos +pestilentae cathedras tenent.... quorum unus in Francia." (_Ab. Op., +loc. cit_.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. XIII, +in not.)] + +Le dernier jour du concile arriva, et avant la seance, le legat mit en +deliberation avec l'archeveque et quelques-uns des meneurs ce qu'on +devait faire de l'accuse et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre +sous la main, ils etaient la pour les juger, et ils paraissaient n'avoir +rien a dire. Evidemment, on reculait devant une discussion publique, +et soit faiblesse ou calcul, soit defiance de la cause ou crainte de +l'ascendant si connu d'Abelard, on avait ainsi tout retarde, debat et +jugement, les uns voulant echapper a la necessite d'une telle epreuve, +les autres prevoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile +et que le coup pourrait etre brusquement et silencieusement porte. Mais +Abelard avait un parti dans le clerge; les dignites ecclesiastiques +etaient deja le partage de quelques-uns de ses eleves. Dans cette +conference decisive, Geoffroi de Leves, eveque de Chartres, le premier +par sa piete et par la dignite de son siege[117], profita de l'embarras +visible des assistants pour les exhorter a la moderation. Il rappela +d'abord la situation d'Abelard, la superiorite de ses talents, ses +succes dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs, +l'etendue de son influence, _de cette vigne qui projetait ses pampres +jusqu'a la mer_. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une +decision en quelque sorte prejudicielle et le frapper sans debat, il +etait a craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitat +aussitot un grand parti pour sa defense, d'autant que rien dans ses +ecrits ne donnait ouvertement acces a la censure; qu'une telle violence +ajouterait a la faveur publique, et serait attribuee a l'envie plus qu'a +la justice; que si, au contraire, on voulait proceder canoniquement, il +fallait produire dans l'assemblee un ecrit ou un dogme incontestablement +de lui, l'interroger, et le laisser librement repondre, afin qu'apres +aveu ou conviction, il fut reduit au silence; suivant cette parole de +Nicodeme, lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur: "Est-ce que notre loi +condamne un homme, s'il n'a pas ete oui auparavant, et sans qu'on sache +ce qu'il a fait?" (Jean, VII, 51.) + +[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'eveche de Chartres, +etait de race noble, et son siege a ete longtemps le premier de la +province de Sens. Le siege de Paris n'etait alors que le troisieme. On +n'explique pas comment, etant de la province de Sons, il assistait a un +concile tenu par les eveques de celle de Reims. Il joua pendant toute +sa vie un grand role dans les affaires du clerge, et nous le verrons +reparaitre plus d'une fois. (_Ab. Op_., ep. I, p. 22.--_Gall. Christ_., +t. VIII, p. 1134 et suiv.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 82.)] + +Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'ecrierent +ironiquement que le conseil etait bien sage d'aller lutter de faconde +avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait +su comment resister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il etait +encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant +Nicodeme voulait qu'on ecoutat par respect pour la loi. Puis essayant de +les ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une decision +qui reclamait un examen plus mur et une assemblee plus nombreuse, il +demanda qu'Abelard fut reconduit a Saint-Denis par son abbe qui etait +present, et que l'on y convoquat une reunion considerable et des plus +savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait a +faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du legat, et tous les autres +parurent s'y rendre. Dans les cas epineux, l'ajournement gagne aisement +la faveur d'une assemblee. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant +d'entrer au concile, et il fit prevenir Abelard par l'eveque de +Chartres de la permission qui lui serait accordee de retourner dans son +monastere, pour y attendre ce qui avait ete convenu. Mais alors les plus +acharnes ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de +fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocese et la ou leur +credit ne s'etendait pas, persuaderent a l'archeveque qu'il serait +ignominieux pour lui que la cause fut renvoyee a un autre tribunal, et +qu'il fallait craindre que l'accuse n'echappat. On revint donc au legat, +on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgre lui, a consentir +que la doctrine fut condamnee sans debat contradictoire, le livre brule +en presence de tous, et l'auteur renferme a perpetuite dans un nouveau +couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait +que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'Eglise, +l'ouvrage eut ete lu dans un cours public et livre par l'auteur lui-meme +a plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple +servirait la religion en prevenant a l'avenir le retour de semblables +temerites. Le legat, a ce qu'il parait, etait peu instruit; il +s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archeveque de Reims, qui +lui-meme etait conduit par Alberic, Lotulfe et leurs amis. L'eveque de +Chartres jugea que l'on ne pourrait empecher l'execution de ce plan, +et avertissant Abelard, il l'engagea a tout supporter, et a n'opposer +qu'une douceur exemplaire a une violence qui nuirait plus a ses ennemis +qu'a lui. Quant a sa reclusion dans un monastere, il lui dit de ne +point s'en inquieter et que le legat qui dans tout cela agissait +a contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours apres la +dissolution du concile, rendre la liberte. Abelard pleurait en +l'ecoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensee a beau mepriser la +force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre +sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensee, c'est la +parole. + +Abelard fut appele; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement +de l'heresie de Sabellius, c'est-a-dire d'avoir nie ou affaibli la +realite des trois personnes de la Trinite[118]. Juge sans discussion, +convaincu sans examen, on le forca de jeter de sa propre main son livre +dans les flammes. Il le regardait tristement bruler, lorsqu'au milieu du +silence apparent des juges, un des plus hostiles dit a demi-voix qu'il y +avait lu en quelque endroit que Dieu le pere etait seul tout-puissant; +ce que le legat ayant entendu, il lui dit, avec grand etonnement, qu'il +ne le pouvait croire. "Meme chez un petit enfant," ajouta-t-il, "une si +grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et +professe qu'il y a trois tout-puissants." A ce mot, un maitre des +ecoles, qui se nommait Terric[119], se prit a sourire, et lui souffla +aussitot ces paroles d'Athanase dans son symbole: "_Et pourtant il n'y +a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant_[120]." Et comme +son eveque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance +a l'egal d'un propos contre la majeste divine, Terric tint bon +intrepidement en citant les paroles de Daniel: "_Ainsi, fils insenses +d'Israel, sans juger et sans connaitre la verite, vous avez condamne un +de vos freres: retournez au jugement_ (XIII, 48 et 49), et jugez le +juge lui-meme, car celui qui devait juger s'est condamne par sa propre +bouche." Alors l'archeveque, se levant, justifia comme il put, en +changeant les termes, la pensee du legat; et, se laissant aller a la +controverse, il etablit qu'effectivement le Pere etait tout-puissant, le +Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui +sortait de la ne devait pas meme etre ecoute; que si d'ailleurs on y +tenait, on pouvait permettre au frere[121] d'exposer sa foi en presence +de tous, afin qu'on put l'approuver ou l'improuver, et finalement +prononcer. Cette concession, arrachee par l'embarras du moment, pouvait +changer la face de l'affaire, et deja Abelard, debout, se disposait a +se defendre; heureux de professer et de developper sa foi, il reprenait +l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'areopage ou +devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler, +tout etait sauve, lorsque ses adversaires, prompts a parer le coup, +s'ecrierent qu'il n'etait besoin que de lui faire reciter le symbole +d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps, +qu'il ne le savait point par coeur, ils lui mirent a l'instant sous les +yeux le livre tout ouvert. Abelard laissa retomber sa tete, il soupira, +et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit +aussitot, comme un accuse convaincu, a l'abbe de Saint-Medard qui etait +present, et qui le conduisit en prisonnier dans son couvent. Le concile +se separa sur-le-champ. + +[Note 118: Lui-meme raconte en deuil l'histoire du synode de +Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait pas connaitre l'objet precis +de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu +sabellien, pour avoir reduit les personnes de la Trinite a des mots par +l'application du nominalisme, qui, remarquez-le, avait servi a motiver +contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de tritheisme. +(Oth. Frising. _De Gest. Frid_., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette +accusation dans le l. III, le c. V. Au reste, les memes textes servirent +plus tard a fonder, a Sens, contre Abelard, une accusation inverse de +celle de Soissons.] + +[Note 119: D. Brial est porte a croire que ce Terric ou Terrique +est le meme qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile, +et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de +Salisbury. (_De Gest. Frid_., l.1, c. XLVII.--Saresb. _Metalog_., l. I, +c. V, et l. II, c. X.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 377.)] + +[Note 120: La reponse etait topique, mais au fond elle donnait +encore prise a la controverse, et les scolastiques ont beaucoup +dispute sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva +contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont +egaux entre eux et coeternels, il faut bien qu'il soit tous les trois, +immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous +les trois, mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants. +(Le P. Petan, _Dogmat. theolog_., t. II, l. VIII, CIX, p. 562; edit. de +Paris, 1844.)] + +[Note 121: "Frater ille." (_Ab. Op._, p. 24.)] + +[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de +saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on +recite le dimanche a primes et qui est appele pour cette raison le +symbole de primes; on le nomme aussi la symbole _Quicumque,_ parce qu'il +commence par ce mot. Abelard a fait un commentaire sur ce symbole. +(_Op._, pars II, p. 381.)] + +Ce couvent avait ete fonde aupres de Soissons, sur la rive droite de +l'Aisne, par le roi Clotaire I. La mission des moines etait de desservir +l'eglise ou les restes de ce prince furent longtemps deposes pres de +ceux de saint Medard, premier eveque de Noyon, apotre de ces contrees. +C'etait un monastere considerable et respecte, investi de grands +privileges. L'abbe qui se nommait Geoffroi[123] et qui etait un homme +instruit et distingue, traita son captif ou plutot son hote avec +de grands egards; et les moines, esperant le garder longtemps, +l'accueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcerent de le +consoler par mille soins; mais nulle consolation n'etait possible. +Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abelard ce qui venait de lui +echapper. La derniere, la plus puissante et la plus vieille de ses +illusions etait evanouie: un pouvoir s'etait rencontre qui ne pliait +pas devant lui. La verite et l'eloquence avaient ete vaincues dans sa +personne, et l'ascendant de son genie etait meconnu. Pour la premiere +fois, il sentait sa faiblesse et presque son declin. On ne peut peindre +son desespoir. Passant de l'abattement a la fureur, il accusait Dieu +meme qui l'avait abandonne, ou, cachant dans ses mains son front baigne +de larmes, il se disait que ses souffrances et ses affronts passes +etaient peu de chose aupres de ce qu'il eprouvait. Jadis, au moins, il +etait coupable, et il avait en quelque sorte merite son malheur; mais +aujourd'hui, c'etait a ses yeux une foi sincere, un amour desinteresse +du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allait-il +devenir? on avait cette fois attente sur sa gloire. + +[Note 123: Geoffroi, surnomme Cou de Cerf, ancien abbe de +Saint-Thierry, abbe de Saint-Medard en 1120, eveque de Chalons en 1131, +et qui mourut en 1149. On a de lui des lettres et quelques ecrits. +(Voyez son article dans l'_Histoire litteraire_, t. XIII, p. +185.--_Annal. Bened_., t. VI, l. LXXV, p. 190; Append. p. 639.--_Gall. +Christ_., t. IX, p. 186 et 415.)] + +La maniere dont le proces fut conduit prouve, en effet, qu'une justice +eclairee ne guidait point ses juges, et les operations du concile ont +quelques-uns des caracteres de la persecution[124]. La haine et l'envie +avaient depuis longtemps une revanche a prendre, et elles se plurent a +employer comme instruments la sincerite ignorante, la piete craintive, +et surtout cette intolerance de si bonne foi que le pouvoir +ecclesiastique regarde naturellement comme un devoir, en presence de ce +qui agite les consciences et peut troubler l'unite silencieuse de la +croyance commune. La lutte directe parait s'etre engagee entre l'esprit +dans son audace et la mediocrite dans sa prudence, et ce fut l'esprit +qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait +Abelard que la malveillance seule put trouver a redire a ses ouvrages, +et que la foi, meme eclairee, surtout eclairee, n'en dut concevoir aucun +ombrage. Si la parole lui avait ete accordee, quoi qu'il eut pu dire, et +a moins qu'il n'eut denature sa doctrine, il ne l'aurait point sauvee +d'une consequence perilleuse, savoir que trois des attributs generaux de +la divinite etant assignes, chacun specialement et comme une propriete +distinctive, a une personne differente de la Trinite, cette distribution +etait entierement insignifiante, ou depouillait chacune des trois +personnes de deux de ces trois attributs egalement necessaires, +egalement divins. Dans le premier cas, l'unite absorbait les trois +personnes et faisait evanouir la Trinite; dans le second, la Trinite, +s'exagerant elle-meme, brisait l'unite et se produisait sous la forme +du tritheisme: voila pour l'erreur actuelle. Quant a l'erreur qu'on +pourrait nommer virtuelle et qui menacait surtout l'avenir, la voici: +dans la methode, dans le langage, dans cette intention de raisonner +la foi, de demontrer le mystere et d'assimiler la religion a la +philosophie, se devoilait evidemment le rationalisme chretien, origine +possible du rationalisme philosophique[125]. Mais comme assurement ces +consequences n'etaient pas distinctement dans l'esprit d'Abelard, comme +elles etaient compensees par des assertions contradictoires et d'une +eclatante orthodoxie, rachetees par la volonte sincere de ne point +s'ecarter de l'unite, le crime de l'heresie ne pouvait un moment lui +etre impute. Le livre etait dangereux peut-etre, mais l'auteur innocent; +et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique, +demeure une iniquite. + +[Note 124: Le concile a ete blame par des autorites non suspectes, +comme l'historien d'Argentre, Dubouloi, Crevier, le P. Richard et +d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise, devenu suspect a force +d'engouement pour Abelard. Les ecrivains qui s'attachent a justifier le +concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au +reste, les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas ete conserves, et +l'assemblee de 1121 ne nous est guere connue que par le recit d'Abelard, +un passage d'Othon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard +et d'un de ses secretaires. (_Act. concil_., t. VI, para II, p. +1103.--Phil. Labbaei Concil. hist. synops.--_Anal. des conc_., par +le P. Richard, t. V, suppl.--10th. Fris. _De Gest. Frid_. l. I, c. +XLVII.--Saint Bern. _Op_., ep. CCCXXXI.--Gaufred. mon. Clar., _Rec. des +Hist_., t. XIV, p. 381.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. +149.)] + +[Note 125: "Abailard est orthodoxe," dit Mme Guizot, "il ne veut pas +cesser de l'etre; une conviction prealable determine le but auquel il +veut arriver, et l'examen n'est pour lui qu'une maniere de s'exercer +dans un cercle dont il est determine a ne pas sortir, travail necessaire +d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautes qui ne +sont pas des progres. Abailard, en religion comme en philosophie, +a donne le mouvement et non les resultats. Plusieurs fois accuse +d'heresie, il n'a point laisse de secte, et meme en philosophie, la +hardiesse des principes qu'il enonce quelquefois est demeuree sans +consequence, parce que lui-meme n'a pas ose les avouer ou les +reconnaitre. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans +et pour ses ennemis." (_Essai sur la vie et les ecrits d'Abailard et +d'Heloise_, p. 372.)] + +Il ne faut donc pas s'etonner si Abelard, plus desole que convaincu, +retrouva bientot dans le couvent qui lui servait comme de prison cette +impatience du joug et ce besoin de resistance polemique qui entrainait +son esprit plus loin que son caractere n'osait aller. Bien qu'il se loue +de l'accueil qu'il recut a Saint-Medard, il dut y rencontrer, non sans +quelque importunite, ce meme Gosvin, que nous, avons vu sur la montagne +Sainte-Genevieve lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci etait +venu la, d'accord, dit-on, avec l'abbe Geoffroi, pour travailler, en +qualite de prieur, a la reforme des abus et au retablissement des +etudes.[126] Deja sous les murs de Soissons meme, il avait ete employe a +une oeuvre semblable dans le monastere de Saint-Crepin; c'est pour cela +qu'il etait sorti d'Anchin ou il avait fait profession. Quoiqu'il pensat +peut-etre, ainsi que son biographe devoue, qu'Abelard n'avait ete +conduit a Saint-Medard que pour y etre _lie comme un rhinoceros +indompte_, il jugea convenable de le traiter, a l'exemple de l'abbe, +_dans un esprit de douceur_[127]. Cependant, de l'humeur que nous lui +connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de meler ses +consolations de conseils et ses conseils de lecons. Il lui precha la +patience et la modestie, lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au +lieu d'etre emprisonne, il devait se regarder comme delivre, n'ayant +plus a redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde; +qu'il n'avait enfin qu'a se conduire honnetement et a donner a tous +l'enseignement et l'exemple de l'honnetete. "L'honnetete, l'honnetete!" +dit Abelard, qui sentait, a travers la charite du prieur, percer +l'aiguillon de la vanite du docteur, "qu'avez-vous donc a me tant +precher, conseiller, vanter l'honnetete? Il y a bien des gens qui +dissertent sur toutes les especes d'honnetete, et qui ne sauraient pas +repondre a cette question: Qu'est-ce que l'honnetete?--Vous dites vrai," +reprit aussitot Gosvin avec aigreur; "beaucoup de ceux qui veulent +disserter sur les especes de l'honnetete ignorent entierement ce que +c'est; et si dorenavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui deroge +a l'honnetete, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous eprouverez +que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honnetete, a la facon +dont nous poursuivons son contraire[128]." A cette reponse _ferme et +mordante_, dit le moine historien de Gosvin, _le rhinoceros prit peur, +pavefactus rhinocerosiste_; il se montra les jours suivants plus soumis +a la discipline et plus craintif du fouet, _timidior flagellorum_. +Voila, si ces paroles caracteristiques sont exactes, comment, dans les +retraites de la vie spirituelle, le XIIe siecle traitait et instruisait +les heros de la pensee. + +[Note 126: _Ex vit. S. Gosv_., l. I, c. XVIII., _Rec. des Hist_., t. +XIV, p.445.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 415.--_Hist. litt. de la Fr._, t. +XII, p. 185.] + +[Note 127: "Instar rhinocerontis indomiti disciplinae coercendum +ligamento.--In spiritu lenitatis." (S. Gosv., _ibid_.)] + +[Note 128: "Per insectationem contrarii sui." (_Id. ibid_.)] + +A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer +une approbation generale. On trouva dans ses procedes, rudesse, durete, +precipitation. L'oppression etait evidente, le droit tres-douteux. +Beaucoup d'ailleurs penchaient a croire la verite du cote d'Abelard; +bientot ceux qui avaient siege a Soissons durent se justifier; plusieurs +repoussaient la solidarite du jugement et desavouaient leur propre +vote. Le legat attribuait publiquement l'affaire a ce qu'il appelait la +jalousie des Francais, _invidia Francorum_, et tout repentant de ce qui +s'etait passe, il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abelard +dans son couvent[129]. + +[Note 129: _Ab. Op_., ep. I, p. 25.] + +A Saint-Denis, il est vrai, Abelard retrouvait des ennemis. On se +rappelle qu'il s'etait aliene les moines par d'imprudentes remontrances. +Ceux-ci n'etaient disposes ni a les pardonner ni a cesser de les +meriter; et une occasion ne tarda pas a survenir ou il faillit encore se +perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bede le Venerable sur les +Actes des Apotres, il tomba par hasard sur un passage ou il est dit +que Denis l'Areopagite avait ete eveque de Corinthe, et non pas eveque +d'Athenes. Cette opinion ne pouvait etre du gout des moines. Ils +tenaient a ce que leur Denis, fondateur de l'abbaye, et qui d'apres le +livre de ses Gestes, etait en effet eveque d'Athenes, fut bien aussi +l'Areopagite, celui que saint Paul convertit[130]. Sans songer a l'orage +qu'il allait soulever, Abelard communiqua sa decouverte a quelques-uns +des freres qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de +Bede. Les bons peres se facherent fort, traiterent Bede de menteur, et +lui opposerent victorieusement le temoignage d'Hilduin, leur abbe sous +Louis le Debonnaire, et qui, pour verifier les faits, avait parcouru +longtemps la Grece avant d'ecrire les Gestes du bienheureux Denis. La +conversation se prolongeant, Abelard, somme de s'expliquer, dit qu'on +ne pouvait mettre l'autorite d'Hilduin en balance avec celle de Bede, +revere de toute l'Eglise latine, et que, sur le fond de la question, +peu importait qui des deux Denis eut fonde l'abbaye, puisque tous deux +avaient obtenu la couronne celeste. L'indignation fut alors generale; on +s'ecria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps ete l'ennemi du +couvent, et qu'il voulait aujourd'hui fletrir l'honneur, non-seulement +de ce grand etablissement religieux, mais de tout le royaume dont +l'Areopagite avait toujours ete le glorieux patron; et l'on courut +rendre compte a l'abbe du scandale dont on venait d'etre temoin. +Celui-ci se hata d'assembler le chapitre; puis, en presence de la +congregation entiere, il menaca Abelard d'envoyer aussitot au roi qui +tirerait une reparation eclatante d'une si monstrueuse offense. Il +semblait que l'imprudent lecteur de Bede eut porte la main sur la +couronne. Il s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manque a la +discipline, de reparer sa faute; mais ce fut en vain, et l'abbe ordonna +de le bien surveiller jusqu'a ce qu'il le remit au roi. + +[Note 130: Act. XVII, 34.--Bede le Venerable, pretre anglo-saxon, a +compose, au VIIe siecle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire +ecclesiastique et l'Ecriture sainte, des ouvrages tres-remarquables pour +son temps. Le passage auquel Abelard fait allusion se trouve dans les +_Expositions du Nouveau Testament._ (Bed. Ven. _Op._. t. V, _Exp. Act. +Apost.,_ c. XVII.) Quant a la question, les moines de Saint-Denis +avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement +aujourd'hui que Denis l'Areopagite, martyr du Ier siecle, soit le Denis +patron de la France, apotre de Paris, et qui mourut vers le milieu du +IIIe. Mais il y a erreur dans Bede; l'Areopagite a bien ete eveque +d'Athenes; et l'eveque de Corinthe, qui n'est pas l'Areopagite, est +celui qu'on venerait en France et qui a donne son nom a l'abbaye de +Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se +prononcer pour aucune opinion, donna a la royale abbaye les reliques de +Denis d'Athenes, afin qu'elle eut les restes des deux saints de ce nom. +Mais c'etait au fond decider la question, ou dire que les reliques +jusque-la conservees a Saint-Denis n'etaient pas celles de l'Areopagite. +(_Ab. Op._, p. 25, et Not., p. 1189.--Tillemont, _Mem. pour servir a +l'hist. eccles._, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)] + +L'hostilite de ses superieurs et de ses freres paraissait implacable; on +dit meme que la punition monacale, le fouet, lui fut infligee pour +avoir ete de l'avis du venerable Bede[131]. Pousse a bout par tant +d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le +contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjure contre +lui, il resolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques +freres qui compatissaient a ses peines, aide de ses amis, il s'enfuit +secretement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'etait pas +eloignee et ou se trouvait la retraite deja habitee par lui quelque +temps. Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'etait pas inconnu, +s'etait interesse aux persecutions qu'il avait eprouvees; et, sous sa +protection, il demeura a Provins, dans le prieure de Saint-Ayoul[132], +occupe par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur etait +un de ses anciens amis. En meme temps, il essaya de se reconcilier, et +il ecrivit a l'abbe de Saint-Denis et a sa congregation une lettre que +nous avons encore, et ou, discutant la question tranchee par Bede, il la +decide en sens inverse et conclut que le venerable auteur s'est trompe +ou que les deux Denis ont ete eveques de Corinthe[133]. Mais cette +concession fut inutile. + +[Note 131: _Ut fama est_, ajoute Duboulai qui raconte ce fait. +(_Hist. Univ. par._, t. II, p. 85.)] + +[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction alteree de Saint-Aigulfe, +nom d'un prieure soumis a l'eveche de Troyes et fonde en 1018. (_Gall. +Christ._, t. XII, p. 530.)] + +[Note 133: _Ab. Op._ pars II, ep. II, _Adae dilectissimo patri suo +abbati_, p. 224.] + +Pendant qu'il jouissait a Provins des douceurs d'une bienveillante +hospitalite, une affaire attira dans cette ville l'abbe de Saint-Denis +aupres du comte de Champagne; Abelard, de son cote, vint sur-le-champ, +avec son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'interceder +pour lui, afin d'obtenir de son abbe l'absolution et la permission de +vivre suivant la regle monastique, partout ou bon lui semblerait. Adam +voulut en conferer avec les moines qui l'avaient accompagne et promit +une reponse avant son depart. La reponse fut qu'il y allait de l'honneur +de leur abbaye, s'ils laissaient le frere indocile passer dans un autre +couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'apres avoir +autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans +outrage. Puis, n'ecoutant personne, pas meme le comte, ils menacerent +le fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitot au bercail, et +interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli, +de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de +l'excommunication. + +Cette reponse jeta Abelard et son ami dans une grande anxiete; mais, +quelques jours apres les avoir quittes, l'abbe Adam mourut le 19 fevrier +1122[134]. Un autre lui succeda le 10 mars suivant; c'etait Suger, celui +qui devait etre un jour regent du royaume. + +[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam. +_Musee des mon. franc._, t. 1, p. 234, pl. n deg. 518.--Cf. _Gall. Christ._, +t. VII, p. 308.] + +Suger etait alors un homme tout politique, un simple diacre employe par +le roi aux plus grandes affaires, et a l'epoque ou il devint abbe, en +ambassade a Rome aupres du pape. Abelard, accompagne de l'eveque de +Meaux Burchard, qui s'interessait a lui, se rendit aupres du nouvel +abbe, ou de celui qui le suppleait jusqu'a son retour, et renouvela les +demandes adressees au predecesseur. La decision se faisant attendre, +peut-etre parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grace a +l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne +trouva pas que Louis VI eut grand souci de la qualite d'Areopagite +pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et +l'affaire reprit une tournure favorable. + +Etienne de Garlande, alors grand-senechal de l'hotel, se chargea de tout +arranger. Il etait diacre aussi comme Suger; mais homme d'Etat et homme +de guerre, il entrait peu dans les desirs ou les convenances du clerge, +et saint Bernard regardait l'un et l'autre ministre comme deux calamites +pour l'Eglise[135]. + +[Note 135: Voyez la lettre qu'il ecrivit quatre ans apres a l'abbe +Suger pour le feliciter sur sa conversion. (Saint Bern. _Op.,_ ep. +LXXVIII.)] + +Abelard avait compte sur la politique du conseil du roi. Il croyait +savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait +reguliere, plus elle serait soumise et temporellement utile a la +couronne, peut-etre parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait +donc esperer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui +prechait la reforme, et qu'on ne prendrait pas fort a coeur les interets +de l'autorite abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation +exceptionnelle de religieux sans monastere qu'il ambitionnait pouvait +etre assez du gout de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de +l'idee de lui devoir sa liberte, et pour ainsi dire de relever d'elle. +La royaute commencait a devenir pour les individus la protectrice +universelle; et elle se plaisait des lors a entreprendre sur toutes les +juridictions, et a suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les +regles particulieres. Etienne de Garlande et Suger s'entendirent donc +aisement[136]. Pour que tout fut en regle, le ministre fit venir l'abbe +et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait +mise a retenir dans un cloitre un homme malgre lui, et fit valoir le +scandale qui pourrait en resulter, sans qu'on en dut esperer rien +d'utile, puisqu'il y avait entre la congregation et son censeur une +evidente incompatibilite d'humeurs. L'abbe demanda seulement que, pour +l'honneur du monastere, Abelard ne cessat pas de lui appartenir, et +qu'il allat vivre dans une retraite de son choix, sans jamais entrer +dans aucune autre communaute. Cette condition fut acceptee, et le tout +fut promis et ratifie en presence du roi et de son conseil. + +[Note 136: Il existe deux lettres adressees a Suger, au nom du pape, +pour lui recommander un maitre Pierre qui, ayant une mauvaise affaire, +s'etait adresse a la cour de Rome. Duchesne qui les a, je crois, +publiees le premier, veut qu'elles s'appliquent a notre maitre Pierre; +du moins le dit-il dans la table de son recueil _Historiae Francorum +scriptores_ (t. IV, p. 537 et 538); mais la simple lecture de ces +lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons +volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux, +accuse de quelque violence sous la pontificat d'Eugene III. (_Rec. des +Hist._, t. XV, p. 455 et 456.)] + +Le roi etait alors ce Louis le Gros dont le regne fut si memorable par +l'emancipation des communes, berceau de la liberte moderne. Il eut la +gloire d'attacher son nom a ce grand evenement, et sa puissance en +profita, comme si sa volonte en eut ete la cause. Tous les progres de +l'autorite royale ont ete, au moyen age, des progres dans le sens +absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut +liberale. Suger et Garlande s'en montrerent les habiles ministres, et +il y a certainement quelque secrete liaison entre la politique qui +secondait l'affranchissement des communes et celle qui protegeait +Abelard. + +Il etait libre, mais il etait pauvre. Maitre de choisir sa solitude, il +se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un +lieu desert qu'il connaissait pour y etre alle souvent lire et mediter, +ou meme enseigner quelquefois[137]. C'etait dans la paroisse de Quincey, +aupres de Nogent-sur-Seine. La, dans quelques prairies qui lui furent +donnees, il construisit avec la permission d'Atton, eveque de Troyes, +un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dedia d'abord a la sainte +Trinite. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc, +et repetant ces mots du psaume: "Voila que j'ai fui au loin, et j'ai +demeure dans la solitude." (Ps. LIV, 8.) + +[Note 137: "Ubi legere (_alias_ degere) solitus fuerat." Ce lieu +est le hameau du Paraclet, a l'est de Nogent-sur-Seine, a dix on douze +lieues de Troyes, sur la route de Paris. (_Gall. Christ._, t. XII, p. +609.--_Ab. Op._, ep. 1, p. 28 Not., p. 1117.--Willelm. Godel. et Guill. +Nang. _Chron., Rec. des Hist_., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)] + +C'est une chose etrange que les vicissitudes de la vie que nous +racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'ame +d'Abelard. Temeraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas +reussi a maitriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre a vivre +dans un humble repos. Aucune situation reguliere et commune ne peut lui +convenir longtemps. Partout ou il parait, il semble chercher querelle, +provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la resistance, il +s'etonne en gemissant. Apres les grands malheurs, il n'echappe pas +aux petits; victime des serieuses passions, il est tourmente par les +passions pueriles; il se prend d'une querelle domestique avec des +moines, et aussitot tout condamne, tout dechu qu'il parait, il emploie +des princes et des rois a faire ses affaires, a le delivrer de son abbe, +a garantir sa liberte; puis, des qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se +soumettre a la vie du cloitre, il se fait ermite[138]. + +[Note 138: Cette retraite d'Abelard, le repos et l'activite +philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixe l'attention d'un auteur +que nous citerons a cause de son nom et parce qu'il est un des premiers +en date qui aient parle de lui. Petrarque a fait un traite sur la vie +solitaire, ou il vante les philosophes qui ont cherche la retraite, et +cite, apres avoir nomme quelques anciens, "recentiorem unum nec valde +remetum ab relate nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at +profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi cognomen." (_De +vit. solitar_., l. II, sect. VI, c. I.)] + +Mais jamais il ne pouvait demeurer ignore du reste du monde, et son +desert etait a moins de trente lieues de Paris. On connut bientot sa +retraite, et sans doute il ne mit nul soin a la cacher. Le maitre +Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle generation +d'ecoliers. Les cites et les chateaux furent desertes pour cette +Thebaide de la science[139]. Des tentes se dresserent autour de lui; des +murs de terre couverts de mousse s'eleverent pour abriter de nombreux +disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets +agrestes et de pain grossier. Comme saint Jerome au milieu des deserts +de Bethleem, il se plaisait a ce contraste d'une vie rude et champetre +unie aux delicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et +peu a peu, entoure d'une affluence croissante, regardant ces nombreux +disciples qui batissaient eux-memes leurs cabanes sur le bord de la +riviere, il se sentait console; il se disait que ses ennemis lui avaient +tout enleve et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en +moment, il pensait que la gloire revenait a lui. Que devaient dire les +envieux? La persecution, loin de leur profiter, servait a renouveler et +a singulariser sa fortune. On l'avait reduit a la derniere pauvrete; +comme le serviteur de l'Evangile, ne pouvant creuser la terre et +rougissant de mendier[140], voila que la vieille science, a laquelle +il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une ecole a +conduire et un institut a fonder. C'etaient des disciples qui lui +preparaient ses aliments, qui cultivaient, qui batissaient pour lui, +qui lui fabriquaient ses habits; des pretres meme lui apportaient leurs +offrandes, et bientot, comme l'oratoire de roseaux etait insuffisant, +ses eleves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit edifice +avait ete dedie d'abord a la Trinite, divin objet des lecons et des +meditations d'Abelard a cette epoque; et meme il y avait fait placer une +statue ou plutot un groupe qui se composait de trois figures adossees, +et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unite de nature de +la trinite des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il +n'y a guere plus d'un demi-siecle. Les trois personnes divines etaient +sculptees dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Pere etait +place au milieu, vetu d'une robe longue; une etole suspendue a son cou +et croisee sur sa poitrine etait attachee a la ceinture. Un manteau +couvrait ses epaules et s'etendait de chaque cote aux deux autres +personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande doree portant ces +mots ecrits: _Filius meus es tu_. A la droite du Pere, le Fils, avec une +robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix +posee sur sa poitrine, et a gauche une bande avec ces paroles: _Pater +meus es tu_. Du meme cote, le Saint-Esprit, vetu encore d'une robe +pareille, tenait les mains croisees sur son sein. Sa legende etait: +_Ego utriusque spiraculum_. Le Fils portait la couronne d'epines, le +Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Pere la couronne fermee, et sa +main gauche tenait un globe: c'etaient les attributs de l'empire. Le +Fils et le Saint-Esprit regardaient le Pere qui seul etait chausse. +Cette image singuliere de la Trinite, cet embleme, unique, je crois, +dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Abelard etait +profondement coupe de ce dogme fondamental. Cependant quand, en +s'agrandissant, l'etablissement des bords de l'Ardusson devint en +quelque sorte le monument de cette grace divine qui l'avait recueilli et +soulage dans ses miseres, comme c'etait le lien de la consolation, il +lui donna le nom du _Consolateur_ ou du _Paraclet_[141]. + +[Note 139: "Relictis et civitatibus et castellis." (_Ab. Op_., ep. +I, p. 23.)] + +[Note 140: Luc, XVI, 3.--(_Ab. Op_., loc. cit., et ep. II, p. 43.)] + +[Note 141: D. Gervaise qui ecrivait vers 1720, dit qu'en 1701, le +3 juin, Mme Catherine de la Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit +retirer de la poussiere cette curieuse antiquite, pour la placer +solennellement dans le choeur des religieuses sur un piedestal de marbre +portant une inscription qui en faisait connaitre l'origine. Les auteurs +de l'_Histoire litteraire_, peu favorables a Gervaise, admettent le +fait. (_Vie d'Abel._, t. I, l. II, p. 229.--_Hist. litt._, t. XII, p. +95.) D'ailleurs l'auteur des _Annales benedictines_, qui parait avoir vu +la statue, en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publie +une gravure qui la represente, et il semble aussi l'avoir vue avant +que la revolution ne l'eut detruite. On trouve dans l'_Iconographie +chretienne_ de M. Didron un embleme analogue de la Trinite, tire d'un +manuscrit de Herrade, abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. (_Annal. +ord. S. Bened._, t. VI, l. LXXIII, p. 85.--_Gall. Christ._, t. XII, p. +571.--_Mus. des monum. franc._, t. I, pl. n deg. 516.--_Icon. chret._, p. +604.)] + +On a peu de details sur cette ecole du Paraclet, sur cette academie de +scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il +y maintenait l'ordre avec severite; nous en avons un assez curieux +temoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques desordres +secrets parmi les ecoliers, le maitre les menaca de cesser aussitot +ses lecons, ou du moins exigea que la communaute fut dissoute, et leur +ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le +bourg etait assez eloigne, et le jour suffisait a peine pour qu'on eut +le temps de venir au Paraclet, d'assister aux lecons, de participer aux +etudes, et de s'en retourner[142]. D'ailleurs la vie en commun, les +doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congregation formee, comme +le dit un de ses membres, _au souffle de la logique (aura logicae)_, +tout cela etait cher aux ecoliers, donnait de l'interet et de +l'originalite a leur entreprise; et la severite d'Abelard les contrista +et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire, +exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq +vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimees, +et le cinquieme un vers francais qui sert de refrain[143]. Cette chanson +elegiaque, fortement empreinte de l'esprit et du gout de l'epoque, est +peu poetique et sans elegance; mais elle ne manque pas de sentiment +ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se +reunir autour d'Abelard, avec quel respect on lui obeissait, avec quelle +avidite on se desalterait a cette source de savoir et d'eloquence, _quo +logices fons erat plurimus_. Je me figure que les ecoliers chantaient +en choeur cette complainte, que de telles poesies etaient un de +leurs habituels passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de +quelques-unes de celles qu'Abelard lui-meme avait su rendre populaires. +On peut croire du reste qu'il se laissa flechir et accueillit le voeu +qu'exprimaient ces mots: + + _Desolatos, magister, respice, + Spemque nostram quae languet refice._ + Tort a vers nos li mestre. + +[Note 142: + Heu! quam crudelis iste nuntius + Dicens: "Fratres, exito citius; + Habitetur vobis Quinciacus; + Alioquin, non leget monachus." + _Tort a vers nos li mestre_. + Quid, Hilari, quid ergo dubitas? + Cur non abis et villam habitas? + Sed te tenet diei brevitas, + Iter longum, et tua gravitas. + _Tort a vers nos li mestre_ + (_Ab. Op_., pars II, _Elegia_, p. 243.)] + +[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conservee, est curieuse. Les +quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure +de nos vers de dix pieds, avec une cesure apres le quatrieme, sauf dans +un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie +latine; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain francais +est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue +vulgaire. _Tort a vers nos li mestre_ ou _mestres_, cela signifie +_le maitre a tort envers nous_ ou _nous fait tort_. Ce qui, selon M. +Champollion, exprime un regret plutot qu'un reproche. M. Leroux de +Liney a place cette chanson la premiere dans son _Recueil de chants +historiques francais_. Il la fait preceder de quelques details que +abus croyons peu exacts (p. 3); mais il ajoute qu'elle se trouve avec +d'autres poesies du meme auteur dans un manuscrit du XIIe siecle de la +Bibliotheque Royale. Ce manuscrit a ete publie par M. Champollion en +1838. (_Hilarii versus et ludi_, Paris, petit in-8 deg. de 76 pages, p. 14.) +Il contient des poesies lyriques et dramatiques vraiment curieuses. + +Cet Hilaire, qui n'etait encore connu que par cette piece et par ce +qu'en disent les _Annales benedictines_, se rendit a l'ecole d'Angers, +apres qu'Abelard eut quitte le Paraclet, et y fit une seconde prose +rimee en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre. +(_Ab. Op._, loc. cit.--_Hist. litt._, t. XII, p. 251, t. XX, p. +627-630.--_Annal. ord. S. Bened._, t. VI, l. LXVIII, p. 315.)] + +La renommee etait venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien +qu'apres quelque temps elle signalat son retour, en ramenant les alarmes +avec elle. + +L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point change de +caractere; le soupcon et la defiance ne cesserent pas d'accueillir tous +ses efforts, de poursuivre tous ses succes. Il provoquait naturellement +l'un et l'autre, et rien de lui n'etant commun, rien ne paraissait +simple et regulier. Ainsi, on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit +grave au fronton du temple qu'il avait eleve. C'etait en effet une +consecration a peu pres sans exemple, la coutume etant de vouer les +eglises a la Trinite entiere ou au Fils seul entre les personnes +divines. On voulut voir dans ce choix inusite une arriere-pensee, et +l'aveu detourne d'une doctrine particuliere sur la Trinite. Il est +cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prieres +sont adressees au Saint-Esprit, lorsqu'une fete solennelle, celle de +la Pentecote, lui est specialement consacree, il serait coupable ou +inconvenant de lui dedier un temple, qui sous tous les noms, meme sous +celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la +maison du Seigneur[144]. Mais c'etait une nouveaute, et elle venait d'un +homme de qui toute nouveaute etait suspecte. Avec les progres de son +etablissement, les prejuges hostiles se ranimaient contre lui. On a meme +cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand role dans l'Eglise et +dans la vie d'Abelard, le nouvel abbe de Cluni, Pierre le Venerable, +s'etait inquiete de son salut, et par des lettres ou brillent a la +fois un esprit rare et une piete vive et tendre, s'etait efforce de le +rappeler du travail aride des sciences humaines a l'exclusive recherche +de l'eternelle beatitude[145]. Ce qui est mieux prouve, c'est que la +piete n'inspirait pas a tous alors une sollicitude aussi charitable. + +[Note 144: _Ab. Op._, ep. I, p. 30, 31.] + +[Note 145: Deux lettres de Pierre le Venerable sont adressees +_dilecto filio suo_ ou _praecordiali filio, magistro Petro_. Elles ont +pour but d'exhorter un homme absorbe par les sciences du siecle, les +travaux des ecoles, l'etude des opinions discordantes des philosophes, a +se faire pauvre d'esprit, a devenir le philosophe du Christ. La premiere +temoigne d'une grande piete et d'un esprit distingue. Martene veut que +ces deux lettres aient ete adressees a Abelard, et dans le temps meme +qu'il enseignait pour la premiere fois _in Trecensi cella_. Ce ne serait +pas du moins a cette epoque; car il n'avait pas comparu au concile de +Soissons en 1121, et Pierre le Venerable ne devint abbe de Cluni qu'en +1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de _magister Petrus_, ne +rappelle Abelard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbe +de Cluni. Duchesne, l'editeur des lettres de celui-ci, croit celles dont +il s'agit adressees a un moine de Poitiers, appele dans d'autres Pierre +de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres +de l'epoque tres-posterieure ou Abelard et Pierre le Venerable se +trouverent rapproches, et tout rattacher a la conversion du premier dans +l'abbaye de Cluni. Mais rien de precis, rien d'individuel n'autorise +cette hypothese; autant vaudrait regarder une lettre XXVI ou l'abbe de +Cluni felicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite, comme +ecrite pour notre philosophe, retire dans ses derniers jours a +Saint-Marcel. (_Bibl. Clun., Petr. Ven_. ep. IX, X, XXVI, l. I, p. 630, +657; Not., p. 107.--_Annal. ord. S. Ben_., t. VI, l. LXXXIV, p.84.)] + +Les anciens adversaires d'Abelard etaient rentres dans l'ombre, mais +d'autres avaient paru, plus dignes et plus formidables. + +Deux hommes commencaient a s'elever dans l'Eglise, tous deux destines a +devenir celebres et puissants, bien qu'a des degres fort inegaux; tous +deux renommes par la piete, le savoir, l'activite, l'autorite, par +toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un +pretre; tous deux d'une charite ardente et d'un caractere inflexible, +cruels a eux-memes, humbles et imperieux, tendres et implacables, faits +pour edifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les +bonnes oeuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le +ciel. + +L'un, saint Norbert[146], d'une famille distinguee de Xanten, dans le +pays de Cleves, avait commence sa vie dans les plaisirs, et atteint, +comme simple prebendaire, l'age de trente ans et plus, lorsque le +repentir le saisit et le jeta dans la reforme. Devenu pretre en 1116, il +essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire +ardent de la foi et de la penitence. Savant, exalte, bizarre jusque +dans ses manieres et son costume, il fut cite comme fanatique devant le +concile de Frizlar, mais il se justifia, et meme il obtint des papes +Gelase et Calixte II la permission de precher la parole sainte. +Parcourant en apotre la France et le Hainaut, partout il produisit un +grand effet sur le peuple, mais reussit peu a reformer les chanoines +dont il avait particulierement a coeur la conversion. Ayant echoue +aupres de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans +la solitude de Premontre, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre +celebre de chanoines reguliers, et se vit au bout de quatre ans a la +tete de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre +de reformateur des chanoines et devint bientot archeveque de Magdebourg +(1126). Puissant et revere dans l'Eglise, protege par de grands princes, +il unissait a une activite infatigable une foi singuliere dans sa propre +inspiration, dans une sorte de revelation personnelle, qui le conduisit +a essayer des propheties et des miracles. Persuade de la venue prochaine +de l'Antechrist, il poursuivait avec un zele redoutable tout ce qui lui +semblait menacer la foi et l'unite. On ne sait s'il se rencontra avec +Abelard; mais ce dernier le designe comme un de ses persecuteurs, et +tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractere de sa piete, devait +le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout +intellectuel du grand dialecticien de la theologie. + +[Note 146: Voyez, dans l'_Histoire litteraire_, l'article _saint +Norbert_, t. XI, p. 243, et sa vie par Hugo, chanoine de Premontre, 1 +vol. in-4, 1704.] + +L'autre adversaire d'Abelard n'etait pas, de son temps, place fort +au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environne d'un bien autre +eclat historique. Des son jeune age, il s'etait signale par ces prodiges +d'austerite et d'humilite chretienne qui domptent tout dans l'homme, +hormis la colere et l'orgueil, mais qui rachetent l'une et l'autre en +les consacrant a Dieu. Il vivait dans les miseres d'une sante faible, +encore affaiblie et torturee comme a plaisir par de volontaires +souffrances. Il se croyait appele a ressusciter l'esprit monastique, en +ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus +enfonce dans l'ombre et courbe vers la terre le front pale de ses moines +amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les +pretres, les docteurs, les eveques, les princes, les rois, l'heritier +de saint Pierre lui-meme; et tantot suppliant avec douleur, tantot +gourmandant avec force, il avait pour tous des prieres, des menaces, des +larmes et des chatiments, et faisait sous la bure la police des trones +et des sanctuaires. C'etait saint Bernard. + +Abelard accuse formellement ces deux hommes d'avoir ete, vers l'epoque +ou nous sommes arrives, les principaux artisans de ses malheurs[147]. +Suivant lui, ces _nouveaux apotres, en qui le monde croyait beaucoup_, +allaient prechant contre lui, repandant tantot des doutes sur sa +foi, tantot des soupcons sur sa vie, detournant de lui l'interet, la +bienveillance et jusqu'a l'amitie, le signalant a la surveillance de +l'Eglise et des eveques, enfin le minant peu a peu dans l'esprit des +fideles, afin que, le jour venu, il n'y eut plus qu'a le pousser pour +l'abattre. On peut croire que son ressentiment a charge le tableau; nous +verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Abelard +sera une seconde fois juge, et cette conduite, nous sommes loin de +l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-meme semblent +prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du +moine philosophe[148]. Au temps de l'enseignement dans la solitude +du Paraclet, de 1122 a 1125, on ne sait meme s'il le connaissait +personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus +eclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand +reformateur des moines, a l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de +Champeaux, au protecteur d'Alberic de Reims. Lorsque Abelard ecrivit la +lettre ou il lui donne la premiere place parmi ses ennemis, il ignorait +encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant, +ceder au ressentiment contre une persecution future. Quelque chose +les avait donc deja opposes l'un a l'autre; il avait donc apercu sous +l'indifference apparente de l'abbe de Clairvaux des germes d'inimitie, +et devine la persecution dans les actes qui la preparaient. + +[Note 147: _Ab. Op._, ep. I, p. 31. Abelard ne les nomme pas, mais +la designation est claire, et elle a ete constamment appliquee a saint +Bernard et a saint Norbert, d'abord par Heloise, et puis par toutes les +autorites, comme les censeurs de l'edition de d'Amboise, Bayle, Moreri, +les auteurs de l'_Histoire litteraire_, etc.; on est unanime sur ce +point. (_Id._, ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p. +1177.--_Dict. crit._, art. _Abelard.--Hist. litt._, t. XII, p. 95.)] + +[Note 148: Saint Bern., _Op._, ep. CCXXVII.] + +Rappelons-nous que Clairvaux n'etait pas a une grande distance du +Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant +Citeaux par l'ordre de son abbe, etait descendu avec quelques religieux +dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastere. En peu de temps il +avait reuni dans ce lieu, nomme d'abord la vallee d'Absinthe, et sous la +loi d'une vie severe et d'une piete ardente, de sombres cenobites qui +tremblaient devant lui de veneration, de crainte et d'amour. Il +avait cree la une institution qui, sans etre illettree ni grossiere, +contrastait singulierement avec l'esprit independant et raisonneur du +Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les +membres sacrifiaient toute passion individuelle a l'interet de l'Eglise +et a l'oeuvre du salut. C'etaient des jesuites austeres et altiers. +Le Paraclet etait comme une tribu libre qui campait dans les champs, +retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de +chercher la verite au spectacle de la nature, voyant dans la religion +une science et un sentiment, non une institution et une cause. C'etait +quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l'esprit de +secte et les doctrines du stoicisme[150]. + +[Note 149: Clairvaux, bourg du departement de l'Aube, a quinze +lieues au dela de Troyes, etait une abbaye du diocese de Langres, fondee +en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Citeaux sous la conduite de +saint Bernard. On l'appelait la troisieme fille de Citeaux. (_Gall. +Christ._, t. IV, p. 706.)] + +[Note 150: Cette comparaison ne s'applique evidemment qu'a l'esprit +d'independance du Paraclet et a sa situation locale qui rappelle +vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins +aux doctrines du jansenisme que celles d'Abelard; et il a rencontre ses +juges les plus severes parmi les calvinistes, comme ses critiques les +plus indulgents parmi les jesuites.] + +Deux institutions aussi opposees et aussi voisines, qui toutes deux +agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne +pouvaient manquer d'etre rivales ou meme ennemies. Elles devaient +reciproquement se soupconner et se meconnaitre. Il y avait autour du +Paraclet plus de mouvement, a Clairvaux plus de puissance reelle, et +je concois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure +intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit des lors l'auteur +sur ces listes de suspects que la defiance du pouvoir ou des partis est +si prompte a dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitot des +tables de proscription. + +Ce qui est certain, c'est qu'Abelard se sentit menace. De tout temps +enclin a l'inquietude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il etait +prompt a voir la persecution la ou il apercevait la malveillance. +Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vecut dans +l'angoisse, s'attendant incessamment a etre traine devant un concile +comme heretique ou profane. S'il apprenait que quelques pretres dussent +se reunir, il pensait que c'etait le synode qui allait le condamner. +Tout etait pour lui l'eclair annoncant la foudre. Quelquefois il tombait +dans un desespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays +catholiques, de se retirer chez les idolatres et d'aller vivre en +chretien parmi les ennemis du Christ. Il esperait la plus de charite ou +plus d'oubli[151]. + +[Note 151: _Ab. Op., ep. I, p. 32._] + +Une inspiration du meme genre lui fit prendre alors un parti funeste, +et chercher le repos dans le sejour ou l'attendaient les plus cruelles +miseres. + +On voit encore en basse Bretagne, sur un promontoire qui s'etend au sud +de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines +d'un antique monastere, au sommet de rochers battus a leur pied par +les ilots de l'Ocean. La s'elevait au XIIe siecle l'abbaye de +Saint-Gildas-de-Rhuys, fondee sous le roi Chilperic I par le saint dont +elle portait le nom. L'eglise encore debout, monument romain dans ses +parties primitives, offre des traces d'une extreme antiquite, et domine +au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit fonce que le +flot ronge en s'y brisant avec fracas[152]. Vers 1125, la communaute +avait perdu son pasteur, et avec l'agrement et peut-etre sur le desir de +Conan IV, duc de Bretagne, elle elut Abelard pour remplacer l'abbe Harve +qui venait de mourir. Des religieux lui furent deputes en France; +ils obtinrent pour lui le consentement de l'abbe et des moines de +Saint-Denis, et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignites +de l'Eglise les plus ambitionnees en ce temps-la. Abelard, alors +inquiet et menace, crut entrevoir l'asile et le port. Il accepta, et se +comparant a saint Jerome fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome, il se +resolut a fuir dans l'Occident l'inimitie de la France. + +[Note 152: _Id. ibid._ et pag. suiv.--Il n'y a plus trace de +l'ancien couvent, mais l'eglise offre des parties, comme le choeur et +les transepts, qui semblent n'avoir jamais ete alterees, et qui peuvent +bien, ainsi qu'on le dit, avoir ete baties de 1008 a 1038. Il y a meme +des murailles et des sculptures qui paraissent anterieures. Les rochers +de granit qui bordent la cote s'elevent a pic au-dessus de la mer. Ils +offrent des anfractuosites qui peuvent receler des grottes et meme des +passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent a la mer. C'est +un lieu severe et imposant. (Merimee, _Notes d'un voyage dans l'ouest +de la France_, 1836, p. 281 et suiv.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. +311.)] + +On l'appelait dans un pays barbare dont la langue meme lui etait +inconnue; mais la vie d'incertitude et de peril lui devenait +insupportable, sa force ne suffisait plus a ses epreuves; toujours aussi +imprudent et rendu plus timide, il etait pret a chercher dans les partis +extremes le repos et la securite qu'il voulait a tout prix. Il partit +donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs melancoliques, +de meditations reveuses, tout occupe des plus delicates recherches de la +pensee, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui +n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obeir. Une vie +grossiere et dereglee, le desordre, la violence, la ferocite, tels +etaient les nouveaux ennemis qu'il avait a vaincre; des les premiers +instants, il reconnut avec effroi quelle tache ingrate et chimerique il +avait acceptee. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contree, +a la faveur de l'inconduite des religieux, avait fait comme la conquete +du monastere dont il tenait presque tous les domaines; il ecrasait les +moines de ses exactions, il les forcait a payer tribut comme des juifs. +La communaute etant ainsi depouillee, ses membres recouraient pour leurs +besoins journaliers a leur abbe qui n'y pouvait suffire, et qui se +plaisait peu d'ailleurs a soudoyer leurs profusions, leurs debauches, +et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'etait donnee. De la des +plaintes continuelles, des reproches, des vols secrets, et une sorte +de complot pour compromettre ou lasser un chef trop severe, et le +contraindre de renoncer a son opiniatre desir de retablir la discipline. +Abelard, prive d'appui, de conseil, n'ayant personne qui put le seconder +ou le comprendre, vivait dans le sentiment penible d'un isolement sans +repos et d'une activite sans puissance. Au dehors, les satellites du +tyran voisin l'epiaient en le menacant; au dedans, les freres lui +dressaient mille embuches. La, sur ces rochers desoles, au bruit sourd +des flots, en presence de l'immensite sombre du ciel et de la mer, il +songeait avec une inexprimable tristesse a la vanite de toutes ses +entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il +voyait ceux qu'il etait venu chercher, et il hesitait dans le choix. + +Une melancolie profonde respire dans tout ce qu'il a ecrit, et par +la aussi il a devance son temps et se trouve en intelligence avec la +tristesse un peu plaintive du genie litteraire du notre. Des monuments +singuliers de cette disposition d'ame ont ete retrouves naguere. La +bibliotheque du Vatican a livre a l'erudition allemande des chants +elegiaques longtemps inconnus, _Odae flebiles_, ou sous le voile +transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces +poesies dont on a restitue jusqu'a la musique ne sont pas denuees +d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hebraique qu'il met +en scene, il y laisse echapper des plaintes dictees et comme animees par +ses souvenirs[153]. Par exemple, dans ce chant d'Israel sur la perte +de Samson, ne croit-on pas entendre les gemissements du prisonnier +de Saint-Medard, apres sa disgrace et sa chute? "Le plus fort des +hommes.... le bouclier d'Israel.... Dalila d'abord l'a prive de sa +chevelure, puis ses ennemis, de la lumiere. Ses forces extenuees, la vue +perdue, il est condamne a la meule; il s'epuise dans les tenebres; il +brise dans un travail d'esclave ses membres faits aux jeux de la guerre. +Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels presents? nulle grace +n'attend la trahison...." + +[Note 153: _P. Aboelardi Planctus cum notis +musicalibus.--Spicilegium Vaticanum._ Ed. Carl Greith, Frauenfeld, 1838, +p. 121-131.--Le manuscrit conserve a Rome contient six chants: Dina, +fille de Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de +Jephte; Israel pleurant Samson; le chant de David sur la mort d'Abner, +et celui sur Sauel et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe, +et elle a, dit-on, ete recrite avec la notation moderne. Cependant j'ai +eu dans les mains deux exemplaires de ce livre, et aucun ne contenait +cette musique.] + +Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussee par +ses freres pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler +Heloise? "Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai ete seduite +par les jeux de l'ennemi. Malheur a moi, miserable, qui me suis moi-meme +perdue!.... Simeon et Levi, vous avez dans la peine egale l'innocent +au coupable.... L'entrainement de l'amour sanctifie la faute.... La +jeunesse, la legerete de l'age, une raison faible encore aurait du +recevoir de ceux que l'age a muris un moindre chatiment.... Malheur a +moi, malheur a toi, miserable jeune homme[154]!...." + +[Note 154: + + Amoris impulsio + Culpae sanctificatio,.... + Levis aetas juvenilis + Minusque discreta + Ferre minus a discretis + Debuit in poena.] + +Et l'elegie vraiment poetique qu'il met dans la bouche des vierges, +amies de la fille de Jephte, n'est-elle pas le choeur des tristes +compagnes d'Heloise, entourant de larmes et de sanglots l'autel +monastique ou la victime se sacrifie[155]? + +[Note 155: + + Ad testas choreas coelibes + Ex more venite Virgines! + Ex more sint odae flebiles + Et planctus ut cantus celebres, + Incultae sint moestae facies + Plangentum et flentum similes!.... + O stupendam plus quam flendam virginem! + O quam rarum illi virum similem.... + Quid plura, quid ultra dicemus? + Quid fletus, quid planctus gerimus? + Ad finem quod tamen cepimus + Plangentes et flentes ducimus. + Collatis circa se vestibus, + In arae succensae gradibus, + Traditur ab ipsa gladius.... + Hebraeae dicite Virgines, + Insignis virginis memores, + Inclytae puellae Israel, + Hac valde virgine nobiles!] + +Comme a Saint-Denis, comme a Saint-Medard, Abelard dut a Saint-Gildas +s'abandonner a ces inspirations touchantes; et ses vers, sous la forme +pedantesque de l'hymne rimee des latinistes du moyen age, sont empreints +de cette douleur pensive, rare au moyen age, et que laisse a l'ame la +perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour. + +A ces sombres reveries, un remords venait s'ajouter. Il avait abandonne +son cher Paraclet, disperse ou laisse son troupeau a l'aventure, deserte +ses derniers amis. Sa pauvrete ne lui avait pas permis de pourvoir a la +continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait eleve. Mais un +incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de +reparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer apres +lui. + +Depuis le jour ou nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du +siecle, un nom a cesse en quelque sorte d'etre prononce dans la vie +d'Abelard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protege encore +dans l'esprit de la posterite parait absent de sa pensee, ou du moins il +est enseveli et scelle comme dans la tombe au plus profond de son coeur. +Les portes du couvent d'Argenteuil s'etaient fermees sur celle qui avait +consenti a ce supreme sacrifice, l'oubli. Cependant son caractere et son +esprit l'avaient bientot mise au premier rang; elle etait prieure, et +l'Eglise parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui, +novice a Saint-Denis dans sa jeunesse, y avait etudie les chartes du +monastere, entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil, a titre d'ancien +domaine enleve par les evenements a son abbaye. Il parait en effet +certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire III, +legue la propriete aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez +negligemment jusqu'au regne de Charlemagne. Mais ce prince jugea a +propos d'en faire don a sa fille Theodrade, et Adelaide, femme de Hugues +Capet, y avait encore reuni des religieuses. Plus de cent ans s'etaient +donc ecoules depuis que l'etablissement, devenu riche, demeurait au +pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du credit aupres du pape +Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres, entre +autres une donation fort en regle des empereurs Louis le Debonnaire +et Lothaire son fils[156], et il accusa les religieuses de quelques +desordres que par malheur il reussit a prouver[157]. Il etait devenu +severe, et apres quatre ans d'une administration fort differente, il +avait entrepris la reforme de son ordre en commencant par la sienne. Sur +ses instances, une bulle de 1127 deposseda les religieuses d'Argenteuil; +elles furent, l'annee suivante, expulsees violemment; quelques-unes +entrerent a l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois[158]; les autres, parmi +lesquelles on comptait Heloise, et probablement Agnes et Agathe, deux +nieces d'Abelard, cherchaient ca et la un asile, lorsque l'abbe de +Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de +reparer l'abandon du Paraclet. Il revint precipitamment en Champagne +(1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil a s'etablir, avec celles de +ses religieuses qui lui restaient attachees, dans l'oratoire abandonne. +En meme temps, il lui fit, ainsi qu'a ses compagnes, cession perpetuelle +et irrevocable du batiment et de tous les biens qui en dependaient. +Atton, l'eveque de Troyes, approuva cette donation, qui devait etre, +moins de deux ans apres, confirmee par le pape, et declaree inviolable +sous peine d'excommunication[159]. + +[Note 156: Ce titre existe, et il ne permet pas de douter que +Hermenric et sa femme Mummana ou Numana, les fondateurs de la maison +d'Argenteuil en 665, ne l'eussent donnee au couvent de Saint-Denis; +Louis le Debonnaire y regle qu'elle reviendra a ce couvent apres la +mort de sa soeur. Mais les Normands parurent bientot qui pillerent et +detruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet, les +moines omirent de reclamer leurs droits. (_Ab. Op._; Not. p. 1180.)] + +[Note 157: C'est Suger lui-meme qui affirme en tres-gros mots le +dereglement des religieuses d'Argenteuil, prouve par une enquete que +dirigerent le legat, eveque d'Albano, l'archeveque de Reims et les +eveques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne, _Script. +Franc._, t. IV; Suger, _De reb. a se gest._, p. 333.--_Rec. des Hist._, +t. XII; _vit. Ludovic Gross._, p. 49; _Grandes chron. de France_, XVI, +p. 180.)] + +[Note 158: Autrement dit l'abbaye de Sainte-Marie-de-Footel, ou de +Malnoue, ou _Beata Maria de Nemore_, sur les bords de la Marne, aupres +de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. (_Gall. Christ._, +t. VII, p. 586.)] + +[Note 159: Jamais les accusations dirigees contre l'abbaye +d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure; et l'on peut conclure qu'elles +etaient fort exagerees, ou ne concernaient aucunement celles des +compagnes d'Heloise qui la suivirent au Paraclet. La consideration dont +elle jouissait dans l'Eglise, est un fait universellement reconnu, et +la premiere bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur +marquee pour elle. D'Amboise a publie dix bulles, lettres ou diplomes +de differents papes, tires du cartulaire de ce couvent, et portant +concession de proprietes, droits, privileges. Elles datent toutes de +l'administration d'Heloise. Dans la premiere, elle n'est designee que +par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Trinite. Celui +d'abbesse lui est donne dans la suivante qui est de 1130. Ce n'est que +dans la troisieme que le monastere est appele le Paraclet. (_Ab. Op_., +p. 346-354.)] + +Il arriva en effet vers ce temps un evenement qui emut vivement tout le +clerge de France. Le pape Honorius etait mort au mois de fevrier 1130, +et aussitot Rome avait ete divisee entre Gregoire, cardinal-diacre de +Saint-Ange, elu des le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II, +et Pierre de Leon, qui peu de jours apres avait, dans l'eglise de +Saint-Marc, ete promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat +sous le nom d'Anaclet. + +Des desordres graves eclaterent, et malgre les efforts de la puissante +famille des Frangipani, qui lui donnerent asile dans leur chateau fort, +Innocent II se vit contraint de chercher un refuge en France, et il +debarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti. +Des nonces marcherent devant lui pour le faire reconnaitre; reuni par +ordre du roi, le concile d'Etampes, a la voix de saint Bernard, le +proclama le vrai pape; Pierre le Venerable, abbe de Cluni, annonca qu'il +le recevrait en grande pompe dans le monastere meme ou Anaclet avait +ete religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuye par la +puissance temporelle et par les deux hommes les plus considerables de +l'Eglise gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les +monasteres, dediant les eglises, consacrant les autels, confirmant les +donations pieuses, presidant les conciles ou assemblees synodales +qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des benedictions, des +reliques et des indulgences. "Ce qui fut," dit Orderic Vital, "une +immense charge pour toutes les eglises des Gaules; car il ne touchait +rien des revenus du siege apostolique[160]." + +[Note 160: "Immensam gravedinem ecclesiis Galliarum ingessit." +(_Ord. Vit. Hist. eccles._, l. XIII. _Rec. des Hist._, t. XII, p. 750.)] + +Il s'arreta quelque temps a Chartres ou l'avait recu l'eveque Geoffroi +dont la reputation etait si grande, et qui y gagna bientot le titre +de legat. La s'etaient reunis pour l'honorer plusieurs personnages +importants dans le clerge; la, Henri I, roi d'Angleterre, qui se +trouvait en Normandie, etait venu, amene par saint Bernard, le +reconnaitre et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait +de partir pour Liege, ou il comptait voir l'empereur Lothaire et +s'assurer de son adhesion. Il se dirigea donc sur Etampes et voulut +sejourner a Morigni, monastere de l'ordre de Saint-Benoit, fonde pres de +cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du XIe siecle, par +Anseau, fils d'Arembert, et protege par le roi et par son pere Philippe +I. Il demeura deux jours dans cette maison, et a la priere de l'abbe, +il daigna consacrer le maitre-autel de son eglise, sous l'invocation de +saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131[161]. +Cette ceremonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y +assistaient; c'etait d'abord le pape, entoure de son sacre college, +c'est-a-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait +les eveques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la +cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le metropolitain +du lieu, Henri dit le Sanglier, archeveque de Sens, remplissait aupres +du pape l'office de chapelain, et ce fut l'eveque de Chartres qui +prononca le sermon. Les moines qui ont soigneusement ecrit la chronique +du monastere de Morigni n'ont pas manque de celebrer ce jour memorable, +et de nommer les abbes dont la presence en relevait encore la splendeur; +c'etaient Thomas Tressent, abbe de Morigni, Adinulfe, abbe de Feversham, +Serlon, abbe de Saint-Lucien de Beauvais, l'abbe Girard, _homme lettre +et religieux_; c'etaient surtout "Bernard, abbe de Clairvaux, qui etait +alors le predicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et +Pierre Abelard, abbe de Saint-Gildas, lui aussi homme religieux, et le +plus eminent recteur des ecoles ou affluaient les hommes lettres de +presque toute la latinite[162]." + +[Note 161: La date est donnee par la chronique du monastere de +Morigni: "Anno incarnati Verbi MCXXX, XIII kal. februarii." (_Ex Chron. +mauriniac, Rec. des Hist._, t. XII, p. 80.)] + +[Note 162: _Ex Chron. maur., ibid._--Voyez aussi dans le meme +volume, p. 59 et 60; Suger, _De vit. Ludov. Gross._; le t. XII de la +_Gall. Christ._, p. 45; l'_Histoire de saint Bernard_, par Neander, l. +II; et l'_Histoire litteraire de la France_, t. XII, p. 218-220.] + +Abelard vit donc a cette epoque le chef de la chretiente; il forma des +relations directes avec des membres du sacre college; il figura, avec +saint Bernard, parmi les plus illustres representants de l'Eglise +gallicane. Sans doute l'interet de son etablissement du Paraclet n'etait +pas etranger a son voyage. Il venait solliciter pour cette institution +naissante l'autorisation et la benediction du successeur de saint +Pierre; et, en effet, la meme annee, le 28 novembre, nous voyons que, +pendant le sejour qu'a son retour de Liege Innocent II fit a Auxerre, il +delivra a ses bien-aimees filles en Jesus-Christ, Heloise, prieure, et +autres soeurs de l'oratoire de la Sainte-Trinite, un diplome qui leur +assurait la propriete entiere et sacree de tous les biens qu'elles +possedaient et de tous ceux que leur pourrait conceder la liberalite des +rois ou des princes, avec peine de decheance et de privation du corps et +du sang de Notre-Seigneur Jesus-Christ contre quiconque oserait attenter +dans l'avenir a leurs droits ou possessions. + +Ainsi fut fonde le celebre institut du Paraclet, dont Heloise, a +vingt-neuf ans, fut la premiere abbesse. Du moins le devint-elle de +fait; car bien qu'elle ne recoive que le titre de prieure, dans la bulle +du pape, elle n'avait point de superieure; une seconde bulle, datee de +1136, la designe sous le nom d'abbesse; une troisieme appelle du nom +de monastere du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinite[163]; le +saint-siege, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette +invocation au divin Consolateur dont le prejuge avait fait un crime a la +reconnaissante piete d'Abelard. + +[Note 163: _Ab. Op., literae seu diplom._, p. 346-348.] + +Dans les premiers temps, l'abbesse et ses soeurs menerent une vie de +privations; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les +secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent a +leur aide; les dons des fideles accrurent leurs ressources, et au bout +de quelque temps l'etablissement prospera. + +Cette creation fut pour Abelard, au milieu de tant d'afflictions, une +consolation inesperee, et plus que jamais il rendit graces au Paraclet. +Une fois enfin, il n'avait point fait de mal a ce qu'il aimait. + +Quand revit-il Heloise? la revit-il a cette epoque de sa vie? rien ne +l'atteste. Peut-etre meme a son silence est-il permis de croire que tous +ces arrangements se conclurent sans que les deux epoux fussent un moment +reunis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous a citer les paroles calmes et +douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes recits, le +tableau de cette heureuse fondation. + +"Et, Dieu le sait, elles se sont, dans une annee, plus enrichies, je +pense, en biens terrestres que je ne l'aurais fait en cent ans, si +j'avais continue d'habiter au Paraclet; car, si leur sexe est plus +faible, la pauvrete des femmes est plus touchante, et plus facilement +elle emeut les coeurs, et leur vertu est plus agreable a Dieu et aux +hommes. Puis, le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible grace +a cette femme, ma soeur[164], qui etait a leur tete, que les eveques +l'aimaient comme leur fille, les abbes comme leur soeur, les laiques +comme une mere; et tous egalement ils admiraient sa piete, sa prudence, +et en toute chose une incomparable douceur de patience. Plus il etait +rare qu'elle se laissat voir, toujours enfermee dans sa chambre pour s'y +livrer avec plus de purete a la meditation sainte et a la priere, plus +on venait du dehors avec ardeur implorer sa presence et les conseils +d'un entretien tout spirituel." + +[Note 164: "Illi sorori nostrae." (_Ab. Op._, ep. I, p. 34.)] + +Abelard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses +indociles sujets. Il vivait la, toujours livre a des soins penibles, +mais ayant du moins une pensee douce. Cependant, comme les commencements +du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent a souffrir +de leur denument, les voisins de ce couvent blamaient son absence; on +lui reprochait de delaisser un etablissement qu'il n'avait pourtant, +ce semble, aucun moyen de secourir. I1 y fit donc plusieurs voyages et +porta a ses soeurs ses conseils et son appui. Il precha devant elles +et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et +temporels. Il parait qu'il avait hesite quelque temps; une sorte +d'effroi le tenait eloigne de ces pieuses femmes et de ce lieu ou +retournait si souvent sa pensee. Mais leur interet et la reflexion le +deciderent; il cessa de leur refuser sa presence, et comme il etait +alors plus que jamais tourmente par ses moines, il se crea ainsi, +au sein de l'orage, _un port tranquille ou il pouvait quelque peu +respirer_. Cependant on a des preuves qu'il voyait a peine Heloise et +qu'il lui parlait peu[165]. Elle-meme s'en plaindra bientot. + +[Note 165: _Id. ibid._, p. 38, et op. II, p. 40.] + +Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux +soupcons. La malignite y vit je ne sais quel reste d'une passion mal +eteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle +qu'il avait trop aimee. Et je doute que l'on dit vrai; il semble au +contraire que son ame endurcie et glacee n'avait plus de sensibilite que +pour la douleur. + +Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses pensees, on +peut dans la reserve de son langage, dans la bienveillance froide et +genee de sa conduite et de ses expressions, reconnaitre une sorte de +parti pris, et deviner les combats que se livraient dans son ame les +cuisants regrets, la honte amere, le respect de soi-meme, de la religion +et du passe, peut-etre la crainte vague de la faiblesse de son coeur. +Mais tous ces sentiments comprimes, il les reporte dans la sollicitude +attentive et delicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer +pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations +evangeliques, des regles monacales, des lettres de spiritualite, tout +ce que dicte la piete et l'erudition; mais il regne dans tout cela une +sympathie si tendre, quoique si contenue, une preoccupation si evidente +et si vive de tous les interets confies a sa foi, et en meme temps, des +qu'il s'agit de verites generales et de philosophie religieuse, une +confiance si absolue et un besoin si intime d'etre entendu et compris, +qu'on ne peut sans un melange d'etonnement, de respect et de pitie, +assister a cette etrange et derniere transformation de l'amour. + +Mais le XIIe siecle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps +peut-etre, dans les circonstances bizarres de ces deux destinees, la +malignite humaine aurait trouve quelque pature. Abelard se montre +vivement sensible a ces calomnies imprevues. Il en souffre, car +desormais il souffre de tout. Il descend a s'en justifier, il descend +a une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'elevant a des +considerations generales, il demande si l'on veut renouveler contre lui +les infames accusations qui poursuivaient saint Jerome dans le cercle de +pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son genie. Sera-t-il +reduit a dire comme lui: "Avant que je connusse la maison de cette Paule +si sainte, toute la ville retentissait du bruit de mes etudes; j'etais, +au jugement de presque tous, declare digne du souverain pontificat.... +Mais je sais que la mauvaise comme la bonne reputation conduit au chemin +du ciel[166]." + +[Note 166: _Ab. Op._, ep. I, p. 85.--Sanc. Hieron. _Op._, I. IV, +pars II, ep. XXVIII, _ad Asellam._] + +Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les +actions les plus simples, il rencontrait de nouveaux tourments dans sa +laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillite, c'est sa vie +qui etait en peril. S'il s'eloignait du couvent, il avait a craindre la +violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son +titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne +croyait pas pouvoir voyager en surete; il etait expose aux plus noirs +complots. Du moins soupconna-t-il plus d'une tentative homicide dirigee +contre lui, jusque-la qu'il eut a prendre des precautions pour celebrer +la messe, et crut un jour qu'un poison avait ete verse dans le calice. +Une fois qu'il etait venu a Nantes aupres du comte, alors malade, il +logeait chez un de ses freres qui habitait cette ville, peut-etre Raoul, +peut-etre le chanoine Porcaire[167]. On essaya par les mains d'un valet +de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'etait abstenu +d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mange, mourut, et +le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Apres de telles +tentatives, il dut songer a sa surete; il quitta la maison conventuelle, +et se retira dans quelques cellules isolees avec le peu de freres qui +lui etaient attaches. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un nouveau +guet-apens, et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier, +il craignait qu'on n'apostat a prix d'argent des voleurs pour se defaire +de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de +cheval; il dit meme qu'il se brisa la nuque, et cette fracture quelle +qu'elle fut porta une atteinte profonde a sa sante deja trop eprouvee et +a ses forces declinantes: il avait alors plus de cinquante ans. + +[Note 167: Le comte de Nantes etait depuis longtemps reuni au duche +de Bretagne, et le titre de comte de Nantes etait, surtout dans cette +partie de ses Etats, donne de preference au duc. Le Necrologe du +Paraclet donne a Abelard un frere nomme Raoul, et l'on voit dans un +cartulaire de Buze, qu'en 1150 il y avait un chanoine de la cathedrale +de Nantes qui se nommait Porcaire (_Porcarius_) et qui ayant un neveu +nomme Astralabe, pouvait aussi etre un frere d'Abelard. Enfin sa +Dialectique est dediee a son frere Dagobert ou a frere Dagobert. (_Ab. +Op._, Not., p. 1142.--_Mem. pour servir a l'Histoire de Bretagne_, par +D. Morice, t. 1, p. 587.--Ouvr. ined. _Dial._, p. 229.)] + +Il lui restait une derniere arme contre ces revoltes opiniatres, contre +ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la prononca enfin. Ceux des +moines qu'il redoutait le plus s'engagerent par la foi dans l'Evangile +et par le sacrement a quitter tout a fait l'abbaye et a ne plus +l'inquieter desormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment +enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un +legat specialement envoye, en presence du comte et des eveques, on les +forcat de renouveler le serment viole et de prendre quelques autres +engagements. + +L'ordre ne fut pas retabli apres l'expulsion des plus mutins; Abelard +rentra dans la maison; il voulut reprendre l'administration, il se livra +aux moines qui etaient restes et qu'il suspectait le moins; il les +trouva pires encore que ceux dont il etait delivre. Au lieu du poison, +on parlait de l'egorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on, par +un passage souterrain, il s'echappa sous la conduite d'un seigneur de la +contree[168]. + +[Note 168: Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire: "Cujusdam +proceris terrae conductu vix evasi." (P. 39.) Gervaise et Niceron +entendent qu'Abelard se sauva par un egout, _conductu terrae_. Soit que +cette version ait prevalu de tout temps, soit qu'elle eut ete elle-meme +inspiree par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans +les anciens jardins de Saint-Gildas-de-Rhuys, le soupirail par ou l'on +dit qu'il s'evada pour gagner une embarcation qui l'attendait au bas de +la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont +de construction moderne. (_Vie d'Ab._, t. II, p. 14 et _Mem. pour servir +a l'Hist._, etc., t. IV, p. 11.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. 312.)] + +C'est retire dans un asile ou cependant il ne se jugeait pas encore en +surete, ou, se soumettant a mille precautions, il croyait voir le glaive +toujours pret a le frapper, qu'il fit un retour sur le passe de son +orageuse vie et qu'il ecrivit pour un ami malheureux[169] cette lettre +fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamites, _Historia +calamitatum_. Ce sont les memoires de sa vie, ouvrage singulier pour +le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et +celles de J.-J. Rousseau. + +[Note 169: Je suis porte a croire que cet ami est un personnage +imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appele +Philinte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction +des Lettres, et _Abail. et Hel._, par Turlot, p. 3.) Un anonyme a +aussi publie comme une traduction fidele une imitation tres-libre de +l'_Historia calamitatum_ ou il interpelle, sous le nom de Philinte, le +correspondant d'Abelard, et donne a Heloise une servante intrigante, +_une brune_, qu'il appelle _Agathon_. (_Hist. des infortunes d'Abailard. +Lettres d'Abailard a Philinte_, in-12 de 48 pages, Amsterd. 1698.)] + +Cet ouvrage appartient a ce qu'on a de nos jours nomme la litterature +intime, a celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par la +il est singulierement original. Je ne crois pas qu'on trouvat sans peine +dans le meme temps un ecrit dont l'auteur se proposat uniquement de +raconter les aventures de son esprit et les emotions de son coeur. Une +autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces epoques ou +l'intelligence, sans cesse repliee sur elle-meme, analytique et reveuse +a la fois, developpe cette personnalite expansive et savante qui fait +de l'ame tout un monde. Je regarde, en effet, cette premiere lettre +d'Abelard comme une composition litteraire. La forme d'une narration +destinee a raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de +douleurs plus grandes me parait un cadre artificiel que l'auteur donne +au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la +celebre lettre ou Sulpicius console Ciceron de la perte de sa fille +par la peinture des calamites de tant de cites en ruines et d'empires +detruits. Mais Abelard offrant pour consolation a l'infortune l'image de +ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'etat de +son ame est desespere; rien n'est plus triste que son recit, et c'est +une lecture poignante. L'effet nait du fond du sujet, car la forme n'est +pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais +l'ouvrage manque a la fois d'eloquence et de naturel. Le style, etudie +sans elegance, orne sans grace, a quelque froideur dans sa subtilite +spirituelle, dans son erudite redondance. Abelard discute toujours; il +demontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les +emotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les +pensees, et des qu'on ecrivait, il fallait tout justifier. Mais il +raconte des aventures reelles et tragiques, il ouvre son ame tout en +dissertant sur ce qu'elle eprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous +met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents +mecomptes, d'humiliations si dechirantes, il vous fait assister de si +pres aux douleurs et aux faiblesses d'un homme superieur, qu'il n'est +pas de roman plus penible a lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne +vous saurait etre donne de la misere des plus belles choses de ce monde, +le genie, la science, la gloire, l'amour. + +L'_Historia calamitatum_ marque une grande epoque dans la vie d'Abelard. +D'abord c'est a dater de cette epitre que les details biographiques +commencent a nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et +diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres +d'Heloise. Jusque-la, il ne reste rien d'elle; on ne la connait que par +son amant; maintenant elle va parler elle-meme. Nous entrerons dans un +recit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin +de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Abelard resta longtemps +chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son +dernier asile en Bretagne. Il y ecrivit sa grande epitre; ses lettres +posterieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu, +soit dans un autre de la meme contree, avant de rompre tout lien avec +les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison +qu'il redigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses +ouvrages. Plusieurs des ecrits composes pour le Paraclet doivent +etre venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la +quitta[170]. Il est evident que, malgre tant de cruels degouts, il +repugnait a renoncer, au moins par le fait, a son abbaye. Le devoir et +un juste orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement dedaigne +la dignite dont l'election l'avait revetu; c'etait alors un rang +tres-eleve que celui de chef et de gouverneur d'une importante +communaute. C'etait une position forte dans l'Eglise, et tant qu'il la +conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'etait de plus une +fortune, et hors de la je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit +lui-meme avec naivete, a la fin de sa grande lettre: "J'eprouve bien +aujourd'hui quelle est la felicite qui suit les puissances de la terre, +moi de pauvre moine eleve au rang d'abbe, et devenu d'autant plus +malheureux que je suis devenu plus riche. Que mon exemple, s'il en est +qui desirent de tels biens, serve de frein a l'ambition[171]." + +[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en +1134. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 755.)] + +[Note 171: _Ab. Op._, ep. I, p. 40.] + +Cependant il se decida enfin a s'eloigner pour jamais de Saint-Gildas. +Peut-etre les moines ne voulaient-ils que son depart, et les attentats +dont il se crut au moment d'etre victime ne furent-ils, pour la plupart, +que des menaces destinees a l'intimider. On ne cherchait qu'a lui rendre +sa position insupportable et a se delivrer d'un censeur incommode. Des +moines rudes et debauches, habitues a exploiter au profit de leurs vices +l'impunite de leur profession, ne pouvaient regarder que comme une gene +la presence du plus bel esprit de son epoque, et peut-etre en tracant le +cynique tableau de l'interieur de Saint-Gildas, Abelard s'est-il laisse +aller aux exagerations d'une imagination delicate et craintive. Sa +delivrance dut etre facile; on a vu qu'il avait des amis dans la +noblesse de la province; il etait bien accueilli par le comte de Nantes; +enfin, il n'etait pas sans credit a la cour de Rome. Ainsi qu'il avait +ete autorise a garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye +de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastere, +abbe de Saint-Gildas[172]. + +[Note 172: Il en conserva effectivement le rang et le titre. Le fait +est atteste par la chronique du monastere. L'extrait qu'en ont publie +les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte a l'annee +1141: "Pierre Abelard, abbe de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination +de l'abbe Guillaume." (T. XII, _ex Chronic. Ruyens. Coenob._, p. 504.)] + +Quoi qu'il en soit, il etait encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque +par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses malheurs a l'abbesse du +Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait ecrite, qu'elle la +lut avec ferveur, cette _lettre pleine de fiel et d'absinthe, qui lui +retracait la miserable histoire de leur commune conversion_. A cette +lecture, saisie d'une emotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit +un silence de bien des annees et ecrivit a son ancien epoux. C'est la +premiere de ses lettres[173]. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais. + +[Note 173: _Ab. Op._, ep. 11, p. 41-48.] + +D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec reserve, +combien ce recit l'a touchee, combien elle deplore ses peines, combien +tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de +lui adresser quelques plaintes. Des qu'il ecrit avec tant d'epanchement, +pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la +congregation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour +lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations, +d'exhortations, de conseils? Ne s'interesse-t-il plus a l'institut +qu'il a fonde? ne leur donnera-il plus ces directions qui leur sont +si necessaires? a-t-il oublie les commencements si fragiles de leur +conversion, et ne lui souvient-il pas des doctes traites que les saints +Peres ont composes pour les femmes consacrees a Dieu? Tant d'oubli +serait d'autant plus etrange qu'il avait a s'acquitter d'une dette; "car +enfin tu m'appartiens par un lien sacre, et le monde sait que je t'ai +toujours aime d'un amour immodere[174]." + +Et alors cette malheureuse ouvre son coeur gonfle de tendresse et +d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son +devouement; elle insiste, avec un peu de ressentiment, sur les deux +sacrifices de sa vie, son mariage et son entree au couvent. Elle l'a +epouse pour lui obeir; pour lui obeir, elle s'est donnee a Dieu. Il +fallait qu'en toute chose on vit qu'il etait le maitre unique de son +coeur comme de sa personne[175], car c'est lui seul en lui qu'elle a +aime. Etre aimee de lui, c'etait son orgueil; le nom de sa maitresse, +c'etait sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envie? Quelle femme, quelle +vierge ne brulait pas a sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point +porte envie a ses plaisirs[176]? Mais aussi comme il avait ce qui eut +seduit toute femme! quel etait le charme de sa parole et la douceur de +ses chansons! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par +tous les pays allaient celebrer leur amour, dont la douce melodie devait +laisser un souvenir de leur nom dans la memoire de la foule ignorante, +c'etait la ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi +comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous les dons du corps +et de l'ame, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales +d'Heloise, qui, la voyant privee de tant de delices, ne compatirait +maintenant a son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait +pas pitie d'elle aujourd'hui? "J'ai ete bien coupable.... Non, tu le +sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte, +mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pese pas ce qui a +ete fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours ete +mon coeur pour toi, tu peux en juger seul, toi qui l'as eprouve; je +soumets tout a ton jugement; je souscris en tout a ton temoignage[177]." + +[Note 174: "Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te +amplius nuptialis foedere sacramenti constat esse adstrictum, et eo te +magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato amore +complexa sum. (Ibid., p. 44.)] + +[Note 175: "Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem +ostenderem." (Ibid., p. 46.)] + +[Note 176: "Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si +non indigneris, concubinae vel scorti.... Dignius videretur tua dici +meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non +concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel +praepotens femina gaudiis meis non invidebat?" (_Ibid._, p. 45, 46.)] + +[Note 177: "Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret +immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tui feminae suspirabant.... +Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam? +Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati +calamitas mea non compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti, +sum innocens. Non enim rei effectus, etc." (_Ibid._) + +Ce que dit ici Heloise sur l'intention qui seule fait la faute est un +point de doctrine qu'elle devait a son amant, et qu'il a developpe +dans ses ouvrages de theologie, peut-etre avec une exageration que les +modernes n'ont pas surpassee. Voyez le Commentaire sur l'epitre aux +Romains (p. 625); les Problemes (p. 426); l'Ethique, _passim_, et le +troisieme livre de cet ouvrage.] + +Et pourtant, continue-t-elle, il la neglige et l'oublie au point que +depuis le jour de sa conversion, present, elle ne peut jouir de son +entretien; absent, elle n'est point consolee par ses lettres. C'est +donc vrai, ce que tout le monde soupconne; il n'a aime en elle que le +plaisir, et tout s'est evanoui avec les desirs qui ne sont plus. Elle +n'est pas seule a le penser, c'est une conjecture publique. Plut a Dieu +qu'elle put lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A +defaut de sa presence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chere +et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile? +Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchainee a la vie du +cloitre. Elle l'y a precede, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce +qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourne la +tete. Si ce devouement n'a rien merite de lui, a quoi est-il bon? Le +sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de recompense a esperer, +puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui; +mais Abelard, il eut couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y +aurait suivi ou devance. "Car mon ame n'etait pas avec moi, mais avec +toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part +au monde[178]." + +[Note 178: "Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus +adhoc amore nihil me constat egisse.... Ad vulcania loca te properantem +praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non enim mecum +animus meus, sed tecum erat; sed et nunc maxime, si tecum non est, +nusquam est. (Ep. u, p. 47.)] + +Elle conclut en le priant par grace de lui ecrire, elle a besoin d'une +lettre qui lui rende quelque force, afin de vaquer plus librement aux +devoirs du service divin. Autrefois, pour l'entrainer a des voluptes +temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses +vers, le nom de son Heloise dans la bouche de tous. "Toutes les places +publiques, toutes les maisons le repetaient. Combien tu ferais mieux de +m'appeler maintenant a Dieu, comme alors a la passion[179]!" Et elle +finit ainsi cette etrange et incomparable lettre. + +[Note 179: _Ab. Op._, ep. II, p. 48.] + +Abelard repond comme un _frere spirituel a sa bien-aimee soeur en +Jesus-Christ_[180]. Il s'excuse d'un long silence par la confiance +absolue qu'il a dans sa sagesse, sa piete, sa science. Il n'a pas cru +qu'elle eut besoin d'etre exhortee ou consolee, elle a qui Dieu a +departi tous les dons de sa grace. Ce qui eut ete superflu, quand elle +n'etait que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle +est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des +instructions, quand il connaitra mieux ce qu'elle desire, il s'empresse +du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant a la situation funeste +ou lui-meme il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles, +de prier pour lui. Ses maux et ses perils ne lui ont jamais rendu plus +necessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'etablir avec +exemples et citations l'efficacite des prieres. Mais ce sont surtout les +siennes, celles d'une femme dont la saintete est, il n'en doute pas, si +puissante aupres de Dieu, qu'il reclame avec instance. Cela est juste; +car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et +l'Ecclesiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apotre dit que _le +mari infidele est sanctifie par la femme fidele_; et, en France, qui a +sauve Clovis? ce ne sont pas les predications des saints, ce sont les +prieres de Clotilde[181]. + +[Note 180: "Dilectissime sorori suae in Christo frater ejus in +ipso." (Id., ep. III, p. 49.)] + +[Note 181: 1 Cor. VII, 14; _Ab. Op._, ep. III, p. 52.] + +Au Paraclet, l'usage etait, elle le sait, que lorsqu'il etait present, +la communaute, en terminant les heures canoniales, dit une oraison a +l'intention de son fondateur, et qu'apres avoir chante le verset et le +repons du jour, on ajoutat les prieres et la collecte suivante: + +"REPONS. Ne m'abandonnez pas et ne vous eloignez pas de moi, Seigneur. + +"VERSET. Soyez toujours attentif a me secourir, Seigneur. + +"PRIERE. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui espere en vous. Seigneur, +entendez ma priere et que mes cris aillent jusqu'a vous[182]. + +[Note 182: Toutes ces prieres sont tirees des psaumes XXXVII, LXXXV +et CI.] + +"ORAISON. Dieu qui avez daigne reunir en votre nom, par la main de votre +serviteur, vos petites servantes, nous vous supplions de lui accorder +ainsi qu'a nous le don de perseverer dans votre volonte. Par notre +Seigneur, etc." + +A ces prieres, Abelard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont +il envoie le texte, et qui, composees dans la meme forme, sont plus +instantes, plus precises, et se rapportent mieux a sa violente +situation[183]. Il termine par un voeu qui devait etre accompli. Si +ses ennemis reussissent et lui otent la vie, il desire que son corps, +ailleurs inhume ou delaisse, soit transporte dans le cimetiere du +Paraclet, afin que ses filles ou plutot ses soeurs, en voyant son +tombeau, adressent pour lui plus de prieres a Dieu; car il ne sait pas, +pour une ame gemissante de l'erreur de ses peches, un lieu plus sur et +plus salutaire que le temple voue au divin Consolateur. + +[Note 183: Voici l'oraison: "Deus qui por servum tuum ancillulas +tuas in nomino tuo dignatus es aggregare, te quoesumus ut cum ab omni +adversitate protegas et ancillis tuis incolumem roddas. Per Dominum, +etc." (_Ab. Op._, ep. III, p. 53)] + +Telle est la lettre qu'Abelard, alors rempli de piete et de tristesse, +envoie pour consolation a celle qui lui _fut chere dans le siecle_ et +qui lui est maintenant _tres-chere en Jesus-Christ_[184]. On voit +qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire +officiels de sa position, et que, par un effort reflechi, il s'eleve ou +se reduit a la mission austere et tendre d'un guide mystique et d'un +frere en esprit et en verite. Tout ce qui dut alors se passer dans son +ame, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous +ne devinons qu'a demi. + +[Note 184: _Id. ib_., p. 40.] + +La controverse etait, a cette epoque, la forme naturelle de l'esprit +humain. Les lettres d'Abelard et d'Heloise sont tour a tour des +theses et des refutations, et elle argumente en lui repondant. Nous +n'analyserons pas cette reponse ou la discussion prend place a cote des +aveux emportes de la passion. Nous ne montrerons pas Heloise repoussant +presque comme une parole trop dure le voeu supreme d'Abelard qui osait +parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prieres le +jour ou _les malheureuses ne sauront plus que pleurer_[185]; puis, +entreprenant d'etablir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des +femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal a ceux qui les ont +aimees, et que l'Ecriture en maint passage leur est defavorable; nous ne +la montrerons pas se citant alors en exemple, et se complaisant dans la +peinture des faiblesses de son ame. Tout le monde doit lire ces pages +uniques ou elle qualifie ses fautes dans le langage severe de la +religion, et confesse sans remords que le remords lui est inconnu; ou, +dechirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses desirs +les moins exprimables, elle semble prendre a coeur de repudier tous les +merites que se plaisait a louer en elle Abelard, afin qu'il n'y trouve +plus que l'immortel amour que lui-meme alluma. Comment rendre, en effet, +l'aveu des pensees ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la +solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent +a l'autel, et la charment plus encore qu'elles ne l'obsedent au bruit +des chants d'eglise? Tout cela est si serieux et si vrai que, lorsque +Heloise parle elle-meme, on oublie l'impurete des paroles. Traduites +et repetees, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la +verite qui les excuse. Ne citons que quelques mots qui revelent avec une +rude ingenuite ce que cette ame si ferme pensait d'elle-meme. + +[Note 185: "Flere tunc miseris tantum vocabit, non orare licebit." +(_Ab. Op._, ep. IV, p. 55.)] + +"Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible. +Ils me disent chaste, ceux qui n'ont pas decouvert que je suis +hypocrite. Ils confondent la purete de la chair avec la vertu, quoique +la vertu soit de l'ame et non du corps. J'ai quelque merite parmi les +hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les coeurs, et +il voit ce qui est cache. On me tient pour religieuse, dans ce temps ou +ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, ou +les plus grandes louanges sont assurees a celui qui ne blesse pas le +jugement des hommes. Et peut-etre est-il louable et dans une certaine +mesure agreable a Dieu de ne point scandaliser l'Eglise par l'exemple +des oeuvres exterieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention; on +evite ainsi d'exciter les infideles a blasphemer le nom du Seigneur, +et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre ou l'on a fait +profession. C'est aussi un certain don de la grace divine, sinon de +faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier +pas, si le second ne le suit, selon qu'il est ecrit: _Eloigne-toi du mal +et fais le bien?_ (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et l'autre precepte +est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans +toutes les situations de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de +t'offenser que d'offenser Dieu; c'est a toi que je desire plaire plutot +qu'a lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre +cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mene, +si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune +remuneration dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a trompe +comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hypocrisie pour de la religion, +et voila comme en te recommandant a mes prieres, tu me demandes ce que +j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de presumer ainsi de moi, et +ne renonce pas a m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas guerie et ne +me retire point le bienfait du remede; ne me crois pas riche et n'hesite +pas a secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis +tomber avant que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante. + +"Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et +impenetrable. Qui le connaitra? L'homme a des voies qui paraissent +droites, et finalement elles conduisent a la mort. Aussi est-il +temeraire de le juger; l'examen n'en est reserve qu'a Dieu; c'est ainsi +qu'il est ecrit: _Tu ne loueras pas l'homme durant la vie_[186]. Et +surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins +louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses +qu'elles me sont plus douces; et j'en suis d'autant plus captivee et +charmee que je mets mon etude a te plaire en toutes choses. Crains pour +moi, je t'en conjure, au lieu d'etre sur de moi, et que ta sollicitude +me vienne toujours en aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre, +aujourd'hui que tu ne calmes plus les desirs de mon ame[187]. Ne me dis +donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots +de l'apotre: _La vertu s'acheve dans la faiblesse.... Celui-la seul sera +couronne qui aura regulierement combattu_[188]. Je ne cherche pas la +couronne de la victoire; il me suffit d'echapper au peril. Il est plus +sur de l'eviter que d'engager le combat. Dans quelque coin du ciel que +Dieu me relegue, il fera bien assez pour moi." + +[Note 186: _Eccl_., XI, 30. Il y a dans le texte sacre: _Ne loue pas +un homme avant sa mort._] + +[Note 187: "Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum +incontinentiae meae superest in te remedium. (_Ab. Op_., ep. IV, p. +61.)] + +[Note 188: II Cor. XII, D.--II Timoth. II, 5.] + +Abelard accueillit cette lettre comme une confession pour y repondre par +une homelie[189]. Il en traita tous les points avec methode, et trouva +dans toutes les plaintes d'une infortunee le motif ou le pretexte d'un +sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Heloise qu'une preuve +d'humilite, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu +cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatee de Virgile qui fuit +et cherche en fuyant ce qu'elle semble eviter. A la peinture de leurs +malheurs passes et de ses cruels regrets, il repond comme un confesseur +que ces maux sont un chatiment merite, une lecon utile, une expiation +necessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs peches, afin de la +bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc +tres-instamment de deposer toute cette amertume dont il la croyait +delivree, et surtout de ne plus deplorer les circonstances de leur +commune conversion, dont elle devrait plutot remercier le ciel. Il +la conjure, puisqu'elle tient tant a lui plaire, de lui epargner le +tourment qu'elle lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de +ne pas se separer de lui. "Viens a moi, et sois ma compagne inseparable +dans l'action de graces, toi qui as participe a la faute et au bienfait. +Car Dieu n'a pas non plus oublie ton salut, que dis-je? il s'est surtout +souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte marquee comme a lui +par un nom prophetique, en t'appelant Heloise de son propre nom qui est +Heloim[190]. C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa bonte nous sauver +tous deux, lorsque le demon s'efforcait de nous perdre, en ne frappant +qu'un de nous. Car peu de temps avant que le malheur arrivat, il nous +avait lies l'un a l'autre par l'indissoluble loi du sacrement du +mariage, et tandis que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que de +te garder a jamais, deja il preparait tout pour que cet evenement nous +ramenat a lui. Car si tu ne m'avais ete unie par le mariage, lorsque +j'ai quitte le siecle, les prieres de tes parents ou les desirs de +la chair t'auraient enchainee au siecle. Vois donc combien Dieu +s'inquietait de nous, comme s'il nous reservait a quelque grand +emploi, et qu'il vit avec indignation ou avec regret que cette science +litteraire, ces talents qu'il nous avait remis a tous deux, ne fussent +point depenses pour l'honneur de son nom[191]; ou comme s'il eut craint +pour son serviteur plein d'incontinence, parce qu'il est ecrit que les +femmes font apostasier les sages memes: temoin Salomon le plus sage des +hommes. + +[Note 189: Id., ep. V, p. 62 et suiv.] + +[Note 190: Abelard explique et decompose lui-meme ce nom du +Seigneur dans son Commentaire sur la Genese. En lisant ce passage dans +l'Hexameron ou le nom d'Heloim revient plusieurs fois sous sa plume, il +est impossible de ne pas penser qu'a quelque epoque qu'il l'ait ecrit, +fut-ce dans les jourfs d'austere retraite a Cluni, par une puissante +liaison d'idees, le nom cheri devait lui revenir avec des souvenirs bien +differents des preoccupations de l'exegese et de la theologie. (_Expos. +in Hexam. Thes. nov. anecd_., 1. V, p. 1371.)] + +[Note 191: Le mot _talent_ est toujours pris par Abelard +metaphoriquement dans le sens de la parabole du pere de famille. (Matt., +XXV, 15, etc.)] + +"Combien au contraire le talent de ta sagesse rapporte tous les jours +d'usures au Seigneur! Deja tu lui as donne un troupeau de filles +spirituelles, tandis que je demeure sterile et que je travaille +inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! quelle perte detestable, +quel deplorable malheur, si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures +des voluptes de la chair, tu donnais douloureusement le jour a quelques +enfants du monde, au lieu de cette famille nombreuse que tu enfantes +avec joie pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, toi qui +surpasses les hommes, et qui as change la malediction d'Eve en +benediction de Marie! Oh! qu'il serait indecent que ces mains sacrees +qui tournent aujourd'hui les pages des livres divins, fussent reduites a +servir a des soins grossiers! Dieu a daigne nous arracher aux souillures +contagieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirer a lui par cette +force dont il frappa saint Paul pour le convertir, et peut-etre a-t-il +voulu, par notre exemple, preserver d'une orgueilleuse presomption les +autres personnes habiles dans les lettres[192]." + +[Note 192: "Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque +literarium peritos ab hac deterrere praesumptione. (_ Ab. Op_., ep, v, +p. 72-73.)] + +Puis, par un mouvement dont la vehemence eloquente tranche avec sa +maniere un peu didactique, Abelard l'engage a surmonter ses douleurs en +lui presentant le tableau des souffrances de Jesus-Christ, exhortation +presque inevitable dans la bouche du predicateur chretien, mais qui sera +eternellement emouvante et pathetique. + +"Ma soeur," ajoute-t-il, "c'est ton epoux veritable que cet epoux de +toute l'Eglise: garde-le devant tes yeux, porte-le dans ton coeur.... +C'est lui qui de toi ne veut que toi-meme. Il est ton veritable ami, +celui qui ne desirait que toi et non ce qui etait a toi. Il est ton +veritable ami celui qui disait en mourant pour toi: _Personne n'a pour +ses amis une plus grande affection que celui qui donne sa vie pour eux_, +(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, veritablement, et non pas moi. Mon +amour, qui nous enveloppait tous deux dans le peche, etait de la +concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes desirs +miserables, et c'etait la tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert +pour toi, et c'est peut-etre vrai; mais j'ai plutot souffert par toi, +et encore malgre moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par +contrainte et par force, non pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui +seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa +passion guerit toute langueur, ecarte toute passion. Que pour lui donc, +je t'en prie, et non pour moi, soit tout ton devouement, toute ta +compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquite si cruelle +commise sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de +l'equite sur moi, ou plutot, je te l'ai dit, une grace supreme pour tous +deux.... Pleure ton reparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a +rachetee, et non celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non +un esclave vivant, ou plutot qui vient enfin d'etre vraiment delivre de +la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompee a Cornelie +gemissante ne te soit honteusement applique: _Pompee survit aux +combats, mais sa fortune a peri, et tu pleures; c'est donc la ce que tu +aimais_[193]. Pense a cela, je t'en supplie, et rougis, a moins que +tu ne veuilles defendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur, +accepte patiemment ce qui nous est arrive misericordieusement....[194]" + +[Note 193: + + Vivit posi proella Magnus, + Sed fortuna perit; quod defies illud amasti. + (Lucan. _Phar_., \. XIII, v. 84.)] + +[Note 194: _Ab. Op._, ep. V, p. 73-76.] + +"Je rends graces au Seigneur qui t'a dispensee de la peine et reservee a +la couronne. Tandis que par une seule souffrance corporelle, il a glace +en moi toute ardeur coupable, il a reserve a ta jeunesse de plus grandes +souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour +te donner la couronne du martyre. Je sais qu'il te deplait d'entendre +cela, et que tu me defends de parler ainsi, mais c'est le langage de +l'eclatante verite; a celui qui combat toujours appartient la couronne, +parce que _nul ne sera couronne qui n'aura pas regulierement combattu_. +Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que je n'ai plus a +combattre." Il finit en lui demandant ses prieres, et en lui adressant +une nouvelle formule d'oraison qu'elle recitera avec ses religieuses, +mais qui n'est visiblement que pour elle. + +Chose etrange! cette priere, dans sa forme liturgique et sacree, est +peut-etre ce qu'il lui ecrit de plus tendre. L'amour respire dans cet +elan de l'ame vers une celeste purete. + +"Dieu qui, des la premiere creation de l'humanite, formas la femme de +la cote de l'homme, et consacras comme un tres-grand sacrement l'union +nuptiale; toi qui as releve le mariage par un immense honneur, soit +en naissant d'une femme mariee, soit en consommant les miracles de +ta naissance, et qui as jadis accorde le mariage comme un remede aux +egarements de ma fragilite; ne meprise pas les prieres de ta faible +servante, prieres que j'epanche en presence de ta majeste et pour mes +fautes et pour celles de mon bien-aime[195]. Pardonne, o tres-clement! o +la clemence meme! pardonne a nos crimes si grands, et que l'immensite de +nos peches eprouve la grandeur de ta misericorde ineffable. Punis, je +t'en supplie, des coupables dans la vie presente, afin de les epargner +dans la vie future; punis une heure, afin de ne point punir une +eternite. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le +glaive de la colere. Afflige la chair pour sauver les ames. Epure et ne +venge pas, sois bon plutot que juste; le Pere misericordieux n'est pas +un Seigneur austere. Eprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te +le demande le Prophete. Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos +forces, et modere en consequence le poids des tentations. Ainsi parle le +bien-heureux saint Paul dans ses promesses a tes fideles: _Car Dieu est +puissant, et ne souffrira pas que vous soyez tente au dela de votre +pouvoir, mais il vous donnera, avec la tentation meme, la puissance d'en +triompher._ (1 Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Seigneur, et tu nous as +separes quand il t'a plu et comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce +que tu as misericordieusement commence, accomplis-le en misericorde; et +ceux que tu as une fois separes dans le monde, reunis-les a toi a jamais +dans le ciel, o notre esperance, notre appui, notre attente, notre +consolation, Seigneur, qui es beni dans les siecles! Amen." + +[Note 195: "Pro mei ipsis charique mei excessibus. (_Ab. Op._, ep. +V, p. 77.)] + +Heloise recut la priere, la repeta sans doute plus d'une fois les yeux +en pleurs, mais elle obeit: elle n'objecta rien, ne conceda rien; elle +promit seulement de ne plus rien ecrire de tout cela; elle savait se +sacrifier, mais non pas changer. Sa reponse commence ainsi: "Pour que tu +ne puisses en rien m'accuser de desobeissance, le frein de ta defense a +ete impose a l'expression meme d'une douleur immoderee, afin qu'au moins +en ecrivant, je retienne des paroles dont il serait difficile ou plutot +impossible de se defendre dans un entretien. Car rien n'est moins en +notre puissance que notre coeur; loin de lui pouvoir commander, force +nous est de lui obeir. Lorsque les affections du coeur nous pressent, +nul ne repousse leurs subites atteintes, et elles eclatent facilement au +dehors par les actions, plus facilement encore par les paroles, signes +bien plus prompts des passions du coeur; selon qu'il est ecrit: _La +bouche parle d'abondance de coeur_. J'interdirai donc a ma main d'ecrire +ce que je ne pourrais empecher ma langue d'exprimer. Dieu veuille que le +coeur qui gemit soit aussi prompt a obeir que la main qui ecrit! + +"Tu peux cependant apporter quelque remede a ma douleur, si tu ne peux +l'enlever tout entiere....[196]" + +[Note 196: _Ab. Op_. ep, VI, p. 78.] + +Et le remede qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui +enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que +leurs droits et leur autorite; puis, lui envoyer une regle ecrite, qui +convienne a la communaute, et determine completement son etat, ses +devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de +questions et de reflexions sur ces matieres d'un interet purement +monastique. + +Cette lettre est la derniere. Heloise parait n'avoir plus ecrit. Mais +Abelard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie +religieuse et une regle detaillee, qui est curieuse a lire et redigee +avec beaucoup de soin et de severite. Aussi, assure-t-il qu'en la +composant, il a imite Zeuxis, qui pour peindre la beaute d'une deesse, +fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modeles +sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modeles, ce sont +les Peres de l'Eglise. J'ai cueilli chez eux," dit-il, "de nombreuses +fleurs pour orner les lis de ta chastete[197]." Desormais la +correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle. +L'abbe de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du +Paraclet; le couvent tout entier l'appelait _notre maitre_. + +[Note 197: Si nous n'avions deja beaucoup cite, il y aurait un +interet d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative +a la regle du couvent. Heloise avait remarque que la regle commune aux +couvents d'hommes et de femmes etait celle de Saint-Benoit, etablie, +dans l'origine, uniquement pour les hommes, et elle demandait quelques +adoucissements qui ne nous paraissent nullement exageres, comme, par +exemple, la permission d'avoir du linge. Abelard ne lui accorda pas +toutes les modifications qu'elle demandait, et lui composa avec force +citations et reflexions une regle assez peu differente de celle de +Saint-Benoit. (_Ab. Op._, ep. VII, p. 91; ep. VIII, p. 130.) A la +suite de la lettre d'Abelard, les archives du Paraclet contenaient +un reglement interieur que l'on croit l'ouvrage d'Heloise ou plutot +l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-meme etabli. Duchesne l'a +imprime. (Ibid., p. 108.) Il parait que c'est a peu pres la regle de +Saint-Benoit suivant les statuts generaux de l'ordre de Premontre. +(_Hist. litt._, t. XII, p. 640.)] + +On peut se demander quel etait l'etat de l'ame d'Abelard. Avait-elle +ete entierement brisee par le temps, le malheur, la reflexion, la +preoccupation accablante de ses chagrins et de ses perils? Le besoin +du repos, un sentiment de dignite personnelle, un orgueil souffrant +reglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la devotion +dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses +causes agissaient a la fois, et l'avaient amene peu a peu a l'etat ou +nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus +encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser +les hommes a prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme +pour eux-memes, de leur permettre des sentiments et un langage factices +et pourtant sinceres et dignes, de leur donner enfin un personnage a +jouer en parfaite tranquillite de conscience. Elles nous pretent en un +mot un caractere; elles font en nous ce que les theologiens appellent un +homme nouveau. C'est un manteau que la grace donne a la nature, et la +faiblesse humaine croit s'ameliorer, quand elle ne reussit qu'a se +deguiser. Peut-etre a-t-elle raison; souvent le coeur ne gagne pas a +etre vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'ame +ingenue et libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents, +laissera percer sa lumiere interieure, au risque de montrer le feu qui +la consume. Heloise se conforma aux volontes d'Abelard et pour lui a +tous les devoirs de son etat. Sous la deference de la religieuse, elle +cacha le devouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la +dialectique, jusques dans la suscription de sa derniere lettre: _A Dieu +specialement, a lui singulierement_[198]. Ce qui signifie en bonne +logique, _a Dieu par l'espece, a lui comme individu_; et ce qui se +dirait en sens inverse aujourd'hui: "La religieuse est a Dieu, la femme +est a toi." Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra +dans le silence. Elle vecut, puisqu'on le voulait, paisiblement, +saintement; elle asservit et sacrifia sans resistance toutes ses actions +a ce que reclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable +et indomptee, elle obeit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses +devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son ame n'aima jamais ses +vertus. + +[Note 198; "Domino specialiter, sua singulariter." (_Ab. Op_., ep. +VI, p. 78.)] + +Les lettres d'Abelard et d'Heloise sont un monument unique dans la +litterature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent +ans apres que le tombeau se fut ferme sur eux, Jean de Meun traduisit +ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore, +temoignage irrecusable du vif interet qu'elles inspirerent de bonne +heure aux poetes. Comme la langue des passions qui sont eternelles est +pourtant changeante, et suit les vicissitudes du gout et les modes de +l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altere pour +l'embellir, l'expression premiere de ces ardents et profonds amours. Si +l'auteur du poeme de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe +siecle, une humble naivete, dedaignee par Abelard, inconnue d'Heloise, +Bussy-Rabutin, avec le francais du XVIIe, leur pretait, dans un +excellent style, un ton d'elegante galanterie, autre sorte de mensonge. +Ainsi, un episode historique fixe par des documents certains est devenu +comme un de ces themes litteraires qui se conservent et s'alterent par +la tradition, et qui se renouvellent selon le genie des epoques et des +ecrivains. Peut-etre meme y a-t-il eu des temps ou tout le monde ne +savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des +esprits, les noms d'Abelard et d'Heloise ont ete pres de se confondre +avec ceux des heros de romans. A diverses fois, on a repris leurs +aventures pour en faire le sujet de recits passionnes ou de +correspondances imaginaires. On ne s'est pas borne a retoucher, a +paraphraser leurs lettres, on leur en a fabrique de nouvelles, et la +realite a fait place a la fiction. La poesie est venue a son tour; elle +a prete a ces amants d'un autre age les finesses de sentiment, les +combats, les remords qui conviennent a la morale dramatique des temps +modernes. Elle a denature leur amour reel, croyant le rendre plus +interessant; et telle est la puissance de certaines conventions +litteraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits. +L'Heloise de Pope est devenue, pour de certaines epoques, l'Heloise de +l'histoire, a ce point que l'auteur du _Genie du Christianisme_, voulant +peindre l'amante chretienne, n'a imagine rien de mieux que de la +chercher dans les vers de Colardeau[199]. + +[Note 199: _Gen. du Christ_., part. II, l. III, c. V.--On y lit ces +mots: "Femme d'Abeillard, elle (Heloise) vit et elle vit pour Dieu." +J'aime mieux ce jugement de d'Alembert repondant a Rousseau: "Quand vous +dites que les femmes _ne savent ni decrire ni sentir_ l'amour meme, il +faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Heloise ou que vous ne les +ayez lues que dans quelque poete qui les aura gatees." (Lettre a +M. Rousseau, _Mel. de phil._., t. II.) On trouve la traduction de +Bussy-Rabutin et presque toutes les pieces de vers composees au nom +d'Heloise et d'Abelard dans un volume in-12 publie a Paris en 1841; le +texte de Pope est reimprime dans l'Abelard illustre de M. Oddoul.] + +Le sentiment du reel a commence a renaitre parmi nous, et c'est +aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons +retrouver Heloise et Abelard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce +me semble, pour la faire connaitre. On ne peut songer a comparer ces +lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point +celles-ci a se reprocher. Dans les premieres, le fond de deux ames +souffrantes apparait avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la +douleur y empruntent le langage d'une erudition sans discernement, d'un +art sans beaute, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage +pedantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en +quelque sorte eloquent par lui-meme. Si le gout n'a point orne le +temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse +que la pensee, la passion peut se passer plus aisement de la perfection +de la forme, et quel que soit le vetement dont la recouvre un art +inhabile, elle se fait reconnaitre a ses mouvements, comme la deesse de +Virgile a sa demarche: _Incessu patuit dea_. + +Reprenons notre recit.--Lorsqu'une fois les rapports d'Abelard avec la +superieure de l'abbaye du Paraclet eurent ete regles, et qu'il se fut +affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200], +il se livra sans reserve a la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il +porta dans ses communications chretiennes et intellectuelles un interet +et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur, +sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore +une partie des ecrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle +vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-etre +aussi dans son desir de ne pas cesser d'occuper leur ame et de maitriser +leur pensee. Tantot c'est une exhortation developpee a l'etude des +langues et des lettres, ou l'on voit en meme temps l'estime qu'il +faisait de l'esprit des femmes et sa maniere superieure d'entendre la +religion, dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement +recite, mais une science bien etudiee et profondement comprise. +Tantot c'est un panegyrique de saint Etienne, compose specialement a +l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homelies ou des +sermons ecrits pour elles et qu'il prononca sans doute dans leur +chapelle, quand il se fut definitivement rapproche de Paris[201]. Pour +Heloise, il lui adresse de veritables ouvrages, monuments de l'intime et +mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait a tout +le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problemes +de theologie que la lecture de l'Ecriture sainte lui a suggeres et dont +un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui +repond par quarante-deux solutions motivees, dont quelques-unes sont de +petites dissertations[202]. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et +de sequences qui ne sont pas denuees de quelque talent poetique. Pour +elle, il reunit ses sermons en une collection qu'il lui dedie par +quelques mots simples et tendres[203]. Enfin, c'est a sa demande +qu'il ecrit son _Hexameron_, ouvrage theologique d'une assez grande +importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches +sur l'oeuvre des six jours ou un commentaire sur la Genese[204]. C'est +surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit epancher d'un ton +triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Heloise; et +maintenant qu'il a etabli entre elle et lui ce commerce pieux et savant +de saint Jerome avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment, +et meme dans les limites de la science et de la religion, il laisse voir +encore un desir passionne de lui plaire. + +[Note 200: Nous avons vu qu'on ne sait pas l'epoque precise de cette +rupture; mais elle fut anterieure a 1138 et probablement de plusieurs +annees.] + +[Note 201: _Ab. Op_., part II, ep. VI, _Ad virgin. paracl._, p. 251. +Comparez avec la fin de la lettre VIII, p. 197, ep. VII _ad easdem.--De +laude S. Stephani_, p. 203.--_Sermones per annum legendi_, p. 730. +Quelques-uns cependant de ces sermons sont composes pour des moines, +notamment le sermon XXXI, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. p. 940.] + +[Note 202: _Heloissae problemata_ cum _M.P. Aboelardi solutionibus_, +p. 384.] + +[Note 203: Voyez la dedicace des sermons (p. 129) et la lettre +d'envoi des chants d'Eglise. (_Bibl. de l'Ecole des chartes_, t. III, 2e +liv., 1842, et _Ann. de philos. chret_., janvier 1844.) Le manuscrit +de Bruxelles, qui contient ces poesies sacrees, renferme +quatre-vingt-quatorze hymnes ou sequences (proses ou cantiques) pour +tout le cours de l'annee. Ce ne sont pas les seuls vers d'Abelard. La +_Gallia Christiana_ lui attribue un distique fort insignifiant sur une +alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a +publie une longue epitre a son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai, sur +l'autorite du docteur Clichton, lui attribuent egalement une prose +rimee sur le mystere de l'incarnation, chantee autrefois dans plusieurs +eglises. Je prefere cette autre piece intitulee _Rhythme sur la +Sainte-Trinite_ et que Durand et Martene ont tiree d'un manuscrit de +l'abbaye du Bec: + + [Grec: Alpha] et [Grec: Omega], Magne Deus, Heli, Heli, Deus meus, + Cujus virtus totum posse, cujus sensus totum nosse, + Cujus esse summum bonum, cujus opus quidquid bonum, etc. + +_Gall. Christ_, t. VII, p. 595.--_Fragm. philos_., t. III, p. 440.--_Ab. +Op_., p. 1138.--_Hist. Universit. parisiens._, t. II, p. 761.--_ Hist. +litt_., t. XII, p. 133-136.--_Amplisc. Coll_., t. IX, p. 1001.--Cf. +_Religions antiques_, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841, +in-8, t. I, p. 15-21, et surtout l'article de M. E. Dumeril, _Journ, des +sav. de Normand._, 2e liv. 1844.] + +[Note 204: Voyez ci-apres, l. III, et _Thesaur. nov. anecd._, t. V, +p. 1363.] + +Nous sommes peut-etre au temps le plus tranquille de sa vie. Delivre +des soucis de son abbaye, tout entier a l'etude, a la predication, a la +direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir, +et son repos etait assure. Si l'inimitie assoupie, mais non eteinte, +le menacait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par +quelques faits epars, on entrevoit qu'il avait trouve faveur aupres des +puissances du temps; le comte de Champagne, le duc de Bretagne, le roi +de France lui-meme, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les +Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formerent comme une +dynastie de ministres, paraissent s'etre interesses a lui comme +s'interessent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs etaient +maintenant assez avances dans la carriere pour l'aider de l'autorite, +de l'influence ou de la reputation qu'ils avaient acquises: l'Eglise en +comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, etrangers +a la France et meme a la Gaule, avaient rapporte dans leur patrie son +souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient penetre dans le +sacre college. Ses anciens disciples peuplaient les rangs eleves de +l'enseignement, de la litterature et du clerge. + +D'ailleurs l'institution du Paraclet etait florissante, elle obtenait +chaque jour davantage la faveur et le respect, et il etait difficile que +le succes de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Heloise a +la verite pouvait en cela reclamer la plus grande part. Il ne parait pas +qu'a aucune epoque rien ait serieusement altere l'admiration que cette +femme inspirait a tout son siecle. Une fois religieuse, puis prieure, +puis abbesse, elle edifia et elle enorgueillit l'Eglise; elle fut la +lumiere et l'ornement de son ordre. La superiorite de son esprit et de +sa science etait si bien etablie que tous ses contemporains etaient +fiers d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un interet qui +ressemblait a l'engouement. Hugues Metel, rheteur epistolaire qui +ecrivait en style affecte a tout ce qui etait illustre, lui adressait, +sans la connaitre, des lettres et des vers ou il la comparait a l'astre +de Diane. Il pensait gagner de la gloire a la louer[205]. Les plus +severes avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas meme +ose nommer ainsi, tant elle imposait naturellement le respect. Plus +dedaigneuse et plus irritee qu'Abelard lui-meme contre ses ennemis, elle +desarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle +ne faiblissait sur aucun des interets comme sur aucune des idees de son +epoux et de son maitre, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'a elle +une dangereuse solidarite. Elle appelait saint Bernard _un faux apotre_, +et lui-meme parait n'avoir entretenu avec elle que des relations +bienveillantes[206]; elles amenerent meme entre Abelard et lui, sur un +point de liturgie d'un interet mediocre, une controverse qui ne semblait +pas presager leur violente rupture et qui cependant la commenca +peut-etre. On voit dans les lettres de Pierre, abbe de Cluni, combien il +se trouvait honore de correspondre avec Heloise[207]. Ainsi, les chefs +des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du +cloitre, traitaient sur un pied d'egalite avec la reine des religieuses, +avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait +donne mille fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre +encore chanter sous sa fenetre par un enfant de la Cite qu'elle etait la +maitresse du maitre Pierre. + +[Note 205: Hug. Metom., epist. XVI et XVII, dans le recueil +intitule: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p. 348.] + +[Note 206: Quant au nom de faux apotre, voyez sa premiere lettre; et +quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Abelard. (Ep. II, +p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois +au pape, assez sechement il est vrai, et sept ou huit ans apres la mort +d'Abelard. (S. Bern.; _Op_., ep. CCLXXVIII.)] + +[Note 207: _Ab. Op_., p. 337 et 344.] + +Un poete anglais qui ecrivait vers la fin de ce siecle, Walter Mapes, a +cependant prouve qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient +le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. "La mariee, dit-il +(_nupta_, apparemment ce mot suffisait pour la designer), cherche ou +est son Palatin bien-aime, dont l'esprit etait tout divin; elle cherche +pourquoi il s'eloigne comme un etranger, celui qu'elle avait rechauffe +dans ses bras et sur son sein[208]." + +[Note 208: + + Nupta querit ubi sit suus Palatinus + Cujus totus extitit spiritus divinus, + Querit cur se substrahat quasi peregrinus + Quem ad sua ubera foverat et sinus. + +W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insere ces vers +dans une piece dirigee contre l'ignorance des moines. Il y decrit une +sorte d'Elysee fantastique des savants et des lettres, ou il enumere et +caracterise les beaux esprits du temps. C'est par ce quatrain et sans +autre explication qu'il indique Heloise, que l'on reconnaissait alors +a ce nom _nupta, l'abesse mariee. (The latin poems_, etc., by Thomas +Wright, Lond., 1841, pet. in-4.--Cf. _Hist. litt._, t, XV, p. XIV, +496.)] + +C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'ecoula entre le moment ou il +devint abbe de Saint-Gildas et celui ou nous le verrons rouvrir pour la +derniere fois son ecole qu'Abelard composa ou retoucha ses principaux +ouvrages. Le plus considerable est sa _Dialectique_ si longtemps perdue +pour la posterite, et qui, a l'originalite pres, ressemble a la logique +d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la +scolastique. C'est le resume de son enseignement philosophique adresse +a Dagobert, son frere peut-etre, ou du moins son frere spirituel. +Peut-etre y travailla-t-il a Saint-Gildas, s'il ne l'avait commence a +Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain, +c'est que l'ouvrage est d'une epoque ou il n'enseignait plus depuis +longtemps deja, et ou la dialectique n'etait pas en grande faveur aupres +de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un ecrit plus court, +mais plus precieux, parce qu'il parait beaucoup plus original, est un +traite peu etendu _Sur les genres et les especes_, monument le plus +certain et le plus interessant qui nous reste de la partie systematique +des opinions d'Abelard. Si le conceptualisme est quelque part, il est +la. On en retrouve l'esprit dans un petit traite sur les idees, reste +longtemps inconnu (_De intellectibus_). Parmi ses ecrits theologiques, +le plus important parait etre celui qui fut brule a Soissons, ou, selon +nous, l'_Introduction a la theologie_. On cite aussi un recueil de +textes des Ecritures et des Peres reunis methodiquement et qui expriment +le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacree, +ouvrage singulier qui s'appelait _le Oui et le Non (Sic et Non)_, et qui +ne fut peut-etre pas publie par son auteur. On se tromperait cependant, +si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destine a etablir le doute +en matiere de religion; c'est un ouvrage consacre a la controverse +plutot qu'au scepticisme. Les opinions exposees dans l'_Introduction_ +ont ete de nouveau presentees et completees dans un grand _Commentaire +de l'epitre aux Romains_, et dans la _Theologie chretienne_, qui +reproduit et developpe la matiere du premier ouvrage avec quelques +remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale theologique +d'Abelard est exposee sous ce titre: _Connais-toi toi-meme (Scito +te Ipsum)_. On lui attribue egalement une demonstration en forme +de dialogue de la verite du christianisme contre le judaisme et la +philosophie incredule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la +plupart de ces traites[209] ne recurent la derniere main qu'a une epoque +assez avancee de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa +jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en +expressions cent fois employes dans ses ecrits de tous les temps et dans +les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des idees et des +citations, l'identite des formes et du style, sont remarquables dans +presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des +pensees qui rappellent sa philosophie ou sa theologie, et chose plus +interessante encore, les lettres d'Heloise sont semees de maximes +empruntees aux theories du maitre de son esprit et de son coeur. + +Tout annonce que le temps qui separa le jour ou Abelard quitta la +Bretagne de l'annee 1140 fut pour lui anime et rempli par une grande +activite intellectuelle et litteraire. Cependant cette periode est dans +sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une +derniere fois son enseignement public, et telle etait sa vocation +eminente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136, +c'est-a-dire a l'age de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de +sa jeunesse. C'etait a Paris, sur la montagne Sainte-Genevieve, un +des premiers theatres de ses succes, qu'il avait rouvert ecole de +dialectique, et nous apprenons d'un de ses auditeurs. + +[Note 209: Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers +livres de cet ouvrage sont destines a les faire connaitre.] + +"J'etais tout jeune," dit Jean de Salisbury, "lorsque je vins dans les +Gaules pour y faire mes etudes. C'etait l'annee qui suivit celle ou le +roi des Anglais, Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines +(1135). Je me rendis aupres du peripateticien Palatin qui alors +presidait sur la montagne Sainte-Genevieve, docteur illustre, admirable +a tous. La, a ses pieds, je recus les premiers elements de l'art +dialectique, et suivant la mesure de mon faible entendement, je +recueillis avec toute l'avidite de mon ame tout ce qui sortait de sa +bouche. Puis, apres son depart qui me parut trop prompt, je m'attachai +au maitre Alberic, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien +le plus repute, et qui etait effectivement l'adversaire le plus +energique de la secte des nominaux[210]." + +[Note 210: Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. X, et _Rec. des +Hist_., t. XIV, p. 304--Jean le Petit, de Salisbury, ne, dit-on, on +1110, mais probablement plus tard, quitta l'Angleterre pour venir +etudier en France. Il y suivit les maitres les plus celebres, Abelard, +Alberic, Robert de Melun, Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont, +Gilbert dela Porree, etc., et il nous a laisse de precieux details sur +les ecoles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1161, remplit +de nombreuses missions en Italie, fut appele en 1170 a l'eveche de +Chartres, et mourut le 25 octobre 1180. (_Hist. litt_., t. XIV, p. 89.)] + +Ainsi peu de temps apres ce dernier enseignement, et pour une cause +inconnue, Abelard suspendit ses lecons; mais en reformant son ecole, il +avait ravive son influence et sa renommee. Aussitot devait se redresser +contre lui la vigilance hostile qu'il avait constamment rencontree. +L'eclat de ses lecons devait accroitre encore la curiosite qui +s'attachait a ses ecrits theologiques; et suivant d'assez bonnes +autorites, ce fut le moment ou apres les avoir acheves, il leur donna +le plus de publicite, quoique plusieurs aient ete toujours tenus +secrets[211]. + +[Note 211: Cette propagation rapide et etendue de ses ouvrages est +attestee par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les +lettres qui seront plus bas analysees. Le premier dit aussi que le "_Sic +et Non_ et le _Scito te ipsum_ fuyaient la lumiere et ne se trouvaient +pas aisement." Il est a croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout +ceux qui avaient ete condamnes, furent longtemps lus en secret, quoique +assez repandus: "Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt +ab ejus discipulis." (Alberic. Triumf. _Chronic., Rec. des Hist_., t. +XII, p. 700.--_Histoire litteraire_, t. XII, p. 97.)] + +Bientot vingt ans allaient s'etre ecoules depuis que le concile de +Soissons avait prononce, et peut-etre etait-il oublie. Du moins faut-il +qu'Abelard le crut ainsi, ou que, ranime par un retour d'empire et de +popularite, il fut redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet +de l'habilete et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommencait a +livrer au public les memes doctrines qui l'avaient fait condamner une +fois. Peut-etre comptait-il sur l'autorite de son age, sur celle de ses +amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa reconciliation +ou plutot sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se +manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et +comme un effort general de la liberte de penser. + +Abelard devait s'associer a ce mouvement qui venait en partie de lui, +et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses eleves ou ses +imitateurs, des qu'il paraissait, il etait aussitot le premier dans les +craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorite. Il ne +pouvait retrouver la renommee sans reveiller la haine et encourir le +malheur. + +On aime aujourd'hui a tout rapporter a des causes generales, et +l'histoire n'a plus d'evenement qui ne soit presente comme le symptome +ou le resultat de l'etat des esprits au moment ou il s'est produit. +Cette maniere de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que +lorsqu'il s'agit de raconter un evenement ou figurent des philosophes et +des theologiens, des penseurs et des pretres, et qui n'est qu'une lutte +critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien eloigne de separer +Abelard et sa querelle avec saint Bernard de l'etat general du monde +spirituel a leur epoque. Ce conflit celebre est un drame qui devait se +reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en +d'autres temps, parce que chacun des deux athletes representait l'un +des deux esprits qui ne sauraient perir dans les societes modernes. Le +combat de l'autorite et de l'examen n'a pas commence d'hier, et quoique +la victoire ait decidement change de cote, il n'est pas pret a finir. + +"Ce qu'Abelard a enseigne de plus nouveau pour son temps," dit un +ingenieux ecrivain, "c'est la liberte, le droit de consulter et de +n'ecouter que la raison; et ce droit, il l'a etabli par ses exemples +encore plus que par ses lecons. Novateur presque involontaire, il a des +methodes plus hardies que ses doctrines, et des principes dont la portee +depasse de beaucoup les consequences ou il arrive. Aussi ne faut-il pas +chercher son influence dans les verites qu'il a etablies, mais dans +l'elan qu'il a donne. Il n'a attache son nom a aucune de ces idees +puissantes qui agissent a travers les siecles; mais il a mis dans les +esprits cette impulsion qui se perpetue de generation en generation. +C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son siecle[212]." + +[Note 212: Mme Guizot, _Essai sur la vie et les ecrits d'Abel. et +d'Hel_., p. 343.] + +On a donc eu raison d'eclaircir et de completer le recit qui nous reste +a faire par des considerations generales sur ce reveil de l'esprit +humain au XIIe siecle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on +peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen age[213]. Un des +historiens de saint Bernard, Neander, a caracterise d'une maniere bien +interessante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du +concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation +des faits generaux, se nourrit surtout de faits precis et individuels. +Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi generale de +l'histoire de l'humanite que les causes particulieres produisent leurs +effets, et que le petit concourt au grand, comme le grand aboutit +tres-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques details qui +acheveront de caracteriser Abelard et sa situation. + +[Note 213: _Histoire litteraire de la France_, par M. Ampere, t. +III, l. III, c. II, p. 32.] + +[Note 214: _Histoire de saint Bernard et de son siecle_, par A. +Neander, traduit de l'Allemand par M. Vial, l. II, p. 110 et suiv. +Voyez aussi le c. XVII de _l'Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbe +Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.] + +L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur +tendance, n'etait pas la seule cause, de l'animadversion de l'Eglise +contre lui. Son caractere personnel avait certainement beaucoup aggrave +l'effet de ses opinions, et notre recit l'a du prouver. Ce qu'il +lui fallut souffrir a differentes epoques l'avait irrite contre ses +superieurs ecclesiastiques, et, sans concevoir la pensee de faire +schisme dans l'Eglise, il s'etait livre plus d'une fois a de +vives attaques contre plusieurs des autorites ou des corps qui la +constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'eveque de Paris et de +ses chanoines, de l'abbe de Saint-Denis et de ses religieux; savant, +difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de son +mepris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa +severite envers le desordre, et ce chanoine si peu sage, ce moine si +peu cloitre, ce pretre si independant de toute regle, s'etait erige en +censeur amer et vehement du clerge. Dans plusieurs de ses ouvrages, +il eclate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de +Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents +en general sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il parait +defendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines reguliers, et +sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor ou +respirait un esprit oppose au sien, soit plutot saint Norbert qui avait, +a la reforme et a la propagation de la constitution canonicale de la +vie religieuse, attache ses soins et sa gloire[216]. Les eveques ne +s'etaient point soustraits a sa temeraire critique. En leur reprochant +positivement de ne point savoir les lois et les regles de l'Eglise, il +essayait, dans un de ses plus graves ecrits, de limiter dans leurs mains +ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, et, en denoncant la cupidite d'un +grand nombre, il avait devance la reformation par ses attaques contre le +trafic des indulgences[217]. Nous ne connaissons pas de satire plus vive +contre le clerge que le plus important de ses sermons, celui pour +la fete de saint Jean-Baptiste. C'est la qu'il a l'audace d'accuser +formellement saint Norbert d'avoir essaye de frauduleux miracles, et +travaille, de connivence avec Farsit, _son coapotre_, a ressusciter un +mort. Il denonce avec un ton de derision qui semble en avance de six +siecles les recettes cachees, les remedes et les ruses dont se servent +les nouveaux saints pour conjurer les maux de pretendus infirmes, et +raconte jusqu'a un complot que Norbert aurait forme avec une mendiante +pour tromper la credulite des fideles[218]. Qu'on s'etonne ensuite +qu'il y eut contre lui dans le clerge des haines bien plus vives que ne +semblait le meriter la hardiesse moderee et chretiennement respectueuse +de ses nouveautes dogmatiques. + +[Note 215: _Ab. Op_., ep. VIII, p. 193 et 195. Pars. II de S. +Susanna sermo XVIII, p. 935. De S. Joanne Bapt. sermo XXXI, p. 953, 958, +etc.--_Theolog. Christ_., l. II. p. 1215, 1235, 1240.] + +[Note 216: _Ab. Op_., pars. II, ep. III, p. 228.] + +[Note 217: _Ethic. seu Scito te ipsum_, c. XVIII, XXV et XXVI.] + +[Note 218: _Ab. Op._, de S. Joan B. serm. XXXI, p. 867.--Les +miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus +ancien recit ne parle point de morts ressuscites; l'auteur, comme le +remarquent les panegyristes plus modernes, n'ayant voulu, a cause de +l'endurcissement de certains infideles, raconter que des faits connus et +avoues de tous. Le jesuite Daniel Papebroke parait le regretter dans +ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une +peinture qu'on voyait dans une eglise de Nancy que Norbert avait +ressuscite trois hommes, et le premontre Hugo qui a ecrit sa vie en 1704 +n'hesite pas a raconter ce miracle qui aurait precede de tres-peu la +mort meme du saint. Est-ce de ce miracle qu'Abelard s'est moque et qu'il +dit: "Mirati fuimus et risimus?" Quant a ce Farsit, qu'il associe a +Norbert et que Papebroke prend pour: "Fursitus, convitium potius +quam nomen," ce doit etre Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de +Saint-Jean-des-Vignes a Soissons, lequel suivait les miracles qui de +1128 a 1132 s'operaient dans l'eglise de Notre-Dame de cette ville. Il a +ecrit de grandes louanges de saint Norbert, et pretend avoir assiste +a soixante-quinze miracles dont se moque Racine le fils. (_Biblioth. +praemonstr. ordin. S. Norb. vit._, p. 365.--_Acta sanctor. Junii_, t. I, +p. 816 et 861.--_Vie de saint Norbert_, par Hugo, l. IV, p. 834.--_Hist. +litt._, t. XI, p. 620, et t. XII, p. 115, 294 et 711.--_Mem. de l'Acad. +des inscript._, t. XVIII, p. 847.)] + +Quant a saint Bernard, Abelard semble l'avoir plus menage; et, si ce +n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs ou il l'attaque sans +le nommer[219], il parait etre reste, a son egard, dans les termes d'une +prudence politique, imitee par son rival que distrayaient d'ailleurs +tant d'autres soins, et qui etait dans la religion un homme d'Etat +encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote deja +indiquee qui peut servir a bien faire juger de leurs relations. + +[Note 219: _Ab. Op._, ep. I, p. 31, et ep, II, p. 42.] + +Un jour, l'abbe de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut recu avec de +grands honneurs. Ayant assiste a vepres, comme a la fin de l'office, +suivant une regle de l'ordre de Saint-Benoit, on recitait l'Oraison +dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante, +non adoptee generalement par l'Eglise. Au lieu de dire: _Donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien_, conformement au texte de saint Luc, +on disait: _Notre pain supersubstantiel_, selon le texte de saint +Mathieu. Bernard en fit l'observation a l'abbesse, et comme elle lui dit +que le maitre Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver +cette singularite[220]. Etant venu au couvent quelques jours apres, +Abelard fut instruit de ce qui s'etait passe, et il ecrivit a l'abbe +de Clairvaux une lettre ou il lui dit d'abord, un peu ironiquement +peut-etre, qu'on l'a ecoute au Paraclet, non comme un homme, mais comme +un ange, et que pour lui, il serait plus fache de lui deplaire qu'a +personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru +preferable a celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le +_Pater_ de la bouche de Jesus-Christ, tandis que le second ne pouvait le +tenir que de saint Paul, qui lui-meme n'avait pas entendu le Sauveur. +Enfin, apres quelque discussion, il declare ne pas beaucoup tenir a ces +diversites de breviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette +lettre commencee si respectueusement pour saint Bernard, il la termine +par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la maniere +particuliere dont certains offices etaient dits a Clairvaux[221]. On ne +voit point que saint Bernard ait rien repondu. Il parait seulement que +par la suite, mais longtemps apres Abelard, Heloise et saint Bernard, +les religieuses du Paraclet comme les religieux de Citeaux, ont change +les singularites de leur liturgie. + +[Note 220: Cette difference existe dans la Vulgate qui traduit +par _supersubstantialem panem_ dans saint Mathieu, et par _panem +quotidianum_ dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson] commune a +l'un et a l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de _pain quotidien_ +ait prevalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement +l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutot _substantiel_ +que _quotidien_. (Voy. _Thes. ling. graec_.) L'epithete de +_supersubstantiel_ est rendue dans la Bible de Vence par ces mots: +_Notre pain qui est au-dessus de toute substance_. Au reste, les +variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce +passage de la priere la plus familiere aux chretiens. (Math., VI, +0.--Luc., XI, 3.--_Biblia maxim_., t. XVII, p. 62.--Nicole, _Pater_, c. +VI.)] + +[Note 221: _Ab. Op_., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev. +abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.] + +Telles etaient, a les considerer dans leur detail, les relations +d'Abelard avec diverses parties du clerge. Jugez donc si le jour ou il +exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait esperer +indulgence ou justice. Or cette hypothese devait tot ou tard se +realiser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude +naive qu'il professait d'etre le plus savant des hommes, lui avaient +dicte assez de maximes independantes et d'imprudentes publications pour +que la matiere ne manquat point aux accusations de ses ennemis: il ne +leur manqua longtemps que l'occasion et le courage. + +Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui etait mort en 1134, ni Alberic +de Reims qui, devenu archeveque de Bourges depuis six ans, parait avoir +enfin mis un terme a l'activite de sa haine contre un ancien rival. Mais +noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entoure d'auxiliaires +nouveaux. + +Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples +d'Abelard. Ils etaient presomptueux et insolents; on les accusa +d'exagerer la doctrine de leur maitre; puis, on les soupconna de la +reveler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de +Gautier de Mortagne, professeur assez renomme de theologie, qui avait +enseigne sur la montagne Sainte-Genevieve et a Reims, et qui devint plus +tard eveque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue, +il se plaint au maitre de l'outrecuidance de ses eleves; il ne peut +croire qu'ils disent vrai en pretendant que leur professeur donne +la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramene a une clarte +parfaite le dogme de la Trinite. Il remarque cependant que +quelques passages des lecons d'Abelard paraissent se preter a ces +interpretations; mais en rendant hommage a sa science et a sa modestie, +il le prie de lui ecrire positivement son avis sur quelques points +delicats de theologie; car il n'est pas bien assure de sa pensee, +quoiqu'il ait recemment confere avec lui; il lui demande de lui dire +nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite, et quand +il saura sur cet article et quelques autres a quoi s'en tenir, il lui +promet de repondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesuree +et encore bienveillante est un modele du ton que la controverse aurait +du toujours conserver; mais cet exemple ne fut guere imite. + +[Note 222: C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon, designe quelquefois +sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui +sont de petits traites de theologie. Celle qui est adressee a Abelard +pourrait etre d'une date anterieure a l'epoque que nous racontons, si +la suscription _Magistro Petro monacho_ doit etre prise a la lettre. +(D'Achery, _Spicilegium_ (1723), t. III, p. 524.--_Hist. litt_., t. +XIII, p. 511.)] + +Un chanoine de Saint-Leon de Toul, Hugues Metel, eleve d'Anselme de +Laon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutot d'antitheses +et d'acrostiches, bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait metier, +presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style +recherche aux grands personnages de son temps, ecrivit au pape Innocent +II, et au philosophe Abelard[223]. + +[Note 223: C'est le meme qui avait ecrit a Heloise, on ne sait a +quelle epoque, deux lettres deja citees qui ne sont que des compliments +litteraires. (Hugo, _Sacrae antiquit. mon_., t. II, p. 312.--_Hist. +litt_., t. XII, p. 493.)] + +En parlant a ce dernier, _maitre accompli dans le trivium et le +quadrivium_, Hugues Metel, qui s'intitule quelque part le _secretaire +d'Aristote_[224], lui declare que, sur la foi de la renommee, il execre +les heresies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec +elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la verite, _c'est erreur et +horreur_, l'Ecriture sainte a ete profanee. Quelle presomption en effet! +Un chetif mortel vouloir s'elever a l'explication de l'incomprehensible +Trinite! Est-il donc plus insense qu'Empedocle? est-il donc enivre +de vaines nouveautes? Oublie-t-il qu'on ne connait Dieu qu'en +l'ignorant[225]? "Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais +pas. Non que je veuille," ajoute notre ecrivain, "attaquer ta sagesse +et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de +prudence, tant d'eloquence, tant d'elegance de moeurs.... Mais peut-etre +ce sont des paroles qui auront ete jetees au vent, on n'en aura pas bien +saisi le sens.... Reviens a toi, docte maitre, reviens.... Sur la porte +de ton ame, garde ecrit le _Connais-toi toi-meme_; car c'est une parole +descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange; +en cherchant a te connaitre, tu ne sors pas de toi-meme, tu ne te +depasses pas.[226]" + +[Note 224: "_Aristotelis secretarius_." (_Id. ibid._, ep. XII, p. +313.)] + +[Note 225: "Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas.... +execror.... et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram +devirginasti.... errore et horrore erras et horres, si haeresibus +haeres, si tamen verum est quod de te dictum est.... insanior es +Empedocle.... Inebriatus es novitatibus vanis.... Deus nesciendo scitur; +unum hoc de Deo scio quod eum nescio." (_Id. ibid_., ep. V, p. 332.)] + +[Note 226: "Prudentia tua tanta, facundia tua tanta, elegantia morum +tanta tua!... In superliminari animae tuae _Gnotum canton_ (sic, pro +_Gnoti seauton_) scriptum habeto. Descendit quippe de coelo _scito te +ipsum_; "memineris, etc." (_Id. ibid._)] + +Dans ces conseils, meles d'ironie et d'adulation, s'apercoivent encore +l'admiration, la deference, l'embarras que temoignaient presque tous les +contemporains d'Abelard en s'adressant a lui: mais, delivre de cette +contrainte, _Hugues_ s'epanche avec plus d'amertume, quand il parle au +souverain pontife. Il lui denonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit +naitre et il lui predit la querelle qui va s'elever entre saint Bernard, +cet homme vraiment et entierement catholique, israelite de pere et +de mere, spirituellement et litteralement, et Abelard, ce fils d'un +Egyptien et d'une Juive, fidele au sens litteral par sa mere, infidele +au sens spirituel par son pere. Ce Pierre, non pas Barjone, mais +_Aboilard_, aboie en effet contre le ciel[227]. C'est une hydre +nouvelle, un nouveau Phaeton, un autre Promethee, un Antee a la force +d'un geant. C'est le vase d'Ezechiel qui bout allume par l'aquilon. +Ainsi la France est frappee des plus cruelles plaies de l'Egypte; car +elle est ravagee par des grenouilles parlantes. C'est au saint-pere +d'y porter remede, c'est a lui d'_allumer le cautere gui guerira ces +consciences cauterisees_. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les +pecheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228]. + +[Note 227: "Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset +tolerabile si tamen latraret in arte.... latratus dat in excelsum." Jeu +de mots sur le nom d'_Aboilar_ et le rapport du son avec le mot qui des +lors representait le mot _aboyer_. (_Id_, cp. IV, p. 330.)] + +[Note 228: "Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab +aquilone.... Inflammandum est cauterium ad cauteriatas conscientias +medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis +peccatores terrae." (_Id. ibid._)] + +Il n'y a rien de bien serieux dans ces compositions etudiees d'un +rheteur clerical qui, sans mission, se mele d'une haute controverse, et +la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit +et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai. + +Il y avait alors dans l'Eglise un moine de Citeaux, de l'abbaye de Signy +au diocese de Reims, nomme Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir +dans l'obscurite d'une cellule, avait ete dans la meme contree abbe +benedictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il +jouissait d'une grande reputation de piete[229], ecrivait avec talent +sur les matieres spirituelles, unissait assez habilement la dialectique +et la mysticite; et surtout il etait vivement aime de saint Bernard, qui +le consultait souvent sur ses ouvrages. + +[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le +qualifie de _Beatus_. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom precede +de ce titre. Ce doit etre un saint de Citeaux. (_Bibliothec. Patr. +cisterc._, t. IV.--_Hist. litt_., t. XII, p. 312.)] + +Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un +commentaire sur le _Cantique des Cantiques_, livre qui etait alors en +possession d'exciter la sagacite feconde des interpretes, le hasard fit +tomber sous ses yeux un recueil intitule: _Theologie de Pierre Abelard_. +Le titre excita sa curiosite; le recueil contenait deux petits ouvrages, +a peu pres les memes pour le fond, mais l'un plus etendu et plus +developpe que l'autre. C'etait l'_Introduction a la Theologie_, et, +je crois, la _Theologie chretienne_. Cette lecture emut le religieux; +abandonnant aussitot son travail, car c'etait une oeuvre des temps de +loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le +domaine de la foi envahi a main armee[230], il nota tous les passages +qui le troublaient, et ses motifs pour en etre trouble. Il y reconnut +des pensees et des expressions nouvelles, inouies, touchant les matieres +de la foi. Le dogme de la Trinite, la personne du Mediateur, le +Saint-Esprit, la Grace, le sacrement de la Redemption, lui parurent +compromis par les temerites d'un homme qui portait dans l'Eglise +l'esprit qu'il avait montre dans l'ecole. Saisi d'inquietude et +d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hesita sur ce qu'il devait +faire. Il trouvait le scandale manifeste, le peril grave et imminent. +L'Eglise n'avait plus, a son avis, dans le monde et dans l'ecole, de +docteurs celebres et vigilants, capables de soutenir avec eclat la +saine croyance, de representer le veritable esprit de la religion. Il +appartenait a un parti ou l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume +de Champeaux et d'Anselme de Laon, _le feu de la parole de Dieu s'etait +eteint sur la terre_[231]. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient +comme ensevelis dans les soins de l'episcopat, les meditations du +cloitre, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Eglise. +Il s'alarmait de leur silence, et, d'un autre cote, il avait aime +Abelard[232]; il eprouvait apparemment ce melange de gout et de crainte +que ressentaient pour lui tant d'hommes eminents de ce siecle; il +balancait a l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop +defiant. Cependant l'interet de la foi l'emporta dans son ame, et +dominant toute autre consideration, au risque de s'engager dans une +affaire difficile, il resolut de provoquer directement, dut-il leur +deplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamite pour l'Eglise. +Il ecrivit une lettre commune a l'abbe de Clairvaux, et a Geoffroi, +l'eveque de Chartres. + +[Note 230: C'est lui qui s'exprime ainsi dans une Epitre aux +chartreux du Mont-Dieu, qui precede son traite de la Vie solitaire, et +ou il enumere tous ses ouvrages. Il dit meme qu'il a interrompu son +exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. III. +La, en effet, se termine cette exposition qui est inseree dans la +Bibliotheque des Peres de Citeaux. (_Lib. de vit. solit._, praefat., t. +IV, p. 1.)] + +[Note 231: "Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi, +ignis verbi Dei in terra defecit." (Hug. Melel., ep. IV ad Innocent., p. +330.)] + +[Note 232: "Dilexi et ego eum." (S. Bern., _Op._, ep. CCCXVI, +Guillelm. abbat. ad. Gaufrid. et Bernard.--_Biblioth. Patr. cisterc._, +t. IV, p. 112.)] + +Dans cette lettre que le temps a respectee, Guillaume, tout en leur +demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement +leur quietude, et decrit, dans un langage anime, et le danger pressant +qui le force a parler, et les poignantes inquietudes qu'il eprouve. La +foi des apotres et des martyrs est menacee, et nul ne resiste, nul ne +parle. Il souffre, il se consume, il frissonne, et cependant Pierre +Abelard recommence a dire, a ecrire ses nouveautes; ses doctrines +courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose +plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de +l'autorite en cour de Rome. Ainsi le mal se propage, et bientot envahira +tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. "Je ne savais en qui +me refugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis tourne vers vous, +et je vous appelle a la defense de Dieu et de toute l'Eglise latine. +Car il vous craint, cet homme, et vous redoute. Fermer les yeux, qui +craindra-t-il? Et apres ce qu'il a deja dit, que dira-t-il, lorsqu'il +ne craindra personne? Ils sont morts, presque tous les maitres de la +doctrine ecclesiastique, et voila qu'un ennemi domestique fait irruption +dans la republique deserte de l'Eglise, et s'y conquiert une exclusive +domination. Il traite l'Ecriture sainte comme il traitait la +dialectique; ce ne sont qu'inventions a lui personnelles, que nouveautes +annuelles. C'est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur +et non l'imitateur de nos maitres." + +A l'appui de cette denonciation, il releve dans les deux ouvrages +d'Abelard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres +livres qu'il ne connait pas et qu'on tient caches: c'est le _Oui et le +Non_, c'est le _Connais-toi toi-meme_, dont les titres, qu'il +trouve monstrueux, lui paraissent annoncer dans le texte d'autres +monstruosites. Cette lettre servait de preface a une dissertation en +forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort pres. La, +Guillaume discute en detail et combat avec beaucoup de soin les treize +erreurs capitales dont il accuse Abelard, et sa refutation, composee +d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs a refuter, n'est +certainement pas d'un esprit vulgaire. Inferieure pour le mouvement et +la puissance a celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, ecrite +d'un style moins colore et moins brillant, elle atteste un esprit plus +subtil, plus propre a penetrer dans le fond des questions de dialectique +et meme de metaphysique. Sa pensee generale est celle d'une foi +implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain, +quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne +pouvant aller legitimement et surement au dela de la conception et de +l'affirmation de l'existence. + +Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupconnait d'un peu +de froideur les deux dignitaires de l'Eglise qu'il interpellait. Ils +s'etaient accoutumes a temoigner leur zele en de plus graves affaires +que des controverses d'ecole, et tous deux venaient de jouer le role le +plus actif dans les luttes provoquees par le schisme des deux papes. +Dans sa querelle contre Pierre de Leon ou Anaclet II, Innocent II avait +trouve en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zeles +defenseurs. L'un portait encore le titre de legat du saint-siege dans +les Gaules, et il n'y avait guere plus d'un an que l'autre etait revenu +de Rome, ou apres la mort d'Anaclet il avait conduit son successeur +repentant aux pieds du souverain pontife, et retabli l'unite de +l'Eglise. + +On ignore comment l'eveque de Chartres repondit a Guillaume de +Saint-Thierry; quant a saint Bernard, il accueillit la denonciation avec +une politesse fort laconique. C'etait au mois de mars, pendant le careme +de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140[233]. + +[Note 233: On peut admettre en effet que ceci ne se passa qu'en +1140, annee de la reunion du concile. Dans ce cas, la conference de +saint Bernard et de Guillaume, puis celle de saint Bernard et d'Abelard, +leur demi-rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel +au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentree dans la +querelle, la session du synode et son jugement, tout se serait passe +dans le court espace de cinquante a soixante jours, de la fin du careme +a l'octave de la Pentecote, et l'accusation dirigee contre Abelard +d'avoir a un certain moment pretendu emporter l'affaire en la brusquant, +n'en serait que mieux justifiee. (Voyez plus bas p. 201.)] + +Dans une lettre des plus courtes, il approuve l'emotion du religieux, +loue son traite, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez +d'attention, le croit propre a detruire des dogmes odieux, et, pour le +reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps ou il ecrit pour +ajourner toute explication. L'oraison reclame a cette heure tous ses +instants, et ce n'est qu'apres Paques qu'il pourra se rencontrer avec +Guillaume et conferer avec lui. En attendant, il le prie de _prendre +sa patience en patience_, il a jusqu'ici a peu pres ignore toutes ces +choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se +recommandant a ses prieres[234]. + +[Note 234: S. Bern., _Op._, ep. CCCXVII.] + +Les defenseurs de saint Bernard ont insiste sur cette preuve de sa +froideur au debut de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne +le saurait accuser d'inimitie ni de passion, et mettent un soin peu +explicable a le disculper de toute initiative dans une poursuite que +cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard +avec chaleur et perseverance. En tout genre, les apologies sont souvent +contradictoires; elles tendent a etablir a la fois que celui qu'elles +defendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de +le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de +n'avoir pas suscite l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie. + +Evidemment, tout cela importe peu; et si, comme les documents +l'attestent, le zele de Guillaume de Saint-Thierry alluma celui de +l'abbe de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux +justifiee ni plus condamnable. + +Nous avons vu, en 1121, au concile de Soissons, la sage moderation de +l'eveque de Chartres intervenir avec une grande autorite. Son influence +n'eut pas ete moindre dans les nouvelles conferences de 1139 ou de 1140. +Le titre de legat qu'il portait encore et que son humilite changeait +en celui de _serviteur du saint-siege apostolique_, n'aurait fait +qu'ajouter a son ascendant. Mais bien qu'il ait participe aux operations +du concile de Sens[235], il s'efface dans toute cette affaire, et +d'ailleurs sa position politique dans l'Eglise, sa liaison avec saint +Bernard, la recente communaute de leur conduite et de leurs efforts en +tout ce qui touchait les interets de la papaute, devaient le porter +imperieusement a marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le +mouvement sans ardeur et sans resistance. + +[Note 235: Je ne sais ou Gervaise a pris que Geoffroi etait mort +cette annee meme, le jour de Paques, et par consequent n'avait pu +assister au concile (t. II, l. V, p. 86). Il y assiste, il signa les +lettres synodiques, il etait encore legat en 1144, _sancto sedis +apostolicae famulus_, et ne mourut que le 29 janvier 1145. (S. Bern., +_Op_., ep. CCCXVII.--_Gallia Christ_., t. VIII, p. 1134.--_Hist. litt_., +t. XIII, p. 84.)] + +Saint Bernard fut donc abandonne a lui-meme. C'etait un esprit plus +eleve qu'etendu, et dont la sagacite naturelle etait limitee par une +piete ardente et credule. Il la poussait jusqu'a la devotion minutieuse. +Comme sa severite envers lui-meme, son zele pour la maison du Seigneur +ne connaissait pas de bornes; et tandis qu'il domptait son corps et +humiliait sa vie par les rigueurs les plus miserables, il se livrait +avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de +sainte autorite. Sa charite vive et tendre dans le cercle de l'Eglise ou +de son parti dans l'Eglise, s'unissait a une severite soupconneuse hors +du monde soumis a son influence, confondue a ses yeux avec le divin +pouvoir de l'Eglise meme. C'etait un orateur eloquent, un brillant +ecrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant mediateur +dans les affaires ou il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait +souvent de mesure et de prudence. Sa raison etait moins forte que son +caractere, sa foi en lui-meme exaltee par l'exces de ses sacrifices. La +justesse, la moderation, l'impartialite lui etaient difficiles; il y +avait de l'aveuglement dans son genie; et a cote des rares qualites qui +l'ont place si haut dans l'Eglise et dans l'histoire, on reconnait a +mille traits de sa vie que ce grand homme etait un moine[236]. + +[Note 236: Voyez Othon de Frisingen, _De Gest. Frid._, l. I, c. +XVII.--Cf. Brucker, _Hist. crit. philos._, t. III, pars II, l. II, c. +III, p. 751 et 759.] + +Lorsque le jour de Paques fut passe, il donna plus d'attention aux +avertissements de Guillaume de Saint-Thierry, qui sans doute ne manqua +pas de lui rappeler la conference promise. La gravite reelle ou +apparente de quelques-unes des nouveautes d'Abelard, l'independance +generale de sa doctrine, sa preference pour la methode rationnelle dans +l'exposition des verites religieuses, et, plus que tout cela, l'immense +et rapide propagation de ses idees, qui trouvaient tous les esprits +prets et ardents a les accepter, determinerent saint Bernard a +intervenir. + +Quoique douze ans auparavant Abelard l'eut range au nombre de ses +ennemis[237], leur dissidence, qui etait dans la nature des choses, +n'avait pas eu beaucoup d'eclat; rien d'irreparable ne les armait encore +l'un contre l'autre. L'abbe avait visite le Paraclet; quelques relations +les avaient rapproches; leur passager dissentiment sur le texte de +l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifeste ou laisse entre eux un +fond d'aigreur cachee, mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hesitait +evidemment a rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il +voulut d'abord avoir une entrevue avec Abelard, et il lui fit quelques +observations sur ses doctrines. Cette premiere conference n'ayant rien +produit, une seconde eut lieu, et cette fois _en presence de deux ou +trois temoins_, suivant le precepte de l'Evangile[238]. Il l'engagea a +revoir ses ecrits, a modifier ses assertions, surtout a ralentir les pas +trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte. +La conversation fut assez amicale. Un secretaire de saint Bernard, son +panegyriste et son biographe, assure meme qu'on s'entendit et que ce +dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme +point la relation officielle, envoyee au saint-siege par les eveques, +apres la decision du concile[239]. Il y eut une simple conference +preliminaire, d'ou chacun se retira avec des esperances, parce que, de +part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Abelard +etait eloigne de toute idee de schisme, et que ses propositions les plus +hasardees comportaient pour la plupart une explication plausible, un +entretien commence sans le desir de rompre devait conduire a quelque +espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'etait point presse +de pousser les choses a l'extreme; il ne cherchait pas un eclat; +l'autre, toujours place entre la soumission et la revolte, desirait se +maintenir a l'egard du pouvoir ecclesiastique dans une independance sans +hostilite; il ne ceda donc pas a son adversaire, mais il ne l'irrita +pas. + +[Note 237: Voyez ci-dessus, p. 116.] + +[Note 238: "Si ton frere a peche contre toi, va et reprends-le entre +toi et lui; s'il t'ecoute, tu auras gagne ton frere. S'il ne t'ecoute +pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit +confirme sur la parole de deux ou de trois temoins." (Math., XVIII, 15 +et 16.)] + +[Note 239: Geoffroi, ne a Auxerre, moine de Clairvaux, secretaire +(_notarius_) de saint Bernard, et qui a ecrit sa vie, avait ete quelque +temps disciple d'Abelard; mais il appartenait tout entier au parti +oppose lors du concile de Sens. Il affirme qu'Abelard promit de +s'amender a la volonte de saint Bernard, "ad ipsius arbitrium +correcturum se promitteret universa." Mais les eveques de France, dans +leur lettre au pape, parlent de la conference _familiere et amicale_ ou +Abelard fut averti; et ils ne disent point ce qu'il repondit. S'il eut +fait une promesse violee plut tard, leur interet etait de le rappeler. +(Cf. Gaufr., l. III, _De vit. S. Bernardi. Rec. des Hist._, t. XIV, p. +370, etc.--_Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1147.--S. Bern., _Op._, ep. +CCCXXXVII.--_Ab. Op._; Not., p. 1101.)] + +Quand les hommes superieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de +s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas declaree. Mais une +fois separes, chacun, rentre dans son camp, y retrouve ses amis, ses +confidents, ses flatteurs, et se rechauffe au foyer de l'esprit de +parti. Ce qui inquietait Bernard, c'etait moins encore la nature que le +succes des doctrines d'Abelard. Il voyait au loin s'etendre l'esprit de +controverse sur les matieres les plus hautes et les plus sacrees. Dans +les derniers temps, des heresies graves, notamment sur la Trinite, +s'etaient produites en divers lieux[240]. Abelard, apres en avoir +beaucoup refute par ses arguments, en avait suscite d'autres par sa +methode. Il autorisait les erreurs meme qu'il n'enseignait pas. Partout +a sa voix se dressait, moins prudent et moins reserve que lui, l'eternel +ennemi de l'autorite, l'examen. Son exemple avait comme dechaine dans la +lice la raison individuelle. + +[Note 240: C'etait surtout celles de Henry, de Tanquelm ou Tankolin, +de Pierre de Bruis, peut etre aussi des deux freres bretons, Bernard et +Thierry dont parle Othon de Frisingen, et dont Gautier de Mortagne +a refute le second. On suppose que ce sont les deux freres que veut +designer Abelard dans le tableau qu'il a par deux fois trace des +heresies contemporaines. (Cf. _Introd. ad Theol._, l. II, p. +1066.--_Theolog. Christ_., l. IV, p. 1314-1316, et ci-apres, l. III. c. +II.--_Rec. des Histor._, t. XIV, praef., p. IXX.--_De Gest. Frid._, l. +I, c. XLVII.--_Spicileg._, t. III.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 378).] + +Hors de sa presence, l'abbe de Clairvaux ne se contraignit point pour +maudire cette reformation anticipee; il ne s'abstint pas d'en rapporter +l'existence au plus renomme des novateurs; sans peut-etre attaquer +directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il +arrachait ses livres des mains de ses disciples, et prechait contre +la contagion de son ecole. Autour du nouvel apotre s'elevait contre +l'autorite doctrinale d'Abelard une clameur de reprobation et +d'anatheme. Nous en pouvons juger par le langage des ecrivains partisans +de saint Bernard. Abelard _dogmatisait perfidement_, disent-ils tous. Il +fut _negromant et familier du demon_, a ecrit Gerard d'Auvergne[241]. + +[Note 241: "De fide dogmatizans ferfide.... Nigromanticus et daemoni +familiaris." (_Thes. anc_. t. V, praef. in fin.) On lisait cela dans une +chronique manuscrite de Cluni. Les mots _perfide dogmatizans_ ont ete +repetes ailleurs. (Guill. Nang. _Chron., Rec. des Hist._, t. XX, p. +731.)] + +Non moins puissant et non moins passionne, retentit bientot de l'autre +cote le cri de l'independance. Abelard lui-meme, irritable et convaincu, +opposait aux accusations des denegations sinceres, et, ne croyant que se +defendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance +ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux +renvoyaient l'insulte a la reprobation, et le mepris a l'anatheme. Ils +avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient defendre +contre des prejuges tyranniques la verite eternelle et nouvelle a la +fois. Abelard pouvait se regarder comme le representant de ce que le +christianisme renfermait de plus eclaire, comme le docteur, sinon de la +majorite dans l'Eglise, au moins d'une minorite pleine d'esperance et +d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux +meme qui exageraient ou denaturaient ses opinions, ceux meme qui +en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus +_avancees_, le prenaient pour chef, et voulaient, a leur profit, faire +triompher en lui la liberte de penser. Un docteur qui avait etudie +avec lui et sous lui, Gilbert de la Porree, chancelier de l'eglise +de Chartres et deja celebre par la solidite et le succes de son +enseignement, avait commence a developper sur l'essence divine, sur +ses attributs, sur la difference des personnes aux proprietes dans la +Trinite, ces subtilites ingenieuses, hasardees, dont il devait, huit +ans apres, etant eveque de Poitiers, venir repondre devant deux +conciles[242]. Pierre Berenger, zele disciple d'Abelard, deja revetu des +fonctions de scolastique, et qui devait defendre plus tard son maitre +dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le +despotisme ecclesiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu +l'expression si vive et si piquante[243]. + +[Note 242: Gilbert de la Porree (_Porretanus_) soutint des opinions +theologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues a celles +d'Abelard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut +traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148. +(Ott. Frising. _De Gest. Frid_., l.1, c. XLVI, L et seq.--_Hist. litt_., +t. XII, p. 486.)] + +[Note 243: Pierre Berenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de +quelle eglise, n'est guere connu que par son apologie d'Abelard et +une invective contre les chartreux. Petrarque, le premier, l'a appele +_Pictaviensis_ (Poitevin). Dom Brial soupconne qu'il l'a confondu avec +Pierre de Poitiers, autre disciple d'Abelard, et veut, sans trop de +fondement, que Berenger soit _Gabalitanus_ ou du Gevaudan. (_Ab. Op_., +pars II, ep. XVII, XVIII et XIX; Not., p. 1192.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 264.--_Rec. des Hist_., t. XIV, p. 294.)] + +Enfin un homme intrepide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe +egalement pour avoir suivi les lecons d'Abelard, venait de se retirer +en France, banni de Rome par l'autorite pontificale, pour y avoir +fougueusement soutenu la reforme spirituelle et temporelle de l'Eglise +chretienne. Moins preoccupe du dogme que des abus introduits dans la +constitution du clerge, il preludait, sans le savoir, a l'insurrection +des Vaudois, des Albigeois, a celle du protestantisme, par des attaques +ou se melait a la passion de l'independance religieuse un sentiment +confus de la liberte politique[244]. On dit qu'il se rapprocha +d'Abelard, et le poussa vivement a la resistance. Rien, a notre +connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il +appelle Arnauld le lieutenant, ou plutot l'_ecuyer_ d'Abelard[245], et +met grand soin, dans ses lettres pour Rome, a confondre la cause de l'un +avec celle de l'autre, et a representer Abelard, tantot comme le guide, +tantot comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper. +Esperons pour saint Bernard qu'il a dit vrai. + +[Note 244: Arnauld, qu'on croit ne a Bresce, dans les premieres +annees du XIIe siecle, attaqua avec tant de violence la richesse du +clerge et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamne en 1139 +par le concile de Latran. Force de quitter l'Italie, il vint en Suisse, +et de la apparemment en France. Il repassa les Alpes en 1141, souleva +Bresce, provoqua dans Rome un mouvement revolutionnaire qui triompha +dix-ans, et fut brule vif en 1155.] + +[Note 245: "Procedit Golias procero corpore, nobili illo suo bellico +apparatu circumcinctus, antecedente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo +de Brixia. (S. Bern. _Op._, ep. CLXXXIX. Voyez aussi les lettres CXCV et +CCCXX.)] + +Excite ou non par Arnauld de Bresce, Abelard affronta la tempete, et +traita ses pieux et puissants adversaires comme des coeurs mechants +et des esprits faibles. Revenant a la confiance presomptueuse de sa +jeunesse, entraine surtout par ce mouvement general qui ne venait pas +tout entier de son impulsion, il maintint avec fermete la verite de ses +principes, provoqua la refutation, accusa ses adversaires de calomnie, +et parut braver l'Eglise. + +Alors eclata la sainte colere de Bernard, et il commenca une guerre +declaree. Il poursuivit son adversaire, disent ses apologistes, +_avec son invincible vigueur_[246]. Songeant d'abord a s'assurer +une necessaire protection, il ecrivit en cour de Rome. La confiance +d'Abelard de ce cote l'inquietait visiblement, et ce n'est pas sans +anxiete qu'il invoque d'un ton tour a tour plaintif et indigne la +sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes +declamatoires et cependant eloquentes, toutes remplies de recherche et +de passion, d'art et de violence; la foi est sincere, la haine aveugle, +l'habilete profonde. + +[Note 246: _Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbe Ratisbonne, t. +II, c. XXIX, p. 31.--La plupart des historiens croient que saint +Bernard ne devint vraiment actif et n'ecrivit en cour de Rome qu'apres +qu'Abelard eut demande a etre juge au concile de Sens. Cela est +possible, mais l'ordre que nous avons adopte peut aussi se justifier par +les textes.] + +Dans son premier appel aux cardinaux, ce n'est pas un homme seulement, +c'est l'esprit humain qu'il denonce. "L'esprit humain, il usurpe tout, +ne laissant plus rien a la foi. Il touche a ce qui est plus haut, +fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses +divines, il force plutot qu'il n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il +vous plait, le livre de Pierre Abelard, qu'il appelle _Theologie_[247]." +Quant a la lettre que je regarde comme la premiere que saint Bernard +ait ecrite sur cette affaire au pape, elle est comme trempee des larmes +qu'il versa dans le sein pontifical; il jette l'epouse desolee aux bras +de l'ami de l'epoux, et lui rappelle que la Sunamite lui est confiee, +pendant que l'epoux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse, +une inimitie domestique, a eclate dans le sein de l'Eglise; une nouvelle +foi se forge en France. Le maitre Pierre et Arnauld, ce fleau dont Rome +vient de delivrer l'Italie, se sont ligues et conspirent contre le +Seigneur et son Christ. Ces deux serpents _rapprochent leurs ecailles_. +Ils corrompent la foi des simples, ils troublent l'ordre des moeurs; +semblables a celui qui se transfigura en ange de lumiere, ils ont la +forme de la piete. L'Eglise vient a peine d'echapper a Pierre qui +usurpait le siege de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui +attaque la foi de Simon Pierre. L'un etait le lion rugissant, l'autre +est le dragon qui guette sa proie dans les tenebres: mais le pape +ecrasera le lion et le dragon[248]. Le nouveau theologien invente de +nouveaux dogmes, il les ecrit, afin d'en mieux empoisonner la posterite; +et, au milieu de ses heresies, il se vante d'avoir ouvert les sources de +la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il +a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle a defendre son erreur +ceux-la meme qui le doivent juger. "Persecuteur de la foi, comment as-tu +la pensee, la conscience d'invoquer le defenseur de la foi? De quels +yeux, de quel front peux-tu contempler l'ami de l'epoux, toi, le +violateur de l'epouse? Oh! si le soin de mes freres ne me retenait! Oh! +si mon infirmite corporelle ne m'empechait, de quelle ardeur j'irais +voir l'ami de l'epoux qui prend la defense de l'epouse en l'absence +de l'epoux! Moi qui n'ai pu taire les injures de mon Seigneur, je +supporterais patiemment les injures de l'Eglise! Mais toi, Pere +bien-aime, n'eloigne pas d'elle ton bras secourable; songe a sa defense, +ceins ton glaive. Deja l'abondance de l'iniquite refroidit la charite +d'un grand nombre; deja l'epouse du Christ, si tu n'y portes la main, +sort et suit les traces des troupeaux et les fait paitre aupres des +tentes des pasteurs[249]." + +[Note 247: S. Bern. _Op._, ep. CLXXXVIII.] + +[Note 248: "Squamma aquammae conjungitur.... ad imaginem et +similitudinem illius qui transfigurat se in angelum lucis, habentes +formam pietatis.... Evasimus rugitum Petri Leonis, sedem Simonis +Petri occupantem; sed Petrum Draconis incurremus, fidem Simonis Petri +impugnantem, etc." Il y a la un jeu de mots sur le nom de Pierre de +Leon. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX.)] + +[Note 249: _Id. ibid., in fin._--Les derniers mots sont empruntes +aux versets 6 et 7 du c. 1 du _Cantique des Cantiques_. Toute la lettre +est remplie d'allusions a des passages du meme poeme sur lequel saint +Bernard avait fait un traite.] + +C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres a divers membres du +sacre college, aux cardinaux Ives et Gregoire Tarquin, a Etienne, eveque +de Palestrine. Dans sa circulaire a tous les eveques et cardinaux de la +cour de Rome[250], il tient le meme langage. Il leur rappelle que leur +oreille doit etre ouverte aux gemissements de l'epouse, qu'ils sont +les fils de l'Eglise, qu'ils doivent reconnaitre leur mere, et ne pas +l'abandonner dans ses tribulations; il leur denonce les temerites de cet +Abelard, persecuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors, +heretique au dedans, religieux sans regle, prelat sans sollicitude, +abbe sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre +nouvelle qui, pour une tete coupee a Soissons, en repousse sept autres. +Il a derobe les pains sacres; il veut dechirer la tunique du Seigneur; +il est entre dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche +entoure de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les +places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes; +il reproduit sur les dogmes les plus saints les heresies des plus +detestees. Il les a signees de sa plume, et en les ecrivant il transmet +la contagion a l'avenir[251], et cependant il se glorifie d'avoir +infecte Rome de ses poisons. Les enfants de l'Eglise ne defendront-ils +pas le sein qui les a portes, les mamelles qui les ont nourris? + +[Note 250: Gregoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et +Bacche. (_Id._ ep. CCCXXXII.) Cette lettre porte _ad cardinalem G._, +comme la suivante. Ives, cardinal-pretre (ep. CXCIII); Etienne, eveque +de Palestrine, cardinal en 1140 de l'ordre de Citeaux (ep. CCCXXXII.) +La lettre commune aux eveques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep. +CLXXXVIII.] + +[Note 251: "Catholicae fidei persecutorem, inimicum crucis +Christi.... Monachum se exterius, haereticum interius ostendit.... +Egressus est de caverna sua coluber tortuosus, et in similitudinem +hydrae uno prius capite succiso, etc. (ep. cccxxxi.) Habemus in Francia +monachum sine regula, sine sollicitudine praelatum, sine disciplina +abbatem.... disputantem cum pueris, conversantem cum mulieribus, etc." +(ep. cccxxxii.)] + +Ainsi saint Bernard prenait soin d'oter par avance tout refuge a celui +qui n'etait pas encore proscrit et qu'il ne se hatait pas d'attaquer +ouvertement. C'est Abelard qui le contraignit enfin a se montrer. Las de +de se voir sans cesse diffame, jamais combattu, il demanda une epreuve +publique. + +Le roi de France, qui n'etait plus Louis le Gros, mais ce roi violent, +inegal et devot, dont une activite malheureuse n'a pu illustrer le nom, +et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis VII avait au plus haut +degre la devotion des reliques; il aimait les ceremonies consacrees a la +translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si reveres des +martyrs et des saints. La cathedrale de Sens, metropole de la province +de Paris, etait riche en tresors de ce genre, et elle conserve encore +des traces precieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le +jour de l'octave de la Pentecote de l'annee 1140, le roi avait promis +d'aller visiter a Sens les saintes reliques qu'on y devait exposer a la +veneration des grands et du peuple[252]. A cette occasion, il devait y +avoir dans cette ville un concours nombreux de prelats et de dignitaires +de l'Eglise. Non-seulement les suffragants de l'archeveque de Sens, +mais encore celui de Reims et les eveques de sa province, devaient s'y +rencontrer. On y annoncait aussi la presence de plusieurs seigneurs +du voisinage. Cette solennite etait attendue avec curiosite par les +populations. + +[Note 252: _Alan. episc. autissiod. in S. Bern. Vit. adornat_., +c. xxvi. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. cv. in praef., et p. 371 et +484.--_Gallia Christ_., t. XII., p. 16.] + +Irrite et enhardi par les attaques detournees dont il etait l'objet, +anime par les conseils de ses amis et peut-etre d'Arnauld de Bresce, +Abelard, s'adressant a l'archeveque de Sens, demanda que cette reunion +sainte devint un synode ou concile devant lequel il put etre admis a +repondre a ses adversaires et a venger sa foi par la parole [253]. + +[Note 253: S. Bern., _Op_., ep. CLXXXIX, ad dom. pap. Innocentium.] + +On dit qu'il calculait que l'archeveque de Sens, qui avait eu recemment +quelque differend avec saint Bernard, lui serait favorable, et qu'une +convocation brusque et a bref delai deconcerterait ses ennemis [254]. Ce +qui est certain, c'est que son appel ne deplut pas a l'archeveque, dont +la vanite fut flattee, et qui songea aussitot a rendre l'assemblee plus +complete et l'epreuve plus solennelle. Il ecrivit a l'abbe de Clairvaux +afin de l'inviter au concile pour le jour fixe. Celui-ci refusa, +alleguant son inexperience de ces joutes de la parole. Il disait +qu'aupres d'Abelard, forme au combat des sa jeunesse, il n'etait lui +qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la +foi dans ces disputes, _de laisser agiter ainsi la raison divine par de +petites raisons humaines_ [255]. + +[Note 254: Le P. Longueval, _Hist. de l'Egl. gall_., t. IX, l. XXV, +p. 22.] + +[Note 255: "Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab +adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis +committi ratiunculis agitandam ... Dicebam sufficere scripia ejus ad +accusandum cum. (Ep. CLXXXIX.)] + +Il ajoutait que les ecrits d'Abelard suffisaient sans discussion pour le +condamner, et qu'apres tout c'etait l'affaire des eveques et non celle +d'un moine et d'un abbe que de juger en matiere de dogme. + +Mais voulant mieux assurer le succes et temoigner de son interet dans +l'affaire, il adressa aux eveques qu'elle regardait une circulaire pour +les engager tous a se trouver exactement au jour de la reunion, et a s'y +montrer fideles amis du Christ. Il les avertit en meme temps de se +tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui esperait les +surprendre, les trouver mal prepares a la resistance, et dont la +perfidie se trahissait deja dans la brusque promptitude avec laquelle il +les avait defies[256]. + +[Note 256: _Id_., ep. CLXXXVII, ad episc. senonas convocandos.] + +Cependant Abelard ne s'oubliait pas. Il donnait a ses amis et a ses +disciples rendez-vous a Sens pour le jour fixe. Il publiait qu'il +comptait bien y trouver Bernard et lui repondre. Il annoncait ce grand +debat comme un duel theologique en champ clos que deciderait avec +solennite le jugement de Dieu. + +Ce fut bientot la nouvelle populaire, et l'attente devint generale. Les +amis de saint Bernard alarmes lui representerent tout le danger de +son absence, quelle confiance elle inspirerait a son adversaire, quel +decouragement a ses partisans, combien cet abandon apparent d'une si +juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de +l'erreur. L'abbe ceda; il consentit avec regret a paraitre au concile; +mais il assure qu'il ne put retenir ses larmes. Il partit pour Sens, +le coeur triste, sans preparer ni argumentation ni discours, mais se +repetant sans cesse cette parole de l'Evangile: _Ne premeditez pas votre +reponse, elle vous sera donnee a l'heure de parler_, et cette autre du +psalmiste: _Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'un homme +peut me faire[257]._ Mais s'il ne se preparait point pour le debat, il +avait tout dispose pour le jugement. De toutes parts, des eveques, des +abbes, des religieux, des maitres en theologie, enfin des clercs verses +dans les lettres avaient ete convoques. Thibauld, comte palatin de +Champagne, cher a l'Eglise pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte +de Nevers, celebre par sa piete, qui lui fit un jour abandonner le monde +pour devenir chartreux[258]; d'autres nobles personnages se rendaient a +Sens. + +[Note 257: _Id._ ep. CLXXXIX--Math., X, 10.--Ps. CXVII, 6.--_Ex vit. +et veb. gest. S. Bern._, auct. Gaufrid. abb. _Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 371 et 372.] + +[Note 258: Ex _chron. turonens. Rec. des Hist._, t. XII, p. 471.] + +Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry +dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archeveque de Sens, +devait le presider; il etait la, environne de tous les eveques de sa +province, excepte ceux de Paris et de Nevers[259]; et Samson des Pres, +archeveque de Reims, avec trois de ses suffragants, devait sieger a cote +de lui. Les prelats qui suivaient le premier etaient d'abord Geoffroi de +Chartres, sans nul doute l'homme le plus considerable de tout le corps +episcopal, quoiqu'il ne paraisse avoir joue cette fois aucun role; +Hugues III, eveque d'Auxerre, Helias, eveque d'Orleans, Atton, eveque +de Troyes, Manasses II, eveque de Meaux. Les prelats de la province de +Reims etaient Alvise, eveque d'Arras, Geoffroi de Chalons et Joslen +de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant, +enseigner a tout risque d'heresie une variete du nominalisme sur +la montagne Sainte-Genevieve[260]. A leur suite, une multitude +d'ecclesiastiques, abbes, prieurs, doyens, archidiacres, ecolatres, +avaient envahi la ville[261], et pour la plupart animes de l'esprit de +saint Bernard, ils le propageaient dans la foule. Sens etait une cite +tout ecclesiastique, la metropole de Paris, et presque la metropole +des Gaules septentrionales; l'influence episcopale y regnait +toute-puissante, et le peuple etait des longtemps prepare a entendre +appeler Abelard des noms d'Antechrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer +dans ses murs d'un cote saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux +baisses, couvert de la robe grossiere de Clairvaux, et precede d'une +renommee de saintete merveilleuse; de l'autre, Abelard, qui, malgre son +age et ses maux, portait encore avec fierte une tete belle et detruite, +et marchait entoure de ses disciples a l'aspect quelque peu profane. +Partout ou passait le saint abbe, on voyait les genoux flechir, les +fronts s'incliner sous la benediction de la main dont on racontait les +miracles. Sur les pas d'Abelard, ceux qu'attirait la curiosite etaient +presqu'aussitot repousses par l'effroi. + +[Note 259: "Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. _Chron., Rec. +des Hist._, t. XX, p. 727.) On ignore les motifs de l'absence d'Etienne +de Senlis, eveque de Paris, et de Fromond, eveque de Nevers.] + +[Note 260: _Gall. Christ._, t. VIII, p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p. +44 et passim.--Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-apres l. II, c. VII et +X.] + +[Note 261: Loc. cit., et S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII.] + +Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scenes interieures +n'en ont ete nulle part fidelement decrites. Nous ne savons que quelques +faits succinctement indiques par saint Bernard et les eveques. Il faut +les raconter apres eux. + +Le premier jour, 2 juin 1140[262], c'etait un dimanche (on l'appelait +alors le jour de l'octave de la Pentecote, car la fete de la Trinite n'a +ete fondee qu'au XVe siecle), on s'occupa de l'adoration des reliques +qui furent exposees a la veneration des fideles. Le roi les visita +pieusement, disent les ecrivains ecclesiastiques, et se les fit montrer +et expliquer par saint Bernard[263]. Ce fut une grande solennite rendue +plus imposante par une pompe royale, episcopale, guerriere, et dont +l'effet etait tout favorable a l'Eglise, qui faisait ainsi parler +la religion a l'imagination populaire, tandis que la theologie +philosophique ne s'adressait qu'a l'intelligence. D'un cote, une vaste +cathedrale, des debris sacres dans une chasse etincelante, la mitre et +la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'epee, les vetements +de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisees, les dalmatiques +blasonnees, les chants religieux qui semblent s'elever vers le ciel +avec la fumee de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui +s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine +austere et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Eglise; et +de l'autre, un homme d'une renommee etrange et suspecte, celebre par de +tristes aventures, par des tentatives steriles, par des humiliations +bizarres, a la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des +positions temeraires sans en avoir su garder aucune, appuye seulement +par une bande de bruyants disciples, simples sans humilite, fiers sans +puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Eglise, +libres d'esprit, ce qui ne plait a personne, si ce n'est l'avant-veille +des revolutions. + +[Note 262: J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile +s'ouvrit le 11 janvier. Les temoignages authentiques donnent une date +certaine, l'octave de la Pentecote. Or, l'annee 1140, Paques etait le +7 avril. (Du Cange, art. _Annus_.) Selon notre maniere de compter, la +Pentecote devait etre le 20 mai. Du reste, comme il n'existe pas de +proces-verbaux de cette assemblee, on en refait l'histoire avec les +lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons +aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les +Bollandistes, a l'annee 1141. (Cf. _Act. concilior_., t. VI, pars II, +p. 1219.--Philip. Labbaei _Sacr. concil._, t. X, p. 1018.--_Anal. des +concil_., par le pere Richard, t. V, suppl.--_Act. sanct_., t. III, p. +196.)] + +[Note 263: _Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern_., c. XXVI. _Rec. +des Hist_., t. XIV, p. 371.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 40.] + +Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'eglise metropolitaine de +Saint-Etienne. Les peres etaient assis en presence du roi sur son trone. +Seigneurs, moines, docteurs, pretres, tous attendaient en silence. +L'emotion interieure d'une grande curiosite agitait tous les esprits. +L'anxiete attentive redoubla lorsqu'Abelard parut. Il traversait +la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place, +lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porree qui le regardait d'un +air d'intelligence, il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en +passant: + + Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet, + +predisant ainsi le synode de Paris ou, sept ans apres, saint Bernard +devait, pour des nouveautes analogues, poursuivre le subtil prelat[264]. + +[Note 264: Hor. _Epist._ I, XVIII, 84.--Vincent. Bellov., _Biblioth. +Mund._, t. IV; _Spec. historial._, l. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127.--Gaufr. +aulissiod. _Vit. S. Bern., Rec. des Hist._, t. XIV, p. 372.--_Hist. +litt._, t. XII. p. 467.] + +Abelard s'arreta au milieu de l'assemblee. En face de lui, dans une +chaire qu'on montrait encore avant la revolution, saint Bernard etait +debout, acceptant le role de promoteur, c'est-a-dire d'accusateur devant +le concile qu'il semblait presider[265]. Il tenait a la main les +livres incrimines; dix-sept propositions en avaient ete extraites, qui +renfermaient des heresies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard +ordonna qu'on les lut a voix haute. Mais a peine cette lecture +etait-elle commencee qu'Abelard l'interrompit, s'ecriant qu'il ne +voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife +de Rome, et il sortit[266]. + +[Note 265: _Recherches hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. +Tarbe, 1838, c. xxi.--D'Amboise signale comme une irregularite de la +procedure que l'accusateur ait ete saint Bernard, qui n'etait pas de la +meme province ecclesiastique qu'Abelard. Un _accusateur idoine_, dit-il, +devait etre choisi dans la province de Tours ou etait situee l'abbaye de +Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbe de Saint-Gildas, c'est pour +des opinions publiees dans la province de Sens et de Reims qu'Abelard +etait poursuivi. Seulement il peut paraitre singulier que dans un +concile compose de prelats de ces deux provinces, un si grand role ait +ete donne a un homme qui n'etait ni de l'une ni de l'autre; car l'abbe +de Clairvaux etait du diocese de Langres, province Lyonnaise premiere. +(_Ab. Op._, praef. apol.)] + +[Note 266: On n'est point parfaitement d'accord sur les details de +cet evenement; je suis le recit adresse par saint Bernard au pape. Celui +des eveques y est a peu pres conforme; seulement ils ajoutent que cette +lecture avait pour but de mettre Abelard en mesure de s'expliquer et +de se defendre. Mais il se pouvait qu'on n'eut que l'intention de lui +demander s'il avouait ou desavouait les articles; car c'etait l'opinion +et le conseil de saint Bernard: "Dicebam sufficere scripta ejus ad +accusandum eum." (S. Bern., _Op._, ep. CLXXXIX, _ad pap. Innoc._--Ep. +CXCI, _Remens. arch. ad eumd._--Ep. CCCXXXVII, _Senon. arch. ad +eumd._.--Gaufrid. _Ex lit. S. Bern._, l. III, _Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 371.)] + +Qu'avait-il eprouve, qu'avait-il voulu? Etait-ce une fuite? Etait-ce une +inspiration soudaine, un projet reflechi, une tactique, une faiblesse? +On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappe, disent les legendaires +de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole +avait ete soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs +moins credules, il fut trouble devant cette assemblee si auguste, devant +cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit memoire et +courage en presence de la verite personnifiee[267]. Certes, on ne croira +pas qu'Abelard fut venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en +quelque sorte convoque lui-meme, avec le dessein de se taire au +jour marque pour la parole, et d'eviter solennellement un combat +solennellement demande. Le desir de suspendre toute querelle en +ajournant et en deplacant le jugement ne saurait avoir des l'origine +determine sa conduite[268]. Mais nous savons qu'il etait imprudent et +affaibli, temeraire pour entreprendre et facile a emouvoir. "Il n'avait +nulle audace pour l'action," dit un historien, "quoiqu'il en eut +beaucoup dans l'esprit[269]." Du moment qu'il mit le pied dans la ville +de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menacait d'une sedition +populaire[270]. Il lisait son arret ecrit sur le front de ses juges. +Qu'il se tournat vers le pouvoir ou spirituel on temporel, point +d'esperance. On ne lui offrait pas une controverse en regle, engagee +entre docteurs egaux; on lui signifiait une accusation, on le sommait +d'un desaveu, d'une retractation, ou peut-etre d'une defense; mais tout +debat eut ete oiseux, toute eloquence impuissante. En essayant de se +justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa defaite. D'un +autre cote, il esperait en l'appui de la cour de Rome, et savait +que c'etait la le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble, +l'orgueil, la crainte et la vengeance se reunirent pour lui suggerer +ensemble la pensee d'echapper ainsi a un peril certain, d'embarrasser +ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint +Paul sans espoir devant les magistrats de Jerusalem, il se crut le droit +d'en appeler a Cesar et de citer a leur tour ses juges inquiets devant +le tribunal de Rome. + +[Note 267: _Id. ibid._, p. 372.--_Hist. de saint Bernard_, par M. +l'abbe Ratisbonne, t. II, c. XXIX, p. 38.--Le P. Longueval, _Hist. de +l'Egl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 28.] + +[Note 268: C'est pourtant l'opinion de D. Martene dans les _Annales +de l'ordre de Saint-Benoit_, t. VI, p. 324.] + +[Note 269: Crevier, _Hist. de l'Univ_., t. I, l. I, Sec. 2, p. 186.] + +[Note 270: Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.] + +On peut admettre qu'Abelard, appreciant sa position, s'etait dit, +avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la seance et son +inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de repondre. Mais nul +ne s'attendait a ce dernier parti, et cet incident si imprevu causa +d'abord beaucoup d'emotion. Le concile embarrasse hesita sur ce qu'il +devait faire. Sa competence paraissait douteuse: car le titulaire +d'une abbaye de Bretagne pouvait, comme tel, n'etre justiciable que de +l'archeveque de Tours. A la verite, il avait lui-meme choisi ses juges +et reconnu par la leur juridiction, et en qualite de fondateur ou de +chapelain du Paraclet, il pouvait etre regarde comme pretre du diocese +de Troyes[271]. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour +temoin de sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait +accepte le role d'accuse. Et s'il etait accuse, comment le juger sans +l'entendre, sans savoir meme s'il reconnaissait pour siennes les +opinions denoncees? D'ailleurs, l'appel au pape n'etait-il pas +suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le +saint-siege, dont les dispositions etaient deja si douteuses? + +[Note 271: Mabillon, _S. Bern. Op._; Not., fus. in ep. CLXXXVII, p. +LXV.--Le P. Longueval, _Hist. de l'Egl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 22.] + +Cependant, si le concile se separait sans statuer, et qu'il se recusat +ainsi lui-meme, la victoire d'Abelard etait complete, et l'Eglise, celle +de France du moins, prononcait sa propre condamnation. C'etait une faute +grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorite une +mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il decida aisement le +concile a s'en defendre. + +On se rappelle comment l'assemblee etait composee. Geoffroi de Chartres, +qui peut-etre n'eut pas engage l'affaire, et qui etait seul en mesure +de rivaliser d'influence avec l'abbe de Clairvaux, n'avait garde de +lui resister, et occupait desormais un rang trop important dans le +gouvernement de l'Eglise pour mettre au-dessus des interets de son +ordre les inspirations naturelles de sa moderation et de son equite. +L'archeveque de Sens pouvait hesiter; car trois ans a peine s'etaient +ecoules depuis qu'il avait ete suspendu par Innocent II, pour ne s'etre +pas arrete devant un appel au pape dans une question de droit canonique +sur la validite d'un mariage; mais ses debuts dans la carriere +episcopale n'avaient pas ete edifiants; sa reforme etait en partie +l'oeuvre de saint Bernard qui, apres lui avoir adresse, pour l'y +confirmer un traite sur _le devoir des eveques_, s'etait maintenu dans +l'usage de le gourmander severement toutes les fois qu'un caractere +violent et capricieux l'entrainait a quelque faute. "La justice a peri +dans votre coeur," lui ecrivait-il un jour. C'etait la le premier des +juges d'Abelard[272]. Quant a l'archeveque de Reims, elu depuis peu et +malgre le roi, qui resista longtemps a son installation, il n'avait +a grand'peine obtenu sa confirmation definitive que par l'energique +intervention du saint abbe, dont il se regardait comme la creature[273]. +Atton, l'eveque de Troyes, avait ete l'ami d'Abelard; il l'avait protege +dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui, +etant dans l'Eglise plutot du parti de Pierre le Venerable que de celui +de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses +antecedents memes, et s'il ne fut pas d'autant plus prompt a deserter +son ancien ami qu'il etait plus naturellement appele a le defendre? +D'ailleurs, il se peut qu'il n'eut qu'une position faible et compromise +dans le clerge, ainsi que l'eveque d'Orleans Helias, s'il faut en croire +un recit conteste, d'apres lequel tous deux auraient ete huit ans plus +tard deposes par le concile de Reims[274]. Hugues de Macon, eveque +d'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui etaient entres a +Citeaux avec lui, vingt-sept annees auparavant, ne devait voir que par +ses yeux et penser que par son esprit[275]. On sait peu de chose de +l'eveque de Meaux. Celui d'Arras, Alvise, est designe par un defenseur +d'Abelard comme un des moins habiles et des plus prevenus. On croit +qu'il etait frere de Suger, et il avait ete abbe d'Anchin, monastere +dirige longtemps par Gosvin, un des constants ennemis de notre +philosophe[276]. Le maitre de Gosvin, Joslen, eveque de Soissons, en sa +qualite d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer +facile en matiere d'heresie, mais il avait ete rival d'Abelard sur la +montagne Sainte-Genevieve, et collegue de saint Bernard, dans la +mission que celui-ci recut d'Innocent II, en 1131, pour aller convertir +l'Aquitaine a son autorite[277]. L'eveque de Chalons, Geoffroi Cou de +Cerf, etait cet ancien abbe de Saint-Medard que le concile de Soissons +avait charge de detenir et de discipliner Abelard; et lui aussi, +il devait, a la recommandation de saint Bernard, sa promotion a +l'episcopat[278]. On ne voit pas d'ou aurait pu venir au trop faible +et trop redoutable accuse la protection, la bienveillance ou meme +l'impartialite. + +[Note 272: Henry le Sanglier avait mene une vie mondaine depuis son +election en 1122 jusqu'en 1126. Ramene a plus de regularite par Geoffroi +de Chartres et par Burchard de Meaux, il passa sous la tutelle de saint +Bernard, qui le defendit aupres du pape et contre le roi. Voyez surtout +celle de ses lettres qui est devenue le traite _de officio episcoporum_ +(1127), et celle ou le saint traite l'archeveque si durement pour avoir +depose un archidiacre, l'accusant de provoquer ses adversaires et +d'offenser ses protecteurs (1136). "Vous amenez des pieds et des mains +votre deposition," ajoute-t-il. "Ita ne putatis perlisse justitiam de +toto orbe, sicut de vestro corde?" (S. Bern. _Op._, ep. XLII, XLIX et +CLXXXII. Opusc. II, t. II, p. 460.--_Hist. litt._, t. XII suppl., p. 134 +et 228.--_Gall. Christ._, t. XII, p. 46 et pars II, Instrum. p. 33.)] + +[Note 273: S. Bernard. _Op._, ep. CLXX, p. 108 in not.--_Gall. +Christ._, t. IX, p. 86.] + +[Note 274: Alberic., _Ex Chronic., Rec. des Hist_., t. XIII, p. +701.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 499; t. VIII, p. 1449.--_Hist. litt_., +t. XII, p. 227.] + +[Note 275: _Gall., Christ_., t. XII, p. 292.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 408 et XII, suppl., p. 7.] + +[Note 276: C'est a lui, en effet, ou a Joslen que D. Brial applique +le passage ou Berenger se moque d'un prelat d'un renom celebre, d'une +grande autorite dans le concile, qui aurait, apres avoir bu plus que +de raison, fait une harangue assez vive contre Abelard. (_Ab. Op_., p. +306.--Cf. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. 297.--_Gall. Christ_., edit. +I, 1056, t. II, p. 216.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 71, et t. XII, p. +361.--Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)] + +[Note 277: _Gall. Christ_., t. IX, p. 357.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 412. Voyez ci-dessus, p. 23.] + +[Note 278: _Gall. Christ._, t. IX, p. 879.--_Hist. litt._, t. XII, +p. 186; voyez ci-dessus, p. 95.] + +Saint Bernard n'eut donc aucune peine a faire prevaloir sa volonte, qui +paraissait conforme aux interets de l'Eglise et de l'autorite. Dans la +deliberation du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Abelard, +il fut decide que l'on continuerait a juger la doctrine, a defaut du +docteur, et que sans examiner si l'appel etait regulier, en laissant +aller la personne par respect pour le saint-siege, a qui elle +appartenait desormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces +dogmes, extraits d'ouvrages non desavoues, avaient ete notoirement et a +diverses reprises enseignes au public, et que l'interet le plus pressant +etait de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commence de +corrompre[279]. Plusieurs peres, mais surtout saint Bernard, apporterent +des autorites nombreuses, et nommement celle de saint Augustin, en +preuve des heresies contenues dans les propositions accusees. Elles +furent declarees pernicieuses, manifestement condamnables, opposees a +la foi, contraires a la verite, ouvertement heretiques[280]. On dit +qu'Abelard quitta la ville le jour ou la condamnation fut prononcee. + +[Note 279: "Episcopi, Vestrae Reverentiae deferentes, nihil in +personam egerunt (S. Bern. _Op._, ep. CXC). Licet appellatio ista minus +canonica videretur, sedi tamen apostolicae deferentes, in personam +hominis nullam voluimus proferre sententiam." (Ep. CCCXXXVII.)] + +[Note 280: "Errorem perniciosissimum et plane +damnabilem.--Sententias.... "haereticas evidentissime comprobatas (ep. +CCCXXXVI). Fidei adversantia, contraria veritati." (Ep. CLXXXIX.)] + +"Ses adversaires," dit Brucker[281], "ne purent ni supporter ni penetrer +les nuages dont il enveloppait des verites simples; la superstition, +l'ignorance, l'hypocrisie, l'envie, trouverent matiere a persecuter +cruellement un homme si digne de temps et de destins meilleurs. Il a le +droit d'etre compte parmi les martyrs de la philosophie." + +[Note 281: _Hist. crit. phil._, t. III, p. 764.] + +Cette condamnation embrassait quatorze des dix-sept propositions qui lui +etaient attribuees. Elles etaient donnees comme extraites de ses ecrits; +le premier, sa _Theologie_ (et ce titre comprenait probablement deux +ouvrages, l'_Introduction_ et la _Theologie chretienne_); le second, le +_Connais-toi toi-meme_ ou son traite de morale. Le troisieme etait _le +Livre des Sentences_, ouvrage qu'il a toujours desavoue; l'on ne connait +en effet aucun livre de lui qui porte ce titre[282]. + +[Note 282: On trouve ces propositions diversement classees et +redigees dans divers recueils (_Ab. Op._, praefat., pars II, ep. XX; +_Apolog._, p. 830.--_Thes. nov. anecd._, t. V. _Theol. Christ., Observ. +praev._, p. 1149.--S. Bernard. _Op._, ep. CLXXXVIII). Elles different +peu pour le fond de l'extrait dresse par Guillaume de Saint-Thierry. +Le texte, qui fut envoye a Rome et sur lequel le pape prononca, a ete +retrouva au Vatican par Jean Durand, benedictin, et publie par Mabillon. +On croit que c'est le texte qui etait joint a la grande lettre de saint +Bernard. (Ep. CXC, seu _Tractatus_, etc. Opusc. XI.) Je crois plutot que +c'est l'extrait annonce a la fin de la lettre des eveques de France +(ep. CCCXXXVII); il contient quatorze articles representes par quatorze +fragments textuels d'Abelard. (S. Bern. _Op._, t. II, Opusc. XI, p. +640.) Les opinions qui y sont exprimees ont ete discutees souvent. +(Voyez Dupin, _Hist. des controverses_, XIIe siecle, c. VII, p. +360.--Le pere Noel Alexandre, _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p. +787.--Duplessis d'Argentre, _Collec. Judicior. de nov. error._, t. I, p. +21.--Gervaise, _Hist. d'Abell._, t. II, t. V, p, 162.--Les auteurs du +_Thesaur. anecd._, t. V, p. 1148, et ceux de l'_Histoire litteraire_, +t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisieme partie du present +ouvrage.) Quant aux ecrits denonces, il faut en rayer _le Livre des +Sentences_ ou _Sententiae Divinitatis_, recueil qui courait sous son +nom, qu'il a formellement desavoue et qu'on lui attribuait encore a +l'epoque ou Gautier de Saint-Victor ecrivait contre lui en meme temps +que contre P. Lombard, Gilbert de la Porree, et Pierre de Poitiers. +(Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 631.) Ce nom de Livre des Sentences +etait assez commun alors. (_Ab. Op., Apolog.,_ p. 333; Not., p. +1159.--_Hist. litt._ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)] + +Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes +litteralement dans le texte des ecrits qui nous sont restes, elles sont +en general authentiques, et les apologistes d'Abelard ont eu tort de les +contester. + +Parmi les maximes condamnees, les principales sont les suivantes: + +I. Dans la Trinite, le Pere a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et +le Saint-Esprit la charite; chacune de ces proprietes designe chacune +des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriete qui +distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abelard +ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Pere a la puissance +parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance. +Le Fils est de la substance du Pere, puisqu'il en est engendre; le +Saint-Esprit n'est pas de la substance du Pere, puisqu'il ne fait que +proceder du Pere et du Fils. Une personne est a l'autre comme l'espece +est au genre, comme la forme est a la matiere. C'est la ce que saint +Bernard appelle introduire des degres dans la Trinite, et sur ce chef, +il accuse Abelard de l'heresie d'Arius[283]. C'est ce que d'autres ont +appele reduire a l'unite les personnes divines, et sur ce chef, Abelard +a ete accuse de l'heresie de Sabellius[284]. + +[Note 283: "Theologus noster cum Ario gradus et scalas in Trinitate +disponit." (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX. Voyez aussi les lettres CXCII, +CCCXXXI, CCCXXXII, CCCXXXVI, CCCXXXVIII.)] + +[Note 284: Guillelm. S. Theod. _Disput. adv. Ab._, c. II et III. +_Biblioth. cist._, t. IV.--Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--Mabillon, _S. Bernard. Op._, vol. I, t. II, p. 640.--Bayle, +_Dict. crit._, art. _Abelard.--Hist. litt._, t. XII, p. 139.] + +II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut etre appele a ce titre une +personne de la Trinite. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse +Abelard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius[285]. + +[Note 285: Voyez les lettres deja citees.--Il faut bien remarquer +qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme, ou du Fils de Dieu en tant +que Jesus-Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considere comme +tel, il n'y a pas dans tout Abelard un mot qui affaiblisse en lui un +seul des caracteres de la divinite.] + +III. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauve que pour celui qui +ne l'est pas, tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-meme consenti a la +grace divine; d'ou il suit, que par les forces du libre arbitre et de la +raison, l'homme peut rechercher la grace, s'y attacher, y consentir, +ou en d'autres termes, qu'une grace speciale n'est pas necessaire pour +obtenir la grace. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abelard, +quand il parle de la grace, de tomber dans l'heresie de Pelage[286]. + +[Note 286: Voyez les memes lettres.] + +IV. Jesus-Christ ne nous a sauves que par son exemple, par les +perfections dont il nous a donne le divin modele, et par la +reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice. + +V. Dieu ne pouvait empecher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est-a-dire +qu'etant la perfection meme, il ne pouvait par sa propre nature faire ce +qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait. + +VI. Ce n'est pas dans l'oeuvre que reside le peche, mais dans la +volonte, ou plutot dans l'intention ou le consentement donne sciemment +au mal, de sorte que l'oeuvre en elle-meme ne nous rend ni meilleurs ni +pires, que l'ignorance exclut le peche, et que le peche n'est ni dans +l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le +plaisir. + +On doit entrevoir la portee de ces idees. A l'exception de la seconde +qui nous parait sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal +a dire subtilement que, Jesus-Christ n'etant que le nom humain du Fils +ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jesus-Christ +que le Fils est une personne de la Trinite), toutes ces maximes ont une +certaine gravite, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes +fondamentaux. Il serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait +ailleurs[287]. Nous ne contesterons point que les principales opinions +incriminees ne se trouvent au moins en principe dans les ecrits +d'Abelard, et qu'interpretees avec une rigueur absolue, poussees a leur +extreme limite, elles ne soient heretiques, du moins par certaines de +leurs consequences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de +cause, qu'elles n'ont en general dans ses livres ni la gravite ni le +caractere qu'elles presentent comme citations isolees et dans la +forme arretee d'une redaction sommaire. Elles sont, chez leur +auteur, temperees par des declarations positives, modifiees par des +developpements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre, +ou de les excuser, ou de les reduire a des inexactitudes de langage. Les +modernes censeurs d'Abelard ne nient meme pas qu'elles puissent etre +ramenees a un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu +innover an fond ni sciemment sortir de l'unite[288]. Cela suffit pour +que le jugement qui le frappa soit condamne. Vainement le concile +pretend-il avoir epargne la personne, pour ne juger que les doctrines; +c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans +un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolerees. Ce n'est +pas la pensee abstraite d'Abelard, c'est sa pensee vivante et remuante; +ce n'est pas son systeme, c'est son influence que ses juges ont voulu +aneantir[289]. Ce n'est pas la verite eternelle, mais la situation +accidentelle de l'Eglise qu'ils ont defendue. La puissance d'un genie +inquietant et refractaire, dans le passe d'humiliantes victoires, dans +l'avenir une tendance dangereuse, dans le present une emotion generale +des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui +s'unirent aux inevitables passions humaines, pour determiner la +politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit +d'instrument. + +[Note 287: Voyez la troisieme partie de cet ouvrage.] + +[Note 288: Voyez Martene et Durand. (_Thes. nov. anecd._, t. V, +praefat.) Les propositions d'Abelard, disent-ils, ne peuvent qu'a +grand'peine etre ramenees a un sens catholique, et devaient etre +condamnees du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon, +l'editeur et l'apologiste de saint Bernard, ne veut pas qu'on classe +Abelard parmi les heretiques, mais seulement parmi les errants, "inter +errantes" et plus loin: "Nolumus Abaelardum haereticum; sufficit pro +Bernardi causa cum fuisse in quibusdam errantem; quod Abaelardus non +diffitetur." (S. Bern. _Op._, praefat. Sec. 5, 51, 55, et vol. I, t. II, +Admon. in opusc. XI.) Mais ce que Mabillon accorde suffit aussi pour +que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tout ces benedictins +paraissent au fond reduire les torts d'Abelard a de mauvaises +expressions. L'auteur de son article dans l'_Histoire litteraire_, si +malveillant pour lui, ne lui impute pas comme heresies intentionnelles +les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139); et +M. l'abbe Ratisbonne, plus equitable encore, lui reconnait "un respect +sincere pour l'Eglise et une foi vive et docile." (_Hist. de saint +Bern,_, t. II, c. XXVIII, p. 24.) Les questions d'heresie me paraissent +discutees avec soin et moderation par le pere Alexandre Noel qui conclut +ainsi: "Non est censendus haereticus; nusquam errores suos pertinaciter +propugnavit." (Natal. Alex. _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p. +787-803.) Toutes ces opinions, et je n'ai cite que des autorites qui +ne prennent point parti pour Abelard, contiennent ainsi une censure +indirecte de la decision du concile.] + +[Note 289: "Quia homo ille multitudinem trahit post se et populum +qui sibi credat habet, necesse est ut huic contagio celeri remedio +occurratis." (_Lett. des eveq. au pape._ S. Bern., ep. CLXXXI.)] + +La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut, dans ce +jugement, faire une grande part a la vieille haine qui avait poursuivi +Abelard des le debut de sa carriere et que ses premiers ennemis, en +disparaissant de la scene, avaient transmise a leurs successeurs. +La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement etablie. La +moderation meme des peines prononcees prouve bien qu'on ne pensait pas +de lui tout le mal qu'on en disait; car des cette epoque, le sacrilege +et le blaspheme encouraient de plus rudes chatiments. On ne voulait +evidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut +remarquer, au reste, que le temps n'etait pas venu encore ou l'on vit +l'Eglise deployer systematiquement la derniere rigueur contre l'erreur +purement speculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus +tard souille sa cause. Le XIIe siecle etait un temps de liberte de +penser relative, quand on le compare aux temps qui l'ont suivi. + +Cependant, ni saint Bernard ni les peres du concile n'etaient +tranquilles sur les suites de leur decision. Que devait en penser Rome? +cette question les inquietait. D'abord il ne parait pas que plusieurs +des peres jouissent de ce cote-la d'une grande faveur, car, des deux +archeveques de Sens et de Reims, l'un avait encouru deja une fois la +disgrace du saint-siege; l'autre etait destine a se voir plus tard prive +du pallium, par jugement du pape Eugene III[290]. Puis, bien qu'on eut +admis que l'appel a la cour de Rome couvrait la personne d'Abelard, on +n'etait pas sur d'etre approuve par le souverain pontife pour avoir +passe outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels, +fortement denonce par le clerge gallican, etait constamment accueilli ou +encourage par le saint-siege. Gregoire VII avait attire a lui presque +toute la juridiction ecclesiastique, et le celebre archeveque de Tours, +Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-meme dans son traite de _la +Consideration_, avait en vain reclame contre cette competence directe +et illimitee qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la +chretiente[291]. Il est vrai qu'on alleguait contre l'appel interjete +par Abelard que lui-meme avait choisi ses juges, et qu'un concile +provincial demeure en tout etat de cause juge de la doctrine d'un +theologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'etre pas goutees +a Rome, et les eveques ne doutaient pas qu'Abelard et ses amis n'y +missent tout en oeuvre pour faire condamner le clerge de France au +tribunal de saint Pierre. La moderation a toujours ete le caractere +et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques +circonstances extremes ou l'autorite apostolique s'est vue directement +en peril. Sa conduite est connue; ardente, quand les eglises nationales +sont tiedes, elle se montre sage et clemente quand celles-ci paraissent +passionnees; elle s'etudie a garder les formes d'une paternelle +protection. On a deja vu qu'au sein du sacre college Abelard comptait +des appuis et meme des disciples. A leur tete etait le cardinal Gui de +Castello[292], distingue par l'elevation de son esprit, sa douceur, sa +justice, et dont le credit etait grand; car c'est lui qui, quatre ans +apres, fut pape sous le nom de Celestin II, trop tard pour le repos +d'Abelard, trop peu de temps peut-etre pour l'Eglise et pour l'humanite. + +[Note 290: _Gall. Christ._, t. IX, p. 86, et t. XII, p. 46.] + +[Note 291: Cf. Gervaise, _Vie d'Ab._, t. II, l. V, p. 229.--_Rec. +des Hist. des Gaules_, t. XIV; i praefat., p. XVI.--S. Bern. _De +Considerat._ l. I, c. III.--Neander, _S. Bern. et son siecle_, l. +II.--Bergier, _Dict. de Theol._, art. _Papaute_; Not. XVI.] + +[Note 292: Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard; Guy +de Castellis, du Chatel, de Castel ou de Chateau, dans les historiens +francais; son nom vient de la ville de Citta di Castello dans la +legation de Perouse. Nomme par Honorius II, cardinal-diacre au titre +de Sainte-Marie, _in via lata_, et par Innocent II, cardinal-pretre +au titre de Saint-Marc, il s'eleva au souverain pontificat en 1143 et +mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard +portent qu'il etait disciple d'Abelard, et Duboulai le designe ainsi: +"Magister Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus, +ejusque defensor acerrimus." (S. Bern. _Op._, ep. CXCII, p. 185 _in +not._--_Hist. Univ._, t. II, p. 212.)] + +Mais saint Bernard avait encore plus d'amis aupres du saint-siege. Sa +reputation de saintete, sa haute position et son influence active dans +le clerge, ses grands et recents services dans l'affaire du schisme, lui +assuraient en Italie une autorite qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord +deux lettres synodiques furent adressees au saint-pere, l'une par +l'archeveque de Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'archeveque +de Reims et des siens. Ces deux lettres sont evidemment ecrites par +saint Bernard. La premiere surtout est importante; elle etait connue au +Vatican sous le nom de la lettre des eveques de France[293]; c'est un +compte rendu de toute l'affaire. Apres avoir declare qu'il n'y a de +ferme et de stable que ce qui est etabli par l'autorite du siege +apostolique, on y rappelle les lecons et les compositions d'Abelard, et +l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des ecoles, soit +sur celui des villes, des bourgs et des chateaux, et le bruit qui en +etait parvenu jusqu'a l'abbe de Clairvaux, et ses premieres demarches +pleines de charite, de discretion, et les bravades du novateur et de +ses disciples, forcant par un defi le synode a se reunir et Bernard a y +paraitre. Puis, en termes fort succincts, les peres du concile exposent +ce qui s'y est passe; comment le _seigneur abbe_ a produit dans +l'assemblee le livre de theologie du maitre Pierre, et les articles +dudit livre, notes comme absurdes et pleinement heretiques, pour que +l'inculpe niat les avoir ecrits, ou, s'il les avouait, les justifiat ou +les amendat; comment le maitre Pierre Abelard parut alors se defier, +chercher un moyen d'evasion, et refusa de repondre; si bien qu'enfin et +quoique libre audience lui fut accordee, et qu'il fut en lieu sur et +devant d'equitables juges, il en appela au saint-pere en sa presence, et +sortit de l'assemblee avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on, +parut peu canonique, par deference pour le siege apostolique, on n'a +point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-meme. Mais, pour +mettre un terme a la propagation de l'erreur, on a statue sur les +doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles etaient +notoires; elles etaient manifestement fausses et heretiques; on les a +donc condamnees en elles-memes, et cela un jour avant l'appel fait au +saint-siege. Cette derniere circonstance n'est affirmee que dans cet +endroit et elle n'est guere conciliable avec les autres relations, +meme avec celle de saint Bernard, meme avec celle que contient cette +lettre[294]. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abelard +ait quitte la seance sans mot dire, ce que nul ne pretend, ou qu'on eut +par provision statue a huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre +en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consomme qu'apres +avoir ete regularise par une declaration ecrite, admise comme valable +par le concile[295]. Quoi qu'il en soit, l'archeveque de Sens et son +clerge transmettent au pape, en finissant, les articles condamnes, et +"le supplient unanimement de confirmer leur sentence, de frapper d'un +juste chatiment ceux qui s'obstineraient par esprit de contention a les +defendre[296]; et quant au susdit Pierre, de lui imposer silence en lui +interdisant d'enseigner et d'ecrire, et en supprimant ses livres." + +[Note 293: S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII, ad Innocent. pontif. in +persona Franciae episcop., Not. d.] + +[Note 294: "Pridie ante factam ad vos appellationem damnavimus." +Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la +portion anterieure du recit: "Respondere noluit ... ad vestram tamen, +sanctissisme pater, appellans praesentiam, cum suis a conventu +discessit." (_id. ibid._ Voyez aussi les lettres CLXXXIX et CXCI.)] + +[Note 295: Le pere Longueval, _Hist. de l'Egl. gall._, t. IX, l. +XXV, p. 29.] + +[Note 296: "Sententias eas perpetua damnatione notari et omnes qui +pervicaciter et contentiese illas defenderent justa poena muletari." +(Ep. CCCXXXVII.)] + +En meme temps, Bernard ecrit pour son compte au pape. Il se jette dans +ses bras avec tous les epanchements d'une ame navree de douleur et d'un +chretien au desespoir. Il est degoute de vivre, il ne sait s'il lui +serait utile de mourir[297]. Insense! il croyait, apres la mort de +Pierre de Leon, l'antipape, que l'Eglise etait enfin tranquille et qu'il +allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une vallee de larmes, +une terre d'oubli. La douleur est revenue, ses pleurs ont coule a flots +comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est leve, d'autant plus +hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David: Goliath, c'est +Abelard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis +vient le recit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration +vehemente adressee au successeur de Pierre: qu'il voie s'il est possible +que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge aupres du siege de +Pierre; qu'il se souvienne de ce qu'il doit a l'Eglise; qu'il ecrase +la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands +eveques, ses predecesseurs, et saisisse, pendant qu'ils sont encore +petits, les renards qui devorent la vigne du Seigneur. + +[Note 297: "Taedet vivere et an mori expediat nescio." (Ep. +CLXXXIX.)] + +Un moine de Montier-Ramey, admis plus tard a Clairvaux, Nicolas, +secretaire de l'abbe, son messager de predilection pour les negociations +delicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie +plus tard[298], fut charge de porter ces lettres au pape, et d'y ajouter +de vive voix les commentaires convenables. + +[Note 298: Montier-Ramey etait une abbaye a quatre lieues de Troyes. +Nicolas etait un homme instruit, lettre, habile, fort employe dans les +affaires de Rome, mais hypocrite, et que saint Bernard accusa plus tard +de vol et de faux. On a de lui des lettres assez interessantes." (S. +Bern. _Op._, ep. CLXXXIX et praefat., in t. III, vol. I, p. 711.--_Hist. +litt._, t. XIII, p. 553.)] + +Ces lettres n'etaient pas les seules; il en est d'autres ou le saint +s'exprime d'un ton different, suivant la difference des correspondants. +Ainsi il s'adresse avec autorite au cardinal Gregoire Tarquin, comme +s'il n'avait pour le faire agir qu'a lui donner le signal, et qu'il le +put traiter comme un religieux de son ordre, toujours pret a lui obeir. +"Suivant votre coutume," lui dit-il, "quand j'entre dans la cour (la +cour de Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez-vous donc pour +ma cause ou plutot pour la cause du Christ[299]." Quand il ecrit au +cardinal Haimeric, qui etait des Gaules, son ami, et de plus chancelier +de l'Eglise romaine[300], il lui parle gravement, presque politiquement, +et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence +attendre du saint-siege. Il est moins a l'aise avec le cardinal Gui de +Castello: il l'appelle son venerable seigneur et son pere cheri, et d'un +ton mele de flatterie et de fermete il lui temoigne l'esperance de ne +pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait +injure que de le soupconner d'une telle amitie, elle serait terrestre, +charnelle et diabolique; et il ajoute: "Ce n'est pas moi qui accuse +Abelard aupres du saint-pere; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme +qui ne voit rien en enigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout +face a face[301]!.... J'estimerais moins votre equite, si je vous priais +longtemps, dans la cause du Christ, de ne mettre personne avant le +Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir, +vous a qui Dieu a donne la puissance: il importe a l'Eglise, il importe +a cet homme lui-meme, qu'il lui soit impose silence." + +[Note 299: Ep. CCCXXXIII, ad G. cardinalem.] + +[Note 300: Haimeric, Bourguignon, de la ville de Chatillon, et +qu'on dit de la famille de Castries, cardinal-diacre du titre de +Sainte-Marie-Nouvelle. (S. Bern., ep. XV et CCCXXXVIII.)] + +[Note 301: "Nihil videt per speculum et in aenigmate, sed facie ad +faciem omnia intuetur." (Ep. CXCII, ad magistrum Guidonem de Castello.)] + +Mais quand il parle au cardinal-pretre Ives, son ami, qui ayant ete +chanoine regulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et +partager ses sentiments, il epanche toutes ses coleres contre Abelard; +la encore, c'est un moine sans regle, un superieur sans soin, qui +ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme different de +lui-meme, Herode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller +la chastete de l'Eglise, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes +pervers, plus heretique enfin par son opiniatrete que par ses +erreurs[302]. + +[Note 302: Ep. CXCIII, ad magistrum Ivonem cardinalem.] + +Mais en multipliant ces lettres habilement calculees pour interesser a +sa cause tout ce que Rome avait de plus considerable, saint Bernard +ne voulait point se montrer etranger a la question de doctrine. +Independamment de la relation qu'il ecrit pour le pape, il lui adresse +une epitre, ou plutot un traite ou il examine et discute quelques-unes +des opinions d'Abelard[303]. Cette composition a ete justement placee +parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y considere pas dans +leur ensemble, ni d'un point de vue fort eleve, les doctrines de son +adversaire, il prend sur lui a divers moments une superiorite veritable; +et degagee des violences d'un langage injurieux qui altere et deshonore +la verite meme, sa pensee est souvent juste et quelquefois profonde. +Dans la discussion sur la Trinite, on peut l'accuser de n'avoir pas +equitablement pris l'opinion qu'il refute. S'il ne la defigure pas, +du moins il l'exagere; et en isolant les expressions, il les rend +exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'etre pour un esprit +de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle theorie de la Redemption +il parait avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui +peut preferer l'idee d'Abelard ne saurait faire qu'elle fut l'idee +traditionnelle et partant orthodoxe de l'Eglise catholique. La Trinite +et la Redemption sont les seuls dogmes speciaux dont le saint s'occupe +avec etendue. Il glisse sur le reste, et se borne a caracteriser d'une +maniere generale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la +theologie d'Abelard. La encore, il montre une vraie sagacite, et il +attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une +force et une clairvoyance qui feraient envie a plusieurs des apologistes +de notre siecle, avec une rhetorique passionnee qui rappelle l'auteur +de l'_Essai sur l'indifference en matiere de religion_; c'est la meme +eloquence, plus animee peut-etre, quoique moins naturelle encore; c'est +la meme vigueur sophistique; c'est, avec les idees que M. de la Mennais +n'a plus, le talent qu'il a toujours. + +[Note 303: S. Bern. _Op._, ep. CXC, seu tractatus contra quaedam +capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. 636.--_Ab. Op._, +p. 276. Voyez dans la suite de cet ouvrage le c. IV de la troisieme +partie.] + +Jamais plus active et plus soigneuse habilete n'a ete deployee pour +perdre un homme, coupable seulement de dissidence et convaincu d'etre +un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine, +de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint +Bernard d'avoir ete un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour +un interet quelconque de ce monde, meme pour celui d'une politique +equitable et legitime, serait accuse de mechancete dans la tyrannie; la +saintete seule attenue, si elle ne les justifie, ces exces de l'ame. On +a grand tort d'attaquer les austerites que le christianisme prescrit. +Ces austerites heroiques sont seules capables de racheter devant Dieu +les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme +detourne a son profit, et qu'il devoue a sa cause. Saint Bernard +consacrait a Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur epee. + +L'interieur du parti qui poursuivait Abelard nous est mieux connu que le +parti d'Abelard lui-meme, et que sa propre conduite, dans ces difficiles +circonstances. Peut-etre le Vatican, qui nous a rendu le texte des +propositions deferees par le concile de Sens, contient-il encore, dans +ses mysterieuses archives, les lettres d'Abelard suppliant, et les +plaintes de ceux qui, croyant la verite persecutee dans sa personne, +invoquaient la protection du chef de la chretiente; mais tout cela nous +est inconnu. Nous ne possedons que les actes publics, deux confessions +de foi et une apologie qu'un de ses amis ecrivit avec plus de chaleur +que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces ecrits, et +les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le +plus simple. + +La decision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de +saint Bernard au pape furent repandues dans le public, et l'on ne tarda +pas a les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annoncait avant +de l'avoir obtenue. Abelard, imparfaitement instruit de son sort, dut +redoubler de soins pour l'eviter et l'adoucir. Il comptait sur deux +appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome. + +La premiere etait moins unie qu'il ne pensait. L'energie avec laquelle +on l'avait attaque au nom de l'Eglise intimidait ceux qui n'etaient +qu'impartiaux, neutralisait dans le clerge une partie de ses amis, et +donnait a la querelle une gravite qui ne permettait plus de le suivre +ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnees. Toutefois, pendant +qu'il faisait sans doute jouer a Rome tous les ressorts qui le pouvaient +sauver, il ne negligea pas de s'adresser au public, et de se concilier +les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part, +les esprits curieux et hardis, qui se plaisent a l'examen et goutent la +controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition; de l'autre, +les esprits eleves et bienveillants, qui s'interessent aisement au +talent et a la sincerite persecutes, et qui placent volontiers le bon +droit du cote de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa +les reponses de la dialectique, aux autres les gemissements de la foi. +Il s'etudia comme toujours a faire en lui redouter le controversiste et +plaindre le chretien. + +Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire, +c'etait Heloise: non qu'il put craindre un moment d'etre desavoue par +l'esprit le plus libre, abandonne par le coeur le plus fidele. Eh! dans +quelles extremites Heloise ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait +besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti +l'abbesse et ses religieuses; car elle exercait dans l'Eglise et le +monde une grande autorite morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de +passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore, +le coeur d'Abelard renfermait un fond de veritable tristesse; un +sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait a se repandre, et +qui s'epanchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pensee et +sentait toute son ame. C'est pour elle qu'il ecrivit cette confession de +foi si noble et si touchante: + +"Heloise, ma soeur, toi jadis si chere dans le siecle, aujourd'hui plus +chere encore en Jesus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils +disent en effet; ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse +est perdition, que je suis eminent dans la logique, mais que j'ai failli +grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de +l'esprit, ils m'enlevent la purete de la foi. C'est, il me semble, la +prevention plutot que la sagesse qui me juge ainsi; je ne veux pas a ce +prix etre philosophe, s'il me faut revolter contre Paul; je ne veux pas +etre Aristote, si je suis separe du Christ; car il n'est pas sous le +ciel d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. J'adore +le Christ qui regne a la droite du Pere; des bras de la foi, je +l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair virginale, +prise du Paraclet[304]. Et pour que toute inquiete sollicitude, tout +ombrage soit banni du coeur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci. +J'ai fonde ma conscience sur la pierre ou le Christ a edifie son Eglise. +Ce qui est grave sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: Je +crois dans le Pere et le Fils et le Saint-Esprit, Dieu un par nature +et vrai Dieu, qui contient la Trinite dans les personnes, de facon a +conserver toujours l'unite dans la substance. Je crois que le Fils est +en tout _coegal_ au Pere; savoir, en eternite, en puissance, en volonte, +en operation. Je n'ecoute point Arius qui, pousse par un genie pervers, +ou meme seduit par un esprit demoniaque, introduit des degres dans la +Trinite, enseignant que le Pere est plus grand, le Fils moins grand, +oubliant ainsi le precepte de la loi: _Tu ne monteras point par des +degres a mon autel_ (Exod. xx, 26); car il monte par des degres a +l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinite une priorite et +une posteriorite (une superiorite et une inferiorite). J'atteste que le +Saint-Esprit, est consubstantiel et coegal en tout au Pere et au Fils, +quand dans mes livres je le designe si souvent du nom de la Divine +bonte. Je condamne Sabellius qui, attribuant au Pere et au Fils la meme +personne, avanca que le Pere avait souffert la passion, d'ou est venu le +nom des patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils +de l'homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux +natures. C'est lui qui apres avoir souffert toutes les conditions +attachees a son humanite et la mort meme, est ressuscite, est monte au +ciel, et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les +peches sont remis par le bapteme; que nous avons besoin de la grace +pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont +regeneres par la penitence. Quant a la resurrection de la chair, +pourquoi en parlerais-je, puisque vainement je me glorifierais d'etre +chretien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour? + +[Note 304: "Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de +Paracleto sumpta gloriosa divinitus operantem." Maniere un peu +recherchee, mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a ete concu +dans le sein d'une vierge par l'operation du Saint-Esprit.] + +Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je +tire la fermete de mon esperance. Fort de cet appui salutaire, je ne +crains pas les aboiements de Scylla, Je ris du gouffre de Charybde, je +n'ai pas peur des chants mortels des sirenes. Si la tempete vient, elle +ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; car je +suis fonde sur la pierre inebranlable[305]." + +[Note 305: _Ab. Op._, pars II, p. 308.] + +Cette declaration est chretienne. Elle contient l'expression d'une foi +correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait +Abelard d'heresie. Cependant elle ne retracte pour le fond aucune des +opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins ou il les +a soutenues. I1 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans +l'unite, ait profite d'une communaute de langage entre ses adversaires +et lui, sans tenir compte des idees diverses que des esprits differents +attachent aux memes mots. Peut-etre si l'on obligeait tous les chretiens +a donner individuellement le sens precis et sincere qu'ils attribuent +chacun aux expressions consacrees du dogme, verrait-on dans l'unite +perpetuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et +l'heresie des coeurs trahir l'orthodoxie des paroles. + +Ainsi Abelard parlait a Heloise. Ainsi il essayait d'offrir aux +catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'interesser a +lui et de le prendre sous leur garde. En meme temps, il composait une +apologie plus developpee, ou il se defendait en discutant et refutait +ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen +nous en a conserve le commencement, ou l'on voit que les questions +de dialectique avaient ete melees par les adversaires d'Abelard aux +questions de theologie, et ceux-ci ont accuse cet ouvrage d'une vivacite +et d'une violence qui auraient a la fois aggrave les torts de l'auteur +et empire sa situation[306]. Nous doutons qu'il ait ecrit avec +l'emportement qu'on lui reproche. En general, sa discussion etait alors +plus dedaigneuse que violente; mais c'etait bien assez pour offenser des +adversaires tres-serieusement persuades d'etre les defenseurs de Dieu. + +[Note 306: Othon parait croire que l'apologie d'Abelard fut faite a +Cluni apres la decision du pape. Si c'est la confession de foi qui se +trouve dans les Oeuvres, elle n'etait pas de nature a provoquer de +vives repliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a +conserves, et qui indiquent que les imputations d'heresie auraient ete +rattachees a quelque point de philosophie traite d'apres Boece. Elle +n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abelard dit: "Per apologiam +suam theologiam impejorat." Celle-ci est donc perdue. L'existence en est +attestee par Othon et par les citations curieuses que donne le censeur +inconnu dans une refutation attribuee faussement a Guillaume de +Saint-Thierry. Il faut que les editeurs de celle-ci l'aient lue avec peu +d'attention pour n'avoir par apercu qu'elle etait dirigee contre une +apologie tout autrement polemique que la declaration publiee par +d'Amboise et annexee par Tissier a la dissertation de Guillaume de +Saint-Thierry, et a celle de l'abbe anonyme qu'on croit etre Geoffroi +d'Auxerre. (Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. 1, c. XLIX.--_Disput anon. +abb. adv. P. Abael., Biblioth. cisterc._, t. IV, p. 239, 240, 242, +246.)] + +Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice a une autre apologie +qu'Abelard laissa publier par un de ses amis. Pierre Berenger +est l'auteur de cette defense, veritable invective contre saint +Bernard[307]. L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des +longueurs, des puerilites, des plaisanteries grossieres que tolerait +le gout du temps, de ces citations innombrables, ornement oblige +d'un ouvrage destine aux gens instruits, on y trouve un vrai talent +satirique, un esprit libre et penetrant, quelquefois une argumentation +vive et des traits d'eloquence. C'est une Provinciale du XIIe siecle. On +ne saurait dire si Abelard y avait mis la main. + +[Note 307: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, _Berengarii scholastici +Apologeticus_, p. 302.] + +Nous n'avons rien emprunte a cet ouvrage en racontant le concile de +Sens. Nous ne voudrions pas juger les jesuites sur la foi de Pascal; +mais il y a dans Pascal du vrai sur les jesuites, et tout ne peut-etre +faux dans ce que raconte Berenger: car s'il parle comme un ennemi de +saint Bernard, il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi. + +Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme echantillon de +style, quelque chose de la peinture interieure du concile. Apres s'etre +assez agreablement moque de la pretention constante de Bernard a n'etre +qu'un ignorant qui ne sait pas ecrire faute d'etudes, quoiqu'il ecrivit +avec beaucoup d'art et de recherche, et qu'il se fut adonne aux lettres +profanes au point d'avoir compose dans sa jeunesse des chansons badines +dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle +avec un respect ironique sa saintete et ses miracles, puis lui declare +brusquement qu'il a perdu son aureole et trahi son secret par sa +conduite dans la derniere affaire. + +"Or, voila les eveques convoques de toutes parts au concile de Sens. +C'est la que tu as declare Abelard heretique, que tu l'as arrache comme +en lambeaux du sein maternel de l'Eglise. Il marchait dans la voie du +Christ; sortant de l'ombre comme un sicaire aposte, tu l'as depouille +de la tunique sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, afin qu'il +priat Dieu pour lui; et interieurement tu te disposais a le proscrire du +monde chretien. Que pouvait faire la foule? Comment prier, quand elle +meconnaissait celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui +avais fait des miracles, qui etais assis avec Marie aux pieds de Jesus, +qui conservais toutes ses paroles dans ton coeur, tu aurais du bruler +au ciel le plus pur encens de la priere pour obtenir la resipiscence +de Pierre, ton accuse, pour obtenir qu'il se lavat de tout soupcon.... +Est-ce que par hasard tu aurais mieux aime qu'il demeurat tel que la +censure trouvat ou le prendre? + +"Enfin, apres le diner, le livre de Pierre est apporte, et l'on ordonne +a quelqu'un de faire a haute voix lecture de ses ecrits. Mais le +lecteur, anime par la haine, arrose par le fruit de la vigne, non pas de +cette vigne dont il est dit, _je suis la vigne veritable_ (Jean, XV, 1), +mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, se +met a crier plus fort qu'on ne lui demandait. Apres quelques mots, vous +eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire, +jouer, comme gens qui accomplissent leurs voeux, non au Christ, mais a +Bacchus; en meme temps on salue les coupes, on celebre les pots, on loue +les vins; les saints gosiers s'arrosent ... et c'est alors que, comme +dit le satirique: + + Inter pocula quaerunt + Pontifices saturi quid dia poemata narrent[308]. + +[Note 308: Pers. sat. I, v. 27-28. L'auteur latin dit _Romulidae_ et +non _pontifices_.] + +Puis, quand arrive jusqu'a eux le son de quelque passage subtil +et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas habituees, +l'auditoire se degrise dans son coeur; ce ne sont plus que grincements +de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de taupe pour voir clair +en philosophie, s'ecrient:--Quoi! nous laisserions vivre un pareil +monstre!--et, remuant la tete comme des juifs:--Ah! disent-ils, _voila +celui qui renverse le temple de Dieu_.--(Math, XXVI, 40.) Ainsi +des aveugles jugent les paroles de lumiere; ainsi des hommes ivres +condamnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent +contre l'organe de la Trinite.... Ils avaient rempli, ces premiers +philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du +breuvage leur etait montee au cerveau, de sorte que tous les yeux se +fermaient noyes dans un sommeil lethargique. Cependant le lecteur crie, +l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller; +l'autre, sur un coussin bien mou, cherche a fermer ses paupieres; +un troisieme penche sa tete sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur +trouvait quelque epine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles +des peres: _Vous condamnez?_ Alors, quelques-uns a peine eveilles a la +derniere syllabe, d'une voix somnolente, la tete pendante, disaient: +_Nous condamnons.--Amnons_, disaient d'autres qui, eveilles a leur tour +par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, decapitaient le +mot[309].... Ainsi les soldats endormis rendent temoignage que, pendant +leur sommeil, les apotres sont venus et ont emporte le corps. (Math. +XXVIII, 43.) Ainsi, celui qui avait veille le jour et la nuit dans la +loi du Seigneur est condamne par des pretres de Bacchus. C'est le malade +qui traite le medecin; c'est le naufrage qui accuse celui qui est sur le +rivage; le criminel qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, o +mon ame? A qui recourir? As-tu oublie les preceptes des rheteurs, et +maitrisee par la douleur, gagnee par les larmes, perds-tu le fil de ton +discours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera la +foi sur la terre? Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel +ont leurs nids; mais Pierre n'a pas ou reposer sa tete.... + +[Note 309: Il y a ici un jeu de mots impossible a traduire. +_Damnatis_, dit le promoteur. _Damnamus_, disent les peres. _Namus_, +repondent les plus endormis. _Namus_, nous nageons, ce mot fait allusion +a l'ivresse, et Berenger ajoute: "Votre natation est une tempete, une +submersion." (P. 305.)] + +"En voyant agir de la sorte, en ecoutant les arrets de pareils juges, on +se console avec ces mots de l'Evangile: _Les pontifes et les pharisiens +se sont reunis, et ils ont dit: Que faisons-nous? Cet homme dit des +choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, tout le monde croira en +lui_. (Jean, XI, 47.) + +"Mais un des peres, nomme l'abbe Bernard, etant comme le pontife de ce +concile, prophetisa en disant: _Il nous convient qu'un seul homme soit +extermine par le peuple et que toute la nation ne perisse pas_[310]. +C'est de ce moment qu'ils ont resolu de le condamner, repetant ces +paroles de Salomon: _Tendons des embuches au juste_ (Prov. I, 11), +enlevons-lui la grace des levres et trouvons le mot qui perdra le +juste.--Vous l'avez fait en faisant ce que vous avez fait, vous avez +darde contre Abelard les langues de la vipere. Renverses par l'ivresse, +vous l'avez renverse, et vous avez absorbe le vin, _comme celui qui +devore le pauvre en secret_ (Habac. III, 14). Et pendant ce temps, +Pierre priait: _Seigneur_, disait-il, _delivrez mon ame des levres +iniques et de la langue perfide_. (Ps. CXIX, 2.) + +[Note 310: Jean, XI, 50. Berenger dit: _Exterminetur a populo_, ce +qui veut dire soit _extermine par le peuple_ ou _proscrit du sein du +peuple_. Il y a dans la Vulgate: _Moriatur pro populo_, ce qui est +conforme au texte grec.] + +"Au milieu de tant de pieges, Abelard se refugie dans l'asile du +jugement de Rome.--Je suis, dit-il, un enfant de l'Eglise romaine. Je +veux que ma cause soit jugee comme celle de l'impie; _j'en appelle +a Cesar_.--Mais Bernard, l'abbe, sur le bras duquel se reposait la +multitude des peres, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint +Paul dans les fers: _Tu en as appele a Cesar, tu iras a Cesar_[311]; +mais _tu en as appele a Cesar, tu n'iras pas a Cesar_. Il informe en +effet le siege apostolique de tout ce qu'ils ont fait, et aussitot un +jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Eglise +gallicane. Ainsi est condamnee cette bouche, temple de la raison, +trompette de la foi, asile de la Trinite. Il est condamne, o douleur, +absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne dirai-je pas, +Bernard?.... + +[Note 311: "Caesarem appello.--Caesarem appellasti; ad Caesarem +ibis." (Act. XXV, 11 et 12.)] + +"Malgre tout ce que la fureur intestine des haines conjurees, tout ce +qu'un orage de passions implacables et insensees pouvait lancer contre +Pierre, tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquite, la froide +clairvoyance de la censure apostolique ne devrait jamais se laisser +endormir. Mais il devie facilement de la justice, celui qui dans une +cause craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette parole d'une +bouche prophetique: _Toute tete est languissante.... De la plante des +pieds jusques au col, rien n'est sain en lui_[312]. + +[Note 312: Isai., l. 5 et 6.--Le texte dit de la plante des pieds +jusqu'au sommet de la tete, _usque ad verticem_. C'est peut-etre par +erreur que la citation de Berenger porte _cervicem_.] + +"Il voulait, disent les fauteurs de l'abbe, corriger Pierre. Homme de +bien, si tu projetais de rappeler Pierre a la purete d'une foi intacte, +pourquoi, en presence du peuple, lui imprimais-tu le caractere du +blaspheme eternel? Et si tu cherchais a enlever a Pierre l'amour du +peuple, comment t'appretais-tu a le corriger? De l'ensemble de tes +actions, il ressort que ce qui t'a enflamme contre Pierre n'est pas +l'envie de le corriger, mais le desir d'une vengeance personnelle. +C'est une belle parole que celle du prophete: _Le juste me corrigera en +misericorde._ (Ps. CXL, 5.) Ou manque en effet la misericorde, n'est pas +la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran. + +"Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son +ame: _Il ne doit pas trouver un refuge aupres du siege de Pierre, celui +qui attaque la foi de Pierre_[313]! Tout beau, tout beau, vaillant +guerrier; il ne sied pas a un moine de combattre de la sorte. +Crois-en Salomon: _Ne soyez pas trop juste de peur de tomber dans la +stupidite_[314]. Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui +affirme la foi de Pierre: il doit donc trouver un refuge aupres du siege +de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abelard soit chretien avec toi. Et si +tu veux, il sera catholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera +catholique encore; car Dieu est a tous et n'appartient a personne[315]." + +[Note 313: S. Bern., ep. CLXXXIX.] + +[Note 314: _Eccl._, VII. 17.--Il y a dans le texte: "Noli esse +justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas." +Berenger dit: "Noli nimium esse justus, ne forte obstupescas."] + +[Note 315: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, p. 303-308.] + +Apres ces belles paroles, Berenger recherche si en effet Abelard n'est +pas chretien. Il donne alors le texte de la confession de foi adressee +a Heloise, et sur cette declaration, il demande s'il est juste et +charitable de fermer a celui qui professe la croyance de l'Eglise tout +acces vers le chef de l'Eglise. Abelard peut s'etre trompe, mais il n'a +point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens; +un second ouvrage eut corrige ou bien eclairci le premier; il fallait +attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne +le conteste pas, ou n'y a-t-il point d'erreurs? il y en a dans saint +Bernard lui-meme. Son traite sur le Cantique des Cantiques contient +une heresie sur l'origine de l'ame[316]. Il y a des fautes dans saint +Hilaire, dans saint Jerome, et saint Augustin a publie le livre de ses +retractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler +a fermer au maitre Pierre les portes de la clemence apostolique? + +[Note 316: Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont +peu graves ou peu prouvees. Ainsi on lit dans son vingt-septieme sermon +sur le _Cantique des Cantiques_, que l'ame vient du ciel, et Berenger +en conclut que saint Bernard est tombe dans l'erreur d'Origene qui +attribuait aux ames une existence anterieure a cette vie. L'induction +nous parait forcee. (S. Bern. _Op._, vol. I, t. IV, serm. XXVII, 6; +Not., p. CXIII.--_Hist. litt._, t. XII, p. 257.)] + +Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger +termine son pamphlet theologique, en prenant l'engagement de discuter +dans un autre ecrit le fond meme des questions. Mais cet engagement, il +ne le tint pas. On vient de voir qu'en ecrivant, il savait deja que la +cour de Rome avait prononce, et que toute esperance etait perdue. Du +cote de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui +va jusqu'a la violence, avait ete lancee contre l'apologie, non de +Berenger, mais d'Abelard[317]. L'auteur inconnu, mais qui etait un abbe +de moines noirs, dedie son ouvrage a l'archeveque de Rouen qui parait +etre son superieur ecclesiastique, raconte qu'il a ete lie avec Abelard +par la plus etroite familiarite, et prend avec la derniere vivacite +la defense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de +calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Abelard d'etre +_conduit par les furies_ et d'avoir compare saint Bernard a Satan, +transforme en ange de lumiere. Si la citation est exacte, l'accuse n'eut +fait que rendre a l'accusateur ce qu'il lui avait prete[318]. + +[Note 317: Nous avons deja parle de cette dissertation d'un abbe +anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue +avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribuee par +surerogation; erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevee. +Point d'evidente raison non plus pour donner cet ouvrage a Geoffroi, +l'auteur de la _Vie de saint Bernard_. Un moine de Citeaux, nomme aussi +Geoffroi, l'attribue bien a un abbe de moines noirs, et Geoffroi le +biographe devint en effet abbe de Clairvaux (ou des moines noirs de +Citeaux); il fut le troisieme successeur de saint Bernard; mais il +n'etait point abbe a l'epoque ou l'ouvrage parait avoir ete ecrit, et +surtout il ne dependait pas de l'archeveque de Rouen. L'ouvrage, au +reste, a ete insere dans la Bibliotheque de Citeaux. (Disputat. anonym. +abbat. adv. dogm. P. Abael., _Bibl. cist._, t. IV, p. 238.--S. Bern. +_Op._, admon. in opusc. XI, vol. 1, t. II, p. 636.--_Thes. nov. anecd. +observ. proev. in Ab. Theol._, t. V, p. 1148.--Ex epist. Gaufr. mon. +clarev., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 331.--_Ab. Op._; Not., p. 1193.)] + +[Note 318: Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. CCCXXX.] + +Mais ces violences de langage, toujours blamables, etaient de plus +imprudentes. Le clerge orthodoxe prenait de jour en jour le dessus. +Berenger, esprit vif et caustique, s'etait fait encore d'autres +affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti +contre lui[319]. Il se vit bientot oblige de quitter le pays et de +songer a sa surete; puis du fond de la retraite ou il s'etait cache, +il ecrivit a Guillaume, eveque de Mende, une lettre ou il s'excuse, en +laissant echapper encore quelques epigrammes contre saint Bernard. Il +declare qu'il se rend sur les questions generales du dogme, qu'il n'a +pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renonce a +s'eriger en patron des articles reproches a Pierre Abelard, puisque, +encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le +son[320]. "Quant a l'apologie que j'ai publiee, je la condamnerai, +dit-il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose contre la personne de +l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie, et +non au Serieux." + +[Note 319: _Ab. Op._, pars II, ep. XIX, p. 325.] + +[Note 320: "Quia, etsi sanum saperent, non sane sonabant." (_Ab. +Op._, pars II, ep. XVIII, p. 822.)] + + +C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpire, fut +bientot officiellement connu, et mit fin a cette grande controverse, +qui devait renaitre un jour sous les auspices d'hommes nouveaux. Saint +Bernard avait triomphe; l'oeuvre etait consommee. On ignore si la cour +de Rome hesita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux +partis; mais l'acquittement d'Abelard etait la condamnation du clerge +de France et l'immolation dans l'Eglise de ce qu'on pourrait appeler +le parti gouvernemental au parti liberal. Un tel acte ne pouvait etre +qu'une dangereuse inconsequence, a moins qu'il ne fut le debut et le +signal d'un systeme nouveau, et ne figurat dans un vaste ensemble de +mesures de reforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique +n'etait pas dans les idees du siecle, peut-etre meme eut-elle devance +de trop d'annees la necessite qui plus tard a pu la reclamer sans +l'obtenir. En tout cas, elle n'etait pas a la portee de celui qui, sous +le nom d'Innocent II, gouvernait l'Eglise, esprit mediocre et d'une +commune prudence, imitateur timide de la politique illustree, entre ses +predecesseurs, par Hildebrand, et entre ses successeurs, par Lothaire +Conti. Peu de mois apres le concile de Sens, un rescrit donne a Latran +le 16 juillet, et adresse aux archeveques de Sens et de Reims, +ainsi qu'a l'abbe de Clairvaux, condamna sur l'appel Abelard et ses +doctrines[321]. Les termes en sont assez moderes. Apres un preambule +sur les droits et les devoirs du saint siege, et quelques citations +d'erreurs deja condamnees, le pape, sans se prononcer en droit touchant +les operations du concile, dit que, quant aux articles deferes par +les deux archeveques, il a reconnu avec douleur, dans la pernicieuse +doctrine de Pierre Abelard, d'anciennes heresies, et qu'il se felicite +qu'au moment ou se raniment des dogmes pervers, Dieu ait suscite a +l'Eglise des enfants fideles, au saint troupeau d'illustres pasteurs, +jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel heretique[322]. En +consequence, apres avoir pris le conseil de ses eveques et cardinaux, le +successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine +generale de Pierre et son auteur avec elle, et impose a Pierre, comme +heretique (_tanquam haeretico_), un perpetuel silence. Il estime en +outre que tous les sectateurs et defenseurs de son erreur devront etre +sequestres du commerce des fideles et enchaines dans les liens de +l'excommunication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes +les livres d'Abelard, et que lui-meme les fit bruler a Rome[323]. + +[Note 321: S. Bern. _Op._, ep. CXCIV; Innocentius episc. +venerabilibus fratribus.--_Ab. Op._, pars II, ep. XVI, p. 301.] + +[Note 322: "Qui novi haeretici calomniis studeant obviare." (_Id., +ibid._)] + +[Note 323: Gaufrid., _In Vit. S. Bern._--S. Bern. _Op._, vol. 1, p. +636.] + +Telle etait la lettre immediatement ostensible. Une lettre plus courte, +portant la meme suscription, et donnee le lendemain de la precedente, +contenait le commandement que voici: + +"Par les presents ecrits, nous mandons a votre fraternite de faire +enfermer separement dans les maisons religieuses qui vous paraitront le +plus convenables, Pierre Abelard et Arnauld de Bresce, fabricateurs de +dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire bruler +les livres de leur erreur partout ou ils seront trouves. Donne a Latran, +18ieme jour des calendes d'aout." + +Et a cette lettre etait annexe cet ordre: + +"Ne montrez ces ecrits a qui que ce soit, jusqu'a ce que la lettre meme +(sans doute le rescrit principal) ait ete, dans le colloque de Paris qui +est tres-prochain, communiquee aux archeveques[324]." + +[Note 324: Cet ordre est du 14 juillet. On ignore quel etait le but +de ce colloque (conference ou deliberation) qui devait se tenir a Paris +et ou devaient assister des archeveques, je n'en ai vu trace ni dans la +_Gallia Christiana_, ni dans l'_Histoire de l'Eglise de Paris_ du P. +Gerard Dubois. (S. Bern. _Op._, ep. CXCIV et not. in ep. CLXXXVII +et seqq., p. lxvi.--_Ab. Op._, pars II, ep. XV et XVI, p. 299 et +301.--Fleury, _Hist. Eccl._, t. XIV, l. LXVII, p. 556.)] + +Le secret prescrit fut garde quelque temps. Abelard parait n'avoir ni su +ni soupconne de bonne heure ce fatal denoument. En faisant son appel, il +avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome, pour y plaider sa +cause. Il ne pouvait s'imaginer qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et +que cette iniquite, presque sans exemple de la part de l'Eglise supreme, +serait consommee contre lui. Il faut remarquer en effet, qu'a aucune +epoque de la procedure, soit en France, soit en Italie, il n'a ete admis +a dire s'il reconnaissait les ouvrages a lui attribues, s'il avouait, +desavouait, retractait, modifiait ou interpretait les articles qu'on +pretendait en avoir extraits, ni enfin a s'expliquer sur ses dogmes et +ses intentions; la preuve n'a donc jamais ete faite qu'il fut coupable +de malice, orgueil, opiniatrete, conditions indispensables de l'heresie; +car l'heresie est un crime et non pas une erreur. On concoit donc +jusqu'a un certain point sa securite. Cependant, comme il n'attendait +plus rien de la France, il resolut d'aller a Rome, afin de s'y defendre +s'il etait encore simple accuse, de se justifier s'il etait condamne +deja. Triste et souffrant, il partit pour Lyon, en faisant route par +la Bourgogne. L'age et les infirmites ralentissaient sa marche; il +sejournait dans les monasteres qu'il rencontrait sur son chemin. Une +fois, surpris, dit-on, par la nuit, il fut force de s'arreter a Cluni. + +La maison de Cluni, situee non loin de Macon, etait une ancienne abbaye +de l'ordre de Saint-Benoit, fondee au commencement du Xe siecle par +Bernon, abbe de Gigny, et richement dotee par Guillaume Ier, duc +d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait precede Citeaux et par +consequent Clairvaux, qui n'etait qu'une colonie de cette derniere +maison, et, comme on disait dans le cloitre, la troisieme fille de +Citeaux[325]. + +[Note 325: Cluni et Citeaux, tous deux de l'ordre de Saint-Benoit, +etaient cependant des chefs d'ordre. Les quatre demembrements de +Citeaux, appeles ses quatre filles, etaient les abbayes de La Ferte, de +Pontigni, de Clairvaux et de Morimond. La robe de Cluni etait noire, +celle de Citeaux blanche, excepte quand les moines sortaient de la +maison. Cette difference dans la couleur du froc joue un grand role +dans las demeles des clunistes et des cisterciens. (_Hist. des ordres +monastiques_, par le P. Heliot, t. V, c. xviii et xxxii.)] + +Cluni etait ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monasteres les +plus renommes de la Gaule pour sa richesse et sa dignite. On vantait la +magnificence de son eglise, de ses batiments, de sa bibliotheque; et +l'hospitalite y etait exercee avec grandeur. Un esprit de paix et +d'indulgence, le gout des lettres et des arts meme regnaient dans cette +maison ou les biens du monde n'etaient point dedaignes et que des +religieux austeres accusaient de relachement. Les vives animosites qui +eclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents +du meme ordre, avaient, pendant un temps, anime Citeaux contre Cluni. +Citeaux, chef d'ordre comme Cluni, et a sa suite Clairvaux, plus ardent, +plus rigoureux, plus pauvre, avait attaque tout a la fois la richesse, +l'influence, et l'esprit large et tolerant d'une abbaye ou le temps +avait amene quelques modifications a la regle primitive de Saint-Benoit. +Naturellement, Cluni repondait en accusant Citeaux de pharisaisme. +Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manque, pres de quinze +ans auparavant, de prendre parti pour Citeaux, d'ou il etait sorti, et +tout en lui reprochant les exagerations malveillantes d'un zele outre, +il avait censure les nouveautes et les concessions de Cluni, et denonce +la mollesse sous le nom de moderation, la complaisance sous celui de +charite[326]. + +[Note 326: Voyez l'ouvrage que saint Bernard, a la demande de +Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'_Apologia_ et ou il +attaque encore plus Cluni qu'il ne le defend, tout en blamant Citeaux. +(S. Bern. _Op._, vol. 1, t. II, opusc. V.)] + +Quoique ces accusations, motivees surtout par quelques habitudes de luxe +inseparables d'une grande opulence, et par les desordres ambitieux d'un +abbe, Pons de Melgueil, mort a Rome excommunie, n'eussent jamais atteint +son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des +seigneurs de Montboissier en Auvergne, celui a qui ses vertus et sa +longue vie ont attire le nom de Pierre le Venerable; il lui fallut +prendre la plume pour defendre son ordre et repondre, au moins +indirectement, a saint Bernard[327]. Il donna une refutation remarquable +de toutes les critiques des cisterciens, ce qui etait refuter celles que +s'appropriait saint Bernard, quoiqu'il ne le nommat pas[328]. Mais c'est +l'esprit meme de saint Bernard que semble combattre dans son style +calme, mesure, enjoue meme, l'esprit juste et serein de Pierre le +Venerable. En 1132, une exemption en matiere de dime accordee par le +pape aux moines de Citeaux, obligea l'abbe de Cluni a reclamer, et +suscita une controverse nouvelle entre l'abbe de Clairvaux et lui[329]. +Enfin, six ans apres, l'election d'un cluniste a l'eveche de Langres, +faite contre le gre du premier, l'entraina a des plaintes ameres ou son +noble emule ne fut pas epargne aupres du roi ni du pape. Pierre lui +repondit avec une mesure et une superiorite reconnues des admirateurs +memes de saint Bernard; et quand enfin, resumant tous leurs differends +du ton de la moderation et de l'amitie, il voulut les mettre au neant, +il lui ecrivit une grande lettre toute pleine d'autorite et de douceur +ou nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous +les temps: "La regle de saint Benoit est subordonnee a la regle de la +charite[330]." + +[Note 327: Pierre le Venerable, "Venerabilis cognomine, quod ipsi +haesit, sua aetate donatus" (_Rec. des Hist._, t. XV, ep. Pet. Clun. +abb., _Monit._, p. 625); "Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum +et humanarum scientiarum cognitionem cum insigni vitae prebliate +conjunctam" (_Gall., Christ._, t. VI, p. 1117), ne fut point _canonise +selon les formes_. Mais les benedictins n'ont pas manque de l'inscrire +dans leur martyrologe; et dans la bibliotheque de Cluni, son nom est +precede de l'S. (_Bibl. Cluniac. vit. S. Pet. vener._, p. 553.) Les +auteurs de l'_Histoire litteraire_ le regardent egalement comme un saint +en France. (_Hist. litt._, t. XIII suppl., p. 431.)] + +[Note 328: Fleury n'hesite pas a considerer l'apologie de Cluni +adressee par Pierre a Bernard comme une reponse a l'ouvrage du dernier, +et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de l'_Histoire +litteraire_ mettent un grand soin a prouver qu'il n'en est rien et que +Pierre ne repond qu'aux cisterciens en general. Il est certain que la +refutation n'est ni directe, ni expresse, mais l'opposition entre +les deux hommes est flagrante. (Cf. _Bibl. cluniac._, l. I, ep. +XXVIII--_Hist. litt._, t. XIII, p. 199, t. Xlll supp., p. 266 et 438.-- +_Hist. Eccl._, l. LXVII, n deg. 43.--_Saint Bernard et son siecle_, l. II.)] + +[Note 329: S. Bern. _Op._, vol. 1, not. in ep. CCXXVIII.--_Bibl, +Clun., Petr. Ven. epist._, l. I, ep. XXXIII-XXXVI.] + +[Note 330: "Regula illa illius sancti patris ex illa sublimi et +generali caritalis regula pendet." (_Bib. Clun., Petr. epist._, l. +IV, ep. XVII, l. I, ep. XXIX.--S. Bern. _Op._, ep. CLXIV a CLXX, ep. +CCXXIX.)] + +La bienveillance, l'estime, l'amitie meme parurent assez constamment +unir ces deux hommes si differemment chretiens. Ils se louerent beaucoup +l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'en tendirent jamais. L'abbe Pierre, +par ses vertus calmes, sa piete simple, la culture et la distinction de +son esprit, etait universellement respecte dans l'Eglise. Il ne manquait +pas pour lui-meme de la severite necessaire a la profession monastique, +et sa reforme de son ordre, decretee en 1132, dans un chapitre general +ou assisterent douze cent douze freres et deux cents prieurs, l'a bien +prouve. Mais une charite tendre et eclairee l'inspirait, et son esprit +aimable autant qu'etendu, lui faisait admettre et comprendre ce qui +echappait au genie etroit de l'abbe de Clairvaux. Les lettres de Pierre +sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu'a cette +intelligence des choses mondaines dans une juste mesure, jusqu'a cette +habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du +siecle, des tresors des arts, des moyens d'influence temporels, rappelle +involontairement, dans sa magnificence, sa grace et sa saintete, +l'immortel archeveque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni a Pierre ni a +Bernard que de dire qu'il y eut en eux et meme entre eux quelque chose +qui fait penser a Fenelon et a Bossuet. "Vous remplissez les devoirs +"penibles et difficiles, qui sont de jeuner, de "veiller, de souffrir," +ecrivait un jour Pierre a Bernard, "et vous ne pouvez supporter le +devoir facile "qui est d'aimer[331]." + +[Note 331: "Quae gravia sunt faciunt; quae levia facere nolunt.... +Servas, quicumque talis es, gravia Christi mandata, cum jejunas, +cum vigilas, cum fatigaris, cum laboras; et non vis levia ferre, ut +diligas." (_Bibl. Clun._, 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a ete mise +a la date de 1149.) Saint Bernard etait fort superieur a Bossuet en +energie et en puissance de caractere; mais la nature de Bossuet etait +meilleure, plus equitable et plus douce.] + +Tel etait l'homme que la Providence mit sur la route d'Abelard fugitif. +Ce n'etait ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un +moine dominateur; mais un prelat lettre et doux, pieux et liberal, qui +aimait la paix et qui savait l'etablir et la conserver. Il accueillit +Abelard avec un melange de compassion et de respect, et la triste +victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra +enfin ce qu'il n'avait guere trouve sur l'apre chemin de sa vie, la +bonte. + +S'etant repose quelques jours a Cluni, il confia ses projets a l'abbe +Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste persecution, et +protestait avec horreur contre le nom d'heretique. Il raconta qu'il +avait fait appel au saint-siege, et qu'il allait se refugier au pied du +trone pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins +avec certitude, que son arret etait rendu. Pierre le Venerable approuva +son dessein, lui dit que Rome etait le refuge du peuple des chretiens, +qu'il devait compter sur une supreme justice qui n'avait jamais failli +a personne, et par dela la justice, sur la misericorde. Dans ces +circonstances, Raynard, abbe de Citeaux, vint a Cluni. On a suppose +qu'il y etait envoye par l'abbe de Clairvaux, qui, depositaire des +ordres du pape, hesitait a les executer avec eclat, ou redoutait le +voyage d'Abelard a Rome. Quoi qu'il en soit, l'abbe de Citeaux parla de +reconciliation, et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idee. Tous +deux presserent Abelard. Mieux instruit peut-etre de sa vraie situation, +ou peut-etre use par l'age, brise par la maladie, decourage par +l'experience, il parut se laisser flechir. Jamais il n'avait pense a se +placer en dehors de l'Eglise, et le schisme de sa situation lui etait +reellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut +etre touche de cet aspect de charite paisible et de sainte indifference +que presentaient le venerable abbe et l'interieur de sa maison. Jamais +la piete n'avait abandonne son ame; il y laissa penetrer le calme et le +detachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il +declara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce +qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles +catholiques, et il ecrivit une nouvelle apologie ou confession de +foi[332]. Il voulut bien meme suivre a Clairvaux l'abbe Raynard, dont la +mediation assoupit les anciens differends, et il dit a son retour que +saint Bernard et lui s'etaient revus pacifiquement[333]. On ne sait rien +de cette entrevue. Je ne doute pas de la clemence de saint Bernard; il +croyait reellement que c'etait a lui de pardonner. + +[Note 332: _Ab. Op._, pars II, ep., xx, _apologia seu confessio_, p. +330.] + +[Note 333: "Se pacifice convenisse revenus retulit." (_Id_., +_Ibid_., pars II, ep. xxii, p. 336.)] + +Si la confession de foi qui nous est restee est celle qui satisfit saint +Bernard, il etait bien revenu des exigences que lui inspirait naguere +sa clairvoyante severite. Comme l'apologie pour Heloise, la seconde +declaration d'Abelard, adressee a tous les enfants de l'Eglise +universelle, est chretienne; mais il n'y dement sur aucun point capital +les opinions emises dans ses ouvrages. Seulement il les desavoue dans la +forme absolue et outree que leur avaient donnee ses adversaires, ou bien +il repete sans commentaire ni developpement, la formule orthodoxe dont +on l'accuse de s'etre ecarte; mais il ne reconnait pas qu'il s'en +soit ecarte, ni que par consequent il l'entende desormais en un sens +contraire a ses ecrits. Apres cette declaration, il restait maitre +comme par le passe, de soutenir, s'il l'eut juge a propos, que ses +expressions, comprises suivant sa pensee, n'offraient pas le sens qu'on +leur pretait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacres. +Apres cette declaration, il pouvait encore, au moyen de quelque +interpretation, soutenir qu'il n'avait pas change d'opinion. En un mot, +il s'exprime chretiennement, il ne se retracte pas. Pour ecrire cette +apologie, il a pu ceder a l'age, a la force, a la necessite; il a pu, +chose plus louable, obeir a l'amour de la paix, au respect de l'unite, +a l'interet commun de la foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas +sacrifie une seule de ses idees a qui que ce soit au monde. Le coeur +d'Abelard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait +pas. + +Au reste, il continue dans son apologie a se plaindre de la malice de +ses ennemis et des impostures dont il est victime[334]. Sur tous les +points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connait aucune +faute, et s'il lui en est echappe dans ses ecrits ou dans ses lecons, il +ne les defend point, il se declare pret a tout reparer, a tout corriger, +n'ayant jamais eu ni arriere-pensee, ni mauvais dessein, ni opiniatrete. + +[Note 334: Comme cette confession de foi accuse clairement, bien +qu'indirectement, ses adversaires de mensonge, elle a ete censuree assez +vivement par des auteurs modernes, et confondue avec cette apologie +anterieure dont j'ai deja parle et qui aurait ete plus violente que les +ouvrages meme qu'elle etait destinee a justifier. C'est ainsi qu'en +parait juger entre autres Tissier. (_Biblioth. pat, cister._, t. IV, p. +259.) Mais ce que nous savons de la premiere apologie ne permet pas +de la confondre avec la confession de foi, et ainsi en ont juge +d'excellents critiques. Si celle-ci a ete ecrite a Cluni, elle n'atteste +pas une reconciliation profondement sincere avec saint Bernard. (Cf. +_Hist. litt._, t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a etabli d'une maniere +assez specieuse qu'Abelard n'avait jamais au fond abandonne ses opinions +et qu'aide par Pierre de Cluni, qui tenait a honneur de le garder +dans son couvent, il avait donne a saint Bernard des satisfactions +apparentes. (_P. Ab. Vit._, chap. 70 et seqq.)] + +Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles +releves des l'origine dans ses ecrits, il n'en laisse pas un seul, sans +se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'heresie: "Et quant +a ce qu'ajoute _notre ami_," dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer +qu'il ecrivit sa declaration au moment de sa reconciliation), "que ces +articles ont ete trouves, partie dans la _Theologie_ du maitre Pierre, +partie dans le _Livre des Sentences_ du meme, partie dans celui qui +est intitule: _Connais-toi toi-meme_, je n'ai pas lu cela sans grand +etonnement, aucun ouvrage de moine se pouvant trouver qui eut pour +titre: _Livre des Sentences_; et cela aussi a ete avance par ignorance +ou par malice[335]." + +[Note 335: Apol., p. 333.] + +Abelard, reconcilie, n'aspirait plus qu'a la retraite. Abandonnant le +monde et la vie des ecoles, il consentit a rester pour toujours a +Cluni, a la grande joie de l'abbe et de toute la communaute. Pierre le +Venerable se hata d'ecrire au pape pour lui demander de permettre a son +hote de ne plus quitter l'asile ou il avait ete recu, et d'y passer, +dans le repos, l'etude et la piete, les restes d'une vie dont le terme +paraissait approcher[336]. + +[Note 336: _Ab. Op._, pars II, ep. xxii, _Petr. Vener. ad Dom. +Innocent. II_, p. 335.] + +Cet arrangement, comme on le pense bien, fut approuve a Rome; Abelard +devint moine a Cluni, du moins se soumit-il a la regle de la communaute, +et bien que son rang dans l'Eglise, egal a celui de l'abbe de Cluni, +l'eut fait, non moins que sa renommee, placer en tete de toute la +congregation et marcher le premier apres son chef, il accepta avec la +derniere rigueur l'humilite et l'austerite de sa nouvelle vie. Il se +revetit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin +de sa personne, il traita son corps avec le mepris des solitaires. +"Saint Germain, dit l'abbe de Cluni[337], ne montrait pas plus +d'abjection, ni saint Martin plus de pauvrete." Silencieux, le front +baisse, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de +ses freres, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore +parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, l'oeil cherchait +avec hesitation ou contemplait avec etonnement cet homme d'un si +grand nom, qui semblait se dedaigner lui-meme et se complaire dans +l'abaissement. Rendu par le saint siege a tous les devoirs du ministere, +il frequentait les sacrements, il celebrait souvent le divin sacrifice, +ou prechait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y +fut contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait +et se taisait toujours. Ses etudes, comme celles de toute sa vie, +continuaient d'avoir un triple objet, la theologie, la philosophie et +l'erudition. Ce n'etait plus qu'une pure intelligence. Les passions +etaient aneanties ou condamnees au silence; et il ne restait plus +d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais +s'il est vrai, comme il est permis de le croire, qu'il ait mis a Cluni +la derniere main a son grand traite de philosophie scolastique, nous +y lisons que meme alors il se regardait encore comme la victime de +l'envie, et que, sur de la puissance de son esprit, des ressources de +son savoir, de la duree de son nom, il confiait a l'avenir vengeur le +triomphe de la science opprimee dans sa personne. "Convaincu que c'est +la grace qui fait le philosophe, puisqu'il faut du genie pour la +dialectique," il se sentait comme predestine a la science, et +il ecrivait pour l'instruction des temps ou sa mort rendrait a +l'enseignement la liberte, heureux ainsi d'assurer apres lui la +renaissance de son ecole[338]. Tel etait l'homme dont l'humilite et la +soumission edifiaient Pierre le Venerable. + +[Note 337: _Ab. Op._, pars II, ep. xxiii. p. 340.] + +[Note 338: Voyez ci-apres I. II, c. iii, et Ouv. ined. d'Ab., +Dialectique, p. 228 et 436. C'est une remarque de Thomasius, qu'Abelard +n'a efface d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il +semblait avoir retractes. (_Ab. Vit._, Sec. 81.)] + +Cependant ses forces declinaient rapidement, et une maladie de peau +tres-douloureuse, lui laissait peu de tranquillite. L'abbe Pierre exigea +qu'il changeat d'air, et l'envoya aupres de Chalons, dans le prieure de +Saint-Marcel, fonde par le roi Gontran, et possede par l'ordre de Cluni. +Cette maison s'elevait non loin des bords de la Saone, dans une des +situations les plus agreables et les plus salubres de la Bourgogne. La +il continua sa vie studieuse; malgre ses souffrances et sa faiblesse, il +ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans ecrire ou dicter. Mais +tout a coup ses maux prirent un caractere plus alarmant; il sentit que +le dernier moment venait, fit en chretien la confession d'abord de sa +foi, puis de ses peches, et recut avec beaucoup de piete les sacrements +en presence de tous les religieux du monastere. "Ainsi, ecrit Pierre +le Venerable, l'homme qui par son autorite singuliere dans la science, +etait connu de presque toute la terre, et illustre partout ou il etait +connu, sut, a l'ecole de celui qui a dit: _Apprenez que je suis doux et +humble de coeur, demeurer doux et humble_, et, comme il est juste de le +croire, il est ainsi retourne a lui[339]." + +[Note 339: Math., XI, 29.--_Ab. Op._, pars II, ep. XXIII, Petr. +Vener. ad Heloiss., p. 342.] + +Abelard mourut a Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il etait age de +soixante-trois ans[340]. + +[Note 340: On lisait dans le vieux necrologe du Paraclet: "Maistre +Pierre Abaelard, fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion, +trespassa ce XXI avril, age de LXIII ans." (_Ab. Op._; Not p. 1196.) +"Undenas malo revocante calendas," porte son epitaphe (_Id._, p. 343).] + +Il fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusee assez +grossierement et d'un travail fort simple. Depose d'abord dans la +chapelle de l'infirmerie ou il etait mort, son corps fut ensuite +transporte dans l'eglise du monastere de Saint-Marcel, et y demeura +quelque temps. Dans le dernier siecle, on y voyait encore son sepulcre, +ou plutot son cenotaphe, sur lequel il etait represente en habit +monacal[341]. + +[Note 341: C'est, d'apres de bonnes autorites (M. Alexandre Lenoir +et M. Boisset, de Chalons), la meme tombe ou Abelard est depose +aujourd'hui au cimetiere du Pere Lachaise. M. Lenoir a donne le dessin +du monument tel qu'il existait a Saint-Marcel avant la revolution. +Suivant lui, le corps d'Abelard n'aurait quitte la chapelle de +l'infirmerie que pour le Paraclet, et ce n'est que vers la fin du +dernier siecle que son tombeau primitif aurait ete transporte dans +l'eglise du prieure de Saint-Marcel. L'epitaphe, peinte en noir sur la +muraille au-dessus du monument, portait: + + Hic primo jacuit Petrus Abelardus + Francus et monachus cluniacensis, qui obiit + anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses + in territorio trecacensi requiescit. Vir pietate + Insignis, scriptis clarissimus, ingenii acumine, + rationum pondere, decendi arte, omni + scientiarum genere nulli secundus. + +(_Voyage litteraire par deux benedictins_, t. I, 1re partie, p. +225,--_Musee des monum. franc._, par A. Lenoir, t. 1, p. 220, pl. n deg. +617.)] + +Mais quand il mourut, il avait depuis bien longtemps demande que +ses restes reposassent au Paraclet[342]. Cette volonte devait etre +accomplie; celle qui regnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne +l'accomplit pas. + +[Note 342: _Ab, Op._, pars I, ep. III, p. 63 et ci dessus p. 147.] + +Elle vivait dans un profond silence; depuis longues annees, ce coeur +s'etait ferme et ne se montrait qu'a Dieu, sans se donner a lui. On ne +sait rien d'elle. + +Pierre le Venerable avait fait de tout temps profession de lui porter +autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet +et Cluni; l'abbe avait recu d'elle, par un moine nomme Theobald, une +lettre et quelques petits presents, lorsqu'il lui ecrivit, pour lui +raconter les derniers jours de son epoux, une epitre pleine de louange +ou il l'appelle femme vraiment philosophique, ou il la compare a Deborah +la prophetesse, et a Penthesilee, reine des Amazones, et lui exprime de +vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la +douce prison de Marcigny, couvent de femmes benedictines place dans le +voisinage, pres de Semur et sous la direction de l'abbe de Cluni. Il +joignit meme a sa lettre une epitaphe en onze vers latins qu'il avait +composee en l'honneur d'Abelard et qu'on lisait plus tard gravee sur +la muraille de l'aile droite de l'eglise de Saint-Marcel, pres de la +sacristie[343]. C'etait, y disait-il, "le Socrate, l'Aristote, le Platon +de la Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut des rivaux, +il n'eut point de maitre. Savant, eloquent, subtil, penetrant, c'etait +le prince des etudes; il surmontait tout par la force de la raison, et +ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa a la philosophie veritable, +celle du Christ." On peut regarder ces mots comme l'expression du +jugement de tous les esprits eclaires du siecle d'Abelard. + +[Note 343 : + + Gallorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum, + Noster Aristoteles, logicis quicumquo fuerunt + Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi + Princeps.... + +Dans l'edition d'Amboise, cette epitaphe est jointe a la lettre ou +Pierre rend compte a Heloise de la mort d'Abelard. En 1703, on la lisait +encore dans l'eglise de Saint-Marcel, d'apres les auteurs de l'_Histoire +litteraire_. Une seconde epitaphe, rapporte egalement par d'Amboise, est +aussi attribuee a l'abbe de Cluni; la premiere seule l'est avec quelque +certitude; nous l'analysons dans le texte; les deux derniers vers de la +seconde en ont ete detaches et cites seuls comme etant l'inscription du +tombeau d'Abelard; les voici: + + Est satis in tumulo: Petrus hic jacet Abaelardus + Cui soli patuit scibite quidquid erat. + +ou, comme la donne le P. Dubois: + + Est satis in titulo: Praesul hic jacet Abaelardus, etc. + +P** en a donne une troisieme trouvee dans un manuscrit qu'il croit +presque contemporain d'Abelard; elle commence ainsi: + + Petrus amor cleri, Petrus inquisito veri, etc. + +On peut y remarquer ce vers: + + Praeteriit, sed non periit, transivit ad esse. + +La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, en contient une +quatrieme dont voici le premier vers mutile: + + Bummorum major Petrus Abaelardus.... + +Rawlinson a extrait d'un manuscrit de la bibliotheque d'Oxford une +cinquieme epitaphe, assez remarquable par quelques vers sur le +nominalisme; elle commence par ces mots: + + Occubuit Petrus; succumbit eo moriento + Omnis philosophia.... + + Philippe Harveng, theologien du XIIe siecle, en a compose ou conserve une + dont nous ne connaissons que le premier vers: + + Lucifer occubuit, stellae radiate minores. + +(C. _Ab. Op._, praefat. in fin. pars II, ep. XXIII, p. 342.--_Thes. +anecd. noviss._, t. III, _Dissert. isag_ XXII.--_Ex chronic._, Wilelm. +Godel. et Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415 et 675.--_P. Ab. +et Hel. Epist._, edit. a R. Rawlinson, 1718.--P. Harveng., _Op._, p. +801.--_Hist. eccles. paris._, auct. Dubois, t. II, l. XIII, c. VII, p. +178.--_Hist. litt._, t. XII, p. 101 et 102.)] + +"Ainsi, chere et venerable soeur en Dieu," ecrivait l'abbe de Cluni a +l'abbesse du Paraclet, "celui a qui vous vous etes, apres votre liaison +charnelle, unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, celui +avec lequel et sous lequel vous avez servi le Seigneur, celui-la, +dis-je, le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre vous-meme, le +rechauffe dans son sein, et au jour de sa venue, quand retentira la voix +de l'archange et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le garde +pour vous le rendre par sa grace." Nous n'avons point la reponse +d'Heloise; mais nous savons que quelque temps apres, dans le mois de +novembre, Pierre le Venerable se rendait au Paraclet. Pour complaire a +l'abbesse, il avait fait enlever de l'eglise de Saint-Marcel, en secret +et a l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Abelard, et il les +apportait a leur derniere demeure. Dans une lettre ou elle le remercie, +Heloise lui dit simplement: "Vous nous avez donne le corps de notre +maitre[344]." + +[Note 344: "Corpus magistri nostri dedistis." On pourrait croire +par la place ou se lit cette phrase, qu'il s'agit du corps de +Notre-Seigneur, et que Pierre disant la messe au Paraclet y donna la +communion aux religieuses. Mais il y aurait _Corpus DOMINI nostri_ (_Ab. +Op._, pars II, ep. XXIII, p. 342 ep. XXIV. Heloiss. ad Petr. Abb. clun., +p. 343). M. Boisset, a qui nous devons la conservation du premier +tombeau d'Abelard, dit dans une lettre adressee a M.A. Lenoir, que +l'abbe de Cluni se rendit a Saint-Marcel dans les premiers jours de +novembre, sous pretexte d'y faire la visite abbatiale; qu'une nuit, +pendant le sommeil des religieux, il fit enlever le corps d'Abelard, et +partit aussitot lui-meme avec ce depot pour aller au Paraclet, ou il +arriva le 10 novembre 1142. (_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 231)] + +Pendant son sejour au Paraclet, Pierre dit la messe dans la chapelle, le +16 novembre, precha dans la salle du chapitre, accorda au monastere +le benefice de Cluni, et a l'abbesse ce qu'on appelait le Tricenaire, +c'est-a-dire une concession de trente messes a dire par ses moines, ou +tout au moins des prieres pendant trente jours de suite apres la mort +d'Heloise, et pour le repos de son ame. De retour dans son abbaye, il +regularisa cette promesse en lui envoyant un engagement ecrit et scelle +de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abelard qu'elle avait demandee, +pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait +elever a son maitre et a son epoux. + +Cette absolution est concue en ces termes: "Moi, Pierre, abbe de Cluni, +qui ai recu Pierre Abelard dans le monastere de Cluni, et cede son +corps, furtivement emporte, a l'abbesse Heloise et aux religieuses du +Paraclet; par l'autorite du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je +l'absous d'office de tous ses peches[345]." + +[Note 345: _Ab. Op._, pars. II, ep. XXV; Pet. clun. ad. Hel., p. 344 +et 345.] + +On a conserve un hymne funebre, ce que les anciens appelaient _noenia_, +chante peut-etre ou suppose chante pres du tombeau d'Abelard par +l'abbesse du Paraclet et ses religieuses[346]. On voudrait croire que +ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicite, d'une certaine grace +melancolique, est l'ouvrage d'Heloise. Pourquoi cette stance ne +serait-elle pas d'elle? + + Tecum fata sum perpessa; + Tecum dormiam defessa, + Et in Sion veniam. + Solve crucem, + Due ad lucem + Degravatam animam. + +Elle demande a reposer pres de lui; c'est a lui qu'elle demande de la +conduire au sejour d'eternelle lumiere, et aussitot elle entend le +choeur et la harpe des anges; et les religieuses s'ecrient: "Que tous +deux se reposent du travail et d'un douloureux amour. + + Requiescant a labore, + Doloroso et amore. + +"Ils demandaient l'union des habitants des cieux: deja ils sont entres +dans le sanctuaire du Sauveur." + +[Note 346: Ce chant nous est transmis par un auteur allemand, qui ne +dit point d'ou il l'a tire (Morlz Carriere, _Abuelard und Heloise_, p. +XCVI). Je ne l'ai vu mentionne nulle part ailleurs. M. Carriere en donne +une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit poeme +est tres-simple. Les religieuses chantent d'abord deux stances de +_requiescat_ devant le tombeau; puis Heloise en dit quatre analysees +dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitot les nonnes +reprennent et annoncent la beatitude des deux epoux. Heloise elle-meme +aurait bien ose composer cela.] + +Heloise vecut encore vingt et un ans; elle continua d'etre l'objet +de l'admiration et de la veneration generale. Son siecle la mettait +au-dessus de toutes les femmes, et je ne sais si la posterite a dementi +son siecle[347]. + +[Note 347: "Tu... et mulieres omnes evicisti, et pene viros +universos superasti." (_Petr. clun. ep., Ab. Op.,_ pars II. p. +337.)--"Fama... femineum sexum vox excessisse nubis nutilleavit. +Quomodo? Diciando, versilicando, etc... Stultus ego qui lunam illuminare +velo.... Calamus vester calamis ductorum supereminet aut aequatur." +(Hug. Metel. ep. XVI et XVII ad Helois. Hug., _Sac. antiq. mon._, t. II. +p. 348 et 349.)] + +La prosperite, la richesse, la dignite du couvent du Paraclet ne firent +que s'accroitre. Sa premiere abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de +dimanche, au meme age que son fondateur. Le calendrier necrologique +francais du Paraclet portait a son nom: "_Heloise, mere et premiere +abbesse de ceans, de doctrine et religion tres-resplendissante_[348]." + +[Note 348: "Mater nostrae religionis Heloysa, prima abbatissa, +documentis et religione clarissima, spem bonam ejus nobis vita +donante, feliciter migravit ad Dominum." C'est ce qu'on lisait dans le +_Necrologium_ a la date Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. (_Gall. Christ.,_ t. +XII, p. 574.) Duchesne a lu dans le calendrier du Paraclet: "Heloysa, +neptis Fulberti canonici parisiensis, primo petri Abaelardi conjux, +deinde monialis et prioritsa Argentolii, post oratorii paralitei +abbatissa, quod ab anno MCXXX ad annum MCLXIV prudenter atque religiose +rexit." (_Ab Op.;_ Not., p. 1181.) C'est une tradition plutot qu'un +fait historique qu'Heloise mourut au meme age qu'Abelard. On a vu qu'il +n'existe pas de donnee certaine sur l'epoque de sa naissance. Une +inscription gravee pres du premier sepulcre d'Abelard dans l'eglise de +Saint-Marcel de Chalons, portait: "Obiit magnos ille doctor XI Kalend. +Maii an. MCXLII, anno suo _climacterico_. et Heloissa vero XVII Kalend. +Junii anno MCLXIII. Creditur enim XX annis amplius marito supervixisse." +Ces paroles ne sont pas affirmatives. (_Hist. litt._ t. XII, p. +645.--Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)] + +On dit qu'en memoire de sa science incomparable, ses religieuses +voulurent que le Paraclet celebrat tous les ans l'office en langue +grecque le jour de la Pentecote; et cette institution s'est longtemps +maintenue[349]. + +[Note 349: In not. Auberti Miraei ad _Henric. Gandat. de scriptor. +ecclesiast._ c. XVI. _Biblioth. eccles.,_ p. 164.--Bayle, _Dict. crit._, +art. _Paraclet._--Gervaise, _Vie d'Abeil_., t. II, liv. VI, p. 328.] + +Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie, elle ordonna, dit-on, +qu'on l'ensevelit dans le tombeau de son epoux. Ce tombeau etait place +dans une chapelle qu'Abelard avait fait construire, peut-etre le premier +batiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le cloitre avec +le choeur. On l'appelait le petit moustier. "Lorsque la morte," dit une +chronique, "fut apportee a cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari +qui, bien des jours avant elle, avait cesse de vivre, eleva les bras +pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassee[350]." + +[Note 350: D'Amboise et Duchesne donnent ce fait un peu legendaire +comme extrait d'une chronique de Tours, alors manuscrite. _Verba +chronici MS. Turonici._ (_Ab. Op_., praefat, et not. p. 1195.) Ce doit +etre le _Chronicon Turonense_ insere par fragments dans le _Recueil des +Historiens_, comme oeuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le +passage cite y est indique par les premiers mots seulement (t. XII. p. +472), puis suivi d'un renvoi a la chronologie de Robert d'Auxerre. Dans +celle-ci (_Id_., p. 293), le passage est insere a peu pres dans les +termes rapportes par d'Amboise; mais il s'arrete a la translation du +corps d'Abelard au Paraclet, et ne mentionne ni le desir exprime par +Heloise d'etre ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici +raconte. Peut-etre cette difference entre le texte de la chronique de +Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la +chronologie de Robert, a-t-elle echappe a l'editeur du _Recueil des +Historiens_. Aucune partie du paragraphe concernant Abelard, ni le +debut, ni la fin, ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours, +imprime pour la premiere fois et par extraits dans l'_Amplissima +collectio_, de Martene et Durand (t. V, p. 917 et 1015). On sait au +reste qu'un recit tout semblable se trouve dans Gregoire de Tours. (_De +Glor. confess._, c. XLII.)] + +La verite cependant, c'est qu'Heloise ne fut pas d'abord ensevelie dans +le meme tombeau, mais dans la meme crypte qu'Abelard. Trois siecles +apres leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles, +dix-septieme abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportes du +petit moustier dans le choeur de la grande eglise du monastere, et +deposes, ceux d'Abelard a droite, ceux d'Heloise a gauche du sanctuaire, +et plus tard rapproches au pied ou meme au-dessous du maitre autel[351]. + +[Note 351: _Gall. Christ._, I. XII, p. 614.--_Ann. ord. S. +Benedict._., t. VI, p. 356.] + +On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisieme superieure du Paraclet, Marie +de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle +dite de la Trinite, devant l'autel; elles y resterent longtemps, sans +aucune epitaphe, dans un caveau situe au-dessous des cloches[352]. On +ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent reunis +dans un double cercueil qui a ete ouvert de nos jours. Il parait +qu'en 1701, une epitaphe en prose francaise fut, par l'ordre de la +vingt-cinquieme abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravee sur un +marbre noir place a la base de cette chapelle sepulcrale ou plutot sur +une plinthe au pied de la triple statue de la Trinite, que cette dame +avait relevee. En 1766, une autre abbesse du meme nom concut le plan +d'un monument ou devait figurer encore cette curieuse statue, et qui +ne fut execute qu'en 1779 par la derniere abbesse du Paraclet[353]. +La revolution francaise, qui abolit l'institution fondee par Abelard, +respecta cependant et sa memoire et le double cercueil ou l'on croyait +avoir conserve les derniers restes d'Abelard et d'Heloise. + +[Note 352: _Voyag. litt. par deux benedict._, 1re partie, p. 85.] + +[Note 353: C'etait Charlotte de Roucy; celle qui avait concu le plan +etait la vingt-sixieme abbesse et se nommait Marie de Roye; toutes de +la maison de la Rochefoucauld. L'epitaphe que l'une fit graver sur +le tombeau, avait ete composee a la demande de l'autre, en 1766, par +l'Academie des inscriptions; elle est concue en ces termes: + + Hic + Sub eodem marmore jacent + Hujus monasterii + Conditor, Petrus Abaelardus + Et abbatissa prima Heloissa, + Olim studiis, ingenio, amore, infaustis nuptiis + Et poenitentia, + Nunc aeterna, quod speramus, felicitate + Conjuncti. + Petrus oblit XX prima aprilis 1142, + Heloissa XVII maii 1163. + Curis Carolae de Roucy, Paracleti + Abbatissae. + 1779. + +Il y a erreur dans cette derniere date. On a attribue cette epitaphe a +Marmontel. M.A. Lenoir, qui parait avoir vu ce monument ou l'avoir copie +sur des dessins authentiques, l'a fait graver dans son Musee. Il se +compose du triple groupe et d'un socle appliques a la muraille. (_Lives +of Abeil. and Helois._, by J. Berington, t. II, p. 231.--_Mus. des mon. +fr._, t. I, p. 225 a 228, pl. no 516.--_Abail et Hel_., par Turlot, p. +267-269.)] + +Ces ossements confondus sont aujourd'hui replaces dans la tombe de +pierre ou lui-meme avait ete d'abord enseveli sous les voutes de +l'eglise de Saint-Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui +deposee dans un des cimetieres de Paris? D'ou vient le monument qui +la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le +dessin, sans cesse visite par une curiosite populaire, et qu'on peut +souvent dans les beaux jours voir encore pare de couronnes funeraires et +de fleurs fraichement cueillies? + +Un homme dont les soins pieux ont sauve a la France bien des richesses +de l'art gothique dans un temps ou cet art etait aussi dedaigne par +le gout qu'insulte par les passions, l'auteur du _Musee des monuments +francais_[354], est celui a qui nous devons la conservation des restes +d'Abelard et d'Heloise et le tombeau meme qui les contient. En 1792, le +Paraclet fut vendu a la requete et au profit de la nation. Les notables +de Nogent-sur-Seine vinrent en cortege lever les corps des deux amants +que protegeait du moins la philosophie sentimentale de l'epoque, et les +transporterent avec le groupe de la Trinite encore tout entier, dans +leur ville et dans l'eglise de Saint-Leger. En 1794, des fanatiques +du temps, a qui certainement l'ombre de saint Bernard n'etait point +apparue, devasterent l'eglise, et le groupe, jadis suspect d'un +symbolisme heretique, fut brise comme un monument de superstition. +Cependant ils epargnerent le caveau qui renfermait les precieux restes. +Six ans apres, 8 floreal an VIII, M. Lenoir, muni d'un ordre du +gouvernement, recut des mains du sous-prefet au nom de l'arrondissement, +un cercueil qui renfermait ces restes separes par une lame de plomb. On +l'ouvrit avec soin, et un proces-verbal fut dresse constatant l'etat des +ossements. Il a ete publie. Les tetes furent moulees, et c'est sur ce +modele qu'un sculpteur a compose les masques si connus. Vers le meme +temps, un medecin de Chalons-sur-Saone, ayant sauve le tombeau de +l'eglise de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite, +grossierement ciselee, au moment ou, achetee par un paysan, elle allait +etre livree a quelque usage domestique, la remit au createur du musee +des Petits-Augustins, et c'est dans ce sepulcre grossier dont les +sculptures paraissent effectivement a de bons juges etre du temps et du +pays, que les restes des deux epoux ont ete enfin deposes. Aupres d'une +statue reputee celle d'Abelard en habit de moine, une statue de femme, +du XIIe siecle, et a laquelle on avait adapte le masque de convention +d'Heloise, fut couchee sur le meme tombeau. C'est celui qu'on a place +dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orne, et formee +de debris enleves au cloitre du Paraclet, et surtout a une ancienne +chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherche, posterieur +au XIIe siecle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut a la +restauration transporte du jardin du musee des Petits-Augustins dans le +cimetiere du Pere-Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Heloise et +d'Abelard etaient graves alternativement sur la plinthe, et interrompus +seulement par ces mots: [Grec: LEI SYMPEPLEGMENOI], _toujours unis_. + +[Note 354: M. Alexandre Lenoir. Il a raconte lui meme tous ce +details. Le medecin de Chalons est M. Boisset, le sculpteur M. Descine. +(_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 221 et suiv.--_Notice hist. sur la +sepult. d'Hel. et Abail._, par le meme, 1816.--Villenave, Notice placee +en tete de la traduction des lettres, par le bibl. Jacob, p. 116 et +suiv.--Autre traduction des lettres, par M. Oddoul; edition illustree, +t. I, p. CXI.)] + +On a vu qu'Heloise avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il parait +qu'il entra dans les ordres, et obtint la bienveillance de Pierre +le Venerable. Dans la lettre qu'elle ecrit a ce dernier, elle lui +recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prebende de +l'eveque de Paris ou de tout autre. L'abbe repond qu'il s'efforcera de +lui en faire accorder une dans quelque noble eglise, mais il ajoute que +la chose n'est pas aisee, et qu'il a eprouve souvent que les eveques +se montrent fort difficiles pour accorder des prebendes dans leur +diocese[355]. + +[Note 355: _Ab. Op._ ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345.] + +En 1150, il y avait a Nantes un chanoine de la cathedrale du nom +singulier d'Astralabe; il semble, que ce devait etre le fils +d'Abelard[356]. Un religieux du meme nom est mort en 1162, abbe de +Hauterive, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Heloise, sa +mere lui aurait survecu de deux ans. Nous avons encore une piece de vers +latins qu'Abelard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences +morales, et l'on y lit ces mots: _Nil melius muliere bona[357]_. C'est +la veritable epitaphe d'Heloise[358]. + +[Note 356: Extrait du Cartulaire de Bure; _Mem. pour servir a +l'Hist. de Bretagne_, t. I, p. 587. Aussi Niceron veut-il qu'Astralabe +soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obituaire +du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps apres sa mere. +(_Abail. et Hel._, p. 124 et 144.)] + +[Note 357: C'est M. Cousin qui a decouvert par hasard, en 1837, cet +Astralabe, mort en Suisse abbe de benedictins. Il a aussi publie des +vers qu'Abelard aurait faits pour son fils, et qui, sans manquer +d'elegance, manquent de poesie comme presque tous les vers latins du +moyen age. (_Frag. philos._, t. III, append. X.) Mais malgre l'_Histoire +litteraire_, Thomas Wright (_Reliq. antiq._, t. I, p. 15), M. Edelestand +Dumeril ne veut pas que cette piece soit d'Abelard. (_Journ. des sav. de +Norm._, 2e liv., p. 112.)] + +[Note 358: D'Amboise en a publie une autre en quatre mechants vers +latins. Il ne dit point ou il l'a trouvee (_Ab. Op._, praefat. in fin.), +elle commence ainsi: + + Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc. + +Terminons notre recit. Il doit, s'il est fidele, suffire pour faire +connaitre Abelard et celle dont le nom charmant est inseparable du +sien. On nous dispensera de chercher a juger son genie, son amour, son +caractere. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la +racontant. + +Quoique les ouvrages d'Abelard aient beaucoup de valeur, ils donneraient +de lui une insuffisante idee, si nous n'avions le temoignage de son +siecle, et ce temoignage est tres-considerable. Ces temps du moyen age +qu'on se represente comme ensevelis dans l'ignorance, comme abrutis +de grossierete, tenaient en haute estime, peut-etre a cause de leur +grossierete et de leur ignorance meme, les travaux de l'esprit et +du talent. La renommee s'attachait aisement alors a la superiorite +litteraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'epoques ou il ait mieux +valu briller par la pensee ou la science. C'etaient autant de dons +rares, merveilleux, presque surnaturels, auxquels tous rendaient +hommage. Le clerge meme considerait les esprits qu'il redoutait. Le +pouvoir temporel les persecutait quelquefois, mais ne les dedaignait +pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes, +separees par tant d'obstacles, exposees a tant de tyrannies, une +veritable republique des lettres, une societe tout intellectuelle que +l'Eglise universelle ou du moins l'Eglise latine, enserrait dans son +vaste sein, offrant une place, un titre, un asile, une puissance meme, +a ceux qui s'en montraient les citoyens eminents. La force, qui dans +le champ de la politique exercait un empire si absolu, s'arretait avec +respect, meme avec deference, devant le genie ou le simple savoir, +revetu d'un caractere sacre et populaire a la fois; on admirait ce que +l'on ne comprenait pas. + +Abelard, a travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme +au monde des douceurs de la renommee. Les philosophes de la Grece +n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine celebrite. Chez les +modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre +a ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul, +peut-etre, et sa situation dans le XVIIIe siecle, nous donneraient +quelqu'image de ce que le XIIe pensait d'Abelard. Ceux memes qui +le blamaient ou ne l'osaient defendre, l'appelaient _un philosophe +admirable, un maitre des plus celebres dans la science_. "Nos siecles," +dit un chroniqueur, "n'ont point vu son pareil; les premiers siecles +n'en ont point vu un second[359]." Un ecrivain du temps emploie pour +lui ce mot, qu'il invente peut-etre, ce titre d'esprit _universel_ qui +semble avoir ete precisement retrouve pour Voltaire; d'autres ont dit +que la Gaule n'eut _rien de plus grand_, qu'il etait _plus grand que les +plus grands_, que _sa capacite_ etait _au-dessus de l'humaine mesure_; +et ce siecle, qui avait le culte de l'antiquite, l'a mis au rang des +Platon, des Aristote, et, chose plus etrange, des Ciceron et des +Homere[360]. Pour expliquer un enthousiasme si vif et si general, il +faut ajouter au merite reel de ses ouvrages, la puissance et le charme +de son elocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et +d'eclat que dans la bouche d'Abelard. Aussi couvrit-il la chretiente de +ses disciples. On dit que de son ecole sont sortis un pape, dix-neuf +cardinaux, plus de cinquante eveques ou archeveques de France, +d'Angleterre ou d'Allemagne[361], et parmi eux le celebre Pierre +Lombard, eveque de Paris, celui qui constitua la philosophie theologique +de l'universite par son livre fameux, le _Livre des sentences_, dont on +croit que le fondement est dans le _Sic et non_ d'Abelard. Ses disciples +les plus averes sont Berenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont, +Pierre Helie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de +Chalons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert +de la Porree[362]. Mais les historiens de la philosophie lui donnent +pour disciples, non sans raison peut-etre, tous ceux qui cinquante ans +durant apres lui, enseignerent par leurs lecons ou leurs ecrits la +dialectique et la theologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que +la scolastique, cette philosophie de cinq siecles, ne cite point de plus +grand nom, et consent a dater de lui. Ceux qui, dans l'ecole, l'ont +precede, egale, surpasse, sont restes au-dessous de lui dans la memoire +des hommes. + +[Note 359: "Mirabilis philosophus." Roh. autiss., _Chron., Rec. des +Hist._, t. XII, p. 203. "Magister in scientia celeberrimus." Alberic. +_Chron., id._ t. XIII, p. 700. "Philosophus cui nostra parem, nec prima +secundum saecula viderunt." _Ex chron. britann. id._ t. XII, p, 558.] + +[Note 360: + + Gallia nil majus habuit vel clarius isto. + +(Epitaph. _Ex Chron._ Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415.) + + Petrus.... quem mundus Homerum + Clamabat. + +(Seconde epitaphe attribuee a Pierre le Venerable.) + + Plangit Aristotelem sibi logica nuper ademptum, + Et plangit Socratem sibi moerens Ethica demtum, + Physica Platonem, facundia sic Ciceronem. + +(Epitaphe attribuee au prieur Godefroi, par Rawlinson.)] + +[Note 361: Crevier, _Hist. de l'Universite_, t. I, p. 171.--_Essai +sur la vie et les ecrits d'Abelard_, par madame Guizot, p. 330.] + +[Note 362: + + Inter hos et allos in parte remota + Parvi pontis incola (non loquor ignota). + Disputabat digitis directis in tota, + Et quecumque dixerat erant per se nota. + + Celebrem theologum vidimus Lombardum, + Cum Yvone, Helyum Petrum, et Bernardum, + Quorum opobalsamum spirat os et nardum; + Et professi plurimi sunt Abaielardum. + +Ces vers sont de Walter Mapes (p. 28 du recueil deja cite. Voy. +ci-dessus, not. 1 de la page 168). Tous les noms qu'on vient de lire +sont connus, a l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poete +anglais. On ne cite au XIIe siecle sous ce nom que saint Ives, eveque +de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut appele _Scolasticus_; mais +celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles +de tous ces savants dans l'_Histoire litteraire_, et sur les disciples +d'Abelard, Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, catalog. Illust. vir., et +Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 768.] + +L'influence d'Abelard est des longtemps evanouie. De ses titres a +l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient resister au temps. Dans +ses ecrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse +tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposes a n'y plus +apprecier des nouveautes que les siecles ont vieillies. Mais pourtant +il est impossible d'y meconnaitre les caracteres eminents de cette +independance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique. +Charge des prejuges de son temps, comprime par l'autorite, inquiet, +soumis, persecute, Abelard est un des nobles ancetres des liberateurs de +l'esprit humain. + +Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas meme un grand +philosophe; mais un esprit superieur, d'une subtilite ingenieuse, un +raisonneur inventif, un critique penetrant qui comprenait et exposait +merveilleusement. Parmi les elus de l'histoire et de l'humanite, il +n'egale pas, tant s'en faut, celle que desola et immortalisa son amour. +Heloise est, je crois, la premiere des femmes[363]. + +[Note 363: + + Mes ge ne croi mie, par m'ame, + C'onques puis fust une tel fame. + +_Roman de la Rose_, t. II, v. 213.] + +Faible et superbe, temeraire et craintif, opiniatre sans perseverance, +Abelard fut, par son caractere, au-dessous de son esprit; sa mission +surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois defaut au +philosophe. Ses contemporains, qui n'etaient pas certes de grands +observateurs, n'ont pas laisse d'apercevoir cet orgueil imprudent, +disons mieux, cette vanite d'homme de lettres, par laquelle aussi il +semble qu'il ait devance son siecle. Les infirmites de son ame se firent +sentir dans toute sa conduite, meme dans ses doctrines, meme dans sa +passion. Cherchez en lui le chretien, le penseur, le novateur, l'amant +enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la +fermete du devouement. Aussi pourrait-on, s'il n'eut autant souffert, si +des malheurs aussi tragiques ne protegeaient sa memoire, conclure enfin +a un jugement severe contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie +ne nous le fasse pas trop plaindre: il vecut dans l'angoisse et mourut +dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut aime. + + + + +LIVRE II. + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GENERAL. + +La renommee philosophique d'Abelard etait deja ancienne, que ses +ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, a +peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant +on citait ses doctrines, on parlait de son systeme, qui tient une place +dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont ecrit cette +histoire n'a manque de nommer Abelard parmi les hommes qui ont illustre +et accredite la scolastique, et de lui assigner au XIIe siecle le rang +de fondateur d'une ecole. + +L'existence historique de cette ecole est notoire. Sa naissance, son +eclat, son influence, du moins tant que son fondateur a vecu, sont des +faits constates et celebres. Son caractere scientifique, sa valeur +intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins +connues. On ne voit pas bien dans les ecrits des auteurs si Abelard fut +un createur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine. +Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante etait-elle +une innovation, un progres, une reaction, une simple traduction de +theories anterieures, une revolution dans la science? On est tente de la +croire nouvelle et de lui attribuer une singuliere importance, quand on +considere l'ascendant et la renommee de celui qui la professe. Mais si +l'on neglige l'homme pour les choses, on est plus embarrasse de saisir +le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire parait +superieure a ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'eleve +de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y +voit aussi qu'il se separa de Roscelin, et le combattit vivement[364]. +Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du realisme ou +les adversaires de Roscelin, et il est compte dans les rangs des +nominalistes, quoiqu'il ait pretendu changer leur doctrine, et que celle +qu'il soutint ait quelquefois recu un nom particulier et nouveau. Telles +sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans +l'esprit de tout homme instruit, apres la lecture des historiens de +la philosophie. Telle est la commune renommee d'Abelard, et si ses +aventures dignes du roman n'avaient jete sur lui l'interet et l'eclat, +on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa +memoire. + +[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-apres ch. +VIII.] + +Avant la publication d'aucune partie importante de ses ecrits de +metaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isoles ou sur +des temoignages qui n'etaient pas le sien. De la cette vue generale et +confuse de sa pensee et de son influence. Il etait plus celebre que +connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est a demi leve; on peut +prouver que l'opinion etablie sur son compte n'est pas d'une parfaite +justesse; mais son influence toujours singuliere est plus explicable. +Il est evident desormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la +controverse des realistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout a +fait intervenu de la maniere dont on le suppose. Sa trace dans cette +partie speciale de la science n'a d'ailleurs ete ni tres-profonde ni +tres-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la +science entiere a penetre fort avant, et s'est continuee par ses effets +longtemps apres lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle +philosophie n'est restee plus inedite. + +Deux idees ressortent de tout ce qu'on lit sur Abelard philosophe: une +idee generale de l'epoque ou il a vecu, et de son importance parmi ses +contemporains; une idee particuliere de sa doctrine propre et de son +oeuvre personnelle. Il a professe la philosophie au XIIe siecle, +c'est-a-dire qu'il a enseigne cette philosophie qu'on est convenu de +nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques, +il a enseigne sur un point important un systeme qui a passe pour +son ouvrage; et ce systeme, les classificateurs l'ont rattache au +nominalisme, ou appele le conceptualisme. Pour connaitre Abelard comme +philosophe, il y aurait donc a connaitre deux choses: la scolastique de +son temps et la sienne. + +En etudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les epuiser. +La scolastique, ou, pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot +Erigene jusqu'a Descartes, est tout un monde a explorer; vingt ans plus +tot j'aurais dit, a decouvrir. Quoique ce monde commence a etre moins +inconnu, il n'a pas cesse d'etre immense, et quelque gout bienveillant +que le moyen age inspire aux beaux esprits de notre epoque, nous n'en +abuserons pas au point de trainer le lecteur dans tous ces sentiers du +passe, ou regnent peut-etre aujourd'hui des brouillards moins epais, +mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les epines. +Peut-etre en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que +mediocrement curieux, et qui aiment moins les details que les resultats. + +Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux ecrivains modernes qu'on ne +refusat a la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet, +et repete que la scolastique etait une vaine science, une science +verbale; que tous ses efforts avaient abouti a des controverses sans fin +et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions +de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultes et ses +bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre +gout, a paru temoigner elle-meme contre les idees qu'elle exprimait. On +n'a pas manque, de les juger dignes d'un temps de tenebres, puisqu'elles +etaient enoncees dans un idiome barbare, et cette fois trop _barbare_ +pour meriter d'etre _compris_. Et comme le jour ou cette langue a peri, +pour faire place a une diction plus pure et plus elegante, la science +qu'elle exprimait a peri comme elle, on en a conclu naturellement que la +science etait la langue elle-meme, et qu'il ne restait rien a apprendre +de ce qui ne se disait plus. + +Mais, sans disculper tout a fait la scolastique de l'accusation d'avoir +trop souvent consume ses forces sur de simples questions de mots, sur +des problemes qui se seraient evanouis si l'on en eut seulement change +l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation, +vaguement concue, pourrait etre generalisee au point de n'etre plus +aussi accablante pour la doctrine a laquelle on l'adresserait. Il est +dans la condition de la philosophie et peut-etre de toute science +humaine d'etre, sous un certain point de vue, une science de mots; et il +faut prendre garde que cette qualification lancee au hasard contre un +systeme, oeuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain +lui-meme; ce qui serait l'accuser puerilement d'etre ce qu'il est et de +faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature. + +Il est trop evident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par +ses expressions, on juge de ses pensees. Puis, ses pensees exprimees +correspondent ou sont donnees pour correspondantes a des choses. Ces +choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il +les exprime. Ainsi les mots sont les pensees, et les pensees sont ou +ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensees, +comme des pensees par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre +des pensees qui ne correspondissent a aucune chose existante, ce +qui semble le cas d'une veritable science de mots, cette science +enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaitre du +moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse +comme expression des faits, elle ne serait pas entierement vaine comme +temoignage des idees, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de +l'esprit humain; il y a quelque chose a apprendre meme dans une science +fausse. C'est connaitre encore que connaitre ce qui n'est pas, pourvu +qu'on sache que ce n'est pas, et celui-la ne serait point un ignorant, +qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses +ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et meme, a +quelques egards, il saurait ce qu'elles sont. + +Cela est vrai de toute science, meme d'une physique fausse, meme d'une +astronomie fausse. Le jour ou le systeme de Ptolemee a ete renverse, on +aurait pu le condamner aussi a titre de science de mots; car il n'etait +plus que cela. Les choses s'en etaient comme retirees, pour aller +ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que +jusque-la il eut ete indifferent de le connaitre, ou meme que depuis +lors il n'y eut rien a gagner a le connaitre, et qu'il ne fut pas utile +de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment +elles sont des fictions, comment et pourquoi le systeme de Copernic est +vrai? + +Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien +plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets +qui, reels ou imaginaires, sont par eux-memes invisibles pour la plupart +et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas +seulement des generalites contestees et douteuses, creations de l'art +philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une invention +systematique, une arbitraire abstraction, comme le mot meme de +_generalite_, comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idee et de +jugement; je parle de tout ce que l'esprit croit reel ou conclut comme +reel des perceptions actuelles et particulieres de nos facultes; je +parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de +tout ce que nous voyons; je parle de l'ame dont le nom est celui d'un +invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle +des facultes, qui ne sont pas assurement des substances individuelles, +ni des choses que nous connaitrions aussi distinctement si elles +n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pensee +a travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de +tout ce que je viens de nommer, en ecrivant _nature, substance, vie_, +toutes idees qui, lors meme qu'elles correspondraient, comme je le +crois, a quelque chose de reel, n'ont cependant d'immediatement sensible +que les mots qui les designent, et d'existence scientifique qu'a la +condition d'etre exprimees. Or, la philosophie pourrait etre appelee la +science de ces mots, sans qu'on lui manquat de respect; et ne fut-elle +bonne qu'a bien faire connaitre ce qu'ils designent, qu'a determiner les +idees qui leur repondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une +science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins, son objet; car +elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent +definie ainsi, sans la degrader. Determiner ce que les mots veulent +dire, c'est determiner ce que l'esprit humain veut dire par les mots. +Or, ce que l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connaitre +ce que pense l'esprit humain, c'est deja, a beaucoup d'egards, le +connaitre lui-meme. La science des mots concue de la sorte est donc +deja une science, et une science tellement serieuse que des ecrivains +distingues ont estime que c'etait la premiere de toutes. + +En effet, des philosophes fort celebres ont dit que les sciences +n'etaient que des langues, et que toute bonne philosophie se reduisait a +une langue bien faite. N'est-il pas etrange que ceux qui parlaient ainsi +aient souvent condamne _a priori_ ce qu'ils appelaient les questions de +mots, et cru decrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre +que sur ces questions-la? En verite la scolastique, aux yeux de la +philosophie du XVIIIe siecle, n'aurait du avoir aucun tort d'etre une +langue; son seul tort possible, c'etait d'etre une langue mal faite. + +Prenons donc garde que l'accusation elevee contre la scolastique ne +remonte jusqu'a la philosophie. Car elle pourrait a la rigueur etre +articulee contre la science metaphysique, de quelque methode que +celle-ci se servit et quelque forme qu'elle essayat de revetir. + +On peut distinguer en general trois manieres de philosopher. + +Si, au lieu d'analyser peniblement, soit le sens des mots compares +entre eux, soit les operations delicates de la pensee, on emploie +implicitement les mots et la pensee, et qu'on cherche a decrire +directement la nature des choses, a la representer dans les etres qui la +composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse +s'operer que suivant les lois de l'intelligence et a l'aide des noms +qu'elle prete a ses idees, c'est une tentative immediate sur les choses, +comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science +qui pretend etre eminemment une science de choses; et on peut l'appeler +une ontologie. + +Si l'on s'attache uniquement ou principalement a porter l'ordre, +l'accord et la clarte dans nos manieres de concevoir les choses que nous +exprimons, et a reduire en systeme ces conceptions pour en composer une +science reguliere, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part +cette science soit aussi obligee de se servir des mots, d'en faire un +choix et un usage methodiques, quoique de l'autre, en etudiant les +idees, elle etudie indirectement les choses, puisque nous en croyons +notre pensee, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles +existent, soit comme elles sont reputees exister; une telle philosophie +roule principalement sur les idees, et ceux qui l'ont particulierement +mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont propose de la nommer +ideologie. + +Si maintenant, laissant dans l'ombre et le modele exterieur auquel +correspond le tableau de nos pensees, c'est-a-dire les choses, et le +sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la +science se borne a en considerer separement tout ce qui est notre oeuvre +apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour +tracer et peindre le tableau apres l'avoir concu, je veux dire les mots; +si, dis-je, elle s'attache a decrire et a determiner la valeur, l'usage, +les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain +souvenir de la realite, ni sans soumettre le langage a la pensee +interieure, ce droit naturel dont le langage est le droit ecrit; la +science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout +les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour +l'exactitude et la symetrie de nos distinctions, lui assigner un nom +technique, nous lui pourrions donner, avec un sens special, le nom de +terminologie. + +Ainsi, la philosophie peut etre ontologique, ideologique, +terminologique, selon le caractere qu'elle affecte et la methode qu'elle +prefere. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle +d'etre une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point +pense les hommes illustres qui, selon les temps, lui ont fait subir +telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les +destituer du titre de philosophes? Et pour ne defendre ici que les +terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent etre mis hors la +philosophie? Seraient-ce les ideologistes, eux qui par le choix de +ce nom ont temoigne de leur soin a s'abstenir, a s'ecarter de toute +ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot +_ideologie_, sont restes en arriere de leur veritable doctrine, et ont +retenu le nom de la science en deca des consequences qu'ils lui avaient +fait reellement atteindre? Qui mieux qu'eux-memes avait, en effet, +compris que l'expression tenait a la pensee? En se fondant sur la +necessite ou nous sommes de jouer aux mots pour jouer aux idees, c'est +eux qui ont ramene la science au langage. Consequents et sinceres, eux +aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie. + +Quant aux ontologistes, seraient-ils donc les seuls philosophes? +Depuis que le _Discours de la methode_ a paru, cela serait difficile a +soutenir; car le procede ontologique, au sens ou nous l'avons defini, +a ete presque generalement abandonne, et peut-etre meme decrie outre +mesure. D'ailleurs, il est impossible a celui qui s'attache le plus +aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'etude et du +classement des pensees. Ce sont deux operations inseparables l'une de +l'autre, et toutes deux sont inseparables d'un travail sur les mots. +D'ordinaire, celui qui fait une decouverte reforme la langue, et +l'observation neuve d'un phenomene sensible de la nature aboutit a une +innovation dans les termes. La decouverte du principe de toute la chimie +moderne pouvait presque se reduire a une meilleure definition du mot +_combustion_. + +Dans la philosophie proprement dite, l'ontologie influe d'une maniere +encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de +systeme cree necessairement sa langue, et pretend de nouveau marquer a +son coin la monnaie usee des termes vulgaires. Il arrive meme un fait +assez frappant, quoique tres-explicable, c'est que les philosophes qui +ont le moins pense aux mots en ont le plus abuse; dans le fait, ils +n'ont pas ete les moins sujets a se laisser conduire et tromper par +le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont +precede l'ecole de Socrate, ont manie la langue avec une liberte qui les +a souvent egares, et a force de negliger l'analyse soit des mots, +soit des idees, ils ont parfois, avec des idees confuses et des mots +equivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de +l'antiquite. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du +langage, contre les deceptions de la raison, on manque l'ontologie; on +la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne +le serait la pure science de la pensee et de l'expression. Que +d'observateurs du monde n'ont enfante que le roman du monde! que de +descriptions de la nature ont abouti a une science de mots! + +Mais si celui qui veut faire un systeme sur la nature des choses ne +reussit trop souvent qu'a aligner sous le cordeau de la logique des +denominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse, +les esprits occupes uniquement de la terminologie de la science +s'epuisent a la regulariser, a la distribuer dans les compartiments +d'un plan analytique, a en separer les termes par la distinction, a les +rapprocher par l'analogie; et grace a ce besoin et a ce pouvoir qui est +en nous d'imposer des noms aux etres ils prennent bientot pour des etres +les noms eux-memes, et attribuent une realite factice a ces mots si bien +classes et si bien definis. L'intelligence qui, absorbee par l'etude du +langage, semble avoir perdu le sens de la realite, et se contenter des +apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la realite +a ces apparences, materialise, anime, personnifie les etres de raison +que les mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu +n'etre que terminologique devient peu a peu ontologique; mais elle le +devient dans l'ordre inverse de la verite, et soumet le monde a la loi +du langage, au lieu de faire le langage a l'image du monde. C'est alors +que la science peut etre accusee d'etre une science de mots; elle risque +de ne jamais autant meriter ce reproche qu'au moment ou elle pretend +l'eviter. + +Je laisserais ma pensee trop incomplete si je ne disais que la necessite +de faire une part a ces trois procedes de l'esprit, que l'impossibilite +prouvee par vingt experiences d'en proscrire absolument aucun ou +d'essayer impunement de le faire, pese sur la philosophie, et nous +oblige a les concilier. La science a trois points de vue; il faut savoir +s'y placer tour a tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre. +Livre a lui-meme et sous l'empire des necessites de la vie, l'esprit +mele tout ensemble, et cette synthese fait dans la pratique sa force et +sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la realite, +la concoit suivant ses propres lois, et par le langage reproduit ce +qu'elle a percu et ce qu'elle a concu, sous une forme communicable +aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces +connaissances pratiques et confuses en science, c'est-a-dire connaitre +avec methode, quel point de vue faut-il choisir? ou se placer pour mieux +voir? par ou commencer? Evidemment par cette unite meme a laquelle se +communique la realite, et qui la communique a son tour, telle qu'elle +l'a concue, apres l'avoir recue. L'homme est constitue pour absorber +d'abord et renvoyer ensuite la lumiere qui l'environne. S'il s'etudie +avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour +etablir la genealogie arbitraire de ses idees, mais pour se bien rendre +compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses +notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme +des operations a l'aide desquelles elles se forment et se manifestent, +il parviendra surement a mieux connaitre ce qui est, en connaissant +mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne +la realite, qui la percoit et la concoit, puis qui porte dans tout ce +qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre, la clarte, la fixite par la +parole, cette puissance, c'est lui-meme; et, en s'etudiant bien, en +scrutant tout ce mystere de sa nature interieure sans perdre de vue le +dehors de qui il recoit et auquel il rend, il remonte a la source de +la science, et prend le seul moyen de la faire complete, universelle, +adequate a la verite, dans la mesure cependant ou ces epithetes sont +applicables a la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de +vue psychologique, qui ne differe du point de vue ideologique qu'en ce +qu'il est moins partiel et moins etroit. Pour celui qui ne s'arrete pas +a l'ideologie superficielle, qui la pousse a sa profondeur derniere, la +science de la realite et celle du langage reparaissent a la lueur meme +du flambeau interieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit +humain le vrai jour qui eclaire le monde. + +Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait _a priori_ accuser une +science d'etre, au mauvais sens de l'expression, une science de mots. +L'esprit considere toujours plus ou moins les choses, les idees, les +mots. S'il tend a ne considerer que les choses, il ne se connait pas +bien lui-meme. S'il n'est attentif qu'aux idees, il perd le sentiment +des choses; et ce qu'il accepte pour des idees n'est bientot plus que +des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend +a la longue les mots pour les choses, et revient par un detour a +l'ontologie. Si cette ontologie etait vraie, peu importerait le chemin +qui l'y aurait conduit; mais si elle est fausse, c'est alors qu'il ne +sait que des mots. Qu'est-ce donc en definitive qu'une science qui n'est +qu'une science de mots? c'est une fausse ontologie. + +Or, maintenant, est-ce la ce qu'a ete la scolastique? Telle est la vraie +question, et elle ne peut etre resolue que par une etude suffisante de +la scolastique meme. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a +dit mensonge ou verite, on ne peut chercher a la passablement connaitre, +sans etudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une +science qu'en la comparant a son objet, comme on ne juge de la fidelite +d'un portrait que par son modele. Et cela deja prouve que l'etude de la +scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite, ni aussi +sterile qu'il l'a paru longtemps. + +Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que +nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les +principaux doutes. Maintenant il y aurait a examiner d'abord si elle n'a +reellement ete que ce que nous avons appele une terminologie; puis si +cette terminologie a produit une fausse ontologie. Sur ces deux points, +nous le disons d'avance, elle ne nous parait pas irreprochable; mais +elle n'est pas pour cela une science de neant. + +Nous avons deja montre en general qu'une science qui meriterait, au sens +ou nous l'entendons, ce nom de science terminologique, ne serait pas +necessairement une science vaine. Faisons application de ces idees a la +scolastique. + +Si cette philosophie est une science purement terminologique, elle est +bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'etre la +science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe +en rien a la connaissance des realites? Prenons un exemple pour plus de +clarte, et choisissons-le parmi les plus simples. + +Au debut de toute grammaire, on vous dit que les premiers mots dont vous +deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui designent +et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des +substances, et pour cette raison les noms sont appeles substantifs. +Ce que les choses nommees par les substantifs, sont en sus de leur +substance et de leur existence, est en quelque sorte ajoute a leur +substance, et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En +d'autres termes, les noms designent d'abord les choses, celles qui sont +considerees comme subsistant par elles-memes; mais il y a autour de ces +choses, ou dans ces choses, des circonstances, modes, accidents, ou +qualites qui sont comme _adjacentes_ aux substances (_adjacentia_, c'est +le mot de la scolastique et l'origine de celui d'_adjectif_), et qui +peuvent, jusqu'a un certain point, etres prises comme des choses, +si bien que les adjectifs peuvent revetir a leur tour la forme des +substantifs et continuent alors de designer les attributs pris +substantivement, c'est-a-dire consideres comme s'ils existaient hors +des choses auxquelles en realite ils ne se rencontrent que reunis, et +consequemment comme s'ils existaient par eux-memes a la maniere de ces +choses. Tout le monde reconnait la les substantifs abstraits. + +Cette premiere classification des mots ne fait-elle connaitre que des +mots? + +1 deg. D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une +existence reelle aux choses individuelles. + +2 deg. Puis, parmi ces substantifs qui les nomment, les uns designent +exclusivement un individu determine, les autres tous les individus +semblables ou comparables, comme _arbre, homme, animal_. Or ceci nous +enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses, +en les considerant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs +aussi, noms abstraits des realites individuelles, et de former ainsi +des genres et des especes qui sont tout au moins les noms abstraits des +concrets individuels. + +3 deg. En outre, ces substances quelconques designees par les substantifs +peuvent avoir des attributs exprimes aussi par des noms, et cela veut +dire encore que l'esprit a la faculte de considerer ces memes attributs +comme les sujets hypothetiques de certains autres attributs qu'il +distingue ulterieurement, et de donner ou supposer a ces sujets de sa +composition une certaine realite, peut-etre factice, sous la forme +d'abstraction. Ainsi, a ne la considerer que comme une notion, la +couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps colore, et +elle devient a son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite +blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise a son tour pour sujet, +est dite terne, eclatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des +idees et des mots est deja un resultat ideologique, ou une vue de +l'esprit humain. + +4 deg. Il est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la +realite et independamment de l'esprit humain; et la grammaire a prevenu +et meme hypothetiquement resolu la question. Quand elle dit que les noms +designent des choses ou des qualites, elle suppose apparemment qu'il y a +des choses et des qualites. Les choses reelles, individuelles, elle les +appelle substances, ou choses qui existent par elles-memes. Elle appelle +ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des +substances invisibles; Dieu, une ame, sont des substantifs comme cet +homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas l'unique +garant de la substance, et l'on croit a des choses qu'on ne voit pas. +Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais +la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et +les qualites. Celles-ci sont dites ne pas exister par elles-memes, et +elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont +nommees isolement, absolument, et supposees ainsi des choses par le +langage. Cette supposition est-elle un dementi donne a la distinction +precedente? Les qualites existent-elles, et comment existent-elles? +Faut-il prendre le langage pour la reponse reelle et decisive a cette +question? Il en prejuge la solution; il est, au moins par hypothese, +ontologique. Il decrit les realites comme elles paraissent etre a +l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient etre effectivement. La +grammaire n'est donc pas radicalement etrangere a l'ontologie. Elle la +suppose en traduisant les idees de l'esprit humain. + +5 deg. Des qu'elle a fait connaitre les noms, elle expose les circonstances +dans lesquelles ils se trouvent places les uns par rapport aux autres, +ou les relations verbales que leur donne le langage raisonne. Car +la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est +syntaxe, meme des ses premieres pages. Les choses nommees sont exprimees +les unes relativement aux autres. Par exemple, on enonce qu'une chose +est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une +autre; on enonce qu'une chose recoit l'action d'une autre, et cela par +le moyen d'une autre. Ce sont les differents _cas_ des noms, c'est le +genitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voila certainement encore de +la pure grammaire. + +Et tout cela cependant signifie que l'esprit etablit des rapports entre +les objets; tout cela enumere et definit quelques-uns de ces rapports. +La possession ou _habitude_ qui est exprimee par le genitif ou attribuee +par le datif, le rapport d'action a passion, de moyen a resultat, sont +assurement des conceptions de l'esprit, et si l'on n'avait pas soin de +les analyser comme telles, on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi +le rapport de possession serait une definition bien vague et bien +insuffisante de celui qui est exprime par le genitif, lequel exprime +entre autres une forme de possession particuliere, celle de l'attribut +par le sujet; le rapport de l'agent au patient que represente en general +celui du sujet au regime ou du nominatif a l'accusatif, se rattache +souvent a celui de l'effet a la cause; enfin l'ablatif qui correspond a +l'idee de moyen, designe souvent ce qu'on appelle dans l'ecole _la cause +instrumentale_. Il y a la un assez grand nombre d'idees de relation, +necessaires a l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit +avec une liberte et une autorite singulieres. La grammaire est confuse +et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les definit; et +quand elle fait cette operation sur les mots, elle decrit en meme temps +des idees necessaires a l'intelligence, et touche a ce qu'un philosophe +allemand appelle l'architectonique de l'esprit humain. + +Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de +regarder ces notions comme de simples necessites de la pensee. L'esprit, +en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir +des choses une conception qui lui serve. Il y croit en meme temps qu'il +en use, c'est-a-dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports +sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des +choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des +agents, des moyens, des resultats, etc.; en un mot, que cette liaison +ideale de ses perceptions est la copie fidele des relations entre les +objets de la nature. Comme les noms qui les designent, les choses ont +pour lui leurs cas, et le monde reel serait incomprehensible s'il +n'etait pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que +la grammaire suggere et suppose une ontologie. + +Est-ce donc qu'il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots, +exclusivement relatives a l'expression independamment de la realite +qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu'a la nature propre du langage +en general ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue +offre de ces questions-la. Par exemple, que les cas soient designes +par les desinences des mots comme en latin, par des articles comme en +francais, par des desinences et par des articles comme en grec; c'est un +point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pensee +ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel +genre, qu'ils soient tous feminins plutot que masculins ou l'inverse, +ce n'est pas la non plus une vraie question metaphysique; ce n'est en +grammaire qu'un point de fait a eclaircir ou a connaitre. Enfin des +questions meme plus profondes, comme celles de la composition des mots, +de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la maniere dont les +idiomes se sont successivement engendres, quoiqu'elles ne puissent etre +resolues sans une analyse assez fine des idees, sont cependant des +questions qui, pour la plupart, dependent de l'etat des esprits dans +les pays et les temps ou les langues se sont formees. Bien qu'elles ne +soient pas uniquement verbales, et qu'elles touchent a la philosophie +de l'histoire, on peut encore les regarder comme des questions +grammaticales; elles appartiennent a la linguistique, a la science des +mots. + +Mais enfin, dans les rapports generaux eux-memes du langage avec la +pensee, n'y a-t-il pas des points dont l'etude est indifferente, ou peu +s'en faut, a toute philosophie reelle? Je le crois, encore qu'on ne +puisse les parfaitement etudier sans philosophie; prenons pour exemple +tout ce qui concerne le langage figure. La connaissance approfondie +du langage figure conduirait sans doute a cette remarque, vraiment +philosophique, que la faculte de nommer les objets ne va pas sans un +penchant a representer les uns par les noms des autres, en vertu de +certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison; en +d'autres termes, a parler par images. Ou pourrait rechercher encore +si, comme quelques-uns l'ont pretendu, toute langue est exclusivement +metaphorique, ou si seulement le langage figure est de fait mele au +langage direct, et dans ce cas, si ce melange est utile, s'il est +inevitable, s'il y aurait quelque motif et quelque possibilite de +l'abolir et de composer une langue absolument denuee de figures. C'est +la de la philosophie sans aucun doute, mais c'est de la philosophie du +langage, et quoiqu'on en put tirer encore quelques inductions sur la +nature de l'esprit humain, la connaissance de la realite n'est pas fort +engagee dans l'etude de ces questions, et pour celui qui les resout +sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la verite de nos +idees objectives. Encore est-ce une simple opinion que j'exprime, et la +these contraire a-t-elle ete soutenue par des philosophes qui ont donne +au langage une importance philosophique superieure a celle que je suis +dispose a lui reconnaitre. + +J'ai parle tout a l'heure des substantifs abstraits; il y en a de +differentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces +qualites qu'on nomme dans l'ecole les accidents de la substance, +comme la qualite d'etre _blanc, amer, mou,_ etc., ou _la blancheur, +l'amertume, la mollesse_, etc. Les abstractions de cette sorte ne +representent aucune substance reelle. Il y a des substances qui ont +diverses qualites, entre autres celle d'etre _molles, ameres_ et +_blanches_; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement _la +blancheur, la mollesse, l'amertume_ en elle-meme. Lorsqu'on isole ces +accidents par la pensee et le langage, et que l'on en fait les sujets +de certaines propositions, quand on dit _la blancheur est agreable, +l'amertume est repugnante_, le sens commun avertit que ce sont des +sujets hypothetiques et artificiels dus au pouvoir generalisateur +de l'esprit; c'est une translation de l'adjectif au substantif, de +l'attribut au sujet, qui a peut-etre quelque analogie avec la propriete +translative ou metaphorique du langage, et qui n'a pas beaucoup plus +de realite que ces autres locutions, _le choc des opinions, le feu des +passions, l'explosion de la colere_. C'est une translation ou metaphore +d'un autre genre; la premiere rendait l'insensible par une comparaison +avec le sensible, ou l'invisible par une image; la seconde convertit +l'attribut en sujet et la qualite en substance. C'est un don, un +pouvoir, peut-etre une faiblesse de l'esprit humain, que d'operer ces +metamorphoses, mais la realite n'est guere interessee dans tout cela. +Dans ces termes, l'etude de cette classe de substantifs abstraits (celle +des substantifs qui repondent aux qualites accidentelles des etres) +n'est et ne doit etre qu'une etude de mots; et c'est savoir les choses +comme elles sont, que de savoir dans ce cas qu'elles ne sont pas +essentiellement comme les mots, ou que les mots ne sont que des mots. + +Que si, par impossible, on croyait le contraire, et qu'abuse par les +apparences du langage, on fit jouer sans discernement a ces abstraits le +role des concrets individuels, que l'on prit les noms qui les designent +pour des noms directs, meme pour des noms propres, et qu'on supposat +des etres partout ou l'on a impose des noms, alors on retomberait dans +l'inconvenient tant signale de realiser les abstractions, on ferait +de l'ontologie dans le mauvais sens, on traiterait les mots comme des +choses, et c'est alors qu'on meriterait l'accusation de n'edifier qu'une +science de mots: accusation grave, parce qu'on aurait pretendu savoir +autre chose. Le tort serait precisement d'oublier ou d'ignorer qu'on ne +savait que des mots. + +Une science de mots n'est donc pas mauvaise en soi; ce qui est mauvais, +c'est de prendre une science de mots pour une science de choses. + +La scolastique, je le dis par avance, est plus d'une fois tombee +dans cette erreur. Lorsqu'on y tombe, il est evident qu'une foule +de questions oiseuses, de difficultes artificielles, doivent naitre +successivement, et amener des solutions, des distinctions, des +inductions, en un mot des connaissances purement hypothetiques ou +relatives uniquement a la signification arbitraire de la langue qu'on a +gratuitement imposee a la science. Mais cette faute que la scholastique +a tres-souvent commise, aucune philosophie, que je sache, ne l'a +constamment evitee. + +En prenant des exemples dans la grammaire, je ne me suis pas beaucoup +eloigne de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinite avec l'autre, et +l'on serait, dans certaines occasions, embarrasse de les distinguer; +ce qui deviendra plus evident, quand nous approcherons de plus pres la +philosophie du moyen age. + +Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui ont joue un role +philosophique, au moins dans l'antiquite, il en est peu que la science +du moyen age n'ait traitees et resolues a sa maniere. S'il est des +problemes que nous n'y retrouvons pas, ce sont en general ceux dont +le progres moderne de la science a revele l'existence ou retabli la +gravite; mais est-ce pour rien que nous voulons que l'esprit humain +ait, il y a deux ou trois siecles, subi une revolution? Entre autres +nouveautes, l'absolue liberte qui s'est introduite triomphalement dans +les sciences, ne doit-elle pas avoir amene et des idees et des questions +laissees jusqu'alors dans l'ombre ou dans le neant? Quoi qu'il en soit, +avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je +n'egale pas la philosophie du moyen age a celle de l'antiquite; le nom +d'Abelard palit aupres de celui d'Aristote, et le soleil de Platon +offusque de sa splendeur l'etoile de saint Thomas; mais enfin je dis que +l'une de ces philosophies s'est occupee de presque tout ce qui occupait +l'autre. La plus recente n'a pas ete aussi etroite, aussi exclusive +qu'on l'imagine. Elle l'a ete dans sa forme; et c'est par la qu'elle +s'est compromise. Elle a fait passer la science sous une forme +exceptionnelle, et, par la, elle en a restreint et surtout dissimule +l'universalite. + +La philosophie, au XIIe siecle, s'appelait ordinairement la dialectique. +On donnait a ce mot un sens analogue a celui qui a prevalu dans +le commun usage. La dialectique etait l'art logique ou la logique +appliquee. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La +dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de general dans +le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'ideal +scientifique[365]. C'est une methode ascendante qui, de nos perceptions +diverses ecartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte a +l'essence, au permanent, a l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle +decompose, afin d'elaguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou +ce qui subsiste de chaque chose dans la raison eternelle; c'est une +synthese, en ce sens que, des phenomenes complexes et variables, elle +semble former, par la vertu de l'intelligence, quelque chose qui n'est +aucun phenomene. Prise comme instrument logique, elle serait l'art de +la definition, puisqu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette +dialectique que les alexandrins emprunterent a Platon et amenerent a la +rigueur d'un procede scientifique[366]. Ce procede se retrouve dans la +philosophie moderne, et quelques-uns de ses caracteres subsistent, par +exemple, dans la dialectique d'Hegel[367]. Mais bien qu'il soit surtout +cher a Platon, il n'etait pas ignore d'Aristote, car c'est le procede de +la science de l'etre, de la science de l'universel, de la metaphysique +en un mot[368]. Le Stagirite n'admit pas toutes les consequences +auxquelles cette methode conduisait Platon; mais il la connut, il sut +meme la pratiquer parfois, quoiqu'il reservat le nom de dialectique pour +cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en +discutant les principes, et trouve un procede syllogistique pour traiter +un sujet donne en partant des propositions les plus probables[369]. Mais +pour lui la dialectique etait loin d'etre toute la philosophie. Il dit +meme qu'elle lui est opposee, s'appuyant sur l'apparent, tandis que la +philosophie s'appuie sur la verite[370]. Dans les mains des stoiciens, +la logique, niant ou du moins attenuant la verite du general, devint peu +a peu une polemique subtile et negative. Deja les megariens l'avaient +transformee en argumentation sceptique; et ce n'est qu'apres avoir porte +le nom d'eristiques, qu'ils avaient recu celui de dialecticiens[371]. +C'est dans un sens qui tient peut-etre des idees des ecoles megarique +et stoicienne, presque autant que des idees peripateticiennes, que la +dialectique fut entendue au moyen age[372]. Aristote avait distingue une +sorte de dialectique pratique qu'il appelle l'_art exercitif_[373], +et qui offrait bien quelques rapports avec l'_art_ par excellence des +scolastiques. La logique fut pour eux un terme general qui embrassait +toute la science de la raison, ce qu'on appellerait aujourd'hui la +philosophie de l'esprit humain; et comme la logique proprement dite +aboutit a la dialectique qui est la pratique de la science, elle fut +officiellement nommee la dialectique[374]. Abelard ne la definit nulle +part formellement; mais en intitulant _Dialectica_ son grand ouvrage de +philosophie logique, son _Organon_ a lui, il a suffisamment indique sa +pensee, explique son langage. + +[Note 365: Voyez dans la traduction de M. Cousin l'argument du +_Philebe_, et le _Philebe_ lui-meme, ainsi que _le Parmenide_, t. II, +p. 280 et 440; t. XII, p. 8.--Cf. Hegel, _Hist. de la phil._, Oeuvres +completes, (All.) t, XIV, p.240, Berlin, 1833.] + +[Note 366: Cf. l'_Hist. de l'ecole d'Alex._, par M.J. Simon, t. I, +l. II, c. II.] + +[Note 367: _Encycl. des sciences philos._ Logique, Sec. 81, t. VI, p. +151.] + +[Note 368: _Logique d'Arist._, trad. par M.B. Saint-Hilaire. _Dern. +Analyt._, l. 1, c. XI, Sec.Sec. 6, 7 et 8.;--_Metaphys._, passim.] + +[Note 369: _Logique; Topiq._, l. 1, c. II, Sec. 6. _Refut. des soph._, +c. XXXIV, Sec. 3.] + +[Note 370: _Id., Topiq._, l. 1, c. XIV, Sec. 7.--_Refut. des soph._, c. +XI, Sec.. 8.] + +[Note 371: Diog. Laert., l. II, c. X, n. 1.] + +[Note 372: Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 672] + +[Note 373: _Topiq_., c. XI, Sec. 1 et suiv.] + +[Note 374: De bonne heure on les avait ainsi reunies. Ciceron +considere la dialectique comme une branche ou une moitie de la science +qu'il definit _ratio disserendi_, et qui est la logique. (_Topiq_., +II.--_De Leg_., I, 23.--_De Fato_, I.) Boece, dans son _Commentaire des +Topiques de Ciceron_, decompose la logique, et donne de la dialectique +les definitions consacrees que durent adopter les scolastiques. (Boet. +_Op_., p. 700.--Cf. S. Aug., _De Ord_., l. II, c. XI.--_Retract_, l. I, +c. VI.--Cassiod., _De Instit. divin. litt._, c. XXVII.--_De Artib. ac +Discipl_., c. III.)] + +Quoi qu'il en soit, la dialectique, meme en ce sens, n'etant qu'une +partie de la philosophie, il a paru que la Scolastique n'etait aussi +qu'une partie de la philosophie; mais la dialectique, comme le +raisonnement humain, peut s'appliquer a toutes choses. Dans une bonne +classification, la dialectique comme science ne devrait s'appliquer +qu'a la dialectique meme; partout ailleurs, elle n'est que procede et +instrument; elle ne devrait pas meme comprendre la logique proprement +dite, dont elle n'est que la suite ou la derniere partie. Mais s'il +plait de l'appliquer a tout, de tout encadrer dans ses formes, de +chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les regles qu'elle +pose les elements de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un +_critere_ universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et +place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle; +elle obtient les titres de _disciplina disciplinarum, duae universae +scientiae, sola dicenda scientia_[375]. Sera-ce que la philosophie aura +ete reduite en essence a la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura +ete exclusivement ramenee aux procedes et au langage de la dialectique. +Elle en aura sans doute souffert; la realite ne peut sans violence et +sans dommage, passer comme par le laminoir d'une methode exclusive; ce +qui est artificiel est toujours etroit, et le fond n'echappe jamais aux +vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura +pas ete supprimee. La scolastique n'a donc pas ete la philosophie +reduite a la dialectique, mais aux formes de la dialectique. + +[Note 375: _Ab. Op._, ep. IV, p. 239. _Introd. ad Theol._, l. II, p. +1047.--Ouvr. ined., _Dialect._, pars IV, p. 435.] + +D'ou lui est venue cette contrainte? De ce qu'a une certaine epoque +du moyen age, l'esprit humain est rentre dans la philosophie par la +dialectique. Le point de depart n'est jamais indifferent; au terme de la +course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la methode +est avec raison regarde comme capital en philosophie. Nous tenons +aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie. +Pretendra-t-on que ce choix soit sans consequence et n'influe pas sur +les caracteres ulterieurs de la science? La science ne manque pas +d'adversaires qui disent qu'apres avoir commence par la psychologie, +elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre maniere +de la rendre partielle et sterile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il +est tres-commun de ne point depasser la psychologie; de tres-habiles +gens n'ont pu en sortir ou meme ont fini par n'en pas vouloir sortir. +L'ecole ideologique a tremble de faire un pas hors du cercle de la +sensation. Il y a beaucoup a redire aux limites scientifiques que les +Ecossais ont elevees et qu'ils ont interdit a l'observation de franchir. +Jouffroy n'a pas completement reussi, malgre d'ingenieux et opiniatres +efforts, a se delivrer du joug etroit de l'observation subjective de la +conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-meme n'a fait que rendre +plus profonde, mais non plus penetrable, l'impasse de la psychologie. On +ne saurait donc s'etonner que, renfermes dans un point de vue bien plus +retreci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominee par la +psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine a parcourir +l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu, ils +n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donne aux objets les +dimensions, les contours et les teintes de la verite. Mais du moins +ont-ils connu tout ce qu'on peut connaitre, lorsqu'on n'est initie a la +science que par la dialectique. + +Nous n'ecrivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement +comme un fait qu'apres l'invasion definitive du christianisme et +le refoulement successif des ecoles de philosophie paienne, qui se +refugierent et s'eteignirent dans le cercle encore brillant mais sterile +des ecoles alexandrines, les hommes superieurs qui, dans l'Occident a +partir du VIIe siecle, s'efforcerent de dissiper les tenebres de la +barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pale des commentaires de +la philosophie antique; et parmi les interpretes qui la transmirent au +moyen age, dominerent les commentateurs de la Logique d'Aristote. + +Les anciens avaient trouve les sciences et les lettres. On recevait +d'eux les unes et les autres avec une curiosite, une admiration et une +confiance egales. On les imitait en tout, excepte dans la liberte +de leur genie. Toute doctrine se convertissait donc en erudition. +Comprendre, traduire, interpreter, paraphraser, telle etait, en general, +l'oeuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se souleverent +au-dessus de l'ignorance et de la grossierete universelles, dans ces +contrees depouillees de toute nationalite par la double conquete des +legions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident +n'avaient point de culture qui leur fut propre. Leur litterature +indigene, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la +poesie druidique, avait peri comme les arts, les moeurs, le culte de la +vieille Gaule. Les idees et les lettres, les arts de l'imagination et +ceux de l'industrie, tout, jusqu'a la religion, avait ete comme importe +a nouveau dans ces regions, theatre de l'eclatante civilisation de la +moderne Europe. Les hommes livres aux travaux de l'esprit, n'etaient +donc encourages par aucun exemple, autorises par aucun succes, a penser, +a ecrire d'apres eux-memes, a inventer pour leur compte, a essayer +enfin d'une veritable et complete originalite. Pour les sciences et +les lettres, la Grece et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient, +c'est-a-dire encore Rome et la Grece; voila leur exemple et leur +loi. Ils ne demandaient ni a leur sol ni a leur ciel ces productions +spontanees que le temps seul seme a pleines mains dans les terres +fecondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur etait venu. Or, +que leur venait-il desormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs, +et qui, contraints de ceder l'espace et le pouvoir a de nouveaux et +barbares conquerants, etaient restes les maitres spirituels des premiers +vaincus? Que leur venait-il de ces regions ou se levait encore pour +eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix de +la religion, qui etait elle-meme ou qui voulait etre quelque chose +de definitif et d'immuable, rien que les derniers echos de la parole +grecque qui s'etait tue, mais qui retentissait encore. Les ecrits des +hommes qui ont trace leurs noms aux dernieres pages des fastes de +la litterature ancienne, ne sont que des compilations plus ou moins +methodiques, des expositions quelquefois raisonnees de systemes +anterieurs, des traductions d'idees enfin, quand ce ne sont pas de +simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples, +ceux qui dans le nord de l'Europe s'adonnaient, entre le VIIe et le XIe +Siecle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs +erudits, c'est-a-dire des penseurs sans liberte, instruits par des +ecrivains sans originalite. C'est par le milieu des commentateurs, c'est +a travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons +affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derriere la +colline de l'Acropolis, et dore de leur eclat le faite blanchissant +du temple de Thesee. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella, +Cassiodore, et surtout Boece, etaient les mediateurs necessaires et +respectes qui transmettaient les idees de Platon et d'Aristote aux Bede, +aux Alcuin, meme aux Jean Scot et aux Raban Maur, qui s'efforcerent les +premiers de repasser de l'erudition a la philosophie. On sait avec assez +d'exactitude quelle etait la bibliotheque philosophique de ces hommes +qui puisaient cependant presque toutes leurs idees a la source du passe. +Les originaux leur etaient en general inconnus. Le Timee de Platon et +la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus averes des +monuments des grands siecles qu'ils eussent entre les mains[376]. Le +platonisme qui n'est pas dans le Timee, l'aristotelisme qui n'est pas +dans l'Organon, ne leur etaient connus que confusement, par fragment, +par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions +incompletes des commentateurs sans genie des derniers temps. Il n'est +pas etrange que parmi ces debris, l'Organon ou plutot la doctrine qui +y est contenue et qui forme a elle seule un systeme acheve, un travail +defini et demonstratif, ait fait dominer partout la science et +l'esprit de la logique. La logique effaca peu a peu le reste de la +litterature[377]. Elle avait d'ailleurs exerce deja une influence +marquee sur les deux vrais maitres des ecoles du moyen age, Porphyre et +Boece. Ils s'etaient appliques, l'un a ouvrir au disciple les portes de +la logique, l'autre a conduire a travers ses detours le disciple initie. +L'un avait compose une introduction; l'autre des versions et des +commentaires. La-dessus, il est tout simple que les savants du moyen age +aient pense qu'il ne restait a la science que des gloses a faire. Le +mot meme fut consacre. Presque tous les philosophes scolastiques furent +eminemment des glossateurs[378], et l'on annota les commentateurs +d'Aristote, avant de l'interpreter lui-meme et de le connaitre tout +entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu a un court ecrit +de Porphyre et a quatre ou cinq de Boece qui fut la premiere cause de la +grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la +seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement elementaire, et +semble, comme la grammaire, reveler la raison; elle convient donc a des +etudes commencantes. + +[Note 376: Encore Abelard n'avait-il dans les mains que les deux +premiers des six traites qui composent la Logique d'Aristote ou +_l'Organon_. (Voyez sa Dialectique, p. 228.) Que dans les quarante +premieres annees du XIIe siecle, il circulat communement en Gaule et +en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de +l'oeuvre d'Aristote et de Platon, l'Isagogue de Porphyre, plusieurs des +traites aristoteliques de Boece et deux traites indument attribues +a saint Augustin, c'est ce que personne n'a reussi a prouver. Voyez +l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines +d'Aristote au moyen age. Cf. Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. +564; et le ch. III du present livre.] + +[Note 377: + + ...Quaevis + Litera sordescit, logica sola placet. + + Johan Saresber., _Estheticus_, poem., p. 3, Hambourg, 1843. + +[Note 378: Nous avons cinq opuscules d'Abelard sous le litre de +gloses, _Glossae in Porphyrium, de categoriis_, etc., quatre imprimes, +un manuscrit. M. Cousin a fait connaitre plusieurs gloses du Xe siecle +sur le _de Interpretatione_, sur les categories, etc. (Ouvr. ined. +d'Abel., p. 551-611; Append., p. 618 et suiv.)] + +Cependant la forme peripateticienne n'avait pas ete primitivement la +forme unique de la philosophie du moyen age. Scot Erigene, qui en +est regarde comme le fondateur, tendait a lui donner un tout autre +caractere. Son genie hardiment speculatif depasse la dialectique[379]. +Ce dogmatisme encore vague, ou respire un peu de platonisme et de +philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientot +il arriva un moment ou l'aristotelisme, parlons plus exactement, ou la +dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a +dure quatre ou cinq cents ans. Il serait curieux, mais il est difficile +de determiner ce moment avec precision. Du moins, la simple chronologie +des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de +la dialectique. + +[Note 379: Cf. M. Guizot, _Cours d'histoire de la civilisation en +France_, t. III, lecon 29; M. Rousselot, _Phil. dans le moyen age_, 1re +part., c. II, et l'ouvrage de M. Saint-Rene Taillandier, _Scot Erigene +et la philosophie scolastique_.] + +On peut fixer a la mort de Proclus, c'est-a-dire a la fin du Ve siecle, +le terme de toute philosophie originale dans l'antiquite paienne (485). +Et deja, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers +Peres qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, etait +descendu au tombeau (430); le regne des interpretes et des scoliastes +avait commence. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se +souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publie +ce poeme encyclopedique ou les sciences sont personnifiees comme des +deesses, ou la Dialectique, au front pale, aux cheveux entrelaces, cache +dans les plis de sa robe athenienne des fleurs et des serpents, mais +se donne pour la legislatrice des autres sciences[380]. Boece mourait +tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui +devaient surnager les premieres apres le naufrage des lettres antiques +(526). Cassiodore, dressant, au VIe siecle, l'encyclopedie destinee a +lui survivre, et dont Alcuin devait faire un jour la regle legale +de l'enseignement scolaire, mettait au rang des sept disciplines la +philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie etait +bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme a Dieu, +mais il developpait cette definition par une analyse tres-sommaire de +l'Isagogue de Porphyre, des Categories d'Aristote, enfin des grandes +divisions de l'Organon[381]. C'est de ce temps peut-etre qu'il faut +dater les deux ouvrages sur le meme sujet que le moyen age mettait sur +le compte de saint Augustin. Au siecle suivant, Bede resumait pour le +nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient +et du Midi, et la philosophie trouvait place dans ses volumineuses +compilations. C'etait aussi d'Aristote qu'il aimait a donner des +extraits; deja il appelait chaque citation une _autorite_, et assignait +a la dialectique le premier rang dans la logique, _cette maitresse du +jugement_[382]. Apres Bede, les ecoles s'ouvrent en France a la voix de +Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a etudie +toutes les sciences profanes, et certainement les sept arts, mais +surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant a +Charles lui-meme, a la _tres-noble intention_ d'apprendre les principes. +Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Categories, de +l'Hermeneia, et il s'attache a faire recopier, a repandre, a imposer +meme comme bases de l'enseignement les traites logiques qu'Augustin, +dit-il, a, pour les traduire, tires des tresors de l'ancienne Grece, + + De veterum gazis Graecorum clave latina[383]. + +[Note 380: Martian. Capel., _de Nupt. Philolog. et Mercur._, l. IV, +p. 325 et seqq. 1 vol. in 4 deg.. Francf. 1836.] + +[Note 381: _[Grec: Omsiosis to theo xata ounaton anthropon.]_ +(Cassiod., _de Art. ac Discipl._, t. II, c. III, p. 528. Ed. de Venise, +1729.)] + +[Note 382: Voyez dans les Oeuvres de Bede (8 tom. in-folio, Colon. +Agrip., 1612), les _Sententiae sive axiomata philosophica ex Aristotele +... collecta_ (t. II, p. 124). On voit la qu'il connaissait au moins +par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote, Physique, +Metaphysique, _De Anima_, etc. Dans ses _Elementa philosophiae_ (id., +p. 200), il definit la philosophie: "Eorum quae sunt et non videntur +et eorum quae sunt et videntur vera comprehensio." Dans son traite _De +mundi caelestis terrestrisque constitutione_, la logique est definie: +"Diligens ratio disserendi et magistra judicii;" la dialectique qui en +est la partie la plus essentielle: "Sagacitas ingenii stultitiaeque +sequester." (T. 1, p. 343.)] + +[Note 383: Voyez dans les Oeuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ratisb., +1777), la dedicace des Categories de saint Augustin, et _Opusculum +quartum de Dialectica_ (t. II, p. 334). C'est un dialogue entre lui et +Charles. La philosophie y est a peu pres ramenee a l'ethique et a la +dialectique; et celle-ci, "disciplina rationalia quaerendi, diffiniendi, +et disserendi, etiam et vera a falsis discernendi potens," est un +sommaire de Porphyre et de l'Organon, cet ouvrage dont on a dit qu'en +l'ecrivant Aristote avait trempe sa plume dans l'esprit, "in mente +tinxisse calamum" (p. 350). Alcuin, suivant son editeur, n'a point +compose le livre _De septem artibus_; mais il avait ecrit sur toutes les +sciences, et dans une epitre a Charlemagne il dit positivement: "Vestram +nobilissimam intentionem dialecticae disciplinae disere velle rationes." +(T. I, p. 703.)] + +Par lui les ecoles gauloises passent sous l'empire de cette _sagesse +hibernienne_, qu'il avait apportee sur le continent[384], et qui devait +apres lui recevoir de Scot Erigene moins d'autorite, mais plus d'eclat +(875). Erigene platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de +l'ecole du palais, passe pour avoir ecrit sur les Lois et la Republique +de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus[385]. + +[Note 384: "Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine, +pene totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem?" (Herici +_Epist. ad imp. Carol., Hist. francor. script._, ed. Duchesne, t. II, p. +470.)] + +[Note 385: _Hist. litt._, t. IV, p. 225 et t. V, p. 657.] + +La principale fondation d'Alcuin est l'ecole de Saint-Martin de Tours. +Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce cloitre, c'est +Raban Maur. Celui-la se montre plus verse encore dans les sciences +profanes, il les recherche, il les aime. Il conseille de lire les +philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut +pas craindre[386]. Il reprend la division connue de la philosophie, en +physique, en morale, en logique, et celle-ci, les theologiens doivent +se la rendre propre. La dialectique, qu'il definit litteralement comme +Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs: n'est-elle +pas la science des sciences, _disciplina disciplinarum_? elle enseigne +a apprendre, elle enseigne a enseigner; _haec docet docere, haec docet +discere_. Seule elle sait savoir, _scit scire sola_ (ne dirait-on pas +la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme +necessaire[387]. C'est Raban, qui selon Tennemann, transporta en +Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique +ecossaise[388]. Il devint abbe de Fulde, puis eveque de Mayence (847). + +[Note 386: "Non formidanda, sed in usum nostrum vindicanda." (_De +Instit. cleric._, l. III, c. XXVI, t. VI, p. 44.--_Op._, 3 vol. in-fol. +Col. Agrip., 1627.)] + +[Note 387: _Id., ibid._, c. XX, p. 42.--_De Universo_, l. XV, t. +1, p. 201 et 202.--Cf. les gloses de Raban sur Porphyre, Boece, +l'_Hermeneia_, publiees par M. Cousin. Ouvr. ined., Append., p. 613.] + +[Note 388: _Mon. de l'Hist. de la phil._, t. I, Sec. 244.--M. Haureau, +_la Scolastique au IXe siecle; Rev. du Nord_, t. II, 2e ser., p. 425.] + +En meme temps que lui et apres lui, on distingue dans cette feconde +ecole de Tours, un homme d'une instruction singuliere pour le temps, +Haimon, plus tard eveque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire +rapporta l'enseignement theologique, et fonda avec Raban dont il fut le +successeur, une florissante ecole a Fulde. La vint de Sens s'instruire +et meme enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulierement aux +lettres humaines, et par consequent a la logique. Nomme par Charles le +Chauve abbe militaire de Ferrieres en 842, esprit cultive, ecrivain +presque poli, il continua ses lecons malgre sa nouvelle dignite, et les +temoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le +theologien. Eleve d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne +diriger dans sa patrie l'ecole d'Auxerre que Saint-Germain avait fondee; +il a laisse de remarquables monuments d'une latinite savante, +d'une sorte de talent poetique et, chose fort rare, d'une certaine +connaissance du grec[389]. Il est cite comme ayant professe la +dialectique avec eclat au monastere de Saint-Germain. Apres Heiric, Remi +et Huebold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signales comme ses +heritiers dans la philosophie[390]. Remi surtout, le plus celebre +ecrivain du commencement du Xe siecle, est renomme pour l'enseignement +de la dialectique qu'il cherchait plutot dans les pretendus traites de +saint Augustin que dans l'Organon d'Aristote. On possede encore de lui +des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus +Capella, et que ses etudes embrassaient le Trivium et le Quadrivium; +or, tel etait encore au temps meme d'Abelard le cycle des etudes +litteraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve a +l'ecole d'Heiric, Remi professa successivement a Auxerre, a Reims, a +Paris, et c'est dans cette derniere ville qu'il reunit pres de sa chaire +ses plus illustres disciples (872)[391]. Ainsi se forme la chaine d'un +enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cite ou +devait dominer Abelard. + +[Note 389: Heiric a dit en parlant de ses maitres: + + Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato. + +(Cf. Duchesne, _Hist. francor. script._, t. II, p. 470.--Bolland., t, +VII, 31 Jul., p. 221.--Mabillon, _Analect._, p. 423.--_Hist. litt._, t. +V, p. 112 et 653.) C'est evidemment a cet Heiric, maitre du moine Remi, +comme on va le voir, que doit etre rapporte le traite manuscrit sur +les Categories dites de saint Augustin, ou M. Cousin a lu: "Henricus, +magister Remigii, fecit bas glosas" (_Ab._, Ouv. ined., Append., p. +621), et ce manuscrit pourrait etre de la main de Remi, ou copie sur le +sien.] + +[Note 390: Dans la chronique du moine Ademar: "Heiricus, Remigium et +Ucboldum Calvum, monachos, haeredes philosophiae reliquisse traditur." +(Mabillon, _Act. sanct. ord. S. Ben._, t. V, p. 325.)] + +[Note 391: Temoignages des XIe et XIIe siecles; le moine Jean, _S. +Odon. vit._; le moine Nalgod, _Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb. +remig._--Mabillon, _id., ibid._, p. 151, 155, 180, 325.--_Ejusd. Anal._, +p. 423.--_Hist. litt._, t. VI, p. 99, 102; et Launoy, _De Schol. +celeb._, c. LIX.] + +A ce moment, on voit de toutes parts les etudes logiques captiver les +esprits les plus eminents et les plus divers. C'est saint Odon qui se +forme a Paris, sous Remi, dans la dialectique et la musique, et qui, +plus tard, y devait professer a sa place. C'est Abbon qui suit les +memes lecons, qui les reproduit dans la meme ville (avant 970), et les +transporte a Reims, ou il ecrit sur le syllogisme, et meurt avec la +reputation d'un _abbe d'une haute philosophie_[392]. C'est Gerbert, +qui, avant d'etre pape, fait un traite sur le Rationnel et le +Raisonnable[393], et se pique de recueillir et de s'approprier les +pensees d'Aristote. Saint Maieul, abbe de Cluni, se plait dans la +lecture des philosophes paiens. Le grand eveque Hildebert recueille +dans leurs ouvrages les elements d'une morale philosophique[394]. Saint +Anselme, le seul metaphysicien de l'epoque, ne dedaigne pas de donner, +dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique[395]. +Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste[396], qui devait etre le +maitre de Roscelin, a commence a former cette ecole subtile et peu +connue, destinee a contraindre la science logique a faire sur elle-meme +un de ces efforts feconds qui avancent d'un pas l'esprit humain. + +[Note 392: "Summae philosophiae abbas." (_Hist. litt._, t. VII, p. +159 et suiv.--Cf. Launoy, p. 63.).] + +[Note 393: C'est le sens de: _De rationali et ratione uti_, titre de +l'ouvrage de Gerbert. (B. Pes, _Thes. noviae. anecd._, t. I, pars II, p. +148 et seqq.)] + +[Note 394: _Moralis philosophia de honesto et utili. (Ven. Hildeb., +Op._, p. 959. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)] + +[Note 395: _Dialogue de Grammatico_, (S. Ansel., _Op._, p. 143.)] + +[Note 396: _Hist. litt._, t. VII, p. 132.] + +On touchait a la fin du XIe siecle. Paris etait des longtemps la ville +de l'intelligence. On dit que le nombre des etudiants y depassait celui +de la population sedentaire[397]. Plus de cent ans avant Abelard, des +chaires de philosophie s'etaient elevees; le caractere de la philosophie +seculiere etait indique; la scolastique avait commence. On voit donc +qu'Abelard, sous ce rapport, ne crea pas; il recueillit seulement une +tradition[398]; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui pretant +sa puissance et sa renommee. + +[Note 397: _Hist. litt_., t. IX, p. 61, 78, etc.] + +[Note 398: Les recherches de M. Cousin ont deja fait connaitre des +manuscrits qui jettent du jour sur les ecoles de dialectique anterieures +au XIIe siecle (Append., p. 613-623). De nouvelles recherches dans le +meme sens conduiraient sans doute a renouer sans interruption le fil de +l'enseignement scolastique a Paris. Car on doit convenir qu'entre Remi +ou le commencement du Xe siecle, et Guillaume de Champeaux vers la fin +du XIe, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Odon, +Abbon, et un certain Wilram, professerent, a Paris, la philosophie, mais +longtemps avant l'an 1000. (Launoy, loc. cit. et _Hist. litt._ t. IX, p. +61.)] + +Maintenant, a quelle epoque faut-il fixer l'avenement d'Aristote au +gouvernement de l'ecole? On sait parfaitement celle ou il obtint +une influence predominante et bientot exclusive, grace au renfort +qu'apporterent les Arabes, grace a la protection de l'empereur Frederic +II; c'est apres Abelard, au commencement du XIIIe siecle. Mais Aristote, +avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait ete consul. A +la fin du XIe siecle, l'enseignement de la dialectique, des longtemps +etabli dans l'ecole, s'anime et s'agrandit; la popularite d'Aristote +commence et presage son autorite future[399]. Abelard parait, et soudain +il devient le plus puissant promoteur de cette autorite. Il illustre +et fortifie de son eloquence et de sa gloire ce naissant empire de la +logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'apres lui[400]. + +[Note 399: C'est au Xe ou XIe siecle que M. Cousin (Append., p. 658) +rapporte un poeme sur les categories ou on lit: + + Doctor Aristoteles cui nomen ipsa dedit res, + Ingenio polleus miro, praecelluit omnes. + +[Note 400: Cf. Launoy, _De var. Arist. in Acad. paris, fort._, c. +I et III.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 670-684.--Buddaei +_Observ. select._, t. VI, ch. XVIII et XX.--Jourdain, _Rech. sur les +trad. d'Arist._, passim.--M. Rousselot, _Phil. dans le moy. age_, 1re +part--Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. I du l. III.] + +Nous avons essaye de faire connaitre le caractere general, les sources, +l'origine, les debuts de la scolastique; il conviendrait a present de +donner une idee plus complete et plus approfondie de la science meme qui +s'est appelee de ce nom. + + + +CHAPITRE II. + +DE LA SCOLASTIQUE AU XIIe SIECLE ET DE LA QUESTION DES UNIVERSAUX. + +Nous recherchons maintenant quelle sorte de science le moyen age avait +faite avec les donnees dont il disposait, et mise a la tete de +toutes les connaissances humaines. Au XIIe siecle, on l'appelait +la dialectique. Elle avait en effet la forme et le langage de la +dialectique, quelles que fussent les idees qu'elle exprimait. Mais ces +idees etaient, suivant les temps et les hommes, des idees platoniciennes +ou des idees aristoteliques, beaucoup plus souvent les secondes que les +premieres; et chez ceux meme qui repetaient ce qu'on savait de Platon, +Aristote encore tenait une grande place: "Ils enseignent Platon, dit un +auteur du temps[401], et tous professent Aristote." C'est que la forme +generale de la science venait de lui. Sa dialectique qui aiguise et +satisfait si puissamment l'esprit, etait la seule etudiee. Quant a celle +de Platon, on la regrettait, mais on ne la connaissait pas; et, par +respect pour un nom qui ne perdit jamais sa grandeur, on recueillait +autant que possible quelques idees eparses de cet homme divin; on les +conservait precieusement, mais en les traduisant dans la langue de son +rival. Grace a cet eclectisme d'un genre particulier, quelques-uns +penchaient pour le maitre, la plupart pour le disciple, quoiqu'aucun +n'eut ose contredire le jugement de l'antiquite, en mettant le disciple +au-dessus du maitre. Toutefois il arrivait alors ce qui arrive +ordinairement: sur toute question, a toute epoque, il y avait sinon +deux ecoles, au moins deux opinions ou deux tendances philosophiques; +l'eclectisme, qui etait a peu pres dans l'intention de tous, prenait +toujours une des deux nuances, et l'on a pu, sans trop d'inexactitude, +reconnaitre, d'un cote l'influence un peu lointaine de l'ecole +platonique, et de l'autre la domination plus directe et plus absolue +du peripatetisme. Ce ne fut jamais, il s'en faut bien, le pur, le vrai +platonisme, ce ne fut pas meme le peripatetisme veritable. Mais si +chez les uns, Platon etait defigure, chez les autres, Aristote n'etait +qu'incomplet. + +[Note 401: Johan. Saresb. _Metal._, l. II, c. XIX.] + +Toutes les controverses ou se produisit cette distinction, peuvent +se ramener ou du moins se comparer a la memorable controverse sur +la question des universaux. Aucune ne fut plus celebre, plus +caracteristique et plus prolongee. Aussi d'excellents juges n'ont-ils +pas hesite a y concentrer toute la scolastique, et a renfermer toute son +histoire dans l'histoire de cette question. Elle fut capitale en effet; +elle agita les ecoles et presque la societe, elle partagea l'esprit +humain depuis Scot Erigene, jusqu'a la reformation, et ce n'est pas au +moment de parler d'Abelard que nous pourrions attenuer l'importance de +ce debat plus que seculaire. Nous accorderons a M. Cousin qu'en exposant +la controverse des universaux, on donne une idee du reste de la +scolastique; mais ce reste est quelque chose, beaucoup meme, et pour +juger ou seulement comprendre cette seule question, il est indispensable +de connaitre la science au sein de laquelle elle s'est elevee. Les +divers partis, realistes, nominalistes, conceptualistes, averroistes, +scotistes, thomistes, occamistes, formalistes, terministes[402], avaient +un fonds commun d'idees, de principes, de maximes, de locutions, qui +formaient comme le terrain sur lequel croissait et s'etendait la plante +vivace et vigoureuse de la controverse la plus abstraite qui ait agite +le monde. Les debats, en effet, sur les points les plus ardus de la +theologie, semblent toucher de plus pres a la pratique que la question +de savoir si les noms des genres sont des abstractions. + +[Note 402: Tels sont en partie les noms donnes aux sectes +qu'engendra la discussion des universaux. Au temps d'Abelard, on ne +distingue d'ordinaire que les realistes (ou reaux), les nominalistes (ou +nominaux), et les conceptualistes.] + +Dans l'impuissance de parcourir ce terrain tout entier, nous devrions au +moins resumer les idees qui, au commencement du XIIe siecle, etaient en +quelque sorte les lieux communs de la philosophie et les points d'appui +de toute discussion, de toute recherche, de toute science. + +Pour presenter un resume bien systematique, il faudrait donner une +analyse exacte de la philosophie d'Aristote; c'est-a-dire qu'en prenant +pour centre la Logique, il faudrait par les autres ouvrages, par la +_Physique_, par le _Traite de l'ame_, par l'_Ethique a Nicomaque_, mais +surtout par la _Metaphysique_, donner a la logique meme, des fondements +et des principes, et montrer comment elle a pu devenir toute la +philosophie, en presentant sommairement avec elle les autres parties +de la science auxquelles elle se lie. Mais c'est la un travail bien +considerable, qui ne serait pas conforme a la verite historique, et qui +risquerait de preter a la scolastique plus d'ensemble et plus de +methode qu'elle n'en avait reellement. On la rendrait aussi universelle +qu'Aristote; et lui-meme, elle etait loin de le connaitre tout entier. +Les createurs et les continuateurs de cette science ne se sont pas sans +doute renfermes strictement dans la logique, mais c'est suivant le +besoin des questions, c'est dans l'ordre ou elles etaient amenees par +l'etude de la dialectique, que se livrant a des excursions necessaires, +ils ont atteint, hors d'elle, des principes qui n'etaient point de son +ressort, et qu'ils ont rapportes dans son domaine, melant ainsi la +metaphysique, c'est-a-dire les notions d'une science objective et +transcendante, a la science subjective du raisonnement et de ses formes. +Nous ne les convertirons donc pas en peripateticiens complets. Seulement +il leur est arrive ce qui arriverait encore aujourd'hui a celui qui +apprendrait sans plus la Logique d'Aristote, il eprouverait incessamment +le besoin d'en franchir les limites; il y trouverait incessamment des +allusions et comme des renvois implicites a une doctrine du fond des +choses; il y rencontrerait des idees ontologiques, sur lesquelles la +logique proprement dite ne nous fait connaitre que la maniere d'operer +regulierement. Elle est, en effet, la mecanique rationnelle de l'esprit; +mais il y a quelque chose dessous, quelque chose au dela; et ce quelque +chose, elle ne le donne pas. La logique est un vaste edifice qui a des +jours sur toute la philosophie. L'introduction elle-meme de l'Organon +ou le _Traite des Categories_ n'est pas seulement de la logique, il +est d'un ordre superieur, ou fait partie d'une science anterieure. En +lui-meme, il ne donne pas entiere satisfaction. Le lecteur qui l'etudie +se demande avec hesitation si, en enumerant les categories, Aristote a +donne la nomenclature des parties metaphysiques du discours, ou celle +des notions les plus necessaires, les plus generales de l'esprit, ou +celle enfin des conditions essentielles et absolues des choses. Les +principaux commentateurs ont ressenti cette incertitude; l'Introduction +de Porphyre aux categories, c'est-a-dire a l'introduction meme de la +Logique, est, malgre la reserve qu'il s'impose sur un point fondamental, +destinee a completer la Logique. Quant a Boece, qui avait traduit la +Metaphysique, aussi bien que la Logique entiere, c'est cependant a +celle-ci qu'il se consacre exclusivement, au moins dans ceux de ses +livres que l'Occident connaissait a l'epoque qui nous occupe. Or, +c'est a l'aide de ces renseignements, recueillis par hasard, que les +predecesseurs et les contemporains d'Abelard ont mele a la dialectique +pure les trois points suivants, les seuls qui soient tout a fait +indispensables a connaitre pour comprendre cet ensemble de logique et +d'ontologie qui forme l'essence de la scolastique. Nous les presenterons +en puisant aux sources, ce que faisait rarement le moyen age qui +commentait des commentateurs. + +1 deg. D'apres Aristote, la philosophie est essentiellement la science de +l'etre en tant qu'etre. L'etre s'entend de plusieurs manieres. Car on +dit qu'une chose _est_ ceci ou cela, et en le disant, suivant les cas, +on entend ou simplement qu'elle existe, ou qu'elle a telle forme, telle +qualite, telle quantite, tel mode essentiel; ou enfin, qu'elle a tel +accident qui la modifie secondairement. Il suit qu'il y a plus d'une +maniere d'_etre_, et que l'etre signifie tour a tour l'existence, +la forme, la quantite, la qualite, et meme toute sorte d'attribut +accessoire. On dit egalement Socrate _est_, il est quelque chose +d'existant; puis, Socrate est homme; puis, Socrate est philosophe, +athenien, jeune, malade, debout, etc.; tout cela est apparemment de +l'_etre_, puisque c'est ce que Socrate _est_. On peut donc distinguer +dans l'etre ce qui est en soi et ce qui est accidentellement. Laissant +de cote l'etre accidentel, disons que l'etre essentiel ou en soi est +l'etre veritable, objet eminent de la philosophie. + +Or tout ce qui est est a la fois quelque chose, et telle chose et non +pas telle autre. On dirait ou l'on pourrait dire aujourd'hui: tout ce +qui a existence est substance et essence. Mais ces mots n'avaient pas +autrefois precisement ce sens, et pour exprimer d'apres Aristote, que +tout ce qui est, ou mieux, que le sujet de tout etre en soi est une +chose, telle chose, pas une autre chose, on employait la formule que +tout ce qui est se compose de matiere, de forme et de privation[403]. +La matiere, c'est ce dont est l'etre, ce qui fait qu'il est; la forme, +c'est sa nature, ou ce qui fait qu'il est tel. Or, comme ce sont la les +conditions primordiales de l'etre, elles doivent se retrouver dans +tout ce qui est en soi[404]. Nous appellerons ce principe le principe +ontologique. + +[Note 403: Arist., _Phys._, I, VII.--_Met._, XII, II.] + +[Note 404: _Met._, IV, II; V, VII et VIII; VII, I, II et III; VIII, +I, II et III.] + +2 deg. Il semble au premier abord que l'etre en soi ou essentiel ne dut +etre que la substance. Et sans aucun doute, c'est a la substance que +s'applique le plus rigoureusement la definition de l'etre en soi qui +vient d'etre donnee. La substance est a la fois, quand elle est +reelle, et le dernier sujet, c'est-a-dire l'etre indetermine qui n'est +l'attribut d'aucun autre et qui n'a pas d'attribut, ou la matiere; et +l'etre determine, pris par abstraction independamment du sujet, ou la +forme, qui n'est a proprement parler l'attribut d'aucun sujet, puisque +ce n'est qu'avec elle et par elle que la substance se realise; a +ce double titre, la substance est proprement l'essence (au sens +aristotelique). + +Mais une essence n'est pas la seule chose dont on puisse jusqu'a un +certain point prononcer qu'elle est en soi, c'est-a-dire independamment +de tout accident. Le nom d'etre se donne egalement aux choses autres que +l'essence, c'est-a-dire aux autres choses que l'etre en soi pourrait +etre en combinaison avec ce qu'il est deja. Par exemple, l'etre en soi +(matiere et forme) est necessairement de telle qualite: cela est encore +de son essence. Ces choses que sont les choses, sont celles qu'on +exprime par ce qu'Aristote appelle les termes simples. L'entendement, +par la jonction de ces termes, constitue la proposition qui affirme d'un +etre quoi que ce soit. On a deja vu que, quel que soit un etre, il est +essence, qualite, quantite, etc.; ces attributs fondamentaux ou supremes +qui ne sont pas des attributs proprement dits ou des accidents, parce +qu'ils designent ce qu'il est necessaire que tout etre puisse etre, ce +que tout etre ne peut ne pas etre, car l'etre ne saurait manquer de +qualite, de quantite, etc.; ces genres supremes, ou les plus generaux, +ou generalissimes, qui ne sont pas non plus proprement des genres, +puisque tous les genres y rentrent, et puisqu'ils seraient les genres, +non pas de tout ce qui existe, mais de tout ce qui peut exister, sont au +nombre de dix, et s'appellent les _predicaments_ ou categories. L'etre +en soi a autant d'acceptions qu'il y a de categories, c'est-a-dire +qu'on ne peut rien affirmer de lui qui ne soit une de ces dix choses: +l'essence, la quantite, la qualite, la relation, le lieu, le temps, la +situation, la possession, l'action, la passion[405]. + +[Note 405: Voici les noms grecs traduits par la scolastique: [Grec: +Ae Ousia], usia, essentia, substantia; [Grec: Poson], quantum; [Grec: +Poion], quale; [Grec: Pros ti], ad aliquid, relatio; *[Grec: Pou], ubi, +locus; [Grec: Pote], quando, tempus; [Grec: Cheisthai], situm esse, +situs; [Grec: Echtin], habere, habitus; [Grec: Poiein], agere, facere, +actio; [Grec: Paschein], pati, passio. (Arist., _Met._, V, VII et +VIII.--_Categ._, IV et seqq. _Essai sur la Met. d'Aristote_, par M. +Ravaisson, t. I, l. III, c. i, p. 356.--_De la Log. d'Arist._, par M. +Barthelemy Saint-Hilaire, t. I, part. II, c. 1, p. 142.)] + +Ce sont donc la les termes simples, ou ce qui est dit sans aucune +combinaison, _quae sine omni conjunctione dicuntur_[406]. Ainsi la +logique definit les categories; ainsi elle en fait les elements du +langage. Dans ces expressions isolees, elle est donc ce que nous avons +appele terminologique. Mais des termes simples sont des idees simples +ou elementaires, car les mots n'expriment que les modifications de +l'esprit[407]. Les categories sont donc tous les attributs en general +que l'entendement peut affirmer d'un sujet. Ceci nous mene jusqu'en +ideologie, on meme en psychologie. Maintenant, lisez la Metaphysique, +que ne connaissait point Abelard, et les categories deviendront les +divers caracteres de l'etre, l'etre lui-meme ou l'etre en tant qu'etre +etant en dehors des combinaisons intellectuelles; et la science sera +finalement ontologique[408]. + +[Note 406: [Grec: Ta kata maedemian sumplokaen legomina]. _Categ._, +IV.] + +[Note 407: _De Interpr._, I, I.] + +[Note 408: _Met._, IV, I, II, etc.--_Logiq. d'Arist.; Introd._ par +M. Barthelemy Saint-Hilaire, t. I, p. LXXI.] + +3 deg. Maintenant, si c'est un principe que tout etre se compose de matiere +et de forme, et si l'etre se dit des categories, le principe est +applicable a celles-ci memes, et toute categorie, tout predicament se +compose de matiere et de forme. C'est en effet ce que les dialecticiens +ont soutenu. A ne consulter que la logique, on pourrait l'ignorer. Dans +la Logique d'Aristote, les categories ne sont ou du moins ne paraissent +que des termes, les termes simples ou elementaires de toute proposition, +c'est-a-dire ceux sans lesquels ou sans l'un desquels aucune proposition +n'est possible. Or, comme la connaissance de l'etre s'exprime et +s'acquiert en general par la definition, et que la definition est une +proposition, les elements necessaires a la proposition sont les elements +de la connaissance de l'etre. Mais sont-ils en meme temps les elements +de l'etre, ses conditions reelles? Sont-ils ainsi des choses? c'est ce +que la Logique laisse incertain. Je ne crois pas que le texte litteral +soit decisif; et si l'on consulte l'esprit, comme le traite des +categories n'est que l'introduction au traite de l'interpretation ou du +langage, je crois que parmi les commentateurs d'Aristote, ceux qui ont +decide qu'il ne s'agit pas des choses dans le livre des categories, ont +eu raison. Ce qui ne veut pas dire qu'on eut raison de pretendre que les +categories ne sont ni des choses, ni dans les choses. Ceci est une autre +question, et qui, selon une observation deja faite, est plus du ressort +de la metaphysique que de la logique. + +Or, c'est dans la Metaphysique qu'on lit: "L'etre en soi a autant +d'acceptions qu'il y a de categories; car autant on en distingue, autant +ce sont des significations donnees a l'etre. Or, parmi les choses +qu'embrassent les categories, les unes sont des essences, d'autres des +qualites, d'autres designent la quantite, la relation, etc. L'etre +se prend donc dans le meme sens que chacun de ces modes[409]." De ce +passage et d'autres semblables, des interpretes de la Logique d'Aristote +ont conclu, non-seulement que les categories avaient quelque chose de +reel, exprimaient des modes effectifs de l'existence, mais que puisque +l'etre en soi est ce qui n'est pas l'etre accidentel, et que les +categories ne sont pas des accidents, il fallait les traiter comme des +choses et leur appliquer les conditions de l'etre en soi. Ainsi de ces +choses que designent et nomment les predicaments, on a dit qu'elles +etaient aussi un compose de matiere et de forme. Sans doute, parce qu'on +etait plus a l'aise pour le dire du premier de ces predicaments ou de la +substance, c'est en general cette premiere categorie que, pour appliquer +le principe ontologique, les logiciens prennent en exemple. Ainsi, +ils disent: "L'essence est corps, le corps est animal, l'animal est +raisonnable, le raisonnable est homme, l'homme est Socrate." C'est sur +ces propositions que nous verrons eternellement rouler les plus subtiles +recherches de la scolastique et d'Abelard; mais on verra aussi que, +comme de la substance, il est dit que le sujet de la qualite ou de la +relation ou de telle autre categorie, a une matiere et une forme. Ainsi, +dire qu'un homme est blanc, c'est assurement lui attribuer une qualite. +Le blanc est dans la categorie de la qualite. Or, qu'est-ce que le +blanc? c'est l'union de la matiere de la qualite et de la forme de la +blancheur. Esclave est le nom d'une relation, celle d'esclave a maitre. +Ce qui la constitue, c'est la matiere de la relation et la forme de la +servitude[410]. + +[Note 409: _Met._, V, VII; et traduction de MM. Pierron et Zevert. +t. I, p. 167.--Barth. Saint-Hil., loc. cit.] + +[Note 410: Voy. dans Abelard, _Dialect._, p. 400 et 458, et les c. V +et VI du present livre.] + +De quelle existence, de quelle realite entendait-on douer, soit cette +matiere de la qualite, soit cette forme de la relation? on ne s'en +explique guere. Est-ce d'une existence directe, substantielle, comme +celle meme de la substance? Est-ce seulement par une analogie de la +categorie de la substance, que l'on traite des autres categories comme +si elles existaient au meme titre? Ce qu'on entendait peut se soupconner +quelquefois, et le plus souvent reste dans le vague. Mais ce qui ne +saurait demeurer douteux, c'est que de l'application reelle ou fictive +du principe ontologique a ces etres dialectiques, il est provenu de +graves consequences logiques, puis des difficultes, des ambiguites +innombrables, et surtout ce caractere equivoque d'une science qui semble +tour a tour tomber dans l'extreme ontologie ou dans l'extreme ideologie, +puisqu'elle parle souvent des etres de raison comme s'ils existaient, et +des realites comme si elles n'existaient pas. + +Si l'on s'adressait a Aristote, la question semblerait mieux resolue. +Nous l'avons vu donner l'etre en soi aux categories; mais il entendait +par la qu'elles etaient des manieres d'etre essentielles, en ce sens +qu'elles etaient necessaires, necessaires en ce qu'elles n'etaient pas +de simples accidents. Car il dit formellement: "Rien de ce qui se +trouve universellement dans les etres n'est une substance, et aucun des +attributs generaux ne marque l'existence, mais ils designent le mode de +l'existence[411]." Pour Aristote, la qualite est bien un etre, mais non +pas absolument. Il s'ensuit que si l'on peut dire qu'elle est, qu'elle +est quelque chose, et faire d'une categorie quelconque un sujet de +definition, c'est par extension, par analogie; c'est, non pas que les +attributs generaux sont vraiment des etres, c'est qu'_il y a de l'etre_ +en eux; et que, bien qu'il n'y ait proprement essence que pour la +substance, il y a quasi-essence pour ce qui n'est pas substance. Pour +les choses non substances, il y a essence ou forme essentielle, mais non +pas dans le sens absolu, ni au meme titre que pour la substance. S'il y +a forme de la qualite, forme de la quantite, ce n'est pas forme au +sens rigoureux du mot. Si l'on peut en donner definition, ce n'est pas +definition premiere ou proprement dite, la definition veritable etant +l'expression de l'essence et l'essence ne se trouvant que dans les +substances[412]. Ces distinctions sont exactement specifiees dans +Aristote. La scolastique, sans les ignorer tout a fait, les neglige +presque toujours, surtout avant le temps ou elle eut connaissance de la +Metaphysique[413]. + +[Note 411: _Metaph. d'Aristote_, trad., VII, XIII, t. II, p. 50. +Lisez le chapitre entier.] + +[Note 412: _Metaph. d'Arist._, l. VII, c. IV et V, p. 11, 12, 13, et +16 du t. II de la traduction.] + +[Note 413: Ce fut au commencement du XIIIe siecle que l'on +commenca, selon Rigord, a lire dans les ecoles de Paris la Metaphysique +d'Aristote, nouvellement apportee de Constantinople. (Launoy, _De var. +Arist. fortun._, c. I, p. 174.) Je crois ce fait acquis a l'histoire.] + +Il s'agit donc d'une existence modale, et non vraiment substantielle, a +moins que par substantielle l'on n'entende essentielle a la substance. +Or maintenant, chose assez remarquable, ce n'est pas sur ce point-la +que sont nes les doutes et les controverses du moyen age. On y a sans +explication et sans contestation applique le principe ontologique aux +predicaments, et l'on a traite des attributs generaux comme s'ils +etaient des etres; etres de raison ou etres substantiels, a ce degre +de generalite, on s'est peu occupe de la distinction. Je sais bien +qu'Abelard dit quelque part que c'est une maxime philosophique que parmi +les choses, les unes sont constituees de matiere et de forme, les autres +a la ressemblance de la matiere et de la forme[414]. Cette parole, jetee +en passant, est juste et profonde; elle doit etre toujours presente a +celui qui lit soit un ouvrage d'Abelard, soit un livre quelconque de +scolastique. Mais on s'est peu soucie de l'eclaircir ou de la discuter, +et voici la difficulte qui s'est produite, et qui a embarrasse la +science quatre cents ans durant. + +[Note 414: _Theol. Chrits._, l. IV, p. 1317.] + +Au degre de generalite, que l'esprit atteint en s'elevant aux +categories, tout semble se confondre et les distinctions s'evanouir. +Ainsi les categories sont des attributs, leur nom meme l'indique; et +celui de predicaments annonce aussi qu'elles ont quelque chose de la +nature du predicat ou attribut. Cependant la premiere de toutes est la +substance, si ce n'est entendue au sens precis que la science +moderne assigne a ce mot, au moins concue comme ce qui ne peut etre +attribut[414a]; elle est bien categorie ou predicament, c'est-a-dire au +fond attribut, mais attribut le plus general ou fondamental, et en outre +le premier des attributs les plus generaux ou fondamentaux. Comme +etant le premier, elle est l'acception premiere de l'etre. L'acception +premiere de l'etre ou l'etre premier, c'est ce que l'etre est avant +tout. Or ce qu'il est avant tout, c'est l'etre qu'il est, c'est sa forme +determinee, distinctive, ou son essence; car l'indetermine pur, s'il +est, n'est que l'etre en puissance; l'etre en acte, c'est l'etre +determine. Ainsi le premier attribut de l'etre, c'est d'etre determine, +c'est d'etre avec une forme, c'est d'etre une certaine essence, c'est +d'etre une substance qui n'est pas _un autre (aliud)_, et comme sans +tout cela l'on n'est pas, c'est d'etre. + +[Note 414a: _Met.,_ VII, III; et t. II, p. 6 de la traduction.] + +Ainsi nous voyons comment en scolastique, essence, substance, etre, +sont des mots qui peuvent successivement se reduire les uns aux +autres, malgre la nuance qui les distingue, et comment on peut dire +indifferemment qu'ils designent ou le premier attribut ou ce qui est +anterieur a tout attribut. La meilleure maniere d'exprimer ce qu'on +entend par la premiere categorie, c'est de dire ce que dit souvent +Aristote, la premiere categorie, c'est [Grec: Ti esti kai tode ti], et +plus simplement [Grec: Ti] (_quoddam_). + +Mais nous venons de voir que l'on pouvait considerer comme attribut ce +qui consiste precisement a etre sujet de tous les attributs. C'est ce +qu'exprime positivement cette phrase de forme plus moderne: "Tout etre +_a_ une substance." Cette expression vient d'une propriete de l'esprit +humain, qui, ne percevant rien directement que par les qualites, +qualifie toujours quand il concoit, et ne peut concevoir la substance +sans l'eriger, en quelque sorte, en predicat d'elle-meme. Or de meme +qu'on vient de prendre comme attribut, ce qui n'est reellement pas +attribut, (car l'attribut suppose un sujet, et l'attribut dont nous +venons de parler, consiste precisement a etre sujet), ne peut-il pas se +faire que par une extension inverse, l'esprit prenne substantiellement +les autres, categories qui ont beaucoup plus sensiblement le caractere +d'attribut? + +Elles ont ce caractere; car Aristote, apres avoir dit: "Etre signifie ou +bien l'essence, la forme determinee, ou bien la qualite, la quantite +et le reste," remarque tres a propos, qu'entre le premier sens qui +est l'etre premier ou la premiere categorie et les autres choses qui +s'expriment aussi par etre, il y a cette difference qui, si l'on appelle +celles-ci etres, c'est parce qu'elles sont ou qualite de l'etre premier +ou quantite de cet etre, parce qu'elles sont des modes enfin. "Aucun de +ces modes," ajoute-t-il, "n'a par lui-meme une existence propre, aucun +ne peut etre separe de la substance.... Ces choses ne semblent si fort +marquees du caractere de l'etre que par ce qu'il y a sous chacune +d'elles un etre, un sujet determine, et ce sujet, c'est la substance, +c'est l'etre particulier qui apparait sous les divers attributs.... Il +est evident que l'existence de chacun de ces modes depend de l'existence +meme de la substance. D'apres cela, la substance sera l'etre premier, +non point tel ou tel mode de l'etre, mais l'etre pris dans son sens +absolu[415]." + +[Note 415: _Met._, l. VII, I, et t. II, p. 2 de la trad.] + +Mais ces modes ou attributs existent; ils sont donc des existences +modales; Aristote les a nommes des substances secondes. De meme que +la substance etait tout a l'heure l'attribut primitif, nous voyons +l'attribut devenir la substance secondaire. C'est de l'etre encore, mais +de l'etre subordonne, accessoire, et qui, des qu'il est concu hors de la +substance, perd la condition de sa realite. + +Avec cette explication, l'equivoque qui peut subsister dans les +expressions, ne doit plus subsister dans les idees; mais rien n'a pu +empecher qu'elle n'ait jete beaucoup d'obscurite dans la dialectique, et +produit d'epineuses disputes. + +En effet rien n'est plus general que l'essence; et l'on donne aux +categories le nom special de _choses les plus generales_, [Grec: +genichotata], _generalissima_, genres superieurs ou supremes. Ces +generalissimes sont les plus universels des universaux, et parmi eux, +le plus universel est la substance. La substance est un universel, un +genre, Aristote lui-meme le dit[416]. Or nous avons vu qu'il refuse la +substance, et par la le premier degre de l'existence a tout universel. +On verra plus bas qu'il en refuse autant au genre[417]. Ainsi la +substance serait une de ces choses auxquelles manque la substance?... Il +faut bien ici quelque erreur de langage. Il est evident que la substance +est universelle, en ce sens qu'elle est le nom general de la condition +premiere et absolue de l'etre. Mais en tant que reelle, elle est +essentiellement determinee, puisqu'elle est l'etre en tant que +determine, ou la determination de l'etre. Tout s'explique donc; des +diverses notions universelles, une seule, et la plus universelle de +toutes, donne la substance, et c'est la notion de la substance meme. + +[Note 416: _Met._, VII, III; et t. II, p. 6 de la trad.] + +[Note 417: La substance qu'il refuse au genre, c'est la substance +premiere ou proprement dite; car il appelle les genres et les especes +substances secondes, parce qu'ils expriment des attributs substantiels +(et non accidentels) de l'individu. (_Categ._, V; voy. la traduct. de M. +Barthelemy Saint-Hilaire, t. I, p. 61, et son ouvrage sur la Logique, t. +I, p. 148.)] + +La substance existe-t-elle donc d'une existence universelle? oui, en ce +sens que tout etre est substance; non, en ce sens qu'aucun etre n'est +la substance universelle: car ce serait dire que tout determine +est l'indetermine. Tel est, nous le croyons du moins, le vrai sens +d'Aristote. + +Et quant aux autres predicaments, ni comme universels, ni comme +attributs, ils n'ont en eux-memes la substance, puisqu'ils ne passent +de la puissance a l'acte qu'en se determinant, et ne se determinent quo +dans la substance. Ils sont universels en ce qu'ils conviennent a toute +substance; ils n'existent pas d'une existence universelle, en ce qu'ils +dependent de la substance pour exister, au moins d'une existence +determinee. Aristote appelle les modes les substances secondes; il eut +mieux fait peut-etre de les nommer les seconds de la substance. + +Si maintenant on veut sortir de cette generalite et descendre +des _generalissima_ aux simples _generalia_, des categories aux +_categories_, permettez-nous ce nom, des predicaments aux entites +predicamentales, cela s'appelle descendre _les degres metaphysiques._ +Les modernes ont appele cela l'echelle de l'abstraction, la generation +ou la genealogie des idees abstraites. + +Soit la categorie de la substance: si vous la prenez pour matiere et que +vous y ajoutiez la forme de _corporeite_ (Condillac aurait dit: si a +l'idee de substance vous ajoutez l'idee d'etendue limitee), vous avez +une nouvelle essence, celle de _corps_. Si au corps vous ajoutez +la forme de l'_animation_, vous avez l'_animal_. A cette essence, +l'addition d'une forme que les scolastiques appelaient la _rationalite_, +et qui est tout simplement la raison, vous donnera l'_homme_. Enfin si +l'homme est affecte d'une forme individuelle qui ne peut se designer +que par un nom propre, pour Socrate, la _socratite_, pour Platon, la +_platonite_, vous aurez _Socrate_ ou _Platon_[418]. + +[Note 418: Porphyr., _Isag._, I, c. II, Sec.23, p. 8 de la trad. de +M. Barth. Saint-Hilaire.--Boeth., _in Porph. translat._, l. II et III. +Cette echelle de l'abstraction est ce qu'on a appele dans l'ecole +l'arbre de Porphyre, dont on peut voir la representation graphique dans +Boece (p. 25 et 70 de l'edit. de Basle; 1 vol. in-fol., 1546).] + +Les trois derniers degres de cette echelle portent les noms de genre, +d'espece, d'individu. L'animal est un genre, l'homme une espece, Socrate +ou Platon un individu. + +On a deja vu quelle importante distinction devait etre introduite entre +les divers modes ou attributs, les uns etant necessaires, les autres +accidentels. Le langage commun tient peu de compte de ces distinctions; +il confond assez frequemment tous ces mots d'attributs, de modes, de +qualites, etc.; la dialectique etait fort precise sur ce point. + +D'abord, nous avons vu mettre au sommet de l'echelle les attributs ou +genres _les plus generaux_, sous le nom de predicaments. + +Parmi eux, il en est un special qui se nomme la _qualite_: une chose est +bonne ou mauvaise, voila la qualite; une chose est assise ou debout, ce +n'est pas la qualite, c'est la situation. + +Comment une essence se realise-t-elle? par l'adjonction d'une +determination actuelle a la matiere en puissance, et cette determination +actuelle qui ressemble a la qualite, en ce qu'elle qualifie l'etre, a +cependant un caractere exclusif de cause creatrice ou formatrice qui +la distingue de tout autre attribut, et c'est pourquoi on l'appelle +_forme_. Comme cette forme, en s'adjoignant ce qui lui sert de matiere, +convertit la substance et cause la formation d'une essence nouvelle, on +l'appelle _forme substantielle, forme essentielle_ et quelquefois aussi +_essence formelle_[419]. + +[Note 419: Ces expressions sont telles que les Latins ont preferees +pour rendre ce qui est autrement dit dans Aristote, et elles sont +devenues sacramentelles en scolastique. Aristote appelle presque +toujours [Grec: to ti aen sinai] ce que le moyen age nommait _forme +essentielle_ ou _substantielle_, et les traducteurs de sa Metaphysique +n'ont pas fait difficulte d'employer cette derniere expression. (L. I, +c. II et l. VII, c. IV et suiv., t. I, p. 12 et t. II, p. 8.) Cependant +ne denature-t-elle pas la doctrine d'Aristote? ne lui donne-t-elle pas +une apparence exageree de realisme: presque de platonisme? Buhle a ose +dire contrairement a l'opinion etablie: "Aristote n'admettait pas les +formes substantielles, qui n'eussent ete autre chose que les idees de +Platon." (_Hist. de la phil._, Introd., sect. 3, trad. de Jourdan, t. 1, +p. 687.) C'ets aller trop loin. Aristote emploie souvent dans le sens +d'essence les mots [Grec: morphae, eidos, logos] meme (ce dernier mot +pour definition comme souvent _ratio_ chez les scolasliques). [Grec: Ho +logos taes ousias](_Met_., v, 8). [Grec: Eidos de lego to ti aen einai +ekatton kai taen protaen ousian] (_Met._, VII, 7). Hae ousia gar esti to +eidos, to enon] (_ib._ 12) [Grec: Hae morphae kai to eidos touto d'estin +o logos o taes ekastou ousias] (_De gen. et corr._, II, 8) [Grec: Ti de +os to eidos; to ti aen einai]. (_Met._, VII, 4.) On pourrait multiplier +les citations.] + +Nous comprenons tous ces mots. Mais a mesure que nous descendons les +degres metaphysiques, nous voyons l'etre se transformer par l'addition +de nouveaux modes. A chaque degre superieur est une essence plus ou +moins commune qui se particularise au degre inferieur. Au premier degre +est quelque chose d'universel qu'une addition divise et rend different +de soi-meme. Aussi cette essence susceptible d'etre ainsi differenciee, +est-elle dite quelquefois _non differente, indifferente_. Ce qui vient +la modifier, ce qui, par exemple, vient, dans un genre en general +introduire un genre plus particulier, different du premier et qu'on +appelle _espece_, se nomme _la difference specifique_ (qui engendre +l'espece), ou simplement _la difference_. + +La difference est une propriete qui engendre l'espece; elle n'est pas +la simple propriete, qui n'est que l'accident particulier a une espece. +Ainsi la raison et le rire sont particuliers a l'espece humaine. Mais +la raison est la difference de l'homme a l'animal: elle constitue +et definit l'espece. _L'homme est un animal qui rit_ ne serait que +l'enonciation d'un attribut _propre_ a l'espece humaine et qui ne la +constitue pas. Un attribut de cette nature est un _propre_ ou une +propriete. + + Pour ce que rire est le propre de l'homme, + +dit Rabelais, qui savait la logique. + +Enfin, les simples modes qui n'ont rien de caracteristique, rien +d'essentiel, qui peuvent etre ou ne pas etre, sans que l'essence a +laquelle ils appartiennent ou manquent, change de substance, d'espece ou +de degre sont les _accidents_. Socrate est _camus_, Achille est _blond_; +voila l'accident. + +Ainsi, dans ce que le langage commun appellerait assez indifferemment +modes, accidents, qualites, attributs, la scolastique introduit des +distinctions fondamentales, et attache un sens technique a cinq mots, +_le genre, l'espece, la difference, le propre_ et _l'accident_. On ne +peut, sans les prononcer a chaque instant, traiter des categories ni de +la logique, et cependant Aristote avait ecrit la sienne sans les definir +prealablement[420]. C'est pour y suppleer que Porphyre a compose son +_Introduction aux Categories ou le Traite des cinq voix_[421], et cet +ouvrage a joue un role capital dans la scolastique. Ceci nous amene +enfin a la grande difficulte ontologique tant annoncee. + +[Note 420: Car il les definit selon l'occasion, et notamment au +chapitre V du livre des Topiques on trouve presque le fond de l'ouvrage +de Porphyre.] + +[Note 421: "Porphyrii Isagoga ([Grec: Eisagogae]) seu de quinque +vocibus. Tractatus II." Les cinq voix sont en grec _genos, diaphora, +eidos, idiov, sumbibaechos_. (In Arist. _Op._, edit, de Duval, 1654, t. +I, p. 1.)] + +Nous avons vu comment les degres metaphysiques etaient places au-dessous +des categories. L'existence, Aristote aidant, a ete distribuee et +mesuree a celles-ci d'une maniere que nous voudrions avoir rendue +suffisamment claire. Cependant on aura remarque deux points:--la +substance est le nom de l'etre premier; les neuf autres predicaments +sont de l'etre en second.--Les dix pris ensemble sont, a des titres +inegaux, des choses, et en un sens, des universaux. + +Maintenant nous avons vu que la substance est eminemment l'etre en +soi et qu'elle communique l'etre aux categories collaterales. Si vous +descendez de ce premier degre au dernier, de ces _maxima_ de generalite +aux _minima_, ou de la substance en general a l'individu en particulier, +vous trouvez apparemment que l'individu existe et qu'il est etre, +essence, substance. L'etre n'a donc pas deperi en descendant du sommet +au bas de l'echelle, il a persiste en passant par tous les degres. +Ainsi, existence a tous les degres; essence, corps, animal, homme, +Socrate, tout cela existe. Mais quoi! a chaque degre une forme nouvelle +est venue constituer une nouvelle essence; ainsi donc autant d'essences +que de degres, sans compter qu'au-dessous de chaque genre il y a plus +d'une espece, au-dessous de chaque espece, plusieurs individus. Puisqu'a +chaque degre une forme distinctive est venue constituer une essence, les +essences, hierarchiquement subordonnees, sont distinctes, differentes +les unes des autres. Ce sont des etres essentiellement et numeriquement +differents. Ainsi il y a des corps, et ce n'est pas la un genre; il y +a des genres (_-animal_, etc.), ce ne sont pas des especes; il y a +des especes (_homme_, etc.), ce ne sont pas des individus. Que leur +manque-t-il a chacun, corps, animal, homme, pour l'existence, pour etre +chacun a leur degre une essence determinee? n'ont-ils pas la matiere +et la forme, la matiere donnee par le degre superieur, la forme dans +l'attribut generateur qui les constitue? Et comme originairement la +substance a ete le point de depart, et qu'elle n'a disparu a aucun des +degres, jusques et y compris celui de l'individu, ils ont tous et +chacun la realite entiere, la condition de l'etre, l'etre premier, une +existence substantielle et determinee. La consequence apparente de tout +cela, c'est que les degres metaphysiques sont des degres ontologiques, +et que notamment les genres et les especes sont des realites. + +Cette consequence semble inevitable, et cependant qu'on y reflechisse. + +D'abord que devient le principe d'Aristote qu'aucun universel n'est +substance[422]? Les genres et les especes sont des universaux, et voila +qu'on leur decerne l'existence substantielle! Il ne s'agit plus cette +fois d'un universel a part et supreme comme l'est la substance; il +s'agit de toutes les sortes d'universels. A-t-on quelque artifice pour +concilier le principe d'Aristote avec l'autre principe qui veut que +l'existence soit partout ou il y a matiere et forme? + +[Note 422: [Grec: Ouden ton katholon uparchonton ousia esti.] +(_Met._, VII, XIII. T. II et p. 9 dans la trad.)] + +Puis, y a-t-on bien pense? qu'est-ce, par exemple, qu'un genre ayant une +existence reelle et distincte comme genre, qu'un animal qui n'est aucune +espece, ni homme, ni quadrupede, ni oiseau? Qu'est-ce qu'une espece +existant substantiellement, avant qu'il y ait des individus? Qu'est-ce +que l'homme qui n'est encore ni Socrate, ni Platon, ni aucun autre, et +qui existe cependant substantiellement comme eux? La raison n'admet +point cela; le sens commun se revolte. Si les genres et les especes ou, +pour mieux dire, les universaux existent autant que les individus, il +faut que ce ne soit pas comme les individus; il faut que ce soit d'un +mode d'existence particulier que nous n'avons encore ni defini, ni +devine; mais alors quel mode d'existence? La solution de la question +n'est pas a notre charge. A l'exprimer seulement, on en apercoit dans le +systeme admis toute la difficulte, et l'on voit en meme temps que cette +difficulte et peut-etre la question meme proviennent des premisses +posees dans les generalites de la dialectique, et resultent des notions +ou des locutions qu'elle adopte pour determiner les conditions +absolues de l'etre et la classification methodique de ses degres de +transformation. C'est ici qu'il y a vraiment un depart a faire entre la +science des choses et celle des mots. + +Voila dans sa premiere generalite la question qui a valu a l'esprit +humain des siecles d'efforts et d'angoisses. + +La question en elle-meme etait soluble. Mais comment n'aurait-elle pas +ete obscure et douteuse, du moment qu'elle etait posee dans la langue de +la dialectique, et compliquee tout a la fois par les principes et les +expressions qui devaient dans l'esprit du temps servir a la resoudre? + +En effet, Aristote a etabli plusieurs principes, sinon contradictoires, +au moins difficilement conciliables. C'est assurement un principe +fondamental chez lui qu'il n'y a de reel que la substance determinee; +que toute la realite est dans le particulier, l'individuel; que c'est la +la substance premiere. Et cependant il admet l'etre dans les attributs; +il distribue l'etre aux categories qui sont les attributs les plus +generaux; il assigne a la forme qui est sans matiere et qui n'est qu'une +puissance a la fois determinante et generale, la vertu de produire +l'etre reel en s'appliquant a la matiere elle-meme indeterminee et +universelle; enfin il dit que les genres sont des notions ou des +attributs essentiels, et classant les genres ainsi que les especes parmi +les substances, il ajoute que les especes sont plus substances que les +genres, quoiqu'il ait donne pour une des proprietes fondamentales de la +substance celle de n'etre susceptible ni de plus ni de moins[423]. + +[Note 423: _Met:_ * V, VII, VIII et XXVIII; VII, IV, V et VI. +_Categ._, V. _Topic._, I, V.] + +Ces divers principes, dont nous croyons avoir fait comprendre la +generation, et qui, bien qu'assez difficiles a raccorder dans Aristote, +s'expliquent par l'inevitable diversite des points de vue que traverse +necessairement toute haute metaphysique, parvenaient aux penseurs de +nos premiers siecles, non pas tout a fait concus dans leur redaction +primitive a la fois precise et large, ni rapportes les uns aux autres, +comme dans le maitre, par l'unite d'un esprit puissant et systematique, +mais epars, morceles, decousus, et hormis peut-etre dans une seule +version litterale des deux premiers livres de la Logique, cites, +rappeles, appliques incidemment et quelquefois au hasard, suivant les +besoins de leur these, par les interpretateurs du peripatetisme. Sur +la foi de ces autorites secondaires, ces principes, acceptes par de +fervents adeptes, presque sans choix, avec une confiance, une deference +egale, portaient necessairement de l'embarras et de la confusion dans +les esprits et dans la science; et l'effort comme le desespoir de la +scolastique fut constamment d'eclaircir, de coordonner, de concilier +tous ces principes, et d'amener la dialectique a l'etat de concordance +methodique et demonstrative, qu'il semblait qu'elle ne pouvait manquer +d'avoir, soit dans la nature des choses, soit dans l'esprit infaillible +de son createur. + +Avant la decouverte de l'ideologie, le langage etait toujours +ontologique, meme lorsqu'il s'appliquait a la seule logique. De la une +ambiguite continuelle qui permet de se servir des memes mots a ceux qui +parlent des choses, et a ceux qui ne traitent que des idees, a ceux qui +decrivent les conditions de l'etre, et a ceux qui n'exposent que les +lois de l'esprit. La question de la realite des universaux, ou du moins +une question analogue, celle de la realite des objets de nos idees, +aurait donc pu s'elever en quelque sorte sur tous les points que +traitait la philosophie du moyen age. La question a principalement porte +sur les genres et les especes; mais elle aurait pu s'appliquer a tout le +reste, et ainsi devenir facilement la controverse generale, soit entre +la doctrine du subjectif et celle de l'objectif, soit entre l'empirisme +et l'idealisme, soit entre le scepticisme et le dogmatisme. Elle n'a +jamais atteint alors ce degre d'etendue et de profondeur, ne l'oublions +point, sous peine de la denaturer, et d'attribuer aux temps passes ce +qui appartient a l'esprit moderne, la clairvoyance et la hardiesse dans +les consequences; mais comme ces grandes questions etaient la, toujours +voisines de celle des universaux qui les cotoyait pour ainsi dire, on +s'est plus tard laisse quelquefois aller en exposant celle-ci, a la +confondre avec celles-la; et l'on a metamorphose les dialecticiens du +moyen age en contemporains de Hume, de Kant, ou d'Hegel. S'ils y ont +gagne en etendue d'intelligence, ils y ont perdu en originalite. + +Nous nous attacherons scrupuleusement a conserver a ces esprits +singuliers leurs vrais caracteres, comme aux questions qui les ont +occupes leurs veritables limites. + +Nous avons essaye de montrer comment l'aristotelisme devait +naturellement donner naissance, par la confusion apparente des principes +ontologiques et des principes logiques, a la question des universaux. En +fait, il est bon de rappeler de quelle maniere elle s'est elevee; de le +rappeler seulement, car cette histoire a deja ete superieurement ecrite, +et ici nous ne pourrions que repeter M. Cousin. + +Nous croyons avec lui que cette question, les scolastiques auraient bien +pu ne pas l'apercevoir, si Porphyre, au debut de son Introduction aux +categories, ne les eut avertis qu'elle existait. + +On ne peut, en effet, trop le redire: Aristote a conquis le monde savant +par ses lieutenants, plus encore que par lui-meme. Ses categories +etaient le preliminaire de la science. Saint Augustin, ou plutot +l'auteur d'un livre qui porte son nom, a explique les categories a +l'ecole des Gaules. L'Isagogue de Porphyre etait le preliminaire des +categories; Boece a fait connaitre Aristote et Porphyre, et commente +l'Isagogue, les Categories, la Logique. Les esprits, touches surtout +de ce qui les initiait a la science, se sont arretes longtemps, sont +incessamment revenus au point de depart. Par moment, l'introduction de +Porphyre a semble le livre unique. "Il est bon de commencer par la," +dit un spirituel contemporain d'Abelard, "mais a condition de n'y point +consumer son age, et que le livre ne soit pas l'entree des tenebres. +Cinq mots a apprendre ne valent pas qu'on y use toute une vie, et il +faut qu'une introduction conduise a quelque chose[424]." + +[Note 424: Johan. Saresber. _Metalog._, l. II, c. XVI.] + +Or, au debut meme de cette introduction, que rencontrait-on? un probleme +pose sans solution. En annoncant l'objet de son ouvrage, Porphyre dit +qu'il s'abstiendra des questions plus profondes ([Grec: ton *athuteron +zaetaematon], _ab altioribus quaestionibus_). "Ainsi je refuserai de +dire,--si les genres et les especes subsistent ou consistent seulement +en de pures pensees;--ni s'ils sont, au cas ou ils subsisteraient, +corporels ou incorporels;--ni enfin s'ils existent separes des choses ou +des objets, ou forment avec eux quelque chose de coexistant[425]." + +[Note 425: Porphyr. _Isag. praefat._, c. I.--Boeth., _in Porphyr. a +se transl._, p. 53.--Cousin, _Fragm. philos._, t. III, p. 84.--Ouvrag. +ined. d'Ab., _Gloss. in Porphyr._, p. 668.--L'Introduction de Porphyre a +ete traduite pour la premiere fois par M. Barthelemy Saint-Hilaire, t. +I, p. 1 de sa traduction de la Logique.] + +Quelle est la recherche que Porphyre ecarte? quelle est la question sur +laquelle il s'abstient de s'expliquer? C'est une question qui avait +trouble la philosophie antique, une question que Porphyre, platonicien +et peripateticien tout ensemble, devait connaitre a plus d'un titre et +considerer sous plus d'une face; car elle avait occupe l'Academie, le +Lycee, le Portique. + +Les genres et les especes sont des collections d'individus. Mais ces +collections en tant qu'especes (_les hommes_), en tant que genres, (_les +animaux_), sont-elles autre chose que des idees speciales et generales? +Qu'elles soient des idees, des manieres de concevoir les choses, cela +n'est pas douteux; mais parce qu'elles sont cela, ne sont-elles que +cela? sont-elles en tout de pures pensees? + +Les idees des genres et des especes sont des idees universelles (des +universaux); or, les idees universelles sont diversement considerees. + +Selon Platon, les idees universelles, en tant qu'elles se rapportent a +plusieurs etres, sont l'unite dans la pluralite, l'un dans l'infini, +comme dit le Philebe. Elles sont les essences de tous les etres, l'etre +par excellence. Les idees, essences, types, formes, principes, sont +eternelles et immuables[426]. + +[Note 426: Cette doctrine est partout dans Platon. Il faudrait trop +citer pour la justifier; voyez surtout la Republique, III, V, VII et X, +et le Phedon, le Phedre, le Cratyle, le Theetete, le Parmenide. (Cf. +l'_Essai sur la Metaphysique d'Aristote_, par M. Ravaisson, IIIe part., +l. II, c. II, t. I, p. 291-305 et l'_Hist. de la philosophie_, de +Ritter, l. VIII, c. III, t. II de la trad., p. 216-246.)] + +Selon Aristote, les idees ou notions dont il s'agit, etant universelles +(et rien d'universel n'etant substance), ne sont pas substance; +c'est-a-dire qu'elles n'ont pas l'etre proprement dit. Il n'y a de +parfaitement reel que l'individuel[427]. + +[Note 427: _Cat._, V.--_Analyt. post._, XI et XXIV.--_Met._, III, +VI.] + +Selon Zenon et les stoiciens, le general n'est pas une chose, et les +idees qui l'expriment, ne designant aucune chose quelconque, pas meme +le caractere individuel des choses particulieres, qui seules ont de +la verite, ne sont que de vaines images produites par nos facultes +representatives: elles ne sont rien[428]. + +[Note 428: [Grec: On gar ta eidae oute toia, ae toia, touton ta +genae toia, oute toia.] (Sext. Emp. _adv. logic._, VII, 246.) [Grec: Ou +tina ta koiva.] (Simpl. in _Cat._, fol. 26 b.--Cf. Diog. Laert. VII, +61.--_Hist. de la phil. anc._, par Ritter, l. XI, c. V, t. III de la +trad. p. 459 et 460.) On s'accorde au reste a rattacher cette partie de +la logique stoicienne a l'ecole de Megare, qui parait avoir la premiere +pose formellement les principes du nominalisme. (Cf. Bayle, art. +_Stilpon._--Ritter, l. VII, c. V; t. II. p. 121.--Rixner, _Handbuch der +Gesch. der Phil._, t. II, p. 182.--Tennemann, _Gesch. der Phil._, t. +VIII, part. I, p. 162. Voy. ci-apres c. VIII.)] + +Or, soit qu'elles ne subsistent qu'imparfaitement, comme le veut +Aristote, soit qu'elles ne subsistent pas du tout, comme le disent les +stoiciens, soit meme qu'elles subsistent comme l'entend Platon, elles +sont necessairement incorporelles. Des notions generales en elles-memes +n'ont aucun corps; des idees eternelles sont des formes immaterielles. + +Et, dans tous les cas, selon Aristote, puisqu'elles existent comme +notions dans l'esprit qui les concoit, a ce titre elles existent +separees des choses; mais comme attributs dont les notions ne sont que +la representation, elles existent dans les choses, elles coexistent +avec elles; elles sont dans la _matiere formee_, puisque les idees +universelles ne sont que les notions des modes et attributs des choses. +Les stoiciens ne leur concedent meme pas cette coexistence avec les +choses, les representations etant plutot relatives a la faculte +representative qu'a l'objet represente. Selon Platon, comme idees, elles +existent hors des choses; elles existent ou du moins elles ont leur +principe en Dieu[429]. Comme formes des choses, elles existent dans les +choses. Elles sont a ce titre les images des idees, mais les essences +des etres; et les essences reelles participent a leur principe et +representent, chacune, dans le sensible, leur idee qui est comme leur +exemplaire eternel; ainsi les essences tiennent aux idees par la +_participation_ ([Grec: methexis]), et cependant les idees sont separees +([Grec: choristai]). + +[Note 429: Platon dit bien dans la Republique que Dieu est le +principe des idees (Rep., X), et il y a quelque chose de cela dans +le Timee. Cependant ce sont des interpretes de Platon, Alcinoues et +Plutarque, qui ont enonce plus formellement que les idees etaient les +pensees de Dieu. Il est au moins douteux que telle soit la doctrine +platonique. Voyez l'argument du Timee par M. Henri Martin (_Etud. sur +le Tim._, t. 1, p. 6), la preface de la traduction de la Metaphysique +d'Aristote, t. 1, p. 42 et cette Metaphysique meme, l. VII, c. XIII et +XIV; l. XIII, c. IV, V, X.] + +Cette controverse etait presente a l'esprit de Porphyre. Il declare +qu'il n'y veut pas entrer, c'est une affaire trop difficile ([Grec: +Bathutataes pragmateias]), une trop grande recherche ([Grec: meizonos +exetaseos]). Il la connait bien, mais il veut, dit-il, exposer surtout +ce que les peripateticiens ont enseigne touchant le genre et l'espece. + +Deux siecles apres Porphyre, Boece a commente deux fois son ouvrage, une +premiere dans la traduction peu litterale de Victorinus, une seconde +dans la traduction plus exacte qu'il a lui-meme donnee[430]. + +[Note 430: Boeth., _in Porph. a Victorin. transl._, Dial. 1, p. +7.--_In Porph. a se transl._, l. I, p. 60.] + +M. Cousin s'est montre severe pour Boece[431]; nous le serons moins que +lui. Boece, dans son premier commentaire, a eu le tort sans doute de +mettre les cinq voix dont a traite Porphyre sur la meme ligne, et +d'assimiler par consequent aux genres et aux especes, la difference, +le propre et l'accident. Se demander ensuite si toutes ces choses +existaient, c'etait s'enquerir uniquement de la verite de notre maniere +de considerer les choses, de la verite de nos pensees; et, en +effet, Boece, apres avoir assez bien montre comment des sensations +particulieres nous nous elevons aux idees des divers modes des +choses sensibles, arrive facilement a reconnaitre que ces idees sont +incorporelles, mais qu'elles sont subsistantes, en ce sens qu'elles sont +vraies, en ce sens que nous ne pouvons rien sentir ni comprendre sans +elles, et qu'elles correspondent a des choses que nous trouvons unies et +comme incorporees a tous les objets de nos sensations. + +[Note 431: Ouvr. ined. d'Ab., _Introd._, p. lxvi.] + +Or, ce n'est point la precisement la question qui se debattait entre +Aristote et Platon, celle de la realite des essences universelles. C'est +encore moins la question que la scolastique a vue dans le probleme +ecarte par Porphyre. C'est seulement la question voisine, et pour ainsi +contigue, de savoir d'abord comment de nos sensations nous nous elevons +aux conceptions des choses, puis si ces conceptions sont fondees sur +rien de reel. Or, relativement a ces deux points, ce que dit Boece n'est +ni complet, ni profond, mais nous parait juste et sense. + +La seconde fois que Boece s'est occupe de la question, c'est en +commentant sa propre traduction de Porphyre. L'ouvrage est important, +parce que c'est par lui que le moyen age a d'abord connu Porphyre. C'est +par l'intermediaire de Boece que Porphyre est devenu une autorite. + +Cette fois, Boece, en bon peripateticien, decide que les genres et les +especes ne peuvent etre en soi. Rien de ce qui est commun a plusieurs +ne peut etre en soi, puisque la condition de l'etre en soi est au moins +d'etre dans un meme temps le meme numeriquement (_eodem tempore idem +numero_), c'est-a-dire un et identique. En effet, si le genre etait en +soi, ce serait d'une existence multiple, c'est-a-dire qu'il comprendrait +en soi plusieurs existants semblables; ceux-ci seraient necessairement +compris a leur tour dans un genre superieur, et ainsi a l'infini. + +Il suit que les genres et les especes ne sont pas des etres en soi, mais +des vues de l'intelligence, des manieres de concevoir les veritables +etres en soi ou les substances sensibles; ce sont les conceptions des +ressemblances entre les individus. Consequemment, comme conceptions, ces +universaux sont incorporels, non pas a la maniere de Dieu ou de l'ame, +mais a la maniere de la ligne ou du point mathematique; c'est-a-dire +qu'ils sont des _abstractions_. Boece se sert du mot[432]. Cependant +ce ne sont pas pour cela des conceptions vaines ni fausses; car elles +correspondent aux ressemblances et differences reelles des etres reels. +Les genres et les especes sont donc les representations de ressemblances +entre les objets. Ces ressemblances, en tant qu'elles sont dans les +objets, sont particulieres et sensibles; en tant qu'abstraites, elles +sont universelles et intelligibles. Ainsi une meme chose existe +singulierement, quand elle est sentie, generalement, quand elle est +pensee. + +[Note 432: _In Porph. a se transl._, l. 1, p. 55.] + +Cette solution de Boece, tres-clairement exposee, ne merite certainement +aucun dedain; car elle est purement aristotelique. J'ajoute que Boece +ne parait pas s'en etre contente; car il a soin de remarquer que Platon +croyait que les genres et les especes existaient encore ailleurs que +dans notre esprit, independamment des corps individuels. S'il s'abstient +de prononcer entre Aristote et Platon, c'est, dit-il, qu'une telle +decision serait du ressort d'une plus haute philosophie, _altioris +philosophiae_; et s'il a expose la doctrine d'Aristote, ce n'est pas +qu'il l'approuve de preference, _non quod eam maxime probaremus_; c'est +qu'il commente une introduction a la Logique du Stagirite. + +Nous ne ferons que deux observations sur cet etat de la question telle +que l'a laissee Boece. + +La premiere, c'est que de son temps meme, les genres et les especes +ont ete regardes comme des conceptions. _Intelliguntur praeter +sensibilia.--Genera et species cogitantur.--Quadam speculatione +concepta.--Hominem specialem ... sola mente intelligentiaque +concipimus_[433]. + +[Note 433: Boeth., _ibid._, p. 56.] + +Au reste, cette doctrine vient naturellement a la faveur du langage. +Aristote semble l'autoriser, lorsqu'il ne voit dans les paroles que +les symboles des affections de l'ame[434]; lorsqu'il nomme la forme ou +l'espece du meme nom qui designe la conception rationnelle ou meme le +discours, [Grec: logos]. En d'autres termes, l'habitude de confondre +dans le style l'essence avec la definition qui n'en est que +l'expression, peut conduire aisement a n'admettre que des etres de +definition ou de raison, et les pensees se mettent au lieu et place des +existences[435]. Ce n'est pas une nouveaute que le conceptualisme. + +[Note 434: _De lnterp._, I, 1.] + +[Note 435: [Grec: Ae morphae kai to eidos to kata ton logon]. +_Phys._, II, 1. Cette tendance est si naturelle que les traducteurs de +la Metaphysique disent que le genre est la _notion_ fondamentale et +essentielle dont les qualites sont les differences, pour rendre ces +mots: [Grec: Os en tois logois to proton enupargon, ho legetai en to ti +esti, touto genos].(V, XXVIII; et dans la trad., t. I, p. 202.) Suivant +de bons juges, c'est surtout la logique stoicienne qui aurait embrouille +les idees et entraine la scolastique dans les obscures subtilites de la +question des universaux. Quoique imparfaitement connue, cette logique, +en effet, parait captieuse et elle peut bien avoir trouble l'esprit de +Boece; mais elle n'a exerce qu'une influence tres-indirecte au moyen +age. Brucker attribue cette influence a l'ouvrage sur les categories +qu'on prete a Saint-Augustin et qu'il trouve ecrit dans l'esprit des +stoiciens. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 568, 672, 712 et 906.)] + +Une seconde observation, a laquelle nous attachons quelque prix, c'est +qu'un certain conceptualisme n'est pas incompatible avec le platonisme. +Boece, en effet, ne dit pas qu'il repousse le platonisme. Ce qui est +incompatible avec le platonisme, c'est ce principe: rien n'existe a +titre universel. Mais on pourrait accepter la generation que Boece donne +des idees de genres et d'especes; on pourrait admettre que les genres et +les especes sont pour nous de pures conceptions generales fondees sur +des perceptions particulieres, sans qu'on fut pour cela strictement +oblige de rejeter la croyance aux idees eternelles de Platon. Que ces +idees existent, que les objets sensibles n'en soient que les images ou +les reflets, il n'en est pas moins vrai qu'elles se produisent et +se representent en nous d'une autre maniere, par les notions que +la puissance de notre esprit construit a la suite des sensations. +L'intelligence humaine placee entre le monde du sensible et du +particulier et le monde de l'intelligible et de l'universel, pourrait +communiquer avec l'un comme avec l'autre, et le conceptualisme, loin +d'etre faux dans cette hypothese, serait l'intermediaire necessaire +entre l'accidentel et l'universel, entre le passager et l'eternel. +Allons plus loin, la grande difficulte de la doctrine des idees de +Platon, c'est le mode d'existence de ces idees, essences eternelles. +Lorsqu'on presse un platonicien sur cet article, il ne dit rien de +plausible, si ce n'est parfois que les idees sont les pensees de Dieu; +et alors leur realite n'est plus que celle meme de l'Etre des etres. En +ce sens, on pourrait dire que l'idealisme de Platon est une psychologie +dont le sujet est Dieu. Telle est la nature et la puissance de Dieu que +son ideologie est par le fait une ontologie: le platonisme serait alors +un conceptualisme divin. + +Cette double observation explique par avance comment la scolastique a +du souvent reduire les genres et les especes a de simples pensees; et +comment toutefois elle a pu aussi, par quelques-uns de ses organes, +revenir aux idees de Platon, sans abandonner la dialectique de Porphyre +et de Boece. + +Mais la controverse de la scolastique sur les genres et les especes +n'a jamais ete explicitement la controverse d'Aristote et de Platon, +quoiqu'elle en fut une sorte de ressouvenir a travers les siecles. Il +ne serait pas plus juste d'y voir precisement la discussion si celebre +parmi les modernes de la realite de nos connaissances. + +Il y a deux idealismes; l'idealisme de Platon, sorte d'ontologie +spirituelle, qui refuse, ou peu s'en faut, la realite aux objets des +sens, pour la reserver tout entiere aux essences intelligibles; l'autre +idealisme est l'idealisme sceptique, ou la doctrine qui ne croit a rien +de reel que le fait de la presence en nous de certaines idees, purs +phenomenes qui manifestent a un sujet problematique de problematiques +objets[436]. + +[Note 436: L'idealisme qu'on pourrait appeler absolu, celui de +Schelling et d'Hegel, en formerait un troisieme. Mais il n'est pas +necessaire d'en tenir compte en ce moment.] + +Ce n'est pas la controverse sur l'un ou l'autre idealisme que la +scolastique a elevee, lorsqu'elle a ouvert le debat entre les realistes +et les nominaux. Les uns disaient: les genres et les especes sont des +realites; les autres: les genres et les especes sont des mots; d'autres +enfin disaient: ce sont des pensees. Or, si c'etait la un probleme +ontologique, ce n'etait pas le probleme permanent, eternel, fondamental +de l'ontologie, celui de la realite des choses. Ce dernier probleme ne +s'eleve pas entre le realisme et le nominalisme proprement dits, mais +entre l'idealisme et la doctrine opposee. Sans doute, le nominalisme +fait grand usage de la consideration du subjectif, et l'abus de cette +consideration est la source de l'idealisme; l'idealisme est donc, a +certains egards, une extension excessive du nominalisme, un nominalisme +universel. Par analogie, le nominalisme peut etre appele un idealisme +special ou borne aux universaux. Mais, enfin, l'un n'est pas l'autre, +car tout le monde sait que le nominaliste qui nie la realite des +universaux, croit a la realite des individus, et meme ne croit qu'a +celle-la. "Ce sont les substances universellement admises," dit +Aristote[437]. Or, l'idealisme nie tout. De meme, le realisme, qui +accorde aux universaux quelque existence, incorporelle ou autre, peut, +dans certains cas, s'allier a la negation de la substance corporelle, a +la foi exclusive dans l'intelligible au prejudice du sensible; et, sur +cette pente, le platonisme seul echappe a l'idealisme sceptique. + +[Note 437: _Metaph._, VIII, 13. t. II, p. 65 de la traduction.] + +Ce qui est vrai, c'est que l'esprit qui conduit au nominalisme peut +mener, mais ne mene pas necessairement au scepticisme sur l'existence du +monde exterieur, et que l'esprit qui prefere un certain realisme, peut +tres-bien s'allier avec une forte disposition a l'etendre hors des +universaux, et a prodiguer assez facilement aux insensibles l'existence +substantielle. + +Mais les consequences d'une doctrine ne sont pas cette doctrine +meme, tant qu'elle les ignore. Les realistes ne se savaient point +platoniciens; les nominalistes ne se croyaient pas tous sceptiques; les +conceptualistes enfin n'entendaient nullement se confondre avec les +nominalistes. Les uns comme les autres n'aspiraient le plus souvent qu'a +resoudre la question logique de la nature des genres et des especes, ou +des universaux. L'analyse des ouvrages d'Abelard nous donnera plus d'une +occasion d'exposer sur ce point tous les systemes. C'est de son temps, +c'est au XIIe siecle, que la question fit, pour ainsi parler, sa +veritable explosion. Jusqu'alors, elle s'etait paisiblement etablie dans +la philosophie, sans la troubler, sans l'agrandir. La vie d'Abelard nous +a montre comment avec lui elle tendit a devenir presque une des affaires +du siecle. Quelques mots sur l'histoire de cette question, depuis +l'origine de la scolastique, nous apprendront dans quelle situation il +trouva sur ce point les idees et les ecoles. A dater d'Abelard, on a pu, +avec raison, "comparer la philosophie scolastique a une sorte d'alchimie +qui emploie les universaux comme substance et la dialectique comme +appareil[438]." + +[Note 438: Degerando, _Hist. comp. des syst. de phil._, t. IV, c. +XXVI, p. 386.] + +On ouvre ordinairement la philosophie du moyen age par Jean Scot +Erigene. Il ne traita point expressement la question; mais il avait foi +dans l'existence de ce qui echappe aux sens. Au-dessous de la nature +increee, il admet des causes primordiales creees et creatrices qui +donnent aux choses contingentes leur individualite. Une de ces causes +primordiales, l'essence, donne l'etre par participation: "C'est par +participation qu'existe tout ce qui est apres l'essence." + +Et ailleurs: "L'essence du corps n'est point corporelle comme lui +[439]." Ces pensees, empreintes de platonisme, auraient, un peu plus +tard, mene probablement au realisme. Raban Maur, qui avait ecrit avant +qu'Erigene vint sur le continent, est plus explicite; il annonce deja +que de son temps les uns pensaient que les cinq objets du livre de +Porphyre etaient des choses, et les autres des mots[440]. Raban parait +se prononcer pour la derniere opinion qui, chez lui, semble, il est +vrai, se reduire a l'interpretation de la pensee de Porphyre. Or, +on pouvait a la rigueur soutenir que Porphyre, qui ecrivait une +introduction a la logique, n'avait entendu traiter des _cinq voix_ que +comme voix, sans pretendre pour cela que ces cinq voix ou, parmi elles, +les mots de genre et d'espece ne designassent point des realites. +L'opinion de Raban pouvait etre historique et critique, mais non +philosophique. Toutefois, et pour son compte, il incline a regarder les +universaux comme des abstractions. + +[Note 439: Scot Erigene, par M. Saint-Rene Taillandier; IIIe part., +c. ii, p. 211 et _passim_.] + +[Note 440: Ouvr. ined. d'Ab., _Introd._, p. lxxviii.] + +La question etait donc alors connue; mais on la laissait dans l'ombre; +on etait loin d'en faire, comme plus tard, le probleme fondamental de +la philosophie. Les qualifications de realistes et de nominaux etaient +inconnues. On lit dans un lettre du Xe siecle, Gunzon de Novare: +"Aristote dit que le genre, l'espece, la definition, le propre, +l'accident ne subsistent pas; Platon est persuade du contraire. Qui, +d'Aristote ou de Platon, pensez-vous qu'il vaut mieux en croire? +L'autorite de tous deux est grande, et l'on aurait peine a mettre pour +le rang l'un au-dessus de l'autre[441]." + +[Note 441: Gunzon etait un pur philologue. Cette citation est +extraite d'une lettre ecrite aux moines de Richenon contre un certain +Ekkcher qui lui avait reproche une faute de grammaire. La lettre, +violemment satirique, annonce une certaine erudition. (Dur. et Mart., +_Ampliss. Coll._, t, I, p. 305.--_Hist. litt._, t. VI, p. 386.)] + +Les controverses de la periode suivante furent plus theologiques que +dialectiques. La transsubstantiation devint le point litigieux entre +Berenger et Lanfranc de Pavie. Berenger controlait par la dialectique le +dogme de l'eucharistie, et, niant la presence reelle, il ecartait les +substances, pour ne voir que des mots au sens relatif et non direct, +dans les paroles sacramentelles: _hoc est corpus meum_. C'etait +un nominalisme special ou restreint a une seule question, et la +condamnation de Berenger par le concile de Soissons concourut a donner +couleur d'heresie a toute doctrine dans laquelle percait l'esprit qui +devait changer le conceptualisme en nominalisme. + +Cependant cet esprit anima Jean le Sourd, que suivaient Arnulfe de +Laon et Roscelin, chanoine de Compiegne. C'est celui-ci qui donna au +nominalisme et sa forme derniere, et peut-etre son nom. Il eut pour +adversaire Anselme, abbe du Bec, puis archeveque de Cantorbery. + +Nous verrons, dans Abelard, combien fut absolu le nominalisme de +Roscelin. Il disait que les individus seuls avaient l'existence, et que +par consequent les genres etaient des mots; et non-seulement les genres +et les especes, mais les qualites, puisqu'il n'y a point de qualite +hors de l'individu; et non-seulement les qualites, mais les parties, +puisqu'il n'y a point de parties hors des _touts_ individuels, et que +l'individu, c'est-a-dire le tout individuel, est seul en possession de +l'existence. Cette idee, toute dialectique, appliquee au dogme de la +Trinite, mene a considerer les personnes divines comme des especes, des +qualites ou des parties, et consequemment comme des voix, si elles +ne sont trois choses individuelles. Aussi le nominalisme exposa-t-il +Roscelin a l'accusation de tritheisme. + +Saint Anselme, son puissant adversaire, se jeta par opposition dans +l'exces du realisme. Non-seulement il defendit le dogme de la Trinite +contre l'atteinte des distinctions dialectiques, mais il crut trouver +l'origine _des blasphemes de Roscelin_ dans sa doctrine logique, et il +l'accusa tour a tour de tritheisme et de sabellianisme, montrant +qu'il fallait ou qu'il admit trois dieux differents, ou qu'il niat la +distinction des trois personnes. Il soutint que celui qui prend les +universaux pour des mots, ne peut distinguer la sagesse et l'homme sage, +la couleur du cheval et le cheval, et devient ainsi incapable d'etablir +une difference entre un Dieu unique et ses proprietes diverses. Enfin, +il poussa son principe jusqu'a pretendre que plusieurs hommes ne sont +qu'un homme, et parvenu ainsi au dogme de l'unite d'essence, il n'evita +pas plus que Scot Erigene le danger de tout confondre et de tout perdre +dans une essence universelle et supreme[442]. + +[Note 442: S. Ans. _Op., De fid. Trinit._, c. ii et iii, p. 42 et +43.] + +Cependant il resulta de cette lutte que le realisme, admis +principalement en theologie, obtint encore meilleure reputation +d'orthodoxie, et que le nominalisme, deja suspect d'incompatibilite avec +l'eucharistie, fut encore accuse d'etre inconciliable avec la Trinite. +Les choses en etaient la; Roscelin condamne, proscrit, terrasse; et le +realisme, favorise par l'Eglise et vainqueur, dominait du haut de la +chaire de Guillaume de Champeaux l'ecole de Paris, c'est-a-dire la +premiere ecole du monde, lorsqu'Abelard parut. + +Il nous reste maintenant a le laisser parler lui-meme. Il nous parlera +par ses ouvrages. + + + +CHAPITRE III. + +DE LA LOGIQUE D'ABELARD[443].--_Dialectica_, PREMIERE PARTIE, OU DES +CATEGORIES ET DE L'INTERPRETATION. + +La philosophie peut, en general, etre ramenee a cinq sciences unies +par des liens etroits, la psychologie, la logique, la metaphysique, +la theodicee et la morale. Les deux premieres font connaitre l'esprit +humain. La troisieme est la science des etres; elle se rattache +immediatement a la theodicee, et celle-ci, ou la philosophie de la +religion, est difficilement separable de la morale, qu'elle n'enseigne +pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des +temps, suivant les progres des connaissances humaines, l'etude d'une ou +plusieurs de ces parties de la science prevaut sur les autres dans la +philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble egalement +cultivees. Cependant il n'est guere de doctrine ou l'on ne retrouve, +meles en proportions differentes, ces elements constituants de la +philosophie. La scolastique elle-meme les offre tous a notre curiosite. + +[Note 443: La doctrine philosophique d'Abelard n'ayant ete connue, +jusqu'en 1836, que par de courtes phrases eparses dans quelques auteurs, +il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les +historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient +presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout +ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. +731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction, +mais le peu qu'il dit d'Abelard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810, +t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un +article interessant et assez etendu, mais ou il ne parle guere que de +theologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans +la trad. franc. de son Manuel, t. I, Sec. 260.) Tiedemann procede a peu +pres de meme. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M. +Degerando a peu ajoute a ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist. +comparee_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications +utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p. +28-31). Hegel et Schleiermacher disent tres-peu de chose. (Heg., t. III, +p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._, +per. I, p. 190.) C'est encore un memoire de Meiners sur les realistes +et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on +pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la +publication de M. Cousin. (Ouvr. ined. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi +l'ouvrage deja cite de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a ecrit tout +recemment, ne parle aussi que de theologie. Il est vrai que son ouvrage +est intitule: _Histoire de la philosophie chretienne_. (Allem., t. III, +t. X, c. v, Hambourg, 1844.)] + +Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joue un si grand +role, y est releguee a une place etroite et obscure. Elle ne s'y trouve +en quelque sorte qu'a l'etat rudimentaire, si l'on continue a separer la +psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme +elle, une science descriptive de nos facultes; mais la logique, comme on +l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans +une certaine metaphysique. L'homme ne raisonne que sur des etres reels +ou fictifs, percus par ses sens ou concus par son esprit. Etre est +le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses +propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La +logique est demonstrative, sans pour cela demontrer l'ontologie, comme +la geometrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle +prouve que les figures soient reelles. Mais comme l'esprit humain croit +naturellement a l'ontologie, au moyen age il la reunissait sans hesiter +a la logique, qui en devenait pour lui la forme necessaire et la base +scientifique. C'est ce melange qu'embrassait en fait l'etude de ce qu'on +appelait alors la dialectique. + +La psychologie et la logique conduisent par la metaphysique a la +theodicee et a la morale; mais comme la theodicee et la morale ne sont +pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la +scolastique ne les secularisait pas, et les renvoyait a la theologie; +seulement elle penetrait avec elles dans la theologie, a laquelle elle +pretait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant +d'elle des dogmes et des commandements. + +Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le +disons du scolastique Abelard. Distinguons eu lui le philosophe et le +theologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique, +comprenant tout ce qu'il a su ou pense en psychologie, en logique, +en metaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la +theodicee et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe +encore, mais s'etudiant a concilier rationnellement la science et la +foi. + +La theologie d'Abelard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage; +nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs +manieres de la faire connaitre. La plus agreable serait de l'exposer +dans ses principes et sous une forme systematique. On en disposerait +methodiquement les principales idees; on les degagerait des details +oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les +traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait +ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait +alors se placer comme d'elle-meme a son rang dans l'histoire de la +pensee humaine. C'est le procede qu'il faudrait suivre si nous ecrivions +cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue generale du +systeme et de l'epoque. Mais notre intention est d'offrir davantage, +ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaitre une +philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en +ame, et montrer exactement quelle etait alors l'allure de l'esprit +humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin +tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et +son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous +semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurement +moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des +idees d'Abelard. Ce serait le defigurer que de lui preter les methodes +modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages +l'un apres l'autre, nous les ferons connaitre tantot par des extraits, +tantot par des resumes; ici par des traductions litterales, plus loin +par une deduction critique; enfin, par tous les moyens propres a +remettre en lumiere tout ce qui dans ses ecrits nous parait essentiel, +original ou caracteristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger, +apres avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'ecrivain. +Nous ne prenons personne en traitre; ceci est de la scolastique. Nous +esperons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on +ne la trouvera ni d'une etude facile, ni d'une lecture agreable. +Que notre siecle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait. +Sommes-nous surs que nos admirations nous seront un jour toutes +pardonnees? + +Quoique Abelard ait surtout domine les esprits par l'enseignement, il +n'avait pas une mediocre idee de ses ouvrages. "Je me souviens," ecrit +un de ses disciples[444], "de lui avoir entendu dire, ce que je crois +vrai, qu'il serait facile a quelqu'un de notre temps de composer sur +l'art philosophique un livre qui ne serait inferieur a aucun ecrit des +anciens, soit pour l'intelligence de la verite, soit pour l'elegance +de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il +obtint le rang et le credit d'une autorite. Cela n'est," ajoutait-il, +"reserve qu'aux anciens." Ainsi, il connaissait tout le poids de +l'autorite, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une +deference sincere ou apparente, mais presque toujours absolue dans +les termes, pour les maitres du passe, intimide et obscurcit toute +la philosophie de l'epoque, embarrasse et subtilise le raisonnement, +encombre le style, diminue la chaleur et la spontaneite de la +conviction. La verite de la chose ou la sincerite de la pensee +personnelle ne viennent jamais qu'apres la citation des textes. Cet +Abelard si fameux pour son independance, n'ose etre lui-meme qu'en de +rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son +esprit est plus independant que ses ecrits. + +[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.] + +De ses ouvrages philosophiques les seuls publies sont: + +_Dialectica_; + +_De Generibus et Speciebus_[445]; + +_De Intellectibbus[446]_; + +_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de +Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447]. + +[Note 445: Ouvrages inedits, p. 173, p. 605.] + +[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.] + +[Note 447: Ouvr. ined., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'ecrivons +point un ouvrage d'erudition, nous nous contenterons, a une seule +exception pres, de l'examen des ecrits imprimes. Il y aurait encore plus +d'un manuscrit a decouvrir; aux ouvrages cites dans ce chapitre nous +n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-apres chap. X.] + +Nous prendrons la Dialectique pour point de depart, en y rattachant les +Gloses sur Porphyre, Aristote et Boece. Ainsi nous nous formerons de +la logique d'Abelard et des scolastiques une idee generale qui nous +conduira a l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_, +et a la question des universaux traitee dans le fragment _sur les Genres +et les Especes_, veritable specimen de la metaphysique du temps. + +Deux des livres de la Dialectique contiennent des preambules ou +l'auteur, se mettant en scene, donne ce spectacle que, de longtemps, ne +cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante +et fiere aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance +qui la meconnait. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le +prologue de l'ouvrage. + +"Mes rivaux ont imagine la calomnie d'une accusation nouvelle contre +moi, parce que j'ecris beaucoup sur l'art dialectique; ils pretendent +qu'il n'est pas permis a un chretien de traiter des choses qui +n'appartiennent point a la foi. Or, disent-ils, non-seulement la +dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi, +mais elle detruit la foi meme, par les complications de ses arguments. +Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce +qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'ecrire ce dont la +lecture est permise. Cette intuition meme de la foi dont ils parlent ne +serait pas obtenue, si l'usage de la lecture etait interdit. Retranchez +la lecture, la connaissance de la science s'aneantise. Si l'on accorde +que l'art[448] combat la foi, on avoue evidemment que la foi n'est +pas une science. Or une science est la comprehension de la verite des +choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la +foi. Elle est le discernement de l'honnete ou de l'utile. La verite +n'est pas contraire a la verite; car si l'on peut bien trouver un faux +oppose au faux, un mal oppose au mal, le vrai ne peut combattre le vrai +ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont +ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, meme celle du mal, car +le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut +en effet qu'il connaisse prealablement le mal; sans cette connaissance, +il ne l'eviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la +connaissance peut donc etre bonne, et s'il est mal de pecher, il est bon +cependant de connaitre le peche, qu'autrement nous ne pouvons eviter. +Cette science elle-meme, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui +se nomme la mathematique, ne doit pas etre reputee mauvaise[449]; car +il n'y a pas de crime a savoir au prix de quels hommages et de quelles +immolations les demons accomplissent nos voeux; le crime est d'y +recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-meme peut-il +etre absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il +a creees, et qui seul penetre les voeux de tous et toutes les pensees, +il sait necessairement et ce que desire le diable, et par quels actes +on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais +faire; et la malice ne doit pas etre rapportee a la science, mais a +l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu +seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De la suit qu'on doit +accorder que l'etude de toute science est bonne, etant un moyen +d'acquerir ce qui est bon. Or, l'etude a laquelle il faut principalement +s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux a connaitre +la verite. Cette science est la dialectique. D'elle vient le +discernement de toute verite et de toute faussete; elle tient le premier +rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus, +on peut montrer qu'elle est tellement necessaire a la foi catholique, +que nul, s'il n'est premuni par elle, ne saurait resister aux +sophistiques raisonnements des schismatiques. + +[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l. +I, p. 4.] + +[Note 449: La mathematique comprenait alors la magie. C'etait sous +quelques rapports une cabalistique. Cependant le meme nom designait +aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. +XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)] + +"Si Ambroise, eveque de Milan, homme catholique, avait ete premuni par +la dialectique, Augustin, encore philosophe paien, encore ennemi du nom +chretien, ne l'aurait pas embarrasse au sujet de l'unite de Dieu, que +ce pieux eveque confessait avec raison dans les trois personnes. Le +venerable prelat lui avait par ignorance concede d'une maniere absolue +cette regle que dans toute enumeration, si le singulier etait enonce +separement comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'etait +necessairement et collectivement des memes noms, laquelle regle est +fausse pour les noms qui designent une substance unique et une meme +essence; la saine croyance etant que le Pere est Dieu, que le Fils est +Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas +reconnaitre trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui designent une +meme substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il +est appele un homme, et qu'on dit la meme chose de Ciceron et de Marcus, +Marcus, et Tullius, et Ciceron ne sont pas des hommes divers; puisque +ces mots designent une meme substance, et qu'il n'y a plusieurs etres +que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison +n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas +qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour +renverser la regle precitee. + +[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la regle mathematique +si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du +christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinite. Je n'ai +pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Abelard raconte ici.] + +"Mais ils sont en petit nombre ceux a qui la grace divine daigne reveler +le secret de cette science, ou plutot le tresor d'une sagesse difficile +par sa subtilite meme. Plus elle est difficile, plus elle est rare; +sa rarete mesure son prix, et plus elle est precieuse, plus c'est un +exercice digne d'etude. Mais comme le long travail de cette science veut +une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive +subtilite consume vainement leurs efforts et leurs annees, beaucoup, +se defiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de +ses portes les plus etroites. La plupart, troubles par sa subtilite, +reculent des le seuil. A peine ont-ils goute d'une saveur inconnue, ils +la rejettent; et comme en goutant ils ne peuvent distinguer la qualite +de cette saveur, ils tournent en accusation ce merite de subtilite, +et justifient la faiblesse reelle de leur esprit par une condamnation +mensongere de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux +l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les detracteurs de ceux +qu'ils voient s'elever a l'habilete dans cet art. Seul, cet art dans +son excellence possede ce privilege que ce n'est pas l'exercice mais le +genie qui le donne. Quelque temps que vous ayez peniblement use dans +cette etude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grace +celeste n'a pas fait naitre dans votre esprit l'aptitude a ce grand +mystere du savoir. Le travail prolonge peut livrer les autres sciences a +toutes sortes d'esprits; mais celle-la, on ne la tient que de la grace +divine; si la grace n'y a pas interieurement predispose votre esprit, en +vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui +qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a +de prix. + +Il suffit de cette reponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons +a notre dessein[451]. + +[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.] + +La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau. +C'est un des passages ou l'on voit Abelard, deposant l'humilite timide +et forcee du moine et du theologien, secouer le joug de son temps et de +son habit, pour parler au nom de son genie et prendre en lui-meme son +autorite. + +La Dialectique est un ouvrage tres-considerable. Les diverses parties +n'en paraissent pas ecrites a la meme date. A mesure qu'elles furent +connues, elles donnerent naissance a diverses attaques contre lesquelles +l'auteur se defendit en avancant; ou, composees a differentes epoques de +sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des reponses aux +accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le preambule qu'on +vient de lire se trouve au commencement de la quatrieme partie, et +temoigne des circonstances qui preoccupaient Abelard au moment ou elle +a ete ecrite ou publiee. Deja, au debut de la seconde partie[452], il +avait retrace les succes de ses ennemis, la persecution qui l'opprimait, +les esperances qui le soutenaient: + +"Et les detractions de nos rivaux, les attaques detournees des jaloux ne +nous ont pas determine a nous ecarter de notre plan[453], non plus qu'a +renoncer a l'etude accoutumee de la science. Car bien que l'envie ferme +a nos ecrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et +ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas +l'esperance, les renes seront un jour rendues a la science, alors que le +moment supreme aura mis un terme a l'envie comme a notre existence, et +chacun trouvera dans cet ecrit ce qui est necessaire a l'enseignement. +En effet quelque le prince des peripateticiens, Aristote, ait touche les +formes et les modes des syllogismes categoriques, mais brievement et +obscurement, comme un homme habitue a ecrire pour des lecteurs deja +avances; quoique Boece ait donne en langue latine le developpement des +hypothetiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Theophraste +et ceux d'Eudeme, qui l'un et l'autre en ecrivant sur ces syllogismes, +avaient, dit-il, meconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un +troublant son lecteur par la brievete, l'autre par la diffusion[454]; je +sais cependant qu'apres eux il reste dans ces deux parties de la science +une place a nos etudes pour constituer une doctrine complete. Les choses +donc sommairement traitees ou tout-a-fait omises par eux, nous esperons +dans ce travail les mettre en lumiere, corriger ca et la les erreurs +de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos +contemporains et resoudre les difficultes qui divisent les modernes, si +j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grace a +ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du +dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole +peripateticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux +des Latins celebres par l'etude et la doctrine, au jugement de qui saura +comparer nos ecrits avec les leurs et reconnaitre equitablement en quoi +nous les aurons atteints ou depasses, comment nous aurons developpe +leurs pensees, la ou eux-memes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois +pas qu'il y ait moins d'utilite et de travail a bien exposer par la +parole qu'a bien inventer les pensees. + +[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.] + +[Note 453: Peut-etre faudrait-il traduire: _a suivre notre dessein_; +il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.] + +[Note 454: C'est Boece qui met ainsi Abelard en mesure de juger si +pertinemment Theophraste et Eudeme, disciples d'Aristote, les premiers +en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conserve les +ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique +d'Arist._, par M. Barthelemy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)] + +Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la +science latine en matiere de dialectique. D'Aristote, en effet, deux +ouvrages seulement ont ete jusqu'ici mis a l'usage des Latins, savoir, +les livres des Predicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un +seul, c'est le Traite des cinq voix, celui ou, en etudiant le genre, +l'espece, la difference, le propre et l'accident, il donne une +introduction aux Predicaments memes. Quant a Boece, nous avons introduit +dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et +les Topiques, avec les Syllogismes tant categoriques qu'hypothetiques; +c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique +renfermera completement et mettra en lumiere, ainsi qu'a la portee des +lecteurs, si le createur de notre vie nous accorde un peu de temps, et +si la jalousie lache un peu le frein a l'essor de nos ecrits[455]. + +[Note 455: "Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et +nostris livor operibus frena quandoque laxaverit." (P. 229.)] + +"En verite quand je parcoure dans l'imagination de l'ame la grandeur du +volume, quand je regarde derriere moi ce qui est fait, et pese ce qui +reste a faire, je me repons, frere Dagobert, d'avoir cede a tes prieres, +et d'avoir entrepris une si grande tache. Mais lorsque deja fatigue +d'ecrire, la memoire de ton affection et le desir d'instruire nos neveux +renaissent en moi, soudain a la contemplation de votre image, toute +langueur s'eloigne de mon ame, mon courage accable par le travail se +ranime par l'amour; la charite replace en quelque sorte sur mes epaules +le fardeau deja presque rejete, et la passion ramene la force la ou le +degout avait produit la langueur." + +Ce fragment donne quelques lumieres sur deux questions importantes: 1 deg. a +quelles sources Abelard puisait-il la science? 2 deg. a quelles epoques et +dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique? + +On voit d'abord qu'il connaissait les deux premieres parties de +l'Organon, les Categories et l'Hermeneia, parce qu'elles sont +effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boece; mais il +semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premieres et +secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert +des traites originaux du meme ecrivain sur la division, la definition, +le syllogisme categorique et l'hypothetique. Quand il nomme les Topiques +de Boece, il peut designer trois ecrits: la version des Topiques +d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Ciceron, le Traite des +Differences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est +celui qu'il parait avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses +Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Ciceron ne lui +etaient pas inconnus. + +[Note 456: A plus forte raison, ne connait-il pas la traduction +d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques +de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)] + +Ce catalogue, qu'il nous donne lui-meme, confirme bien ce que des +investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exiguite de +la bibliotheque scientifique de cette epoque. Il faut y ajouter le Timee +de Platon dans la version de Chalcidius et les Categories dites de saint +Augustin[457]. + +[Note 457: _Ab. Op., Introd. ad. theol._, p. 1007.--Ouvr. Ined., +_Dial._, p. 193.--M. Cousin a bien trouve, dans un manuscrit du XIIe +ou XIIIe siecle, une traduction inedite du Phedon; mais rien n'annonce +qu'elle fut connue du temps d'Abelard, et d'autres faits indiquent que +c'est precisement dans les dernieres annees de sa vie et apres lui qu'un +plus grand nombre d'ecrits d'Aristote et de Platon commencerent a etre +repandus. (_Fragm. phil._, t. III, Append. VI.--Cf. Johan. Saresb., +passim.)] + +Voila les monuments de la philosophie ancienne dans la premiere moitie +du XIIe siecle; car on doit croire qu'Abelard connaissait tous les +ouvrages qui etaient en circulation dans les Gaules, la Grande-Bretagne, +la partie lettree de la Germanie, et peut-etre meme l'Italie. Sans doute +les choses changerent bientot, et Jean de Salisbury, par exemple, +avait deja dans les mains un plus grand nombre d'ecrits de Platon et +d'Aristote. De meme aussi, longtemps avant Abelard on avait pu connaitre +d'autres livres retombes plus tard dans l'oubli; car enfin les +manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bede, au VIIIe siecle, +citait de nombreux passages des principaux ecrits d'Aristote. Au XIe, +Scot Erigene peut, comme on le dit, avoir commente sa Morale; mais deux +cents ans apres lui, l'original et le commentaire etaient comme ignores. +On a parle des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise, sur l'Ethique, +le _de Coelo_, le _de Mundo_, sur les Lois et la Republique de Platon; +mais on pretend seulement qu'ils existaient dans les bibliotheques de la +Hollande, et non pas qu'ils aient jamais ete fort repandus. On voit dans +Gunzon, qui n'etait pas un erudit mediocre pour le Xe siecle, qu'il +connaissait l'Hermeneia, le Timee, les Topiques de Ciceron et Porphyre; +mais tout cela etait egalement connu d'Abelard. Le temoignage du +dernier est donc tres-precieux a recueillir, et l'on peut hardiment +en generaliser les consequences et l'etendre aux ecoles +contemporaines[458]. + +[Note 458: Cf. Jourdain, _Rech. sur les trad. d'Arist._--Cousin, +_Introd. aux ouvr. d'Ab._, p. 49.--L'_Hist. litt._, t. IV, p. 225 et +246, t. V, p. 428 et 657.--Ven. Bed. _Op._, t. II, _Sentent. seu axiom. +phil._, passim.--Johan. Saresb., _Entheticus, in comm._, p. 82 et +109.--_Scot Erigene_, par M. Saint-Rene Taillandier, p. 79.--Brucker, +_Hist. crit. phil._, t. III, p. 632, 644, et 657.--Martene, _Ampliss. +Coll._, t. I, p. 299, 304 et 310.] + +Quant a l'ouvrage ou ce temoignage est consigne, il est difficile de +determiner l'epoque ou Abelard l'ecrivait. Les morceaux qu'on vient de +lire ont ete composes dans un moment ou son enseignement etait interdit. +Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la meme date. +L'existence meme de ces preambules, jetes dans le cours du l'ouvrage, +indique le contraire, en attestant des preoccupations accidentelles. Un +prologue general devait se trouver au commencement du premier livre sur +les categories, ou plutot d'un livre preliminaire qui nous manque, et +qui pouvait etre a la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est +a la Logique d'Aristote[459]. Mais cette Dialectique, grand ouvrage en +cinq parties, qui embrassait dans la pensee de l'auteur toute la matiere +de l'Organon, me parait une compilation ou une refonte des divers +traites, opuscules, gloses, qu'a differentes epoques il devait avoir +ecrits a l'usage de ses eleves, a l'appui de son enseignement. L'exemple +de Boece[460] devait encourager ses imitateurs a refaire plusieurs fois +les memes ouvrages, et a ne se pas contenter d'une seule edition de leur +pensee. + +[Note 459: _Dial._, p. 226.] + +[Note 460: On sait que Boece a donne deux commentaires de +l'Introduction de Porphyre, deux editions de son commentaire sur +l'_Hermeneia_ (lesquelles editions sont deux ecrits differents); enfin +trois ouvrages sur les topiques. C'etait au reste une tradition parmi +les disciples d'Aristote que de soutenir ses idees, soit en commentant +ses ouvrages, soit en retraitant les memes matieres dans le meme ordre, +avec les memes divisions, sous les memes titres. L'usage remontait a +Theophraste. (_De la Log. d'Arist._, t. I, p. 36.)] + +Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, temoigne d'une +pensee generale et meme d'une constante disposition d'esprit. L'auteur +s'y presente comme etranger desormais aux luttes de l'ecole; il veut +suppleer par la composition a l'enseignement oral, qu'on lui defend. On +a donc pu croire qu'il ecrivait au couvent de Saint-Denis, soit apres la +decision du concile de Soissons, soit dans le fort de ses demeles avec +son abbe. Le frere Dagobert, a qui il s'adresse, serait alors un de ces +moines dont il avait commence, a Maisoncelle, l'education philosophique +et qui tenaient secretement pour lui. + +Peut-etre aussi ecrivait-il dans une de ces periodes de demi-persecution +ou, suspect et contraint, irrite et intimide, il se croyait reduit au +silence; par exemple, vers la fin de ses lecons au Paraclet, ou lorsqu'a +Saint-Gildas il s'etait fait abbe, ne pouvant plus etre professeur. + +Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin, qu'il a pu faire ou plutot +refaire sa Dialectique dons sa retraite de Cluni. On sait qu'il y +ecrivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses +speculatives comme de choses bien eloignees, et des lecons de Roscelin +et de Guillaume de Champeaux comme de souvenirs deja bien vieux. De +plus, il parait eviter les hardiesses qui touchent le dogme, il combat +meme une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa +Theologie[461]; enfin il veille a se montrer orthodoxe, bien qu'on ait +pu juger tout a l'heure du progres reel que l'esprit d'humilite et de +penitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait +soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamne pour toujours au silence, +et en appelle a l'avenir, qui rendra l'honneur a sa memoire et a la +science la liberte. + +[Note 461: _Dialec._, p. 475.] + +Dans cette hypothese, le frere Dagobert serait un moine de Cluni, son +confident, a moins que ce ne fut son propre frere, comme l'indiquerait +la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La +seule difficulte, c'est que les ouvrages theologiques contiennent des +allusions et des renvois a la Dialectique, et dans celle-ci les passages +correspondants se retrouvent[463]. Mais repetons que ce peut etre un +compose de traites d'epoques differentes, et, dans les dernieres annees +de sa vie, Abelard peut avoir revu et rassemble en corps d'ouvrage toute +sa philosophie. Cette redaction achevee et arretee a Cluni serait notre +Dialectique. + +[Note 462: C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Abelard +redigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, "nepotum +disciplinae desiderium." On peut croire aussi que _ces neveux_ sont +la posterite. Mais cependant ces mots: "Vestri contemplatione mihi +blandiente, languor discedit, etc.," semblent indiquer qu'il s'adresse a +son frere et aux enfants de son frere, en leur disant: _Votre image me +rend la force._ (Ouvr. ined., _Introd._, p. XXXI et suiv.--_Dial._, p. +229.)] + +[Note 463: _Intr. ad. theol._, p. 1125.--_Theol. christ._, p. 1341.] + +Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons +ici un monument a peu pres complet de l'enseignement du vrai fondateur +de l'ecole philosophique de Paris. + +Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il +suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont +la connaissance sera la cle de tout le reste; des citations textuelles +donneront une idee de la maniere de l'auteur. Nous craignons bien qu'on +ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop etendus. Qu'on se +rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Heloise. + +La premiere section de la Dialectique, sous ce titre: _Des parties +d'oraison_[464], etait divisee en trois livres, repondant a +l'Introduction de Porphyre, aux Categories et a l'Interpretation +d'Aristote. Le premier livre manque: c'etait, je crois, proprement le +_Livre des parties_; le second, dont les premieres pages sont perdues, +traite des categories ou predicaments. + +[Note 464: _Liber Partium_ (on supplee _orationis_). En donnant ce +nom a un traite sur les preliminaires de la logique, Abelard etendait +un peu le sens du mot _partes_; il faisait comme ceux qui intituleraient +grammaire les elements de la philosophie. Car on appelait ordinairement +_partes_ ce qu'il fallait apprendre avant d'etudier _artes_; c'etait la +grammaire d'apres Priscien, Donat, etc., et melee d'un peu de logique +(aujourd'hui, _analyse logique_). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile: + + Si quis sublimes tendit ad artes, + Principio partes corde necesse sciat; + Artes post partes veteres didicere magistri. + +(Budd., _Observ. Select._, XIX, t. VI, p. 149.)] + +La substance est la premiere des categories, et le fond de toutes les +autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse +d'etre une science purement verbale. La substance est aussi l'idee +necessaire et fondamentale de toute science ontologique; ecartez cette +idee, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer +Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idee +qu'elle donne de la substance; c'est a rectifier cette idee que Leibnitz +a mis son etude, pensant regenerer avec elle toute la philosophie, et +l'ideologie a regarde comme sa premiere reforme la proscription meme +du mot substance. Commencons l'examen de la doctrine d'Abelard par la +theorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu +de parties originales dans la logique de ce temps-la); mais elle est +importante, et peut nous apprendre a saisir et a parler la langue de la +Dialectique. + +On connait la definition logique de la substance: "Elle n'est dite +d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet." A cette propriete +fondamentale il faut joindre celle-ci: "En restant elle-meme, elle peut +recevoir les contraires." Les substances premieres sont les individus, +les substances secondes sont les genres et les especes. Ainsi parle +Aristote[465]. + +[Note 465: Voyez le chapitre precedent et Arist., _Categ._, II.] + +Toutes les substances, dit Abelard apres lui[466], ont cela de commun +de n'etre pas dans un sujet, c'est-a-dire un simple attribut d'un sujet +(_in subjecto non esse_). Car aucune substance, ou premiere ou seconde, +n'a d'autre fondement qu'elle-meme. Au reste, la difference est dans +le meme cas: comme elle constitue l'espece, elle n'est pas un simple +accident, elle n'est point fondee dans le sujet a titre d'accident, _non +inest in fundamento per accidens_; elle entre dans la substance meme de +l'espece. Si l'on dit l'_homme est un animal mortel rationnel_[467] (ou +_raisonnable_), la difference _raisonnable_, qui fait de l'_animal_ +l'espece _homme_, n'en est pas separable comme un simple accident, car +l'espece disparaitrait aussitot. Les substances secondes sont affirmees +des premieres, quand on nomme celles-ci et qu'on les definit. Il en est +de meme de la difference; elle entre dans la definition. L'accident, +au contraire, ne constituant rien dans la substance, lui appartient +exterieurement, et ne saurait etre enonce dans la definition des +substances. + +[Note 466: _Dial._, pars I, p. 174 et seq.] + +[Note 467: Il faut s'habituer a cette definition [Grec: zoon logikon +thnaeton], qui est fondamentale, et qui reviendra sans cesse. Cependant +Aristote avait blame Platon d'avoir introduit _le mortel_ dans la +definition de l'_animal_ (_Topic._, VI, X); aussi l'attribut _mortel_ +est-il souvent neglige ou ecarte, notamment dans Porphyr. Isag., I, II; +et Boeth., _in Porph._, p. 3 et 61. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez +le meme, _in Top. Cic._, p. 804 et _de Consol._, l. I, p. 898.) _Mortel_ +parait avoir ete admis dans la definition pour distinguer l'homme de +Dieu. Cette definition est expliquee et etablie dans Porphyre, Isag., +III, p. 16 et 17 de la traduction.] + +Autre propriete des substances: en elles rien de contraire; ce qui veut +dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premieres +ou secondes, elles admettent les contraires, mais a titre d'accident; +l'_homme_ peut etre _noir_ ou _blanc_; c'est en ce sens qu'elles ont ce +qu'on appelle la susceptibilite des contraires. Si parfois on dit qu'une +substance est contraire a une autre, c'est qu'elle a des accidents +contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire a une +autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un +cote on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre, +d'arbre; mais il a des accidents contraires a ceux de l'animal, de la +pierre, de l'arbre; de l'autre, il peut etre contraire par une autre +substance, c'est-a-dire que par la substance _animal_ qu'il a, l'_homme_ +est contraire a la _pierre_, qui ne l'a pas. Au reste, ce caractere est +commun aux categories de quantite et de relation. + +Les substances ne peuvent etre comparees; car la comparaison se +fait adjectivement (_per adjacentiam_), non substantivement (_per +substantiam_), on n'est pas plus ou moins _homme_, comme on est plus on +moins _blanc_. Cette propriete se retrouve dans la quantite et ailleurs. + +Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'etant +seule et meme en nombre (_un meme_ numeriquement, _idem numero_), +elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est +susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle +ne recoit pas les contraires en formation (_in formatione_), comme une +forme qui la constitue, qui la differencie, qui determine son essence. +Car la susceptibilite des contraires n'appartiendrait plus a la +substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualite, admet les +formes contraires de la clarte ou de l'obscurite, et ne cesse pas d'etre +la blancheur. La substance _homme_ qui recevrait la _rationnalite_ +et son contraire cesserait d'etre la meme substance; mais elle peut +persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont +_en sujet (in subjecto)_, c'est-a-dire peuvent etre attribues a un +sujet. + +Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, _en vertu +d'un changement en elle-meme_, c'est-a-dire moyennant un changement +dans le temps; ainsi le froid devient chaud[468]. L'addition de cette +determination parait superflue. Elle avait apparemment pour but +d'exclure la pensee et l'oraison, qui semblent admettre les contraires, +pouvant etre vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant +changer en elles-memes. _Socrate est assis_; vous le pensez et vous le +dites: pensee et proposition vraies qui peuvent, en restant les memes, +devenir fausses si Socrate se leve. Mais ce n'est pas la l'effet d'un +_changement de soi_, c'est-a-dire d'un changement intrinseque de la +pensee ou de la proposition. Aristote n'aura invente sa restriction que +pour se delivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la +proposition _Socrate est assis_, vraie pendant que Socrate est assis, +n'est plus la meme quand il est leve. Ce qui est _dit ensemble_, +c'est-a-dire avec autre chose, ne peut, etant seul, etre appele +integralement la meme chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne +forme pas une essence. La proposition _Socrate est assis_ dite de +Socrate assis n'est pas le meme tout que la meme proposition dite de +Socrate debout: elle a donc change. Si cependant l'on veut ne voir +l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usite, +la proposition est la meme, elle n'a point change, mais aussi elle n'a +point admis de contraires. Le fait que Socrate est reellement assis +ou leve ne touche point a l'essence de la proposition; c'est ce qu'on +appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-la, bien +d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des +contraires qui ne leur appartiendraient pas proprement. Les substances +aussi en ont de ce genre qu'elles ne recoivent pas d'elles-memes, mais +de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits +exterieurs et des objets etrangers. Par exemple, il y en a qui disent +que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin); alors dans +l'espece, suivant que Socrate serait assis ou leve, l'air serait vrai ou +faux. La substance de l'air aurait-elle donc ete modifiee, aurait-elle +vraiment recu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas +modifiee davantage dans les accidents de son essence, quelle qu'elle +soit, et l'objection est sans valeur. + +[Note 468: _Categ._, V, XXI-XXV.] + +On a soutenu cependant que les substances etaient changees en soi par +les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant etre +sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles +et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour +subsister d'adherer aux substances, ne sont jamais mues ou changees +en elles-memes dans ces substances; elles le sont par la mobilite +des substances memes, dont la nature est d'etre egalement sujettes a +differentes formes, et de ne point perir quand les formes changent. +Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clarte et l'obscurite, +parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualite de +blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas. + +Ainsi les substances peuvent etre changees en soi, et non dans leurs +formes; car lorsque les formes recoivent des contraires, c'est que la +substance qui les soutient change et passe par les contraires. + +Apres la substance vient la quantite[469]. On ne peut penser a une +substance sans concevoir une quantite, car toute substance est +necessairement une ou plusieurs. Comme l'on considere souvent la matiere +sans ses qualites, la quantite a ete mise avant la qualite. Cependant il +y a des qualites tellement substantielles qu'elles sont inseparables des +substances, ce sont les differences. Mais enfin tel est l'ordre etabli +par l'autorite[470]. La quantite d'ailleurs offre cette analogie avec +la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrariete ni +comparaison. + +[Note 469: _Dial._ pars I, p. 178.] + +[Note 470: Cet ordre n'est pas invariable dans Aristote. Voy. +_Categ._, IV, et _Analyt. post._, I, XXII.] + +La quantite est la chose suivant laquelle le sujet est mesure: on +pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple +comme le point, l'unite, l'instant ou moment indivisible, l'element, la +voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est composee, comme la +ligne, la superficie, le corps, le temps, le lieu compose, l'oraison et +le nombre. + +Les quantites simples ou indivisibles n'etant pas accessibles aux sens, +ne servent pas a la mesure; c'est l'office des quantites composees qui +sont ou discretes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les +quantites simples, des natures speciales, parce qu'elles sont les seules +qui naturellement manquent de parties, et les composees, des +composes individuels ou individus composes, lesquels ne sont pas uns +naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les +noms de ligne, superficie, etc., sont plutot pris (_sumpta_, abstraits) +de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment +substantifs ou noms de substances. + +Ici Abelard traite du point, et il donne sur le point et les quantites +qu'il engendre les notions preliminaires de la geometrie. Il n'est +arrete que par une objection de Boece, qui ne veut pas que le point +ajoute a lui-meme constitue la ligne, parce que rien ajoute a rien +ne produit rien. Il avoue qu'il ne connait pas la solution de cette +difficulte, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des +arithmeticiens, "etant lui-meme tout a fait ignorant de cette science." +Il donne cependant la solution de son maitre, c'est-a-dire de Guillaume +de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupee, a l'extremite de +chacune de ses sections apparaissent des points, qui etaient auparavant +en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont +de l'essence de la ligne, sinon les parties de la ligne ne seraient pas +continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient +alors interposes et briseraient la continuite de la ligne[471]. + +[Note 471: L.c., p. 182.--Arist., _Cat._, VI.--Boeth. _in Praed._, +p. 148.] + +Parmi les quantites composees se distingue le temps; c'est une quantite +continue, car ses parties se succedent sans intervalle. On objecte que +ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas +plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succedent sans +continuite. Mais la succession de celles-ci est notre oeuvre, et la +succession des parties du temps est naturelle; nous ne pouvons, nous, +produire une continuite telle qu'il n'y ait quelque distance entre +ses elements. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les +instants, et les autres composees, ce sont les composes de ces moments +indivisibles. Le temps est donc une quantite continue dans le sujet par +la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure: toutes +les choses ont donc en soi leurs temps, qui sont comme leurs mesures. +Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuite d'un temps compose dans +des choses differentes, quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties +coexistantes; mais il faut admettre dans un meme sujet des moments qui +se succedent comme une eau qui coule. Les choses se mesurent, quant a +leurs temps, a l'aide d'une action horaire, diurne, ayant enfin une +certaine duree, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais +passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps, +c'est-a-dire, leurs heures, jours, mois, etc., de duree, tous ces temps +reunis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps. + +Le temps est un tout qui differe de tous les autres. Dans ceux-ci, posez +le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie detruit +en partie le tout; mais vous pouvez detruire le tout sans detruire +la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est +l'inverse pour le temps. Ainsi, s'il y a maison il y a muraille, sans +conversion, c'est-a-dire, sans reciprocite; car on ne peut dire s'il y +a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la premiere heure du +jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Abelard +accepte ces distinctions, qui sont de tradition; toutefois il observe +que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont +aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que +cette proposition: _Le jour existe_, ne peut jamais etre vraie, les +douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais +parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie, +qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler +un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous +prenons comme un entier ce qui n'en est pas un veritablement, et nous +adaptons des noms a des choses comme si elles existaient, quand nous +voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de +passe et de futur, que nous employons, lorsque nous voulons en donner +quelque idee ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne +soient pas meme des temps. Car ils ne sont point des quantites, n'etant +dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont +pas. "Le temps qui fut ou qui n'est pas encore ne devrait pas plus etre +appele temps que le cadavre humain ne doit etre appele homme." Seulement +une chose passee a precede la presente, comme la presente precede la +chose a venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le +temps present est le terme commun du passe et de l'avenir. + +Le nombre a pour origine l'unite, il est une collection d'unites. Deux +unites font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres, +suivant Guillaume de Champeaux, n'etaient pas des especes du nombre, +n'avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait etre une +chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche +font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se +compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il, +tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des +collections d'unite, _noms pris, sumpta_, ou, si l'on veut, abstraits. +Abelard voit a cela quelque difficulte et trouve plus a propos de dire +que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unite, qui +signifie egalement unite au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire +et les autres nombres, seront des noms du pluriel. "Ceux qui croient que +dans les noms d'especes ou de genres, sont contenues non-seulement les +choses unes de nature (les individus), mais encore celles qui sont +substantiellement (mieux, _substantivement_) designees par ces noms, +pourront appeler peut-etre les noms de nombre des especes, attendu +qu'ils suivent plus la logique dans le choix, des noms que la physique +dans la recherche de la nature des choses." Ceci s'adresse, comme on le +voit, aux realistes. + +Comme le nombre, l'oraison est une quantite. Aristote appelle oraison +les sons, ou, si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont +proferees en combinaison avec l'air lui-meme. "Cependant," dit Abelard, +"le systeme de notre maitre voulait, je m'en souviens, que l'air seul, +a proprement parler, fut entendu, resonnat et signifiat, etant +seul frappe, et qu'on ne dit de ces sons qu'ils sont entendus ou +significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents a l'air ou plutot aux +parties d'air entendues ou significatives. Mais, a ce sens, on pourrait +soutenir que toute forme de l'air, fut-ce sa couleur, est entendue et +signifiee." Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant +que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce +meme air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes +des substances, par l'ouie nous recevons et sentons le son profere. + +On demande quand cette oraison ou proposition: _L'homme est un animal_, +laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce +au commencement, au milieu, a la fin? La signification n'est accomplie +qu'au dernier point du prononce. En vain dit-on qu'il faut alors que les +parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait +que la derniere lettre de significative. Ce n'est qu'apres que la +proposition est toute prononcee que nous en tirons une pensee; nous la +comprenons en rappelant a la memoire les parties proferees immediatement +auparavant. C'est par l'intelligence et la memoire que nous constatons +une signification. Dire que l'oraison proferee signifie, ce n'est pas +lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signification; mais +c'est reconnaitre a l'ame de l'auditeur une comprehension operee a la +suite de l'oraison prononcee. Quand nous disons: _Socrate court_, le +sens ou la signification parait n'etre que la conception produite, apres +la prononciation, dans l'ame d'un auditeur. Ainsi la proposition: _La +chimere est concevable_[472], se comprend figurativement, non qu'elle +attribue a aucune chose la forme de la chimere ou ce qui n'est pas, mais +parce qu'elle produit une certaine pensee dans l'ame de celui qui pense +a la chimere. Si donc, par la signification d'un nom, nous n'entendons +point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept, +l'oraison significative sera celle qui fait naitre une idee dans +l'intelligence. Le nom de _signifiant_ ou _significatif_ est pris de la +cause plutot que d'une propriete; il convient a ce qui est cause qu'un +concept se produise dans l'esprit de quelqu'un. + +[Note 472: _Chimaera est opinabilis_ (p. 192). _Opinabilis_ vaut +mieux que _concevable_, l'_opinatio_ ([Grec: doxa]) etant precisement +la pensee a son moindre degre, la pensee de ce qui n'est pas. (Arist., +_Hermen._, XI; _Boet., De Interp._, p. 423.) Au reste cet exemple de la +chimere, la question de savoir comment on pouvait concevoir ou nommer le +chimerique, le centaure, l'hirco-cervus ([Grec: Tragelaphos]. _Hermen._, +I, 1), occupait beaucoup les scolastiques. Voyez sur _chimaera +intelligitur_ le c. VII.] + +Apres la quantite, on prevoit qu'Abelard passe aux autres categories; +seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immediatement a celles +qu'on appelle _quand_ et _ou_. Sur l'une et l'autre il se fait cette +question: Les categories ou predicaments sont ce qu'on a nomme les +genres ou generalites par excellence, les genres les plus generaux, +ce qu'il y a de plus general, _generalissima_. Or, _ou_ et _quand_ +ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas etre des premiers +principes; _ou_ nait du lieu, _quand_ vient du temps. Mais les principes +premiers ne sont premiers que par la matiere et non par la cause. Car si +par principe on entend cause, la substance sera le principe des autres +predicaments, puisque c'est en elle que tous se realisent, et qu'etant +soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent +l'etre[473]. + +[Note 473: _Dial._, pars I, p. 199.] + +Cette observation est importante, mais Abelard ne la pousse pas plus +loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction a faire entre +la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique, +c'est-a-dire entre la science des conceptions de l'etre et celle de +la nature des etres. L'une est au vrai sens du mot une ideologie, et, +jusqu'a un certain point, une hypothese; l'autre est la connaissance de +la realite, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et +non des abstractions. Cette distinction est souvent entrevue par les +scolastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent +pas, peut-etre pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent +encore ils ont l'air de l'oublier ou de la meconnaitre; et prenant au +serieux toute leur geometrie intellectuelle, toute cette science de +convention, ils semblent mettre une ontologie factice a la place de la +veritable, realiser les abstractions, materialiser les etres de raison +et faire vivre l'esprit dans un monde compose d'apparences et peuple de +fantomes. C'est cette ontologie qui a decrie la scolastique et compromis +le nom meme d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits +cette science est devenue le synonyme de l'hypothese et de la chimere. + +Abelard, quoiqu'il passe en revue les dix categories, n'epuise pas la +matiere. Il donne pour raison que l'autorite n'a laisse de la plupart +des predicaments qu'une enumeration. Aristote, en effet, ne parle avec +detail que des quatre premiers. "Aristote," ajoute-t-il, "au temoignage +de Boece, a traite avec plus de profondeur et de subtilite des +predicaments _ubi_ et _quando_ dans ses _Physiques_, et de tous dans +ceux de ses livres qu'il appelle _les Metaphysiques_. Mais ces ouvrages, +aucun traducteur ne les a encore appropries a la langue latine, et voila +pourquoi la nature de ces choses nous est moins connue[474]." + +[Note 474: _Dial._, p. 200. La Physique et la Metaphysique n'etaient +donc pas traduites ni etudiees. Les manuscrits grecs, dont on pouvait +connaitre l'existence, etaient comme non avenus. Boece nomme ces +ouvrages dans son commentaire sur les categories (p. 190), mais il cite +aussi au meme endroit le traite d'Aristote sur la generation et la +corruption, et comme il en cite le titre en grec, Abelard l'omet.] + +On voit ce qu'etait des lors Aristote. La science se mesurait a la +portion connue de ses ouvrages. Cependant il est remarquable qu'Abelard +montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de deference encore +et de penchant. A propos de la relation, il rappelle, sur la foi de +Boece, que Platon avait donne une definition recue, puis critiquee et +reformee par Aristote. Cette definition portait que les relatifs sont +les choses qui peuvent etre assignees les unes aux autres d'une facon +quelconque par leurs propres, comme un nom assigne a un autre par le +genitif. Mais Aristote, en examinant mieux cette definition, la trouva +trop large. "Il osa corriger l'erreur de son maitre, et se fit le maitre +de celui dont il se reconnaissait le disciple." Il donna donc cette +definition: "Il y a relation quand une chose n'est que par rapport a une +autre;" c'est-a-dire quand une chose n'existe que par une autre[475]. +Beaucoup de choses peuvent etre rapportees a d'autres sans que l'etre +des unes depende de l'etre des autres. _Le boeuf de cet homme_ n'exprime +pas un rapport pareil a celui qui est exprime par _l'aile de l'aile_, +car sans _aile_ il n'y a plus d'_aile_, et _l'homme_ existe sans _le +boeuf_. Si la definition de Platon, convenant a tous les rapports, est +trop large, on a trouve celle d'Aristote trop etroite, et l'on a dit +qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande generalite. +"Mais," observe Abelard, "si nous nous hasardons a blamer Aristote le +prince des peripateticiens, quel autre adopterons-nous donc?" et il +s'applique a justifier le maitre qui lui reste. + +[Note 475: Je traduis ici les deux definitions sur le texte +d'Abelard (_Dial_., p. 201), l'une: "Omnia illa _ad aliquid_ quaecumque +ad se invicem assignari per propria quoque modo possent. (Platon?) +Sunt ea _ad aliquid_ quibus est hoc ipsum esse ad aliud se habere." +(Aristote.) Boece, qui nous apprend qu'on croyait la premiere +definition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus +correctement:--"1 deg. _Ad aliquid_ dicuntur quaecumque hoc ipsum quod sunt +aliurum esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud.--2 deg. Sunt _ad +aliquid_ quibus hoc ipsum esse est _ad aliquid_ quodam modo se habere." +(_In Praed_., p. 155 et 169.) M.B. Saint-Hilaire traduit d'une maniere +plus conforme au texte d'Aristote en disant: 1 deg. "On appelle relatives +les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres +choses, ou qui se rapportent a une autre chose, de quelque facon +differente que ce soit.--2 deg. Les relatifs sont les choses dont +l'existence se confond avec leur rapport quelconque a une autre chose." +(T. I, _Categ._, c. vii, p. 81 et 91.) Voici l'original: 1 deg. [Grec: +Pros ti de ta toiauta legetai, osa auta aper estin, heteron einai +legetai, ae hoposoun allos pros heteron.]--2 deg. [Grec: Esti ta pros ti, +ois to einai tauton esti to pros ti pos echein.] (_Cat_., VII, vii, 1 et +24.)] + +"Nous avons," dit-il en terminant, "dans tout ce que nous venons +d'enseigner sur la relation, suivi principalement Aristote, parce que la +langue latine s'est particulierement armee de ses ouvrages et que nos +devanciers ont traduit ses ecrits du grec en cette langue. Et nous +peut-etre, si nous avions connu les ecrits de son maitre Platon sur +notre art, nous les adopterions aussi, et peut-etre la critique du +disciple touchant la definition du maitre paraitrait-elle moins juste. +Nous savons en effet qu'Aristote lui-meme dans beaucoup d'autres +endroits, excite peut-etre par l'envie, par le desir de la renommee, +ou pour faire montre de science, s'est insurge contre son maitre, ce +premier chef de toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses +opinions, il les a combattues par certaines argumentations et meme par +des argumentations sophistiques; comme dans ce que nous rapporte Macrobe +au sujet du mouvement de l'ame[476]. De meme, ici peut-etre s'est-il +glisse quelque malveillance, soit qu'Aristote n'ait pas ete juste dans +sa maniere de prendre la doctrine de Platon sur la relation, soit +qu'il expose mal le sens de la definition et y ajoute de son fonds des +exemples mal choisis, afin de trouver quelque chose a corriger. Mais +puisque notre latinite n'a pas encore connu les ouvrages de Platon sur +cet art, nous ne nous ingerons pas de le defendre en choses que nous +ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu, c'est qu'a considerer +plus attentivement les termes de la definition platonique, elle ne +s'ecarte pas de la pensee d'Aristote." Lorsqu'il a dit: "Les relatifs +sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres choses," il a +regarde moins a la construction des mots, qu'a la relation naturelle +des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque, +verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assigne par +possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas +ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en depend +substantiellement. Le boeuf d'un homme, n'est que le boeuf possede par +un homme. Une chose est relative a une autre, elle est _ad aliquid_, +lorsqu'elle est _d'une autre_, en ce sens qu'elle en depend, comme la +paternite et la filiation dependent mutuellement l'une de l'autre. Sans +doute cette relation est exprimee par le genitif, ce qui est _d'un_ +autre, _quod est aliorum_; mais le genitif n'exprime pas uniquement la +simple assignation de ce qui est possede a ce qui possede, il enonce +aussi la relation de dependance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le +pere est le pere du fils. Dans cette proposition, on peut entendre +egalement et que la substance du pere est dans un certain rapport avec +le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du pere +au fils une relation necessaire qui fait que l'un ne peut etre sans +l'autre. + +[Note 476: _Dial._, p. 206. A la maniere dont parle Abelard, il +parait avoir connu le texte meme de Macrobe. (_In somn. Scip._, l. II, +C. XIV.)] + +L'etude des autres categories, meme celle de qualite, nous apprendrait +peu de chose, et nous passons au livre III. + +La seconde partie de l'Organon est le traite _super periermenias_, comme +l'appelle Abelard, qui n'etait pas le seul a prendre ce titre pour un +seul mot: [Grec: Ermaeneia], Hermeneia; _de Interpretatione_, comme +disent les premiers traducteurs; _du langage_ ou _de la proposition_, +comme dit le dernier traducteur de la Logique. Dans la Dialectique +d'Abelard, qui est son Organon, la premiere partie est terminee par un +livre _de Interpretatione_, qui succede aux _Predicaments_, et ce +livre III est, a beaucoup d'egards, comme dans Aristote, une grammaire +generale[477]. La sont veritablement traitees les parties du discours, +et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque +dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les +grammairiens, et Abelard se prononce en general pour les premiers. Il +serait impossible de le suivre dans le detail de ses recherches sur les +mots, et nous marcherons ici rapidement. + +[Note 477: _Dial._, pars I, l. III, p. 209, 226.--_De la Log. +d'Arist._, t. I, p. 183.--_Log. d'Arist._, trad. par le meme, t. I, p. +147.] + +Guillaume de Champeaux est souvent cite. Il parait evident qu'il avait +touche a toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes +questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilite. De ces +questions, celle qui semble le plus occuper Abelard, est la question de +savoir ce que c'est que la signification des mots. On a deja vu tout +a l'heure qu'il entend par _signifier_ produire une idee. C'est une +consequence que pour juger de la signification des mots, il faut moins +regarder aux mots qu'a l'intelligence de l'auditeur. Soit donc posee la +question: Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose a laquelle +le nom a ete impose, ou bien seulement ce que le mot meme denote et ce +qui est contenu dans l'idee qu'il exprime? Abelard se decide pour cette +derniere opinion, qui etait celle d'un certain Garmond[478] contre +Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison, tandis que +le second semblait appuye par l'autorite. Ainsi l'on ne peut accorder au +dernier que le nom d'un genre signifie l'espece, quoique l'espece soit +dans le genre, ni que le nom abstrait designe le sujet de l'accident +qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse etre +separe. Chacun de ces noms ne signifie que l'idee qu'il excite dans +l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal +ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idee d'homme. +Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que _blanc_ designe +l'_homme_. Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptee par Abelard, +contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boece, une +tendance louable a subordonner la dialectique a la psychologie. + +[Note 478: _Dial._, p. 210. Ce Garmond est inconnu.] + +Nous ne dirons rien de plus sur cette premiere partie. Elle ne contient +pas de grandes nouveautes; mais ce que nous en avons extrait donne une +certaine idee de la maniere d'Abelard, ainsi que de l'ouvrage qu'il nous +a laisse et de la science qu'il professait. Il refait la logique apres +Aristote et d'apres ce qu'il sait d'Aristote. Il explique, commente, +developpe les idees de l'autorite, et quelquefois expose et discute les +objections et les nouveautes qui se sont posterieurement produites: +c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer +ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas a +Porphyre et a Boece. On ne saurait avec certitude attribuer de la +nouveaute qu'aux opinions qu'il presente comme celles de son maitre, +c'est-a-dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalite qu'a celles +qu'il exprime, quand il refute et remplace ces opinions. Somme toute, ce +qui est a lui, c'est moins le fond des doctrines que la discussion. + + + + +CHAPITRE IV. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABELARD.--_Dialectica_, DEUXIEME PARTIE, OU LES +PREMIERS ANALYTIQUES.--DES FUTURS CONTINGENTS. + +La theorie de la proposition et du syllogisme categorique est la base +de la logique proprement dite; et l'on ne s'etonnera pas que dans la +seconde partie de son ouvrage[479], Abelard l'ait exposee avec etendue. +Ici les idees originales, les opinions caracteristiques continuent +d'etre fort rares. Il est difficile d'innover dans cette mathematique +immuable qu'Aristote a probablement creee et certainement fixee pour +jamais. Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du +syllogisme, repete Aristote. Sous ce rapport, il est encore et il +demeurera _l'autorite_. En exposant avec beaucoup de details des idees +pour la plupart communes a tous les dialecticiens du moyen age, en +n'y apportant de particulier qu'une subtilite minutieuse et toujours +beaucoup d'esprit, Abelard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe +cependant; voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a +des termes qui ont un sens arbitraire et des noms qui ne rendent que +l'intention de celui qui les a donnes, il a dit ces mots: "Le nom +d'Abelard ne m'a ete donne qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma +substance[480]." Ailleurs, peut-etre, il ne se designe pas moins, ou +plutot il se trahit, lorsque, voulant enumerer les diverses classes +d'oraisons, il donne pour exemple de l'imperative cet ordre d'un maitre: +_Prends ce livre_; pour exemple de la deprecative: _Que mon amie +s'empresse_; pour exemple enfin de la desiderative, ces mots que nous ne +traduisons pas: _Osculetur me amica_[481]. Est-ce a Cluni qu'il ecrivit +ces mots? + +[Note 479: _Dial._, pars II, in III l., p. 227-323.--Abelard appelle +cette partie _Analytica priora_, titre de la troisieme partie de +l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisieme partie ne traite +point de l'oraison ni de la proposition, ni par consequent de +l'affirmation et de la negation, etc., tout cela ayant trouve en place +dans l'_Hermeneia_. Les Analytiques premiers ou premieres roulent +exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Abelard, en conservant le +titre, aurait du conserver la division. Au reste, il n'avait pas sous +les yeux les Analytiques d'Aristote, et il etait principalement guide +par le traite de Boece sur le syllogisme categorique; c'est cet ouvrage +qui, soit par son introduction (Boeth. _Op._, p. 558), soit par son +premier livre (_id._, p. 580), lui a donne l'exemple de joindre a la +theorie du syllogisme tout ce qui concerne l'oraison et la proposition.] + +[Note 480: _Dial._, pars I, l. III, p. 212.] + +[Note 481: _Dial_., pars II, p. 234 et 236.--Accipe +codicem.--Festinet amica.] + +C'est dans cette partie de la philosophie que la science parait le +plus abstraite, le plus etrangere aux realites, et ce sont surtout les +opinions d'Abelard sur le fond des choses qui excitent notre curiosite. +Nous avons dit et nous verrons mieux encore par la suite que ce fond des +choses n'est pas toujours aussi etranger qu'il le semble a la pensee du +philosophe et meme du dialecticien. Mais il est un point de la theorie +de la proposition ou Abelard fait cesser jusqu'a cette apparence, et +dans une digression heureuse, donne un des plus remarquables exemples de +l'application de la dialectique a la metaphysique. C'est la un procede +de la science comparable, sous plusieurs rapports, a l'application de +l'algebre a la geometrie; et comme il s'agit d'une question importante, +sur laquelle Abelard s'est fait une renommee, de la question du libre +arbitre, nous reproduirons ses idees avec un peu de developpement. + +Pour bien comprendre la question, il faut remonter a la theorie de la +proposition. Elle se definit: une oraison qui signifie le vrai ou le +faux. La signification de la proposition est susceptible de faussete ou +de verite, tant par rapport aux conceptions que par rapport aux choses. +Dans la proposition: _Socrate court_, ce ne sont pas les conceptions de +_Socrate_ et de _course_ que nous entendons combiner; c'est la chose +_course_ que nous voulons combiner a la chose _Socrate_, et la +conception que nous provoquons dans l'esprit de celui qui nous ecoute +est une conception de realite. + +La proposition, en tant qu'elle porte sur les conceptions, n'a presque +aucune consequence necessaire, elle en a de nombreuses, en tant qu'elle +porte sur les choses memes. En prononcant une proposition, on a ou +l'on n'a pas de certaines conceptions, et toutes celles que la logique +tirerait des termes de la proposition, ne nous sont pas necessairement +presentes a l'esprit. De la chose meme enoncee par la proposition, nait +au contraire plus d'une consequence obligee. Si je pense que tout homme +est un animal, je ne pense pas necessairement que l'homme est un corps; +mais du fait que tout homme est un animal, resulte necessairement le +fait que l'homme est un corps; d'ou cette regle, vraie pour les choses, +fausse pour les idees: "Si l'antecedent existe dans la realite, il est +necessaire que le consequent existe dans la realite[482]." + +[Note 482: _Dial._, pars II, p. 237 et seqq.--La liaison de +l'antecedent et du consequent joue un grand role dans la theorie du +syllogisme hypothetique, et les idees d'Abelard sur ce point avaient +de la celebrite. (Voy. Johan. Saresb. _Pollcrat._, l. II, c. XXII, et +_Metalog._, l. III, c. VI.)] + +Vraie ou fausse, la proposition est affirmative ou negative. +L'affirmation et la negation d'un meme sont contradictoires; ce qui +s'exprime en disant: "L'affirmation et la negation divisent;" ce qui +revient a dire que tout ce qui n'est pas dans l'une est necessairement +dans l'autre. Cela est evident pour les propositions relatives au +present; mais il est des propositions qui ne se renferment pas dans le +temps present. Des affirmations ou negations vraies ou fausses peuvent +se dire au passe ou au futur. De celles-ci, et particulierement +des dernieres, on a doute que l'affirmation ou la negation fussent +divisoires (_dividentes_), c'est-a-dire que la verite de la negation +y dut exclure celle de l'affirmation, et reciproquement; car aucune +proposition au futur, c'est-a-dire prononcant sur un evenement +contingent, ne saurait etre vraie d'une verite necessaire. On prevoit +comment le libre arbitre a pu se trouver interesse dans cette question. + +Dans l'avenir, en effet, l'evenement n'est jamais determine. La +proposition n'est vraie, comme elle n'est fausse, qu'a la condition de +la determination. Or, la determination n'est possible que pour le passe, +le present, ou bien encore le futur necessaire ou naturel, parce que +dans ces cas les propositions enoncent des evenements determines. Nous +appelons determines les evenements qui peuvent etre connus dans leur +existence, comme les evenements presents ou passes, ou qui sont certaine +par la nature de la chose, comme les evenements futurs necessaires ou +naturels. _Dieu sera immortel_, est un futur necessaire; _un homme +mourra_, c'est un futur naturel. Ce dernier evenement n'est pas un futur +necessaire, car il n'est pas necessaire qu'_un homme meure_; mais un +futur necessaire est naturel, il resulte de la nature de l'etre. + +On peut donc distinguer deux futurs, le naturel et le contingent. Ce +dernier seul est celui qui se prete a l'alternative, c'est-a-dire qui +se concoit aussi bien avec le non-etre qu'avec l'etre. _Je lirai +aujourd'hui_, est de cette espece; car il peut egalement arriver que +je lise ou que je ne lise pas. L'evenement d'un futur contingent etant +indetermine, les propositions qui enoncent un tel evenement sont vraies +ou fausses indeterminement ou, pour mieux dire, d'une verite ou d'une +faussete indeterminee. Mais cette indetermination n'est relative qu'a +l'evenement qu'elles enoncent. Dans l'avenir, c'est-a-dire dans un +present qui n'est pas encore, de l'affirmation ou de la negation de +l'evenement, l'une sera vraie et l'autre fausse; voila qui est determine +et certain. Rien ne l'est que cela avant l'evenement. Au present meme +l'evenement peut etre determine, et la verite de la proposition rester +indeterminee. Par exemple, pour la science humaine, le nombre des astres +est inconnu; on ne sait s'il est pair ou impair; cependant c'est chose +deja determinee dans la nature. Il faut donc distinguer la certitude de +la verite. Il n'y a de determine, quant a la certitude, que ce qui peut +se connaitre de soi. Si l'on objecte que, bien que de la verite d'une +proposition l'evenement reel ne paraisse pas pouvoir etre infere, +cependant la certitude de l'une engendre celle de l'autre, parce que si +l'antecedent est certain, certain est le consequent; cela peut etre vrai +quant a la certitude, mais non quant a la determination. Des futurs +contingents peuvent etre certains, mais non determines. Or ce sont les +seuls futurs dont parle Aristote, car lorsqu'un futur est determine par +la nature de la chose, il assimile la proposition a une proposition +au present. On peut appeler futur ce qui est necessaire; car le +necessairement futur sera toujours futur ou ne sera jamais present, et +ce qui ne sera jamais present n'est point futur. Tout futur sera present +un jour. Il n'est pas meme vrai que tout ce qui sera toujours futur ne +sera jamais present; car le meme peut etre egalement futur et present, +quant a la meme chose: comme l'est, quant au fait d'etre assis, celui +qui s'est deja assis et qui s'asseoira; comme le ciel, qui doit toujours +tourner et qui tourne toujours; comme Dieu, qui toujours fut, est et +sera. + +Or, quoique aucune proposition au futur contingent ne soit vraie ou +fausse _determinement_, cependant ce qui est determine et necessaire, +c'est que de toutes les divisions de la proposition une soit vraie et +une autre fausse: "_Socrate lira, Socrate ne lira pas_." Aucune, dit-on, +n'est vraie, aucune n'est fausse. Dites qu'on ne peut le savoir, mais +rien de plus. Nous ne savons pas si le nombre des astres est pair; mais +s'il est pair, la proposition: _Les astres sont en nombre pair_, est +vraie. De meme pour le futur. + +Si l'avenir est tel que l'annonce la proposition, elle est vraie; sinon, +elle est fausse. Ce que sera le futur est incertain, mais il sera +comme la proposition l'affirme ou comme elle le nie; cela est certain, +c'est-a-dire qu'il est certain que si l'une des propositions est vraie, +l'autre est fausse. Qu'on ne dise point qu'une proposition qui dit ce +qui n'est pas, ne saurait etre vraie. Elle ne serait pas vraie, si elle +disait que ce qui n'est pas est, mais non quand elle dit que ce qui +n'est pas sera. Ce qu'elle dit alors n'est pas, mais peut etre; ainsi la +proposition peut etre vraie. + +Mais on a conteste cette application du principe de contradiction en +vertu de la division, comme parle la logique. On a dit: Si de toute +affirmation ou negation divisoire il est necessaire que l'une soit vraie +et l'autre fausse, il en est de meme de ce qu'elles enoncent; alors +necessairement ce qu'enonce la vraie est necessairement, et ce que dit +la fausse necessairement n'est pas. Ainsi des futurs contingents, l'un +est et l'autre n'est pas; il est donc necessaire que l'un soit un jour +et l'autre non. La consequence est que tout arrive necessairement, et +que le conseil et l'effort sont choses vaines. Or, l'experience prouve +qu'il est bon d'etre prudent et de prendre de la peine, et qu'on +influe ainsi sur les evenements; on en conclut la destruction de la +consequence. Le consequent detruit, on remonte a la destruction de +l'antecedent. De ce qu'il n'est pas necessaire que de toutes les choses +que disent les propositions par division, l'une soit et l'autre ne soit +pas, on infere qu'il n'est pas necessaire non plus que de toutes ces +propositions l'une soit vraie et l'autre soit fausse. + +On s'appuie pour cela sur ce fait, que beaucoup de choses futures se +pretent a l'alternative, c'est-a-dire peuvent egalement se faire ou ne +se pas faire; par exemple, cet habit, il est egalement possible qu'il +soit coupe ou ne soit pas coupe. Soit, mais pour bien resoudre la +difficulte, il faut savoir trois choses: ce que c'est que le hasard, le +libre arbitre, la _facilite de la nature_; ce sont les expressions de +Boece[483]. + +[Note 483: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 364.] + +Le hasard est l'evenement inopine qui resulte de causes qui y +concourent, malgre une tendance intentionnelle tout autre. Un homme qui +trouve un tresor dans un champ, le trouve par hasard; pourquoi? parce +qu'il ne le cherchait pas, et que celui qui l'y a enfoui, ne l'avait pas +enfoui pour qu'il le trouvat. Deux intentions qui visaient a autre +chose ont amene par leur concours ce resultat, et l'on dit que c'est un +hasard[484]. + +[Note 484: _Dial._ pars II, p. 280-290.] + +Le libre arbitre est un jugement libre quant a la volonte, _liberum de +voluntate judicium_. Par lui nous arrivons a faire une chose apres en +avoir delibere, sans aucune violence externe qui force ou empeche de la +faire. Quand les imaginations[485] viennent a l'esprit et provoquent la +volonte, la raison les pese et juge ce qui lui parait le meilleur, puis +elle agit. C'est ainsi que souvent nous dedaignons ce qui nous est doux +ou nous semble utile, tandis que nous supportons avec courage et contre +notre volonte, en quelque sorte, de rudes epreuves. Si le libre arbitre +n'etait que la volonte, on pourrait dire aussi que les animaux ont le +libre arbitre. + +[Note 485: Les imaginations sont les idees sensibles, [Grec: +phantasmata], _imaginationes_. Tout ceci est emprunte a Boece. _De +Interp._, l. III, p. 360.] + +Enfin, _la facilite naturelle_ est celle qui ne depend ni du hasard, ni +du libre arbitre, mais de la nature des choses. Suivant celle-ci, en +effet, il est ou n'est pas _facile_ (faisable) qu'un evenement ait lieu. +C'est ainsi qu'il est possible que cette plume soit brisee; cela est +facile naturellement. + +En cette matiere, il y a grande dissidence entre les stoiciens et les +peripateticiens. Les uns ont tout soumis au destin, c'est-a-dire a la +necessite. Tout etant eternellement prevu, rien ne peut ne pas arriver, +et il n'y a de hasard que pour notre ignorance; l'incertitude n'est +qu'en nous. Les peripateticiens repondent que notre ignorance s'applique +surtout aux choses qui n'ont naturellement en elles-memes aucune +necessite constante. Le libre arbitre est, pour les premiers, cette +volonte necessaire a laquelle l'ame est determinee par sa nature, en +sorte que la necessite providentielle contraint la volonte meme. Cette +volonte est en nous, voila tout le libre arbitre qu'ils nous laissent; +mais on a vu qu'aupres de la volonte il faut encore le jugement de la +raison. Quant a la possibilite et a l'impossibilite, les stoiciens la +rapportent a nous, non aux choses, a notre puissance, non a la nature. +Mais qui ne sait qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles +par nature? Qui doute que la libre volonte ne soit une chose, et la +possibilite une autre; que le nom de hasard ou cas fortuit, enfin, ne se +donne a un evenement inopine, et que l'inopine ne soit, en effet, ce +qui ne resulte ni de notre volonte, ni de notre connaissance, ni de la +nature meme d'aucune chose? Il est vrai qu'alors "il faut s'etonner +qu'on nous dise que l'astronomie donne la prescience des evenements +futurs; car si les hasards sont independants de la nature, inconnus +meme a la nature, comment peut-on les connaitre par un art naturel?" On +objecte aussi les inductions necessaires a la physique; mais il n'y a la +que des futurs entierement depourvus de necessite. _Les sectateurs de +cet art_ pretendent qu'il leur donne les moyens de prevoir ces sortes de +futurs et de predire avec verite qu'un tel homme mourra le lendemain, ce +qui est un futur contingent, et non qu'il est mort a l'heure qu'il est, +ce qui est toujours determine. "Mais abandonnons ce sujet, qui nous est +inconnu, plutot que de nous exposer a en disserter temerairement." + +Le premier point a etudier est cette necessite pretendue de tous les +evenements, ou plutot ce destin qui en est la cause, disons la divine +providence. Comme Dieu a eternellement prevu tous les evenements +futurs tels qu'ils seront, et comme il ne peut s'etre trompe dans les +dispositions de sa providence, on veut que tout arrive necessairement +ainsi qu'il l'a prevu; autrement, il serait possible qu'il se fut +trompe. Cette consequence repugne, elle est meme abominable. Or, quand +le consequent est impossible, l'antecedent l'est aussi. La providence +de Dieu nous obligerait donc a croire a la necessite universelle, et il +n'arriverait plus rien par notre conseil et nos efforts. + +Mais, parce que Dieu a prevu eternellement l'avenir, d'ou vient qu'il +aurait impose aux choses aucune necessite? S'il prevoit que les choses +futures arriveront, il les prevoit aussi comme pouvant ne pas arriver, +et non comme des consequences forcees de la necessite; autrement, il +ne les verrait pas dans sa prescience comme elles arriveront dans la +realite; car elles arrivent en pouvant ne pas arriver. Sa providence +embrasse tout; il prevoit et que les choses arriveront et qu'elles +pourront ne pas arriver. Ainsi, pour sa providence, les evenements sont +plutot soumis a l'alternative qu'a la necessite. C'est un principe +inebranlable dans l'esprit de tous les fideles, que Dieu ne peut se +tromper, lui pour qui seul vouloir est faire. Cependant il est possible +que les choses arrivent autrement qu'elles n'arrivent, et qu'elles +arrivent autrement que sa providence ne les a prevues, et que cependant +il n'en resulte pas qu'elle puisse etre trompee. Car si les choses +avaient du arriver autrement, autre eut ete la providence de Dieu. Ce +meme evenement s'y conformerait; Dieu n'aurait pas _cette providence_, +mais une autre qui concorderait avec un autre evenement. Suivant que +la regle de la solidarite du consequent avec l'antecedent est entendue +d'une facon ou d'une autre, elle est vraie quand l'antecedent lui-meme +est vrai, elle est fausse quand il est faux. Ainsi, il y a verite si +l'on entend que ces mots: _autrement que Dieu ne l'a prevu_, sont la +determination du predicat _est possible_, en ce sens qu'_une chose qui +arrive est possible autrement que Dieu ne l'a prevu_. Car Dieu aurait +toujours la puissance de prevoir autrement l'evenement. Mais il y a +faussete si, au contraire, ces mots sont la determination du sujet _une +chose qui arrive_, et si l'on dit qu'_une chose qui arrive autrement que +Dieu ne l'a prevu est possible_; car c'est une proposition qui affirme +l'impossible. _La chose qui arrive autrement que Dieu ne l'a prevu_, +voila le sujet dans son entier; _est possible_, voila le predicat. C'est +dire: Il est possible qu'une chose arrive autrement qu'elle n'arrive. +La theorie de la proposition modale enseigne de quelle importance c'est +pour le sens d'une proposition que les determinations appartiennent aux +predicats ou appartiennent aux sujets. + +Mais revenons a l'argument fondamental, c'est-a-dire a l'application du +principe de contradiction aux propositions futures. + +Si de toutes les affirmations et negations il est necessaire que l'une +soit vraie, l'autre fausse, il est necessaire que des deux choses +qu'elles disent l'une soit et l'autre ne soit pas.--Entendez-vous qu'a +une seule et meme proposition le vrai appartienne toujours? cela ne peut +se dire, car aucune ne conserve la verite par preference: tantot l'une, +tantot l'autre est vraie, ce qui est dire que la meme est tantot vraie, +tantot fausse. Mais si vous ne vous attachez pas exclusivement a une +seule, si vous les prenez toutes deux indifferemment, et que ce soit +reellement l'une ou l'autre qui soit la vraie ou qui soit la fausse, +l'argument est juste. Ainsi l'entend Aristote. "Il est necessaire que +l'une soit vraie, que l'autre soit fausse," ne veut pas dire: l'une +est necessairement vraie, l'autre necessairement fausse; mais il est +necessaire que l'une ou l'autre soit vraie, ou bien que l'une ou l'autre +soit fausse. Si une quelconque est vraie, il est necessaire que l'autre +soit fausse, et reciproquement. Il est necessaire, dit Aristote[486], +que ce qui est soit quand il est, et que ce qui n'est pas ne soit pas +quand il n'est pas. Mais il n'est pas necessaire que tout ce qui est +soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas. Ce n'est pas la meme +chose que de dire: tout ce qui est, des qu'il est, est necessairement; +ou de dire absolument: tout ce qui est est necessairement; et de meme +pour ce qui n'est pas. + +[Note 486: _Hermen._, IX, et Boeth., _De Interp._, edit. sec., p. +376.] + +Je dis: _Necessairement, un combat naval aura lieu ou non demain._ Mais +je ne dis pas: _Demain un combat naval aura lieu on n'aura pas lieu +necessairement_; ce qui serait dire que ce qui sera et ce qui ne sera +pas est necessaire. Or, comme les oraisons ont la meme verite que les +choses, c'est-a-dire ne sont vraies qu'autant que les choses sont +vraies, il est evident que, les choses se pretant a l'alternative +et leurs contraires pouvant arriver, les propositions doivent +necessairement se comporter de meme par rapport au principe de +contradiction. + +Aristote nous enseigne ainsi que les affirmations et les negations +suivent, quant a leur verite ou a leur faussete, les evenements des +choses qu'elles enoncent; par la seulement elles sont vraies ou fausses. +En effet, de meme qu'une chose quelconque necessairement est quand elle +est, et n'est pas quand elle n'est pas, ainsi une proposition quelconque +vraie est necessairement vraie quand elle est vraie, et une non vraie +est necessairement non vraie quand elle est non vraie. Mais il ne +s'ensuit pas qu'on puisse dire purement et simplement que toute +proposition vraie est vraie necessairement et que toute non vraie est +necessairement non vraie. Car ce qui est necessairement ne peut etre +autrement qu'il est. + +"Maintenant si l'on soutient que de toutes les choses que dit +l'affirmation ou la negation, l'une est necessairement, l'autre +necessairement n'est pas, que ceci ou cela est necessairement ou n'est +pas de meme, on n'en pourra inferer l'aneantissement de l'alternative +dans les choses, non plus que du conseil et de l'effort, comme le +voulait la derniere consequence de l'argument. Si au contraire on +raisonne autrement qu'Aristote n'a raisonne et qu'on entende la regle +autrement que lui et que la verite, la consequence en question pourra +etre vraie; mais qu'en resultera-t-il contre le principe d'Aristote? En +effet si des choses futures l'une arrivait necessairement et l'autre +necessairement n'arrivait pas, c'en serait fait de toute alternative, +comme de toute prudence humaine et de tout dessein. A moins qu'on ne +dise que cela meme ne serait pas un resultat necessaire. Il se pourrait +que les choses necessaires arrivassent par conseil ou savoir-faire, que +le conseil et le travail fussent eux-memes necessaires, et tout irait +de meme. Aristote ne le nie pas; mais il dit que ce sont des causes +efficaces de choses futures. "Nous voyons, dit-il, que les choses +futures ont un principe, et la preuve en est dans notre deliberation et +notre action[487]. C'est ce qui n'arriverait pas si l'evenement etait +necessaire." + +[Note 487: _Hermen._, IX, 10.] + +En definitive, voici comment le second consequent peut etre montre faux. +Si parce que ceci arrivera de necessite, ceci ne doit pas arriver par +conseil et entreprise, et si parce que la chose arrivera necessairement +par ces moyens, elle ne doit reellement pas arriver par ces memes +moyens, il suit que si elle arrive necessairement par ces moyens, elle +n'arrivera pas necessairement par ces moyens, proposition evidemment +absurde. En d'autres termes, dire qu'une chose a laquelle la +deliberation et le dessein ont preside arrivera necessairement, c'est +dire que la deliberation et le dessein n'y seront pour rien; mais c'est +dire en meme temps qu'elle arrivera necessairement par deliberation et +par dessein; ce qui est dire qu'elle n'arrivera point par deliberation +et par dessein; ce qui est nier et affirmer en meme temps[488]. + +[Note 488: _Dial._ para II, p. 280-294.] + +Remarquons dans cette longue digression deux choses, la pensee et la +methode. L'une est juste, l'autre singuliere. + +En effet, ce que l'auteur defend, c'est la cause du libre arbitre, et il +la defend par les arguments de fait, les meilleurs de tous. Le conseil, +la prudence sont utiles, sont estimes; la deliberation est naturelle; la +volonte libre ne va pas sans un jugement; elle est vraiment libre, parce +que c'est une force subordonnee a la raison. Cependant Dieu sait tout, +il prevoit tout. Sa prescience accompagne et devance tous les actes de +notre liberte. Nous ne sommes donc pas libres; car nous ne pouvons agir +autrement qu'il ne l'a prevu sans lui faire perdre son infaillibilite. +Objection embarrassante a refuter logiquement, quoiqu'elle n'ait jamais +cause a qui que ce soit une perplexite veritable. Abelard fait la +reponse ordinaire tant repetee apres lui: Dieu a prevu tout, donc il a +prevu que nous nous deciderions librement, il sait comment nous userons +de notre liberte. En quoi cette connaissance anticipee peut-elle nuire a +cette liberte meme? + +Tout cela est sense; mais ce qui est curieux, c'est la methode +philosophique qui conduit a ces questions. La theorie de la proposition +enseigne que la negation est le contraire de l'affirmation, et que par +consequent si l'une est vraie, l'autre est fausse necessairement. Or, +il y a des propositions ou le verbe est au futur. Le contraire de ces +propositions est-il necessairement faux, si elles sont vraies? Alors +l'avenir est necessaire; il n'y a plus de futur contingent, la liberte +disparait. Donc si la definition generale de la proposition est vraie +de toute proposition, c'en est fait du libre arbitre. Cette difficulte +inattendue se resout a l'aide d'une distinction juste. Il n'y a de +propositions necessaires que par l'une de ces regles:--L'antecedent +pose, le consequent suit,--ou--l'affirmation et la negation sont +reciproquement opposees. Et ces regles n'existent elles-memes qu'en +vertu du principe de contradiction. Or ce principe, c'est, dans les +choses, que toute chose qui est, des qu'elle est, est necessairement; +ce qui ne veut pas dire que toute chose soit necessairement. Ce qui est +necessaire, c'est qu'une chose soit ou ne soit pas. Entre deux choses +qui s'excluent, l'alternative est necessaire; mais ni l'une ni l'autre +n'est necessaire. Ainsi le principe de contradiction, necessaire en +lui-meme, n'est que d'une necessite conditionnelle dans les choses. +La necessite nait dans les choses, la condition une fois remplie. +Necessairement, il y aura demain ou il n'y aura pas de combat naval; +cela ne veut pas dire qu'il y aura necessairement demain un combat +naval, et que necessairement il n'y en aura pas. Cela ne veut pas dire +que soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait pas, ce qui arrivera sera +necessaire; ce qui est necessaire, c'est qu'il y ait ou ceci ou cela, +c'est l'alternative. Et pourquoi? parce que, s'il y a un combat +naval, necessairement il n'est pas vrai qu'il n'y en ait pas, et +reciproquement. Cette necessite ainsi entendue respecte l'existence des +futurs contingents. Or, ce qui vient d'etre dit des faits s'applique +aux propositions. Une proposition au futur comme au present est +necessairement vraie ou fausse; mais elle n'est pas pour cela d'une +verite necessaire ou d'une faussete necessaire; et quant a la verite +de fait d'une proposition, elle ne commence a etre necessaire qu'alors +qu'elle a acquis la verite reelle. Un homme mourra, et s'il meurt, +necessairement il ne sera pas non mort; c'est une necessite +conditionnelle. Dans les choses, si l'evenement arrive, le non-evenement +sera necessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la +negation de la proposition sera necessairement fausse. Mais ni la +realite de l'evenement, ni la verite de la proposition n'est necessaire. +La theorie logique ne porte donc aucune atteinte a l'existence des +futurs contingents, non plus qu'a celle du libre arbitre. Dieu sait bien +si l'evenement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas +mis l'avenir sous la loi de la necessite; et la condition du libre +arbitre est a cote de la prescience. _Non omnis res_, dit saint Anselme, +_est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura.... +has necessitates facit volontatis libertas_[489]. + +[Note 489: S. Ans. _Op., De Concord. praescient. cum lib. arb._ Qu. +I, c. III, p. 124.] + +La discussion a laquelle se livre Abelard est donc bonne et concluante, +encore que technique et subtile. Nous verrons qu'elle avait pour lui une +grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude dans +sa theologie. La, en effet, est une grave question de theodicee. + +On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annonce, la logique +offre dans son cours des questions qui la depassent et qui interessent +les parties les plus elevees de la philosophie. Tout n'est donc pas +science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une +des premieres expressions de cette theorie des futurs contingents, un +des points les plus celebres et les plus importants de la scolastique. +Le germe de la doctrine d'Abelard est dans Aristote. Les details sont +pour la plupart empruntes a Boece, qui a longuement traite la question +sans toujours l'eclaircir; mais la discussion, bien que peu originale, +est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une +question qui interesse le libre arbitre, et par consequent la morale; la +providence divine, et par consequent la theodicee; l'action de Dieu sur +l'homme, et par consequent la religion; la grace et la volonte, et par +consequent le christianisme, a pu se trouver tout entiere dans cette +simple question logique: Dans les jugements particuliers et futurs, +l'affirmation et la negation sont-elles necessairement vraies ou +fausses? Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un +Dieu[490]? + +[Note 490: Cf. _Arist. Hermen._, IX, XIII.--Boeth., in lib. _de +Interpret._, edit. sec., I. III, p. 367-370.--S. Anselm, _Op., De +concord._, etc., p. 123.--S. Thom. _Summ. theol._, l pars, quiest, XIV. +art. 1, 2, etc.--Voyez aussi dans la troisieme partie de cet ouvrage les +c. II, III, V, et surtout le c. VII.] + +Abelard termine par l'exposition du syllogisme ses Analytiques premiers. +C'est, en effet, l'objet fondamental du traite qui porte ce titre dans +l'Organon, et qu'il n'avait pas sous les yeux. La traduction qu'en a +donnee Boece lui etait inconnue, et ce sont les traites du consulaire +romain sur le syllogisme categorique et le syllogisme hypothetique qui +l'ont evidemment initie a cette theorie vitale de la logique. Chose +etrange! Enseigner le syllogisme et ne l'avoir pas etudie dans Aristote! +Nous croyons que cet exemple n'est pas le seul. Les traites elementaires +sur le syllogisme, les commentaires sur les Analytiques ont abonde +pendant plusieurs siecles, et ils ont du souvent tenir lieu de l'expose +concis, serre, algebrique, dans lequel Aristote a si severement condense +l'invincible theorie du syllogisme. La maniere de Boece devait convenir +bien mieux a l'esprit d'erudition, toujours explicateur et diffus, qui +etait le propre des philosophes du moyen age. Mais nous ne les imiterons +pas en rattachant un commentaire au commentaire d'Abelard, et une +analyse sommaire serait illisible. D'ailleurs notre philosophe ne nous +parait avoir rien ajoute au syllogisme, et, a dire vrai, il n'est pas +aise d'ajouter quelque chose a la decouverte d'Aristote[491]. + +[Note 491: _Dial._ part. II, p. 305-323.--Abelard a traile assez +succinctement du syllogisme, et cette fois il est plus bref qu'Aristote. +On a deja vu qu'il ne connaissait que de nom les Analytiques premiers; +cependant quand il donne la definition du syllogisme, il transerit celle +que contient cet currage dans des termes differents de ceux qu'emploie +Boece dans sa traduction. (_Arist., Analyt. prior.,_ I, 1.--Boeth., +_Prior Analyl. Interp._ I, 1, p. 468.) Celle-ci d'ailleurs lui etait +inconnus. Ou donc a-t-il pris te teste? car pour le sens, cette +definition est partout. Il faut que celle du Sec. 8 du chapitre; des +Analytiques I, eut ete citee litteralement dans quelque commentateur, et +c'est de la qu'il l'aura tiree. Elle se retrouve identique pour le fond, +mais diverse pour les termes, dans Boece. (_De Syll. cat._, l. II, p. +599, et _In Topic. Arist._, p. 662.)] + + + +CHAPITRE V. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABELARD.--_Dialectica,_ TROISIEME PARTIE, OU LES +TOPIQUES.--DE LA SUBSTANCE ET DE LA CAUSE. + +Dans sa Logique, Aristote passe des Premiers Analytiques aux seconds, ou +du syllogisme a la demonstration. Nous ne trouvons point dans Abelard +le sujet des Seconds Analytiques traite d'une maniere complete. Tout +annonce qu'ici l'autorite lui manquait. Aussi la partie de son ouvrage a +laquelle il donne ce nom, est-elle la quatrieme; il la fait preceder par +les Topiques, titre de la cinquieme partie de l'Organon; et ses topiques +ne repondent pas tout a fait a ceux d'Aristote, qu'il n'avait pas. + +Les Topiques d'Aristote traitent des lieux de la dialectique. Le +syllogisme dialectique est celui qui s'appuie sur des propositions +probables ou convenues entre les interlocuteurs. L'art de discuter ou +d'employer le syllogisme dialectique est l'objet des Topiques. L'ouvrage +que Ciceron a intitule de meme, concerne le meme sujet considere +du point de vue de l'orateur. La dialectique est necessaire a la +rhetorique; mais la discussion oratoire differe de la discussion +purement logique. La topique, depuis Ciceron, est toutefois devenue une +science du ressort des rheteurs plutot que des philosophes. Boece a +traduit les Topiques d'Aristote et commente ceux de Ciceron; puis il a +compose, d'apres ce dernier et d'apres Themiste, un ouvrage intitule +_des Differences topiques_ qui a servi de theme a celui d'Abelard.[492] + +[Note 492: Boeth., _In Topic. Arist.,_ 1. VIII, p. 662.--_In Top. +Cic.,_ 1. VI, p. 767.--_De Diff. top.,_ 1. IV, p. 867.] + +Le sujet d'un ouvrage sur les topiques est de sa nature presque +illimite. Il s'agit en effet de toutes les formes que peut prendre la +discussion, de toutes les sources ou elle peut puiser ses arguments. +Une classification est difficile a introduire entre les lieux de la +dialectique. Ciceron a propose une division, Themiste une autre, et +c'est a celle-ci que Boece a ramene la premiere. Abelard suit Boece; +mais tout ce travail a pour nous peu de prix, et la topique a presque +disparu de la science. Ce n'est que dans le detail qu'il est possible +de rencontrer ca et la des vues interessantes ou des idees qui meritent +d'etre recueillies. + +Nous nous bornerons a deux exemples. Il n'y a rien de plus important +en metaphysique que ces deux idees, la substance et la cause. Les +scolastiques ont amplement disserte sur la substance, et au milieu de +beaucoup de subtilites, d'equivoques, d'erreurs, ils ont vu ou du moins +entrevu tout; sons le voile de leur diction, les questions se retrouvent +a la meme profondeur ou le genie moderne a pu penetrer. Mais il n'en +est pas de meme de la cause. Cette notion a ete a peu pres meconnue, et +constamment negligee jusqu'a la renaissance de la philosophie, et je ne +crois meme pas qu'avant Leibnitz on lui ait assigne son veritable rang. +Lorsque dans l'enumeration des lieux dialectiques, Abelard rencontrera +la substance et la cause, notre attention devra donc s'eveiller, et nous +nous arreterons a cette page. + +La substance, consideree au point de vue des topiques, ou le lieu de la +substance, c'est la recherche de la maniere dont la substance doit etre +etablie (elle l'est par la description on la definition), et dont peut +etre attaquee la definition ou la description qui l'etablit. Aussi +Aristote n'a-t-il pas distingue un lieu de la substance, lui qui a +distingue un lieu de l'accident, du genre, du propre, etc.; mais il +a amplement traite des lieux des definitions, et c'est la qu'il faut +chercher l'equivalent de ce qu'Abelard a, d'apres Themiste et Boece, +nomme le lieu de la substance, _locus a substantia_[493]. Il n'y a +dans tout cela que des regles pratiques de dialectique; mais c'est en +developpant complaisamment ces regles, qu'Abelard, selon son usage, +vient a rencontrer des difficultes de logique qui le forcent a regarder +au fond d'une question, et a rentrer par une digression dans la sphere +de la philosophie reelle. C'est ainsi qu'en donnant les regles de +l'opposition, il rencontre les contraires, et qu'il est conduit a se +demander quelle sorte d'opposition est la contrariete, et voici comment +cet examen le mene sur le terrain de la question des universaux. + +[Note 493: _Dial._, p. 368--Boeth., _de Different. topic._, t. III, +p. 876.] + +Il rappelle que tous les contraires, suivant Aristote, sont dans les +memes genres ou dans des genres contraires, a moins qu'ils ne soient +genres eux-memes. Ainsi le noir et le blanc sont dans le meme genre, la +couleur; la justice et l'injustice sont de deux genres contraires, la +vertu et le vice; enfin le bien et le mal sont eux-memes des genres. +Sur ce dernier exemple, il faut remarquer que le bien et le mal +appartiennent au meme predicament, la qualite, et l'on peut generaliser +cette remarque en disant que les contraires ne sont pas contenus dans +des predicaments differents. "Si des contraires l'un est de la qualite, +les autres en seront aussi[494]." + +[Note 494: _Aristot. Categ._, VIII et XI, et Boeth., _In Praed._, I. +IV, p. 185 et 200.] + +On pourrait trouver des especes contraires qui ne sont ni dans le meme +genre, ni dans des genres contraires. Ainsi certaines actions sont +contraires a certaines passions, sans appartenir a des genres +contraires, comme se rejouir et s'attrister, qu'Aristote lui-meme +regarde comme deux contraires du genre _agir_. Ce qu'il en faut +conclure, c'est que bien que la tristesse soit en general passive, +s'attrister peut etre pris activement, s'apaiser et s'irriter sont bien +actifs. Alors s'attrister devient une action comme se rejouir, et la +contrariete n'est plus admise qu'entre actions ou entre passions. + +"Ne negligeons pas de remarquer sous quels predicaments tombent les +contraires, et quels sont les predicaments qui excluent la contrariete. +D'abord, il est certain, de l'autorite d'Aristote, que rien de contraire +ne peut se trouver dans la substance, ni dans la quantite, ni dans la +relation.... Il nous enseigne que trois autres admettent les contraires, +savoir: la qualite, l'action et la passion. Dans le texte des Categories +que nous avons, il n'a rien decide touchant la contrariete par rapport +aux quatre predicaments, le temps, le lieu, la situation, l'avoir. Et +nous, ce que l'autorite a laisse indecis, nous n'osons le decider, de +peur de nous trouver par aventure opposes a d'autres de ses ouvrages que +n'a pas connus la langue latine, _quae latina non novit eloquentia_. +Cependant le lieu et le temps, ces predicaments qui naissent de la +quantite, paraissent comme elle inaccessibles aux contraires. + +"Quoi qu'il en soit, remarquez que les contraires sont eminemment +adverses l'un a l'autre; et ceci porte atteinte a la doctrine qui met +dans toutes les especes une matiere generique d'essence identique, en +sorte que la meme matiere generique, l'animal, soit en essence dans +l'ane et dans l'homme, mais diversifiee dans l'un et l'autre par la +forme. Il faut, dans cette hypothese, que le blanc et le noir, et les +autres contraires qui sont des especes du meme genre, aient la meme +matiere essentielle. Or, alors ... comment le blanc et le noir +pourront-ils etre adverses l'un a l'autre, de meme que les choses qui +different en matiere aussi bien qu'en forme, et qui appartiennent a des +predicaments differents, comme, par exemple, la blancheur et l'homme? +S'il est, en effet, des formes reelles qui constituent la substance de +la blancheur, elles ne peuvent faire la substance de l'homme, puisque +les especes, quand les genres sont divers et non subordonnes les uns +aux autres, sont diverses aussi bien que les differences (Aristote). +Ma doctrine est donc que les especes seules de la substance sont +constituees par les differences, et que les autres especes ne subsistent +que par la matiere[495]. Mais si la matiere est la meme, quelle +diversite leur reste-t-il? celle qui peut se concilier avec la +ressemblance substantielle, celle de l'essence, des qu'elle cesse +d'etre indeterminee. Car la qualite qui est essence du blanc n'est pas +l'essence du noir, ou bien le blanc serait le noir; mais elles sont +semblables en ce qui concerne la nature du genre superieur qui leur +est commun. La ressemblance de substance ou de forme n'exclut pas la +contrariete[496]." + +[Note 495: Il ajoute ici: "Comme nous l'avons montre dans le _Liber +Partium_." On suppose que c'est sa paraphrase de l'Introduction de +Porphyre. Voyez ci-dessus, c. 1.] + +[Note 496: _Dial._, p. 397-400.] + +Cette doctrine est ici sommairement enoncee. Il parait qu'elle etait +etablie dans une portion de la premiere partie qui nous manque; mais +elle est dirigee contre la doctrine realiste, qui placait dans toutes +les especes le genre a titre de matiere essentielle et identique, +uniquement diversifiee par les formes accidentelles. Abelard n'admet +quelque chose de tel que pour les especes de la substance. Celles-ci +seules, identiques dans leur matiere, sont constituees especes par les +differences; mais les autres especes, celles de la quantite, de la +relation, etc., ne subsistent que par leur matiere, et consequemment, +elles n'ont point une matiere essentielle et identique, quoiqu'elles +puissent etre contenues dans un genre semblable. En un mot, dans les +especes de la substance, la substance ne peut jamais etre autre que la +substance, et il lui faut la forme pour la differencier. Dans les autres +especes, il peut y avoir ressemblance et communaute de genre; mais +quoique le blanc et le noir soient de meme genre, le blanc et le noir +n'ont pas en eux-memes une essence identique; il n'existe pas une meme +matiere essentielle qui soit la couleur; une simple similitude de genre +unit le blanc et le noir. + +Ceci, rendu et clarifie en langage moderne, signifierait que l'idee de +substance est l'idee de quelque chose de stable, d'immuable en soi, et +qui ne peut etre diversifie que par les attributs qui lui determinent +une essence, tandis que dans ces attributs memes la substance est nulle; +il n'y a que communaute ou ressemblance dans la conception generique que +nous en formons; d'ou il suit que des attributs sont du meme genre, mais +sont, en eux-memes et en tout ce qu'ils sont, reellement des choses +differentes. Il n'y a pas de couleur, en un mot; il y a le noir, il y a +le blanc. + +Ce qu'Abelard dit de la cause touche de bien moins pres encore a ce que +nous voudrions apprendre de lui. Il y a en dialectique des lieux communs +des causes; ils sont classes parmi les lieux des consequents de la +substance, _ex consequentibus substantiam_, et pour savoir comment +peut se discuter tout raisonnement qui roule sur les causes, il faut +connaitre quelles sont les causes[497]. Abelard etablit une division des +causes que Boece donne assez confusement, en suivant la Metaphysique ou +la Physique plutot que la Logique d'Aristote[498], et il commente cette +division avec developpement. Il est remarquable que chez lui et meme +chez Aristote, la cause est etudiee dans ses modes plus que dans son +principe. La causalite n'a ete bien comprise que des modernes, et +peut-etre encore reste-t-il a faire de nouvelles decouvertes dans le +sein de cette idee primitive et necessaire. + +[Note 497: _Dial._, part. III. p. 410-414.] + +[Note 498: _Arist. Analyt. prior._, II, XI.--_Met._, IV, II, et +_Phys._, II, III.--Boeth., _De Interp._, ed. sec., p.453.--_In Top. +Cic._, l. II, p. 778 et 784; l. V, p. 834.--_De Differ. topic._, l. II, +p. 809.] + +Il y a, dit Abelard, quatre sortes de causes, la cause efficiente, la +cause materielle, la cause formelle, la cause finale. Dans l'ordre, la +premiere est celle qui meut, celle qui opere, celle enfin qui produit +l'effet, comme le forgeron fabrique l'epee, en causant le mouvement qui +change le fer en lame; mais l'action et la nature de cette cause seront +mieux comprises apres que nous aurons parle des trois autres. + +La cause materielle est ce dont la chose est faite, non ce qui sert a +la faire; c'est le fer, et non l'enclume ni le marteau. La matiere est +l'element immediat de la substance. Ainsi la farine ne doit pas etre +appelee la matiere du pain, puisqu'elle ne s'y trouve point a l'etat de +farine; la matiere du pain, c'est la pate, ou plutot meme les mies +de pain (_micae_). Seulement, parmi les composes, les uns ont eu une +matiere preexistante, comme le vaisseau ou le toit, qui ont ete bois +avant d'etre vaisseau ou toit; les autres sont nes avec leur matiere, +comme les quatre elements, crees les premiers pour devenir la matiere +des corps. Les composes de cette nature, aucune matiere preexistante ne +les a precedes; tels les accidents naissent avec la matiere a laquelle +ils appartiennent. Mais soit que la matiere ait ou non precede le +materiel, proprement le _materie_[499], elle le cree materiellement, +elle le fait etre; elle constitue l'essence materielle. Ainsi l'animal +qui constitue materiellement l'homme, ou ce qui recoit la forme de +rationnalite et de mortalite, n'est pas une chose autre que l'homme +meme; les pierres et les bois qui sont constitues sous forme de +maison ne sont pas une chose autre que la maison meme. Les parties de +l'essence, prises ensemble, sont la meme chose que le tout. + +[Note 499: _Materiatum_. Dans la terminologie de la science, le +_materie_ est une combinaison de la forme unie a la matiere ou une forme +materialisee, c'est-a-dire une realisation produite par l'union de la +matiere et de la forme.] + +La forme n'est pas proprement composante dans l'essence, mais, en +survenant a la substance, elle complete l'effet, elle acheve la +production, et c'est la la cause formelle. Aucune substance ne peut etre +composee sans matiere ni se constituer sans forme. Cependant on ne doit +admettre au titre de cause que la forme necessaire a la creation d'une +nouvelle substance, et sans laquelle il n'y a point d'effet accompli, +point de chose effective produite. Ainsi les formes accidentelles, +comme la blancheur dans Socrate, ne peuvent etre appelees causes; elles +dependent du sujet, elles lui sont posterieures, elles n'existent que +par lui; c'est le caractere de tout accident. + +La cause finale est le but; percer est la cause finale de l'epee. +Posterieure dans le temps, cette cause precede en tant que cause; car +elle est la fin a laquelle tend l'operation. La victoire est la cause de +la guerre; et cependant la guerre doit preceder la victoire. + +Revenons a la cause efficiente, C'est celle qui, operant sur une matiere +donnee, imprime par cette operation sa forme a la chose a former, comme +le forgeron a l'epee et la nature a l'homme. Car le pere n'est pas, a +proprement parler, la cause efficiente de l'homme, la mere le serait +autant que lui; c'est le createur. Le soleil n'est pas non plus la cause +efficiente du jour, car il n'y a pas une matiere sur laquelle il opere +pour faire le jour. L'operation creatrice n'appartient rigoureusement +qu'a Dieu. Creer, c'est faire la substance, ce qui ne convient qu'a +l'artisan supreme. Quant aux creations des hommes, ce ne sont que des +combinaisons de substances deja creees. C'est dans cette limite que les +hommes sont _efficients_; c'est une creation improprement dite. Plus +exactement, Dieu cree, l'homme joint. L'homme ne cree pas meme la forme, +il adapte la matiere pour la recevoir, et il n'opere qu'en adaptant. +C'est Dieu qui cree par l'intermediaire de l'operation humaine, et qui +produit ce que l'homme a prepare. Cependant l'un et l'autre etant cause +efficiente, seulement dans une mesure differente, l'un et l'autre meut, +c'est-a-dire fournit le mouvement necessaire a l'effet. De Dieu vient +le mouvement de generation; de l'homme le mouvement d'alteration. Ceci +conduit a l'examen des diverses especes de mouvements, parmi lesquelles +il faut distinguer seulement le mouvement de substance et le mouvement +de quantite[500]. + +[Note 500: _Dial._, p. 414-422.] + +Le premier s'opere tontes les fois qu'une chose est engendree ou +corrompue, ou plutot produite ou dissoute substantiellement. Elle est +engendree, lorsqu'elle prend l'etre substantiel; par exemple, lorsqu'un +corps devient vivant, ou prend la substance de corps anime, soit animal, +soit homme. Elle se corrompt, lorsqu'elle quitte cette meme nature +substantielle, comme lorsque le corps vivant meurt ou devient inanime. +Ainsi le mouvement de substance se partage en generation et en +corruption, l'une l'entree en substance, l'autre la sortie de la +substance. Le premier mouvement ne depend que du createur; le second +parait dependre de nous, puisque nous pouvons mettre un homme a mort, +reduire le bois en cendre ou le foin en verre. Mais, a ce point de vue, +la generation nous serait egalement soumise; car, en dissolvant une +substance, nous en produisons une autre, et toute corruption engendre; +la mort est la creation de l'inanime. Ainsi nous semblons a la fois +corrompre et engendrer, detruire et produire. Peut-etre cela n'est-il +pas contestable en ce qui touche les generations qui ne sont pas +premieres. Car pour les creations premieres des choses, dans lesquelles +non-seulement les formes, mais les substances ont ete creees de Dieu, +comme, par exemple, lorsque l'etre a ete donne pour la premiere fois aux +corps eux-memes, elles ne peuvent etre attribuees qu'au Tout-Puissant, +ainsi que les dissolutions correspondantes. Aucun acte humain ne peut en +effet aneantir la substance d'un corps. + +Les creations sont celles par lesquelles les matieres des choses ont +commence d'exister sans matiere preexistante. C'est dans ce sens que la +Genese dit: _Dieu crea le ciel et la terre_. Il y enferma la matiere de +tous les corps, ou mieux les elements qui sont la matiere de tous les +corps. Car il ne crea point les elements purs et distincts; il ne posa +point chacun a part le feu, la terre, l'air et l'eau, mais il mela tout +dans chaque chose, et les elements distincts tirerent leur nom des +principes elementaires qui dominerent en chacun d'eux; ainsi l'air +vint de la legerete et de l'humidite de l'element aerien, le feu de la +legerete et de la secheresse de l'element igne, l'eau de l'humidite et +de la mollesse de l'element aquatique, et la terre de la pesanteur, de +la durete de l'element terrestre. + +Les creations secondes ont lieu, lorsque Dieu, par l'addition d'une +forme substantielle, fait passer dans un nouvel etre une matiere deja +creee, comme lorsqu'il crea l'homme avec le limon de la terre. Ici point +de matiere nouvelle; il n'apparait qu'une difference de forme, et ce +n'est que dans la forme substantielle que semble changer la nature de +la substance; ces creations posterieures paraissent soumises a la +generation et a la corruption. Moise dit avec raison: "le Seigneur +_forma_ l'homme," et non pas _crea_, pour montrer clairement qu'il +s'agit d'une creation par la forme et non d'une creation premiere[501]. +Dans cette seconde creation, la matiere de la terre, deja existante, +pouvait avoir le mouvement de generation, en ce que Dieu lui donnait +les formes de l'animation, de la sensibilite, de la rationnalite, et +le reste, ou le mouvement de l'alteration (corruption), en ce qu'elle +quittait l'inanime. Mais les creations meme du second ordre ne sont pas +en notre pouvoir, et doivent, comme toutes les autres, etre attribuees a +Dieu. Lorsque la cendre du foin est placee dans la fournaise pour etre +convertie en verre, notre action n'est pour rien dans la creation du +verre; c'est Dieu meme qui agit secretement sur la nature des choses par +nous preparees, et _pendant que nous ignorons la physique_, il fait une +nouvelle substance. Mais des que le verre a ete divinement cree, c'est +par notre operation qu'il est forme en vases divers; de meme que nous +construisons une maison avec des pierres et des bois deja crees, ne +creant jamais, mais unissant des choses creees. Aucune creation ne nous +est donc permise; un pere lui-meme n'est le createur de son fils, qu'en +ce sens qu'une partie de sa substance est, par l'operation divine, +amenee a produire une nature humaine. La corruption seule ou alteration +peut paraitre dependre de nous, car il est en tout plus facile de +detruire que de composer, nous pouvons plus aisement nuire que servir, +et nous sommes plus prompts a faire le mal que le bien. Ainsi ne pouvant +former un homme, nous le pouvons detruire, et sous ce rapport, la +generation de l'inanimation semble dependre de nous. Cependant il n'y +a la qu'un retranchement, ce qui est du ressort de la corruption; rien +n'est donne en substance, ce qui serait oeuvre de generation. Nous +faisons le non-anime, mais l'inanimation, Dieu seul la cree. Autre +en effet est le non-anime, autre l'inanime. La negation n'est pas +la privation. La negation resulte de la corruption; la forme de la +privation resulte de la generation, et celle-ci ne peut venir que de +Dieu. Car lors meme que nous ne ferions rien a la substance, Dieu ne +l'en convertirait pas moins un jour a l'animation ou a l'inanimation; +seulement, il est possible que ce que nous faisons l'y amene un peu plus +vite. + +[Note 501: Je crois cette distinction peu solide. J'ignore la valeur +des mots hebreux du commencement de la Genese. Mais s'il y a dans le +texte latin au titre: "De creatione mundi et hominis formatione," il y +a au verset 26: "Faciamus hominem," et au verset 27: "Creavit Deus +hominem." C'est pour la femme que le mot de creation n'est pas employe. +Au reste, tout ce qui est dit ici de la creation peut se comparer au +tableau trace dans l'_Hexameron_. Voy. au l. III du present ouvrage.] + + +"Ainsi donc le mouvement de substance que nous appelons generation, ne +doit etre attribue qu'a Dieu, tant dans les creations premieres que dans +les creations dernieres. Dans les creations de la nature se placent les +substances generales et speciales. Ce n'est pas un changement de la +forme, c'est une creation de substance nouvelle qui fait la diversite +de genre et d'espece. De quelque facon que varient les formes, si +l'identite demeure, l'essence generale ou speciale n'en est point +touchee. Mais la ou il n'y a point diversite de formes, il peut y avoir +diversite de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus generaux, +a ce qu'il y a de plus general, aux predicaments pris en eux-memes, et +peut-etre aussi a certaines especes, comme nous l'accordons pour les +especes des accidents, afin d'eviter une multiplication a l'infini. Mais +aussi longtemps que l'essence materielle ou la nature de la chose sera +diverse, il y aura diversite de genres ou d'especes; c'est donc la +diversite de substance, non le changement de la forme, qui fait la +diversite des genres et des especes. Car, bien que dans les especes de +la substance, la cause de la diversite des especes soit la difference, +celle-ci vient de la diversite de substance des choses elles-memes. +Aussi a-t-on nomme ces sortes de differences, differences +substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et +des especes que les choses que l'operation divine a composees en nature +de substance[502]." + +[Note 502: _Dial._, p. 418.] + +Le mouvement de quantite est de deux sortes, mouvement d'augmentation, +mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution resultent d'une +jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre. +Or l'accident est seul sujet a la comparaison, et celle-ci porte sur la +longueur, la largeur, l'epaisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport +au nombre que le mouvement de quantite depend de l'action de l'homme. En +effet l'operation humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait +entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la +surface, l'epaisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont +donc pas soumises a notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier +le nombre par l'accumulation dans le meme lieu; ainsi nous ajoutons une +pierre a des pierres, des bois a des bois pour une construction. Notre +creation n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composees +sont dites unes ou plutot unies par notre oeuvre, non par creation +naturelle. Cependant il ne faut pas considerer les noms de ces sortes +d'assemblages ou d'unites factices, comme des noms collectifs, tels +que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des +parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que, +meme separees, les unites des collections conservent leur propriete de +former une collection. L'unite d'un homme qui reside a Paris et celle +d'un homme qui demeure a Rome forment un binaire. La pluralite des +unites suffit pour faire un nombre, une reunion d'hommes, pour faire un +peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au +contraire, est necessaire pour former la maison et le navire, et meme +cette combinaison n'est pas indifferente; il n'y en a qu'une qui +constitue le navire ou la maison. + +Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans +l'ontologie et meme dans la physique. Abelard ne se contente plus de +discuter logiquement des idees; il s'efforce de retracer la generation +des choses. Pour le fond; il emprunte encore a son maitre. Il suit la +Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes +se trouvent rappeles ca et la dans la Logique et dans les commentaires +de Boece. Seulement, il porte dans son exposition une clarte et une +methode qui sont bien a lui, et c'est avec des citations eparses qu'il +a recompose le systeme. Ce qui donne a ces passages un interet +particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions +communement attribuees a notre auteur touchant les universaux. Il nous y +donne la generation reelle des genres et des especes. Ici point de trace +de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les especes ne sont +admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procedent +de l'operation divine: ainsi les animaux, les metaux, les arbres, et +non pas les armees, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des +genres et des especes repose ainsi sur des causes physiques. Elle est +produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identite et +fait succeder une nature essentielle a une autre. Du genre a l'espece, +ce mouvement se resout dans la survenance de la difference; mais la +difference est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degre +ontologique a un autre, c'est une forme substantielle qui survient et +qui agit comme cause alterante et productrice. Il me semble que nous +avons ici la physique des genres et des especes; c'est, je crois, la du +realisme. On pourrait dire que tout ce realisme provient d'une seule +idee qu'Abelard ajoute a la theorie de la cause et du mouvement, dont il +prend le fond dans Aristote: c'est l'idee de la creation. + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABELARD.--_Dialectica_, QUATRIEME ET CINQUIEME +PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA +DEFINITION. + +Nous avons dit qu'Abelard ne connaissait pas les Seconds Analytiques +d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son maitre, il a voulu +donner le meme titre a la quatrieme partie de sa Dialectique, il n'a +pu traiter le meme sujet, et au lieu d'ecrire sur la demonstration, il +s'est surtout occupe des matieres comprises dans le livre de Boece +sur le syllogisme hypothetique[503]. Rien de bien essentiel n'est a +remarquer dans cette partie; passons immediatement a la cinquieme, ou au +_Livre des divisions et des definitions_. Ce livre correspond aux +deux ouvrages de Boece sur les memes matieres, et dans la Dialectique +d'Abelard il tient la place des Arguments sophistiques, cette derniere +partie de l'Organon[504]. + +[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal. +post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.] + +[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p. +450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.] + +"Le talent de diviser ou definir est non-seulement recommande par la +necessite meme de la science, mais encore enseigne soigneusement par +plus d'une autorite. Emule reconnaissant de nos maitres, suivons +religieusement leurs traces; nous sommes excite a travailler sur le meme +sujet, pour ton interet, frere, ou plutot pour l'utilite commune. La +perfection des ecrits antiques n'a pas ete si grande en effet que +la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut +s'accroitre chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progres +a faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les +definitions, puisque celles-ci tirent de celles-la leur origine +constitutive, les divisions auront la premiere place dans ce traite, les +definitions la seconde[505]." Ainsi la division est une analyse dont la +definition est comme la synthese. C'est une idee de Boece, qui se separe +en cela d'Aristote, peu favorable a la division, peut-etre parce +que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de +syllogistique, ni par consequent de demonstratif, dans cette enumeration +des parties, des modes, des especes ou des cas, qu'on appelle la +division, et qui lui parait se reduire souvent a l'assertion gratuite. +Mais si la division est bonne, la definition est valable, et +reciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de +controle et de garantie. + +[Note 505: _Dial._, p. 450.] + +[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.] + +On entend donc ici par la division celle dont Boece a prouve que les +termes sont les memes que ceux de la definition[507]. "Nous entreprenons +de traiter des divisions telles que l'autorite de Boece les a deja +caracterisees, et si nous donnons du notre dans ces lecons, qu'on ne le +regrette pas (_non pigeat_)." + +[Note 507: _De Div._, p. 643.] + +La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en +especes, du mot en significations, ou du tout en parties. La division +selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en +ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident. + +La premiere division substantielle, celle du genre en especes, est comme +celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le +corps anime ou le corps inanime_. + +La division du mot est celle qui decouvre les diverses significations +d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une meme chose a diverses +applications. Dans le premier cas, elle explique l'equivoque d'un nom: +_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bete marine_ (chien de +mer), _et d'un signe celeste_. Dans le second, on divise un mot selon +ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du +nombre, ou de la mesure_. + +La division du tout a lieu, quand le tout est divise en ses propres +parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La +maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou +bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une +division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une +est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en +parties constitutives, l'autre en parties divisives. + +Commencons par la division du genre en ses especes les plus +prochaines[508]. Celle-ci peut etre aisement confondue avec la division +par difference; mais dans la division en especes par les differences, +il ne s'agit pas des especes elles-memes, mais des formes des especes. +Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupede, ou oiseau_, etc., est une +division du genre en especes; l'_animal est ou homme ou non-homme_, +est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non +rationnel_, une definition par difference. + +[Note 508: _Dial._, p. 464.] + +Abelard n'ajoute ici a Boece qu'un seul point. Par differences faut-il +entendre les formes des especes, ou seulement de simples noms de +differences, qui, suivant quelques-uns, suppleeraient les noms speciaux +pour designer les especes, en sorte que _rationnel_ equivaudrait a +_animal rationnel_, _anime_ a _corps anime_? Les noms des differences +contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matiere, +c'est-a-dire la chose tout entiere: "Opinion," dit Abelard, "qui a paru +preferable a mon maitre Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en +souviens, pousser a ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la +difference tenait lieu de l'espece dans une division du genre, il ne +fut pas le nom abstrait de la difference, mais fut pose comme le nom +substantif de l'espece. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler +cela division du sujet en accidents, les differences ne lui paraissant +plus alors appartenir au genre qu'a titre d'accidents. C'est pourquoi il +voulait, par le nom de la difference, entendre l'espece elle-meme, fonde +sur ce mot de Porphyre: _Par les differences nous divisons le genre en +especes_[509]." + +[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._, +l. IV, p. 81.] + +Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indetermine) pour +designer l'espece opposee. Ainsi, il disait: _La substance est ou le +corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne designait que l'espece +opposee a corps; ce terme infini par signification n'etait plus qu'un +nom substantif et special[510]. Mais si, par une nouveaute de langage, +on prend les noms des differences ou les noms infinis pour ceux meme des +especes, "la lettre n'a plus aucun poids," c'est-a-dire les textes sont +sans autorite. Que devient le soin particulier et le role a part que +Boece accorde aux differences? Il ne voulait pas non plus que la simple +negation contint l'idee de l'espece, lorsqu'il disait: "La negation par +elle-meme ne constitue point une veritable espece." _Le non-homme, le +non-corps_ n'est pas une espece. Les noms negatifs ne remplacent +les noms d'especes que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des +differences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances, +mais ce sont des noms _pris des differences_, c'est-a-dire les +differences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle +des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms +ne sont pas des noms de genres ou d'especes. Aussi, de la division du +genre par difference, Boece tire-t-il la definition des especes, par +la jonction du nom _divisant_ de la difference au nom _divise_ du +genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en +_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par difference, +la jonction du genre _animal_ et de la difference _rationnel_, ou +l'expression l'_animal rationnel_, sera la definition de l'espece +_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient a +la division du genre convient a la definition de l'espece. Or, cela +ne se peut dire que de la division du genre par les differences. Si +_difference_ equivalait a _espece_, cela signifierait que la division +du genre en especes definit l'espece, ce qui n'a aucun sens. C'est pour +cela que Porphyre, d'accord avec Boece, dit que les differences qui +divisent le genre sont toutes appelees differences specifiques[512]. + +[Note 510: Le nom infini est le nom indefini ou indetermine qui +s'applique a des choses diverses de genre, d'espece, ou de degre +ontologique, tandis que les noms universels sont determines a certains +genres, a certaines especes; par exemple, le _non-animal_ est un nom +infini, car il s'applique a la substance, au metal, au fer, a l'epee, +a l'epee d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre +l'infini dans ce sens et le negatif. Kant entend ainsi l'infini, +lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la +rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)] + +[Note 511: _De Div._, p. 642.] + +[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In +Porph._, l. IV, p. 86.] + +"La division en differences ou en especes doit porter sur les plus +prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus +analogues, et les plus propres a faire connaitre le genre. Si la +division du genre se faisait toujours par les differences ou par les +especes les plus prochaines, toute division serait a deux membres. C'est +du moins une opinion de Boece que tout genre a, dans la nature des +choses, deux especes les plus prochaines; et si nous en avions toujours +les noms, toute division pourrait s'operer en deux especes; si cela ne +se peut toujours faire, c'est disette de noms. + +"Mais a cette opinion qui se rattache a la doctrine philosophique qui +soutient que les genres et les especes sont les choses memes et non +simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tiree de +la relation. + +"Si tout genre est contenu en deux especes les plus prochaines, +la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux especes les plus +prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complete). +Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins +subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent etre unies de +relation au genre supreme. En effet ce qui est anterieur a tous les +relatifs (le genre supreme) est le genre de tous, leur genre universel. +Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif; +car Aristote nous enseigne dans ses Predicaments que dans la nature tous +les relatifs sont ensemble (ou simultanes)[513]. Par la meme raison, les +deux especes prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent +etre relatives a ce genre, parce que deux choses diverses d'un meme +n'y peuvent etre relatives, comme un meme ne peut avoir plusieurs +contraires, plusieurs privations ou possessions d'un meme, plusieurs +affirmations propres ou negations, d'apres la regle _une seule negation +pour une seule affirmation_[514]. + +[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une +maniere absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai +epi men ton pleiston alaethis estin.] "Il parait que les relatifs sont +simultanes dans la nature; et cela est vrai de la plupart."] + +[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De +Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.] + +"Ces deux especes ne peuvent non plus etre relatives aux especes +subordonnees; car si une d'elles est en relation (et par consequent +simultanee) avec les especes inferieures, c'est avec celle qui lui est +subordonnee, ou avec celle qui est subordonnee a l'autre. Or ce ne peut +etre avec celle qui vient apres elle, puisqu'elle est anterieure a +celle-ci dans la nature, comme etant un genre. Si c'est avec celle qui +est subordonnee a l'autre et si elles echangent ainsi leurs especes +subordonnees, il suit que dans la nature chacune est anterieure et +posterieure a l'autre, car ce qui est anterieur ou posterieur a l'une +de deux choses simultanees dans la nature est necessairement aussi +anterieur ou posterieur a l'autre. Or des deux especes, celle-la, +etant comme le genre du relatif a une espece contemporaine[515], est +l'anterieur de ce relatif, et devient en meme temps l'anterieur de +l'espece contemporaine. Pareillement, celle-ci est anterieure a +celle-la, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, anterieure +et posterieure a l'autre et a soi-meme. C'est ce qui deviendra plus +clair, si nous designons par des lettres l'ensemble du predicament. +Representons l'ordre par celte figure: + + Relation + B. C. + D. F. G. L. + +[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni anterieure ni posterieure.] + +"Si d'un cote C et D, de l'autre B et L sont reciproquement relatifs +(B et C etant les deux especes prochaines du genre le plus general +_relation_, D et L des especes, l'un de B, et l'autre de C), B sera +anterieur a D comme a son espece; D etant ensemble ou simultane avec C +comme avec son relatif, B precedera C. Ainsi B precedera son espece D et +C le relatif de D, et par consequent soi-meme (puisqu'il est simultane +avec C son codivisant). En outre, il est evident que dans cette +relation, une des especes inferieures detruite aneantit tout le +predicament; si D est detruit, tant B que C perit necessairement, +puisqu'ils comprennent le genre le plus general. Car D, etant relatif a +C, le detruit par sa propre destruction; mais C, etant le genre de L, +emporte L relatif de B, et ainsi B perit aussi. C'est pourquoi D une +fois detruit, tant B que C est detruit, et la _relation_ avec eux. Mais +plutot, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et +que toutes les autres especes contemporaines sous leurs genres, soient +relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L, +et ainsi des autres, tant qu'il y a d'especes contemporaines. Si une +seule des especes en relation existe, toutes doivent forcement exister, +de sorte que comme D existe, B son genre existe necessairement; et B +existant, C son relatif existe necessairement aussi. Mais si B existe, +il faut necessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera +que par quelqu'une de ses especes qui, etant relative a une autre, +ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe +necessairement. Donc, une des especes relatives existant, il arrivera +que toutes existent; ce qui est tres-evidemment faux, car une des +especes n'exige l'existence d'aucune autre espece que de celle avec +laquelle elle est ensemble ou simultanee, et a laquelle elle est +relative. Le pere n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement +le fils. + +"Si, en descendant des especes prochaines de relatifs, par les genres +secondaires et les sous-especes, aux individus, nous trouvons que les +especes, contemporaines d'un meme genre, ne sont pas relatives entre +elles, mais que ce sont les especes de l'un des genres divisant qui sont +relatives aux especes d'un autre, sous le meme genre supreme (comme +le sont les especes de l'_anime_ et de l'_inanime_ entre elles), deux +especes existant entrainent necessairement l'existence de toutes les +autres. Si au contraire les especes d'une espece la plus prochaine sont +relatives ans especes d'une autre espece la plus prochaine (comme les +especes du _corps_ aux especes de l'_esprit_), cette necessite n'existe +pas. Notez bien que le genre le plus general du predicament ou cette +condition se realise est contenu dans deux especes; mais aussi, ou nous +sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorite +sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regarde aux genres de tous les +predicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses +ouvrages que toute espece est constituee de la matiere du genre par +la forme de la difference; ce qui ne peut, a cause de l'infinite des +especes, etre maintenu pour toutes; cette regle ne doit donc etre +rapportee qu'au predicament de la substance. Il en est de meme peut-etre +de l'autre regle[517]." + +[Note 516: Boece.] + +[Note 517: _Dial._, p. 458-460.] + +On aura remarque cette argumentation qui peut etre prise comme un +specimen du raisonnement scolastique. La singularite en sera plus +frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de +notre temps. + +La division est l'origine et comme le fond de la definition. Soit +par exemple cette definition de l'homme, _l'homme est un animal +raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable +ou non raisonnable_. C'est une division, c'est-a-dire une proposition +dans laquelle le sujet est divise en deux classes par deux attributs; +et c'est une division par differences, en ce que ces attributs sont +differentiels, c'est-a-dire constitutifs d'especes proprement dites, non +de simples distinctions modales, mais des _differences specifiques_: +c'est l'expression de la science. + +La division par differences doit se faire par les differences les plus +prochaines. Admettez plusieurs especes d'hommes, les uns ayant douze +sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas etre divise +par ces differences; car elles sont eloignees, elles constituent des +sous-especes, et non les especes du genre _animal_; la difference +prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_. + +La difference prochaine, celle qui divise immediatement le genre, est +celle qui le fait le mieux connaitre, celle qui touche de plus pres +la nature; c'est donc la plus reelle. Boece dit que tout genre a deux +especes prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit a deux +membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener a la +division par deux. Si la division ne parait pas toujours pouvoir se +faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les +deux noms des _divisants_ et surtout des deux differences specifiques +d'un meme genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des differences +specifiques; nous serions embarrasses pour nommer l'autre en francais. +Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le +substantif abstrait repondant a _irrationale_ ce serait la _non-raison_. +Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous +ferait encore plus defaut; mais si la division du genre en deux especes +prochaines est toujours possible, sans toujours etre exprimable, il suit +que les especes existent independamment d'un nom qui les designe. Elles +existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine +qui veut que les especes ne soient que des mots? Voila l'argument +qu'Abelard dirige en passant contre Roscelin. + +[Note 518: _De Div._, p. 643.] + +Les modernes repondraient que les especes peuvent exister dans l'esprit +sans etre nommees, que toutes les idees n'ont pas necessairement leurs +noms, et qu'ainsi le principe de Boece peut etre vrai comme principe +ideologique, sans qu'il en resulte aucun prejuge en faveur de la realite +objective des especes. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les +individus seuls sont reels. Ces individus semblables ou dissemblables, +separes ou rapproches par des differences ou ressemblances essentielles +ou accidentelles, sont compares et classes par l'intelligence, en +sorte que les genres et les especes sont des vues de l'esprit fondees +seulement sur les differences et les ressemblances des individus, +seules realites. Toute classe, genre ou espece, se resout reellement en +individus. Il n'y a point de realite autre qui corresponde au nom ou a +l'idee de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des +animaux, des hommes_. Les genres et les especes ne sont donc que des +idees, et comme les idees en general ne se constatent et ne se fixent +que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement a +l'intelligence, on peut regarder les especes comme des noms, ne +correspondant a aucune realite substantielle qui soit l'espece, si elle +n'est la reunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'a dire +que les especes ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable, +ou le conceptualisme eclaire. + +A ce compte, le principe de Boece pourrait rester vrai, tout genre se +diviserait en deux especes, ne fussent-elles designees par aucun nom +special, sans que le realisme fut justifie, c'est-a-dire sans qu'il en +fallut conclure que les especes hors des individus soient autre chose +que des abstractions. Mais Abelard ne procede pas ainsi; il attaque le +principe de Boece dans sa generalite, et sans s'inquieter de l'induction +que ce principe fournit en faveur du realisme; voici par quel argument +de metier il pense le detruire. + +Si deux especes prochaines epuisent la division de tout genre, la +regle est applicable au genre _relation_. La _relation_ est un genre +superieur, de ceux qu'Aristote appelle _generalissima_, car c'est le +troisieme predicament. Or, quelles sont les deux differences prochaines +qui divisent le genre _relation_? La difficulte de le dire peut prouver +seulement que les noms des deux especes prochaines du genre _relation_ +manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses, +faute d'exister dans les noms; elles peuvent etre dans la nature et +manquer dans le langage. Mais c'est une regle de logique que tous les +relatifs sont ensemble dans la nature, tous les _ad aliquid_ sont +_simul_, [Grec: pros ti hama tae physei einai], ce qui signifie qu'ils +coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative a une +autre, il faut bien que celle-ci le soit a la premiere. Elles sont donc +necessairement correlatives et simultanees. L'un des relatifs ne peut +disparaitre que la relation ne disparaisse et n'entraine avec elle la +disparition de l'autre. Cette regle admise, il faut bien que les deux +especes prochaines qui divisent completement le genre _relation_, etant +les deux especes fondamentales de relatifs, soient simultanees. Or le +seront-elles avec la _relation_, leur genre supreme? Mais c'est un +principe que le genre supreme est anterieur aux especes, qu'il a la +priorite sur elles; et si la _relation_, genre supreme des deux +especes prochaines de relatifs, leur est anterieure, comment ceux-ci +pourraient-ils etre simultanes avec elle? Cela repugne. Maintenant les +deux especes prochaines de relatifs peuvent-elles etre simultanees avec +celles qui ne sont pas prochaines? Non, car ou celles-ci leur sont +subordonnees, ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnees, +elles viennent apres les premieres, qui ne peuvent etre simultanees avec +celles qui leur sont posterieures. S'il s'agit d'especes qui ne leur +sont pas subordonnees; si, par exemple, l'espece prochaine A est +simultanee avec l'espece D subordonnee a l'espece prochaine B, tandis +que celle-ci est simultanee avec l'espece C subordonnee a l'espece +prochaine A, il arrive que A simultane avec B anterieur a D, est +simultane avec D posterieur a B, et par consequent A est anterieur a D +comme B, et posterieur a B comme D. Et de meme, B est tout a la +fois anterieur a C comme A et posterieur a A comme C. Sans plus de +developpement, la contradiction apparait. + +Enfin, les deux especes prochaines du genre supreme _relation_ +sont-elles simultanees l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est +de meme forcement des deux genres qui divisent chacune d'elles, et des +especes subordonnees qui divisent chacun de ces genres; car toutes +ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y +a solidarite entre eux a tous les degres, et qu'en outre les deux +_divisants_ supposent le divise, un seul relatif a un degre quelconque +de l'echelle, suppose tous les autres; et consequemment, il pourrait +arriver, par exemple, que l'existence de la relation de roi a sujet +entrainat necessairement l'existence de la relation de maitre a +disciple, ou de cause a effet; ce qui est evidemment absurde[519]. + +[Note 519: Supposez que le predicament _relation_ ait pour especes +les plus prochaines une X et une Y, dont la premiere sera un relatif +que nous nommerons _celui de qui on depend_, et la seconde, _celui +qui depend_. Elles seront correlatives et simultanees; soit. Mais la +premiere aura, je suppose, pour genres qui la divisent _la cause_ et +_le superieur_, la seconde, _l'effet_ et _l'inferieur_. _Cause_ et +_superieur_ ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le meme genre +qu'ils divisent. _Effet_ et _inferieur_ ne le sont pas davantage; mais +ils divisent un meme genre. Ces especes se sous-divisent a leur tour; +par exemple _superieur_ en _pere_ et en _maitre_, _inferieur_ en _fils_ +et en _esclave_. Or _superieur_, quoique de genre different, sera +relatif a _inferieur_ et simultane avec lui, et reciproquement. _Pere_, +espece appartenant a un autre genre que _fils_, sera relatif +et simultane avec _fils_, comme _maitre_ avec _esclave_, bien +qu'appartenant a des especes de genres divers. Or, si _pere_ est relatif +a _fils_, ils sont necessaires l'un a l'autre, et ces deux sous-especes +existant rendent necessaire l'existence de toutes les autres. Car _fils_ +etant rendu necessaire par _pere_, rend necessaire _inferieur_, l'espece +de laquelle il depend, et celle-ci, son autre sous-espece _esclave_, +puisque (c'est la supposition) ces deux sous-especes _fils_ et _esclave_ +divisent exactement leur espece _inferieur_. J'en dis autant de +_pere_ et de _maitre_ par rapport a _superieur_. Mais _superieur_ et +_inferieur_ a leur tour appartiennent a deux genres differents, dont +l'un est divise par _superieur_ et par _cause_, l'autre par _inferieur_ +et par _effet_, et comme _inferieur_ et _superieur_ sont necessaires +l'un a l'autre, l'existence de l'un et de l'autre entraine celle +des deux autres especes avec chacune desquelles chacun d'eux divise +exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux +reunis et opposes, correlatifs simultanes, sont les especes les plus +prochaines du genre le plus general, la _relation_. Ainsi les rapports +dialectiques de toutes ces branches de la _relation_ etablissent une +liaison ou solidarite entre des choses qui en realite n'en ont aucune, +puisque l'existence du _fils_ ne fait rien a celle de _l'esclave_, celle +du _pere_ rien a celle du _maitre_, celle du _superieur_ rien a celle de +la _cause_.] + +Que faut-il donc penser de l'autorite? Que devient la regle de Boece? +Il faut croire, dit Abelard, qu'il n'a pas entendu parler des genres +de tous les predicaments; et la regle ne doit etre appliquee qu'au +predicament de la substance; c'est ainsi que son autre regle: "toute +espece est constituee de la matiere du genre par la forme de la +difference," n'est vraie que des especes de la substance. + +On peut ici juger Abelard et la scolastique. Il s'agit d'un argument +qui, au fond, atteint le realisme. Quelle en est la difficulte? c'est +qu'il est dirige contre l'autorite, contre une regle de Boece. Quelle +en est la force? c'est qu'il est appuye sur l'autorite, sur une regle +d'Aristote. Il se reduit a ceci: la regle _tout genre se divise en +deux especes prochaines_ est inconciliable avec cette autre regle _les +relatifs sont simultanes_. Voila comme le raisonnement scolastique se +fonde toujours sur l'autorite, meme quand il attaque l'autorite. + +En admettant que le genre _substance_ se divise en deux especes +prochaines, Abelard examine s'il en est de meme du genre _relation_; il +traite hypothetiquement la relation comme la substance; et attendu que +la maxime de Boece, au cas ou elle serait vraie, suppose que les especes +sont des choses et non des mots, puisqu'elle les admet comme existantes, +encore meme qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si +elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les especes +de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en +verite, comment des especes de relations peuvent-elles etre des choses? +Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la meme +realite qu'aux substances? N'y a-t-il pas la une tendance a realiser +indument des abstractions? On voit comment la scolastique, si peu +ontologique dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur +l'observation de la realite, tombe facilement dans une ontologie +artificielle et gratuite qui remplit et abuse l'intelligence. + +Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Abelard en elle-meme. +Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote: +"les relatifs sont ensemble dans la nature;" c'est-a-dire, comme il +l'explique, simultanes et solidaires dans la realite. Ce principe est-il +donc si clair et si juste? Sans doute il y a moitie, s'il y a double; +s'il y a disciple, il y a maitre; mais la science est relative a son +objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la +science existe. De meme, l'objet senti est anterieur a la sensation. Le +principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique a la relation en +acte, non a la relation en puissance. La relation actuelle exige la +simultaneite des relatifs. Mais quelle espece de relatifs sont les +deux especes prochaines du genre _relation_? Le rapport des especes +prochaines aux genres, des especes entre elles, des especes a d'autres +especes, est-il la relation proprement dite, aristotelique, categorique? +cela ne conduirait-il pas a cette idee outree que tout rapport est un +rapport necessaire? La categorie de relation est le rapport necessaire; +mais le rapport necessaire n'est pas necessairement le rapport de +simultaneite. De A a B il peut y avoir un rapport necessaire, des que +B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A a B qu'un +rapport possible; si A est naturellement anterieur a B, on ne peut pas +dire que A et B soient ensemble ou simultanes, quoique A etant donne, +il en resulte necessairement un rapport possible avec B, au cas que B +devienne reel; et quoique B etant donne, il en resulte necessairement un +rapport necessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, des que B +existe. Ainsi A et B sont relatifs et ne sont pas simultanes. + +Mais si tous les relatifs ne sont pas simultanes, est-il vrai que cette +regle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport +d'especes a genre, ou d'especes du meme genre entre elles, ou de +celles-ci avec d'autres especes? Nullement; la definition de la relation +ne s'applique pas a ces relations-la. Le genre est logiquement anterieur +aux especes, et, bien que les especes le supposent, il ne les suppose +pas, il ne suppose que des especes possibles. Il n'y aurait pas d'hommes +qu'il y aurait encore des animaux. De meme, point de relation necessaire +entre l'espece _homme_ et les especes des plantes, ou les sous-especes +des oiseaux ou des poissons, ou meme les sous-especes des negres ou des +blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si +un genre est completement divise par deux especes prochaines, poser +l'une comme espece, c'est supposer l'autre. On ne peut dire: Il y a dans +le genre animal une espece _raisonnable_, sans dire implicitement +qu'il y a une espece _non raisonnable_. S'il n'y avait que l'espece +_raisonnable_, il n'y aurait pas de difference entre le genre _animal_ +et l'espece _homme_. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne +serait qu'un genre sans espece. Bien plus, si l'homme a ete cree apres +les autres animaux, le genre animal, avant la naissance d'Adam, n'etait +ni genre ni espece qu'en puissance, et non pas en acte; et quoique la +race humaine ne put naitre sans que la division possible du genre devint +necessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est-a-dire +sans qu'aussitot le genre et les deux especes fussent realises, il +n'y avait pas eu simultaneite entre l'espece humaine et le reste des +animaux, en depit du rapport necessaire entre les deux especes. Tous les +animaux ne coexistent pas necessairement dans la nature. + +Il faut donc modifier le principe d'Aristote, ou ne pas regarder les +deux especes prochaines d'un genre comme de veritables relatifs. Au +reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs, +mais s'il se divise necessairement en deux especes. + +Nous touchons ici a la seconde regle et a l'autre autorite. Le genre se +divise-t-il exactement en deux especes prochaines, oui ou non? Si l'on +parle d'une division verbale, soit. Posez une espece du genre, vous +aurez certainement en regard de cette espece tout ce qui, dans le meme +genre, n'offre pas la difference specifique. On peut toujours dire que +le genre se divise en ce qui a telle difference et ce qui ne l'a pas; +mais le second membre de la division n'est pas necessairement une espece +proprement dite. Ce peut etre la collection formee momentanement par +l'esprit de tous les etres qui n'ont pas la difference; ce n'est alors +que la negation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux +sans raison constituent-ils necessairement une espece proprement dite, +et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles diversites, qu'ils +ne formeraient une classe une et speciale que par opposition a l'espece +raisonnable? Toute importante qu'est la division par l'affirmation et la +negation, elle n'est pas assez instructive, assez significative; c'est +plutot une elimination, une abstraction, comme parle la logique moderne, +qu'une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: _Tout etre +est createur, incree ou cree_, on ferait une division a trois membres +et qui pourrait avoir une veritable valeur. Sans doute on peut toujours +reduire une division par especes a deux membres; il suffit pour cela +d'affirmer une difference, et puis de la nier. Mais il ne suit pas que +l'on constituera toujours par la deux especes reelles. Si l'on divise +l'etre en createur et cree, on aura d'un cote Dieu, et de l'autre la +matiere, l'ame, l'ange, l'homme, la brute; le cree ne sera pas une +espece proprement dite. On aura cependant une division a deux membres, +et qui comprendra tout le genre. + +J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux especes +proprement dites, aux differences proprement dites, et non l'appliquer +a toutes les especes transitoires et successives qu'enfante l'esprit +humain, la regle de Boece reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait +en effet des especes et differences proprement dites, c'est-a-dire qu'a +tel degre determine de l'echelle de l'etre soit le genre, et au degre +qui suit immediatement, l'espece, il sera vrai que vous ne passerez +jamais de l'un a l'autre que par la division a deux membres. L'animal +etant le genre, l'espece humaine est bien certainement _animal_ par +la difference _raison_; et l'autre portion du genre _animal_ moins la +_raison_, peut etre dite constituee du genre _animal_ par la difference +_non-raison_, ce qui donne forcement une seconde espece. Mais on +conviendra qu'il y a un peu de symetrie artificielle dans tout cela, +et qu'il est difficile d'admettre reellement la _non-raison_ comme une +forme essentielle. De cette maniere de proceder, il peut resulter une +creation illimitee d'etres de raison eriges tot ou tard en etre reels. +Ainsi, les nominalistes eux-memes sont tot ou tard ontologistes. + +Je n'ai raisonne que sur le genre substance; que serait-ce si je +m'occupais des genres des autres predicaments! c'est alors que tout +paraitrait fictif, et l'abus de l'ontologie dialectique eclaterait. Il +est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent +les dupes, et certainement au fond Abelard savait bien que ce ne pouvait +etre que par une assimilation fictive que l'on traitat la _relation_ ou +la _situation_ comme la _substance_; il laisse entrevoir, quoique trop +rarement, qu'il n'ignore pas que la _nature_, c'est ainsi qu'il nomme +la realite, est autre chose que _l'art_, c'est ainsi qu'il nomme la +dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux? puis, pourquoi +ne pas etudier, pour la decrire et la circonscrire, cette disposition ou +cette faculte qui est en nous de convertir tout en etre, et de raisonner +des rapports et des modes comme si c'etaient des substances? Il est vrai +que c'eut ete la de la psychologie. + +Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce +rare esprit ne meconnaissait pas la difference profonde qui doit separer +l'ontologie naturelle de l'ontologie dialectique. Il revient ici a +l'idee qu'il a deja exprimee, c'est que les regles qui sont bonnes pour +la categorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit +vraies des autres categories. Suivant lui, la division du genre s'opere +exactement par deux especes prochaines, mais seulement quand ce genre +est de la categorie de la substance. La division du genre par les +differences equivaut a la division par les especes, mais seulement quand +il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un +principe anterieurement pose; c'est que toute espece est constituee de +la matiere du genre par la forme de la difference, seulement quand il +s'agit de genres ou d'especes du ressort de la substance. + +Je ne vois pas que cette distinction fondamentale ait ete jusqu'ici +remarquee; elle fait honneur a celui qui l'a apercue et repond d'avance +a plus d'une censure dirigee contre lui[520]; mais passons a la seconde +espece de division substantielle. + +[Note 520: Voyez _Dial._, pars III, p. 400; et ci-dessus c. V, et +ci-apres c. VI, VII et IX.] + +"Apres la division du genre en especes vient celle du tout en +parties[521]. Le tout est quant a la substance, ou quant a la forme, ou +quant a l'une et a l'autre. Le tout quant a la substance est tel quant +a la comprehension de la quantite, c'est l'entier, ou quant a la +distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par +exemple l'espece distribuee entre tous ses individus. L'espece peut bien +etre appelee le tout quant a la substance des individus, puisqu'elle +est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de meme des +genres; car il y a, outre le genre, la difference dans la substance de +l'espece, tandis qu'au dela de l'espece rien de nouveau n'entre dans la +substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espece, non +des especes (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit +de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier, +c'est-a-dire un tout qui resulte de l'assemblage de toutes les parties +combinees, comme la maison, qui est composee du toit, des murs, etc. +L'entier ne peut etre l'universel, parce que l'universalite n'a point +ses parties dans sa quantite, mais en distribution dans la diffusion +de la communaute, c'est-a-dire divisees entre plusieurs a qui elle +est commune. L'entier a une _predication_ (attribution) qui lui est +particuliere; Socrate est compose des membres que voici. + +[Note 521: _Dial._, pars V, P. 460-470.] + +"Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre[522], que la division +doit s'arreter aux dernieres especes pour ne pas s'etendre jusqu'aux +individus, il a considere non la nature des choses, mais la multiplicite +et le changement des individus. Leur existence est soumise a la +generation et a la corruption, elle n'a pas la permanence que possedent +les universels, dont l'existence est necessaire, des qu'il existe +un quelconque des individus en lesquels ils sont distribues. Cette +infinite[523], qui n'est point l'oeuvre de la nature, mais de notre +ignorance et de la mobilite de l'existence, laquelle ne saurait +longtemps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets +des animaux, ou dans des individus a accidents immobiles, empeche la +division actuelle, mais n'empeche pas qu'elle existe dans la nature: la +nature pourrait tres-bien souffrir que les individus dont l'existence +aurait ete permise, attendissent notre division et tombassent sous notre +connaissance.... + +[Note 522: Porphyr. _Isag._, II.--Boeth., _In Porph._, l. III, p. +75.] + +[Note 523: L'impossibilite de determiner le nombre des individus.] + +"De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs, les uns sont +continus, comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres +non, comme le peuple, dont les parties sont desagregees. La division +de ces touts ne s'enonce pas au meme cas que celle de l'universel, +c'est-a-dire au nominatif, elle se fait au genitif.... _De cette ligne_, +une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite +ligne; _de ce peuple_, une partie est cet homme, une autre partie, cet +autre homme..., tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile ... sont des +parties de l'homme (espece), mais Caton, Virgile est homme.... Mais il +faut regarder au sens plutot qu'aux paroles.... + +"Comme la division reguliere du genre ne se fait point par ses especes +quelconques, mais par ses especes les plus prochaines, de meme, la +division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais +par les parties principales. On blamerait celui qui diviserait l'oraison +par syllabes ou par lettres, qui sont les parties des parties; l'ordre +naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union +constitue immediatement le tout, et que l'on decompose l'oraison en +expressions et celles-ci en syllabes." + +Mais quelles parties convient-il d'appeler principales, et quelles, +secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales +sont parties, non des parties, mais du tout, comme dans l'homme l'ame +et le corps. Regardez-vous comment le tout se detruit, les parties +principales sont celles dont la suppression detruit la substance du +tout, comme la tete dans l'homme. + +La premiere classification est arbitraire. Elle veut, par exemple, que +les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les +fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant +d'un cote les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les +fondements ne seront plus partie principale, mais partie de partie. On +peut a volonte dans un compose quelconque rendre secondaire une partie +principale, et reciproquement. Dans l'autre opinion, on n'hesite pas a +admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par +exemple, la tete, laquelle est une partie du corps qui est une partie +de l'homme, dont l'autre partie est l'ame; on regarde seulement quelles +sont les parties qui, en se detruisant, detruisent la substance du tout. +Mais si vous detruisez une petite pierre de la muraille d'une maison, +comme cette pierre est un des elements de sa substance, cette substance +est atteinte, le tout cesse d'exister, la maison est detruite; ou ce qui +reste est un autre tout, une autre maison; ce n'est qu'une partie de la +premiere. En vain diriez-vous que la petite pierre de la maison existe +separement, la maison existait comme compose, et il ne suffit pas pour +son existence que sa matiere subsiste. Autrement, comme elle se compose +de bois et de pierres, on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres, +on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction, toutes les +parties sont principales. + +A cette argumentation, qu'Abelard dit toute neuve, _novissimae_, voici +comme on a tente de repondre. Vous dites que si cette petite pierre +cesse d'etre, le tout dont elle fait partie n'est plus; soit, pourvu que +la pierre soit vraiment partie principale, comme dans un tout de deux +pierres. Mais pour appliquer cette conclusion a un tout qui est le tout +des parties, mais qui est autre chose que ses parties, il faut ajouter +au raisonnement cette constante: _Les parties etant parties et parties +principales_. En effet, dans le consequent, elles sont prises comme +tout, dans l'antecedent comme parties. Or une partie n'est pas le tout, +ou la substance se multiplierait a l'infini. Il faut donc retablir +l'unite du raisonnement qui manque d'une condition essentielle en +logique, _la constance_, d'apres la regle: "Ou la constance n'est pas +conservee dans l'enchainement, la conjonction des extremes ne suit +pas[524]."--Mais alors comment accordez-vous que dans ces consequences +fort connues: _Si l'homme existe, l'animal existe, et si l'animal, la +substance_, la conjonction des extremes s'accomplisse? Car dans la +premiere consequence, _animal_ suit comme genre, et dans la seconde, il +precede comme espece. Faut-il donc, pour retablir la constance, faire +l'insertion suivante: _Si l'homme existe, l'animal existe; et, si +l'animal existe, comme animal est l'espece de la substance, la substance +existe_. En verite, cela est inutile, le moyen terme peut egalement etre +consequent pour le premier membre et antecedent pour le second. Il est +donc vrai qu'une partie quelconque detruite detruit necessairement le +tout, et que, du point de vue de la destruction de la substance, toutes +les parties sont principales. + +[Note 524: "Ubi constantia non interseritur, conjunctio non +procedit." C'est ainsi qu'Abelard donne cette regle du syllogisme: Les +extremes et les moyens doivent necessairement etre homogenes. (_Analyt. +post._, 1, vii.) Il n'avait pat sous les yeux le texte des Seconds +Analytiques.] + +Mais si vous enlevez un ongle a Socrate, est-ce que toute la substance +de Socrate perit? non, parce que l'homme ne consiste pas dans ses +parties. Autrement, en des temps divers, le meme homme vivant ne +subsisterait pas; car sa substance augmente ou diminue sans cesse. Il +faut donc chercher quelle est la partie, faute de laquelle l'homme ne se +retrouve plus; les uns diront que c'est la main, les autres que c'est la +langue; mais la destruction de l'une ni de l'autre n'est l'homicide; +et nous tenons pour principales les parties qui sont telles, que leur +mutuelle conjonction produise immediatement la perfection du tout. +La conjonction du toit, des murs et des fondements, et non pas la +composition de leurs parties entre elles, produit la maison. + +Il est des touts dont la nature parait contraire, quoique ce soient +aussi des entiers: tels sont les touts _temporels_, comme _le jour_ +compose de douze heures, et qui est pour elles un tout constitutif. Ces +touts n'ayant point de parties permanentes, la simultaneite ne leur est +pas applicable; leurs parties sont successives, comme celles du temps, +celles de l'oraison, et l'existence actuelle de ces parties est la seule +mesure de l'etre de ces touts. A prendre rigoureusement la signification +du jour ou de l'oraison, jamais l'oraison ou le jour n'existe, puisque +jamais ni les douze heures, ni les mois dont se compose l'oraison, +ne coexistent. Aristote admet dans le temps la continuation sans la +permanence[525], mais ni l'une ni l'autre dans l'oraison. Il faudrait +plutot dire que les parties du temps ont la permanence et non la +continuation; car les sujets etant discontinus, les accidents doivent +l'etre aussi. On trouverait egalement une sorte de permanence dans les +parties de l'oraison, en faisant prononcer en meme temps par divers les +lettres qui en sonnant ensemble composeraient les mots et l'oraison avec +les mots. Mais a dire le vrai, ni le temps, ni l'oraison, ne sont des +composes de parties. Un compose ne peut etre contenu dans une seule +partie, et ce n'est pas une partie que ce que la quantite du tout ne +surpasse point. La ou il n'y a qu'une partie, elle est le tout. Or les +parties dans le temps ne sont jamais plusieurs, puisque la simultaneite +leur est interdite; il n'en existe jamais qu'une. Co n'est donc que par +figure qu'on peut dire que le jour existe, et ce qui en existe et qu'on +appelle partie n'en est pas une, elle est reellement un tout. + +[Note 525: Arist. _Categ._, VI.] + +"Je me souviens, ajoute Abelard[526], que mon maitre Roscelin avait +cette idee insensee de pretendre qu'aucune chose ne resultat de parties, +et, comme les especes, il reduisait les parties a des mots. Si on lui +disait que cette chose, qui est une maison, resulte d'autres choses, +savoir, le mur, le toit et le fondement, voici par quelle argumentation +il attaquait cela. + +[Note 526: _Dial_., p. 471.] + +"Si cette chose qui est la muraille est une partie de cette chose qui +est la maison, comme la maison elle-meme n'est pas autre chose que le +mur, le toit et le fondement, le mur est partie de lui-meme et du +reste. Mais comment sera-t-il partie de lui-meme? Toute partie est +naturellement anterieure au tout; or, comment le mur serait-il anterieur +a soi et aux autres, lorsque l'anteriorite a soi-meme est impossible? + +"La faiblesse de cette argumentation consiste en ceci, que quand on +parle du mur, et qu'on accorde qu'il est partie de lui-meme et du reste, +on entend de lui-meme et du reste pris et joints ensemble, ou d'un +compose dans lequel il est avec le toit et le fondement, en sorte que la +maison est comme trois choses, mais non prises separement, combinees au +contraire, et ainsi il n'est plus vrai qu'elle soit le mur ni le reste, +mais elle est les trois ensemble. De la sorte, le mur n'est partie que +de lui-meme et du reste combines, ou de toute la maison, et non pas de +lui-meme pris en soi: il est anterieur, non a soi-meme pris en soi, mais +a la combinaison de soi-meme et du reste. En effet, le mur a existe +avant que toutes ces choses eussent ete jointes, et chacune des parties +doit exister naturellement avant de produire l'assemblage dans lequel +elles sont comprises." + +Ce long examen de la division du tout vient de nous conduire au milieu +de la grande question du realisme et du nominalisme. Abelard y a touche +en s'occupant de la difference; il y est revenu en traitant de la +division de la substance par les especes. Il la retrouve ici sous deux +formes, en etudiant la division du tout universel et du tout integral. + +Le tout universel est un des universaux; il est la collection soit des +genres, soit des especes, soit des individus, qui en sont comme les +parties; en tant que collection des individus, le tout espece peut +etre appele leur substance, puisqu'il est la totalite de la substance +repartie en eux; mais le genre n'est pas la substance totale des +especes, puisqu'il y a dans l'espece un element qui n'est pas dans +le genre, la difference. Cette doctrine, qui admet bien une certaine +realite dans les elements des especes et des genres, les presente +cependant comme des touts de convention; et il est vrai qu'en tant qu'on +les considere comme des touts, ce ne sont pas des touts naturels, si la +condition du tout naturel est l'unite numerique de substance; mais +ils sont des touts naturels, lorsqu'ils sont la totalite de genres +et d'especes veritables, ou formes a raison de ressemblances et de +differences essentielles et permanentes. Les genres et les especes de +convention, oeuvres d'une classification arbitraire et momentanee, sont +les seuls qui ne donnent naissance qu'a des touts conventionnels. + +Quant a la division du tout integral ou constitutif en ses parties, elle +serait indifferente a la question du realisme, si Roscelin n'avait eu +la hardiesse de l'y rattacher. N'admettant de realite que la realite +individuelle, il se croyait oblige de nier la realite des elements de +l'individu, et comme l'individu est un tout, de nier les parties du +tout. Par quel subtil argument, on l'a vu. La reponse d'Abelard est +bonne, et resout la difficulte de dialectique que Roscelin avait +inventee. Le bon sens n'en pouvait etre embarrasse un moment; mais le +bon sens n'est pas la logique. + +"La division du tout selon la forme est, par exemple, celle qui partage +l'ame en trois puissances ou facultes, celle de vegeter, celle de +sentir, celle de juger[527]. L'ame en exerce une dans les plantes, deux +dans les animaux; dans l'homme, elle les contient tontes trois: elle a +le conseil ou le jugement avec la vegetabilile et la sensibilite, c'est +ce qu'on appelle la rationnante ou la raison. + +[Note 527: _Dial_., p. 411-476.] + +"Voici donc une division reguliere: la puissance de l'ame est ou de +vegeter, ou de sentir, ou de juger. Mais cette division est-elle +applicable a l'ame universelle ou ame du monde, que Platon croit unique +et singuliere[528], que d'autres appellent une espece contenue dans +un seul individu, comme le phenix? Boece parait avoir applique cette +division a l'ame en general, quand il dit: _L'ame se composant de ces +sortes de parties, en ce sens non pas que toute ame soit composee de +toutes, mais une ame des unes, une autre ame des autres, c'est une chose +qu'il faut rapporter a la nature du tout_. Ces mots indiquent qu'il +croit que le nom d'ame, tel qu'il est defini par la division, convient +a toutes les ames, ou, ce qui revient an meme, qu'il designe un +universel.... On donne donc aussi le nom de tout a ce qui consiste en de +certaines vertus ou facultes, comme l'ame en ses trois puissances[529]. + +[Note 528: Cette division triple de l'ame est comme dans toute +l'antiquite. Abelard l'avait rencontree dans Boece. (_In Porph_., p. +46.) Quant a la question de savoir si cette triplicite s'appliquait a +l'ame du monde, il aurait pu s'en assurer en relisant le Timee, si, +comme on le croit, il en avait une version sous les yeux. La, Platon dit +que Dieu forma l'ame du monde d'une essence divisible, d'une essence +indivisible, et d'une essence intermediaire, produit de l'union de l'une +et de l'autre. Ces trois principes, le premier, qui est l'etre, le +second l'intelligence, le troisieme qui participe des deux autres, +pourraient bien repondre a la division dont il s'agit, quoique dans le +Timee elle soit concue d'une maniere plus transcendante et qui a ete +tout autrement developpee et interpretee par les alexandrins. Voyez dans +les _Etudes sur le Timee_, de M. Henri Martin, le texte, p. 88, 94 et +98, et la note 22. t. 1. p. 316-383.] + +[Note 529: Les citations, comme le fond des idees, sont prises de +Boece (_De Div_., p. 646), et nous voyons comment s'est introduite +ou plutot maintenue dans la philosophie du moyen age cette ancienne +division de l'ame en vegetative, sensitive et intelligente (ou +rationnelle).] + +"Seule, en effet, l'ame fait vegeter le corps, et elle donne seule au +corps le mouvement de croissance; seule elle discerne, c'est-a-dire a la +notion du bien et du mal; mais il semble qu'elle ne sente pas seule, on +croit meme qu'elle ne peut sentir, car on ne dit pas les sens de l'ame, +mais du corps. Aristote attribue les sens au corps[530]; c'est que les +sens, c'est que les instruments par lesquels l'ame exerce ses sens, +sont fixes dans le corps et font connaitre les corps qui, par leur +intermediaire, arrivent a l'etat de concepts, d'ou l'on pourrait induire +qu'il y a une faculte de sentir dans l'ame, une autre dans le corps. +L'une et l'autre, en effet, sont dits sensibles (_sensibile_); mais la +vraie et premiere faculte de sentir est dans l'ame, quoique le corps +contienne les divers organes des sens....., ou plutot quoique tous ses +membres soient pourvus du tact qui parait etre le seul commun a tout +animal, car il est certains animaux qui manquent de tous les autres +instruments, comme les huitres et les coquilles, qui sont sans +tete, ainsi que Boece le rappelle dans le premier Commentaire des +Predicaments[531]. + +[Note 530: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proedic._, p 100.] + +[Note 531: Il n'y a point ou il n'y a plus deux Commentaires des +Predicaments, ni par consequent de premier. C'est dans le livre II de +son unique commentaire sur les categories que Boece parle des huitres et +des coquilles (p. 101).] + +"Quant a cette sensibilite attribuee au corps de l'animal, comme si elle +etait sa difference, elle parait descendre et naitre de celle qui est +dans l'ame, et l'animal ne parait sensible qu'en tant qu'il contient une +ame capable d'exercer en lui la faculte de sentir. Le corps n'est dit +sensible que parce que l'ame est avec lui, que parce qu'il a une ame; +l'ame, au contraire, est sensible, non par l'effet du predicament +de l'avoir, mais en vertu d'une puissance qui lui est propre. +Objectera-t-on que _sensible_, etant la difference substantielle +d'_animal_, est une qualite, apparemment parce que toute difference est +qualite, mais qu'avoir une ame n'est pas une qualite, etant au contraire +de la categorie de l'avoir? Il faudrait alors entendre par la qualite la +forme, ou par le mot _sensible_ designer dans le corps de l'animal une +certaine faculte qui serait necessairement du ressort de la qualite, +puisque l'autorite a soumis toutes les puissances ou impuissances au +genre supreme de la qualite[532]. Cela revient a dire que l'animal nait +deja apte a l'exercice des facultes de l'ame, grace a une qualite des +sens par lesquels l'ame, comme par des instruments, s'acquitte des +fonctions de la puissance qui lui est propre. + +[Note 532: Arist. _Categ._, VIII.--Boeth., _In Proed._, l. III, p. +170. Toute cette psychologie d'ailleurs ne vient point d'Aristote; on +trouverait plutot quelque chose d'analogue dans Boece (_De interp._, ed. +sec., p. 298)] + +"Il faut qu'il y ait differentes sensibilites de l'ame et du corps, +comme il y a differentes rationnalites, car c'est une regle que les +genres qui ne sont point subordonnes entre eux, n'ont pas les memes +especes ou les memes differences; or, tels sont le corps et l'ame, dont +l'on ne recoit aucune attribution de l'autre[533]. + +[Note 533: C'est dire, en dialectique, que la sensibilite de l'ame +ne peut etre celle du corps ou que la sensation n'est pas l'affection +organique; nouvelle preuve que le raisonnement, avec ses formes d'ecole, +remplace et quelquefois vaut les notions puisees dans l'observation des +faits de conscience.] + +"L'equivoque qui se trouve dans les noms des differences de l'ame et du +corps s'etend aussi aux noms de leurs accidents. Il nait de certaines +choses qui sont dans l'ame certaines proprietes pour le corps. Ainsi +le fondement propre des sciences ou des vertus, c'est l'ame. Cependant +l'homme est un corps, et l'on dit de lui qu'il est savant ou studieux, +non qu'on entende par la une _qualite_ de la science ou de la vertu, car +elles ne sont pas en lui, mais un _avoir_ de l'ame, qui _a_ les sciences +et les vertus. L'homme est dit dialecticien ou grammairien, joyeux ou +triste, rassure ou effraye, et mille autres choses, a raison de toutes +les qualites de l'ame, dont l'exercice ne peut apparaitre ou meme avoir +lieu sans la presence du corps. Les corps eux-memes recoivent des noms, +et il leur nait des proprietes qui ont le meme caractere: par exemple, +Aristote dit qu'avec l'animal meurt la science[534]. Il parle de +la science par rapport au corps, car la suppression de l'animal +n'entrainerait point celle de la science, puisque l'ame, une fois +degagee de la tenebreuse prison du corps, acquiert de plus vastes +connaissances; il ne veut parler que de cet exercice de la science qui +se manifeste seulement grace a la presence du corps[535]. + +[Note 534: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proed._, p. 166.] + +[Note 535: La division du tout par facultes a, suivant Boece, +quelque chose de commun avec celle du genre ou de l'entier. Ainsi +la _predication_ de l'ame suit de ses facultes, ce qui signifie que +l'enonciation des facultes de l'ame donne l'ame comme consequence. +Exemple; _S'il y a vegetalble, il y a ame_. Et cela revient a la +division du genre lequel suit de ses especes: _S'il y a homme, il y a +animal_. L'ame est composee de ses facultes autrement que l'entier l'est +de ses parties. La composition de l'entier est materielle ou relative a +la quantite de son essence, tandis que la composition de l'ame resulte +de l'addition d'une difference formatrice. "La qualite n'entre pas dans +la quantite de la substance, et ce qui est le meme en nature ne peut +etre materiellement compose de choses de predicaments differents." +C'est-a-dire qu'une quantite materielle ou une nature _quantitative_, +comme un entier, ne peut etre composee d'elements d'une nature +_qualitative_, comme des facultes. (_Dial._, p. 474-475)] + +"Quelques-uns appliquent celle division du tout virtuel ou du compose +de puissances, non a l'ame en general, mais a cette ame singuliere que +Platon appelle l'ame du monde, qu'il a donnee a la nature comme issue du +_Noy_ ou de l'esprit divin, et qu'il s'imagine retrouver dans tous les +corps. Cependant il n'anime pas tout par elle, mais seulement les etres +qui ont une nature plus molle et ainsi plus accessible a l'_animation_; +car bien que cette meme ame soit a la fois dans la pierre et dans +l'animal, la durete de la premiere l'empeche d'exercer ses facultes, et +toute la vertu de l'ame est suspendue dans la pierre. + +"Enfin, quelques catholiques, s'attachant trop a l'allegorie, +s'efforcent d'attribuer a Platon la foi de la sainte Trinite, grace +a cette doctrine ou ils voient le _Noy_ venir du Dieu supreme, qu'on +appelle _Tagaton_, comme le Fils engendre du Pere, et l'ame du monde, +proceder du _Noy_ comme du Fils le Saint-Esprit. Ce Saint-Esprit en +effet, qui, partout repandu tout entier, contient tout, verse aux coeurs +de quelques chretiens, par la grace qui y reside, ses dons qu'il est dit +vivifier en suscitant en eux les vertus[536]; mais dans quelques-uns, +ses dons semblent absents, il ne les trouve pas dignes qu'il habite +en eux, quoique sa presence ne leur manque pas, il ne leur manque que +l'exercice des vertus. Mais cette foi platonique est convaincue d'etre +erronee en ce que cette ame du monde, comme elle l'appelle, elle ne la +dit pas coeternelle a Dieu, mais originaire de Dieu a la maniere des +creatures. Or le Saint-Esprit est tellement essentiel a la perfection de +la Trinite divine, qu'aucun fidele n'hesite a le croire consubstantiel, +egal et coeternel tant au Pere qu'au Fils. Ainsi ce qui a paru a Platon +assure touchant l'ame du monde, ne peut en aucune maniere etre rapporte +a la teneur de la foi catholique[537]." + +[Note 536: "Fidelium cordibus per inhabitantem gratiam sua largitur +charismata quae vivificare dicitur suscitando in eis virtutes." +(_Dial_., p. 475.) Cette generation de l'ame du monde emanee du _Noy_ +(pour [Grec: nous], l'intelligence) est un dogme neo-platonique +qu'Abelard tenait de Macrobe plutot que du Timee. (_In Somn. Scip_., I, +ii. xiii, xiv, etc.)] + +[Note 537: Abelard, comme on le verra plus bas, n'a pas toujours +repousse avec une aussi grande severite d'orthodoxie le dogme platonique +de l'ame du monde. Mais ce passage est un de ceux que l'on cite peur +prouver qu'il ecrivit sa Dialectique apres sa condamnation. Il est +tres-probable en effet qu'il aura insere a dessein dans ce passage la +retractation d'une opinion, qui, bien que tres-formellement exprimee +dans sa theologie, n'en fait point une partie essentielle; tandis qu'on +ne peut admettre qu'apres l'avoir positivement condamnee, il l'ait +reprise plus tard et developpee, le theologien se montrant ainsi moins +correct en sa foi que le philosophe. (Voyez l. III, c. II et III, et +dans Abelard, le l. II de _l'Introduction_, c. xvii, et le l. I de la +_Theologie chretienne_, c. v.)] + +"Mais une fiction de ce genre parait eloignee de toute verite, car elle +placerait deux ames dans chaque homme. Platon imagine et veut que les +ames de chacun, creees au commencement dans les etoiles correspondantes +(_in camparibus stellis_), viennent prendre appui en des corps humains +pour la creation de chaque homme en particulier, et que les corps soient +animes par celles-la seules, dont la presence est partout suivie +et accompagnee de l'animation, et nos par celle dont une opinion +philosophique admet l'existence egalement, soit avant que le corps soit +anime, soit apres qu'il est dissous et jusque dans le cadavre[538]. + +[Note 538: Cette phrase se rapporte a la distinction etablie dans le +Timee entre l'ame du monde et l'ame ou les trois ames de l'homme, l'une +immortelle, qui est l'ame intelligente ou connaissante, et les deux +autres mortelles, savoir: l'une male et l'autre femelle; l'une, celle +des volontes passionnees, l'autre, cette des impressions et affections +sensibles; l'une qui reside dans le coeur et l'autre dans le foie. +(Voyez dans les _Etudes sur le Timee_, le t. I, pv 96 et suiv., 187 et +suiv., not. 22 et le t. II, not. 136, 139 et 140.)] + +"Ne nous occupons point de celle ame que la foi ne reclame point, +qu'aucune analogie reelle ne recommande, et revenons a l'application de +la division de l'ame generale (du genre ame). Il est demeure en question +pourquoi on a admis tes facultes dans ce tout qui est ame plutot que +dans les autres touts, ou pourquoi on a separe cette division par +facultes des autres divisions des genres par differences. Pour ceux +qui par l'ame generale entendent cette ame du monde inventee par les +platoniciens, ils la mettent evidemment en dehors de toutes les +autres divisions, puisque dans cette seule et meme ame ils admettent +substantiellement toutes les facultes differentielles, la substance de +cette ame les contenant egalement partout, quoique partout elle ne +les exerce pas. Ceux au contraire qui entendent par l'ame generale +l'universel ame (ou l'ame en general), ce qui est plus raisonnable, ils +n'ont pas de raison d'admettre au nombre des divisions par la forme +cette division de l'ame, plutot que celle des autres touts par +puissances ou par impuissances, telles que rationnalite et +irrationnalite, ou toute autre forme de la substance; mais peut-etre la +citent-ils de preference pour exemple, parce que ses differences sont +plus connues d'avance. + +"La derniere division est celle par la matiere et par la forme. En voici +une: "L'homme est en partie substance animale, en partie forme de +la rationnalite ou de la mortalite." L'animal compose l'homme +materiellement, la rationnalite et la mortalite formellement: car +celles-ci etant des qualites ne pouvent se convertir en l'essence de +l'homme qui est substance; mais la substance d'animal est la seule qui +constitue l'homme par _l'information_ de ses differences substantielles. +Les differences substantielles sont celles qui _specifient_ ou changent +en especes les genre divises put elles (Porphyre)[539]. La rationalite +en effet et la mortalite, advenant a la substance d'animal, en font une +espece qui est l'homme. Mais en convertissant en espece la substance +du genre, elles ne passent pas elles-memes ensemble avec elle dans +l'essence de l'espece; ce sont les genres seuls qui deviennent especes, +sans rester toutefois separes des differences; sans la survenance des +differences, l'espece differenciee ne serait pas produite; c'est par +et non avec les differences que cette transformation a lieu. Si les +differences etaient avec le genres transportees dans l'espece, nous ne +nous rendrions pas a la doctrine de ceux qui veulent quo l'homme soit un +autre plus la rationnalite et la mortalite, non pas seulement un autre +_informe_ par ces deux differences, mais un animal et ces deux choses; +dans le premier cas trois font un, dans le second les trois sont trois, +et l'homme uni a la muraille n'est pas la meme chose que l'homme et la +muraille. Mais assurement nous serions forces d'admettre que ces memes +differences ensemble avec le genre viennent a la fois et se reunissent +de meme facon dans l'essence de l'espece; d'ou il resulterait qu'elles +sont de la substance de la chose et qu'elles entrent comme partie dans +la matiere. Car rien no recoit l'attribution de substance composee que +la matiere, parce que rien ne doit etre pris materiellement que la +matiere deja actuellement combinee a la forme; par la statua on no peut +entendre que l'airain figure, et non l'airain et la figure, puisque +la composition de la forme n'est pas de l'essence de la statue. "_La +statue_, dit Boece[540], _consiste dans ses parties_ (c'est-a-dire dans +les parties separees d'airain qui, reunies, constituent la quantite de +son essence comme matiere) _autrement que dans l'airain et l'espece_ +(c'est-a-dire dans la composition de la forme)." Cette composition +n'advient pas n la matiere pour y etre de l'essence de la chose, mais +pour que la substance de l'airain devienne ainsi une statue. La matiere +actuellement jointe aux formes n'est que ce qu'on appelle le _matiere_, +comme l'anneau d'or n'est que l'or etire en cercle, comme la maison +n'est que le bois et les pierres augmentees de la construction. + +[Note 539: _Isag._, III.--Boeth., _In Porph._, l. IV, p. 89.] + +[Note 540: _De Div._, p. 640.] + +"La division dont nous traitons comprend avec la forme substantielle +la forme accidentelle; car la composition de la statue ne parait point +substantielle, puisqu'elle ne cree pas une substance specifique. La +statue ne semble pas en effet une espece, car elle n'est pas une unite +naturelle, mais fabriquee par les hommes, ni un nom de substance, mais +d'accident, le nom de statue etant pris de quelque fait de composition. +En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou +bois, des qu'il offre l'image d'un etre anime, c'est une statue. Le +mot de statue parait donc appartenir plus a _l'adjacence_[541] qu'a +l'essence; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une +substance specifique, la composition est substantiellement inherente +a la statue (elle y est comme dans son sujet d'inherence), de la meme +facon que la justice au juste. Le juste ne peut etre sans la justice, +la statue sans sa composition; non, il est vrai, par une nature +substantielle, mais par une propriete formelle, qui fait qu'on dit le +juste et la statue. Boece a dit que les differences substantielles du +tyran au roi etaient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le +peuple sous une domination violente[542]; cependant _roi_ et _tyran_ ne +designent pas des especes, mais des accidents; l'homme est ce qu'il y +a de plus special; point d'especes apres lui. Le mot de Boece signifie +donc que nul ne peut etre investi de la propriete de roi ou de tyran, +s'il n'a fait ce qui vient d'etre dit." + +[Note 541: _Ad adjacentiam_, nous francisons ce mot, parce qu'il est +explique par son antithese avec _essence_.] + +[Note 542: _De Differ. topic._, l. III, p. 873.] + +La troisieme division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot +en significations ou en modes de significations[543]. + +[Note 543: _Dial._, p. 479-484.] + +Les significations des mots dependent de la notion qu'ils produisent +dans l'esprit de l'auditeur, et en general du sens qui leur a ete +impose; mais ces recherches ne tiennent pas a l'essence de la +philosophie. Une meme signification peut avoir plusieurs modes, +c'est-a-dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De la une division +nouvelle. Le mot d'_infini_, par exemple, est divise par Boece en infini +de mesure, en infini de multitude, en infini de temps[544]. Dans +les termes vraiment equivoques, il y a pour un meme mot plusieurs +definitions. Ici, au contraire, ou il ne s'agit que des modes de la +signification, la definition ne change pas; l'infini demeure toujours +ce dont le terme ne peut etre trouve, mais l'infini est un mot qui +s'emploie de differentes manieres. C'est la recherche et remuneration de +ces _manieres_ ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes. +Abelard va plus loin, et croit que l'infini ne designe point une seule +et meme propriete, commune, par exemple, au monde, au sable, a Dieu. +Chacun a sa maniere d'etre infini, et il penche a croire qu'il faudrait +ici une definition plutot reelle que verbale. Les membres de la division +que Boece donne de l'infini, ne supposent point necessairement une +opposition, une meme chose pouvant etre infinie de diverses manieres. +Dieu est infini quant au temps et par la quantite de la substance; car +il ne saurait etre renferme dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs +d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la creature? ne risque-t-on +pas de tomber ainsi dans l'equivoque proprement dite, et n'y aurait-il +pas lieu a des definitions differentes? On dit que l'infini est ce dont +le terme ne peut etre trouve; mais Dieu est infini, en ce sens que sa +nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un etre que rien ne +limite. Il est infini par essence. "Les creatures, au contraire, ne +peuvent etre dites infinies que relativement a notre connaissance, et +non pas a leur nature. Toutes, en effet, connaissent leurs limites, +quand meme notre science ne les atteint pas; et admettre l'infinite, +reelle ou naturelle, dans les creatures, fut une erreur chez les gentils +et serait une heresie chez les catholiques; car ce serait assimiler a +son createur la creature comme excedant toutes limites; or le createur +lui-meme ne connait pas ses limites, puisqu'elles n'ont jamais ete." + +[Note 544: _De Div._, p. 640.] + +Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas +suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour +faire ressortir leurs differences[545]. + +[Note 545: _Dial._, p. 484-489.] + +Si vous comparez la division du tout a la distribution du genre, vous +trouvez qu'elles different en ce que la premiere se fait suivant la +quantite, la seconde suivant la qualite. En effet, lorsqu'on distribue +un universel, on n'entend point le prendre dans son integrite, mais +en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il, au +contraire, d'un tout integral, ses parties en divisent la substance, +independamment de toutes qualites et quand meme elles en seraient +depourvues. + +Toujours un genre est anterieur a ses especes, un tout posterieur a ses +parties; car les parties sont la matiere du tout, comme le genre est +la matiere des especes. Aussi, comme la destruction du genre supprime +l'espece, quoique la destruction de l'espece laisse subsister le genre, +la destruction de la partie detruit le tout, quoique le tout en +se detruisant n'entraine pas la perte des parties, au moins comme +substance, si ce n'est comme parties. + +Chaque espece recoit le genre pour predicat; on ne peut dire la meme +chose du tout pour chaque partie. Il les faut toutes prises ensemble, +pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal, mais la +muraille n'est pas la maison; il y faut la muraille, le toit, etc., tout +pris ensemble, il n'y a d'exception que pour les touts factices, +comme une baguette d'airain, dont le tout divise en deux donnera deux +baguettes d'airain. Mais aussi, comme etant un tout factice, on devrait +peut-etre la classer parmi les substances universelles. + +Comparez maintenant la division du mot a celle du genre. Elles different +en ce que le mot se partage en significations propres, le genre +en certaines creations tirees de lui-meme. "Car le genre cree +materiellement l'espece; l'essence generale est transferee dans la +substance de l'espece, au lieu que la substance du mot n'est point +transportee dans la constitution de la chose qu'il signifie. Le +genre est plus universel dans la nature que l'espece, son sujet; +_l'equivocation_ est dans sa signification plus comprehensive que le +mot unique. C'est que le mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient +naturellement a aucune chose signifiee; c'est un nom impose par les +hommes. Car le supreme artisan des choses nous a confie l'imposition des +noms, mais il a reserve la nature des choses a sa propre disposition." + +Aussi le mot est-il posterieur a la chose qu'il signifie, et le genre +anterieur a l'espece. Par suite, les choses qui sont reunies dans la +nature du genre, recoivent son nom et sa definition; tout ce qui se +dit du sujet en est predicat de nom et de definition (Aristote). +Les significations, an contraire, ne se partagent que le nom de +l'_equivocation_[546]. + +[Note 546: _Categ._, V.--Boeth., _In Proed._, l. I, p. 130. +Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler que l'_equivocation_ +(homonymie) est la propriete des choses equivoques (homonymes), +c'est-a-dire qui sous un meme nom n'ont pas meme substance. "Nomem +commune, substantiae ratio diversa." On peut dire d'un homme vivant et +d'un portrait, c'est un homme. (Boeth., _In Proed._, p. 115.) Il y a +dans le texte d'Abelard, a la derniere phrase, _non participant_, je +crois que la negation doit etre retranchee (p. 487).] + +La division du genre exprime une nature qui est la meme partout, la +division du mot un usage ou convention qui peut varier. + +Comparez enfin la division du mot et celle du tout; le tout consiste +dans ses parties, qui le divisent, mais les significations qui divisent +le mot ne le constituent pas en lui-meme. Aussi, pendant qu'une partie +du tout en entraine la destruction par la sienne propre, le mot qui +signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que +l'aneantissement de cette chose aneantisse le mot, soit en substance, +soit a titre de signification. + +Ces differences, ainsi resumees, ne sont paa sans interet; elles +accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme; +mais c'est une consequence qu'il suffit d'indiquer[547]. + +[Note 547: Et cependant on y rencontre cette expression toute +realiste, _essentia generalis_ (ibid.).] + +Il faudrait donner un traite de dialectique ou commenter tout Boece, +pour completer l'analyse du traite d'Abelard sur la division. Il n'a +pas meme ete publie tout entier, et apres la division substantielle, le +tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un interet mediocre. +Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop +incomplete, si nous nous taisions sur ce qui fait en derniere analyse la +valeur de la division, sur la definition. + +On a du voir comment la division rend possible la definition, et la +definition dont le credit a un peu baisse dans la philosophie, etait au +premier rang dans celle du moyen age. Mais avant de lui assigner son +role philosophique, disons, d'apres Abelard, ce que c'est que la +definition[548]. + +[Note 548: _Dial._, pars V, p. 490-497.] + +Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement, la definition est +constituee seulement par le genre et les differences[549], comme cette +definition de l'homme, _animal rationnel mortel_, ou de l'animal, +_substance animee sensible_, ou des corps, _substance corporelle_. +Ainsi, comme le dit Ciceron, la definition explique ce que (_quid_) est +le defini. Cependant on a souvent, avec Themiste, entendu la definition +dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une +equation entre la _predication_ et une voix (_l'univoque_), en declare +de quelque maniere la signification. Dans la predication, on dit que +l'oraison _fait equation_ au mot qu'elle definit, ou que la definition +est _adequate_, lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni +le nom n'excede l'oraison, ni l'oraison le nom. Ainsi, tout ce qui est +_homme_ est _animal rationnel mortel_, et reciproquement. + +[Note 549: Abelard suit ici Boece, dont les idees sur la definition +ont prevalu dans l'ecole. La definition que donne Ciceron de la +definition meme est dans ses Topiques, et Boece, apres l'avoir +commentee, la rappelle dans son "Traite de la definition" (p. 649), et +c'est la qu'Abelard la reprond. Au reste, cette definition ne differe +pas de l'ideo generale qu'Aristote donne de la definition, [Grec: lomos +ton ti isti], (_Analyt. post._, II, x); mais Boece, Abelard et en +general les scolastiques sont loin d'avoir juge la definition avec une +severite aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (_Anal. post._, II, +III a XIII.--_Topic._, VI.--_Met._, VII, XII.)] + +On distingue la definition de nom et la definition de chose. La premiere +est l'interpretation qui explique un mot d'une langue dans une autre, +surtout en le decomposant, comme lorsqu'on explique que _philosophie_ +signifie _amour de la sagesse_. L'interpretation rentre souvent dans +l'etymologie; mais l'une et l'autre, en expliquant le nom, donnent +connaissance de la chose; autrement, le mot ne se comprendrait pas. La +definition fait la demonstration de la chose, quand non-seulement elle +en donne la substance, mais qu'elle la depeint par quelques-unes de +ses proprietes. Le mot montre la chose enveloppee, la definition la +developpe, en decomposant la matiere ou la forme. Dans la definition +de l'homme, _animal_ indique la substance, _mortel_ et _rationnel_ les +formes; _homme_ signifiait tout cela confusement. Le nom de la substance +generique ou specifique determine, assigne la qualite a la substance, en +designant la substance, en tant qu'_informee_ par les qualites; mais il +ne donne pas une pleine connaissance comme la definition qui decompose. + +L'interpretation s'applique au nom; elle est necessaire, notamment quand +le doute porte sur la substance nommee, et que l'on ne sait a quelle +substance le nom est impose. Puis on y ajoute la definition, lorsque +la propriete formelle est ignoree. "La definition doit toujours etre +convertible avec le defini; mais l'interpretation excede generalement +l'interprete. Ainsi nous n'appelons pas philosophes tous ceux qui aiment +la sagesse, mais seulement ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art +(la connaissance de la dialectique), tandis qu'on interprete le mot +_philosophe_ par _amateur de la sagesse_, c'est la composition et le son +du mot qui semblent le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donne-t-il +la difference de la definition de nom a celle de chose." + +La definition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et +c'est la definition propre, ou selon l'accident, et elle doit s'appeler +alors description. La definition substantielle est celle qui comprend en +ses parties la matiere et la forme substantielle qui font la +substance de la chose, comme par exemple, le genre et les differences +substantielles. Les especes seules peuvent donc etre definies +substantiellement, car seules elles ont le genre et les differences +substantielles. Quant aux genres les plus generaux ou predicaments, +ils ne peuvent admettre la definition, car ils n'ont ni genres, ni +differences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur +constitution, et qu'ils sont supremes principes des choses. De meme les +individus sont indefinissables, parce qu'ils manquent de differences +specifiques, n'ayant point par soi les differences auxquelles ils ne +participent que parce qu'ils font partie de l'espece. Les individus +d'une meme espece ne se distinguent entre eux que par les accidents de +la forme, qui _alterent_[550] seulement la substance et ne creent point +d'essence. Les accidents cesseraient d'etre accidents, si l'acces et le +retrait en enlevait quelque chose a la substance; c'est la l'effet des +formes substantielles des especes; d'elles depend la generation et +la corruption de la substance, c'est-a-dire que seules elles peuvent +produire les substances nouvelles et en changer la composition. + +[Note 550: _Alterer_ est ici pris dans le sens primitif, et signifie +que les accidents font qu'un individu est autre (_alter non alius_) +qu'un autre individu de meme espece. Ainsi, les accidents individuels +alterent la substance, sans la changer en tant que substance specifique. +Sous ce rapport, il faut se garder de confondre _alteration_ avec +_corruption_. Les formes substantielles corrompent la substance, en +changent la nature (_cum rumpere_, composer autrement), et ne se bornent +pas a l'alterer (a l'individualiser).] + +Il ne peut donc tomber sous la definition que les intermediaires entre +les predicaments et les individus, mais les uns et les autres ne se +refusent pas a la description, qui est la definition selon l'accident ou +improprement dite. Ainsi l'on dit que _la substance est ce qui peut etre +sujet de tous les accidents_, et que _Socrate est un homme blanc, crepu, +musicien, fils de Sophronisque_. Ce sont des definitions incompletes ou +descriptions qui n'admettent que les seules differences, ou qui posent +le genre sans les differences, ou l'espece avec les accidents; elles +different des vraies definitions, qui ne comprennent que la matiere et +la forme. + +Parmi les noms soumis a la definition, on distingue les noms substantifs +proprement dits, qui sont donnes aux choses en ce qu'elles sont, et les +autres noms qu'on appelle noms pris, _nomma sumpta_ (noms abstraits), +et qui sont imposes aux choses a raison de la _susception_ de quelque +forme. D'ou l'on distingue la definition quant a la substance de la +chose, et la definition quant a l'adherence de la forme. Les +definitions des genres et especes sont donnees quant a la substance ou +substantivement; les definitions des noms pris, comme l'_homme_, le +_rationnel_, le _blanc_, sont donnees adjectivement. + +"A propos de ces dernieres, une grande question est elevee par ceux qui +placent les universaux au premier rang parmi les choses, c'est celle de +savoir quelles sont les choses signifiees que les definitions de noms +definissent. En effet, la signification des noms abstraits est double, +la principale est relative a la _forme_, la secondaire relative au +_forme_. Ainsi _blanc_ signifie en premier lieu _la blancheur_ qui sert +a determiner le corps sujet de la blancheur; en second lieu, le sujet +meme dont _blanc_ est le nom. Or nous definissons le blanc _le forme par +la blancheur_ (ce qui a la _forme de la blancheur_). Maintenant on est +dans l'usage de demander si c'est seulement la definition du mot ou de +quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous definissons +les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette +definition parait etre en premier lieu celle de la signification; il +reste donc a chercher de quelle signification. Est-ce la premiere, +c'est-a-dire _la blancheur_, ou la seconde, c'est-a-dire _le sujet de la +blancheur_? Si c'est la definition de la _blancheur_, elle est _predite_ +d'elle-meme (car c'est dire que la _blancheur_ est _formee du forme +par la blancheur_); _blancheur_ se dit de toute chose _blanche_, et +la definition se sert a elle-meme de predicat; or qui accorderait que +_blancheur_ ou _cette blancheur fut formee de blancheur_? tout ce qui +est _forme de blancheur_ ou _blanc_ est corps. + +"Mais si la definition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le +_blanc_, c'est-a-dire qui est le _sujet de la blancheur_, on demande si +elle est la definition de chaque sujet qui recoit la _blancheur_ ou de +tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la +perle, qui est blanche; alors, d'apres la regle _De quocumque diffinitio +dicitur_ (la definition se dit de tout ce dont se dit le terme +defini[551]), celle-ci donne le predicat de la perle, ce qui est +absolument faux. Si au contraire on veut qu'elle soit la definition de +tous les sujets pris ensemble, il faudra, d'apres la meme regle, que +tous les sujets, quelque divers qu'ils puissent etre, soient definis +ensemble (c'est-a-dire par le meme predicat dans la meme proposition), +ce qui est encore faux. + +[Note 551: Je crois que cette regle est celle que donne Aristote en +ces termes: "Toute definition est toujours universelle." (_Anal. post._, +II, xiii.)] + +"La-dessus, je m'en souviens, voici quelles etaient les solutions qui +pouvaient lever toutes les objections precedentes. + +"Supposons que l'on dise que cette definition est celle de la +_blancheur_, entendue non selon son essence, mais selon l'adjacence (non +substantivement, mais adjectivement), c'est une consequence qu'elle soit +aussi dite comme predicat 1 deg. de la blancheur adjectivement, en ce sens +que _tout blanc est forme par la blancheur_; 2 deg. et aussi de toutes les +choses dont elle est le predicat adjectif. (Ainsi toutes les choses +_blanches_ sont _formees de la blancheur_.) + +"On peut dire aussi qu'elle convient a tout sujet quelconque de la +_blancheur_; mais ce n'est pas une consequence necessaire qu'elle +definisse tout ce qui a cette meme definition pour predicat; car cette +regle _la definition se dit d'un quelconque_, ne regarde que les +definitions selon la substance[552]; or celle dont il s'agit est +assignee a la substance _sujet de la blancheur_, non quant a ce qu'elle +est en elle-meme, mais quant a une de ses formes. + +[Note 552: J'ai supprime dans le texte de cette phrase deux mots, +_et definitum_, qui me paraissaient en troubler le sens (p. 496).] + +"Cette solution me parait aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent +que la definition embrasse tous les _sujets de la blancheur_ pris +ensemble, quand meme on concederait qu'ils sont tous _predits en +disjonction_, c'est-a-dire que ce qui a la definition pour predicat est +ou perle, ou cygne, ou tout autre de ces sujets. + +"On peut encore dire que la definition est celle de ce nom, _le blanc_, +non quant a son essence, mais quant a sa signification, et alors elle ne +risquera plus de lui servir de predicat quant a son essence: on ne dira +pas que ce mot _blanc_ est le _forme de la blancheur_, mais que c'est ce +qu'il signifie; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appelee +_blanche_, est _formee de la blancheur_. Definir le mot, c'est ouvrir +sa signification par la definition; definir la chose, c'est montrer la +chose meme. + +"Ainsi, que la definition fut une definition de mot ou qu'elle fut celle +d'une signification quelconque, la question pouvait etre resolue: on ne +definit rien sans declarer en meme temps la signification d'un mot, +et nous n'accordons pas qu'aucune chose reelle puisse etre dite de +plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute +definition doit eclaircir le mot qui exprime ce qu'elle definit, il faut +qu'elle soit toujours composee de noms dont la signification recue soit +connue, car nous ne pouvons eclaircir l'inconnu par des inconnus. La +definition est ce qui donne la plus grande demonstration possible de la +chose que contient le nom defini, car il y a cette difference entre la +definition et le defini que, bien que l'une et l'autre aient la meme +chose pour sujet, leur maniere de le signifier differe (Boece[553]). La +definition qui distingue en parties separees chacune des proprietes de +la chose, la montre plus expressement et plus explicitement, tandis que +le mot defini ne distingue pas ces divers elements par parties, mais +pose le tout confusement. Et quoique les mots definis contiennent +souvent plus de proprietes de la chose que la definition n'en enonce, la +ou l'on a le mot et la definition, la definition est plus demonstrative +que le nom. Quant aux choses memes, la definition fait plus que le nom +pour la signification, quand elle est substituee a la chose meme qui +est ignoree et qu'elle determine distinctement dans toutes ses +parties[554]." + +[Note 553: _De Div._, p. 665.] + +[Note 554: _Dial._, p. 495-497. Cette derniere partie de la +discussion, donnee textuellement, aurait besoin peut-etre, pour se faire +comprendre, d'une paraphrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres +suivants on reviendra au sujet qu'elle traite, et tout sera peut-etre +eclairci.] + +Ici finissent les extraits que nous voulions donner de la Dialectique, +et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouve +combien cette science consacree a l'elude des procedes logiques de +l'esprit, est forcement et frequemment entrainee a l'examen des +questions de metaphysique. On ne saurait trouver etrange que cette +necessite se fasse sentir surtout dans les recherches sur la definition. +Qu'est-ce en effet que definir? c'est dire ce qu'est une chose. La +science de la definition est donc l'art de dire ce que sont les choses, +et comme l'art de le dire est celui de l'enseigner, c'est apparemment +aussi celui de le savoir. Apprendre a definir, c'est donc finalement +apprendre a connaitre les choses; et cette partie de la logique est +l'introduction a l'ontologie. S'il y a une methode sure pour bien +definir, il y a un procede certain pour connaitre la verite des choses. + +D'ou venait cette preference pour la definition comme moyen de +connaitre? de l'emploi presque exclusif du raisonnement dialectique. Ce +raisonnement n'est au fond que le syllogisme; or le syllogisme n'est, a +le bien prendre, que le moyen de tirer de la definition d'une chose +la definition d'une autre. Les propositions qui le composent sont des +definitions partielles ou totales, provisoires ou finales. Quand il +est general et definitif, il est (ce mot de definitif semble lui-meme +l'indiquer) un procede de definition. Si l'on remonte aux syllogismes +anterieurs, on arrive toujours a quelque proposition universelle qui +exprime qu'une chose convient a une autre, a toute cette autre, a rien +que cette autre, _omni et soli_. C'est donc une definition. Et, comme la +scolastique recourait peu a l'observation soit interne, soit externe, il +est tout simple que, suivant son procede habituel, elle se soit +attachee a rechercher et a etablir plutot les conditions logiques de la +definition, que les methodes les plus sures de decouvrir et de constater +la verite, persuadee qu'elle etait qu'une fois ces conditions connues, +elle n'aurait plus qu'a les appliquer, sans investigations lointaines, +sans experiences prolongees, pour faire de bonnes definitions ou pour +controler celles qui lui seraient presentees. Qu'etait-ce pour elle, +en effet, qu'etudier une chose? c'etait en chercher la place dans les +cadres de la dialectique; c'etait determiner a quelle categorie elle +appartenait, si elle etait genre le plus general ou predicament, genre, +espece, sous-genre, sous-espece, espece la plus speciale ou individu, +si elle etait mode ou nature, propre ou accident; et cela, moins en +retracant les caracteres effectifs de la chose dans la realite, qu'en +rappelant les propositions d'Aristote, de Porphyre, ou de Boece, ou elle +avait figure, pour faire concorder l'exposition logique de la chose avec +les assertions anterieures de l'autorite. La recherche de la verite dans +un tel systeme aurait du, pour atteindre parfaitement son but, aboutir a +un tableau dialectiquement encyclopedique de tous les objets nommes par +le langage; et ce tableau n'eut ete qu'une collection methodique de +definitions. + +Si la definition a ete depuis moins pratiquee et moins pronee, c'est +qu'on a reconnu combien etait artificielle et hypothetique soit cette +maniere de la trouver, soit la science dont elle devenait le fondement. +On a remarque que la definition n'etait jamais que relative a la +connaissance acquise, et ne contenait de verite qu'en proportion de ce +qu'on en savait. La definition ne donne pas la science; elle la resume +ou la rappelle, elle ne la produit pas. Sans donc y renoncer, il vaut +mieux s'enquerir, par l'etude du raisonnement comme par l'experience +externe, par l'examen du langage comme par la recherche des citations, +par l'analyse directe de tous les caracteres de l'objet a connaitre +comme par la decomposition de toutes les idees qui en constituent la +notion, s'enquerir, dis-je, par tout moyen, de la verite des choses, +sauf ensuite a regulariser et, jusqu'a un certain point, a controler les +connaissances acquises par l'application des formes de la dialectique. +Au nombre de ces formes est sans contredit la definition, qui n'est +elle-meme que la division retournee. La definition est la synthese dont +la division est l'analyse. + +Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la variete et +l'importance des objets et des questions auxquelles touche l'etude de +la definition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature meme des +choses cette etude etait infinie, puisqu'elle n'etait rien moins que la +clef de la science universelle. Aussi, a travers beaucoup de subtilites +oiseuses, avons-nous vu, sous la main d'Abelard, l'etude de la division +et de la definition amener dans son cours une theorie ontologique de la +nature de l'ame, une theorie psychologique de ses facultes, des vues sur +la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en general et +sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents, et +avant tout et sans cesse sur la substance et les modes, consequemment +sur le probleme continuel et capital des universaux. Par les lumieres +que l'analyse de cette cinquieme partie de la Dialectique a jetees sur +ces diverses questions, elle peut etre vraiment consideree comme la +transition aux ouvrages qu'il nous reste a faire connaitre. Elle +nous conduit a l'examen plus direct des opinions psychologiques et +ontologiques de notre auteur; et elle nous montre en meme temps comment +la dialectique, science purement abstraite, devient une science +d'application. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA PSYCHOLOGIE D'ABELARD.--_De Intellectibis_. + +Lorsque l'on compare la philosophie du moyen age et la philosophie +moderne, une premiere difference frappe les regards. L'une parait +presque etrangere a l'etude des facultes de l'ame, a laquelle l'autre +semble consacree. En d'autres termes, la psychologie passe pour une +decouverte des derniers siecles. C'est en effet une verite incontestable +que depuis deux cents ans l'etude de l'esprit humain est devenue la +condition prealable, la base, le flambeau, le premier pas de la science; +toutes ces metaphores sont justes. Mais c'est surtout cette importance, +c'est ce role de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler +une decouverte moderne; et l'on ne saurait pretendre d'une maniere +absolue qu'a aucune epoque l'homme ait entierement renonce a s'observer +lui-meme, ou du moins a se faire un systeme quelconque sur sa nature +interieure et sur ses moyens de connaitre. 11 y a donc eu toujours une +certaine psychologie. Mais on en faisait peu d'usage; et l'on est reste +longtemps sans deviner qu'une grande partie des verites philosophiques +ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes +du moyen age, ces controverses fameuses dont le bruit retentit +dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique ou de +metaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi +trouvions-nous a peine dans les ouvrages deja imprimes d'Abelard +quelques vues isolees sur les facultes de l'homme, et ne pouvions-nous +obtenir que par des inductions conjecturales et vagues une idee de sa +psychologie, jusqu'au jour ou parut un petit traite qu'il nous reste a +faire connaitre. + +Le titre seul est singulier, _Tractalus de Intellectibus_[555]. Il ne +serait pas aise de le traduire du premier mot; car bien que l'ouvrage +roule sur l'intelligence humaine, cette expression _de intellectibus_ +designe plutot certains produits ou certaines operations de +l'intelligence que la faculte qui les realise. M. Cousin a raison +d'appeler l'ouvrage _un recueil de remarques sur l'entendement_; mais il +s'y agit surtout de ces actes de l'entendement designes sous le nom de +concepts, et qu'on n'eut pas, il y a un demi-siecle, hesite a nommer des +idees. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage _Traite des idees_; ce +titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on +aura lu les premiers mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur preambule +de notre analyse. + +[Note 555: _P. Abaelardi tractalus de Intellectibus_; c'est le titre +du manuscrit qui provient de la bibliotheque du Mont-Saint-Michel. M. +Cousin l'a publie dans la 4'e edition de ses _Frag. phil_., t. III, +Append., XI, p. 448 et suiv.] + +"Voulant traiter des speculations, c'est-a-dire des concepts, nous +nous proposons, pour en faire une etude plus exacte, d'abord de les +distinguer des autres passions ou affections de l'ame, de celles du +moins qui paraissent le plus se rapprocher de leur nature; puis de les +distinguer les uns des autres par leurs differences propres, autant que +nous le jugerons necessaire pour la science du discours. + +"Il y a cinq choses dont il convient de les isoler soigneusement: le +sens, l'imagination, l'estimation, la science, la raison[556]. + +[Note 556: "Sensus, Imaginatio, existimatio, scientia, ratio." Cette +distribution des principales facultes de l'esprit humain ne se trouve +nulle part enoncee en termes expres dans Boece; du moins je ne l'y +ai pas decouverte. Il est impossible cependant d'en rapporter tout +l'honneur a Abelard, d'autant que c'est a peu pres la division de l'ame +que l'on trouve exposee d'une maniere si remarquable dans le l. III du +_de Anima_ d'Aristote, [Grec: Listhaesis, phantasia, doxa, epistaemae, +nous]. Il serait curieux de rechercher comment et par qui cette division +avait passe dans le commerce philosophique. Car tout semble prouver +qu'Abelard ne connaissait point le _de Anima_.] + +1 deg. Sens.--"L'intellect ou faculte de concevoir est lie avec le sens tant +par l'origine que par le nom. Par l'origine, car des qu'un des cinq sens +atteint une chose, il nous en suggere aussitot une certaine conception. +En voyant en effet quelque chose, en flairant, entendant, goutant ou +touchant, nous concevons aussitot ce que nous sentons; et il est si +vrai que la faiblesse humaine est provoquee par le sens a s'elever a +l'intelligence, que nous avons peine a donner a aucune chose la forme de +la conception, si ce n'est a la ressemblance des choses corporelles que +l'experience des sens nous fait connaitre. + +"Quant au langage, nous abusons souvent du mot de sens pour exprimer +l'intelligence; par exemple nous disons le sens des mots, au lieu +de dire le concept des mots. La vision aussi est prise souvent pour +l'intelligence tant par Aristote que par la plupart des autres[557], +peut-etre parce que le sens nous parait ressembler davantage a +l'intelligence. En effet, l'esprit se represente la chose qu'il concoit, +d'une maniere analogue a celle dont nous contemplons, comme placee +devant nous, une chose prochaine ou eloignee. + +[Note 557: Je ne vois que les representations mentales, les +_fantaisies_ des Grecs, que Boece propose d'appeler _visa_. (_In Porph. +a Victor., Dial._, I, p. 8.)] + +"Le sens et l'intellect etant donc reunis par l'origine et le nom, +il m'a paru necessaire d'assigner leur difference, vu qu'ils operent +ensemble dans l'ame[558]." + +[Note 558: _De Intell._, p. 461-462.] + +La difference, c'est que la perception d'une chose corporelle par le +sens a besoin d'un instrument corporel, c'est-a-dire que l'ame doit etre +appliquee a un objet par un intermediaire physique, comme l'oeil ou +l'oreille, tandis que l'intellect qui concoit, c'est-a-dire la pensee +meme de l'ame, n'a besoin ni de l'instrument corporel, ni meme de +l'effet d'une chose reelle a concevoir, puisque l'intelligence se pose +des choses existantes ou non, corporelles ou non, soit en se rappelant +le passe, soit en prevoyant l'avenir, soit meme en se figurant ce qui +n'exista jamais. + +La seconde difference, c'est que le sens n'a aucune faculte de juger +d'une chose, c'est-a-dire d'en concevoir la nature ou la propriete; +aussi est-il commun aux animaux sans raison et aux animaux raisonnables. +L'intelligence, au contraire, n'opere que par la conception rationnelle +de la nature ou de la propriete des choses, meme quand elle concoit a +faux. Aussi point d'entendement sans la raison, ou sans la faculte par +laquelle un esprit capable de discernement parvient a distinguer et a +juger les natures des choses. + +2 deg. Raison.--Les animaux qui ont la raison ont, en langage scolastique, +la rationnalite. La science ne met entre ces deux choses qu'une +difference de degre. La seconde appartient a tous les esprits, tant des +hommes que des anges; la premiere, seulement a ceux qui sont capables +de discernement (_discretis_, aux personnes discretes); quiconque peut +juger les proprietes des choses possede la rationnalite. Celui dont +le jugement, exempt des atteintes de l'age ou des troubles de +l'organisation, s'exerce avec facilite, a seul la raison. Or la raison +est en essence la meme chose que l'esprit (_animus_). La conception, ou +l'acte de l'intelligence en tant qu'elle concoit, distincte des sens +comme de la raison, descend ou provient de celle-ci dont elle est comme +l'effet perpetuel; elle n'est donc pas la raison, quoiqu'il n'y ait pas +conception la ou manque la raison. + +3 deg. Imagination.--La conception differe aussi de l'imagination, qui n'est +qu'un souvenir du sens, ou la faculte par laquelle l'esprit retient +l'affection du sens, en l'absence de la chose qui l'avait produite. Ce +n'est pas qu'il ne puisse y avoir en meme temps dans l'ame imagination +et conception, aussi bien que conception et sens, et dans les deux cas +il y a quelque jugement; mais c'est un acte de l'intelligence, et non +pas de l'imagination et du sens. L'une se rapporte aux choses absentes, +l'autre aux choses presentes; la conception se produit pour les choses +absentes comme pour les choses presentes. Mais nous pouvons sentir les +choses sans les concevoir, autrement nous penserions toujours au ciel et +a la terre, que nous voyons toujours. Quand le sens agit, l'imagination +ne peut agir avec lui et en lui; mais des qu'il cesse, elle le supplee. +C'est une confuse perception de l'ame aussi bien que le sens. Ce qui est +capable de sens est capable d'imagination. Les betes elles-memes n'en +sont pas depourvues, suivant Boece[559]. Mais n'y a-t-il imagination +qu'a la condition du sens? Abelard penche pour l'affirmative; il veut +que non-seulement les objets insensibles et incorporels ne soient que +des concepts intellectuels, mais qu'il en soit, de meme des objets +corporels que l'intelligence concoit sans les avoir presents par les +sens. Si Aristote a dit que nos conceptions n'ont jamais lieu sans +imagination[560], cela signifie, selon lui, que lorsque nous tachons +d'atteindre et de juger la nature ou la propriete d'une chose par la +seule intelligence, l'habitude du sens, d'ou nait toute connaissance +humaine, _sensus consuetudo a quo omnis humana surgit notitia_, suggere +a l'esprit par l'imagination de certaines choses auxquelles nous +n'entendons nullement penser. Voulons-nous, par exemple, ne concevoir +dans l'homme que ce qui appartient a la nature de l'humanite, +c'est-a-dire le concevoir comme _animal rationnel mortel_; beaucoup de +choses que nous avons eu l'intention d'ecarter se presentent a l'ame +malgre elle par l'effet de l'imagination, comme la couleur, la longueur, +la disposition des membres, et les autres formes accidentelles du corps; +en sorte que par un effet singulier, _quod mirabile est_, lorsque je +cherche a penser a quelque chose d'incorporel, l'habitude de sentir +me force a l'imaginer corporel; ce que je concois comme incolore, je +l'imagine necessairement colore. C'est que les sens sont en nous ce qui +s'eveille d'abord; leurs operations se renouvellent sans cesse; +ensuite l'esprit s'eleve a l'imagination, puis a la conception de +l'intelligence. + +[Note 559: _De Consolat. phil._, V, p. 944.] + +[Note 560: Aristote dit cela dans le Traite de l'ame et dans celui +de la Memoire. (_De Anim._, III, VIII.--_De Mem. et Remin._, I.) Abelard +ne les connaissait pas; mais Boece cite textuellement un passage du _de +Anima_, et c'est la qu'Abelard s'est instruit. (Boeth., _De Interp._, +ed. sec., p. 298.)] + +Toutefois, Boece dit "qu'il est une intelligence qui appartient a bien +peu d'hommes, et a Dieu seul, laquelle depasse tellement et le sens et +l'imagination qu'elle agit sans l'un et sans l'autre[561]; par elle, +rien ne s'offre a l'esprit que ce qui se pense et se comprend; pour +elle, point de perception confuse. Evidemment Dieu ne saurait avoir ni +sens ni imagination; son intelligence atteint et contient tout; car +comprendre, c'est savoir. Cette intelligence-la que Boece accorde a +un petit nombre d'hommes, croyons, avec Aristote, qu'elle ne peut se +rencontrer dans cette vie, si ce n'est chez l'homme que l'exces de la +contemplation eleve a la revelation divine. Et cet essor de l'ame, il +faut l'appeler science plutot que simple intelligence, et le rapporter a +l'esprit divin plutot qu'a l'esprit humain. L'ame qui vient de Dieu se +penetre de Dieu, pour ainsi dire, et dans l'homme qui s'evanouit et +meurt en quelque sorte, Dieu parait[562]." + +[Note 561: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 296.] + +[Note 562: _De Intell._, p. 467. Ceci semble un souvenir du Timee +plutot que du _de Anima_. Voyez pourtant III, V.] + +4 deg. Estimation.--Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de +l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec +l'intelligence; car on doit estimer pour comprendre, et le mot de pensee +(_opinio_), synonyme de celui d'estimation, est quelquefois transporte +a la conception. Mais estimer, c'est croire; l'estimation est la meme +chose que la creance ou la foi[563]. Comprendre, c'est apercevoir +(_speculari_) par la raison, soit que nous croyions ou non a ce que nous +apercevons. Je comprends cette proposition: _l'homme est de bois_, et je +ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend; +mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce +dont il y a proposition, c'est-a-dire conjonction ou division. + +[Note 563: Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est +d'Abelard. Celle analogie de l'_estimation_ avec la foi qu'il definit +l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait empruntee au _de Anima_ +(III, iii), et que saint Bernard lui a reprochee. Voyez dans cet ouvrage +le I. III, c. iv, et _Ab. Op., Introd._, I. I, p. 977.] + +5 deg. Science.--La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient +independamment de toute estimation ou conception. Aussi la science +persiste-t-elle dans le sommeil, et Aristote place-t-il les sciences et +les vertus, a raison de leur duree, parmi les habitudes, _habitus_[564], +plutot que parmi les dispositions de l'esprit. + +[Note 564: L'habitude, n'est pas l'accoutumance, mais ce que l'on +a en propre comme une faculte naturelle, une _capacite_, suivant la +traduction de M. Barthelemy Saint-Hilaire. La disposition ou diathese, +[Grec: tiuOttni], n'est qu'une affection peu durable. (_Categ._ +VIII.--_De la Logique d'Arist._, t. 1, p. 167.)] + +Maintenant, tout ce qui appartient proprement a l'intelligence, +entendement ou faculte de concevoir, ayant ete separe de tout le reste, +il faut distinguer les differents concepts entre eux. Ils sont simples +ou composes, uns ou multiples, bons (_sani_) ou mauvais (_cassi_), vrais +ou faux; en outre, il y a une distinction a faire entre le concept du +composant et celui des composes, entre le concept du divisant et celui +des divises, ou entre la division et l'abstraction. + +Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps +simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composes +sont l'inverse. Il en est de la conception comme du discours qui la +suscite, lequel est simple ou compose. Dire ou entendre: _l'homme se +promene_, c'est passer par une suite d'enonciations significatives, +celle d'_homme_, celle de _se promener_, et joindre l'une a l'autre. +Il y a la des parties successives; car une enonciation, ainsi qu'une +conception, peut rester simple et avoir des parties, si elles ne sont +pas successives. Exemples: _deux, trois, troupeau, amas, maison_. La +combinaison qui resulte de la matiere et de la forme, ou bien de +parties agregees ensemble, n'exclut pas la simplicite. Exemple: le nom +d'_homme_, qui designe en meme temps la matiere, _animal_, et la forme +de la _rationnalite_ et de la _mortalite_. + +Les memes choses peuvent etre concues et par une conception simple et +par une conception successive. Je puis voir tantot d'une seule et meme +intuition, tantot par succession et en plusieurs regards, trois pierres +placees devant moi. Ce que fait ici le sens, l'entendement le peut +faire. La est la difference des conceptions exprimees par le mot +(_intellectus dictionis_) ou par l'oraison (_intellectus orationis_), +qui designent d'ailleurs la meme chose. Ainsi le nom _animal_ et sa +definition _corps anime sensible_ suggerent la meme pensee; toute la +difference, c'est que l'un donne a la fois trois choses, et l'autre +les donne successivement. Ainsi la conception donne les choses comme +jointes, ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou +simultanee ou successive. + +La difference entre les concepts de mot et les concepts d'oraison +s'applique aux concepts qui donnent les choses comme separees ou qui +en operent la separation, et qu'Abelard appelle concept des divises +et concept divisant. _Animal_ donne un concept de choses jointes; +_non-animal_ est un nom infini ou indetermine; il signifie la chose +_qui n'est pas animal_, laquelle donne un concept de choses divisees +(_intellectus divisorum_); et comme la definition de l'_animal_ donne un +concept de jonction, la description du _non-animal_ donne un concept de +division, proprement un concept divisant (_intellectus dividens_)[565]. + +[Note 565: _De Intell._, p. 468-473.--Tout ceci concorde avec ce qui +a ete dit au chapitre precedent sur la division, la description, etc.] + +Les concepts simples ou composes sont uns, s'ils consistent dans une +seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils +sont multiples. "La jonction, comme la division ou disjonction, est +une, lorsque l'esprit marche continument d'un seul et meme elan, et n'a +qu'une intention mentale, par laquelle il accomplit sans interruption le +cours une fois commence d'un premier concept." Ce langage un peu figure +signifie qu'il y a unite dans un concept, fut-il compose de parties et +de parties successives, lorsque l'esprit le forme par un seul et meme +acte, lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'operation +intellectuelle. En effet, quand meme vous prendriez des choses +successives, si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant +discursivement (_discurrendo_), vous posiez une seule essence; ou bien +quand, par la force d'une seule affirmation, voua assemblez et rendez +reciproquement unis des elements divers par le lien de l'attribution, +par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu +qu'il y ait impulsion mentale unique, il y a unite de concept. Quand je +prononce continument _animal raisonnable_, l'auditeur concoit _animal_ +et _rationnalite_ comme une seule chose, il en fait un tout; et +semblablement, quand je dis _animal non-raisonnable_. Peu importe +d'ailleurs que la chose soit reellement ou non comme elle est concue; +le concept n'en existe pas moins. _Caillou raisonnable_ et _chimere +blanche_ sont des concepts uns, comme _animal raisonnable_ et _homme +blanc_. Cette unite se trouve meme dans les propositions transitives, +et dans celles dont les termes sont lies par le cas oblique. Dans le +concept, _la maison de Socrate_, il y a unite comme dans celui-ci, +_maison socratique_. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs +jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unite de concept disparait avec +la continuite de l'acte. Les concepts sont bons (_sani_), lorsque par +eux nous entendons les choses comme elles sont; autrement, ils sont +mauvais (_cassi_), et on les appelle opinions plutot que concepts. +"L'opinion, dit Aristote, est la pensee de ce qui n'est pas, plutot que +de ce qui est.[566]" Suivant lui, les concepts sont bons, lorsqu'ils +ressemblent aux choses. Le concept d'_homme_ serait, comme le concept de +la _chimere_, un concept vain et mauvais, s'il n'y avait pas d'homme du +tout. + +[Note 566: Abelard altere un peu la pensee d'Aristote et la +transforme en proposition generale. Aristote dit seulement que, bien +que ce qui n'est pas puisse etre pense (_opinabile_), il n'en faut pas +conclure que ce qui n'est pas soit quelque chose, puisque cette pensee +ou opination, _opinatio_, est, non qu'il est, mais qu'il n'est pas. Tel +est le sens de la version do Boece qu'Abelard avait apparemment sous les +yeux (_De Interp_., ed. sec., I. V, p. 423). Dans le texte grec, il y a +litteralement: "Le non-etre, parce qu'il est _pensable_ (_opinabile_), +n'est pas pour cela dit avec verite etre quelque chose de reel, _ens +quiddam_, puisque nous ne pensons pas qu'il soit, mais qu'il n'est pas." +(_Hermen_., XI.) Au reste, si l'on voulait approfondir toute cette +partie de la logique d'Abelard, il faudrait se reporter a sa +Dialectique; la, a l'occasion de la proposition et du predicat, il +expose sous une autre forme une partie des idees que nous retrouvons +ici. (_Dial_., p. 237-251.)] + +La verite et la faussete ne s'appliquent qu'aux concepts composes, soit +qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est-a-dire soit affirmatifs, +soit negatifs. Car il faut qu'il y ait possibilite de deliberation ou de +jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le +concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la +meme chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel +on juge, c'est-a-dire la conception du jugement, n'est que l'operation +par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'ou resulte +un jugement. Le concept suivant lequel (_secundum quem_) on juge, +c'est-a-dire le concept qui est la base du jugement, est cette partie +du concept total du jugement dans laquelle reside toute la force du +jugement; tels sont les concepts des predicats. Le sujet n'est pose que +pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais +le predicat est pose _pour denoter l'etat auquel nous voulons que la +chose soit rapportee par jugement_[567]; c'est-a-dire, en langage moins +technique, pour assigner une chose a une autre en vertu d'un certain +rapport. Le sujet est le terme pose en premier concept, et auquel est +substituee la chose que le jugement y joint ou en separe; le predicat +est dit du sujet, non le sujet du predicat. La force de la proposition +etant dans ce qui _est dit_, toute la vertu de l'acte intellectuel qui +juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui +_est dit_ ou du predicat. + +[Note 567: "Ad denotandum statum secundum quem eam deliberari +volumus." (p. 477.)] + +Le concept divisant est le concept de negation. Il separe quelque chose +de quelque chose: _un homme n'est pas un cheval, celui qui est +debout n'est pas assis_. Le concept de disjonction est un concept +d'affirmation; il ne separe pas les choses; mais de plusieurs +conceptions de l'esprit, il en constitue une: _quelque chose est +homme ou cheval, sain ou malade_, etc. Les propositions disjonctives +hypothetiques sont des concepts de disjonction. + +Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept +qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative +parait vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, _omnis per +abstractionem habitus intellectus_, donne la chose autrement qu'elle +n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens, +qui ne la donne pas a quelques egards autrement qu'elle n'est. + +"Les concepts par abstraction sont ceux dans lesquels une nature d'une +certaine forme, est prise independamment de la matiere qui lui sert +de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est pensee +indifferemment, sans distinction d'aucun des individus auxquels elle +appartient. Par exemple, je prends _la couleur d'un corps_ ou _la +science d'une ame_ dans ce qu'elle a de propre, c'est-a-dire en tant que +qualite; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels, +pour les considerer en elles-memes, en leur propre nature, et sans +faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considere ainsi +indifferemment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire +attention a la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je +concois simplement l'homme en tant qu'homme, c'est-a-dire comme +animal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais +l'universel des sujets individuels. L'abstraction consiste donc a isoler +les superieurs des inferieurs, les universaux des individuels, leurs +sujets de predication, et les formes des matieres, leurs sujets de +fondation. La soustraction (_subtractio_) sera le contraire. Elle +a lieu, quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est +attribue, et le considere en lui-meme; par exemple, lorsqu'elle +s'efforce de concevoir, independamment d'aucune forme, la nature +d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou +soustrait, donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la chose qui +n'existe que reunie y est concue separement." + +Or comme personne, en voulant penser une chose, n'est capable de la +penser dans toutes ses essences ou proprietes, mais seulement en +quelques-unes d'entre elles, l'esprit est force de concevoir la chose +autrement qu'elle n'est. Ainsi _ce corps_ est _corps, homme, blanc, +chaud_, et mille autres choses. Cependant, considere en tant que corps, +il est concu separement de toutes ces choses, c'est-a-dire autre qu'il +n'est en effet. Le concept de corps, independamment de toute forme ou +qualite, est celui d'une nature quelconque prise comme universelle, +c'est-a-dire indifferemment ou sans application a aucun individu. Or +ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe +indifferemment, d'une maniere indeterminee. Toute chose est +individuellement distincte, une numeriquement. La substance corporelle +dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-meme? La nature +humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que +Socrate meme? + +Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les +connaitre comme elles sont? Qui ne les concoit autrement qu'elles ne +sont? Representez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez +vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que +vous ne vous l'etes representee. Qui ne concoit les choses incorporelles +a l'image des corporelles, et qui, pensant a Dieu ou a l'esprit, +n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude +corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne concoit les +esprits comme circonscrits localement, composes, colores, investis +de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance +humaine vient des sens? + +Or, si l'experience des sens nous pousse a figurer ainsi nos idees, et +si tout concept d'une chose dans un autre etat que son etat reel, doit +etre tenu pour vain et mauvais, quelle conception humaine ne doit pas +etre condamnee? + +Passons a l'autre partie de la question. Tout concept qui donne la +chose comme elle est, doit-il etre tenu pour bon? cela ne parait pas +contestable. Cependant, concevoir qu'_un homme est un ane_, n'est pas un +concept faux, si l'on entend, par exemple, que l'_homme est un animal_ +comme l'ane. Qu'est-ce donc que ce concept faux, qui donne la chose +comme elle est? Comment admettre que la verite et la faussete, formes +contradictoires des concepts, se reunissent dans le meme concept, ou +soient combinees dans le meme acte d'un meme esprit indivisible? + +En definitive, _concevoir une chose autrement qu'elle n'est_, peut +vouloir dire--ou que le mode de conception differe du mode d'existence, +par exemple qu'on la concoit separee, quoiqu'elle ne le soit pas, pure, +quoiqu'elle soit mixte;--ou bien que la chose est concue comme existant +dans un etat, avec un mode autre que l'etat ou le mode reel.--Dans le +premier cas, _autrement_ se rapporte a _concevoir_; dans le second, il +se rapporte au verbe exprime ou sous-entendu dans la conception. Dans +le premier cas, la chose est _autrement concue_ qu'elle n'est dans la +realite, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la +chose est concue comme _etant autrement_ qu'elle n'est, et c'est une +vaine conception. + +De meme, cette proposition: "Le concept est juste et valable, quand la +chose est concue _comme elle est_," n'est une proposition vraie, que +si l'on ajoute _comme elle est dans le sens ou elle est concue_. Tout +depend de ce que l'esprit entend, quand il concoit. Suivant le sens +qu'il attache a ce qu'il affirme, un meme concept peut etre vrai et faux +en meme temps. C'est le cas de tout concept qui peut etre ramene a la +forme d'une proposition hypothetique. Par exemple, _l'homme est un ane_, +peut etre ramene a cette forme: _Si l'on entend que l'homme est un +animal comme l'ane, l'homme est un ane_. Tel est l'exemple fameux: _Si +Socrate est une pierre. Socrate est une perle_[568]. + +[Note 568: Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le +_de Intellectibus_, appartient plus a la logique qu'a la psychologie, +ont ete traitees plus completement dans la Dialectique. (Part. II, p. +237-251.)] + +La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel +qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une +notion qui la developpe et l'explique s'unissent et forment un tout. +Ce qu'Abelard appelle _intellectus_, est proprement l'idee, selon la +plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne reduit pas l'idee a +la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant +que pensee; c'est la pensee qui en donne une connaissance determinee. +Constituer un concept revient au meme que signifier ou enoncer qu'une +chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de +signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en +particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire +qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre +concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569]. + +[Note 569: _De Intell_., p. 475-497.] + +A part les formes de la dialectique, on doit reconnaitre ici la theorie +tant repetee de la formation des idees. La sensation, l'imagination, le +concept (tant simple que compose, tant un que multiple), le jugement, le +concept exprime ou le terme, le jugement exprime ou la proposition, la +verite ou la faussete des concepts et des jugements, c'est bien la le +sujet et l'ordre habituel des psychologies elementaires. Il ne faut pas +s'etonner de retrouver ici des notions si familieres aux modernes; ce +n'est pas qu'Abelard les ait devances, c'est qu'il a puise a la meme +source; le fond de tout cela est dans Aristote[570]. + +[Note 570: Toutefois ce n'est pas Aristote meme qu'il a consulte. Il +a suivi Boece, et il l'a rendu plus rigoureux et plus methodique. (_In +Porph._, I, p. 54. et _De Interp._, ed. sec., _passim._)] + +Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels? +quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en +eux? Lorsque j'entends le nom _homme_, nom commun a plusieurs choses +auxquelles il convient egalement, quelle chose entend mon esprit? c'est +l'homme en lui-meme, doit-on repondre. Mais tout _homme_ est celui-ci, +celui-la ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que +tel _homme_ determine, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on +affirme que le concept d'_homme_ ne peut etre que le concept d'un homme +determine: _homme_ equivaut a _un certain homme_. Il faut repondre que +concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est-a-dire un +animal de telle qualite. Lors donc qu'on objecte que _tout homme_ etant +celui-ci ou celui-la, concevoir l'_homme_, c'est concevoir celui-ci ou +tel autre, le syllogisme n'est pas regulier. Il faudrait dire que _tout +concept de l'homme_ est le concept de celui-ci ou de celui-la; alors le +moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extremes se +ferait en regle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis _une +cape[571] est desiree par moi_, ce qui revient a dire _je desire une +cape_; quoique toute _cape_ soit celle-ci ou celle-la, il ne s'ensuit +pas que je desire celle-ci ou celle-la. Mais si je disais: _Je desire +une cape, et quiconque desire une cape desire celle-ci ou celle-la_, +l'argumentation serait juste et la conclusion legitime. De meme, on peut +dire: _Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme etant tel ou tel +homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme_; mais il ne s'ensuit +nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens +de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante determinee, qu'en +consequence la sensation d'homme ne puisse etre que la sensation causee +par cet homme-ci ou cet homme-la, accordez-le; mais l'entendement n'a +pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose reelle, puisqu'il +s'applique aux choses passees, futures, qui n'ont jamais ete, qui ne +seront jamais. Pour penser a l'homme, pour avoir un concept dans lequel +entre l'idee de la nature humaine, il n'est donc pas necessaire d'avoir +present a l'esprit tel ou tel homme determine. La nature humaine peut +etre l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom +special d'_homme_ ou de l'_homme_ pris comme espece, aussi bien que de +l'_homme blanc_, de l'_homme assis_, que sais-je? de l'_homme cornu_, +qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans +lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une +personne determinee comme Socrate, soit indifferemment ou sans aucune +determination personnelle. + +[Note 571: _Capa_, espece de capuchon, _bardocucullus_.] + +Abelard enonce ici brievement certaines objections, mais a peine +indique-t-il a quoi elles tendent, et pourquoi il est interessant de les +lever. Sous leur forme technique, leur importance echappe, et le texte +de cet ouvrage ressemble a un sommaire de principes et d'arguments, +applicables a des controverses usuelles, a des questions connues, et que +devaient eclaircir ou developper, soit l'interpretation orale, soit +au moins l'intelligence du lecteur, deja familiarise avec ce dont il +s'agissait[572]. Essayons de suppleer a l'une et a l'autre. + +[Note 572: _De Intel._, p. 487-492.] + +Il s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels +sont les objets des conceptions generales ou speciales. Abelard vient +de dire que ces noms designent des conceptions universelles, et que +celles-ci, pour etre valables et vraies, n'ont pas besoin de se +rapporter a des objets sensibles et determines, parce qu'elles +sont l'oeuvre de l'intelligence et non de la sensibilite. C'est +la sensibilite qui veut des objets certains, reels, individuels; +l'intelligence procede autrement, puisqu'elle concoit ce qui est absent, +insensible, indetermine, ce qui n'est pas. Les conceptions generales ne +sont donc pas necessairement de purs mots, mais peuvent etre de vraies +conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas a des objets individuels. +A cela on aura trouve une forte objection, si l'on demontre qu'il y a +des mots, ressemblant a des noms de conceptions, qui ne designent ni des +conceptions reelles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des +semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il +faudra bien reconnaitre que tout nom ne suppose pas un concept, et le +nominalisme aura gagne un premier point fort important. + +Ainsi, par exemple, je dis _tout homme_, et cependant je ne concois pas +actuellement _tout homme_, car il faudrait concevoir _tous les hommes_, +et cela est impossible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir. +Semblablement, de deux je dis que l'_un court_, et comme je ne sais +lequel, ni peut-etre meme de quel etre il s'agit, je n'ai point la +conception de ce que je dis. A plus forte raison, ne puis-je avoir la +conception de la _chimere blanche_ ou simplement de la _chimere_, ni du +_non-intelligible_ ou _non-concevable_. Puis donc que je prononce ces +mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en realite je ne +les comprends pas, il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que +des concepts qui ne sont pas concus, des produits de l'entendement qui +ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les +concepts, autres que ceux qui correspondent a des choses individuelles, +ne sont pas meme des idees, ce ne sont que des noms. + +Abelard repond en expliquant dans quel sens on concoit les diverses +propositions opposees comme des difficultes. Concevoir _tout homme_, +c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison _tout homme_, mais +_un homme quelconque_, ou quiconque a la nature humaine. Ce n'est pas +tel ou tel homme, Socrate ou Platon, quoique tel ou tel homme, Socrate +ou Platon, soit compris sous le concept de _tout homme_. C'est la +conception de la nature humaine, sans determination individuelle; +et cette conception comprend tous les individus, quoique aucune +intelligence ne suffise a les considerer tous individuellement et en +meme temps. Dire _l'un de ces deux court_, c'est concevoir l'une ou +l'autre de ces deux choses vraies, savoir ou qu'_il y en a un qui +court_, ou que _c'est celui-ci_ et non _celui-la qui court_, et l'on +ne peut dire que ce concept ne se rapporte a rien de reel. Quant a _la +chimere_, elle n'est pas reelle, et elle est concue comme n'etant pas +reelle. Ce qui n'empeche pas de concevoir que, si elle etait reelle et +qu'elle fut blanche, elle serait blanche; et dans ce cas, il y +aurait lieu a cette proposition, _elle est blanche_. Quant au +_non-intelligible_, c'est un attribut general qui, en tant que general, +peut etre concu, quoique une chose particuliere non-intelligible fut +precisement ce qui ne peut etre concu. Autre est de concevoir qu'une +chose est inconcevable, autre de concevoir une chose inconcevable. Ainsi +les exemples cites ne prouvent pas que certains mots, designant des +idees qui ne representent rien de sensible ou de determine, ne soient +que des mots, et ne signifient ni choses ni idees, c'est-a-dire ne +signifient rien. Ils ne prouvent pas davantage que, pour ne representer +directement rien de determine ni de sensible, des idees soient vaines et +fausses, et par consequent, on ne peut conclure des exemples cites, a +la vanite, a la faussete, a la nullite des conceptions generales +quelconques. + +Nous avons evidemment ici l'argumentation et la refutation du +nominalisme. Abelard ne le dit pas en termes expres, mais il le fait +comprendre, et en posant les exemples ci-dessus comme des difficultes, +il nous fait connaitre, sans aucun doute, quelques-unes des objections +de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi a quel point +le nominalisme differait du conceptualisme. Le premier ne niait pas +seulement les essences generales, mais les conceptions generales et +abstraites; il ne laissait aux genres, aux especes, aux etres de raison, +pas meme une place dans l'esprit. Il etait absolu. Cela nous explique +comment le conceptualisme, qu'on est souvent porte a confondre avec le +nominalisme, s'elevait alors a l'importance d'une doctrine positive, +distincte, determinee. C'etait un intermediaire reel entre le realisme +et le nominalisme. Le premier disait que les universaux etaient +non-seulement des idees et des mots, mais des realites; le +conceptualisme, qu'ils n'etaient pas des realites, mais des idees et des +mots; le nominalisme, qu'ils n'etaient ni des realites, ni des idees, +mais des noms. Le fond du nominalisme etait donc que nous n'avons +d'idees que des objets sensibles. La psychologie se reduisait donc a +la sensation et a la memoire, pour toutes facultes fondamentales. +L'intelligence, purement passive, faculte a la suite de la sensation et +de la memoire, se bornait a concevoir leurs objets, c'est-a-dire a la +simple representation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle +activite vaine qui se produisait dans le langage, lequel debordait +necessairement la realite et la pensee. Les langues etaient pleines de +fictions gratuites. On voit comment le nominalisme se ramenait a un +etroit sensualisme. + +Abelard, quoiqu'il fut de l'ecole d'Aristote, et qu'il adoptat par +consequent quelques-uns des principes du sensualisme, entendait les +choses plus largement, et s'il ne s'affranchissait pas de quelques-unes +des consequences de ces principes avec la meme hardiesse que son maitre, +cependant il ne peut etre confondu avec les sectateurs de cette etroite +doctrine. Il disait bien que toute connaissance _surgit des sens_[573]. +Il admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses determinees, +que les realites sont toutes individuelles; il croyait donc que +les genres et les especes ne sont pas reels en eux-memes. Mais si +l'intelligence est instruite, excitee par les sens, si les sensations +suscitent des concepts[574], cependant l'intelligence est distincte +des sens; elle en est profondement differente; elle l'est meme de +l'imagination, qui n'est que la faculte de se representer les choses +sensibles. La sensation, l'imagination, tout cela n'est que perception +confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutot des +conceptions (concepts, intellects, idees), qui sont de plus en plus +independantes, de plus en plus degagees des perceptions sensibles et +imaginatives; et elle peut meme arriver tres-pres de l'etat d'une +intelligence pure, qui comprend par elle-meme et directement, a la +maniere de l'intelligence divine. Or, elle a cette puissance a deux +conditions, c'est non-seulement de changer en idees les perceptions +sensibles, mais de se faire des idees, dont l'objet n'a pas ete senti, +dont l'objet ne peut l'etre, dont l'objet meme n'existe pas. En d'autres +termes, l'intelligence a des idees sensibles ou de representation, et +des idees purement intelligibles ou intellectuelles, savoir celles +des choses invisibles, celles des choses inconnues, celles des choses +universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est +non-seulement en communication avec la nature physique, mais il +l'excede; il est naturellement metaphysicien; voila l'homme d'Abelard et +d'Aristote. + +[Note 573: _De Intell._, p. 466 et 482.] + +[Note 574: _Id._, p. 462.] + +On voit que le conceptualisme, quoique venu a l'occasion d'une question +logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte, +incomplete, je le veux; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens +encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine idee de l'esprit +humain; elle est loin de limiter trop etroitement sa portee ni ses +forces. On peut la trouver hesitante, obscure, fautive sur la question +ontologique; elle ne jette sur la realite qu'un regard de passage, et +peut-etre ignore-t-elle les rapports mysterieux et certains qui unissent +le monde des idees avec le monde des choses. Mais les philosophies qui +peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon +n'avait pas reussi a persuader Aristote, et le neo-platonisme n'a rien +fonde. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus +qu'Abelard; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots +de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagne +sur l'antiquite. Aucune doctrine formelle, completement developpee, +definitivement reconnue, n'a encore realise le modele difficile d'une +ontologie philosophique. Spinoza n'a laisse qu'un exemple redoute. +Peut-etre Hegel n'a-t-il rien fait de plus. L'avenir jugera la tentative +creatrice de Schelling. Rien de lui n'est encore assure que la gloire de +son nom. + +Quoi qu'il en soit, vous venez de voir ici par l'exemple le plus +eclatant, comment une simple question de dialectique contenait ou +engendrait les plus hautes questions de metaphysique, et comment les +scolastiques pouvaient etre conduits par la specialite de leur art aux +grandes generalites de la science. L'art des scolastiques est celui de +decomposer le langage et le raisonnement. L'analyse des elements de la +proposition les mene ou plutot les oblige a rechercher quelles sont nos +diverses idees, comment nous les formons, quels sont les divers rapports +des etres, leurs modes, leurs natures, leurs essences. Qu'y a-t-il au +dela? ou sont de plus grandes, de plus fondamentales questions? Mais la +maniere de les traiter est singuliere; elle ne va pas droit au fond des +choses; elle les aborde obliquement, d'une facon detournee, incidente, +et a propos des questions logiques. La logique donne une certaine +definition de la substance, une certaine enumeration des categories; +comme introduction a cette double connaissance, on doit connaitre la +definition de certains attributs des choses, qui constituent entre +autres les genres et les especes; comment cette definition, une fois +donnee, concorde-t-elle avec celles de la substance et des diverses +categories? De la plusieurs difficultes. Quelles sont ces difficultes? +elles portent toutes sur l'application de certaines regles logiques a +certaines propositions. Et comment cherche-t-on a les resoudre? par des +distinctions destinees a mieux fixer le sens de ces regles et celui de +ces propositions, en un mot, par de nouvelles recherches logiques. Et +c'est ainsi, c'est indirectement, artificiellement pour ainsi dire, +qu'en reussissant a eclaircir et a raccorder les differents principes +de la dialectique, on aborde et l'on resout les problemes tant de la +formation des idees que de la constitution des etres. + +Ainsi se manifeste l'importance generale et la singularite particuliere +de la controverse des universaux. Nous en jugerons mieux en etudiant +avec detail l'ouvrage qu'Abelard lui a specialement consacre. + + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + +TABLE. + + * * * * * + +PREFACE + +PREUVES ET AUTORITES DE L'HISTOIRE D'ABELARD + +LIVRE 1er.--VIE D'ABELARD + +LIVRE II.--DE LA PHILOSOPHIE D'ABELARD + +CHAPITRE 1er.--De la Philosophie scolastique en general + +CHAP. II.--De la Scolastique aux XIIe siecle, et de la question des +universaux. + +CHAP. III.--De la logique d'Abelard.--_Dialectica_, premiere partie, ou +des categories et de l'interpretation. + +CHAP. IV.--Suite de la logique d'Abelard.--_Dialectica_, deuxieme +partie, ou les premiers analytiques.--Des futurs contingents. + +CHAP. V.--Suite de la logique d'Abelard.--_Dialectica_, troisieme +partie, ou les Topiques.--De la substance et de la cause. + +CHAP. VI.--Suite de la logique d'Abelard.--_Dialectica_, quatrieme et +cinquieme parties, ou les seconds analytiques et le livre de la division +et de la definition. + +CHAP. VII.--De la psychologie d'Abelard.--_De Intellectibus_. + + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abelard, Tome I., by Charles de Remusat + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ABELARD, TOME I. *** + +***** This file should be named 12829.txt or 12829.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/8/2/12829/ + +Produced by Robert Connal, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team; From images generously made available by gallica +(Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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