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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12829 ***
+
+ABÉLARD
+
+PAR
+
+CHARLES DE RÉMUSAT.
+
+1845
+
+ Spero equidem quod gloriam eorum
+ qui nunc sunt posteritas celebrabit.
+
+ Jean de SALISBURY, disciple d'Abélard.
+ _Metalogicus in prologo_.
+
+
+
+TOME PREMIER
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+On se propose dans cet ouvrage de faire connaître la vie, le caractère,
+les écrits et les opinions d'Abélard, et de recueillir tout ce qu'il
+est utile de savoir pour marquer sa place dans l'histoire de l'esprit
+humain.
+
+Abélard est moins connu qu'il n'est célèbre, et sa renommée semble
+romanesque plutôt qu'historique. On sait vaguement qu'il fut un
+professeur, un philosophe, un théologien, qu'il se fit une grande
+réputation dans les écoles du moyen âge, et qu'il exerça une puissante
+influence sur les études et les idées de son temps. Mais dans quel sens
+dirigea-t-il les esprits, quel était le fond de ses doctrines, quelle
+la nature de son talent, quels les titres de ses ouvrages, quel rôle
+joua-t-il dans les lettres et dans l'Église, voilà ce qu'on ignore; et
+le vulgaire même raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce
+souvenir que le nom d'Abélard est resté populaire.
+
+Peut-être à la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de
+tracer inspirera-t-il quelque curiosité. Peut-être souhaitera-t-on
+de mieux connaître l'homme dont on a si souvent entendu rappeler
+les aventures, et l'amant servira-t-il à recommander le philosophe.
+Moi-même, je l'avouerai, ce n'est point par l'histoire que j'ai commencé
+avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherché
+d'abord, et l'étude de la philosophie n'a pas donné naissance à cet
+ouvrage.
+
+Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brièvement l'histoire?
+
+Il y a quelques années qu'en réfléchissant sur un sujet que la réflexion
+n'épuisera pas, sur ce que devient la nature morale de l'homme dans les
+temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste, je fus conduit à
+me demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage où la
+puissance de l'esprit, devenue supérieure à celle du caractère, serait
+mise en présence des plus fortes réalités du monde social, des épreuves
+de la destinée, des passions même de l'âme. La lutte de l'esprit tout
+seul avec la vie tout entière me paraissait intéressante à décrire
+encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scène,
+par quels personnages, il serait bon de la représenter. Pour que cette
+peinture fût frappante et vive, en effet, il ne me semblait pas qu'elle
+dût avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un héros idéal qui à une
+époque indéterminée se mesure avec des êtres d'invention, ne saurait
+offrir un exemple qui saisisse et qui émeuve; si vraisemblable qu'on
+s'attache à le faire, il paraît toujours hors du vrai, et la situation
+où on le place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pensée
+morale que j'aspirais à mettre en action, ne pouvait prendre tout son
+relief et produire tout son effet que sur un fond de réalité.
+
+Je rêvais à tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne
+manquent guère aux auteurs préoccupés d'une idée. Un jour, mes yeux
+s'arrêtèrent sur l'affiche d'un théâtre où se lisait le nom que j'écris
+aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom était suivi
+d'un autre que la philosophie seule a le triste courage d'en séparer.
+Soudain, la pensée qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi
+dire; elle s'unit au nom d'Abélard, et prit dès lors une forme
+distincte: le sujet nécessaire me parut trouvé. Et prenant dans
+l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les
+hommes du XIIe siècle, les traits et les couleurs, je composai avec une
+sorte d'entraînement un ouvrage en forme de roman dramatique, qui, lui
+aussi, s'appelle Abélard.
+
+Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler.
+J'avais écrit sous l'empire d'une sorte de passion pour mon sujet, pour
+mon idée, mais avec le sentiment d'une indépendance absolue. La science,
+la foi et l'amour, l'école, le gouvernement et l'Église, j'avais essayé
+de tout peindre, sans rien écarter, sans rien adoucir, sans rien
+ménager, ne supposant pas même un moment qu'un si étrange tableau
+pût jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connaît les
+faiblesses paternelles? Quel auteur ne prend confiance dans l'ouvrage
+dont la composition l'a charmé? J'ai donc un jour songé à livrer aux
+périls de la publicité ce premier Abélard. Cependant il s'agissait d'une
+oeuvre qui contient sans doute une pensée sérieuse et morale, mais sous
+les formes les plus libres de la réalité et de l'imagination, où dans
+le cadre des moeurs grossières du XIIe siècle, la lutte violente des
+croyances, des idées et des passions est représentée avec une franchise
+qui peut paraître excessive, avec un abandon qui peut blesser les
+esprits sévères. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse
+possible, celle du talent.
+
+Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en créer une autre;
+c'est alors que je conçus le projet d'opposer l'histoire au roman, et
+de racheter le mensonge par la vérité. A des fictions dramatiques,
+je résolus de joindre un tableau de philosophie et de critique où le
+raisonnement et l'étude prissent la place de l'imagination. Changeant de
+but et de travail, je m'occupai alors de mieux connaître l'Abélard de la
+réalité, d'apprendre sa vie, de pénétrer ses écrits, d'approfondir ses
+doctrines; et voilà comme s'est fait le livre que je soumets en ce
+moment au jugement du public. Destiné à servir d'accompagnement et
+presque de compensation à une tentative hasardeuse, il paraît seul
+aujourd'hui. Des illusions téméraires sont à demi dissipées; une sage
+voix que je voudrais écouter toujours, me conseille de renoncer aux
+fictions passionnées, et de dire tristement adieu à la muse qui les
+inspire:
+
+ Abi
+ Quo blandae juvenum te revocant preces.
+
+Ce récit servira du moins à témoigner de mes consciencieux efforts pour
+rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais à expier en
+quelque sorte une composition d'un genre moins sévère, plus je devais
+tâcher de donner à celle-ci les mérites qui dépendent de l'étude, de
+la patience et du travail. Je n'ai rien négligé pour savoir tout le
+nécessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la
+partie historique j'espère m'être approché de la parfaite exactitude.
+L'étendue de mes recherches, et plus encore la révision de quelques
+savants amis m'ont donné confiance dans ma fidélité d'historien.
+
+On trouvera donc ici une biographie d'Abélard plus complète qu'aucune
+autre, aussi complète peut-être que permet de la faire l'état des
+monuments connus jusqu'à ce jour. Quant à l'intérêt du récit, il me
+paraît, à moi, très-vif dans les faits mêmes. Qui sait s'il ne se sera
+pas évanoui sous ma main?
+
+Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Après la première partie,
+qui renferme la vie d'Abélard et qui peut aussi donner une vue générale
+de son talent et de ses idées, il me restait à faire connaître ses
+écrits. A l'exception de quelques lettres sur ses malheurs, ils sont
+tous philosophiques ou théologiques: j'ai donc joint au livre premier,
+un livre sur la philosophie, un livre sur la théologie d'Abélard. Cette
+partie de mon travail, pour être la plus neuve, n'était pas la plus
+attrayante, et j'ignore si ce n'est point une témérité que d'avoir
+voulu rendre de l'intérêt à la science si longtemps décriée sous le nom
+désastreux de scolastique.
+
+A la fin du dernier siècle, une telle entreprise aurait paru insensée.
+Le temps même n'est pas loin où le courage m'aurait manqué pour
+l'accomplir. Mais de nos jours, le tombeau du moyen âge a été rouvert
+avec encore plus de curiosité que de respect. On s'est plu à y
+contempler les grands ossements que les années n'avaient pas détruits,
+à y recueillir les joyaux grossiers ou précieux qui brillaient encore
+mêlés à de froides poussières. Les monuments où ces reliques languirent
+oubliées si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionnée,
+comme s'ils étaient retrouvés d'hier, et que la terre les eût jadis
+enfouis dans son sein. Ne pouvant inventer le neuf, on s'est épris du
+plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du passé est venu colorer
+la critique, échauffer l'érudition. A juger sévèrement notre époque, on
+pourrait dire que les faits réels réveillent seuls en elle l'imagination
+et qu'elle ne retourne à la poésie que par l'histoire.
+
+A-t-il été présomptueux d'espérer que le goût d'antiquaire qui s'attache
+aux moeurs, aux formes, aux édifices des âges gothiques, s'étendrait
+jusqu'à leurs idées, et qu'on aimerait à connaître la science
+contemporaine de l'art qu'on admire?
+
+Il ne faut rien dissimuler, ce livre est très-sérieux. Nous ne nous
+sommes point arrêté à la surface. Rassembler en passant quelques traits
+de la physionomie d'un homme et d'une époque, offrir de rares extraits,
+piquants par leur singularité, choisis à plaisir dans les débris d'une
+littérature a demi barbare, aurait suffi peut-être pour donner à
+quelques pages un intérêt de curiosité. Ce n'était pas assez pour nous.
+Notre ambition a été de faire connaître, avec les ouvrages d'Abélard, le
+fond et les détails de ses doctrines, les procédés de son esprit, les
+formes de son style, d'éclairer ainsi, à sa lumière, toute une période
+encore obscure de la vie intellectuelle de la société française. Qu'on
+ne s'attende donc point à trouver seulement ici des fragments épars
+de philosophie ou de théologie; mais bien une philosophie, mais une
+théologie, chacune avec ses principes, sa méthode et son langage,
+chacune telle qu'un vieux passé l'a connue, admirée, célébrée, alors que
+l'école était pour nos aïeux ce que la presse est devenue pour leurs
+enfants. Au lieu de présenter des considérations générales sur l'esprit
+de notre philosophe, nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le
+décrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une simple critique, mais,
+s'il est possible, une reproduction du génie d'un homme. Ce sera en même
+temps, si nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction
+utile à l'étude de la scolastique, et par conséquent à l'histoire de
+l'esprit humain dans le moyen âge.
+
+Cet ouvrage devra toute son originalité à son exactitude, et rien
+n'y paraîtra nouveau que ce qui sera scrupuleusement historique.
+L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si différentes
+de celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-être
+parce qu'elles nous sont les plus familières; le caractère des
+questions, le choix des arguments, la portée des solutions, tout est si
+étrange chez les scolastiques, que la raison même, dans leurs livres,
+n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend
+quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui
+l'effet d'une science en désuétude qui étonne et ne persuade plus.
+Cependant, pour qui ne s'en tient pas à l'apparence, pour qui brise
+l'enveloppe que prêtaient à la pensée le goût et l'érudition du temps,
+la scolastique contient dans son sein, elle offre dans son cours et les
+problèmes de tous les siècles et quelquefois les idées du nôtre. C'est
+que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable
+comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit à la manière
+des modernes, et cependant ils ont connu tous les systèmes, toutes les
+hypothèses dont les modernes se sont vantés. Je ne sais pas même une
+erreur dans laquelle ils ne nous aient devancés. Quand on lit les
+Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes,
+Locke, Hume et Kant lui-même. Ainsi chez les maîtres de la scolastique,
+nous reconnaissons des Euthydème et des Protagoras, quelquefois
+Démocrite, Empédocle ou Parménide, ça et là des idées de Platon, partout
+le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen âge morcelait
+la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si étroitement
+qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies différentes y
+ramènent au même point. L'esprit humain n'innove guère que dans les
+méthodes, et les méthodes diversifient, mais ne détruisent pas son
+identité. Les idées sur lesquelles porte la philosophie se présentent
+comme d'elles-mêmes à la réflexion. Dès que l'esprit se regarde, il les
+retrouve. C'est un héritage substitué de génération en génération, comme
+ces pierres précieuses qui se perpétuent dans les familles, et dont
+la disposition seule change suivant la mode et le goût des diverses
+époques. Indestructibles, et inaltérables, ces idées demeurent dans
+l'esprit humain comme des symboles de l'éternelle vérité.
+
+Elles ne manquent donc à aucune grande philosophie; et elles peuvent
+être découvertes sous tous les voiles que les caprices du raisonnement
+leur ont prêtés. Il est curieux et piquant parfois de les reconnaître,
+malgré les déguisements dont les revêtent la philosophie et la théologie
+de nos pères. Cet intérêt nous soutenait dans la tâche ingrate de
+pénétrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les idées et les
+expressions, de leur rendre, s'il nous était possible, la vie et la
+lumière. Cette restauration était une oeuvre assez nouvelle. Depuis
+quelques années, on a bien su ressaisir avec sagacité le sens intime de
+toutes les doctrines, on les a traduites avec succès dans une langue
+commune, celle de la critique contemporaine. Mais à peine a-t-on osé,
+dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original des
+maîtres du passé. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de
+retirer la scolastique d'un oubli de deux siècles, a-t-il osé lui rendre
+à certains moments et ses formes et son style. Par le choix de notre
+sujet, par l'étendue de notre travail, nous avons dû nous jeter
+audacieusement dans cette oeuvre de restitution scientifique. Nous
+sommes rentré dans la nuit du moyen âge, pour y marcher le flambeau à
+la main. Un historien dont la science profonde est vivifiée par une
+puissante imagination, a su ranimer les sentiments et les moeurs de
+la société de ces temps-là. Il a remis sur ses pieds le Germain, le
+Gaulois, le Saxon, le Normand. Ce qu'il a si habilement fait pour
+l'homme moral, pour l'homme politique, serait-il chimérique de le tenter
+pour l'homme intellectuel? A côté du guerrier franc, du magistrat
+communal, du serf des cités ou des champs, en face du roi, du leude et
+du prêtre, reprenant à sa voix la parole et l'action, ne pourrait-on
+faire revivre l'écrivain et le philosophe, aux luttes des races opposer
+les combats des écoles, aux jeux de la force, les guerres de l'esprit?
+Est-il impossible de convoquer encore pour un instant les hommes du XIXe
+siècle autour d'une de ces chaires éloquentes où la raison humaine,
+essayant sa puissance, bégayant des vérités timides, préparait, il y a
+sept cents ans, la lointaine émancipation du monde?
+
+
+PREUVES ET AUTORITÉS
+
+DE
+
+L'HISTOIRE D'ABÉLARD.
+
+
+On a beaucoup écrit sur Abélard, mais on s'est beaucoup répété, et il
+faut bien choisir les autorités, quand on parle de lui. Parmi celles que
+nous allons citer, les unes, qui sont originales, et ce que les anciens
+éditeurs appelaient _testimonia_, datent de son temps ou viennent
+de ceux qui avaient pu connaître ses contemporains; les autres sont
+postérieures et n'ont qu'une valeur relative à l'instruction, à la
+véracité, à la sagacité de l'écrivain.
+
+
+I.
+
+AUTORITÉS DU XIIe SIÈCLE ET DU SUIVANT.
+
+I.--_Historia calamitatum_, ou l'_Epistola prima_. Ce sont les Mémoires
+de sa vie écrits par lui jusque vers l'année 1135. Cette lettre a été
+donnée pour la première fois dans ses Oeuvres, par Duchesne, qui y a
+joint d'excellentes notes. Le meilleur texte, bien qu'incomplet, a été
+revu sur le manuscrit 2923 de la Bibliothèque Royale, et inséré dans
+le Recueil des historiens des Gaules et de la France (t. XIV, p. 278).
+Turlot, qui l'a reproduit en presque totalité, dit que le manuscrit
+a appartenu à Pétrarque et contient des notes de lui. (_Abail. et
+Héloïse_, p. 4.) La bibliothèque de Troyes possède un manuscrit sous le
+n'o 802, qui a été collationné avec l'imprimé à la demande de M. Cousin;
+il contient de nombreuses différences assez peu importantes, sauf une
+seule qui sera indiquée.
+
+II.--Les lettres d'Héloïse et d'Abélard, souvent réimprimées et
+traduites. La première traduction est celle de Jean de Meung, le
+manuscrit en existe à la Bibliothèque du Roi. La première édition
+du texte est celle qui fait partie des Oeuvres déjà citées: _Petri
+Abaelardi filosofi et theologi abbatis ruyensis et Heloisae conjugis
+ejus primae paracletensis abbatissae Opera, nunc primum edita ex Mss.
+codd. V. Illus. Francisci Amboesii_, etc., in-4°. Paris, 1616. Cette
+édition des Oeuvres d'Abélard, la première et la seule qui porte ce
+titre, est appelée indifféremment l'édition d'Amboise ou de Duchesne;
+elle contient les lettres d'Abélard et d'Héloïse, des lettres de saint
+Bernard, du pape Innocent II, de Pierre le Vénérable, de Bérenger de
+Poitiers, de Foulque de Deuil, etc., toutes pièces importantes pour
+l'histoire d'Abélard, ainsi que plusieurs de ses ouvrages théologiques
+qui ne sont encore imprimés que là. Les principaux sont: 1° le
+Commentaire sur l'épître aux Romains; 2° l'Introduction à la théologie;
+3° les Sermons. Voyez sur cette édition Bayle, _Dict. crit_., art. _Fr.
+d'Amboise_, et l'_Histoire littéraire de la France_, par les bénédictins
+de Saint-Maur et l'Institut, t. XII, p. 149.
+
+La seconde édition complète des lettres, contenant toutes celles que
+d'Amboise a données; _P. Abaelardi abbatis ruyensis et Heloissae
+abbatissae paracletensis Epistolae, edit. cur. Ricardi Rawlinson_,
+in-8°. Londres, 1718. Le texte a été revu avec soin, mais corrigé avec
+trop de hardiesse, d'après un manuscrit d'une existence douteuse.
+
+III.--Les autres ouvrages d'Abélard, savoir:
+
+_Petri Abaelardi Theologia christiana.--Ejusdem Expositio in Hexameron_.
+(Durand et Martene, Thesaur. nov. anedoct., t. V, p. 1139 et 1361.)
+
+_Petri Abaelardi Ethica, seu liber dictus: SCITO TE IPSUM_. (Bernard
+Pez, Thesaur. anecdot. noviss., t. III, pars II, p. 626.)
+
+_Petri Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum_.
+(Frid. Henr. Rheinwald, Anecdot. ad histor. ecclesiast. pertin., partie.
+I, Berolini, 1831.)
+
+_Petri Abaelardi Epitome theologiae christianae_, (F. H. Rheinwald, même
+recueil, partie II, 1835.)
+
+Ouvrages inédits d'Abélard, pour servir à l'histoire de la philosophie
+scolastique en France, publiés par M. Victor Cousin. Les principaux
+ouvrages sont: 1° _Petri Abaelardi Sic et Non_; 2° _Ejusdem Dialectica_;
+3° _Ejusdem fragmentum de Generibus et Speciebus_. (Documents inédits
+relat. à l'Hist. de France, publiés par ordre du gouvernement, in-4°,
+1836, p. 3, 173 et 507.) _Petri Abaelardi tractatus de Intellectibus_.
+(Cousin, Fragm. philos. 1840, t. III, Append. XI, p. 448.)
+
+Deux préfaces inédites d'Abailard, publiées par M. Lenoble dans les
+Annales de philosophie chrétienne, janvier 1844.
+
+Les poésies qui se trouvent disséminées dans divers recueils, savoir:
+
+1° l'édition des Oeuvres donnée par d'Amboise, p. 1136;
+
+2° _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima Collectio_, t. IX, p.
+1091;
+
+3° _Gallia Christiana_, t. VII, p. 595;
+
+4° _Les Fragments philosophiques_ de M. Cousin, 1840, t. III, p. 440;
+
+5° _Spicilegium vaticanum. Beitraege zur naehern Kenntniss der
+Vatikanischen Bibliothek für deutsche Poesie des Mittelalters, von Carl
+Greith._, Frauenfield, 1838;
+
+6° _Bibliothèque de l'école des Chartes_, t. III, 2e livr. 1842.
+
+Le dernier recueil a fait connaître les hymnes découverts dans un
+manuscrit de Bruxelles, dont nous avons eu sous les yeux une copie et un
+spécimen par M. Th. Oehler, et qui est intitulé: _P. Ab. sequentiae et
+hymni per totum anni circulum in virginum monast. paraclet_.
+
+IV.--Les ouvrages de controverse des contemporains d'Abélard, savoir:
+
+Les lettres de saint Bernard, _S. Bernardi Opera omnia_, édition de
+Mabillon, 1690, vol. I, _passim_. Les lettres directement relatives à
+Abélard se retrouvent dans le recueil de ses Oeuvres par d'Amboise.
+
+Les lettres de Pierre le Vénérable, _Vita S. Petri Vener. et Epistolae_.
+(Bibliotheca cluniacensis, p. 553 et 621; édition de Duchesne avec des
+notes, 1614.)
+
+La lettre de Guillaume de Saint-Thierry contre Abélard et la
+dissertation annexée, _Disputatio adversus P. Abaelardum_. (Bibliotheca
+patrum cistercensium, par Tissier, 1660-1669, t. IV, p. 112.)
+
+La dissertation d'un abbé anonyme (Geoffroy d'Auxerre?) contre le même,
+_Disputatio anonymi abbatis adversus dogmata P. Abaelardi_. (Même
+recueil, t. IV, p. 228.)
+
+La lettre de Gautier de Mortagne à Abélard, _Epistola Gualteri de
+Mauritania, episcopi laudunensis_. (Spicilegium, sive Collectio veterum
+aliquot scriptorum, D. Luc. d'Achery, édition de de la Barre, 1723, t.
+III, p. 520.)
+
+Les lettres de Hugues Metel adressées à Innocent II, à Abélard, à
+Héloïse, _Hugon. Metelli Epist._ IV, V, XVI et XVII. (Car. Lud. Hugo,
+Sacr. antiquit. Monum., t. II, p. 330 et 348.)
+
+L'ouvrage de Gautier de Saint-Victor contre les théologiens
+dialecticiens de son temps, écrit vers 1180, _Liber M. Walteri prior.
+S. Vict. Parisius contra manifestas et damnatas etiam in conciliis
+haereses_, manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, et dont on trouve
+de longs extraits dans Duboulai. (Hist. univ. parisiens., t. II, p.
+629-660.)
+
+V.--Les récits écrits par les contemporains ou dans le XIIIe siècle.
+
+Les vies de saint Bernard écrites de son temps, _Ex vita et rebus
+gestis S. Bernardi, lib. III, a Gaufrido autissiod. seu claraeval.
+monach.--Epistola ejusdem ad episcopum albanensem, ex vit. S. Bernardi_,
+ab Alano, episc. autissiod. (Recueil des historiens des Gaules et de la
+France, t. XIV, p. 327, 370 et suiv.)
+
+_Johannis Saresberensis Metalogicus_, lib. I, cap. I et V; lib. II, cap.
+X et _passim_. Jean de Salisbury avait entendu les leçons d'Abélard et
+fréquenté les principales écoles des Gaules.--_Ejusdem Policraticus,
+sive de Nugis curialium, cui accedit Metalog._, 1 vol. in-12, 1639, lib.
+II, cap. XXII, et lib. VII, cap. XII. (Voyez les extraits de cet auteur
+dans le Recueil des histor., t. XIV, p. 300 et suiv.)
+
+_Otto Frisingensis, de gestis Friderici I Caesaris Augusti_, lib. I, cap.
+XLVI, XLVII et seq. Othon, abbé de Morimond, de l'ordre de Cîteaux, puis
+évêque de Frisingen (Freising, en Bavière), neveu de l'empereur Henri
+V, a composé une chronique de l'empereur Frédéric Barberousse, dont
+il était oncle paternel, et il y raconte la vie et la condamnation
+d'Abélard, son contemporain. (1 vol. in-folio, Basil., 1569, et Recueil
+des histor., t. XIII, p. 654.)
+
+_Ex vita S. Gosvini aquicinctensis abbatis_ lib. I, cap. IV et XVIII.
+Gosvin, abbé d'Anchin, fut un des adversaires actifs d'Abélard; sa vie a
+été écrite par des moines de son couvent, ses contemporains.(Recueil des
+histor., t. XIV, p. 442.)
+
+Extraits de diverses chroniques composées au XIIe siècle ou dans les
+suivants; les plus importants sont tirés de:
+
+1° Guillaume de Nangis, _Ex Chronic. Guillielm. de Nangiaco_. (Recueil
+des histor., t. XX, p. 731, ou _Spicilegium_ de d'Achery, t. III, p.
+1-6.)
+
+2° Robert d'Auxerre, _Ex Chronologia Roberti monach. S. Marian.
+altissiod._ (Recueil des histor., t. XII, p. 293.)
+
+3° La Chronique d'un anonyme, _Ex Chronico ab initio mundi usque ad A.C.
+1160_. (_Id., ibid._, p. 120.) 4° Richard de Poitiers, moine de Cluni,
+_Ex Chronic. Richardi pict._ (_id., ibid._, p. 415.)
+
+5° L'appendice à la chronique de Sigebert, par Robert, _Ex Roberti
+proemonstr. appendice ad Sigeberti chronographiam._ (_id._, t. XIII,
+p. 330, ou dans le recueil intitulé: Illustrium veterum scriptorum qui
+rerum a Germ. gest., etc., t. I, p. 626; 2 vol. in-folio, Francfort,
+1573.)
+
+6° Alberic, moine de Trois-Fontaines, _Ex Chronic. Alberici Trium
+Fontium monachi._ (Recueil des histor., t. XIII, p. 700.)
+
+7° Guillaume Godelle, moine de Saint-Martial de Limoges, _Ex Chronic.
+Willelm. Godelli, mon. S. Mart. lemov._ (_id., ibid._, p. 675.)
+
+_Vincentius Burgundus proesul bellovacensis_. (Bibliotheca Mundi, 4 vol.
+in-folio, 1624.--T. IV, _Specul. historial._, lib. XXVII, cap. XVII.)
+Vincent de Beauvais vivait au milieu du XIIIe siècle.
+
+Il y a encore dans d'autres chroniques, comme dans quelques cartulaires,
+des lignes isolées où Abélard est nommé, et dont l'historien peut faire
+son profit, mais qui ne méritent point d'être rappelées. Je ne fais
+que mentionner un chant funèbre sur la mort d'Abélard, rapporté par M.
+Carrière dans son édition allemande des lettres (voyez ci-après, page
+262), et une curieuse chanson bretonne en dialecte de Cornouaille, où
+Héloïse, _Loiza_, raconte qu'instruite par son clerc, _ma o'hloarek, ma
+dousik Abalard_, elle est devenue, grâce à la connaissance des langues,
+une sorcière semblable aux druidesses celtiques. (_Barzas-Breiz_, Chants
+populaires de la Bretagne, publiés par M. Th. de la Villemarqué, t. I,
+p. 93. Paris, 1839.)
+
+
+II.
+
+AUTORITÉS POSTÉRIEURES AU XIIIe SIÈCLE.
+
+1.--Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point spécialement
+d'Abélard, ont été conduits par leur sujet à écrire sa vie ou à en
+donner le sommaire, particulièrement d'après l'_Historia calamitatum_ et
+Othon de Frisingen.
+
+Le premier me paraît être Bertrand d'Argentré, un des plus anciens
+historiens français de la Bretagne. (_L'Histoire de Bretaigne_, 1 vol.
+in-fol., 1538, liv. I, chap. XIV, p. 74; liv. III, chap. CIII, p. 236 et
+suiv.) C'est un court résumé de l'histoire d'Abélard, d'après Othon de
+Frisingen.
+
+Pasquier a donné un abrégé de l'_Historia calamitatum_, de son
+temps encore manuscrite, en y joignant quelques détails et quelques
+réflexions. (_Les Recherches de la France_, liv. VI, chap. XVII, p. 587
+et suiv.; liv. IX, chap. V, VI et XXI.)
+
+Tritheme, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques, insère
+un article pris dans les chroniques déjà citées. (_De Scriptoribus
+ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor._, in-folio, 1604,
+part. I, p. 276.)
+
+Duboulai, dans son Histoire de l'Université de Paris, compose en divers
+passages une biographie à peu près complète, d'après d'Amboise, Othon de
+Frisingen, Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. (_Coes.
+Egassii Buloei Historia Universitatis parisiensis_, 6 vol. in-folio,
+1665, t. I, p. 257, 272, 349, 445; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85,
+107, 157, 162, 168, 200, 242, 715, 733, 739, 753, 759 et suiv.)
+
+Le père Gérard Dubois raconte aussi, à leurs époques, dans l'Histoire de
+l'Église de Paris, les événements de la vie d'Abélard. (_Gerardi Dubois
+aurelianensis Historia Ecclesia parisiensis_, 2 vol. in-folio, 1690, t.
+I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. VII, p. 774, etc; t. II, lib.
+XII, cap. VII, p. 64 et 178, etc.)
+
+Jacques Thomasius a écrit une vie d'Abélard où il y a de l'érudition et
+des erreurs. (_Petri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ.
+Thomasio_, t. 1, p. 75-142, 1693, Hal. Magdeb.)
+
+Citons encore Dupin, dans sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques.
+(_Hist. des controv. et des mat. ecclésiast. traitées dans le XIIe
+siècle_, 1696, chap. VII, p. 360, etc., 392 à 412.)
+
+Le père Noël Alexandre. (_Natalis Alexandri Historia ecclesiastica_, 7
+vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertat, VII, p. 787 et seq.)
+
+L'abbé Fleury. (_Histoire ecclésiastique_, liv. LXVII et LXVIII, p. 307,
+etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'édition in-4°.)
+
+Casimir Oudin. (_Commentarius de scriptoribus Ecclesioe antiquis_, 3
+vol. in-folio, 1723, t. II, sect. XII, p. 1160 et seq.)
+
+Dom Remy Ceillier. (_Histoire générale des auteurs sacrés et
+ecclésiastiques_, Paris, 1729, 23 vol. in-4°, t. XXII, chap. X, p.
+484-494.)
+
+Le père Longueval, jésuite. (_Histoire de l'Église gallicane_, Paris,
+1730-49, 18 vol. in-4°, t. VIII, liv. XXIII, p. 350 et suiv., 414 et
+suiv; t. IX, liv. XXV, p. 22 et suiv.)
+
+Dom Guy Alexis Lobineau, dans son _Histoire générale de Bretagne_, 2
+vol. in-folio, 1707, t. I, liv. V, p. 139 et suiv. C'est un récit assez
+complet, écrit avec modération et bienveillance, et que je regarde comme
+la base des récits postérieurs.
+
+Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le même titre; autre
+récit plus sommaire et dans le même esprit. (_Hist. gén. de Bret_., 5
+vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.)
+
+Baronius, et surtout son commentateur Pagi, dans ses notes. (_Annales
+ecclesiastici_, 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le
+texte à l'an 1140 et les notes aux années 1113, 1121, 1129, 1131, 1140
+et 1142.)
+
+On peut citer également l'_Histoire de la ville de Paris_, par les pères
+Félibien et Lobineau (5 vol. in-folio, 1725, t. I, liv. III et
+IV); l'article _Abélard_ du _Dictionnaire universel des sciences
+ecclésiastiques_, par le révérend père Richard (6 vol. in-folio, 1760),
+et le § II du liv. I de l'_Histoire de l'Université de Paris_, par
+Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.)
+
+Le père Niceron a publié une vie d'Abélard qui n'est guère que l'analyse
+de celle de D. Gervaise. (_Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
+illustres dans la république des lettres_, 42 vol. in-12, 1729, t. IV,
+p. 1 et suiv.)
+
+Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales
+bénédictines, une biographie par morceaux détachés qui vaut à beaucoup
+d'égards les précédentes, _Annales ordinis S. Benedicti_. (6 vol.
+in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 et seq., 324 et
+seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.)
+
+L'article d'Abélard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker,
+mérite aussi d'être lu, tant pour la critique que pour la biographie.
+(_Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiae_, 6 vol. in-4°, Lipsiae,
+1766, t. III, pars II, lib. II, cap. III, sect. II, p. 716, 734, etc.)
+
+Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Abélard par Diderot, dans
+l'article _Scolastique_ de l'_Encyclopédie_.
+
+II.--Parmi les biographies proprement dites, nous citerons
+particulièrement:
+
+_La Vie de Pierre Abeillard, abbé de Saint-Gildas, et celle d'Héloise,
+son épouse_, 2 vol. in-12, 1720, par D. Gervaise (François-Armand). Cet
+ouvrage est intéressant: l'auteur, quoique ancien abbé de la Trappe, est
+un apologiste enthousiaste; le récit est fait avec soin, même avec
+assez d'exactitude quant aux faits essentiels, mais enjolivé de détails
+romanesques. Il est vrai que Gervaise a été accusé par Saint-Simon
+d'avoir eu lui-même une intrigue galante avec une religieuse.
+
+L'article Abélard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire
+critique de Bayle, ainsi que les articles _Héloïse, Paraclet, Foulque,
+Bérenger, Fr. d'Amboise_.
+
+_The History of the lives of Abeillard and Heloisa_, by the rev. Joseph
+Berington, 2 vol. in-8°, Basil, 1793. Cet ouvrage fort estimé contient,
+avec une biographie étendue, une traduction et le texte des lettres
+d'Héloïse et d'Abélard. Il est intéressant, mais il n'a pas été
+composé d'après les autorités contemporaines, et l'auteur a pris pour
+historiques tous les détails romanesques inventés par D. Gervaise.
+
+_Abailard et Héloïse, avec un aperçu du XIIe siècle_, par F.C. Turlot, 1
+vol. in-8°, 1822.
+
+L'article d'Abélard dans _l'Histoire littéraire de la France_, ainsi
+que celui d'Héloïse. Ces articles ont été rédigés par dom Clément avec
+beaucoup de soin et de critique, mais avec une sévérité qui tombe dans
+l'injustice. Ils ont été réimprimés, l'Académie des inscriptions ayant
+donné une nouvelle édition du volume où ils sont insérés, et M. Daunou
+y a joint quelques notes. (_Histoire littéraire de la France_, t. XII,
+1830, p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.)
+
+L'_Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et d'Héloïse_, par madame
+Guizot. (oeuvres diverses et inédites de madame Guizot, 1828, t. II, p.
+319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond
+des idées et pour les vues qu'il contient; il a été terminé par
+M. Guizot et placé à la tête de l'édition _illustrée_ des Lettres
+d'Abailard et d'Héloïse, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8°, Paris,
+1839.) Cette dernière édition renferme un assez grand nombre de pièces
+et de témoignages, le spécimen d'un des manuscrits des lettres, quelques
+fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc.
+
+Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en général
+contiennent un article _Abélard_. Nous citerons celui de M. d'Eckstein,
+dans l'_Encyclopédie des gens du monde_, t. I; celui de M.P. Leroux,
+dans l'_Encyclopédie nouvelle_, t. I; celui de M. Géruzez, dans le
+_Plutarque français_, t. I; M. Barrière y a donné l'article _Héloïse_.
+
+La traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard, par le bibliophile
+Jacob, insérée dans la Bibliothèque d'élite, in-12, Paris, 1840. Cette
+traduction, fort bien faite, est précédée d'une notice intéressante et
+détaillée qu'on doit à M. Villenave, sous ce titre: Abélard et Héloïse,
+leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages.
+
+Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit
+conserver que celle de Bussy-Rabutin, réimprimée avec de nombreuses
+compositions poétiques sous ce titre: _Lettres d'Héloïse et d'Abélard_,
+traduites librement d'après les lettres originales latines, par le
+comte de Bussy-Rabutin, avec les imitations en vers par de Beauchamps,
+Colardeau, etc., etc., précédées d'une nouvelle préface par M.E.
+Martineault, in-12, Paris, 1841.
+
+Une biographie universelle publiée en Angleterre contient un bon article
+sur Abélard, _The biographical Dictionary of the Society for the
+diffusion of useful knowledge_, in-8°, t. I, London, 1842.
+
+Les Allemands se sont peu occupés d'Abélard. On cite les deux ouvrages
+suivants, dont nous ne connaissons que des extraits:
+
+F. C. Schlosser, _Abaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines
+Schwaermers und eines Philosophen_, in-8°, Gotha, 1807.
+
+Fessler, _Abaelard und Heloisa_, 2 vol. in-8°, Berlin, 1808.
+
+_Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch_, par M.
+Feuerbach (Leipzig, 1844), est un mince recueil de pensées détachées qui
+ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre[1].
+
+[Note 1: Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. Il s'agit
+d'une Comparaison entre la vie littéraire et la vie active. Je crois
+qu'Abélard désigne l'une et Héloïse l'autre. C'est un recueil dont le
+titre revient à peu près à ceci, _l'art et humanité_. Les deux noms
+propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.]
+
+_Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte übersetzt
+und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und
+seinem Kampf mit der Kirche_, von Moriz Carriere, in-12, Giessen, 1844.
+C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait précéder d'une
+introduction qui se lit avec intérêt, et où il se montre au courant des
+plus récentes publications qui concernent Abélard.
+
+III.--On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Abélard, sur ses
+ouvrages inédits, sur la publication de ceux qui sont imprimés, dans le
+_Thésaurus_ de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cités;
+dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169); l'_Histoire littéraire_ (t. XII, p.
+103, 129, 134 et 706); Fabricius (_Biblioth. lat. med. et infim. aetat.,
+ed. a P.J. Mansi_, t. V, lib. XV, p. 232 et seq.); Olearius, (_Joann.
+Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecclesiast._, t. I, p. 2-4); le
+recueil intitulé: _Historia rei litterariae ordin. S. Benedicti_, par
+Ziegelbauer et Legipontanus (t. I et IV); celui de Guillaume Cave,
+(_Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria_, t. II, p. 203); le Voyage
+littéraire de deux bénédictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux
+_Ouvrages inédits d'Abélard_, par M. Cousin.
+
+Les opinions religieuses d'Abélard ont été exposées et discutées par
+d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le père Noèl Alexandre, Oudin, Lobineau,
+Bayle, les éditeurs des deux _Thesaurus_, Mabillon, dans l'édition de
+saint Bernard, son continuateur, dans les Annales bénédictines, l'auteur
+du tome XII de l'_Histoire littéraire_, Duplessis d'Argentré (_Collectio
+judiciorum de novis erroribus_, t. I, p. 49 et seq.), M. Neander et M.
+l'abbé Ratisbonne, chacun dans son _Histoire de saint Bernard_; (l'une
+traduite par M. Th. Vial, 1 vol. in-12, 1842; l'autre, 2 vol. in-12,
+1840, t. II, chap. XXVII, XXVIII et XXIX.)
+
+Les opinions philosophiques d'Abélard ont été incomplètement exposées
+par les divers historiens de la philosophie, qui jusqu'à ces derniers
+temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages où elles sont exposées.
+Voyez pourtant, outre Brucker déjà cité, Tennemann (_Geschichte der
+Philosophie_, t. VIII, part. I, chap. V, p. 170, Leipzig, 1810);
+Degerando (Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. IV, ch.
+XXVI, p. 397), et la note du commencement du chap. III de notre livre
+II. Mais les doctrines d'Abélard ne commencent à être bien connues que
+depuis l'introduction de M. Cousin (_Ouvr. inéd., ou Fragments philos._,
+t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitulé: _Études sur
+la philosophie dans le moyen âge_, par M. Rousselot (3 vol. in-8°,
+1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous
+citons en leur lieu.
+
+
+
+
+ABÉLARD.
+
+
+
+LIVRE PREMIER.
+
+
+
+
+
+VIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse,
+avant d'arriver à Clisson, un bourg formé d'une longue rue et qui se
+nomme le Pallet. Après les dernières maisons, on aperçoit à gauche
+au-dessus du chemin une église, remarquable seulement par sa simplicité
+et par la vétusté de quelques-unes de ses parties. Derrière cette église
+et sur une hauteur, des restes de murs épais, avec des vestiges de
+fossés, indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte
+construction, et renferment maintenant un carré d'arbustes et de grandes
+herbes, cimetière abandonné où s'élève une vieille croix de pierre parmi
+quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des
+seigneurs du Pallet, détruite en 1420, lors des guerres qui suivirent
+l'attentat commis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de
+Clisson. C'était là, qu'au XIe siècle, un petit château fortifié
+dominait le bourg, du haut d'une éminence à pic sur l'étroite rivière de
+la Sanguèze, ainsi nommée, dit-on, pour avoir été souvent rougie du
+sang des combattants, au temps des luttes acharnées des Bretons et des
+Anglais.
+
+En 1079, Philippe Ier était roi des Français, et Hoël IV, duc de
+Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce château, son domaine, un
+personnage noble, Bérenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma
+Pierre[2]. C'était l'aîné de sa famille, qui s'augmenta bientôt de
+plusieurs enfants; ses autres fils s'appelèrent Raoul, peut-être
+Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le père, avant de prendre le
+métier des armes, avait reçu de l'instruction, et il en conservait un
+tel goût pour les lettres qu'il voulut le transmettre à ses enfants et
+faire précéder par quelques études leur éducation guerrière. L'amour
+qu'il portait à son fils aîné lui inspira des soins particuliers,
+auxquels celui-ci répondit par delà toute espérance. Il annonçait des
+dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait
+pour devoir son nom de Bretagne à la brutalité de ses habitants, on
+remarquait dès lors une singulière aptitude aux choses qui demandent
+la subtilité de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou
+plutôt de sa race, une remarquable facilité[3]. Ses progrès furent
+bientôt tels qu'il s'éprit d'une passion vive pour l'étude, et, dans son
+ardeur, il résolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renonçant
+à la gloire militaire, et abandonnant à ses frères son héritage et
+son droit d'aînesse, il s'adonna surtout à la philosophie, et dans
+la philosophie, à la science de la dialectique, cet art de la guerre
+intellectuelle dont il préférait à tout les armes, les combats et les
+trophées.
+
+[Note 2: Le Pallet, _Palatium_ (on trouve aussi Palet, Palais,
+Paletz, Palez), est situé à 19 ou 20 kilomètres au sud-est de Nantes,
+sur la route de Chollet et de Poitiers, «oppidum ... ab urbe Nannetica
+versus orientem octo miliariis remotum.» L'église est sur le penchant
+d'une butte, appelée encore la butte d'Abélard. C'est l'ancienne
+chapelle du château, donnée á la commune, comme je l'ai appris du curé
+en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau, de la même
+famille que les La Galissonnière, dont la résidence se voit à moins
+d'une demi-lieue en avant. Les ruines du château, détruit d'abord en
+1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs, hauts de 1 mètre
+environ, renfermant un carré d'à peu près 30 mètres de côté, passent
+pour la maison d'Abélard, qu'on a dit aussi né dans une autre maison
+plus modeste, démolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrêne, procureur
+du roi. Bérenger peut avoir été châtelain du lieu, quoiqu'il fût
+Poitevin, suivant l'unique témoignage d'une des épitaphes d'Abélard (_ex
+Chron. Rich. Pictav._), Namque oritur patre Pictavis et Britone matre,
+ si toutefois on n'a pas fait confusion avec Bérenger de Poitiers, dont
+il sera question plus bas. Mais rien n'empêche de voir en lui l'ancêtre
+de ces seigneurs du Pallet qui, jusqu'au XVe siècle, figurent dans les
+annales de la Bretagne. Son fils est souvent désigné sous le nom de
+_Palatinus_ et quelquefois de _Nannetensis_. (_Ab. Op._, ep. I, p.
+4.--Johan. Saresb. _Policrat_., l. II, c. XXII, et _Metal._, l. I, c. V,
+et l. II, c. X.--_Rec. des Hist. des Gaules_, t. XII, p. 115, et t.
+XIV, p. 303-304.--_Hist. de Bret._, par D. Lobineau, t. I, l. III, p.
+106-107; l. IX, p. 298; l. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235.--_Abail. et
+Hél._, par Turlot, p. 143.--_Voy. pitt. de Clisson_, par Thienon, pl.
+II et III.--_Notice sur Clisson_, in-18, Nantes, 1841, p.
+7.--Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, préfet de la
+Loire-Inférieure, et par MM. de la Jarriette et Demangeat, de Nantes.)]
+
+[Note 3: C'est Abélard qui dit que _Breton_ vient de _brute_. «
+Brito dictas est quasi brutus. Licet enim non omnes vel soli sint
+stolidi, hoc (_sic_) tamen qui nomen Britonis composuit secundum
+affinitatem nominis bruti, in intentione habuit quod maxima pars
+Britonum fatua esset.» Et on lit, en effet, dans le roman de Brut, que
+ Brutus Apela de Bruto Bretons
+ Les Troyens ses compaignons.
+ (V. 1211 et 1212.)
+Il s'agit, il est vrai, de la Grande-Bretagne, mais elle donna son nom
+à l'Armorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de
+_Vrezonze_ ou _Brazonce_, les _peints_, les tatoués, comme les _Pictes_
+de l'Angleterre. Cependant l'esprit pénétrant des clercs bretons est
+attesté par Othon de Frisingen, mais i1 veut qu'en toute autre chose que
+les arts (la rhétorique et la dialectique), les Bretons soient presque
+stupides. C'est en faisant allusion à cette subtilité particulière
+qu'Abélard dit de lui même: «Natura terrae meae vel generis animo
+levis.» Car je crois qu'ici _animo levis_ signifie plutôt l'esprit
+prompt que la légèreté du caractère: ce n'est pas l'usage d'Abélard
+de parler modestement de lui-même, et la légèreté n'est pas le défaut
+breton. (Ouvr. inéd. d'Ab. _Dialectic._, p. 222 et 591.--_De Gest. Frid.
+I imper._, l. I, c. XLVII.--_Ab. Op._, ep. I, p. 4.)]
+
+Très-jeune encore, il affronta les chances et les épreuves de cette
+stratégie du raisonnement et de la parole. Il s'y exerça de bonne heure,
+et ses rapides succès lui donnèrent une telle confiance que, quittant la
+maison paternelle, il alla voyager, parcourant les provinces,
+cherchant les maîtres et les adversaires, marchant de controverses en
+controverses, et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus
+vaste espace, la coutume attribuée aux péripatéticiens de discuter en se
+promenant[4]. La philosophie avait alors ses chevaliers errants.
+
+[Note 4: _Ab. Op._, ep. I, p. 4.]
+
+La France ne manquait pas de maîtres et d'écrivains qui cultivaient la
+dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'était celle qui
+commençait à faire le plus de bruit et à donner le plus de renommée.
+Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la théologie
+qu'elle servait et inquiétait tour à tour. La grammaire et la rhétorique
+qui, unies à ces deux sciences et à quelques études mathématiques,
+composaient presque tout l'enseignement de l'époque, ne venaient que
+loin après la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La
+dialectique, c'était alors la philosophie proprement dite. On l'appelait
+un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que
+l'étude du raisonnement ne va pas sans le besoin d'en montrer les
+ressources, d'en essayer les procédés, d'en éprouver les forces[5]. On
+apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient
+la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions
+incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boèce.
+L'introduction que le premier a jointe aux catégories, c'est-à-dire aux
+prolégomènes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait
+pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la
+dialectique qu'à la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les
+cinq voix ou les rapports généraux des idées et des choses entre elles,
+exprimés par les noms de genre, d'espèce, de différence, de propriété et
+d'accident; les catégories ou prédicaments, c'est-à-dire les idées les
+plus générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons
+ou pensons des choses; la théorie de la proposition ou les principes
+universels du langage; le raisonnement et la démonstration, ou la
+théorie et les formes du syllogisme; les règles de la division et de la
+définition; la science enfin de la discussion et de la réfutation, ou la
+connaissance du sophisme. En étudiant toutes ces choses, on trouvait,
+chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre
+l'exemple au précepte; c'étaient des questions d'abord de logique pure,
+puis de physique, de métaphysique, de morale, et souvent de théologie.
+Sur ces questions s'échauffaient les esprits, s'animaient les passions,
+et brillaient ceux qui se livraient à l'enseignement et à la dispute;
+sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrés, les
+écoles, et quelquefois l'Église et le public.
+
+[Note 5: On sait que notre faculté des lettres s'appelait autrefois
+la faculté des arts; d'où le titre de maître ès arts. Le nom d'_artista_
+fut donné dans le XIe siècle aux philosophes, qui à Rome étaient aussi
+appelés [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient à l'enseignement et à
+la controverse. Budaeus, _Observ. select._ XIV et XVI, t. VI, p. 121 et
+130. Hall., 1702.]
+
+A l'époque où le jeune Pierre se mit à courir le pays pour chercher les
+aventures philosophiques, un homme s'était fait dans les écoles une
+grande renommée. C'était Jean Roscelin, né comme lui en Bretagne, et
+chanoine de Compiègne. Ce maître avait trouvé assez répandue cette
+doctrine, qui n'était pas cependant toujours explicite, que les noms
+appelés plus tard abstraits par les grammairiens désignent, pour le
+plus grand nombre, des réalités, tout comme les noms des choses
+individuelles, et que ces réalités, pour être inaccessibles à nos
+perceptions immédiates, n'en sont pas moins les objets sérieux et
+substantiels d'une véritable science. Il combattit cette idée qu'il
+contraignit à se développer et à s'éclaircir; et il soutint que tous les
+noms abstraits, c'est-à-dire tous les noms des choses qui ne sont pas
+des substances individuelles, que par conséquent les noms des espèces et
+des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent,
+et les noms des qualités et des parties qui ne peuvent être isolées des
+sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaître,
+les autres sans cesser d'être des parties, n'étaient en effet que des
+noms. Puisqu'ils n'étaient pas les désignations de réalités distinctes
+et représentables, ils ne pouvaient être, selon lui, que des produits ou
+des éléments du langage, des mots, des sons, des souffles de la voix,
+_flatus vocis_. Cette doctrine fut appelée la doctrine des noms, le
+système des mots, _sententia vocum_; les historiens de la philosophie
+l'appellent le _nominalisme_[6].
+
+[Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.]
+
+Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventée tout
+entière, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait,
+après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes
+conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos
+et la sûreté de Roscelin. L'Église s'était alarmée; saint Anselme, alors
+abbé du Bec en Normandie, en attendant qu'il succédât à Lanfranc dans
+l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme
+religieux et d'une grande réputation comme philosophe, avait combattu le
+nominalisme, en soutenant à outrance la réalité de ce qu'exprimaient
+les termes abstraits et généraux, ou ce qu'on appelle _la réalité des
+universaux_. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons,
+en 1092, avait condamné la doctrine de Roscelin, comme fausse en
+elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la Trinité, puisqu'en
+n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois
+personnes, ou les réalisait en trois essences individuelles, ce qui
+était admettre trois dieux.
+
+Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans
+le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on
+ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et
+probablement avant de venir à Paris. Il l'entendit du moins étant fort
+jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maître, et il a dit
+aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée[7].
+
+[Note 7: «Magistri nostri Roscellini tam insana sententia.» (Ouvr.
+inéd. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le
+premier maître d'Abélard ait été Roscelin, lequel a sans aucun doute
+été son maître, mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son
+précepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve
+que Roscelin ait enseigné en Bretagne. Proscrit lorsqu'Abélard avait
+treize ans, il ne peut guère l'avoir connu que plus tard dans ses
+courses plus ou moins secrètes en France. (_Id._, Introd., p. xl et
+suiv.) Abélard le traite avec sévérité, il l'a réfuté et même attaqué
+violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De
+Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen âge,_ par M.
+Rousselot, t. I, c. V.)]
+
+On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la
+première fois[8].
+
+[Note 8: Peut-être même était-il plus jeune; les auteurs du _Recueil
+des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu
+Guillaume de Champeaux, à Paris, avant la fin du XIe siècle, (t. XIII,
+p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclésiastique de Paris_, dit
+qu'Abélard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p.
+777). Duboulai voudrait même faire remonter son arrivée jusqu'en 1095.
+(_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)]
+
+Cette ville était alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe,
+la capitale des lettres et des arts. Elle a été de bonne heure, elle
+est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on
+a nommée la _scolastique_. Ce nom ne désigne pas autre chose que la
+philosophie des écoles ou cette dialectique que nous avons décrite.
+Les écoles étaient assez nombreuses en France, et pour la plupart
+épiscopales, c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous
+le patronage et la surveillance de l'évêque et même dans sa maison.
+
+Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par
+Charlemagne, grande et passagère création, comme presque toutes celles
+de cet homme qui devança trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir
+deviné trop tôt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc
+produit dans l'évêché ou même à la porte du cloître[9]. Dans ces écoles,
+qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine, comme les
+évêques eux-mêmes, on enseignait toujours la théologie et souvent les
+sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions
+dura longtemps; il en est resté au chef-lieu de tous les diocèses,
+auprès de tous les évêques, deux titres portés par des prêtres et qui
+représentent le double enseignement du passé: l'un est le titre de
+théologal, et l'autre celui d'écolâtre.
+
+[Note 9: «Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a
+coenobiis ad palatium evocavit.» (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici
+d'après l'idée reçue qui attribue à Charlemagne la création permanente
+d'écoles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola
+dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince
+aurait ainsi conçu et réalisé la véritable instruction publique, celle
+de l'État. J'avoue que M. Ampère a singulièrement ébranlé cette idée.
+Au reste, les écoles épiscopales elles-mêmes doivent encore être
+originairement rapportées à Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la
+formation par un capitulaire de 789. (_Histoire littéraire de la France
+avant le XIIe siècle_, par M. Ampère, t. III, c. II.)]
+
+À l'époque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas
+d'Université de Paris. Il y avait des écoles à Paris, et parmi elles,
+au-dessus de toutes, l'école épiscopale, la plus fréquentée et la plus
+célèbre[10]. Les étudiants y accouraient de très-loin, non-seulement de
+toute la France, ce qui était peu dire, mais de toute la Gaule et des
+pays étrangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commençaient à
+envoyer leurs enfants dans cette ville, destinée à devenir l'Athènes de
+la philosophie du moyen âge. Les cours de l'école, ou comme on disait
+les _lectures_[11] (il n'existait point de collège), avaient pour
+auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les
+écoliers étaient alors de tout âge. Ils se rassemblaient autour de la
+chaire du professeur, dans un cloître assez voisin de l'habitation de
+l'évêque, située au lieu où nous avons vu encore l'Archevêché, et au
+pied de l'église métropolitaine, qui se nommait bien déjà Notre-Dame,
+mais qui n'était pas le monument magnifique et vénéré que commença
+Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas très-longtemps
+qu'une enceinte, jadis habitée tout entière par les membres du chapitre,
+s'étendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'église,
+allait rejoindre le jardin de l'Archevêché; elle s'appelait le Cloître
+Notre-Dame[12]. Là était, aux premiers jours du xiie siècle, l'école
+épiscopale, l'école maîtresse, perpétuelle, celle dont le titulaire
+régissait de droit les écoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle
+portait dans le monde et qu'elle a conservé dans l'histoire le nom
+d'École du Cloître ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de
+reconnaître pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg
+de la Brie où il était né. Archidiacre de Paris, il enseignait
+avec beaucoup de succès et d'éclat. Il paraît avoir brillé dans la
+dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des
+solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans l'école de Notre-Dame,
+les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes: ce qui a
+fait dire qu'il avait, le premier, professé publiquement la théologie à
+Paris, et d'une manière contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit
+la théologie scolastique. On l'a surnommé la _Colonne des docteurs_[13].
+
+[Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p.
+151.--Gérard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p.
+775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du
+pouvoir de l'État sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy,
+_De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les
+bénédictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prêt.]
+
+[Note 11: _Lectiones_, d'où le mot de leçons. Bayle appelle Anselme
+de Laon _lecteur en théologie_. Les professeurs au Collège de France
+avaient conservé ce titre de _lecteur_. Les leçons, au moyen âge, se
+composaient d'une lecture ou dictée, puis d'un commentaire ou glose
+improvisée. C'est la forme encore suivie dans nos écoles de droit.]
+
+[Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marlès, t. 1, c. i, p.
+51, et c. ii, p. 189.]
+
+[Note 13: On le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold
+et Anselme de Laon, qui professèrent à Paris, il y devint le chef de
+l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'où est venu sans
+doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux
+dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans l'Église et la
+science. Élève d'Anselme de Laon, qui s'était formé sous saint Anselme,
+Guillaume continua donc le réalisme, et même il paraît l'avoir exagéré.
+(_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. inéd. _Dialectic._
+passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec.
+des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV.
+D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308
+et suiv.)]
+
+Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple
+intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les
+leçons qu'il écoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais
+il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les
+écoliers de Paris; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son
+instruction précoce, par sa rare subtilité, par le don de la parole
+que rehaussait en lui la singulière beauté de sa figure. Il se faisait
+admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de
+son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut
+plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui
+devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et
+un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une
+jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous
+ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait
+les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la
+connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un
+conquérant.
+
+On raconte cependant que, ne sachant encore rien au delà de ce qu'on
+apprenait dans le _trivium_, c'est-à-dire la rhétorique, la grammaire
+et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets
+du _quadrivium_, où l'en enseignait l'arithmétique, la géométrie,
+l'astronomie et la musique; car telle était restée la division
+encyclopédique de l'enseignement au XIIe siècle[14]. Il prit même des
+leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de
+lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort
+suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait
+à celle de leurs vertus symboliques et mystérieuses[15].
+
+[Note 14: Cette division septuple des sciences est indiquée partout
+et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint
+Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII,
+etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p.
+47, 51, 55.)]
+
+[Note 15: C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des
+mathématiques. «Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae
+mathematica appellatur, mala putanda non est.» (Ouv. inéd. _Dialect._,
+p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge,
+ou mot _Mathematica_.)]
+
+Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de
+paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu
+qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmétique[16]. Ce genre de travail
+opposait à son esprit une difficulté inattendue, soit qu'il manquât
+d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble
+aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux, il ne
+donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop
+partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé
+de mille choses, ne fît qu'effleurer la surface de ces nouvelles
+connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier
+jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas
+pénétrer plus avant, il lui dit en riant: «Quand un chien est bien
+rempli, que peut-il faire de plus que de lécher le lard?» Le mot d'une
+latinité dégénérée qui signifie _lécher_, composait, avec le dernier
+mot de la plaisanterie vulgaire du maître, un son qui ressemblait à
+_Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'école de Tirric le surnom
+de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à
+qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et
+acceptant ce sobriquet d'école, dont il changea quelque peu le son et
+le sens, il se fit appeler Abélard (_Habelardus_), se vantant ainsi de
+posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en
+croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puérile et familière
+qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur.
+
+[Note 16: «Ejus artis ignarum omnino me cognosco.» (Ouv. Inéd.
+_Dialect._, p. 182.)]
+
+[Note 17: «Bajare quod est lingere.» On ne connaît, je crois, ce
+mot que par le passage du manuscrit où cette anecdote est rapportée. Du
+moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.]
+
+Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faîte de
+la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliée, et l'on
+ne voulut y voir qu'un surnom emprunté au nom de l'abeille, comme
+si Abélard eût été l'abeille française, ainsi qu'autrefois un grand
+écrivain fut appelé l'abeille attique[18].
+
+[Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Abélard est peu connue,
+et n'a été rapportée que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit
+de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III,
+_Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom
+d'Abélard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint
+Bernard lui-même aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep.
+CLXXXIX.) D'Argentré voit un nom de famille dans le nom de Pierre
+Esveillard, _qu'ils appellent en France Abéilard. (L'Hist. de
+Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les
+textes latins écrits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys.
+Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mém. pour servir à l'Hist. de
+Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'était plutôt un surnom. Tous
+les noms de famille ont bien commencé par des surnoms; mais très-rares
+alors, ils se montraient sous la forme de titre féodal ou nom de fief
+héréditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois,
+_Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-même: «Hoc
+vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est.» (Ouvr. inéd. _Dialect._,
+p. 212 et 480.) Othon de Frisingen écrit _Abailardus_, et l'on trouve
+aussi _Abaielardus_, et même _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus,
+Belardus_. En français, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard,
+Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans
+une ballade de Villon:
+
+ Où est la très-sage Héloïs
+ Pour qui fut chastré et puis moyne
+ Pierre Esbaillart à Saint-Denys,
+ Pour son amour eut cest essoyne?
+
+Les formes les plus usitées sont _Abailard_ ou _Abélard_. Le dernière
+est celle que préfèrent Bayle, _l'Histoire littéraire_, et M. Cousin.
+(_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art.
+_Abélard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abélard dans le
+canton de Vallet où le Pallet est situé, au témoignage de M. le juge de
+paix du canton; mais le nom d'Abélard n'est point inconnu à Nantes comme
+nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.]
+
+Cependant il avait conçu l'idée de devenir maître à son tour et de
+régir les écoles, idée hardie chez un étudiant qui sortait à peine de
+l'adolescence[19]. Mais sûr de sa force et confiant dans sa fortune, il
+ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un
+lieu où il pût ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors
+fort importante et qui était un siège royal. Guillaume, le maître qu'il
+abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à
+sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empêcher
+l'établissement d'une école nouvelle, ou du moins pour éloigner
+davantage Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manoeuvres afin
+de lui faire interdire le lieu où on lui permettait de professer. Mais
+le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection; le
+vieux maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les
+puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers
+Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard; la
+faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut
+réalisé, il eut une école. Tout cela se passait vers l'an 1102.
+
+[Note 19: «Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus
+aspirarem.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez générale
+qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I.
+l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite
+paraît avoir duré au delà de sa jeunesse même. On l'appela longtemps _le
+jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tête de quelques uns
+de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri
+Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas
+_Abélard le jeune_, puisqu'Abélard n'est pas un nom de famille.
+D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d'aînesse et non son âge. On a
+proposé de traduire: _le grand péripatéticien moderne_. (Cousin, Ouvr.
+inéd. Introd. p. xiij.)]
+
+Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa
+renommée couvrit bientôt et la réputation naissante de ses condisciples,
+et la célébrité établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à ses
+auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la
+dialectique; et chaque jour plus présomptueux, ne redoutant aucun
+voisinage, il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil,
+place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun[20].
+Là, plus près de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut à la
+citadelle de l'école de Notre-Dame.
+
+[Note 20: Le comté de Melun et celui de Corbeil avaient été réunis,
+puis séparés. Le premier revint d'abord à la couronne par la mort de
+Rainauld, évêque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors
+un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville
+qui était fortifiée comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum,
+castellum_); il en fit un siège royal, c'est-à-dire qu'étant la ville
+d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses
+résidences et il y établit sa justice. Philippe Ier y mourut en
+1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui réunit dans les mêmes
+conditions le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte.
+C'est à une époque bien voisine de cet événement, si ce n'est lors de
+cet événement même, qu'Abélard vint à Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p.
+1195.)]
+
+Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa
+santé. Il fut obligé de quitter la France, de voyager, et probablement
+de visiter sa patrie, laissant après lui de vifs et longs regrets, et
+sans cesse ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement
+de la dialectique. Très-peu d'années se passèrent ainsi, celles
+peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait
+rétabli, lorsqu'il apprit que son ancien maître avait abandonné la
+chaire de Notre-Dame.
+
+En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre
+Guillaume de Champeaux s'était retiré, avec quelques-uns de ses
+disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie
+une recluse morte en grand renom de piété.
+
+Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers, qui
+devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est là que, commençant une
+vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les attaques
+et les luttes qu'il prévoyait, ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il
+pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile.
+
+Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez éclatant, fit
+sensation dans le clergé; on loua beaucoup la dévotion et l'humilité
+d'un homme qui renonçait pour la solitude à un poste élevé dans l'Église
+de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin
+à une position qui, suivant ses disciples, équivalait presque au premier
+rang dans le palais du roi[21].
+
+[Note 21: «Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus,
+omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam
+pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit,» dit un anonyme
+qui écrit un an après l'avoir entendu et admiré, _tanquam angelum_.
+(_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette
+retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, §2.)]
+
+Hildebert, célèbre évêque du Mans, et dans la suite plus célèbre
+archevêque de Tours, lui écrivit que c'était là vraiment
+philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement à ne point renoncer à
+ses leçons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle résidence ne
+l'éloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le séquestra pas du
+monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui
+la science, et il continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette
+grande école de Saint-Victor qui a joué un rôle important dans la
+théologie et presque dans la religion[23].
+
+[Note 22: «Hoc vere philosophari est.» (Hildeb., episc. cenoman.,
+ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)]
+
+[Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas précisément le
+fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de
+Saint-Victor. On a même contesté qu'il ait été chanoine régulier,
+quoique ce titre lui soit souvent donné, et qu'il ait au moins formé
+dans cette maison une congrégation temporaire, ce qu'Abélard appelle un
+_conventicule de frères, un ordre de clercs réguliers_, qui put être le
+type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant
+Guillaume, on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor
+était desservi par des moines noirs, et dépendait de la célèbre
+abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la règle de
+Saint-Benoît. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses
+disciples et en agrandit les bâtiments. En 1112, il devint évêque. En
+1113, Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on,
+les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier
+abbé fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie
+d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la
+France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p.
+476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII,
+p. 656.)]
+
+Tandis qu'il y parlait, entouré de ses nombreux élèves, il vit tout à
+coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait, disait-il, entendre
+ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à
+provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les
+esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu
+Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux
+était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le
+réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait
+aux universaux une réalité positive; en d'autres termes, il admettait
+des essences universelles. Dans son système, tout universel était par
+lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout
+entière dans les différents individus dont elle était le fond commun,
+sans aucune diversité dans l'essence, mais seulement avec la variété
+qui naît de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple,
+l'humanité n'était plus le nom commun de tous les individus de l'espèce
+humaine, mais une essence réelle, commune à tous, entière dans chacun,
+et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi
+du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua
+directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre,
+disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une
+essence tout entière en chaque homme, et que l'individualité soit un
+pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps
+intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est
+à Rome et Socrate à Athènes, elle est tout entière avec Platon à Rome,
+et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant
+l'essence de l'individu, est l'individu même, et par conséquent il
+emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à
+Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes, Platon
+s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume
+de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait
+essentiellement ou dans la totalité de son essence[24].
+
+[Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. inéd., _De Gener. et
+Spec._, p. 613.]
+
+Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au
+sens commun, Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté
+des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter
+ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que
+la chose universelle subsistait comme une seule et même chose
+_essentiellement_ dans les individus, ce qui était dire qu'elle en
+était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou
+_individuellement_, on plutôt _indifféremment_ dans les individus[25].
+
+[Note 25: D'après l'édition des oeuvres d'Abélard, et le texte de sa
+première épître, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia
+calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitué
+à _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante
+_indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi,
+d'un autre de la bibliothèque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit
+avoir consultés; il paraît de tout point préférable, car la première
+substitution, si elle a une valeur, annule le réalisme, et la seconde,
+au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses ouvrages
+didactiques, expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de
+Champeaux et la seconde forme du réalisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv.
+inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p.
+513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hél._, par
+Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)]
+
+Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'était plus identique
+et intégrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui
+ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en
+parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent
+indépendantes. Si elle subsistait _indifféremment_ dans les individus,
+elle existait comme l'élément non différent (_indifferens_) des
+différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce
+qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre
+ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se
+réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de
+l'indifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur
+en repos.
+
+Cette question des universaux était depuis un temps la question
+dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres
+et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son
+crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela
+renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux
+eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses
+leçons furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore, à peine lui
+permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il
+semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui.
+En même temps, la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de
+force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant
+passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de l'école
+opposée, on accourut dans la sienne.
+
+En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de
+Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un
+successeur s'y était assis et devait y continuer son oeuvre; mais le
+gouvernement de la science avait passé en d'autres mains; découragé ou
+converti, le nouveau maître offrit sa place à Abélard, et se rangea
+parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement
+dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec
+l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son
+délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans
+maître[26] était une témérité et presque un délit. Aussi, ne pouvant
+plus l'attaquer lui-même, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre
+successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont
+la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour
+Abélard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux était
+apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque
+adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à
+Melun, et d'y recommencer ses leçons.
+
+[Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la maîtrise ou
+l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait,
+suivant M. Troplong, obtenir la licence du maître des études ou
+scolastique, appelé aussi chancelier, ou bien être disciple d'un maître
+titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à peu
+tous les grades académiques, _maître, licencié, docteur_ (Cf. _Hist.
+litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de
+la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, préf. du t. XIV des _Hist. fr._,
+p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161,
+256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'État sur l'enseignement_, c. x.).]
+
+Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable
+rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il
+intimidait, il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa
+présence. La vie s'était comme retirée d'eux; la malignité publique les
+poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorité. Elle se
+prit à Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des écoliers
+sur le désintéressement de sa piété, sur les motifs de sa retraite, le
+forcèrent bientôt à se retirer, lui, la congrégation qu'il avait formée,
+et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne
+éloignée de la ville[27].
+
+[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces
+deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu
+était le vieux prieuré (_veteres cellae,_), peut-être le même où fut
+fondé Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t.
+III, p. 733.)]
+
+Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école de la Cité restait
+toujours occupée, il s'établit hors des murs, sur la montagne
+Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à
+la patronne de Paris. Cette colline, destinée à devenir comme le Sinaï
+de l'enseignement universitaire, était alors l'asile où se réfugiait
+l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression
+contre l'autorité enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées
+qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y ouvraient
+aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire
+les écoles de la Cité. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour,
+en qualité d'évêque, juger Abélard, donnait à ses côtés des leçons
+tendantes au nominalisme, malgré la défaveur qui s'attachait à cette
+doctrine[28]. Les étudiants étaient divisés par conférences, sous
+des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la
+renommée. Mais par _sa science éprouvée_ et _par son éloquence sublime_
+(ce sont les expressions de ses ennemis), Abélard effaçait tout le
+monde. L'originalité de son esprit lui inspirait des nouveautés hardies
+qui séduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul
+n'avait osé, insultant à tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait
+la lutte par ses témérités et la décourageait par la terreur de sa
+dialectique[29].
+
+[Note 28: D'après Duboulai, l'Université de Paris se serait formée
+de la réunion de l'école palatine, de l'école épiscopale et de celle de
+Sainte-Geneviève. Il ne prouve pas que la première subsistât encore au
+commencement du XIIe siècle; la seconde dominait la Cité, et continua
+d'y subsister à l'ombre de la Métropole, toujours plus théologique,
+plus ecclésiastique, plus soumise à l'autorité du premier chantre ou
+chancelier de l'Église de Paris qui paraît avoir été, jusqu'au temps
+de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef
+de l'enseignement ou _maître recteur_, ce qu'on appelait d'abord
+le primicier, dut, là comme ailleurs, être le _scholasticus_ ou
+_scholaster_, (écolâtre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre
+des étudiants s'étant fort accru ne put être retenu entre les deux
+ponts ou dans l'Ile, et s'étendit sur la montagne Sainte-Geneviève. Il
+s'établit une école à l'abbaye du même nom (emplacement du collège Henri
+IV); et des écoles particulières s'ouvrirent sur la pente septentrionale
+de la colline: de là le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257,
+267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnommé Le Roux, d'une
+famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne
+Sainte-Geneviève, puis devint archidiacre, et plus tard évêque de
+Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il siégea au concile de Sens où
+Abélard fut condamné. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.--
+_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t.
+XII, p. 412.)]
+
+[Note 29: «Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ...
+inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens
+statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium
+venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra
+omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea
+praesumpserat.» (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des
+Hist.,_ t. XIV, p, 442.)]
+
+Il est probable que, combattant à la fois le réalisme de Guillaume de
+Champeaux et le nominalisme déguisé de Joslen, il ne manquait ni de
+jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, poussés à bout, voulurent
+enfin lui susciter un contradicteur, et cherchèrent dans leurs rangs un
+adversaire courageux qui essayât de lui tenir tête. «C'est un chien qui
+aboie,» disaient-ils, «il le faut chasser avec le bâton de la vérité.»
+Il y avait dans l'école de Joslen un jeune homme de Douai, qui se
+montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il
+n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il
+fut choisi. Son maître qui l'aimait s'efforça de le dissuader de
+cette dangereuse entreprise; il lui représenta qu'Abélard était plus
+redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur
+que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiesçant pas à la vérité
+si elle n'était de sa façon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et
+ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée
+en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et
+d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses
+camarades réunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats
+sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui
+quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. Il se comparait à
+David marchant à la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans
+qu'Abélard, qui devait alors approcher de trente ans, il était petit,
+grêle, d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant. Il entra
+bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon à ses
+auditeurs attentifs. Il prit aussitôt la parole, et l'interpella
+hardiment; mais Abélard, lançant sur lui un regard dédaigneux et
+menaçant: «Songez à vous taire,» lui dit-il avec hauteur, «et
+n'interrompez point ma leçon.» L'enfant qui n'était pas venu pour se
+taire insista avec énergie; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa
+mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les
+épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui
+dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre.
+«Qu'il parle donc,» dit Abélard, «s'il a quelque chose à dire.» Le jeune
+athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il posa sa
+thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous ignorons quel en était
+le sujet, quels en furent les détails et les incidents, et toute cette
+histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut
+un jour abbé[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le géant; il
+conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravité de sa
+parole; puis, il enlaça si savamment son adversaire par des assertions
+qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout
+moyen d'évasion et parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant
+ainsi _garrotté ce Protée par les indissolubles liens de la vérité_, il
+redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles
+où l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des
+cris de victoire et d'allégresse.
+
+[Note 30: «Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam
+doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non
+esset, nunquam acquiesceret veritati.» (_Id. ibid._, p. 443.)]
+
+[Note 31: On attribue à Alexandre, successeur de Gosvin au titre
+d'abbé d'Anchin, ou plus exactement à deux moines qui l'avaient connu et
+n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort, la biographie d'où nous
+extrayons ce récit. Elle a été imprimée a Douai en 1620, et insérée
+par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p.
+441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)]
+
+Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin
+ait suscité contre Abélard une résistance ou une concurrence bien
+formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il
+n'osa le tenter à Paris, ou du moins sa tentative n'y a laissé nulle
+trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il paraît avoir fondé un
+véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en
+attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le
+retrouverons plus tard.
+
+Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante d'Abélard. Du haut de sa
+montagne, il devenait de fait le maître des écoles, et celui qui dans
+la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une
+chaire impuissante.
+
+À ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort.
+Il quitte les champs, il reparaît; il ramène la congrégation à
+Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait
+délivrer dans l'école son soldat, sentinelle abandonnée. Ce retour
+commença par perdre ce triste remplaçant; il avait encore quelques
+auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien, écrivain
+plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il
+fut obligé de quitter sa chaire, et ses élèves retournèrent à Guillaume
+de Champeaux, qui lui-même, désespérant de la gloire mondaine, sembla
+de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes
+secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre
+Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et le
+combat s'engagea entre les deux écoles, entre les deux maîtres. Peut-on
+demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un côté était l'espérance,
+la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité
+incontestée, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce
+qui perd les pouvoirs menacés de révolution. Chaque jour des victoires
+de détail venaient préparer le triomphe d'Abélard, et couronnaient
+le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. «Si vous me
+demandez,» dit Abélard, en citant Ovide, «quelle fut la fortune du
+combat, je vous répondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32].»
+
+[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab
+illo.
+
+Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.]
+
+En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance,
+plus même de rivalité. Abélard allait régner sans partage dans l'école,
+lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était,
+comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie
+religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la règle, à imiter
+cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle.
+Tous deux avaient leurs adieux à se faire dans le siècle. Il partit,
+il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte absence il
+revint à Paris; il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de
+Champeaux, abandonnant à la fois la retraite et l'enseignement,
+s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de
+Châlons-sur-Marne.
+
+Ç'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et
+sa réputation était grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni
+souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait
+à la fois de générosité et d'énergie, et, dans le combat, son esprit lui
+fit faute. Mais il fut un prélat pieux et respecté, placé à la tête de
+l'épiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend
+que celui qui avait régi si longtemps les _Écoles sublimes_ (tel était
+le nom donné aux cours de haute science) devait faire un grand évêque:
+aussi en a-t-il reçu le titre[33]. Il administra son diocèse pendant
+sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à
+qui, le premier peut-être, il fit connaître Abélard[34].
+
+[Note 33: «Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas
+rexerat.» (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII,
+p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)]
+
+[Note 34: La date de l'élection de Guillaume de Champeaux, comme
+celle de sa mort, est controversée. Les uns veulent qu'il ait été évêque
+en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et
+1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion
+soit de 1113 et le décès de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern.,
+_Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._,
+t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des
+Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et
+t. X, p. 310 et 311.) Des deux côtés on invoque des textes. Les tables
+manuscrites de l'évêché de Châlons portaient qu'il avait administré
+pendant sept ans.]
+
+On était en 1113; Abélard, dans la force de l'âge et du talent, avait
+constitué son enseignement, son autorité, presque sa gloire. Il dominait
+l'école de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres.
+
+Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la
+théologie, dans laquelle il lui restait encore des progrès à faire, il
+avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont
+vanté son savoir et l'ont dit égal à la science humaine, éloge quelque
+peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'était point versé dans
+l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul.
+Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que
+douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement
+qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Théodose et
+Arcadius sur les limites[36]. Il ne possédait bien d'autre langue que le
+latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs alors difficile et rare,
+ne lui était, je crois, connu que par quelques mots de la langue
+philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la
+traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît l'hébreu[37]. Mais
+son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu
+près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps, et le
+nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siècle était plus
+lettré que le XVe ne l'a laissé croire, et il n'est pas sûr que l'esprit
+humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que
+le moyen âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on appelle
+la renaissance.
+
+[Note 35: Il est dit de lui dans une épitaphe: «Ille sciens quicquid
+fuit ulli scibile;» et à la fin: «cui soli patui; scibile quicquid
+erat.» C'est aussi de lui qu'on a dit: «Non homini, sed scientiae dees;
+quod nescivit.» (_Ab. Op_., préf. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)]
+
+[Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin.
+regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire
+en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se
+vantait de donner un sens raisonnable à tout texte, quoique difficile
+qu'il fût, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que
+Baylardus sût le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit
+Abélard, et l'on dit que ce pourrait être un Johannes Bajolardes,
+professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins
+qu'établi que le _Codex repetitae proelectionis_, d'où cette loi est
+extraite, et même les textes du droit romain en général fussent connus
+en France avant la mort d'Abélard. On dit que l'enseignement du droit
+commença à Bologne vers 1180, et à Paris vingt ans après. La question me
+paraît bien discutée dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, préf. apolog.--Accurs.
+_v° Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De
+Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l.
+VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Abélard._--Duboulai,
+_Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)]
+
+[Note 37: Ouvr. inéd., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et
+206. Je parle de l'hébreu, parce qu'on avait alors la prétention de le
+savoir. Tous les historiens et même Abélard disent qu'Héloïse le savait,
+et d'Amboise a montré que les juifs, qui en général ont conservé la
+connaissance de leur langue, participaient au mouvement des études à
+Paris. (_Ab. Op._, préf. _in fin._) Abélard ne me semble savoir de cette
+langue que les mots cités par les interprètes des bibles latines (Voyez
+son _Hexameron_, passim, et du présent ouvrage, le liv. III, c. viii.)]
+
+Toutefois la véritable science d'Abélard était la philosophie. C'est lui
+qui a fixé la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en
+croire ses auditeurs, ne peut donner idée de l'effet qu'il produisait en
+l'enseignant, et jamais aucune science ne paraît avoir eu de propagateur
+plus puissant. Comme chef d'école, il rappelle, s'il n'efface, pour
+l'éclat et l'ascendant, les succès des grands philosophes de la Grèce.
+Cependant cet enseignement était plus original par le talent que par
+les idées, et supposait plus de sagacité critique que d'invention.
+Non content d'expliquer avec une facilité et une subtilité que ses
+contemporains déclaraient sans égales, les secrets de la logique
+péripatéticienne et de promener les esprits attachés au fil du sien
+dans les détours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il
+mêlait, autant qu'il était en lui, à l'interprétation de la brièveté
+profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et
+libre des commentaires et des additions de Boèce et de Porphyre;
+il complétait ses exposés par des citations, bien comprises et
+lumineusement développées, de Cicéron qui, lui aussi, a traité, dans ses
+Topiques et dans quelques passages de la Rhétorique à Herennius, des
+parties de la logique; de Thémiste, qui a laissé des paraphrases
+d'Aristote; de Priscien, qui a touché à la logique par la grammaire;
+enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traité alors
+étudié sur les catégories, et qui a dû peut-être à son rôle dans la
+scolastique quelque chose de son influence dominante sur la théologie
+française. Le caractère éminent de l'enseignement d'Abélard était,
+suivant un de ses auditeurs, une clarté élémentaire. On trouvait qu'il
+fuyait l'appareil pédantesque, et qu'il mettait la science à la portée
+des enfants[38].
+
+[Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait
+intéressant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes
+avaient dans les mains aux différents âges de la scolastique. Jourdain a
+bien avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste, qui est du
+IVe siècle, avait laissé des commentaires sur Aristote, dont il reste
+quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le
+Traité de l'Ame; Priscien, du VIe siècle, a écrit sur toutes les parties
+de la Grammaire. La Rhétorique à Herennius a fourni plusieurs passages
+aux livres d'Abélard, et avant comme après lui on a longtemps attribué à
+saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique, et sur
+les dix catégories. Abélard avait certainement sous les yeux la
+version des deux premiers traités qui composent l'Organon, celle
+de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à
+Priscien, Thémiste, etc., on ne sait s'il les connaît autrement que par
+des citations. (Cf. ci-après, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les
+traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. inéd. d'Ab., Introd.
+p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I,
+append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)]
+
+A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans
+austérité ni sans sécheresse, se mêlaient quelques digressions
+littéraires, et même, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait
+pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait
+la rigueur de son esprit passionnément raisonneur, il tempérait les
+âpretés de la logique par quelques souvenirs des poëtes qu'il aimait.
+Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours présents à sa mémoire, lui
+fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux
+aussi, il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté,
+il dit quelquefois: _Il est écrit. (_Scribitur, scriptum est._)
+
+[Note 39: «Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad
+philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis
+hominum utilium valens.» (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c.
+XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)]
+
+Mais son vrai maître, c'était toujours celui qui avait instruit
+Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, être le
+précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard
+donnait, dans les cas douteux, raison au créateur de la science sur ses
+continuateurs, et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu à peu à
+l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des
+péripatéticiens ou le prince de la dialectique. C'était Platon qu'il
+appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui
+presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la
+tradition ou dans quelques citations éparses de ses ouvrages une idée
+qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu'il étudie, il lui
+fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les idées
+péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la
+dialectique d'Aristote.
+
+[Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et
+1134.--Ouvr. inéd. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorité si grande
+de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pères de l'Église et
+surtout de saint Augustin.]
+
+Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que
+disait l'autorité avant de se demander ce que dicte la raison, il ne
+craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et
+après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir.
+Il ne s'interdit pas d'être lui-même, et il a réussi à passer pour
+inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est
+flatté d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale
+question, dont il fait lui-même le noeud gordien de la philosophie.
+
+Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de Champeaux, il
+prétendit se garantir du nominalisme, et il réfuta Roscelin. Il insista
+principalement sur cet argument que, s'il n'existe à la lettre que des
+individus, les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et,
+de la sorte, les individualités seront identiques aux généralités,
+les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute
+différence essentielle, de toute différence qui sépare les espèces
+des genres, les individus des espèces, et les parties des touts. On
+retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle
+mène le réalisme, ou bien il faudrait mutiler la science et égaler
+au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or, ces noms
+généraux ont certainement une valeur. Ils répondent à ce qu'entend
+l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de
+choses particulières, en les rapprochant par leurs communs caractères,
+et lorsqu'il _conçoit_ cette multitude comme une unité, ou l'un des
+êtres qui la composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi
+les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondées sur les
+réalités[41].
+
+[Note 41: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et
+suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et
+x.--Abélard a bien donné, d'après Boèce, cette théorie de la formation
+des idées générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les
+espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine est plus subtile et
+plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.]
+
+Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir soutenue, et que les
+classificateurs de systèmes ont appelée le _conceptualisme_. Ce nom se
+lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes
+été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent
+connus[42].
+
+[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des
+auteurs antérieurs à cette époque ne dit les avoir étudiés ou connus en
+manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard,
+c'était quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia
+calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de
+Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris.
+_De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._,
+t. XIV, p. 300.)]
+
+L'ardeur de l'esprit, la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne
+permettaient pas qu'Abélard se contentât d'une autorité sans combat;
+c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Aristote avait aussi la
+passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore
+dans la théologie. Il résolut d'en faire désormais sa principale étude.
+
+Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon.
+Né dans la première moitié du XIe siècle, après avoir étudié sous
+Anselme de Cantorbery, il avait commencé à enseigner lui-même à Paris,
+et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de
+vingt ans, retiré à Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette
+église, doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec
+beaucoup d'éclat, et le clergé, même l'épiscopat se peuplaient de ses
+élèves. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire
+suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture. Mais il s'était
+acquis tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs
+de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compté parmi les
+auteurs de la célébrité de l'école des Gaules[43]. Cette autorité, déjà
+ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins
+Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert,
+mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait
+incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il
+charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution, mais
+le fond des idées était peu de chose, et il ne savait ni résister ni
+satisfaire à une question. «De loin,» dit Abélard, «c'était un bel arbre
+chargé de feuilles; de près, il était sans fruits, ou ne portait que la
+figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son
+feu, il faisait de la fumée, mais point de lumière[44].»
+
+[Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.]
+
+[Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.]
+
+Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mêla à ses
+disciples: on devine qu'il ne fut pas captivé longtemps. Il ne pouvait
+_rester longtemps oisif à son ombre_[45], ni suivre après s'être
+habitué à conduire. D'abord il se contenta de négliger les leçons. Il
+y paraissait de loin en loin. Les plus éminents des autres élèves,
+satisfaits et fiers de leur maître, virent avec déplaisir cette
+dédaigneuse indifférence; il s'en plaignirent assez haut, et
+naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour,
+après avoir entre eux conféré sur quelques points de doctrine, les
+écoliers se mirent à se provoquer par jeu sur les matières théologiques.
+Un d'eux, comme pour éprouver Abélard, lui demanda ce qu'il pensait de
+l'enseignement sacré, lui qui n'avait encore étudié que les sciences
+naturelles[46]. Il répondit que rien n'était plus salutaire qu'une
+science où l'on apprenait à sauver son âme; mais qu'il ne pouvait assez
+admirer qu'à des hommes lettrés il ne suffît pas, pour comprendre les
+saints, du texte de leurs écrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas
+avoir besoin d'un maître. Cette réponse en amena de contraires, et la
+plupart des assistants, raillant Abélard, lui demandèrent s'il pourrait
+faire ce qu'il conseillait, le défièrent de l'entreprendre. Il répliqua
+que si l'on désirait le mettre à l'épreuve, il était tout prêt. «Soit,
+nous le voulons bien,» s'écrièrent-ils tous, et d'un ton plus moqueur
+encore. «Que l'on me cherche donc,» reprit-il, «et qu'on me donne
+quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'Écriture.» Tous
+s'accordèrent pour choisir la très-obscure prophétie d'Ézéchiel, qui
+passait pour un des écrivains sacrés les plus difficiles. On eut bientôt
+pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire
+connaître l'état de la question, et Abélard les invita pour le lendemain
+à sa leçon. Aussitôt quelques-uns s'empressant, avec un intérêt
+véritable ou affecté, de lui donner des conseils qu'il ne demandait
+pas, l'engagèrent à ne se point tant hâter; et lui remontrèrent que
+l'entreprise était grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque
+précaution, et qu'il devait songer à son inexpérience. «Ce n'est point
+ma coutume,» répondit-il avec vivacité, «de suivre l'usage, mais d'obéir
+à mon esprit[47].» Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se
+conformait à sa volonté, en ne différant point de se rendre à ses
+leçons. A la première, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que,
+dénué presque entièrement de lecture sacrée, il se hâtât d'aborder la
+science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantés
+qu'ils lui donnèrent de grands éloges, et le pressèrent de composer
+une glose conforme à sa leçon. Au récit de cette première épreuve, on
+accourut à l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient
+empressés à transcrire les gloses qu'à la prière générale il s'était mis
+à rédiger.
+
+[Note 45: «Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul.» (_Id._,
+p. 8.)]
+
+[Note 46: «Qui nondum nisi in physicis studuerat.» (Ep. i, p. 8.)]
+
+[Note 47: «Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere,
+sed per ingenium.» (Ep. I, p. 8.)]
+
+Le vieux Anselme s'émut au bruit d'une telle témérité. La douleur et la
+colère furent extrêmes. Comme Pompée, à qui Abélard le compare pour la
+grandeur de son attitude et le néant de sa puissance, il voulut défendre
+l'ombre de son autorité contre le jeune César de la science[48]. Il
+devint son ennemi et le combattit dans la théologie, comme avait fait
+Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans
+l'école de Laon, deux étudiants qui se distinguaient entre tous, Albéric
+de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laissé un nom
+dans l'histoire littéraire[49]. Plus ils avaient de mérite, plus ils
+nourrissaient de grandes espérances, et plus ils devaient concevoir
+d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et
+l'entraînèrent à interdire à ce successeur inattendu la continuation de
+ses leçons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il échappait à
+son inexpérience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer
+à celui dont il usurpait ainsi la place. La défense et le prétexte
+excitèrent parmi les écoliers une indignation générale; ils crièrent
+à la jalousie, à la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne
+s'était vue; et ce commencement de persécution ne fit qu'ajouter à la
+gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous.
+
+[Note 48: Abélard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et
+la comparaison de l'arbre que Lucain applique à Pompée. (Ep. I, p.
+7.--Lucain, _Phars._, l. I.)]
+
+[Note 49: Albéric de Reims, élève de Godefroi, scolastique de cette
+ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et
+écolâtre de l'église de Reims, et enfin archevêque de Bourges en 1130.
+Il eut de la réputation comme professeur. Il était aimé de saint
+Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen,
+Leutald de Novare, ami et condisciple d'Albéric, régit avec lui les
+écoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec.
+des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c.
+XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p.
+753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)]
+
+Abélard revint aussitôt à Paris. Toutes les écoles, d'où il avait été
+jadis expulsé, lui étaient maintenant ouvertes; il y rentra en maître et
+occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on
+n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, à celle de recteur des
+écoles, était attaché vraisemblablement un canonicat. On croit du moins
+que c'est alors qu'il fut nommé chanoine de Paris [50], ce qui n'était
+sans doute qu'un bénéfice et un titre, et ne prouve nullement que dès
+lors il fût prêtre.
+
+[Note 50: C'est à cette époque (vers 1115) que les auteurs de
+l'_Histoire littéraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle
+autorité, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la
+conteste, et D. Gervaise veut qu'Abélard soit devenu chanoine dès
+le temps où il professait à Paris, du consentement et à la place du
+successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une
+chronique manuscrite des archevêques de Sens, prétend qu'il fut chanoine
+de Sens et non de Paris; et voici le texte inédit qui motive son
+assertion et dont je dois la connaissance à la savante amitié de M. Le
+Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri
+Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliothèque de Sens, n.
+271, décrit et apprécié dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._
+Fol. 129 v°, col. 1 et 2. «Anno Domini n° c° XL° (leg. XLII), magister
+Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui
+monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito,
+in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: «Est satis in
+titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit
+scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus.» Cité en
+partie, mais sans nom d'auteur, par André Duchesne, _Notae ad Hist.
+calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760.
+Les derniers mots on été ainsi altérés par celui-ci: «Uxoratus primo
+fuerat, postea canonicus.» Le même Duboulai dit, à la vérité dans une
+table seulement, qu'Abélard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur
+une vitre de la cathédrale de Chartres une figure vêtue en chanoine,
+avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Abélard, chanoine de
+Chartres. On ne pouvait en général posséder qu'un seul canonicat comme
+on ne pouvait avoir qu'un bénéfice. Faut-il admettre que le titre de
+chanoine honoraire fût alors connu, ou qu'Abélard ait changé plusieurs
+fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il était chanoine, il le
+dit lui-même. Il n'était pas nécessairement prêtre pour cela. On ne sait
+quand il le devint; peut-être en se faisant moine à Saint-Denis.
+(Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie
+d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in
+indic._--Niceron, _Mém. pour servir à l'Hist. des Homm. ill._, t.
+VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarbé, c. XXI,
+p.443.)]
+
+Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprétation
+d'Ézéchiel, commencée et suspendue à Laon. Par ce genre d'enseignement
+il obtint un grand succès, et bientôt il eût dans la théologie autant
+de faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la
+science fut rangé sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en
+s'inclinant autour de lui, et il vécut tranquille quelques années.
+
+On aime à se représenter l'existence d'Abélard, ou, comme on l'appelait,
+du maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de
+Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que
+la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre
+capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royauté,
+l'Église, la justice, l'enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient
+leur principal siége. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du
+fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier
+qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de
+Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les
+marchands étrangers, attirés par l'importance et la renommée déjà
+considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient,
+confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de
+cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards.
+Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont
+l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de
+laquelle l'enseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses
+tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements
+pieux ou savants, destinés à une grande renommée; à l'est, la communauté
+de Saint-Victor venait d'être fondée; à l'ouest, la vieille abbaye de
+Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce
+saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint
+Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont
+dédiés au même nom[51]. Là aussi, la jeunesse de la ville, et ces
+écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur
+des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les
+rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps.
+Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur
+foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'île, s'était répandue
+sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux
+s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive à l'autre la ville de
+la science à la ville du commerce.
+
+[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui évêque au Ve siècle et saint
+Germain de Paris, au VIe. L'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, fondée,
+dit-on, par Chilpéric I, détruite par les Normands, fut rebâtie par le
+roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction
+dans l'édifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe
+le Bel; les parties modernes sont du XVIe siècle. La fondation de
+Saint-Germain-des-Prés, sous une autre invocation, date du temps de
+saint Germain lui-même (23 décembre 558). Cette église fut détruite
+aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au plus tard
+en 990, et terminée, dit-on, en 1014; l'église, à peu prés dans son
+état actuel, a été dédiée en 1163. Voyez dans les Documents inédits sur
+l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et
+_l'Histoire du diocèse de Paris_, par l'abbé Lebeuf.]
+
+Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l'île, s'élevait le palais
+souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce
+pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même,
+exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs
+prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin
+royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres
+entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en
+certains jours comme promenade publique au peuple, à l'école, au clergé,
+et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du
+palais, l'église de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien
+inférieur à la basilique immense qui lui a succédé, rappelait à tous,
+dans sa beauté massive, la puissance de la religion qui l'avait élevé,
+et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne
+voit plus les vestiges, environnant la métropole comme des gardes rangés
+autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale,
+dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux,
+circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la
+science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir
+ou de la dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois
+inquiète, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des études
+sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de
+toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées,
+qu'attirait la célébrité européenne de l'école de Paris; et dans cette
+école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait
+souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la
+démarche noble, dont la beauté conservait encore l'éclat de la jeunesse,
+en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la
+pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de
+sa personne, l'élégance simple de ses manières, tour à tour affables et
+hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans
+cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et
+l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de
+cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement
+curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout,
+quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses
+disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus
+puissant dans l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans
+la Cité. Partout on parlait de lui; des lieux les plus éloignés, de
+la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Suèves et des Teutons_, on
+accourait pour l'entendre; Rome même lui envoyait des auditeurs[52]. La
+foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage;
+pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de
+leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits
+vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant,
+comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard, et
+célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles, la ville de
+toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire
+souvenir.
+
+[Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux
+leçons d'Abélard est attestée par tous les contemporains, amis ou
+ennemis; d'abord par lui-même, puis par Foulque de Deuil, Bérenger de
+Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les
+auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab.
+Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p.
+1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest.
+Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec.
+des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)]
+
+Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant
+de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-même, à son travail, à
+son opiniâtreté, à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait
+de penser qu'il la dût aussi à l'empire de la vérité.
+
+Il semblait donc, il pouvait se croire revêtu d'un apostolat
+philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'était pas une
+mission de pauvreté, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse
+égalait sa renommée; car l'enseignement n'était pas gratuitement donné
+à ces cinq mille étudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays
+pour l'entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de
+prospérité mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos.
+
+Mais le repos était impossible: il ne convient qu'aux destinées obscures
+et aux âmes humbles. Abélard s'estimait désormais, c'est lui qui
+l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terre[53]. Aucune raison
+humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique.
+Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque
+issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât
+carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie,
+et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique
+qui est devenue presque toute son histoire.
+
+[Note 53: «Cum jam me solum in mundo superesse philosophum
+estimarem.» (Ep. I, p. 9.)]
+
+Il avait jusqu'alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études
+et de ses progrès. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la
+maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers
+feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour
+les habitudes déréglées d'une grande partie des habitants des écoles
+un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la
+bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa
+vie toute d'activité littéraire l'écartait de la société des nobles
+dames; il connaissait à peine la conversation des femmes laïques[54].
+D'ailleurs, si jamais Abélard devait aimer, c'était en maître, et les
+soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie
+allaient mal à sa nature. Cependant, au milieu de cette félicité sans
+obstacle, une sorte de mollesse intérieure s'emparait de lui, la
+sévérité l'abandonna. On a même prétendu qu'il se livra à des plaisirs
+qui compromirent sa dignité et jusqu'à sa fortune[55], mais il le nie
+hautement; d'ailleurs de vaines voluptés ne pouvaient suffire à son âme,
+et il se demandait encore d'où lui viendrait l'émotion.
+
+[Note 54: «Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium
+foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum
+conversationem multum noveram.» (Ep. I, p. 10.)]
+
+[Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale,
+qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon
+l'usage du temps, une oeuvre de rhétorique, on y peut soupçonner un peu
+d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune vérité.
+Reste à savoir à quelle époque de la vie d'Abélard il faut placer ses
+désordres; est-ce avant qu'il connût Héloïse? est-ce à la suite de son
+amour? Que ceux qui se piquent de connaître le coeur humain en décident.
+On lit dans une pièce de vers qu'il fit pour son fils:
+
+ Gratior est humilis meretrix quam casta superba,
+ Perturbatque domum saepius ista suum.
+ ........................................
+
+ Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto);
+ Hoc aliquis, nullis illa placere potest.
+
+(_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III,
+app., p. 444.)]
+
+Il y avait dans la Cité une très-jeune fille (elle était née, dit-on, à
+Paris, en 1101), nommée Héloïse, et nièce d'un chanoine de Notre-Dame,
+appelé Fulbert[56].
+
+[Note 56: Héloïse, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Abélard
+veut que ce nom vienne de l'hébreu _Heloïm_, un des noms du Seigneur.
+Il règne beaucoup d'obscurité sur l'origine, la patrie, la famille
+d'Héloïse. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle fût la fille
+naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un
+autre chanoine de Paris nommé Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon.
+D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en général les biographes veulent
+qu'elle ait vécu autant de temps qu'Abélard, ce qui, je le remarque
+après les auteurs de l'_Histoire littéraire_, ne porte sur aucune
+preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part.
+I, ep. i et v, p. 10 et 72; préf. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass.
+_Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Métel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art.
+_Héloïse_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et
+les écrits d'Abélard_, par Mme Guizot, p. 349.)]
+
+Orpheline et pauvre, elle habitait près des écoles, dans la maison de
+son oncle; mais on croit qu'elle était de noble naissance, ou du moins
+liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille
+illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l'État
+deux connétables[57]. Élevée dans sa première enfance au couvent
+d'Argenteuil, près de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science
+littéraire, ce qui était rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des
+progrès surprenants, jusque-là qu'en prétendait qu'elle savait, avec
+le latin, le grec et l'hébreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite
+beauté, l'aurait distinguée; mais sa véritable distinction était
+ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom
+dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment
+il la rencontra. On dirait presque, à lire son récit, qu'il ne l'aima
+qu'avec préméditation, qu'il devint son amant systématiquement, et qu'il
+arrêta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de
+lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et
+l'illusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur
+penchant pour un choix, et de croire que leurs entraînements ont été des
+calculs. Toujours est-il qu'Abélard nous raconte qu'avec son nom, sa
+jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fût
+celle qu'il daignât aimer; mais qu'Héloïse menait une vie retirée, que
+le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle,
+que cette communauté de travaux et d'idées devait autoriser un libre
+commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le
+décida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il
+devait aimer celle qui n'avait point d'égale.
+
+[Note 57: Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin
+du XIe siècle. Nul ne dit comment Héloïse eût appartenu à cette famille.
+Si c'était une parenté légitime, ce devait être par les femmes. Bayle
+ne croit point à cette parenté, Héloïse disant à Abélard, en quelque
+endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas décisive.
+(_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de
+donner pour mère à Héloise la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois,
+près Sezanne, Hersendis, qui aurait été la maîtresse d'un Montmorency,
+et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. (_Abail. et Hél._, p.
+154.)]
+
+[Note 58: «Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus
+est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare.»
+(_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)]
+
+[Note 59: Abélard le dit lui-même (part. II, ep. vii, _ad virg.
+par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._,
+t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'écrivait
+avec facilité et talent. Quant au grec et à l'hébreu, j'ai peine à
+croire qu'elle en connût rien de plus que les caractères et quelques
+mots cités habituellement en théologie ou en philosophie.]
+
+[Note 60: «In toto regno nominatissimam.» (Ep. I, p. 10.) Observez
+qu'il s'en fallait alors que _totum regnum_ fût toute la France; mais
+il n'en est pas moins vrai que la réputation littéraire et scientifique
+d'Héloïse n'a pas eu d'égale dans les temps modernes. Malgré la
+déclaration modeste d'Abélard, _per faciem non infima_, on s'est obstiné
+à croire à la grande beauté d'Héloïse. On a supposé, contre toute
+vraisemblance, que le _Roman de la Rose_, commencé et surtout achevé
+après la mort d'Abélard, était son ouvrage, parce qu'il y est question
+de lui, et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Héloïse, sous
+le nom de _Beauté_. C'est le portrait de la beauté parfaite suivant
+Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du poème. (Le _Roman
+de la Rose_, v. 999, édit. de M. Méon, t. 1, p. 41.)
+
+ El ne fu oscure ne brune,
+ Ains fu clere comme la lune,
+ Envers qui les autres estoiles
+ Resemblent petites chandoiles.
+ Tendre et la char comme rousée
+ Simple fu cum une espousée
+ Et blanche comme flor de lis;
+ Si ot le vis (_visage_) cler et alis (_uni_),
+ Et fu greslete et alignie,
+ Ne fu fardée ne guignie (_déguisée_):
+ Car el n'avoit mie mestier
+ De sol tifer ne d'afetier.
+ Les cheveus ot blons et si lons
+ Qu'il li batoient as talons;
+ Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
+ Moult grand douçor au cuer me touche,
+ Si m'aïst Diex, quant il me membre (_souvient_)
+ De la façon de chascun membre,
+ Qu'il n'ot si bele fame ou monde,
+ Briément el fu jonete et blonde,
+ Sede (_gracieuse_), plaisante, aperte, et cointe (_jolie_),
+ Grassete et gresle, gente et jointe.
+
+Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre
+familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer
+à l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles, de le
+prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses
+travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une
+maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et
+de plus très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de
+sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré
+lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre
+entièrement sa pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait
+la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des écoles,
+pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la
+naïveté de cet âge, la frapper à la façon d'un maître, si l'élève était
+indocile[61]. Abélard admira tant de simplicité; il lui semblait
+que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui
+accordait la liberté, l'occasion, mais jusqu'à l'autorité, et au droit
+de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu vaincre.
+Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui
+l'attachait aux succès de sa nièce, et l'ancienne réputation de pureté
+de la vie passée d'Abélard. «Que dirai-je de plus?» écrit ce dernier
+en racontant tout ceci, «nous n'eûmes qu'une maison, et bientôt nous
+n'eûmes qu'un coeur[62].»
+
+[Note 61: «Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis
+temporibus fons literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio
+firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios
+admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat.» Ainsi parle un des
+élèves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. (_Metalog._, l. I, c.
+XXIV.) Quant au droit qu'Abélard reçut de Fulbert de frapper son élève,
+il faut voir dans le texte tout ce qu'Abélard en raconte. (Ep. I, p. 11,
+et ep. V, p, 71.)]
+
+[Note 62: _Ab. Op._, ep. I, p. 11.]
+
+«A mesure que l'on a plus d'esprit,» a dit Pascal, «les passions sont
+plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des
+pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient
+occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que
+l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne
+parle que des passions de feu.... La netteté d'esprit cause aussi la
+netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec
+ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime[63].»
+
+[Note 63: Fragment publié par M. Cousin. (_Des Pensées de Pascal_,
+seconde édition, p.897.)]
+
+On montre encore dans la Cité, au bord du chevet de Notre-Dame, près
+l'ancien quartier du cloître, a l'extrémité d'une rue étroite et
+tortueuse, toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain,
+et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen âge, par
+des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé
+nombreux et complet d'une riche cathédrale, la maison qu'une tradition
+locale désigne comme celle du chanoine Fulbert[64]. Elle est près de la
+Seine, dont la sépare seulement un quai, plus élevé maintenant que le
+sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen âge, vers 1116 ou 1117, le
+terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu'à la
+rivière et former l'emplacement de l'ancien port Saint-Landry; des
+fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s'élève
+aujourd'hui cet hôtel de ville, magnifique palais des révolutions.
+
+[Note 64: C'est la première maison à gauche en entrant dans la rue
+des Chantres, où l'on descend du quai Napoléon par un escalier. Une
+inscription au dessus de la porte désigne cette maison à la curiosité
+des passants, elle est ainsi conçue:
+
+HÉLOÏSE, ABÉLARD HABITÈRENT CES LIEUX, DES SINCÈRES AMANS MODELES
+PRÉCIEUX.
+
+L'AN 1118.
+
+Dans l'intérieur de la cour, un double médaillon, incrusté dans le mur,
+offre le profil d'une tête d'homme et d'une tête de femme: on dit que
+c'est Héloïse et Abélard. Cette sculpture est très-postérieure au
+XIIe siècle; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus
+authentique, et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants,
+peut-être non antérieurs au XVIe. La maison n'est pas ancienne, ou du
+moins, ses murs extérieurs ont été récemment bâtis; la disposition
+générale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien être du
+temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison;
+mais cette tradition a sa valeur par son existence même. On dit, dans
+le quartier, qu'Abélard habitait la maison située à gauche et qui est
+remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout
+cela quelques détails hasardés, et la lithographie du médaillon.
+(_Abail. et Hél._, p. 153 et 154.--_Mus. des Mon. Franç._, t. I, p.
+223.)]
+
+C'est là, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenêtres
+étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d'une
+jeune bourgeoise de Paris, ou bien à la lueur rougeâtre d'une lampe
+vacillante, qu'Abélard, impatient et ravi, venait employer à séduire
+une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait
+toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science,
+les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis
+en oeuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse
+profonde et nouvelle, ce noble et tendre coeur qui n'a jamais connu
+qu'un amour et qu'une douleur, ce coeur que Dieu même n'a pu disputer à
+son amant.
+
+Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les
+secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet
+esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique?
+Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi, dans le langage lumineux
+de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poëtes qu'il cite
+dans ses ouvrages les plus austères, et le professeur de théologie
+récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu'on admirait, les
+vers impurs de l'_Art d'aimer_[65]? Quel fut enfin, quel fut le livre
+qui servit, comme dans le récit du Dante, à la séduction de cette femme,
+historique modèle de la poétique Françoise de Rimini[66]? On ne le sait,
+et cependant on sait que tout le talent d'Abélard fut complice de son
+amour. «Vous aviez,» lui écrivait, longtemps après, Héloïse encore
+charmée de ce qui l'avait perdue, «vous aviez surtout deux choses qui
+pouvaient soudain vous gagner le coeur de toutes les femmes, c'était
+la grâce avec laquelle vous récitiez et celle avec laquelle vous
+chantiez[67].» Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le
+philosophe était devenu un orateur, un artiste, un poëte. L'amour avait
+complété son génie et achevé son universalité.
+
+[Note 65: Abélard cite souvent Ovide, el quelquefois l'_Art
+d'aimer_.]
+
+[Note 66: la bocca mi baciò tutto tremante; Galeotto fu il libro e
+chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)]
+
+[Note 67: «Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus
+foeminorum quarumlibet animos statim allicere poteras, dictandi scilicet
+et cantandi gratia.» (_Ab. Op._, ep. II, p. 46.)]
+
+On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur
+donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la
+leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts
+devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des
+paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux
+des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se
+fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages, écarta les voiles
+dont Héloïse s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des
+soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les
+deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce
+bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l'amour furent
+franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux
+punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux
+passionnés _dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums_.
+Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de deux
+esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans
+l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnu[68].
+
+[Note 68: Les passages dont je rends ici la pensée, ont été cités
+partout. Je n'en rapporte que deux comme pièces il l'appui: «Quoque
+minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae
+omnium unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer
+excogitare potuit, est additum.»--(_Ab. Op._, ep. I, p. 11.)]
+
+Mais cependant, qu'était devenu l'enseignement des écoles? le maître
+Pierre ennuyé, dégoûté, n'y paraissait plus qu'à regret. A peine lui
+restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à
+ses leçons, il les faisait avec négligence et froideur; il répétait
+d'anciennes idées, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple
+récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose,
+c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa
+beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare[69]; ces
+chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il
+fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prédécesseur. À tous
+ses talents, à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc
+ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait
+ses chansons d'amour se répandre au dehors et courir la ville et le
+pays; longtemps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans
+la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne[70]. Car il
+devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait «du talent
+pour les vaudevilles,» dit un bénédictin qui a écrit sa biographie[71].
+Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa
+vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état
+de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans
+cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le
+commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule;
+il semblait penser que tout ce qui l'intéressait devenait digne de
+l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et
+que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.
+
+[Note 69: _Barbarice. (Ab. Op._, part. II, Exp. symb., p. 369.)]
+
+[Note 70: «Abélard serait donc le premier des trouvères,» dit M.
+Ampère. (_Hist. de la format. de la lang. franç._, préf., p. XX.)
+Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publié un _Recueil des chants
+historiques français_, depuis le XIIe jusqu'au XVIIIe siècle (2 vol.
+in-12, Paris, 1841, 1842), conjecture que les chansons d'Abélard étaient
+en latin; et c'est aussi l'opinion de M. Edélestand Dumeril (_Journ.
+des sav. de Normand._, 2e liv., p. 129). Cependant Héloïse dit qu'on la
+chantait sur les places publiques; peut-être aussi que, suivant le
+goût du temps, les vers latins et les vers romans étaient mêlés. On
+a annoncé, il y a quelques années, que ces chansons venaient d'être
+retrouvées au Vatican; et la _Biographie anglaise_ le répétait en 1842.
+On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a
+publiées (_Spicilegium Vaticanum_, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni
+des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait espérer,
+en ce genre, quelque découverte curieuse des manuscrits mentionnés aux
+articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith sous ces titres:
+_Cantilenae lingua gallica antiqua scriptae_, _Carmina amatoria_, etc.,
+p. 131. Mais la plupart de ces chansons françaises du Vatican ont été
+publiées dans le recueil d'Adelbert Keller, intitulé: _Romvart_, p. 245,
+etc., Manheim, 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abélard. Voyez ci-après
+la note sur les élégies bibliques. Le _Recueil des chants hist. franç._,
+Introd. p. v, et _Ab. Op._, ep. I, p. 12; ep. II, p. 40 et 48.]
+
+[Note 71: Dom Clément, regardé comme l'auteur de l'article
+_Abélard_, dans l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 92, et
+t. VII, p. 50.]
+
+La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu'ils s'aperçurent de
+la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec
+tristesse à ces leçons inanimées que leur donnait encore celui dont
+l'âme était ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne
+pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est
+impossible que les ennemis secrets d'Abélard n'en ressentissent pas
+une joie égale; mais ils ne la montraient pas, et telle était alors sa
+puissance ou la liberté des moeurs, qu'il ne paraît pas que le bruit de
+son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait
+songé à la tourner contre lui. Il était clerc, nous savons qu'il portait
+le titre de chanoine; on a même cru, bien que sans preuve, qu'il était
+déjà prêtre[72]. Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen âge,
+le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu'au jour où il devenait
+l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure
+était publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne
+l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans
+ses illusions d'affection, de respect et de vanité, Fulbert ne se
+doutait de rien, et plusieurs mois se passèrent avant qu'il fût averti;
+il repoussa même les premiers avis; mais enfin il conçut des soupçons,
+et il sépara les deux amants.
+
+[Note 72: Il est certain qu'il le fut plus tard. Une fois abbé, il
+disait la messe. (_Ab. Op._, part. I, ep. i et iv, part. II, ep. xxiii,
+p. 39, 54 et 341.) Mais à l'époque que nous racontons on ne voit que ces
+mots _clericus, canonicus_, et nous ne croyons pas qu'il fût encore
+dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur
+ecclésiastique ne représente Abélard que comme bénéficier, ce qui
+l'engageait à de certains voeux, non pas, il est vrai, irrévocables.
+Dans ses objections contre le mariage, Héloïse l'attaque comme contraire
+à la dignité d'un clerc, à sa fortune à venir, dans l'Église, mais non
+à des engagements formels. Bayle en conclut que le célibat n'était
+pas alors une obligation stricte pour les prêtres, mais un devoir
+de perfection. D. Gervaise en induit an contraire, quoiqu'avec peu
+d'assurance, qu'Abélard était encore libre, le concile de Reims venant
+de renouveler les canons d'un concile tenu à Londres en 1102 contre les
+prêtres, diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de
+Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu, et ses défenses prouvent que la
+règle du célibat des prêtres n'était pas aussi solennellement consacrée
+et suivie qu'elle l'a été depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des
+ouvrages d'Abélard, qu'il pensait qu'un prêtre pouvait être marié une
+fois, pourvu qu'il n'eût pas fait de voeu contraire. Il n'y a pas
+impossibilité de soutenir l'opinion de Bayle; mais celle de D. Gervaise
+a pour elle les meilleures apparences. (_Ab. Op._, ep. i, p. 16.--_P.
+Ab. Epitom. theol._, c. xxxi, p. 90. Rheinwald édit. Berlin,
+1835.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Heloïse_.--D. Gervaise, _Vie
+d'Abeil._, t. I, p. 74.--_Hist. de saint Bernard_, par M. l'abbé
+Ratisbonne, t. II, p. 36.)]
+
+La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les
+accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient,
+pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n'avait
+d'autre repentir que de voir Héloïse affligée, et dans le chagrin de
+son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs
+coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de
+nouveaux désirs; puisque la honte avait éclaté, il n'y en avait plus;
+ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc
+à se voir secrètement. Un jour, ils furent surpris, et le classique
+Abélard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poétique raconte de Vénus
+et de Mars[73].
+
+[Note 73: Ep. i, p. 13.]
+
+Peu après, Héloïse s'aperçut qu'elle était grosse, et avec l'exaltation
+de la joie, elle l'écrivit à son maître, le consultant sur ce qu'il y
+avait à faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement
+dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et
+la conduisit incontinent dans sa patrie. Là, il l'établit chez sa soeur,
+où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle
+le nom de Pierre Astrolabe[74].
+
+[Note 74: _Astrolabius_ ou _Astralabius_ dans les lettres d'Abélard
+et d'Héloïse, _Petrus Astralabius_ dans le nécrologe du Paraclet. Je ne
+sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie _Astre
+brillant_. On appelait alors astrolabe la sphère plane à l'aide de
+laquelle on démontrait le système de Ptolemée. (_Ab. Op._, ep. i, p. 13;
+part. II, ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149.--Pezji _Thes.
+anecdot. noviss._, t. III, part. II, p. 95 et 110.)]
+
+Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise,
+s'élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson[75]. Elles
+dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières, et
+les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les
+bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables qui, dit-on,
+inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités
+par l'inquiète Héloïse. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux
+errèrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais
+où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sa beauté. Du moins
+montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques
+qui porte le nom d'Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les
+deux amants, durant leur séjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette
+tradition, si ce n'est peut-être la secrète harmonie qui unit les
+beautés de la nature, les solitudes mystérieuses et les émotions de
+l'amour.
+
+ Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt.
+
+[Note 75: Clisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du
+Pallet, dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n'y paraît
+remonter au temps d'Abélard; hormis peut-être une partie de l'ancienne
+chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa
+Valentin. La château fut rebâti en 1223; mais auparavant il y avait déjà
+un château, et Clisson était déjà un lieu important. Rien n'indique
+que le nom de _grotte d'Héloïse_ soit autre chose qu'une fantaisie du
+propriétaire du parc; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite
+de la Sèvre. (_Abail. et Hél._, par Turlot, p. 144.--_Voyage pittoresque
+à Clisson_, par Thienon, planch, xiii, 2 vol. in-4.--_Notice sur la
+ville et le château_, 1 vol. in-18, Nantes, 1841.)]
+
+A la nouvelle de la fuite d'Héloïse, Fulbert était tombé comme en
+démence. Dans sa douleur et sa colère, il ne savait comment se venger
+d'Abélard, quelles embûches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il
+le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait
+que sa nièce bien-aimée n'en fût punie par la famille du ravisseur qui
+l'avait recueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne,
+il ne l'espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes, prêt à
+l'attaquer s'il fallait se défendre. Peu à peu il prit pitié de cette
+extrême douleur, ou plutôt il sentit qu'il fallait absolument sortir
+d'une situation critique en réparant sa faute; il résolut de s'accuser
+du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine,
+avec des prières et des promesses, s'engageant à lui accorder la
+réparation qu'on exigerait. La passion, en effet, ou peut-être la
+crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les
+plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert,
+pour le satisfaire au delà de toute espérance, il offrit le mariage,
+pourvu que le mariage restât secret; car il appréhendait que cela ne
+nuisît à sa réputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans
+l'église. Fulbert consentit. La réconciliation fut scellée par un
+échange de parole et par les embrassements de l'oncle et des siens. Tout
+cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semble
+que Fulbert n'ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance
+conçue dès le premier jour.
+
+Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa
+femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en
+dissuader. Cette fille héroïque ne songeait, disait-elle, qu'au péril
+et à l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction
+désarmât son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres
+desseins de cette âme ulcérée. Puis, elle demandait quelle gloire il
+y aurait pour elle à ternir la gloire d'Abélard par un hymen qui les
+humilierait tous deux[76]. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle
+allait enlever sa lumière? De quelles malédictions de l'Église, de quels
+regrets des philosophes ce mariage serait suivi! quelle honte et quelle
+calamité qu'un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme! Elle
+le détestait, s'écriait-elle avec véhémence, ce mariage qui serait un
+opprobre et une ruine.
+
+[Note 76: Le discours étrange et pressant par lequel Héloïse tenta
+de détourner Abélard du mariage a été remarqué et même admiré de
+tout temps. Plusieurs auteurs le citent; nous ne rappellerons qu'un
+témoignage peu sérieux, mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le
+_Roman de la Rose_, l'un des auteurs, Jehan de Meung, qui avait, il est
+vrai, _translaté en françhois la Vie et les Epistres de maîstre Pierre
+Abayalard et Héloys sa femme_, voulant faire le procès du mariage,
+s'exprime ainsi:
+
+ Pierres Abaillart reconfesse
+ Que suer Heloïs, l'abeesse
+ Du Paraclet, qui fu s'amie,
+ Accorder ne se voloit mie,
+ Por riens qu'il la préist à fame:
+ Ains il faisoit la genne dame
+ Bien entendant et bien lettrée.
+ Et bien amant, et bien amée,
+ Argumens à il chastier
+ Qu'il se gardast de marier.
+
+Et il continue en rimant toutes les raisons d'Héloïse et même quelque
+chose de l'aventure qui suivit. (Édit. de M. Méon, t. II, p. 213.--_Les
+Manuscrits de la Bibliothèque du Roi_, par M. Paulin Paris, t. V, no.
+7071, p. 39.)]
+
+L'Apôtre n'en a-t-il pas signalé tous les ennuis, toutes les gênes,
+toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit: «Vous êtes sans femme, ne
+cherchez point de femme.» Et qu'il ajoute: «Je veux que vous viviez sans
+tourment d'esprit.» (I Cor. VII, 27 et 32.) Si l'on récuse les saints en
+de telles matières, qu'on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint
+Jérôme dit de Théophraste, que l'expérience avait amené à conclure
+contre le mariage des philosophes, et ce que répondit Cicéron à Hirtius
+qui lui conseillait de se remarier: «Je ne puis m'occuper également à
+la fois d'une femme et de la philosophie[77].» Abélard, d'ailleurs,
+ne devait-il pas se rappeler sa manière de vivre? Comment mêler des
+écoliers à des servantes, dea écritures à des berceaux, des livres et
+des plumes à des fuseaux et à des quenouilles? Quel esprit plongé dans
+les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris
+des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout
+le bruit d'un ménage nombreux? Cela est bon pour les riches dont les
+maisons sont des palais, et à qui l'opulence épargne tous les ennuis;
+mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont
+mal avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherché la retraite, et
+Sénèque dit à Lucilius: «Voulez-vous philosopher, négligez les affaires.
+Soyez tout à l'étude, il n'y a jamais assez de temps pour elle[78].»
+Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples,
+gentils, juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminents qui se
+séparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la régularité de
+leur vie. Chez les Juifs, c'étaient les Nazaréens, et plus tard les
+Sadducéens, les Esséniens; chez les chrétiens, les moines qui mènent la
+vie commune des apôtres, et imitent la solitude de saint Jean; chez les
+païens enfin, ceux à qui Pythagore a donné le noble titre d'amis de la
+sagesse[79]. Rappeler tous les exemples au souvenir d'Abélard, ce serait
+vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques ont ainsi vécu,
+que doit faire un chrétien, un clerc, un chanoine, et comment l'excuser
+de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs, et de
+se plonger sans retour dans l'abîme? Où, si peu lui soucie de la
+prérogative ecclésiastique, qu'il sauve du moins la dignité du
+philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa
+faute.
+
+[Note 77: B. Hieronym. _In Jovinian_, l.1. Cette citation et toutes
+les autres sont attribuées à Héloïse par Abélard.]
+
+[Note 78: Senec. ep. LXXIII.]
+
+[Note 79: L'introduction du nom de philosophe est attribuée à
+Pythagore par Cicéron (_Tusc_., l. V, 3 et 4); mais Abélard ne devait le
+savoir que par saint Augustin qu'il cite: _De Civ. Dei_, l. VIII.--_Ab
+Op._, ép. I. p. 13 et 14.]
+
+Puis, laissant cette singulière argumentation, elle descendait, d'une
+voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer
+qu'il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle?
+
+Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable,
+qu'elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu'elle le retînt
+par la grâce, au lieu de l'enchaîner par la contrainte! Leurs joies
+seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle
+n'a jamais en lui rien aimé que lui-même. Elle pense ce que dans Eschine
+_la philosophe_ Aspasie dit à Xénophon[80]. Il n'est rang, titre ni
+gloire qu'elle préférât au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'épouse
+est plus saint, le nom de sa maîtresse, de l'esclave de ses plaisirs,
+est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une
+impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la
+femme dont la fortune égale la sienne? L'amour d'Abélard vaut mieux que
+l'empire du monde[81].
+
+[Note 80: «Inductio illa philosophae Aspasiae.» (_Ab. Op._, ep. II,
+p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit à Xénophon
+et à sa femme: «Persuadez-vous, vous, que vous possédez la première
+des femmes, et elle, le premier des hommes.» (Cic. _De Invent._, I,
+31.--Quintil. _Inst. orat._, V, 11.)]
+
+[Note 81: _Ab. Op._, ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos
+expressions sont plus faibles que celles dont Héloïse se servait encore,
+bien des années après ces événements.]
+
+Pour lui, il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être
+ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle, et le maître eut à
+réfuter son élève en dialectique.
+
+Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un
+parti qui pouvait compromettre sa position dans l'école, l'obliger au
+moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son
+canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église, et il ne
+les dédaignait pas; on dit même que la mitre de l'évêque de Paris avait
+brillé à ses yeux. D'autres ont parlé de la pourpre romaine, que dis-je?
+de la tiare pontificale elle-même. Ces ambitieux rêves séduisaient sans
+doute l'esprit d'Héloïse; mais la situation présente pesait sur lui;
+il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets; et dans
+son aveuglement, il repoussait les inquiétudes d'une femme trop
+clairvoyante, et se confiait à l'avenir. Sa volonté obtint ce
+qu'Héloïse, dans l'excès de son dévouement, appelait un sacrifice.
+Elle se résigna à devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la
+lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes
+à son hymen, elle dit ces tristes mots: «Il ne nous reste plus qu'à
+donner par notre perte commune l'exemple d'une douleur égale à notre
+amour.»
+
+«Le monde entier a connu,» dit Abélard, «que dans ces paroles l'esprit
+de prophétie l'inspira[82].»
+
+[Note 82: Id, Ep. I, p. 16.--On remarquera que dans tous ces
+raisonnements le sacerdoce n'est pas allégué comme un empêchement; il
+n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abélard ne fût pas prêtre.
+Il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens
+d'Église. (_Ab. Epit. theol._, p. 91, Berlin, 1836, et ci-après l. III,
+c. II.)]
+
+Ils quittèrent la Bretagne, recommandant leur enfant à leur soeur,
+retournèrent clandestinement à Paris; et quelques jours après, ils
+passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré;
+ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au
+jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent
+la bénédiction nuptiale; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et
+chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent
+rares et dérobées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux
+liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloïse
+et les gens de la maison, dans le désir imprudent d'effacer un pénible
+scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise.
+Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien
+n'était plus faux[83]. Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait
+d'outrages, et le séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir
+encore.
+
+[Note 83: «Illa autem contra anathematizare et jurare.» (Ep. 1, p.
+17.)]
+
+Il y avait près de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la
+Seine, un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de
+Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet[84].
+Une partie de l'enfance d'Héloïse s'y était écoulée: c'est là que la
+conduisit son mari. Il y avait fait disposer l'habit de religieuse qui
+convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le
+voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde,
+aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y
+cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant
+donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne
+respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la
+solitude des salles silencieuses cachèrent plus d'une fois un bonheur
+qui ne pouvait donc cesser d'être criminel[85].
+
+[Note 84: C'était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis
+et temporairement converti en couvent de femmes; il portait le nom
+de _Prioratus humilitatis B. Marie de Argentolio_, ou Notre-Dame
+d'Argenteuil. (_Ab. Op_., ep. 1, p. 17; Not., p. 1150.--_Gall. Christ_.,
+t. VII, p. 607.)]
+
+[Note 85: «Nosti ... quid ibi tecum mea libidinis egerit
+intemperantia in quadam etiam parte ipsus refectorit.... Nosti id
+impudentissimo furio actum esse in tam reverendo loco et summae Virgini
+consecrato. (_Ab. Op._, ep. V, p. 69.)]
+
+Rien de tout cela n'était soupçonné de Fulbert, ou rien ne le touchait.
+Il savait seulement que sa nièce, jadis son plaisir et son orgueil,
+lui avait échappé, qu'elle était dans les murs d'un monastère, qu'elle
+portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Abélard
+comptait ainsi se débarrasser d'elle et l'enchaîner loin de lui. Toutes
+ces précautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant
+de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie
+d'Abélard pouvait bien d'ailleurs n'être pas celle du mari le plus
+fidèle[85a].
+
+[Note 85a: Voyez la note 2 de la page 46, et les allégations de
+Foulque de Deuil. (_Ab. Op._, p. 219.)]
+
+Les proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu'on l'avait trompé,
+et en aigrissant ses soupçons exaltaient tous ses ressentiments. L'idée
+d'une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour
+de sa colère; elle le ressaisit de nouveau; peut-être ne l'avait-elle
+jamais quitté; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns
+de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet
+secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard,
+et le surprenant sans défense et endormi, ils lui infligèrent, par un
+lâche attentat, la mutilation dégradante que le désir d'anéantir les
+tribulations de la chair dont parle saint Paul, arracha jadis au
+spiritualisme insensé d'Origène[86].
+
+[Note 86: 1 Cor. VII, 28.--On ne saurait donner avec certitude la
+date de cet événement, mais ce ne peut être avant 1117, ni plus tard que
+1118.]
+
+Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s'émut de surprise et
+d'horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le
+voisinage de la demeure d'Abélard et le fatiguait des cris de sa pitié.
+
+Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant
+une si cruelle aventure, tout ce que l'Église avait de plus distingué,
+les chanoines de Paris, l'évêque lui-même, témoignaient hautement leur
+intérêt et leur indignation[87]. Les clercs surtout, les écoliers
+faisaient retentir la maison de gémissements insupportables, et ces
+témoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et
+ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misère, il réfléchissait
+péniblement au degré de fortune et de gloire qu'il avait atteint, à
+cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. Il se sentait
+humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu
+semblerait l'avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait
+châtiée par la trahison même, et le crime puni et déshonoré par
+l'impuissance. Il pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la
+douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde
+cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais
+lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant
+montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, partout en
+spectacle comme un de ces monstres à qui, sous l'ancienne loi, Dieu
+fermait les portes du temple! (_Deut._, XXIII, 4.)
+
+[Note 87: _Ab. Op_., pars II, ep. 1, p. 221.]
+
+Ses meurtriers avaient pris la fuite après leur crime. Dès le premier
+moment, l'évêque Girbert avait manifesté la volonté d'en faire justice;
+car l'évêque avait juridiction sur les clercs, _forum ecclesiasticum_.
+Deux des fugitifs, dont l'un était le serviteur perfide et vendu, furent
+repris et condamnés à la peine du talion, après qu'on leur eut crevé
+les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime;
+l'aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D'ailleurs le
+chapitre de Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres.
+Seulement, tous ses biens furent confisqués au profit de l'Église. On
+croit qu'il se cacha et vécut oublié; il ne mourut qu'assez longtemps
+après, compté toujours dans le collège des chanoines de Paris[88].
+
+[Note 88: _Ab. Op._, ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p,
+1149.]
+
+Abélard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie.
+Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la piété;
+c'était d'entrer dans un cloître. Il s'y décida; mais il ne voulait pas
+être seul à mourir au monde; il fallait qu'Héloïse n'eût appartenu qu'à
+lui. Il exigea qu'elle prononçât ses voeux avant qu'il eût prononcé les
+siens[89]. Sur son ordre, Héloïse qui n'avait pas quitté sa retraite y
+prit d'abord le voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous
+deux enfin, ils revêtirent irrévocablement l'habit religieux, elle dans
+le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90].
+
+[Note 89: _Id._, Ep. II, p. 47.]
+
+[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des
+historiens. (_Hist. litt._, t. XII, p. 92.) Le père Dubois veut que la
+retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(_Hist. Eccl. paris._, t. I,
+l. XI, c. VII, p. 777.)]
+
+Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant
+et cherchaient encore à la détourner de se soumettre, à moins de vingt
+ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle répondit par une
+citation toute classique qui prouve à la fois combien l'érudition et la
+passion, mêlées l'une à l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment
+religieux. Elle prononça tout à coup, d'une voix entrecoupée de sanglots
+et de larmes, cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après
+Pharsale elle revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte:
+
+ O maxime conjux,
+ O thalamis indigne meis, hoc juris habebat
+ In tantum fortuna caput? Car impia nupsi,
+ Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas
+ Sed quas sponte luam[91].
+
+[Note 91: Lucan. _Phars._, l. VIII, v. 94. «0 grand homme, ô mon
+époux, toi dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait
+la fortune sur une si noble tête! Pourquoi, par quelle impiété t'ai-je
+épousé, si je devais te rendre misérable? Accepte aujourd'hui la peine
+que je subis, mais que je subis volontairement.»]
+
+Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit
+par l'évêque de Paris, et s'enchaîna solennellement à la profession
+religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se
+sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle
+avait accepté pour époux, et qu'elle abandonnait en frémissant, pour se
+donner à l'époux divin sans foi, sans amour et sans espérance[92].
+
+[Note 92: _Ab. Op._, ep. ii. p. 45 et 47.]
+
+Voilà donc Abélard religieux à Saint-Denis. Le présent et l'avenir, tout
+est changé pour lui. Il a renoncé à la fortune, à l'éclat, à la gloire
+du monde, et il se tourne, mais avec peu de goût et de ferveur, vers la
+solitude chrétienne. Dans les premiers moments, son coeur n'était rempli
+que de regrets et de ressentiments. Il ne méditait que la vengeance.
+Il reprochait l'impunité de Fulbert à la faiblesse de l'évêque, aux
+machinations des chanoines; il les accusait tous de complicité, et
+voulait aller à Rome les dénoncer comme coupables envers la justice. Il
+fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on
+lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut obligé
+d'insister auprès de lui sur sa pauvreté qui ne lui permettait pas
+d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux dépenses que coûtait
+la justice ou la cupidité romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de
+s'aliéner pour jamais les chefs du clergé parisien, sur les sentiments
+d'équité et de charité que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin
+il lui répéta cette triste parole: «Vous êtes moine[93].»
+
+[Note 93: _Monachus es._ (_Ab. Op._, pars II, ep. i, p. 222, 223.)
+Le prieuré de Deuil, dépendant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur,
+était situé dans la vallée de Montmorency. Foulque n'est connu que par
+sa lettre à Abélard. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. litt._, t. XII, p.
+240.)]
+
+Il était moine en effet, et la nécessité, sinon le devoir, lui
+prescrivait de vivre suivant son état. Une première ressource s'offrait
+à lui, c'était l'étude; mais d'abord l'étude lui sembla sans attrait;
+elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient
+le voir, et l'abbé de Saint-Denis, Adam, se joignait à eux pour lui dire
+que le moment peut-être était arrivé de se consacrer plus que jamais au
+travail, et surtout aux recherches théologiques. Ils lui répétaient que
+maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-être
+lui avait suggéré le désir de la réputation et de la fortune; que
+son devoir était de faire valoir le talent que, selon la parabole
+évangélique, le Seigneur lui avait remis, comme à son serviteur, et
+qu'il réclamerait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si, jusqu'ici,
+il avait instruit les riches, il lui restait à éclairer les pauvres; que
+le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de
+l'âme, de la liberté d'esprit, de la tranquillité studieuse; et que le
+philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu.
+
+Abélard hésitait à suivre ces conseils; il lui en coûtait de reparaître
+aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de
+Saint-Denis, le repos qu'il espérait. Il l'avait choisie comme la
+première du royaume. On y avait reçu avec empressement un homme qui
+devait illustrer la communauté. On y attendait de lui de l'éclat et
+du bruit; il y cherchait le silence, la règle, l'oubli. Le premier
+mouvement de son désespoir avait dû être le renoncement absolu au
+monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la
+munificence de la longue suite de rois, ses successeurs, cette maison
+toute royale, une des institutions de la monarchie, monastère, dit saint
+Bernard, plus dévoué à César qu'à Dieu, n'était nullement étrangère aux
+choses mondaines, et tenait au siècle par de nombreux liens.
+
+Irritable et attristé, Abélard y trouvait la vie peu régulière, les
+moeurs relâchées. Il accusait l'abbé Adam lui-même de désordres
+qu'aggravait sa dignité[94]. Habitué au ton du commandement, prompt à
+tout régenter autour de lui, il s'éleva contre les dérèglements dont il
+était témoin, et ses reproches qui n'étaient pas toujours discrets,
+le rendirent bientôt à charge à tout le monde. Ses frères importunés
+saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une
+occasion de l'éloigner, et le pressèrent d'y céder en reprenant ses
+leçons. Il résista longtemps; il répugnait à revoir le grand jour.
+Cependant amis, ennemis, écoliers, religieux, l'abbé lui-même
+insistaient, et entrant alors dans cette vie, de mobilité et de
+tentatives changeantes que son âme inquiète allait prolonger, il
+s'établit dans le prieuré de Maisoncelle, situé sur les terres du comte
+de Champagne[95] pour y rouvrir son école à la manière accoutumée.
+
+[Note 94: La manière dont Abélard parle des désordres de l'abbé et
+des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces désordres
+sont affirmés par saint Bernard, par Guillaume de Nangis, par les
+annales même du monastère. La chose était commune alors dans beaucoup de
+couvents, et il n'y avait pas cent ans que les mêmes désordres, dans la
+même maison, avaient nécessité une réforme entreprise par saint Odilon.
+Deux actes d'administration charitable de l'abbé Adam, rapportés par
+Duchesne qui veut le justifier, ne prouvent nullement qu'il menât une
+vie régulière. (_Ab. Op_., ep. I, p. 19; Not., p. 1153.--Saint Bernard,
+_Op._, ep. LXXVIII et not.--Guill. Nang. _Chron_., an. 1123, _Rec. des
+Hist_., t. XX, p. 727.)]
+
+[Note 95: «Ad cellam quamdam.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 19 et 20.) D.
+Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. (_Rec. des Hist._, t. XIV,
+p. 290.) Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages
+de ce nom. Le lieu qu'habitait Abélard, désigné par quelques écrivains
+sous le nom de _Trecensis cella_, peut être ou Maisoncelle de
+l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutôt Maisoncelles du
+canton de Villiers-Saint-Georges, arrondissement de Provins. Je ne crois
+pas que le lieu de refuge d'Abélard, malgré cette désignation _Trecensis
+cella_, doive être confondu avec le couvent de Troyes, appelé
+_Cella, monasterium cellense_, ou Moustier-la-Celle, le monastère
+de Saint-Pierre de Troyes. (_Gall. Christ._, t. XII, p. 539.) Le
+P. Longueval veut qu'il ait enseigné à Provins dans un prieuré de
+Saint-Florent de Saumur. Peut-être confond-il cette première sortie
+du couvent avec la seconde qui le conduisit à Provins, au prieuré de
+Saint-Ayoul. (_Hist. de l'Egl. gall_, t. VIII, l. XXIII, p. 355.--_Hist.
+litt_. t. IX, p. 85.)]
+
+Il retrouva sur-le-champ un auditoire attentif et nombreux; on parle de
+trois mille étudiants. La foule reparut, et bientôt ce lieu retiré ne
+suffit plus à l'abriter ni à la nourrir. Ramené par le malheur aux plus
+sérieuses méditations, préoccupé des devoirs de sa profession nouvelle,
+devenu par l'étude et plus savant et plus subtil[96], il rendit son
+enseignement éminemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes
+dont on lui demandait surtout les leçons. Il en fit comme un appât dont
+la saveur attirait les disciples à cette philosophie véritable qui était
+enfin pour lui celle de Jésus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait
+le plus grand des philosophes chrétiens, Origène. La manière en effet
+dont saint Grégoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond
+et singulier docteur offre assez d'analogie avec la méthode d'Abélard.
+C'est bien, au reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur
+la raison. «Point d'arcane pour Origène,» dit le Thaumaturge, «il
+expliquait tout[97].»
+
+[Note 96: «De acute acutior.» (Oth. Fris., _De Gest. Frid._, t. I,
+c. XCVII.)]
+
+[Note 97: «Summum christianorum philosophorum Origenem.» (Ep. I, p.
+19.) Voyez le passage de Grégoire dans l'ouvrage de D. Gervaise (t. 1,
+p. 131) ou dans ce père lui-même. (_Orat. panegyric. et charist. ad
+Origen_, p. 73. S.P. Greg. cogn. Thaum. _Op._, Paris, 1621.)]
+
+Le tour théologique qu'avait pris l'enseignement d'Abélard ne fit
+qu'exciter davantage la curiosité, et le professeur obtint un succès qui
+rappelait le passé. Pour s'instruire à la fois dans la science séculière
+et sacrée, on se pressa dans son école, et la décadence des autres
+établissements recommença. Les maîtres se déchaînèrent de nouveau contre
+lui. On attaqua tout, et sa manière et son droit d'enseigner. On lui
+reprocha, mais non pas en face, d'être, contrairement aux devoirs
+monastiques, encore trop captivé par l'étude des livres profanes, et
+d'avoir usurpé, cette fois sans qu'un supérieur l'autorisât, la maîtrise
+en théologie. Son école était en effet une oeuvre volontaire et privée;
+il n'était plus maître et comme recteur de celle de Paris, il n'était
+théologal d'aucune église. La publicité des écoles monastiques
+n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son
+couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de
+presser dans ce sens, archevêques, évêques, abbés et tout personnage
+revêtu de quelque titre ecclésiastique. On travaillait à soulever tout
+le clergé contre lui.
+
+Abélard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner
+ses ennemis. Sa supériorité avait jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle
+avait irrités.
+
+N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire
+renouvelé, il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il
+méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation
+des plus heureux, ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus
+habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient
+illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve
+guère, et que depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur
+tout son avenir.
+
+Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons
+théologiques. Son intention déclarée était d'affermir les fondements
+mêmes de la foi; et puisque le philosophe était maintenant un religieux,
+de rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie
+religieuse. Or, la première vérité de la philosophie religieuse, c'est
+Dieu; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut
+donc un traité sur la nature de Dieu, c'est-à-dire sur l'Unité et la
+Trinité divine. C'est l'_Introduction à la Théologie_ que nous avons
+encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe
+lui-même, est plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression.
+Démontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut répondre aux
+hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie,
+par un christianisme philosophique. De là cette thèse persévéramment
+soutenue que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle,
+qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère
+qui ne puisse être éclairci par des explications ou du moins par des
+similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette
+maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances
+chrétiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en
+contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle
+était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des
+saints; de prétendre que la raison, révélation intérieure, avait conduit
+les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu
+et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les
+sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas
+entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.
+
+[Note 98: _Ab. Op._, pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regardé
+cet ouvrage comme celui qui fut brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu.
+Mais il contient ce qu'à Soissons on lui reprochait d'avoir écrit, et
+les pensées et les expressions du prologue se rapportent parfaitement
+à ce qu'il dit dans l'_Historia calamitatum_ de la composition de
+l'ouvrage condamné à Soissons. (_Id._, ep. I, p. 20. Voyez le c. II du
+l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit
+qu'Abélard fut condamné se trouve textuellement dans l'Introduction.
+(_Id., Introd. ad Theol._, l. II, p. 1078.--_De Gest. Frid._, l. I, c.
+XLVII.)]
+
+Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus
+développée, plus authentique, plus puissante chez les chrétiens,
+c'est le dogme de l'unité de Dieu, seul incréé, seul créateur, seul
+tout-puissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu ne
+distinguent la puissance, la sagesse et la bonté; la première engendre
+la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de
+la puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni l'une ni l'autre
+serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas, Tels sont les
+attributs distinctifs qui se personnifient dans le Père tout-puissant,
+dans le Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence,
+dans le Saint-Esprit, source divine de grâce, de charité et d'amour.
+Voilà les trois personnes de la Trinité, personnes distinguées entre
+elles éminemment par lesdites propriétés, mais qui n'ont qu'une essence,
+qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les oeuvres
+sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et
+la bonté. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être
+conciliée avec ses attributs généraux, avec son immutabilité, sa
+providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de la
+dernière partie, qui est restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète;
+et l'ouvrage touchait ainsi à toute les questions de la théodicée.
+
+Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée
+d'antécédents réputés orthodoxes, se signalait cependant par un ton de
+hardiesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de
+liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup de jeunes
+esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquiètes. Le nom de son
+auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient
+toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en
+dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et
+plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom.
+L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux
+règles de la foi; elle aimait à raisonner et elle voulait croire. Ce qui
+semblait démontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire à
+ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le déchaîner ni
+l'égarer, donner enfin au mystère la forme d'un problème et au dogme
+celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme
+la découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard
+avaient dès longtemps transpiré par ses leçons, et s'étaient ouvert les
+esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au publie eut
+un succès de propagande.
+
+C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des
+maîtres qu'il avait discrédités. Ils s'armèrent du prétexte que leur
+fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à
+la foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées
+à la vigilance et suppliées d'intervenir. Abélard, sans mépriser
+absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par
+l'insulte et le défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une
+lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât engager. Comme on lui
+reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie
+et donné aux doctrines sacrées les allures d'une science profane, il
+publia ou laissa courir une amère apologie (du moins on peut présumer
+qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces
+ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, _ses dogmes pour des
+sophismes_[99].
+
+[Note 99: «Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea.» (_Ab. Op._,
+pars II, ep. IV, p. 238.)]
+
+«Mais quoi? n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard
+dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques
+docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la
+dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre
+est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut
+les en croire, sur les livres sacrés; mais que de saints docteurs la
+recommandent,--cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer
+des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour
+comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin,
+saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la
+foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment
+confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant
+dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidèles
+du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile? n'est-ce pas celui
+de la raison, du verbe incarné, de _cette lumière qui luit dans les
+ténèbres_, de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de
+la logique? Si le Christ est si souvent appelé _sophia_ ou la sagesse,
+s'il est le _logos_ ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean,
+les amis de la sagesse ou les _philosophes_, les disciples du verbe
+ou les _logiciens_ ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne
+semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le
+Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence
+et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs,
+n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé
+la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la
+raison; et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent
+les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons
+convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au
+temps de saint Paul[100]. Aussi bien, _pour les hommes qui savent
+juger_[101], la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut
+attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans
+le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation.
+Il faut donc s'adonner à la logique, qui pénètre tout, même les
+questions sacrées, et qui confondra surtout les docteurs présomptueux
+qui se croient les mêmes droits qu'elle.»
+
+[Note 100: «Nam et Judaei signa petunt, et Graeci sapientiam
+quaerunt.» (1 Cor. 1, 22.)]
+
+[Note 101: «Apud discretos» (_loc. cit._, p. 242), ceux qui ont la
+_discrétion_ ou le discernement, comme dans cette expression: _l'âge de
+discrétion_.]
+
+En même temps qu'Abélard se défendait de la sorte contre ceux qui
+suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se
+montrer à l'Église gardien jaloux des intérêts de la vérité, et prompt à
+repousser toute attaque que la dialectique même pouvait diriger contre
+son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dénonciateurs
+ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-même avait tant
+scandalisé l'Église. Mais, réconcilié avec elle depuis son retour
+d'exil, par les soins d'Ives, dernier évêque de Chartres, Roscelin
+pouvait être devenu d'autant plus intolérant qu'il avait été persécuté,
+d'autant plus jaloux qu'il était oublié. On lui attribue d'ailleurs
+quelques-unes des propositions sur la Trinité qu'Abélard, sans le
+nommer, attaquait dans son livre[102]. C'était assez pour le pousser à
+la vengeance.
+
+[Note 102: _Ab. Op., Introd. ad. Th._, l. II, p. 1067; Not., p.
+1157.--_Hist. litt._, l. XII, p. 122. J'aurais de la peine à reconnaître
+Roscelin parmi les hérétiques qu'Abélard caractérise au commencement du
+livre II de l'Introduction; mais des erreurs signalées dans le cours
+de l'ouvrage, plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces
+_pseudo-dialecticiens_, qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre
+III de cet ouvrage le c. 11.]
+
+Un jour donc, en 1121[103], Abélard apprend que ce maître en fausse
+dialectique, tâchant d'envenimer sa doctrine sur la Trinité, l'a dénoncé
+aux autorités ecclésiastiques. Il prend l'offensive à son tour, et, dans
+une lettre véhémente, il dénonce à Girbert, évêque de Paris, _et
+au vénérable clergé de son église_, cet _antique ennemi de la foi
+catholique_, convaincu par le concile de Soissons de prêcher le
+trithéisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace[104].
+
+[Note 103: Rousselot, _Philos, du moy. âge_, t. I, p. 187.]
+
+[Note 104: Cette lutte entre Abélard et Roscelin est un fait
+contesté. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un
+théologien, désigné par l'initiale P et qui a écrit sur la Trinité,
+se plaint à G, évêque de Paris, des attaques d'un vieux dialecticien
+hérétique qui ne paraît autre que Roscelin, et demande à être jugé
+contradictoirement avec lui (_Ab. Op_. pars II, cp. XXI, p. 334). Mais
+on ne peut démontrer que cette lettre soit d'Abélard, qui l'aurait
+écrite vers 1120 ou 1121; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand
+parut l'ouvrage sur la Trinité; enfin on ajoute que converti alors,
+Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu
+provoquer ou mériter à Paris les attaques que l'auteur de la lettre
+dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un théologien inconnu P
+qui aurait poursuivi Roscelin, lors de ses démêlés avec saint Anselme au
+sujet de la Trinité; revenant d'Angleterre vers 1O87, Roscelin trouvant
+cet ouvrage, l'aurait dénoncé à l'évêque G (Guillaume) auprès duquel P
+se serait défendu à son tour. On peut répondre que la date de la mort
+de Roscelin est ignorée; que la lettre de P peut être de _Petrus_, nom
+donné sans cesse à Abélard, et adressée à Girbert, évêque de Paris de
+1117 à 1124. L'auteur da la lettre se dit auteur d'un _Opuscule_ sur la
+Trinité, _Opusculo nostro de fide Trinitatis_, et Abélard, en parlant
+de son Introduction, se sert ailleurs du même mot (_Comm. in Rom_., p.
+513). La lettre, à lui attribuée par d'Amboise et Duchesne, cotée sous
+son nom dans le manuscrit, respire une irritabilité intolérante, un des
+traits de son caractère. Il a bien pu se montrer méprisant et offensé à
+l'égard de Roscelin même converti, et Roscelin, quand ce serait lui
+dont la piété en 1103 édifiait l'Aquitaine, avait bien pu se montrer
+malveillant ou injuste envers le novateur Abélard. (Cf. G. Dubois,
+_Histor. Eccles. paris_., t. I, 1. XI, c. II, p. 709.--_Hist. litt_., t.
+VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111.--_Malteac, Chron. in Bibl.
+nov. mss_. P. Labbaei, t. II, p. 217.)]
+
+«S'il est vrai qu'il ait inséré quelque ombre d'hérésie dans ses écrits
+sur la Trinité, il invoque les athlètes du Seigneur et les défenseurs de
+la foi; qu'un jour soit pris, un lieu désigné, et que des juges choisis
+prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hérétique. Pour lui, il
+remercie le ciel d'avoir à combattre pour la foi, et d'être en butte aux
+traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitié que contre les gens de
+bien, de celui qui a osé attaquer dans une épître _le héraut du Christ_,
+Robert d'Arbrissel, et se répandre en outrages contre _ce magnifique
+docteur de l'Église_, Anselme, archevêque de Cantorbery[105], d'un
+homme dont l'indocilité mérita que le roi d'Angleterre le bannît de son
+royaume, et qui n'a pas sans peine sauvé sa vie par la fuite. Et c'est
+cet homme déshonoré qui veut étendre à d'autres son infamie! Cet homme,
+proscrit de deux royaumes, fustigé, dit-on, par les chanoines dans
+l'église de Saint-Martin, dont il est chanoine aussi pour la honte du
+sanctuaire, cet homme que sa vie et sa foi dénoncent assez, Abélard ne
+le nommera pas. «C'est ce faux dialecticien et ce faux chrétien
+qui ayant prétendu qu'aucune chose n'a de parties, a été contraint
+d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, comme le dit saint Luc,
+un morceau de poisson rôti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de
+_poisson rôti_. Or, est-il étrange que celui qui a levé la tête contre
+le ciel, extravague sur la terre, et veuille perdre les autres après
+s'être perdu[106]?»
+
+[Note 105: «Egregium illum praeconem Christi... magnificum Ecclesiae
+doctorem.» Les deux personnages sont bien caractérisés. Robert
+d'Arbrissel fut un prédicateur, une sorte de missionnaire plus célèbre
+par la piété que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre
+autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il
+fut attaqué par Roscelin. C'est à tort qu'on a essayé d'attribuer à ce
+dernier, soit la lettre de Godefroi, abbé de Vendôme, soit celle de
+Marbode, dans lesquelles des conseils à la fois charitables et sévères
+sont adressés à Robert d'Arbrissel. Les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_ ne me paraissent laisser subsister aucun doute à cet égard.
+Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme, elles sont fort
+connues, et elles contribuèrent à le faire chasser de l'Angleterre où
+il s'était réfugié après avoir été chassé de France. (_Journal des
+Savants_, ann. 1682, p. 191.--_Hist. litt_., t. IX, p. 364; t. X, p.
+359.)]
+
+[Note 106: Tel est l'extrait de la lettre intitulée _G. Dei gratia
+parisiacae sedis épiscopo unaque venerabili ejusdem ecclesiae clero P_.
+(Pars II, cp. XXI, p. 334.) Plusieurs détails font reconnaître Roscelin.
+Le sarcasme sur le _morceau de poisson rôti_ (_partem piscis assi_, Luc.
+XXIV, 42) est une allusion à la doctrine qui refusait l'existence
+réelle aux parties du tout comme aux qualités de la substance, d'où il
+résultait que les qualités et les parties n'étaient que des mots. Au
+reste, dans ce système pris au sens le plus absolu, ce n'est pas le
+poisson qui eût été un mot, mais la partie seulement. (Ouvr. inéd.,
+Intr., p. xc. _Dial_., p. 471.) Quant à la flagellation de Roscelin,
+elle n'est, que je sache, rapportée nulle part. Avant de quitter la
+France, sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est
+désigné constamment comme maître et chanoine de Compiègne, où il n'y
+avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_ ne voient pas de difficulté à croire que, rentré en France,
+il fut chanoine de Saint-Martin à Tours; mais ils ne citent ni ce
+passage ni aucune autorité, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas.
+(_Hist. litt_., t. IX, p. 301).--_Hist. Univ. paris_., t. I, p. 443,
+485, 493, 639.]
+
+C'est dans ces termes, où se trahit peut-être plus de colère que de
+mépris, qu'Abélard livrait son ennemi à l'exécration de l'Église,
+oubliant trop sans doute qu'au temps où il vivait les mêmes anathèmes
+attendaient quiconque avait innové dans la dialectique et par elle dans
+la théologie, et que le glaive sacré était déjà levé sur la tête du
+contempteur de Roscelin, téméraire vainqueur de Guillaume de Champeaux
+et d'Anselme de Laon.
+
+Rien n'était fort à craindre, en effet, dans cet effort désespéré d'un
+auteur de système qui, se sentant menacé de l'oubli, voulait envelopper
+dans une communauté d'hérésie et de disgrâce celui qu'il n'avait pu
+annuler ou traîner à sa suite. Malgré cette dénonciation odieuse,
+repoussée avec une violence qui ne le semble guère moins, ce n'était
+pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abélard; mais les anciens
+sectateurs du réalisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts
+sans vengeance[107]; mais quelques disciples fidèles à leur mémoire et
+bienvenus auprès des princes de l'Église; mais cet Albéric et ce Lotulfe
+dont il avait rencontré de bonne heure l'opposition vigilante, et qui
+voulaient dominer à leur tour et recueillir tout l'héritage de
+leurs maîtres; voilà ceux dont l'inimitié devait lui faire éprouver
+cruellement sa puissance.
+
+[Note 107: C'est Abélard qui dit positivement qu'ils étaient morts
+à celle époque (cp. I, p. 20), et comme le concile de Soissons eut bien
+certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette
+année la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page
+29.) Quant à Anselme, il était mort en 1116.]
+
+Albéric et Lotulfe gouvernaient les écoles de Reims; le premier,
+archidiacre de la cathédrale, prieur de Saint-Sixte, et qui avait été un
+moment désigné, avec l'appui de saint Bernard, pour succéder à Guillaume
+de Champeaux dans l'évêché de Châlons[108], jouissait d'un grand crédit
+auprès de Raoul dit le Vert, son archevêque[109]. Poussé par les
+instances répétées des deux professeurs, ce prélat s'entendit avec
+Conan, évêque de Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les
+fonctions de légat du saint-siège[110], pour convoquer, sous le nom de
+concile ou synode provincial, un conventicule à Soissons, ville déjà
+signalée par la condamnation de Roscelin en 1092. Abélard y fut appelé,
+on lui dit d'apporter son célèbre ouvrage, _opus clarum_. On l'accusait
+d'avoir, comme Roscelin, appliqué les principes du nominalisme au dogme
+de la Trinité. Il se rendit à l'appel et parut accepter le jugement.
+
+[Note 108: Saint Bernard fit de vains efforts auprès du pape Honoré
+II pour obtenir qu'il approuvât l'élection d'Albéric au siège de Reims.
+(S. Bern. _Op_., ep. XIII.) Je dois cependant ajouter que la plupart des
+auteurs pensent que ce n'est pas après Guillaume de Champeaux (1119
+ou 1121), mais après Ebal, son successeur (1126), qu'Albéric faillit
+devenir évêque de Châlons.]
+
+[Note 109: «Radulfus nomine, Viridis cognomine.» Abélard et
+plusieurs écrivains l'appellent _Rodulfus_, et d'autres _Radulfus_, que
+l'on traduit ordinairement par Raoul. (_Ab. Op_., ep. I, p. 20; Not. p.
+1164.--G. Marlot, _Metrop. remens. Hist_., t. II, I. II, c. XXXI, p. 244
+et 275.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 80.)]
+
+[Note 110: Conan, Conon ou Conus, évêque de Palestrine ou Préneste,
+légat du pape Paschal II en France, y prit part à plusieurs conciles. En
+1120, il était légat du pape Calixte II, et tint un nouveau concile à
+Beauvais. (_Ab. Op_; Not., p. 1166.)]
+
+Soissons était une ville de la province ecclésiastique de Reims[111].
+L'archevêque Raoul y avait convoqué ses suffragants, et quelques membres
+considérables du clergé, parmi lesquels on distinguait Geoffroi II,
+évêque de Chartres. Le droit de juridiction sur Abélard n'était rien
+moins qu'établi. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'évêque de
+Paris, dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus pouvait-on
+dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du
+territoire de Champagne, dépendante de la province de Reims. Mais il
+n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux épreuves
+et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte
+demandées[112].
+
+[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants
+de l'archevêque de Reims, en 1121, étaient probablement les évêques de
+Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Châlons, de Noyon, d'Amiens,
+de Senlis et de Térouenne. On ignore quels sont ceux de ces prélats qui
+assistèrent au concile. Il y en eut sans doute très-peu; on verra plus
+bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de Lisiard de
+Crespy, évêque de Soissons, est seule attestée. (_Gall. Christ_., t. IX,
+passim.)]
+
+[Note 112: Mais cette demande était adressée à l'évêque de Paris.
+Voyez ci-dessus p. 81, et dans les Oeuvres, p. 334. Quant à la
+compétence, résultant du lieu où l'enseignement avait été donné, je ne
+l'indique que comme une hypothèse.]
+
+Lorsqu'il arriva à Soissons (1121), il trouva le clergé et le peuple
+mal disposés pour lui. On avait répandu les bruits les plus fâcheux; il
+passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux, en sorte
+que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent
+être lapidés par le peuple[113]. C'était assurément une situation toute
+neuve pour Abélard.
+
+[Note 113: Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années
+auparavant, il avait brûlé de son propre mouvement un homme soupçonné de
+manichéisme. (Le P. Longueval, _Hist. de l'Église gall_., t. VIII, l.
+XXIV, p. 414.)]
+
+Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant
+d'avance au jugement de cet évêque, et déclarant que, s'il avait rien
+émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger
+et à donner toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans
+l'ouvrage même[114]. Le légat embarrassé le lui rendit, en lui disant
+de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus
+juges. L'ordre fut exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent,
+feuilletèrent le manuscrit sans y rien trouver à reprendre, du moins
+en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du
+concile. Avant même qu'il ne s'ouvrît, Abélard s'était efforcé de se
+ressaisir du public. Partout et devant tous, il développait chaque
+jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme
+intelligible, démonstratif, et commençait à retrouver des admirateurs.
+On remarqua bientôt dans la ville cette singularité d'un accusé qui
+parle haut et d'un accusateur qui se tait. «Quoi,» disait-on, «il
+harangue le public, et on ne lui répond pas! Le concile touche à son
+terme, un concile réuni principalement à cause de lui; et de lui il
+n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur
+était de leur côté?» Ces propos et d'autres semblables ne faisaient
+qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation
+devenait à chaque instant plus nécessaire.
+
+[Note 114: _Intruct. ad Theol_., prolog., p. 974.]
+
+Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche
+d'Abélard, et voulant apparemment l'embarrasser, après quelques mots
+flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée
+dans son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant
+unique, Dieu cependant ne s'était pas engendré lui-même.
+
+«Si vous voulez,» répondit Abélard, «je vous en donnerai la
+raison.--Nous faisons peu de compte,» reprit Albéric, «des raisons
+humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matières; nous
+demandons les paroles de l'autorité.--Tournez le feuillet,» dit Abélard,
+«et vous trouverez l'autorité.» Et lui, prenant des mains le livre
+qu'Albéric avait apporté, il chercha le passage qn'Albéric n'avait pas
+vu ou compris, n'ayant qu'une pensée, celle de trouver un adversaire
+en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se présentât
+aussitôt. La citation portait: «Saint Augustin, _de la Trinité_, livre
+I.--Celui qui croit qu'il est de la puissance de Dieu de s'être engendré
+lui-même, erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est point dans ce
+cas, mais pas plus que lui aucune créature spirituelle ou corporelle. Il
+n'est absolument aucune chose qui s'engendre elle-même[115].»
+
+[Note 115: Voilà une preuve que l'ouvrage jugé à Soissons est
+l'Introduction à la Théologie; on y trouve le passage repris par
+Albéric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui
+répondre. (_Ab. Op_., ep. I, p. 21; _Introd_., l. II, p. 1066.--Saint
+Augustin, _Op. omn., De Trin_., l. I, c. I, t. VIII, p. 749; édit. de
+1779.)]
+
+Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus.
+Leur maître, pour essayer de se défendre, dit à tout hasard: «Mais il
+faut bien l'entendre.--La belle nouvelle,» reprit sur-le-champ Abélard;
+«mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le
+sens et la raison, je suis prêt à vous montrer qu'avec l'autre opinion,
+vous tombez dans l'hérésie qui veut que le Père soit son propre fils.»
+A ces mots, Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que,
+dans cette affaire, ni les autorités ni les raisons ne seraient pour
+lui, et il s'éloigna.
+
+Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage
+en question, c'était précisément une opinion d'Albéric lui-même qu'il
+attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, à
+un maître en théologie _qui occupait en France une chaire de
+pestilence_[116]. Albéric qui s'était reconnu, sans en convenir, avait
+dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du
+livre.
+
+[Note 116: «Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos
+pestilentae cathedras tenent.... quorum unus in Francia.» (_Ab. Op.,
+loc. cit_.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. XIII,
+in not.)]
+
+Le dernier jour du concile arriva, et avant la séance, le légat mit en
+délibération avec l'archevêque et quelques-uns des meneurs ce qu'on
+devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre
+sous la main, ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir
+rien à dire. Évidemment, on reculait devant une discussion publique,
+et soit faiblesse ou calcul, soit défiance de la cause ou crainte de
+l'ascendant si connu d'Abélard, on avait ainsi tout retardé, débat et
+jugement, les uns voulant échapper à la nécessité d'une telle épreuve,
+les autres prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile
+et que le coup pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais
+Abélard avait un parti dans le clergé; les dignités ecclésiastiques
+étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette
+conférence décisive, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres, le premier
+par sa piété et par la dignité de son siège[117], profita de l'embarras
+visible des assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela
+d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents, ses
+succès dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs,
+l'étendue de son influence, _de cette vigne qui projetait ses pampres
+jusqu'à la mer_. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une
+décision en quelque sorte préjudicielle et le frapper sans débat, il
+était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât
+aussitôt un grand parti pour sa défense, d'autant que rien dans ses
+écrits ne donnait ouvertement accès à la censure; qu'une telle violence
+ajouterait à la faveur publique, et serait attribuée à l'envie plus qu'à
+la justice; que si, au contraire, on voulait procéder canoniquement, il
+fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un dogme incontestablement
+de lui, l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après
+aveu ou conviction, il fût réduit au silence; suivant cette parole de
+Nicodème, lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur: «Est-ce que notre loi
+condamne un homme, s'il n'a pas été ouï auparavant, et sans qu'on sache
+ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.)
+
+[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'évêché de Chartres,
+était de race noble, et son siège a été longtemps le premier de la
+province de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On
+n'explique pas comment, étant de la province de Sons, il assistait à un
+concile tenu par les évêques de celle de Reims. Il joua pendant toute
+sa vie un grand rôle dans les affaires du clergé, et nous le verrons
+reparaître plus d'une fois. (_Ab. Op_., ep. I, p. 22.--_Gall. Christ_.,
+t. VIII, p. 1134 et suiv.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 82.)]
+
+Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'écrièrent
+ironiquement que le conseil était bien sage d'aller lutter de faconde
+avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait
+su comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était
+encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant
+Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de
+les ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une décision
+qui réclamait un examen plus mûr et une assemblée plus nombreuse, il
+demanda qu'Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était
+présent, et que l'on y convoquât une réunion considérable et des plus
+savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait à
+faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres
+parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, l'ajournement gagne aisément
+la faveur d'une assemblée. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant
+d'entrer au concile, et il fit prévenir Abélard par l'évêque de
+Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son
+monastère, pour y attendre ce qui avait été convenu. Mais alors les plus
+acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de
+fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur
+crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à l'archevêque qu'il serait
+ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et
+qu'il fallait craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat,
+on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgré lui, à consentir
+que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé
+en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau
+couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait
+que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'Église,
+l'ouvrage eût été lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même
+à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple
+servirait la religion en prévenant à l'avenir le retour de semblables
+témérités. Le légat, à ce qu'il paraît, était peu instruit; il
+s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevêque de Reims, qui
+lui-même était conduit par Albéric, Lotulfe et leurs amis. L'évêque de
+Chartres jugea que l'on ne pourrait empêcher l'exécution de ce plan,
+et avertissant Abélard, il l'engagea à tout supporter, et à n'opposer
+qu'une douceur exemplaire à une violence qui nuirait plus à ses ennemis
+qu'à lui. Quant à sa réclusion dans un monastère, il lui dit de ne
+point s'en inquiéter et que le légat qui dans tout cela agissait
+à contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours après la
+dissolution du concile, rendre la liberté. Abélard pleurait en
+l'écoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensée a beau mépriser la
+force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre
+sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensée, c'est la
+parole.
+
+Abélard fut appelé; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement
+de l'hérésie de Sabellius, c'est-à-dire d'avoir nié ou affaibli la
+réalité des trois personnes de la Trinité[118]. Jugé sans discussion,
+convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre main son livre
+dans les flammes. Il le regardait tristement brûler, lorsqu'au milieu du
+silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il y
+avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissant;
+ce que le légat ayant entendu, il lui dit, avec grand étonnement, qu'il
+ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, «une si
+grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et
+professe qu'il y a trois tout-puissants.» A ce mot, un maître des
+écoles, qui se nommait Terric[119], se prit à sourire, et lui souffla
+aussitôt ces paroles d'Athanase dans son symbole: «_Et pourtant il n'y
+a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant_[120].» Et comme
+son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance
+à l'égal d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon
+intrépidement en citant les paroles de Daniel: «_Ainsi, fils insensés
+d'Israël, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamné un
+de vos frères: retournez au jugement_ (XIII, 48 et 49), et jugez le
+juge lui-même, car celui qui devait juger s'est condamné par sa propre
+bouche.» Alors l'archevêque, se levant, justifia comme il put, en
+changeant les termes, la pensée du légat; et, se laissant aller à la
+controverse, il établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le
+Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui
+sortait de là ne devait pas même être écouté; que si d'ailleurs on y
+tenait, on pouvait permettre au frère[121] d'exposer sa foi en présence
+de tous, afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver, et finalement
+prononcer. Cette concession, arrachée par l'embarras du moment, pouvait
+changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se disposait à
+se défendre; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait
+l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou
+devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler,
+tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup,
+s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter le symbole
+d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps,
+qu'il ne le savait point par coeur, ils lui mirent à l'instant sous les
+yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa retomber sa tête, il soupira,
+et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit
+aussitôt, comme un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard qui était
+présent, et qui le conduisit en prisonnier dans son couvent. Le concile
+se sépara sur-le-champ.
+
+[Note 118: Lui-même raconte en deuil l'histoire du synode de
+Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait pas connaître l'objet précis
+de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu
+sabellien, pour avoir réduit les personnes de la Trinité à des mots par
+l'application du nominalisme, qui, remarquez-le, avait servi à motiver
+contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de trithéisme.
+(Oth. Frising. _De Gest. Frid_., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette
+accusation dans le l. III, le c. V. Au reste, les mêmes textes servirent
+plus tard à fonder, à Sens, contre Abélard, une accusation inverse de
+celle de Soissons.]
+
+[Note 119: D. Brial est porté à croire que ce Terric ou Terrique
+est le même qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile,
+et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de
+Salisbury. (_De Gest. Frid_., l.1, c. XLVII.--Saresb. _Metalog_., l. I,
+c. V, et l. II, c. X.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 377.)]
+
+[Note 120: La réponse était topique, mais au fond elle donnait
+encore prise à la controverse, et les scolastiques ont beaucoup
+disputé sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva
+contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont
+égaux entre eux et coéternels, il faut bien qu'il soit tous les trois,
+immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous
+les trois, mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants.
+(Le P. Petan, _Dogmat. theolog_., t. II, l. VIII, CIX, p. 562; édit. de
+Paris, 1844.)]
+
+[Note 121: «Frater ille.» (_Ab. Op._, p. 24.)]
+
+[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de
+saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on
+récite le dimanche à primes et qui est appelé pour cette raison le
+symbole de primes; on le nomme aussi la symbole _Quicumque,_ parce qu'il
+commence par ce mot. Abélard a fait un commentaire sur ce symbole.
+(_Op._, pars II, p. 381.)]
+
+Ce couvent avait été fondé auprès de Soissons, sur la rive droite de
+l'Aisne, par le roi Clotaire I. La mission des moines était de desservir
+l'église où les restes de ce prince furent longtemps déposés près de
+ceux de saint Médard, premier évêque de Noyon, apôtre de ces contrées.
+C'était un monastère considérable et respecté, investi de grands
+privilèges. L'abbé qui se nommait Geoffroi[123] et qui était un homme
+instruit et distingué, traita son captif ou plutôt son hôte avec
+de grands égards; et les moines, espérant le garder longtemps,
+l'accueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcèrent de le
+consoler par mille soins; mais nulle consolation n'était possible.
+Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abélard ce qui venait de lui
+échapper. La dernière, la plus puissante et la plus vieille de ses
+illusions était évanouie: un pouvoir s'était rencontré qui ne pliait
+pas devant lui. La vérité et l'éloquence avaient été vaincues dans sa
+personne, et l'ascendant de son génie était méconnu. Pour la première
+fois, il sentait sa faiblesse et presque son déclin. On ne peut peindre
+son désespoir. Passant de l'abattement à la fureur, il accusait Dieu
+même qui l'avait abandonné, ou, cachant dans ses mains son front baigné
+de larmes, il se disait que ses souffrances et ses affronts passés
+étaient peu de chose auprès de ce qu'il éprouvait. Jadis, au moins, il
+était coupable, et il avait en quelque sorte mérité son malheur; mais
+aujourd'hui, c'était à ses yeux une foi sincère, un amour désintéressé
+du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allait-il
+devenir? on avait cette fois attenté sur sa gloire.
+
+[Note 123: Geoffroi, surnommé Cou de Cerf, ancien abbé de
+Saint-Thierry, abbé de Saint-Médard en 1120, évêque de Châlons en 1131,
+et qui mourut en 1149. On a de lui des lettres et quelques écrits.
+(Voyez son article dans l'_Histoire littéraire_, t. XIII, p.
+185.--_Annal. Bened_., t. VI, l. LXXV, p. 190; Append. p. 639.--_Gall.
+Christ_., t. IX, p. 186 et 415.)]
+
+La manière dont le procès fut conduit prouve, en effet, qu'une justice
+éclairée ne guidait point ses juges, et les opérations du concile ont
+quelques-uns des caractères de la persécution[124]. La haine et l'envie
+avaient depuis longtemps une revanche à prendre, et elles se plurent à
+employer comme instruments la sincérité ignorante, la piété craintive,
+et surtout cette intolérance de si bonne foi que le pouvoir
+ecclésiastique regarde naturellement comme un devoir, en présence de ce
+qui agite les consciences et peut troubler l'unité silencieuse de la
+croyance commune. La lutte directe paraît s'être engagée entre l'esprit
+dans son audace et la médiocrité dans sa prudence, et ce fut l'esprit
+qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait
+Abélard que la malveillance seule pût trouver à redire à ses ouvrages,
+et que la foi, même éclairée, surtout éclairée, n'en dût concevoir aucun
+ombrage. Si la parole lui avait été accordée, quoi qu'il eût pu dire, et
+à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, il ne l'aurait point sauvée
+d'une conséquence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de
+la divinité étant assignés, chacun spécialement et comme une propriété
+distinctive, à une personne différente de la Trinité, cette distribution
+était entièrement insignifiante, ou dépouillait chacune des trois
+personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires,
+également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois
+personnes et faisait évanouir la Trinité; dans le second, la Trinité,
+s'exagérant elle-même, brisait l'unité et se produisait sous la forme
+du trithéisme: voilà pour l'erreur actuelle. Quant à l'erreur qu'on
+pourrait nommer virtuelle et qui menaçait surtout l'avenir, la voici:
+dans la méthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner
+la foi, de démontrer le mystère et d'assimiler la religion à la
+philosophie, se dévoilait évidemment le rationalisme chrétien, origine
+possible du rationalisme philosophique[125]. Mais comme assurément ces
+conséquences n'étaient pas distinctement dans l'esprit d'Abélard, comme
+elles étaient compensées par des assertions contradictoires et d'une
+éclatante orthodoxie, rachetées par la volonté sincère de ne point
+s'écarter de l'unité, le crime de l'hérésie ne pouvait un moment lui
+être imputé. Le livre était dangereux peut-être, mais l'auteur innocent;
+et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique,
+demeure une iniquité.
+
+[Note 124: Le concile a été blâmé par des autorités non suspectes,
+comme l'historien d'Argentré, Dubouloi, Crevier, le P. Richard et
+d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise, devenu suspect à force
+d'engouement pour Abélard. Les écrivains qui s'attachent à justifier le
+concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au
+reste, les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas été conservés, et
+l'assemblée de 1121 ne nous est guère connue que par le récit d'Abélard,
+un passage d'Othon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard
+et d'un de ses secrétaires. (_Act. concil_., t. VI, para II, p.
+1103.--Phil. Labbaei Concil. hist. synops.--_Anal. des conc_., par
+le P. Richard, t. V, suppl.--10th. Fris. _De Gest. Frid_. l. I, c.
+XLVII.--Saint Bern. _Op_., ep. CCCXXXI.--Gaufred. mon. Clar., _Rec. des
+Hist_., t. XIV, p. 381.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p.
+149.)]
+
+[Note 125: «Abailard est orthodoxe,» dit Mme Guizot, «il ne veut pas
+cesser de l'être; une conviction préalable détermine le but auquel il
+veut arriver, et l'examen n'est pour lui qu'une manière de s'exercer
+dans un cercle dont il est déterminé à ne pas sortir, travail nécessaire
+d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautés qui ne
+sont pas des progrès. Abailard, en religion comme en philosophie,
+a donné le mouvement et non les résultats. Plusieurs fois accusé
+d'hérésie, il n'a point laissé de secte, et même en philosophie, la
+hardiesse des principes qu'il énonce quelquefois est demeurée sans
+conséquence, parce que lui-même n'a pas osé les avouer ou les
+reconnaître. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans
+et pour ses ennemis.» (_Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et
+d'Héloïse_, p. 372.)]
+
+Il ne faut donc pas s'étonner si Abélard, plus désolé que convaincu,
+retrouva bientôt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette
+impatience du joug et ce besoin de résistance polémique qui entraînait
+son esprit plus loin que son caractère n'osait aller. Bien qu'il se loue
+de l'accueil qu'il reçut à Saint-Médard, il dut y rencontrer, non sans
+quelque importunité, ce même Gosvin, que nous, avons vu sur la montagne
+Sainte-Geneviève lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci était
+venu là, d'accord, dit-on, avec l'abbé Geoffroi, pour travailler, en
+qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des
+études.[126] Déjà sous les murs de Soissons même, il avait été employé à
+une oeuvre semblable dans le monastère de Saint-Crépin; c'est pour cela
+qu'il était sorti d'Anchin où il avait fait profession. Quoiqu'il pensât
+peut-être, ainsi que son biographe dévoué, qu'Abélard n'avait été
+conduit à Saint-Médard que pour y être _lié comme un rhinocéros
+indompté_, il jugea convenable de le traiter, à l'exemple de l'abbé,
+_dans un esprit de douceur_[127]. Cependant, de l'humeur que nous lui
+connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mêler ses
+consolations de conseils et ses conseils de leçons. Il lui prêcha la
+patience et la modestie, lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au
+lieu d'être emprisonné, il devait se regarder comme délivré, n'ayant
+plus à redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde;
+qu'il n'avait enfin qu'à se conduire honnêtement et à donner à tous
+l'enseignement et l'exemple de l'honnêteté. «L'honnêteté, l'honnêteté!»
+dit Abélard, qui sentait, à travers la charité du prieur, percer
+l'aiguillon de la vanité du docteur, «qu'avez-vous donc à me tant
+prêcher, conseiller, vanter l'honnêteté? Il y a bien des gens qui
+dissertent sur toutes les espèces d'honnêteté, et qui ne sauraient pas
+répondre à cette question: Qu'est-ce que l'honnêteté?--Vous dites vrai,»
+reprit aussitôt Gosvin avec aigreur; «beaucoup de ceux qui veulent
+disserter sur les espèces de l'honnêteté ignorent entièrement ce que
+c'est; et si dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui déroge
+à l'honnêteté, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous éprouverez
+que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté, à la façon
+dont nous poursuivons son contraire[128].» A cette réponse _ferme et
+mordante_, dit le moine historien de Gosvin, _le rhinocéros prit peur,
+pavefactus rhinocerosiste_; il se montra les jours suivants plus soumis
+à la discipline et plus craintif du fouet, _timidior flagellorum_.
+Voilà, si ces paroles caractéristiques sont exactes, comment, dans les
+retraites de la vie spirituelle, le XIIe siècle traitait et instruisait
+les héros de la pensée.
+
+[Note 126: _Ex vit. S. Gosv_., l. I, c. XVIII., _Rec. des Hist_., t.
+XIV, p.445.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 415.--_Hist. litt. de la Fr._, t.
+XII, p. 185.]
+
+[Note 127: «Instar rhinocerontis indomiti disciplinae coercendum
+ligamento.--In spiritu lenitatis.» (S. Gosv., _ibid_.)]
+
+[Note 128: «Per insectationem contrarii sui.» (_Id. ibid_.)]
+
+A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer
+une approbation générale. On trouva dans ses procédés, rudesse, dureté,
+précipitation. L'oppression était évidente, le droit très-douteux.
+Beaucoup d'ailleurs penchaient à croire la vérité du côté d'Abélard;
+bientôt ceux qui avaient siégé à Soissons durent se justifier; plusieurs
+repoussaient la solidarité du jugement et désavouaient leur propre
+vote. Le légat attribuait publiquement l'affaire à ce qu'il appelait la
+jalousie des Français, _invidia Francorum_, et tout repentant de ce qui
+s'était passé, il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abélard
+dans son couvent[129].
+
+[Note 129: _Ab. Op_., ep. I, p. 25.]
+
+A Saint-Denis, il est vrai, Abélard retrouvait des ennemis. On se
+rappelle qu'il s'était aliéné les moines par d'imprudentes remontrances.
+Ceux-ci n'étaient disposés ni à les pardonner ni à cesser de les
+mériter; et une occasion ne tarda pas à survenir où il faillit encore se
+perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bède le Vénérable sur les
+Actes des Apôtres, il tomba par hasard sur un passage où il est dit
+que Denis l'Aréopagite avait été évêque de Corinthe, et non pas évêque
+d'Athènes. Cette opinion ne pouvait être du goût des moines. Ils
+tenaient à ce que leur Denis, fondateur de l'abbaye, et qui d'après le
+livre de ses Gestes, était en effet évêque d'Athènes, fût bien aussi
+l'Aréopagite, celui que saint Paul convertit[130]. Sans songer à l'orage
+qu'il allait soulever, Abélard communiqua sa découverte à quelques-uns
+des frères qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de
+Bède. Les bons pères se fâchèrent fort, traitèrent Bède de menteur, et
+lui opposèrent victorieusement le témoignage d'Hilduin, leur abbé sous
+Louis le Débonnaire, et qui, pour vérifier les faits, avait parcouru
+longtemps la Grèce avant d'écrire les Gestes du bienheureux Denis. La
+conversation se prolongeant, Abélard, sommé de s'expliquer, dit qu'on
+ne pouvait mettre l'autorité d'Hilduin en balance avec celle de Bède,
+révéré de toute l'Église latine, et que, sur le fond de la question,
+peu importait qui des deux Denis eût fondé l'abbaye, puisque tous deux
+avaient obtenu la couronne céleste. L'indignation fut alors générale; on
+s'écria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps été l'ennemi du
+couvent, et qu'il voulait aujourd'hui flétrir l'honneur, non-seulement
+de ce grand établissement religieux, mais de tout le royaume dont
+l'Aréopagite avait toujours été le glorieux patron; et l'on courut
+rendre compte à l'abbé du scandale dont on venait d'être témoin.
+Celui-ci se hâta d'assembler le chapitre; puis, en présence de la
+congrégation entière, il menaça Abélard d'envoyer aussitôt au roi qui
+tirerait une réparation éclatante d'une si monstrueuse offense. Il
+semblait que l'imprudent lecteur de Bède eût porté la main sur la
+couronne. Il s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manqué à la
+discipline, de réparer sa faute; mais ce fut en vain, et l'abbé ordonna
+de le bien surveiller jusqu'à ce qu'il le remît au roi.
+
+[Note 130: Act. XVII, 34.--Bède le Vénérable, prêtre anglo-saxon, a
+composé, au VIIe siècle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire
+ecclésiastique et l'Écriture sainte, des ouvrages très-remarquables pour
+son temps. Le passage auquel Abélard fait allusion se trouve dans les
+_Expositions du Nouveau Testament._ (Bed. Ven. _Op._. t. V, _Exp. Act.
+Apost.,_ c. XVII.) Quant à la question, les moines de Saint-Denis
+avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement
+aujourd'hui que Denis l'Aréopagite, martyr du Ier siècle, soit le Denis
+patron de la France, apôtre de Paris, et qui mourut vers le milieu du
+IIIe. Mais il y a erreur dans Bède; l'Aréopagite a bien été évêque
+d'Athènes; et l'évêque de Corinthe, qui n'est pas l'Aréopagite, est
+celui qu'on vénérait en France et qui a donné son nom à l'abbaye de
+Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se
+prononcer pour aucune opinion, donna à la royale abbaye les reliques de
+Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux saints de ce nom.
+Mais c'était au fond décider la question, ou dire que les reliques
+jusque-là conservées à Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite.
+(_Ab. Op._, p. 25, et Not., p. 1189.--Tillemont, _Mém. pour servir à
+l'hist. ecclés._, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)]
+
+L'hostilité de ses supérieurs et de ses frères paraissait implacable; on
+dit même que la punition monacale, le fouet, lui fut infligée pour
+avoir été de l'avis du vénérable Bède[131]. Poussé à bout par tant
+d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le
+contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjuré contre
+lui, il résolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques
+frères qui compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit
+secrètement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'était pas
+éloignée et où se trouvait la retraite déjà habitée par lui quelque
+temps. Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'était pas inconnu,
+s'était intéressé aux persécutions qu'il avait éprouvées; et, sous sa
+protection, il demeura à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul[132],
+occupé par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était
+un de ses anciens amis. En même temps, il essaya de se réconcilier, et
+il écrivit à l'abbé de Saint-Denis et à sa congrégation une lettre que
+nous avons encore, et où, discutant la question tranchée par Bède, il la
+décide en sens inverse et conclut que le vénérable auteur s'est trompé
+ou que les deux Denis ont été évêques de Corinthe[133]. Mais cette
+concession fut inutile.
+
+[Note 131: _Ut fama est_, ajoute Duboulai qui raconte ce fait.
+(_Hist. Univ. par._, t. II, p. 85.)]
+
+[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction altérée de Saint-Aigulfe,
+nom d'un prieuré soumis à l'évêché de Troyes et fondé en 1018. (_Gall.
+Christ._, t. XII, p. 530.)]
+
+[Note 133: _Ab. Op._ pars II, ep. II, _Adae dilectissimo patri suo
+abbati_, p. 224.]
+
+Pendant qu'il jouissait à Provins des douceurs d'une bienveillante
+hospitalité, une affaire attira dans cette ville l'abbé de Saint-Denis
+auprès du comte de Champagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ,
+avec son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'intercéder
+pour lui, afin d'obtenir de son abbé l'absolution et la permission de
+vivre suivant la règle monastique, partout où bon lui semblerait. Adam
+voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit
+une réponse avant son départ. La réponse fut qu'il y allait de l'honneur
+de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre
+couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir
+autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans
+outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent
+le fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitôt au bercail, et
+interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli,
+de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de
+l'excommunication.
+
+Cette réponse jeta Abélard et son ami dans une grande anxiété; mais,
+quelques jours après les avoir quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février
+1122[134]. Un autre lui succéda le 10 mars suivant; c'était Suger, celui
+qui devait être un jour régent du royaume.
+
+[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam.
+_Musée des mon. franç._, t. 1, p. 234, pl. n° 518.--Cf. _Gall. Christ._,
+t. VII, p. 308.]
+
+Suger était alors un homme tout politique, un simple diacre employé par
+le roi aux plus grandes affaires, et à l'époque où il devint abbé, en
+ambassade à Rome auprès du pape. Abélard, accompagné de l'évêque de
+Meaux Burchard, qui s'intéressait à lui, se rendit auprès du nouvel
+abbé, ou de celui qui le suppléait jusqu'à son retour, et renouvela les
+demandes adressées au prédécesseur. La décision se faisant attendre,
+peut-être parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grâce à
+l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne
+trouva pas que Louis VI eût grand souci de la qualité d'Aréopagite
+pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et
+l'affaire reprit une tournure favorable.
+
+Étienne de Garlande, alors grand-sénéchal de l'hôtel, se chargea de tout
+arranger. Il était diacre aussi comme Suger; mais homme d'État et homme
+de guerre, il entrait peu dans les désirs ou les convenances du clergé,
+et saint Bernard regardait l'un et l'autre ministre comme deux calamités
+pour l'Église[135].
+
+[Note 135: Voyez la lettre qu'il écrivit quatre ans après à l'abbé
+Suger pour le féliciter sur sa conversion. (Saint Bern. _Op.,_ ep.
+LXXVIII.)]
+
+Abélard avait compté sur la politique du conseil du roi. Il croyait
+savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait
+régulière, plus elle serait soumise et temporellement utile à la
+couronne, peut-être parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait
+donc espérer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui
+prêchait la réforme, et qu'on ne prendrait pas fort à coeur les intérêts
+de l'autorité abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation
+exceptionnelle de religieux sans monastère qu'il ambitionnait pouvait
+être assez du goût de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de
+l'idée de lui devoir sa liberté, et pour ainsi dire de relever d'elle.
+La royauté commençait à devenir pour les individus la protectrice
+universelle; et elle se plaisait dès lors à entreprendre sur toutes les
+juridictions, et à suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les
+règles particulières. Étienne de Garlande et Suger s'entendirent donc
+aisément[136]. Pour que tout fût en règle, le ministre fit venir l'abbé
+et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait
+mise à retenir dans un cloître un homme malgré lui, et fit valoir le
+scandale qui pourrait en résulter, sans qu'on en dût espérer rien
+d'utile, puisqu'il y avait entre la congrégation et son censeur une
+évidente incompatibilité d'humeurs. L'abbé demanda seulement que, pour
+l'honneur du monastère, Abélard ne cessât pas de lui appartenir, et
+qu'il allât vivre dans une retraite de son choix, sans jamais entrer
+dans aucune autre communauté. Cette condition fut acceptée, et le tout
+fut promis et ratifié en présence du roi et de son conseil.
+
+[Note 136: Il existe deux lettres adressées à Suger, au nom du pape,
+pour lui recommander un maître Pierre qui, ayant une mauvaise affaire,
+s'était adressé à la cour de Rome. Duchesne qui les a, je crois,
+publiées le premier, veut qu'elles s'appliquent à notre maître Pierre;
+du moins le dit-il dans la table de son recueil _Historiae Francorum
+scriptores_ (t. IV, p. 537 et 538); mais la simple lecture de ces
+lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons
+volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux,
+accusé de quelque violence sous la pontificat d'Eugène III. (_Rec. des
+Hist._, t. XV, p. 455 et 456.)]
+
+Le roi était alors ce Louis le Gros dont le règne fut si mémorable par
+l'émancipation des communes, berceau de la liberté moderne. Il eut la
+gloire d'attacher son nom à ce grand événement, et sa puissance en
+profita, comme si sa volonté en eût été la cause. Tous les progrès de
+l'autorité royale ont été, au moyen âge, des progrès dans le sens
+absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut
+libérale. Suger et Garlande s'en montrèrent les habiles ministres, et
+il y a certainement quelque secrète liaison entre la politique qui
+secondait l'affranchissement des communes et celle qui protégeait
+Abélard.
+
+Il était libre, mais il était pauvre. Maître de choisir sa solitude, il
+se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un
+lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer,
+ou même enseigner quelquefois[137]. C'était dans la paroisse de Quincey,
+auprès de Nogent-sur-Seine. Là, dans quelques prairies qui lui furent
+données, il construisit avec la permission d'Atton, évêque de Troyes,
+un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte
+Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc,
+et répétant ces mots du psaume: «Voilà que j'ai fui au loin, et j'ai
+demeuré dans la solitude.» (Ps. LIV, 8.)
+
+[Note 137: «Ubi legere (_alias_ degere) solitus fuerat.» Ce lieu
+est le hameau du Paraclet, à l'est de Nogent-sur-Seine, à dix on douze
+lieues de Troyes, sur la route de Paris. (_Gall. Christ._, t. XII, p.
+609.--_Ab. Op._, ep. 1, p. 28 Not., p. 1117.--Willelm. Godel. et Guill.
+Nang. _Chron., Rec. des Hist_., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)]
+
+C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous
+racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'âme
+d'Abélard. Téméraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas
+réussi a maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre
+dans un humble repos. Aucune situation régulière et commune ne peut lui
+convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle,
+provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la résistance, il
+s'étonne en gémissant. Après les grands malheurs, il n'échappe pas
+aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les
+passions puériles; il se prend d'une querelle domestique avec des
+moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il emploie
+des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé,
+à garantir sa liberté; puis, dès qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se
+soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite[138].
+
+[Note 138: Cette retraite d'Abélard, le repos et l'activité
+philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixé l'attention d'un auteur
+que nous citerons à cause de son nom et parce qu'il est un des premiers
+en date qui aient parlé de lui. Pétrarque a fait un traité sur la vie
+solitaire, où il vante les philosophes qui ont cherché la retraite, et
+cite, après avoir nommé quelques anciens, «recentiorem unum nec valde
+remetum ab relate nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at
+profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi cognomen.» (_De
+vit. solitar_., l. II, sect. VI, c. I.)]
+
+Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde, et son
+désert était à moins de trente lieues de Paris. On connut bientôt sa
+retraite, et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître
+Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération
+d'écoliers. Les cités et les châteaux furent désertés pour cette
+Thébaïde de la science[139]. Des tentes se dressèrent autour de lui; des
+murs de terre couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux
+disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets
+agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts
+de Bethléem, il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre
+unie aux délicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et
+peu à peu, entouré d'une affluence croissante, regardant ces nombreux
+disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la
+rivière, il se sentait consolé; il se disait que ses ennemis lui avaient
+tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en
+moment, il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les
+envieux? La persécution, loin de leur profiter, servait à renouveler et
+à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté;
+comme le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et
+rougissant de mendier[140], voilà que la vieille science, à laquelle
+il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une école à
+conduire et un institut à fonder. C'étaient des disciples qui lui
+préparaient ses aliments, qui cultivaient, qui bâtissaient pour lui,
+qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs
+offrandes, et bientôt, comme l'oratoire de roseaux était insuffisant,
+ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice
+avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des
+méditations d'Abélard à cette époque; et même il y avait fait placer une
+statue ou plutôt un groupe qui se composait de trois figures adossées,
+et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unité de nature de
+la trinité des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il
+n'y a guère plus d'un demi-siècle. Les trois personnes divines étaient
+sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Père était
+placé au milieu, vêtu d'une robe longue; une étole suspendue à son cou
+et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau
+couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres
+personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces
+mots écrits: _Filius meus es tu_. À la droite du Père, le Fils, avec une
+robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix
+posée sur sa poitrine, et à gauche une bande avec ces paroles: _Pater
+meus es tu_. Du même côté, le Saint-Esprit, vêtu encore d'une robe
+pareille, tenait les mains croisées sur son sein. Sa légende était:
+_Ego utriusque spiraculum_. Le Fils portait la couronne d'épines, le
+Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Père la couronne fermée, et sa
+main gauche tenait un globe: c'étaient les attributs de l'empire. Le
+Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qui seul était chaussé.
+Cette image singulière de la Trinité, cet emblème, unique, je crois,
+dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Abélard était
+profondément coupé de ce dogme fondamental. Cependant quand, en
+s'agrandissant, l'établissement des bords de l'Ardusson devint en
+quelque sorte le monument de cette grâce divine qui l'avait recueilli et
+soulagé dans ses misères, comme c'était le lien de la consolation, il
+lui donna le nom du _Consolateur_ ou du _Paraclet_[141].
+
+[Note 139: «Relictis et civitatibus et castellis.» (_Ab. Op_., ep.
+I, p. 23.)]
+
+[Note 140: Luc, XVI, 3.--(_Ab. Op_., loc. cit., et ep. II, p. 43.)]
+
+[Note 141: D. Gervaise qui écrivait vers 1720, dit qu'en 1701, le
+3 juin, Mme Catherine de la Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit
+retirer de la poussière cette curieuse antiquité, pour la placer
+solennellement dans le choeur des religieuses sur un piédestal de marbre
+portant une inscription qui en faisait connaître l'origine. Les auteurs
+de l'_Histoire littéraire_, peu favorables à Gervaise, admettent le
+fait. (_Vie d'Abél._, t. I, l. II, p. 229.--_Hist. litt._, t. XII, p.
+95.) D'ailleurs l'auteur des _Annales bénédictines_, qui paraît avoir vu
+la statue, en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publié
+une gravure qui la représente, et il semble aussi l'avoir vue avant
+que la révolution ne l'eût détruite. On trouve dans l'_Iconographie
+chrétienne_ de M. Didron un emblème analogue de la Trinité, tiré d'un
+manuscrit de Herrade, abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. (_Annal.
+ord. S. Bened._, t. VI, l. LXXIII, p. 85.--_Gall. Christ._, t. XII, p.
+571.--_Mus. des monum. franç._, t. I, pl. n° 516.--_Icon. chrét._, p.
+604.)]
+
+On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de
+scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il
+y maintenait l'ordre avec sévérité; nous en avons un assez curieux
+témoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques désordres
+secrets parmi les écoliers, le maître les menaça de cesser aussitôt
+ses leçons, ou du moins exigea que la communauté fût dissoute, et leur
+ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le
+bourg était assez éloigné, et le jour suffisait à peine pour qu'on eût
+le temps de venir au Paraclet, d'assister aux leçons, de participer aux
+études, et de s'en retourner[142]. D'ailleurs la vie en commun, les
+doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrégation formée, comme
+le dit un de ses membres, _au souffle de la logique (aura logicae)_,
+tout cela était cher aux écoliers, donnait de l'intérêt et de
+l'originalité à leur entreprise; et la sévérité d'Abélard les contrista
+et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire,
+exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq
+vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimées,
+et le cinquième un vers français qui sert de refrain[143]. Cette chanson
+élégiaque, fortement empreinte de l'esprit et du goût de l'époque, est
+peu poétique et sans élégance; mais elle ne manque pas de sentiment
+ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se
+réunir autour d'Abélard, avec quel respect on lui obéissait, avec quelle
+avidité on se désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, _quo
+logices fons erat plurimus_. Je me figure que les écoliers chantaient
+en choeur cette complainte, que de telles poésies étaient un de
+leurs habituels passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de
+quelques-unes de celles qu'Abélard lui-même avait su rendre populaires.
+On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le voeu
+qu'exprimaient ces mots:
+
+ _Desolatos, magister, respice,
+ Spemque nostram quae languet refice._
+ Tort a vers nos li mestre.
+
+[Note 142:
+ Heu! quam crudelis iste nuntius
+ Dicens: «Fratres, exito citius;
+ Habitetur vobis Quinciacus;
+ Alioquin, non leget monachus.»
+ _Tort a vers nos li mestre_.
+ Quid, Hilari, quid ergo dubitas?
+ Cur non abis et villam habitas?
+ Sed te tenet diei brevitas,
+ Iter longum, et tua gravitas.
+ _Tort a vers nos li mestre_
+ (_Ab. Op_., pars II, _Elegia_, p. 243.)]
+
+[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conservée, est curieuse. Les
+quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure
+de nos vers de dix pieds, avec une césure après le quatrième, sauf dans
+un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie
+latine; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain français
+est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue
+vulgaire. _Tort a vers nos li mestre_ ou _mestres_, cela signifie
+_le maître a tort envers nous_ ou _nous fait tort_. Ce qui, selon M.
+Champollion, exprime un regret plutôt qu'un reproche. M. Leroux de
+Liney a placé cette chanson la première dans son _Recueil de chants
+historiques français_. Il la fait précéder de quelques détails que
+abus croyons peu exacts (p. 3); mais il ajoute qu'elle se trouve avec
+d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du XIIe siècle de la
+Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. Champollion en
+1838. (_Hilarii versus et ludi_, Paris, petit in-8° de 76 pages, p. 14.)
+Il contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment curieuses.
+
+Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce
+qu'en disent les _Annales bénédictines_, se rendit à l'école d'Angers,
+après qu'Abélard eut quitté le Paraclet, et y fit une seconde prose
+rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre.
+(_Ab. Op._, loc. cit.--_Hist. litt._, t. XII, p. 251, t. XX, p.
+627-630.--_Annal. ord. S. Bened._, t. VI, l. LXVIII, p. 315.)]
+
+La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien
+qu'après quelque temps elle signalât son retour, en ramenant les alarmes
+avec elle.
+
+L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point changé de
+caractère; le soupçon et la défiance ne cessèrent pas d'accueillir tous
+ses efforts, de poursuivre tous ses succès. Il provoquait naturellement
+l'un et l'autre, et rien de lui n'étant commun, rien ne paraissait
+simple et régulier. Ainsi, on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit
+gravé au fronton du temple qu'il avait élevé. C'était en effet une
+consécration à peu près sans exemple, la coutume étant de vouer les
+églises à la Trinité entière ou au Fils seul entre les personnes
+divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et
+l'aveu détourné d'une doctrine particulière sur la Trinité. Il est
+cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prières
+sont adressées au Saint-Esprit, lorsqu'une fête solennelle, celle de
+la Pentecôte, lui est spécialement consacrée, il serait coupable ou
+inconvenant de lui dédier un temple, qui sous tous les noms, même sous
+celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la
+maison du Seigneur[144]. Mais c'était une nouveauté, et elle venait d'un
+homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son
+établissement, les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. On a même
+cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rôle dans l'Église et
+dans la vie d'Abélard, le nouvel abbé de Cluni, Pierre le Vénérable,
+s'était inquiété de son salut, et par des lettres où brillent à la
+fois un esprit rare et une piété vive et tendre, s'était efforcé de le
+rappeler du travail aride des sciences humaines à l'exclusive recherche
+de l'éternelle béatitude[145]. Ce qui est mieux prouvé, c'est que la
+piété n'inspirait pas à tous alors une sollicitude aussi charitable.
+
+[Note 144: _Ab. Op._, ep. I, p. 30, 31.]
+
+[Note 145: Deux lettres de Pierre le Vénérable sont adressées
+_dilecto filio suo_ ou _praecordiali filio, magistro Petro_. Elles ont
+pour but d'exhorter un homme absorbé par les sciences du siècle, les
+travaux des écoles, l'étude des opinions discordantes des philosophes, à
+se faire pauvre d'esprit, à devenir le philosophe du Christ. La première
+témoigne d'une grande piété et d'un esprit distingué. Martène veut que
+ces deux lettres aient été adressées à Abélard, et dans le temps même
+qu'il enseignait pour la première fois _in Trecensi cella_. Ce ne serait
+pas du moins à cette époque; car il n'avait pas comparu au concile de
+Soissons en 1121, et Pierre le Vénérable ne devint abbé de Cluni qu'en
+1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de _magister Petrus_, ne
+rappelle Abélard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbé
+de Cluni. Duchesne, l'éditeur des lettres de celui-ci, croit celles dont
+il s'agit adressées à un moine de Poitiers, appelé dans d'autres Pierre
+de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres
+de l'époque très-postérieure où Abélard et Pierre le Vénérable se
+trouvèrent rapprochés, et tout rattacher à la conversion du premier dans
+l'abbaye de Cluni. Mais rien de précis, rien d'individuel n'autorise
+cette hypothèse; autant vaudrait regarder une lettre XXVI où l'abbé de
+Cluni félicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite, comme
+écrite pour notre philosophe, retiré dans ses derniers jours à
+Saint-Marcel. (_Bibl. Clun., Petr. Ven_. ep. IX, X, XXVI, l. I, p. 630,
+657; Not., p. 107.--_Annal. ord. S. Ben_., t. VI, l. LXXXIV, p.84.)]
+
+Les anciens adversaires d'Abélard étaient rentrés dans l'ombre, mais
+d'autres avaient paru, plus dignes et plus formidables.
+
+Deux hommes commençaient à s'élever dans l'Église, tous deux destinés à
+devenir célèbres et puissants, bien qu'à des degrés fort inégaux; tous
+deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par
+toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un
+prêtre; tous deux d'une charité ardente et d'un caractère inflexible,
+cruels à eux-mêmes, humbles et impérieux, tendres et implacables, faits
+pour édifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les
+bonnes oeuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le
+ciel.
+
+L'un, saint Norbert[146], d'une famille distinguée de Xanten, dans le
+pays de Clèves, avait commencé sa vie dans les plaisirs, et atteint,
+comme simple prébendaire, l'âge de trente ans et plus, lorsque le
+repentir le saisit et le jeta dans la réforme. Devenu prêtre en 1116, il
+essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire
+ardent de la foi et de la pénitence. Savant, exalté, bizarre jusque
+dans ses manières et son costume, il fut cité comme fanatique devant le
+concile de Frizlar, mais il se justifia, et même il obtint des papes
+Gélase et Calixte II la permission de prêcher la parole sainte.
+Parcourant en apôtre la France et le Hainaut, partout il produisit un
+grand effet sur le peuple, mais réussit peu à réformer les chanoines
+dont il avait particulièrement à coeur la conversion. Ayant échoué
+auprès de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans
+la solitude de Prémontré, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre
+célèbre de chanoines réguliers, et se vit au bout de quatre ans à la
+tête de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre
+de réformateur des chanoines et devint bientôt archevêque de Magdebourg
+(1126). Puissant et révéré dans l'Église, protégé par de grands princes,
+il unissait à une activité infatigable une foi singulière dans sa propre
+inspiration, dans une sorte de révélation personnelle, qui le conduisit
+à essayer des prophéties et des miracles. Persuadé de la venue prochaine
+de l'Antéchrist, il poursuivait avec un zèle redoutable tout ce qui lui
+semblait menacer la foi et l'unité. On ne sait s'il se rencontra avec
+Abélard; mais ce dernier le désigne comme un de ses persécuteurs, et
+tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractère de sa piété, devait
+le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout
+intellectuel du grand dialecticien de la théologie.
+
+[Note 146: Voyez, dans l'_Histoire littéraire_, l'article _saint
+Norbert_, t. XI, p. 243, et sa vie par Hugo, chanoine de Prémontré, 1
+vol. in-4, 1704.]
+
+L'autre adversaire d'Abélard n'était pas, de son temps, placé fort
+au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environné d'un bien autre
+éclat historique. Dès son jeune âge, il s'était signalé par ces prodiges
+d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme,
+hormis la colère et l'orgueil, mais qui rachètent l'une et l'autre en
+les consacrant à Dieu. Il vivait dans les misères d'une santé faible,
+encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de volontaires
+souffrances. Il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique, en
+ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus
+enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines
+amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les
+prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier
+de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt
+gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des
+larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes
+et des sanctuaires. C'était saint Bernard.
+
+Abélard accuse formellement ces deux hommes d'avoir été, vers l'époque
+où nous sommes arrivés, les principaux artisans de ses malheurs[147].
+Suivant lui, ces _nouveaux apôtres, en qui le monde croyait beaucoup_,
+allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa
+foi, tantôt des soupçons sur sa vie, détournant de lui l'intérêt, la
+bienveillance et jusqu'à l'amitié, le signalant à la surveillance de
+l'Église et des évêques, enfin le minant peu à peu dans l'esprit des
+fidèles, afin que, le jour venu, il n'y eût plus qu'à le pousser pour
+l'abattre. On peut croire que son ressentiment a chargé le tableau; nous
+verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Abélard
+sera une seconde fois jugé, et cette conduite, nous sommes loin de
+l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-même semblent
+prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du
+moine philosophe[148]. Au temps de l'enseignement dans la solitude
+du Paraclet, de 1122 à 1125, on ne sait même s'il le connaissait
+personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus
+éclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand
+réformateur des moines, à l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de
+Champeaux, au protecteur d'Albéric de Reims. Lorsque Abélard écrivit la
+lettre où il lui donne la première place parmi ses ennemis, il ignorait
+encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant,
+céder au ressentiment contre une persécution future. Quelque chose
+les avait donc déjà opposés l'un à l'autre; il avait donc aperçu sous
+l'indifférence apparente de l'abbé de Clairvaux des germes d'inimitié,
+et deviné la persécution dans les actes qui la préparaient.
+
+[Note 147: _Ab. Op._, ep. I, p. 31. Abélard ne les nomme pas, mais
+la désignation est claire, et elle a été constamment appliquée à saint
+Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse, et puis par toutes les
+autorités, comme les censeurs de l'édition de d'Amboise, Bayle, Moreri,
+les auteurs de l'_Histoire littéraire_, etc.; on est unanime sur ce
+point. (_Id._, ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p.
+1177.--_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 95.)]
+
+[Note 148: Saint Bern., _Op._, ep. CCXXVII.]
+
+Rappelons-nous que Clairvaux n'était pas à une grande distance du
+Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant
+Cîteaux par l'ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux
+dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastère. En peu de temps il
+avait réuni dans ce lieu, nommé d'abord la vallée d'Absinthe, et sous la
+loi d'une vie sévère et d'une piété ardente, de sombres cénobites qui
+tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d'amour. Il
+avait créé là une institution qui, sans être illettrée ni grossière,
+contrastait singulièrement avec l'esprit indépendant et raisonneur du
+Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les
+membres sacrifiaient toute passion individuelle à l'intérêt de l'Église
+et à l'oeuvre du salut. C'étaient des jésuites austères et altiers.
+Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs,
+retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de
+chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion
+une science et un sentiment, non une institution et une cause. C'était
+quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l'esprit de
+secte et les doctrines du stoïcisme[150].
+
+[Note 149: Clairvaux, bourg du département de l'Aube, à quinze
+lieues au delà de Troyes, était une abbaye du diocèse de Langres, fondée
+en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Cîteaux sous la conduite de
+saint Bernard. On l'appelait la troisième fille de Cîteaux. (_Gall.
+Christ._, t. IV, p. 706.)]
+
+[Note 150: Cette comparaison ne s'applique évidemment qu'à l'esprit
+d'indépendance du Paraclet et à sa situation locale qui rappelle
+vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins
+aux doctrines du jansénisme que celles d'Abélard; et il a rencontré ses
+juges les plus sévères parmi les calvinistes, comme ses critiques les
+plus indulgents parmi les jésuites.]
+
+Deux institutions aussi opposées et aussi voisines, qui toutes deux
+agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne
+pouvaient manquer d'être rivales ou même ennemies. Elles devaient
+réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du
+Paraclet plus de mouvement, à Clairvaux plus de puissance réelle, et
+je conçois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure
+intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit dès lors l'auteur
+sur ces listes de suspects que la défiance du pouvoir ou des partis est
+si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des
+tables de proscription.
+
+Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit menacé. De tout temps
+enclin à l'inquiétude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il était
+prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance.
+Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans
+l'angoisse, s'attendant incessamment à être traîné devant un concile
+comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent
+se réunir, il pensait que c'était le synode qui allait le condamner.
+Tout était pour lui l'éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait
+dans un désespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays
+catholiques, de se retirer chez les idolâtres et d'aller vivre en
+chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou
+plus d'oubli[151].
+
+[Note 151: _Ab. Op., ep. I, p. 32._]
+
+Une inspiration du même genre lui fit prendre alors un parti funeste,
+et chercher le repos dans le séjour où l'attendaient les plus cruelles
+misères.
+
+On voit encore en basse Bretagne, sur un promontoire qui s'étend au sud
+de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines
+d'un antique monastère, au sommet de rochers battus à leur pied par
+les îlots de l'Océan. Là s'élevait au XIIe siècle l'abbaye de
+Saint-Gildas-de-Rhuys, fondée sous le roi Chilpéric I par le saint dont
+elle portait le nom. L'église encore debout, monument romain dans ses
+parties primitives, offre des traces d'une extrême antiquité, et domine
+au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit foncé que le
+flot ronge en s'y brisant avec fracas[152]. Vers 1125, la communauté
+avait perdu son pasteur, et avec l'agrément et peut-être sur le désir de
+Conan IV, duc de Bretagne, elle élut Abélard pour remplacer l'abbé Harvé
+qui venait de mourir. Des religieux lui furent députés en France;
+ils obtinrent pour lui le consentement de l'abbé et des moines de
+Saint-Denis, et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignités
+de l'Église les plus ambitionnées en ce temps-là. Abélard, alors
+inquiet et menacé, crut entrevoir l'asile et le port. Il accepta, et se
+comparant à saint Jérôme fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome, il se
+résolut à fuir dans l'Occident l'inimitié de la France.
+
+[Note 152: _Id. ibid._ et pag. suiv.--Il n'y a plus trace de
+l'ancien couvent, mais l'église offre des parties, comme le choeur et
+les transepts, qui semblent n'avoir jamais été altérées, et qui peuvent
+bien, ainsi qu'on le dit, avoir été bâties de 1008 à 1038. Il y a même
+des murailles et des sculptures qui paraissent antérieures. Les rochers
+de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Ils
+offrent des anfractuosités qui peuvent recéler des grottes et même des
+passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent à la mer. C'est
+un lieu sévère et imposant. (Mérimée, _Notes d'un voyage dans l'ouest
+de la France_, 1836, p. 281 et suiv.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p.
+311.)]
+
+On l'appelait dans un pays barbare dont la langue même lui était
+inconnue; mais la vie d'incertitude et de péril lui devenait
+insupportable, sa force ne suffisait plus à ses épreuves; toujours aussi
+imprudent et rendu plus timide, il était prêt à chercher dans les partis
+extrêmes le repos et la sécurité qu'il voulait à tout prix. Il partit
+donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mélancoliques,
+de méditations rêveuses, tout occupé des plus délicates recherches de la
+pensée, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui
+n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obéir. Une vie
+grossière et déréglée, le désordre, la violence, la férocité, tels
+étaient les nouveaux ennemis qu'il avait à vaincre; dès les premiers
+instants, il reconnut avec effroi quelle tâche ingrate et chimérique il
+avait acceptée. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contrée,
+à la faveur de l'inconduite des religieux, avait fait comme la conquête
+du monastère dont il tenait presque tous les domaines; il écrasait les
+moines de ses exactions, il les forçait à payer tribut comme des juifs.
+La communauté étant ainsi dépouillée, ses membres recouraient pour leurs
+besoins journaliers à leur abbé qui n'y pouvait suffire, et qui se
+plaisait peu d'ailleurs à soudoyer leurs profusions, leurs débauches,
+et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'était donnée. De là des
+plaintes continuelles, des reproches, des vols secrets, et une sorte
+de complot pour compromettre ou lasser un chef trop sévère, et le
+contraindre de renoncer à son opiniâtre désir de rétablir la discipline.
+Abélard, privé d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pût le seconder
+ou le comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans
+repos et d'une activité sans puissance. Au dehors, les satellites du
+tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui
+dressaient mille embûches. Là, sur ces rochers désolés, au bruit sourd
+des flots, en présence de l'immensité sombre du ciel et de la mer, il
+songeait avec une inexprimable tristesse à la vanité de toutes ses
+entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il
+voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le choix.
+
+Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par
+là aussi il a devancé son temps et se trouve en intelligence avec la
+tristesse un peu plaintive du génie littéraire du nôtre. Des monuments
+singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés naguère. La
+bibliothèque du Vatican a livré à l'érudition allemande des chants
+élégiaques longtemps inconnus, _Odae flebiles_, où sous le voile
+transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces
+poésies dont on a restitué jusqu'à la musique ne sont pas dénuées
+d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hébraïque qu'il met
+en scène, il y laisse échapper des plaintes dictées et comme animées par
+ses souvenirs[153]. Par exemple, dans ce chant d'Israël sur la perte
+de Samson, ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier
+de Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? «Le plus fort des
+hommes.... le bouclier d'Israël.... Dalila d'abord l'a privé de sa
+chevelure, puis ses ennemis, de la lumière. Ses forces exténuées, la vue
+perdue, il est condamné à la meule; il s'épuise dans les ténèbres; il
+brise dans un travail d'esclave ses membres faits aux jeux de la guerre.
+Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels présents? nulle grâce
+n'attend la trahison....»
+
+[Note 153: _P. Aboelardi Planctus cum notis
+musicalibus.--Spicilegium Vaticanum._ Ed. Carl Greith, Frauenfeld, 1838,
+p. 121-131.--Le manuscrit conservé à Rome contient six chants: Dina,
+fille de Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de
+Jephté; Israël pleurant Samson; le chant de David sur la mort d'Abner,
+et celui sur Saül et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe,
+et elle a, dit-on, été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai
+eu dans les mains deux exemplaires de ce livre, et aucun ne contenait
+cette musique.]
+
+Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussée par
+ses frères pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler
+Héloïse? «Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai été séduite
+par les jeux de l'ennemi. Malheur à moi, misérable, qui me suis moi-même
+perdue!.... Siméon et Lévi, vous avez dans la peine égalé l'innocent
+au coupable.... L'entraînement de l'amour sanctifie la faute.... La
+jeunesse, la légèreté de l'âge, une raison faible encore aurait dû
+recevoir de ceux que l'âge a mûris un moindre châtiment.... Malheur à
+moi, malheur à toi, misérable jeune homme[154]!....»
+
+[Note 154:
+
+ Amoris impulsio
+ Culpae sanctificatio,....
+ Levis aetas juvenilis
+ Minusque discreta
+ Ferre minus a discretis
+ Debuit in poena.]
+
+Et l'élégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges,
+amies de la fille de Jephté, n'est-elle pas le choeur des tristes
+compagnes d'Héloïse, entourant de larmes et de sanglots l'autel
+monastique où la victime se sacrifie[155]?
+
+[Note 155:
+
+ Ad testas choreas coelibes
+ Ex more venite Virgines!
+ Ex more sint odae flebiles
+ Et planctus ut cantus celebres,
+ Incultae sint moestae facies
+ Plangentum et flentum similes!....
+ O stupendam plus quam flendam virginem!
+ O quam rarum illi virum similem....
+ Quid plura, quid ultra dicemus?
+ Quid fletus, quid planctus gerimus?
+ Ad finem quod tamen cepimus
+ Plangentes et flentes ducimus.
+ Collatis circa se vestibus,
+ In arae succensae gradibus,
+ Traditur ab ipsa gladius....
+ Hebraeae dicite Virgines,
+ Insignis virginis memores,
+ Inclytae puellae Israel,
+ Hac valde virgine nobiles!]
+
+Comme à Saint-Denis, comme à Saint-Médard, Abélard dut à Saint-Gildas
+s'abandonner à ces inspirations touchantes; et ses vers, sous la forme
+pédantesque de l'hymne rimée des latinistes du moyen âge, sont empreints
+de cette douleur pensive, rare au moyen âge, et que laisse à l'âme la
+perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour.
+
+À ces sombres rêveries, un remords venait s'ajouter. Il avait abandonné
+son cher Paraclet, dispersé ou laissé son troupeau à l'aventure, déserté
+ses derniers amis. Sa pauvreté ne lui avait pas permis de pourvoir à la
+continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait élevé. Mais un
+incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de
+réparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer après
+lui.
+
+Depuis le jour où nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du
+siècle, un nom a cessé en quelque sorte d'être prononcé dans la vie
+d'Abélard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protège encore
+dans l'esprit de la postérité paraît absent de sa pensée, ou du moins il
+est enseveli et scellé comme dans la tombe au plus profond de son coeur.
+Les portes du couvent d'Argenteuil s'étaient fermées sur celle qui avait
+consenti à ce suprême sacrifice, l'oubli. Cependant son caractère et son
+esprit l'avaient bientôt mise au premier rang; elle était prieure, et
+l'Église parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui,
+novice à Saint-Denis dans sa jeunesse, y avait étudié les chartes du
+monastère, entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil, à titre d'ancien
+domaine enlevé par les événements à son abbaye. Il paraît en effet
+certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire III,
+légué la propriété aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez
+négligemment jusqu'au règne de Charlemagne. Mais ce prince jugea à
+propos d'en faire don à sa fille Théodrade, et Adélaïde, femme de Hugues
+Capet, y avait encore réuni des religieuses. Plus de cent ans s'étaient
+donc écoulés depuis que l'établissement, devenu riche, demeurait au
+pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du crédit auprès du pape
+Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres, entre
+autres une donation fort en règle des empereurs Louis le Débonnaire
+et Lothaire son fils[156], et il accusa les religieuses de quelques
+désordres que par malheur il réussit à prouver[157]. Il était devenu
+sévère, et après quatre ans d'une administration fort différente, il
+avait entrepris la réforme de son ordre en commençant par la sienne. Sur
+ses instances, une bulle de 1127 déposséda les religieuses d'Argenteuil;
+elles furent, l'année suivante, expulsées violemment; quelques-unes
+entrèrent à l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois[158]; les autres, parmi
+lesquelles on comptait Héloïse, et probablement Agnès et Agathe, deux
+nièces d'Abélard, cherchaient çà et là un asile, lorsque l'abbé de
+Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de
+réparer l'abandon du Paraclet. Il revint précipitamment en Champagne
+(1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil à s'établir, avec celles de
+ses religieuses qui lui restaient attachées, dans l'oratoire abandonné.
+En même temps, il lui fit, ainsi qu'à ses compagnes, cession perpétuelle
+et irrévocable du bâtiment et de tous les biens qui en dépendaient.
+Atton, l'évêque de Troyes, approuva cette donation, qui devait être,
+moins de deux ans après, confirmée par le pape, et déclarée inviolable
+sous peine d'excommunication[159].
+
+[Note 156: Ce titre existe, et il ne permet pas de douter que
+Hermenric et sa femme Mummana ou Numana, les fondateurs de la maison
+d'Argenteuil en 665, ne l'eussent donnée au couvent de Saint-Denis;
+Louis le Débonnaire y règle qu'elle reviendra à ce couvent après la
+mort de sa soeur. Mais les Normands parurent bientôt qui pillèrent et
+détruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet, les
+moines omirent de réclamer leurs droits. (_Ab. Op._; Not. p. 1180.)]
+
+[Note 157: C'est Suger lui-même qui affirme en très-gros mots le
+dérèglement des religieuses d'Argenteuil, prouvé par une enquête que
+dirigèrent le légat, évêque d'Albano, l'archevêque de Reims et les
+évêques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne, _Script.
+Franc._, t. IV; Suger, _De reb. a se gest._, p. 333.--_Rec. des Hist._,
+t. XII; _vit. Ludovic Gross._, p. 49; _Grandes chron. de France_, XVI,
+p. 180.)]
+
+[Note 158: Autrement dit l'abbaye de Sainte-Marie-de-Footel, ou de
+Malnoue, ou _Beata Maria de Nemore_, sur les bords de la Marne, auprès
+de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. (_Gall. Christ._,
+t. VII, p. 586.)]
+
+[Note 159: Jamais les accusations dirigées contre l'abbaye
+d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure; et l'on peut conclure qu'elles
+étaient fort exagérées, ou ne concernaient aucunement celles des
+compagnes d'Héloïse qui la suivirent au Paraclet. La considération dont
+elle jouissait dans l'Église, est un fait universellement reconnu, et
+la première bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur
+marquée pour elle. D'Amboise a publié dix bulles, lettres ou diplômes
+de différents papes, tirés du cartulaire de ce couvent, et portant
+concession de propriétés, droits, privilèges. Elles datent toutes de
+l'administration d'Héloïse. Dans la première, elle n'est désignée que
+par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Trinité. Celui
+d'abbesse lui est donné dans la suivante qui est de 1130. Ce n'est que
+dans la troisième que le monastère est appelé le Paraclet. (_Ab. Op_.,
+p. 346-354.)]
+
+Il arriva en effet vers ce temps un événement qui émut vivement tout le
+clergé de France. Le pape Honorius était mort au mois de février 1130,
+et aussitôt Rome avait été divisée entre Grégoire, cardinal-diacre de
+Saint-Ange, élu dès le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II,
+et Pierre de Léon, qui peu de jours après avait, dans l'église de
+Saint-Marc, été promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat
+sous le nom d'Anaclet.
+
+Des désordres graves éclatèrent, et malgré les efforts de la puissante
+famille des Frangipani, qui lui donnèrent asile dans leur château fort,
+Innocent II se vit contraint de chercher un refuge en France, et il
+débarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti.
+Des nonces marchèrent devant lui pour le faire reconnaître; réuni par
+ordre du roi, le concile d'Étampes, à la voix de saint Bernard, le
+proclama le vrai pape; Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, annonça qu'il
+le recevrait en grande pompe dans le monastère même où Anaclet avait
+été religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuyé par la
+puissance temporelle et par les deux hommes les plus considérables de
+l'Église gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les
+monastères, dédiant les églises, consacrant les autels, confirmant les
+donations pieuses, présidant les conciles ou assemblées synodales
+qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bénédictions, des
+reliques et des indulgences. «Ce qui fut,» dit Orderic Vital, «une
+immense charge pour toutes les églises des Gaules; car il ne touchait
+rien des revenus du siége apostolique[160].»
+
+[Note 160: «Immensam gravedinem ecclesiis Galliarum ingessit.»
+(_Ord. Vit. Hist. eccles._, l. XIII. _Rec. des Hist._, t. XII, p. 750.)]
+
+Il s'arrêta quelque temps à Chartres où l'avait reçu l'évêque Geoffroi
+dont la réputation était si grande, et qui y gagna bientôt le titre
+de légat. Là s'étaient réunis pour l'honorer plusieurs personnages
+importants dans le clergé; là, Henri I, roi d'Angleterre, qui se
+trouvait en Normandie, était venu, amené par saint Bernard, le
+reconnaître et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait
+de partir pour Liège, où il comptait voir l'empereur Lothaire et
+s'assurer de son adhésion. Il se dirigea donc sur Étampes et voulut
+séjourner à Morigni, monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé près de
+cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du XIe siècle, par
+Anseau, fils d'Arembert, et protégé par le roi et par son père Philippe
+I. Il demeura deux jours dans cette maison, et à la prière de l'abbé,
+il daigna consacrer le maître-autel de son église, sous l'invocation de
+saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131[161].
+Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y
+assistaient; c'était d'abord le pape, entouré de son sacré collège,
+c'est-à-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait
+les évêques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la
+cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le métropolitain
+du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès
+du pape l'office de chapelain, et ce fut l'évêque de Chartres qui
+prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique
+du monastère de Morigni n'ont pas manqué de célébrer ce jour mémorable,
+et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur;
+c'étaient Thomas Tressent, abbé de Morigni, Adinulfe, abbé de Feversham,
+Serlon, abbé de Saint-Lucien de Beauvais, l'abbé Girard, _homme lettré
+et religieux_; c'étaient surtout «Bernard, abbé de Clairvaux, qui était
+alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et
+Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas, lui aussi homme religieux, et le
+plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lettrés de
+presque toute la latinité[162].»
+
+[Note 161: La date est donnée par la chronique du monastère de
+Morigni: «Anno incarnati Verbi MCXXX, XIII kal. februarii.» (_Ex Chron.
+mauriniac, Rec. des Hist._, t. XII, p. 80.)]
+
+[Note 162: _Ex Chron. maur., ibid._--Voyez aussi dans le même
+volume, p. 59 et 60; Suger, _De vit. Ludov. Gross._; le t. XII de la
+_Gall. Christ._, p. 45; l'_Histoire de saint Bernard_, par Neander, l.
+II; et l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 218-220.]
+
+Abélard vit donc à cette époque le chef de la chrétienté; il forma des
+relations directes avec des membres du sacré collége; il figura, avec
+saint Bernard, parmi les plus illustres représentants de l'Église
+gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était
+pas étranger à son voyage. Il venait solliciter pour cette institution
+naissante l'autorisation et la bénédiction du successeur de saint
+Pierre; et, en effet, la même année, le 28 novembre, nous voyons que,
+pendant le séjour qu'à son retour de Liége Innocent II fit à Auxerre, il
+délivra à ses bien-aimées filles en Jésus-Christ, Héloïse, prieure, et
+autres soeurs de l'oratoire de la Sainte-Trinité, un diplôme qui leur
+assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens qu'elles
+possédaient et de tous ceux que leur pourrait concéder la libéralité des
+rois ou des princes, avec peine de déchéance et de privation du corps et
+du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ contre quiconque oserait attenter
+dans l'avenir à leurs droits ou possessions.
+
+Ainsi fut fondé le célèbre institut du Paraclet, dont Héloïse, à
+vingt-neuf ans, fut la première abbesse. Du moins le devint-elle de
+fait; car bien qu'elle ne reçoive que le titre de prieure, dans la bulle
+du pape, elle n'avait point de supérieure; une seconde bulle, datée de
+1136, la désigne sous le nom d'abbesse; une troisième appelle du nom
+de monastère du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinité[163]; le
+saint-siége, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette
+invocation au divin Consolateur dont le préjugé avait fait un crime à la
+reconnaissante piété d'Abélard.
+
+[Note 163: _Ab. Op., literae seu diplom._, p. 346-348.]
+
+Dans les premiers temps, l'abbesse et ses soeurs menèrent une vie de
+privations; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les
+secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent à
+leur aide; les dons des fidèles accrurent leurs ressources, et au bout
+de quelque temps l'établissement prospéra.
+
+Cette création fut pour Abélard, au milieu de tant d'afflictions, une
+consolation inespérée, et plus que jamais il rendit grâces au Paraclet.
+Une fois enfin, il n'avait point fait de mal à ce qu'il aimait.
+
+Quand revit-il Héloïse? la revit-il à cette époque de sa vie? rien ne
+l'atteste. Peut-être même à son silence est-il permis de croire que tous
+ces arrangements se conclurent sans que les deux époux fussent un moment
+réunis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous à citer les paroles calmes et
+douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes récits, le
+tableau de cette heureuse fondation.
+
+«Et, Dieu le sait, elles se sont, dans une année, plus enrichies, je
+pense, en biens terrestres que je ne l'aurais fait en cent ans, si
+j'avais continué d'habiter au Paraclet; car, si leur sexe est plus
+faible, la pauvreté des femmes est plus touchante, et plus facilement
+elle émeut les coeurs, et leur vertu est plus agréable à Dieu et aux
+hommes. Puis, le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible grâce
+à cette femme, ma soeur[164], qui était à leur tête, que les évêques
+l'aimaient comme leur fille, les abbés comme leur soeur, les laïques
+comme une mère; et tous également ils admiraient sa piété, sa prudence,
+et en toute chose une incomparable douceur de patience. Plus il était
+rare qu'elle se laissât voir, toujours enfermée dans sa chambre pour s'y
+livrer avec plus de pureté à la méditation sainte et à la prière, plus
+on venait du dehors avec ardeur implorer sa présence et les conseils
+d'un entretien tout spirituel.»
+
+[Note 164: «Illi sorori nostrae.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 34.)]
+
+Abélard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses
+indociles sujets. Il vivait là, toujours livré à des soins pénibles,
+mais ayant du moins une pensée douce. Cependant, comme les commencements
+du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent à souffrir
+de leur dénûment, les voisins de ce couvent blâmaient son absence; on
+lui reprochait de délaisser un établissement qu'il n'avait pourtant,
+ce semble, aucun moyen de secourir. I1 y fit donc plusieurs voyages et
+porta à ses soeurs ses conseils et son appui. Il prêcha devant elles
+et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et
+temporels. Il paraît qu'il avait hésité quelque temps; une sorte
+d'effroi le tenait éloigné de ces pieuses femmes et de ce lieu où
+retournait si souvent sa pensée. Mais leur intérêt et la réflexion le
+décidèrent; il cessa de leur refuser sa présence, et comme il était
+alors plus que jamais tourmenté par ses moines, il se créa ainsi,
+au sein de l'orage, _un port tranquille où il pouvait quelque peu
+respirer_. Cependant on a des preuves qu'il voyait à peine Héloïse et
+qu'il lui parlait peu[165]. Elle-même s'en plaindra bientôt.
+
+[Note 165: _Id. ibid._, p. 38, et op. II, p. 40.]
+
+Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux
+soupçons. La malignité y vit je ne sais quel reste d'une passion mal
+éteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle
+qu'il avait trop aimée. Et je doute que l'on dît vrai; il semble au
+contraire que son âme endurcie et glacée n'avait plus de sensibilité que
+pour la douleur.
+
+Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses pensées, on
+peut dans la réserve de son langage, dans la bienveillance froide et
+gênée de sa conduite et de ses expressions, reconnaître une sorte de
+parti pris, et deviner les combats que se livraient dans son âme les
+cuisants regrets, la honte amère, le respect de soi-même, de la religion
+et du passé, peut-être la crainte vague de la faiblesse de son coeur.
+Mais tous ces sentiments comprimés, il les reporte dans la sollicitude
+attentive et délicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer
+pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations
+évangéliques, des règles monacales, des lettres de spiritualité, tout
+ce que dicte la piété et l'érudition; mais il règne dans tout cela une
+sympathie si tendre, quoique si contenue, une préoccupation si évidente
+et si vive de tous les intérêts confiés à sa foi, et en même temps, dès
+qu'il s'agit de vérités générales et de philosophie religieuse, une
+confiance si absolue et un besoin si intime d'être entendu et compris,
+qu'on ne peut sans un mélange d'étonnement, de respect et de pitié,
+assister à cette étrange et dernière transformation de l'amour.
+
+Mais le XIIe siècle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps
+peut-être, dans les circonstances bizarres de ces deux destinées, la
+malignité humaine aurait trouvé quelque pâture. Abélard se montre
+vivement sensible à ces calomnies imprévues. Il en souffre, car
+désormais il souffre de tout. Il descend à s'en justifier, il descend
+à une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'élevant à des
+considérations générales, il demande si l'on veut renouveler contre lui
+les infâmes accusations qui poursuivaient saint Jérôme dans le cercle de
+pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son génie. Sera-t-il
+réduit à dire comme lui: «Avant que je connusse la maison de cette Paule
+si sainte, toute la ville retentissait du bruit de mes études; j'étais,
+au jugement de presque tous, déclaré digne du souverain pontificat....
+Mais je sais que la mauvaise comme la bonne réputation conduit au chemin
+du ciel[166].»
+
+[Note 166: _Ab. Op._, ep. I, p. 85.--Sanc. Hieron. _Op._, I. IV,
+pars II, ep. XXVIII, _ad Asellam._]
+
+Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les
+actions les plus simples, il rencontrait de nouveaux tourments dans sa
+laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillité, c'est sa vie
+qui était en péril. S'il s'éloignait du couvent, il avait à craindre la
+violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son
+titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne
+croyait pas pouvoir voyager en sûreté; il était exposé aux plus noirs
+complots. Du moins soupçonna-t-il plus d'une tentative homicide dirigée
+contre lui, jusque-là qu'il eut à prendre des précautions pour célébrer
+la messe, et crut un jour qu'un poison avait été versé dans le calice.
+Une fois qu'il était venu à Nantes auprès du comte, alors malade, il
+logeait chez un de ses frères qui habitait cette ville, peut-être Raoul,
+peut-être le chanoine Porcaire[167]. On essaya par les mains d'un valet
+de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'était abstenu
+d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mangé, mourut, et
+le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Après de telles
+tentatives, il dut songer à sa sûreté; il quitta la maison conventuelle,
+et se retira dans quelques cellules isolées avec le peu de frères qui
+lui étaient attachés. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un nouveau
+guet-apens, et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier,
+il craignait qu'on n'apostât à prix d'argent des voleurs pour se défaire
+de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de
+cheval; il dit même qu'il se brisa la nuque, et cette fracture quelle
+qu'elle fût porta une atteinte profonde à sa santé déjà trop éprouvée et
+à ses forces déclinantes: il avait alors plus de cinquante ans.
+
+[Note 167: Le comté de Nantes était depuis longtemps réuni au duché
+de Bretagne, et le titre de comte de Nantes était, surtout dans cette
+partie de ses États, donné de préférence au duc. Le Nécrologe du
+Paraclet donne à Abélard un frère nommé Raoul, et l'on voit dans un
+cartulaire de Buzé, qu'en 1150 il y avait un chanoine de la cathédrale
+de Nantes qui se nommait Porcaire (_Porcarius_) et qui ayant un neveu
+nommé Astralabe, pouvait aussi être un frère d'Abélard. Enfin sa
+Dialectique est dédiée à son frère Dagobert ou à frère Dagobert. (_Ab.
+Op._, Not., p. 1142.--_Mém. pour servir à l'Histoire de Bretagne_, par
+D. Morice, t. 1, p. 587.--Ouvr. inéd. _Dial._, p. 229.)]
+
+Il lui restait une dernière arme contre ces révoltes opiniâtres, contre
+ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la prononça enfin. Ceux des
+moines qu'il redoutait le plus s'engagèrent par la foi dans l'Évangile
+et par le sacrement à quitter tout à fait l'abbaye et à ne plus
+l'inquiéter désormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment
+enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un
+légat spécialement envoyé, en présence du comte et des évêques, on les
+forçât de renouveler le serment violé et de prendre quelques autres
+engagements.
+
+L'ordre ne fut pas rétabli après l'expulsion des plus mutins; Abélard
+rentra dans la maison; il voulut reprendre l'administration, il se livra
+aux moines qui étaient restés et qu'il suspectait le moins; il les
+trouva pires encore que ceux dont il était délivré. Au lieu du poison,
+on parlait de l'égorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on, par
+un passage souterrain, il s'échappa sous la conduite d'un seigneur de la
+contrée[168].
+
+[Note 168: Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire: «Cujusdam
+proceris terrae conductu vix evasi.» (P. 39.) Gervaise et Niceron
+entendent qu'Abélard se sauva par un égout, _conductu terrae_. Soit que
+cette version ait prévalu de tout temps, soit qu'elle eût été elle-même
+inspirée par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans
+les anciens jardins de Saint-Gildas-de-Rhuys, le soupirail par où l'on
+dit qu'il s'évada pour gagner une embarcation qui l'attendait au bas de
+la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont
+de construction moderne. (_Vie d'Ab._, t. II, p. 14 et _Mém. pour servir
+à l'Hist._, etc., t. IV, p. 11.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. 312.)]
+
+C'est retiré dans un asile où cependant il ne se jugeait pas encore en
+sûreté, où, se soumettant à mille précautions, il croyait voir le glaive
+toujours prêt à le frapper, qu'il fit un retour sur le passé de son
+orageuse vie et qu'il écrivit pour un ami malheureux[169] cette lettre
+fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamités, _Historia
+calamitatum_. Ce sont les mémoires de sa vie, ouvrage singulier pour
+le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et
+celles de J.-J. Rousseau.
+
+[Note 169: Je suis porté à croire que cet ami est un personnage
+imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appelé
+Philinte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction
+des Lettres, et _Abail. et Hél._, par Turlot, p. 3.) Un anonyme a
+aussi publié comme une traduction fidèle une imitation très-libre de
+l'_Historia calamitatum_ où il interpelle, sous le nom de Philinte, le
+correspondant d'Abélard, et donne à Héloïse une servante intrigante,
+_une brune_, qu'il appelle _Agathon_. (_Hist. des infortunes d'Abailard.
+Lettres d'Abailard à Philinte_, in-12 de 48 pages, Amsterd. 1698.)]
+
+Cet ouvrage appartient à ce qu'on a de nos jours nommé la littérature
+intime, à celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par là
+il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine
+dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de
+raconter les aventures de son esprit et les émotions de son coeur. Une
+autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces époques où
+l'intelligence, sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse
+à la fois, développe cette personnalité expansive et savante qui fait
+de l'âme tout un monde. Je regarde, en effet, cette première lettre
+d'Abélard comme une composition littéraire. La forme d'une narration
+destinée à raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de
+douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur donne
+au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la
+célèbre lettre où Sulpicius console Cicéron de la perte de sa fille
+par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires
+détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de
+ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'état de
+son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est
+une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujet, car la forme n'est
+pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais
+l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style, étudié
+sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité
+spirituelle, dans son érudite redondance. Abélard discute toujours; il
+démontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les
+émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les
+pensées, et dès qu'on écrivait, il fallait tout justifier. Mais il
+raconte des aventures réelles et tragiques, il ouvre son âme tout en
+dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous
+met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents
+mécomptes, d'humiliations si déchirantes, il vous fait assister de si
+près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est
+pas de roman plus pénible à lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne
+vous saurait être donné de la misère des plus belles choses de ce monde,
+le génie, la science, la gloire, l'amour.
+
+L'_Historia calamitatum_ marque une grande époque dans la vie d'Abélard.
+D'abord c'est à dater de cette épître que les détails biographiques
+commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et
+diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres
+d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste rien d'elle; on ne la connaît que par
+son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans un
+récit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin
+de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Abélard resta longtemps
+chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son
+dernier asile en Bretagne. Il y écrivit sa grande épître; ses lettres
+postérieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu,
+soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec
+les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison
+qu'il rédigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses
+ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent
+être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la
+quitta[170]. Il est évident que, malgré tant de cruels dégoûts, il
+répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et
+un juste orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné
+la dignité dont l'élection l'avait revêtu; c'était alors un rang
+très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante
+communauté. C'était une position forte dans l'Église, et tant qu'il la
+conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de plus une
+fortune, et hors de là je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit
+lui-même avec naïveté, à la fin de sa grande lettre: «J'éprouve bien
+aujourd'hui quelle est la félicité qui suit les puissances de la terre,
+moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et devenu d'autant plus
+malheureux que je suis devenu plus riche. Que mon exemple, s'il en est
+qui désirent de tels biens, serve de frein à l'ambition[171].»
+
+[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en
+1134. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 755.)]
+
+[Note 171: _Ab. Op._, ep. I, p. 40.]
+
+Cependant il se décida enfin à s'éloigner pour jamais de Saint-Gildas.
+Peut-être les moines ne voulaient-ils que son départ, et les attentats
+dont il se crut au moment d'être victime ne furent-ils, pour la plupart,
+que des menaces destinées à l'intimider. On ne cherchait qu'à lui rendre
+sa position insupportable et à se délivrer d'un censeur incommode. Des
+moines rudes et débauchés, habitués à exploiter au profit de leurs vices
+l'impunité de leur profession, ne pouvaient regarder que comme une gêne
+la présence du plus bel esprit de son époque, et peut-être en traçant le
+cynique tableau de l'intérieur de Saint-Gildas, Abélard s'est-il laissé
+aller aux exagérations d'une imagination délicate et craintive. Sa
+délivrance dut être facile; on a vu qu'il avait des amis dans la
+noblesse de la province; il était bien accueilli par le comte de Nantes;
+enfin, il n'était pas sans crédit à la cour de Rome. Ainsi qu'il avait
+été autorisé à garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye
+de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastère,
+abbé de Saint-Gildas[172].
+
+[Note 172: Il en conserva effectivement le rang et le titre. Le fait
+est attesté par la chronique du monastère. L'extrait qu'en ont publié
+les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte à l'année
+1141: «Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination
+de l'abbé Guillaume.» (T. XII, _ex Chronic. Ruyens. Coenob._, p. 504.)]
+
+Quoi qu'il en soit, il était encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque
+par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses malheurs à l'abbesse du
+Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait écrite, qu'elle la
+lut avec ferveur, cette _lettre pleine de fiel et d'absinthe, qui lui
+retraçait la misérable histoire de leur commune conversion_. A cette
+lecture, saisie d'une émotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit
+un silence de bien des années et écrivit à son ancien époux. C'est la
+première de ses lettres[173]. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.
+
+[Note 173: _Ab. Op._, ep. 11, p. 41-48.]
+
+D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec réserve,
+combien ce récit l'a touchée, combien elle déplore ses peines, combien
+tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de
+lui adresser quelques plaintes. Dès qu'il écrit avec tant d'épanchement,
+pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la
+congrégation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour
+lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations,
+d'exhortations, de conseils? Ne s'intéresse-t-il plus à l'institut
+qu'il a fondé? ne leur donnera-il plus ces directions qui leur sont
+si nécessaires? a-t-il oublié les commencements si fragiles de leur
+conversion, et ne lui souvient-il pas des doctes traités que les saints
+Pères ont composés pour les femmes consacrées à Dieu? Tant d'oubli
+serait d'autant plus étrange qu'il avait à s'acquitter d'une dette; «car
+enfin tu m'appartiens par un lien sacré, et le monde sait que je t'ai
+toujours aimé d'un amour immodéré[174].»
+
+Et alors cette malheureuse ouvre son coeur gonflé de tendresse et
+d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son
+dévouement; elle insiste, avec un peu de ressentiment, sur les deux
+sacrifices de sa vie, son mariage et son entrée au couvent. Elle l'a
+épousé pour lui obéir; pour lui obéir, elle s'est donnée à Dieu. Il
+fallait qu'en toute chose on vît qu'il était le maître unique de son
+coeur comme de sa personne[175], car c'est lui seul en lui qu'elle a
+aimé. Être aimée de lui, c'était son orgueil; le nom de sa maîtresse,
+c'était sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envié? Quelle femme, quelle
+vierge ne brûlait pas à sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point
+porté envie à ses plaisirs[176]? Mais aussi comme il avait ce qui eût
+séduit toute femme! quel était le charme de sa parole et la douceur de
+ses chansons! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par
+tous les pays allaient célébrer leur amour, dont la douce mélodie devait
+laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante,
+c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi
+comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous les dons du corps
+et de l'âme, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales
+d'Héloïse, qui, la voyant privée de tant de délices, ne compatirait
+maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait
+pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non, tu le
+sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte,
+mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pèse pas ce qui a
+été fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été
+mon coeur pour toi, tu peux en juger seul, toi qui l'as éprouvé; je
+soumets tout à ton jugement; je souscris en tout à ton témoignage[177].»
+
+[Note 174: «Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te
+amplius nuptialis foedere sacramenti constat esse adstrictum, et eo te
+magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato amore
+complexa sum. (Ibid., p. 44.)]
+
+[Note 175: «Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem
+ostenderem.» (Ibid., p. 46.)]
+
+[Note 176: «Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si
+non indigneris, concubinae vel scorti.... Dignius videretur tua dici
+meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non
+concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel
+praepotens femina gaudiis meis non invidebat?» (_Ibid._, p. 45, 46.)]
+
+[Note 177: «Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret
+immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tui feminae suspirabant....
+Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam?
+Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati
+calamitas mea non compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti,
+sum innocens. Non enim rei effectus, etc.» (_Ibid._)
+
+Ce que dit ici Héloïse sur l'intention qui seule fait la faute est un
+point de doctrine qu'elle devait à son amant, et qu'il a développé
+dans ses ouvrages de théologie, peut-être avec une exagération que les
+modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épître aux
+Romains (p. 625); les Problèmes (p. 426); l'Éthique, _passim_, et le
+troisième livre de cet ouvrage.]
+
+Et pourtant, continue-t-elle, il la néglige et l'oublie au point que
+depuis le jour de sa conversion, présent, elle ne peut jouir de son
+entretien; absent, elle n'est point consolée par ses lettres. C'est
+donc vrai, ce que tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le
+plaisir, et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont plus. Elle
+n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu
+qu'elle pût lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A
+défaut de sa présence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chère
+et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile?
+Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchaînée à la vie du
+cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce
+qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la
+tête. Si ce dévouement n'a rien mérité de lui, à quoi est-il bon? Le
+sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de récompense à espérer,
+puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui;
+mais Abélard, il eût couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y
+aurait suivi ou devancé. «Car mon âme n'était pas avec moi, mais avec
+toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part
+au monde[178].»
+
+[Note 178: «Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus
+adhoc amore nihil me constat egisse.... Ad vulcania loca te properantem
+praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non enim mecum
+animus meus, sed tecum erat; sed et nunc maxime, si tecum non est,
+nusquam est. (Ep. u, p. 47.)]
+
+Elle conclut en le priant par grâce de lui écrire, elle a besoin d'une
+lettre qui lui rende quelque force, afin de vaquer plus librement aux
+devoirs du service divin. Autrefois, pour l'entraîner à des voluptés
+temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses
+vers, le nom de son Héloïse dans la bouche de tous. «Toutes les places
+publiques, toutes les maisons le répétaient. Combien tu ferais mieux de
+m'appeler maintenant à Dieu, comme alors à la passion[179]!» Et elle
+finit ainsi cette étrange et incomparable lettre.
+
+[Note 179: _Ab. Op._, ep. II, p. 48.]
+
+Abélard répond comme un _frère spirituel à sa bien-aimée soeur en
+Jésus-Christ_[180]. Il s'excuse d'un long silence par la confiance
+absolue qu'il a dans sa sagesse, sa piété, sa science. Il n'a pas cru
+qu'elle eût besoin d'être exhortée ou consolée, elle à qui Dieu a
+départi tous les dons de sa grâce. Ce qui eût été superflu, quand elle
+n'était que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle
+est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des
+instructions, quand il connaîtra mieux ce qu'elle désire, il s'empresse
+du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant à la situation funeste
+où lui-même il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles,
+de prier pour lui. Ses maux et ses périls ne lui ont jamais rendu plus
+nécessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'établir avec
+exemples et citations l'efficacité des prières. Mais ce sont surtout les
+siennes, celles d'une femme dont la sainteté est, il n'en doute pas, si
+puissante auprès de Dieu, qu'il réclame avec instance. Cela est juste;
+car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et
+l'Ecclésiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apôtre dit que _le
+mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle_; et, en France, qui a
+sauvé Clovis? ce ne sont pas les prédications des saints, ce sont les
+prières de Clotilde[181].
+
+[Note 180: «Dilectissime sorori suae in Christo frater ejus in
+ipso.» (Id., ep. III, p. 49.)]
+
+[Note 181: 1 Cor. VII, 14; _Ab. Op._, ep. III, p. 52.]
+
+Au Paraclet, l'usage était, elle le sait, que lorsqu'il était présent,
+la communauté, en terminant les heures canoniales, dît une oraison à
+l'intention de son fondateur, et qu'après avoir chanté le verset et le
+répons du jour, on ajoutât les prières et la collecte suivante:
+
+«RÉPONS. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloignez pas de moi, Seigneur.
+
+«VERSET. Soyez toujours attentif à me secourir, Seigneur.
+
+«PRIÈRE. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur,
+entendez ma prière et que mes cris aillent jusqu'à vous[182].
+
+[Note 182: Toutes ces prières sont tirées des psaumes XXXVII, LXXXV
+et CI.]
+
+«ORAISON. Dieu qui avez daigné réunir en votre nom, par la main de votre
+serviteur, vos petites servantes, nous vous supplions de lui accorder
+ainsi qu'à nous le don de persévérer dans votre volonté. Par notre
+Seigneur, etc.»
+
+A ces prières, Abélard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont
+il envoie le texte, et qui, composées dans la même forme, sont plus
+instantes, plus précises, et se rapportent mieux à sa violente
+situation[183]. Il termine par un voeu qui devait être accompli. Si
+ses ennemis réussissent et lui ôtent la vie, il désire que son corps,
+ailleurs inhumé ou délaissé, soit transporté dans le cimetière du
+Paraclet, afin que ses filles ou plutôt ses soeurs, en voyant son
+tombeau, adressent pour lui plus de prières à Dieu; car il ne sait pas,
+pour une âme gémissante de l'erreur de ses péchés, un lieu plus sûr et
+plus salutaire que le temple voué au divin Consolateur.
+
+[Note 183: Voici l'oraison: «Deus qui por servum tuum ancillulas
+tuas in nomino tuo dignatus es aggregare, te quoesumus ut cum ab omni
+adversitate protegas et ancillis tuis incolumem roddas. Per Dominum,
+etc.» (_Ab. Op._, ep. III, p. 53)]
+
+Telle est la lettre qu'Abélard, alors rempli de piété et de tristesse,
+envoie pour consolation à celle qui lui _fut chère dans le siècle_ et
+qui lui est maintenant _très-chère en Jésus-Christ_[184]. On voit
+qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire
+officiels de sa position, et que, par un effort réfléchi, il s'élève ou
+se réduit à la mission austère et tendre d'un guide mystique et d'un
+frère en esprit et en vérité. Tout ce qui dut alors se passer dans son
+âme, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous
+ne devinons qu'à demi.
+
+[Note 184: _Id. ib_., p. 40.]
+
+La controverse était, à cette époque, la forme naturelle de l'esprit
+humain. Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont tour à tour des
+thèses et des réfutations, et elle argumente en lui répondant. Nous
+n'analyserons pas cette réponse où la discussion prend place à côté des
+aveux emportés de la passion. Nous ne montrerons pas Héloïse repoussant
+presque comme une parole trop dure le voeu suprême d'Abélard qui osait
+parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prières le
+jour où _les malheureuses ne sauront plus que pleurer_[185]; puis,
+entreprenant d'établir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des
+femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal à ceux qui les ont
+aimées, et que l'Ecriture en maint passage leur est défavorable; nous ne
+la montrerons pas se citant alors en exemple, et se complaisant dans la
+peinture des faiblesses de son âme. Tout le monde doit lire ces pages
+uniques où elle qualifie ses fautes dans le langage sévère de la
+religion, et confesse sans remords que le remords lui est inconnu; où,
+déchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses désirs
+les moins exprimables, elle semble prendre à coeur de répudier tous les
+mérites que se plaisait à louer en elle Abélard, afin qu'il n'y trouve
+plus que l'immortel amour que lui-même alluma. Comment rendre, en effet,
+l'aveu des pensées ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la
+solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent
+à l'autel, et la charment plus encore qu'elles ne l'obsèdent au bruit
+des chants d'église? Tout cela est si sérieux et si vrai que, lorsque
+Héloïse parle elle-même, on oublie l'impureté des paroles. Traduites
+et répétées, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la
+vérité qui les excuse. Ne citons que quelques mots qui révèlent avec une
+rude ingénuité ce que cette âme si ferme pensait d'elle-même.
+
+[Note 185: «Flere tunc miseris tantum vocabit, non orare licebit.»
+(_Ab. Op._, ep. IV, p. 55.)]
+
+«Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible.
+Ils me disent chaste, ceux qui n'ont pas découvert que je suis
+hypocrite. Ils confondent la pureté de la chair avec la vertu, quoique
+la vertu soit de l'âme et non du corps. J'ai quelque mérite parmi les
+hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les coeurs, et
+il voit ce qui est caché. On me tient pour religieuse, dans ce temps où
+ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, où
+les plus grandes louanges sont assurées à celui qui ne blesse pas le
+jugement des hommes. Et peut-être est-il louable et dans une certaine
+mesure agréable à Dieu de ne point scandaliser l'Église par l'exemple
+des oeuvres extérieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention; on
+évite ainsi d'exciter les infidèles à blasphémer le nom du Seigneur,
+et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait
+profession. C'est aussi un certain don de la grâce divine, sinon de
+faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier
+pas, si le second ne le suit, selon qu'il est écrit: _Éloigne-toi du mal
+et fais le bien?_ (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et l'autre précepte
+est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans
+toutes les situations de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de
+t'offenser que d'offenser Dieu; c'est à toi que je désire plaire plutôt
+qu'à lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre
+cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mène,
+si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune
+rémunération dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a trompé
+comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hypocrisie pour de la religion,
+et voilà comme en te recommandant à mes prières, tu me demandes ce que
+j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de présumer ainsi de moi, et
+ne renonce pas à m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas guérie et ne
+me retire point le bienfait du remède; ne me crois pas riche et n'hésite
+pas à secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis
+tomber avant que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante.
+
+«Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et
+impénétrable. Qui le connaîtra? L'homme a des voies qui paraissent
+droites, et finalement elles conduisent à la mort. Aussi est-il
+téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé qu'à Dieu; c'est ainsi
+qu'il est écrit: _Tu ne loueras pas l'homme durant la vie_[186]. Et
+surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins
+louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses
+qu'elles me sont plus douces; et j'en suis d'autant plus captivée et
+charmée que je mets mon étude à te plaire en toutes choses. Crains pour
+moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de moi, et que ta sollicitude
+me vienne toujours en aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre,
+aujourd'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme[187]. Ne me dis
+donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots
+de l'apôtre: _La vertu s'achève dans la faiblesse.... Celui-là seul sera
+couronné qui aura régulièrement combattu_[188]. Je ne cherche pas la
+couronne de la victoire; il me suffit d'échapper au péril. Il est plus
+sûr de l'éviter que d'engager le combat. Dans quelque coin du ciel que
+Dieu me relègue, il fera bien assez pour moi.»
+
+[Note 186: _Eccl_., XI, 30. Il y a dans le texte sacré: _Ne loue pas
+un homme avant sa mort._]
+
+[Note 187: «Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum
+incontinentiae meae superest in te remedium. (_Ab. Op_., ep. IV, p.
+61.)]
+
+[Note 188: II Cor. XII, D.--II Timoth. II, 5.]
+
+Abélard accueillit cette lettre comme une confession pour y répondre par
+une homélie[189]. Il en traita tous les points avec méthode, et trouva
+dans toutes les plaintes d'une infortunée le motif ou le prétexte d'un
+sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve
+d'humilité, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu
+cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui fuit
+et cherche en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs
+malheurs passés et de ses cruels regrets, il répond comme un confesseur
+que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une expiation
+nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la
+bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc
+très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait
+délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur
+commune conversion, dont elle devrait plutôt remercier le ciel. Il
+la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de lui épargner le
+tourment qu'elle lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de
+ne pas se séparer de lui. «Viens à moi, et sois ma compagne inséparable
+dans l'action de grâces, toi qui as participé à la faute et au bienfait.
+Car Dieu n'a pas non plus oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout
+souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte marquée comme à lui
+par un nom prophétique, en t'appelant Héloïse de son propre nom qui est
+Héloïm[190]. C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa bonté nous sauver
+tous deux, lorsque le démon s'efforçait de nous perdre, en ne frappant
+qu'un de nous. Car peu de temps avant que le malheur arrivât, il nous
+avait liés l'un à l'autre par l'indissoluble loi du sacrement du
+mariage, et tandis que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que de
+te garder à jamais, déjà il préparait tout pour que cet événement nous
+ramenât à lui. Car si tu ne m'avais été unie par le mariage, lorsque
+j'ai quitté le siècle, les prières de tes parents ou les désirs de
+la chair t'auraient enchaînée au siècle. Vois donc combien Dieu
+s'inquiétait de nous, comme s'il nous réservait à quelque grand
+emploi, et qu'il vît avec indignation ou avec regret que cette science
+littéraire, ces talents qu'il nous avait remis à tous deux, ne fussent
+point dépensés pour l'honneur de son nom[191]; ou comme s'il eût craint
+pour son serviteur plein d'incontinence, parce qu'il est écrit que les
+femmes font apostasier les sages mêmes: témoin Salomon le plus sage des
+hommes.
+
+[Note 189: Id., ep. V, p. 62 et suiv.]
+
+[Note 190: Abélard explique et décompose lui-même ce nom du
+Seigneur dans son Commentaire sur la Genèse. En lisant ce passage dans
+l'Hexameron où le nom d'Héloïm revient plusieurs fois sous sa plume, il
+est impossible de ne pas penser qu'à quelque époque qu'il l'ait écrit,
+fût-ce dans les jourfs d'austère retraite à Cluni, par une puissante
+liaison d'idées, le nom chéri devait lui revenir avec des souvenirs bien
+différents des préoccupations de l'exégèse et de la théologie. (_Expos.
+in Hexam. Thés. nov. anecd_., 1. V, p. 1371.)]
+
+[Note 191: Le mot _talent_ est toujours pris par Abélard
+métaphoriquement dans le sens de la parabole du père de famille. (Matt.,
+XXV, 15, etc.)]
+
+«Combien au contraire le talent de ta sagesse rapporte tous les jours
+d'usures au Seigneur! Déjà tu lui as donné un troupeau de filles
+spirituelles, tandis que je demeure stérile et que je travaille
+inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! quelle perte détestable,
+quel déplorable malheur, si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures
+des voluptés de la chair, tu donnais douloureusement le jour à quelques
+enfants du monde, au lieu de cette famille nombreuse que tu enfantes
+avec joie pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, toi qui
+surpasses les hommes, et qui as changé la malédiction d'Ève en
+bénédiction de Marie! Oh! qu'il serait indécent que ces mains sacrées
+qui tournent aujourd'hui les pages des livres divins, fussent réduites à
+servir à des soins grossiers! Dieu a daigné nous arracher aux souillures
+contagieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirer à lui par cette
+force dont il frappa saint Paul pour le convertir, et peut-être a-t-il
+voulu, par notre exemple, préserver d'une orgueilleuse présomption les
+autres personnes habiles dans les lettres[192].»
+
+[Note 192: «Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque
+literarium peritos ab hac deterrere praesumptione. (_ Ab. Op_., ep, v,
+p. 72-73.)]
+
+Puis, par un mouvement dont la véhémence éloquente tranche avec sa
+manière un peu didactique, Abélard l'engage à surmonter ses douleurs en
+lui présentant le tableau des souffrances de Jésus-Christ, exhortation
+presque inévitable dans la bouche du prédicateur chrétien, mais qui sera
+éternellement émouvante et pathétique.
+
+«Ma soeur,» ajoute-t-il, «c'est ton époux véritable que cet époux de
+toute l'Église: garde-le devant tes yeux, porte-le dans ton coeur....
+C'est lui qui de toi ne veut que toi-même. Il est ton véritable ami,
+celui qui ne désirait que toi et non ce qui était à toi. Il est ton
+véritable ami celui qui disait en mourant pour toi: _Personne n'a pour
+ses amis une plus grande affection que celui qui donne sa vie pour eux_,
+(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, véritablement, et non pas moi. Mon
+amour, qui nous enveloppait tous deux dans le péché, était de la
+concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes désirs
+misérables, et c'était là tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert
+pour toi, et c'est peut-être vrai; mais j'ai plutôt souffert par toi,
+et encore malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par
+contrainte et par force, non pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui
+seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa
+passion guérit toute langueur, écarte toute passion. Que pour lui donc,
+je t'en prie, et non pour moi, soit tout ton dévouement, toute ta
+compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquité si cruelle
+commise sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de
+l'équité sur moi, ou plutôt, je te l'ai dit, une grâce suprême pour tous
+deux.... Pleure ton réparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a
+rachetée, et non celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non
+un esclave vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être vraiment délivré de
+la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompée à Cornélie
+gémissante ne te soit honteusement appliqué: _Pompée survit aux
+combats, mais sa fortune a péri, et tu pleures; c'est donc là ce que tu
+aimais_[193]. Pense à cela, je t'en supplie, et rougis, à moins que
+tu ne veuilles défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur,
+accepte patiemment ce qui nous est arrivé miséricordieusement....[194]»
+
+[Note 193:
+
+ Vivit posi proella Magnus,
+ Sed fortuna perit; quod défies illud amasti.
+ (Lucan. _Phar_., \. XIII, v. 84.)]
+
+[Note 194: _Ab. Op._, ep. V, p. 73-76.]
+
+«Je rends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de la peine et réservée à
+la couronne. Tandis que par une seule souffrance corporelle, il a glacé
+en moi toute ardeur coupable, il a réservé à ta jeunesse de plus grandes
+souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour
+te donner la couronne du martyre. Je sais qu'il te déplaît d'entendre
+cela, et que tu me défends de parler ainsi, mais c'est le langage de
+l'éclatante vérité; à celui qui combat toujours appartient la couronne,
+parce que _nul ne sera couronné qui n'aura pas régulièrement combattu_.
+Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que je n'ai plus à
+combattre.» Il finit en lui demandant ses prières, et en lui adressant
+une nouvelle formule d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses,
+mais qui n'est visiblement que pour elle.
+
+Chose étrange! cette prière, dans sa forme liturgique et sacrée, est
+peut-être ce qu'il lui écrit de plus tendre. L'amour respire dans cet
+élan de l'âme vers une céleste pureté.
+
+«Dieu qui, dès la première création de l'humanité, formas la femme de
+la côte de l'homme, et consacras comme un très-grand sacrement l'union
+nuptiale; toi qui as relevé le mariage par un immense honneur, soit
+en naissant d'une femme mariée, soit en consommant les miracles de
+ta naissance, et qui as jadis accordé le mariage comme un remède aux
+égarements de ma fragilité; ne méprise pas les prières de ta faible
+servante, prières que j'épanche en présence de ta majesté et pour mes
+fautes et pour celles de mon bien-aimé[195]. Pardonne, ô très-clément! ô
+la clémence même! pardonne à nos crimes si grands, et que l'immensité de
+nos péchés éprouve la grandeur de ta miséricorde ineffable. Punis, je
+t'en supplie, des coupables dans la vie présente, afin de les épargner
+dans la vie future; punis une heure, afin de ne point punir une
+éternité. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le
+glaive de la colère. Afflige la chair pour sauver les âmes. Épure et ne
+venge pas, sois bon plutôt que juste; le Père miséricordieux n'est pas
+un Seigneur austère. Éprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te
+le demande le Prophète. Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos
+forces, et modère en conséquence le poids des tentations. Ainsi parle le
+bien-heureux saint Paul dans ses promesses à tes fidèles: _Car Dieu est
+puissant, et ne souffrira pas que vous soyez tenté au delà de votre
+pouvoir, mais il vous donnera, avec la tentation même, la puissance d'en
+triompher._ (1 Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Seigneur, et tu nous as
+séparés quand il t'a plu et comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce
+que tu as miséricordieusement commencé, accomplis-le en miséricorde; et
+ceux que tu as une fois séparés dans le monde, réunis-les à toi à jamais
+dans le ciel, ô notre espérance, notre appui, notre attente, notre
+consolation, Seigneur, qui es béni dans les siècles! Amen.»
+
+[Note 195: «Pro mei ipsis charique mei excessibus. (_Ab. Op._, ep.
+V, p. 77.)]
+
+Héloïse reçut la prière, la répéta sans doute plus d'une fois les yeux
+en pleurs, mais elle obéit: elle n'objecta rien, ne concéda rien; elle
+promit seulement de ne plus rien écrire de tout cela; elle savait se
+sacrifier, mais non pas changer. Sa réponse commence ainsi: «Pour que tu
+ne puisses en rien m'accuser de désobéissance, le frein de ta défense a
+été imposé à l'expression même d'une douleur immodérée, afin qu'au moins
+en écrivant, je retienne des paroles dont il serait difficile ou plutôt
+impossible de se défendre dans un entretien. Car rien n'est moins en
+notre puissance que notre coeur; loin de lui pouvoir commander, force
+nous est de lui obéir. Lorsque les affections du coeur nous pressent,
+nul ne repousse leurs subites atteintes, et elles éclatent facilement au
+dehors par les actions, plus facilement encore par les paroles, signes
+bien plus prompts des passions du coeur; selon qu'il est écrit: _La
+bouche parle d'abondance de coeur_. J'interdirai donc à ma main d'écrire
+ce que je ne pourrais empêcher ma langue d'exprimer. Dieu veuille que le
+coeur qui gémit soit aussi prompt à obéir que la main qui écrit!
+
+«Tu peux cependant apporter quelque remède à ma douleur, si tu ne peux
+l'enlever tout entière....[196]»
+
+[Note 196: _Ab. Op_. ep, VI, p. 78.]
+
+Et le remède qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui
+enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que
+leurs droits et leur autorité; puis, lui envoyer une règle écrite, qui
+convienne à la communauté, et détermine complètement son état, ses
+devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de
+questions et de réflexions sur ces matières d'un intérêt purement
+monastique.
+
+Cette lettre est la dernière. Héloïse paraît n'avoir plus écrit. Mais
+Abélard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie
+religieuse et une règle détaillée, qui est curieuse à lire et rédigée
+avec beaucoup de soin et de sévérité. Aussi, assure-t-il qu'en la
+composant, il a imité Zeuxis, qui pour peindre la beauté d'une déesse,
+fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modèles
+sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modèles, ce sont
+les Pères de l'Église. J'ai cueilli chez eux,» dit-il, «de nombreuses
+fleurs pour orner les lis de ta chasteté[197].» Désormais la
+correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle.
+L'abbé de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du
+Paraclet; le couvent tout entier l'appelait _notre maître_.
+
+[Note 197: Si nous n'avions déjà beaucoup cité, il y aurait un
+intérêt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative
+à la règle du couvent. Héloïse avait remarqué que la règle commune aux
+couvents d'hommes et de femmes était celle de Saint-Benoît, établie,
+dans l'origine, uniquement pour les hommes, et elle demandait quelques
+adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagérés, comme, par
+exemple, la permission d'avoir du linge. Abélard ne lui accorda pas
+toutes les modifications qu'elle demandait, et lui composa avec force
+citations et réflexions une règle assez peu différente de celle de
+Saint-Benoît. (_Ab. Op._, ep. VII, p. 91; ep. VIII, p. 130.) A la
+suite de la lettre d'Abélard, les archives du Paraclet contenaient
+un règlement intérieur que l'on croit l'ouvrage d'Héloïse ou plutôt
+l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchesne l'a
+imprimé. (Ibid., p. 108.) Il paraît que c'est à peu près la règle de
+Saint-Benoît suivant les statuts généraux de l'ordre de Prémontré.
+(_Hist. litt._, t. XII, p. 640.)]
+
+On peut se demander quel était l'état de l'âme d'Abélard. Avait-elle
+été entièrement brisée par le temps, le malheur, la réflexion, la
+préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoin
+du repos, un sentiment de dignité personnelle, un orgueil souffrant
+réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dévotion
+dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses
+causes agissaient à la fois, et l'avaient amené peu à peu à l'état où
+nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus
+encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser
+les hommes à prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme
+pour eux-mêmes, de leur permettre des sentiments et un langage factices
+et pourtant sincères et dignes, de leur donner enfin un personnage à
+jouer en parfaite tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un
+mot un caractère; elles font en nous ce que les théologiens appellent un
+homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature, et la
+faiblesse humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se
+déguiser. Peut-être a-t-elle raison; souvent le coeur ne gagne pas à
+être vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme
+ingénue et libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents,
+laissera percer sa lumière intérieure, au risque de montrer le feu qui
+la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Abélard et pour lui à
+tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle
+cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la
+dialectique, jusques dans la suscription de sa dernière lettre: _A Dieu
+spécialement, à lui singulièrement_[198]. Ce qui signifie en bonne
+logique, _à Dieu par l'espèce, à lui comme individu_; et ce qui se
+dirait en sens inverse aujourd'hui: «La religieuse est à Dieu, la femme
+est à toi.» Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra
+dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le voulait, paisiblement,
+saintement; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions
+à ce que réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable
+et indomptée, elle obéit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses
+devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses
+vertus.
+
+[Note 198; «Domino specialiter, sua singulariter.» (_Ab. Op_., ep.
+VI, p. 78.)]
+
+Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la
+littérature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent
+ans après que le tombeau se fût fermé sur eux, Jean de Meun traduisit
+ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore,
+témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne
+heure aux poëtes. Comme la langue des passions qui sont éternelles est
+pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de
+l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altéré pour
+l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si
+l'auteur du poème de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe
+siècle, une humble naïveté, dédaignée par Abélard, inconnue d'Héloïse,
+Bussy-Rabutin, avec le français du XVIIe, leur prêtait, dans un
+excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge.
+Ainsi, un épisode historique fixé par des documents certains est devenu
+comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par
+la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des
+écrivains. Peut-être même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne
+savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des
+esprits, les noms d'Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre
+avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs
+aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de
+correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à
+paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la
+réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; elle
+a prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les
+combats, les remords qui conviennent à la morale dramatique des temps
+modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus
+intéressant; et telle est la puissance de certaines conventions
+littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits.
+L'Héloïse de Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de
+l'histoire, à ce point que l'auteur du _Génie du Christianisme_, voulant
+peindre l'amante chrétienne, n'a imaginé rien de mieux que de la
+chercher dans les vers de Colardeau[199].
+
+[Note 199: _Gén. du Christ_., part. II, l. III, c. V.--On y lit ces
+mots: «Femme d'Abeillard, elle (Héloïse) vit et elle vit pour Dieu.»
+J'aime mieux ce jugement de d'Alembert répondant à Rousseau: «Quand vous
+dites que les femmes _ne savent ni décrire ni sentir_ l'amour même, il
+faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse ou que vous ne les
+ayez lues que dans quelque poëte qui les aura gâtées.» (Lettre à
+M. Rousseau, _Mél. de phil._., t. II.) On trouve la traduction de
+Bussy-Rabutin et presque toutes les pièces de vers composées au nom
+d'Héloïse et d'Abélard dans un volume in-12 publié à Paris en 1841; le
+texte de Pope est réimprimé dans l'Abélard illustré de M. Oddoul.]
+
+Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est
+aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons
+retrouver Héloïse et Abélard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce
+me semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces
+lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point
+celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes
+souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la
+douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un
+art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage
+pédantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en
+quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n'a point orné le
+temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse
+que la pensée, la passion peut se passer plus aisément de la perfection
+de la forme, et quel que soit le vêtement dont la recouvre un art
+inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements, comme la déesse de
+Virgile à sa démarche: _Incessu patuit dea_.
+
+Reprenons notre récit.--Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la
+supérieure de l'abbaye du Paraclet eurent été réglés, et qu'il se fut
+affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200],
+il se livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il
+porta dans ses communications chrétiennes et intellectuelles un intérêt
+et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur,
+sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore
+une partie des écrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle
+vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-être
+aussi dans son désir de ne pas cesser d'occuper leur âme et de maîtriser
+leur pensée. Tantôt c'est une exhortation développée à l'étude des
+langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il
+faisait de l'esprit des femmes et sa manière supérieure d'entendre la
+religion, dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement
+récité, mais une science bien étudiée et profondément comprise.
+Tantôt c'est un panégyrique de saint Étienne, composé spécialement à
+l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homélies ou des
+sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur
+chapelle, quand il se fut définitivement rapproché de Paris[201]. Pour
+Héloïse, il lui adresse de véritables ouvrages, monuments de l'intime et
+mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait à tout
+le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes
+de théologie que la lecture de l'Écriture sainte lui a suggérés et dont
+un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui
+répond par quarante-deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de
+petites dissertations[202]. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et
+de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour
+elle, il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par
+quelques mots simples et tendres[203]. Enfin, c'est à sa demande
+qu'il écrit son _Hexameron_, ouvrage théologique d'une assez grande
+importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches
+sur l'oeuvre des six jours ou un commentaire sur la Genèse[204]. C'est
+surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher d'un ton
+triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Héloïse; et
+maintenant qu'il a établi entre elle et lui ce commerce pieux et savant
+de saint Jérôme avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment,
+et même dans les limites de la science et de la religion, il laisse voir
+encore un désir passionné de lui plaire.
+
+[Note 200: Nous avons vu qu'on ne sait pas l'époque précise de cette
+rupture; mais elle fut antérieure à 1138 et probablement de plusieurs
+années.]
+
+[Note 201: _Ab. Op_., part II, ep. VI, _Ad virgin. paracl._, p. 251.
+Comparez avec la fin de la lettre VIII, p. 197, ep. VII _ad easdem.--De
+laude S. Stephani_, p. 203.--_Sermones per annum legendi_, p. 730.
+Quelques-uns cependant de ces sermons sont composés pour des moines,
+notamment le sermon XXXI, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. p. 940.]
+
+[Note 202: _Heloissae problemata_ cum _M.P. Aboelardi solutionibus_,
+p. 384.]
+
+[Note 203: Voyez la dédicace des sermons (p. 129) et la lettre
+d'envoi des chants d'Église. (_Bibl. de l'École des chartes_, t. III, 2e
+liv., 1842, et _Ann. de philos. chrét_., janvier 1844.) Le manuscrit
+de Bruxelles, qui contient ces poésies sacrées, renferme
+quatre-vingt-quatorze hymnes ou séquences (proses ou cantiques) pour
+tout le cours de l'année. Ce ne sont pas les seuls vers d'Abélard. La
+_Gallia Christiana_ lui attribue un distique fort insignifiant sur une
+alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a
+publié une longue épître à son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai, sur
+l'autorité du docteur Clichton, lui attribuent également une prose
+rimée sur le mystère de l'incarnation, chantée autrefois dans plusieurs
+églises. Je préfère cette autre pièce intitulée _Rhythme sur la
+Sainte-Trinité_ et que Durand et Martène ont tirée d'un manuscrit de
+l'abbaye du Bec:
+
+ [Grec: Alpha] et [Grec: Omega], Magne Deus, Heli, Heli, Deus meus,
+ Cujus virtus totum posse, cujus sensus totum nosse,
+ Cujus esse summum bonum, cujus opus quidquid bonum, etc.
+
+_Gall. Christ_, t. VII, p. 595.--_Fragm. philos_., t. III, p. 440.--_Ab.
+Op_., p. 1138.--_Hist. Universit. parisiens._, t. II, p. 761.--_ Hist.
+litt_., t. XII, p. 133-136.--_Amplisc. Coll_., t. IX, p. 1001.--Cf.
+_Religions antiques_, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841,
+in-8, t. I, p. 15-21, et surtout l'article de M. E. Duméril, _Journ, des
+sav. de Normand._, 2e liv. 1844.]
+
+[Note 204: Voyez ci-après, l. III, et _Thesaur. nov. anecd._, t. V,
+p. 1363.]
+
+Nous sommes peut-être au temps le plus tranquille de sa vie. Délivré
+des soucis de son abbaye, tout entier à l'étude, à la prédication, à la
+direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir,
+et son repos était assuré. Si l'inimitié assoupie, mais non éteinte,
+le menaçait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par
+quelques faits épars, on entrevoit qu'il avait trouvé faveur auprès des
+puissances du temps; le comte de Champagne, le duc de Bretagne, le roi
+de France lui-même, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les
+Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formèrent comme une
+dynastie de ministres, paraissent s'être intéressés à lui comme
+s'intéressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs étaient
+maintenant assez avancés dans la carrière pour l'aider de l'autorité,
+de l'influence ou de la réputation qu'ils avaient acquises: l'Église en
+comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, étrangers
+à la France et même à la Gaule, avaient rapporté dans leur patrie son
+souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pénétré dans le
+sacré collége. Ses anciens disciples peuplaient les rangs élevés de
+l'enseignement, de la littérature et du clergé.
+
+D'ailleurs l'institution du Paraclet était florissante, elle obtenait
+chaque jour davantage la faveur et le respect, et il était difficile que
+le succès de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à
+la vérité pouvait en cela réclamer la plus grande part. Il ne paraît pas
+qu'à aucune époque rien ait sérieusement altéré l'admiration que cette
+femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure,
+puis abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Église; elle fut la
+lumière et l'ornement de son ordre. La supériorité de son esprit et de
+sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient
+fiers d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un intérêt qui
+ressemblait à l'engouement. Hugues Métel, rhéteur épistolaire qui
+écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre, lui adressait,
+sans la connaître, des lettres et des vers où il la comparait à l'astre
+de Diane. Il pensait gagner de la gloire à la louer[205]. Les plus
+sévères avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas même
+osé nommer ainsi, tant elle imposait naturellement le respect. Plus
+dédaigneuse et plus irritée qu'Abélard lui-même contre ses ennemis, elle
+désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle
+ne faiblissait sur aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son
+époux et de son maître, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'à elle
+une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard _un faux apôtre_,
+et lui-même parait n'avoir entretenu avec elle que des relations
+bienveillantes[206]; elles amenèrent même entre Abélard et lui, sur un
+point de liturgie d'un intérêt médiocre, une controverse qui ne semblait
+pas présager leur violente rupture et qui cependant la commença
+peut-être. On voit dans les lettres de Pierre, abbé de Cluni, combien il
+se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse[207]. Ainsi, les chefs
+des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du
+cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec la reine des religieuses,
+avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait
+donné mille fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre
+encore chanter sous sa fenêtre par un enfant de la Cité qu'elle était la
+maîtresse du maître Pierre.
+
+[Note 205: Hug. Métom., epist. XVI et XVII, dans le recueil
+intitulé: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p. 348.]
+
+[Note 206: Quant au nom de faux apôtre, voyez sa première lettre; et
+quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Abélard. (Ep. II,
+p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois
+au pape, assez sèchement il est vrai, et sept ou huit ans après la mort
+d'Abélard. (S. Bern.; _Op_., ep. CCLXXVIII.)]
+
+[Note 207: _Ab. Op_., p. 337 et 344.]
+
+Un poète anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle, Walter Mapes, a
+cependant prouvé qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient
+le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. «La mariée, dit-il
+(_nupta_, apparemment ce mot suffisait pour la désigner), cherche où
+est son Palatin bien-aimé, dont l'esprit était tout divin; elle cherche
+pourquoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle avait réchauffé
+dans ses bras et sur son sein[208].»
+
+[Note 208:
+
+ Nupta querit ubi sit suus Palatinus
+ Cujus totus extitit spiritus divinus,
+ Querit cur se substrahat quasi peregrinus
+ Quem ad sua ubera foverat et sinus.
+
+W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insère ces vers
+dans une pièce dirigée contre l'ignorance des moines. Il y décrit une
+sorte d'Elysée fantastique des savants et des lettrés, où il énumère et
+caractérise les beaux esprits du temps. C'est par ce quatrain et sans
+autre explication qu'il indique Héloïse, que l'on reconnaissait alors
+à ce nom _nupta, l'abesse mariée. (The latin poems_, etc., by Thomas
+Wright, Lond., 1841, pet. in-4.--Cf. _Hist. litt._, t, XV, p. XIV,
+496.)]
+
+C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'écoula entre le moment où il
+devint abbé de Saint-Gildas et celui où nous le verrons rouvrir pour la
+dernière fois son école qu'Abélard composa ou retoucha ses principaux
+ouvrages. Le plus considérable est sa _Dialectique_ si longtemps perdue
+pour la postérité, et qui, à l'originalité près, ressemble à la logique
+d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la
+scolastique. C'est le résumé de son enseignement philosophique adressé
+à Dagobert, son frère peut-être, ou du moins son frère spirituel.
+Peut-être y travailla-t-il à Saint-Gildas, s'il ne l'avait commencé à
+Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain,
+c'est que l'ouvrage est d'une époque où il n'enseignait plus depuis
+longtemps déjà, et où la dialectique n'était pas en grande faveur auprès
+de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un écrit plus court,
+mais plus précieux, parce qu'il paraît beaucoup plus original, est un
+traité peu étendu _Sur les genres et les espèces_, monument le plus
+certain et le plus intéressant qui nous reste de la partie systématique
+des opinions d'Abélard. Si le conceptualisme est quelque part, il est
+là. On en retrouve l'esprit dans un petit traité sur les idées, resté
+longtemps inconnu (_De intellectibus_). Parmi ses écrits théologiques,
+le plus important paraît être celui qui fut brûlé à Soissons, ou, selon
+nous, l'_Introduction à la théologie_. On cite aussi un recueil de
+textes des Écritures et des Pères réunis méthodiquement et qui expriment
+le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée,
+ouvrage singulier qui s'appelait _le Oui et le Non (Sic et Non)_, et qui
+ne fut peut-être pas publié par son auteur. On se tromperait cependant,
+si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destiné à établir le doute
+en matière de religion; c'est un ouvrage consacré à la controverse
+plutôt qu'au scepticisme. Les opinions exposées dans l'_Introduction_
+ont été de nouveau présentées et complétées dans un grand _Commentaire
+de l'épître aux Romains_, et dans la _Théologie chrétienne_, qui
+reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques
+remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale théologique
+d'Abélard est exposée sous ce titre: _Connais-toi toi-même (Scito
+te Ipsum)_. On lui attribue également une démonstration en forme
+de dialogue de la vérité du christianisme contre le judaïsme et la
+philosophie incrédule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la
+plupart de ces traités[209] ne reçurent la dernière main qu'à une époque
+assez avancée de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa
+jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en
+expressions cent fois employés dans ses écrits de tous les temps et dans
+les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des idées et des
+citations, l'identité des formes et du style, sont remarquables dans
+presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des
+pensées qui rappellent sa philosophie ou sa théologie, et chose plus
+intéressante encore, les lettres d'Héloïse sont semées de maximes
+empruntées aux théories du maître de son esprit et de son coeur.
+
+Tout annonce que le temps qui sépara le jour où Abélard quitta la
+Bretagne de l'année 1140 fut pour lui animé et rempli par une grande
+activité intellectuelle et littéraire. Cependant cette période est dans
+sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une
+dernière fois son enseignement public, et telle était sa vocation
+éminente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136,
+c'est-à-dire à l'âge de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de
+sa jeunesse. C'était à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, un
+des premiers théâtres de ses succès, qu'il avait rouvert école de
+dialectique, et nous apprenons d'un de ses auditeurs.
+
+[Note 209: Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers
+livres de cet ouvrage sont destinés à les faire connaître.]
+
+«J'étais tout jeune,» dit Jean de Salisbury, «lorsque je vins dans les
+Gaules pour y faire mes études. C'était l'année qui suivit celle où le
+roi des Anglais, Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines
+(1135). Je me rendis auprès du péripatéticien Palatin qui alors
+présidait sur la montagne Sainte-Geneviève, docteur illustre, admirable
+a tous. Là, à ses pieds, je reçus les premiers éléments de l'art
+dialectique, et suivant la mesure de mon faible entendement, je
+recueillis avec toute l'avidité de mon âme tout ce qui sortait de sa
+bouche. Puis, après son départ qui me parut trop prompt, je m'attachai
+au maître Albéric, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien
+le plus réputé, et qui était effectivement l'adversaire le plus
+énergique de la secte des nominaux[210].»
+
+[Note 210: Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. X, et _Rec. des
+Hist_., t. XIV, p. 304--Jean le Petit, de Salisbury, né, dit-on, on
+1110, mais probablement plus tard, quitta l'Angleterre pour venir
+étudier en France. Il y suivit les maîtres les plus célèbres, Abélard,
+Albéric, Robert de Melun, Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont,
+Gilbert dela Porrée, etc., et il nous a laissé de précieux détails sur
+les écoles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1161, remplit
+de nombreuses missions en Italie, fut appelé en 1170 à l'évêché de
+Chartres, et mourut le 25 octobre 1180. (_Hist. litt_., t. XIV, p. 89.)]
+
+Ainsi peu de temps après ce dernier enseignement, et pour une cause
+inconnue, Abélard suspendit ses leçons; mais en reformant son école, il
+avait ravivé son influence et sa renommée. Aussitôt devait se redresser
+contre lui la vigilance hostile qu'il avait constamment rencontrée.
+L'éclat de ses leçons devait accroître encore la curiosité qui
+s'attachait à ses écrits théologiques; et suivant d'assez bonnes
+autorités, ce fut le moment où après les avoir achevés, il leur donna
+le plus de publicité, quoique plusieurs aient été toujours tenus
+secrets[211].
+
+[Note 211: Cette propagation rapide et étendue de ses ouvrages est
+attestée par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les
+lettres qui seront plus bas analysées. Le premier dit aussi que le «_Sic
+et Non_ et le _Scito te ipsum_ fuyaient la lumière et ne se trouvaient
+pas aisément.» Il est à croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout
+ceux qui avaient été condamnés, furent longtemps lus en secret, quoique
+assez répandus: «Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt
+ab ejus discipulis.» (Alberic. Triumf. _Chronic., Rec. des Hist_., t.
+XII, p. 700.--_Histoire littéraire_, t. XII, p. 97.)]
+
+Bientôt vingt ans allaient s'être écoulés depuis que le concile de
+Soissons avait prononcé, et peut-être était-il oublié. Du moins faut-il
+qu'Abélard le crût ainsi, ou que, ranimé par un retour d'empire et de
+popularité, il fut redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet
+de l'habileté et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommençait à
+livrer au public les mêmes doctrines qui l'avaient fait condamner une
+fois. Peut-être comptait-il sur l'autorité de son âge, sur celle de ses
+amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa réconciliation
+ou plutôt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se
+manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et
+comme un effort général de la liberté de penser.
+
+Abélard devait s'associer à ce mouvement qui venait en partie de lui,
+et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses élèves ou ses
+imitateurs, dès qu'il paraissait, il était aussitôt le premier dans les
+craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorité. Il ne
+pouvait retrouver la renommée sans réveiller la haine et encourir le
+malheur.
+
+On aime aujourd'hui à tout rapporter à des causes générales, et
+l'histoire n'a plus d'événement qui ne soit présenté comme le symptôme
+ou le résultat de l'état des esprits au moment où il s'est produit.
+Cette manière de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que
+lorsqu'il s'agit de raconter un événement où figurent des philosophes et
+des théologiens, des penseurs et des prêtres, et qui n'est qu'une lutte
+critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer
+Abélard et sa querelle avec saint Bernard de l'état général du monde
+spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui devait se
+reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en
+d'autres temps, parce que chacun des deux athlètes représentait l'un
+des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés modernes. Le
+combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique
+la victoire ait décidément changé de côté, il n'est pas prêt à finir.
+
+«Ce qu'Abélard a enseigné de plus nouveau pour son temps,» dit un
+ingénieux écrivain, «c'est la liberté, le droit de consulter et de
+n'écouter que la raison; et ce droit, il l'a établi par ses exemples
+encore plus que par ses leçons. Novateur presque involontaire, il a des
+méthodes plus hardies que ses doctrines, et des principes dont la portée
+dépasse de beaucoup les conséquences où il arrive. Aussi ne faut-il pas
+chercher son influence dans les vérités qu'il a établies, mais dans
+l'élan qu'il a donné. Il n'a attaché son nom à aucune de ces idées
+puissantes qui agissent à travers les siècles; mais il a mis dans les
+esprits cette impulsion qui se perpétue de génération en génération.
+C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son siècle[212].»
+
+[Note 212: Mme Guizot, _Essai sur la vie et les écrits d'Abél. et
+d'Hél_., p. 343.]
+
+On a donc eu raison d'éclaircir et de compléter le récit qui nous reste
+à faire par des considérations générales sur ce réveil de l'esprit
+humain au XIIe siècle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on
+peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen âge[213]. Un des
+historiens de saint Bernard, Neander, a caractérisé d'une manière bien
+intéressante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du
+concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation
+des faits généraux, se nourrit surtout de faits précis et individuels.
+Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi générale de
+l'histoire de l'humanité que les causes particulières produisent leurs
+effets, et que le petit concourt au grand, comme le grand aboutit
+très-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques détails qui
+achèveront de caractériser Abélard et sa situation.
+
+[Note 213: _Histoire littéraire de la France_, par M. Ampère, t.
+III, l. III, c. II, p. 32.]
+
+[Note 214: _Histoire de saint Bernard et de son siècle_, par A.
+Neander, traduit de l'Allemand par M. Vial, l. II, p. 110 et suiv.
+Voyez aussi le c. XVII de _l'Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé
+Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.]
+
+L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur
+tendance, n'était pas la seule cause, de l'animadversion de l'Église
+contre lui. Son caractère personnel avait certainement beaucoup aggravé
+l'effet de ses opinions, et notre récit l'a dû prouver. Ce qu'il
+lui fallut souffrir à différentes époques l'avait irrité contre ses
+supérieurs ecclésiastiques, et, sans concevoir la pensée de faire
+schisme dans l'Église, il s'était livré plus d'une fois à de
+vives attaques contre plusieurs des autorités ou des corps qui la
+constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'évêque de Paris et de
+ses chanoines, de l'abbé de Saint-Denis et de ses religieux; savant,
+difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de son
+mépris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa
+sévérité envers le désordre, et ce chanoine si peu sage, ce moine si
+peu cloîtré, ce prêtre si indépendant de toute règle, s'était érigé en
+censeur amer et véhément du clergé. Dans plusieurs de ses ouvrages,
+il éclate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de
+Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents
+en général sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il paraît
+défendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines réguliers, et
+sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor où
+respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait,
+à la réforme et à la propagation de la constitution canonicale de la
+vie religieuse, attaché ses soins et sa gloire[216]. Les évêques ne
+s'étaient point soustraits à sa téméraire critique. En leur reprochant
+positivement de ne point savoir les lois et les règles de l'Église, il
+essayait, dans un de ses plus graves écrits, de limiter dans leurs mains
+ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, et, en dénonçant la cupidité d'un
+grand nombre, il avait devancé la réformation par ses attaques contre le
+trafic des indulgences[217]. Nous ne connaissons pas de satire plus vive
+contre le clergé que le plus important de ses sermons, celui pour
+la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser
+formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et
+travaillé, de connivence avec Farsit, _son coapôtre_, à ressusciter un
+mort. Il dénonce avec un ton de dérision qui semble en avance de six
+siècles les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent
+les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus infirmes, et
+raconte jusqu'à un complot que Norbert aurait formé avec une mendiante
+pour tromper la crédulité des fidèles[218]. Qu'on s'étonne ensuite
+qu'il y eût contre lui dans le clergé des haines bien plus vives que ne
+semblait le mériter la hardiesse modérée et chrétiennement respectueuse
+de ses nouveautés dogmatiques.
+
+[Note 215: _Ab. Op_., ep. VIII, p. 193 et 195. Pars. II de S.
+Susanna sermo XVIII, p. 935. De S. Joanne Bapt. sermo XXXI, p. 953, 958,
+etc.--_Theolog. Christ_., l. II. p. 1215, 1235, 1240.]
+
+[Note 216: _Ab. Op_., pars. II, ep. III, p. 228.]
+
+[Note 217: _Ethic. seu Scito te ipsum_, c. XVIII, XXV et XXVI.]
+
+[Note 218: _Ab. Op._, de S. Joan B. serm. XXXI, p. 867.--Les
+miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus
+ancien récit ne parle point de morts ressuscités; l'auteur, comme le
+remarquent les panégyristes plus modernes, n'ayant voulu, à cause de
+l'endurcissement de certains infidèles, raconter que des faits connus et
+avoués de tous. Le jésuite Daniel Papebroke paraît le regretter dans
+ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une
+peinture qu'on voyait dans une église de Nancy que Norbert avait
+ressuscité trois hommes, et le prémontré Hugo qui a écrit sa vie en 1704
+n'hésite pas à raconter ce miracle qui aurait précédé de très-peu la
+mort même du saint. Est-ce de ce miracle qu'Abélard s'est moqué et qu'il
+dit: «Mirati fuimus et risimus?» Quant à ce Farsit, qu'il associe à
+Norbert et que Papebroke prend pour: «Fursitus, convitium potius
+quam nomen,» ce doit être Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de
+Saint-Jean-des-Vignes à Soissons, lequel suivait les miracles qui de
+1128 à 1132 s'opéraient dans l'église de Notre-Dame de cette ville. Il a
+écrit de grandes louanges de saint Norbert, et prétend avoir assisté
+à soixante-quinze miracles dont se moque Racine le fils. (_Biblioth.
+praemonstr. ordin. S. Norb. vit._, p. 365.--_Acta sanctor. Junii_, t. I,
+p. 816 et 861.--_Vie de saint Norbert_, par Hugo, l. IV, p. 834.--_Hist.
+litt._, t. XI, p. 620, et t. XII, p. 115, 294 et 711.--_Mém. de l'Acad.
+des inscript._, t. XVIII, p. 847.)]
+
+Quant à saint Bernard, Abélard semble l'avoir plus ménagé; et, si ce
+n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs où il l'attaque sans
+le nommer[219], il parait être resté, à son égard, dans les termes d'une
+prudence politique, imitée par son rival que distrayaient d'ailleurs
+tant d'autres soins, et qui était dans la religion un homme d'État
+encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote déjà
+indiquée qui peut servir à bien faire juger de leurs relations.
+
+[Note 219: _Ab. Op._, ep. I, p. 31, et ep, II, p. 42.]
+
+Un jour, l'abbé de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reçu avec de
+grands honneurs. Ayant assisté à vêpres, comme à la fin de l'office,
+suivant une règle de l'ordre de Saint-Benoît, on récitait l'Oraison
+dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante,
+non adoptée généralement par l'Église. Au lieu de dire: _Donnez-nous
+aujourd'hui notre pain quotidien_, conformément au texte de saint Luc,
+on disait: _Notre pain supersubstantiel_, selon le texte de saint
+Mathieu. Bernard en fit l'observation à l'abbesse, et comme elle lui dit
+que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver
+cette singularité[220]. Étant venu au couvent quelques jours après,
+Abélard fut instruit de ce qui s'était passé, et il écrivit à l'abbé
+de Clairvaux une lettre où il lui dit d'abord, un peu ironiquement
+peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme, mais comme
+un ange, et que pour lui, il serait plus fâché de lui déplaire qu'à
+personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru
+préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le
+_Pater_ de la bouche de Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le
+tenir que de saint Paul, qui lui-même n'avait pas entendu le Sauveur.
+Enfin, après quelque discussion, il déclare ne pas beaucoup tenir à ces
+diversités de bréviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette
+lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la termine
+par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manière
+particulière dont certains offices étaient dits à Clairvaux[221]. On ne
+voit point que saint Bernard ait rien répondu. Il paraît seulement que
+par la suite, mais longtemps après Abélard, Héloïse et saint Bernard,
+les religieuses du Paraclet comme les religieux de Cîteaux, ont changé
+les singularités de leur liturgie.
+
+[Note 220: Cette différence existe dans la Vulgate qui traduit
+par _supersubstantialem panem_ dans saint Mathieu, et par _panem
+quotidianum_ dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson] commune à
+l'un et à l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de _pain quotidien_
+ait prévalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement
+l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutôt _substantiel_
+que _quotidien_. (Voy. _Thes. ling. graec_.) L'épithète de
+_supersubstantiel_ est rendue dans la Bible de Vence par ces mots:
+_Notre pain qui est au-dessus de toute substance_. Au reste, les
+variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce
+passage de la prière la plus familière aux chrétiens. (Math., VI,
+0.--Luc., XI, 3.--_Biblia maxim_., t. XVII, p. 62.--Nicole, _Pater_, c.
+VI.)]
+
+[Note 221: _Ab. Op_., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev.
+abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.]
+
+Telles étaient, à les considérer dans leur détail, les relations
+d'Abélard avec diverses parties du clergé. Jugez donc si le jour où il
+exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait espérer
+indulgence ou justice. Or cette hypothèse devait tôt ou tard se
+réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude
+naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient
+dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour
+que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis: il ne
+leur manqua longtemps que l'occasion et le courage.
+
+Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric
+de Reims qui, devenu archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir
+enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un ancien rival. Mais
+noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entouré d'auxiliaires
+nouveaux.
+
+Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples
+d'Abélard. Ils étaient présomptueux et insolents; on les accusa
+d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les soupçonna de la
+révéler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de
+Gautier de Mortagne, professeur assez renommé de théologie, qui avait
+enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus
+tard évêque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue,
+il se plaint au maître de l'outrecuidance de ses élèves; il ne peut
+croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne
+la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté
+parfaite le dogme de la Trinité. Il remarque cependant que
+quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces
+interprétations; mais en rendant hommage à sa science et à sa modestie,
+il le prie de lui écrire positivement son avis sur quelques points
+délicats de théologie; car il n'est pas bien assuré de sa pensée,
+quoiqu'il ait récemment conféré avec lui; il lui demande de lui dire
+nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite, et quand
+il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui
+promet de répondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesurée
+et encore bienveillante est un modèle du ton que la controverse aurait
+dû toujours conserver; mais cet exemple ne fut guère imité.
+
+[Note 222: C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon, désigné quelquefois
+sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui
+sont de petits traités de théologie. Celle qui est adressée à Abélard
+pourrait être d'une date antérieure à l'époque que nous racontons, si
+la suscription _Magistro Petro monacho_ doit être prise à la lettre.
+(D'Achery, _Spicilegium_ (1723), t. III, p. 524.--_Hist. litt_., t.
+XIII, p. 511.)]
+
+Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Métel, élève d'Anselme de
+Laon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutôt d'antithèses
+et d'acrostiches, bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait métier,
+presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style
+recherché aux grands personnages de son temps, écrivit au pape Innocent
+II, et au philosophe Abélard[223].
+
+[Note 223: C'est le même qui avait écrit à Héloïse, on ne sait à
+quelle époque, deux lettres déjà citées qui ne sont que des compliments
+littéraires. (Hugo, _Sacrae antiquit. mon_., t. II, p. 312.--_Hist.
+litt_., t. XII, p. 493.)]
+
+En parlant à ce dernier, _maître accompli dans le trivium et le
+quadrivium_, Hugues Métel, qui s'intitule quelque part le _secrétaire
+d'Aristote_[224], lui déclare que, sur la foi de la renommée, il exècre
+les hérésies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec
+elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vérité, _c'est erreur et
+horreur_, l'Écriture sainte a été profanée. Quelle présomption en effet!
+Un chétif mortel vouloir s'élever à l'explication de l'incompréhensible
+Trinité! Est-il donc plus insensé qu'Empédocle? est-il donc enivré
+de vaines nouveautés? Oublie-t-il qu'on ne connaît Dieu qu'en
+l'ignorant[225]? «Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais
+pas. Non que je veuille,» ajoute notre écrivain, «attaquer ta sagesse
+et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de
+prudence, tant d'éloquence, tant d'élégance de moeurs.... Mais peut-être
+ce sont des paroles qui auront été jetées au vent, on n'en aura pas bien
+saisi le sens.... Reviens à toi, docte maître, reviens.... Sur la porte
+de ton âme, garde écrit le _Connais-toi toi-même_; car c'est une parole
+descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange;
+en cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi-même, tu ne te
+dépasses pas.[226]»
+
+[Note 224: «_Aristotelis secretarius_.» (_Id. ibid._, ep. XII, p.
+313.)]
+
+[Note 225: «Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas....
+execror.... et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram
+devirginasti.... errore et horrore erras et horres, si haeresibus
+haeres, si tamen verum est quod de te dictum est.... insanior es
+Empedocle.... Inebriatus es novitatibus vanis.... Deus nesciendo scitur;
+unum hoc de Deo scio quod eum nescio.» (_Id. ibid_., ep. V, p. 332.)]
+
+[Note 226: «Prudentia tua tanta, facundia tua tanta, elegantia morum
+tanta tua!... In superliminari animae tuae _Gnotum canton_ (sic, pro
+_Gnôti seauton_) scriptum habeto. Descendit quippe de coelo _scito te
+ipsum_; «memineris, etc.» (_Id. ibid._)]
+
+Dans ces conseils, mêlés d'ironie et d'adulation, s'aperçoivent encore
+l'admiration, la déférence, l'embarras que témoignaient presque tous les
+contemporains d'Abélard en s'adressant à lui: mais, délivré de cette
+contrainte, _Hugues_ s'épanche avec plus d'amertume, quand il parle au
+souverain pontife. Il lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit
+naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre saint Bernard,
+cet homme vraiment et entièrement catholique, israélite de père et
+de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard, ce fils d'un
+Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle
+au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais
+_Aboilard_, aboie en effet contre le ciel[227]. C'est une hydre
+nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force
+d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par l'aquilon.
+Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Égypte; car
+elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint-père
+d'y porter remède, c'est à lui d'_allumer le cautère gui guérira ces
+consciences cautérisées_. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les
+pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228].
+
+[Note 227: «Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset
+tolerabile si tamen latraret in arte.... latratus dat in excelsum.» Jeu
+de mots sur le nom d'_Aboilar_ et le rapport du son avec le mot qui dès
+lors représentait le mot _aboyer_. (_Id_, cp. IV, p. 330.)]
+
+[Note 228: «Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab
+aquilone.... Inflammandum est cauterium ad cauteriatas conscientias
+medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis
+peccatores terrae.» (_Id. ibid._)]
+
+Il n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un
+rhéteur clérical qui, sans mission, se mêle d'une haute controverse, et
+la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit
+et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.
+
+Il y avait alors dans l'Église un moine de Cîteaux, de l'abbaye de Signy
+au diocèse de Reims, nommé Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir
+dans l'obscurité d'une cellule, avait été dans la même contrée abbé
+bénédictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il
+jouissait d'une grande réputation de piété[229], écrivait avec talent
+sur les matières spirituelles, unissait assez habilement la dialectique
+et la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard, qui
+le consultait souvent sur ses ouvrages.
+
+[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le
+qualifie de _Beatus_. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom précédé
+de ce titre. Ce doit être un saint de Cîteaux. (_Bibliothec. Patr.
+cisterc._, t. IV.--_Hist. litt_., t. XII, p. 312.)]
+
+Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un
+commentaire sur le _Cantique des Cantiques_, livre qui était alors en
+possession d'exciter la sagacité féconde des interprètes, le hasard fit
+tomber sous ses yeux un recueil intitulé: _Théologie de Pierre Abélard_.
+Le titre excita sa curiosité; le recueil contenait deux petits ouvrages,
+à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus
+développé que l'autre. C'était l'_Introduction à la Théologie_, et,
+je crois, la _Théologie chrétienne_. Cette lecture émut le religieux;
+abandonnant aussitôt son travail, car c'était une oeuvre des temps de
+loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le
+domaine de la foi envahi à main armée[230], il nota tous les passages
+qui le troublaient, et ses motifs pour en être troublé. Il y reconnut
+des pensées et des expressions nouvelles, inouïes, touchant les matières
+de la foi. Le dogme de la Trinité, la personne du Médiateur, le
+Saint-Esprit, la Grâce, le sacrement de la Rédemption, lui parurent
+compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église
+l'esprit qu'il avait montré dans l'école. Saisi d'inquiétude et
+d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hésita sur ce qu'il devait
+faire. Il trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent.
+L'Église n'avait plus, à son avis, dans le monde et dans l'école, de
+docteurs célèbres et vigilants, capables de soutenir avec éclat la
+saine croyance, de représenter le véritable esprit de la religion. Il
+appartenait à un parti où l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume
+de Champeaux et d'Anselme de Laon, _le feu de la parole de Dieu s'était
+éteint sur la terre_[231]. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient
+comme ensevelis dans les soins de l'épiscopat, les méditations du
+cloître, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Église.
+Il s'alarmait de leur silence, et, d'un autre côté, il avait aimé
+Abélard[232]; il éprouvait apparemment ce mélange de goût et de crainte
+que ressentaient pour lui tant d'hommes éminents de ce siècle; il
+balançait à l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop
+défiant. Cependant l'intérêt de la foi l'emporta dans son âme, et
+dominant toute autre considération, au risque de s'engager dans une
+affaire difficile, il résolut de provoquer directement, dût-il leur
+déplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamité pour l'Église.
+Il écrivit une lettre commune à l'abbé de Clairvaux, et à Geoffroi,
+l'évêque de Chartres.
+
+[Note 230: C'est lui qui s'exprime ainsi dans une Épître aux
+chartreux du Mont-Dieu, qui précède son traité de la Vie solitaire, et
+où il énumère tous ses ouvrages. Il dit même qu'il a interrompu son
+exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. III.
+Là, en effet, se termine cette exposition qui est insérée dans la
+Bibliothèque des Pères de Citeaux. (_Lib. de vit. solit._, praefat., t.
+IV, p. 1.)]
+
+[Note 231: «Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi,
+ignis verbi Dei in terra defecit.» (Hug. Melel., ep. IV ad Innocent., p.
+330.)]
+
+[Note 232: «Dilexi et ego eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CCCXVI,
+Guillelm. abbat. ad. Gaufrid. et Bernard.--_Biblioth. Patr. cisterc._,
+t. IV, p. 112.)]
+
+Dans cette lettre que le temps a respectée, Guillaume, tout en leur
+demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement
+leur quiétude, et décrit, dans un langage animé, et le danger pressant
+qui le force à parler, et les poignantes inquiétudes qu'il éprouve. La
+foi des apôtres et des martyrs est menacée, et nul ne résiste, nul ne
+parle. Il souffre, il se consume, il frissonne, et cependant Pierre
+Abélard recommence à dire, à écrire ses nouveautés; ses doctrines
+courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose
+plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de
+l'autorité en cour de Rome. Ainsi le mal se propage, et bientôt envahira
+tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. «Je ne savais en qui
+me réfugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis tourné vers vous,
+et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'Église latine.
+Car il vous craint, cet homme, et vous redoute. Fermer les yeux, qui
+craindra-t-il? Et après ce qu'il a déjà dit, que dira-t-il, lorsqu'il
+ne craindra personne? Ils sont morts, presque tous les maîtres de la
+doctrine ecclésiastique, et voilà qu'un ennemi domestique fait irruption
+dans la république déserte de l'Église, et s'y conquiert une exclusive
+domination. Il traite l'Écriture sainte comme il traitait la
+dialectique; ce ne sont qu'inventions à lui personnelles, que nouveautés
+annuelles. C'est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur
+et non l'imitateur de nos maîtres.»
+
+A l'appui de cette dénonciation, il relève dans les deux ouvrages
+d'Abélard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres
+livres qu'il ne connaît pas et qu'on tient cachés: c'est le _Oui et le
+Non_, c'est le _Connais-toi toi-même_, dont les titres, qu'il
+trouve monstrueux, lui paraissent annoncer dans le texte d'autres
+monstruosités. Cette lettre servait de préface à une dissertation en
+forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort près. Là,
+Guillaume discute en détail et combat avec beaucoup de soin les treize
+erreurs capitales dont il accuse Abélard, et sa réfutation, composée
+d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs à réfuter, n'est
+certainement pas d'un esprit vulgaire. Inférieure pour le mouvement et
+la puissance à celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, écrite
+d'un style moins coloré et moins brillant, elle atteste un esprit plus
+subtil, plus propre à pénétrer dans le fond des questions de dialectique
+et même de métaphysique. Sa pensée générale est celle d'une foi
+implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain,
+quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne
+pouvant aller légitimement et sûrement au delà de la conception et de
+l'affirmation de l'existence.
+
+Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupçonnait d'un peu
+de froideur les deux dignitaires de l'Église qu'il interpellait. Ils
+s'étaient accoutumés à témoigner leur zèle en de plus graves affaires
+que des controverses d'école, et tous deux venaient de jouer le rôle le
+plus actif dans les luttes provoquées par le schisme des deux papes.
+Dans sa querelle contre Pierre de Léon ou Anaclet II, Innocent II avait
+trouvé en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zélés
+défenseurs. L'un portait encore le titre de légat du saint-siège dans
+les Gaules, et il n'y avait guère plus d'un an que l'autre était revenu
+de Rome, où après la mort d'Anaclet il avait conduit son successeur
+repentant aux pieds du souverain pontife, et rétabli l'unité de
+l'Église.
+
+On ignore comment l'évêque de Chartres répondit à Guillaume de
+Saint-Thierry; quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec
+une politesse fort laconique. C'était au mois de mars, pendant le carême
+de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140[233].
+
+[Note 233: On peut admettre en effet que ceci ne se passa qu'en
+1140, année de la réunion du concile. Dans ce cas, la conférence de
+saint Bernard et de Guillaume, puis celle de saint Bernard et d'Abélard,
+leur demi-rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel
+au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentrée dans la
+querelle, la session du synode et son jugement, tout se serait passé
+dans le court espace de cinquante à soixante jours, de la fin du carême
+à l'octave de la Pentecôte, et l'accusation dirigée contre Abélard
+d'avoir à un certain moment prétendu emporter l'affaire en la brusquant,
+n'en serait que mieux justifiée. (Voyez plus bas p. 201.)]
+
+Dans une lettre des plus courtes, il approuve l'émotion du religieux,
+loue son traité, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez
+d'attention, le croit propre à détruire des dogmes odieux, et, pour le
+reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps où il écrit pour
+ajourner toute explication. L'oraison réclame à cette heure tous ses
+instants, et ce n'est qu'après Pâques qu'il pourra se rencontrer avec
+Guillaume et conférer avec lui. En attendant, il le prie de _prendre
+sa patience en patience_, il a jusqu'ici à peu près ignoré toutes ces
+choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se
+recommandant à ses prières[234].
+
+[Note 234: S. Bern., _Op._, ep. CCCXVII.]
+
+Les défenseurs de saint Bernard ont insisté sur cette preuve de sa
+froideur au début de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne
+le saurait accuser d'inimitié ni de passion, et mettent un soin peu
+explicable à le disculper de toute initiative dans une poursuite que
+cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard
+avec chaleur et persévérance. En tout genre, les apologies sont souvent
+contradictoires; elles tendent à établir à la fois que celui qu'elles
+défendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de
+le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de
+n'avoir pas suscité l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie.
+
+Évidemment, tout cela importe peu; et si, comme les documents
+l'attestent, le zèle de Guillaume de Saint-Thierry alluma celui de
+l'abbé de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux
+justifiée ni plus condamnable.
+
+Nous avons vu, en 1121, au concile de Soissons, la sage modération de
+l'évêque de Chartres intervenir avec une grande autorité. Son influence
+n'eût pas été moindre dans les nouvelles conférences de 1139 ou de 1140.
+Le titre de légat qu'il portait encore et que son humilité changeait
+en celui de _serviteur du saint-siége apostolique_, n'aurait fait
+qu'ajouter à son ascendant. Mais bien qu'il ait participé aux opérations
+du concile de Sens[235], il s'efface dans toute cette affaire, et
+d'ailleurs sa position politique dans l'Église, sa liaison avec saint
+Bernard, la récente communauté de leur conduite et de leurs efforts en
+tout ce qui touchait les intérêts de la papauté, devaient le porter
+impérieusement a marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le
+mouvement sans ardeur et sans résistance.
+
+[Note 235: Je ne sais ou Gervaise a pris que Geoffroi était mort
+cette année même, le jour de Pâques, et par conséquent n'avait pu
+assister au concile (t. II, l. V, p. 86). Il y assisté, il signa les
+lettres synodiques, il était encore légat en 1144, _sancto sedis
+apostolicae famulus_, et ne mourut que le 29 janvier 1145. (S. Bern.,
+_Op_., ep. CCCXVII.--_Gallia Christ_., t. VIII, p. 1134.--_Hist. litt_.,
+t. XIII, p. 84.)]
+
+Saint Bernard fut donc abandonné à lui-même. C'était un esprit plus
+élevé qu'étendu, et dont la sagacité naturelle était limitée par une
+piété ardente et crédule. Il la poussait jusqu'à la dévotion minutieuse.
+Comme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur
+ne connaissait pas de bornes; et tandis qu'il domptait son corps et
+humiliait sa vie par les rigueurs les plus misérables, il se livrait
+avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de
+sainte autorité. Sa charité vive et tendre dans le cercle de l'Église ou
+de son parti dans l'Église, s'unissait à une sévérité soupçonneuse hors
+du monde soumis à son influence, confondue à ses yeux avec le divin
+pouvoir de l'Église même. C'était un orateur éloquent, un brillant
+écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant médiateur
+dans les affaires où il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait
+souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son
+caractère, sa foi en lui-même exaltée par l'excès de ses sacrifices. La
+justesse, la modération, l'impartialité lui étaient difficiles; il y
+avait de l'aveuglement dans son génie; et à côté des rares qualités qui
+l'ont placé si haut dans l'Église et dans l'histoire, on reconnaît à
+mille traits de sa vie que ce grand homme était un moine[236].
+
+[Note 236: Voyez Othon de Frisingen, _De Gest. Frid._, l. I, c.
+XVII.--Cf. Brucker, _Hist. crit. philos._, t. III, pars II, l. II, c.
+III, p. 751 et 759.]
+
+Lorsque le jour de Pâques fût passé, il donna plus d'attention aux
+avertissements de Guillaume de Saint-Thierry, qui sans doute ne manqua
+pas de lui rappeler la conférence promise. La gravité réelle ou
+apparente de quelques-unes des nouveautés d'Abélard, l'indépendance
+générale de sa doctrine, sa préférence pour la méthode rationnelle dans
+l'exposition des vérités religieuses, et, plus que tout cela, l'immense
+et rapide propagation de ses idées, qui trouvaient tous les esprits
+prêts et ardents à les accepter, déterminèrent saint Bernard à
+intervenir.
+
+Quoique douze ans auparavant Abélard l'eût rangé au nombre de ses
+ennemis[237], leur dissidence, qui était dans la nature des choses,
+n'avait pas eu beaucoup d'éclat; rien d'irréparable ne les armait encore
+l'un contre l'autre. L'abbé avait visité le Paraclet; quelques relations
+les avaient rapprochés; leur passager dissentiment sur le texte de
+l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifesté ou laissé entre eux un
+fond d'aigreur cachée, mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hésitait
+évidemment à rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il
+voulut d'abord avoir une entrevue avec Abélard, et il lui fit quelques
+observations sur ses doctrines. Cette première conférence n'ayant rien
+produit, une seconde eut lieu, et cette fois _en présence de deux ou
+trois témoins_, suivant le précepte de l'Évangile[238]. Il l'engagea à
+revoir ses écrits, à modifier ses assertions, surtout à ralentir les pas
+trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte.
+La conversation fut assez amicale. Un secrétaire de saint Bernard, son
+panégyriste et son biographe, assure même qu'on s'entendit et que ce
+dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme
+point la relation officielle, envoyée au saint-siége par les évêques,
+après la décision du concile[239]. Il y eut une simple conférence
+préliminaire, d'où chacun se retira avec des espérances, parce que, de
+part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Abélard
+était éloigné de toute idée de schisme, et que ses propositions les plus
+hasardées comportaient pour la plupart une explication plausible, un
+entretien commencé sans le désir de rompre devait conduire à quelque
+espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'était point pressé
+de pousser les choses à l'extrême; il ne cherchait pas un éclat;
+l'autre, toujours placé entre la soumission et la révolte, désirait se
+maintenir à l'égard du pouvoir ecclésiastique dans une indépendance sans
+hostilité; il ne céda donc pas à son adversaire, mais il ne l'irrita
+pas.
+
+[Note 237: Voyez ci-dessus, p. 116.]
+
+[Note 238: «Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre
+toi et lui; s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute
+pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit
+confirmé sur la parole de deux ou de trois témoins.» (Math., XVIII, 15
+et 16.)]
+
+[Note 239: Geoffroi, né à Auxerre, moine de Clairvaux, secrétaire
+(_notarius_) de saint Bernard, et qui a écrit sa vie, avait été quelque
+temps disciple d'Abélard; mais il appartenait tout entier au parti
+opposé lors du concile de Sens. Il affirme qu'Abélard promit de
+s'amender à la volonté de saint Bernard, «ad ipsius arbitrium
+correcturum se promitteret universa.» Mais les évêques de France, dans
+leur lettre au pape, parlent de la conférence _familière et amicale_ où
+Abélard fut averti; et ils ne disent point ce qu'il répondit. S'il eût
+fait une promesse violée plut tard, leur intérêt était de le rappeler.
+(Cf. Gaufr., l. III, _De vit. S. Bernardi. Rec. des Hist._, t. XIV, p.
+370, etc.--_Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1147.--S. Bern., _Op._, ep.
+CCCXXXVII.--_Ab. Op._; Not., p. 1101.)]
+
+Quand les hommes supérieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de
+s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas déclarée. Mais une
+fois séparés, chacun, rentré dans son camp, y retrouve ses amis, ses
+confidents, ses flatteurs, et se réchauffe au foyer de l'esprit de
+parti. Ce qui inquiétait Bernard, c'était moins encore la nature que le
+succès des doctrines d'Abélard. Il voyait au loin s'étendre l'esprit de
+controverse sur les matières les plus hautes et les plus sacrées. Dans
+les derniers temps, des hérésies graves, notamment sur la Trinité,
+s'étaient produites en divers lieux[240]. Abélard, après en avoir
+beaucoup réfuté par ses arguments, en avait suscité d'autres par sa
+méthode. Il autorisait les erreurs même qu'il n'enseignait pas. Partout
+à sa voix se dressait, moins prudent et moins réservé que lui, l'éternel
+ennemi de l'autorité, l'examen. Son exemple avait comme déchaîné dans la
+lice la raison individuelle.
+
+[Note 240: C'était surtout celles de Henry, de Tanquelm ou Tankolin,
+de Pierre de Bruis, peut être aussi des deux frères bretons, Bernard et
+Thierry dont parle Othon de Frisingen, et dont Gautier de Mortagne
+a réfuté le second. On suppose que ce sont les deux frères que veut
+désigner Abélard dans le tableau qu'il a par deux fois tracé des
+hérésies contemporaines. (Cf. _Introd. ad Theol._, l. II, p.
+1066.--_Theolog. Christ_., l. IV, p. 1314-1316, et ci-après, l. III. c.
+II.--_Rec. des Histor._, t. XIV, praef., p. IXX.--_De Gest. Frid._, l.
+I, c. XLVII.--_Spicileg._, t. III.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 378).]
+
+Hors de sa présence, l'abbé de Clairvaux ne se contraignit point pour
+maudire cette réformation anticipée; il ne s'abstint pas d'en rapporter
+l'existence au plus renommé des novateurs; sans peut-être attaquer
+directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il
+arrachait ses livres des mains de ses disciples, et prêchait contre
+la contagion de son école. Autour du nouvel apôtre s'élevait contre
+l'autorité doctrinale d'Abélard une clameur de réprobation et
+d'anathème. Nous en pouvons juger par le langage des écrivains partisans
+de saint Bernard. Abélard _dogmatisait perfidement_, disent-ils tous. Il
+fut _négromant et familier du démon_, a écrit Gérard d'Auvergne[241].
+
+[Note 241: «De fide dogmatizans ferfide.... Nigromanticus et daemoni
+familiaris.» (_Thes. anc_. t. V, praef. in fin.) On lisait cela dans une
+chronique manuscrite de Cluni. Les mots _perfide dogmatizans_ ont été
+répétés ailleurs. (Guill. Nang. _Chron., Rec. des Hist._, t. XX, p.
+731.)]
+
+Non moins puissant et non moins passionné, retentit bientôt de l'autre
+côté le cri de l'indépendance. Abélard lui-même, irritable et convaincu,
+opposait aux accusations des dénégations sincères, et, ne croyant que se
+défendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance
+ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux
+renvoyaient l'insulte à la réprobation, et le mépris à l'anathème. Ils
+avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient défendre
+contre des préjugés tyranniques la vérité éternelle et nouvelle à la
+fois. Abélard pouvait se regarder comme le représentant de ce que le
+christianisme renfermait de plus éclairé, comme le docteur, sinon de la
+majorité dans l'Église, au moins d'une minorité pleine d'espérance et
+d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux
+même qui exagéraient ou dénaturaient ses opinions, ceux même qui
+en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus
+_avancées_, le prenaient pour chef, et voulaient, à leur profit, faire
+triompher en lui la liberté de penser. Un docteur qui avait étudié
+avec lui et sous lui, Gilbert de la Porrée, chancelier de l'église
+de Chartres et déjà célèbre par la solidité et le succès de son
+enseignement, avait commencé à développer sur l'essence divine, sur
+ses attributs, sur la différence des personnes aux propriétés dans la
+Trinité, ces subtilités ingénieuses, hasardées, dont il devait, huit
+ans après, étant évêque de Poitiers, venir répondre devant deux
+conciles[242]. Pierre Bérenger, zélé disciple d'Abélard, déjà revêtu des
+fonctions de scolastique, et qui devait défendre plus tard son maître
+dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le
+despotisme ecclésiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu
+l'expression si vive et si piquante[243].
+
+[Note 242: Gilbert de la Porrée (_Porretanus_) soutint des opinions
+théologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues à celles
+d'Abélard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut
+traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148.
+(Ott. Frising. _De Gest. Frid_., l.1, c. XLVI, L et seq.--_Hist. litt_.,
+t. XII, p. 486.)]
+
+[Note 243: Pierre Bérenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de
+quelle église, n'est guère connu que par son apologie d'Abélard et
+une invective contre les chartreux. Pétrarque, le premier, l'a appelé
+_Pictaviensis_ (Poitevin). Dom Brial soupçonne qu'il l'a confondu avec
+Pierre de Poitiers, autre disciple d'Abélard, et veut, sans trop de
+fondement, que Bérenger soit _Gabalitanus_ ou du Gévaudan. (_Ab. Op_.,
+pars II, ep. XVII, XVIII et XIX; Not., p. 1192.--_Hist. litt_., t. XII,
+p. 264.--_Rec. des Hist_., t. XIV, p. 294.)]
+
+Enfin un homme intrépide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe
+également pour avoir suivi les leçons d'Abélard, venait de se retirer
+en France, banni de Rome par l'autorité pontificale, pour y avoir
+fougueusement soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Église
+chrétienne. Moins préoccupé du dogme que des abus introduits dans la
+constitution du clergé, il préludait, sans le savoir, à l'insurrection
+des Vaudois, des Albigeois, à celle du protestantisme, par des attaques
+où se mêlait à la passion de l'indépendance religieuse un sentiment
+confus de la liberté politique[244]. On dit qu'il se rapprocha
+d'Abélard, et le poussa vivement à la résistance. Rien, à notre
+connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il
+appelle Arnauld le lieutenant, ou plutôt l'_écuyer_ d'Abélard[245], et
+met grand soin, dans ses lettres pour Rome, à confondre la cause de l'un
+avec celle de l'autre, et à représenter Abélard, tantôt comme le guide,
+tantôt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper.
+Espérons pour saint Bernard qu'il a dit vrai.
+
+[Note 244: Arnauld, qu'on croit né à Bresce, dans les premières
+années du XIIe siècle, attaqua avec tant de violence la richesse du
+clergé et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamné en 1139
+par le concile de Latran. Forcé de quitter l'Italie, il vint en Suisse,
+et de là apparemment en France. Il repassa les Alpes en 1141, souleva
+Bresce, provoqua dans Rome un mouvement révolutionnaire qui triompha
+dix-ans, et fut brûlé vif en 1155.]
+
+[Note 245: «Procedit Golias procero corpore, nobili illo suo bellico
+apparatu circumcinctus, antecedente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo
+de Brixia. (S. Bern. _Op._, ep. CLXXXIX. Voyez aussi les lettres CXCV et
+CCCXX.)]
+
+Excité ou non par Arnauld de Bresce, Abélard affronta la tempête, et
+traita ses pieux et puissants adversaires comme des coeurs méchants
+et des esprits faibles. Revenant à la confiance présomptueuse de sa
+jeunesse, entraîné surtout par ce mouvement général qui ne venait pas
+tout entier de son impulsion, il maintint avec fermeté la vérité de ses
+principes, provoqua la réfutation, accusa ses adversaires de calomnie,
+et parut braver l'Église.
+
+Alors éclata la sainte colère de Bernard, et il commença une guerre
+déclarée. Il poursuivit son adversaire, disent ses apologistes,
+_avec son invincible vigueur_[246]. Songeant d'abord à s'assurer
+une nécessaire protection, il écrivit en cour de Rome. La confiance
+d'Abélard de ce côté l'inquiétait visiblement, et ce n'est pas sans
+anxiété qu'il invoque d'un ton tour à tour plaintif et indigné la
+sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes
+déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et
+de passion, d'art et de violence; la foi est sincère, la haine aveugle,
+l'habileté profonde.
+
+[Note 246: _Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé Ratisbonne, t.
+II, c. XXIX, p. 31.--La plupart des historiens croient que saint
+Bernard ne devint vraiment actif et n'écrivit en cour de Rome qu'après
+qu'Abélard eut demandé à être jugé au concile de Sens. Cela est
+possible, mais l'ordre que nous avons adopté peut aussi se justifier par
+les textes.]
+
+Dans son premier appel aux cardinaux, ce n'est pas un homme seulement,
+c'est l'esprit humain qu'il dénonce. «L'esprit humain, il usurpe tout,
+ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus haut,
+fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses
+divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il
+vous plaît, le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle _Théologie_[247].»
+Quant à la lettre que je regarde comme la première que saint Bernard
+ait écrite sur cette affaire au pape, elle est comme trempée des larmes
+qu'il versa dans le sein pontifical; il jette l'épouse désolée aux bras
+de l'ami de l'époux, et lui rappelle que la Sunamite lui est confiée,
+pendant que l'époux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse,
+une inimitié domestique, a éclaté dans le sein de l'Église; une nouvelle
+foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld, ce fléau dont Rome
+vient de délivrer l'Italie, se sont ligués et conspirent contre le
+Seigneur et son Christ. Ces deux serpents _rapprochent leurs écailles_.
+Ils corrompent la foi des simples, ils troublent l'ordre des moeurs;
+semblables à celui qui se transfigura en ange de lumière, ils ont la
+forme de la piété. L'Église vient à peine d'échapper à Pierre qui
+usurpait le siège de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui
+attaque la foi de Simon Pierre. L'un était le lion rugissant, l'autre
+est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres: mais le pape
+écrasera le lion et le dragon[248]. Le nouveau théologien invente de
+nouveaux dogmes, il les écrit, afin d'en mieux empoisonner la postérité;
+et, au milieu de ses hérésies, il se vante d'avoir ouvert les sources de
+la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il
+a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle à défendre son erreur
+ceux-là même qui le doivent juger. «Persécuteur de la foi, comment as-tu
+la pensée, la conscience d'invoquer le défenseur de la foi? De quels
+yeux, de quel front peux-tu contempler l'ami de l'époux, toi, le
+violateur de l'épouse? Oh! si le soin de mes frères ne me retenait! Oh!
+si mon infirmité corporelle ne m'empêchait, de quelle ardeur j'irais
+voir l'ami de l'époux qui prend la défense de l'épouse en l'absence
+de l'époux! Moi qui n'ai pu taire les injures de mon Seigneur, je
+supporterais patiemment les injures de l'Église! Mais toi, Père
+bien-aimé, n'éloigne pas d'elle ton bras secourable; songe à sa défense,
+ceins ton glaive. Déjà l'abondance de l'iniquité refroidit la charité
+d'un grand nombre; déjà l'épouse du Christ, si tu n'y portes la main,
+sort et suit les traces des troupeaux et les fait paître auprès des
+tentes des pasteurs[249].»
+
+[Note 247: S. Bern. _Op._, ep. CLXXXVIII.]
+
+[Note 248: «Squamma aquammae conjungitur.... ad imaginem et
+similitudinem illius qui transfigurat se in angelum lucis, habentes
+formam pietatis.... Evasimus rugitum Petri Leonis, sedem Simonis
+Petri occupantem; sed Petrum Draconis incurremus, fidem Simonis Petri
+impugnantem, etc.» Il y a là un jeu de mots sur le nom de Pierre de
+Léon. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX.)]
+
+[Note 249: _Id. ibid., in fin._--Les derniers mots sont empruntés
+aux versets 6 et 7 du c. 1 du _Cantique des Cantiques_. Toute la lettre
+est remplie d'allusions à des passages du même poème sur lequel saint
+Bernard avait fait un traité.]
+
+C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres à divers membres du
+sacré collège, aux cardinaux Ives et Grégoire Tarquin, à Étienne, évêque
+de Palestrine. Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la
+cour de Rome[250], il tient le même langage. Il leur rappelle que leur
+oreille doit être ouverte aux gémissements de l'épouse, qu'ils sont
+les fils de l'Église, qu'ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas
+l'abandonner dans ses tribulations; il leur dénonce les témérités de cet
+Abélard, persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors,
+hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude,
+abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre
+nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres.
+Il a dérobé les pains sacrés; il veut déchirer la tunique du Seigneur;
+il est entré dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche
+entouré de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les
+places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes;
+il reproduit sur les dogmes les plus saints les hérésies des plus
+détestées. Il les a signées de sa plume, et en les écrivant il transmet
+la contagion à l'avenir[251], et cependant il se glorifie d'avoir
+infecté Rome de ses poisons. Les enfants de l'Église ne défendront-ils
+pas le sein qui les a portés, les mamelles qui les ont nourris?
+
+[Note 250: Grégoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et
+Bacche. (_Id._ ep. CCCXXXII.) Cette lettre porte _ad cardinalem G._,
+comme la suivante. Ives, cardinal-prêtre (ep. CXCIII); Étienne, évêque
+de Palestrine, cardinal en 1140 de l'ordre de Cîteaux (ep. CCCXXXII.)
+La lettre commune aux évêques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep.
+CLXXXVIII.]
+
+[Note 251: «Catholicae fidei persecutorem, inimicum crucis
+Christi.... Monachum se exterius, haereticum interius ostendit....
+Egressus est de caverna sua coluber tortuosus, et in similitudinem
+hydrae uno prius capite succiso, etc. (ep. cccxxxi.) Habemus in Francia
+monachum sine regula, sine sollicitudine praelatum, sine disciplina
+abbatem.... disputantem cum pueris, conversantem cum mulieribus, etc.»
+(ep. cccxxxii.)]
+
+Ainsi saint Bernard prenait soin d'ôter par avance tout refuge à celui
+qui n'était pas encore proscrit et qu'il ne se hâtait pas d'attaquer
+ouvertement. C'est Abélard qui le contraignit enfin à se montrer. Las de
+de se voir sans cesse diffamé, jamais combattu, il demanda une épreuve
+publique.
+
+Le roi de France, qui n'était plus Louis le Gros, mais ce roi violent,
+inégal et dévot, dont une activité malheureuse n'a pu illustrer le nom,
+et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis VII avait au plus haut
+degré la dévotion des reliques; il aimait les cérémonies consacrées à la
+translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si révérés des
+martyrs et des saints. La cathédrale de Sens, métropole de la province
+de Paris, était riche en trésors de ce genre, et elle conserve encore
+des traces précieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le
+jour de l'octave de la Pentecôte de l'année 1140, le roi avait promis
+d'aller visiter à Sens les saintes reliques qu'on y devait exposer à la
+vénération des grands et du peuple[252]. A cette occasion, il devait y
+avoir dans cette ville un concours nombreux de prélats et de dignitaires
+de l'Église. Non-seulement les suffragants de l'archevêque de Sens,
+mais encore celui de Reims et les évêques de sa province, devaient s'y
+rencontrer. On y annonçait aussi la présence de plusieurs seigneurs
+du voisinage. Cette solennité était attendue avec curiosité par les
+populations.
+
+[Note 252: _Alan. episc. autissiod. in S. Bern. Vit. adornat_.,
+c. xxvi. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. cv. in praef., et p. 371 et
+484.--_Gallia Christ_., t. XII., p. 16.]
+
+Irrité et enhardi par les attaques détournées dont il était l'objet,
+animé par les conseils de ses amis et peut-être d'Arnauld de Bresce,
+Abélard, s'adressant à l'archevêque de Sens, demanda que cette réunion
+sainte devînt un synode ou concile devant lequel il pût être admis à
+répondre à ses adversaires et à venger sa foi par la parole [253].
+
+[Note 253: S. Bern., _Op_., ep. CLXXXIX, ad dom. pap. Innocentium.]
+
+On dit qu'il calculait que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment
+quelque différend avec saint Bernard, lui serait favorable, et qu'une
+convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis [254]. Ce
+qui est certain, c'est que son appel ne déplut pas à l'archevêque, dont
+la vanité fut flattée, et qui songea aussitôt à rendre l'assemblée plus
+complète et l'épreuve plus solennelle. Il écrivit à l'abbé de Clairvaux
+afin de l'inviter au concile pour le jour fixé. Celui-ci refusa,
+alléguant son inexpérience de ces joutes de la parole. Il disait
+qu'auprès d'Abélard, formé au combat dès sa jeunesse, il n'était lui
+qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la
+foi dans ces disputes, _de laisser agiter ainsi la raison divine par de
+petites raisons humaines_ [255].
+
+[Note 254: Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall_., t. IX, l. XXV,
+p. 22.]
+
+[Note 255: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
+adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
+committi ratiunculis agitandam ... Dicebam sufficere scripia ejus ad
+accusandum cum. (Ep. CLXXXIX.)]
+
+Il ajoutait que les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le
+condamner, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non celle
+d'un moine et d'un abbé que de juger en matière de dogme.
+
+Mais voulant mieux assurer le succès et témoigner de son intérêt dans
+l'affaire, il adressa aux évêques qu'elle regardait une circulaire pour
+les engager tous à se trouver exactement au jour de la réunion, et à s'y
+montrer fidèles amis du Christ. Il les avertit en même temps de se
+tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui espérait les
+surprendre, les trouver mal préparés à la résistance, et dont la
+perfidie se trahissait déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il
+les avait défiés[256].
+
+[Note 256: _Id_., ep. CLXXXVII, ad episc. senonas convocandos.]
+
+Cependant Abélard ne s'oubliait pas. Il donnait à ses amis et à ses
+disciples rendez-vous à Sens pour le jour fixé. Il publiait qu'il
+comptait bien y trouver Bernard et lui répondre. Il annonçait ce grand
+débat comme un duel théologique en champ clos que déciderait avec
+solennité le jugement de Dieu.
+
+Ce fut bientôt la nouvelle populaire, et l'attente devint générale. Les
+amis de saint Bernard alarmés lui représentèrent tout le danger de
+son absence, quelle confiance elle inspirerait à son adversaire, quel
+découragement à ses partisans, combien cet abandon apparent d'une si
+juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de
+l'erreur. L'abbé céda; il consentit avec regret à paraître au concile;
+mais il assure qu'il ne put retenir ses larmes. Il partit pour Sens,
+le coeur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais se
+répétant sans cesse cette parole de l'Évangile: _Ne préméditez pas votre
+réponse, elle vous sera donnée à l'heure de parler_, et cette autre du
+psalmiste: _Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'un homme
+peut me faire[257]._ Mais s'il ne se préparait point pour le débat, il
+avait tout disposé pour le jugement. De toutes parts, des évêques, des
+abbés, des religieux, des maîtres en théologie, enfin des clercs versés
+dans les lettres avaient été convoqués. Thibauld, comte palatin de
+Champagne, cher à l'Église pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte
+de Nevers, célèbre par sa piété, qui lui fit un jour abandonner le monde
+pour devenir chartreux[258]; d'autres nobles personnages se rendaient à
+Sens.
+
+[Note 257: _Id._ ep. CLXXXIX--Math., X, 10.--Ps. CXVII, 6.--_Ex vit.
+et veb. gest. S. Bern._, auct. Gaufrid. abb. _Rec. des Hist._, t. XIV,
+p. 371 et 372.]
+
+[Note 258: Ex _chron. turonens. Rec. des Hist._, t. XII, p. 471.]
+
+Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry
+dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archevêque de Sens,
+devait le présider; il était là, environné de tous les évêques de sa
+province, excepté ceux de Paris et de Nevers[259]; et Samson des Prés,
+archevêque de Reims, avec trois de ses suffragants, devait siéger à côté
+de lui. Les prélats qui suivaient le premier étaient d'abord Geoffroi de
+Chartres, sans nul doute l'homme le plus considérable de tout le corps
+épiscopal, quoiqu'il ne paraisse avoir joué cette fois aucun rôle;
+Hugues III, évêque d'Auxerre, Hélias, évêque d'Orléans, Atton, évêque
+de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. Les prélats de la province de
+Reims étaient Alvise, évêque d'Arras, Geoffroi de Châlons et Joslen
+de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant,
+enseigner à tout risque d'hérésie une variété du nominalisme sur
+la montagne Sainte-Geneviève[260]. A leur suite, une multitude
+d'ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres,
+avaient envahi la ville[261], et pour la plupart animés de l'esprit de
+saint Bernard, ils le propageaient dans la foule. Sens était une cité
+tout ecclésiastique, la métropole de Paris, et presque la métropole
+des Gaules septentrionales; l'influence épiscopale y régnait
+toute-puissante, et le peuple était dès longtemps préparé à entendre
+appeler Abélard des noms d'Antechrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer
+dans ses murs d'un côté saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux
+baissés, couvert de la robe grossière de Clairvaux, et précédé d'une
+renommée de sainteté merveilleuse; de l'autre, Abélard, qui, malgré son
+âge et ses maux, portait encore avec fierté une tête belle et détruite,
+et marchait entouré de ses disciples à l'aspect quelque peu profane.
+Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les
+fronts s'incliner sous la bénédiction de la main dont on racontait les
+miracles. Sur les pas d'Abélard, ceux qu'attirait la curiosité étaient
+presqu'aussitôt repoussés par l'effroi.
+
+[Note 259: «Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. _Chron., Rec.
+des Hist._, t. XX, p. 727.) On ignore les motifs de l'absence d'Etienne
+de Senlis, évêque de Paris, et de Fromond, évêque de Nevers.]
+
+[Note 260: _Gall. Christ._, t. VIII, p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p.
+44 et passim.--Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-après l. II, c. VII et
+X.]
+
+[Note 261: Loc. cit., et S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII.]
+
+Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scènes intérieures
+n'en ont été nulle part fidèlement décrites. Nous ne savons que quelques
+faits succinctement indiqués par saint Bernard et les évêques. Il faut
+les raconter après eux.
+
+Le premier jour, 2 juin 1140[262], c'était un dimanche (on l'appelait
+alors le jour de l'octave de la Pentecôte, car la fête de la Trinité n'a
+été fondée qu'au XVe siècle), on s'occupa de l'adoration des reliques
+qui furent exposées à la vénération des fidèles. Le roi les visita
+pieusement, disent les écrivains ecclésiastiques, et se les fit montrer
+et expliquer par saint Bernard[263]. Ce fut une grande solennité rendue
+plus imposante par une pompe royale, épiscopale, guerrière, et dont
+l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler
+la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie
+philosophique ne s'adressait qu'à l'intelligence. D'un côté, une vaste
+cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante, la mitre et
+la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'épée, les vêtements
+de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques
+blasonnées, les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel
+avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui
+s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine
+austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Église; et
+de l'autre, un homme d'une renommée étrange et suspecte, célèbre par de
+tristes aventures, par des tentatives stériles, par des humiliations
+bizarres, à la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des
+positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement
+par une bande de bruyants disciples, simples sans humilité, fiers sans
+puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Église,
+libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne, si ce n'est l'avant-veille
+des révolutions.
+
+[Note 262: J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile
+s'ouvrit le 11 janvier. Les témoignages authentiques donnent une date
+certaine, l'octave de la Pentecôte. Or, l'année 1140, Pâques était le
+7 avril. (Du Cange, art. _Annus_.) Selon notre manière de compter, la
+Pentecôte devait être le 20 mai. Du reste, comme il n'existe pas de
+procès-verbaux de cette assemblée, on en refait l'histoire avec les
+lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons
+aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les
+Bollandistes, à l'année 1141. (Cf. _Act. concilior_., t. VI, pars II,
+p. 1219.--Philip. Labbaei _Sacr. concil._, t. X, p. 1018.--_Anal. des
+concil_., par le père Richard, t. V, suppl.--_Act. sanct_., t. III, p.
+196.)]
+
+[Note 263: _Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern_., c. XXVI. _Rec.
+des Hist_., t. XIV, p. 371.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 40.]
+
+Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'église métropolitaine de
+Saint-Étienne. Les pères étaient assis en présence du roi sur son trône.
+Seigneurs, moines, docteurs, prêtres, tous attendaient en silence.
+L'émotion intérieure d'une grande curiosité agitait tous les esprits.
+L'anxiété attentive redoubla lorsqu'Abélard parut. Il traversait
+la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place,
+lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porrée qui le regardait d'un
+air d'intelligence, il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en
+passant:
+
+ Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet,
+
+prédisant ainsi le synode de Paris où, sept ans après, saint Bernard
+devait, pour des nouveautés analogues, poursuivre le subtil prélat[264].
+
+[Note 264: Hor. _Epist._ I, XVIII, 84.--Vincent. Bellov., _Biblioth.
+Mund._, t. IV; _Spec. historial._, l. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127.--Gaufr.
+aulissiod. _Vit. S. Bern., Rec. des Hist._, t. XIV, p. 372.--_Hist.
+litt._, t. XII. p. 467.]
+
+Abélard s'arrêta au milieu de l'assemblée. En face de lui, dans une
+chaire qu'on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était
+debout, acceptant le rôle de promoteur, c'est-à-dire d'accusateur devant
+le concile qu'il semblait présider[265]. Il tenait à la main les
+livres incriminés; dix-sept propositions en avaient été extraites, qui
+renfermaient des hérésies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard
+ordonna qu'on les lût à voix haute. Mais à peine cette lecture
+était-elle commencée qu'Abélard l'interrompit, s'écriant qu'il ne
+voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife
+de Rome, et il sortit[266].
+
+[Note 265: _Recherches hist. sur la ville de Sens_, par M. Th.
+Tarbé, 1838, c. xxi.--D'Amboise signale comme une irrégularité de la
+procédure que l'accusateur ait été saint Bernard, qui n'était pas de la
+même province ecclésiastique qu'Abélard. Un _accusateur idoine_, dit-il,
+devait être choisi dans la province de Tours où était située l'abbaye de
+Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbé de Saint-Gildas, c'est pour
+des opinions publiées dans la province de Sens et de Reims qu'Abélard
+était poursuivi. Seulement il peut paraître singulier que dans un
+concile composé de prélats de ces deux provinces, un si grand rôle ait
+été donné à un homme qui n'était ni de l'une ni de l'autre; car l'abbé
+de Clairvaux était du diocèse de Langres, province Lyonnaise première.
+(_Ab. Op._, praef. apol.)]
+
+[Note 266: On n'est point parfaitement d'accord sur les détails de
+cet événement; je suis le récit adressé par saint Bernard au pape. Celui
+des évêques y est à peu près conforme; seulement ils ajoutent que cette
+lecture avait pour but de mettre Abélard en mesure de s'expliquer et
+de se défendre. Mais il se pouvait qu'on n'eût que l'intention de lui
+demander s'il avouait ou désavouait les articles; car c'était l'opinion
+et le conseil de saint Bernard: «Dicebam sufficere scripta ejus ad
+accusandum eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CLXXXIX, _ad pap. Innoc._--Ep.
+CXCI, _Remens. arch. ad eumd._--Ep. CCCXXXVII, _Senon. arch. ad
+eumd._.--Gaufrid. _Ex lit. S. Bern._, l. III, _Rec. des Hist._, t. XIV,
+p. 371.)]
+
+Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il voulu? Était-ce une fuite? Était-ce une
+inspiration soudaine, un projet réfléchi, une tactique, une faiblesse?
+On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappé, disent les légendaires
+de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole
+avait été soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs
+moins crédules, il fut troublé devant cette assemblée si auguste, devant
+cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit mémoire et
+courage en présence de la vérité personnifiée[267]. Certes, on ne croira
+pas qu'Abélard fût venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en
+quelque sorte convoqué lui-même, avec le dessein de se taire au
+jour marqué pour la parole, et d'éviter solennellement un combat
+solennellement demandé. Le désir de suspendre toute querelle en
+ajournant et en déplaçant le jugement ne saurait avoir dès l'origine
+déterminé sa conduite[268]. Mais nous savons qu'il était imprudent et
+affaibli, téméraire pour entreprendre et facile à émouvoir. «Il n'avait
+nulle audace pour l'action,» dit un historien, «quoiqu'il en eût
+beaucoup dans l'esprit[269].» Du moment qu'il mit le pied dans la ville
+de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaçait d'une sédition
+populaire[270]. Il lisait son arrêt écrit sur le front de ses juges.
+Qu'il se tournât vers le pouvoir ou spirituel on temporel, point
+d'espérance. On ne lui offrait pas une controverse en règle, engagée
+entre docteurs égaux; on lui signifiait une accusation, on le sommait
+d'un désaveu, d'une rétractation, ou peut-être d'une défense; mais tout
+débat eût été oiseux, toute éloquence impuissante. En essayant de se
+justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa défaite. D'un
+autre côté, il espérait en l'appui de la cour de Rome, et savait
+que c'était là le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble,
+l'orgueil, la crainte et la vengeance se réunirent pour lui suggérer
+ensemble la pensée d'échapper ainsi à un péril certain, d'embarrasser
+ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint
+Paul sans espoir devant les magistrats de Jérusalem, il se crut le droit
+d'en appeler à César et de citer à leur tour ses juges inquiets devant
+le tribunal de Rome.
+
+[Note 267: _Id. ibid._, p. 372.--_Hist. de saint Bernard_, par M.
+l'abbé Ratisbonne, t. II, c. XXIX, p. 38.--Le P. Longueval, _Hist. de
+l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 28.]
+
+[Note 268: C'est pourtant l'opinion de D. Martène dans les _Annales
+de l'ordre de Saint-Benoît_, t. VI, p. 324.]
+
+[Note 269: Crevier, _Hist. de l'Univ_., t. I, l. I, § 2, p. 186.]
+
+[Note 270: Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.]
+
+On peut admettre qu'Abélard, appréciant sa position, s'était dit,
+avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la séance et son
+inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de répondre. Mais nul
+ne s'attendait à ce dernier parti, et cet incident si imprévu causa
+d'abord beaucoup d'émotion. Le concile embarrassé hésita sur ce qu'il
+devait faire. Sa compétence paraissait douteuse: car le titulaire
+d'une abbaye de Bretagne pouvait, comme tel, n'être justiciable que de
+l'archevêque de Tours. A la vérité, il avait lui-même choisi ses juges
+et reconnu par là leur juridiction, et en qualité de fondateur ou de
+chapelain du Paraclet, il pouvait être regardé comme prêtre du diocèse
+de Troyes[271]. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour
+témoin de sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait
+accepté le rôle d'accusé. Et s'il était accusé, comment le juger sans
+l'entendre, sans savoir même s'il reconnaissait pour siennes les
+opinions dénoncées? D'ailleurs, l'appel au pape n'était-il pas
+suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le
+saint-siège, dont les dispositions étaient déjà si douteuses?
+
+[Note 271: Mabillon, _S. Bern. Op._; Not., fus. in ep. CLXXXVII, p.
+LXV.--Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 22.]
+
+Cependant, si le concile se séparait sans statuer, et qu'il se récusât
+ainsi lui-même, la victoire d'Abélard était complète, et l'Église, celle
+de France du moins, prononçait sa propre condamnation. C'était une faute
+grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorité une
+mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il décida aisément le
+concile à s'en défendre.
+
+On se rappelle comment l'assemblée était composée. Geoffroi de Chartres,
+qui peut-être n'eût pas engagé l'affaire, et qui était seul en mesure
+de rivaliser d'influence avec l'abbé de Clairvaux, n'avait garde de
+lui résister, et occupait désormais un rang trop important dans le
+gouvernement de l'Église pour mettre au-dessus des intérêts de son
+ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité.
+L'archevêque de Sens pouvait hésiter; car trois ans à peine s'étaient
+écoulés depuis qu'il avait été suspendu par Innocent II, pour ne s'être
+pas arrêté devant un appel au pape dans une question de droit canonique
+sur la validité d'un mariage; mais ses débuts dans la carrière
+épiscopale n'avaient pas été édifiants; sa réforme était en partie
+l'oeuvre de saint Bernard qui, après lui avoir adressé, pour l'y
+confirmer un traité sur _le devoir des évêques_, s'était maintenu dans
+l'usage de le gourmander sévèrement toutes les fois qu'un caractère
+violent et capricieux l'entraînait à quelque faute. «La justice a péri
+dans votre coeur,» lui écrivait-il un jour. C'était là le premier des
+juges d'Abélard[272]. Quant à l'archevêque de Reims, élu depuis peu et
+malgré le roi, qui résista longtemps à son installation, il n'avait
+à grand'peine obtenu sa confirmation définitive que par l'énergique
+intervention du saint abbé, dont il se regardait comme la créature[273].
+Atton, l'évêque de Troyes, avait été l'ami d'Abélard; il l'avait protégé
+dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui,
+étant dans l'Église plutôt du parti de Pierre le Vénérable que de celui
+de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses
+antécédents mêmes, et s'il ne fut pas d'autant plus prompt à déserter
+son ancien ami qu'il était plus naturellement appelé à le défendre?
+D'ailleurs, il se peut qu'il n'eût qu'une position faible et compromise
+dans le clergé, ainsi que l'évêque d'Orléans Hélias, s'il faut en croire
+un récit contesté, d'après lequel tous deux auraient été huit ans plus
+tard déposés par le concile de Reims[274]. Hugues de Mâcon, évêque
+d'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui étaient entrés à
+Cîteaux avec lui, vingt-sept années auparavant, ne devait voir que par
+ses yeux et penser que par son esprit[275]. On sait peu de chose de
+l'évêque de Meaux. Celui d'Arras, Alvise, est désigné par un défenseur
+d'Abélard comme un des moins habiles et des plus prévenus. On croit
+qu'il était frère de Suger, et il avait été abbé d'Anchin, monastère
+dirigé longtemps par Gosvin, un des constants ennemis de notre
+philosophe[276]. Le maître de Gosvin, Joslen, évêque de Soissons, en sa
+qualité d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer
+facile en matière d'hérésie, mais il avait été rival d'Abélard sur la
+montagne Sainte-Geneviève, et collègue de saint Bernard, dans la
+mission que celui-ci reçut d'Innocent II, en 1131, pour aller convertir
+l'Aquitaine à son autorité[277]. L'évêque de Châlons, Geoffroi Cou de
+Cerf, était cet ancien abbé de Saint-Médard que le concile de Soissons
+avait chargé de détenir et de discipliner Abélard; et lui aussi,
+il devait, à la recommandation de saint Bernard, sa promotion à
+l'épiscopat[278]. On ne voit pas d'où aurait pu venir au trop faible
+et trop redoutable accusé la protection, la bienveillance ou même
+l'impartialité.
+
+[Note 272: Henry le Sanglier avait mené une vie mondaine depuis son
+élection en 1122 jusqu'en 1126. Ramené à plus de régularité par Geoffroi
+de Chartres et par Burchard de Meaux, il passa sous la tutelle de saint
+Bernard, qui le défendit auprès du pape et contre le roi. Voyez surtout
+celle de ses lettres qui est devenue le traité _de officio episcoporum_
+(1127), et celle où le saint traite l'archevêque si durement pour avoir
+déposé un archidiacre, l'accusant de provoquer ses adversaires et
+d'offenser ses protecteurs (1136). «Vous amenez des pieds et des mains
+votre déposition,» ajoute-t-il. «Ita ne putatis perlisse justitiam de
+toto orbe, sicut de vestro corde?» (S. Bern. _Op._, ep. XLII, XLIX et
+CLXXXII. Opusc. II, t. II, p. 460.--_Hist. litt._, t. XII suppl., p. 134
+et 228.--_Gall. Christ._, t. XII, p. 46 et pars II, Instrum. p. 33.)]
+
+[Note 273: S. Bernard. _Op._, ep. CLXX, p. 108 in not.--_Gall.
+Christ._, t. IX, p. 86.]
+
+[Note 274: Alberic., _Ex Chronic., Rec. des Hist_., t. XIII, p.
+701.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 499; t. VIII, p. 1449.--_Hist. litt_.,
+t. XII, p. 227.]
+
+[Note 275: _Gall., Christ_., t. XII, p. 292.--_Hist. litt_., t. XII,
+p. 408 et XII, suppl., p. 7.]
+
+[Note 276: C'est à lui, en effet, ou à Joslen que D. Brial applique
+le passage où Bérenger se moque d'un prélat d'un renom célèbre, d'une
+grande autorité dans le concile, qui aurait, après avoir bu plus que
+de raison, fait une harangue assez vive contre Abélard. (_Ab. Op_., p.
+306.--Cf. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. 297.--_Gall. Christ_., édit.
+I, 1056, t. II, p. 216.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 71, et t. XII, p.
+361.--Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)]
+
+[Note 277: _Gall. Christ_., t. IX, p. 357.--_Hist. litt_., t. XII,
+p. 412. Voyez ci-dessus, p. 23.]
+
+[Note 278: _Gall. Christ._, t. IX, p. 879.--_Hist. litt._, t. XII,
+p. 186; voyez ci-dessus, p. 95.]
+
+Saint Bernard n'eut donc aucune peine à faire prévaloir sa volonté, qui
+paraissait conforme aux intérêts de l'Église et de l'autorité. Dans la
+délibération du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Abélard,
+il fut décidé que l'on continuerait à juger la doctrine, à défaut du
+docteur, et que sans examiner si l'appel était régulier, en laissant
+aller la personne par respect pour le saint-siège, à qui elle
+appartenait désormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces
+dogmes, extraits d'ouvrages non désavoués, avaient été notoirement et à
+diverses reprises enseignés au public, et que l'intérêt le plus pressant
+était de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commencé de
+corrompre[279]. Plusieurs pères, mais surtout saint Bernard, apportèrent
+des autorités nombreuses, et nommément celle de saint Augustin, en
+preuve des hérésies contenues dans les propositions accusées. Elles
+furent déclarées pernicieuses, manifestement condamnables, opposées à
+la foi, contraires à la vérité, ouvertement hérétiques[280]. On dit
+qu'Abélard quitta la ville le jour où la condamnation fut prononcée.
+
+[Note 279: «Episcopi, Vestrae Reverentiae deferentes, nihil in
+personam egerunt (S. Bern. _Op._, ep. CXC). Licet appellatio ista minus
+canonica videretur, sedi tamen apostolicae deferentes, in personam
+hominis nullam voluimus proferre sententiam.» (Ep. CCCXXXVII.)]
+
+[Note 280: «Errorem perniciosissimum et plane
+damnabilem.--Sententias.... «haereticas evidentissime comprobatas (ep.
+CCCXXXVI). Fidei adversantia, contraria veritati.» (Ep. CLXXXIX.)]
+
+«Ses adversaires,» dit Brucker[281], «ne purent ni supporter ni pénétrer
+les nuages dont il enveloppait des vérités simples; la superstition,
+l'ignorance, l'hypocrisie, l'envie, trouvèrent matière à persécuter
+cruellement un homme si digne de temps et de destins meilleurs. Il a le
+droit d'être compté parmi les martyrs de la philosophie.»
+
+[Note 281: _Hist. crit. phil._, t. III, p. 764.]
+
+Cette condamnation embrassait quatorze des dix-sept propositions qui lui
+étaient attribuées. Elles étaient données comme extraites de ses écrits;
+le premier, sa _Théologie_ (et ce titre comprenait probablement deux
+ouvrages, l'_Introduction_ et la _Théologie chrétienne_); le second, le
+_Connais-toi toi-même_ ou son traité de morale. Le troisième était _le
+Livre des Sentences_, ouvrage qu'il a toujours désavoué; l'on ne connaît
+en effet aucun livre de lui qui porte ce titre[282].
+
+[Note 282: On trouve ces propositions diversement classées et
+rédigées dans divers recueils (_Ab. Op._, praefat., pars II, ep. XX;
+_Apolog._, p. 830.--_Thes. nov. anecd._, t. V. _Theol. Christ., Observ.
+praev._, p. 1149.--S. Bernard. _Op._, ep. CLXXXVIII). Elles différent
+peu pour le fond de l'extrait dressé par Guillaume de Saint-Thierry.
+Le texte, qui fut envoyé à Rome et sur lequel le pape prononça, a été
+retrouva au Vatican par Jean Durand, bénédictin, et publié par Mabillon.
+On croit que c'est le texte qui était joint à la grande lettre de saint
+Bernard. (Ep. CXC, seu _Tractatus_, etc. Opusc. XI.) Je crois plutôt que
+c'est l'extrait annoncé à la fin de la lettre des évêques de France
+(ep. CCCXXXVII); il contient quatorze articles représentés par quatorze
+fragments textuels d'Abélard. (S. Bern. _Op._, t. II, Opusc. XI, p.
+640.) Les opinions qui y sont exprimées ont été discutées souvent.
+(Voyez Dupin, _Hist. des controverses_, XIIe siècle, c. VII, p.
+360.--Le père Noël Alexandre, _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
+787.--Duplessis d'Argentré, _Collec. Judicior. de nov. error._, t. I, p.
+21.--Gervaise, _Hist. d'Abell._, t. II, t. V, p, 162.--Les auteurs du
+_Thesaur. anecd._, t. V, p. 1148, et ceux de l'_Histoire littéraire_,
+t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisième partie du présent
+ouvrage.) Quant aux écrits dénoncés, il faut en rayer _le Livre des
+Sentences_ ou _Sententiae Divinitatis_, recueil qui courait sous son
+nom, qu'il a formellement désavoué et qu'on lui attribuait encore à
+l'époque où Gautier de Saint-Victor écrivait contre lui en même temps
+que contre P. Lombard, Gilbert de la Porrée, et Pierre de Poitiers.
+(Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 631.) Ce nom de Livre des Sentences
+était assez commun alors. (_Ab. Op., Apolog.,_ p. 333; Not., p.
+1159.--_Hist. litt._ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)]
+
+Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes
+littéralement dans le texte des écrits qui nous sont restés, elles sont
+en général authentiques, et les apologistes d'Abélard ont eu tort de les
+contester.
+
+Parmi les maximes condamnées, les principales sont les suivantes:
+
+I. Dans la Trinité, le Père a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et
+le Saint-Esprit la charité; chacune de ces propriétés désigne chacune
+des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriété qui
+distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abélard
+ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Père a la puissance
+parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance.
+Le Fils est de la substance du Père, puisqu'il en est engendré; le
+Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père, puisqu'il ne fait que
+procéder du Père et du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce
+est au genre, comme la forme est à la matière. C'est là ce que saint
+Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité, et sur ce chef,
+il accuse Abélard de l'hérésie d'Arius[283]. C'est ce que d'autres ont
+appelé réduire à l'unité les personnes divines, et sur ce chef, Abélard
+a été accusé de l'hérésie de Sabellius[284].
+
+[Note 283: «Theologus noster cum Ario gradus et scalas in Trinitate
+disponit.» (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX. Voyez aussi les lettres CXCII,
+CCCXXXI, CCCXXXII, CCCXXXVI, CCCXXXVIII.)]
+
+[Note 284: Guillelm. S. Theod. _Disput. adv. Ab._, c. II et III.
+_Biblioth. cist._, t. IV.--Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c.
+XLVII.--Mabillon, _S. Bernard. Op._, vol. I, t. II, p. 640.--Bayle,
+_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 139.]
+
+II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut être appelé à ce titre une
+personne de la Trinité. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse
+Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius[285].
+
+[Note 285: Voyez les lettres déjà citées.--Il faut bien remarquer
+qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme, ou du Fils de Dieu en tant
+que Jésus-Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considéré comme
+tel, il n'y a pas dans tout Abélard un mot qui affaiblisse en lui un
+seul des caractères de la divinité.]
+
+III. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé que pour celui qui
+ne l'est pas, tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-même consenti à la
+grâce divine; d'où il suit, que par les forces du libre arbitre et de la
+raison, l'homme peut rechercher la grâce, s'y attacher, y consentir,
+ou en d'autres termes, qu'une grâce spéciale n'est pas nécessaire pour
+obtenir la grâce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abélard,
+quand il parle de la grâce, de tomber dans l'hérésie de Pelage[286].
+
+[Note 286: Voyez les mêmes lettres.]
+
+IV. Jésus-Christ ne nous a sauvés que par son exemple, par les
+perfections dont il nous a donné le divin modèle, et par la
+reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice.
+
+V. Dieu ne pouvait empêcher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est-à-dire
+qu'étant la perfection même, il ne pouvait par sa propre nature faire ce
+qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait.
+
+VI. Ce n'est pas dans l'oeuvre que réside le péché, mais dans la
+volonté, ou plutôt dans l'intention ou le consentement donné sciemment
+au mal, de sorte que l'oeuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni
+pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans
+l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le
+plaisir.
+
+On doit entrevoir la portée de ces idées. A l'exception de la seconde
+qui nous paraît sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal
+à dire subtilement que, Jésus-Christ n'étant que le nom humain du Fils
+ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jésus-Christ
+que le Fils est une personne de la Trinité), toutes ces maximes ont une
+certaine gravité, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes
+fondamentaux. Il serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait
+ailleurs[287]. Nous ne contesterons point que les principales opinions
+incriminées ne se trouvent au moins en principe dans les écrits
+d'Abélard, et qu'interprétées avec une rigueur absolue, poussées à leur
+extrême limite, elles ne soient hérétiques, du moins par certaines de
+leurs conséquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de
+cause, qu'elles n'ont en général dans ses livres ni la gravité ni le
+caractère qu'elles présentent comme citations isolées et dans la
+forme arrêtée d'une rédaction sommaire. Elles sont, chez leur
+auteur, tempérées par des déclarations positives, modifiées par des
+développements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre,
+ou de les excuser, ou de les réduire à des inexactitudes de langage. Les
+modernes censeurs d'Abélard ne nient même pas qu'elles puissent être
+ramenées à un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu
+innover an fond ni sciemment sortir de l'unité[288]. Cela suffit pour
+que le jugement qui le frappa soit condamné. Vainement le concile
+prétend-il avoir épargné la personne, pour ne juger que les doctrines;
+c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans
+un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolérées. Ce n'est
+pas la pensée abstraite d'Abélard, c'est sa pensée vivante et remuante;
+ce n'est pas son système, c'est son influence que ses juges ont voulu
+anéantir[289]. Ce n'est pas la vérité éternelle, mais la situation
+accidentelle de l'Église qu'ils ont défendue. La puissance d'un génie
+inquiétant et réfractaire, dans le passé d'humiliantes victoires, dans
+l'avenir une tendance dangereuse, dans le présent une émotion générale
+des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui
+s'unirent aux inévitables passions humaines, pour déterminer la
+politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit
+d'instrument.
+
+[Note 287: Voyez la troisième partie de cet ouvrage.]
+
+[Note 288: Voyez Martène et Durand. (_Thes. nov. anecd._, t. V,
+praefat.) Les propositions d'Abélard, disent-ils, ne peuvent qu'à
+grand'peine être ramenées à un sens catholique, et devaient être
+condamnées du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon,
+l'éditeur et l'apologiste de saint Bernard, ne veut pas qu'on classe
+Abélard parmi les hérétiques, mais seulement parmi les errants, «inter
+errantes» et plus loin: «Nolumus Abaelardum haereticum; sufficit pro
+Bernardi causa cum fuisse in quibusdam errantem; quod Abaelardus non
+diffitetur.» (S. Bern. _Op._, praefat. § 5, 51, 55, et vol. I, t. II,
+Admon. in opusc. XI.) Mais ce que Mabillon accorde suffit aussi pour
+que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tout ces bénédictins
+paraissent au fond réduire les torts d'Abélard à de mauvaises
+expressions. L'auteur de son article dans l'_Histoire littéraire_, si
+malveillant pour lui, ne lui impute pas comme hérésies intentionnelles
+les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139); et
+M. l'abbé Ratisbonne, plus équitable encore, lui reconnaît «un respect
+sincère pour l'Église et une foi vive et docile.» (_Hist. de saint
+Bern,_, t. II, c. XXVIII, p. 24.) Les questions d'hérésie me paraissent
+discutées avec soin et modération par le père Alexandre Noël qui conclut
+ainsi: «Non est censendus haereticus; nusquam errores suos pertinaciter
+propugnavit.» (Natal. Alex. _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
+787-803.) Toutes ces opinions, et je n'ai cité que des autorités qui
+ne prennent point parti pour Abélard, contiennent ainsi une censure
+indirecte de la décision du concile.]
+
+[Note 289: «Quia homo ille multitudinem trahit post se et populum
+qui sibi credat habet, necesse est ut huic contagio celeri remedio
+occurratis.» (_Lett. des évêq. au pape._ S. Bern., ep. CLXXXI.)]
+
+La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut, dans ce
+jugement, faire une grande part à la vieille haine qui avait poursuivi
+Abélard dès le début de sa carrière et que ses premiers ennemis, en
+disparaissant de la scène, avaient transmise à leurs successeurs.
+La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement établie. La
+modération même des peines prononcées prouve bien qu'on ne pensait pas
+de lui tout le mal qu'on en disait; car dès cette époque, le sacrilège
+et le blasphème encouraient de plus rudes châtiments. On ne voulait
+évidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut
+remarquer, au reste, que le temps n'était pas venu encore où l'on vit
+l'Église déployer systématiquement la dernière rigueur contre l'erreur
+purement spéculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus
+tard souillé sa cause. Le XIIe siècle était un temps de liberté de
+penser relative, quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.
+
+Cependant, ni saint Bernard ni les pères du concile n'étaient
+tranquilles sur les suites de leur décision. Que devait en penser Rome?
+cette question les inquiétait. D'abord il ne paraît pas que plusieurs
+des pères jouissent de ce côté-là d'une grande faveur, car, des deux
+archevêques de Sens et de Reims, l'un avait encouru déjà une fois la
+disgrâce du saint-siège; l'autre était destiné à se voir plus tard privé
+du pallium, par jugement du pape Eugène III[290]. Puis, bien qu'on eût
+admis que l'appel à la cour de Rome couvrait la personne d'Abélard, on
+n'était pas sûr d'être approuvé par le souverain pontife pour avoir
+passé outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels,
+fortement dénoncé par le clergé gallican, était constamment accueilli ou
+encouragé par le saint-siège. Grégoire VII avait attiré à lui presque
+toute la juridiction ecclésiastique, et le célèbre archevêque de Tours,
+Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-même dans son traité de _la
+Considération_, avait en vain réclamé contre cette compétence directe
+et illimitée qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la
+chrétienté[291]. Il est vrai qu'on alléguait contre l'appel interjeté
+par Abélard que lui-même avait choisi ses juges, et qu'un concile
+provincial demeure en tout état de cause juge de la doctrine d'un
+théologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'être pas goûtées
+à Rome, et les évêques ne doutaient pas qu'Abélard et ses amis n'y
+missent tout en oeuvre pour faire condamner le clergé de France au
+tribunal de saint Pierre. La modération a toujours été le caractère
+et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques
+circonstances extrêmes où l'autorité apostolique s'est vue directement
+en péril. Sa conduite est connue; ardente, quand les églises nationales
+sont tièdes, elle se montre sage et clémente quand celles-ci paraissent
+passionnées; elle s'étudie à garder les formes d'une paternelle
+protection. On a déjà vu qu'au sein du sacré collége Abélard comptait
+des appuis et même des disciples. A leur tête était le cardinal Gui de
+Castello[292], distingué par l'élévation de son esprit, sa douceur, sa
+justice, et dont le crédit était grand; car c'est lui qui, quatre ans
+après, fut pape sous le nom de Célestin II, trop tard pour le repos
+d'Abélard, trop peu de temps peut-être pour l'Église et pour l'humanité.
+
+[Note 290: _Gall. Christ._, t. IX, p. 86, et t. XII, p. 46.]
+
+[Note 291: Cf. Gervaise, _Vie d'Ab._, t. II, l. V, p. 229.--_Rec.
+des Hist. des Gaules_, t. XIV; i praefat., p. XVI.--S. Bern. _De
+Considerat._ l. I, c. III.--Neander, _S. Bern. et son siècle_, l.
+II.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Papauté_; Not. XVI.]
+
+[Note 292: Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard; Guy
+de Castellis, du Chatel, de Castel ou de Château, dans les historiens
+français; son nom vient de la ville de Città di Castello dans la
+légation de Pérouse. Nommé par Honorius II, cardinal-diacre au titre
+de Sainte-Marie, _in via lata_, et par Innocent II, cardinal-prêtre
+au titre de Saint-Marc, il s'éleva au souverain pontificat en 1143 et
+mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard
+portent qu'il était disciple d'Abélard, et Duboulai le désigne ainsi:
+«Magister Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus,
+ejusque defensor acerrimus.» (S. Bern. _Op._, ep. CXCII, p. 185 _in
+not._--_Hist. Univ._, t. II, p. 212.)]
+
+Mais saint Bernard avait encore plus d'amis auprès du saint-siége. Sa
+réputation de sainteté, sa haute position et son influence active dans
+le clergé, ses grands et récents services dans l'affaire du schisme, lui
+assuraient en Italie une autorité qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord
+deux lettres synodiques furent adressées au saint-père, l'une par
+l'archevêque de Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'archevêque
+de Reims et des siens. Ces deux lettres sont évidemment écrites par
+saint Bernard. La première surtout est importante; elle était connue au
+Vatican sous le nom de la lettre des évêques de France[293]; c'est un
+compte rendu de toute l'affaire. Après avoir déclaré qu'il n'y a de
+ferme et de stable que ce qui est établi par l'autorité du siége
+apostolique, on y rappelle les leçons et les compositions d'Abélard, et
+l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des écoles, soit
+sur celui des villes, des bourgs et des châteaux, et le bruit qui en
+était parvenu jusqu'à l'abbé de Clairvaux, et ses premières démarches
+pleines de charité, de discrétion, et les bravades du novateur et de
+ses disciples, forçant par un défi le synode à se réunir et Bernard à y
+paraître. Puis, en termes fort succincts, les pères du concile exposent
+ce qui s'y est passé; comment le _seigneur abbé_ a produit dans
+l'assemblée le livre de théologie du maître Pierre, et les articles
+dudit livre, notés comme absurdes et pleinement hérétiques, pour que
+l'inculpé niât les avoir écrits, ou, s'il les avouait, les justifiât ou
+les amendât; comment le maître Pierre Abélard parut alors se défier,
+chercher un moyen d'évasion, et refusa de répondre; si bien qu'enfin et
+quoique libre audience lui fût accordée, et qu'il fût en lieu sûr et
+devant d'équitables juges, il en appela au saint-père en sa présence, et
+sortit de l'assemblée avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on,
+parût peu canonique, par déférence pour le siége apostolique, on n'a
+point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-même. Mais, pour
+mettre un terme à la propagation de l'erreur, on a statué sur les
+doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles étaient
+notoires; elles étaient manifestement fausses et hérétiques; on les a
+donc condamnées en elles-mêmes, et cela un jour avant l'appel fait au
+saint-siége. Cette dernière circonstance n'est affirmée que dans cet
+endroit et elle n'est guère conciliable avec les autres relations,
+même avec celle de saint Bernard, même avec celle que contient cette
+lettre[294]. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abélard
+ait quitté la séance sans mot dire, ce que nul ne prétend, ou qu'on eût
+par provision statué à huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre
+en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consommé qu'après
+avoir été régularisé par une déclaration écrite, admise comme valable
+par le concile[295]. Quoi qu'il en soit, l'archevêque de Sens et son
+clergé transmettent au pape, en finissant, les articles condamnés, et
+«le supplient unanimement de confirmer leur sentence, de frapper d'un
+juste châtiment ceux qui s'obstineraient par esprit de contention à les
+défendre[296]; et quant au susdit Pierre, de lui imposer silence en lui
+interdisant d'enseigner et d'écrire, et en supprimant ses livres.»
+
+[Note 293: S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII, ad Innocent. pontif. in
+persona Franciae episcop., Not. d.]
+
+[Note 294: «Pridie ante factam ad vos appellationem damnavimus.»
+Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la
+portion antérieure du récit: «Respondere noluit ... ad vestram tamen,
+sanctissisme pater, appellans praesentiam, cum suis a conventu
+discessit.» (_id. ibid._ Voyez aussi les lettres CLXXXIX et CXCI.)]
+
+[Note 295: Le père Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l.
+XXV, p. 29.]
+
+[Note 296: «Sententias eas perpetua damnatione notari et omnes qui
+pervicaciter et contentiese illas defenderent justa poena muletari.»
+(Ep. CCCXXXVII.)]
+
+En même temps, Bernard écrit pour son compte au pape. Il se jette dans
+ses bras avec tous les épanchements d'une âme navrée de douleur et d'un
+chrétien au désespoir. Il est dégoûté de vivre, il ne sait s'il lui
+serait utile de mourir[297]. Insensé! il croyait, après la mort de
+Pierre de Léon, l'antipape, que l'Église était enfin tranquille et qu'il
+allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une vallée de larmes,
+une terre d'oubli. La douleur est revenue, ses pleurs ont coulé à flots
+comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est levé, d'autant plus
+hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David: Goliath, c'est
+Abélard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis
+vient le récit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration
+véhémente adressée au successeur de Pierre: qu'il voie s'il est possible
+que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge auprès du siége de
+Pierre; qu'il se souvienne de ce qu'il doit à l'Église; qu'il écrase
+la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands
+évêques, ses prédécesseurs, et saisisse, pendant qu'ils sont encore
+petits, les renards qui dévorent la vigne du Seigneur.
+
+[Note 297: «Taedet vivere et an mori expediat nescio.» (Ep.
+CLXXXIX.)]
+
+Un moine de Montier-Ramey, admis plus tard à Clairvaux, Nicolas,
+secrétaire de l'abbé, son messager de prédilection pour les négociations
+délicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie
+plus tard[298], fut chargé de porter ces lettres au pape, et d'y ajouter
+de vive voix les commentaires convenables.
+
+[Note 298: Montier-Ramey était une abbaye à quatre lieues de Troyes.
+Nicolas était un homme instruit, lettré, habile, fort employé dans les
+affaires de Rome, mais hypocrite, et que saint Bernard accusa plus tard
+de vol et de faux. On a de lui des lettres assez intéressantes.» (S.
+Bern. _Op._, ep. CLXXXIX et praefat., in t. III, vol. I, p. 711.--_Hist.
+litt._, t. XIII, p. 553.)]
+
+Ces lettres n'étaient pas les seules; il en est d'autres où le saint
+s'exprime d'un ton différent, suivant la différence des correspondants.
+Ainsi il s'adresse avec autorité au cardinal Grégoire Tarquin, comme
+s'il n'avait pour le faire agir qu'à lui donner le signal, et qu'il le
+pût traiter comme un religieux de son ordre, toujours prêt à lui obéir.
+«Suivant votre coutume,» lui dit-il, «quand j'entre dans la cour (la
+cour de Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez-vous donc pour
+ma cause ou plutôt pour la cause du Christ[299].» Quand il écrit au
+cardinal Haimeric, qui était des Gaules, son ami, et de plus chancelier
+de l'Église romaine[300], il lui parle gravement, presque politiquement,
+et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence
+attendre du saint-siége. Il est moins à l'aise avec le cardinal Gui de
+Castello: il l'appelle son vénérable seigneur et son père chéri, et d'un
+ton mêlé de flatterie et de fermeté il lui témoigne l'espérance de ne
+pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait
+injure que de le soupçonner d'une telle amitié, elle serait terrestre,
+charnelle et diabolique; et il ajoute: «Ce n'est pas moi qui accuse
+Abélard auprès du saint-père; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme
+qui ne voit rien en énigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout
+face à face[301]!.... J'estimerais moins votre équité, si je vous priais
+longtemps, dans la cause du Christ, de ne mettre personne avant le
+Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir,
+vous à qui Dieu a donné la puissance: il importe à l'Église, il importe
+à cet homme lui-même, qu'il lui soit imposé silence.»
+
+[Note 299: Ep. CCCXXXIII, ad G. cardinalem.]
+
+[Note 300: Haimeric, Bourguignon, de la ville de Châtillon, et
+qu'on dit de la famille de Castries, cardinal-diacre du titre de
+Sainte-Marie-Nouvelle. (S. Bern., ep. XV et CCCXXXVIII.)]
+
+[Note 301: «Nihil videt per speculum et in aenigmate, sed facie ad
+faciem omnia intuetur.» (Ep. CXCII, ad magistrum Guidonem de Castello.)]
+
+Mais quand il parle au cardinal-prêtre Ives, son ami, qui ayant été
+chanoine régulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et
+partager ses sentiments, il épanche toutes ses colères contre Abélard;
+là encore, c'est un moine sans règle, un supérieur sans soin, qui
+ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme différent de
+lui-même, Hérode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller
+la chasteté de l'Église, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes
+pervers, plus hérétique enfin par son opiniâtreté que par ses
+erreurs[302].
+
+[Note 302: Ep. CXCIII, ad magistrum Ivonem cardinalem.]
+
+Mais en multipliant ces lettres habilement calculées pour intéresser à
+sa cause tout ce que Rome avait de plus considérable, saint Bernard
+ne voulait point se montrer étranger à la question de doctrine.
+Indépendamment de la relation qu'il écrit pour le pape, il lui adresse
+une épître, ou plutôt un traité où il examine et discute quelques-unes
+des opinions d'Abélard[303]. Cette composition a été justement placée
+parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y considère pas dans
+leur ensemble, ni d'un point de vue fort élevé, les doctrines de son
+adversaire, il prend sur lui à divers moments une supériorité véritable;
+et dégagée des violences d'un langage injurieux qui altère et déshonore
+la vérité même, sa pensée est souvent juste et quelquefois profonde.
+Dans la discussion sur la Trinité, on peut l'accuser de n'avoir pas
+équitablement pris l'opinion qu'il réfute. S'il ne la défigure pas,
+du moins il l'exagère; et en isolant les expressions, il les rend
+exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'être pour un esprit
+de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle théorie de la Rédemption
+il paraît avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui
+peut préférer l'idée d'Abélard ne saurait faire qu'elle fût l'idée
+traditionnelle et partant orthodoxe de l'Église catholique. La Trinité
+et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont le saint s'occupe
+avec étendue. Il glisse sur le reste, et se borne à caractériser d'une
+manière générale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la
+théologie d'Abélard. Là encore, il montre une vraie sagacité, et il
+attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une
+force et une clairvoyance qui feraient envie à plusieurs des apologistes
+de notre siècle, avec une rhétorique passionnée qui rappelle l'auteur
+de l'_Essai sur l'indifférence en matière de religion_; c'est la même
+éloquence, plus animée peut-être, quoique moins naturelle encore; c'est
+la même vigueur sophistique; c'est, avec les idées que M. de la Mennais
+n'a plus, le talent qu'il a toujours.
+
+[Note 303: S. Bern. _Op._, ep. CXC, seu tractatus contra quaedam
+capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. 636.--_Ab. Op._,
+p. 276. Voyez dans la suite de cet ouvrage le c. IV de la troisième
+partie.]
+
+Jamais plus active et plus soigneuse habileté n'a été déployée pour
+perdre un homme, coupable seulement de dissidence et convaincu d'être
+un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine,
+de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint
+Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour
+un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique
+équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la
+sainteté seule atténue, si elle ne les justifie, ces excès de l'âme. On
+a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit.
+Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu
+les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme
+détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard
+consacrait à Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur épée.
+
+L'intérieur du parti qui poursuivait Abélard nous est mieux connu que le
+parti d'Abélard lui-même, et que sa propre conduite, dans ces difficiles
+circonstances. Peut-être le Vatican, qui nous a rendu le texte des
+propositions déférées par le concile de Sens, contient-il encore, dans
+ses mystérieuses archives, les lettres d'Abélard suppliant, et les
+plaintes de ceux qui, croyant la vérité persécutée dans sa personne,
+invoquaient la protection du chef de la chrétienté; mais tout cela nous
+est inconnu. Nous ne possédons que les actes publics, deux confessions
+de foi et une apologie qu'un de ses amis écrivit avec plus de chaleur
+que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces écrits, et
+les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le
+plus simple.
+
+La décision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de
+saint Bernard au pape furent répandues dans le public, et l'on ne tarda
+pas à les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annonçait avant
+de l'avoir obtenue. Abélard, imparfaitement instruit de son sort, dut
+redoubler de soins pour l'éviter et l'adoucir. Il comptait sur deux
+appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome.
+
+La première était moins unie qu'il ne pensait. L'énergie avec laquelle
+on l'avait attaqué au nom de l'Église intimidait ceux qui n'étaient
+qu'impartiaux, neutralisait dans le clergé une partie de ses amis, et
+donnait à la querelle une gravité qui ne permettait plus de le suivre
+ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnées. Toutefois, pendant
+qu'il faisait sans doute jouer à Rome tous les ressorts qui le pouvaient
+sauver, il ne négligea pas de s'adresser au public, et de se concilier
+les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part,
+les esprits curieux et hardis, qui se plaisent à l'examen et goûtent la
+controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition; de l'autre,
+les esprits élevés et bienveillants, qui s'intéressent aisément au
+talent et à la sincérité persécutés, et qui placent volontiers le bon
+droit du côté de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa
+les réponses de la dialectique, aux autres les gémissements de la foi.
+Il s'étudia comme toujours à faire en lui redouter le controversiste et
+plaindre le chrétien.
+
+Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire,
+c'était Héloïse: non qu'il pût craindre un moment d'être désavoué par
+l'esprit le plus libre, abandonné par le coeur le plus fidèle. Eh! dans
+quelles extrémités Héloïse ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait
+besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti
+l'abbesse et ses religieuses; car elle exerçait dans l'Église et le
+monde une grande autorité morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de
+passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore,
+le coeur d'Abélard renfermait un fond de véritable tristesse; un
+sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait à se répandre, et
+qui s'épanchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pensée et
+sentait toute son âme. C'est pour elle qu'il écrivit cette confession de
+foi si noble et si touchante:
+
+«Héloïse, ma soeur, toi jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus
+chère encore en Jésus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils
+disent en effet; ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse
+est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli
+grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de
+l'esprit, ils m'enlèvent la pureté de la foi. C'est, il me semble, la
+prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi; je ne veux pas à ce
+prix être philosophe, s'il me faut révolter contre Paul; je ne veux pas
+être Aristote, si je suis séparé du Christ; car il n'est pas sous le
+ciel d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. J'adore
+le Christ qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, je
+l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair virginale,
+prise du Paraclet[304]. Et pour que toute inquiète sollicitude, tout
+ombrage soit banni du coeur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci.
+J'ai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son Église.
+Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: Je
+crois dans le Père et le Fils et le Saint-Esprit, Dieu un par nature
+et vrai Dieu, qui contient la Trinité dans les personnes, de façon à
+conserver toujours l'unité dans la substance. Je crois que le Fils est
+en tout _coégal_ au Père; savoir, en éternité, en puissance, en volonté,
+en opération. Je n'écoute point Arius qui, poussé par un génie pervers,
+ou même séduit par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la
+Trinité, enseignant que le Père est plus grand, le Fils moins grand,
+oubliant ainsi le précepte de la loi: _Tu ne monteras point par des
+degrés à mon autel_ (Exod. xx, 26); car il monte par des degrés à
+l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinité une priorité et
+une postériorité (une supériorité et une infériorité). J'atteste que le
+Saint-Esprit, est consubstantiel et coégal en tout au Père et au Fils,
+quand dans mes livres je le désigne si souvent du nom de la Divine
+bonté. Je condamne Sabellius qui, attribuant au Père et au Fils la même
+personne, avança que le Père avait souffert la passion, d'où est venu le
+nom des patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils
+de l'homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux
+natures. C'est lui qui après avoir souffert toutes les conditions
+attachées à son humanité et la mort même, est ressuscité, est monté au
+ciel, et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les
+péchés sont remis par le baptême; que nous avons besoin de la grâce
+pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont
+régénérés par la pénitence. Quant à la résurrection de la chair,
+pourquoi en parlerais-je, puisque vainement je me glorifierais d'être
+chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour?
+
+[Note 304: «Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de
+Paracleto sumpta gloriosa divinitus operantem.» Manière un peu
+recherchée, mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a été conçu
+dans le sein d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit.]
+
+Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je
+tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne
+crains pas les aboiements de Scylla, Je ris du gouffre de Charybde, je
+n'ai pas peur des chants mortels des sirènes. Si la tempête vient, elle
+ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; car je
+suis fondé sur la pierre inébranlable[305].»
+
+[Note 305: _Ab. Op._, pars II, p. 308.]
+
+Cette déclaration est chrétienne. Elle contient l'expression d'une foi
+correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait
+Abélard d'hérésie. Cependant elle ne rétracte pour le fond aucune des
+opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins où il les
+a soutenues. I1 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans
+l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires
+et lui, sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents
+attachent aux mêmes mots. Peut-être si l'on obligeait tous les chrétiens
+à donner individuellement le sens précis et sincère qu'ils attribuent
+chacun aux expressions consacrées du dogme, verrait-on dans l'unité
+perpétuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et
+l'hérésie des coeurs trahir l'orthodoxie des paroles.
+
+Ainsi Abélard parlait à Héloïse. Ainsi il essayait d'offrir aux
+catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intéresser à
+lui et de le prendre sous leur garde. En même temps, il composait une
+apologie plus développée, où il se défendait en discutant et réfutait
+ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen
+nous en a conservé le commencement, où l'on voit que les questions
+de dialectique avaient été mêlées par les adversaires d'Abélard aux
+questions de théologie, et ceux-ci ont accusé cet ouvrage d'une vivacité
+et d'une violence qui auraient à la fois aggravé les torts de l'auteur
+et empiré sa situation[306]. Nous doutons qu'il ait écrit avec
+l'emportement qu'on lui reproche. En général, sa discussion était alors
+plus dédaigneuse que violente; mais c'était bien assez pour offenser des
+adversaires très-sérieusement persuadés d'être les défenseurs de Dieu.
+
+[Note 306: Othon paraît croire que l'apologie d'Abélard fut faite à
+Cluni après la décision du pape. Si c'est la confession de foi qui se
+trouve dans les Oeuvres, elle n'était pas de nature à provoquer de
+vives répliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a
+conservés, et qui indiquent que les imputations d'hérésie auraient été
+rattachées à quelque point de philosophie traité d'après Boèce. Elle
+n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abélard dit: «Per apologiam
+suam theologiam impejorat.» Celle-ci est donc perdue. L'existence en est
+attestée par Othon et par les citations curieuses que donne le censeur
+inconnu dans une réfutation attribuée faussement à Guillaume de
+Saint-Thierry. Il faut que les éditeurs de celle-ci l'aient lue avec peu
+d'attention pour n'avoir par aperçu qu'elle était dirigée contre une
+apologie tout autrement polémique que la déclaration publiée par
+d'Amboise et annexée par Tissier à la dissertation de Guillaume de
+Saint-Thierry, et à celle de l'abbé anonyme qu'on croit être Geoffroi
+d'Auxerre. (Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. 1, c. XLIX.--_Disput anon.
+abb. adv. P. Abael., Biblioth. cisterc._, t. IV, p. 239, 240, 242,
+246.)]
+
+Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice à une autre apologie
+qu'Abélard laissa publier par un de ses amis. Pierre Bérenger
+est l'auteur de cette défense, véritable invective contre saint
+Bernard[307]. L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des
+longueurs, des puérilités, des plaisanteries grossières que tolérait
+le goût du temps, de ces citations innombrables, ornement obligé
+d'un ouvrage destiné aux gens instruits, on y trouve un vrai talent
+satirique, un esprit libre et pénétrant, quelquefois une argumentation
+vive et des traits d'éloquence. C'est une Provinciale du XIIe siècle. On
+ne saurait dire si Abélard y avait mis la main.
+
+[Note 307: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, _Berengarii scholastici
+Apologeticus_, p. 302.]
+
+Nous n'avons rien emprunté à cet ouvrage en racontant le concile de
+Sens. Nous ne voudrions pas juger les jésuites sur la foi de Pascal;
+mais il y a dans Pascal du vrai sur les jésuites, et tout ne peut-être
+faux dans ce que raconte Bérenger: car s'il parle comme un ennemi de
+saint Bernard, il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi.
+
+Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme échantillon de
+style, quelque chose de la peinture intérieure du concile. Après s'être
+assez agréablement moqué de la prétention constante de Bernard à n'être
+qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'études, quoiqu'il écrivît
+avec beaucoup d'art et de recherche, et qu'il se fût adonné aux lettres
+profanes au point d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons badines
+dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle
+avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, puis lui déclare
+brusquement qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa
+conduite dans la dernière affaire.
+
+«Or, voilà les évêques convoqués de toutes parts au concile de Sens.
+C'est là que tu as déclaré Abélard hérétique, que tu l'as arraché comme
+en lambeaux du sein maternel de l'Église. Il marchait dans la voie du
+Christ; sortant de l'ombre comme un sicaire aposté, tu l'as dépouillé
+de la tunique sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, afin qu'il
+priât Dieu pour lui; et intérieurement tu te disposais à le proscrire du
+monde chrétien. Que pouvait faire la foule? Comment prier, quand elle
+méconnaissait celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui
+avais fait des miracles, qui étais assis avec Marie aux pieds de Jésus,
+qui conservais toutes ses paroles dans ton coeur, tu aurais dû brûler
+au ciel le plus pur encens de la prière pour obtenir la résipiscence
+de Pierre, ton accusé, pour obtenir qu'il se lavât de tout soupçon....
+Est-ce que par hasard tu aurais mieux aimé qu'il demeurât tel que la
+censure trouvât où le prendre?
+
+«Enfin, après le dîner, le livre de Pierre est apporté, et l'on ordonne
+à quelqu'un de faire à haute voix lecture de ses écrits. Mais le
+lecteur, animé par la haine, arrosé par le fruit de la vigne, non pas de
+cette vigne dont il est dit, _je suis la vigne véritable_ (Jean, XV, 1),
+mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, se
+met à crier plus fort qu'on ne lui demandait. Après quelques mots, vous
+eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire,
+jouer, comme gens qui accomplissent leurs voeux, non au Christ, mais à
+Bacchus; en même temps on salue les coupes, on célèbre les pots, on loue
+les vins; les saints gosiers s'arrosent ... et c'est alors que, comme
+dit le satirique:
+
+ Inter pocula quaerunt
+ Pontifices saturi quid dia poemata narrent[308].
+
+[Note 308: Pers. sat. I, v. 27-28. L'auteur latin dit _Romulidae_ et
+non _pontifices_.]
+
+Puis, quand arrive jusqu'à eux le son de quelque passage subtil
+et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas habituées,
+l'auditoire se dégrise dans son coeur; ce ne sont plus que grincements
+de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de taupe pour voir clair
+en philosophie, s'écrient:--Quoi! nous laisserions vivre un pareil
+monstre!--et, remuant la tête comme des juifs:--Ah! disent-ils, _voilà
+celui qui renverse le temple de Dieu_.--(Math, XXVI, 40.) Ainsi
+des aveugles jugent les paroles de lumière; ainsi des hommes ivres
+condamnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent
+contre l'organe de la Trinité.... Ils avaient rempli, ces premiers
+philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du
+breuvage leur était montée au cerveau, de sorte que tous les yeux se
+fermaient noyés dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur crie,
+l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller;
+l'autre, sur un coussin bien mou, cherche à fermer ses paupières;
+un troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur
+trouvait quelque épine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles
+des pères: _Vous condamnez?_ Alors, quelques-uns à peine éveillés à la
+dernière syllabe, d'une voix somnolente, la tête pendante, disaient:
+_Nous condamnons.--Amnons_, disaient d'autres qui, éveillés à leur tour
+par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, décapitaient le
+mot[309].... Ainsi les soldats endormis rendent témoignage que, pendant
+leur sommeil, les apôtres sont venus et ont emporté le corps. (Math.
+XXVIII, 43.) Ainsi, celui qui avait veillé le jour et la nuit dans la
+loi du Seigneur est condamné par des prêtres de Bacchus. C'est le malade
+qui traite le médecin; c'est le naufragé qui accuse celui qui est sur le
+rivage; le criminel qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, ô
+mon âme? A qui recourir? As-tu oublié les préceptes des rhéteurs, et
+maîtrisée par la douleur, gagnée par les larmes, perds-tu le fil de ton
+discours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera la
+foi sur la terre? Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel
+ont leurs nids; mais Pierre n'a pas où reposer sa tête....
+
+[Note 309: Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire.
+_Damnatis_, dit le promoteur. _Damnamus_, disent les pères. _Namus_,
+répondent les plus endormis. _Namus_, nous nageons, ce mot fait allusion
+à l'ivresse, et Bérenger ajoute: «Votre natation est une tempête, une
+submersion.» (P. 305.)]
+
+«En voyant agir de la sorte, en écoutant les arrêts de pareils juges, on
+se console avec ces mots de l'Évangile: _Les pontifes et les pharisiens
+se sont réunis, et ils ont dit: Que faisons-nous? Cet homme dit des
+choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, tout le monde croira en
+lui_. (Jean, XI, 47.)
+
+«Mais un des pères, nommé l'abbé Bernard, étant comme le pontife de ce
+concile, prophétisa en disant: _Il nous convient qu'un seul homme soit
+exterminé par le peuple et que toute la nation ne périsse pas_[310].
+C'est de ce moment qu'ils ont résolu de le condamner, répétant ces
+paroles de Salomon: _Tendons des embûches au juste_ (Prov. I, 11),
+enlevons-lui la grâce des lèvres et trouvons le mot qui perdra le
+juste.--Vous l'avez fait en faisant ce que vous avez fait, vous avez
+dardé contre Abélard les langues de la vipère. Renversés par l'ivresse,
+vous l'avez renversé, et vous avez absorbé le vin, _comme celui qui
+dévore le pauvre en secret_ (Habac. III, 14). Et pendant ce temps,
+Pierre priait: _Seigneur_, disait-il, _délivrez mon âme des lèvres
+iniques et de la langue perfide_. (Ps. CXIX, 2.)
+
+[Note 310: Jean, XI, 50. Bérenger dit: _Exterminetur a populo_, ce
+qui veut dire soit _exterminé par le peuple_ ou _proscrit du sein du
+peuple_. Il y a dans la Vulgate: _Moriatur pro populo_, ce qui est
+conforme au texte grec.]
+
+«Au milieu de tant de pièges, Abélard se réfugie dans l'asile du
+jugement de Rome.--Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine. Je
+veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie; _j'en appelle
+à César_.--Mais Bernard, l'abbé, sur le bras duquel se reposait la
+multitude des pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint
+Paul dans les fers: _Tu en as appelé à César, tu iras à César_[311];
+mais _tu en as appelé à César, tu n'iras pas à César_. Il informe en
+effet le siège apostolique de tout ce qu'ils ont fait, et aussitôt un
+jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Église
+gallicane. Ainsi est condamnée cette bouche, temple de la raison,
+trompette de la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur,
+absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne dirai-je pas,
+Bernard?....
+
+[Note 311: «Caesarem appello.--Caesarem appellasti; ad Caesarem
+ibis.» (Act. XXV, 11 et 12.)]
+
+«Malgré tout ce que la fureur intestine des haines conjurées, tout ce
+qu'un orage de passions implacables et insensées pouvait lancer contre
+Pierre, tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquité, la froide
+clairvoyance de la censure apostolique ne devrait jamais se laisser
+endormir. Mais il dévie facilement de la justice, celui qui dans une
+cause craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette parole d'une
+bouche prophétique: _Toute tête est languissante.... De la plante des
+pieds jusques au col, rien n'est sain en lui_[312].
+
+[Note 312: Isaï., l. 5 et 6.--Le texte dit de la plante des pieds
+jusqu'au sommet de la tête, _usque ad verticem_. C'est peut-être par
+erreur que la citation de Bérenger porte _cervicem_.]
+
+«Il voulait, disent les fauteurs de l'abbé, corriger Pierre. Homme de
+bien, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'une foi intacte,
+pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du
+blasphème éternel? Et si tu cherchais à enlever à Pierre l'amour du
+peuple, comment t'apprêtais-tu à le corriger? De l'ensemble de tes
+actions, il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas
+l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle.
+C'est une belle parole que celle du prophète: _Le juste me corrigera en
+miséricorde._ (Ps. CXL, 5.) Où manque en effet la miséricorde, n'est pas
+la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran.
+
+«Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son
+âme: _Il ne doit pas trouver un refuge auprès du siége de Pierre, celui
+qui attaque la foi de Pierre_[313]! Tout beau, tout beau, vaillant
+guerrier; il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte.
+Crois-en Salomon: _Ne soyez pas trop juste de peur de tomber dans la
+stupidité_[314]. Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui
+affirme la foi de Pierre: il doit donc trouver un refuge auprès du siége
+de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et si
+tu veux, il sera catholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera
+catholique encore; car Dieu est à tous et n'appartient à personne[315].»
+
+[Note 313: S. Bern., ep. CLXXXIX.]
+
+[Note 314: _Eccl._, VII. 17.--Il y a dans le texte: «Noli esse
+justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas.»
+Bérenger dit: «Noli nimium esse justus, ne forte obstupescas.»]
+
+[Note 315: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, p. 303-308.]
+
+Après ces belles paroles, Bérenger recherche si en effet Abélard n'est
+pas chrétien. Il donne alors le texte de la confession de foi adressée
+à Héloïse, et sur cette déclaration, il demande s'il est juste et
+charitable de fermer à celui qui professe la croyance de l'Église tout
+accès vers le chef de l'Église. Abélard peut s'être trompé, mais il n'a
+point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens;
+un second ouvrage eût corrigé ou bien éclairci le premier; il fallait
+attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne
+le conteste pas, où n'y a-t-il point d'erreurs? il y en a dans saint
+Bernard lui-même. Son traité sur le Cantique des Cantiques contient
+une hérésie sur l'origine de l'âme[316]. Il y a des fautes dans saint
+Hilaire, dans saint Jérôme, et saint Augustin a publié le livre de ses
+rétractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler
+à fermer au maître Pierre les portes de la clémence apostolique?
+
+[Note 316: Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont
+peu graves ou peu prouvées. Ainsi on lit dans son vingt-septième sermon
+sur le _Cantique des Cantiques_, que l'âme vient du ciel, et Berenger
+en conclut que saint Bernard est tombé dans l'erreur d'Origène qui
+attribuait aux âmes une existence antérieure à cette vie. L'induction
+nous paraît forcée. (S. Bern. _Op._, vol. I, t. IV, serm. XXVII, 6;
+Not., p. CXIII.--_Hist. litt._, t. XII, p. 257.)]
+
+Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger
+termine son pamphlet théologique, en prenant l'engagement de discuter
+dans un autre écrit le fond même des questions. Mais cet engagement, il
+ne le tint pas. On vient de voir qu'en écrivant, il savait déjà que la
+cour de Rome avait prononcé, et que toute espérance était perdue. Du
+côté de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui
+va jusqu'à la violence, avait été lancée contre l'apologie, non de
+Berenger, mais d'Abélard[317]. L'auteur inconnu, mais qui était un abbé
+de moines noirs, dédie son ouvrage à l'archevêque de Rouen qui parait
+être son supérieur ecclésiastique, raconte qu'il a été lié avec Abélard
+par la plus étroite familiarité, et prend avec la dernière vivacité
+la défense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de
+calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Abélard d'être
+_conduit par les furies_ et d'avoir comparé saint Bernard à Satan,
+transformé en ange de lumière. Si la citation est exacte, l'accusé n'eût
+fait que rendre à l'accusateur ce qu'il lui avait prêté[318].
+
+[Note 317: Nous avons déjà parlé de cette dissertation d'un abbé
+anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue
+avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribuée par
+surérogation; erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevée.
+Point d'évidente raison non plus pour donner cet ouvrage à Geoffroi,
+l'auteur de la _Vie de saint Bernard_. Un moine de Cîteaux, nommé aussi
+Geoffroi, l'attribue bien à un abbé de moines noirs, et Geoffroi le
+biographe devint en effet abbé de Clairvaux (ou des moines noirs de
+Cîteaux); il fut le troisième successeur de saint Bernard; mais il
+n'était point abbé à l'époque où l'ouvrage paraît avoir été écrit, et
+surtout il ne dépendait pas de l'archevêque de Rouen. L'ouvrage, au
+reste, a été inséré dans la Bibliothèque de Cîteaux. (Disputat. anonym.
+abbat. adv. dogm. P. Abael., _Bibl. cist._, t. IV, p. 238.--S. Bern.
+_Op._, admon. in opusc. XI, vol. 1, t. II, p. 636.--_Thes. nov. anecd.
+observ. proev. in Ab. Theol._, t. V, p. 1148.--Ex epist. Gaufr. mon.
+clarev., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 331.--_Ab. Op._; Not., p. 1193.)]
+
+[Note 318: Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. CCCXXX.]
+
+Mais ces violences de langage, toujours blâmables, étaient de plus
+imprudentes. Le clergé orthodoxe prenait de jour en jour le dessus.
+Berenger, esprit vif et caustique, s'était fait encore d'autres
+affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti
+contre lui[319]. Il se vit bientôt obligé de quitter le pays et de
+songer à sa sûreté; puis du fond de la retraite où il s'était caché,
+il écrivit à Guillaume, évêque de Mende, une lettre où il s'excuse, en
+laissant échapper encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Il
+déclare qu'il se rend sur les questions générales du dogme, qu'il n'a
+pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renoncé à
+s'ériger en patron des articles reprochés à Pierre Abélard, puisque,
+encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le
+son[320]. «Quant à l'apologie que j'ai publiée, je la condamnerai,
+dit-il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose contre la personne de
+l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie, et
+non au Sérieux.»
+
+[Note 319: _Ab. Op._, pars II, ep. XIX, p. 325.]
+
+[Note 320: «Quia, etsi sanum saperent, non sane sonabant.» (_Ab.
+Op._, pars II, ep. XVIII, p. 822.)]
+
+
+C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpiré, fut
+bientôt officiellement connu, et mit fin à cette grande controverse,
+qui devait renaître un jour sous les auspices d'hommes nouveaux. Saint
+Bernard avait triomphé; l'oeuvre était consommée. On ignore si la cour
+de Rome hésita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux
+partis; mais l'acquittement d'Abélard était la condamnation du clergé
+de France et l'immolation dans l'Église de ce qu'on pourrait appeler
+le parti gouvernemental au parti libéral. Un tel acte ne pouvait être
+qu'une dangereuse inconséquence, à moins qu'il ne fût le début et le
+signal d'un système nouveau, et ne figurât dans un vaste ensemble de
+mesures de réforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique
+n'était pas dans les idées du siècle, peut-être même eût-elle devancé
+de trop d'années la nécessité qui plus tard a pu la réclamer sans
+l'obtenir. En tout cas, elle n'était pas à la portée de celui qui, sous
+le nom d'Innocent II, gouvernait l'Église, esprit médiocre et d'une
+commune prudence, imitateur timide de la politique illustrée, entre ses
+prédécesseurs, par Hildebrand, et entre ses successeurs, par Lothaire
+Conti. Peu de mois après le concile de Sens, un rescrit donné à Latran
+le 16 juillet, et adressé aux archevêques de Sens et de Reims,
+ainsi qu'à l'abbé de Clairvaux, condamna sur l'appel Abélard et ses
+doctrines[321]. Les termes en sont assez modérés. Après un préambule
+sur les droits et les devoirs du saint siége, et quelques citations
+d'erreurs déjà condamnées, le pape, sans se prononcer en droit touchant
+les opérations du concile, dit que, quant aux articles déférés par
+les deux archevêques, il a reconnu avec douleur, dans la pernicieuse
+doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes hérésies, et qu'il se félicite
+qu'au moment où se raniment des dogmes pervers, Dieu ait suscité à
+l'Église des enfants fidèles, au saint troupeau d'illustres pasteurs,
+jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique[322]. En
+conséquence, après avoir pris le conseil de ses évêques et cardinaux, le
+successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine
+générale de Pierre et son auteur avec elle, et impose à Pierre, comme
+hérétique (_tanquam haeretico_), un perpétuel silence. Il estime en
+outre que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être
+séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans les liens de
+l'excommunication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes
+les livres d'Abélard, et que lui-même les fit brûler à Rome[323].
+
+[Note 321: S. Bern. _Op._, ep. CXCIV; Innocentius episc.
+venerabilibus fratribus.--_Ab. Op._, pars II, ep. XVI, p. 301.]
+
+[Note 322: «Qui novi haeretici calomniis studeant obviare.» (_Id.,
+ibid._)]
+
+[Note 323: Gaufrid., _In Vit. S. Bern._--S. Bern. _Op._, vol. 1, p.
+636.]
+
+Telle était la lettre immédiatement ostensible. Une lettre plus courte,
+portant la même suscription, et donnée le lendemain de la précédente,
+contenait le commandement que voici:
+
+«Par les présents écrits, nous mandons à votre fraternité de faire
+enfermer séparément dans les maisons religieuses qui vous paraîtront le
+plus convenables, Pierre Abélard et Arnauld de Bresce, fabricateurs de
+dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler
+les livres de leur erreur partout où ils seront trouvés. Donné à Latran,
+18ième jour des calendes d'août.»
+
+Et à cette lettre était annexé cet ordre:
+
+«Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à ce que la lettre même
+(sans doute le rescrit principal) ait été, dans le colloque de Paris qui
+est très-prochain, communiquée aux archevêques[324].»
+
+[Note 324: Cet ordre est du 14 juillet. On ignore quel était le but
+de ce colloque (conférence ou délibération) qui devait se tenir à Paris
+et où devaient assister des archevêques, je n'en ai vu trace ni dans la
+_Gallia Christiana_, ni dans l'_Histoire de l'Église de Paris_ du P.
+Gérard Dubois. (S. Bern. _Op._, ep. CXCIV et not. in ep. CLXXXVII
+et seqq., p. lxvi.--_Ab. Op._, pars II, ep. XV et XVI, p. 299 et
+301.--Fleury, _Hist. Eccl._, t. XIV, l. LXVII, p. 556.)]
+
+Le secret prescrit fut gardé quelque temps. Abélard paraît n'avoir ni su
+ni soupçonné de bonne heure ce fatal dénoûment. En faisant son appel, il
+avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome, pour y plaider sa
+cause. Il ne pouvait s'imaginer qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et
+que cette iniquité, presque sans exemple de la part de l'Église suprême,
+serait consommée contre lui. Il faut remarquer en effet, qu'à aucune
+époque de la procédure, soit en France, soit en Italie, il n'a été admis
+à dire s'il reconnaissait les ouvrages à lui attribués, s'il avouait,
+désavouait, rétractait, modifiait ou interprétait les articles qu'on
+prétendait en avoir extraits, ni enfin à s'expliquer sur ses dogmes et
+ses intentions; la preuve n'a donc jamais été faite qu'il fût coupable
+de malice, orgueil, opiniâtreté, conditions indispensables de l'hérésie;
+car l'hérésie est un crime et non pas une erreur. On conçoit donc
+jusqu'à un certain point sa sécurité. Cependant, comme il n'attendait
+plus rien de la France, il résolut d'aller à Rome, afin de s'y défendre
+s'il était encore simple accusé, de se justifier s'il était condamné
+déjà. Triste et souffrant, il partit pour Lyon, en faisant route par
+la Bourgogne. L'âge et les infirmités ralentissaient sa marche; il
+séjournait dans les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Une
+fois, surpris, dit-on, par la nuit, il fut forcé de s'arrêter à Cluni.
+
+La maison de Cluni, située non loin de Mâcon, était une ancienne abbaye
+de l'ordre de Saint-Benoît, fondée au commencement du Xe siècle par
+Bernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume Ier, duc
+d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait précédé Cîteaux et par
+conséquent Clairvaux, qui n'était qu'une colonie de cette dernière
+maison, et, comme on disait dans le cloître, la troisième fille de
+Cîteaux[325].
+
+[Note 325: Cluni et Cîteaux, tous deux de l'ordre de Saint-Benoît,
+étaient cependant des chefs d'ordre. Les quatre démembrements de
+Cîteaux, appelés ses quatre filles, étaient les abbayes de La Ferté, de
+Pontigni, de Clairvaux et de Morimond. La robe de Cluni était noire,
+celle de Cîteaux blanche, excepté quand les moines sortaient de la
+maison. Cette différence dans la couleur du froc joue un grand rôle
+dans las démêlés des clunistes et des cisterciens. (_Hist. des ordres
+monastiques_, par le P. Heliot, t. V, c. xviii et xxxii.)]
+
+Cluni était ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastères les
+plus renommés de la Gaule pour sa richesse et sa dignité. On vantait la
+magnificence de son église, de ses bâtiments, de sa bibliothèque; et
+l'hospitalité y était exercée avec grandeur. Un esprit de paix et
+d'indulgence, le goût des lettres et des arts même régnaient dans cette
+maison où les biens du monde n'étaient point dédaignés et que des
+religieux austères accusaient de relâchement. Les vives animosités qui
+éclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents
+du même ordre, avaient, pendant un temps, animé Cîteaux contre Cluni.
+Cîteaux, chef d'ordre comme Cluni, et à sa suite Clairvaux, plus ardent,
+plus rigoureux, plus pauvre, avait attaqué tout à la fois la richesse,
+l'influence, et l'esprit large et tolérant d'une abbaye où le temps
+avait amené quelques modifications à la règle primitive de Saint-Benoît.
+Naturellement, Cluni répondait en accusant Cîteaux de pharisaïsme.
+Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqué, près de quinze
+ans auparavant, de prendre parti pour Cîteaux, d'où il était sorti, et
+tout en lui reprochant les exagérations malveillantes d'un zèle outré,
+il avait censuré les nouveautés et les concessions de Cluni, et dénoncé
+la mollesse sous le nom de modération, la complaisance sous celui de
+charité[326].
+
+[Note 326: Voyez l'ouvrage que saint Bernard, à la demande de
+Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'_Apologia_ et où il
+attaque encore plus Cluni qu'il ne le défend, tout en blâmant Cîteaux.
+(S. Bern. _Op._, vol. 1, t. II, opusc. V.)]
+
+Quoique ces accusations, motivées surtout par quelques habitudes de luxe
+inséparables d'une grande opulence, et par les désordres ambitieux d'un
+abbé, Pons de Melgueil, mort à Rome excommunié, n'eussent jamais atteint
+son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des
+seigneurs de Montboissier en Auvergne, celui à qui ses vertus et sa
+longue vie ont attiré le nom de Pierre le Vénérable; il lui fallut
+prendre la plume pour défendre son ordre et répondre, au moins
+indirectement, à saint Bernard[327]. Il donna une réfutation remarquable
+de toutes les critiques des cisterciens, ce qui était réfuter celles que
+s'appropriait saint Bernard, quoiqu'il ne le nommât pas[328]. Mais c'est
+l'esprit même de saint Bernard que semble combattre dans son style
+calme, mesuré, enjoué même, l'esprit juste et serein de Pierre le
+Vénérable. En 1132, une exemption en matière de dîme accordée par le
+pape aux moines de Cîteaux, obligea l'abbé de Cluni à réclamer, et
+suscita une controverse nouvelle entre l'abbé de Clairvaux et lui[329].
+Enfin, six ans après, l'élection d'un cluniste à l'évêché de Langres,
+faite contre le gré du premier, l'entraîna à des plaintes amères où son
+noble émule ne fut pas épargné auprès du roi ni du pape. Pierre lui
+répondit avec une mesure et une supériorité reconnues des admirateurs
+mêmes de saint Bernard; et quand enfin, résumant tous leurs différends
+du ton de la modération et de l'amitié, il voulut les mettre au néant,
+il lui écrivit une grande lettre toute pleine d'autorité et de douceur
+où nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous
+les temps: «La règle de saint Benoît est subordonnée à la règle de la
+charité[330].»
+
+[Note 327: Pierre le Vénérable, «Venerabilis cognomine, quod ipsi
+haesit, sua aetate donatus» (_Rec. des Hist._, t. XV, ep. Pet. Clun.
+abb., _Monit._, p. 625); «Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum
+et humanarum scientiarum cognitionem cum insigni vitae prebliate
+conjunctam» (_Gall., Christ._, t. VI, p. 1117), ne fut point _canonisé
+selon les formes_. Mais les bénédictins n'ont pas manqué de l'inscrire
+dans leur martyrologe; et dans la bibliothèque de Cluni, son nom est
+précédé de l'S. (_Bibl. Cluniac. vit. S. Pet. vener._, p. 553.) Les
+auteurs de l'_Histoire littéraire_ le regardent également comme un saint
+en France. (_Hist. litt._, t. XIII suppl., p. 431.)]
+
+[Note 328: Fleury n'hésite pas à considérer l'apologie de Cluni
+adressée par Pierre à Bernard comme une réponse à l'ouvrage du dernier,
+et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_ mettent un grand soin à prouver qu'il n'en est rien et que
+Pierre ne répond qu'aux cisterciens en général. Il est certain que la
+réfutation n'est ni directe, ni expresse, mais l'opposition entre
+les deux hommes est flagrante. (Cf. _Bibl. cluniac._, l. I, ep.
+XXVIII--_Hist. litt._, t. XIII, p. 199, t. Xlll supp., p. 266 et 438.--
+_Hist. Eccl._, l. LXVII, n° 43.--_Saint Bernard et son siècle_, l. II.)]
+
+[Note 329: S. Bern. _Op._, vol. 1, not. in ep. CCXXVIII.--_Bibl,
+Clun., Petr. Ven. epist._, l. I, ep. XXXIII-XXXVI.]
+
+[Note 330: «Regula illa illius sancti patris ex illa sublimi et
+generali caritalis regula pendet.» (_Bib. Clun., Petr. epist._, l.
+IV, ep. XVII, l. I, ep. XXIX.--S. Bern. _Op._, ep. CLXIV à CLXX, ep.
+CCXXIX.)]
+
+La bienveillance, l'estime, l'amitié même parurent assez constamment
+unir ces deux hommes si différemment chrétiens. Ils se louèrent beaucoup
+l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'en tendirent jamais. L'abbé Pierre,
+par ses vertus calmes, sa piété simple, la culture et la distinction de
+son esprit, était universellement respecté dans l'Église. Il ne manquait
+pas pour lui-même de la sévérité nécessaire à la profession monastique,
+et sa réforme de son ordre, décrétée en 1132, dans un chapitre général
+où assistèrent douze cent douze frères et deux cents prieurs, l'a bien
+prouvé. Mais une charité tendre et éclairée l'inspirait, et son esprit
+aimable autant qu'étendu, lui faisait admettre et comprendre ce qui
+échappait au génie étroit de l'abbé de Clairvaux. Les lettres de Pierre
+sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu'à cette
+intelligence des choses mondaines dans une juste mesure, jusqu'à cette
+habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du
+siècle, des trésors des arts, des moyens d'influence temporels, rappelle
+involontairement, dans sa magnificence, sa grâce et sa sainteté,
+l'immortel archevêque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni à Pierre ni à
+Bernard que de dire qu'il y eut en eux et même entre eux quelque chose
+qui fait penser à Fénelon et à Bossuet. «Vous remplissez les devoirs
+«pénibles et difficiles, qui sont de jeûner, de «veiller, de souffrir,»
+écrivait un jour Pierre à Bernard, «et vous ne pouvez supporter le
+devoir facile «qui est d'aimer[331].»
+
+[Note 331: «Quae gravia sunt faciunt; quae levia facere nolunt....
+Servas, quicumque talis es, gravia Christi mandata, cum jejunas,
+cum vigilas, cum fatigaris, cum laboras; et non vis levia ferre, ut
+diligas.» (_Bibl. Clun._, 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a été mise
+à la date de 1149.) Saint Bernard était fort supérieur à Bossuet en
+énergie et en puissance de caractère; mais la nature de Bossuet était
+meilleure, plus équitable et plus douce.]
+
+Tel était l'homme que la Providence mît sur la route d'Abélard fugitif.
+Ce n'était ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un
+moine dominateur; mais un prélat lettré et doux, pieux et libéral, qui
+aimait la paix et qui savait l'établir et la conserver. Il accueillit
+Abélard avec un mélange de compassion et de respect, et la triste
+victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra
+enfin ce qu'il n'avait guère trouvé sur l'âpre chemin de sa vie, la
+bonté.
+
+S'étant reposé quelques jours à Cluni, il confia ses projets à l'abbé
+Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste persécution, et
+protestait avec horreur contre le nom d'hérétique. Il raconta qu'il
+avait fait appel au saint-siége, et qu'il allait se réfugier au pied du
+trône pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins
+avec certitude, que son arrêt était rendu. Pierre le Vénérable approuva
+son dessein, lui dit que Rome était le refuge du peuple des chrétiens,
+qu'il devait compter sur une suprême justice qui n'avait jamais failli
+à personne, et par delà la justice, sur la miséricorde. Dans ces
+circonstances, Raynard, abbé de Cîteaux, vint à Cluni. On a supposé
+qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des
+ordres du pape, hésitait à les exécuter avec éclat, ou redoutait le
+voyage d'Abélard à Rome. Quoi qu'il en soit, l'abbé de Cîteaux parla de
+réconciliation, et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idée. Tous
+deux pressèrent Abélard. Mieux instruit peut-être de sa vraie situation,
+ou peut-être usé par l'âge, brisé par la maladie, découragé par
+l'expérience, il parut se laisser fléchir. Jamais il n'avait pensé à se
+placer en dehors de l'Église, et le schisme de sa situation lui était
+réellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut
+être touché de cet aspect de charité paisible et de sainte indifférence
+que présentaient le vénérable abbé et l'intérieur de sa maison. Jamais
+la piété n'avait abandonné son âme; il y laissa pénétrer le calme et le
+détachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il
+déclara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce
+qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles
+catholiques, et il écrivit une nouvelle apologie ou confession de
+foi[332]. Il voulut bien même suivre à Clairvaux l'abbé Raynard, dont la
+médiation assoupit les anciens différends, et il dit à son retour que
+saint Bernard et lui s'étaient revus pacifiquement[333]. On ne sait rien
+de cette entrevue. Je ne doute pas de la clémence de saint Bernard; il
+croyait réellement que c'était à lui de pardonner.
+
+[Note 332: _Ab. Op._, pars II, ep., xx, _apologia seu confessio_, p.
+330.]
+
+[Note 333: «Se pacifice convenisse revenus retulit.» (_Id_.,
+_Ibid_., pars II, ep. xxii, p. 336.)]
+
+Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint
+Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère
+sa clairvoyante sévérité. Comme l'apologie pour Héloïse, la seconde
+déclaration d'Abélard, adressée à tous les enfants de l'Église
+universelle, est chrétienne; mais il n'y dément sur aucun point capital
+les opinions émises dans ses ouvrages. Seulement il les désavoue dans la
+forme absolue et outrée que leur avaient donnée ses adversaires, ou bien
+il répète sans commentaire ni développement, la formule orthodoxe dont
+on l'accuse de s'être écarté; mais il ne reconnaît pas qu'il s'en
+soit écarté, ni que par conséquent il l'entende désormais en un sens
+contraire à ses écrits. Après cette déclaration, il restait maître
+comme par le passé, de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses
+expressions, comprises suivant sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on
+leur prêtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrés.
+Après cette déclaration, il pouvait encore, au moyen de quelque
+interprétation, soutenir qu'il n'avait pas changé d'opinion. En un mot,
+il s'exprime chrétiennement, il ne se rétracte pas. Pour écrire cette
+apologie, il a pu céder à l'âge, à la force, à la nécessité; il a pu,
+chose plus louable, obéir à l'amour de la paix, au respect de l'unité,
+à l'intérêt commun de la foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas
+sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde. Le coeur
+d'Abélard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait
+pas.
+
+Au reste, il continue dans son apologie à se plaindre de la malice de
+ses ennemis et des impostures dont il est victime[334]. Sur tous les
+points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connaît aucune
+faute, et s'il lui en est échappé dans ses écrits ou dans ses leçons, il
+ne les défend point, il se déclare prêt à tout réparer, à tout corriger,
+n'ayant jamais eu ni arrière-pensée, ni mauvais dessein, ni opiniâtreté.
+
+[Note 334: Comme cette confession de foi accuse clairement, bien
+qu'indirectement, ses adversaires de mensonge, elle a été censurée assez
+vivement par des auteurs modernes, et confondue avec cette apologie
+antérieure dont j'ai déjà parlé et qui aurait été plus violente que les
+ouvrages même qu'elle était destinée à justifier. C'est ainsi qu'en
+paraît juger entre autres Tissier. (_Biblioth. pat, cister._, t. IV, p.
+259.) Mais ce que nous savons de la première apologie ne permet pas
+de la confondre avec la confession de foi, et ainsi en ont jugé
+d'excellents critiques. Si celle-ci a été écrite à Cluni, elle n'atteste
+pas une réconciliation profondément sincère avec saint Bernard. (Cf.
+_Hist. litt._, t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a établi d'une manière
+assez spécieuse qu'Abélard n'avait jamais au fond abandonné ses opinions
+et qu'aidé par Pierre de Cluni, qui tenait à honneur de le garder
+dans son couvent, il avait donné à saint Bernard des satisfactions
+apparentes. (_P. Ab. Vit._, chap. 70 et seqq.)]
+
+Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles
+relevés dès l'origine dans ses écrits, il n'en laisse pas un seul, sans
+se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'hérésie: «Et quant
+à ce qu'ajoute _notre ami_,» dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer
+qu'il écrivit sa déclaration au moment de sa réconciliation), «que ces
+articles ont été trouvés, partie dans la _Théologie_ du maître Pierre,
+partie dans le _Livre des Sentences_ du même, partie dans celui qui
+est intitulé: _Connais-toi toi-même_, je n'ai pas lu cela sans grand
+étonnement, aucun ouvrage de moine se pouvant trouver qui eût pour
+titre: _Livre des Sentences_; et cela aussi a été avancé par ignorance
+ou par malice[335].»
+
+[Note 335: Apol., p. 333.]
+
+Abélard, réconcilié, n'aspirait plus qu'à la retraite. Abandonnant le
+monde et la vie des écoles, il consentit à rester pour toujours à
+Cluni, à la grande joie de l'abbé et de toute la communauté. Pierre le
+Vénérable se hâta d'écrire au pape pour lui demander de permettre à son
+hôte de ne plus quitter l'asile où il avait été reçu, et d'y passer,
+dans le repos, l'étude et la piété, les restes d'une vie dont le terme
+paraissait approcher[336].
+
+[Note 336: _Ab. Op._, pars II, ep. xxii, _Petr. Vener. ad Dom.
+Innocent. II_, p. 335.]
+
+Cet arrangement, comme on le pense bien, fut approuvé à Rome; Abélard
+devint moine à Cluni, du moins se soumit-il à la règle de la communauté,
+et bien que son rang dans l'Église, égal à celui de l'abbé de Cluni,
+l'eût fait, non moins que sa renommée, placer en tête de toute la
+congrégation et marcher le premier après son chef, il accepta avec la
+dernière rigueur l'humilité et l'austérité de sa nouvelle vie. Il se
+revêtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin
+de sa personne, il traita son corps avec le mépris des solitaires.
+«Saint Germain, dit l'abbé de Cluni[337], ne montrait pas plus
+d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté.» Silencieux, le front
+baissé, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de
+ses frères, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore
+parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, l'oeil cherchait
+avec hésitation ou contemplait avec étonnement cet homme d'un si
+grand nom, qui semblait se dédaigner lui-même et se complaire dans
+l'abaissement. Rendu par le saint siége à tous les devoirs du ministère,
+il fréquentait les sacrements, il célébrait souvent le divin sacrifice,
+ou prêchait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y
+fût contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait
+et se taisait toujours. Ses études, comme celles de toute sa vie,
+continuaient d'avoir un triple objet, la théologie, la philosophie et
+l'érudition. Ce n'était plus qu'une pure intelligence. Les passions
+étaient anéanties ou condamnées au silence; et il ne restait plus
+d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais
+s'il est vrai, comme il est permis de le croire, qu'il ait mis à Cluni
+la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique, nous
+y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de
+l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit, des ressources de
+son savoir, de la durée de son nom, il confiait à l'avenir vengeur le
+triomphe de la science opprimée dans sa personne. «Convaincu que c'est
+la grâce qui fait le philosophe, puisqu'il faut du génie pour la
+dialectique,» il se sentait comme prédestiné à la science, et
+il écrivait pour l'instruction des temps où sa mort rendrait à
+l'enseignement la liberté, heureux ainsi d'assurer après lui la
+renaissance de son école[338]. Tel était l'homme dont l'humilité et la
+soumission édifiaient Pierre le Vénérable.
+
+[Note 337: _Ab. Op._, pars II, ep. xxiii. p. 340.]
+
+[Note 338: Voyez ci-après I. II, c. iii, et Ouv. inéd. d'Ab.,
+Dialectique, p. 228 et 436. C'est une remarque de Thomasius, qu'Abélard
+n'a effacé d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il
+semblait avoir rétractés. (_Ab. Vit._, § 81.)]
+
+Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau
+très-douloureuse, lui laissait peu de tranquillité. L'abbé Pierre exigea
+qu'il changeât d'air, et l'envoya auprès de Châlons, dans le prieuré de
+Saint-Marcel, fondé par le roi Gontran, et possédé par l'ordre de Cluni.
+Cette maison s'élevait non loin des bords de la Saône, dans une des
+situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là
+il continua sa vie studieuse; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il
+ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans écrire ou dicter. Mais
+tout à coup ses maux prirent un caractère plus alarmant; il sentit que
+le dernier moment venait, fit en chrétien la confession d'abord de sa
+foi, puis de ses péchés, et reçut avec beaucoup de piété les sacrements
+en présence de tous les religieux du monastère. «Ainsi, écrit Pierre
+le Vénérable, l'homme qui par son autorité singulière dans la science,
+était connu de presque toute la terre, et illustre partout où il était
+connu, sut, à l'école de celui qui a dit: _Apprenez que je suis doux et
+humble de coeur, demeurer doux et humble_, et, comme il est juste de le
+croire, il est ainsi retourné à lui[339].»
+
+[Note 339: Math., XI, 29.--_Ab. Op._, pars II, ep. XXIII, Petr.
+Vener. ad Heloïss., p. 342.]
+
+Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il était âgé de
+soixante-trois ans[340].
+
+[Note 340: On lisait dans le vieux nécrologe du Paraclet: «Maistre
+Pierre Abaelard, fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion,
+trespassa ce XXI avril, agé de LXIII ans.» (_Ab. Op._; Not p. 1196.)
+«Undenas malo revocante calendas,» porte son épitaphe (_Id._, p. 343).]
+
+Il fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusée assez
+grossièrement et d'un travail fort simple. Déposé d'abord dans la
+chapelle de l'infirmerie où il était mort, son corps fut ensuite
+transporté dans l'église du monastère de Saint-Marcel, et y demeura
+quelque temps. Dans le dernier siècle, on y voyait encore son sépulcre,
+ou plutôt son cénotaphe, sur lequel il était représenté en habit
+monacal[341].
+
+[Note 341: C'est, d'après de bonnes autorités (M. Alexandre Lenoir
+et M. Boisset, de Châlons), la même tombe où Abélard est déposé
+aujourd'hui au cimetière du Père Lachaise. M. Lenoir a donné le dessin
+du monument tel qu'il existait à Saint-Marcel avant la révolution.
+Suivant lui, le corps d'Abélard n'aurait quitté la chapelle de
+l'infirmerie que pour le Paraclet, et ce n'est que vers la fin du
+dernier siècle que son tombeau primitif aurait été transporté dans
+l'église du prieuré de Saint-Marcel. L'épitaphe, peinte en noir sur la
+muraille au-dessus du monument, portait:
+
+ Hic primo jacuit Petrus Abelardus
+ Francus et monachus cluniacensis, qui obiit
+ anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses
+ in territorio trecacensi requiescit. Vir pietate
+ Insignis, scriptis clarissimus, ingenii acumine,
+ rationum pondere, decendi arte, omni
+ scientiarum genere nulli secundus.
+
+(_Voyage littéraire par deux bénédictins_, t. I, 1re partie, p.
+225,--_Musée des monum. franç._, par A. Lenoir, t. 1, p. 220, pl. n°
+617.)]
+
+Mais quand il mourut, il avait depuis bien longtemps demandé que
+ses restes reposassent au Paraclet[342]. Cette volonté devait être
+accomplie; celle qui régnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne
+l'accomplît pas.
+
+[Note 342: _Ab, Op._, pars I, ep. III, p. 63 et ci dessus p. 147.]
+
+Elle vivait dans un profond silence; depuis longues années, ce coeur
+s'était fermé et ne se montrait qu'à Dieu, sans se donner à lui. On ne
+sait rien d'elle.
+
+Pierre le Vénérable avait fait de tout temps profession de lui porter
+autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet
+et Cluni; l'abbé avait reçu d'elle, par un moine nommé Théobald, une
+lettre et quelques petits présents, lorsqu'il lui écrivit, pour lui
+raconter les derniers jours de son époux, une épître pleine de louange
+où il l'appelle femme vraiment philosophique, où il la compare à Déborah
+la prophétesse, et à Penthésilée, reine des Amazones, et lui exprime de
+vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la
+douce prison de Marcigny, couvent de femmes bénédictines placé dans le
+voisinage, près de Semur et sous la direction de l'abbé de Cluni. Il
+joignit même à sa lettre une épitaphe en onze vers latins qu'il avait
+composée en l'honneur d'Abélard et qu'on lisait plus tard gravée sur
+la muraille de l'aile droite de l'église de Saint-Marcel, près de la
+sacristie[343]. C'était, y disait-il, «le Socrate, l'Aristote, le Platon
+de la Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut des rivaux,
+il n'eut point de maître. Savant, éloquent, subtil, pénétrant, c'était
+le prince des études; il surmontait tout par la force de la raison, et
+ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa à la philosophie véritable,
+celle du Christ.» On peut regarder ces mots comme l'expression du
+jugement de tous les esprits éclairés du siècle d'Abélard.
+
+[Note 343 :
+
+ Gallorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum,
+ Noster Aristoteles, logicis quicumquo fuerunt
+ Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi
+ Princeps....
+
+Dans l'édition d'Amboise, cette épitaphe est jointe à la lettre où
+Pierre rend compte à Héloïse de la mort d'Abélard. En 1703, on la lisait
+encore dans l'église de Saint-Marcel, d'après les auteurs de l'_Histoire
+littéraire_. Une seconde épitaphe, rapporté également par d'Amboise, est
+aussi attribuée à l'abbé de Cluni; la première seule l'est avec quelque
+certitude; nous l'analysons dans le texte; les deux derniers vers de la
+seconde en ont été détachés et cités seuls comme étant l'inscription du
+tombeau d'Abélard; les voici:
+
+ Est satis in tumulo: Petrus hic jacet Abaelardus
+ Cui soli patuit scibite quidquid erat.
+
+ou, comme la donne le P. Dubois:
+
+ Est satis in titulo: Praesul hic jacet Abaelardus, etc.
+
+P** en a donné une troisième trouvée dans un manuscrit qu'il croit
+presque contemporain d'Abélard; elle commence ainsi:
+
+ Petrus amor cleri, Petrus inquisito veri, etc.
+
+On peut y remarquer ce vers:
+
+ Praeteriit, sed non periit, transivit ad esse.
+
+La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, en contient une
+quatrième dont voici le premier vers mutilé:
+
+ Bummorum major Petrus Abaelardus....
+
+Rawlinson a extrait d'un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford une
+cinquième épitaphe, assez remarquable par quelques vers sur le
+nominalisme; elle commence par ces mots:
+
+ Occubuit Petrus; succumbit eo moriento
+ Omnis philosophia....
+
+ Philippe Harveng, théologien du XIIe siècle, en a composé ou conservé une
+ dont nous ne connaissons que le premier vers:
+
+ Lucifer occubuit, stellae radiate minores.
+
+(C. _Ab. Op._, praefat. in fin. pars II, ep. XXIII, p. 342.--_Thes.
+anecd. noviss._, t. III, _Dissert. isag_ XXII.--_Ex chronic._, Wilelm.
+Godel. et Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415 et 675.--_P. Ab.
+et Hel. Epist._, edit. a R. Rawlinson, 1718.--P. Harveng., _Op._, p.
+801.--_Hist. eccles. paris._, auct. Dubois, t. II, l. XIII, c. VII, p.
+178.--_Hist. litt._, t. XII, p. 101 et 102.)]
+
+«Ainsi, chère et vénérable soeur en Dieu,» écrivait l'abbé de Cluni à
+l'abbesse du Paraclet, «celui à qui vous vous êtes, après votre liaison
+charnelle, unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, celui
+avec lequel et sous lequel vous avez servi le Seigneur, celui-là,
+dis-je, le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre vous-même, le
+réchauffe dans son sein, et au jour de sa venue, quand retentira la voix
+de l'archange et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le garde
+pour vous le rendre par sa grâce.» Nous n'avons point la réponse
+d'Héloïse; mais nous savons que quelque temps après, dans le mois de
+novembre, Pierre le Vénérable se rendait au Paraclet. Pour complaire à
+l'abbesse, il avait fait enlever de l'église de Saint-Marcel, en secret
+et à l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Abélard, et il les
+apportait à leur dernière demeure. Dans une lettre où elle le remercie,
+Héloïse lui dit simplement: «Vous nous avez donné le corps de notre
+maître[344].»
+
+[Note 344: «Corpus magistri nostri dedistis.» On pourrait croire
+par la place où se lit cette phrase, qu'il s'agit du corps de
+Notre-Seigneur, et que Pierre disant la messe au Paraclet y donna la
+communion aux religieuses. Mais il y aurait _Corpus DOMINI nostri_ (_Ab.
+Op._, pars II, ep. XXIII, p. 342 ep. XXIV. Heloiss. ad Petr. Abb. clun.,
+p. 343). M. Boisset, à qui nous devons la conservation du premier
+tombeau d'Abélard, dit dans une lettre adressée à M.A. Lenoir, que
+l'abbé de Cluni se rendit à Saint-Marcel dans les premiers jours de
+novembre, sous prétexte d'y faire la visite abbatiale; qu'une nuit,
+pendant le sommeil des religieux, il fit enlever le corps d'Abélard, et
+partit aussitôt lui-même avec ce dépôt pour aller au Paraclet, où il
+arriva le 10 novembre 1142. (_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 231)]
+
+Pendant son séjour au Paraclet, Pierre dit la messe dans la chapelle, le
+16 novembre, prêcha dans la salle du chapitre, accorda au monastère
+le bénéfice de Cluni, et à l'abbesse ce qu'on appelait le Tricenaire,
+c'est-à-dire une concession de trente messes à dire par ses moines, ou
+tout au moins des prières pendant trente jours de suite après la mort
+d'Héloïse, et pour le repos de son âme. De retour dans son abbaye, il
+régularisa cette promesse en lui envoyant un engagement écrit et scellé
+de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée,
+pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait
+élever à son maître et à son époux.
+
+Cette absolution est conçue en ces termes: «Moi, Pierre, abbé de Cluni,
+qui ai reçu Pierre Abélard dans le monastère de Cluni, et cédé son
+corps, furtivement emporté, à l'abbesse Héloïse et aux religieuses du
+Paraclet; par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je
+l'absous d'office de tous ses péchés[345].»
+
+[Note 345: _Ab. Op._, pars. II, ep. XXV; Pet. clun. ad. Hel., p. 344
+et 345.]
+
+On a conservé un hymne funèbre, ce que les anciens appelaient _noenia_,
+chanté peut-être ou supposé chanté près du tombeau d'Abélard par
+l'abbesse du Paraclet et ses religieuses[346]. On voudrait croire que
+ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicité, d'une certaine grâce
+mélancolique, est l'ouvrage d'Héloïse. Pourquoi cette stance ne
+serait-elle pas d'elle?
+
+ Tecum fata sum perpessa;
+ Tecum dormiam defessa,
+ Et in Sion veniam.
+ Solve crucem,
+ Due ad lucem
+ Degravatam animam.
+
+Elle demande à reposer près de lui; c'est à lui qu'elle demande de la
+conduire au séjour d'éternelle lumière, et aussitôt elle entend le
+choeur et la harpe des anges; et les religieuses s'écrient: «Que tous
+deux se reposent du travail et d'un douloureux amour.
+
+ Requiescant a labore,
+ Doloroso et amore.
+
+«Ils demandaient l'union des habitants des cieux: déjà ils sont entrés
+dans le sanctuaire du Sauveur.»
+
+[Note 346: Ce chant nous est transmis par un auteur allemand, qui ne
+dit point d'où il l'a tiré (Morlz Carriere, _Abuelard und Heloise_, p.
+XCVI). Je ne l'ai vu mentionné nulle part ailleurs. M. Carriere en donne
+une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit poème
+est très-simple. Les religieuses chantent d'abord deux stances de
+_requiescat_ devant le tombeau; puis Héloïse en dit quatre analysées
+dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitôt les nonnes
+reprennent et annoncent la béatitude des deux époux. Héloïse elle-même
+aurait bien osé composer cela.]
+
+Héloïse vécut encore vingt et un ans; elle continua d'être l'objet
+de l'admiration et de la vénération générale. Son siècle la mettait
+au-dessus de toutes les femmes, et je ne sais si la postérité a démenti
+son siècle[347].
+
+[Note 347: «Tu... et mulieres omnes evicisti, et pene viros
+universos superasti.» (_Petr. clun. ep., Ab. Op.,_ pars II. p.
+337.)--«Fama... femineum sexum vox excessisse nubis nutilleavit.
+Quomodo? Diciando, versilicando, etc... Stultus ego qui lunam illuminare
+velo.... Calamus vester calamis ductorum supereminet aut aequatur.»
+(Hug. Metel. ep. XVI et XVII ad Helois. Hug., _Sac. antiq. mon._, t. II.
+p. 348 et 349.)]
+
+La prospérité, la richesse, la dignité du couvent du Paraclet ne firent
+que s'accroître. Sa première abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de
+dimanche, au même âge que son fondateur. Le calendrier nécrologique
+français du Paraclet portait à son nom: «_Héloïse, mère et première
+abbesse de céans, de doctrine et religion très-resplendissante_[348].»
+
+[Note 348: «Mater nostrae religionis Heloysa, prima abbatissa,
+documentis et religione clarissima, spem bonam ejus nobis vita
+donante, feliciter migravit ad Dominum.» C'est ce qu'on lisait dans le
+_Necrologium_ à la date Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. (_Gall. Christ.,_ t.
+XII, p. 574.) Duchesne a lu dans le calendrier du Paraclet: «Heloysa,
+neptis Fulberti canonici parisiensis, primo petri Abaelardi conjux,
+deinde monialis et prioritsa Argentolii, post oratorii paralitei
+abbatissa, quod ab anno MCXXX ad annum MCLXIV prudenter atque religiose
+rexit.» (_Ab Op.;_ Not., p. 1181.) C'est une tradition plutôt qu'un
+fait historique qu'Héloïse mourut au même âge qu'Abélard. On a vu qu'il
+n'existe pas de donnée certaine sur l'époque de sa naissance. Une
+inscription gravée près du premier sépulcre d'Abélard dans l'église de
+Saint-Marcel de Châlons, portait: «Obiit magnos ille doctor XI Kalend.
+Maii an. MCXLII, anno suo _climacterico_. et Heloissa vero XVII Kalend.
+Junii anno MCLXIII. Creditur enim XX annis amplius marito supervixisse.»
+Ces paroles ne sont pas affirmatives. (_Hist. litt._ t. XII, p.
+645.--Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)]
+
+On dit qu'en mémoire de sa science incomparable, ses religieuses
+voulurent que le Paraclet célébrât tous les ans l'office en langue
+grecque le jour de la Pentecôte; et cette institution s'est longtemps
+maintenue[349].
+
+[Note 349: In not. Auberti Miraei ad _Henric. Gandat. de scriptor.
+ecclesiast._ c. XVI. _Biblioth. eccles.,_ p. 164.--Bayle, _Dict. crit._,
+art. _Paraclet._--Gervaise, _Vie d'Abeil_., t. II, liv. VI, p. 328.]
+
+Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie, elle ordonna, dit-on,
+qu'on l'ensevelît dans le tombeau de son époux. Ce tombeau était placé
+dans une chapelle qu'Abélard avait fait construire, peut-être le premier
+bâtiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le cloître avec
+le choeur. On l'appelait le petit moustier. «Lorsque la morte,» dit une
+chronique, «fut apportée à cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari
+qui, bien des jours avant elle, avait cessé de vivre, éleva les bras
+pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassée[350].»
+
+[Note 350: D'Amboise et Duchesne donnent ce fait un peu légendaire
+comme extrait d'une chronique de Tours, alors manuscrite. _Verba
+chronici MS. Turonici._ (_Ab. Op_., praefat, et not. p. 1195.) Ce doit
+être le _Chronicon Turonense_ inséré par fragments dans le _Recueil des
+Historiens_, comme oeuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le
+passage cité y est indiqué par les premiers mots seulement (t. XII. p.
+472), puis suivi d'un renvoi à la chronologie de Robert d'Auxerre. Dans
+celle-ci (_Id_., p. 293), le passage est inséré à peu près dans les
+termes rapportés par d'Amboise; mais il s'arrête à la translation du
+corps d'Abélard au Paraclet, et ne mentionne ni le désir exprimé par
+Héloïse d'être ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici
+raconté. Peut-être cette différence entre le texte de la chronique de
+Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la
+chronologie de Robert, a-t-elle échappé à l'éditeur du _Recueil des
+Historiens_. Aucune partie du paragraphe concernant Abélard, ni le
+début, ni la fin, ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours,
+imprimé pour la première fois et par extraits dans l'_Amplissima
+collectio_, de Marténe et Durand (t. V, p. 917 et 1015). On sait au
+reste qu'un récit tout semblable se trouve dans Grégoire de Tours. (_De
+Glor. confess._, c. XLII.)]
+
+La vérité cependant, c'est qu'Héloïse ne fut pas d'abord ensevelie dans
+le même tombeau, mais dans la même crypte qu'Abélard. Trois siècles
+après leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles,
+dix-septième abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportés du
+petit moustier dans le choeur de la grande église du monastère, et
+déposés, ceux d'Abélard à droite, ceux d'Héloïse à gauche du sanctuaire,
+et plus tard rapprochés au pied ou même au-dessous du maître autel[351].
+
+[Note 351: _Gall. Christ._, I. XII, p. 614.--_Ann. ord. S.
+Benedict._., t. VI, p. 356.]
+
+On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisième supérieure du Paraclet, Marie
+de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle
+dite de la Trinité, devant l'autel; elles y restèrent longtemps, sans
+aucune épitaphe, dans un caveau situé au-dessous des cloches[352]. On
+ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent réunis
+dans un double cercueil qui a été ouvert de nos jours. Il paraît
+qu'en 1701, une épitaphe en prose française fut, par l'ordre de la
+vingt-cinquième abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravée sur un
+marbre noir placé à la base de cette chapelle sépulcrale ou plutôt sur
+une plinthe au pied de la triple statue de la Trinité, que cette dame
+avait relevée. En 1766, une autre abbesse du même nom conçut le plan
+d'un monument où devait figurer encore cette curieuse statue, et qui
+ne fut exécuté qu'en 1779 par la dernière abbesse du Paraclet[353].
+La révolution française, qui abolit l'institution fondée par Àbélard,
+respecta cependant et sa mémoire et le double cercueil où l'on croyait
+avoir conservé les derniers restes d'Abélard et d'Héloïse.
+
+[Note 352: _Voyag. litt. par deux bénédict._, 1re partie, p. 85.]
+
+[Note 353: C'était Charlotte de Roucy; celle qui avait conçu le plan
+était la vingt-sixième abbesse et se nommait Marie de Roye; toutes de
+la maison de la Rochefoucauld. L'épitaphe que l'une fit graver sur
+le tombeau, avait été composée à la demande de l'autre, en 1766, par
+l'Académie des inscriptions; elle est conçue en ces termes:
+
+ Hic
+ Sub eodem marmore jacent
+ Hujus monasterii
+ Conditor, Petrus Abaelardus
+ Et abbatissa prima Heloissa,
+ Olim studiis, ingenio, amore, infaustis nuptiis
+ Et poenitentia,
+ Nunc aeterna, quod speramus, felicitate
+ Conjuncti.
+ Petrus oblit XX prima aprilis 1142,
+ Heloissa XVII maii 1163.
+ Curis Carolae de Roucy, Paracleti
+ Abbatissae.
+ 1779.
+
+Il y a erreur dans cette dernière date. On a attribué cette épitaphe à
+Marmontel. M.A. Lenoir, qui parait avoir vu ce monument ou l'avoir copié
+sur des dessins authentiques, l'a fait graver dans son Musée. Il se
+compose du triple groupe et d'un socle appliqués à la muraille. (_Lives
+of Abeil. and Helois._, by J. Berington, t. II, p. 231.--_Mus. des mon.
+fr._, t. I, p. 225 à 228, pl. no 516.--_Abail et Hél_., par Turlot, p.
+267-269.)]
+
+Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacés dans la tombe de
+pierre où lui-même avait été d'abord enseveli sous les voûtes de
+l'église de Saint-Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui
+déposée dans un des cimetières de Paris? D'où vient le monument qui
+la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le
+dessin, sans cesse visité par une curiosité populaire, et qu'on peut
+souvent dans les beaux jours voir encore paré de couronnes funéraires et
+de fleurs fraîchement cueillies?
+
+Un homme dont les soins pieux ont sauvé à la France bien des richesses
+de l'art gothique dans un temps où cet art était aussi dédaigné par
+le goût qu'insulté par les passions, l'auteur du _Musée des monuments
+français_[354], est celui à qui nous devons la conservation des restes
+d'Abélard et d'Héloïse et le tombeau même qui les contient. En 1792, le
+Paraclet fut vendu à la requête et au profit de la nation. Les notables
+de Nogent-sur-Seine vinrent en cortége lever les corps des deux amants
+que protégeait du moins la philosophie sentimentale de l'époque, et les
+transportèrent avec le groupe de la Trinité encore tout entier, dans
+leur ville et dans l'église de Saint-Léger. En 1794, des fanatiques
+du temps, à qui certainement l'ombre de saint Bernard n'était point
+apparue, dévastèrent l'église, et le groupe, jadis suspect d'un
+symbolisme hérétique, fut brisé comme un monument de superstition.
+Cependant ils épargnèrent le caveau qui renfermait les précieux restes.
+Six ans après, 8 floréal an VIII, M. Lenoir, muni d'un ordre du
+gouvernement, reçut des mains du sous-préfet au nom de l'arrondissement,
+un cercueil qui renfermait ces restes séparés par une lame de plomb. On
+l'ouvrit avec soin, et un procès-verbal fut dressé constatant l'état des
+ossements. Il a été publié. Les têtes furent moulées, et c'est sur ce
+modèle qu'un sculpteur a composé les masques si connus. Vers le même
+temps, un médecin de Châlons-sur-Saône, ayant sauvé le tombeau de
+l'église de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite,
+grossièrement ciselée, au moment où, achetée par un paysan, elle allait
+être livrée à quelque usage domestique, la remit au créateur du musée
+des Petits-Augustins, et c'est dans ce sépulcre grossier dont les
+sculptures paraissent effectivement à de bons juges être du temps et du
+pays, que les restes des deux époux ont été enfin déposés. Auprès d'une
+statue réputée celle d'Abélard en habit de moine, une statue de femme,
+du XIIe siècle, et à laquelle on avait adapté le masque de convention
+d'Héloïse, fut couchée sur le même tombeau. C'est celui qu'on a placé
+dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orné, et formée
+de débris enlevés au cloître du Paraclet, et surtout à une ancienne
+chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherché, postérieur
+au XIIe siècle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut à la
+restauration transporté du jardin du musée des Petits-Augustins dans le
+cimetière du Père-Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Héloïse et
+d'Abélard étaient gravés alternativement sur la plinthe, et interrompus
+seulement par ces mots: [Grec: LEI SYMPEPLEGMENOI], _toujours unis_.
+
+[Note 354: M. Alexandre Lenoir. Il a raconté lui même tous ce
+details. Le médecin de Châlons est M. Boisset, le sculpteur M. Descine.
+(_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 221 et suiv.--_Notice hist. sur la
+sépult. d'Hél. et Abail._, par le même, 1816.--Villenave, Notice placée
+en tête de la traduction des lettres, par le bibl. Jacob, p. 116 et
+suiv.--Autre traduction des lettres, par M. Oddoul; édition illustrée,
+t. I, p. CXI.)]
+
+On a vu qu'Héloïse avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il paraît
+qu'il entra dans les ordres, et obtint la bienveillance de Pierre
+le Vénérable. Dans la lettre qu'elle écrit à ce dernier, elle lui
+recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prébende de
+l'évêque de Paris ou de tout autre. L'abbé répond qu'il s'efforcera de
+lui en faire accorder une dans quelque noble église, mais il ajoute que
+la chose n'est pas aisée, et qu'il a éprouvé souvent que les évêques
+se montrent fort difficiles pour accorder des prébendes dans leur
+diocèse[355].
+
+[Note 355: _Ab. Op._ ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345.]
+
+En 1150, il y avait à Nantes un chanoine de la cathédrale du nom
+singulier d'Astralabe; il semble, que ce devait être le fils
+d'Abélard[356]. Un religieux du même nom est mort en 1162, abbé de
+Hauterive, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Héloïse, sa
+mère lui aurait survécu de deux ans. Nous avons encore une pièce de vers
+latins qu'Abélard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences
+morales, et l'on y lit ces mots: _Nil melius muliere bona[357]_. C'est
+la véritable épitaphe d'Héloïse[358].
+
+[Note 356: Extrait du Cartulaire de Buré; _Mém. pour servir à
+l'Hist. de Bretagne_, t. I, p. 587. Aussi Niceron veut-il qu'Astralabe
+soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obituaire
+du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps après sa mère.
+(_Abail. et Hél._, p. 124 et 144.)]
+
+[Note 357: C'est M. Cousin qui a découvert par hasard, en 1837, cet
+Astralabe, mort en Suisse abbé de bénédictins. Il a aussi publié des
+vers qu'Abélard aurait faits pour son fils, et qui, sans manquer
+d'élégance, manquent de poésie comme presque tous les vers latins du
+moyen âge. (_Frag. philos._, t. III, append. X.) Mais malgré l'_Histoire
+littéraire_, Thomas Wright (_Reliq. antiq._, t. I, p. 15), M. Edelestand
+Dumeril ne veut pas que cette pièce soit d'Abélard. (_Journ. des sav. de
+Norm._, 2e liv., p. 112.)]
+
+[Note 358: D'Amboise en a publié une autre en quatre méchants vers
+latins. Il ne dit point où il l'a trouvée (_Ab. Op._, praefat. in fin.),
+elle commence ainsi:
+
+ Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc.
+
+Terminons notre récit. Il doit, s'il est fidèle, suffire pour faire
+connaître Abélard et celle dont le nom charmant est inséparable du
+sien. On nous dispensera de chercher à juger son génie, son amour, son
+caractère. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la
+racontant.
+
+Quoique les ouvrages d'Abélard aient beaucoup de valeur, ils donneraient
+de lui une insuffisante idée, si nous n'avions le témoignage de son
+siècle, et ce témoignage est très-considérable. Ces temps du moyen âge
+qu'on se représente comme ensevelis dans l'ignorance, comme abrutis
+de grossièreté, tenaient en haute estime, peut-être à cause de leur
+grossièreté et de leur ignorance même, les travaux de l'esprit et
+du talent. La renommée s'attachait aisément alors à la supériorité
+littéraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'époques où il ait mieux
+valu briller par la pensée ou la science. C'étaient autant de dons
+rares, merveilleux, presque surnaturels, auxquels tous rendaient
+hommage. Le clergé même considérait les esprits qu'il redoutait. Le
+pouvoir temporel les persécutait quelquefois, mais ne les dédaignait
+pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes,
+séparées par tant d'obstacles, exposées à tant de tyrannies, une
+véritable république des lettres, une société tout intellectuelle que
+l'Église universelle ou du moins l'Église latine, enserrait dans son
+vaste sein, offrant une place, un titre, un asile, une puissance même,
+à ceux qui s'en montraient les citoyens éminents. La force, qui dans
+le champ de la politique exerçait un empire si absolu, s'arrêtait avec
+respect, même avec déférence, devant le génie ou le simple savoir,
+revêtu d'un caractère sacré et populaire à la fois; on admirait ce que
+l'on ne comprenait pas.
+
+Abélard, à travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme
+au monde des douceurs de la renommée. Les philosophes de la Grèce
+n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine célébrité. Chez les
+modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre
+à ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul,
+peut-être, et sa situation dans le XVIIIe siècle, nous donneraient
+quelqu'image de ce que le XIIe pensait d'Abélard. Ceux mêmes qui
+le blâmaient ou ne l'osaient défendre, l'appelaient _un philosophe
+admirable, un maître des plus célèbres dans la science_. «Nos siècles,»
+dit un chroniqueur, «n'ont point vu son pareil; les premiers siècles
+n'en ont point vu un second[359].» Un écrivain du temps emploie pour
+lui ce mot, qu'il invente peut-être, ce titre d'esprit _universel_ qui
+semble avoir été précisément retrouvé pour Voltaire; d'autres ont dit
+que la Gaule n'eut _rien de plus grand_, qu'il était _plus grand que les
+plus grands_, que _sa capacité_ était _au-dessus de l'humaine mesure_;
+et ce siècle, qui avait le culte de l'antiquité, l'a mis au rang des
+Platon, des Aristote, et, chose plus étrange, des Cicéron et des
+Homère[360]. Pour expliquer un enthousiasme si vif et si général, il
+faut ajouter au mérite réel de ses ouvrages, la puissance et le charme
+de son élocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et
+d'éclat que dans la bouche d'Abélard. Aussi couvrit-il la chrétienté de
+ses disciples. On dit que de son école sont sortis un pape, dix-neuf
+cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France,
+d'Angleterre ou d'Allemagne[361], et parmi eux le célèbre Pierre
+Lombard, évêque de Paris, celui qui constitua la philosophie théologique
+de l'université par son livre fameux, le _Livre des sentences_, dont on
+croit que le fondement est dans le _Sic et non_ d'Abélard. Ses disciples
+les plus avérés sont Bérenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont,
+Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de
+Châlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert
+de la Porrée[362]. Mais les historiens de la philosophie lui donnent
+pour disciples, non sans raison peut-être, tous ceux qui cinquante ans
+durant après lui, enseignèrent par leurs leçons ou leurs écrits la
+dialectique et la théologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que
+la scolastique, cette philosophie de cinq siècles, ne cite point de plus
+grand nom, et consent à dater de lui. Ceux qui, dans l'école, l'ont
+précédé, égalé, surpassé, sont restés au-dessous de lui dans la mémoire
+des hommes.
+
+[Note 359: «Mirabilis philosophus.» Roh. autiss., _Chron., Rec. des
+Hist._, t. XII, p. 203. «Magister in scientia celeberrimus.» Alberic.
+_Chron., id._ t. XIII, p. 700. «Philosophus cui nostra parem, nec prima
+secundum saecula viderunt.» _Ex chron. britann. id._ t. XII, p, 558.]
+
+[Note 360:
+
+ Gallia nil majus habuit vel clarius isto.
+
+(Epitaph. _Ex Chron._ Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415.)
+
+ Petrus.... quem mundus Homerum
+ Clamabat.
+
+(Seconde épitaphe attribuée à Pierre le Vénérable.)
+
+ Plangit Aristotelem sibi logica nuper ademptum,
+ Et plangit Socratem sibi moerens Ethica demtum,
+ Physica Platonem, facundia sic Ciceronem.
+
+(Épitaphe attribuée au prieur Godefroi, par Rawlinson.)]
+
+[Note 361: Crevier, _Hist. de l'Université_, t. I, p. 171.--_Essai
+sur la vie et les écrits d'Abélard_, par madame Guizot, p. 330.]
+
+[Note 362:
+
+ Inter hos et allos in parte remota
+ Parvi pontis incola (non loquor ignota).
+ Disputabat digitis directis in tota,
+ Et quecumque dixerat erant per se nota.
+
+ Celebrem theologum vidimus Lombardum,
+ Cum Yvone, Helyum Petrum, et Bernardum,
+ Quorum opobalsamum spirat os et nardum;
+ Et professi plurimi sunt Abaielardum.
+
+Ces vers sont de Walter Mapes (p. 28 du recueil déjà cité. Voy.
+ci-dessus, not. 1 de la page 168). Tous les noms qu'on vient de lire
+sont connus, à l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poète
+anglais. On ne cite au XIIe siècle sous ce nom que saint Ives, évêque
+de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut appelé _Scolasticus_; mais
+celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles
+de tous ces savants dans l'_Histoire littéraire_, et sur les disciples
+d'Abélard, Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, catalog. Illust. vir., et
+Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 768.]
+
+L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à
+l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient résister au temps. Dans
+ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse
+tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposés à n'y plus
+apprécier des nouveautés que les siècles ont vieillies. Mais pourtant
+il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette
+indépendance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique.
+Chargé des préjugés de son temps, comprimé par l'autorité, inquiet,
+soumis, persécuté, Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de
+l'esprit humain.
+
+Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand
+philosophe; mais un esprit supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un
+raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et exposait
+merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il
+n'égale pas, tant s'en faut, celle que désola et immortalisa son amour.
+Héloïse est, je crois, la première des femmes[363].
+
+[Note 363:
+
+ Mès ge ne croi mie, par m'ame,
+ C'onques puis fust une tel fame.
+
+_Roman de la Rose_, t. II, v. 213.]
+
+Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance,
+Abélard fut, par son caractère, au-dessous de son esprit; sa mission
+surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au
+philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas certes de grands
+observateurs, n'ont pas laissé d'apercevoir cet orgueil imprudent,
+disons mieux, cette vanité d'homme de lettres, par laquelle aussi il
+semble qu'il ait devancé son siècle. Les infirmités de son âme se firent
+sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, même dans sa
+passion. Cherchez en lui le chrétien, le penseur, le novateur, l'amant
+enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la
+fermeté du dévouement. Aussi pourrait-on, s'il n'eût autant souffert, si
+des malheurs aussi tragiques ne protégeaient sa mémoire, conclure enfin
+à un jugement sévère contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie
+ne nous le fasse pas trop plaindre: il vécut dans l'angoisse et mourut
+dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut aimé.
+
+
+
+
+LIVRE II.
+
+DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.
+
+La renommée philosophique d'Abélard était déjà ancienne, que ses
+ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, à
+peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant
+on citait ses doctrines, on parlait de son système, qui tient une place
+dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont écrit cette
+histoire n'a manqué de nommer Abélard parmi les hommes qui ont illustré
+et accrédité la scolastique, et de lui assigner au XIIe siècle le rang
+de fondateur d'une école.
+
+L'existence historique de cette école est notoire. Sa naissance, son
+éclat, son influence, du moins tant que son fondateur a vécu, sont des
+faits constatés et célèbres. Son caractère scientifique, sa valeur
+intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins
+connues. On ne voit pas bien dans les écrits des auteurs si Abélard fut
+un créateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine.
+Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante était-elle
+une innovation, un progrès, une réaction, une simple traduction de
+théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la
+croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance, quand on
+considère l'ascendant et la renommée de celui qui la professe. Mais si
+l'on néglige l'homme pour les choses, on est plus embarrassé de saisir
+le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire paraît
+supérieure à ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'élève
+de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y
+voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement[364].
+Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou
+les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs des
+nominalistes, quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle
+qu'il soutint ait quelquefois reçu un nom particulier et nouveau. Telles
+sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans
+l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de
+la philosophie. Telle est la commune renommée d'Abélard, et si ses
+aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et l'éclat,
+on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa
+mémoire.
+
+[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-après ch.
+VIII.]
+
+Avant la publication d'aucune partie importante de ses écrits de
+métaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isolés ou sur
+des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et
+confuse de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que
+connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à demi levé; on peut
+prouver que l'opinion établie sur son compte n'est pas d'une parfaite
+justesse; mais son influence toujours singulière est plus explicable.
+Il est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la
+controverse des réalistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout à
+fait intervenu de la manière dont on le suppose. Sa trace dans cette
+partie spéciale de la science n'a d'ailleurs été ni très-profonde ni
+très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la
+science entière a pénétré fort avant, et s'est continuée par ses effets
+longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle
+philosophie n'est restée plus inédite.
+
+Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe: une
+idée générale de l'époque où il a vécu, et de son importance parmi ses
+contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son
+oeuvre personnelle. Il a professé la philosophie au XIIe siècle,
+c'est-à-dire qu'il a enseigné cette philosophie qu'on est convenu de
+nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques,
+il a enseigné sur un point important un système qui a passé pour
+son ouvrage; et ce système, les classificateurs l'ont rattaché au
+nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard comme
+philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses: la scolastique de
+son temps et la sienne.
+
+En étudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les épuiser.
+La scolastique, ou, pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot
+Erigene jusqu'à Descartes, est tout un monde à explorer; vingt ans plus
+tôt j'aurais dit, à découvrir. Quoique ce monde commence à être moins
+inconnu, il n'a pas cessé d'être immense, et quelque goût bienveillant
+que le moyen âge inspire aux beaux esprits de notre époque, nous n'en
+abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du
+passé, où règnent peut-être aujourd'hui des brouillards moins épais,
+mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les épines.
+Peut-être en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que
+médiocrement curieux, et qui aiment moins les détails que les résultats.
+
+Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écrivains modernes qu'on ne
+refusât à la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet,
+et répété que la scolastique était une vaine science, une science
+verbale; que tous ses efforts avaient abouti à des controverses sans fin
+et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions
+de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultés et ses
+bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre
+goût, a paru témoigner elle-même contre les idées qu'elle exprimait. On
+n'a pas manqué, de les juger dignes d'un temps de ténèbres, puisqu'elles
+étaient énoncées dans un idiome barbare, et cette fois trop _barbare_
+pour mériter d'être _compris_. Et comme le jour où cette langue a péri,
+pour faire place à une diction plus pure et plus élégante, la science
+qu'elle exprimait a péri comme elle, on en a conclu naturellement que la
+science était la langue elle-même, et qu'il ne restait rien à apprendre
+de ce qui ne se disait plus.
+
+Mais, sans disculper tout à fait la scolastique de l'accusation d'avoir
+trop souvent consumé ses forces sur de simples questions de mots, sur
+des problèmes qui se seraient évanouis si l'on en eût seulement changé
+l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation,
+vaguement conçue, pourrait être généralisée au point de n'être plus
+aussi accablante pour la doctrine à laquelle on l'adresserait. Il est
+dans la condition de la philosophie et peut-être de toute science
+humaine d'être, sous un certain point de vue, une science de mots; et il
+faut prendre garde que cette qualification lancée au hasard contre un
+système, oeuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain
+lui-même; ce qui serait l'accuser puérilement d'être ce qu'il est et de
+faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature.
+
+Il est trop évident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par
+ses expressions, on juge de ses pensées. Puis, ses pensées exprimées
+correspondent ou sont données pour correspondantes à des choses. Ces
+choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il
+les exprime. Ainsi les mots sont les pensées, et les pensées sont ou
+ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensées,
+comme des pensées par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre
+des pensées qui ne correspondissent à aucune chose existante, ce
+qui semble le cas d'une véritable science de mots, cette science
+enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaître du
+moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse
+comme expression des faits, elle ne serait pas entièrement vaine comme
+témoignage des idées, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de
+l'esprit humain; il y a quelque chose à apprendre même dans une science
+fausse. C'est connaître encore que connaître ce qui n'est pas, pourvu
+qu'on sache que ce n'est pas, et celui-là ne serait point un ignorant,
+qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses
+ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et même, à
+quelques égards, il saurait ce qu'elles sont.
+
+Cela est vrai de toute science, même d'une physique fausse, même d'une
+astronomie fausse. Le jour où le système de Ptolémée a été renversé, on
+aurait pu le condamner aussi à titre de science de mots; car il n'était
+plus que cela. Les choses s'en étaient comme retirées, pour aller
+ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que
+jusque-là il eût été indifférent de le connaître, ou même que depuis
+lors il n'y eût rien à gagner à le connaître, et qu'il ne fût pas utile
+de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment
+elles sont des fictions, comment et pourquoi le système de Copernic est
+vrai?
+
+Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien
+plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets
+qui, réels ou imaginaires, sont par eux-mêmes invisibles pour la plupart
+et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas
+seulement des généralités contestées et douteuses, créations de l'art
+philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une invention
+systématique, une arbitraire abstraction, comme le mot même de
+_généralité_, comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idée et de
+jugement; je parle de tout ce que l'esprit croit réel ou conclut comme
+réel des perceptions actuelles et particulières de nos facultés; je
+parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de
+tout ce que nous voyons; je parle de l'âme dont le nom est celui d'un
+invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle
+des facultés, qui ne sont pas assurément des substances individuelles,
+ni des choses que nous connaîtrions aussi distinctement si elles
+n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pensée
+à travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de
+tout ce que je viens de nommer, en écrivant _nature, substance, vie_,
+toutes idées qui, lors même qu'elles correspondraient, comme je le
+crois, à quelque chose de réel, n'ont cependant d'immédiatement sensible
+que les mots qui les désignent, et d'existence scientifique qu'à la
+condition d'être exprimées. Or, la philosophie pourrait être appelée la
+science de ces mots, sans qu'on lui manquât de respect; et ne fût-elle
+bonne qu'à bien faire connaître ce qu'ils désignent, qu'à déterminer les
+idées qui leur répondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une
+science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins, son objet; car
+elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent
+définie ainsi, sans la dégrader. Déterminer ce que les mots veulent
+dire, c'est déterminer ce que l'esprit humain veut dire par les mots.
+Or, ce que l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connaître
+ce que pense l'esprit humain, c'est déjà, à beaucoup d'égards, le
+connaître lui-même. La science des mots conçue de la sorte est donc
+déjà une science, et une science tellement sérieuse que des écrivains
+distingués ont estimé que c'était la première de toutes.
+
+En effet, des philosophes fort célèbres ont dit que les sciences
+n'étaient que des langues, et que toute bonne philosophie se réduisait à
+une langue bien faite. N'est-il pas étrange que ceux qui parlaient ainsi
+aient souvent condamné _a priori_ ce qu'ils appelaient les questions de
+mots, et cru décrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre
+que sur ces questions-là? En vérité la scolastique, aux yeux de la
+philosophie du XVIIIe siècle, n'aurait dû avoir aucun tort d'être une
+langue; son seul tort possible, c'était d'être une langue mal faite.
+
+Prenons donc garde que l'accusation élevée contre la scolastique ne
+remonte jusqu'à la philosophie. Car elle pourrait à la rigueur être
+articulée contre la science métaphysique, de quelque méthode que
+celle-ci se servit et quelque forme qu'elle essayât de revêtir.
+
+On peut distinguer en général trois manières de philosopher.
+
+Si, au lieu d'analyser péniblement, soit le sens des mots comparés
+entre eux, soit les opérations délicates de la pensée, on emploie
+implicitement les mots et la pensée, et qu'on cherche à décrire
+directement la nature des choses, à la représenter dans les êtres qui la
+composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse
+s'opérer que suivant les lois de l'intelligence et à l'aide des noms
+qu'elle prête à ses idées, c'est une tentative immédiate sur les choses,
+comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science
+qui prétend être éminemment une science de choses; et on peut l'appeler
+une ontologie.
+
+Si l'on s'attache uniquement ou principalement à porter l'ordre,
+l'accord et la clarté dans nos manières de concevoir les choses que nous
+exprimons, et à réduire en système ces conceptions pour en composer une
+science régulière, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part
+cette science soit aussi obligée de se servir des mots, d'en faire un
+choix et un usage méthodiques, quoique de l'autre, en étudiant les
+idées, elle étudie indirectement les choses, puisque nous en croyons
+notre pensée, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles
+existent, soit comme elles sont réputées exister; une telle philosophie
+roule principalement sur les idées, et ceux qui l'ont particulièrement
+mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont proposé de la nommer
+idéologie.
+
+Si maintenant, laissant dans l'ombre et le modèle extérieur auquel
+correspond le tableau de nos pensées, c'est-à-dire les choses, et le
+sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la
+science se borne à en considérer séparément tout ce qui est notre oeuvre
+apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour
+tracer et peindre le tableau après l'avoir conçu, je veux dire les mots;
+si, dis-je, elle s'attache à décrire et à déterminer la valeur, l'usage,
+les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain
+souvenir de la réalité, ni sans soumettre le langage à la pensée
+intérieure, ce droit naturel dont le langage est le droit écrit; la
+science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout
+les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour
+l'exactitude et la symétrie de nos distinctions, lui assigner un nom
+technique, nous lui pourrions donner, avec un sens spécial, le nom de
+terminologie.
+
+Ainsi, la philosophie peut être ontologique, idéologique,
+terminologique, selon le caractère qu'elle affecte et la méthode qu'elle
+préfère. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle
+d'être une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point
+pensé les hommes illustres qui, selon les temps, lui ont fait subir
+telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les
+destituer du titre de philosophes? Et pour ne défendre ici que les
+terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent être mis hors la
+philosophie? Seraient-ce les idéologistes, eux qui par le choix de
+ce nom ont témoigné de leur soin à s'abstenir, à s'écarter de toute
+ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot
+_idéologie_, sont restés en arrière de leur véritable doctrine, et ont
+retenu le nom de la science en deçà des conséquences qu'ils lui avaient
+fait réellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mêmes avait, en effet,
+compris que l'expression tenait à la pensée? En se fondant sur la
+nécessité où nous sommes de jouer aux mots pour jouer aux idées, c'est
+eux qui ont ramené la science au langage. Conséquents et sincères, eux
+aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie.
+
+Quant aux ontologistes, seraient-ils donc les seuls philosophes?
+Depuis que le _Discours de la méthode_ a paru, cela serait difficile à
+soutenir; car le procédé ontologique, au sens où nous l'avons défini,
+a été presque généralement abandonné, et peut-être même décrié outre
+mesure. D'ailleurs, il est impossible à celui qui s'attache le plus
+aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'étude et du
+classement des pensées. Ce sont deux opérations inséparables l'une de
+l'autre, et toutes deux sont inséparables d'un travail sur les mots.
+D'ordinaire, celui qui fait une découverte réforme la langue, et
+l'observation neuve d'un phénomène sensible de la nature aboutit à une
+innovation dans les termes. La découverte du principe de toute la chimie
+moderne pouvait presque se réduire à une meilleure définition du mot
+_combustion_.
+
+Dans la philosophie proprement dite, l'ontologie influe d'une manière
+encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de
+système crée nécessairement sa langue, et prétend de nouveau marquer à
+son coin la monnaie usée des termes vulgaires. Il arrive même un fait
+assez frappant, quoique très-explicable, c'est que les philosophes qui
+ont le moins pensé aux mots en ont le plus abusé; dans le fait, ils
+n'ont pas été les moins sujets à se laisser conduire et tromper par
+le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont
+précédé l'école de Socrate, ont manié la langue avec une liberté qui les
+a souvent égarés, et à force de négliger l'analyse soit des mots,
+soit des idées, ils ont parfois, avec des idées confuses et des mots
+équivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de
+l'antiquité. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du
+langage, contre les déceptions de la raison, on manque l'ontologie; on
+la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne
+le serait la pure science de la pensée et de l'expression. Que
+d'observateurs du monde n'ont enfanté que le roman du monde! que de
+descriptions de la nature ont abouti à une science de mots!
+
+Mais si celui qui veut faire un système sur la nature des choses ne
+réussit trop souvent qu'à aligner sous le cordeau de la logique des
+dénominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse,
+les esprits occupés uniquement de la terminologie de la science
+s'épuisent à la régulariser, à la distribuer dans les compartiments
+d'un plan analytique, à en séparer les termes par la distinction, à les
+rapprocher par l'analogie; et grâce à ce besoin et à ce pouvoir qui est
+en nous d'imposer des noms aux êtres ils prennent bientôt pour des êtres
+les noms eux-mêmes, et attribuent une réalité factice à ces mots si bien
+classés et si bien définis. L'intelligence qui, absorbée par l'étude du
+langage, semble avoir perdu le sens de la réalité, et se contenter des
+apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la réalité
+à ces apparences, matérialise, anime, personnifie les êtres de raison
+que les mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu
+n'être que terminologique devient peu à peu ontologique; mais elle le
+devient dans l'ordre inverse de la vérité, et soumet le monde à la loi
+du langage, au lieu de faire le langage à l'image du monde. C'est alors
+que la science peut être accusée d'être une science de mots; elle risque
+de ne jamais autant mériter ce reproche qu'au moment où elle prétend
+l'éviter.
+
+Je laisserais ma pensée trop incomplète si je ne disais que la nécessité
+de faire une part à ces trois procédés de l'esprit, que l'impossibilité
+prouvée par vingt expériences d'en proscrire absolument aucun ou
+d'essayer impunément de le faire, pèse sur la philosophie, et nous
+oblige à les concilier. La science a trois points de vue; il faut savoir
+s'y placer tour à tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre.
+Livré à lui-même et sous l'empire des nécessités de la vie, l'esprit
+mêle tout ensemble, et cette synthèse fait dans la pratique sa force et
+sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la réalité,
+la conçoit suivant ses propres lois, et par le langage reproduit ce
+qu'elle a perçu et ce qu'elle a conçu, sous une forme communicable
+aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces
+connaissances pratiques et confuses en science, c'est-à-dire connaître
+avec méthode, quel point de vue faut-il choisir? où se placer pour mieux
+voir? par où commencer? Évidemment par cette unité même à laquelle se
+communique la réalité, et qui la communique à son tour, telle qu'elle
+l'a conçue, après l'avoir reçue. L'homme est constitué pour absorber
+d'abord et renvoyer ensuite la lumière qui l'environne. S'il s'étudie
+avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour
+établir la généalogie arbitraire de ses idées, mais pour se bien rendre
+compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses
+notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme
+des opérations à l'aide desquelles elles se forment et se manifestent,
+il parviendra sûrement à mieux connaître ce qui est, en connaissant
+mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne
+la réalité, qui la perçoit et la conçoit, puis qui porte dans tout ce
+qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre, la clarté, la fixité par la
+parole, cette puissance, c'est lui-même; et, en s'étudiant bien, en
+scrutant tout ce mystère de sa nature intérieure sans perdre de vue le
+dehors de qui il reçoit et auquel il rend, il remonte à la source de
+la science, et prend le seul moyen de la faire complète, universelle,
+adéquate à la vérité, dans la mesure cependant où ces épithètes sont
+applicables à la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de
+vue psychologique, qui ne diffère du point de vue idéologique qu'en ce
+qu'il est moins partiel et moins étroit. Pour celui qui ne s'arrête pas
+à l'idéologie superficielle, qui la pousse à sa profondeur dernière, la
+science de la réalité et celle du langage reparaissent à la lueur même
+du flambeau intérieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit
+humain le vrai jour qui éclaire le monde.
+
+Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait _a priori_ accuser une
+science d'être, au mauvais sens de l'expression, une science de mots.
+L'esprit considère toujours plus ou moins les choses, les idées, les
+mots. S'il tend à ne considérer que les choses, il ne se connaît pas
+bien lui-même. S'il n'est attentif qu'aux idées, il perd le sentiment
+des choses; et ce qu'il accepte pour des idées n'est bientôt plus que
+des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend
+à la longue les mots pour les choses, et revient par un détour à
+l'ontologie. Si cette ontologie était vraie, peu importerait le chemin
+qui l'y aurait conduit; mais si elle est fausse, c'est alors qu'il ne
+sait que des mots. Qu'est-ce donc en définitive qu'une science qui n'est
+qu'une science de mots? c'est une fausse ontologie.
+
+Or, maintenant, est-ce là ce qu'a été la scolastique? Telle est la vraie
+question, et elle ne peut être résolue que par une étude suffisante de
+la scolastique même. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a
+dit mensonge ou vérité, on ne peut chercher à la passablement connaître,
+sans étudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une
+science qu'en la comparant à son objet, comme on ne juge de la fidélité
+d'un portrait que par son modèle. Et cela déjà prouve que l'étude de la
+scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite, ni aussi
+stérile qu'il l'a paru longtemps.
+
+Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que
+nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les
+principaux doutes. Maintenant il y aurait à examiner d'abord si elle n'a
+réellement été que ce que nous avons appelé une terminologie; puis si
+cette terminologie a produit une fausse ontologie. Sur ces deux points,
+nous le disons d'avance, elle ne nous paraît pas irréprochable; mais
+elle n'est pas pour cela une science de néant.
+
+Nous avons déjà montré en général qu'une science qui mériterait, au sens
+où nous l'entendons, ce nom de science terminologique, ne serait pas
+nécessairement une science vaine. Faisons application de ces idées à la
+scolastique.
+
+Si cette philosophie est une science purement terminologique, elle est
+bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'être la
+science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe
+en rien à la connaissance des réalités? Prenons un exemple pour plus de
+clarté, et choisissons-le parmi les plus simples.
+
+Au début de toute grammaire, on vous dit que les premiers mots dont vous
+deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui désignent
+et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des
+substances, et pour cette raison les noms sont appelés substantifs.
+Ce que les choses nommées par les substantifs, sont en sus de leur
+substance et de leur existence, est en quelque sorte ajouté à leur
+substance, et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En
+d'autres termes, les noms désignent d'abord les choses, celles qui sont
+considérées comme subsistant par elles-mêmes; mais il y a autour de ces
+choses, ou dans ces choses, des circonstances, modes, accidents, ou
+qualités qui sont comme _adjacentes_ aux substances (_adjacentia_, c'est
+le mot de la scolastique et l'origine de celui d'_adjectif_), et qui
+peuvent, jusqu'à un certain point, êtres prises comme des choses,
+si bien que les adjectifs peuvent revêtir à leur tour la forme des
+substantifs et continuent alors de désigner les attributs pris
+substantivement, c'est-à-dire considérés comme s'ils existaient hors
+des choses auxquelles en réalité ils ne se rencontrent que réunis, et
+conséquemment comme s'ils existaient par eux-mêmes à la manière de ces
+choses. Tout le monde reconnaît là les substantifs abstraits.
+
+Cette première classification des mots ne fait-elle connaître que des
+mots?
+
+1° D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une
+existence réelle aux choses individuelles.
+
+2° Puis, parmi ces substantifs qui les nomment, les uns désignent
+exclusivement un individu déterminé, les autres tous les individus
+semblables ou comparables, comme _arbre, homme, animal_. Or ceci nous
+enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses,
+en les considérant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs
+aussi, noms abstraits des réalités individuelles, et de former ainsi
+des genres et des espèces qui sont tout au moins les noms abstraits des
+concrets individuels.
+
+3° En outre, ces substances quelconques désignées par les substantifs
+peuvent avoir des attributs exprimés aussi par des noms, et cela veut
+dire encore que l'esprit a la faculté de considérer ces mêmes attributs
+comme les sujets hypothétiques de certains autres attributs qu'il
+distingue ultérieurement, et de donner ou supposer à ces sujets de sa
+composition une certaine réalité, peut-être factice, sous la forme
+d'abstraction. Ainsi, à ne la considérer que comme une notion, la
+couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps coloré, et
+elle devient à son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite
+blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise à son tour pour sujet,
+est dite terne, éclatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des
+idées et des mots est déjà un résultat idéologique, ou une vue de
+l'esprit humain.
+
+4° Il est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la
+réalité et indépendamment de l'esprit humain; et la grammaire a prévenu
+et même hypothétiquement résolu la question. Quand elle dit que les noms
+désignent des choses ou des qualités, elle suppose apparemment qu'il y a
+des choses et des qualités. Les choses réelles, individuelles, elle les
+appelle substances, ou choses qui existent par elles-mêmes. Elle appelle
+ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des
+substances invisibles; Dieu, une âme, sont des substantifs comme cet
+homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas l'unique
+garant de la substance, et l'on croit à des choses qu'on ne voit pas.
+Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais
+la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et
+les qualités. Celles-ci sont dites ne pas exister par elles-mêmes, et
+elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont
+nommées isolément, absolument, et supposées ainsi des choses par le
+langage. Cette supposition est-elle un démenti donné à la distinction
+précédente? Les qualités existent-elles, et comment existent-elles?
+Faut-il prendre le langage pour la réponse réelle et décisive à cette
+question? Il en préjuge la solution; il est, au moins par hypothèse,
+ontologique. Il décrit les réalités comme elles paraissent être à
+l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient être effectivement. La
+grammaire n'est donc pas radicalement étrangère à l'ontologie. Elle la
+suppose en traduisant les idées de l'esprit humain.
+
+5° Dès qu'elle a fait connaître les noms, elle expose les circonstances
+dans lesquelles ils se trouvent placés les uns par rapport aux autres,
+ou les relations verbales que leur donne le langage raisonné. Car
+la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est
+syntaxe, même dès ses premières pages. Les choses nommées sont exprimées
+les unes relativement aux autres. Par exemple, on énonce qu'une chose
+est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une
+autre; on énonce qu'une chose reçoit l'action d'une autre, et cela par
+le moyen d'une autre. Ce sont les différents _cas_ des noms, c'est le
+génitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voilà certainement encore de
+la pure grammaire.
+
+Et tout cela cependant signifie que l'esprit établit des rapports entre
+les objets; tout cela énumère et définit quelques-uns de ces rapports.
+La possession ou _habitude_ qui est exprimée par le génitif ou attribuée
+par le datif, le rapport d'action à passion, de moyen à résultat, sont
+assurément des conceptions de l'esprit, et si l'on n'avait pas soin de
+les analyser comme telles, on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi
+le rapport de possession serait une définition bien vague et bien
+insuffisante de celui qui est exprimé par le génitif, lequel exprime
+entre autres une forme de possession particulière, celle de l'attribut
+par le sujet; le rapport de l'agent au patient que représente en général
+celui du sujet au régime ou du nominatif à l'accusatif, se rattache
+souvent à celui de l'effet à la cause; enfin l'ablatif qui correspond à
+l'idée de moyen, désigne souvent ce qu'on appelle dans l'école _la cause
+instrumentale_. Il y a là un assez grand nombre d'idées de relation,
+nécessaires à l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit
+avec une liberté et une autorité singulières. La grammaire est confuse
+et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les définit; et
+quand elle fait cette opération sur les mots, elle décrit en même temps
+des idées nécessaires à l'intelligence, et touche à ce qu'un philosophe
+allemand appelle l'architectonique de l'esprit humain.
+
+Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de
+regarder ces notions comme de simples nécessités de la pensée. L'esprit,
+en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir
+des choses une conception qui lui serve. Il y croit en même temps qu'il
+en use, c'est-à-dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports
+sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des
+choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des
+agents, des moyens, des résultats, etc.; en un mot, que cette liaison
+idéale de ses perceptions est la copie fidèle des relations entre les
+objets de la nature. Comme les noms qui les désignent, les choses ont
+pour lui leurs cas, et le monde réel serait incompréhensible s'il
+n'était pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que
+la grammaire suggère et suppose une ontologie.
+
+Est-ce donc qu'il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots,
+exclusivement relatives à l'expression indépendamment de la réalité
+qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu'à la nature propre du langage
+en général ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue
+offre de ces questions-là. Par exemple, que les cas soient désignés
+par les désinences des mots comme en latin, par des articles comme en
+français, par des désinences et par des articles comme en grec; c'est un
+point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pensée
+ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel
+genre, qu'ils soient tous féminins plutôt que masculins ou l'inverse,
+ce n'est pas là non plus une vraie question métaphysique; ce n'est en
+grammaire qu'un point de fait à éclaircir ou à connaître. Enfin des
+questions même plus profondes, comme celles de la composition des mots,
+de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la manière dont les
+idiomes se sont successivement engendrés, quoiqu'elles ne puissent être
+résolues sans une analyse assez fine des idées, sont cependant des
+questions qui, pour la plupart, dépendent de l'état des esprits dans
+les pays et les temps où les langues se sont formées. Bien qu'elles ne
+soient pas uniquement verbales, et qu'elles touchent à la philosophie
+de l'histoire, on peut encore les regarder comme des questions
+grammaticales; elles appartiennent à la linguistique, à la science des
+mots.
+
+Mais enfin, dans les rapports généraux eux-mêmes du langage avec la
+pensée, n'y a-t-il pas des points dont l'étude est indifférente, ou peu
+s'en faut, à toute philosophie réelle? Je le crois, encore qu'on ne
+puisse les parfaitement étudier sans philosophie; prenons pour exemple
+tout ce qui concerne le langage figuré. La connaissance approfondie
+du langage figuré conduirait sans doute à cette remarque, vraiment
+philosophique, que la faculté de nommer les objets ne va pas sans un
+penchant à représenter les uns par les noms des autres, en vertu de
+certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison; en
+d'autres termes, à parler par images. Ou pourrait rechercher encore
+si, comme quelques-uns l'ont prétendu, toute langue est exclusivement
+métaphorique, ou si seulement le langage figuré est de fait mêlé au
+langage direct, et dans ce cas, si ce mélange est utile, s'il est
+inévitable, s'il y aurait quelque motif et quelque possibilité de
+l'abolir et de composer une langue absolument dénuée de figures. C'est
+là de la philosophie sans aucun doute, mais c'est de la philosophie du
+langage, et quoiqu'on en pût tirer encore quelques inductions sur la
+nature de l'esprit humain, la connaissance de la réalité n'est pas fort
+engagée dans l'étude de ces questions, et pour celui qui les résout
+sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la vérité de nos
+idées objectives. Encore est-ce une simple opinion que j'exprime, et la
+thèse contraire a-t-elle été soutenue par des philosophes qui ont donné
+au langage une importance philosophique supérieure à celle que je suis
+disposé à lui reconnaître.
+
+J'ai parlé tout à l'heure des substantifs abstraits; il y en a de
+différentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces
+qualités qu'on nomme dans l'école les accidents de la substance,
+comme la qualité d'être _blanc, amer, mou,_ etc., ou _la blancheur,
+l'amertume, la mollesse_, etc. Les abstractions de cette sorte ne
+représentent aucune substance réelle. Il y a des substances qui ont
+diverses qualités, entre autres celle d'être _molles, amères_ et
+_blanches_; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement _la
+blancheur, la mollesse, l'amertume_ en elle-même. Lorsqu'on isole ces
+accidents par la pensée et le langage, et que l'on en fait les sujets
+de certaines propositions, quand on dit _la blancheur est agréable,
+l'amertume est répugnante_, le sens commun avertit que ce sont des
+sujets hypothétiques et artificiels dus au pouvoir généralisateur
+de l'esprit; c'est une translation de l'adjectif au substantif, de
+l'attribut au sujet, qui a peut-être quelque analogie avec la propriété
+translative ou métaphorique du langage, et qui n'a pas beaucoup plus
+de réalité que ces autres locutions, _le choc des opinions, le feu des
+passions, l'explosion de la colère_. C'est une translation ou métaphore
+d'un autre genre; la première rendait l'insensible par une comparaison
+avec le sensible, ou l'invisible par une image; la seconde convertit
+l'attribut en sujet et la qualité en substance. C'est un don, un
+pouvoir, peut-être une faiblesse de l'esprit humain, que d'opérer ces
+métamorphoses, mais la réalité n'est guère intéressée dans tout cela.
+Dans ces termes, l'étude de cette classe de substantifs abstraits (celle
+des substantifs qui répondent aux qualités accidentelles des êtres)
+n'est et ne doit être qu'une étude de mots; et c'est savoir les choses
+comme elles sont, que de savoir dans ce cas qu'elles ne sont pas
+essentiellement comme les mots, ou que les mots ne sont que des mots.
+
+Que si, par impossible, on croyait le contraire, et qu'abusé par les
+apparences du langage, on fît jouer sans discernement à ces abstraits le
+rôle des concrets individuels, que l'on prît les noms qui les désignent
+pour des noms directs, même pour des noms propres, et qu'on supposât
+des êtres partout où l'on a imposé des noms, alors on retomberait dans
+l'inconvénient tant signalé de réaliser les abstractions, on ferait
+de l'ontologie dans le mauvais sens, on traiterait les mots comme des
+choses, et c'est alors qu'on mériterait l'accusation de n'édifier qu'une
+science de mots: accusation grave, parce qu'on aurait prétendu savoir
+autre chose. Le tort serait précisément d'oublier ou d'ignorer qu'on ne
+savait que des mots.
+
+Une science de mots n'est donc pas mauvaise en soi; ce qui est mauvais,
+c'est de prendre une science de mots pour une science de choses.
+
+La scolastique, je le dis par avance, est plus d'une fois tombée
+dans cette erreur. Lorsqu'on y tombe, il est évident qu'une foule
+de questions oiseuses, de difficultés artificielles, doivent naître
+successivement, et amener des solutions, des distinctions, des
+inductions, en un mot des connaissances purement hypothétiques ou
+relatives uniquement à la signification arbitraire de la langue qu'on a
+gratuitement imposée à la science. Mais cette faute que la scholastique
+a très-souvent commise, aucune philosophie, que je sache, ne l'a
+constamment évitée.
+
+En prenant des exemples dans la grammaire, je ne me suis pas beaucoup
+éloigné de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinité avec l'autre, et
+l'on serait, dans certaines occasions, embarrassé de les distinguer;
+ce qui deviendra plus évident, quand nous approcherons de plus près la
+philosophie du moyen âge.
+
+Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui ont joué un rôle
+philosophique, au moins dans l'antiquité, il en est peu que la science
+du moyen âge n'ait traitées et résolues à sa manière. S'il est des
+problèmes que nous n'y retrouvons pas, ce sont en général ceux dont
+le progrès moderne de la science a révélé l'existence ou rétabli la
+gravité; mais est-ce pour rien que nous voulons que l'esprit humain
+ait, il y a deux ou trois siècles, subi une révolution? Entre autres
+nouveautés, l'absolue liberté qui s'est introduite triomphalement dans
+les sciences, ne doit-elle pas avoir amené et des idées et des questions
+laissées jusqu'alors dans l'ombre ou dans le néant? Quoi qu'il en soit,
+avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je
+n'égale pas la philosophie du moyen âge à celle de l'antiquité; le nom
+d'Abélard pâlit auprès de celui d'Aristote, et le soleil de Platon
+offusque de sa splendeur l'étoile de saint Thomas; mais enfin je dis que
+l'une de ces philosophies s'est occupée de presque tout ce qui occupait
+l'autre. La plus récente n'a pas été aussi étroite, aussi exclusive
+qu'on l'imagine. Elle l'a été dans sa forme; et c'est par là qu'elle
+s'est compromise. Elle a fait passer la science sous une forme
+exceptionnelle, et, par là, elle en a restreint et surtout dissimulé
+l'universalité.
+
+La philosophie, au XIIe siècle, s'appelait ordinairement la dialectique.
+On donnait à ce mot un sens analogue a celui qui a prévalu dans
+le commun usage. La dialectique était l'art logique ou la logique
+appliquée. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La
+dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de général dans
+le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'idéal
+scientifique[365]. C'est une méthode ascendante qui, de nos perceptions
+diverses écartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte a
+l'essence, au permanent, à l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle
+décompose, afin d'élaguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou
+ce qui subsiste de chaque chose dans la raison éternelle; c'est une
+synthèse, en ce sens que, des phénomènes complexes et variables, elle
+semble former, par la vertu de l'intelligence, quelque chose qui n'est
+aucun phénomène. Prise comme instrument logique, elle serait l'art de
+la définition, puisqu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette
+dialectique que les alexandrins empruntèrent à Platon et amenèrent à la
+rigueur d'un procédé scientifique[366]. Ce procédé se retrouve dans la
+philosophie moderne, et quelques-uns de ses caractères subsistent, par
+exemple, dans la dialectique d'Hegel[367]. Mais bien qu'il soit surtout
+cher à Platon, il n'était pas ignoré d'Aristote, car c'est le procédé de
+la science de l'être, de la science de l'universel, de la métaphysique
+en un mot[368]. Le Stagirite n'admit pas toutes les conséquences
+auxquelles cette méthode conduisait Platon; mais il la connut, il sut
+même la pratiquer parfois, quoiqu'il réservât le nom de dialectique pour
+cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en
+discutant les principes, et trouve un procédé syllogistique pour traiter
+un sujet donné en partant des propositions les plus probables[369]. Mais
+pour lui la dialectique était loin d'être toute la philosophie. Il dit
+même qu'elle lui est opposée, s'appuyant sur l'apparent, tandis que la
+philosophie s'appuie sur la vérité[370]. Dans les mains des stoïciens,
+la logique, niant ou du moins atténuant la vérité du général, devint peu
+à peu une polémique subtile et négative. Déjà les mégariens l'avaient
+transformée en argumentation sceptique; et ce n'est qu'après avoir porté
+le nom d'éristiques, qu'ils avaient reçu celui de dialecticiens[371].
+C'est dans un sens qui tient peut-être des idées des écoles mégarique
+et stoïcienne, presque autant que des idées péripatéticiennes, que la
+dialectique fut entendue au moyen âge[372]. Aristote avait distingué une
+sorte de dialectique pratique qu'il appelle l'_art exercitif_[373],
+et qui offrait bien quelques rapports avec l'_art_ par excellence des
+scolastiques. La logique fut pour eux un terme général qui embrassait
+toute la science de la raison, ce qu'on appellerait aujourd'hui la
+philosophie de l'esprit humain; et comme la logique proprement dite
+aboutit à la dialectique qui est la pratique de la science, elle fut
+officiellement nommée la dialectique[374]. Abélard ne la définit nulle
+part formellement; mais en intitulant _Dialectica_ son grand ouvrage de
+philosophie logique, son _Organon_ à lui, il a suffisamment indiqué sa
+pensée, expliqué son langage.
+
+[Note 365: Voyez dans la traduction de M. Cousin l'argument du
+_Philèbe_, et le _Philèbe_ lui-même, ainsi que _le Parménide_, t. II,
+p. 280 et 440; t. XII, p. 8.--Cf. Hegel, _Hist. de la phil._, Oeuvres
+complètes, (All.) t, XIV, p.240, Berlin, 1833.]
+
+[Note 366: Cf. l'_Hist. de l'école d'Alex._, par M.J. Simon, t. I,
+l. II, c. II.]
+
+[Note 367: _Encycl. des sciences philos._ Logique, § 81, t. VI, p.
+151.]
+
+[Note 368: _Logique d'Arist._, trad. par M.B. Saint-Hilaire. _Dern.
+Analyt._, l. 1, c. XI, §§ 6, 7 et 8.;--_Métaphys._, passim.]
+
+[Note 369: _Logique; Topiq._, l. 1, c. II, § 6. _Réfut. des soph._,
+c. XXXIV, § 3.]
+
+[Note 370: _Id., Topiq._, l. 1, c. XIV, § 7.--_Réfut. des soph._, c.
+XI, §. 8.]
+
+[Note 371: Diog. Laert., l. II, c. X, n. 1.]
+
+[Note 372: Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 672]
+
+[Note 373: _Topiq_., c. XI, § 1 et suiv.]
+
+[Note 374: De bonne heure on les avait ainsi réunies. Cicéron
+considère la dialectique comme une branche ou une moitié de la science
+qu'il définit _ratio disserendi_, et qui est la logique. (_Topiq_.,
+II.--_De Leg_., I, 23.--_De Fato_, I.) Boèce, dans son _Commentaire des
+Topiques de Cicéron_, décompose la logique, et donne de la dialectique
+les définitions consacrées que durent adopter les scolastiques. (Boet.
+_Op_., p. 700.--Cf. S. Aug., _De Ord_., l. II, c. XI.--_Retract_, l. I,
+c. VI.--Cassiod., _De Instit. divin. litt._, c. XXVII.--_De Artib. ac
+Discipl_., c. III.)]
+
+Quoi qu'il en soit, la dialectique, même en ce sens, n'étant qu'une
+partie de la philosophie, il a paru que la Scolastique n'était aussi
+qu'une partie de la philosophie; mais la dialectique, comme le
+raisonnement humain, peut s'appliquer à toutes choses. Dans une bonne
+classification, la dialectique comme science ne devrait s'appliquer
+qu'à la dialectique même; partout ailleurs, elle n'est que procédé et
+instrument; elle ne devrait pas même comprendre la logique proprement
+dite, dont elle n'est que la suite ou la dernière partie. Mais s'il
+plaît de l'appliquer à tout, de tout encadrer dans ses formes, de
+chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les règles qu'elle
+pose les éléments de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un
+_critère_ universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et
+place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle;
+elle obtient les titres de _disciplina disciplinarum, duae universae
+scientiae, sola dicenda scientia_[375]. Sera-ce que la philosophie aura
+été réduite en essence à la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura
+été exclusivement ramenée aux procédés et au langage de la dialectique.
+Elle en aura sans doute souffert; la réalité ne peut sans violence et
+sans dommage, passer comme par le laminoir d'une méthode exclusive; ce
+qui est artificiel est toujours étroit, et le fond n'échappe jamais aux
+vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura
+pas été supprimée. La scolastique n'a donc pas été la philosophie
+réduite à la dialectique, mais aux formes de la dialectique.
+
+[Note 375: _Ab. Op._, ep. IV, p. 239. _Introd. ad Theol._, l. II, p.
+1047.--Ouvr. inéd., _Dialect._, pars IV, p. 435.]
+
+D'où lui est venue cette contrainte? De ce qu'à une certaine époque
+du moyen âge, l'esprit humain est rentré dans la philosophie par la
+dialectique. Le point de départ n'est jamais indifférent; au terme de la
+course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la méthode
+est avec raison regardé comme capital en philosophie. Nous tenons
+aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie.
+Prétendra-t-on que ce choix soit sans conséquence et n'influe pas sur
+les caractères ultérieurs de la science? La science ne manque pas
+d'adversaires qui disent qu'après avoir commencé par la psychologie,
+elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manière
+de la rendre partielle et stérile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il
+est très-commun de ne point dépasser la psychologie; de très-habiles
+gens n'ont pu en sortir ou même ont fini par n'en pas vouloir sortir.
+L'école idéologique a tremblé de faire un pas hors du cercle de la
+sensation. Il y a beaucoup à redire aux limites scientifiques que les
+Écossais ont élevées et qu'ils ont interdit à l'observation de franchir.
+Jouffroy n'a pas complètement réussi, malgré d'ingénieux et opiniâtres
+efforts, à se délivrer du joug étroit de l'observation subjective de la
+conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-même n'a fait que rendre
+plus profonde, mais non plus pénétrable, l'impasse de la psychologie. On
+ne saurait donc s'étonner que, renfermés dans un point de vue bien plus
+rétréci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominée par la
+psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine à parcourir
+l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu, ils
+n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donné aux objets les
+dimensions, les contours et les teintes de la vérité. Mais du moins
+ont-ils connu tout ce qu'on peut connaître, lorsqu'on n'est initié à la
+science que par la dialectique.
+
+Nous n'écrivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement
+comme un fait qu'après l'invasion définitive du christianisme et
+le refoulement successif des écoles de philosophie païenne, qui se
+réfugièrent et s'éteignirent dans le cercle encore brillant mais stérile
+des écoles alexandrines, les hommes supérieurs qui, dans l'Occident à
+partir du VIIe siècle, s'efforcèrent de dissiper les ténèbres de la
+barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pâle des commentaires de
+la philosophie antique; et parmi les interprètes qui la transmirent au
+moyen âge, dominèrent les commentateurs de la Logique d'Aristote.
+
+Les anciens avaient trouvé les sciences et les lettres. On recevait
+d'eux les unes et les autres avec une curiosité, une admiration et une
+confiance égales. On les imitait en tout, excepté dans la liberté
+de leur génie. Toute doctrine se convertissait donc en érudition.
+Comprendre, traduire, interpréter, paraphraser, telle était, en général,
+l'oeuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevèrent
+au-dessus de l'ignorance et de la grossièreté universelles, dans ces
+contrées dépouillées de toute nationalité par la double conquête des
+légions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident
+n'avaient point de culture qui leur fût propre. Leur littérature
+indigène, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la
+poésie druidique, avait péri comme les arts, les moeurs, le culte de la
+vieille Gaule. Les idées et les lettres, les arts de l'imagination et
+ceux de l'industrie, tout, jusqu'à la religion, avait été comme importé
+à nouveau dans ces régions, théâtre de l'éclatante civilisation de la
+moderne Europe. Les hommes livrés aux travaux de l'esprit, n'étaient
+donc encouragés par aucun exemple, autorisés par aucun succès, à penser,
+à écrire d'après eux-mêmes, à inventer pour leur compte, à essayer
+enfin d'une véritable et complète originalité. Pour les sciences et
+les lettres, la Grèce et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient,
+c'est-à-dire encore Rome et la Grèce; voilà leur exemple et leur
+loi. Ils ne demandaient ni à leur sol ni à leur ciel ces productions
+spontanées que le temps seul sème à pleines mains dans les terres
+fécondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur était venu. Or,
+que leur venait-il désormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs,
+et qui, contraints de céder l'espace et le pouvoir à de nouveaux et
+barbares conquérants, étaient restés les maîtres spirituels des premiers
+vaincus? Que leur venait-il de ces régions où se levait encore pour
+eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix de
+la religion, qui était elle-même ou qui voulait être quelque chose
+de définitif et d'immuable, rien que les derniers échos de la parole
+grecque qui s'était tue, mais qui retentissait encore. Les écrits des
+hommes qui ont tracé leurs noms aux dernières pages des fastes de
+la littérature ancienne, ne sont que des compilations plus ou moins
+méthodiques, des expositions quelquefois raisonnées de systèmes
+antérieurs, des traductions d'idées enfin, quand ce ne sont pas de
+simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples,
+ceux qui dans le nord de l'Europe s'adonnaient, entre le VIIe et le XIe
+Siècle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs
+érudits, c'est-à-dire des penseurs sans liberté, instruits par des
+écrivains sans originalité. C'est par le milieu des commentateurs, c'est
+à travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons
+affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrière la
+colline de l'Acropolis, et doré de leur éclat le faîte blanchissant
+du temple de Thésée. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella,
+Cassiodore, et surtout Boèce, étaient les médiateurs nécessaires et
+respectés qui transmettaient les idées de Platon et d'Aristote aux Bède,
+aux Alcuin, même aux Jean Scot et aux Raban Maur, qui s'efforcèrent les
+premiers de repasser de l'érudition à la philosophie. On sait avec assez
+d'exactitude quelle était la bibliothèque philosophique de ces hommes
+qui puisaient cependant presque toutes leurs idées à la source du passé.
+Les originaux leur étaient en général inconnus. Le Timée de Platon et
+la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avérés des
+monuments des grands siècles qu'ils eussent entre les mains[376]. Le
+platonisme qui n'est pas dans le Timée, l'aristotélisme qui n'est pas
+dans l'Organon, ne leur étaient connus que confusément, par fragment,
+par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions
+incomplètes des commentateurs sans génie des derniers temps. Il n'est
+pas étrange que parmi ces débris, l'Organon ou plutôt la doctrine qui
+y est contenue et qui forme à elle seule un système achevé, un travail
+défini et démonstratif, ait fait dominer partout la science et
+l'esprit de la logique. La logique effaça peu à peu le reste de la
+littérature[377]. Elle avait d'ailleurs exercé déjà une influence
+marquée sur les deux vrais maîtres des écoles du moyen âge, Porphyre et
+Boèce. Ils s'étaient appliqués, l'un à ouvrir au disciple les portes de
+la logique, l'autre à conduire à travers ses détours le disciple initié.
+L'un avait composé une introduction; l'autre des versions et des
+commentaires. Là-dessus, il est tout simple que les savants du moyen âge
+aient pensé qu'il ne restait à la science que des gloses à faire. Le
+mot même fut consacré. Presque tous les philosophes scolastiques furent
+éminemment des glossateurs[378], et l'on annota les commentateurs
+d'Aristote, avant de l'interpréter lui-même et de le connaître tout
+entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu à un court écrit
+de Porphyre et à quatre ou cinq de Boèce qui fut la première cause de la
+grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la
+seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement élémentaire, et
+semble, comme la grammaire, révéler la raison; elle convient donc à des
+études commençantes.
+
+[Note 376: Encore Abélard n'avait-il dans les mains que les deux
+premiers des six traités qui composent la Logique d'Aristote ou
+_l'Organon_. (Voyez sa Dialectique, p. 228.) Que dans les quarante
+premières années du XIIe siècle, il circulât communément en Gaule et
+en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de
+l'oeuvre d'Aristote et de Platon, l'Isagogue de Porphyre, plusieurs des
+traités aristotéliques de Boèce et deux traités indûment attribués
+à saint Augustin, c'est ce que personne n'a réussi à prouver. Voyez
+l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines
+d'Aristote au moyen âge. Cf. Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p.
+564; et le ch. III du présent livre.]
+
+[Note 377:
+
+ ...Quaevis
+ Litera sordescit, logica sola placet.
+
+ Johan Saresber., _Estheticus_, poem., p. 3, Hambourg, 1843.
+
+[Note 378: Nous avons cinq opuscules d'Abélard sous le litre de
+gloses, _Glossae in Porphyrium, de categoriis_, etc., quatre imprimés,
+un manuscrit. M. Cousin a fait connaître plusieurs gloses du Xe siècle
+sur le _de Interpretatione_, sur les catégories, etc. (Ouvr. inéd.
+d'Abél., p. 551-611; Append., p. 618 et suiv.)]
+
+Cependant la forme péripatéticienne n'avait pas été primitivement la
+forme unique de la philosophie du moyen âge. Scot Érigène, qui en
+est regardé comme le fondateur, tendait à lui donner un tout autre
+caractère. Son génie hardiment spéculatif dépasse la dialectique[379].
+Ce dogmatisme encore vague, où respire un peu de platonisme et de
+philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientôt
+il arriva un moment où l'aristotélisme, parlons plus exactement, où la
+dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a
+duré quatre ou cinq cents ans. Il serait curieux, mais il est difficile
+de déterminer ce moment avec précision. Du moins, la simple chronologie
+des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de
+la dialectique.
+
+[Note 379: Cf. M. Guizot, _Cours d'histoire de la civilisation en
+France_, t. III, leçon 29; M. Rousselot, _Phil. dans le moyen âge_, 1re
+part., c. II, et l'ouvrage de M. Saint-René Taillandier, _Scot Érigène
+et la philosophie scolastique_.]
+
+On peut fixer à la mort de Proclus, c'est-à-dire à la fin du Ve siècle,
+le terme de toute philosophie originale dans l'antiquité païenne (485).
+Et déjà, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers
+Pères qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, était
+descendu au tombeau (430); le règne des interprètes et des scoliastes
+avait commencé. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se
+souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publié
+ce poème encyclopédique où les sciences sont personnifiées comme des
+déesses, où la Dialectique, au front pâle, aux cheveux entrelacés, cache
+dans les plis de sa robe athénienne des fleurs et des serpents, mais
+se donne pour la législatrice des autres sciences[380]. Boèce mourait
+tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui
+devaient surnager les premières après le naufrage des lettres antiques
+(526). Cassiodore, dressant, au VIe siècle, l'encyclopédie destinée à
+lui survivre, et dont Alcuin devait faire un jour la règle légale
+de l'enseignement scolaire, mettait au rang des sept disciplines la
+philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie était
+bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme à Dieu,
+mais il développait cette définition par une analyse très-sommaire de
+l'Isagogue de Porphyre, des Catégories d'Aristote, enfin des grandes
+divisions de l'Organon[381]. C'est de ce temps peut-être qu'il faut
+dater les deux ouvrages sur le même sujet que le moyen âge mettait sur
+le compte de saint Augustin. Au siècle suivant, Bède résumait pour le
+nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient
+et du Midi, et la philosophie trouvait place dans ses volumineuses
+compilations. C'était aussi d'Aristote qu'il aimait à donner des
+extraits; déjà il appelait chaque citation une _autorité_, et assignait
+à la dialectique le premier rang dans la logique, _cette maîtresse du
+jugement_[382]. Après Bède, les écoles s'ouvrent en France à la voix de
+Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a étudié
+toutes les sciences profanes, et certainement les sept arts, mais
+surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant à
+Charles lui-même, a la _très-noble intention_ d'apprendre les principes.
+Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Catégories, de
+l'Hermeneia, et il s'attache à faire recopier, à répandre, à imposer
+même comme bases de l'enseignement les traités logiques qu'Augustin,
+dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de l'ancienne Grèce,
+
+ De veterum gazis Graecorum clave latina[383].
+
+[Note 380: Martian. Capel., _de Nupt. Philolog. et Mercur._, l. IV,
+p. 325 et seqq. 1 vol. in 4°. Francf. 1836.]
+
+[Note 381: _[Grec: Omsiosis to theo xata ounaton anthropon.]_
+(Cassiod., _de Art. ac Discipl._, t. II, c. III, p. 528. Ed. de Venise,
+1729.)]
+
+[Note 382: Voyez dans les Oeuvres de Bède (8 tom. in-folio, Colon.
+Agrip., 1612), les _Sententiae sive axiomata philosophica ex Aristotele
+... collecta_ (t. II, p. 124). On voit là qu'il connaissait au moins
+par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote, Physique,
+Métaphysique, _De Anima_, etc. Dans ses _Elementa philosophiae_ (id.,
+p. 200), il définit la philosophie: «Eorum quae sunt et non videntur
+et eorum quae sunt et videntur vera comprehensio.» Dans son traité _De
+mundi caelestis terrestrisque constitutione_, la logique est définie:
+«Diligens ratio disserendi et magistra judicii;» la dialectique qui en
+est la partie la plus essentielle: «Sagacitas ingenii stultitiaeque
+sequester.» (T. 1, p. 343.)]
+
+[Note 383: Voyez dans les Oeuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ratisb.,
+1777), la dédicace des Catégories de saint Augustin, et _Opusculum
+quartum de Dialectica_ (t. II, p. 334). C'est un dialogue entre lui et
+Charles. La philosophie y est à peu près ramenée à l'éthique et à la
+dialectique; et celle-ci, «disciplina rationalia quaerendi, diffiniendi,
+et disserendi, etiam et vera a falsis discernendi potens,» est un
+sommaire de Porphyre et de l'Organon, cet ouvrage dont on a dit qu'en
+l'écrivant Aristote avait trempé sa plume dans l'esprit, «in mente
+tinxisse calamum» (p. 350). Alcuin, suivant son éditeur, n'a point
+composé le livre _De septem artibus_; mais il avait écrit sur toutes les
+sciences, et dans une épître à Charlemagne il dit positivement: «Vestram
+nobilissimam intentionem dialecticae disciplinae disere velle rationes.»
+(T. I, p. 703.)]
+
+Par lui les écoles gauloises passent sous l'empire de cette _sagesse
+hibernienne_, qu'il avait apportée sur le continent[384], et qui devait
+après lui recevoir de Scot Érigène moins d'autorité, mais plus d'éclat
+(875). Érigène platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de
+l'école du palais, passe pour avoir écrit sur les Lois et la République
+de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus[385].
+
+[Note 384: «Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine,
+pene totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem?» (Herici
+_Epist. ad imp. Carol., Hist. francor. script._, ed. Duchesne, t. II, p.
+470.)]
+
+[Note 385: _Hist. litt._, t. IV, p. 225 et t. V, p. 657.]
+
+La principale fondation d'Alcuin est l'école de Saint-Martin de Tours.
+Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce cloître, c'est
+Raban Maur. Celui-là se montre plus versé encore dans les sciences
+profanes, il les recherche, il les aime. Il conseille de lire les
+philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut
+pas craindre[386]. Il reprend la division connue de la philosophie, en
+physique, en morale, en logique, et celle-ci, les théologiens doivent
+se la rendre propre. La dialectique, qu'il définit littéralement comme
+Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs: n'est-elle
+pas la science des sciences, _disciplina disciplinarum_? elle enseigne
+à apprendre, elle enseigne à enseigner; _haec docet docere, haec docet
+discere_. Seule elle sait savoir, _scit scire sola_ (ne dirait-on pas
+la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme
+nécessaire[387]. C'est Raban, qui selon Tennemann, transporta en
+Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique
+écossaise[388]. Il devint abbé de Fulde, puis évêque de Mayence (847).
+
+[Note 386: «Non formidanda, sed in usum nostrum vindicanda.» (_De
+Instit. cleric._, l. III, c. XXVI, t. VI, p. 44.--_Op._, 3 vol. in-fol.
+Col. Agrip., 1627.)]
+
+[Note 387: _Id., ibid._, c. XX, p. 42.--_De Universo_, l. XV, t.
+1, p. 201 et 202.--Cf. les gloses de Raban sur Porphyre, Boèce,
+l'_Hermeneia_, publiées par M. Cousin. Ouvr. inéd., Append., p. 613.]
+
+[Note 388: _Mon. de l'Hist. de la phil._, t. I, § 244.--M. Hauréau,
+_la Scolastique au IXe siècle; Rev. du Nord_, t. II, 2e sér., p. 425.]
+
+En même temps que lui et après lui, on distingue dans cette féconde
+école de Tours, un homme d'une instruction singulière pour le temps,
+Haimon, plus tard évêque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire
+rapporta l'enseignement théologique, et fonda avec Raban dont il fut le
+successeur, une florissante école à Fulde. Là vint de Sens s'instruire
+et même enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulièrement aux
+lettres humaines, et par conséquent à la logique. Nommé par Charles le
+Chauve abbé militaire de Ferrières en 842, esprit cultivé, écrivain
+presque poli, il continua ses leçons malgré sa nouvelle dignité, et les
+témoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le
+théologien. Élève d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne
+diriger dans sa patrie l'école d'Auxerre que Saint-Germain avait fondée;
+il a laissé de remarquables monuments d'une latinité savante,
+d'une sorte de talent poétique et, chose fort rare, d'une certaine
+connaissance du grec[389]. Il est cité comme ayant professé la
+dialectique avec éclat au monastère de Saint-Germain. Après Heiric, Remi
+et Huebold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signalés comme ses
+héritiers dans la philosophie[390]. Remi surtout, le plus célèbre
+écrivain du commencement du Xe siècle, est renommé pour l'enseignement
+de la dialectique qu'il cherchait plutôt dans les prétendus traités de
+saint Augustin que dans l'Organon d'Aristote. On possède encore de lui
+des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus
+Capella, et que ses études embrassaient le Trivium et le Quadrivium;
+or, tel était encore au temps même d'Abélard le cycle des études
+littéraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve à
+l'école d'Heiric, Remi professa successivement à Auxerre, à Reims, à
+Paris, et c'est dans cette dernière ville qu'il réunit près de sa chaire
+ses plus illustres disciples (872)[391]. Ainsi se forme la chaîne d'un
+enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cité où
+devait dominer Abélard.
+
+[Note 389: Heiric a dit en parlant de ses maîtres:
+
+ Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato.
+
+(Cf. Duchesne, _Hist. francor. script._, t. II, p. 470.--Bolland., t,
+VII, 31 Jul., p. 221.--Mabillon, _Analect._, p. 423.--_Hist. litt._, t.
+V, p. 112 et 653.) C'est évidemment à cet Heiric, maître du moine Remi,
+comme on va le voir, que doit être rapporté le traité manuscrit sur
+les Catégories dites de saint Augustin, où M. Cousin a lu: «Henricus,
+magister Remigii, fecit bas glosas» (_Ab._, Ouv. inéd., Append., p.
+621), et ce manuscrit pourrait être de la main de Remi, ou copié sur le
+sien.]
+
+[Note 390: Dans la chronique du moine Ademar: «Heiricus, Remigium et
+Ucboldum Calvum, monachos, haeredes philosophiae reliquisse traditur.»
+(Mabillon, _Act. sanct. ord. S. Ben._, t. V, p. 325.)]
+
+[Note 391: Témoignages des XIe et XIIe siècles; le moine Jean, _S.
+Odon. vit._; le moine Nalgod, _Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb.
+remig._--Mabillon, _id., ibid._, p. 151, 155, 180, 325.--_Ejusd. Anal._,
+p. 423.--_Hist. litt._, t. VI, p. 99, 102; et Launoy, _De Schol.
+celeb._, c. LIX.]
+
+A ce moment, on voit de toutes parts les études logiques captiver les
+esprits les plus éminents et les plus divers. C'est saint Odon qui se
+forme à Paris, sous Remi, dans la dialectique et la musique, et qui,
+plus tard, y devait professer à sa place. C'est Abbon qui suit les
+mêmes leçons, qui les reproduit dans la même ville (avant 970), et les
+transporte à Reims, où il écrit sur le syllogisme, et meurt avec la
+réputation d'un _abbé d'une haute philosophie_[392]. C'est Gerbert,
+qui, avant d'être pape, fait un traité sur le Rationnel et le
+Raisonnable[393], et se pique de recueillir et de s'approprier les
+pensées d'Aristote. Saint Maieul, abbé de Cluni, se plaît dans la
+lecture des philosophes païens. Le grand évêque Hildebert recueille
+dans leurs ouvrages les éléments d'une morale philosophique[394]. Saint
+Anselme, le seul métaphysicien de l'époque, ne dédaigne pas de donner,
+dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique[395].
+Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste[396], qui devait être le
+maître de Roscelin, a commencé à former cette école subtile et peu
+connue, destinée à contraindre la science logique à faire sur elle-même
+un de ces efforts féconds qui avancent d'un pas l'esprit humain.
+
+[Note 392: «Summae philosophiae abbas.» (_Hist. litt._, t. VII, p.
+159 et suiv.--Cf. Launoy, p. 63.).]
+
+[Note 393: C'est le sens de: _De rationali et ratione uti_, titre de
+l'ouvrage de Gerbert. (B. Pes, _Thes. noviae. anecd._, t. I, pars II, p.
+148 et seqq.)]
+
+[Note 394: _Moralis philosophia de honesto et utili. (Ven. Hildeb.,
+Op._, p. 959. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)]
+
+[Note 395: _Dialogue de Grammatico_, (S. Ansel., _Op._, p. 143.)]
+
+[Note 396: _Hist. litt._, t. VII, p. 132.]
+
+On touchait à la fin du XIe siècle. Paris était dès longtemps la ville
+de l'intelligence. On dit que le nombre des étudiants y dépassait celui
+de la population sédentaire[397]. Plus de cent ans avant Abélard, des
+chaires de philosophie s'étaient élevées; le caractère de la philosophie
+séculière était indiqué; la scolastique avait commencé. On voit donc
+qu'Abélard, sous ce rapport, ne créa pas; il recueillit seulement une
+tradition[398]; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui prêtant
+sa puissance et sa renommée.
+
+[Note 397: _Hist. litt_., t. IX, p. 61, 78, etc.]
+
+[Note 398: Les recherches de M. Cousin ont déjà fait connaître des
+manuscrits qui jettent du jour sur les écoles de dialectique antérieures
+au XIIe siècle (Append., p. 613-623). De nouvelles recherches dans le
+même sens conduiraient sans doute à renouer sans interruption le fil de
+l'enseignement scolastique à Paris. Car on doit convenir qu'entre Remi
+ou le commencement du Xe siècle, et Guillaume de Champeaux vers la fin
+du XIe, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Odon,
+Abbon, et un certain Wilram, professèrent, à Paris, la philosophie, mais
+longtemps avant l'an 1000. (Launoy, loc. cit. et _Hist. litt._ t. IX, p.
+61.)]
+
+Maintenant, à quelle époque faut-il fixer l'avénement d'Aristote au
+gouvernement de l'école? On sait parfaitement celle où il obtint
+une influence prédominante et bientôt exclusive, grâce au renfort
+qu'apportèrent les Arabes, grâce à la protection de l'empereur Frédéric
+II; c'est après Abélard, au commencement du XIIIe siècle. Mais Aristote,
+avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait été consul. A
+la fin du XIe siècle, l'enseignement de la dialectique, dès longtemps
+établi dans l'école, s'anime et s'agrandit; la popularité d'Aristote
+commence et présage son autorité future[399]. Abélard paraît, et soudain
+il devient le plus puissant promoteur de cette autorité. Il illustre
+et fortifie de son éloquence et de sa gloire ce naissant empire de la
+logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'après lui[400].
+
+[Note 399: C'est au Xe ou XIe siècle que M. Cousin (Append., p. 658)
+rapporte un poème sur les catégories où on lit:
+
+ Doctor Aristoteles cui nomen ipsa dedit res,
+ Ingenio polleus miro, praecelluit omnes.
+
+[Note 400: Cf. Launoy, _De var. Arist. in Acad. paris, fort._, c.
+I et III.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 670-684.--Buddaei
+_Observ. select._, t. VI, ch. XVIII et XX.--Jourdain, _Rech. sur les
+trad. d'Arist._, passim.--M. Rousselot, _Phil. dans le moy. âge_, 1re
+part--Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. I du l. III.]
+
+Nous avons essayé de faire connaître le caractère général, les sources,
+l'origine, les débuts de la scolastique; il conviendrait à présent de
+donner une idée plus complète et plus approfondie de la science même qui
+s'est appelée de ce nom.
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+DE LA SCOLASTIQUE AU XIIe SIÈCLE ET DE LA QUESTION DES UNIVERSAUX.
+
+Nous recherchons maintenant quelle sorte de science le moyen âge avait
+faite avec les données dont il disposait, et mise à la tête de
+toutes les connaissances humaines. Au XIIe siècle, on l'appelait
+la dialectique. Elle avait en effet la forme et le langage de la
+dialectique, quelles que fussent les idées qu'elle exprimait. Mais ces
+idées étaient, suivant les temps et les hommes, des idées platoniciennes
+ou des idées aristotéliques, beaucoup plus souvent les secondes que les
+premières; et chez ceux même qui répétaient ce qu'on savait de Platon,
+Aristote encore tenait une grande place: «Ils enseignent Platon, dit un
+auteur du temps[401], et tous professent Aristote.» C'est que la forme
+générale de la science venait de lui. Sa dialectique qui aiguise et
+satisfait si puissamment l'esprit, était la seule étudiée. Quant à celle
+de Platon, on la regrettait, mais on ne la connaissait pas; et, par
+respect pour un nom qui ne perdit jamais sa grandeur, on recueillait
+autant que possible quelques idées éparses de cet homme divin; on les
+conservait précieusement, mais en les traduisant dans la langue de son
+rival. Grâce à cet éclectisme d'un genre particulier, quelques-uns
+penchaient pour le maître, la plupart pour le disciple, quoiqu'aucun
+n'eût osé contredire le jugement de l'antiquité, en mettant le disciple
+au-dessus du maître. Toutefois il arrivait alors ce qui arrive
+ordinairement: sur toute question, à toute époque, il y avait sinon
+deux écoles, au moins deux opinions ou deux tendances philosophiques;
+l'éclectisme, qui était à peu près dans l'intention de tous, prenait
+toujours une des deux nuances, et l'on a pu, sans trop d'inexactitude,
+reconnaître, d'un côté l'influence un peu lointaine de l'école
+platonique, et de l'autre la domination plus directe et plus absolue
+du péripatétisme. Ce ne fut jamais, il s'en faut bien, le pur, le vrai
+platonisme, ce ne fut pas même le péripatétisme véritable. Mais si
+chez les uns, Platon était défiguré, chez les autres, Aristote n'était
+qu'incomplet.
+
+[Note 401: Johan. Saresb. _Metal._, l. II, c. XIX.]
+
+Toutes les controverses où se produisit cette distinction, peuvent
+se ramener ou du moins se comparer à la mémorable controverse sur
+la question des universaux. Aucune ne fut plus célèbre, plus
+caractéristique et plus prolongée. Aussi d'excellents juges n'ont-ils
+pas hésité à y concentrer toute la scolastique, et à renfermer toute son
+histoire dans l'histoire de cette question. Elle fut capitale en effet;
+elle agita les écoles et presque la société, elle partagea l'esprit
+humain depuis Scot Érigène, jusqu'à la réformation, et ce n'est pas au
+moment de parler d'Abélard que nous pourrions atténuer l'importance de
+ce débat plus que séculaire. Nous accorderons à M. Cousin qu'en exposant
+la controverse des universaux, on donne une idée du reste de la
+scolastique; mais ce reste est quelque chose, beaucoup même, et pour
+juger ou seulement comprendre cette seule question, il est indispensable
+de connaître la science au sein de laquelle elle s'est élevée. Les
+divers partis, réalistes, nominalistes, conceptualistes, averroïstes,
+scotistes, thomistes, occamistes, formalistes, terministes[402], avaient
+un fonds commun d'idées, de principes, de maximes, de locutions, qui
+formaient comme le terrain sur lequel croissait et s'étendait la plante
+vivace et vigoureuse de la controverse la plus abstraite qui ait agité
+le monde. Les débats, en effet, sur les points les plus ardus de la
+théologie, semblent toucher de plus près à la pratique que la question
+de savoir si les noms des genres sont des abstractions.
+
+[Note 402: Tels sont en partie les noms donnés aux sectes
+qu'engendra la discussion des universaux. Au temps d'Abélard, on ne
+distingue d'ordinaire que les réalistes (ou réaux), les nominalistes (ou
+nominaux), et les conceptualistes.]
+
+Dans l'impuissance de parcourir ce terrain tout entier, nous devrions au
+moins résumer les idées qui, au commencement du XIIe siècle, étaient en
+quelque sorte les lieux communs de la philosophie et les points d'appui
+de toute discussion, de toute recherche, de toute science.
+
+Pour présenter un résumé bien systématique, il faudrait donner une
+analyse exacte de la philosophie d'Aristote; c'est-à-dire qu'en prenant
+pour centre la Logique, il faudrait par les autres ouvrages, par la
+_Physique_, par le _Traité de l'âme_, par l'_Éthique à Nicomaque_, mais
+surtout par la _Métaphysique_, donner à la logique même, des fondements
+et des principes, et montrer comment elle a pu devenir toute la
+philosophie, en présentant sommairement avec elle les autres parties
+de la science auxquelles elle se lie. Mais c'est là un travail bien
+considérable, qui ne serait pas conforme à la vérité historique, et qui
+risquerait de prêter à la scolastique plus d'ensemble et plus de
+méthode qu'elle n'en avait réellement. On la rendrait aussi universelle
+qu'Aristote; et lui-même, elle était loin de le connaître tout entier.
+Les créateurs et les continuateurs de cette science ne se sont pas sans
+doute renfermés strictement dans la logique, mais c'est suivant le
+besoin des questions, c'est dans l'ordre où elles étaient amenées par
+l'étude de la dialectique, que se livrant à des excursions nécessaires,
+ils ont atteint, hors d'elle, des principes qui n'étaient point de son
+ressort, et qu'ils ont rapportés dans son domaine, mêlant ainsi la
+métaphysique, c'est-à-dire les notions d'une science objective et
+transcendante, à la science subjective du raisonnement et de ses formes.
+Nous ne les convertirons donc pas en péripatéticiens complets. Seulement
+il leur est arrivé ce qui arriverait encore aujourd'hui à celui qui
+apprendrait sans plus la Logique d'Aristote, il éprouverait incessamment
+le besoin d'en franchir les limites; il y trouverait incessamment des
+allusions et comme des renvois implicites à une doctrine du fond des
+choses; il y rencontrerait des idées ontologiques, sur lesquelles la
+logique proprement dite ne nous fait connaître que la manière d'opérer
+régulièrement. Elle est, en effet, la mécanique rationnelle de l'esprit;
+mais il y a quelque chose dessous, quelque chose au delà; et ce quelque
+chose, elle ne le donne pas. La logique est un vaste édifice qui a des
+jours sur toute la philosophie. L'introduction elle-même de l'Organon
+ou le _Traité des Catégories_ n'est pas seulement de la logique, il
+est d'un ordre supérieur, ou fait partie d'une science antérieure. En
+lui-même, il ne donne pas entière satisfaction. Le lecteur qui l'étudie
+se demande avec hésitation si, en énumérant les catégories, Aristote a
+donné la nomenclature des parties métaphysiques du discours, ou celle
+des notions les plus nécessaires, les plus générales de l'esprit, ou
+celle enfin des conditions essentielles et absolues des choses. Les
+principaux commentateurs ont ressenti cette incertitude; l'Introduction
+de Porphyre aux catégories, c'est-à-dire à l'introduction même de la
+Logique, est, malgré la réserve qu'il s'impose sur un point fondamental,
+destinée à compléter la Logique. Quant à Boèce, qui avait traduit la
+Métaphysique, aussi bien que la Logique entière, c'est cependant à
+celle-ci qu'il se consacre exclusivement, au moins dans ceux de ses
+livres que l'Occident connaissait à l'époque qui nous occupe. Or,
+c'est à l'aide de ces renseignements, recueillis par hasard, que les
+prédécesseurs et les contemporains d'Abélard ont mêlé à la dialectique
+pure les trois points suivants, les seuls qui soient tout à fait
+indispensables à connaître pour comprendre cet ensemble de logique et
+d'ontologie qui forme l'essence de la scolastique. Nous les présenterons
+en puisant aux sources, ce que faisait rarement le moyen âge qui
+commentait des commentateurs.
+
+1° D'après Aristote, la philosophie est essentiellement la science de
+l'être en tant qu'être. L'être s'entend de plusieurs manières. Car on
+dit qu'une chose _est_ ceci ou cela, et en le disant, suivant les cas,
+on entend ou simplement qu'elle existe, ou qu'elle a telle forme, telle
+qualité, telle quantité, tel mode essentiel; ou enfin, qu'elle a tel
+accident qui la modifie secondairement. Il suit qu'il y a plus d'une
+manière d'_être_, et que l'être signifie tour à tour l'existence,
+la forme, la quantité, la qualité, et même toute sorte d'attribut
+accessoire. On dit également Socrate _est_, il est quelque chose
+d'existant; puis, Socrate est homme; puis, Socrate est philosophe,
+athénien, jeune, malade, debout, etc.; tout cela est apparemment de
+l'_être_, puisque c'est ce que Socrate _est_. On peut donc distinguer
+dans l'être ce qui est en soi et ce qui est accidentellement. Laissant
+de côté l'être accidentel, disons que l'être essentiel ou en soi est
+l'être véritable, objet éminent de la philosophie.
+
+Or tout ce qui est est à la fois quelque chose, et telle chose et non
+pas telle autre. On dirait ou l'on pourrait dire aujourd'hui: tout ce
+qui a existence est substance et essence. Mais ces mots n'avaient pas
+autrefois précisément ce sens, et pour exprimer d'après Aristote, que
+tout ce qui est, ou mieux, que le sujet de tout être en soi est une
+chose, telle chose, pas une autre chose, on employait la formule que
+tout ce qui est se compose de matière, de forme et de privation[403].
+La matière, c'est ce dont est l'être, ce qui fait qu'il est; la forme,
+c'est sa nature, ou ce qui fait qu'il est tel. Or, comme ce sont là les
+conditions primordiales de l'être, elles doivent se retrouver dans
+tout ce qui est en soi[404]. Nous appellerons ce principe le principe
+ontologique.
+
+[Note 403: Arist., _Phys._, I, VII.--_Met._, XII, II.]
+
+[Note 404: _Met._, IV, II; V, VII et VIII; VII, I, II et III; VIII,
+I, II et III.]
+
+2° Il semble au premier abord que l'être en soi ou essentiel ne dût
+être que la substance. Et sans aucun doute, c'est à la substance que
+s'applique le plus rigoureusement la définition de l'être en soi qui
+vient d'être donnée. La substance est à la fois, quand elle est
+réelle, et le dernier sujet, c'est-à-dire l'être indéterminé qui n'est
+l'attribut d'aucun autre et qui n'a pas d'attribut, ou la matière; et
+l'être déterminé, pris par abstraction indépendamment du sujet, ou la
+forme, qui n'est à proprement parler l'attribut d'aucun sujet, puisque
+ce n'est qu'avec elle et par elle que la substance se réalise; à
+ce double titre, la substance est proprement l'essence (au sens
+aristotélique).
+
+Mais une essence n'est pas la seule chose dont on puisse jusqu'à un
+certain point prononcer qu'elle est en soi, c'est-à-dire indépendamment
+de tout accident. Le nom d'être se donne également aux choses autres que
+l'essence, c'est-à-dire aux autres choses que l'être en soi pourrait
+être en combinaison avec ce qu'il est déjà. Par exemple, l'être en soi
+(matière et forme) est nécessairement de telle qualité: cela est encore
+de son essence. Ces choses que sont les choses, sont celles qu'on
+exprime par ce qu'Aristote appelle les termes simples. L'entendement,
+par la jonction de ces termes, constitue la proposition qui affirme d'un
+être quoi que ce soit. On a déjà vu que, quel que soit un être, il est
+essence, qualité, quantité, etc.; ces attributs fondamentaux ou suprêmes
+qui ne sont pas des attributs proprement dits ou des accidents, parce
+qu'ils désignent ce qu'il est nécessaire que tout être puisse être, ce
+que tout être ne peut ne pas être, car l'être ne saurait manquer de
+qualité, de quantité, etc.; ces genres suprêmes, ou les plus généraux,
+ou généralissimes, qui ne sont pas non plus proprement des genres,
+puisque tous les genres y rentrent, et puisqu'ils seraient les genres,
+non pas de tout ce qui existe, mais de tout ce qui peut exister, sont au
+nombre de dix, et s'appellent les _prédicaments_ ou catégories. L'être
+en soi a autant d'acceptions qu'il y a de catégories, c'est-à-dire
+qu'on ne peut rien affirmer de lui qui ne soit une de ces dix choses:
+l'essence, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la
+situation, la possession, l'action, la passion[405].
+
+[Note 405: Voici les noms grecs traduits par la scolastique: [Grec:
+Ae Ousia], usia, essentia, substantia; [Grec: Poson], quantum; [Grec:
+Poion], quale; [Grec: Pros ti], ad aliquid, relatio; *[Grec: Pou], ubi,
+locus; [Grec: Pote], quando, tempus; [Grec: Cheisthai], situm esse,
+situs; [Grec: Echtin], habere, habitus; [Grec: Poiein], agere, facere,
+actio; [Grec: Paschein], pati, passio. (Arist., _Met._, V, VII et
+VIII.--_Categ._, IV et seqq. _Essai sur la Met. d'Aristote_, par M.
+Ravaisson, t. I, l. III, c. i, p. 356.--_De la Log. d'Arist._, par M.
+Barthélemy Saint-Hilaire, t. I, part. II, c. 1, p. 142.)]
+
+Ce sont donc là les termes simples, ou ce qui est dit sans aucune
+combinaison, _quae sine omni conjunctione dicuntur_[406]. Ainsi la
+logique définit les catégories; ainsi elle en fait les éléments du
+langage. Dans ces expressions isolées, elle est donc ce que nous avons
+appelé terminologique. Mais des termes simples sont des idées simples
+ou élémentaires, car les mots n'expriment que les modifications de
+l'esprit[407]. Les catégories sont donc tous les attributs en général
+que l'entendement peut affirmer d'un sujet. Ceci nous mène jusqu'en
+idéologie, on même en psychologie. Maintenant, lisez la Métaphysique,
+que ne connaissait point Abélard, et les catégories deviendront les
+divers caractères de l'être, l'être lui-même ou l'être en tant qu'être
+étant en dehors des combinaisons intellectuelles; et la science sera
+finalement ontologique[408].
+
+[Note 406: [Grec: Ta kata maedemian sumplokaen legomina]. _Categ._,
+IV.]
+
+[Note 407: _De Interpr._, I, I.]
+
+[Note 408: _Met._, IV, I, II, etc.--_Logiq. d'Arist.; Introd._ par
+M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. I, p. LXXI.]
+
+3° Maintenant, si c'est un principe que tout être se compose de matière
+et de forme, et si l'être se dit des catégories, le principe est
+applicable à celles-ci mêmes, et toute catégorie, tout prédicament se
+compose de matière et de forme. C'est en effet ce que les dialecticiens
+ont soutenu. A ne consulter que la logique, on pourrait l'ignorer. Dans
+la Logique d'Aristote, les catégories ne sont ou du moins ne paraissent
+que des termes, les termes simples ou élémentaires de toute proposition,
+c'est-à-dire ceux sans lesquels ou sans l'un desquels aucune proposition
+n'est possible. Or, comme la connaissance de l'être s'exprime et
+s'acquiert en général par la définition, et que la définition est une
+proposition, les éléments nécessaires à la proposition sont les éléments
+de la connaissance de l'être. Mais sont-ils en même temps les éléments
+de l'être, ses conditions réelles? Sont-ils ainsi des choses? c'est ce
+que la Logique laisse incertain. Je ne crois pas que le texte littéral
+soit décisif; et si l'on consulte l'esprit, comme le traité des
+catégories n'est que l'introduction au traité de l'interprétation ou du
+langage, je crois que parmi les commentateurs d'Aristote, ceux qui ont
+décidé qu'il ne s'agit pas des choses dans le livre des catégories, ont
+eu raison. Ce qui ne veut pas dire qu'on eût raison de prétendre que les
+catégories ne sont ni des choses, ni dans les choses. Ceci est une autre
+question, et qui, selon une observation déjà faite, est plus du ressort
+de la métaphysique que de la logique.
+
+Or, c'est dans la Métaphysique qu'on lit: «L'être en soi a autant
+d'acceptions qu'il y a de catégories; car autant on en distingue, autant
+ce sont des significations données à l'être. Or, parmi les choses
+qu'embrassent les catégories, les unes sont des essences, d'autres des
+qualités, d'autres désignent la quantité, la relation, etc. L'être
+se prend donc dans le même sens que chacun de ces modes[409].» De ce
+passage et d'autres semblables, des interprètes de la Logique d'Aristote
+ont conclu, non-seulement que les catégories avaient quelque chose de
+réel, exprimaient des modes effectifs de l'existence, mais que puisque
+l'être en soi est ce qui n'est pas l'être accidentel, et que les
+catégories ne sont pas des accidents, il fallait les traiter comme des
+choses et leur appliquer les conditions de l'être en soi. Ainsi de ces
+choses que désignent et nomment les prédicaments, on a dit qu'elles
+étaient aussi un composé de matière et de forme. Sans doute, parce qu'on
+était plus à l'aise pour le dire du premier de ces prédicaments ou de la
+substance, c'est en général cette première catégorie que, pour appliquer
+le principe ontologique, les logiciens prennent en exemple. Ainsi,
+ils disent: «L'essence est corps, le corps est animal, l'animal est
+raisonnable, le raisonnable est homme, l'homme est Socrate.» C'est sur
+ces propositions que nous verrons éternellement rouler les plus subtiles
+recherches de la scolastique et d'Abélard; mais on verra aussi que,
+comme de la substance, il est dit que le sujet de la qualité ou de la
+relation ou de telle autre catégorie, a une matière et une forme. Ainsi,
+dire qu'un homme est blanc, c'est assurément lui attribuer une qualité.
+Le blanc est dans la catégorie de la qualité. Or, qu'est-ce que le
+blanc? c'est l'union de la matière de la qualité et de la forme de la
+blancheur. Esclave est le nom d'une relation, celle d'esclave à maître.
+Ce qui la constitue, c'est la matière de la relation et la forme de la
+servitude[410].
+
+[Note 409: _Met._, V, VII; et traduction de MM. Pierron et Zévert.
+t. I, p. 167.--Barth. Saint-Hil., loc. cit.]
+
+[Note 410: Voy. dans Abélard, _Dialect._, p. 400 et 458, et les c. V
+et VI du présent livre.]
+
+De quelle existence, de quelle réalité entendait-on douer, soit cette
+matière de la qualité, soit cette forme de la relation? on ne s'en
+explique guère. Est-ce d'une existence directe, substantielle, comme
+celle même de la substance? Est-ce seulement par une analogie de la
+catégorie de la substance, que l'on traite des autres catégories comme
+si elles existaient au même titre? Ce qu'on entendait peut se soupçonner
+quelquefois, et le plus souvent reste dans le vague. Mais ce qui ne
+saurait demeurer douteux, c'est que de l'application réelle ou fictive
+du principe ontologique à ces êtres dialectiques, il est provenu de
+graves conséquences logiques, puis des difficultés, des ambiguïtés
+innombrables, et surtout ce caractère équivoque d'une science qui semble
+tour à tour tomber dans l'extrême ontologie ou dans l'extrême idéologie,
+puisqu'elle parle souvent des êtres de raison comme s'ils existaient, et
+des réalités comme si elles n'existaient pas.
+
+Si l'on s'adressait à Aristote, la question semblerait mieux résolue.
+Nous l'avons vu donner l'être en soi aux catégories; mais il entendait
+par là qu'elles étaient des manières d'être essentielles, en ce sens
+qu'elles étaient nécessaires, nécessaires en ce qu'elles n'étaient pas
+de simples accidents. Car il dit formellement: «Rien de ce qui se
+trouve universellement dans les êtres n'est une substance, et aucun des
+attributs généraux ne marque l'existence, mais ils désignent le mode de
+l'existence[411].» Pour Aristote, la qualité est bien un être, mais non
+pas absolument. Il s'ensuit que si l'on peut dire qu'elle est, qu'elle
+est quelque chose, et faire d'une catégorie quelconque un sujet de
+définition, c'est par extension, par analogie; c'est, non pas que les
+attributs généraux sont vraiment des êtres, c'est qu'_il y a de l'être_
+en eux; et que, bien qu'il n'y ait proprement essence que pour la
+substance, il y a quasi-essence pour ce qui n'est pas substance. Pour
+les choses non substances, il y a essence ou forme essentielle, mais non
+pas dans le sens absolu, ni au même titre que pour la substance. S'il y
+a forme de la qualité, forme de la quantité, ce n'est pas forme au
+sens rigoureux du mot. Si l'on peut en donner définition, ce n'est pas
+définition première ou proprement dite, la définition véritable étant
+l'expression de l'essence et l'essence ne se trouvant que dans les
+substances[412]. Ces distinctions sont exactement spécifiées dans
+Aristote. La scolastique, sans les ignorer tout à fait, les néglige
+presque toujours, surtout avant le temps où elle eut connaissance de la
+Métaphysique[413].
+
+[Note 411: _Métaph. d'Aristote_, trad., VII, XIII, t. II, p. 50.
+Lisez le chapitre entier.]
+
+[Note 412: _Métaph. d'Arist._, l. VII, c. IV et V, p. 11, 12, 13, et
+16 du t. II de la traduction.]
+
+[Note 413: Ce fut au commencement du XIIIe siècle que l'on
+commença, selon Rigord, à lire dans les écoles de Paris la Métaphysique
+d'Aristote, nouvellement apportée de Constantinople. (Launoy, _De var.
+Arist. fortun._, c. I, p. 174.) Je crois ce fait acquis à l'histoire.]
+
+Il s'agit donc d'une existence modale, et non vraiment substantielle, à
+moins que par substantielle l'on n'entende essentielle à la substance.
+Or maintenant, chose assez remarquable, ce n'est pas sur ce point-là
+que sont nés les doutes et les controverses du moyen âge. On y a sans
+explication et sans contestation appliqué le principe ontologique aux
+prédicaments, et l'on a traité des attributs généraux comme s'ils
+étaient des êtres; êtres de raison ou êtres substantiels, à ce degré
+de généralité, on s'est peu occupé de la distinction. Je sais bien
+qu'Abélard dit quelque part que c'est une maxime philosophique que parmi
+les choses, les unes sont constituées de matière et de forme, les autres
+à la ressemblance de la matière et de la forme[414]. Cette parole, jetée
+en passant, est juste et profonde; elle doit être toujours présente à
+celui qui lit soit un ouvrage d'Abélard, soit un livre quelconque de
+scolastique. Mais on s'est peu soucié de l'éclaircir ou de la discuter,
+et voici la difficulté qui s'est produite, et qui a embarrassé la
+science quatre cents ans durant.
+
+[Note 414: _Theol. Chrits._, l. IV, p. 1317.]
+
+Au degré de généralité, que l'esprit atteint en s'élevant aux
+catégories, tout semble se confondre et les distinctions s'évanouir.
+Ainsi les catégories sont des attributs, leur nom même l'indique; et
+celui de prédicaments annonce aussi qu'elles ont quelque chose de la
+nature du prédicat ou attribut. Cependant la première de toutes est la
+substance, si ce n'est entendue au sens précis que la science
+moderne assigne à ce mot, au moins conçue comme ce qui ne peut être
+attribut[414a]; elle est bien catégorie ou prédicament, c'est-à-dire au
+fond attribut, mais attribut le plus général ou fondamental, et en outre
+le premier des attributs les plus généraux ou fondamentaux. Comme
+étant le premier, elle est l'acception première de l'être. L'acception
+première de l'être ou l'être premier, c'est ce que l'être est avant
+tout. Or ce qu'il est avant tout, c'est l'être qu'il est, c'est sa forme
+déterminée, distinctive, ou son essence; car l'indéterminé pur, s'il
+est, n'est que l'être en puissance; l'être en acte, c'est l'être
+déterminé. Ainsi le premier attribut de l'être, c'est d'être déterminé,
+c'est d'être avec une forme, c'est d'être une certaine essence, c'est
+d'être une substance qui n'est pas _un autre (aliud)_, et comme sans
+tout cela l'on n'est pas, c'est d'être.
+
+[Note 414a: _Met.,_ VII, III; et t. II, p. 6 de la traduction.]
+
+Ainsi nous voyons comment en scolastique, essence, substance, être,
+sont des mots qui peuvent successivement se réduire les uns aux
+autres, malgré la nuance qui les distingue, et comment on peut dire
+indifféremment qu'ils désignent ou le premier attribut ou ce qui est
+antérieur à tout attribut. La meilleure manière d'exprimer ce qu'on
+entend par la première catégorie, c'est de dire ce que dit souvent
+Aristote, la première catégorie, c'est [Grec: Ti esti kai tode ti], et
+plus simplement [Grec: Ti] (_quoddam_).
+
+Mais nous venons de voir que l'on pouvait considérer comme attribut ce
+qui consiste précisément à être sujet de tous les attributs. C'est ce
+qu'exprime positivement cette phrase de forme plus moderne: «Tout être
+_a_ une substance.» Cette expression vient d'une propriété de l'esprit
+humain, qui, ne percevant rien directement que par les qualités,
+qualifie toujours quand il conçoit, et ne peut concevoir la substance
+sans l'ériger, en quelque sorte, en prédicat d'elle-même. Or de même
+qu'on vient de prendre comme attribut, ce qui n'est réellement pas
+attribut, (car l'attribut suppose un sujet, et l'attribut dont nous
+venons de parler, consiste précisément à être sujet), ne peut-il pas se
+faire que par une extension inverse, l'esprit prenne substantiellement
+les autres, catégories qui ont beaucoup plus sensiblement le caractère
+d'attribut?
+
+Elles ont ce caractère; car Aristote, après avoir dit: «Être signifie ou
+bien l'essence, la forme déterminée, ou bien la qualité, la quantité
+et le reste,» remarque très à propos, qu'entre le premier sens qui
+est l'être premier ou la première catégorie et les autres choses qui
+s'expriment aussi par être, il y a cette différence qui, si l'on appelle
+celles-ci êtres, c'est parce qu'elles sont ou qualité de l'être premier
+ou quantité de cet être, parce qu'elles sont des modes enfin. «Aucun de
+ces modes,» ajoute-t-il, «n'a par lui-même une existence propre, aucun
+ne peut être séparé de la substance.... Ces choses ne semblent si fort
+marquées du caractère de l'être que par ce qu'il y a sous chacune
+d'elles un être, un sujet déterminé, et ce sujet, c'est la substance,
+c'est l'être particulier qui apparaît sous les divers attributs.... Il
+est évident que l'existence de chacun de ces modes dépend de l'existence
+même de la substance. D'après cela, la substance sera l'être premier,
+non point tel ou tel mode de l'être, mais l'être pris dans son sens
+absolu[415].»
+
+[Note 415: _Met._, l. VII, I, et t. II, p. 2 de la trad.]
+
+Mais ces modes ou attributs existent; ils sont donc des existences
+modales; Aristote les a nommés des substances secondes. De même que
+la substance était tout à l'heure l'attribut primitif, nous voyons
+l'attribut devenir la substance secondaire. C'est de l'être encore, mais
+de l'être subordonné, accessoire, et qui, dès qu'il est conçu hors de la
+substance, perd la condition de sa réalité.
+
+Avec cette explication, l'équivoque qui peut subsister dans les
+expressions, ne doit plus subsister dans les idées; mais rien n'a pu
+empêcher qu'elle n'ait jeté beaucoup d'obscurité dans la dialectique, et
+produit d'épineuses disputes.
+
+En effet rien n'est plus général que l'essence; et l'on donne aux
+catégories le nom spécial de _choses les plus générales_, [Grec:
+genichotata], _generalissima_, genres supérieurs ou suprêmes. Ces
+généralissimes sont les plus universels des universaux, et parmi eux,
+le plus universel est la substance. La substance est un universel, un
+genre, Aristote lui-même le dit[416]. Or nous avons vu qu'il refuse la
+substance, et par là le premier degré de l'existence à tout universel.
+On verra plus bas qu'il en refuse autant au genre[417]. Ainsi la
+substance serait une de ces choses auxquelles manque la substance?... Il
+faut bien ici quelque erreur de langage. Il est évident que la substance
+est universelle, en ce sens qu'elle est le nom général de la condition
+première et absolue de l'être. Mais en tant que réelle, elle est
+essentiellement déterminée, puisqu'elle est l'être en tant que
+déterminé, ou la détermination de l'être. Tout s'explique donc; des
+diverses notions universelles, une seule, et la plus universelle de
+toutes, donne la substance, et c'est la notion de la substance même.
+
+[Note 416: _Met._, VII, III; et t. II, p. 6 de la trad.]
+
+[Note 417: La substance qu'il refuse au genre, c'est la substance
+première ou proprement dite; car il appelle les genres et les espèces
+substances secondes, parce qu'ils expriment des attributs substantiels
+(et non accidentels) de l'individu. (_Categ._, V; voy. la traduct. de M.
+Barthélemy Saint-Hilaire, t. I, p. 61, et son ouvrage sur la Logique, t.
+I, p. 148.)]
+
+La substance existe-t-elle donc d'une existence universelle? oui, en ce
+sens que tout être est substance; non, en ce sens qu'aucun être n'est
+la substance universelle: car ce serait dire que tout déterminé
+est l'indéterminé. Tel est, nous le croyons du moins, le vrai sens
+d'Aristote.
+
+Et quant aux autres prédicaments, ni comme universels, ni comme
+attributs, ils n'ont en eux-mêmes la substance, puisqu'ils ne passent
+de la puissance à l'acte qu'en se déterminant, et ne se déterminent quo
+dans la substance. Ils sont universels en ce qu'ils conviennent à toute
+substance; ils n'existent pas d'une existence universelle, en ce qu'ils
+dépendent de la substance pour exister, au moins d'une existence
+déterminée. Aristote appelle les modes les substances secondes; il eût
+mieux fait peut-être de les nommer les seconds de la substance.
+
+Si maintenant on veut sortir de cette généralité et descendre
+des _generalissima_ aux simples _generalia_, des catégories aux
+_catégories_, permettez-nous ce nom, des prédicaments aux entités
+prédicamentales, cela s'appelle descendre _les degrés métaphysiques._
+Les modernes ont appelé cela l'échelle de l'abstraction, la génération
+ou la généalogie des idées abstraites.
+
+Soit la catégorie de la substance: si vous la prenez pour matière et que
+vous y ajoutiez la forme de _corporéité_ (Condillac aurait dit: si à
+l'idée de substance vous ajoutez l'idée d'étendue limitée), vous avez
+une nouvelle essence, celle de _corps_. Si au corps vous ajoutez
+la forme de l'_animation_, vous avez l'_animal_. A cette essence,
+l'addition d'une forme que les scolastiques appelaient la _rationalité_,
+et qui est tout simplement la raison, vous donnera l'_homme_. Enfin si
+l'homme est affecté d'une forme individuelle qui ne peut se désigner
+que par un nom propre, pour Socrate, la _socratité_, pour Platon, la
+_platonité_, vous aurez _Socrate_ ou _Platon_[418].
+
+[Note 418: Porphyr., _Isag._, I, c. II, §23, p. 8 de la trad. de
+M. Barth. Saint-Hilaire.--Boeth., _in Porph. translat._, l. II et III.
+Cette échelle de l'abstraction est ce qu'on a appelé dans l'école
+l'arbre de Porphyre, dont on peut voir la représentation graphique dans
+Boèce (p. 25 et 70 de l'édit. de Basle; 1 vol. in-fol., 1546).]
+
+Les trois derniers degrés de cette échelle portent les noms de genre,
+d'espèce, d'individu. L'animal est un genre, l'homme une espèce, Socrate
+ou Platon un individu.
+
+On a déjà vu quelle importante distinction devait être introduite entre
+les divers modes ou attributs, les uns étant nécessaires, les autres
+accidentels. Le langage commun tient peu de compte de ces distinctions;
+il confond assez fréquemment tous ces mots d'attributs, de modes, de
+qualités, etc.; la dialectique était fort précise sur ce point.
+
+D'abord, nous avons vu mettre au sommet de l'échelle les attributs ou
+genres _les plus généraux_, sous le nom de prédicaments.
+
+Parmi eux, il en est un spécial qui se nomme la _qualité_: une chose est
+bonne ou mauvaise, voilà la qualité; une chose est assise ou debout, ce
+n'est pas la qualité, c'est la situation.
+
+Comment une essence se réalise-t-elle? par l'adjonction d'une
+détermination actuelle à la matière en puissance, et cette détermination
+actuelle qui ressemble à la qualité, en ce qu'elle qualifie l'être, a
+cependant un caractère exclusif de cause créatrice ou formatrice qui
+la distingue de tout autre attribut, et c'est pourquoi on l'appelle
+_forme_. Comme cette forme, en s'adjoignant ce qui lui sert de matière,
+convertit la substance et cause la formation d'une essence nouvelle, on
+l'appelle _forme substantielle, forme essentielle_ et quelquefois aussi
+_essence formelle_[419].
+
+[Note 419: Ces expressions sont telles que les Latins ont préférées
+pour rendre ce qui est autrement dit dans Aristote, et elles sont
+devenues sacramentelles en scolastique. Aristote appelle presque
+toujours [Grec: to ti aen sinai] ce que le moyen âge nommait _forme
+essentielle_ ou _substantielle_, et les traducteurs de sa Métaphysique
+n'ont pas fait difficulté d'employer cette dernière expression. (L. I,
+c. II et l. VII, c. IV et suiv., t. I, p. 12 et t. II, p. 8.) Cependant
+ne dénature-t-elle pas la doctrine d'Aristote? ne lui donne-t-elle pas
+une apparence exagérée de réalisme: presque de platonisme? Buhle a osé
+dire contrairement à l'opinion établie: «Aristote n'admettait pas les
+formes substantielles, qui n'eussent été autre chose que les idées de
+Platon.» (_Hist. de la phil._, Introd., sect. 3, trad. de Jourdan, t. 1,
+p. 687.) C'ets aller trop loin. Aristote emploie souvent dans le sens
+d'essence les mots [Grec: morphae, eidos, logos] même (ce dernier mot
+pour définition comme souvent _ratio_ chez les scolasliques). [Grec: Ho
+logos taes ousias](_Met_., v, 8). [Grec: Eidos de lego to ti aen einai
+ekatton kai taen protaen ousian] (_Met._, VII, 7). Hae ousia gar esti to
+eidos, to enon] (_ib._ 12) [Grec: Hae morphae kai to eidos touto d'estin
+o logos o taes ekastou ousias] (_De gen. et corr._, II, 8) [Grec: Ti de
+os to eidos; to ti aen einai]. (_Met._, VII, 4.) On pourrait multiplier
+les citations.]
+
+Nous comprenons tous ces mots. Mais à mesure que nous descendons les
+degrés métaphysiques, nous voyons l'être se transformer par l'addition
+de nouveaux modes. A chaque degré supérieur est une essence plus ou
+moins commune qui se particularise au degré inférieur. Au premier degré
+est quelque chose d'universel qu'une addition divise et rend différent
+de soi-même. Aussi cette essence susceptible d'être ainsi différenciée,
+est-elle dite quelquefois _non différente, indifférente_. Ce qui vient
+la modifier, ce qui, par exemple, vient, dans un genre en général
+introduire un genre plus particulier, différent du premier et qu'on
+appelle _espèce_, se nomme _la différence spécifique_ (qui engendre
+l'espèce), ou simplement _la différence_.
+
+La différence est une propriété qui engendre l'espèce; elle n'est pas
+la simple propriété, qui n'est que l'accident particulier à une espèce.
+Ainsi la raison et le rire sont particuliers à l'espèce humaine. Mais
+la raison est la différence de l'homme à l'animal: elle constitue
+et définit l'espèce. _L'homme est un animal qui rit_ ne serait que
+l'énonciation d'un attribut _propre_ à l'espèce humaine et qui ne la
+constitue pas. Un attribut de cette nature est un _propre_ ou une
+propriété.
+
+ Pour ce que rire est le propre de l'homme,
+
+dit Rabelais, qui savait la logique.
+
+Enfin, les simples modes qui n'ont rien de caractéristique, rien
+d'essentiel, qui peuvent être ou ne pas être, sans que l'essence à
+laquelle ils appartiennent ou manquent, change de substance, d'espèce ou
+de degré sont les _accidents_. Socrate est _camus_, Achille est _blond_;
+voilà l'accident.
+
+Ainsi, dans ce que le langage commun appellerait assez indifféremment
+modes, accidents, qualités, attributs, la scolastique introduit des
+distinctions fondamentales, et attache un sens technique à cinq mots,
+_le genre, l'espèce, la différence, le propre_ et _l'accident_. On ne
+peut, sans les prononcer à chaque instant, traiter des catégories ni de
+la logique, et cependant Aristote avait écrit la sienne sans les définir
+préalablement[420]. C'est pour y suppléer que Porphyre a composé son
+_Introduction aux Catégories ou le Traité des cinq voix_[421], et cet
+ouvrage a joué un rôle capital dans la scolastique. Ceci nous amène
+enfin à la grande difficulté ontologique tant annoncée.
+
+[Note 420: Car il les définit selon l'occasion, et notamment au
+chapitre V du livre des Topiques on trouve presque le fond de l'ouvrage
+de Porphyre.]
+
+[Note 421: «Porphyrii Isagoga ([Grec: Eisagogae]) seu de quinque
+vocibus. Tractatus II.» Les cinq voix sont en grec _genos, diaphora,
+eidos, idiov, sumbibaechos_. (In Arist. _Op._, édit, de Duval, 1654, t.
+I, p. 1.)]
+
+Nous avons vu comment les degrés métaphysiques étaient placés au-dessous
+des catégories. L'existence, Aristote aidant, a été distribuée et
+mesurée à celles-ci d'une manière que nous voudrions avoir rendue
+suffisamment claire. Cependant on aura remarqué deux points:--la
+substance est le nom de l'être premier; les neuf autres prédicaments
+sont de l'être en second.--Les dix pris ensemble sont, à des titres
+inégaux, des choses, et en un sens, des universaux.
+
+Maintenant nous avons vu que la substance est éminemment l'être en
+soi et qu'elle communique l'être aux catégories collatérales. Si vous
+descendez de ce premier degré au dernier, de ces _maxima_ de généralité
+aux _minima_, ou de la substance en général à l'individu en particulier,
+vous trouvez apparemment que l'individu existe et qu'il est être,
+essence, substance. L'être n'a donc pas dépéri en descendant du sommet
+au bas de l'échelle, il a persisté en passant par tous les degrés.
+Ainsi, existence à tous les degrés; essence, corps, animal, homme,
+Socrate, tout cela existe. Mais quoi! à chaque degré une forme nouvelle
+est venue constituer une nouvelle essence; ainsi donc autant d'essences
+que de degrés, sans compter qu'au-dessous de chaque genre il y a plus
+d'une espèce, au-dessous de chaque espèce, plusieurs individus. Puisqu'à
+chaque degré une forme distinctive est venue constituer une essence, les
+essences, hiérarchiquement subordonnées, sont distinctes, différentes
+les unes des autres. Ce sont des êtres essentiellement et numériquement
+différents. Ainsi il y a des corps, et ce n'est pas là un genre; il y
+a des genres (_­animal_, etc.), ce ne sont pas des espèces; il y a
+des espèces (_homme_, etc.), ce ne sont pas des individus. Que leur
+manque-t-il à chacun, corps, animal, homme, pour l'existence, pour être
+chacun à leur degré une essence déterminée? n'ont-ils pas la matière
+et la forme, la matière donnée par le degré supérieur, la forme dans
+l'attribut générateur qui les constitue? Et comme originairement la
+substance a été le point de départ, et qu'elle n'a disparu à aucun des
+degrés, jusques et y compris celui de l'individu, ils ont tous et
+chacun la réalité entière, la condition de l'être, l'être premier, une
+existence substantielle et déterminée. La conséquence apparente de tout
+cela, c'est que les degrés métaphysiques sont des degrés ontologiques,
+et que notamment les genres et les espèces sont des réalités.
+
+Cette conséquence semble inévitable, et cependant qu'on y réfléchisse.
+
+D'abord que devient le principe d'Aristote qu'aucun universel n'est
+substance[422]? Les genres et les espèces sont des universaux, et voilà
+qu'on leur décerne l'existence substantielle! Il ne s'agit plus cette
+fois d'un universel à part et suprême comme l'est la substance; il
+s'agit de toutes les sortes d'universels. A-t-on quelque artifice pour
+concilier le principe d'Aristote avec l'autre principe qui veut que
+l'existence soit partout où il y a matière et forme?
+
+[Note 422: [Grec: Ouden ton katholon uparchonton ousia esti.]
+(_Met._, VII, XIII. T. II et p. 9 dans la trad.)]
+
+Puis, y a-t-on bien pensé? qu'est-ce, par exemple, qu'un genre ayant une
+existence réelle et distincte comme genre, qu'un animal qui n'est aucune
+espèce, ni homme, ni quadrupède, ni oiseau? Qu'est-ce qu'une espèce
+existant substantiellement, avant qu'il y ait des individus? Qu'est-ce
+que l'homme qui n'est encore ni Socrate, ni Platon, ni aucun autre, et
+qui existe cependant substantiellement comme eux? La raison n'admet
+point cela; le sens commun se révolte. Si les genres et les espèces ou,
+pour mieux dire, les universaux existent autant que les individus, il
+faut que ce ne soit pas comme les individus; il faut que ce soit d'un
+mode d'existence particulier que nous n'avons encore ni défini, ni
+deviné; mais alors quel mode d'existence? La solution de la question
+n'est pas à notre charge. A l'exprimer seulement, on en aperçoit dans le
+système admis toute la difficulté, et l'on voit en même temps que cette
+difficulté et peut-être la question même proviennent des prémisses
+posées dans les généralités de la dialectique, et résultent des notions
+ou des locutions qu'elle adopte pour déterminer les conditions
+absolues de l'être et la classification méthodique de ses degrés de
+transformation. C'est ici qu'il y a vraiment un départ à faire entre la
+science des choses et celle des mots.
+
+Voilà dans sa première généralité la question qui a valu à l'esprit
+humain des siècles d'efforts et d'angoisses.
+
+La question en elle-même était soluble. Mais comment n'aurait-elle pas
+été obscure et douteuse, du moment qu'elle était posée dans la langue de
+la dialectique, et compliquée tout à la fois par les principes et les
+expressions qui devaient dans l'esprit du temps servir à la résoudre?
+
+En effet, Aristote a établi plusieurs principes, sinon contradictoires,
+au moins difficilement conciliables. C'est assurément un principe
+fondamental chez lui qu'il n'y a de réel que la substance déterminée;
+que toute la réalité est dans le particulier, l'individuel; que c'est là
+la substance première. Et cependant il admet l'être dans les attributs;
+il distribue l'être aux catégories qui sont les attributs les plus
+généraux; il assigne à la forme qui est sans matière et qui n'est qu'une
+puissance à la fois déterminante et générale, la vertu de produire
+l'être réel en s'appliquant à la matière elle-même indéterminée et
+universelle; enfin il dit que les genres sont des notions ou des
+attributs essentiels, et classant les genres ainsi que les espèces parmi
+les substances, il ajoute que les espèces sont plus substances que les
+genres, quoiqu'il ait donné pour une des propriétés fondamentales de la
+substance celle de n'être susceptible ni de plus ni de moins[423].
+
+[Note 423: _Met:_ * V, VII, VIII et XXVIII; VII, IV, V et VI.
+_Categ._, V. _Topic._, I, V.]
+
+Ces divers principes, dont nous croyons avoir fait comprendre la
+génération, et qui, bien qu'assez difficiles à raccorder dans Aristote,
+s'expliquent par l'inévitable diversité des points de vue que traverse
+nécessairement toute haute métaphysique, parvenaient aux penseurs de
+nos premiers siècles, non pas tout à fait conçus dans leur rédaction
+primitive à la fois précise et large, ni rapportés les uns aux autres,
+comme dans le maître, par l'unité d'un esprit puissant et systématique,
+mais épars, morcelés, décousus, et hormis peut-être dans une seule
+version littérale des deux premiers livres de la Logique, cités,
+rappelés, appliqués incidemment et quelquefois au hasard, suivant les
+besoins de leur thèse, par les interprétateurs du péripatétisme. Sur
+la foi de ces autorités secondaires, ces principes, acceptés par de
+fervents adeptes, presque sans choix, avec une confiance, une déférence
+égale, portaient nécessairement de l'embarras et de la confusion dans
+les esprits et dans la science; et l'effort comme le désespoir de la
+scolastique fut constamment d'éclaircir, de coordonner, de concilier
+tous ces principes, et d'amener la dialectique à l'état de concordance
+méthodique et démonstrative, qu'il semblait qu'elle ne pouvait manquer
+d'avoir, soit dans la nature des choses, soit dans l'esprit infaillible
+de son créateur.
+
+Avant la découverte de l'idéologie, le langage était toujours
+ontologique, même lorsqu'il s'appliquait à la seule logique. De là une
+ambiguïté continuelle qui permet de se servir des mêmes mots à ceux qui
+parlent des choses, et à ceux qui ne traitent que des idées, à ceux qui
+décrivent les conditions de l'être, et à ceux qui n'exposent que les
+lois de l'esprit. La question de la réalité des universaux, ou du moins
+une question analogue, celle de la réalité des objets de nos idées,
+aurait donc pu s'élever en quelque sorte sur tous les points que
+traitait la philosophie du moyen âge. La question a principalement porté
+sur les genres et les espèces; mais elle aurait pu s'appliquer à tout le
+reste, et ainsi devenir facilement la controverse générale, soit entre
+la doctrine du subjectif et celle de l'objectif, soit entre l'empirisme
+et l'idéalisme, soit entre le scepticisme et le dogmatisme. Elle n'a
+jamais atteint alors ce degré d'étendue et de profondeur, ne l'oublions
+point, sous peine de la dénaturer, et d'attribuer aux temps passés ce
+qui appartient à l'esprit moderne, la clairvoyance et la hardiesse dans
+les conséquences; mais comme ces grandes questions étaient là, toujours
+voisines de celle des universaux qui les côtoyait pour ainsi dire, on
+s'est plus tard laissé quelquefois aller en exposant celle-ci, à la
+confondre avec celles-là; et l'on a métamorphosé les dialecticiens du
+moyen âge en contemporains de Hume, de Kant, ou d'Hegel. S'ils y ont
+gagné en étendue d'intelligence, ils y ont perdu en originalité.
+
+Nous nous attacherons scrupuleusement à conserver à ces esprits
+singuliers leurs vrais caractères, comme aux questions qui les ont
+occupés leurs véritables limites.
+
+Nous avons essayé de montrer comment l'aristotélisme devait
+naturellement donner naissance, par la confusion apparente des principes
+ontologiques et des principes logiques, à la question des universaux. En
+fait, il est bon de rappeler de quelle manière elle s'est élevée; de le
+rappeler seulement, car cette histoire a déjà été supérieurement écrite,
+et ici nous ne pourrions que répéter M. Cousin.
+
+Nous croyons avec lui que cette question, les scolastiques auraient bien
+pu ne pas l'apercevoir, si Porphyre, au début de son Introduction aux
+catégories, ne les eût avertis qu'elle existait.
+
+On ne peut, en effet, trop le redire: Aristote a conquis le monde savant
+par ses lieutenants, plus encore que par lui-même. Ses catégories
+étaient le préliminaire de la science. Saint Augustin, ou plutôt
+l'auteur d'un livre qui porte son nom, a expliqué les catégories à
+l'école des Gaules. L'Isagogue de Porphyre était le préliminaire des
+catégories; Boèce a fait connaître Aristote et Porphyre, et commenté
+l'Isagogue, les Catégories, la Logique. Les esprits, touchés surtout
+de ce qui les initiait à la science, se sont arrêtés longtemps, sont
+incessamment revenus au point de départ. Par moment, l'introduction de
+Porphyre a semblé le livre unique. «Il est bon de commencer par là,»
+dit un spirituel contemporain d'Abélard, «mais à condition de n'y point
+consumer son âge, et que le livre ne soit pas l'entrée des ténèbres.
+Cinq mots à apprendre ne valent pas qu'on y use toute une vie, et il
+faut qu'une introduction conduise à quelque chose[424].»
+
+[Note 424: Johan. Saresber. _Metalog._, l. II, c. XVI.]
+
+Or, au début même de cette introduction, que rencontrait-on? un problème
+posé sans solution. En annonçant l'objet de son ouvrage, Porphyre dit
+qu'il s'abstiendra des questions plus profondes ([Grec: ton *athuteron
+zaetaematon], _ab altioribus quaestionibus_). «Ainsi je refuserai de
+dire,--si les genres et les espèces subsistent ou consistent seulement
+en de pures pensées;--ni s'ils sont, au cas où ils subsisteraient,
+corporels ou incorporels;--ni enfin s'ils existent séparés des choses ou
+des objets, ou forment avec eux quelque chose de coexistant[425].»
+
+[Note 425: Porphyr. _Isag. praefat._, c. I.--Boeth., _in Porphyr. a
+se transl._, p. 53.--Cousin, _Fragm. philos._, t. III, p. 84.--Ouvrag.
+inéd. d'Ab., _Gloss. in Porphyr._, p. 668.--L'Introduction de Porphyre a
+été traduite pour la première fois par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t.
+I, p. 1 de sa traduction de la Logique.]
+
+Quelle est la recherche que Porphyre écarte? quelle est la question sur
+laquelle il s'abstient de s'expliquer? C'est une question qui avait
+troublé la philosophie antique, une question que Porphyre, platonicien
+et péripatéticien tout ensemble, devait connaître à plus d'un titre et
+considérer sous plus d'une face; car elle avait occupé l'Académie, le
+Lycée, le Portique.
+
+Les genres et les espèces sont des collections d'individus. Mais ces
+collections en tant qu'espèces (_les hommes_), en tant que genres, (_les
+animaux_), sont-elles autre chose que des idées spéciales et générales?
+Qu'elles soient des idées, des manières de concevoir les choses, cela
+n'est pas douteux; mais parce qu'elles sont cela, ne sont-elles que
+cela? sont-elles en tout de pures pensées?
+
+Les idées des genres et des espèces sont des idées universelles (des
+universaux); or, les idées universelles sont diversement considérées.
+
+Selon Platon, les idées universelles, en tant qu'elles se rapportent à
+plusieurs êtres, sont l'unité dans la pluralité, l'un dans l'infini,
+comme dit le Philèbe. Elles sont les essences de tous les êtres, l'être
+par excellence. Les idées, essences, types, formes, principes, sont
+éternelles et immuables[426].
+
+[Note 426: Cette doctrine est partout dans Platon. Il faudrait trop
+citer pour la justifier; voyez surtout la République, III, V, VII et X,
+et le Phédon, le Phèdre, le Cratyle, le Théetète, le Parménide. (Cf.
+l'_Essai sur la Métaphysique d'Aristote_, par M. Ravaisson, IIIe part.,
+l. II, c. II, t. I, p. 291-305 et l'_Hist. de la philosophie_, de
+Ritter, l. VIII, c. III, t. II de la trad., p. 216-246.)]
+
+Selon Aristote, les idées ou notions dont il s'agit, étant universelles
+(et rien d'universel n'étant substance), ne sont pas substance;
+c'est-à-dire qu'elles n'ont pas l'être proprement dit. Il n'y a de
+parfaitement réel que l'individuel[427].
+
+[Note 427: _Cat._, V.--_Analyt. post._, XI et XXIV.--_Met._, III,
+VI.]
+
+Selon Zénon et les stoïciens, le général n'est pas une chose, et les
+idées qui l'expriment, ne désignant aucune chose quelconque, pas même
+le caractère individuel des choses particulières, qui seules ont de
+la vérité, ne sont que de vaines images produites par nos facultés
+représentatives: elles ne sont rien[428].
+
+[Note 428: [Grec: On gar ta eidae oute toia, ae toia, touton ta
+genae toia, oute toia.] (Sext. Emp. _adv. logic._, VII, 246.) [Grec: Ou
+tina ta koiva.] (Simpl. in _Cat._, fol. 26 b.--Cf. Diog. Laert. VII,
+61.--_Hist. de la phil. anc._, par Ritter, l. XI, c. V, t. III de la
+trad. p. 459 et 460.) On s'accorde au reste à rattacher cette partie de
+la logique stoïcienne à l'école de Mégare, qui paraît avoir la première
+posé formellement les principes du nominalisme. (Cf. Bayle, art.
+_Stilpon._--Ritter, l. VII, c. V; t. II. p. 121.--Rixner, _Handbuch der
+Gesch. der Phil._, t. II, p. 182.--Tennemann, _Gesch. der Phil._, t.
+VIII, part. I, p. 162. Voy. ci-après c. VIII.)]
+
+Or, soit qu'elles ne subsistent qu'imparfaitement, comme le veut
+Aristote, soit qu'elles ne subsistent pas du tout, comme le disent les
+stoïciens, soit même qu'elles subsistent comme l'entend Platon, elles
+sont nécessairement incorporelles. Des notions générales en elles-mêmes
+n'ont aucun corps; des idées éternelles sont des formes immatérielles.
+
+Et, dans tous les cas, selon Aristote, puisqu'elles existent comme
+notions dans l'esprit qui les conçoit, à ce titre elles existent
+séparées des choses; mais comme attributs dont les notions ne sont que
+la représentation, elles existent dans les choses, elles coexistent
+avec elles; elles sont dans la _matière formée_, puisque les idées
+universelles ne sont que les notions des modes et attributs des choses.
+Les stoïciens ne leur concèdent même pas cette coexistence avec les
+choses, les représentations étant plutôt relatives à la faculté
+représentative qu'à l'objet représenté. Selon Platon, comme idées, elles
+existent hors des choses; elles existent ou du moins elles ont leur
+principe en Dieu[429]. Comme formes des choses, elles existent dans les
+choses. Elles sont à ce titre les images des idées, mais les essences
+des êtres; et les essences réelles participent à leur principe et
+représentent, chacune, dans le sensible, leur idée qui est comme leur
+exemplaire éternel; ainsi les essences tiennent aux idées par la
+_participation_ ([Grec: methexis]), et cependant les idées sont séparées
+([Grec: choristai]).
+
+[Note 429: Platon dit bien dans la République que Dieu est le
+principe des idées (Rép., X), et il y a quelque chose de cela dans
+le Timée. Cependant ce sont des interprètes de Platon, Alcinoüs et
+Plutarque, qui ont énoncé plus formellement que les idées étaient les
+pensées de Dieu. Il est au moins douteux que telle soit la doctrine
+platonique. Voyez l'argument du Timée par M. Henri Martin (_Étud. sur
+le Tim._, t. 1, p. 6), la préface de la traduction de la Métaphysique
+d'Aristote, t. 1, p. 42 et cette Métaphysique même, l. VII, c. XIII et
+XIV; l. XIII, c. IV, V, X.]
+
+Cette controverse était présente à l'esprit de Porphyre. Il déclare
+qu'il n'y veut pas entrer, c'est une affaire trop difficile ([Grec:
+Bathutataes pragmateias]), une trop grande recherche ([Grec: meizonos
+exetaseos]). Il la connaît bien, mais il veut, dit-il, exposer surtout
+ce que les péripatéticiens ont enseigné touchant le genre et l'espèce.
+
+Deux siècles après Porphyre, Boèce a commenté deux fois son ouvrage, une
+première dans la traduction peu littérale de Victorinus, une seconde
+dans la traduction plus exacte qu'il a lui-même donnée[430].
+
+[Note 430: Boeth., _in Porph. a Victorin. transl._, Dial. 1, p.
+7.--_In Porph. a se transl._, l. I, p. 60.]
+
+M. Cousin s'est montré sévère pour Boèce[431]; nous le serons moins que
+lui. Boèce, dans son premier commentaire, a eu le tort sans doute de
+mettre les cinq voix dont a traité Porphyre sur la même ligne, et
+d'assimiler par conséquent aux genres et aux espèces, la différence,
+le propre et l'accident. Se demander ensuite si toutes ces choses
+existaient, c'était s'enquérir uniquement de la vérité de notre manière
+de considérer les choses, de la vérité de nos pensées; et, en
+effet, Boèce, après avoir assez bien montré comment des sensations
+particulières nous nous élevons aux idées des divers modes des
+choses sensibles, arrive facilement à reconnaître que ces idées sont
+incorporelles, mais qu'elles sont subsistantes, en ce sens qu'elles sont
+vraies, en ce sens que nous ne pouvons rien sentir ni comprendre sans
+elles, et qu'elles correspondent à des choses que nous trouvons unies et
+comme incorporées à tous les objets de nos sensations.
+
+[Note 431: Ouvr. inéd. d'Ab., _Introd._, p. lxvi.]
+
+Or, ce n'est point là précisément la question qui se débattait entre
+Aristote et Platon, celle de la réalité des essences universelles. C'est
+encore moins la question que la scolastique a vue dans le problème
+écarté par Porphyre. C'est seulement la question voisine, et pour ainsi
+contiguë, de savoir d'abord comment de nos sensations nous nous élevons
+aux conceptions des choses, puis si ces conceptions sont fondées sur
+rien de réel. Or, relativement à ces deux points, ce que dit Boèce n'est
+ni complet, ni profond, mais nous paraît juste et sensé.
+
+La seconde fois que Boèce s'est occupé de la question, c'est en
+commentant sa propre traduction de Porphyre. L'ouvrage est important,
+parce que c'est par lui que le moyen âge a d'abord connu Porphyre. C'est
+par l'intermédiaire de Boèce que Porphyre est devenu une autorité.
+
+Cette fois, Boèce, en bon péripatéticien, décide que les genres et les
+espèces ne peuvent être en soi. Rien de ce qui est commun à plusieurs
+ne peut être en soi, puisque la condition de l'être en soi est au moins
+d'être dans un même temps le même numériquement (_eodem tempore idem
+numero_), c'est-à-dire un et identique. En effet, si le genre était en
+soi, ce serait d'une existence multiple, c'est-à-dire qu'il comprendrait
+en soi plusieurs existants semblables; ceux-ci seraient nécessairement
+compris à leur tour dans un genre supérieur, et ainsi à l'infini.
+
+Il suit que les genres et les espèces ne sont pas des êtres en soi, mais
+des vues de l'intelligence, des manières de concevoir les véritables
+êtres en soi ou les substances sensibles; ce sont les conceptions des
+ressemblances entre les individus. Conséquemment, comme conceptions, ces
+universaux sont incorporels, non pas à la manière de Dieu ou de l'âme,
+mais à la manière de la ligne ou du point mathématique; c'est-à-dire
+qu'ils sont des _abstractions_. Boèce se sert du mot[432]. Cependant
+ce ne sont pas pour cela des conceptions vaines ni fausses; car elles
+correspondent aux ressemblances et différences réelles des êtres réels.
+Les genres et les espèces sont donc les représentations de ressemblances
+entre les objets. Ces ressemblances, en tant qu'elles sont dans les
+objets, sont particulières et sensibles; en tant qu'abstraites, elles
+sont universelles et intelligibles. Ainsi une même chose existe
+singulièrement, quand elle est sentie, généralement, quand elle est
+pensée.
+
+[Note 432: _In Porph. a se transl._, l. 1, p. 55.]
+
+Cette solution de Boèce, très-clairement exposée, ne mérite certainement
+aucun dédain; car elle est purement aristotélique. J'ajoute que Boèce
+ne paraît pas s'en être contenté; car il a soin de remarquer que Platon
+croyait que les genres et les espèces existaient encore ailleurs que
+dans notre esprit, indépendamment des corps individuels. S'il s'abstient
+de prononcer entre Aristote et Platon, c'est, dit-il, qu'une telle
+décision serait du ressort d'une plus haute philosophie, _altioris
+philosophiae_; et s'il a exposé la doctrine d'Aristote, ce n'est pas
+qu'il l'approuve de préférence, _non quod eam maxime probaremus_; c'est
+qu'il commente une introduction à la Logique du Stagirite.
+
+Nous ne ferons que deux observations sur cet état de la question telle
+que l'a laissée Boèce.
+
+La première, c'est que de son temps même, les genres et les espèces
+ont été regardés comme des conceptions. _Intelliguntur praeter
+sensibilia.--Genera et species cogitantur.--Quadam speculatione
+concepta.--Hominem specialem ... sola mente intelligentiaque
+concipimus_[433].
+
+[Note 433: Boeth., _ibid._, p. 56.]
+
+Au reste, cette doctrine vient naturellement à la faveur du langage.
+Aristote semble l'autoriser, lorsqu'il ne voit dans les paroles que
+les symboles des affections de l'âme[434]; lorsqu'il nomme la forme ou
+l'espèce du même nom qui désigne la conception rationnelle ou même le
+discours, [Grec: logos]. En d'autres termes, l'habitude de confondre
+dans le style l'essence avec la définition qui n'en est que
+l'expression, peut conduire aisément à n'admettre que des êtres de
+définition ou de raison, et les pensées se mettent au lieu et place des
+existences[435]. Ce n'est pas une nouveauté que le conceptualisme.
+
+[Note 434: _De lnterp._, I, 1.]
+
+[Note 435: [Grec: Ae morphae kai to eidos to kata ton logon].
+_Phys._, II, 1. Cette tendance est si naturelle que les traducteurs de
+la Métaphysique disent que le genre est la _notion_ fondamentale et
+essentielle dont les qualités sont les différences, pour rendre ces
+mots: [Grec: Os en tois logois to proton enupargon, ho legetai en to ti
+esti, touto genos].(V, XXVIII; et dans la trad., t. I, p. 202.) Suivant
+de bons juges, c'est surtout la logique stoïcienne qui aurait embrouillé
+les idées et entraîné la scolastique dans les obscures subtilités de la
+question des universaux. Quoique imparfaitement connue, cette logique,
+en effet, paraît captieuse et elle peut bien avoir troublé l'esprit de
+Boèce; mais elle n'a exercé qu'une influence très-indirecte au moyen
+âge. Brucker attribue cette influence à l'ouvrage sur les catégories
+qu'on prête à Saint-Augustin et qu'il trouve écrit dans l'esprit des
+stoïciens. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 568, 672, 712 et 906.)]
+
+Une seconde observation, à laquelle nous attachons quelque prix, c'est
+qu'un certain conceptualisme n'est pas incompatible avec le platonisme.
+Boèce, en effet, ne dit pas qu'il repousse le platonisme. Ce qui est
+incompatible avec le platonisme, c'est ce principe: rien n'existe à
+titre universel. Mais on pourrait accepter la génération que Boèce donne
+des idées de genres et d'espèces; on pourrait admettre que les genres et
+les espèces sont pour nous de pures conceptions générales fondées sur
+des perceptions particulières, sans qu'on fût pour cela strictement
+obligé de rejeter la croyance aux idées éternelles de Platon. Que ces
+idées existent, que les objets sensibles n'en soient que les images ou
+les reflets, il n'en est pas moins vrai qu'elles se produisent et
+se représentent en nous d'une autre manière, par les notions que
+la puissance de notre esprit construit à la suite des sensations.
+L'intelligence humaine placée entre le monde du sensible et du
+particulier et le monde de l'intelligible et de l'universel, pourrait
+communiquer avec l'un comme avec l'autre, et le conceptualisme, loin
+d'être faux dans cette hypothèse, serait l'intermédiaire nécessaire
+entre l'accidentel et l'universel, entre le passager et l'éternel.
+Allons plus loin, la grande difficulté de la doctrine des idées de
+Platon, c'est le mode d'existence de ces idées, essences éternelles.
+Lorsqu'on presse un platonicien sur cet article, il ne dit rien de
+plausible, si ce n'est parfois que les idées sont les pensées de Dieu;
+et alors leur réalité n'est plus que celle même de l'Être des êtres. En
+ce sens, on pourrait dire que l'idéalisme de Platon est une psychologie
+dont le sujet est Dieu. Telle est la nature et la puissance de Dieu que
+son idéologie est par le fait une ontologie: le platonisme serait alors
+un conceptualisme divin.
+
+Cette double observation explique par avance comment la scolastique a
+dû souvent réduire les genres et les espèces à de simples pensées; et
+comment toutefois elle a pu aussi, par quelques-uns de ses organes,
+revenir aux idées de Platon, sans abandonner la dialectique de Porphyre
+et de Boèce.
+
+Mais la controverse de la scolastique sur les genres et les espèces
+n'a jamais été explicitement la controverse d'Aristote et de Platon,
+quoiqu'elle en fût une sorte de ressouvenir à travers les siècles. Il
+ne serait pas plus juste d'y voir précisément la discussion si célèbre
+parmi les modernes de la réalité de nos connaissances.
+
+Il y a deux idéalismes; l'idéalisme de Platon, sorte d'ontologie
+spirituelle, qui refuse, ou peu s'en faut, la réalité aux objets des
+sens, pour la réserver tout entière aux essences intelligibles; l'autre
+idéalisme est l'idéalisme sceptique, ou la doctrine qui ne croit à rien
+de réel que le fait de la présence en nous de certaines idées, purs
+phénomènes qui manifestent à un sujet problématique de problématiques
+objets[436].
+
+[Note 436: L'idéalisme qu'on pourrait appeler absolu, celui de
+Schelling et d'Hegel, en formerait un troisième. Mais il n'est pas
+nécessaire d'en tenir compte en ce moment.]
+
+Ce n'est pas la controverse sur l'un ou l'autre idéalisme que la
+scolastique a élevée, lorsqu'elle a ouvert le débat entre les réalistes
+et les nominaux. Les uns disaient: les genres et les espèces sont des
+réalités; les autres: les genres et les espèces sont des mots; d'autres
+enfin disaient: ce sont des pensées. Or, si c'était là un problème
+ontologique, ce n'était pas le problème permanent, éternel, fondamental
+de l'ontologie, celui de la réalité des choses. Ce dernier problème ne
+s'élève pas entre le réalisme et le nominalisme proprement dits, mais
+entre l'idéalisme et la doctrine opposée. Sans doute, le nominalisme
+fait grand usage de la considération du subjectif, et l'abus de cette
+considération est la source de l'idéalisme; l'idéalisme est donc, à
+certains égards, une extension excessive du nominalisme, un nominalisme
+universel. Par analogie, le nominalisme peut être appelé un idéalisme
+spécial ou borné aux universaux. Mais, enfin, l'un n'est pas l'autre,
+car tout le monde sait que le nominaliste qui nie la réalité des
+universaux, croit à la réalité des individus, et même ne croit qu'à
+celle-là. «Ce sont les substances universellement admises,» dit
+Aristote[437]. Or, l'idéalisme nie tout. De même, le réalisme, qui
+accorde aux universaux quelque existence, incorporelle ou autre, peut,
+dans certains cas, s'allier à la négation de la substance corporelle, à
+la foi exclusive dans l'intelligible au préjudice du sensible; et, sur
+cette pente, le platonisme seul échappe à l'idéalisme sceptique.
+
+[Note 437: _Métaph._, VIII, 13. t. II, p. 65 de la traduction.]
+
+Ce qui est vrai, c'est que l'esprit qui conduit au nominalisme peut
+mener, mais ne mène pas nécessairement au scepticisme sur l'existence du
+monde extérieur, et que l'esprit qui préfère un certain réalisme, peut
+très-bien s'allier avec une forte disposition à l'étendre hors des
+universaux, et à prodiguer assez facilement aux insensibles l'existence
+substantielle.
+
+Mais les conséquences d'une doctrine ne sont pas cette doctrine
+même, tant qu'elle les ignore. Les réalistes ne se savaient point
+platoniciens; les nominalistes ne se croyaient pas tous sceptiques; les
+conceptualistes enfin n'entendaient nullement se confondre avec les
+nominalistes. Les uns comme les autres n'aspiraient le plus souvent qu'à
+résoudre la question logique de la nature des genres et des espèces, ou
+des universaux. L'analyse des ouvrages d'Abélard nous donnera plus d'une
+occasion d'exposer sur ce point tous les systèmes. C'est de son temps,
+c'est au XIIe siècle, que la question fit, pour ainsi parler, sa
+véritable explosion. Jusqu'alors, elle s'était paisiblement établie dans
+la philosophie, sans la troubler, sans l'agrandir. La vie d'Abélard nous
+a montré comment avec lui elle tendit à devenir presque une des affaires
+du siècle. Quelques mots sur l'histoire de cette question, depuis
+l'origine de la scolastique, nous apprendront dans quelle situation il
+trouva sur ce point les idées et les écoles. A dater d'Abélard, on a pu,
+avec raison, «comparer la philosophie scolastique à une sorte d'alchimie
+qui emploie les universaux comme substance et la dialectique comme
+appareil[438].»
+
+[Note 438: Degerando, _Hist. comp. des syst. de phil._, t. IV, c.
+XXVI, p. 386.]
+
+On ouvre ordinairement la philosophie du moyen âge par Jean Scot
+Érigène. Il ne traita point expressément la question; mais il avait foi
+dans l'existence de ce qui échappe aux sens. Au-dessous de la nature
+incréée, il admet des causes primordiales créées et créatrices qui
+donnent aux choses contingentes leur individualité. Une de ces causes
+primordiales, l'essence, donne l'être par participation: «C'est par
+participation qu'existe tout ce qui est après l'essence.»
+
+Et ailleurs: «L'essence du corps n'est point corporelle comme lui
+[439].» Ces pensées, empreintes de platonisme, auraient, un peu plus
+tard, mené probablement au réalisme. Raban Maur, qui avait écrit avant
+qu'Érigène vînt sur le continent, est plus explicite; il annonce déjà
+que de son temps les uns pensaient que les cinq objets du livre de
+Porphyre étaient des choses, et les autres des mots[440]. Raban paraît
+se prononcer pour la dernière opinion qui, chez lui, semble, il est
+vrai, se réduire à l'interprétation de la pensée de Porphyre. Or,
+on pouvait à la rigueur soutenir que Porphyre, qui écrivait une
+introduction à la logique, n'avait entendu traiter des _cinq voix_ que
+comme voix, sans prétendre pour cela que ces cinq voix ou, parmi elles,
+les mots de genre et d'espèce ne désignassent point des réalités.
+L'opinion de Raban pouvait être historique et critique, mais non
+philosophique. Toutefois, et pour son compte, il incline à regarder les
+universaux comme des abstractions.
+
+[Note 439: Scot Érigène, par M. Saint-René Taillandier; IIIe part.,
+c. ii, p. 211 et _passim_.]
+
+[Note 440: Ouvr. inéd. d'Ab., _Introd._, p. lxxviii.]
+
+La question était donc alors connue; mais on la laissait dans l'ombre;
+on était loin d'en faire, comme plus tard, le problème fondamental de
+la philosophie. Les qualifications de réalistes et de nominaux étaient
+inconnues. On lit dans un lettré du Xe siècle, Gunzon de Novare:
+«Aristote dit que le genre, l'espèce, la définition, le propre,
+l'accident ne subsistent pas; Platon est persuadé du contraire. Qui,
+d'Aristote ou de Platon, pensez-vous qu'il vaut mieux en croire?
+L'autorité de tous deux est grande, et l'on aurait peine à mettre pour
+le rang l'un au-dessus de l'autre[441].»
+
+[Note 441: Gunzon était un pur philologue. Cette citation est
+extraite d'une lettre écrite aux moines de Richenon contre un certain
+Ekkcher qui lui avait reproché une faute de grammaire. La lettre,
+violemment satirique, annonce une certaine érudition. (Dur. et Mart.,
+_Ampliss. Coll._, t, I, p. 305.--_Hist. litt._, t. VI, p. 386.)]
+
+Les controverses de la période suivante furent plus théologiques que
+dialectiques. La transsubstantiation devint le point litigieux entre
+Bérenger et Lanfranc de Pavie. Bérenger contrôlait par la dialectique le
+dogme de l'eucharistie, et, niant la présence réelle, il écartait les
+substances, pour ne voir que des mots au sens relatif et non direct,
+dans les paroles sacramentelles: _hoc est corpus meum_. C'était
+un nominalisme spécial ou restreint à une seule question, et la
+condamnation de Bérenger par le concile de Soissons concourut à donner
+couleur d'hérésie à toute doctrine dans laquelle perçait l'esprit qui
+devait changer le conceptualisme en nominalisme.
+
+Cependant cet esprit anima Jean le Sourd, que suivaient Arnulfe de
+Laon et Roscelin, chanoine de Compiègne. C'est celui-ci qui donna au
+nominalisme et sa forme dernière, et peut-être son nom. Il eut pour
+adversaire Anselme, abbé du Bec, puis archevêque de Cantorbery.
+
+Nous verrons, dans Abélard, combien fut absolu le nominalisme de
+Roscelin. Il disait que les individus seuls avaient l'existence, et que
+par conséquent les genres étaient des mots; et non-seulement les genres
+et les espèces, mais les qualités, puisqu'il n'y a point de qualité
+hors de l'individu; et non-seulement les qualités, mais les parties,
+puisqu'il n'y a point de parties hors des _touts_ individuels, et que
+l'individu, c'est-à-dire le tout individuel, est seul en possession de
+l'existence. Cette idée, toute dialectique, appliquée au dogme de la
+Trinité, mène à considérer les personnes divines comme des espèces, des
+qualités ou des parties, et conséquemment comme des voix, si elles
+ne sont trois choses individuelles. Aussi le nominalisme exposa-t-il
+Roscelin à l'accusation de trithéisme.
+
+Saint Anselme, son puissant adversaire, se jeta par opposition dans
+l'excès du réalisme. Non-seulement il défendit le dogme de la Trinité
+contre l'atteinte des distinctions dialectiques, mais il crut trouver
+l'origine _des blasphèmes de Roscelin_ dans sa doctrine logique, et il
+l'accusa tour à tour de trithéisme et de sabellianisme, montrant
+qu'il fallait ou qu'il admît trois dieux différents, ou qu'il niât la
+distinction des trois personnes. Il soutint que celui qui prend les
+universaux pour des mots, ne peut distinguer la sagesse et l'homme sage,
+la couleur du cheval et le cheval, et devient ainsi incapable d'établir
+une différence entre un Dieu unique et ses propriétés diverses. Enfin,
+il poussa son principe jusqu'à prétendre que plusieurs hommes ne sont
+qu'un homme, et parvenu ainsi au dogme de l'unité d'essence, il n'évita
+pas plus que Scot Érigène le danger de tout confondre et de tout perdre
+dans une essence universelle et suprême[442].
+
+[Note 442: S. Ans. _Op., De fid. Trinit._, c. ii et iii, p. 42 et
+43.]
+
+Cependant il résulta de cette lutte que le réalisme, admis
+principalement en théologie, obtint encore meilleure réputation
+d'orthodoxie, et que le nominalisme, déjà suspect d'incompatibilité avec
+l'eucharistie, fut encore accusé d'être inconciliable avec la Trinité.
+Les choses en étaient là; Roscelin condamné, proscrit, terrassé; et le
+réalisme, favorisé par l'Église et vainqueur, dominait du haut de la
+chaire de Guillaume de Champeaux l'école de Paris, c'est-à-dire la
+première école du monde, lorsqu'Abélard parut.
+
+Il nous reste maintenant à le laisser parler lui-même. Il nous parlera
+par ses ouvrages.
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD[443].--_Dialectica_, PREMIÈRE PARTIE, OU DES
+CATÉGORIES ET DE L'INTERPRÉTATION.
+
+La philosophie peut, en général, être ramenée à cinq sciences unies
+par des liens étroits, la psychologie, la logique, la métaphysique,
+la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit
+humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache
+immédiatement à la théodicée, et celle-ci, ou la philosophie de la
+religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne
+pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des
+temps, suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou
+plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la
+philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également
+cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve,
+mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la
+philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité.
+
+[Note 443: La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue,
+jusqu'en 1836, que par de courtes phrases éparses dans quelques auteurs,
+il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les
+historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient
+presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout
+ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p.
+731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction,
+mais le peu qu'il dit d'Abélard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810,
+t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un
+article intéressant et assez étendu, mais où il ne parle guère que de
+théologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans
+la trad. franc. de son Manuel, t. I, § 260.) Tiedemann procède à peu
+près de même. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M.
+Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist.
+comparée_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications
+utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p.
+28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III,
+p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._,
+per. I, p. 190.) C'est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes
+et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on
+pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la
+publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi
+l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout
+récemment, ne parle aussi que de théologie. Il est vrai que son ouvrage
+est intitulé: _Histoire de la philosophie chrétienne_. (Allem., t. III,
+t. X, c. v, Hambourg, 1844.)]
+
+Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand
+rôle, y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve
+en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la
+psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme
+elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on
+l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans
+une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels
+ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est
+le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses
+propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La
+logique est démonstrative, sans pour cela démontrer l'ontologie, comme
+la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle
+prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit
+naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter
+à la logique, qui en devenait pour lui la forme nécessaire et la base
+scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on
+appelait alors la dialectique.
+
+La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la
+théodicée et à la morale; mais comme la théodicée et la morale ne sont
+pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la
+scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie;
+seulement elle pénétrait avec elles dans la théologie, à laquelle elle
+prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant
+d'elle des dogmes et des commandements.
+
+Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le
+disons du scolastique Abélard. Distinguons eu lui le philosophe et le
+théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique,
+comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique,
+en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la
+théodicée et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe
+encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la
+foi.
+
+La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage;
+nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs
+manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer
+dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait
+méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails
+oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les
+traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait
+ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait
+alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la
+pensée humaine. C'est le procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions
+cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue générale du
+système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage,
+ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaître une
+philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en
+âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit
+humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin
+tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et
+son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous
+semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément
+moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des
+idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes
+modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages
+l'un après l'autre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits,
+tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin
+par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à
+remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel,
+original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger,
+après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain.
+Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous
+espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on
+ne la trouvera ni d'une étude facile, ni d'une lecture agréable.
+Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait.
+Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes
+pardonnées?
+
+Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il
+n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. «Je me souviens,» écrit
+un de ses disciples[444], «de lui avoir entendu dire, ce que je crois
+vrai, qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps de composer sur
+l'art philosophique un livre qui ne serait inférieur à aucun écrit des
+anciens, soit pour l'intelligence de la vérité, soit pour l'élégance
+de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il
+obtînt le rang et le crédit d'une autorité. Cela n'est,» ajoutait-il,
+«réservé qu'aux anciens.» Ainsi, il connaissait tout le poids de
+l'autorité, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une
+déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans
+les termes, pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute
+la philosophie de l'époque, embarrasse et subtilise le raisonnement,
+encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la
+conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée
+personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet
+Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de
+rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son
+esprit est plus indépendant que ses écrits.
+
+[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.]
+
+De ses ouvrages philosophiques les seuls publiés sont:
+
+_Dialectica_;
+
+_De Generibus et Speciebus_[445];
+
+_De Intellectibbus[446]_;
+
+_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de
+Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447].
+
+[Note 445: Ouvrages inédits, p. 173, p. 605.]
+
+[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.]
+
+[Note 447: Ouvr. inéd., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'écrivons
+point un ouvrage d'érudition, nous nous contenterons, à une seule
+exception près, de l'examen des écrits imprimés. Il y aurait encore plus
+d'un manuscrit à découvrir; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous
+n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-après chap. X.]
+
+Nous prendrons la Dialectique pour point de départ, en y rattachant les
+Gloses sur Porphyre, Aristote et Boèce. Ainsi nous nous formerons de
+la logique d'Abélard et des scolastiques une idée générale qui nous
+conduira à l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_,
+et à la question des universaux traitée dans le fragment _sur les Genres
+et les Espèces_, véritable spécimen de la métaphysique du temps.
+
+Deux des livres de la Dialectique contiennent des préambules où
+l'auteur, se mettant en scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne
+cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante
+et fière aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance
+qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le
+prologue de l'ouvrage.
+
+«Mes rivaux ont imaginé la calomnie d'une accusation nouvelle contre
+moi, parce que j'écris beaucoup sur l'art dialectique; ils prétendent
+qu'il n'est pas permis à un chrétien de traiter des choses qui
+n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils, non-seulement la
+dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi,
+mais elle détruit la foi même, par les complications de ses arguments.
+Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce
+qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'écrire ce dont la
+lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne
+serait pas obtenue, si l'usage de la lecture était interdit. Retranchez
+la lecture, la connaissance de la science s'anéantise. Si l'on accorde
+que l'art[448] combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est
+pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité des
+choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la
+foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité
+n'est pas contraire à la vérité; car si l'on peut bien trouver un faux
+opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai
+ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont
+ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, même celle du mal, car
+le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut
+en effet qu'il connaisse préalablement le mal; sans cette connaissance,
+il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la
+connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon
+cependant de connaître le péché, qu'autrement nous ne pouvons éviter.
+Cette science elle-même, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui
+se nomme la mathématique, ne doit pas être réputée mauvaise[449]; car
+il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles
+immolations les démons accomplissent nos voeux; le crime est d'y
+recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-même peut-il
+être absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il
+a créées, et qui seul pénètre les voeux de tous et toutes les pensées,
+il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes
+on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais
+faire; et la malice ne doit pas être rapportée à la science, mais à
+l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu
+seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De là suit qu'on doit
+accorder que l'étude de toute science est bonne, étant un moyen
+d'acquérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement
+s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître
+la vérité. Cette science est la dialectique. D'elle vient le
+discernement de toute vérité et de toute fausseté; elle tient le premier
+rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus,
+on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique,
+que nul, s'il n'est prémuni par elle, ne saurait résister aux
+sophistiques raisonnements des schismatiques.
+
+[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l.
+I, p. 4.]
+
+[Note 449: La mathématique comprenait alors la magie. C'était sous
+quelques rapports une cabalistique. Cependant le même nom désignait
+aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c.
+XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)]
+
+«Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique, avait été prémuni par
+la dialectique, Augustin, encore philosophe païen, encore ennemi du nom
+chrétien, ne l'aurait pas embarrassé au sujet de l'unité de Dieu, que
+ce pieux évêque confessait avec raison dans les trois personnes. Le
+vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue
+cette règle que dans toute énumération, si le singulier était énoncé
+séparément comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'était
+nécessairement et collectivement des mêmes noms, laquelle règle est
+fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même
+essence; la saine croyance étant que le Père est Dieu, que le Fils est
+Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas
+reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une
+même substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il
+est appelé un homme, et qu'on dit la même chose de Cicéron et de Marcus,
+Marcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers; puisque
+ces mots désignent une même substance, et qu'il n'y a plusieurs êtres
+que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison
+n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas
+qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour
+renverser la règle précitée.
+
+[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique
+si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du
+christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai
+pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.]
+
+«Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler
+le secret de cette science, ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile
+par sa subtilité même. Plus elle est difficile, plus elle est rare;
+sa rareté mesure son prix, et plus elle est précieuse, plus c'est un
+exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut
+une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive
+subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années, beaucoup,
+se défiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de
+ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa subtilité,
+reculent dès le seuil. A peine ont-ils goûté d'une saveur inconnue, ils
+la rejettent; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité
+de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité,
+et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation
+mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux
+l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux
+qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul, cet art dans
+son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exercice mais le
+génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans
+cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce
+céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand
+mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à
+toutes sortes d'esprits; mais celle-là, on ne la tient que de la grâce
+divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en
+vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui
+qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a
+de prix.
+
+Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons
+à notre dessein[451].
+
+[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.]
+
+La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau.
+C'est un des passages où l'on voit Abélard, déposant l'humilité timide
+et forcée du moine et du théologien, secouer le joug de son temps et de
+son habit, pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son
+autorité.
+
+La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties
+n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent
+connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles
+l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de
+sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des réponses aux
+accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le préambule qu'on
+vient de lire se trouve au commencement de la quatrième partie, et
+témoigne des circonstances qui préoccupaient Abélard au moment où elle
+a été écrite ou publiée. Déjà, au début de la seconde partie[452], il
+avait retracé les succès de ses ennemis, la persécution qui l'opprimait,
+les espérances qui le soutenaient:
+
+«Et les détractions de nos rivaux, les attaques détournées des jaloux ne
+nous ont pas déterminé à nous écarter de notre plan[453], non plus qu'à
+renoncer à l'étude accoutumée de la science. Car bien que l'envie ferme
+à nos écrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et
+ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas
+l'espérance, les rênes seront un jour rendues à la science, alors que le
+moment suprême aura mis un terme à l'envie comme à notre existence, et
+chacun trouvera dans cet écrit ce qui est nécessaire à l'enseignement.
+En effet quelque le prince des péripatéticiens, Aristote, ait touché les
+formes et les modes des syllogismes catégoriques, mais brièvement et
+obscurément, comme un homme habitué à écrire pour des lecteurs déjà
+avancés; quoique Boèce ait donné en langue latine le développement des
+hypothétiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Théophraste
+et ceux d'Eudème, qui l'un et l'autre en écrivant sur ces syllogismes,
+avaient, dit-il, méconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un
+troublant son lecteur par la brièveté, l'autre par la diffusion[454]; je
+sais cependant qu'après eux il reste dans ces deux parties de la science
+une place à nos études pour constituer une doctrine complète. Les choses
+donc sommairement traitées ou tout-à-fait omises par eux, nous espérons
+dans ce travail les mettre en lumière, corriger ça et là les erreurs
+de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos
+contemporains et résoudre les difficultés qui divisent les modernes, si
+j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grâce à
+ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du
+dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole
+péripatéticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux
+des Latins célèbres par l'étude et la doctrine, au jugement de qui saura
+comparer nos écrits avec les leurs et reconnaître équitablement en quoi
+nous les aurons atteints ou dépassés, comment nous aurons développé
+leurs pensées, là où eux-mêmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois
+pas qu'il y ait moins d'utilité et de travail à bien exposer par la
+parole qu'à bien inventer les pensées.
+
+[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.]
+
+[Note 453: Peut-être faudrait-il traduire: _à suivre notre dessein_;
+il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.]
+
+[Note 454: C'est Boèce qui met ainsi Abélard en mesure de juger si
+pertinemment Théophraste et Eudème, disciples d'Aristote, les premiers
+en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conservé les
+ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique
+d'Arist._, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)]
+
+Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la
+science latine en matière de dialectique. D'Aristote, en effet, deux
+ouvrages seulement ont été jusqu'ici mis à l'usage des Latins, savoir,
+les livres des Prédicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un
+seul, c'est le Traité des cinq voix, celui où, en étudiant le genre,
+l'espèce, la différence, le propre et l'accident, il donne une
+introduction aux Prédicaments mêmes. Quant à Boèce, nous avons introduit
+dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et
+les Topiques, avec les Syllogismes tant catégoriques qu'hypothétiques;
+c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique
+renfermera complètement et mettra en lumière, ainsi qu'à la portée des
+lecteurs, si le créateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et
+si la jalousie lâche un peu le frein à l'essor de nos écrits[455].
+
+[Note 455: «Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et
+nostris livor operibus frena quandoque laxaverit.» (P. 229.)]
+
+«En vérité quand je parcoure dans l'imagination de l'âme la grandeur du
+volume, quand je regarde derrière moi ce qui est fait, et pêse ce qui
+reste à faire, je me répons, frère Dagobert, d'avoir cédé à tes prières,
+et d'avoir entrepris une si grande tâche. Mais lorsque déjà fatigué
+d'écrire, la mémoire de ton affection et le désir d'instruire nos neveux
+renaissent en moi, soudain à la contemplation de votre image, toute
+langueur s'éloigne de mon âme, mon courage accablé par le travail se
+ranime par l'amour; la charité replace en quelque sorte sur mes épaules
+le fardeau déjà presque rejeté, et la passion ramène la force là où le
+dégoût avait produit la langueur.»
+
+Ce fragment donne quelques lumières sur deux questions importantes: 1° à
+quelles sources Abélard puisait-il la science? 2° à quelles époques et
+dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique?
+
+On voit d'abord qu'il connaissait les deux premières parties de
+l'Organon, les Catégories et l'Herméneia, parce qu'elles sont
+effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boèce; mais il
+semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premières et
+secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert
+des traités originaux du même écrivain sur la division, la définition,
+le syllogisme catégorique et l'hypothétique. Quand il nomme les Topiques
+de Boèce, il peut désigner trois écrits: la version des Topiques
+d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicéron, le Traité des
+Différences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est
+celui qu'il paraît avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses
+Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicéron ne lui
+étaient pas inconnus.
+
+[Note 456: A plus forte raison, ne connaît-il pas la traduction
+d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques
+de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)]
+
+Ce catalogue, qu'il nous donne lui-même, confirme bien ce que des
+investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exiguïté de
+la bibliothèque scientifique de cette époque. Il faut y ajouter le Timée
+de Platon dans la version de Chalcidius et les Catégories dites de saint
+Augustin[457].
+
+[Note 457: _Ab. Op., Introd. ad. theol._, p. 1007.--Ouvr. Inéd.,
+_Dial._, p. 193.--M. Cousin a bien trouvé, dans un manuscrit du XIIe
+ou XIIIe siècle, une traduction inédite du Phédon; mais rien n'annonce
+qu'elle fût connue du temps d'Abélard, et d'autres faits indiquent que
+c'est précisément dans les dernières années de sa vie et après lui qu'un
+plus grand nombre d'écrits d'Aristote et de Platon commencèrent à être
+répandus. (_Fragm. phil._, t. III, Append. VI.--Cf. Johan. Saresb.,
+passim.)]
+
+Voilà les monuments de la philosophie ancienne dans la première moitié
+du XIIe siècle; car on doit croire qu'Abélard connaissait tous les
+ouvrages qui étaient en circulation dans les Gaules, la Grande-Bretagne,
+la partie lettrée de la Germanie, et peut-être même l'Italie. Sans doute
+les choses changèrent bientôt, et Jean de Salisbury, par exemple,
+avait déjà dans les mains un plus grand nombre d'écrits de Platon et
+d'Aristote. De même aussi, longtemps avant Abélard on avait pu connaître
+d'autres livres retombés plus tard dans l'oubli; car enfin les
+manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bède, au VIIIe siècle,
+citait de nombreux passages des principaux écrits d'Aristote. Au XIe,
+Scot Erigène peut, comme on le dit, avoir commenté sa Morale; mais deux
+cents ans après lui, l'original et le commentaire étaient comme ignorés.
+On a parlé des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise, sur l'Éthique,
+le _de Coelo_, le _de Mundo_, sur les Lois et la République de Platon;
+mais on prétend seulement qu'ils existaient dans les bibliothèques de la
+Hollande, et non pas qu'ils aient jamais été fort répandus. On voit dans
+Gunzon, qui n'était pas un érudit médiocre pour le Xe siècle, qu'il
+connaissait l'Herméneia, le Timée, les Topiques de Cicéron et Porphyre;
+mais tout cela était également connu d'Abélard. Le témoignage du
+dernier est donc très-précieux à recueillir, et l'on peut hardiment
+en généraliser les conséquences et l'étendre aux écoles
+contemporaines[458].
+
+[Note 458: Cf. Jourdain, _Rech. sur les trad. d'Arist._--Cousin,
+_Introd. aux ouvr. d'Ab._, p. 49.--L'_Hist. litt._, t. IV, p. 225 et
+246, t. V, p. 428 et 657.--Ven. Béd. _Op._, t. II, _Sentent. seu axiom.
+phil._, passim.--Johan. Saresb., _Entheticus, in comm._, p. 82 et
+109.--_Scot Erigène_, par M. Saint-René Taillandier, p. 79.--Brucker,
+_Hist. crit. phil._, t. III, p. 632, 644, et 657.--Martene, _Ampliss.
+Coll._, t. I, p. 299, 304 et 310.]
+
+Quant à l'ouvrage où ce témoignage est consigné, il est difficile de
+déterminer l'époque où Abélard l'écrivait. Les morceaux qu'on vient de
+lire ont été composés dans un moment où son enseignement était interdit.
+Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la même date.
+L'existence même de ces préambules, jetés dans le cours du l'ouvrage,
+indique le contraire, en attestant des préoccupations accidentelles. Un
+prologue général devait se trouver au commencement du premier livre sur
+les catégories, ou plutôt d'un livre préliminaire qui nous manque, et
+qui pouvait être à la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est
+à la Logique d'Aristote[459]. Mais cette Dialectique, grand ouvrage en
+cinq parties, qui embrassait dans la pensée de l'auteur toute la matière
+de l'Organon, me paraît une compilation ou une refonte des divers
+traités, opuscules, gloses, qu'à différentes époques il devait avoir
+écrits à l'usage de ses élèves, à l'appui de son enseignement. L'exemple
+de Boèce[460] devait encourager ses imitateurs à refaire plusieurs fois
+les mêmes ouvrages, et à ne se pas contenter d'une seule édition de leur
+pensée.
+
+[Note 459: _Dial._, p. 226.]
+
+[Note 460: On sait que Boèce a donné deux commentaires de
+l'Introduction de Porphyre, deux éditions de son commentaire sur
+l'_Herméneia_ (lesquelles éditions sont deux écrits différents); enfin
+trois ouvrages sur les topiques. C'était au reste une tradition parmi
+les disciples d'Aristote que de soutenir ses idées, soit en commentant
+ses ouvrages, soit en retraitant les mêmes matières dans le même ordre,
+avec les mêmes divisions, sous les mêmes titres. L'usage remontait à
+Théophraste. (_De la Log. d'Arist._, t. I, p. 36.)]
+
+Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, témoigne d'une
+pensée générale et même d'une constante disposition d'esprit. L'auteur
+s'y présente comme étranger désormais aux luttes de l'école; il veut
+suppléer par la composition à l'enseignement oral, qu'on lui défend. On
+a donc pu croire qu'il écrivait au couvent de Saint-Denis, soit après la
+décision du concile de Soissons, soit dans le fort de ses démêlés avec
+son abbé. Le frère Dagobert, à qui il s'adresse, serait alors un de ces
+moines dont il avait commencé, à Maisoncelle, l'éducation philosophique
+et qui tenaient secrètement pour lui.
+
+Peut-être aussi écrivait-il dans une de ces périodes de demi-persécution
+où, suspect et contraint, irrité et intimidé, il se croyait réduit au
+silence; par exemple, vers la fin de ses leçons au Paraclet, ou lorsqu'à
+Saint-Gildas il s'était fait abbé, ne pouvant plus être professeur.
+
+Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin, qu'il a pu faire ou plutôt
+refaire sa Dialectique dons sa retraite de Cluni. On sait qu'il y
+écrivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses
+spéculatives comme de choses bien éloignées, et des leçons de Roscelin
+et de Guillaume de Champeaux comme de souvenirs déjà bien vieux. De
+plus, il paraît éviter les hardiesses qui touchent le dogme, il combat
+même une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa
+Théologie[461]; enfin il veille à se montrer orthodoxe, bien qu'on ait
+pu juger tout à l'heure du progrès réel que l'esprit d'humilité et de
+pénitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait
+soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamné pour toujours au silence,
+et en appelle à l'avenir, qui rendra l'honneur à sa mémoire et à la
+science la liberté.
+
+[Note 461: _Dialec._, p. 475.]
+
+Dans cette hypothèse, le frère Dagobert serait un moine de Cluni, son
+confident, à moins que ce ne fût son propre frère, comme l'indiquerait
+la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La
+seule difficulté, c'est que les ouvrages théologiques contiennent des
+allusions et des renvois à la Dialectique, et dans celle-ci les passages
+correspondants se retrouvent[463]. Mais répétons que ce peut être un
+composé de traités d'époques différentes, et, dans les dernières années
+de sa vie, Abélard peut avoir revu et rassemblé en corps d'ouvrage toute
+sa philosophie. Cette rédaction achevée et arrêtée à Cluni serait notre
+Dialectique.
+
+[Note 462: C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Abélard
+rédigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, «nepotum
+disciplinae desiderium.» On peut croire aussi que _ces neveux_ sont
+la postérité. Mais cependant ces mots: «Vestri contemplatione mihi
+blandiente, languor discedit, etc.,» semblent indiquer qu'il s'adresse à
+son frère et aux enfants de son frère, en leur disant: _Votre image me
+rend la force._ (Ouvr. inéd., _Introd._, p. XXXI et suiv.--_Dial._, p.
+229.)]
+
+[Note 463: _Intr. ad. theol._, p. 1125.--_Theol. christ._, p. 1341.]
+
+Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons
+ici un monument à peu près complet de l'enseignement du vrai fondateur
+de l'école philosophique de Paris.
+
+Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il
+suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont
+la connaissance sera la clé de tout le reste; des citations textuelles
+donneront une idée de la manière de l'auteur. Nous craignons bien qu'on
+ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop étendus. Qu'on se
+rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Héloïse.
+
+La première section de la Dialectique, sous ce titre: _Des parties
+d'oraison_[464], était divisée en trois livres, répondant à
+l'Introduction de Porphyre, aux Catégories et à l'Interprétation
+d'Aristote. Le premier livre manque: c'était, je crois, proprement le
+_Livre des parties_; le second, dont les premières pages sont perdues,
+traite des catégories ou prédicaments.
+
+[Note 464: _Liber Partium_ (on supplée _orationis_). En donnant ce
+nom à un traité sur les préliminaires de la logique, Abélard étendait
+un peu le sens du mot _partes_; il faisait comme ceux qui intituleraient
+grammaire les éléments de la philosophie. Car on appelait ordinairement
+_partes_ ce qu'il fallait apprendre avant d'étudier _artes_; c'était la
+grammaire d'après Priscien, Donat, etc., et mêlée d'un peu de logique
+(aujourd'hui, _analyse logique_). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile:
+
+ Si quis sublimes tendit ad artes,
+ Principio partes corde necesse sciat;
+ Artes post partes veteres didicere magistri.
+
+(Budd., _Observ. Select._, XIX, t. VI, p. 149.)]
+
+La substance est la première des catégories, et le fond de toutes les
+autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse
+d'être une science purement verbale. La substance est aussi l'idée
+nécessaire et fondamentale de toute science ontologique; écartez cette
+idée, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer
+Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idée
+qu'elle donne de la substance; c'est à rectifier cette idée que Leibnitz
+a mis son étude, pensant régénérer avec elle toute la philosophie, et
+l'idéologie a regardé comme sa première réforme la proscription même
+du mot substance. Commençons l'examen de la doctrine d'Abélard par la
+théorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu
+de parties originales dans la logique de ce temps-là); mais elle est
+importante, et peut nous apprendre à saisir et à parler la langue de la
+Dialectique.
+
+On connaît la définition logique de la substance: «Elle n'est dite
+d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet.» A cette propriété
+fondamentale il faut joindre celle-ci: «En restant elle-même, elle peut
+recevoir les contraires.» Les substances premières sont les individus,
+les substances secondes sont les genres et les espèces. Ainsi parle
+Aristote[465].
+
+[Note 465: Voyez le chapitre précédent et Arist., _Categ._, II.]
+
+Toutes les substances, dit Abélard après lui[466], ont cela de commun
+de n'être pas dans un sujet, c'est-à-dire un simple attribut d'un sujet
+(_in subjecto non esse_). Car aucune substance, ou première ou seconde,
+n'a d'autre fondement qu'elle-même. Au reste, la différence est dans
+le même cas: comme elle constitue l'espèce, elle n'est pas un simple
+accident, elle n'est point fondée dans le sujet à titre d'accident, _non
+inest in fundamento per accidens_; elle entre dans la substance même de
+l'espèce. Si l'on dit l'_homme est un animal mortel rationnel_[467] (ou
+_raisonnable_), la différence _raisonnable_, qui fait de l'_animal_
+l'espèce _homme_, n'en est pas séparable comme un simple accident, car
+l'espèce disparaîtrait aussitôt. Les substances secondes sont affirmées
+des premières, quand on nomme celles-ci et qu'on les définit. Il en est
+de même de la différence; elle entre dans la définition. L'accident,
+au contraire, ne constituant rien dans la substance, lui appartient
+extérieurement, et ne saurait être énoncé dans la définition des
+substances.
+
+[Note 466: _Dial._, pars I, p. 174 et seq.]
+
+[Note 467: Il faut s'habituer à cette définition [Grec: zoon logikon
+thnaeton], qui est fondamentale, et qui reviendra sans cesse. Cependant
+Aristote avait blâmé Platon d'avoir introduit _le mortel_ dans la
+définition de l'_animal_ (_Topic._, VI, X); aussi l'attribut _mortel_
+est-il souvent négligé ou écarté, notamment dans Porphyr. Isag., I, II;
+et Boeth., _in Porph._, p. 3 et 61. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez
+le même, _in Top. Cic._, p. 804 et _de Consol._, l. I, p. 898.) _Mortel_
+paraît avoir été admis dans la définition pour distinguer l'homme de
+Dieu. Cette définition est expliquée et établie dans Porphyre, Isag.,
+III, p. 16 et 17 de la traduction.]
+
+Autre propriété des substances: en elles rien de contraire; ce qui veut
+dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premières
+ou secondes, elles admettent les contraires, mais à titre d'accident;
+l'_homme_ peut être _noir_ ou _blanc_; c'est en ce sens qu'elles ont ce
+qu'on appelle la susceptibilité des contraires. Si parfois on dit qu'une
+substance est contraire à une autre, c'est qu'elle a des accidents
+contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire à une
+autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un
+côté on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre,
+d'arbre; mais il a des accidents contraires à ceux de l'animal, de la
+pierre, de l'arbre; de l'autre, il peut être contraire par une autre
+substance, c'est-à-dire que par la substance _animal_ qu'il a, l'_homme_
+est contraire à la _pierre_, qui ne l'a pas. Au reste, ce caractère est
+commun aux catégories de quantité et de relation.
+
+Les substances ne peuvent être comparées; car la comparaison se
+fait adjectivement (_per adjacentiam_), non substantivement (_per
+substantiam_), on n'est pas plus ou moins _homme_, comme on est plus on
+moins _blanc_. Cette propriété se retrouve dans la quantité et ailleurs.
+
+Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'étant
+seule et même en nombre (_un même_ numériquement, _idem numero_),
+elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est
+susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle
+ne reçoit pas les contraires en formation (_in formatione_), comme une
+forme qui la constitue, qui la différencie, qui détermine son essence.
+Car la susceptibilité des contraires n'appartiendrait plus à la
+substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualité, admet les
+formes contraires de la clarté ou de l'obscurité, et ne cesse pas d'être
+la blancheur. La substance _homme_ qui recevrait la _rationnalité_
+et son contraire cesserait d'être la même substance; mais elle peut
+persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont
+_en sujet (in subjecto)_, c'est-à-dire peuvent être attribués à un
+sujet.
+
+Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, _en vertu
+d'un changement en elle-même_, c'est-à-dire moyennant un changement
+dans le temps; ainsi le froid devient chaud[468]. L'addition de cette
+détermination paraît superflue. Elle avait apparemment pour but
+d'exclure la pensée et l'oraison, qui semblent admettre les contraires,
+pouvant être vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant
+changer en elles-mêmes. _Socrate est assis_; vous le pensez et vous le
+dites: pensée et proposition vraies qui peuvent, en restant les mêmes,
+devenir fausses si Socrate se lève. Mais ce n'est pas là l'effet d'un
+_changement de soi_, c'est-à-dire d'un changement intrinsèque de la
+pensée ou de la proposition. Aristote n'aura inventé sa restriction que
+pour se délivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la
+proposition _Socrate est assis_, vraie pendant que Socrate est assis,
+n'est plus la même quand il est levé. Ce qui est _dit ensemble_,
+c'est-à-dire avec autre chose, ne peut, étant seul, être appelé
+intégralement la même chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne
+forme pas une essence. La proposition _Socrate est assis_ dite de
+Socrate assis n'est pas le même tout que la même proposition dite de
+Socrate debout: elle a donc changé. Si cependant l'on veut ne voir
+l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usité,
+la proposition est la même, elle n'a point changé, mais aussi elle n'a
+point admis de contraires. Le fait que Socrate est réellement assis
+ou levé ne touche point à l'essence de la proposition; c'est ce qu'on
+appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-là, bien
+d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des
+contraires qui ne leur appartiendraient pas proprement. Les substances
+aussi en ont de ce genre qu'elles ne reçoivent pas d'elles-mêmes, mais
+de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits
+extérieurs et des objets étrangers. Par exemple, il y en a qui disent
+que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin); alors dans
+l'espèce, suivant que Socrate serait assis ou levé, l'air serait vrai ou
+faux. La substance de l'air aurait-elle donc été modifiée, aurait-elle
+vraiment reçu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas
+modifiée davantage dans les accidents de son essence, quelle qu'elle
+soit, et l'objection est sans valeur.
+
+[Note 468: _Categ._, V, XXI-XXV.]
+
+On a soutenu cependant que les substances étaient changées en soi par
+les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant être
+sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles
+et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour
+subsister d'adhérer aux substances, ne sont jamais mues ou changées
+en elles-mêmes dans ces substances; elles le sont par la mobilité
+des substances mêmes, dont la nature est d'être également sujettes à
+différentes formes, et de ne point périr quand les formes changent.
+Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clarté et l'obscurité,
+parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualité de
+blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas.
+
+Ainsi les substances peuvent être changées en soi, et non dans leurs
+formes; car lorsque les formes reçoivent des contraires, c'est que la
+substance qui les soutient change et passe par les contraires.
+
+Après la substance vient la quantité[469]. On ne peut penser à une
+substance sans concevoir une quantité, car toute substance est
+nécessairement une ou plusieurs. Comme l'on considère souvent la matière
+sans ses qualités, la quantité a été mise avant la qualité. Cependant il
+y a des qualités tellement substantielles qu'elles sont inséparables des
+substances, ce sont les différences. Mais enfin tel est l'ordre établi
+par l'autorité[470]. La quantité d'ailleurs offre cette analogie avec
+la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrariété ni
+comparaison.
+
+[Note 469: _Dial._ pars I, p. 178.]
+
+[Note 470: Cet ordre n'est pas invariable dans Aristote. Voy.
+_Categ._, IV, et _Analyt. post._, I, XXII.]
+
+La quantité est la chose suivant laquelle le sujet est mesuré: on
+pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple
+comme le point, l'unité, l'instant ou moment indivisible, l'élément, la
+voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est composée, comme la
+ligne, la superficie, le corps, le temps, le lieu composé, l'oraison et
+le nombre.
+
+Les quantités simples ou indivisibles n'étant pas accessibles aux sens,
+ne servent pas à la mesure; c'est l'office des quantités composées qui
+sont ou discrètes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les
+quantités simples, des natures spéciales, parce qu'elles sont les seules
+qui naturellement manquent de parties, et les composées, des
+composés individuels ou individus composés, lesquels ne sont pas uns
+naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les
+noms de ligne, superficie, etc., sont plutôt pris (_sumpta_, abstraits)
+de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment
+substantifs ou noms de substances.
+
+Ici Abélard traite du point, et il donne sur le point et les quantités
+qu'il engendre les notions préliminaires de la géométrie. Il n'est
+arrêté que par une objection de Boèce, qui ne veut pas que le point
+ajouté à lui-même constitue la ligne, parce que rien ajouté à rien
+ne produit rien. Il avoue qu'il ne connaît pas la solution de cette
+difficulté, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des
+arithméticiens, «étant lui-même tout à fait ignorant de cette science.»
+Il donne cependant la solution de son maître, c'est-à-dire de Guillaume
+de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupée, à l'extrémité de
+chacune de ses sections apparaissent des points, qui étaient auparavant
+en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont
+de l'essence de la ligne, sinon les parties de la ligne ne seraient pas
+continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient
+alors interposés et briseraient la continuité de la ligne[471].
+
+[Note 471: L.c., p. 182.--Arist., _Cat._, VI.--Boeth. _in Praed._,
+p. 148.]
+
+Parmi les quantités composées se distingue le temps; c'est une quantité
+continue, car ses parties se succèdent sans intervalle. On objecte que
+ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas
+plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succèdent sans
+continuité. Mais la succession de celles-ci est notre oeuvre, et la
+succession des parties du temps est naturelle; nous ne pouvons, nous,
+produire une continuité telle qu'il n'y ait quelque distance entre
+ses éléments. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les
+instants, et les autres composées, ce sont les composés de ces moments
+indivisibles. Le temps est donc une quantité continue dans le sujet par
+la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure: toutes
+les choses ont donc en soi leurs temps, qui sont comme leurs mesures.
+Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuité d'un temps composé dans
+des choses différentes, quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties
+coexistantes; mais il faut admettre dans un même sujet des moments qui
+se succèdent comme une eau qui coule. Les choses se mesurent, quant à
+leurs temps, à l'aide d'une action horaire, diurne, ayant enfin une
+certaine durée, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais
+passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps,
+c'est-à-dire, leurs heures, jours, mois, etc., de durée, tous ces temps
+réunis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps.
+
+Le temps est un tout qui diffère de tous les autres. Dans ceux-ci, posez
+le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie détruit
+en partie le tout; mais vous pouvez détruire le tout sans détruire
+la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est
+l'inverse pour le temps. Ainsi, s'il y a maison il y a muraille, sans
+conversion, c'est-à-dire, sans réciprocité; car on ne peut dire s'il y
+a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la première heure du
+jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Abélard
+accepte ces distinctions, qui sont de tradition; toutefois il observe
+que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont
+aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que
+cette proposition: _Le jour existe_, ne peut jamais être vraie, les
+douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais
+parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie,
+qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler
+un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous
+prenons comme un entier ce qui n'en est pas un véritablement, et nous
+adaptons des noms à des choses comme si elles existaient, quand nous
+voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de
+passé et de futur, que nous employons, lorsque nous voulons en donner
+quelque idée ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne
+soient pas même des temps. Car ils ne sont point des quantités, n'étant
+dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont
+pas. «Le temps qui fut ou qui n'est pas encore ne devrait pas plus être
+appelé temps que le cadavre humain ne doit être appelé homme.» Seulement
+une chose passée a précédé la présente, comme la présente précède la
+chose à venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le
+temps présent est le terme commun du passé et de l'avenir.
+
+Le nombre a pour origine l'unité, il est une collection d'unités. Deux
+unités font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres,
+suivant Guillaume de Champeaux, n'étaient pas des espèces du nombre,
+n'avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait être une
+chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche
+font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se
+compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il,
+tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des
+collections d'unité, _noms pris, sumpta_, ou, si l'on veut, abstraits.
+Abélard voit à cela quelque difficulté et trouve plus à propos de dire
+que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unité, qui
+signifie également unité au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire
+et les autres nombres, seront des noms du pluriel. «Ceux qui croient que
+dans les noms d'espèces ou de genres, sont contenues non-seulement les
+choses unes de nature (les individus), mais encore celles qui sont
+substantiellement (mieux, _substantivement_) désignées par ces noms,
+pourront appeler peut-être les noms de nombre des espèces, attendu
+qu'ils suivent plus la logique dans le choix, des noms que la physique
+dans la recherche de la nature des choses.» Ceci s'adresse, comme on le
+voit, aux réalistes.
+
+Comme le nombre, l'oraison est une quantité. Aristote appelle oraison
+les sons, ou, si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont
+proférées en combinaison avec l'air lui-même. «Cependant,» dit Abélard,
+«le système de notre maître voulait, je m'en souviens, que l'air seul,
+à proprement parler, fût entendu, résonnât et signifiât, étant
+seul frappé, et qu'on ne dît de ces sons qu'ils sont entendus ou
+significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents à l'air ou plutôt aux
+parties d'air entendues ou significatives. Mais, à ce sens, on pourrait
+soutenir que toute forme de l'air, fût-ce sa couleur, est entendue et
+signifiée.» Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant
+que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce
+même air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes
+des substances, par l'ouïe nous recevons et sentons le son proféré.
+
+On demande quand cette oraison ou proposition: _L'homme est un animal_,
+laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce
+au commencement, au milieu, à la fin? La signification n'est accomplie
+qu'au dernier point du prononcé. En vain dit-on qu'il faut alors que les
+parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait
+que la dernière lettre de significative. Ce n'est qu'après que la
+proposition est toute prononcée que nous en tirons une pensée; nous la
+comprenons en rappelant à la mémoire les parties proférées immédiatement
+auparavant. C'est par l'intelligence et la mémoire que nous constatons
+une signification. Dire que l'oraison proférée signifie, ce n'est pas
+lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signification; mais
+c'est reconnaître à l'âme de l'auditeur une compréhension opérée à la
+suite de l'oraison prononcée. Quand nous disons: _Socrate court_, le
+sens ou la signification paraît n'être que la conception produite, après
+la prononciation, dans l'âme d'un auditeur. Ainsi la proposition: _La
+chimère est concevable_[472], se comprend figurativement, non qu'elle
+attribue à aucune chose la forme de la chimère ou ce qui n'est pas, mais
+parce qu'elle produit une certaine pensée dans l'âme de celui qui pense
+à la chimère. Si donc, par la signification d'un nom, nous n'entendons
+point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept,
+l'oraison significative sera celle qui fait naître une idée dans
+l'intelligence. Le nom de _signifiant_ ou _significatif_ est pris de la
+cause plutôt que d'une propriété; il convient à ce qui est cause qu'un
+concept se produise dans l'esprit de quelqu'un.
+
+[Note 472: _Chimaera est opinabilis_ (p. 192). _Opinabilis_ vaut
+mieux que _concevable_, l'_opinatio_ ([Grec: doxa]) étant précisément
+la pensée à son moindre degré, la pensée de ce qui n'est pas. (Arist.,
+_Hermen._, XI; _Boet., De Interp._, p. 423.) Au reste cet exemple de la
+chimère, la question de savoir comment on pouvait concevoir ou nommer le
+chimérique, le centaure, l'hirco-cervus ([Grec: Tragelaphos]. _Hermen._,
+I, 1), occupait beaucoup les scolastiques. Voyez sur _chimaera
+intelligitur_ le c. VII.]
+
+Après la quantité, on prévoit qu'Abélard passe aux autres catégories;
+seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immédiatement à celles
+qu'on appelle _quand_ et _où_. Sur l'une et l'autre il se fait cette
+question: Les catégories ou prédicaments sont ce qu'on a nommé les
+genres ou généralités par excellence, les genres les plus généraux,
+ce qu'il y a de plus général, _generalissima_. Or, _où_ et _quand_
+ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas être des premiers
+principes; _où_ naît du lieu, _quand_ vient du temps. Mais les principes
+premiers ne sont premiers que par la matière et non par la cause. Car si
+par principe on entend cause, la substance sera le principe des autres
+prédicaments, puisque c'est en elle que tous se réalisent, et qu'étant
+soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent
+l'être[473].
+
+[Note 473: _Dial._, pars I, p. 199.]
+
+Cette observation est importante, mais Abélard ne la pousse pas plus
+loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction à faire entre
+la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique,
+c'est-à-dire entre la science des conceptions de l'être et celle de
+la nature des êtres. L'une est au vrai sens du mot une idéologie, et,
+jusqu'à un certain point, une hypothèse; l'autre est la connaissance de
+la réalité, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et
+non des abstractions. Cette distinction est souvent entrevue par les
+scolastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent
+pas, peut-être pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent
+encore ils ont l'air de l'oublier ou de la méconnaître; et prenant au
+sérieux toute leur géométrie intellectuelle, toute cette science de
+convention, ils semblent mettre une ontologie factice à la place de la
+véritable, réaliser les abstractions, matérialiser les êtres de raison
+et faire vivre l'esprit dans un monde composé d'apparences et peuplé de
+fantômes. C'est cette ontologie qui a décrié la scolastique et compromis
+le nom même d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits
+cette science est devenue le synonyme de l'hypothèse et de la chimère.
+
+Abélard, quoiqu'il passe en revue les dix catégories, n'épuise pas la
+matière. Il donne pour raison que l'autorité n'a laissé de la plupart
+des prédicaments qu'une énumération. Aristote, en effet, ne parle avec
+détail que des quatre premiers. «Aristote,» ajoute-t-il, «au témoignage
+de Boèce, a traité avec plus de profondeur et de subtilité des
+prédicaments _ubi_ et _quando_ dans ses _Physiques_, et de tous dans
+ceux de ses livres qu'il appelle _les Métaphysiques_. Mais ces ouvrages,
+aucun traducteur ne les a encore appropriés à la langue latine, et voilà
+pourquoi la nature de ces choses nous est moins connue[474].»
+
+[Note 474: _Dial._, p. 200. La Physique et la Métaphysique n'étaient
+donc pas traduites ni étudiées. Les manuscrits grecs, dont on pouvait
+connaître l'existence, étaient comme non avenus. Boèce nomme ces
+ouvrages dans son commentaire sur les catégories (p. 190), mais il cite
+aussi au même endroit le traité d'Aristote sur la génération et la
+corruption, et comme il en cite le titre en grec, Abélard l'omet.]
+
+On voit ce qu'était dès lors Aristote. La science se mesurait à la
+portion connue de ses ouvrages. Cependant il est remarquable qu'Abélard
+montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de déférence encore
+et de penchant. A propos de la relation, il rappelle, sur la foi de
+Boèce, que Platon avait donné une définition reçue, puis critiquée et
+réformée par Aristote. Cette définition portait que les relatifs sont
+les choses qui peuvent être assignées les unes aux autres d'une façon
+quelconque par leurs propres, comme un nom assigné à un autre par le
+génitif. Mais Aristote, en examinant mieux cette définition, la trouva
+trop large. «Il osa corriger l'erreur de son maître, et se fit le maître
+de celui dont il se reconnaissait le disciple.» Il donna donc cette
+définition: «Il y a relation quand une chose n'est que par rapport à une
+autre;» c'est-à-dire quand une chose n'existe que par une autre[475].
+Beaucoup de choses peuvent être rapportées à d'autres sans que l'être
+des unes dépende de l'être des autres. _Le boeuf de cet homme_ n'exprime
+pas un rapport pareil à celui qui est exprimé par _l'aile de l'ailé_,
+car sans _aile_ il n'y a plus d'_ailé_, et _l'homme_ existe sans _le
+boeuf_. Si la définition de Platon, convenant à tous les rapports, est
+trop large, on a trouvé celle d'Aristote trop étroite, et l'on a dit
+qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande généralité.
+«Mais,» observe Abélard, «si nous nous hasardons à blâmer Aristote le
+prince des péripatéticiens, quel autre adopterons-nous donc?» et il
+s'applique à justifier le maître qui lui reste.
+
+[Note 475: Je traduis ici les deux définitions sur le texte
+d'Abélard (_Dial_., p. 201), l'une: «Omnia illa _ad aliquid_ quaecumque
+ad se invicem assignari per propria quoque modo possent. (Platon?)
+Sunt ea _ad aliquid_ quibus est hoc ipsum esse ad aliud se habere.»
+(Aristote.) Boèce, qui nous apprend qu'on croyait la première
+définition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus
+correctement:--«1° _Ad aliquid_ dicuntur quaecumque hoc ipsum quod sunt
+aliurum esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud.--2° Sunt _ad
+aliquid_ quibus hoc ipsum esse est _ad aliquid_ quodam modo se habere.»
+(_In Praed_., p. 155 et 169.) M.B. Saint-Hilaire traduit d'une manière
+plus conforme au texte d'Aristote en disant: 1° «On appelle relatives
+les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres
+choses, ou qui se rapportent à une autre chose, de quelque façon
+différente que ce soit.--2° Les relatifs sont les choses dont
+l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une autre chose.»
+(T. I, _Catég._, c. vii, p. 81 et 91.) Voici l'original: 1° [Grec:
+Pros ti de ta toiauta legetai, osa auta aper estin, heteron einai
+legetai, ae hoposoun allos pros heteron.]--2° [Grec: Esti ta pros ti,
+ois to einai tauton esti to pros ti pos echein.] (_Cat_., VII, vii, 1 et
+24.)]
+
+«Nous avons,» dit-il en terminant, «dans tout ce que nous venons
+d'enseigner sur la relation, suivi principalement Aristote, parce que la
+langue latine s'est particulièrement armée de ses ouvrages et que nos
+devanciers ont traduit ses écrits du grec en cette langue. Et nous
+peut-être, si nous avions connu les écrits de son maître Platon sur
+notre art, nous les adopterions aussi, et peut-être la critique du
+disciple touchant la définition du maître paraîtrait-elle moins juste.
+Nous savons en effet qu'Aristote lui-même dans beaucoup d'autres
+endroits, excité peut-être par l'envie, par le désir de la renommée,
+ou pour faire montre de science, s'est insurgé contre son maître, ce
+premier chef de toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses
+opinions, il les a combattues par certaines argumentations et même par
+des argumentations sophistiques; comme dans ce que nous rapporte Macrobe
+au sujet du mouvement de l'âme[476]. De même, ici peut-être s'est-il
+glissé quelque malveillance, soit qu'Aristote n'ait pas été juste dans
+sa manière de prendre la doctrine de Platon sur la relation, soit
+qu'il expose mal le sens de la définition et y ajoute de son fonds des
+exemples mal choisis, afin de trouver quelque chose à corriger. Mais
+puisque notre latinité n'a pas encore connu les ouvrages de Platon sur
+cet art, nous ne nous ingérons pas de le défendre en choses que nous
+ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu, c'est qu'à considérer
+plus attentivement les termes de la définition platonique, elle ne
+s'écarte pas de la pensée d'Aristote.» Lorsqu'il a dit: «Les relatifs
+sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres choses,» il a
+regardé moins à la construction des mots, qu'à la relation naturelle
+des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque,
+verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assigné par
+possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas
+ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en dépend
+substantiellement. Le boeuf d'un homme, n'est que le boeuf possédé par
+un homme. Une chose est relative à une autre, elle est _ad aliquid_,
+lorsqu'elle est _d'une autre_, en ce sens qu'elle en dépend, comme la
+paternité et la filiation dépendent mutuellement l'une de l'autre. Sans
+doute cette relation est exprimée par le génitif, ce qui est _d'un_
+autre, _quod est aliorum_; mais le génitif n'exprime pas uniquement la
+simple assignation de ce qui est possédé à ce qui possède, il énonce
+aussi la relation de dépendance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le
+père est le père du fils. Dans cette proposition, on peut entendre
+également et que la substance du père est dans un certain rapport avec
+le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du père
+au fils une relation nécessaire qui fait que l'un ne peut être sans
+l'autre.
+
+[Note 476: _Dial._, p. 206. A la manière dont parle Abélard, il
+paraît avoir connu le texte même de Macrobe. (_In somn. Scip._, l. II,
+C. XIV.)]
+
+L'étude des autres catégories, même celle de qualité, nous apprendrait
+peu de chose, et nous passons au livre III.
+
+La seconde partie de l'Organon est le traité _super periermenias_, comme
+l'appelle Abélard, qui n'était pas le seul à prendre ce titre pour un
+seul mot: [Grec: Ermaeneia], Hermeneia; _de Interpretatione_, comme
+disent les premiers traducteurs; _du langage_ ou _de la proposition_,
+comme dit le dernier traducteur de la Logique. Dans la Dialectique
+d'Abélard, qui est son Organon, la première partie est terminée par un
+livre _de Interpretatione_, qui succède aux _Prédicaments_, et ce
+livre III est, à beaucoup d'égards, comme dans Aristote, une grammaire
+générale[477]. Là sont véritablement traitées les parties du discours,
+et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque
+dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les
+grammairiens, et Abélard se prononce en général pour les premiers. Il
+serait impossible de le suivre dans le détail de ses recherches sur les
+mots, et nous marcherons ici rapidement.
+
+[Note 477: _Dial._, pars I, l. III, p. 209, 226.--_De la Log.
+d'Arist._, t. I, p. 183.--_Log. d'Arist._, trad. par le même, t. I, p.
+147.]
+
+Guillaume de Champeaux est souvent cité. Il paraît évident qu'il avait
+touché à toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes
+questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilité. De ces
+questions, celle qui semble le plus occuper Abélard, est la question de
+savoir ce que c'est que la signification des mots. On a déjà vu tout
+à l'heure qu'il entend par _signifier_ produire une idée. C'est une
+conséquence que pour juger de la signification des mots, il faut moins
+regarder aux mots qu'à l'intelligence de l'auditeur. Soit donc posée la
+question: Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose à laquelle
+le nom a été imposé, ou bien seulement ce que le mot même dénote et ce
+qui est contenu dans l'idée qu'il exprime? Abélard se décide pour cette
+dernière opinion, qui était celle d'un certain Garmond[478] contre
+Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison, tandis que
+le second semblait appuyé par l'autorité. Ainsi l'on ne peut accorder au
+dernier que le nom d'un genre signifie l'espèce, quoique l'espèce soit
+dans le genre, ni que le nom abstrait désigne le sujet de l'accident
+qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse être
+séparé. Chacun de ces noms ne signifie que l'idée qu'il excite dans
+l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal
+ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idée d'homme.
+Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que _blanc_ désigne
+l'_homme_. Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptée par Abélard,
+contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boèce, une
+tendance louable à subordonner la dialectique à la psychologie.
+
+[Note 478: _Dial._, p. 210. Ce Garmond est inconnu.]
+
+Nous ne dirons rien de plus sur cette première partie. Elle ne contient
+pas de grandes nouveautés; mais ce que nous en avons extrait donne une
+certaine idée de la manière d'Abélard, ainsi que de l'ouvrage qu'il nous
+a laissé et de la science qu'il professait. Il refait la logique après
+Aristote et d'après ce qu'il sait d'Aristote. Il explique, commente,
+développe les idées de l'autorité, et quelquefois expose et discute les
+objections et les nouveautés qui se sont postérieurement produites:
+c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer
+ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas à
+Porphyre et à Boèce. On ne saurait avec certitude attribuer de la
+nouveauté qu'aux opinions qu'il présente comme celles de son maître,
+c'est-à-dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalité qu'à celles
+qu'il exprime, quand il réfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce
+qui est à lui, c'est moins le fond des doctrines que la discussion.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, DEUXIÈME PARTIE, OU LES
+PREMIERS ANALYTIQUES.--DES FUTURS CONTINGENTS.
+
+La théorie de la proposition et du syllogisme catégorique est la base
+de la logique proprement dite; et l'on ne s'étonnera pas que dans la
+seconde partie de son ouvrage[479], Abélard l'ait exposée avec étendue.
+Ici les idées originales, les opinions caractéristiques continuent
+d'être fort rares. Il est difficile d'innover dans cette mathématique
+immuable qu'Aristote a probablement créée et certainement fixée pour
+jamais. Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du
+syllogisme, répète Aristote. Sous ce rapport, il est encore et il
+demeurera _l'autorité_. En exposant avec beaucoup de détails des idées
+pour la plupart communes à tous les dialecticiens du moyen âge, en
+n'y apportant de particulier qu'une subtilité minutieuse et toujours
+beaucoup d'esprit, Abélard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe
+cependant; voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a
+des termes qui ont un sens arbitraire et des noms qui ne rendent que
+l'intention de celui qui les a donnés, il a dit ces mots: «Le nom
+d'Abélard ne m'a été donné qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma
+substance[480].» Ailleurs, peut-être, il ne se désigne pas moins, ou
+plutôt il se trahit, lorsque, voulant énumérer les diverses classes
+d'oraisons, il donne pour exemple de l'impérative cet ordre d'un maître:
+_Prends ce livre_; pour exemple de la déprécative: _Que mon amie
+s'empresse_; pour exemple enfin de la désidérative, ces mots que nous ne
+traduisons pas: _Osculetur me amica_[481]. Est-ce à Cluni qu'il écrivit
+ces mots?
+
+[Note 479: _Dial._, pars II, in III l., p. 227-323.--Abélard appelle
+cette partie _Analytica priora_, titre de la troisième partie de
+l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisième partie ne traite
+point de l'oraison ni de la proposition, ni par conséquent de
+l'affirmation et de la négation, etc., tout cela ayant trouvé en place
+dans l'_Hermeneia_. Les Analytiques premiers ou premières roulent
+exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Abélard, en conservant le
+titre, aurait dû conserver la division. Au reste, il n'avait pas sous
+les yeux les Analytiques d'Aristote, et il était principalement guidé
+par le traité de Boèce sur le syllogisme catégorique; c'est cet ouvrage
+qui, soit par son introduction (Boeth. _Op._, p. 558), soit par son
+premier livre (_id._, p. 580), lui a donné l'exemple de joindre à la
+théorie du syllogisme tout ce qui concerne l'oraison et la proposition.]
+
+[Note 480: _Dial._, pars I, l. III, p. 212.]
+
+[Note 481: _Dial_., pars II, p. 234 et 236.--Accipe
+codicem.--Festinet amica.]
+
+C'est dans cette partie de la philosophie que la science paraît le
+plus abstraite, le plus étrangère aux réalités, et ce sont surtout les
+opinions d'Abélard sur le fond des choses qui excitent notre curiosité.
+Nous avons dit et nous verrons mieux encore par la suite que ce fond des
+choses n'est pas toujours aussi étranger qu'il le semble à la pensée du
+philosophe et même du dialecticien. Mais il est un point de la théorie
+de la proposition où Abélard fait cesser jusqu'à cette apparence, et
+dans une digression heureuse, donne un des plus remarquables exemples de
+l'application de la dialectique à la métaphysique. C'est là un procédé
+de la science comparable, sous plusieurs rapports, à l'application de
+l'algèbre à la géométrie; et comme il s'agit d'une question importante,
+sur laquelle Abélard s'est fait une renommée, de la question du libre
+arbitre, nous reproduirons ses idées avec un peu de développement.
+
+Pour bien comprendre la question, il faut remonter à la théorie de la
+proposition. Elle se définit: une oraison qui signifie le vrai ou le
+faux. La signification de la proposition est susceptible de fausseté ou
+de vérité, tant par rapport aux conceptions que par rapport aux choses.
+Dans la proposition: _Socrate court_, ce ne sont pas les conceptions de
+_Socrate_ et de _course_ que nous entendons combiner; c'est la chose
+_course_ que nous voulons combiner à la chose _Socrate_, et la
+conception que nous provoquons dans l'esprit de celui qui nous écoute
+est une conception de réalité.
+
+La proposition, en tant qu'elle porte sur les conceptions, n'a presque
+aucune conséquence nécessaire, elle en a de nombreuses, en tant qu'elle
+porte sur les choses mêmes. En prononçant une proposition, on a ou
+l'on n'a pas de certaines conceptions, et toutes celles que la logique
+tirerait des termes de la proposition, ne nous sont pas nécessairement
+présentes à l'esprit. De la chose même énoncée par la proposition, naît
+au contraire plus d'une conséquence obligée. Si je pense que tout homme
+est un animal, je ne pense pas nécessairement que l'homme est un corps;
+mais du fait que tout homme est un animal, résulte nécessairement le
+fait que l'homme est un corps; d'où cette règle, vraie pour les choses,
+fausse pour les idées: «Si l'antécédent existe dans la réalité, il est
+nécessaire que le conséquent existe dans la réalité[482].»
+
+[Note 482: _Dial._, pars II, p. 237 et seqq.--La liaison de
+l'antécédent et du conséquent joue un grand rôle dans la théorie du
+syllogisme hypothétique, et les idées d'Abélard sur ce point avaient
+de la célébrité. (Voy. Johan. Saresb. _Pollcrat._, l. II, c. XXII, et
+_Metalog._, l. III, c. VI.)]
+
+Vraie ou fausse, la proposition est affirmative ou négative.
+L'affirmation et la négation d'un même sont contradictoires; ce qui
+s'exprime en disant: «L'affirmation et la négation divisent;» ce qui
+revient à dire que tout ce qui n'est pas dans l'une est nécessairement
+dans l'autre. Cela est évident pour les propositions relatives au
+présent; mais il est des propositions qui ne se renferment pas dans le
+temps présent. Des affirmations ou négations vraies ou fausses peuvent
+se dire au passé ou au futur. De celles-ci, et particulièrement
+des dernières, on a douté que l'affirmation ou la négation fussent
+divisoires (_dividentes_), c'est-à-dire que la vérité de la négation
+y dût exclure celle de l'affirmation, et réciproquement; car aucune
+proposition au futur, c'est-à-dire prononçant sur un événement
+contingent, ne saurait être vraie d'une vérité nécessaire. On prévoit
+comment le libre arbitre a pu se trouver intéressé dans cette question.
+
+Dans l'avenir, en effet, l'événement n'est jamais déterminé. La
+proposition n'est vraie, comme elle n'est fausse, qu'à la condition de
+la détermination. Or, la détermination n'est possible que pour le passé,
+le présent, ou bien encore le futur nécessaire ou naturel, parce que
+dans ces cas les propositions énoncent des événements déterminés. Nous
+appelons déterminés les événements qui peuvent être connus dans leur
+existence, comme les événements présents ou passés, ou qui sont certaine
+par la nature de la chose, comme les événements futurs nécessaires ou
+naturels. _Dieu sera immortel_, est un futur nécessaire; _un homme
+mourra_, c'est un futur naturel. Ce dernier événement n'est pas un futur
+nécessaire, car il n'est pas nécessaire qu'_un homme meure_; mais un
+futur nécessaire est naturel, il résulte de la nature de l'être.
+
+On peut donc distinguer deux futurs, le naturel et le contingent. Ce
+dernier seul est celui qui se prête à l'alternative, c'est-à-dire qui
+se conçoit aussi bien avec le non-être qu'avec l'être. _Je lirai
+aujourd'hui_, est de cette espèce; car il peut également arriver que
+je lise ou que je ne lise pas. L'événement d'un futur contingent étant
+indéterminé, les propositions qui énoncent un tel événement sont vraies
+ou fausses indéterminément ou, pour mieux dire, d'une vérité ou d'une
+fausseté indéterminée. Mais cette indétermination n'est relative qu'à
+l'événement qu'elles énoncent. Dans l'avenir, c'est-à-dire dans un
+présent qui n'est pas encore, de l'affirmation ou de la négation de
+l'événement, l'une sera vraie et l'autre fausse; voilà qui est déterminé
+et certain. Rien ne l'est que cela avant l'événement. Au présent même
+l'événement peut être déterminé, et la vérité de la proposition rester
+indéterminée. Par exemple, pour la science humaine, le nombre des astres
+est inconnu; on ne sait s'il est pair ou impair; cependant c'est chose
+déjà déterminée dans la nature. Il faut donc distinguer la certitude de
+la vérité. Il n'y a de déterminé, quant à la certitude, que ce qui peut
+se connaître de soi. Si l'on objecte que, bien que de la vérité d'une
+proposition l'événement réel ne paraisse pas pouvoir être inféré,
+cependant la certitude de l'une engendre celle de l'autre, parce que si
+l'antécédent est certain, certain est le conséquent; cela peut être vrai
+quant à la certitude, mais non quant à la détermination. Des futurs
+contingents peuvent être certains, mais non déterminés. Or ce sont les
+seuls futurs dont parle Aristote, car lorsqu'un futur est déterminé par
+la nature de la chose, il assimile la proposition à une proposition
+au présent. On peut appeler futur ce qui est nécessaire; car le
+nécessairement futur sera toujours futur ou ne sera jamais présent, et
+ce qui ne sera jamais présent n'est point futur. Tout futur sera présent
+un jour. Il n'est pas même vrai que tout ce qui sera toujours futur ne
+sera jamais présent; car le même peut être également futur et présent,
+quant à la même chose: comme l'est, quant au fait d'être assis, celui
+qui s'est déjà assis et qui s'asseoira; comme le ciel, qui doit toujours
+tourner et qui tourne toujours; comme Dieu, qui toujours fut, est et
+sera.
+
+Or, quoique aucune proposition au futur contingent ne soit vraie ou
+fausse _déterminément_, cependant ce qui est déterminé et nécessaire,
+c'est que de toutes les divisions de la proposition une soit vraie et
+une autre fausse: «_Socrate lira, Socrate ne lira pas_.» Aucune, dit-on,
+n'est vraie, aucune n'est fausse. Dites qu'on ne peut le savoir, mais
+rien de plus. Nous ne savons pas si le nombre des astres est pair; mais
+s'il est pair, la proposition: _Les astres sont en nombre pair_, est
+vraie. De même pour le futur.
+
+Si l'avenir est tel que l'annonce la proposition, elle est vraie; sinon,
+elle est fausse. Ce que sera le futur est incertain, mais il sera
+comme la proposition l'affirme ou comme elle le nie; cela est certain,
+c'est-à-dire qu'il est certain que si l'une des propositions est vraie,
+l'autre est fausse. Qu'on ne dise point qu'une proposition qui dit ce
+qui n'est pas, ne saurait être vraie. Elle ne serait pas vraie, si elle
+disait que ce qui n'est pas est, mais non quand elle dit que ce qui
+n'est pas sera. Ce qu'elle dit alors n'est pas, mais peut être; ainsi la
+proposition peut être vraie.
+
+Mais on a contesté cette application du principe de contradiction en
+vertu de la division, comme parle la logique. On a dit: Si de toute
+affirmation ou négation divisoire il est nécessaire que l'une soit vraie
+et l'autre fausse, il en est de même de ce qu'elles énoncent; alors
+nécessairement ce qu'énonce la vraie est nécessairement, et ce que dit
+la fausse nécessairement n'est pas. Ainsi des futurs contingents, l'un
+est et l'autre n'est pas; il est donc nécessaire que l'un soit un jour
+et l'autre non. La conséquence est que tout arrive nécessairement, et
+que le conseil et l'effort sont choses vaines. Or, l'expérience prouve
+qu'il est bon d'être prudent et de prendre de la peine, et qu'on
+influe ainsi sur les événements; on en conclut la destruction de la
+conséquence. Le conséquent détruit, on remonte à la destruction de
+l'antécédent. De ce qu'il n'est pas nécessaire que de toutes les choses
+que disent les propositions par division, l'une soit et l'autre ne soit
+pas, on infère qu'il n'est pas nécessaire non plus que de toutes ces
+propositions l'une soit vraie et l'autre soit fausse.
+
+On s'appuie pour cela sur ce fait, que beaucoup de choses futures se
+prêtent à l'alternative, c'est-à-dire peuvent également se faire ou ne
+se pas faire; par exemple, cet habit, il est également possible qu'il
+soit coupé ou ne soit pas coupé. Soit, mais pour bien résoudre la
+difficulté, il faut savoir trois choses: ce que c'est que le hasard, le
+libre arbitre, la _facilité de la nature_; ce sont les expressions de
+Boèce[483].
+
+[Note 483: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 364.]
+
+Le hasard est l'événement inopiné qui résulte de causes qui y
+concourent, malgré une tendance intentionnelle tout autre. Un homme qui
+trouve un trésor dans un champ, le trouve par hasard; pourquoi? parce
+qu'il ne le cherchait pas, et que celui qui l'y a enfoui, ne l'avait pas
+enfoui pour qu'il le trouvât. Deux intentions qui visaient à autre
+chose ont amené par leur concours ce résultat, et l'on dit que c'est un
+hasard[484].
+
+[Note 484: _Dial._ pars II, p. 280-290.]
+
+Le libre arbitre est un jugement libre quant à la volonté, _liberum de
+voluntate judicium_. Par lui nous arrivons à faire une chose après en
+avoir délibéré, sans aucune violence externe qui force ou empêche de la
+faire. Quand les imaginations[485] viennent à l'esprit et provoquent la
+volonté, la raison les pèse et juge ce qui lui paraît le meilleur, puis
+elle agit. C'est ainsi que souvent nous dédaignons ce qui nous est doux
+ou nous semble utile, tandis que nous supportons avec courage et contre
+notre volonté, en quelque sorte, de rudes épreuves. Si le libre arbitre
+n'était que la volonté, on pourrait dire aussi que les animaux ont le
+libre arbitre.
+
+[Note 485: Les imaginations sont les idées sensibles, [Grec:
+phantasmata], _imaginationes_. Tout ceci est emprunté à Boèce. _De
+Interp._, l. III, p. 360.]
+
+Enfin, _la facilité naturelle_ est celle qui ne dépend ni du hasard, ni
+du libre arbitre, mais de la nature des choses. Suivant celle-ci, en
+effet, il est ou n'est pas _facile_ (faisable) qu'un événement ait lieu.
+C'est ainsi qu'il est possible que cette plume soit brisée; cela est
+facile naturellement.
+
+En cette matière, il y a grande dissidence entre les stoïciens et les
+péripatéticiens. Les uns ont tout soumis au destin, c'est-à-dire à la
+nécessité. Tout étant éternellement prévu, rien ne peut ne pas arriver,
+et il n'y a de hasard que pour notre ignorance; l'incertitude n'est
+qu'en nous. Les péripatéticiens répondent que notre ignorance s'applique
+surtout aux choses qui n'ont naturellement en elles-mêmes aucune
+nécessité constante. Le libre arbitre est, pour les premiers, cette
+volonté nécessaire à laquelle l'âme est déterminée par sa nature, en
+sorte que la nécessité providentielle contraint la volonté même. Cette
+volonté est en nous, voilà tout le libre arbitre qu'ils nous laissent;
+mais on a vu qu'auprès de la volonté il faut encore le jugement de la
+raison. Quant à la possibilité et à l'impossibilité, les stoïciens la
+rapportent à nous, non aux choses, à notre puissance, non à la nature.
+Mais qui ne sait qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles
+par nature? Qui doute que la libre volonté ne soit une chose, et la
+possibilité une autre; que le nom de hasard ou cas fortuit, enfin, ne se
+donne à un événement inopiné, et que l'inopiné ne soit, en effet, ce
+qui ne résulte ni de notre volonté, ni de notre connaissance, ni de la
+nature même d'aucune chose? Il est vrai qu'alors «il faut s'étonner
+qu'on nous dise que l'astronomie donne la prescience des événements
+futurs; car si les hasards sont indépendants de la nature, inconnus
+même à la nature, comment peut-on les connaître par un art naturel?» On
+objecte aussi les inductions nécessaires à la physique; mais il n'y a là
+que des futurs entièrement dépourvus de nécessité. _Les sectateurs de
+cet art_ prétendent qu'il leur donne les moyens de prévoir ces sortes de
+futurs et de prédire avec vérité qu'un tel homme mourra le lendemain, ce
+qui est un futur contingent, et non qu'il est mort à l'heure qu'il est,
+ce qui est toujours déterminé. «Mais abandonnons ce sujet, qui nous est
+inconnu, plutôt que de nous exposer à en disserter témérairement.»
+
+Le premier point à étudier est cette nécessité prétendue de tous les
+événements, ou plutôt ce destin qui en est la cause, disons la divine
+providence. Comme Dieu a éternellement prévu tous les événements
+futurs tels qu'ils seront, et comme il ne peut s'être trompé dans les
+dispositions de sa providence, on veut que tout arrive nécessairement
+ainsi qu'il l'a prévu; autrement, il serait possible qu'il se fût
+trompé. Cette conséquence répugne, elle est même abominable. Or, quand
+le conséquent est impossible, l'antécédent l'est aussi. La providence
+de Dieu nous obligerait donc à croire à la nécessité universelle, et il
+n'arriverait plus rien par notre conseil et nos efforts.
+
+Mais, parce que Dieu a prévu éternellement l'avenir, d'où vient qu'il
+aurait imposé aux choses aucune nécessité? S'il prévoit que les choses
+futures arriveront, il les prévoit aussi comme pouvant ne pas arriver,
+et non comme des conséquences forcées de la nécessité; autrement, il
+ne les verrait pas dans sa prescience comme elles arriveront dans la
+réalité; car elles arrivent en pouvant ne pas arriver. Sa providence
+embrasse tout; il prévoit et que les choses arriveront et qu'elles
+pourront ne pas arriver. Ainsi, pour sa providence, les événements sont
+plutôt soumis à l'alternative qu'à la nécessité. C'est un principe
+inébranlable dans l'esprit de tous les fidèles, que Dieu ne peut se
+tromper, lui pour qui seul vouloir est faire. Cependant il est possible
+que les choses arrivent autrement qu'elles n'arrivent, et qu'elles
+arrivent autrement que sa providence ne les a prévues, et que cependant
+il n'en résulte pas qu'elle puisse être trompée. Car si les choses
+avaient dû arriver autrement, autre eût été la providence de Dieu. Ce
+même événement s'y conformerait; Dieu n'aurait pas _cette providence_,
+mais une autre qui concorderait avec un autre événement. Suivant que
+la règle de la solidarité du conséquent avec l'antécédent est entendue
+d'une façon ou d'une autre, elle est vraie quand l'antécédent lui-même
+est vrai, elle est fausse quand il est faux. Ainsi, il y a vérité si
+l'on entend que ces mots: _autrement que Dieu ne l'a prévu_, sont la
+détermination du prédicat _est possible_, en ce sens qu'_une chose qui
+arrive est possible autrement que Dieu ne l'a prévu_. Car Dieu aurait
+toujours la puissance de prévoir autrement l'événement. Mais il y a
+fausseté si, au contraire, ces mots sont la détermination du sujet _une
+chose qui arrive_, et si l'on dit qu'_une chose qui arrive autrement que
+Dieu ne l'a prévu est possible_; car c'est une proposition qui affirme
+l'impossible. _La chose qui arrive autrement que Dieu ne l'a prévu_,
+voilà le sujet dans son entier; _est possible_, voilà le prédicat. C'est
+dire: Il est possible qu'une chose arrive autrement qu'elle n'arrive.
+La théorie de la proposition modale enseigne de quelle importance c'est
+pour le sens d'une proposition que les déterminations appartiennent aux
+prédicats ou appartiennent aux sujets.
+
+Mais revenons à l'argument fondamental, c'est-à-dire à l'application du
+principe de contradiction aux propositions futures.
+
+Si de toutes les affirmations et négations il est nécessaire que l'une
+soit vraie, l'autre fausse, il est nécessaire que des deux choses
+qu'elles disent l'une soit et l'autre ne soit pas.--Entendez-vous qu'à
+une seule et même proposition le vrai appartienne toujours? cela ne peut
+se dire, car aucune ne conserve la vérité par préférence: tantôt l'une,
+tantôt l'autre est vraie, ce qui est dire que la même est tantôt vraie,
+tantôt fausse. Mais si vous ne vous attachez pas exclusivement à une
+seule, si vous les prenez toutes deux indifféremment, et que ce soit
+réellement l'une ou l'autre qui soit la vraie ou qui soit la fausse,
+l'argument est juste. Ainsi l'entend Aristote. «Il est nécessaire que
+l'une soit vraie, que l'autre soit fausse,» ne veut pas dire: l'une
+est nécessairement vraie, l'autre nécessairement fausse; mais il est
+nécessaire que l'une ou l'autre soit vraie, ou bien que l'une ou l'autre
+soit fausse. Si une quelconque est vraie, il est nécessaire que l'autre
+soit fausse, et réciproquement. Il est nécessaire, dit Aristote[486],
+que ce qui est soit quand il est, et que ce qui n'est pas ne soit pas
+quand il n'est pas. Mais il n'est pas nécessaire que tout ce qui est
+soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas. Ce n'est pas la même
+chose que de dire: tout ce qui est, dès qu'il est, est nécessairement;
+ou de dire absolument: tout ce qui est est nécessairement; et de même
+pour ce qui n'est pas.
+
+[Note 486: _Hermen._, IX, et Boeth., _De Interp._, edit. sec., p.
+376.]
+
+Je dis: _Nécessairement, un combat naval aura lieu ou non demain._ Mais
+je ne dis pas: _Demain un combat naval aura lieu on n'aura pas lieu
+nécessairement_; ce qui serait dire que ce qui sera et ce qui ne sera
+pas est nécessaire. Or, comme les oraisons ont la même vérité que les
+choses, c'est-à-dire ne sont vraies qu'autant que les choses sont
+vraies, il est évident que, les choses se prêtant à l'alternative
+et leurs contraires pouvant arriver, les propositions doivent
+nécessairement se comporter de même par rapport au principe de
+contradiction.
+
+Aristote nous enseigne ainsi que les affirmations et les négations
+suivent, quant à leur vérité ou à leur fausseté, les événements des
+choses qu'elles énoncent; par là seulement elles sont vraies ou fausses.
+En effet, de même qu'une chose quelconque nécessairement est quand elle
+est, et n'est pas quand elle n'est pas, ainsi une proposition quelconque
+vraie est nécessairement vraie quand elle est vraie, et une non vraie
+est nécessairement non vraie quand elle est non vraie. Mais il ne
+s'ensuit pas qu'on puisse dire purement et simplement que toute
+proposition vraie est vraie nécessairement et que toute non vraie est
+nécessairement non vraie. Car ce qui est nécessairement ne peut être
+autrement qu'il est.
+
+«Maintenant si l'on soutient que de toutes les choses que dit
+l'affirmation ou la négation, l'une est nécessairement, l'autre
+nécessairement n'est pas, que ceci ou cela est nécessairement ou n'est
+pas de même, on n'en pourra inférer l'anéantissement de l'alternative
+dans les choses, non plus que du conseil et de l'effort, comme le
+voulait la dernière conséquence de l'argument. Si au contraire on
+raisonne autrement qu'Aristote n'a raisonné et qu'on entende la règle
+autrement que lui et que la vérité, la conséquence en question pourra
+être vraie; mais qu'en résultera-t-il contre le principe d'Aristote? En
+effet si des choses futures l'une arrivait nécessairement et l'autre
+nécessairement n'arrivait pas, c'en serait fait de toute alternative,
+comme de toute prudence humaine et de tout dessein. A moins qu'on ne
+dise que cela même ne serait pas un résultat nécessaire. Il se pourrait
+que les choses nécessaires arrivassent par conseil ou savoir-faire, que
+le conseil et le travail fussent eux-mêmes nécessaires, et tout irait
+de même. Aristote ne le nie pas; mais il dit que ce sont des causes
+efficaces de choses futures. «Nous voyons, dit-il, que les choses
+futures ont un principe, et la preuve en est dans notre délibération et
+notre action[487]. C'est ce qui n'arriverait pas si l'événement était
+nécessaire.»
+
+[Note 487: _Hermen._, IX, 10.]
+
+En définitive, voici comment le second conséquent peut être montré faux.
+Si parce que ceci arrivera de nécessité, ceci ne doit pas arriver par
+conseil et entreprise, et si parce que la chose arrivera nécessairement
+par ces moyens, elle ne doit réellement pas arriver par ces mêmes
+moyens, il suit que si elle arrive nécessairement par ces moyens, elle
+n'arrivera pas nécessairement par ces moyens, proposition évidemment
+absurde. En d'autres termes, dire qu'une chose à laquelle la
+délibération et le dessein ont présidé arrivera nécessairement, c'est
+dire que la délibération et le dessein n'y seront pour rien; mais c'est
+dire en même temps qu'elle arrivera nécessairement par délibération et
+par dessein; ce qui est dire qu'elle n'arrivera point par délibération
+et par dessein; ce qui est nier et affirmer en même temps[488].
+
+[Note 488: _Dial._ para II, p. 280-294.]
+
+Remarquons dans cette longue digression deux choses, la pensée et la
+méthode. L'une est juste, l'autre singulière.
+
+En effet, ce que l'auteur défend, c'est la cause du libre arbitre, et il
+la défend par les arguments de fait, les meilleurs de tous. Le conseil,
+la prudence sont utiles, sont estimés; la délibération est naturelle; la
+volonté libre ne va pas sans un jugement; elle est vraiment libre, parce
+que c'est une force subordonnée à la raison. Cependant Dieu sait tout,
+il prévoit tout. Sa prescience accompagne et devance tous les actes de
+notre liberté. Nous ne sommes donc pas libres; car nous ne pouvons agir
+autrement qu'il ne l'a prévu sans lui faire perdre son infaillibilité.
+Objection embarrassante à réfuter logiquement, quoiqu'elle n'ait jamais
+causé à qui que ce soit une perplexité véritable. Abélard fait la
+réponse ordinaire tant répétée après lui: Dieu a prévu tout, donc il a
+prévu que nous nous déciderions librement, il sait comment nous userons
+de notre liberté. En quoi cette connaissance anticipée peut-elle nuire à
+cette liberté même?
+
+Tout cela est sensé; mais ce qui est curieux, c'est la méthode
+philosophique qui conduit à ces questions. La théorie de la proposition
+enseigne que la négation est le contraire de l'affirmation, et que par
+conséquent si l'une est vraie, l'autre est fausse nécessairement. Or,
+il y a des propositions où le verbe est au futur. Le contraire de ces
+propositions est-il nécessairement faux, si elles sont vraies? Alors
+l'avenir est nécessaire; il n'y a plus de futur contingent, la liberté
+disparaît. Donc si la définition générale de la proposition est vraie
+de toute proposition, c'en est fait du libre arbitre. Cette difficulté
+inattendue se résout à l'aide d'une distinction juste. Il n'y a de
+propositions nécessaires que par l'une de ces règles:--L'antécédent
+posé, le conséquent suit,--ou--l'affirmation et la négation sont
+réciproquement opposées. Et ces règles n'existent elles-mêmes qu'en
+vertu du principe de contradiction. Or ce principe, c'est, dans les
+choses, que toute chose qui est, dès qu'elle est, est nécessairement;
+ce qui ne veut pas dire que toute chose soit nécessairement. Ce qui est
+nécessaire, c'est qu'une chose soit ou ne soit pas. Entre deux choses
+qui s'excluent, l'alternative est nécessaire; mais ni l'une ni l'autre
+n'est nécessaire. Ainsi le principe de contradiction, nécessaire en
+lui-même, n'est que d'une nécessité conditionnelle dans les choses.
+La nécessité naît dans les choses, la condition une fois remplie.
+Nécessairement, il y aura demain ou il n'y aura pas de combat naval;
+cela ne veut pas dire qu'il y aura nécessairement demain un combat
+naval, et que nécessairement il n'y en aura pas. Cela ne veut pas dire
+que soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait pas, ce qui arrivera sera
+nécessaire; ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait ou ceci ou cela,
+c'est l'alternative. Et pourquoi? parce que, s'il y a un combat
+naval, nécessairement il n'est pas vrai qu'il n'y en ait pas, et
+réciproquement. Cette nécessité ainsi entendue respecte l'existence des
+futurs contingents. Or, ce qui vient d'être dit des faits s'applique
+aux propositions. Une proposition au futur comme au présent est
+nécessairement vraie ou fausse; mais elle n'est pas pour cela d'une
+vérité nécessaire ou d'une fausseté nécessaire; et quant à la vérité
+de fait d'une proposition, elle ne commence à être nécessaire qu'alors
+qu'elle a acquis la vérité réelle. Un homme mourra, et s'il meurt,
+nécessairement il ne sera pas non mort; c'est une nécessité
+conditionnelle. Dans les choses, si l'événement arrive, le non-événement
+sera nécessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la
+négation de la proposition sera nécessairement fausse. Mais ni la
+réalité de l'événement, ni la vérité de la proposition n'est nécessaire.
+La théorie logique ne porte donc aucune atteinte à l'existence des
+futurs contingents, non plus qu'à celle du libre arbitre. Dieu sait bien
+si l'événement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas
+mis l'avenir sous la loi de la nécessité; et la condition du libre
+arbitre est à côté de la prescience. _Non omnis res_, dit saint Anselme,
+_est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura....
+has necessitates facit volontatis libertas_[489].
+
+[Note 489: S. Ans. _Op., De Concord. praescient. cum lib. arb._ Qu.
+I, c. III, p. 124.]
+
+La discussion à laquelle se livre Abélard est donc bonne et concluante,
+encore que technique et subtile. Nous verrons qu'elle avait pour lui une
+grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude dans
+sa théologie. Là, en effet, est une grave question de théodicée.
+
+On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annoncé, la logique
+offre dans son cours des questions qui la dépassent et qui intéressent
+les parties les plus élevées de la philosophie. Tout n'est donc pas
+science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une
+des premières expressions de cette théorie des futurs contingents, un
+des points les plus célèbres et les plus importants de la scolastique.
+Le germe de la doctrine d'Abélard est dans Aristote. Les détails sont
+pour la plupart empruntés à Boèce, qui a longuement traité la question
+sans toujours l'éclaircir; mais la discussion, bien que peu originale,
+est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une
+question qui intéresse le libre arbitre, et par conséquent la morale; la
+providence divine, et par conséquent la théodicée; l'action de Dieu sur
+l'homme, et par conséquent la religion; la grâce et la volonté, et par
+conséquent le christianisme, a pu se trouver tout entière dans cette
+simple question logique: Dans les jugements particuliers et futurs,
+l'affirmation et la négation sont-elles nécessairement vraies ou
+fausses? Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un
+Dieu[490]?
+
+[Note 490: Cf. _Arist. Hermen._, IX, XIII.--Boeth., in lib. _de
+Interpret._, edit. sec., I. III, p. 367-370.--S. Anselm, _Op., De
+concord._, etc., p. 123.--S. Thom. _Summ. theol._, l pars, quiest, XIV.
+art. 1, 2, etc.--Voyez aussi dans la troisième partie de cet ouvrage les
+c. II, III, V, et surtout le c. VII.]
+
+Abélard termine par l'exposition du syllogisme ses Analytiques premiers.
+C'est, en effet, l'objet fondamental du traité qui porte ce titre dans
+l'Organon, et qu'il n'avait pas sous les yeux. La traduction qu'en a
+donnée Boèce lui était inconnue, et ce sont les traités du consulaire
+romain sur le syllogisme catégorique et le syllogisme hypothétique qui
+l'ont évidemment initié à cette théorie vitale de la logique. Chose
+étrange! Enseigner le syllogisme et ne l'avoir pas étudié dans Aristote!
+Nous croyons que cet exemple n'est pas le seul. Les traités élémentaires
+sur le syllogisme, les commentaires sur les Analytiques ont abondé
+pendant plusieurs siècles, et ils ont dû souvent tenir lieu de l'exposé
+concis, serré, algébrique, dans lequel Aristote a si sévèrement condensé
+l'invincible théorie du syllogisme. La manière de Boèce devait convenir
+bien mieux à l'esprit d'érudition, toujours explicateur et diffus, qui
+était le propre des philosophes du moyen âge. Mais nous ne les imiterons
+pas en rattachant un commentaire au commentaire d'Abélard, et une
+analyse sommaire serait illisible. D'ailleurs notre philosophe ne nous
+paraît avoir rien ajouté au syllogisme, et, à dire vrai, il n'est pas
+aisé d'ajouter quelque chose à la découverte d'Aristote[491].
+
+[Note 491: _Dial._ part. II, p. 305-323.--Abélard a trailé assez
+succinctement du syllogisme, et cette fois il est plus bref qu'Aristote.
+On a déjà vu qu'il ne connaissait que de nom les Analytiques premiers;
+cependant quand il donne la définition du syllogisme, il transerit celle
+que contient cet currage dans des termes différents de ceux qu'emploie
+Boèce dans sa traduction. (_Arist., Analyt. prior.,_ I, 1.--Boeth.,
+_Prior Analyl. Interp._ I, 1, p. 468.) Celle-ci d'ailleurs lui était
+inconnus. Où donc a-t-il pris te teste? car pour le sens, cette
+définition est partout. Il faut que celle du § 8 du chapitre; des
+Analytiques I, eût été citée littéralement dans quelque commentateur, et
+c'est de là qu'il l'aura tirée. Elle se retrouve identique pour le fond,
+mais diverse pour les termes, dans Boèce. (_De Syll. cat._, l. II, p.
+599, et _In Topic. Arist._, p. 662.)]
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica,_ TROISIÈME PARTIE, OU LES
+TOPIQUES.--DE LA SUBSTANCE ET DE LA CAUSE.
+
+Dans sa Logique, Aristote passe des Premiers Analytiques aux seconds, ou
+du syllogisme à la démonstration. Nous ne trouvons point dans Abélard
+le sujet des Seconds Analytiques traité d'une manière complète. Tout
+annonce qu'ici l'autorité lui manquait. Aussi la partie de son ouvrage à
+laquelle il donne ce nom, est-elle la quatrième; il la fait précéder par
+les Topiques, titre de la cinquième partie de l'Organon; et ses topiques
+ne répondent pas tout à fait à ceux d'Aristote, qu'il n'avait pas.
+
+Les Topiques d'Aristote traitent des lieux de la dialectique. Le
+syllogisme dialectique est celui qui s'appuie sur des propositions
+probables ou convenues entre les interlocuteurs. L'art de discuter ou
+d'employer le syllogisme dialectique est l'objet des Topiques. L'ouvrage
+que Cicéron a intitulé de même, concerne le même sujet considéré
+du point de vue de l'orateur. La dialectique est nécessaire à la
+rhétorique; mais la discussion oratoire diffère de la discussion
+purement logique. La topique, depuis Cicéron, est toutefois devenue une
+science du ressort des rhéteurs plutôt que des philosophes. Boèce a
+traduit les Topiques d'Aristote et commenté ceux de Cicéron; puis il a
+composé, d'après ce dernier et d'après Thémiste, un ouvrage intitulé
+_des Différences topiques_ qui a servi de thème à celui d'Abélard.[492]
+
+[Note 492: Boeth., _In Topic. Arist.,_ 1. VIII, p. 662.--_In Top.
+Cic.,_ 1. VI, p. 767.--_De Diff. top.,_ 1. IV, p. 867.]
+
+Le sujet d'un ouvrage sur les topiques est de sa nature presque
+illimité. Il s'agit en effet de toutes les formes que peut prendre la
+discussion, de toutes les sources où elle peut puiser ses arguments.
+Une classification est difficile à introduire entre les lieux de la
+dialectique. Cicéron a proposé une division, Thémiste une autre, et
+c'est à celle-ci que Boèce a ramené la première. Abélard suit Boèce;
+mais tout ce travail a pour nous peu de prix, et la topique a presque
+disparu de la science. Ce n'est que dans le détail qu'il est possible
+de rencontrer çà et là des vues intéressantes ou des idées qui méritent
+d'être recueillies.
+
+Nous nous bornerons à deux exemples. Il n'y a rien de plus important
+en métaphysique que ces deux idées, la substance et la cause. Les
+scolastiques ont amplement disserté sur la substance, et au milieu de
+beaucoup de subtilités, d'équivoques, d'erreurs, ils ont vu ou du moins
+entrevu tout; sons le voile de leur diction, les questions se retrouvent
+à la même profondeur où le génie moderne a pu pénétrer. Mais il n'en
+est pas de même de la cause. Cette notion a été à peu près méconnue, et
+constamment négligée jusqu'à la renaissance de la philosophie, et je ne
+crois même pas qu'avant Leibnitz on lui ait assigné son véritable rang.
+Lorsque dans l'énumération des lieux dialectiques, Abélard rencontrera
+la substance et la cause, notre attention devra donc s'éveiller, et nous
+nous arrêterons à cette page.
+
+La substance, considérée au point de vue des topiques, ou le lieu de la
+substance, c'est la recherche de la manière dont la substance doit être
+établie (elle l'est par la description on la définition), et dont peut
+être attaquée la définition ou la description qui l'établit. Aussi
+Aristote n'a-t-il pas distingué un lieu de la substance, lui qui a
+distingué un lieu de l'accident, du genre, du propre, etc.; mais il
+a amplement traité des lieux des définitions, et c'est là qu'il faut
+chercher l'équivalent de ce qu'Abélard a, d'après Thémiste et Boèce,
+nommé le lieu de la substance, _locus a substantia_[493]. Il n'y a
+dans tout cela que des règles pratiques de dialectique; mais c'est en
+développant complaisamment ces règles, qu'Abélard, selon son usage,
+vient à rencontrer des difficultés de logique qui le forcent à regarder
+au fond d'une question, et à rentrer par une digression dans la sphère
+de la philosophie réelle. C'est ainsi qu'en donnant les règles de
+l'opposition, il rencontre les contraires, et qu'il est conduit à se
+demander quelle sorte d'opposition est la contrariété, et voici comment
+cet examen le mène sur le terrain de la question des universaux.
+
+[Note 493: _Dial._, p. 368--Boeth., _de Different. topic._, t. III,
+p. 876.]
+
+Il rappelle que tous les contraires, suivant Aristote, sont dans les
+mêmes genres ou dans des genres contraires, à moins qu'ils ne soient
+genres eux-mêmes. Ainsi le noir et le blanc sont dans le même genre, la
+couleur; la justice et l'injustice sont de deux genres contraires, la
+vertu et le vice; enfin le bien et le mal sont eux-mêmes des genres.
+Sur ce dernier exemple, il faut remarquer que le bien et le mal
+appartiennent au même prédicament, la qualité, et l'on peut généraliser
+cette remarque en disant que les contraires ne sont pas contenus dans
+des prédicaments différents. «Si des contraires l'un est de la qualité,
+les autres en seront aussi[494].»
+
+[Note 494: _Aristot. Categ._, VIII et XI, et Boeth., _In Praed._, I.
+IV, p. 185 et 200.]
+
+On pourrait trouver des espèces contraires qui ne sont ni dans le même
+genre, ni dans des genres contraires. Ainsi certaines actions sont
+contraires à certaines passions, sans appartenir à des genres
+contraires, comme se réjouir et s'attrister, qu'Aristote lui-même
+regarde comme deux contraires du genre _agir_. Ce qu'il en faut
+conclure, c'est que bien que la tristesse soit en général passive,
+s'attrister peut être pris activement, s'apaiser et s'irriter sont bien
+actifs. Alors s'attrister devient une action comme se réjouir, et la
+contrariété n'est plus admise qu'entre actions ou entre passions.
+
+«Ne négligeons pas de remarquer sous quels prédicaments tombent les
+contraires, et quels sont les prédicaments qui excluent la contrariété.
+D'abord, il est certain, de l'autorité d'Aristote, que rien de contraire
+ne peut se trouver dans la substance, ni dans la quantité, ni dans la
+relation.... Il nous enseigne que trois autres admettent les contraires,
+savoir: la qualité, l'action et la passion. Dans le texte des Catégories
+que nous avons, il n'a rien décidé touchant la contrariété par rapport
+aux quatre prédicaments, le temps, le lieu, la situation, l'avoir. Et
+nous, ce que l'autorité a laissé indécis, nous n'osons le décider, de
+peur de nous trouver par aventure opposés à d'autres de ses ouvrages que
+n'a pas connus la langue latine, _quae latina non novit eloquentia_.
+Cependant le lieu et le temps, ces prédicaments qui naissent de la
+quantité, paraissent comme elle inaccessibles aux contraires.
+
+«Quoi qu'il en soit, remarquez que les contraires sont éminemment
+adverses l'un à l'autre; et ceci porte atteinte à la doctrine qui met
+dans toutes les espèces une matière générique d'essence identique, en
+sorte que la même matière générique, l'animal, soit en essence dans
+l'âne et dans l'homme, mais diversifiée dans l'un et l'autre par la
+forme. Il faut, dans cette hypothèse, que le blanc et le noir, et les
+autres contraires qui sont des espèces du même genre, aient la même
+matière essentielle. Or, alors ... comment le blanc et le noir
+pourront-ils être adverses l'un à l'autre, de même que les choses qui
+diffèrent en matière aussi bien qu'en forme, et qui appartiennent à des
+prédicaments différents, comme, par exemple, la blancheur et l'homme?
+S'il est, en effet, des formes réelles qui constituent la substance de
+la blancheur, elles ne peuvent faire la substance de l'homme, puisque
+les espèces, quand les genres sont divers et non subordonnés les uns
+aux autres, sont diverses aussi bien que les différences (Aristote).
+Ma doctrine est donc que les espèces seules de la substance sont
+constituées par les différences, et que les autres espèces ne subsistent
+que par la matière[495]. Mais si la matière est la même, quelle
+diversité leur reste-t-il? celle qui peut se concilier avec la
+ressemblance substantielle, celle de l'essence, dès qu'elle cesse
+d'être indéterminée. Car la qualité qui est essence du blanc n'est pas
+l'essence du noir, ou bien le blanc serait le noir; mais elles sont
+semblables en ce qui concerne la nature du genre supérieur qui leur
+est commun. La ressemblance de substance ou de forme n'exclut pas la
+contrariété[496].»
+
+[Note 495: Il ajoute ici: «Comme nous l'avons montré dans le _Liber
+Partium_.» On suppose que c'est sa paraphrase de l'Introduction de
+Porphyre. Voyez ci-dessus, c. 1.]
+
+[Note 496: _Dial._, p. 397-400.]
+
+Cette doctrine est ici sommairement énoncée. Il paraît qu'elle était
+établie dans une portion de la première partie qui nous manque; mais
+elle est dirigée contre la doctrine réaliste, qui plaçait dans toutes
+les espèces le genre à titre de matière essentielle et identique,
+uniquement diversifiée par les formes accidentelles. Abélard n'admet
+quelque chose de tel que pour les espèces de la substance. Celles-ci
+seules, identiques dans leur matière, sont constituées espèces par les
+différences; mais les autres espèces, celles de la quantité, de la
+relation, etc., ne subsistent que par leur matière, et conséquemment,
+elles n'ont point une matière essentielle et identique, quoiqu'elles
+puissent être contenues dans un genre semblable. En un mot, dans les
+espèces de la substance, la substance ne peut jamais être autre que la
+substance, et il lui faut la forme pour la différencier. Dans les autres
+espèces, il peut y avoir ressemblance et communauté de genre; mais
+quoique le blanc et le noir soient de même genre, le blanc et le noir
+n'ont pas en eux-mêmes une essence identique; il n'existe pas une même
+matière essentielle qui soit la couleur; une simple similitude de genre
+unit le blanc et le noir.
+
+Ceci, rendu et clarifié en langage moderne, signifierait que l'idée de
+substance est l'idée de quelque chose de stable, d'immuable en soi, et
+qui ne peut être diversifié que par les attributs qui lui déterminent
+une essence, tandis que dans ces attributs mêmes la substance est nulle;
+il n'y a que communauté ou ressemblance dans la conception générique que
+nous en formons; d'où il suit que des attributs sont du même genre, mais
+sont, en eux-mêmes et en tout ce qu'ils sont, réellement des choses
+différentes. Il n'y a pas de couleur, en un mot; il y a le noir, il y a
+le blanc.
+
+Ce qu'Abélard dit de la cause touche de bien moins près encore à ce que
+nous voudrions apprendre de lui. Il y a en dialectique des lieux communs
+des causes; ils sont classés parmi les lieux des conséquents de la
+substance, _ex consequentibus substantiam_, et pour savoir comment
+peut se discuter tout raisonnement qui roule sur les causes, il faut
+connaître quelles sont les causes[497]. Abélard établit une division des
+causes que Boèce donne assez confusément, en suivant la Métaphysique ou
+la Physique plutôt que la Logique d'Aristote[498], et il commente cette
+division avec développement. Il est remarquable que chez lui et même
+chez Aristote, la cause est étudiée dans ses modes plus que dans son
+principe. La causalité n'a été bien comprise que des modernes, et
+peut-être encore reste-t-il à faire de nouvelles découvertes dans le
+sein de cette idée primitive et nécessaire.
+
+[Note 497: _Dial._, part. III. p. 410-414.]
+
+[Note 498: _Arist. Analyt. prior._, II, XI.--_Met._, IV, II, et
+_Phys._, II, III.--Boeth., _De Interp._, ed. sec., p.453.--_In Top.
+Cic._, l. II, p. 778 et 784; l. V, p. 834.--_De Differ. topic._, l. II,
+p. 809.]
+
+Il y a, dit Abélard, quatre sortes de causes, la cause efficiente, la
+cause matérielle, la cause formelle, la cause finale. Dans l'ordre, la
+première est celle qui meut, celle qui opère, celle enfin qui produit
+l'effet, comme le forgeron fabrique l'épée, en causant le mouvement qui
+change le fer en lame; mais l'action et la nature de cette cause seront
+mieux comprises après que nous aurons parlé des trois autres.
+
+La cause matérielle est ce dont la chose est faite, non ce qui sert à
+la faire; c'est le fer, et non l'enclume ni le marteau. La matière est
+l'élément immédiat de la substance. Ainsi la farine ne doit pas être
+appelée la matière du pain, puisqu'elle ne s'y trouve point à l'état de
+farine; la matière du pain, c'est la pâte, ou plutôt même les mies
+de pain (_micae_). Seulement, parmi les composés, les uns ont eu une
+matière préexistante, comme le vaisseau ou le toit, qui ont été bois
+avant d'être vaisseau ou toit; les autres sont nés avec leur matière,
+comme les quatre éléments, créés les premiers pour devenir la matière
+des corps. Les composés de cette nature, aucune matière préexistante ne
+les a précédés; tels les accidents naissent avec la matière à laquelle
+ils appartiennent. Mais soit que la matière ait ou non précédé le
+matériel, proprement le _materié_[499], elle le crée matériellement,
+elle le fait être; elle constitue l'essence matérielle. Ainsi l'animal
+qui constitue matériellement l'homme, ou ce qui reçoit la forme de
+rationnalité et de mortalité, n'est pas une chose autre que l'homme
+même; les pierres et les bois qui sont constitués sous forme de
+maison ne sont pas une chose autre que la maison même. Les parties de
+l'essence, prises ensemble, sont la même chose que le tout.
+
+[Note 499: _Materiatum_. Dans la terminologie de la science, le
+_matérié_ est une combinaison de la forme unie à la matière ou une forme
+matérialisée, c'est-à-dire une réalisation produite par l'union de la
+matière et de la forme.]
+
+La forme n'est pas proprement composante dans l'essence, mais, en
+survenant à la substance, elle complète l'effet, elle achève la
+production, et c'est là la cause formelle. Aucune substance ne peut être
+composée sans matière ni se constituer sans forme. Cependant on ne doit
+admettre au titre de cause que la forme nécessaire à la création d'une
+nouvelle substance, et sans laquelle il n'y a point d'effet accompli,
+point de chose effective produite. Ainsi les formes accidentelles,
+comme la blancheur dans Socrate, ne peuvent être appelées causes; elles
+dépendent du sujet, elles lui sont postérieures, elles n'existent que
+par lui; c'est le caractère de tout accident.
+
+La cause finale est le but; percer est la cause finale de l'épée.
+Postérieure dans le temps, cette cause précède en tant que cause; car
+elle est la fin à laquelle tend l'opération. La victoire est la cause de
+la guerre; et cependant la guerre doit précéder la victoire.
+
+Revenons à la cause efficiente, C'est celle qui, opérant sur une matière
+donnée, imprime par cette opération sa forme à la chose à former, comme
+le forgeron à l'épée et la nature à l'homme. Car le père n'est pas, à
+proprement parler, la cause efficiente de l'homme, la mère le serait
+autant que lui; c'est le créateur. Le soleil n'est pas non plus la cause
+efficiente du jour, car il n'y a pas une matière sur laquelle il opère
+pour faire le jour. L'opération créatrice n'appartient rigoureusement
+qu'à Dieu. Créer, c'est faire la substance, ce qui ne convient qu'à
+l'artisan suprême. Quant aux créations des hommes, ce ne sont que des
+combinaisons de substances déjà créées. C'est dans cette limite que les
+hommes sont _efficients_; c'est une création improprement dite. Plus
+exactement, Dieu crée, l'homme joint. L'homme ne crée pas même la forme,
+il adapte la matière pour la recevoir, et il n'opère qu'en adaptant.
+C'est Dieu qui crée par l'intermédiaire de l'opération humaine, et qui
+produit ce que l'homme a préparé. Cependant l'un et l'autre étant cause
+efficiente, seulement dans une mesure différente, l'un et l'autre meut,
+c'est-à-dire fournit le mouvement nécessaire à l'effet. De Dieu vient
+le mouvement de génération; de l'homme le mouvement d'altération. Ceci
+conduit à l'examen des diverses espèces de mouvements, parmi lesquelles
+il faut distinguer seulement le mouvement de substance et le mouvement
+de quantité[500].
+
+[Note 500: _Dial._, p. 414-422.]
+
+Le premier s'opère tontes les fois qu'une chose est engendrée ou
+corrompue, ou plutôt produite ou dissoute substantiellement. Elle est
+engendrée, lorsqu'elle prend l'être substantiel; par exemple, lorsqu'un
+corps devient vivant, ou prend la substance de corps animé, soit animal,
+soit homme. Elle se corrompt, lorsqu'elle quitte cette même nature
+substantielle, comme lorsque le corps vivant meurt ou devient inanimé.
+Ainsi le mouvement de substance se partage en génération et en
+corruption, l'une l'entrée en substance, l'autre la sortie de la
+substance. Le premier mouvement ne dépend que du créateur; le second
+paraît dépendre de nous, puisque nous pouvons mettre un homme à mort,
+réduire le bois en cendre ou le foin en verre. Mais, à ce point de vue,
+la génération nous serait également soumise; car, en dissolvant une
+substance, nous en produisons une autre, et toute corruption engendre;
+la mort est la création de l'inanimé. Ainsi nous semblons à la fois
+corrompre et engendrer, détruire et produire. Peut-être cela n'est-il
+pas contestable en ce qui touche les générations qui ne sont pas
+premières. Car pour les créations premières des choses, dans lesquelles
+non-seulement les formes, mais les substances ont été créées de Dieu,
+comme, par exemple, lorsque l'être a été donné pour la première fois aux
+corps eux-mêmes, elles ne peuvent être attribuées qu'au Tout-Puissant,
+ainsi que les dissolutions correspondantes. Aucun acte humain ne peut en
+effet anéantir la substance d'un corps.
+
+Les créations sont celles par lesquelles les matières des choses ont
+commencé d'exister sans matière préexistante. C'est dans ce sens que la
+Genèse dit: _Dieu créa le ciel et la terre_. Il y enferma la matière de
+tous les corps, ou mieux les éléments qui sont la matière de tous les
+corps. Car il ne créa point les éléments purs et distincts; il ne posa
+point chacun à part le feu, la terre, l'air et l'eau, mais il mêla tout
+dans chaque chose, et les éléments distincts tirèrent leur nom des
+principes élémentaires qui dominèrent en chacun d'eux; ainsi l'air
+vint de la légèreté et de l'humidité de l'élément aérien, le feu de la
+légèreté et de la sécheresse de l'élément igné, l'eau de l'humidité et
+de la mollesse de l'élément aquatique, et la terre de la pesanteur, de
+la dureté de l'élément terrestre.
+
+Les créations secondes ont lieu, lorsque Dieu, par l'addition d'une
+forme substantielle, fait passer dans un nouvel être une matière déjà
+créée, comme lorsqu'il créa l'homme avec le limon de la terre. Ici point
+de matière nouvelle; il n'apparaît qu'une différence de forme, et ce
+n'est que dans la forme substantielle que semble changer la nature de
+la substance; ces créations postérieures paraissent soumises à la
+génération et à la corruption. Moïse dit avec raison: «le Seigneur
+_forma_ l'homme,» et non pas _créa_, pour montrer clairement qu'il
+s'agit d'une création par la forme et non d'une création première[501].
+Dans cette seconde création, la matière de la terre, déjà existante,
+pouvait avoir le mouvement de génération, en ce que Dieu lui donnait
+les formes de l'animation, de la sensibilité, de la rationnalité, et
+le reste, ou le mouvement de l'altération (corruption), en ce qu'elle
+quittait l'inanimé. Mais les créations même du second ordre ne sont pas
+en notre pouvoir, et doivent, comme toutes les autres, être attribuées à
+Dieu. Lorsque la cendre du foin est placée dans la fournaise pour être
+convertie en verre, notre action n'est pour rien dans la création du
+verre; c'est Dieu même qui agit secrètement sur la nature des choses par
+nous préparées, et _pendant que nous ignorons la physique_, il fait une
+nouvelle substance. Mais dès que le verre a été divinement créé, c'est
+par notre opération qu'il est formé en vases divers; de même que nous
+construisons une maison avec des pierres et des bois déjà créés, ne
+créant jamais, mais unissant des choses créées. Aucune création ne nous
+est donc permise; un père lui-même n'est le créateur de son fils, qu'en
+ce sens qu'une partie de sa substance est, par l'opération divine,
+amenée à produire une nature humaine. La corruption seule ou altération
+peut paraître dépendre de nous, car il est en tout plus facile de
+détruire que de composer, nous pouvons plus aisément nuire que servir,
+et nous sommes plus prompts à faire le mal que le bien. Ainsi ne pouvant
+former un homme, nous le pouvons détruire, et sous ce rapport, la
+génération de l'inanimation semble dépendre de nous. Cependant il n'y
+a là qu'un retranchement, ce qui est du ressort de la corruption; rien
+n'est donné en substance, ce qui serait oeuvre de génération. Nous
+faisons le non-animé, mais l'inanimation, Dieu seul la crée. Autre
+en effet est le non-animé, autre l'inanimé. La négation n'est pas
+là privation. La négation résulte de la corruption; la forme de la
+privation résulte de la génération, et celle-ci ne peut venir que de
+Dieu. Car lors même que nous ne ferions rien à la substance, Dieu ne
+l'en convertirait pas moins un jour à l'animation où à l'inanimation;
+seulement, il est possible que ce que nous faisons l'y amène un peu plus
+vite.
+
+[Note 501: Je crois cette distinction peu solide. J'ignore la valeur
+des mots hébreux du commencement de la Genèse. Mais s'il y a dans le
+texte latin au titre: «De creatione mundi et hominis formatione,» il y
+a au verset 26: «Faciamus hominem,» et au verset 27: «Creavit Deus
+hominem.» C'est pour la femme que le mot de création n'est pas employé.
+Au reste, tout ce qui est dit ici de la création peut se comparer au
+tableau tracé dans l'_Hexameron_. Voy. au l. III du présent ouvrage.]
+
+
+«Ainsi donc le mouvement de substance que nous appelons génération, ne
+doit être attribué qu'à Dieu, tant dans les créations premières que dans
+les créations dernières. Dans les créations de la nature se placent les
+substances générales et spéciales. Ce n'est pas un changement de la
+forme, c'est une création de substance nouvelle qui fait la diversité
+de genre et d'espèce. De quelque façon que varient les formes, si
+l'identité demeure, l'essence générale ou spéciale n'en est point
+touchée. Mais là où il n'y a point diversité de formes, il peut y avoir
+diversité de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus généraux,
+à ce qu'il y a de plus général, aux prédicaments pris en eux-mêmes, et
+peut-être aussi à certaines espèces, comme nous l'accordons pour les
+espèces des accidents, afin d'éviter une multiplication à l'infini. Mais
+aussi longtemps que l'essence matérielle ou la nature de la chose sera
+diverse, il y aura diversité de genres ou d'espèces; c'est donc la
+diversité de substance, non le changement de la forme, qui fait la
+diversité des genres et des espèces. Car, bien que dans les espèces de
+la substance, la cause de la diversité des espèces soit la différence,
+celle-ci vient de la diversité de substance des choses elles-mêmes.
+Aussi a-t-on nommé ces sortes de différences, différences
+substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et
+des espèces que les choses que l'opération divine a composées en nature
+de substance[502].»
+
+[Note 502: _Dial._, p. 418.]
+
+Le mouvement de quantité est de deux sortes, mouvement d'augmentation,
+mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution résultent d'une
+jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre.
+Or l'accident est seul sujet à la comparaison, et celle-ci porte sur la
+longueur, la largeur, l'épaisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport
+au nombre que le mouvement de quantité dépend de l'action de l'homme. En
+effet l'opération humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait
+entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la
+surface, l'épaisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont
+donc pas soumises à notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier
+le nombre par l'accumulation dans le même lieu; ainsi nous ajoutons une
+pierre à des pierres, des bois à des bois pour une construction. Notre
+création n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composées
+sont dites unes ou plutôt unies par notre oeuvre, non par création
+naturelle. Cependant il ne faut pas considérer les noms de ces sortes
+d'assemblages ou d'unités factices, comme des noms collectifs, tels
+que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des
+parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que,
+même séparées, les unités des collections conservent leur propriété de
+former une collection. L'unité d'un homme qui réside à Paris et celle
+d'un homme qui demeure à Rome forment un binaire. La pluralité des
+unités suffit pour faire un nombre, une réunion d'hommes, pour faire un
+peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au
+contraire, est nécessaire pour former la maison et le navire, et même
+cette combinaison n'est pas indifférente; il n'y en a qu'une qui
+constitue le navire ou la maison.
+
+Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans
+l'ontologie et même dans la physique. Abélard ne se contente plus de
+discuter logiquement des idées; il s'efforce de retracer la génération
+des choses. Pour le fond; il emprunte encore à son maître. Il suit la
+Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes
+se trouvent rappelés çà et là dans la Logique et dans les commentaires
+de Boèce. Seulement, il porte dans son exposition une clarté et une
+méthode qui sont bien à lui, et c'est avec des citations éparses qu'il
+a recomposé le système. Ce qui donne à ces passages un intérêt
+particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions
+communément attribuées à notre auteur touchant les universaux. Il nous y
+donne la génération réelle des genres et des espèces. Ici point de trace
+de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les espèces ne sont
+admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procèdent
+de l'opération divine: ainsi les animaux, les métaux, les arbres, et
+non pas les armées, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des
+genres et des espèces repose ainsi sur des causes physiques. Elle est
+produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identité et
+fait succéder une nature essentielle à une autre. Du genre à l'espèce,
+ce mouvement se résout dans la survenance de la différence; mais la
+différence est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degré
+ontologique à un autre, c'est une forme substantielle qui survient et
+qui agit comme cause altérante et productrice. Il me semble que nous
+avons ici la physique des genres et des espèces; c'est, je crois, là du
+réalisme. On pourrait dire que tout ce réalisme provient d'une seule
+idée qu'Abélard ajoute à la théorie de la cause et du mouvement, dont il
+prend le fond dans Aristote: c'est l'idée de la création.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, QUATRIÈME ET CINQUIÈME
+PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA
+DÉFINITION.
+
+Nous avons dit qu'Abélard ne connaissait pas les Seconds Analytiques
+d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son maître, il a voulu
+donner le même titre à la quatrième partie de sa Dialectique, il n'a
+pu traiter le même sujet, et au lieu d'écrire sur la démonstration, il
+s'est surtout occupé des matières comprises dans le livre de Boèce
+sur le syllogisme hypothétique[503]. Rien de bien essentiel n'est à
+remarquer dans cette partie; passons immédiatement à la cinquième, ou au
+_Livre des divisions et des définitions_. Ce livre correspond aux
+deux ouvrages de Boèce sur les mêmes matières, et dans la Dialectique
+d'Abélard il tient la place des Arguments sophistiques, cette dernière
+partie de l'Organon[504].
+
+[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal.
+post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.]
+
+[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p.
+450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.]
+
+«Le talent de diviser ou définir est non-seulement recommandé par la
+nécessité même de la science, mais encore enseigné soigneusement par
+plus d'une autorité. Émule reconnaissant de nos maîtres, suivons
+religieusement leurs traces; nous sommes excité à travailler sur le même
+sujet, pour ton intérêt, frère, ou plutôt pour l'utilité commune. La
+perfection des écrits antiques n'a pas été si grande en effet que
+la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut
+s'accroître chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progrès
+à faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les
+définitions, puisque celles-ci tirent de celles-là leur origine
+constitutive, les divisions auront la première place dans ce traité, les
+définitions la seconde[505].» Ainsi la division est une analyse dont la
+définition est comme la synthèse. C'est une idée de Boèce, qui se sépare
+en cela d'Aristote, peu favorable à la division, peut-être parce
+que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de
+syllogistique, ni par conséquent de démonstratif, dans cette énumération
+des parties, des modes, des espèces ou des cas, qu'on appelle la
+division, et qui lui paraît se réduire souvent à l'assertion gratuite.
+Mais si la division est bonne, la définition est valable, et
+réciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de
+contrôle et de garantie.
+
+[Note 505: _Dial._, p. 450.]
+
+[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.]
+
+On entend donc ici par la division celle dont Boèce a prouvé que les
+termes sont les mêmes que ceux de la définition[507]. «Nous entreprenons
+de traiter des divisions telles que l'autorité de Boèce les a déjà
+caractérisées, et si nous donnons du nôtre dans ces leçons, qu'on ne le
+regrette pas (_non pigeat_).»
+
+[Note 507: _De Div._, p. 643.]
+
+La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en
+espèces, du mot en significations, ou du tout en parties. La division
+selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en
+ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident.
+
+La première division substantielle, celle du genre en espèces, est comme
+celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le
+corps animé ou le corps inanimé_.
+
+La division du mot est celle qui découvre les diverses significations
+d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une même chose a diverses
+applications. Dans le premier cas, elle explique l'équivoque d'un nom:
+_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bête marine_ (chien de
+mer), _et d'un signe céleste_. Dans le second, on divise un mot selon
+ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du
+nombre, ou de la mesure_.
+
+La division du tout a lieu, quand le tout est divisé en ses propres
+parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La
+maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou
+bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une
+division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une
+est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en
+parties constitutives, l'autre en parties divisives.
+
+Commençons par la division du genre en ses espèces les plus
+prochaines[508]. Celle-ci peut être aisément confondue avec la division
+par différence; mais dans la division en espèces par les différences,
+il ne s'agit pas des espèces elles-mêmes, mais des formes des espèces.
+Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupède, ou oiseau_, etc., est une
+division du genre en espèces; l'_animal est ou homme ou non-homme_,
+est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non
+rationnel_, une définition par différence.
+
+[Note 508: _Dial._, p. 464.]
+
+Abélard n'ajoute ici à Boèce qu'un seul point. Par différences faut-il
+entendre les formes des espèces, ou seulement de simples noms de
+différences, qui, suivant quelques-uns, suppléeraient les noms spéciaux
+pour désigner les espèces, en sorte que _rationnel_ équivaudrait à
+_animal rationnel_, _animé_ à _corps animé_? Les noms des différences
+contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matière,
+c'est-à-dire la chose tout entière: «Opinion,» dit Abélard, «qui a paru
+préférable à mon maître Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en
+souviens, pousser à ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la
+différence tenait lieu de l'espèce dans une division du genre, il ne
+fût pas le nom abstrait de la différence, mais fût posé comme le nom
+substantif de l'espèce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler
+cela division du sujet en accidents, les différences ne lui paraissant
+plus alors appartenir au genre qu'à titre d'accidents. C'est pourquoi il
+voulait, par le nom de la différence, entendre l'espèce elle-même, fondé
+sur ce mot de Porphyre: _Par les différences nous divisons le genre en
+espèces_[509].»
+
+[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._,
+l. IV, p. 81.]
+
+Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indéterminé) pour
+désigner l'espèce opposée. Ainsi, il disait: _La substance est ou le
+corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne désignait que l'espèce
+opposée à corps; ce terme infini par signification n'était plus qu'un
+nom substantif et spécial[510]. Mais si, par une nouveauté de langage,
+on prend les noms des différences ou les noms infinis pour ceux même des
+espèces, «la lettre n'a plus aucun poids,» c'est-à-dire les textes sont
+sans autorité. Que devient le soin particulier et le rôle à part que
+Boèce accorde aux différences? Il ne voulait pas non plus que la simple
+négation contînt l'idée de l'espèce, lorsqu'il disait: «La négation par
+elle-même ne constitue point une véritable espèce.» _Le non-homme, le
+non-corps_ n'est pas une espèce. Les noms négatifs ne remplacent
+les noms d'espèces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des
+différences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances,
+mais ce sont des noms _pris des différences_, c'est-à-dire les
+différences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle
+des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms
+ne sont pas des noms de genres ou d'espèces. Aussi, de la division du
+genre par différence, Boèce tire-t-il la définition des espèces, par
+la jonction du nom _divisant_ de la différence au nom _divisé_ du
+genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en
+_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par différence,
+la jonction du genre _animal_ et de la différence _rationnel_, ou
+l'expression l'_animal rationnel_, sera la définition de l'espèce
+_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient à
+la division du genre convient à la définition de l'espèce. Or, cela
+ne se peut dire que de la division du genre par les différences. Si
+_différence_ équivalait à _espèce_, cela signifierait que la division
+du genre en espèces définit l'espèce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour
+cela que Porphyre, d'accord avec Boèce, dit que les différences qui
+divisent le genre sont toutes appelées différences spécifiques[512].
+
+[Note 510: Le nom infini est le nom indéfini ou indéterminé qui
+s'applique à des choses diverses de genre, d'espèce, ou de degré
+ontologique, tandis que les noms universels sont déterminés à certains
+genres, à certaines espèces; par exemple, le _non-animal_ est un nom
+infini, car il s'applique à la substance, au métal, au fer, à l'épée,
+à l'épée d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre
+l'infini dans ce sens et le négatif. Kant entend ainsi l'infini,
+lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la
+rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)]
+
+[Note 511: _De Div._, p. 642.]
+
+[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In
+Porph._, l. IV, p. 86.]
+
+«La division en différences ou en espèces doit porter sur les plus
+prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus
+analogues, et les plus propres à faire connaître le genre. Si la
+division du genre se faisait toujours par les différences ou par les
+espèces les plus prochaines, toute division serait à deux membres. C'est
+du moins une opinion de Boèce que tout genre a, dans la nature des
+choses, deux espèces les plus prochaines; et si nous en avions toujours
+les noms, toute division pourrait s'opérer en deux espèces; si cela ne
+se peut toujours faire, c'est disette de noms.
+
+«Mais à cette opinion qui se rattache à la doctrine philosophique qui
+soutient que les genres et les espèces sont les choses mêmes et non
+simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tirée de
+la relation.
+
+«Si tout genre est contenu en deux espèces les plus prochaines,
+la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux espèces les plus
+prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complète).
+Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins
+subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent être unies de
+relation au genre suprême. En effet ce qui est antérieur a tous les
+relatifs (le genre suprême) est le genre de tous, leur genre universel.
+Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif;
+car Aristote nous enseigne dans ses Prédicaments que dans la nature tous
+les relatifs sont ensemble (ou simultanés)[513]. Par la même raison, les
+deux espèces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent
+être relatives à ce genre, parce que deux choses diverses d'un même
+n'y peuvent être relatives, comme un même ne peut avoir plusieurs
+contraires, plusieurs privations ou possessions d'un même, plusieurs
+affirmations propres ou négations, d'après la règle _une seule négation
+pour une seule affirmation_[514].
+
+[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une
+manière absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai
+epi men ton pleiston alaethis estin.] «Il paraît que les relatifs sont
+simultanés dans la nature; et cela est vrai de la plupart.»]
+
+[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De
+Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.]
+
+«Ces deux espèces ne peuvent non plus être relatives aux espèces
+subordonnées; car si une d'elles est en relation (et par conséquent
+simultanée) avec les espèces inférieures, c'est avec celle qui lui est
+subordonnée, ou avec celle qui est subordonnée à l'autre. Or ce ne peut
+être avec celle qui vient après elle, puisqu'elle est antérieure à
+celle-ci dans la nature, comme étant un genre. Si c'est avec celle qui
+est subordonnée à l'autre et si elles échangent ainsi leurs espèces
+subordonnées, il suit que dans la nature chacune est antérieure et
+postérieure à l'autre, car ce qui est antérieur ou postérieur à l'une
+de deux choses simultanées dans la nature est nécessairement aussi
+antérieur ou postérieur à l'autre. Or des deux espèces, celle-là,
+étant comme le genre du relatif à une espèce contemporaine[515], est
+l'antérieur de ce relatif, et devient en même temps l'antérieur de
+l'espèce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antérieure à
+celle-là, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antérieure
+et postérieure à l'autre et à soi-même. C'est ce qui deviendra plus
+clair, si nous désignons par des lettres l'ensemble du prédicament.
+Représentons l'ordre par celte figure:
+
+ Relation
+ B. C.
+ D. F. G. L.
+
+[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni antérieure ni postérieure.]
+
+«Si d'un côté C et D, de l'autre B et L sont réciproquement relatifs
+(B et C étant les deux espèces prochaines du genre le plus général
+_relation_, D et L des espèces, l'un de B, et l'autre de C), B sera
+antérieur à D comme à son espèce; D étant ensemble ou simultané avec C
+comme avec son relatif, B précédera C. Ainsi B précédera son espèce D et
+C le relatif de D, et par conséquent soi-même (puisqu'il est simultané
+avec C son codivisant). En outre, il est évident que dans cette
+relation, une des espèces inférieures détruite anéantit tout le
+prédicament; si D est détruit, tant B que C périt nécessairement,
+puisqu'ils comprennent le genre le plus général. Car D, étant relatif à
+C, le détruit par sa propre destruction; mais C, étant le genre de L,
+emporte L relatif de B, et ainsi B périt aussi. C'est pourquoi D une
+fois détruit, tant B que C est détruit, et la _relation_ avec eux. Mais
+plutôt, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et
+que toutes les autres espèces contemporaines sous leurs genres, soient
+relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L,
+et ainsi des autres, tant qu'il y a d'espèces contemporaines. Si une
+seule des espèces en relation existe, toutes doivent forcément exister,
+de sorte que comme D existe, B son genre existe nécessairement; et B
+existant, C son relatif existe nécessairement aussi. Mais si B existe,
+il faut nécessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera
+que par quelqu'une de ses espèces qui, étant relative à une autre,
+ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe
+nécessairement. Donc, une des espèces relatives existant, il arrivera
+que toutes existent; ce qui est très-évidemment faux, car une des
+espèces n'exige l'existence d'aucune autre espèce que de celle avec
+laquelle elle est ensemble ou simultanée, et à laquelle elle est
+relative. Le père n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement
+le fils.
+
+«Si, en descendant des espèces prochaines de relatifs, par les genres
+secondaires et les sous-espèces, aux individus, nous trouvons que les
+espèces, contemporaines d'un même genre, ne sont pas relatives entre
+elles, mais que ce sont les espèces de l'un des genres divisant qui sont
+relatives aux espèces d'un autre, sous le même genre suprême (comme
+le sont les espèces de l'_animé_ et de l'_inanimé_ entre elles), deux
+espèces existant entraînent nécessairement l'existence de toutes les
+autres. Si au contraire les espèces d'une espèce la plus prochaine sont
+relatives ans espèces d'une autre espèce la plus prochaine (comme les
+espèces du _corps_ aux espèces de l'_esprit_), cette nécessité n'existe
+pas. Notez bien que le genre le plus général du prédicament où cette
+condition se réalise est contenu dans deux espèces; mais aussi, ou nous
+sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorité
+sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regardé aux genres de tous les
+prédicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses
+ouvrages que toute espèce est constituée de la matière du genre par
+la forme de la différence; ce qui ne peut, à cause de l'infinité des
+espèces, être maintenu pour toutes; cette règle ne doit donc être
+rapportée qu'au prédicament de la substance. Il en est de même peut-être
+de l'autre règle[517].»
+
+[Note 516: Boèce.]
+
+[Note 517: _Dial._, p. 458-460.]
+
+On aura remarqué cette argumentation qui peut être prise comme un
+spécimen du raisonnement scolastique. La singularité en sera plus
+frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de
+notre temps.
+
+La division est l'origine et comme le fond de la définition. Soit
+par exemple cette définition de l'homme, _l'homme est un animal
+raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable
+ou non raisonnable_. C'est une division, c'est-à-dire une proposition
+dans laquelle le sujet est divisé en deux classes par deux attributs;
+et c'est une division par différences, en ce que ces attributs sont
+différentiels, c'est-à-dire constitutifs d'espèces proprement dites, non
+de simples distinctions modales, mais des _différences spécifiques_:
+c'est l'expression de la science.
+
+La division par différences doit se faire par les différences les plus
+prochaines. Admettez plusieurs espèces d'hommes, les uns ayant douze
+sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas être divisé
+par ces différences; car elles sont éloignées, elles constituent des
+sous-espèces, et non les espèces du genre _animal_; la différence
+prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_.
+
+La différence prochaine, celle qui divise immédiatement le genre, est
+celle qui le fait le mieux connaître, celle qui touche de plus près
+la nature; c'est donc la plus réelle. Boèce dit que tout genre a deux
+espèces prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit à deux
+membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener à la
+division par deux. Si la division ne paraît pas toujours pouvoir se
+faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les
+deux noms des _divisants_ et surtout des deux différences spécifiques
+d'un même genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des différences
+spécifiques; nous serions embarrassés pour nommer l'autre en français.
+Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le
+substantif abstrait répondant à _irrationale_ ce serait la _non-raison_.
+Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous
+ferait encore plus défaut; mais si la division du genre en deux espèces
+prochaines est toujours possible, sans toujours être exprimable, il suit
+que les espèces existent indépendamment d'un nom qui les désigne. Elles
+existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine
+qui veut que les espèces ne soient que des mots? Voilà l'argument
+qu'Abélard dirige en passant contre Roscelin.
+
+[Note 518: _De Div._, p. 643.]
+
+Les modernes répondraient que les espèces peuvent exister dans l'esprit
+sans être nommées, que toutes les idées n'ont pas nécessairement leurs
+noms, et qu'ainsi le principe de Boèce peut être vrai comme principe
+idéologique, sans qu'il en résulte aucun préjugé en faveur de la réalité
+objective des espèces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les
+individus seuls sont réels. Ces individus semblables ou dissemblables,
+séparés ou rapprochés par des différences ou ressemblances essentielles
+ou accidentelles, sont comparés et classés par l'intelligence, en
+sorte que les genres et les espèces sont des vues de l'esprit fondées
+seulement sur les différences et les ressemblances des individus,
+seules réalités. Toute classe, genre ou espèce, se résout réellement en
+individus. Il n'y a point de réalité autre qui corresponde au nom ou à
+l'idée de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des
+animaux, des hommes_. Les genres et les espèces ne sont donc que des
+idées, et comme les idées en général ne se constatent et ne se fixent
+que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement à
+l'intelligence, on peut regarder les espèces comme des noms, ne
+correspondant à aucune réalité substantielle qui soit l'espèce, si elle
+n'est la réunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'à dire
+que les espèces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable,
+ou le conceptualisme éclairé.
+
+A ce compte, le principe de Boèce pourrait rester vrai, tout genre se
+diviserait en deux espèces, ne fussent-elles désignées par aucun nom
+spécial, sans que le réalisme fût justifié, c'est-à-dire sans qu'il en
+fallût conclure que les espèces hors des individus soient autre chose
+que des abstractions. Mais Abélard ne procède pas ainsi; il attaque le
+principe de Boèce dans sa généralité, et sans s'inquiéter de l'induction
+que ce principe fournit en faveur du réalisme; voici par quel argument
+de métier il pense le détruire.
+
+Si deux espèces prochaines épuisent la division de tout genre, la
+règle est applicable au genre _relation_. La _relation_ est un genre
+supérieur, de ceux qu'Aristote appelle _generalissima_, car c'est le
+troisième prédicament. Or, quelles sont les deux différences prochaines
+qui divisent le genre _relation_? La difficulté de le dire peut prouver
+seulement que les noms des deux espèces prochaines du genre _relation_
+manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses,
+faute d'exister dans les noms; elles peuvent être dans la nature et
+manquer dans le langage. Mais c'est une règle de logique que tous les
+relatifs sont ensemble dans la nature, tous les _ad aliquid_ sont
+_simul_, [Grec: pros ti hama tae physei einai], ce qui signifie qu'ils
+coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative à une
+autre, il faut bien que celle-ci le soit à la première. Elles sont donc
+nécessairement corrélatives et simultanées. L'un des relatifs ne peut
+disparaître que la relation ne disparaisse et n'entraîne avec elle la
+disparition de l'autre. Cette règle admise, il faut bien que les deux
+espèces prochaines qui divisent complètement le genre _relation_, étant
+les deux espèces fondamentales de relatifs, soient simultanées. Or le
+seront-elles avec la _relation_, leur genre suprême? Mais c'est un
+principe que le genre suprême est antérieur aux espèces, qu'il a la
+priorité sur elles; et si la _relation_, genre suprême des deux
+espèces prochaines de relatifs, leur est antérieure, comment ceux-ci
+pourraient-ils être simultanés avec elle? Cela répugne. Maintenant les
+deux espèces prochaines de relatifs peuvent-elles être simultanées avec
+celles qui ne sont pas prochaines? Non, car ou celles-ci leur sont
+subordonnées, ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnées,
+elles viennent après les premières, qui ne peuvent être simultanées avec
+celles qui leur sont postérieures. S'il s'agit d'espèces qui ne leur
+sont pas subordonnées; si, par exemple, l'espèce prochaine A est
+simultanée avec l'espèce D subordonnée à l'espèce prochaine B, tandis
+que celle-ci est simultanée avec l'espèce C subordonnée à l'espèce
+prochaine A, il arrive que A simultané avec B antérieur à D, est
+simultané avec D postérieur à B, et par conséquent A est antérieur à D
+comme B, et postérieur à B comme D. Et de même, B est tout à la
+fois antérieur à C comme A et postérieur à A comme C. Sans plus de
+développement, la contradiction apparaît.
+
+Enfin, les deux espèces prochaines du genre suprême _relation_
+sont-elles simultanées l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est
+de même forcément des deux genres qui divisent chacune d'elles, et des
+espèces subordonnées qui divisent chacun de ces genres; car toutes
+ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y
+a solidarité entre eux à tous les degrés, et qu'en outre les deux
+_divisants_ supposent le divisé, un seul relatif à un degré quelconque
+de l'échelle, suppose tous les autres; et conséquemment, il pourrait
+arriver, par exemple, que l'existence de la relation de roi à sujet
+entraînât nécessairement l'existence de la relation de maître à
+disciple, ou de cause à effet; ce qui est évidemment absurde[519].
+
+[Note 519: Supposez que le prédicament _relation_ ait pour espèces
+les plus prochaines une X et une Y, dont la première sera un relatif
+que nous nommerons _celui de qui on dépend_, et la seconde, _celui
+qui dépend_. Elles seront corrélatives et simultanées; soit. Mais la
+première aura, je suppose, pour genres qui la divisent _la cause_ et
+_le supérieur_, la seconde, _l'effet_ et _l'inférieur_. _Cause_ et
+_supérieur_ ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le même genre
+qu'ils divisent. _Effet_ et _inférieur_ ne le sont pas davantage; mais
+ils divisent un même genre. Ces espèces se sous-divisent à leur tour;
+par exemple _supérieur_ en _père_ et en _maître_, _inférieur_ en _fils_
+et en _esclave_. Or _supérieur_, quoique de genre différent, sera
+relatif à _inférieur_ et simultané avec lui, et réciproquement. _Père_,
+espèce appartenant à un autre genre que _fils_, sera relatif
+et simultané avec _fils_, comme _maître_ avec _esclave_, bien
+qu'appartenant à des espèces de genres divers. Or, si _père_ est relatif
+à _fils_, ils sont nécessaires l'un à l'autre, et ces deux sous-espèces
+existant rendent nécessaire l'existence de toutes les autres. Car _fils_
+étant rendu nécessaire par _père_, rend nécessaire _inférieur_, l'espèce
+de laquelle il dépend, et celle-ci, son autre sous-espèce _esclave_,
+puisque (c'est la supposition) ces deux sous-espèces _fils_ et _esclave_
+divisent exactement leur espèce _inférieur_. J'en dis autant de
+_père_ et de _maître_ par rapport à _supérieur_. Mais _supérieur_ et
+_inférieur_ à leur tour appartiennent à deux genres différents, dont
+l'un est divisé par _supérieur_ et par _cause_, l'autre par _inférieur_
+et par _effet_, et comme _inférieur_ et _supérieur_ sont nécessaires
+l'un à l'autre, l'existence de l'un et de l'autre entraîne celle
+des deux autres espèces avec chacune desquelles chacun d'eux divise
+exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux
+réunis et opposés, corrélatifs simultanés, sont les espèces les plus
+prochaines du genre le plus général, la _relation_. Ainsi les rapports
+dialectiques de toutes ces branches de la _relation_ établissent une
+liaison ou solidarité entre des choses qui en réalité n'en ont aucune,
+puisque l'existence du _fils_ ne fait rien à celle de _l'esclave_, celle
+du _père_ rien à celle du _maître_, celle du _supérieur_ rien à celle de
+la _cause_.]
+
+Que faut-il donc penser de l'autorité? Que devient la règle de Boèce?
+Il faut croire, dit Abélard, qu'il n'a pas entendu parler des genres
+de tous les prédicaments; et la règle ne doit être appliquée qu'au
+prédicament de la substance; c'est ainsi que son autre règle: «toute
+espèce est constituée de la matière du genre par la forme de la
+différence,» n'est vraie que des espèces de la substance.
+
+On peut ici juger Abélard et la scolastique. Il s'agit d'un argument
+qui, au fond, atteint le réalisme. Quelle en est la difficulté? c'est
+qu'il est dirigé contre l'autorité, contre une règle de Boèce. Quelle
+en est la force? c'est qu'il est appuyé sur l'autorité, sur une règle
+d'Aristote. Il se réduit à ceci: la règle _tout genre se divise en
+deux espèces prochaines_ est inconciliable avec cette autre règle _les
+relatifs sont simultanés_. Voilà comme le raisonnement scolastique se
+fonde toujours sur l'autorité, même quand il attaque l'autorité.
+
+En admettant que le genre _substance_ se divise en deux espèces
+prochaines, Abélard examine s'il en est de même du genre _relation_; il
+traite hypothétiquement la relation comme la substance; et attendu que
+la maxime de Boèce, au cas où elle serait vraie, suppose que les espèces
+sont des choses et non des mots, puisqu'elle les admet comme existantes,
+encore même qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si
+elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les espèces
+de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en
+vérité, comment des espèces de relations peuvent-elles être des choses?
+Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la même
+réalité qu'aux substances? N'y a-t-il pas là une tendance à réaliser
+indûment des abstractions? On voit comment la scolastique, si peu
+ontologique dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur
+l'observation de la réalité, tombe facilement dans une ontologie
+artificielle et gratuite qui remplit et abuse l'intelligence.
+
+Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Abélard en elle-même.
+Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote:
+«les relatifs sont ensemble dans la nature;» c'est-à-dire, comme il
+l'explique, simultanés et solidaires dans la réalité. Ce principe est-il
+donc si clair et si juste? Sans doute il y a moitié, s'il y a double;
+s'il y a disciple, il y a maître; mais la science est relative à son
+objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la
+science existe. De même, l'objet senti est antérieur à la sensation. Le
+principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique à la relation en
+acte, non à la relation en puissance. La relation actuelle exige la
+simultanéité des relatifs. Mais quelle espèce de relatifs sont les
+deux espèces prochaines du genre _relation_? Le rapport des espèces
+prochaines aux genres, des espèces entre elles, des espèces à d'autres
+espèces, est-il la relation proprement dite, aristotélique, catégorique?
+cela ne conduirait-il pas à cette idée outrée que tout rapport est un
+rapport nécessaire? La catégorie de relation est le rapport nécessaire;
+mais le rapport nécessaire n'est pas nécessairement le rapport de
+simultanéité. De A à B il peut y avoir un rapport nécessaire, dès que
+B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A à B qu'un
+rapport possible; si A est naturellement antérieur à B, on ne peut pas
+dire que A et B soient ensemble ou simultanés, quoique A étant donné,
+il en résulte nécessairement un rapport possible avec B, au cas que B
+devienne réel; et quoique B étant donné, il en résulte nécessairement un
+rapport nécessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, dès que B
+existe. Ainsi A et B sont relatifs et ne sont pas simultanés.
+
+Mais si tous les relatifs ne sont pas simultanés, est-il vrai que cette
+règle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport
+d'espèces à genre, ou d'espèces du même genre entre elles, ou de
+celles-ci avec d'autres espèces? Nullement; la définition de la relation
+ne s'applique pas à ces relations-là. Le genre est logiquement antérieur
+aux espèces, et, bien que les espèces le supposent, il ne les suppose
+pas, il ne suppose que des espèces possibles. Il n'y aurait pas d'hommes
+qu'il y aurait encore des animaux. De même, point de relation nécessaire
+entre l'espèce _homme_ et les espèces des plantes, ou les sous-espèces
+des oiseaux ou des poissons, ou même les sous-espèces des nègres ou des
+blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si
+un genre est complètement divisé par deux espèces prochaines, poser
+l'une comme espèce, c'est supposer l'autre. On ne peut dire: Il y a dans
+le genre animal une espèce _raisonnable_, sans dire implicitement
+qu'il y a une espèce _non raisonnable_. S'il n'y avait que l'espèce
+_raisonnable_, il n'y aurait pas de différence entre le genre _animal_
+et l'espèce _homme_. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne
+serait qu'un genre sans espèce. Bien plus, si l'homme a été créé après
+les autres animaux, le genre animal, avant la naissance d'Adam, n'était
+ni genre ni espèce qu'en puissance, et non pas en acte; et quoique la
+race humaine ne pût naître sans que la division possible du genre devînt
+nécessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est-à-dire
+sans qu'aussitôt le genre et les deux espèces fussent réalisés, il
+n'y avait pas eu simultanéité entre l'espèce humaine et le reste des
+animaux, en dépit du rapport nécessaire entre les deux espèces. Tous les
+animaux ne coexistent pas nécessairement dans la nature.
+
+Il faut donc modifier le principe d'Aristote, ou ne pas regarder les
+deux espèces prochaines d'un genre comme de véritables relatifs. Au
+reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs,
+mais s'il se divise nécessairement en deux espèces.
+
+Nous touchons ici à la seconde règle et à l'autre autorité. Le genre se
+divise-t-il exactement en deux espèces prochaines, oui ou non? Si l'on
+parle d'une division verbale, soit. Posez une espèce du genre, vous
+aurez certainement en regard de cette espèce tout ce qui, dans le même
+genre, n'offre pas la différence spécifique. On peut toujours dire que
+le genre se divise en ce qui a telle différence et ce qui ne l'a pas;
+mais le second membre de la division n'est pas nécessairement une espèce
+proprement dite. Ce peut être la collection formée momentanément par
+l'esprit de tous les êtres qui n'ont pas la différence; ce n'est alors
+que la négation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux
+sans raison constituent-ils nécessairement une espèce proprement dite,
+et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles diversités, qu'ils
+ne formeraient une classe une et spéciale que par opposition à l'espèce
+raisonnable? Toute importante qu'est la division par l'affirmation et la
+négation, elle n'est pas assez instructive, assez significative; c'est
+plutôt une élimination, une abstraction, comme parle la logique moderne,
+qu'une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: _Tout être
+est créateur, incréé ou créé_, on ferait une division à trois membres
+et qui pourrait avoir une véritable valeur. Sans doute on peut toujours
+réduire une division par espèces à deux membres; il suffit pour cela
+d'affirmer une différence, et puis de la nier. Mais il ne suit pas que
+l'on constituera toujours par là deux espèces réelles. Si l'on divise
+l'être en créateur et créé, on aura d'un côté Dieu, et de l'autre la
+matière, l'âme, l'ange, l'homme, la brute; le créé ne sera pas une
+espèce proprement dite. On aura cependant une division à deux membres,
+et qui comprendra tout le genre.
+
+J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux espèces
+proprement dites, aux différences proprement dites, et non l'appliquer
+à toutes les espèces transitoires et successives qu'enfante l'esprit
+humain, la règle de Boèce reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait
+en effet des espèces et différences proprement dites, c'est-à-dire qu'à
+tel degré déterminé de l'échelle de l'être soit le genre, et au degré
+qui suit immédiatement, l'espèce, il sera vrai que vous ne passerez
+jamais de l'un à l'autre que par la division à deux membres. L'animal
+étant le genre, l'espèce humaine est bien certainement _animal_ par
+la différence _raison_; et l'autre portion du genre _animal_ moins la
+_raison_, peut être dite constituée du genre _animal_ par la différence
+_non-raison_, ce qui donne forcément une seconde espèce. Mais on
+conviendra qu'il y a un peu de symétrie artificielle dans tout cela,
+et qu'il est difficile d'admettre réellement la _non-raison_ comme une
+forme essentielle. De cette manière de procéder, il peut résulter une
+création illimitée d'êtres de raison érigés tôt ou tard en être réels.
+Ainsi, les nominalistes eux-mêmes sont tôt ou tard ontologistes.
+
+Je n'ai raisonné que sur le genre substance; que serait-ce si je
+m'occupais des genres des autres prédicaments! c'est alors que tout
+paraîtrait fictif, et l'abus de l'ontologie dialectique éclaterait. Il
+est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent
+les dupes, et certainement au fond Abélard savait bien que ce ne pouvait
+être que par une assimilation fictive que l'on traitât la _relation_ ou
+la _situation_ comme la _substance_; il laisse entrevoir, quoique trop
+rarement, qu'il n'ignore pas que la _nature_, c'est ainsi qu'il nomme
+la réalité, est autre chose que _l'art_, c'est ainsi qu'il nomme la
+dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux? puis, pourquoi
+ne pas étudier, pour la décrire et la circonscrire, cette disposition ou
+cette faculté qui est en nous de convertir tout en être, et de raisonner
+des rapports et des modes comme si c'étaient des substances? Il est vrai
+que c'eût été là de la psychologie.
+
+Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce
+rare esprit ne méconnaissait pas la différence profonde qui doit séparer
+l'ontologie naturelle de l'ontologie dialectique. Il revient ici à
+l'idée qu'il a déjà exprimée, c'est que les règles qui sont bonnes pour
+la catégorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit
+vraies des autres catégories. Suivant lui, la division du genre s'opère
+exactement par deux espèces prochaines, mais seulement quand ce genre
+est de la catégorie de la substance. La division du genre par les
+différences équivaut à la division par les espèces, mais seulement quand
+il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un
+principe antérieurement posé; c'est que toute espèce est constituée de
+la matière du genre par la forme de la différence, seulement quand il
+s'agit de genres ou d'espèces du ressort de la substance.
+
+Je ne vois pas que cette distinction fondamentale ait été jusqu'ici
+remarquée; elle fait honneur à celui qui l'a aperçue et répond d'avance
+à plus d'une censure dirigée contre lui[520]; mais passons à la seconde
+espèce de division substantielle.
+
+[Note 520: Voyez _Dial._, pars III, p. 400; et ci-dessus c. V, et
+ci-après c. VI, VII et IX.]
+
+«Après la division du genre en espèces vient celle du tout en
+parties[521]. Le tout est quant à la substance, ou quant à la forme, ou
+quant à l'une et à l'autre. Le tout quant à la substance est tel quant
+à la compréhension de la quantité, c'est l'entier, ou quant à la
+distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par
+exemple l'espèce distribuée entre tous ses individus. L'espèce peut bien
+être appelée le tout quant à la substance des individus, puisqu'elle
+est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de même des
+genres; car il y a, outre le genre, la différence dans la substance de
+l'espèce, tandis qu'au delà de l'espèce rien de nouveau n'entre dans la
+substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espèce, non
+des espèces (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit
+de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier,
+c'est-à-dire un tout qui résulte de l'assemblage de toutes les parties
+combinées, comme la maison, qui est composée du toit, des murs, etc.
+L'entier ne peut être l'universel, parce que l'universalité n'a point
+ses parties dans sa quantité, mais en distribution dans la diffusion
+de la communauté, c'est-à-dire divisées entre plusieurs à qui elle
+est commune. L'entier a une _prédication_ (attribution) qui lui est
+particulière; Socrate est composé des membres que voici.
+
+[Note 521: _Dial._, pars V, P. 460-470.]
+
+«Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre[522], que la division
+doit s'arrêter aux dernières espèces pour ne pas s'étendre jusqu'aux
+individus, il a considéré non la nature des choses, mais la multiplicité
+et le changement des individus. Leur existence est soumise à la
+génération et à la corruption, elle n'a pas la permanence que possèdent
+les universels, dont l'existence est nécessaire, dès qu'il existe
+un quelconque des individus en lesquels ils sont distribués. Cette
+infinité[523], qui n'est point l'oeuvre de la nature, mais de notre
+ignorance et de la mobilité de l'existence, laquelle ne saurait
+longtemps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets
+des animaux, ou dans des individus à accidents immobiles, empêche la
+division actuelle, mais n'empêche pas qu'elle existe dans la nature: la
+nature pourrait très-bien souffrir que les individus dont l'existence
+aurait été permise, attendissent notre division et tombassent sous notre
+connaissance....
+
+[Note 522: Porphyr. _Isag._, II.--Boeth., _In Porph._, l. III, p.
+75.]
+
+[Note 523: L'impossibilité de déterminer le nombre des individus.]
+
+«De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs, les uns sont
+continus, comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres
+non, comme le peuple, dont les parties sont désagrégées. La division
+de ces touts ne s'énonce pas au même cas que celle de l'universel,
+c'est-à-dire au nominatif, elle se fait au génitif.... _De cette ligne_,
+une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite
+ligne; _de ce peuple_, une partie est cet homme, une autre partie, cet
+autre homme..., tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile ... sont des
+parties de l'homme (espèce), mais Caton, Virgile est homme.... Mais il
+faut regarder au sens plutôt qu'aux paroles....
+
+«Comme la division régulière du genre ne se fait point par ses espèces
+quelconques, mais par ses espèces les plus prochaines, de même, la
+division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais
+par les parties principales. On blâmerait celui qui diviserait l'oraison
+par syllabes ou par lettres, qui sont les parties des parties; l'ordre
+naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union
+constitue immédiatement le tout, et que l'on décompose l'oraison en
+expressions et celles-ci en syllabes.»
+
+Mais quelles parties convient-il d'appeler principales, et quelles,
+secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales
+sont parties, non des parties, mais du tout, comme dans l'homme l'âme
+et le corps. Regardez-vous comment le tout se détruit, les parties
+principales sont celles dont la suppression détruit la substance du
+tout, comme la tête dans l'homme.
+
+La première classification est arbitraire. Elle veut, par exemple, que
+les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les
+fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant
+d'un côté les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les
+fondements ne seront plus partie principale, mais partie de partie. On
+peut à volonté dans un composé quelconque rendre secondaire une partie
+principale, et réciproquement. Dans l'autre opinion, on n'hésite pas à
+admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par
+exemple, la tête, laquelle est une partie du corps qui est une partie
+de l'homme, dont l'autre partie est l'âme; on regarde seulement quelles
+sont les parties qui, en se détruisant, détruisent la substance du tout.
+Mais si vous détruisez une petite pierre de la muraille d'une maison,
+comme cette pierre est un des éléments de sa substance, cette substance
+est atteinte, le tout cesse d'exister, la maison est détruite; ou ce qui
+reste est un autre tout, une autre maison; ce n'est qu'une partie de la
+première. En vain diriez-vous que la petite pierre de la maison existe
+séparément, la maison existait comme composé, et il ne suffit pas pour
+son existence que sa matière subsiste. Autrement, comme elle se compose
+de bois et de pierres, on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres,
+on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction, toutes les
+parties sont principales.
+
+A cette argumentation, qu'Abélard dit toute neuve, _novissimae_, voici
+comme on a tenté de répondre. Vous dites que si cette petite pierre
+cesse d'être, le tout dont elle fait partie n'est plus; soit, pourvu que
+la pierre soit vraiment partie principale, comme dans un tout de deux
+pierres. Mais pour appliquer cette conclusion à un tout qui est le tout
+des parties, mais qui est autre chose que ses parties, il faut ajouter
+au raisonnement cette constante: _Les parties étant parties et parties
+principales_. En effet, dans le conséquent, elles sont prises comme
+tout, dans l'antécédent comme parties. Or une partie n'est pas le tout,
+ou la substance se multiplierait à l'infini. Il faut donc rétablir
+l'unité du raisonnement qui manque d'une condition essentielle en
+logique, _la constance_, d'après la règle: «Où la constance n'est pas
+conservée dans l'enchaînement, la conjonction des extrêmes ne suit
+pas[524].»--Mais alors comment accordez-vous que dans ces conséquences
+fort connues: _Si l'homme existe, l'animal existe, et si l'animal, la
+substance_, la conjonction des extrêmes s'accomplisse? Car dans la
+première conséquence, _animal_ suit comme genre, et dans la seconde, il
+précède comme espèce. Faut-il donc, pour rétablir la constance, faire
+l'insertion suivante: _Si l'homme existe, l'animal existe; et, si
+l'animal existe, comme animal est l'espèce de la substance, la substance
+existe_. En vérité, cela est inutile, le moyen terme peut également être
+conséquent pour le premier membre et antécédent pour le second. Il est
+donc vrai qu'une partie quelconque détruite détruit nécessairement le
+tout, et que, du point de vue de la destruction de la substance, toutes
+les parties sont principales.
+
+[Note 524: «Ubi constantia non interseritur, conjunctio non
+procedit.» C'est ainsi qu'Abélard donne cette règle du syllogisme: Les
+extrêmes et les moyens doivent nécessairement être homogènes. (_Analyt.
+post._, 1, vii.) Il n'avait pat sous les yeux le texte des Seconds
+Analytiques.]
+
+Mais si vous enlevez un ongle à Socrate, est-ce que toute la substance
+de Socrate périt? non, parce que l'homme ne consiste pas dans ses
+parties. Autrement, en des temps divers, le même homme vivant ne
+subsisterait pas; car sa substance augmente ou diminue sans cesse. Il
+faut donc chercher quelle est la partie, faute de laquelle l'homme ne se
+retrouve plus; les uns diront que c'est la main, les autres que c'est la
+langue; mais la destruction de l'une ni de l'autre n'est l'homicide;
+et nous tenons pour principales les parties qui sont telles, que leur
+mutuelle conjonction produise immédiatement la perfection du tout.
+La conjonction du toit, des murs et des fondements, et non pas la
+composition de leurs parties entre elles, produit la maison.
+
+Il est des touts dont la nature paraît contraire, quoique ce soient
+aussi des entiers: tels sont les touts _temporels_, comme _le jour_
+composé de douze heures, et qui est pour elles un tout constitutif. Ces
+touts n'ayant point de parties permanentes, la simultanéité ne leur est
+pas applicable; leurs parties sont successives, comme celles du temps,
+celles de l'oraison, et l'existence actuelle de ces parties est la seule
+mesure de l'être de ces touts. A prendre rigoureusement la signification
+du jour ou de l'oraison, jamais l'oraison ou le jour n'existe, puisque
+jamais ni les douze heures, ni les mois dont se compose l'oraison,
+ne coexistent. Aristote admet dans le temps la continuation sans la
+permanence[525], mais ni l'une ni l'autre dans l'oraison. Il faudrait
+plutôt dire que les parties du temps ont la permanence et non la
+continuation; car les sujets étant discontinus, les accidents doivent
+l'être aussi. On trouverait également une sorte de permanence dans les
+parties de l'oraison, en faisant prononcer en même temps par divers les
+lettres qui en sonnant ensemble composeraient les mots et l'oraison avec
+les mots. Mais à dire le vrai, ni le temps, ni l'oraison, ne sont des
+composés de parties. Un composé ne peut être contenu dans une seule
+partie, et ce n'est pas une partie que ce que la quantité du tout ne
+surpasse point. Là où il n'y a qu'une partie, elle est le tout. Or les
+parties dans le temps ne sont jamais plusieurs, puisque la simultanéité
+leur est interdite; il n'en existe jamais qu'une. Co n'est donc que par
+figure qu'on peut dire que le jour existe, et ce qui en existe et qu'on
+appelle partie n'en est pas une, elle est réellement un tout.
+
+[Note 525: Arist. _Categ._, VI.]
+
+«Je me souviens, ajoute Abélard[526], que mon maître Roscelin avait
+cette idée insensée de prétendre qu'aucune chose ne résultât de parties,
+et, comme les espèces, il réduisait les parties à des mots. Si on lui
+disait que cette chose, qui est une maison, résulte d'autres choses,
+savoir, le mur, le toit et le fondement, voici par quelle argumentation
+il attaquait cela.
+
+[Note 526: _Dial_., p. 471.]
+
+«Si cette chose qui est la muraille est une partie de cette chose qui
+est la maison, comme la maison elle-même n'est pas autre chose que le
+mur, le toit et le fondement, le mur est partie de lui-même et du
+reste. Mais comment sera-t-il partie de lui-même? Toute partie est
+naturellement antérieure au tout; or, comment le mur serait-il antérieur
+à soi et aux autres, lorsque l'antériorité à soi-même est impossible?
+
+«La faiblesse de cette argumentation consiste en ceci, que quand on
+parle du mur, et qu'on accorde qu'il est partie de lui-même et du reste,
+on entend de lui-même et du reste pris et joints ensemble, ou d'un
+composé dans lequel il est avec le toit et le fondement, en sorte que la
+maison est comme trois choses, mais non prises séparément, combinées au
+contraire, et ainsi il n'est plus vrai qu'elle soit le mur ni le reste,
+mais elle est les trois ensemble. De la sorte, le mur n'est partie que
+de lui-même et du reste combinés, ou de toute la maison, et non pas de
+lui-même pris en soi: il est antérieur, non à soi-même pris en soi, mais
+a la combinaison de soi-même et du reste. En effet, le mur a existé
+avant que toutes ces choses eussent été jointes, et chacune des parties
+doit exister naturellement avant de produire l'assemblage dans lequel
+elles sont comprises.»
+
+Ce long examen de la division du tout vient de nous conduire au milieu
+de la grande question du réalisme et du nominalisme. Abélard y a touché
+en s'occupant de la différence; il y est revenu en traitant de la
+division de la substance par les espèces. Il la retrouve ici sous deux
+formes, en étudiant la division du tout universel et du tout intégral.
+
+Le tout universel est un des universaux; il est la collection soit des
+genres, soit des espèces, soit des individus, qui en sont comme les
+parties; en tant que collection des individus, le tout espèce peut
+être appelé leur substance, puisqu'il est la totalité de la substance
+répartie en eux; mais le genre n'est pas la substance totale des
+espèces, puisqu'il y a dans l'espèce un élément qui n'est pas dans
+le genre, la différence. Cette doctrine, qui admet bien une certaine
+réalité dans les éléments des espèces et des genres, les présente
+cependant comme des touts de convention; et il est vrai qu'en tant qu'on
+les considère comme des touts, ce ne sont pas des touts naturels, si la
+condition du tout naturel est l'unité numérique de substance; mais
+ils sont des touts naturels, lorsqu'ils sont la totalité de genres
+et d'espèces véritables, ou formés à raison de ressemblances et de
+différences essentielles et permanentes. Les genres et les espèces de
+convention, oeuvres d'une classification arbitraire et momentanée, sont
+les seuls qui ne donnent naissance qu'à des touts conventionnels.
+
+Quant à la division du tout intégral ou constitutif en ses parties, elle
+serait indifférente à la question du réalisme, si Roscelin n'avait eu
+la hardiesse de l'y rattacher. N'admettant de réalité que la réalité
+individuelle, il se croyait obligé de nier la réalité des éléments de
+l'individu, et comme l'individu est un tout, de nier les parties du
+tout. Par quel subtil argument, on l'a vu. La réponse d'Abélard est
+bonne, et résout la difficulté de dialectique que Roscelin avait
+inventée. Le bon sens n'en pouvait être embarrassé un moment; mais le
+bon sens n'est pas la logique.
+
+«La division du tout selon la forme est, par exemple, celle qui partage
+l'âme en trois puissances ou facultés, celle de végéter, celle de
+sentir, celle de juger[527]. L'âme en exerce une dans les plantes, deux
+dans les animaux; dans l'homme, elle les contient tontes trois: elle a
+le conseil ou le jugement avec la végétabililé et la sensibilité, c'est
+ce qu'on appelle la rationnanté ou la raison.
+
+[Note 527: _Dial_., p. 411-476.]
+
+«Voici donc une division régulière: la puissance de l'âme est ou de
+végéter, ou de sentir, ou de juger. Mais cette division est-elle
+applicable à l'âme universelle ou âme du monde, que Platon croit unique
+et singulière[528], que d'autres appellent une espèce contenue dans
+un seul individu, comme le phénix? Boèce paraît avoir appliqué cette
+division à l'âme en général, quand il dit: _L'âme se composant de ces
+sortes de parties, en ce sens non pas que toute âme soit composée de
+toutes, mais une âme des unes, une autre âme des autres, c'est une chose
+qu'il faut rapporter à la nature du tout_. Ces mots indiquent qu'il
+croit que le nom d'âme, tel qu'il est défini par la division, convient
+à toutes les âmes, ou, ce qui revient an même, qu'il désigne un
+universel.... On donne donc aussi le nom de tout à ce qui consiste en de
+certaines vertus ou facultés, comme l'âme en ses trois puissances[529].
+
+[Note 528: Cette division triple de l'âme est comme dans toute
+l'antiquité. Abélard l'avait rencontrée dans Boèce. (_In Porph_., p.
+46.) Quant à la question de savoir si cette triplicité s'appliquait a
+l'âme du monde, il aurait pu s'en assurer en relisant le Timée, si,
+comme on le croit, il en avait une version sous les yeux. Là, Platon dit
+que Dieu forma l'âme du monde d'une essence divisible, d'une essence
+indivisible, et d'une essence intermédiaire, produit de l'union de l'une
+et de l'autre. Ces trois principes, le premier, qui est l'être, le
+second l'intelligence, le troisième qui participe des deux autres,
+pourraient bien répondre à la division dont il s'agit, quoique dans le
+Timée elle soit conçue d'une manière plus transcendante et qui a été
+tout autrement développée et interprétée par les alexandrins. Voyez dans
+les _Études sur le Timée_, de M. Henri Martin, le texte, p. 88, 94 et
+98, et la note 22. t. 1. p. 316-383.]
+
+[Note 529: Les citations, comme le fond des idées, sont prises de
+Boèce (_De Div_., p. 646), et nous voyons comment s'est introduite
+ou plutôt maintenue dans la philosophie du moyen âge cette ancienne
+division de l'âme en végétative, sensitive et intelligente (ou
+rationnelle).]
+
+«Seule, en effet, l'âme fait végéter le corps, et elle donne seule au
+corps le mouvement de croissance; seule elle discerne, c'est-à-dire a la
+notion du bien et du mal; mais il semble qu'elle ne sente pas seule, on
+croit même qu'elle ne peut sentir, car on ne dit pas les sens de l'âme,
+mais du corps. Aristote attribue les sens au corps[530]; c'est que les
+sens, c'est que les instruments par lesquels l'âme exerce ses sens,
+sont fixés dans le corps et font connaître les corps qui, par leur
+intermédiaire, arrivent à l'état de concepts, d'où l'on pourrait induire
+qu'il y a une faculté de sentir dans l'âme, une autre dans le corps.
+L'une et l'autre, en effet, sont dits sensibles (_sensibile_); mais la
+vraie et première faculté de sentir est dans l'âme, quoique le corps
+contienne les divers organes des sens....., ou plutôt quoique tous ses
+membres soient pourvus du tact qui paraît être le seul commun à tout
+animal, car il est certains animaux qui manquent de tous les autres
+instruments, comme les huîtres et les coquilles, qui sont sans
+tête, ainsi que Boèce le rappelle dans le premier Commentaire des
+Prédicaments[531].
+
+[Note 530: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proedic._, p 100.]
+
+[Note 531: Il n'y a point ou il n'y a plus deux Commentaires des
+Prédicaments, ni par conséquent de premier. C'est dans le livre II de
+son unique commentaire sur les catégories que Boèce parle des huîtres et
+des coquilles (p. 101).]
+
+«Quant à cette sensibilité attribuée au corps de l'animal, comme si elle
+était sa différence, elle paraît descendre et naître de celle qui est
+dans l'âme, et l'animal ne paraît sensible qu'en tant qu'il contient une
+âme capable d'exercer en lui la faculté de sentir. Le corps n'est dit
+sensible que parce que l'âme est avec lui, que parce qu'il a une âme;
+l'âme, au contraire, est sensible, non par l'effet du prédicament
+de l'avoir, mais en vertu d'une puissance qui lui est propre.
+Objectera-t-on que _sensible_, étant la différence substantielle
+d'_animal_, est une qualité, apparemment parce que toute différence est
+qualité, mais qu'avoir une âme n'est pas une qualité, étant au contraire
+de la catégorie de l'avoir? Il faudrait alors entendre par la qualité la
+forme, ou par le mot _sensible_ désigner dans le corps de l'animal une
+certaine faculté qui serait nécessairement du ressort de la qualité,
+puisque l'autorité a soumis toutes les puissances ou impuissances au
+genre suprême de la qualité[532]. Cela revient à dire que l'animal naît
+déjà apte à l'exercice des facultés de l'âme, grâce à une qualité des
+sens par lesquels l'âme, comme par des instruments, s'acquitte des
+fonctions de la puissance qui lui est propre.
+
+[Note 532: Arist. _Categ._, VIII.--Boeth., _In Proed._, l. III, p.
+170. Toute cette psychologie d'ailleurs ne vient point d'Aristote; on
+trouverait plutôt quelque chose d'analogue dans Boèce (_De interp._, ed.
+sec., p. 298)]
+
+«Il faut qu'il y ait différentes sensibilités de l'âme et du corps,
+comme il y a différentes rationnalités, car c'est une règle que les
+genres qui ne sont point subordonnés entre eux, n'ont pas les mêmes
+espèces ou les mêmes différences; or, tels sont le corps et l'âme, dont
+l'on ne reçoit aucune attribution de l'autre[533].
+
+[Note 533: C'est dire, en dialectique, que la sensibilité de l'âme
+ne peut être celle du corps ou que la sensation n'est pas l'affection
+organique; nouvelle preuve que le raisonnement, avec ses formes d'école,
+remplace et quelquefois vaut les notions puisées dans l'observation des
+faits de conscience.]
+
+«L'équivoque qui se trouve dans les noms des différences de l'âme et du
+corps s'étend aussi aux noms de leurs accidents. Il naît de certaines
+choses qui sont dans l'âme certaines propriétés pour le corps. Ainsi
+le fondement propre des sciences ou des vertus, c'est l'âme. Cependant
+l'homme est un corps, et l'on dit de lui qu'il est savant ou studieux,
+non qu'on entende par là une _qualité_ de la science ou de la vertu, car
+elles ne sont pas en lui, mais un _avoir_ de l'âme, qui _a_ les sciences
+et les vertus. L'homme est dit dialecticien ou grammairien, joyeux ou
+triste, rassuré ou effrayé, et mille autres choses, à raison de toutes
+les qualités de l'âme, dont l'exercice ne peut apparaître ou même avoir
+lieu sans la présence du corps. Les corps eux-mêmes reçoivent des noms,
+et il leur naît des propriétés qui ont le même caractère: par exemple,
+Aristote dit qu'avec l'animal meurt la science[534]. Il parle de
+la science par rapport au corps, car la suppression de l'animal
+n'entraînerait point celle de la science, puisque l'âme, une fois
+dégagée de la ténébreuse prison du corps, acquiert de plus vastes
+connaissances; il ne veut parler que de cet exercice de la science qui
+se manifeste seulement grâce à la présence du corps[535].
+
+[Note 534: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proed._, p. 166.]
+
+[Note 535: La division du tout par facultés a, suivant Boèce,
+quelque chose de commun avec celle du genre ou de l'entier. Ainsi
+la _prédication_ de l'âme suit de ses facultés, ce qui signifie que
+l'énonciation des facultés de l'âme donne l'âme comme conséquence.
+Exemple; _S'il y a végétalble, il y a âme_. Et cela revient à la
+division du genre lequel suit de ses espèces: _S'il y a homme, il y a
+animal_. L'âme est composée de ses facultés autrement que l'entier l'est
+de ses parties. La composition de l'entier est matérielle ou relative à
+la quantité de son essence, tandis que la composition de l'âme résulte
+de l'addition d'une différence formatrice. «La qualité n'entre pas dans
+la quantité de la substance, et ce qui est le même en nature ne peut
+être matériellement composé de choses de prédicaments différents.»
+C'est-à-dire qu'une quantité matérielle ou une nature _quantitative_,
+comme un entier, ne peut être composée d'éléments d'une nature
+_qualitative_, comme des facultés. (_Dial._, p. 474-475)]
+
+«Quelques-uns appliquent celle division du tout virtuel ou du composé
+de puissances, non à l'âme en général, mais à cette âme singulière que
+Platon appelle l'âme du monde, qu'il a donnée à la nature comme issue du
+_Noy_ ou de l'esprit divin, et qu'il s'imagine retrouver dans tous les
+corps. Cependant il n'anime pas tout par elle, mais seulement les êtres
+qui ont une nature plus molle et ainsi plus accessible à l'_animation_;
+car bien que cette même âme soit à la fois dans la pierre et dans
+l'animal, la dureté de la première l'empêche d'exercer ses facultés, et
+toute la vertu de l'âme est suspendue dans la pierre.
+
+«Enfin, quelques catholiques, s'attachant trop a l'allégorie,
+s'efforcent d'attribuer à Platon la foi de la sainte Trinité, grâce
+à cette doctrine où ils voient le _Noy_ venir du Dieu suprême, qu'on
+appelle _Tagaton_, comme le Fils engendré du Père, et l'âme du monde,
+procéder du _Noy_ comme du Fils le Saint-Esprit. Ce Saint-Esprit en
+effet, qui, partout répandu tout entier, contient tout, verse aux coeurs
+de quelques chrétiens, par la grâce qui y réside, ses dons qu'il est dit
+vivifier en suscitant en eux les vertus[536]; mais dans quelques-uns,
+ses dons semblent absents, il ne les trouve pas dignes qu'il habite
+en eux, quoique sa présence ne leur manque pas, il ne leur manque que
+l'exercice des vertus. Mais cette foi platonique est convaincue d'être
+erronée en ce que cette âme du monde, comme elle l'appelle, elle ne la
+dit pas coéternelle à Dieu, mais originaire de Dieu à la manière des
+créatures. Or le Saint-Esprit est tellement essentiel à la perfection de
+la Trinité divine, qu'aucun fidèle n'hésite à le croire consubstantiel,
+égal et coéternel tant au Père qu'au Fils. Ainsi ce qui a paru à Platon
+assuré touchant l'âme du monde, ne peut en aucune manière être rapporté
+à la teneur de la foi catholique[537].»
+
+[Note 536: «Fidelium cordibus per inhabitantem gratiam sua largitur
+charismata quae vivificare dicitur suscitando in eis virtutes.»
+(_Dial_., p. 475.) Cette génération de l'âme du monde emanée du _Noy_
+(pour [Grec: nous], l'intelligence) est un dogme néo-platonique
+qu'Abélard tenait de Macrobe plutôt que du Timée. (_In Somn. Scip_., I,
+ii. xiii, xiv, etc.)]
+
+[Note 537: Abélard, comme on le verra plus bas, n'a pas toujours
+repoussé avec une aussi grande sévérité d'orthodoxie le dogme platonique
+de l'âme du monde. Mais ce passage est un de ceux que l'on cite peur
+prouver qu'il écrivit sa Dialectique après sa condamnation. Il est
+très-probable en effet qu'il aura inséré à dessein dans ce passage la
+rétractation d'une opinion, qui, bien que très-formellement exprimée
+dans sa théologie, n'en fait point une partie essentielle; tandis qu'on
+ne peut admettre qu'après l'avoir positivement condamnée, il l'ait
+reprise plus tard et développée, le théologien se montrant ainsi moins
+correct en sa foi que le philosophe. (Voyez l. III, c. II et III, et
+dans Abélard, le l. II de _l'Introduction_, c. xvii, et le l. I de la
+_Théologie chrétienne_, c. v.)]
+
+«Mais une fiction de ce genre paraît éloignée de toute vérité, car elle
+placerait deux âmes dans chaque homme. Platon imagine et veut que les
+âmes de chacun, créées au commencement dans les étoiles correspondantes
+(_in camparibus stellis_), viennent prendre appui en des corps humains
+pour la création de chaque homme en particulier, et que les corps soient
+animés par celles-là seules, dont la présence est partout suivie
+et accompagnée de l'animation, et nos par celle dont une opinion
+philosophique admet l'existence également, soit avant que le corps soit
+animé, soit après qu'il est dissous et jusque dans le cadavre[538].
+
+[Note 538: Cette phrase se rapporte à la distinction établie dans le
+Timée entre l'âme du monde et l'âme ou les trois âmes de l'homme, l'une
+immortelle, qui est l'âme intelligente ou connaissante, et les deux
+autres mortelles, savoir: l'une mâle et l'autre femelle; l'une, celle
+des volontés passionnées, l'autre, cette des impressions et affections
+sensibles; l'une qui réside dans le coeur et l'autre dans le foie.
+(Voyez dans les _Études sur le Timée_, le t. I, pv 96 et suiv., 187 et
+suiv., not. 22 et le t. II, not. 136, 139 et 140.)]
+
+«Ne nous occupons point de celle âme que la foi ne réclame point,
+qu'aucune analogie réelle ne recommande, et revenons à l'application de
+la division de l'âme générale (du genre âme). Il est demeuré en question
+pourquoi on a admis tes facultés dans ce tout qui est âme plutôt que
+dans les autres touts, ou pourquoi on a séparé cette division par
+facultés des autres divisions des genres par différences. Pour ceux
+qui par l'âme générale entendent cette âme du monde inventée par les
+platoniciens, ils la mettent évidemment en dehors de toutes les
+autres divisions, puisque dans cette seule et même âme ils admettent
+substantiellement toutes les facultés différentielles, la substance de
+cette âme les contenant également partout, quoique partout elle ne
+les exerce pas. Ceux au contraire qui entendent par l'âme générale
+l'universel âme (ou l'âme en général), ce qui est plus raisonnable, ils
+n'ont pas de raison d'admettre au nombre des divisions par la forme
+cette division de l'âme, plutôt que celle des autres touts par
+puissances ou par impuissances, telles que rationnalité et
+irrationnalité, ou toute autre forme de la substance; mais peut-être la
+citent-ils de préférence pour exemple, parce que ses différences sont
+plus connues d'avance.
+
+«La dernière division est celle par la matière et par la forme. En voici
+une: «L'homme est en partie substance animale, en partie forme de
+la rationnalité ou de la mortalité.» L'animal compose l'homme
+matériellement, la rationnalité et la mortalité formellement: car
+celles-ci étant des qualités ne pouvent se convertir en l'essence de
+l'homme qui est substance; mais la substance d'animal est la seule qui
+constitue l'homme par _l'information_ de ses différences substantielles.
+Les différences substantielles sont celles qui _spécifient_ ou changent
+en espèces les genre divisés put elles (Porphyre)[539]. La rationalité
+en effet et la mortalité, advenant à la substance d'animal, en font une
+espèce qui est l'homme. Mais en convertissant en espèce la substance
+du genre, elles ne passent pas elles-mêmes ensemble avec elle dans
+l'essence de l'espèce; ce sont les genres seuls qui deviennent espèces,
+sans rester toutefois séparés des différences; sans la survenance des
+différences, l'espèce différenciée ne serait pas produite; c'est par
+et non avec les différences que cette transformation a lieu. Si les
+différences étaient avec le genres transportées dans l'espèce, nous ne
+nous rendrions pas à la doctrine de ceux qui veulent quo l'homme soit un
+autre plus la rationnalité et la mortalité, non pas seulement un autre
+_informé_ par ces deux différences, mais un animal et ces deux choses;
+dans le premier cas trois font un, dans le second les trois sont trois,
+et l'homme uni à la muraille n'est pas la même chose que l'homme et la
+muraille. Mais assurément nous serions forcés d'admettre que ces mêmes
+différences ensemble avec le genre viennent à la fois et se réunissent
+de même façon dans l'essence de l'espèce; d'où il résulterait qu'elles
+sont de la substance de la chose et qu'elles entrent comme partie dans
+la matière. Car rien no reçoit l'attribution de substance composée que
+la matière, parce que rien ne doit être pris matériellement que la
+matière déjà actuellement combinée a la forme; par la statua on no peut
+entendre que l'airain figuré, et non l'airain et la figure, puisque
+la composition de la forme n'est pas de l'essence de la statue. «_La
+statue_, dit Boèce[540], _consiste dans ses parties_ (c'est-à-dire dans
+les parties séparées d'airain qui, réunies, constituent la quantité de
+son essence comme matière) _autrement que dans l'airain et l'espèce_
+(c'est-à-dire dans la composition de la forme).» Cette composition
+n'advient pas n la matière pour y être de l'essence de la chose, mais
+pour que la substance de l'airain devienne ainsi une statue. La matière
+actuellement jointe aux formes n'est que ce qu'on appelle le _matièré_,
+comme l'anneau d'or n'est que l'or étiré en cercle, comme la maison
+n'est que le bois et les pierres augmentées de la construction.
+
+[Note 539: _Isag._, III.--Boeth., _In Porph._, l. IV, p. 89.]
+
+[Note 540: _De Div._, p. 640.]
+
+«La division dont nous traitons comprend avec la forme substantielle
+la forme accidentelle; car la composition de la statue ne paraît point
+substantielle, puisqu'elle ne crée pas une substance spécifique. La
+statue ne semble pas en effet une espèce, car elle n'est pas une unité
+naturelle, mais fabriquée par les hommes, ni un nom de substance, mais
+d'accident, le nom de statue étant pris de quelque fait de composition.
+En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou
+bois, dès qu'il offre l'image d'un être animé, c'est une statue. Le
+mot de statue paraît donc appartenir plus à _l'adjacence_[541] qu'à
+l'essence; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une
+substance spécifique, la composition est substantiellement inhérente
+à la statue (elle y est comme dans son sujet d'inhérence), de la même
+façon que la justice au juste. Le juste ne peut être sans la justice,
+la statue sans sa composition; non, il est vrai, par une nature
+substantielle, mais par une propriété formelle, qui fait qu'on dit le
+juste et la statue. Boèce a dit que les différences substantielles du
+tyran au roi étaient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le
+peuple sous une domination violente[542]; cependant _roi_ et _tyran_ ne
+désignent pas des espèces, mais des accidents; l'homme est ce qu'il y
+a de plus spécial; point d'espèces après lui. Le mot de Boèce signifie
+donc que nul ne peut être investi de la propriété de roi ou de tyran,
+s'il n'a fait ce qui vient d'être dit.»
+
+[Note 541: _Ad adjacentiam_, nous francisons ce mot, parce qu'il est
+expliqué par son antithèse avec _essence_.]
+
+[Note 542: _De Differ. topic._, l. III, p. 873.]
+
+La troisième division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot
+en significations ou en modes de significations[543].
+
+[Note 543: _Dial._, p. 479-484.]
+
+Les significations des mots dépendent de la notion qu'ils produisent
+dans l'esprit de l'auditeur, et en général du sens qui leur a été
+imposé; mais ces recherches ne tiennent pas à l'essence de la
+philosophie. Une même signification peut avoir plusieurs modes,
+c'est-à-dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De là une division
+nouvelle. Le mot d'_infini_, par exemple, est divisé par Boèce en infini
+de mesure, en infini de multitude, en infini de temps[544]. Dans
+les termes vraiment équivoques, il y a pour un même mot plusieurs
+définitions. Ici, au contraire, où il ne s'agit que des modes de la
+signification, la définition ne change pas; l'infini demeure toujours
+ce dont le terme ne peut être trouvé, mais l'infini est un mot qui
+s'emploie de différentes manières. C'est la recherche et rémunération de
+ces _manières_ ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes.
+Abélard va plus loin, et croit que l'infini ne désigne point une seule
+et même propriété, commune, par exemple, au monde, au sable, à Dieu.
+Chacun a sa manière d'être infini, et il penche à croire qu'il faudrait
+ici une définition plutôt réelle que verbale. Les membres de la division
+que Boèce donne de l'infini, ne supposent point nécessairement une
+opposition, une même chose pouvant être infinie de diverses manières.
+Dieu est infini quant au temps et par la quantité de la substance; car
+il ne saurait être renfermé dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs
+d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la créature? ne risque-t-on
+pas de tomber ainsi dans l'équivoque proprement dite, et n'y aurait-il
+pas lieu à des définitions différentes? On dit que l'infini est ce dont
+le terme ne peut être trouvé; mais Dieu est infini, en ce sens que sa
+nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un être que rien ne
+limite. Il est infini par essence. «Les créatures, au contraire, ne
+peuvent être dites infinies que relativement à notre connaissance, et
+non pas à leur nature. Toutes, en effet, connaissent leurs limites,
+quand même notre science ne les atteint pas; et admettre l'infinité,
+réelle ou naturelle, dans les créatures, fut une erreur chez les gentils
+et serait une hérésie chez les catholiques; car ce serait assimiler à
+son créateur la créature comme excédant toutes limites; or le créateur
+lui-même ne connaît pas ses limites, puisqu'elles n'ont jamais été.»
+
+[Note 544: _De Div._, p. 640.]
+
+Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas
+suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour
+faire ressortir leurs différences[545].
+
+[Note 545: _Dial._, p. 484-489.]
+
+Si vous comparez la division du tout à la distribution du genre, vous
+trouvez qu'elles diffèrent en ce que la première se fait suivant la
+quantité, la seconde suivant la qualité. En effet, lorsqu'on distribue
+un universel, on n'entend point le prendre dans son intégrité, mais
+en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il, au
+contraire, d'un tout intégral, ses parties en divisent la substance,
+indépendamment de toutes qualités et quand même elles en seraient
+dépourvues.
+
+Toujours un genre est antérieur à ses espèces, un tout postérieur à ses
+parties; car les parties sont la matière du tout, comme le genre est
+la matière des espèces. Aussi, comme la destruction du genre supprime
+l'espèce, quoique la destruction de l'espèce laisse subsister le genre,
+la destruction de la partie détruit le tout, quoique le tout en
+se détruisant n'entraîne pas la perte des parties, au moins comme
+substance, si ce n'est comme parties.
+
+Chaque espèce reçoit le genre pour prédicat; on ne peut dire la même
+chose du tout pour chaque partie. Il les faut toutes prises ensemble,
+pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal, mais la
+muraille n'est pas la maison; il y faut la muraille, le toit, etc., tout
+pris ensemble, il n'y a d'exception que pour les touts factices,
+comme une baguette d'airain, dont le tout divisé en deux donnera deux
+baguettes d'airain. Mais aussi, comme étant un tout factice, on devrait
+peut-être la classer parmi les substances universelles.
+
+Comparez maintenant la division du mot à celle du genre. Elles diffèrent
+en ce que le mot se partage en significations propres, le genre
+en certaines créations tirées de lui-même. «Car le genre crée
+matériellement l'espèce; l'essence générale est transférée dans la
+substance de l'espèce, au lieu que la substance du mot n'est point
+transportée dans la constitution de la chose qu'il signifie. Le
+genre est plus universel dans la nature que l'espèce, son sujet;
+_l'équivocation_ est dans sa signification plus compréhensive que le
+mot unique. C'est que le mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient
+naturellement à aucune chose signifiée; c'est un nom imposé par les
+hommes. Car le suprême artisan des choses nous a confié l'imposition des
+noms, mais il a réservé la nature des choses à sa propre disposition.»
+
+Aussi le mot est-il postérieur à la chose qu'il signifie, et le genre
+antérieur à l'espèce. Par suite, les choses qui sont réunies dans la
+nature du genre, reçoivent son nom et sa définition; tout ce qui se
+dit du sujet en est prédicat de nom et de définition (Aristote).
+Les significations, an contraire, ne se partagent que le nom de
+l'_équivocation_[546].
+
+[Note 546: _Categ._, V.--Boeth., _In Proed._, l. I, p. 130.
+Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler que l'_équivocation_
+(homonymie) est la propriété des choses équivoques (homonymes),
+c'est-à-dire qui sous un même nom n'ont pas même substance. «Nomem
+commune, substantiae ratio diversa.» On peut dire d'un homme vivant et
+d'un portrait, c'est un homme. (Boeth., _In Proed._, p. 115.) Il y a
+dans le texte d'Abélard, à la dernière phrase, _non participant_, je
+crois que la négation doit être retranchée (p. 487).]
+
+La division du genre exprime une nature qui est la même partout, la
+division du mot un usage ou convention qui peut varier.
+
+Comparez enfin la division du mot et celle du tout; le tout consiste
+dans ses parties, qui le divisent, mais les significations qui divisent
+le mot ne le constituent pas en lui-même. Aussi, pendant qu'une partie
+du tout en entraîne la destruction par la sienne propre, le mot qui
+signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que
+l'anéantissement de cette chose anéantisse le mot, soit en substance,
+soit à titre de signification.
+
+Ces différences, ainsi résumées, ne sont paa sans intérêt; elles
+accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme;
+mais c'est une conséquence qu'il suffit d'indiquer[547].
+
+[Note 547: Et cependant on y rencontre cette expression toute
+réaliste, _essentia generalis_ (ibid.).]
+
+Il faudrait donner un traité de dialectique ou commenter tout Boèce,
+pour compléter l'analyse du traité d'Abélard sur la division. Il n'a
+pas même été publié tout entier, et après la division substantielle, le
+tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un intérêt médiocre.
+Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop
+incomplète, si nous nous taisions sur ce qui fait en dernière analyse la
+valeur de la division, sur la définition.
+
+On a dû voir comment la division rend possible la définition, et la
+définition dont le crédit a un peu baissé dans la philosophie, était au
+premier rang dans celle du moyen âge. Mais avant de lui assigner son
+rôle philosophique, disons, d'après Abélard, ce que c'est que la
+définition[548].
+
+[Note 548: _Dial._, pars V, p. 490-497.]
+
+Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement, la définition est
+constituée seulement par le genre et les différences[549], comme cette
+définition de l'homme, _animal rationnel mortel_, ou de l'animal,
+_substance animée sensible_, ou des corps, _substance corporelle_.
+Ainsi, comme le dit Cicéron, la définition explique ce que (_quid_) est
+le défini. Cependant on a souvent, avec Thémiste, entendu la définition
+dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une
+équation entre la _prédication_ et une voix (_l'univoque_), en déclare
+de quelque manière la signification. Dans la prédication, on dit que
+l'oraison _fait équation_ au mot qu'elle définit, ou que la définition
+est _adéquate_, lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni
+le nom n'excède l'oraison, ni l'oraison le nom. Ainsi, tout ce qui est
+_homme_ est _animal rationnel mortel_, et réciproquement.
+
+[Note 549: Abëlard suit ici Boèce, dont les idées sur la définition
+ont prévalu dans l'école. La définition que donne Cicéron de la
+définition même est dans ses Topiques, et Boèce, âpres l'avoir
+commentée, la rappelle dans son «Traité de la définition» (p. 649), et
+c'est là qu'Abélard la reprond. Au reste, cette définition ne diffère
+pas de l'ideo générale qu'Aristote donne de la définition, [Grec: lomos
+ton ti isti], (_Analyt. post._, II, x); mais Boèce, Abélard et en
+général les scolastiques sont loin d'avoir jugé la définition avec une
+sévérité aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (_Anal. post._, II,
+III à XIII.--_Topic._, VI.--_Met._, VII, XII.)]
+
+On distingue la définition de nom et la définition de chose. La première
+est l'interprétation qui explique un mot d'une langue dans une autre,
+surtout en le décomposant, comme lorsqu'on explique que _philosophie_
+signifie _amour de la sagesse_. L'interprétation rentre souvent dans
+l'étymologie; mais l'une et l'autre, en expliquant le nom, donnent
+connaissance de la chose; autrement, le mot ne se comprendrait pas. La
+définition fait la démonstration de la chose, quand non-seulement elle
+en donne la substance, mais qu'elle la dépeint par quelques-unes de
+ses propriétés. Le mot montre la chose enveloppée, la définition la
+développe, en décomposant la matière ou la forme. Dans la définition
+de l'homme, _animal_ indique la substance, _mortel_ et _rationnel_ les
+formes; _homme_ signifiait tout cela confusément. Le nom de la substance
+générique ou spécifique détermine, assigne la qualité à la substance, en
+désignant la substance, en tant qu'_informée_ par les qualités; mais il
+ne donne pas une pleine connaissance comme la définition qui décompose.
+
+L'interprétation s'applique au nom; elle est nécessaire, notamment quand
+le doute porte sur la substance nommée, et que l'on ne sait à quelle
+substance le nom est imposé. Puis on y ajoute la définition, lorsque
+la propriété formelle est ignorée. «La définition doit toujours être
+convertible avec le défini; mais l'interprétation excède généralement
+l'interprété. Ainsi nous n'appelons pas philosophes tous ceux qui aiment
+la sagesse, mais seulement ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art
+(la connaissance de la dialectique), tandis qu'on interprète le mot
+_philosophe_ par _amateur de la sagesse_, c'est la composition et le son
+du mot qui semblent le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donne-t-il
+la différence de la définition de nom à celle de chose.»
+
+La définition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et
+c'est la définition propre, ou selon l'accident, et elle doit s'appeler
+alors description. La définition substantielle est celle qui comprend en
+ses parties la matière et la forme substantielle qui font la
+substance de la chose, comme par exemple, le genre et les différences
+substantielles. Les espèces seules peuvent donc être définies
+substantiellement, car seules elles ont le genre et les différences
+substantielles. Quant aux genres les plus généraux ou prédicaments,
+ils ne peuvent admettre la définition, car ils n'ont ni genres, ni
+différences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur
+constitution, et qu'ils sont suprêmes principes des choses. De même les
+individus sont indéfinissables, parce qu'ils manquent de différences
+spécifiques, n'ayant point par soi les différences auxquelles ils ne
+participent que parce qu'ils font partie de l'espèce. Les individus
+d'une même espèce ne se distinguent entre eux que par les accidents de
+la forme, qui _altèrent_[550] seulement la substance et ne créent point
+d'essence. Les accidents cesseraient d'être accidents, si l'accès et le
+retrait en enlevait quelque chose à la substance; c'est là l'effet des
+formes substantielles des espèces; d'elles dépend la génération et
+la corruption de la substance, c'est-à-dire que seules elles peuvent
+produire les substances nouvelles et en changer la composition.
+
+[Note 550: _Altérer_ est ici pris dans le sens primitif, et signifie
+que les accidents font qu'un individu est autre (_alter non alius_)
+qu'un autre individu de même espèce. Ainsi, les accidents individuels
+altèrent la substance, sans la changer en tant que substance spécifique.
+Sous ce rapport, il faut se garder de confondre _altération_ avec
+_corruption_. Les formes substantielles corrompent la substance, en
+changent la nature (_cum rumpere_, composer autrement), et ne se bornent
+pas à l'altérer (à l'individualiser).]
+
+Il ne peut donc tomber sous la définition que les intermédiaires entre
+les prédicaments et les individus, mais les uns et les autres ne se
+refusent pas à la description, qui est la définition selon l'accident ou
+improprement dite. Ainsi l'on dit que _la substance est ce qui peut être
+sujet de tous les accidents_, et que _Socrate est un homme blanc, crépu,
+musicien, fils de Sophronisque_. Ce sont des définitions incomplètes ou
+descriptions qui n'admettent que les seules différences, ou qui posent
+le genre sans les différences, ou l'espèce avec les accidents; elles
+diffèrent des vraies définitions, qui ne comprennent que la matière et
+la forme.
+
+Parmi les noms soumis à la définition, on distingue les noms substantifs
+proprement dits, qui sont donnés aux choses en ce qu'elles sont, et les
+autres noms qu'on appelle noms pris, _nomma sumpta_ (noms abstraits),
+et qui sont imposés aux choses à raison de la _susception_ de quelque
+forme. D'où l'on distingue la définition quant à la substance de la
+chose, et la définition quant à l'adhérence de la forme. Les
+définitions des genres et espèces sont données quant à la substance ou
+substantivement; les définitions des noms pris, comme l'_homme_, le
+_rationnel_, le _blanc_, sont données adjectivement.
+
+«A propos de ces dernières, une grande question est élevée par ceux qui
+placent les universaux au premier rang parmi les choses, c'est celle de
+savoir quelles sont les choses signifiées que les définitions de noms
+définissent. En effet, la signification des noms abstraits est double,
+la principale est relative à la _forme_, la secondaire relative au
+_formé_. Ainsi _blanc_ signifie en premier lieu _la blancheur_ qui sert
+à déterminer le corps sujet de la blancheur; en second lieu, le sujet
+même dont _blanc_ est le nom. Or nous définissons le blanc _le formé par
+la blancheur_ (ce qui a la _forme de la blancheur_). Maintenant on est
+dans l'usage de demander si c'est seulement la définition du mot ou de
+quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous définissons
+les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette
+définition paraît être en premier lieu celle de la signification; il
+reste donc à chercher de quelle signification. Est-ce la première,
+c'est-à-dire _la blancheur_, ou la seconde, c'est-à-dire _le sujet de la
+blancheur_? Si c'est la définition de la _blancheur_, elle est _prédite_
+d'elle-même (car c'est dire que la _blancheur_ est _formée du formé
+par la blancheur_); _blancheur_ se dit de toute chose _blanche_, et
+la définition se sert à elle-même de prédicat; or qui accorderait que
+_blancheur_ ou _cette blancheur fût formée de blancheur_? tout ce qui
+est _formé de blancheur_ ou _blanc_ est corps.
+
+«Mais si la définition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le
+_blanc_, c'est-à-dire qui est le _sujet de la blancheur_, on demande si
+elle est la définition de chaque sujet qui reçoit la _blancheur_ ou de
+tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la
+perle, qui est blanche; alors, d'après la règle _De quocumque diffinitio
+dicitur_ (la définition se dit de tout ce dont se dit le terme
+défini[551]), celle-ci donne le prédicat de la perle, ce qui est
+absolument faux. Si au contraire on veut qu'elle soit la définition de
+tous les sujets pris ensemble, il faudra, d'après la même règle, que
+tous les sujets, quelque divers qu'ils puissent être, soient définis
+ensemble (c'est-à-dire par le même prédicat dans la même proposition),
+ce qui est encore faux.
+
+[Note 551: Je crois que cette règle est celle que donne Aristote en
+ces termes: «Toute définition est toujours universelle.» (_Anal. post._,
+II, xiii.)]
+
+«Là-dessus, je m'en souviens, voici quelles étaient les solutions qui
+pouvaient lever toutes les objections précédentes.
+
+«Supposons que l'on dise que cette définition est celle de la
+_blancheur_, entendue non selon son essence, mais selon l'adjacence (non
+substantivement, mais adjectivement), c'est une conséquence qu'elle soit
+aussi dite comme prédicat 1° de la blancheur adjectivement, en ce sens
+que _tout blanc est formé par la blancheur_; 2° et aussi de toutes les
+choses dont elle est le prédicat adjectif. (Ainsi toutes les choses
+_blanches_ sont _formées de la blancheur_.)
+
+«On peut dire aussi qu'elle convient à tout sujet quelconque de la
+_blancheur_; mais ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elle
+définisse tout ce qui a cette même définition pour prédicat; car cette
+règle _la définition se dit d'un quelconque_, ne regarde que les
+définitions selon la substance[552]; or celle dont il s'agit est
+assignée à la substance _sujet de la blancheur_, non quant à ce qu'elle
+est en elle-même, mais quant à une de ses formes.
+
+[Note 552: J'ai supprimé dans le texte de cette phrase deux mots,
+_et definitum_, qui me paraissaient en troubler le sens (p. 496).]
+
+«Cette solution me paraît aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent
+que la définition embrasse tous les _sujets de la blancheur_ pris
+ensemble, quand même on concéderait qu'ils sont tous _prédits en
+disjonction_, c'est-à-dire que ce qui a la définition pour prédicat est
+ou perle, ou cygne, ou tout autre de ces sujets.
+
+«On peut encore dire que la définition est celle de ce nom, _le blanc_,
+non quant à son essence, mais quant à sa signification, et alors elle ne
+risquera plus de lui servir de prédicat quant à son essence: on ne dira
+pas que ce mot _blanc_ est le _formé de la blancheur_, mais que c'est ce
+qu'il signifie; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appelée
+_blanche_, est _formée de la blancheur_. Définir le mot, c'est ouvrir
+sa signification par la définition; définir la chose, c'est montrer la
+chose même.
+
+«Ainsi, que la définition fût une définition de mot ou qu'elle fût celle
+d'une signification quelconque, la question pouvait être résolue: on ne
+définit rien sans déclarer en même temps la signification d'un mot,
+et nous n'accordons pas qu'aucune chose réelle puisse être dite de
+plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute
+définition doit éclaircir le mot qui exprime ce qu'elle définit, il faut
+qu'elle soit toujours composée de noms dont la signification reçue soit
+connue, car nous ne pouvons éclaircir l'inconnu par des inconnus. La
+définition est ce qui donne la plus grande démonstration possible de la
+chose que contient le nom défini, car il y a cette différence entre la
+définition et le défini que, bien que l'une et l'autre aient la même
+chose pour sujet, leur manière de le signifier diffère (Boèce[553]). La
+définition qui distingue en parties séparées chacune des propriétés de
+la chose, la montre plus expressément et plus explicitement, tandis que
+le mot défini ne distingue pas ces divers éléments par parties, mais
+pose le tout confusément. Et quoique les mots définis contiennent
+souvent plus de propriétés de la chose que la définition n'en énonce, là
+où l'on a le mot et la définition, la définition est plus démonstrative
+que le nom. Quant aux choses mêmes, la définition fait plus que le nom
+pour la signification, quand elle est substituée à la chose même qui
+est ignorée et qu'elle détermine distinctement dans toutes ses
+parties[554].»
+
+[Note 553: _De Div._, p. 665.]
+
+[Note 554: _Dial._, p. 495-497. Cette dernière partie de la
+discussion, donnée textuellement, aurait besoin peut-être, pour se faire
+comprendre, d'une paraphrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres
+suivants on reviendra au sujet qu'elle traite, et tout sera peut-être
+éclairci.]
+
+Ici finissent les extraits que nous voulions donner de la Dialectique,
+et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouvé
+combien cette science consacrée à l'élude des procédés logiques de
+l'esprit, est forcément et fréquemment entraînée à l'examen des
+questions de métaphysique. On ne saurait trouver étrange que cette
+nécessité se fasse sentir surtout dans les recherches sur la définition.
+Qu'est-ce en effet que définir? c'est dire ce qu'est une chose. La
+science de la définition est donc l'art de dire ce que sont les choses,
+et comme l'art de le dire est celui de l'enseigner, c'est apparemment
+aussi celui de le savoir. Apprendre à définir, c'est donc finalement
+apprendre à connaître les choses; et cette partie de la logique est
+l'introduction à l'ontologie. S'il y a une méthode sûre pour bien
+définir, il y a un procédé certain pour connaître la vérité des choses.
+
+D'où venait cette préférence pour la définition comme moyen de
+connaître? de l'emploi presque exclusif du raisonnement dialectique. Ce
+raisonnement n'est au fond que le syllogisme; or le syllogisme n'est, à
+le bien prendre, que le moyen de tirer de la définition d'une chose
+la définition d'une autre. Les propositions qui le composent sont des
+définitions partielles ou totales, provisoires ou finales. Quand il
+est général et définitif, il est (ce mot de définitif semble lui-même
+l'indiquer) un procédé de définition. Si l'on remonte aux syllogismes
+antérieurs, on arrive toujours à quelque proposition universelle qui
+exprime qu'une chose convient à une autre, à toute cette autre, à rien
+que cette autre, _omni et soli_. C'est donc une définition. Et, comme la
+scolastique recourait peu à l'observation soit interne, soit externe, il
+est tout simple que, suivant son procédé habituel, elle se soit
+attachée à rechercher et à établir plutôt les conditions logiques de la
+définition, que les méthodes les plus sûres de découvrir et de constater
+la vérité, persuadée qu'elle était qu'une fois ces conditions connues,
+elle n'aurait plus qu'à les appliquer, sans investigations lointaines,
+sans expériences prolongées, pour faire de bonnes définitions ou pour
+contrôler celles qui lui seraient présentées. Qu'était-ce pour elle,
+en effet, qu'étudier une chose? c'était en chercher la place dans les
+cadres de la dialectique; c'était déterminer à quelle catégorie elle
+appartenait, si elle était genre le plus général ou prédicament, genre,
+espèce, sous-genre, sous-espèce, espèce la plus spéciale ou individu,
+si elle était mode ou nature, propre ou accident; et cela, moins en
+retraçant les caractères effectifs de la chose dans la réalité, qu'en
+rappelant les propositions d'Aristote, de Porphyre, ou de Boèce, où elle
+avait figuré, pour faire concorder l'exposition logique de la chose avec
+les assertions antérieures de l'autorité. La recherche de la vérité dans
+un tel système aurait dû, pour atteindre parfaitement son but, aboutir à
+un tableau dialectiquement encyclopédique de tous les objets nommés par
+le langage; et ce tableau n'eût été qu'une collection méthodique de
+définitions.
+
+Si la définition a été depuis moins pratiquée et moins prônée, c'est
+qu'on a reconnu combien était artificielle et hypothétique soit cette
+manière de la trouver, soit la science dont elle devenait le fondement.
+On a remarqué que la définition n'était jamais que relative à la
+connaissance acquise, et ne contenait de vérité qu'en proportion de ce
+qu'on en savait. La définition ne donne pas la science; elle la résume
+ou la rappelle, elle ne la produit pas. Sans donc y renoncer, il vaut
+mieux s'enquérir, par l'étude du raisonnement comme par l'expérience
+externe, par l'examen du langage comme par la recherche des citations,
+par l'analyse directe de tous les caractères de l'objet à connaître
+comme par la décomposition de toutes les idées qui en constituent la
+notion, s'enquérir, dis-je, par tout moyen, de la vérité des choses,
+sauf ensuite à régulariser et, jusqu'à un certain point, à contrôler les
+connaissances acquises par l'application des formes de la dialectique.
+Au nombre de ces formes est sans contredit la définition, qui n'est
+elle-même que la division retournée. La définition est la synthèse dont
+la division est l'analyse.
+
+Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la variété et
+l'importance des objets et des questions auxquelles touche l'étude de
+la définition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature même des
+choses cette étude était infinie, puisqu'elle n'était rien moins que la
+clef de la science universelle. Aussi, à travers beaucoup de subtilités
+oiseuses, avons-nous vu, sous la main d'Abélard, l'étude de la division
+et de la définition amener dans son cours une théorie ontologique de la
+nature de l'âme, une théorie psychologique de ses facultés, des vues sur
+la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en général et
+sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents, et
+avant tout et sans cesse sur la substance et les modes, conséquemment
+sur le problème continuel et capital des universaux. Par les lumières
+que l'analyse de cette cinquième partie de la Dialectique a jetées sur
+ces diverses questions, elle peut être vraiment considérée comme la
+transition aux ouvrages qu'il nous reste à faire connaître. Elle
+nous conduit à l'examen plus direct des opinions psychologiques et
+ontologiques de notre auteur; et elle nous montre en même temps comment
+la dialectique, science purement abstraite, devient une science
+d'application.
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+DE LA PSYCHOLOGIE D'ABÉLARD.--_De Intellectibis_.
+
+Lorsque l'on compare la philosophie du moyen âge et la philosophie
+moderne, une première différence frappe les regards. L'une paraît
+presque étrangère à l'étude des facultés de l'âme, à laquelle l'autre
+semble consacrée. En d'autres termes, la psychologie passe pour une
+découverte des derniers siècles. C'est en effet une vérité incontestable
+que depuis deux cents ans l'étude de l'esprit humain est devenue la
+condition préalable, la base, le flambeau, le premier pas de la science;
+toutes ces métaphores sont justes. Mais c'est surtout cette importance,
+c'est ce rôle de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler
+une découverte moderne; et l'on ne saurait prétendre d'une manière
+absolue qu'à aucune époque l'homme ait entièrement renoncé à s'observer
+lui-même, ou du moins à se faire un système quelconque sur sa nature
+intérieure et sur ses moyens de connaître. 11 y a donc eu toujours une
+certaine psychologie. Mais on en faisait peu d'usage; et l'on est resté
+longtemps sans deviner qu'une grande partie des vérités philosophiques
+ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes
+du moyen âge, ces controverses fameuses dont le bruit retentit
+dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique ou de
+métaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi
+trouvions-nous à peine dans les ouvrages déjà imprimés d'Abélard
+quelques vues isolées sur les facultés de l'homme, et ne pouvions-nous
+obtenir que par des inductions conjecturales et vagues une idée de sa
+psychologie, jusqu'au jour où parut un petit traité qu'il nous reste à
+faire connaître.
+
+Le titre seul est singulier, _Tractalus de Intellectibus_[555]. Il ne
+serait pas aisé de le traduire du premier mot; car bien que l'ouvrage
+roule sur l'intelligence humaine, cette expression _de intellectibus_
+désigne plutôt certains produits ou certaines opérations de
+l'intelligence que la faculté qui les réalise. M. Cousin a raison
+d'appeler l'ouvrage _un recueil de remarques sur l'entendement_; mais il
+s'y agit surtout de ces actes de l'entendement désignés sous le nom de
+concepts, et qu'on n'eût pas, il y a un demi-siècle, hésité à nommer des
+idées. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage _Traité des idées_; ce
+titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on
+aura lu les premiers mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur préambule
+de notre analyse.
+
+[Note 555: _P. Abaelardi tractalus de Intellectibus_; c'est le titre
+du manuscrit qui provient de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel. M.
+Cousin l'a publié dans la 4'e édition de ses _Frag. phil_., t. III,
+Append., XI, p. 448 et suiv.]
+
+«Voulant traiter des spéculations, c'est-à-dire des concepts, nous
+nous proposons, pour en faire une étude plus exacte, d'abord de les
+distinguer des autres passions ou affections de l'âme, de celles du
+moins qui paraissent le plus se rapprocher de leur nature; puis de les
+distinguer les uns des autres par leurs différences propres, autant que
+nous le jugerons nécessaire pour la science du discours.
+
+«Il y a cinq choses dont il convient de les isoler soigneusement: le
+sens, l'imagination, l'estimation, la science, la raison[556].
+
+[Note 556: «Sensus, Imaginatio, existimatio, scientia, ratio.» Cette
+distribution des principales facultés de l'esprit humain ne se trouve
+nulle part énoncée en termes exprès dans Boèce; du moins je ne l'y
+ai pas découverte. Il est impossible cependant d'en rapporter tout
+l'honneur à Abélard, d'autant que c'est à peu près la division de l'âme
+que l'on trouve exposée d'une manière si remarquable dans le l. III du
+_de Anima_ d'Aristote, [Grec: Listhaesis, phantasia, doxa, epistaemae,
+nous]. Il serait curieux de rechercher comment et par qui cette division
+avait passé dans le commerce philosophique. Car tout semble prouver
+qu'Abélard ne connaissait point le _de Anima_.]
+
+1° Sens.--«L'intellect ou faculté de concevoir est lié avec le sens tant
+par l'origine que par le nom. Par l'origine, car dès qu'un des cinq sens
+atteint une chose, il nous en suggère aussitôt une certaine conception.
+En voyant en effet quelque chose, en flairant, entendant, goûtant ou
+touchant, nous concevons aussitôt ce que nous sentons; et il est si
+vrai que la faiblesse humaine est provoquée par le sens à s'élever à
+l'intelligence, que nous avons peine à donner à aucune chose la forme de
+la conception, si ce n'est à la ressemblance des choses corporelles que
+l'expérience des sens nous fait connaître.
+
+«Quant au langage, nous abusons souvent du mot de sens pour exprimer
+l'intelligence; par exemple nous disons le sens des mots, au lieu
+de dire le concept des mots. La vision aussi est prise souvent pour
+l'intelligence tant par Aristote que par la plupart des autres[557],
+peut-être parce que le sens nous paraît ressembler davantage à
+l'intelligence. En effet, l'esprit se représente la chose qu'il conçoit,
+d'une manière analogue à celle dont nous contemplons, comme placée
+devant nous, une chose prochaine ou éloignée.
+
+[Note 557: Je ne vois que les représentations mentales, les
+_fantaisies_ des Grecs, que Boèce propose d'appeler _visa_. (_In Porph.
+a Victor., Dial._, I, p. 8.)]
+
+«Le sens et l'intellect étant donc réunis par l'origine et le nom,
+il m'a paru nécessaire d'assigner leur différence, vu qu'ils opèrent
+ensemble dans l'âme[558].»
+
+[Note 558: _De Intell._, p. 461-462.]
+
+La différence, c'est que la perception d'une chose corporelle par le
+sens a besoin d'un instrument corporel, c'est-à-dire que l'âme doit être
+appliquée à un objet par un intermédiaire physique, comme l'oeil ou
+l'oreille, tandis que l'intellect qui conçoit, c'est-à-dire la pensée
+même de l'âme, n'a besoin ni de l'instrument corporel, ni même de
+l'effet d'une chose réelle à concevoir, puisque l'intelligence se pose
+des choses existantes ou non, corporelles ou non, soit en se rappelant
+le passé, soit en prévoyant l'avenir, soit même en se figurant ce qui
+n'exista jamais.
+
+La seconde différence, c'est que le sens n'a aucune faculté de juger
+d'une chose, c'est-à-dire d'en concevoir la nature ou la propriété;
+aussi est-il commun aux animaux sans raison et aux animaux raisonnables.
+L'intelligence, au contraire, n'opère que par la conception rationnelle
+de la nature ou de la propriété des choses, même quand elle conçoit à
+faux. Aussi point d'entendement sans la raison, ou sans la faculté par
+laquelle un esprit capable de discernement parvient à distinguer et à
+juger les natures des choses.
+
+2° Raison.--Les animaux qui ont la raison ont, en langage scolastique,
+la rationnalité. La science ne met entre ces deux choses qu'une
+différence de degré. La seconde appartient à tous les esprits, tant des
+hommes que des anges; la première, seulement à ceux qui sont capables
+de discernement (_discretis_, aux personnes discrètes); quiconque peut
+juger les propriétés des choses possède la rationnalité. Celui dont
+le jugement, exempt des atteintes de l'âge ou des troubles de
+l'organisation, s'exerce avec facilité, a seul la raison. Or la raison
+est en essence la même chose que l'esprit (_animus_). La conception, ou
+l'acte de l'intelligence en tant qu'elle conçoit, distincte des sens
+comme de la raison, descend ou provient de celle-ci dont elle est comme
+l'effet perpétuel; elle n'est donc pas la raison, quoiqu'il n'y ait pas
+conception là où manque la raison.
+
+3° Imagination.--La conception diffère aussi de l'imagination, qui n'est
+qu'un souvenir du sens, ou la faculté par laquelle l'esprit retient
+l'affection du sens, en l'absence de la chose qui l'avait produite. Ce
+n'est pas qu'il ne puisse y avoir en même temps dans l'âme imagination
+et conception, aussi bien que conception et sens, et dans les deux cas
+il y a quelque jugement; mais c'est un acte de l'intelligence, et non
+pas de l'imagination et du sens. L'une se rapporte aux choses absentes,
+l'autre aux choses présentes; la conception se produit pour les choses
+absentes comme pour les choses présentes. Mais nous pouvons sentir les
+choses sans les concevoir, autrement nous penserions toujours au ciel et
+à la terre, que nous voyons toujours. Quand le sens agit, l'imagination
+ne peut agir avec lui et en lui; mais dès qu'il cesse, elle le supplée.
+C'est une confuse perception de l'âme aussi bien que le sens. Ce qui est
+capable de sens est capable d'imagination. Les bêtes elles-mêmes n'en
+sont pas dépourvues, suivant Boèce[559]. Mais n'y a-t-il imagination
+qu'à la condition du sens? Abélard penche pour l'affirmative; il veut
+que non-seulement les objets insensibles et incorporels ne soient que
+des concepts intellectuels, mais qu'il en soit, de même des objets
+corporels que l'intelligence conçoit sans les avoir présents par les
+sens. Si Aristote a dit que nos conceptions n'ont jamais lieu sans
+imagination[560], cela signifie, selon lui, que lorsque nous tâchons
+d'atteindre et de juger la nature ou la propriété d'une chose par la
+seule intelligence, l'habitude du sens, d'où naît toute connaissance
+humaine, _sensus consuetudo a quo omnis humana surgit notitia_, suggère
+à l'esprit par l'imagination de certaines choses auxquelles nous
+n'entendons nullement penser. Voulons-nous, par exemple, ne concevoir
+dans l'homme que ce qui appartient à la nature de l'humanité,
+c'est-à-dire le concevoir comme _animal rationnel mortel_; beaucoup de
+choses que nous avons eu l'intention d'écarter se présentent à l'âme
+malgré elle par l'effet de l'imagination, comme la couleur, la longueur,
+la disposition des membres, et les autres formes accidentelles du corps;
+en sorte que par un effet singulier, _quod mirabile est_, lorsque je
+cherche à penser à quelque chose d'incorporel, l'habitude de sentir
+me force à l'imaginer corporel; ce que je conçois comme incolore, je
+l'imagine nécessairement coloré. C'est que les sens sont en nous ce qui
+s'éveille d'abord; leurs opérations se renouvellent sans cesse;
+ensuite l'esprit s'élève à l'imagination, puis à la conception de
+l'intelligence.
+
+[Note 559: _De Consolat. phil._, V, p. 944.]
+
+[Note 560: Aristote dit cela dans le Traité de l'âme et dans celui
+de la Mémoire. (_De Anim._, III, VIII.--_De Mem. et Remin._, I.) Abélard
+ne les connaissait pas; mais Boèce cite textuellement un passage du _de
+Anima_, et c'est là qu'Abélard s'est instruit. (Boeth., _De Interp._,
+ed. sec., p. 298.)]
+
+Toutefois, Boèce dit «qu'il est une intelligence qui appartient à bien
+peu d'hommes, et à Dieu seul, laquelle dépasse tellement et le sens et
+l'imagination qu'elle agit sans l'un et sans l'autre[561]; par elle,
+rien ne s'offre à l'esprit que ce qui se pense et se comprend; pour
+elle, point de perception confuse. Évidemment Dieu ne saurait avoir ni
+sens ni imagination; son intelligence atteint et contient tout; car
+comprendre, c'est savoir. Cette intelligence-là que Boèce accorde à
+un petit nombre d'hommes, croyons, avec Aristote, qu'elle ne peut se
+rencontrer dans cette vie, si ce n'est chez l'homme que l'excès de la
+contemplation élève à la révélation divine. Et cet essor de l'âme, il
+faut l'appeler science plutôt que simple intelligence, et le rapporter à
+l'esprit divin plutôt qu'à l'esprit humain. L'âme qui vient de Dieu se
+pénètre de Dieu, pour ainsi dire, et dans l'homme qui s'évanouit et
+meurt en quelque sorte, Dieu paraît[562].»
+
+[Note 561: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 296.]
+
+[Note 562: _De Intell._, p. 467. Ceci semble un souvenir du Timée
+plutôt que du _de Anima_. Voyez pourtant III, V.]
+
+4° Estimation.--Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de
+l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec
+l'intelligence; car on doit estimer pour comprendre, et le mot de pensée
+(_opinio_), synonyme de celui d'estimation, est quelquefois transporté
+à la conception. Mais estimer, c'est croire; l'estimation est la même
+chose que la créance ou la foi[563]. Comprendre, c'est apercevoir
+(_speculari_) par la raison, soit que nous croyions ou non à ce que nous
+apercevons. Je comprends cette proposition: _l'homme est de bois_, et je
+ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend;
+mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce
+dont il y a proposition, c'est-à-dire conjonction ou division.
+
+[Note 563: Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est
+d'Abélard. Celle analogie de l'_estimation_ avec la foi qu'il définit
+l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait empruntée au _de Anima_
+(III, iii), et que saint Bernard lui a reprochée. Voyez dans cet ouvrage
+le I. III, c. iv, et _Ab. Op., Introd._, I. I, p. 977.]
+
+5° Science.--La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient
+indépendamment de toute estimation ou conception. Aussi la science
+persiste-t-elle dans le sommeil, et Aristote place-t-il les sciences et
+les vertus, à raison de leur durée, parmi les habitudes, _habitus_[564],
+plutôt que parmi les dispositions de l'esprit.
+
+[Note 564: L'habitude, n'est pas l'accoutumance, mais ce que l'on
+a en propre comme une faculté naturelle, une _capacité_, suivant la
+traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire. La disposition ou diathèse,
+[Grec: tiùOttni], n'est qu'une affection peu durable. (_Categ._
+VIII.--_De la Logique d'Arist._, t. 1, p. 167.)]
+
+Maintenant, tout ce qui appartient proprement à l'intelligence,
+entendement ou faculté de concevoir, ayant été séparé de tout le reste,
+il faut distinguer les différents concepts entre eux. Ils sont simples
+ou composés, uns ou multiples, bons (_sani_) ou mauvais (_cassi_), vrais
+ou faux; en outre, il y a une distinction à faire entre le concept du
+composant et celui des composés, entre le concept du divisant et celui
+des divisés, ou entre la division et l'abstraction.
+
+Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps
+simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composés
+sont l'inverse. Il en est de la conception comme du discours qui la
+suscite, lequel est simple ou composé. Dire ou entendre: _l'homme se
+promène_, c'est passer par une suite d'énonciations significatives,
+celle d'_homme_, celle de _se promener_, et joindre l'une à l'autre.
+Il y a là des parties successives; car une énonciation, ainsi qu'une
+conception, peut rester simple et avoir des parties, si elles ne sont
+pas successives. Exemples: _deux, trois, troupeau, amas, maison_. La
+combinaison qui résulte de la matière et de la forme, ou bien de
+parties agrégées ensemble, n'exclut pas la simplicité. Exemple: le nom
+d'_homme_, qui désigne en même temps la matière, _animal_, et la forme
+de la _rationnalité_ et de la _mortalité_.
+
+Les mêmes choses peuvent être conçues et par une conception simple et
+par une conception successive. Je puis voir tantôt d'une seule et même
+intuition, tantôt par succession et en plusieurs regards, trois pierres
+placées devant moi. Ce que fait ici le sens, l'entendement le peut
+faire. Là est la différence des conceptions exprimées par le mot
+(_intellectus dictionis_) ou par l'oraison (_intellectus orationis_),
+qui désignent d'ailleurs la même chose. Ainsi le nom _animal_ et sa
+définition _corps animé sensible_ suggèrent la même pensée; toute la
+différence, c'est que l'un donne à la fois trois choses, et l'autre
+les donne successivement. Ainsi la conception donne les choses comme
+jointes, ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou
+simultanée ou successive.
+
+La différence entre les concepts de mot et les concepts d'oraison
+s'applique aux concepts qui donnent les choses comme séparées ou qui
+en opèrent la séparation, et qu'Abélard appelle concept des divisés
+et concept divisant. _Animal_ donne un concept de choses jointes;
+_non-animal_ est un nom infini ou indéterminé; il signifie la chose
+_qui n'est pas animal_, laquelle donne un concept de choses divisées
+(_intellectus divisorum_); et comme la définition de l'_animal_ donne un
+concept de jonction, la description du _non-animal_ donne un concept de
+division, proprement un concept divisant (_intellectus dividens_)[565].
+
+[Note 565: _De Intell._, p. 468-473.--Tout ceci concorde avec ce qui
+a été dit au chapitre précédent sur la division, la description, etc.]
+
+Les concepts simples ou composés sont uns, s'ils consistent dans une
+seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils
+sont multiples. «La jonction, comme la division ou disjonction, est
+une, lorsque l'esprit marche continûment d'un seul et même élan, et n'a
+qu'une intention mentale, par laquelle il accomplit sans interruption le
+cours une fois commencé d'un premier concept.» Ce langage un peu figuré
+signifie qu'il y a unité dans un concept, fût-il composé de parties et
+de parties successives, lorsque l'esprit le forme par un seul et même
+acte, lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'opération
+intellectuelle. En effet, quand même vous prendriez des choses
+successives, si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant
+discursivement (_discurrendo_), vous posiez une seule essence; ou bien
+quand, par la force d'une seule affirmation, voua assemblez et rendez
+réciproquement unis des éléments divers par le lien de l'attribution,
+par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu
+qu'il y ait impulsion mentale unique, il y a unité de concept. Quand je
+prononce continûment _animal raisonnable_, l'auditeur conçoit _animal_
+et _rationnalité_ comme une seule chose, il en fait un tout; et
+semblablement, quand je dis _animal non-raisonnable_. Peu importe
+d'ailleurs que la chose soit réellement ou non comme elle est conçue;
+le concept n'en existe pas moins. _Caillou raisonnable_ et _chimère
+blanche_ sont des concepts uns, comme _animal raisonnable_ et _homme
+blanc_. Cette unité se trouve même dans les propositions transitives,
+et dans celles dont les termes sont liés par le cas oblique. Dans le
+concept, _la maison de Socrate_, il y a unité comme dans celui-ci,
+_maison socratique_. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs
+jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unité de concept disparaît avec
+la continuité de l'acte. Les concepts sont bons (_sani_), lorsque par
+eux nous entendons les choses comme elles sont; autrement, ils sont
+mauvais (_cassi_), et on les appelle opinions plutôt que concepts.
+«L'opinion, dit Aristote, est la pensée de ce qui n'est pas, plutôt que
+de ce qui est.[566]» Suivant lui, les concepts sont bons, lorsqu'ils
+ressemblent aux choses. Le concept d'_homme_ serait, comme le concept de
+la _chimère_, un concept vain et mauvais, s'il n'y avait pas d'homme du
+tout.
+
+[Note 566: Abélard altère un peu la pensée d'Aristote et la
+transforme en proposition générale. Aristote dit seulement que, bien
+que ce qui n'est pas puisse être pensé (_opinabile_), il n'en faut pas
+conclure que ce qui n'est pas soit quelque chose, puisque cette pensée
+ou opination, _opinatio_, est, non qu'il est, mais qu'il n'est pas. Tel
+est le sens de la version do Boèce qu'Abélard avait apparemment sous les
+yeux (_De Interp_., ed. sec., I. V, p. 423). Dans le texte grec, il y a
+littéralement: «Le non-être, parce qu'il est _pensable_ (_opinabile_),
+n'est pas pour cela dit avec vérité être quelque chose de réel, _ens
+quiddam_, puisque nous ne pensons pas qu'il soit, mais qu'il n'est pas.»
+(_Hermen_., XI.) Au reste, si l'on voulait approfondir toute cette
+partie de la logique d'Abélard, il faudrait se reporter à sa
+Dialectique; là, à l'occasion de la proposition et du prédicat, il
+expose sous une autre forme une partie des idées que nous retrouvons
+ici. (_Dial_., p. 237-251.)]
+
+La vérité et la fausseté né s'appliquent qu'aux concepts composés, soit
+qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est-à-dire soit affirmatifs,
+soit négatifs. Car il faut qu'il y ait possibilité de délibération ou de
+jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le
+concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la
+même chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel
+on juge, c'est-à-dire la conception du jugement, n'est que l'opération
+par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'où résulte
+un jugement. Le concept suivant lequel (_secundum quem_) on juge,
+c'est-à-dire le concept qui est la base du jugement, est cette partie
+du concept total du jugement dans laquelle réside toute la force du
+jugement; tels sont les concepts des prédicats. Le sujet n'est posé que
+pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais
+le prédicat est posé _pour dénoter l'état auquel nous voulons que la
+chose soit rapportée par jugement_[567]; c'est-à-dire, en langage moins
+technique, pour assigner une chose à une autre en vertu d'un certain
+rapport. Le sujet est le terme posé en premier concept, et auquel est
+substituée la chose que le jugement y joint ou en sépare; le prédicat
+est dit du sujet, non le sujet du prédicat. La force de la proposition
+étant dans ce qui _est dit_, toute la vertu de l'acte intellectuel qui
+juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui
+_est dit_ ou du prédicat.
+
+[Note 567: «Ad denotandum statum secundum quem eam deliberari
+volumus.» (p. 477.)]
+
+Le concept divisant est le concept de négation. Il sépare quelque chose
+de quelque chose: _un homme n'est pas un cheval, celui qui est
+debout n'est pas assis_. Le concept de disjonction est un concept
+d'affirmation; il ne sépare pas les choses; mais de plusieurs
+conceptions de l'esprit, il en constitue une: _quelque chose est
+homme ou cheval, sain ou malade_, etc. Les propositions disjonctives
+hypothétiques sont des concepts de disjonction.
+
+Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept
+qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative
+paraît vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, _omnis per
+abstractionem habitus intellectus_, donne la chose autrement qu'elle
+n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens,
+qui ne la donne pas à quelques égards autrement qu'elle n'est.
+
+«Les concepts par abstraction sont ceux dans lesquels une nature d'une
+certaine forme, est prise indépendamment de la matière qui lui sert
+de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est pensée
+indifféremment, sans distinction d'aucun des individus auxquels elle
+appartient. Par exemple, je prends _la couleur d'un corps_ ou _la
+science d'une âme_ dans ce qu'elle a de propre, c'est-à-dire en tant que
+qualité; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels,
+pour les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, et sans
+faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considère ainsi
+indifféremment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire
+attention à la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je
+conçois simplement l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire comme
+animal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais
+l'universel des sujets individuels. L'abstraction consiste donc à isoler
+les supérieurs des inférieurs, les universaux des individuels, leurs
+sujets de prédication, et les formes des matières, leurs sujets de
+fondation. La soustraction (_subtractio_) sera le contraire. Elle
+a lieu, quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est
+attribué, et le considère en lui-même; par exemple, lorsqu'elle
+s'efforce de concevoir, indépendamment d'aucune forme, la nature
+d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou
+soustrait, donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la chose qui
+n'existe que réunie y est conçue séparément.»
+
+Or comme personne, en voulant penser une chose, n'est capable de la
+penser dans toutes ses essences ou propriétés, mais seulement en
+quelques-unes d'entre elles, l'esprit est forcé de concevoir la chose
+autrement qu'elle n'est. Ainsi _ce corps_ est _corps, homme, blanc,
+chaud_, et mille autres choses. Cependant, considéré en tant que corps,
+il est conçu séparément de toutes ces choses, c'est-à-dire autre qu'il
+n'est en effet. Le concept de corps, indépendamment de toute forme ou
+qualité, est celui d'une nature quelconque prise comme universelle,
+c'est-à-dire indifféremment ou sans application à aucun individu. Or
+ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe
+indifféremment, d'une manière indéterminée. Toute chose est
+individuellement distincte, une numériquement. La substance corporelle
+dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-même? La nature
+humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que
+Socrate même?
+
+Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les
+connaître comme elles sont? Qui ne les conçoit autrement qu'elles ne
+sont? Représentez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez
+vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que
+vous ne vous l'êtes représentée. Qui ne conçoit les choses incorporelles
+à l'image des corporelles, et qui, pensant à Dieu ou à l'esprit,
+n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude
+corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne conçoit les
+esprits comme circonscrits localement, composés, colorés, investis
+de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance
+humaine vient des sens?
+
+Or, si l'expérience des sens nous pousse à figurer ainsi nos idées, et
+si tout concept d'une chose dans un autre état que son état réel, doit
+être tenu pour vain et mauvais, quelle conception humaine ne doit pas
+être condamnée?
+
+Passons à l'autre partie de la question. Tout concept qui donne la
+chose comme elle est, doit-il être tenu pour bon? cela ne paraît pas
+contestable. Cependant, concevoir qu'_un homme est un âne_, n'est pas un
+concept faux, si l'on entend, par exemple, que l'_homme est un animal_
+comme l'âne. Qu'est-ce donc que ce concept faux, qui donne la chose
+comme elle est? Comment admettre que la vérité et la fausseté, formes
+contradictoires des concepts, se réunissent dans le même concept, ou
+soient combinées dans le même acte d'un même esprit indivisible?
+
+En définitive, _concevoir une chose autrement qu'elle n'est_, peut
+vouloir dire--ou que le mode de conception diffère du mode d'existence,
+par exemple qu'on la conçoit séparée, quoiqu'elle ne le soit pas, pure,
+quoiqu'elle soit mixte;--ou bien que la chose est conçue comme existant
+dans un état, avec un mode autre que l'état ou le mode réel.--Dans le
+premier cas, _autrement_ se rapporte à _concevoir_; dans le second, il
+se rapporte au verbe exprimé ou sous-entendu dans la conception. Dans
+le premier cas, la chose est _autrement conçue_ qu'elle n'est dans la
+réalité, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la
+chose est conçue comme _étant autrement_ qu'elle n'est, et c'est une
+vaine conception.
+
+De même, cette proposition: «Le concept est juste et valable, quand la
+chose est conçue _comme elle est_,» n'est une proposition vraie, que
+si l'on ajoute _comme elle est dans le sens où elle est conçue_. Tout
+dépend de ce que l'esprit entend, quand il conçoit. Suivant le sens
+qu'il attache à ce qu'il affirme, un même concept peut être vrai et faux
+en même temps. C'est le cas de tout concept qui peut être ramené à la
+forme d'une proposition hypothétique. Par exemple, _l'homme est un âne_,
+peut être ramené à cette forme: _Si l'on entend que l'homme est un
+animal comme l'âne, l'homme est un âne_. Tel est l'exemple fameux: _Si
+Socrate est une pierre. Socrate est une perle_[568].
+
+[Note 568: Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le
+_de Intellectibus_, appartient plus à la logique qu'à la psychologie,
+ont été traitées plus complétement dans la Dialectique. (Part. II, p.
+237-251.)]
+
+La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel
+qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une
+notion qui la développe et l'explique s'unissent et forment un tout.
+Ce qu'Abélard appelle _intellectus_, est proprement l'idée, selon la
+plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne réduit pas l'idée à
+la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant
+que pensée; c'est la pensée qui en donne une connaissance déterminée.
+Constituer un concept revient au même que signifier ou énoncer qu'une
+chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de
+signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en
+particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire
+qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre
+concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569].
+
+[Note 569: _De Intell_., p. 475-497.]
+
+A part les formes de la dialectique, on doit reconnaître ici la théorie
+tant répétée de la formation des idées. La sensation, l'imagination, le
+concept (tant simple que composé, tant un que multiple), le jugement, le
+concept exprimé ou le terme, le jugement exprimé ou la proposition, la
+vérité ou la fausseté des concepts et des jugements, c'est bien là le
+sujet et l'ordre habituel des psychologies élémentaires. Il ne faut pas
+s'étonner de retrouver ici des notions si familières aux modernes; ce
+n'est pas qu'Abélard les ait devancés, c'est qu'il a puisé à la même
+source; le fond de tout cela est dans Aristote[570].
+
+[Note 570: Toutefois ce n'est pas Aristote même qu'il a consulté. Il
+a suivi Boèce, et il l'a rendu plus rigoureux et plus méthodique. (_In
+Porph._, I, p. 54. et _De Interp._, ed. sec., _passim._)]
+
+Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels?
+quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en
+eux? Lorsque j'entends le nom _homme_, nom commun à plusieurs choses
+auxquelles il convient également, quelle chose entend mon esprit? c'est
+l'homme en lui-même, doit-on répondre. Mais tout _homme_ est celui-ci,
+celui-là ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que
+tel _homme_ déterminé, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on
+affirme que le concept d'_homme_ ne peut être que le concept d'un homme
+déterminé: _homme_ équivaut à _un certain homme_. Il faut répondre que
+concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est-à-dire un
+animal de telle qualité. Lors donc qu'on objecte que _tout homme_ étant
+celui-ci ou celui-là, concevoir l'_homme_, c'est concevoir celui-ci ou
+tel autre, le syllogisme n'est pas régulier. Il faudrait dire que _tout
+concept de l'homme_ est le concept de celui-ci ou de celui-là; alors le
+moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrêmes se
+ferait en règle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis _une
+cape[571] est désirée par moi_, ce qui revient à dire _je désire une
+cape_; quoique toute _cape_ soit celle-ci ou celle-là, il ne s'ensuit
+pas que je désire celle-ci ou celle-là. Mais si je disais: _Je désire
+une cape, et quiconque désire une cape désire celle-ci ou celle-là_,
+l'argumentation serait juste et la conclusion légitime. De même, on peut
+dire: _Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme étant tel ou tel
+homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme_; mais il ne s'ensuit
+nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens
+de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante déterminée, qu'en
+conséquence la sensation d'homme ne puisse être que la sensation causée
+par cet homme-ci ou cet homme-là, accordez-le; mais l'entendement n'a
+pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose réelle, puisqu'il
+s'applique aux choses passées, futures, qui n'ont jamais été, qui ne
+seront jamais. Pour penser à l'homme, pour avoir un concept dans lequel
+entre l'idée de la nature humaine, il n'est donc pas nécessaire d'avoir
+présent à l'esprit tel ou tel homme déterminé. La nature humaine peut
+être l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom
+spécial d'_homme_ ou de l'_homme_ pris comme espèce, aussi bien que de
+l'_homme blanc_, de l'_homme assis_, que sais-je? de l'_homme cornu_,
+qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans
+lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une
+personne déterminée comme Socrate, soit indifféremment ou sans aucune
+détermination personnelle.
+
+[Note 571: _Capa_, espèce de capuchon, _bardocucullus_.]
+
+Abélard énonce ici brièvement certaines objections, mais à peine
+indique-t-il à quoi elles tendent, et pourquoi il est intéressant de les
+lever. Sous leur forme technique, leur importance échappe, et le texte
+de cet ouvrage ressemble à un sommaire de principes et d'arguments,
+applicables à des controverses usuelles, à des questions connues, et que
+devaient éclaircir ou développer, soit l'interprétation orale, soit
+au moins l'intelligence du lecteur, déjà familiarisé avec ce dont il
+s'agissait[572]. Essayons de suppléer à l'une et à l'autre.
+
+[Note 572: _De Intel._, p. 487-492.]
+
+Il s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels
+sont les objets des conceptions générales ou spéciales. Abélard vient
+de dire que ces noms désignent des conceptions universelles, et que
+celles-ci, pour être valables et vraies, n'ont pas besoin de se
+rapporter à des objets sensibles et déterminés, parce qu'elles
+sont l'oeuvre de l'intelligence et non de la sensibilité. C'est
+la sensibilité qui veut des objets certains, réels, individuels;
+l'intelligence procède autrement, puisqu'elle conçoit ce qui est absent,
+insensible, indéterminé, ce qui n'est pas. Les conceptions générales ne
+sont donc pas nécessairement de purs mots, mais peuvent être de vraies
+conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas à des objets individuels.
+A cela on aura trouvé une forte objection, si l'on démontre qu'il y a
+des mots, ressemblant à des noms de conceptions, qui ne désignent ni des
+conceptions réelles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des
+semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il
+faudra bien reconnaître que tout nom ne suppose pas un concept, et le
+nominalisme aura gagné un premier point fort important.
+
+Ainsi, par exemple, je dis _tout homme_, et cependant je ne conçois pas
+actuellement _tout homme_, car il faudrait concevoir _tous les hommes_,
+et cela est impossible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir.
+Semblablement, de deux je dis que l'_un court_, et comme je ne sais
+lequel, ni peut-être même de quel être il s'agit, je n'ai point la
+conception de ce que je dis. A plus forte raison, ne puis-je avoir la
+conception de la _chimère blanche_ ou simplement de la _chimère_, ni du
+_non-intelligible_ ou _non-concevable_. Puis donc que je prononce ces
+mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en réalité je ne
+les comprends pas, il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que
+des concepts qui ne sont pas conçus, des produits de l'entendement qui
+ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les
+concepts, autres que ceux qui correspondent à des choses individuelles,
+ne sont pas même des idées, ce ne sont que des noms.
+
+Abélard répond en expliquant dans quel sens on conçoit les diverses
+propositions opposées comme des difficultés. Concevoir _tout homme_,
+c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison _tout homme_, mais
+_un homme quelconque_, ou quiconque a la nature humaine. Ce n'est pas
+tel ou tel homme, Socrate ou Platon, quoique tel ou tel homme, Socrate
+ou Platon, soit compris sous le concept de _tout homme_. C'est la
+conception de la nature humaine, sans détermination individuelle;
+et cette conception comprend tous les individus, quoique aucune
+intelligence ne suffise à les considérer tous individuellement et en
+même temps. Dire _l'un de ces deux court_, c'est concevoir l'une ou
+l'autre de ces deux choses vraies, savoir ou qu'_il y en a un qui
+court_, ou que _c'est celui-ci_ et non _celui-là qui court_, et l'on
+ne peut dire que ce concept ne se rapporte à rien de réel. Quant à _la
+chimère_, elle n'est pas réelle, et elle est conçue comme n'étant pas
+réelle. Ce qui n'empêche pas de concevoir que, si elle était réelle et
+qu'elle fût blanche, elle serait blanche; et dans ce cas, il y
+aurait lieu à cette proposition, _elle est blanche_. Quant au
+_non-intelligible_, c'est un attribut général qui, en tant que général,
+peut être conçu, quoique une chose particulière non-intelligible fût
+précisément ce qui ne peut être conçu. Autre est de concevoir qu'une
+chose est inconcevable, autre de concevoir une chose inconcevable. Ainsi
+les exemples cités ne prouvent pas que certains mots, désignant des
+idées qui ne représentent rien de sensible ou de déterminé, ne soient
+que des mots, et ne signifient ni choses ni idées, c'est-à-dire ne
+signifient rien. Ils ne prouvent pas davantage que, pour ne représenter
+directement rien de déterminé ni de sensible, des idées soient vaines et
+fausses, et par conséquent, on ne peut conclure des exemples cités, à
+la vanité, à la fausseté, à la nullité des conceptions générales
+quelconques.
+
+Nous avons évidemment ici l'argumentation et la réfutation du
+nominalisme. Abélard ne le dit pas en termes exprès, mais il le fait
+comprendre, et en posant les exemples ci-dessus comme des difficultés,
+il nous fait connaître, sans aucun doute, quelques-unes des objections
+de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi à quel point
+le nominalisme différait du conceptualisme. Le premier ne niait pas
+seulement les essences générales, mais les conceptions générales et
+abstraites; il ne laissait aux genres, aux espèces, aux êtres de raison,
+pas même une place dans l'esprit. Il était absolu. Cela nous explique
+comment le conceptualisme, qu'on est souvent porté à confondre avec le
+nominalisme, s'élevait alors à l'importance d'une doctrine positive,
+distincte, déterminée. C'était un intermédiaire réel entre le réalisme
+et le nominalisme. Le premier disait que les universaux étaient
+non-seulement des idées et des mots, mais des réalités; le
+conceptualisme, qu'ils n'étaient pas des réalités, mais des idées et des
+mots; le nominalisme, qu'ils n'étaient ni des réalités, ni des idées,
+mais des noms. Le fond du nominalisme était donc que nous n'avons
+d'idées que des objets sensibles. La psychologie se réduisait donc à
+la sensation et à la mémoire, pour toutes facultés fondamentales.
+L'intelligence, purement passive, faculté à la suite de la sensation et
+de la mémoire, se bornait à concevoir leurs objets, c'est-à-dire à la
+simple représentation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle
+activité vaine qui se produisait dans le langage, lequel débordait
+nécessairement la réalité et la pensée. Les langues étaient pleines de
+fictions gratuites. On voit comment le nominalisme se ramenait à un
+étroit sensualisme.
+
+Abélard, quoiqu'il fût de l'école d'Aristote, et qu'il adoptât par
+conséquent quelques-uns des principes du sensualisme, entendait les
+choses plus largement, et s'il ne s'affranchissait pas de quelques-unes
+des conséquences de ces principes avec la même hardiesse que son maître,
+cependant il ne peut être confondu avec les sectateurs de cette étroite
+doctrine. Il disait bien que toute connaissance _surgit des sens_[573].
+Il admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses déterminées,
+que les réalités sont toutes individuelles; il croyait donc que
+les genres et les espèces ne sont pas réels en eux-mêmes. Mais si
+l'intelligence est instruite, excitée par les sens, si les sensations
+suscitent des concepts[574], cependant l'intelligence est distincte
+des sens; elle en est profondément différente; elle l'est même de
+l'imagination, qui n'est que la faculté de se représenter les choses
+sensibles. La sensation, l'imagination, tout cela n'est que perception
+confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutôt des
+conceptions (concepts, intellects, idées), qui sont de plus en plus
+indépendantes, de plus en plus dégagées des perceptions sensibles et
+imaginatives; et elle peut même arriver très-près de l'état d'une
+intelligence pure, qui comprend par elle-même et directement, à la
+manière de l'intelligence divine. Or, elle a cette puissance à deux
+conditions, c'est non-seulement de changer en idées les perceptions
+sensibles, mais de se faire des idées, dont l'objet n'a pas été senti,
+dont l'objet ne peut l'être, dont l'objet même n'existe pas. En d'autres
+termes, l'intelligence a des idées sensibles ou de représentation, et
+des idées purement intelligibles ou intellectuelles, savoir celles
+des choses invisibles, celles des choses inconnues, celles des choses
+universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est
+non-seulement en communication avec la nature physique, mais il
+l'excède; il est naturellement métaphysicien; voilà l'homme d'Abélard et
+d'Aristote.
+
+[Note 573: _De Intell._, p. 466 et 482.]
+
+[Note 574: _Id._, p. 462.]
+
+On voit que le conceptualisme, quoique venu à l'occasion d'une question
+logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte,
+incomplète, je le veux; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens
+encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine idée de l'esprit
+humain; elle est loin de limiter trop étroitement sa portée ni ses
+forces. On peut la trouver hésitante, obscure, fautive sur la question
+ontologique; elle ne jette sur la réalité qu'un regard de passage, et
+peut-être ignore-t-elle les rapports mystérieux et certains qui unissent
+le monde des idées avec le monde des choses. Mais les philosophies qui
+peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon
+n'avait pas réussi à persuader Aristote, et le néo-platonisme n'a rien
+fondé. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus
+qu'Abélard; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots
+de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagné
+sur l'antiquité. Aucune doctrine formelle, complètement développée,
+définitivement reconnue, n'a encore réalisé le modèle difficile d'une
+ontologie philosophique. Spinoza n'a laissé qu'un exemple redouté.
+Peut-être Hegel n'a-t-il rien fait de plus. L'avenir jugera la tentative
+créatrice de Schelling. Rien de lui n'est encore assuré que la gloire de
+son nom.
+
+Quoi qu'il en soit, vous venez de voir ici par l'exemple le plus
+éclatant, comment une simple question de dialectique contenait ou
+engendrait les plus hautes questions de métaphysique, et comment les
+scolastiques pouvaient être conduits par la spécialité de leur art aux
+grandes généralités de la science. L'art des scolastiques est celui de
+décomposer le langage et le raisonnement. L'analyse des éléments de la
+proposition les mène ou plutôt les oblige à rechercher quelles sont nos
+diverses idées, comment nous les formons, quels sont les divers rapports
+des êtres, leurs modes, leurs natures, leurs essences. Qu'y a-t-il au
+delà? où sont de plus grandes, de plus fondamentales questions? Mais la
+manière de les traiter est singulière; elle ne va pas droit au fond des
+choses; elle les aborde obliquement, d'une façon détournée, incidente,
+et à propos des questions logiques. La logique donne une certaine
+définition de la substance, une certaine énumération des catégories;
+comme introduction à cette double connaissance, on doit connaître la
+définition de certains attributs des choses, qui constituent entre
+autres les genres et les espèces; comment cette définition, une fois
+donnée, concorde-t-elle avec celles de la substance et des diverses
+catégories? De là plusieurs difficultés. Quelles sont ces difficultés?
+elles portent toutes sur l'application de certaines règles logiques à
+certaines propositions. Et comment cherche-t-on à les résoudre? par des
+distinctions destinées à mieux fixer le sens de ces règles et celui de
+ces propositions, en un mot, par de nouvelles recherches logiques. Et
+c'est ainsi, c'est indirectement, artificiellement pour ainsi dire,
+qu'en réussissant à éclaircir et à raccorder les différents principes
+de la dialectique, on aborde et l'on résout les problèmes tant de la
+formation des idées que de la constitution des êtres.
+
+Ainsi se manifeste l'importance générale et la singularité particulière
+de la controverse des universaux. Nous en jugerons mieux en étudiant
+avec détail l'ouvrage qu'Abélard lui a spécialement consacré.
+
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+
+TABLE.
+
+ * * * * *
+
+PRÉFACE
+
+PREUVES ET AUTORITÉS DE L'HISTOIRE D'ABÉLARD
+
+LIVRE 1er.--VIE D'ABÉLARD
+
+LIVRE II.--DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD
+
+CHAPITRE 1er.--De la Philosophie scolastique en général
+
+CHAP. II.--De la Scolastique aux XIIe siècle, et de la question des
+universaux.
+
+CHAP. III.--De la logique d'Abélard.--_Dialectica_, première partie, ou
+des catégories et de l'interprétation.
+
+CHAP. IV.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, deuxième
+partie, ou les premiers analytiques.--Des futurs contingents.
+
+CHAP. V.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, troisième
+partie, ou les Topiques.--De la substance et de la cause.
+
+CHAP. VI.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, quatrième et
+cinquième parties, ou les seconds analytiques et le livre de la division
+et de la définition.
+
+CHAP. VII.--De la psychologie d'Abélard.--_De Intellectibus_.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome I., by Charles de Rémusat
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12829 ***