diff options
Diffstat (limited to '12829-0.txt')
| -rw-r--r-- | 12829-0.txt | 15780 |
1 files changed, 15780 insertions, 0 deletions
diff --git a/12829-0.txt b/12829-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6ac96a1 --- /dev/null +++ b/12829-0.txt @@ -0,0 +1,15780 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12829 *** + +ABÉLARD + +PAR + +CHARLES DE RÉMUSAT. + +1845 + + Spero equidem quod gloriam eorum + qui nunc sunt posteritas celebrabit. + + Jean de SALISBURY, disciple d'Abélard. + _Metalogicus in prologo_. + + + +TOME PREMIER + + + + +PRÉFACE. + +On se propose dans cet ouvrage de faire connaître la vie, le caractère, +les écrits et les opinions d'Abélard, et de recueillir tout ce qu'il +est utile de savoir pour marquer sa place dans l'histoire de l'esprit +humain. + +Abélard est moins connu qu'il n'est célèbre, et sa renommée semble +romanesque plutôt qu'historique. On sait vaguement qu'il fut un +professeur, un philosophe, un théologien, qu'il se fit une grande +réputation dans les écoles du moyen âge, et qu'il exerça une puissante +influence sur les études et les idées de son temps. Mais dans quel sens +dirigea-t-il les esprits, quel était le fond de ses doctrines, quelle +la nature de son talent, quels les titres de ses ouvrages, quel rôle +joua-t-il dans les lettres et dans l'Église, voilà ce qu'on ignore; et +le vulgaire même raconte la fatale histoire de ses amours. C'est par ce +souvenir que le nom d'Abélard est resté populaire. + +Peut-être à la faveur de ce souvenir, le tableau que j'entreprends de +tracer inspirera-t-il quelque curiosité. Peut-être souhaitera-t-on +de mieux connaître l'homme dont on a si souvent entendu rappeler +les aventures, et l'amant servira-t-il à recommander le philosophe. +Moi-même, je l'avouerai, ce n'est point par l'histoire que j'ai commencé +avec lui. C'est dans le monde de l'imagination que je l'avais cherché +d'abord, et l'étude de la philosophie n'a pas donné naissance à cet +ouvrage. + +Le lecteur me permettra-t-il de lui en retracer brièvement l'histoire? + +Il y a quelques années qu'en réfléchissant sur un sujet que la réflexion +n'épuisera pas, sur ce que devient la nature morale de l'homme dans les +temps où l'intelligence prévaut sur tout le reste, je fus conduit à +me demander s'il n'y aurait pas moyen de concevoir un ouvrage où la +puissance de l'esprit, devenue supérieure à celle du caractère, serait +mise en présence des plus fortes réalités du monde social, des épreuves +de la destinée, des passions même de l'âme. La lutte de l'esprit tout +seul avec la vie tout entière me paraissait intéressante à décrire +encore une fois, et je cherchais dans quel temps, sur quelle scène, +par quels personnages, il serait bon de la représenter. Pour que cette +peinture fût frappante et vive, en effet, il ne me semblait pas qu'elle +dût avoir pour cadre un sujet imaginaire. Un héros idéal qui à une +époque indéterminée se mesure avec des êtres d'invention, ne saurait +offrir un exemple qui saisisse et qui émeuve; si vraisemblable qu'on +s'attache à le faire, il paraît toujours hors du vrai, et la situation +où on le place est prise pour une combinaison de fantaisie. La pensée +morale que j'aspirais à mettre en action, ne pouvait prendre tout son +relief et produire tout son effet que sur un fond de réalité. + +Je rêvais à tout cela, lorsqu'il m'arriva un de ces hasards qui ne +manquent guère aux auteurs préoccupés d'une idée. Un jour, mes yeux +s'arrêtèrent sur l'affiche d'un théâtre où se lisait le nom que j'écris +aujourd'hui au titre de cet ouvrage. Seulement ce nom était suivi +d'un autre que la philosophie seule a le triste courage d'en séparer. +Soudain, la pensée qui flottait dans mon esprit se fixa, pour ainsi +dire; elle s'unit au nom d'Abélard, et prit dès lors une forme +distincte: le sujet nécessaire me parut trouvé. Et prenant dans +l'histoire les faits et les situations, dans les moeurs et dans les +hommes du XIIe siècle, les traits et les couleurs, je composai avec une +sorte d'entraînement un ouvrage en forme de roman dramatique, qui, lui +aussi, s'appelle Abélard. + +Quelques personnes pourront se souvenir d'en avoir entendu parler. +J'avais écrit sous l'empire d'une sorte de passion pour mon sujet, pour +mon idée, mais avec le sentiment d'une indépendance absolue. La science, +la foi et l'amour, l'école, le gouvernement et l'Église, j'avais essayé +de tout peindre, sans rien écarter, sans rien adoucir, sans rien +ménager, ne supposant pas même un moment qu'un si étrange tableau +pût jamais passer sous les yeux du public. Mais qui ne connaît les +faiblesses paternelles? Quel auteur ne prend confiance dans l'ouvrage +dont la composition l'a charmé? J'ai donc un jour songé à livrer aux +périls de la publicité ce premier Abélard. Cependant il s'agissait d'une +oeuvre qui contient sans doute une pensée sérieuse et morale, mais sous +les formes les plus libres de la réalité et de l'imagination, où dans +le cadre des moeurs grossières du XIIe siècle, la lutte violente des +croyances, des idées et des passions est représentée avec une franchise +qui peut paraître excessive, avec un abandon qui peut blesser les +esprits sévères. C'est une de ces oeuvres enfin qui n'ont qu'une excuse +possible, celle du talent. + +Je me figurai quelque temps que je pourrais lui en créer une autre; +c'est alors que je conçus le projet d'opposer l'histoire au roman, et +de racheter le mensonge par la vérité. A des fictions dramatiques, +je résolus de joindre un tableau de philosophie et de critique où le +raisonnement et l'étude prissent la place de l'imagination. Changeant de +but et de travail, je m'occupai alors de mieux connaître l'Abélard de la +réalité, d'apprendre sa vie, de pénétrer ses écrits, d'approfondir ses +doctrines; et voilà comme s'est fait le livre que je soumets en ce +moment au jugement du public. Destiné à servir d'accompagnement et +presque de compensation à une tentative hasardeuse, il paraît seul +aujourd'hui. Des illusions téméraires sont à demi dissipées; une sage +voix que je voudrais écouter toujours, me conseille de renoncer aux +fictions passionnées, et de dire tristement adieu à la muse qui les +inspire: + + Abi + Quo blandae juvenum te revocant preces. + +Ce récit servira du moins à témoigner de mes consciencieux efforts pour +rendre cet ouvrage moins indigne du sujet. Plus je tenais à expier en +quelque sorte une composition d'un genre moins sévère, plus je devais +tâcher de donner à celle-ci les mérites qui dépendent de l'étude, de +la patience et du travail. Je n'ai rien négligé pour savoir tout le +nécessaire, pour ne parler qu'en connaissance de cause, et dans la +partie historique j'espère m'être approché de la parfaite exactitude. +L'étendue de mes recherches, et plus encore la révision de quelques +savants amis m'ont donné confiance dans ma fidélité d'historien. + +On trouvera donc ici une biographie d'Abélard plus complète qu'aucune +autre, aussi complète peut-être que permet de la faire l'état des +monuments connus jusqu'à ce jour. Quant à l'intérêt du récit, il me +paraît, à moi, très-vif dans les faits mêmes. Qui sait s'il ne se sera +pas évanoui sous ma main? + +Mais tout n'est pas histoire dans cet ouvrage. Après la première partie, +qui renferme la vie d'Abélard et qui peut aussi donner une vue générale +de son talent et de ses idées, il me restait à faire connaître ses +écrits. A l'exception de quelques lettres sur ses malheurs, ils sont +tous philosophiques ou théologiques: j'ai donc joint au livre premier, +un livre sur la philosophie, un livre sur la théologie d'Abélard. Cette +partie de mon travail, pour être la plus neuve, n'était pas la plus +attrayante, et j'ignore si ce n'est point une témérité que d'avoir +voulu rendre de l'intérêt à la science si longtemps décriée sous le nom +désastreux de scolastique. + +A la fin du dernier siècle, une telle entreprise aurait paru insensée. +Le temps même n'est pas loin où le courage m'aurait manqué pour +l'accomplir. Mais de nos jours, le tombeau du moyen âge a été rouvert +avec encore plus de curiosité que de respect. On s'est plu à y +contempler les grands ossements que les années n'avaient pas détruits, +à y recueillir les joyaux grossiers ou précieux qui brillaient encore +mêlés à de froides poussières. Les monuments où ces reliques languirent +oubliées si longtemps, sont devenus l'objet d'une admiration passionnée, +comme s'ils étaient retrouvés d'hier, et que la terre les eût jadis +enfouis dans son sein. Ne pouvant inventer le neuf, on s'est épris du +plaisir de comprendre le vieux. L'enthousiasme du passé est venu colorer +la critique, échauffer l'érudition. A juger sévèrement notre époque, on +pourrait dire que les faits réels réveillent seuls en elle l'imagination +et qu'elle ne retourne à la poésie que par l'histoire. + +A-t-il été présomptueux d'espérer que le goût d'antiquaire qui s'attache +aux moeurs, aux formes, aux édifices des âges gothiques, s'étendrait +jusqu'à leurs idées, et qu'on aimerait à connaître la science +contemporaine de l'art qu'on admire? + +Il ne faut rien dissimuler, ce livre est très-sérieux. Nous ne nous +sommes point arrêté à la surface. Rassembler en passant quelques traits +de la physionomie d'un homme et d'une époque, offrir de rares extraits, +piquants par leur singularité, choisis à plaisir dans les débris d'une +littérature a demi barbare, aurait suffi peut-être pour donner à +quelques pages un intérêt de curiosité. Ce n'était pas assez pour nous. +Notre ambition a été de faire connaître, avec les ouvrages d'Abélard, le +fond et les détails de ses doctrines, les procédés de son esprit, les +formes de son style, d'éclairer ainsi, à sa lumière, toute une période +encore obscure de la vie intellectuelle de la société française. Qu'on +ne s'attende donc point à trouver seulement ici des fragments épars +de philosophie ou de théologie; mais bien une philosophie, mais une +théologie, chacune avec ses principes, sa méthode et son langage, +chacune telle qu'un vieux passé l'a connue, admirée, célébrée, alors que +l'école était pour nos aïeux ce que la presse est devenue pour leurs +enfants. Au lieu de présenter des considérations générales sur l'esprit +de notre philosophe, nous suivrons cet esprit dans sa marche, nous le +décrirons dans ses monuments. Ce ne sera pas une simple critique, mais, +s'il est possible, une reproduction du génie d'un homme. Ce sera en même +temps, si nos forces ne trahissent pas nos desseins, une introduction +utile à l'étude de la scolastique, et par conséquent à l'histoire de +l'esprit humain dans le moyen âge. + +Cet ouvrage devra toute son originalité à son exactitude, et rien +n'y paraîtra nouveau que ce qui sera scrupuleusement historique. +L'intelligence et le savoir affectaient jadis des formes si différentes +de celles qui nous semblent aujourd'hui les plus naturelles, peut-être +parce qu'elles nous sont les plus familières; le caractère des +questions, le choix des arguments, la portée des solutions, tout est si +étrange chez les scolastiques, que la raison même, dans leurs livres, +n'est pas toujours reconnaissable, et que le bon sens y prend +quelquefois une tournure de paradoxe. La scolastique produit aujourd'hui +l'effet d'une science en désuétude qui étonne et ne persuade plus. +Cependant, pour qui ne s'en tient pas à l'apparence, pour qui brise +l'enveloppe que prêtaient à la pensée le goût et l'érudition du temps, +la scolastique contient dans son sein, elle offre dans son cours et les +problèmes de tous les siècles et quelquefois les idées du nôtre. C'est +que les formes de la science peuvent varier, mais le fond est invariable +comme l'esprit humain. Les Grecs n'ont presque rien dit à la manière +des modernes, et cependant ils ont connu tous les systèmes, toutes les +hypothèses dont les modernes se sont vantés. Je ne sais pas même une +erreur dans laquelle ils ne nous aient devancés. Quand on lit les +Dialogues de Platon, on y voit figurer, sous des noms antiques, Hobbes, +Locke, Hume et Kant lui-même. Ainsi chez les maîtres de la scolastique, +nous reconnaissons des Euthydème et des Protagoras, quelquefois +Démocrite, Empédocle ou Parménide, ça et là des idées de Platon, partout +le souvenir et l'imitation d'Aristote. Sans doute le moyen âge morcelait +la philosophie; mais toutes les parties s'en tiennent si étroitement +qu'on ne peut longtemps en isoler une, et des voies différentes y +ramènent au même point. L'esprit humain n'innove guère que dans les +méthodes, et les méthodes diversifient, mais ne détruisent pas son +identité. Les idées sur lesquelles porte la philosophie se présentent +comme d'elles-mêmes à la réflexion. Dès que l'esprit se regarde, il les +retrouve. C'est un héritage substitué de génération en génération, comme +ces pierres précieuses qui se perpétuent dans les familles, et dont +la disposition seule change suivant la mode et le goût des diverses +époques. Indestructibles, et inaltérables, ces idées demeurent dans +l'esprit humain comme des symboles de l'éternelle vérité. + +Elles ne manquent donc à aucune grande philosophie; et elles peuvent +être découvertes sous tous les voiles que les caprices du raisonnement +leur ont prêtés. Il est curieux et piquant parfois de les reconnaître, +malgré les déguisements dont les revêtent la philosophie et la théologie +de nos pères. Cet intérêt nous soutenait dans la tâche ingrate de +pénétrer au fond de ces deux sciences, d'en reproduire les idées et les +expressions, de leur rendre, s'il nous était possible, la vie et la +lumière. Cette restauration était une oeuvre assez nouvelle. Depuis +quelques années, on a bien su ressaisir avec sagacité le sens intime de +toutes les doctrines, on les a traduites avec succès dans une langue +commune, celle de la critique contemporaine. Mais à peine a-t-on osé, +dans de courts passages, faire revivre l'enseignement original des +maîtres du passé. A peine celui qui a le premier parmi nous entrepris de +retirer la scolastique d'un oubli de deux siècles, a-t-il osé lui rendre +à certains moments et ses formes et son style. Par le choix de notre +sujet, par l'étendue de notre travail, nous avons dû nous jeter +audacieusement dans cette oeuvre de restitution scientifique. Nous +sommes rentré dans la nuit du moyen âge, pour y marcher le flambeau à +la main. Un historien dont la science profonde est vivifiée par une +puissante imagination, a su ranimer les sentiments et les moeurs de +la société de ces temps-là. Il a remis sur ses pieds le Germain, le +Gaulois, le Saxon, le Normand. Ce qu'il a si habilement fait pour +l'homme moral, pour l'homme politique, serait-il chimérique de le tenter +pour l'homme intellectuel? A côté du guerrier franc, du magistrat +communal, du serf des cités ou des champs, en face du roi, du leude et +du prêtre, reprenant à sa voix la parole et l'action, ne pourrait-on +faire revivre l'écrivain et le philosophe, aux luttes des races opposer +les combats des écoles, aux jeux de la force, les guerres de l'esprit? +Est-il impossible de convoquer encore pour un instant les hommes du XIXe +siècle autour d'une de ces chaires éloquentes où la raison humaine, +essayant sa puissance, bégayant des vérités timides, préparait, il y a +sept cents ans, la lointaine émancipation du monde? + + +PREUVES ET AUTORITÉS + +DE + +L'HISTOIRE D'ABÉLARD. + + +On a beaucoup écrit sur Abélard, mais on s'est beaucoup répété, et il +faut bien choisir les autorités, quand on parle de lui. Parmi celles que +nous allons citer, les unes, qui sont originales, et ce que les anciens +éditeurs appelaient _testimonia_, datent de son temps ou viennent +de ceux qui avaient pu connaître ses contemporains; les autres sont +postérieures et n'ont qu'une valeur relative à l'instruction, à la +véracité, à la sagacité de l'écrivain. + + +I. + +AUTORITÉS DU XIIe SIÈCLE ET DU SUIVANT. + +I.--_Historia calamitatum_, ou l'_Epistola prima_. Ce sont les Mémoires +de sa vie écrits par lui jusque vers l'année 1135. Cette lettre a été +donnée pour la première fois dans ses Oeuvres, par Duchesne, qui y a +joint d'excellentes notes. Le meilleur texte, bien qu'incomplet, a été +revu sur le manuscrit 2923 de la Bibliothèque Royale, et inséré dans +le Recueil des historiens des Gaules et de la France (t. XIV, p. 278). +Turlot, qui l'a reproduit en presque totalité, dit que le manuscrit +a appartenu à Pétrarque et contient des notes de lui. (_Abail. et +Héloïse_, p. 4.) La bibliothèque de Troyes possède un manuscrit sous le +n'o 802, qui a été collationné avec l'imprimé à la demande de M. Cousin; +il contient de nombreuses différences assez peu importantes, sauf une +seule qui sera indiquée. + +II.--Les lettres d'Héloïse et d'Abélard, souvent réimprimées et +traduites. La première traduction est celle de Jean de Meung, le +manuscrit en existe à la Bibliothèque du Roi. La première édition +du texte est celle qui fait partie des Oeuvres déjà citées: _Petri +Abaelardi filosofi et theologi abbatis ruyensis et Heloisae conjugis +ejus primae paracletensis abbatissae Opera, nunc primum edita ex Mss. +codd. V. Illus. Francisci Amboesii_, etc., in-4°. Paris, 1616. Cette +édition des Oeuvres d'Abélard, la première et la seule qui porte ce +titre, est appelée indifféremment l'édition d'Amboise ou de Duchesne; +elle contient les lettres d'Abélard et d'Héloïse, des lettres de saint +Bernard, du pape Innocent II, de Pierre le Vénérable, de Bérenger de +Poitiers, de Foulque de Deuil, etc., toutes pièces importantes pour +l'histoire d'Abélard, ainsi que plusieurs de ses ouvrages théologiques +qui ne sont encore imprimés que là. Les principaux sont: 1° le +Commentaire sur l'épître aux Romains; 2° l'Introduction à la théologie; +3° les Sermons. Voyez sur cette édition Bayle, _Dict. crit_., art. _Fr. +d'Amboise_, et l'_Histoire littéraire de la France_, par les bénédictins +de Saint-Maur et l'Institut, t. XII, p. 149. + +La seconde édition complète des lettres, contenant toutes celles que +d'Amboise a données; _P. Abaelardi abbatis ruyensis et Heloissae +abbatissae paracletensis Epistolae, edit. cur. Ricardi Rawlinson_, +in-8°. Londres, 1718. Le texte a été revu avec soin, mais corrigé avec +trop de hardiesse, d'après un manuscrit d'une existence douteuse. + +III.--Les autres ouvrages d'Abélard, savoir: + +_Petri Abaelardi Theologia christiana.--Ejusdem Expositio in Hexameron_. +(Durand et Martene, Thesaur. nov. anedoct., t. V, p. 1139 et 1361.) + +_Petri Abaelardi Ethica, seu liber dictus: SCITO TE IPSUM_. (Bernard +Pez, Thesaur. anecdot. noviss., t. III, pars II, p. 626.) + +_Petri Abaelardi Dialogus inter philosophum, judaeum et christianum_. +(Frid. Henr. Rheinwald, Anecdot. ad histor. ecclesiast. pertin., partie. +I, Berolini, 1831.) + +_Petri Abaelardi Epitome theologiae christianae_, (F. H. Rheinwald, même +recueil, partie II, 1835.) + +Ouvrages inédits d'Abélard, pour servir à l'histoire de la philosophie +scolastique en France, publiés par M. Victor Cousin. Les principaux +ouvrages sont: 1° _Petri Abaelardi Sic et Non_; 2° _Ejusdem Dialectica_; +3° _Ejusdem fragmentum de Generibus et Speciebus_. (Documents inédits +relat. à l'Hist. de France, publiés par ordre du gouvernement, in-4°, +1836, p. 3, 173 et 507.) _Petri Abaelardi tractatus de Intellectibus_. +(Cousin, Fragm. philos. 1840, t. III, Append. XI, p. 448.) + +Deux préfaces inédites d'Abailard, publiées par M. Lenoble dans les +Annales de philosophie chrétienne, janvier 1844. + +Les poésies qui se trouvent disséminées dans divers recueils, savoir: + +1° l'édition des Oeuvres donnée par d'Amboise, p. 1136; + +2° _Veterum scriptorum et monumentorum amplissima Collectio_, t. IX, p. +1091; + +3° _Gallia Christiana_, t. VII, p. 595; + +4° _Les Fragments philosophiques_ de M. Cousin, 1840, t. III, p. 440; + +5° _Spicilegium vaticanum. Beitraege zur naehern Kenntniss der +Vatikanischen Bibliothek für deutsche Poesie des Mittelalters, von Carl +Greith._, Frauenfield, 1838; + +6° _Bibliothèque de l'école des Chartes_, t. III, 2e livr. 1842. + +Le dernier recueil a fait connaître les hymnes découverts dans un +manuscrit de Bruxelles, dont nous avons eu sous les yeux une copie et un +spécimen par M. Th. Oehler, et qui est intitulé: _P. Ab. sequentiae et +hymni per totum anni circulum in virginum monast. paraclet_. + +IV.--Les ouvrages de controverse des contemporains d'Abélard, savoir: + +Les lettres de saint Bernard, _S. Bernardi Opera omnia_, édition de +Mabillon, 1690, vol. I, _passim_. Les lettres directement relatives à +Abélard se retrouvent dans le recueil de ses Oeuvres par d'Amboise. + +Les lettres de Pierre le Vénérable, _Vita S. Petri Vener. et Epistolae_. +(Bibliotheca cluniacensis, p. 553 et 621; édition de Duchesne avec des +notes, 1614.) + +La lettre de Guillaume de Saint-Thierry contre Abélard et la +dissertation annexée, _Disputatio adversus P. Abaelardum_. (Bibliotheca +patrum cistercensium, par Tissier, 1660-1669, t. IV, p. 112.) + +La dissertation d'un abbé anonyme (Geoffroy d'Auxerre?) contre le même, +_Disputatio anonymi abbatis adversus dogmata P. Abaelardi_. (Même +recueil, t. IV, p. 228.) + +La lettre de Gautier de Mortagne à Abélard, _Epistola Gualteri de +Mauritania, episcopi laudunensis_. (Spicilegium, sive Collectio veterum +aliquot scriptorum, D. Luc. d'Achery, édition de de la Barre, 1723, t. +III, p. 520.) + +Les lettres de Hugues Metel adressées à Innocent II, à Abélard, à +Héloïse, _Hugon. Metelli Epist._ IV, V, XVI et XVII. (Car. Lud. Hugo, +Sacr. antiquit. Monum., t. II, p. 330 et 348.) + +L'ouvrage de Gautier de Saint-Victor contre les théologiens +dialecticiens de son temps, écrit vers 1180, _Liber M. Walteri prior. +S. Vict. Parisius contra manifestas et damnatas etiam in conciliis +haereses_, manuscrit de l'abbaye de Saint-Victor, et dont on trouve +de longs extraits dans Duboulai. (Hist. univ. parisiens., t. II, p. +629-660.) + +V.--Les récits écrits par les contemporains ou dans le XIIIe siècle. + +Les vies de saint Bernard écrites de son temps, _Ex vita et rebus +gestis S. Bernardi, lib. III, a Gaufrido autissiod. seu claraeval. +monach.--Epistola ejusdem ad episcopum albanensem, ex vit. S. Bernardi_, +ab Alano, episc. autissiod. (Recueil des historiens des Gaules et de la +France, t. XIV, p. 327, 370 et suiv.) + +_Johannis Saresberensis Metalogicus_, lib. I, cap. I et V; lib. II, cap. +X et _passim_. Jean de Salisbury avait entendu les leçons d'Abélard et +fréquenté les principales écoles des Gaules.--_Ejusdem Policraticus, +sive de Nugis curialium, cui accedit Metalog._, 1 vol. in-12, 1639, lib. +II, cap. XXII, et lib. VII, cap. XII. (Voyez les extraits de cet auteur +dans le Recueil des histor., t. XIV, p. 300 et suiv.) + +_Otto Frisingensis, de gestis Friderici I Caesaris Augusti_, lib. I, cap. +XLVI, XLVII et seq. Othon, abbé de Morimond, de l'ordre de Cîteaux, puis +évêque de Frisingen (Freising, en Bavière), neveu de l'empereur Henri +V, a composé une chronique de l'empereur Frédéric Barberousse, dont +il était oncle paternel, et il y raconte la vie et la condamnation +d'Abélard, son contemporain. (1 vol. in-folio, Basil., 1569, et Recueil +des histor., t. XIII, p. 654.) + +_Ex vita S. Gosvini aquicinctensis abbatis_ lib. I, cap. IV et XVIII. +Gosvin, abbé d'Anchin, fut un des adversaires actifs d'Abélard; sa vie a +été écrite par des moines de son couvent, ses contemporains.(Recueil des +histor., t. XIV, p. 442.) + +Extraits de diverses chroniques composées au XIIe siècle ou dans les +suivants; les plus importants sont tirés de: + +1° Guillaume de Nangis, _Ex Chronic. Guillielm. de Nangiaco_. (Recueil +des histor., t. XX, p. 731, ou _Spicilegium_ de d'Achery, t. III, p. +1-6.) + +2° Robert d'Auxerre, _Ex Chronologia Roberti monach. S. Marian. +altissiod._ (Recueil des histor., t. XII, p. 293.) + +3° La Chronique d'un anonyme, _Ex Chronico ab initio mundi usque ad A.C. +1160_. (_Id., ibid._, p. 120.) 4° Richard de Poitiers, moine de Cluni, +_Ex Chronic. Richardi pict._ (_id., ibid._, p. 415.) + +5° L'appendice à la chronique de Sigebert, par Robert, _Ex Roberti +proemonstr. appendice ad Sigeberti chronographiam._ (_id._, t. XIII, +p. 330, ou dans le recueil intitulé: Illustrium veterum scriptorum qui +rerum a Germ. gest., etc., t. I, p. 626; 2 vol. in-folio, Francfort, +1573.) + +6° Alberic, moine de Trois-Fontaines, _Ex Chronic. Alberici Trium +Fontium monachi._ (Recueil des histor., t. XIII, p. 700.) + +7° Guillaume Godelle, moine de Saint-Martial de Limoges, _Ex Chronic. +Willelm. Godelli, mon. S. Mart. lemov._ (_id., ibid._, p. 675.) + +_Vincentius Burgundus proesul bellovacensis_. (Bibliotheca Mundi, 4 vol. +in-folio, 1624.--T. IV, _Specul. historial._, lib. XXVII, cap. XVII.) +Vincent de Beauvais vivait au milieu du XIIIe siècle. + +Il y a encore dans d'autres chroniques, comme dans quelques cartulaires, +des lignes isolées où Abélard est nommé, et dont l'historien peut faire +son profit, mais qui ne méritent point d'être rappelées. Je ne fais +que mentionner un chant funèbre sur la mort d'Abélard, rapporté par M. +Carrière dans son édition allemande des lettres (voyez ci-après, page +262), et une curieuse chanson bretonne en dialecte de Cornouaille, où +Héloïse, _Loiza_, raconte qu'instruite par son clerc, _ma o'hloarek, ma +dousik Abalard_, elle est devenue, grâce à la connaissance des langues, +une sorcière semblable aux druidesses celtiques. (_Barzas-Breiz_, Chants +populaires de la Bretagne, publiés par M. Th. de la Villemarqué, t. I, +p. 93. Paris, 1839.) + + +II. + +AUTORITÉS POSTÉRIEURES AU XIIIe SIÈCLE. + +1.--Un grand nombre d'historiens qui ne s'occupaient point spécialement +d'Abélard, ont été conduits par leur sujet à écrire sa vie ou à en +donner le sommaire, particulièrement d'après l'_Historia calamitatum_ et +Othon de Frisingen. + +Le premier me paraît être Bertrand d'Argentré, un des plus anciens +historiens français de la Bretagne. (_L'Histoire de Bretaigne_, 1 vol. +in-fol., 1538, liv. I, chap. XIV, p. 74; liv. III, chap. CIII, p. 236 et +suiv.) C'est un court résumé de l'histoire d'Abélard, d'après Othon de +Frisingen. + +Pasquier a donné un abrégé de l'_Historia calamitatum_, de son +temps encore manuscrite, en y joignant quelques détails et quelques +réflexions. (_Les Recherches de la France_, liv. VI, chap. XVII, p. 587 +et suiv.; liv. IX, chap. V, VI et XXI.) + +Tritheme, dans son Catalogue des écrivains ecclésiastiques, insère +un article pris dans les chroniques déjà citées. (_De Scriptoribus +ecclesiasticis, in J. Trithemii Span. Oper. histor._, in-folio, 1604, +part. I, p. 276.) + +Duboulai, dans son Histoire de l'Université de Paris, compose en divers +passages une biographie à peu près complète, d'après d'Amboise, Othon de +Frisingen, Jean de Salisbury, saint Bernard et ses biographes. (_Coes. +Egassii Buloei Historia Universitatis parisiensis_, 6 vol. in-folio, +1665, t. I, p. 257, 272, 349, 445; t. II, p. 8 et suiv., 53, 68, 85, +107, 157, 162, 168, 200, 242, 715, 733, 739, 753, 759 et suiv.) + +Le père Gérard Dubois raconte aussi, à leurs époques, dans l'Histoire de +l'Église de Paris, les événements de la vie d'Abélard. (_Gerardi Dubois +aurelianensis Historia Ecclesia parisiensis_, 2 vol. in-folio, 1690, t. +I, lib. XI, cap. II, p. 709, etc.; cap. VII, p. 774, etc; t. II, lib. +XII, cap. VII, p. 64 et 178, etc.) + +Jacques Thomasius a écrit une vie d'Abélard où il y a de l'érudition et +des erreurs. (_Petri Abelardi vita in Hist. sapient. et stult. a Christ. +Thomasio_, t. 1, p. 75-142, 1693, Hal. Magdeb.) + +Citons encore Dupin, dans sa Bibliothèque des auteurs ecclésiastiques. +(_Hist. des controv. et des mat. ecclésiast. traitées dans le XIIe +siècle_, 1696, chap. VII, p. 360, etc., 392 à 412.) + +Le père Noël Alexandre. (_Natalis Alexandri Historia ecclesiastica_, 7 +vol. in-folio, 1699, t. VI, dissertat, VII, p. 787 et seq.) + +L'abbé Fleury. (_Histoire ecclésiastique_, liv. LXVII et LXVIII, p. 307, +etc., p. 406, etc., p. 547, etc., du t. XIV de l'édition in-4°.) + +Casimir Oudin. (_Commentarius de scriptoribus Ecclesioe antiquis_, 3 +vol. in-folio, 1723, t. II, sect. XII, p. 1160 et seq.) + +Dom Remy Ceillier. (_Histoire générale des auteurs sacrés et +ecclésiastiques_, Paris, 1729, 23 vol. in-4°, t. XXII, chap. X, p. +484-494.) + +Le père Longueval, jésuite. (_Histoire de l'Église gallicane_, Paris, +1730-49, 18 vol. in-4°, t. VIII, liv. XXIII, p. 350 et suiv., 414 et +suiv; t. IX, liv. XXV, p. 22 et suiv.) + +Dom Guy Alexis Lobineau, dans son _Histoire générale de Bretagne_, 2 +vol. in-folio, 1707, t. I, liv. V, p. 139 et suiv. C'est un récit assez +complet, écrit avec modération et bienveillance, et que je regarde comme +la base des récits postérieurs. + +Dom Hyacinthe Morice, dans l'ouvrage qui porte le même titre; autre +récit plus sommaire et dans le même esprit. (_Hist. gén. de Bret_., 5 +vol. in-folio, 1744, t. I, liv. II, p. 96 et suiv.) + +Baronius, et surtout son commentateur Pagi, dans ses notes. (_Annales +ecclesiastici_, 43 vol. in-folio; Lucques, 1738-57, t. XVIII. Voyez le +texte à l'an 1140 et les notes aux années 1113, 1121, 1129, 1131, 1140 +et 1142.) + +On peut citer également l'_Histoire de la ville de Paris_, par les pères +Félibien et Lobineau (5 vol. in-folio, 1725, t. I, liv. III et +IV); l'article _Abélard_ du _Dictionnaire universel des sciences +ecclésiastiques_, par le révérend père Richard (6 vol. in-folio, 1760), +et le § II du liv. I de l'_Histoire de l'Université de Paris_, par +Crevier. (T. I, p. 111-193, 7 vol. in-12; Paris, 1761.) + +Le père Niceron a publié une vie d'Abélard qui n'est guère que l'analyse +de celle de D. Gervaise. (_Mémoires pour servir à l'histoire des hommes +illustres dans la république des lettres_, 42 vol. in-12, 1729, t. IV, +p. 1 et suiv.) + +Mabillon, ou son continuateur Martene, donne, dans les Annales +bénédictines, une biographie par morceaux détachés qui vaut à beaucoup +d'égards les précédentes, _Annales ordinis S. Benedicti_. (6 vol. +in-folio, 1739, t. IV, lib. LXXIII, p. 63 et seq., 84 et seq., 324 et +seq., 356 et seq., 991, 1085, etc.) + +L'article d'Abélard, dans l'Histoire de la philosophie, de Brucker, +mérite aussi d'être lu, tant pour la critique que pour la biographie. +(_Jacobi Bruckeri Historia critica philosophiae_, 6 vol. in-4°, Lipsiae, +1766, t. III, pars II, lib. II, cap. III, sect. II, p. 716, 734, etc.) + +Nous ne faisons que mentionner l'histoire d'Abélard par Diderot, dans +l'article _Scolastique_ de l'_Encyclopédie_. + +II.--Parmi les biographies proprement dites, nous citerons +particulièrement: + +_La Vie de Pierre Abeillard, abbé de Saint-Gildas, et celle d'Héloise, +son épouse_, 2 vol. in-12, 1720, par D. Gervaise (François-Armand). Cet +ouvrage est intéressant: l'auteur, quoique ancien abbé de la Trappe, est +un apologiste enthousiaste; le récit est fait avec soin, même avec +assez d'exactitude quant aux faits essentiels, mais enjolivé de détails +romanesques. Il est vrai que Gervaise a été accusé par Saint-Simon +d'avoir eu lui-même une intrigue galante avec une religieuse. + +L'article Abélard, dans le Dictionnaire de Moreri, dans le Dictionnaire +critique de Bayle, ainsi que les articles _Héloïse, Paraclet, Foulque, +Bérenger, Fr. d'Amboise_. + +_The History of the lives of Abeillard and Heloisa_, by the rev. Joseph +Berington, 2 vol. in-8°, Basil, 1793. Cet ouvrage fort estimé contient, +avec une biographie étendue, une traduction et le texte des lettres +d'Héloïse et d'Abélard. Il est intéressant, mais il n'a pas été +composé d'après les autorités contemporaines, et l'auteur a pris pour +historiques tous les détails romanesques inventés par D. Gervaise. + +_Abailard et Héloïse, avec un aperçu du XIIe siècle_, par F.C. Turlot, 1 +vol. in-8°, 1822. + +L'article d'Abélard dans _l'Histoire littéraire de la France_, ainsi +que celui d'Héloïse. Ces articles ont été rédigés par dom Clément avec +beaucoup de soin et de critique, mais avec une sévérité qui tombe dans +l'injustice. Ils ont été réimprimés, l'Académie des inscriptions ayant +donné une nouvelle édition du volume où ils sont insérés, et M. Daunou +y a joint quelques notes. (_Histoire littéraire de la France_, t. XII, +1830, p. 86 et suiv., p. 629 et suiv.) + +L'_Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et d'Héloïse_, par madame +Guizot. (oeuvres diverses et inédites de madame Guizot, 1828, t. II, p. +319.) L'ouvrage qui n'est pas fini est le plus remarquable pour le fond +des idées et pour les vues qu'il contient; il a été terminé par +M. Guizot et placé à la tête de l'édition _illustrée_ des Lettres +d'Abailard et d'Héloïse, traduites par M. Oddoul. (2 vol. in-8°, Paris, +1839.) Cette dernière édition renferme un assez grand nombre de pièces +et de témoignages, le spécimen d'un des manuscrits des lettres, quelques +fragments de MM. de Chateaubriand, Michelet, Quinet, etc. + +Les dictionnaires et recueils biographiques, qui tous en général +contiennent un article _Abélard_. Nous citerons celui de M. d'Eckstein, +dans l'_Encyclopédie des gens du monde_, t. I; celui de M.P. Leroux, +dans l'_Encyclopédie nouvelle_, t. I; celui de M. Géruzez, dans le +_Plutarque français_, t. I; M. Barrière y a donné l'article _Héloïse_. + +La traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard, par le bibliophile +Jacob, insérée dans la Bibliothèque d'élite, in-12, Paris, 1840. Cette +traduction, fort bien faite, est précédée d'une notice intéressante et +détaillée qu'on doit à M. Villenave, sous ce titre: Abélard et Héloïse, +leurs amours, leurs malheurs et leurs ouvrages. + +Parmi les anciennes traductions, assez peu remarquables, on ne doit +conserver que celle de Bussy-Rabutin, réimprimée avec de nombreuses +compositions poétiques sous ce titre: _Lettres d'Héloïse et d'Abélard_, +traduites librement d'après les lettres originales latines, par le +comte de Bussy-Rabutin, avec les imitations en vers par de Beauchamps, +Colardeau, etc., etc., précédées d'une nouvelle préface par M.E. +Martineault, in-12, Paris, 1841. + +Une biographie universelle publiée en Angleterre contient un bon article +sur Abélard, _The biographical Dictionary of the Society for the +diffusion of useful knowledge_, in-8°, t. I, London, 1842. + +Les Allemands se sont peu occupés d'Abélard. On cite les deux ouvrages +suivants, dont nous ne connaissons que des extraits: + +F. C. Schlosser, _Abaelard und Dulcin, oder Leben und Meinungen eines +Schwaermers und eines Philosophen_, in-8°, Gotha, 1807. + +Fessler, _Abaelard und Heloisa_, 2 vol. in-8°, Berlin, 1808. + +_Abaelard und Heloise oder der Schriftsteller und der Mensch_, par M. +Feuerbach (Leipzig, 1844), est un mince recueil de pensées détachées qui +ne m'ont paru avoir aucun rapport avec le titre[1]. + +[Note 1: Voici au vrai le sens tout allemand de ce titre. Il s'agit +d'une Comparaison entre la vie littéraire et la vie active. Je crois +qu'Abélard désigne l'une et Héloïse l'autre. C'est un recueil dont le +titre revient à peu près à ceci, _l'art et humanité_. Les deux noms +propres ne se rencontrent pas dans le cours du livre.] + +_Abaelard und Heloise. Ihre Briefe und die Leidensgeschichte übersetzt +und eingeleitet durch eine Darstellung von Abaelards Philosophie und +seinem Kampf mit der Kirche_, von Moriz Carriere, in-12, Giessen, 1844. +C'est une traduction des lettres, mais l'auteur l'a fait précéder d'une +introduction qui se lit avec intérêt, et où il se montre au courant des +plus récentes publications qui concernent Abélard. + +III.--On trouve des renseignements sur les manuscrits d'Abélard, sur ses +ouvrages inédits, sur la publication de ceux qui sont imprimés, dans le +_Thésaurus_ de Durand et Martene et dans celui de Pez, aux lieux cités; +dans Casimir Oudin (t. II, p. 1169); l'_Histoire littéraire_ (t. XII, p. +103, 129, 134 et 706); Fabricius (_Biblioth. lat. med. et infim. aetat., +ed. a P.J. Mansi_, t. V, lib. XV, p. 232 et seq.); Olearius, (_Joann. +Gotfr. Olearii Biblioth. scriptor. ecclesiast._, t. I, p. 2-4); le +recueil intitulé: _Historia rei litterariae ordin. S. Benedicti_, par +Ziegelbauer et Legipontanus (t. I et IV); celui de Guillaume Cave, +(_Scriptor. ecclesiast. Historia litteraria_, t. II, p. 203); le Voyage +littéraire de deux bénédictins (part. I, p. 245), et l'Introduction aux +_Ouvrages inédits d'Abélard_, par M. Cousin. + +Les opinions religieuses d'Abélard ont été exposées et discutées par +d'Amboise, D. Gervaise, Dupin, le père Noèl Alexandre, Oudin, Lobineau, +Bayle, les éditeurs des deux _Thesaurus_, Mabillon, dans l'édition de +saint Bernard, son continuateur, dans les Annales bénédictines, l'auteur +du tome XII de l'_Histoire littéraire_, Duplessis d'Argentré (_Collectio +judiciorum de novis erroribus_, t. I, p. 49 et seq.), M. Neander et M. +l'abbé Ratisbonne, chacun dans son _Histoire de saint Bernard_; (l'une +traduite par M. Th. Vial, 1 vol. in-12, 1842; l'autre, 2 vol. in-12, +1840, t. II, chap. XXVII, XXVIII et XXIX.) + +Les opinions philosophiques d'Abélard ont été incomplètement exposées +par les divers historiens de la philosophie, qui jusqu'à ces derniers +temps, ne connaissaient pas ceux de ses ouvrages où elles sont exposées. +Voyez pourtant, outre Brucker déjà cité, Tennemann (_Geschichte der +Philosophie_, t. VIII, part. I, chap. V, p. 170, Leipzig, 1810); +Degerando (Histoire comparée des systèmes de philosophie, t. IV, ch. +XXVI, p. 397), et la note du commencement du chap. III de notre livre +II. Mais les doctrines d'Abélard ne commencent à être bien connues que +depuis l'introduction de M. Cousin (_Ouvr. inéd., ou Fragments philos._, +t. III). On peut consulter aussi l'ouvrage intitulé: _Études sur +la philosophie dans le moyen âge_, par M. Rousselot (3 vol. in-8°, +1840-1842). Il a paru quelques dissertations en Allemagne que nous +citons en leur lieu. + + + + +ABÉLARD. + + + +LIVRE PREMIER. + + + + + +VIE D'ABÉLARD. + + + +Lorsqu'on suit, en quittant Nantes, la route de Poitiers, on traverse, +avant d'arriver à Clisson, un bourg formé d'une longue rue et qui se +nomme le Pallet. Après les dernières maisons, on aperçoit à gauche +au-dessus du chemin une église, remarquable seulement par sa simplicité +et par la vétusté de quelques-unes de ses parties. Derrière cette église +et sur une hauteur, des restes de murs épais, avec des vestiges de +fossés, indiquent sous le lierre qui les couvre une ancienne et forte +construction, et renferment maintenant un carré d'arbustes et de grandes +herbes, cimetière abandonné où s'élève une vieille croix de pierre parmi +quelques modestes tombeaux. Ces ruines sont celles de la demeure des +seigneurs du Pallet, détruite en 1420, lors des guerres qui suivirent +l'attentat commis sur Jean V, duc de Bretagne, par Marguerite de +Clisson. C'était là, qu'au XIe siècle, un petit château fortifié +dominait le bourg, du haut d'une éminence à pic sur l'étroite rivière de +la Sanguèze, ainsi nommée, dit-on, pour avoir été souvent rougie du +sang des combattants, au temps des luttes acharnées des Bretons et des +Anglais. + +En 1079, Philippe Ier était roi des Français, et Hoël IV, duc de +Bretagne, lorsque dans ce bourg et dans ce château, son domaine, un +personnage noble, Bérenger, eut de sa femme Lucie un fils qu'il nomma +Pierre[2]. C'était l'aîné de sa famille, qui s'augmenta bientôt de +plusieurs enfants; ses autres fils s'appelèrent Raoul, peut-être +Porcaire et Dagobert, et sa fille, Denyse. Le père, avant de prendre le +métier des armes, avait reçu de l'instruction, et il en conservait un +tel goût pour les lettres qu'il voulut le transmettre à ses enfants et +faire précéder par quelques études leur éducation guerrière. L'amour +qu'il portait à son fils aîné lui inspira des soins particuliers, +auxquels celui-ci répondit par delà toute espérance. Il annonçait des +dispositions brillantes. Dans cette vieille Armorique qui passait +pour devoir son nom de Bretagne à la brutalité de ses habitants, on +remarquait dès lors une singulière aptitude aux choses qui demandent +la subtilité de l'esprit, et le jeune Pierre tenait du lieu natal, ou +plutôt de sa race, une remarquable facilité[3]. Ses progrès furent +bientôt tels qu'il s'éprit d'une passion vive pour l'étude, et, dans son +ardeur, il résolut de se consacrer aux lettres tout entier. Renonçant +à la gloire militaire, et abandonnant à ses frères son héritage et +son droit d'aînesse, il s'adonna surtout à la philosophie, et dans +la philosophie, à la science de la dialectique, cet art de la guerre +intellectuelle dont il préférait à tout les armes, les combats et les +trophées. + +[Note 2: Le Pallet, _Palatium_ (on trouve aussi Palet, Palais, +Paletz, Palez), est situé à 19 ou 20 kilomètres au sud-est de Nantes, +sur la route de Chollet et de Poitiers, «oppidum ... ab urbe Nannetica +versus orientem octo miliariis remotum.» L'église est sur le penchant +d'une butte, appelée encore la butte d'Abélard. C'est l'ancienne +chapelle du château, donnée á la commune, comme je l'ai appris du curé +en 1843, par le dernier seigneur Barin de Froidmanteau, de la même +famille que les La Galissonnière, dont la résidence se voit à moins +d'une demi-lieue en avant. Les ruines du château, détruit d'abord en +1420, puis sous Louis XIII, ou quatre pans de murs, hauts de 1 mètre +environ, renfermant un carré d'à peu près 30 mètres de côté, passent +pour la maison d'Abélard, qu'on a dit aussi né dans une autre maison +plus modeste, démolie il y a sept ou huit ans par M. Dufrêne, procureur +du roi. Bérenger peut avoir été châtelain du lieu, quoiqu'il fût +Poitevin, suivant l'unique témoignage d'une des épitaphes d'Abélard (_ex +Chron. Rich. Pictav._), Namque oritur patre Pictavis et Britone matre, + si toutefois on n'a pas fait confusion avec Bérenger de Poitiers, dont +il sera question plus bas. Mais rien n'empêche de voir en lui l'ancêtre +de ces seigneurs du Pallet qui, jusqu'au XVe siècle, figurent dans les +annales de la Bretagne. Son fils est souvent désigné sous le nom de +_Palatinus_ et quelquefois de _Nannetensis_. (_Ab. Op._, ep. I, p. +4.--Johan. Saresb. _Policrat_., l. II, c. XXII, et _Metal._, l. I, c. V, +et l. II, c. X.--_Rec. des Hist. des Gaules_, t. XII, p. 115, et t. +XIV, p. 303-304.--_Hist. de Bret._, par D. Lobineau, t. I, l. III, p. +106-107; l. IX, p. 298; l. XIX, p. 651, 1143, 1162 et 1235.--_Abail. et +Hél._, par Turlot, p. 143.--_Voy. pitt. de Clisson_, par Thienon, pl. +II et III.--_Notice sur Clisson_, in-18, Nantes, 1841, p. +7.--Renseignements manuscrits transmis par M. Chaper, préfet de la +Loire-Inférieure, et par MM. de la Jarriette et Demangeat, de Nantes.)] + +[Note 3: C'est Abélard qui dit que _Breton_ vient de _brute_. « +Brito dictas est quasi brutus. Licet enim non omnes vel soli sint +stolidi, hoc (_sic_) tamen qui nomen Britonis composuit secundum +affinitatem nominis bruti, in intentione habuit quod maxima pars +Britonum fatua esset.» Et on lit, en effet, dans le roman de Brut, que + Brutus Apela de Bruto Bretons + Les Troyens ses compaignons. + (V. 1211 et 1212.) +Il s'agit, il est vrai, de la Grande-Bretagne, mais elle donna son nom +à l'Armorique. Les savants pensent que le nom de Bretons vient de +_Vrezonze_ ou _Brazonce_, les _peints_, les tatoués, comme les _Pictes_ +de l'Angleterre. Cependant l'esprit pénétrant des clercs bretons est +attesté par Othon de Frisingen, mais i1 veut qu'en toute autre chose que +les arts (la rhétorique et la dialectique), les Bretons soient presque +stupides. C'est en faisant allusion à cette subtilité particulière +qu'Abélard dit de lui même: «Natura terrae meae vel generis animo +levis.» Car je crois qu'ici _animo levis_ signifie plutôt l'esprit +prompt que la légèreté du caractère: ce n'est pas l'usage d'Abélard +de parler modestement de lui-même, et la légèreté n'est pas le défaut +breton. (Ouvr. inéd. d'Ab. _Dialectic._, p. 222 et 591.--_De Gest. Frid. +I imper._, l. I, c. XLVII.--_Ab. Op._, ep. I, p. 4.)] + +Très-jeune encore, il affronta les chances et les épreuves de cette +stratégie du raisonnement et de la parole. Il s'y exerça de bonne heure, +et ses rapides succès lui donnèrent une telle confiance que, quittant la +maison paternelle, il alla voyager, parcourant les provinces, +cherchant les maîtres et les adversaires, marchant de controverses en +controverses, et renouvelant ainsi, sous une autre forme et dans un plus +vaste espace, la coutume attribuée aux péripatéticiens de discuter en se +promenant[4]. La philosophie avait alors ses chevaliers errants. + +[Note 4: _Ab. Op._, ep. I, p. 4.] + +La France ne manquait pas de maîtres et d'écrivains qui cultivaient la +dialectique. Des sciences qui occupaient les esprits, c'était celle qui +commençait à faire le plus de bruit et à donner le plus de renommée. +Elle rivalisait d'importance et presque de pouvoir avec la théologie +qu'elle servait et inquiétait tour à tour. La grammaire et la rhétorique +qui, unies à ces deux sciences et à quelques études mathématiques, +composaient presque tout l'enseignement de l'époque, ne venaient que +loin après la dialectique dans l'estime des hommes instruits. La +dialectique, c'était alors la philosophie proprement dite. On l'appelait +un art, parce qu'on ne l'enseignait pas sans la pratiquer, et que +l'étude du raisonnement ne va pas sans le besoin d'en montrer les +ressources, d'en essayer les procédés, d'en éprouver les forces[5]. On +apprenait, sous le nom de cet art, une grande partie de ce que contient +la Logique d'Aristote, que l'on connaissait par des traductions +incomplètes et surtout par l'intermédiaire de Porphyre et de Boèce. +L'introduction que le premier a jointe aux catégories, c'est-à-dire aux +prolégomènes de la Logique, faisait corps avec elle; on n'en séparait +pas les versions et les commentaires du second. Ainsi l'on ne savait la +dialectique qu'à la condition d'avoir appris tout ce qui regarde les +cinq voix ou les rapports généraux des idées et des choses entre elles, +exprimés par les noms de genre, d'espèce, de différence, de propriété et +d'accident; les catégories ou prédicaments, c'est-à-dire les idées les +plus générales auxquelles puisse être ramené tout ce que nous savons +ou pensons des choses; la théorie de la proposition ou les principes +universels du langage; le raisonnement et la démonstration, ou la +théorie et les formes du syllogisme; les règles de la division et de la +définition; la science enfin de la discussion et de la réfutation, ou la +connaissance du sophisme. En étudiant toutes ces choses, on trouvait, +chemin faisant, de nombreuses questions qui permettaient de joindre +l'exemple au précepte; c'étaient des questions d'abord de logique pure, +puis de physique, de métaphysique, de morale, et souvent de théologie. +Sur ces questions s'échauffaient les esprits, s'animaient les passions, +et brillaient ceux qui se livraient à l'enseignement et à la dispute; +sur ces questions se partageaient les professeurs, les lettrés, les +écoles, et quelquefois l'Église et le public. + +[Note 5: On sait que notre faculté des lettres s'appelait autrefois +la faculté des arts; d'où le titre de maître ès arts. Le nom d'_artista_ +fut donné dans le XIe siècle aux philosophes, qui à Rome étaient aussi +appelés [Grec: technikoi], quand ils s'adonnaient à l'enseignement et à +la controverse. Budaeus, _Observ. select._ XIV et XVI, t. VI, p. 121 et +130. Hall., 1702.] + +A l'époque où le jeune Pierre se mit à courir le pays pour chercher les +aventures philosophiques, un homme s'était fait dans les écoles une +grande renommée. C'était Jean Roscelin, né comme lui en Bretagne, et +chanoine de Compiègne. Ce maître avait trouvé assez répandue cette +doctrine, qui n'était pas cependant toujours explicite, que les noms +appelés plus tard abstraits par les grammairiens désignent, pour le +plus grand nombre, des réalités, tout comme les noms des choses +individuelles, et que ces réalités, pour être inaccessibles à nos +perceptions immédiates, n'en sont pas moins les objets sérieux et +substantiels d'une véritable science. Il combattit cette idée qu'il +contraignit à se développer et à s'éclaircir; et il soutint que tous les +noms abstraits, c'est-à-dire tous les noms des choses qui ne sont pas +des substances individuelles, que par conséquent les noms des espèces et +des genres qui n'existent point hors des individus qui les composent, +et les noms des qualités et des parties qui ne peuvent être isolées des +sujets ou des touts auxquels on les rattache, les unes sans disparaître, +les autres sans cesser d'être des parties, n'étaient en effet que des +noms. Puisqu'ils n'étaient pas les désignations de réalités distinctes +et représentables, ils ne pouvaient être, selon lui, que des produits ou +des éléments du langage, des mots, des sons, des souffles de la voix, +_flatus vocis_. Cette doctrine fut appelée la doctrine des noms, le +système des mots, _sententia vocum_; les historiens de la philosophie +l'appellent le _nominalisme_[6]. + +[Note 6: Voyez le l. II de cet ouvrage, c. II, VIII, IX et X.] + +Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventée tout +entière, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait, +après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes +conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos +et la sûreté de Roscelin. L'Église s'était alarmée; saint Anselme, alors +abbé du Bec en Normandie, en attendant qu'il succédât à Lanfranc dans +l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme +religieux et d'une grande réputation comme philosophe, avait combattu le +nominalisme, en soutenant à outrance la réalité de ce qu'exprimaient +les termes abstraits et généraux, ou ce qu'on appelle _la réalité des +universaux_. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons, +en 1092, avait condamné la doctrine de Roscelin, comme fausse en +elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la Trinité, puisqu'en +n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois +personnes, ou les réalisait en trois essences individuelles, ce qui +était admettre trois dieux. + +Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans +le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on +ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et +probablement avant de venir à Paris. Il l'entendit du moins étant fort +jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maître, et il a dit +aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée[7]. + +[Note 7: «Magistri nostri Roscellini tam insana sententia.» (Ouvr. +inéd. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le +premier maître d'Abélard ait été Roscelin, lequel a sans aucun doute +été son maître, mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son +précepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve +que Roscelin ait enseigné en Bretagne. Proscrit lorsqu'Abélard avait +treize ans, il ne peut guère l'avoir connu que plus tard dans ses +courses plus ou moins secrètes en France. (_Id._, Introd., p. xl et +suiv.) Abélard le traite avec sévérité, il l'a réfuté et même attaqué +violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De +Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen âge,_ par M. +Rousselot, t. I, c. V.)] + +On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la +première fois[8]. + +[Note 8: Peut-être même était-il plus jeune; les auteurs du _Recueil +des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu +Guillaume de Champeaux, à Paris, avant la fin du XIe siècle, (t. XIII, +p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclésiastique de Paris_, dit +qu'Abélard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p. +777). Duboulai voudrait même faire remonter son arrivée jusqu'en 1095. +(_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)] + +Cette ville était alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe, +la capitale des lettres et des arts. Elle a été de bonne heure, elle +est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on +a nommée la _scolastique_. Ce nom ne désigne pas autre chose que la +philosophie des écoles ou cette dialectique que nous avons décrite. +Les écoles étaient assez nombreuses en France, et pour la plupart +épiscopales, c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous +le patronage et la surveillance de l'évêque et même dans sa maison. + +Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par +Charlemagne, grande et passagère création, comme presque toutes celles +de cet homme qui devança trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir +deviné trop tôt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc +produit dans l'évêché ou même à la porte du cloître[9]. Dans ces écoles, +qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine, comme les +évêques eux-mêmes, on enseignait toujours la théologie et souvent les +sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions +dura longtemps; il en est resté au chef-lieu de tous les diocèses, +auprès de tous les évêques, deux titres portés par des prêtres et qui +représentent le double enseignement du passé: l'un est le titre de +théologal, et l'autre celui d'écolâtre. + +[Note 9: «Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a +coenobiis ad palatium evocavit.» (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici +d'après l'idée reçue qui attribue à Charlemagne la création permanente +d'écoles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola +dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince +aurait ainsi conçu et réalisé la véritable instruction publique, celle +de l'État. J'avoue que M. Ampère a singulièrement ébranlé cette idée. +Au reste, les écoles épiscopales elles-mêmes doivent encore être +originairement rapportées à Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la +formation par un capitulaire de 789. (_Histoire littéraire de la France +avant le XIIe siècle_, par M. Ampère, t. III, c. II.)] + +À l'époque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas +d'Université de Paris. Il y avait des écoles à Paris, et parmi elles, +au-dessus de toutes, l'école épiscopale, la plus fréquentée et la plus +célèbre[10]. Les étudiants y accouraient de très-loin, non-seulement de +toute la France, ce qui était peu dire, mais de toute la Gaule et des +pays étrangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commençaient à +envoyer leurs enfants dans cette ville, destinée à devenir l'Athènes de +la philosophie du moyen âge. Les cours de l'école, ou comme on disait +les _lectures_[11] (il n'existait point de collège), avaient pour +auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les +écoliers étaient alors de tout âge. Ils se rassemblaient autour de la +chaire du professeur, dans un cloître assez voisin de l'habitation de +l'évêque, située au lieu où nous avons vu encore l'Archevêché, et au +pied de l'église métropolitaine, qui se nommait bien déjà Notre-Dame, +mais qui n'était pas le monument magnifique et vénéré que commença +Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas très-longtemps +qu'une enceinte, jadis habitée tout entière par les membres du chapitre, +s'étendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'église, +allait rejoindre le jardin de l'Archevêché; elle s'appelait le Cloître +Notre-Dame[12]. Là était, aux premiers jours du xiie siècle, l'école +épiscopale, l'école maîtresse, perpétuelle, celle dont le titulaire +régissait de droit les écoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle +portait dans le monde et qu'elle a conservé dans l'histoire le nom +d'École du Cloître ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de +reconnaître pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg +de la Brie où il était né. Archidiacre de Paris, il enseignait +avec beaucoup de succès et d'éclat. Il paraît avoir brillé dans la +dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des +solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans l'école de Notre-Dame, +les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes: ce qui a +fait dire qu'il avait, le premier, professé publiquement la théologie à +Paris, et d'une manière contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit +la théologie scolastique. On l'a surnommé la _Colonne des docteurs_[13]. + +[Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p. +151.--Gérard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p. +775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du +pouvoir de l'État sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy, +_De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les +bénédictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prêt.] + +[Note 11: _Lectiones_, d'où le mot de leçons. Bayle appelle Anselme +de Laon _lecteur en théologie_. Les professeurs au Collège de France +avaient conservé ce titre de _lecteur_. Les leçons, au moyen âge, se +composaient d'une lecture ou dictée, puis d'un commentaire ou glose +improvisée. C'est la forme encore suivie dans nos écoles de droit.] + +[Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marlès, t. 1, c. i, p. +51, et c. ii, p. 189.] + +[Note 13: On le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold +et Anselme de Laon, qui professèrent à Paris, il y devint le chef de +l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'où est venu sans +doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux +dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans l'Église et la +science. Élève d'Anselme de Laon, qui s'était formé sous saint Anselme, +Guillaume continua donc le réalisme, et même il paraît l'avoir exagéré. +(_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. inéd. _Dialectic._ +passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec. +des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV. +D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308 +et suiv.)] + +Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple +intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les +leçons qu'il écoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais +il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les +écoliers de Paris; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son +instruction précoce, par sa rare subtilité, par le don de la parole +que rehaussait en lui la singulière beauté de sa figure. Il se faisait +admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de +son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut +plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui +devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et +un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une +jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous +ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait +les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la +connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un +conquérant. + +On raconte cependant que, ne sachant encore rien au delà de ce qu'on +apprenait dans le _trivium_, c'est-à-dire la rhétorique, la grammaire +et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets +du _quadrivium_, où l'en enseignait l'arithmétique, la géométrie, +l'astronomie et la musique; car telle était restée la division +encyclopédique de l'enseignement au XIIe siècle[14]. Il prit même des +leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de +lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort +suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait +à celle de leurs vertus symboliques et mystérieuses[15]. + +[Note 14: Cette division septuple des sciences est indiquée partout +et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint +Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII, +etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p. +47, 51, 55.)] + +[Note 15: C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des +mathématiques. «Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae +mathematica appellatur, mala putanda non est.» (Ouv. inéd. _Dialect._, +p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge, +ou mot _Mathematica_.)] + +Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de +paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu +qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmétique[16]. Ce genre de travail +opposait à son esprit une difficulté inattendue, soit qu'il manquât +d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble +aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux, il ne +donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop +partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé +de mille choses, ne fît qu'effleurer la surface de ces nouvelles +connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier +jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas +pénétrer plus avant, il lui dit en riant: «Quand un chien est bien +rempli, que peut-il faire de plus que de lécher le lard?» Le mot d'une +latinité dégénérée qui signifie _lécher_, composait, avec le dernier +mot de la plaisanterie vulgaire du maître, un son qui ressemblait à +_Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'école de Tirric le surnom +de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à +qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et +acceptant ce sobriquet d'école, dont il changea quelque peu le son et +le sens, il se fit appeler Abélard (_Habelardus_), se vantant ainsi de +posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en +croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puérile et familière +qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur. + +[Note 16: «Ejus artis ignarum omnino me cognosco.» (Ouv. Inéd. +_Dialect._, p. 182.)] + +[Note 17: «Bajare quod est lingere.» On ne connaît, je crois, ce +mot que par le passage du manuscrit où cette anecdote est rapportée. Du +moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.] + +Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faîte de +la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliée, et l'on +ne voulut y voir qu'un surnom emprunté au nom de l'abeille, comme +si Abélard eût été l'abeille française, ainsi qu'autrefois un grand +écrivain fut appelé l'abeille attique[18]. + +[Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Abélard est peu connue, +et n'a été rapportée que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit +de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III, +_Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom +d'Abélard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint +Bernard lui-même aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep. +CLXXXIX.) D'Argentré voit un nom de famille dans le nom de Pierre +Esveillard, _qu'ils appellent en France Abéilard. (L'Hist. de +Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les +textes latins écrits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys. +Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mém. pour servir à l'Hist. de +Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'était plutôt un surnom. Tous +les noms de famille ont bien commencé par des surnoms; mais très-rares +alors, ils se montraient sous la forme de titre féodal ou nom de fief +héréditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois, +_Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-même: «Hoc +vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est.» (Ouvr. inéd. _Dialect._, +p. 212 et 480.) Othon de Frisingen écrit _Abailardus_, et l'on trouve +aussi _Abaielardus_, et même _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus, +Belardus_. En français, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard, +Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans +une ballade de Villon: + + Où est la très-sage Héloïs + Pour qui fut chastré et puis moyne + Pierre Esbaillart à Saint-Denys, + Pour son amour eut cest essoyne? + +Les formes les plus usitées sont _Abailard_ ou _Abélard_. Le dernière +est celle que préfèrent Bayle, _l'Histoire littéraire_, et M. Cousin. +(_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art. +_Abélard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abélard dans le +canton de Vallet où le Pallet est situé, au témoignage de M. le juge de +paix du canton; mais le nom d'Abélard n'est point inconnu à Nantes comme +nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.] + +Cependant il avait conçu l'idée de devenir maître à son tour et de +régir les écoles, idée hardie chez un étudiant qui sortait à peine de +l'adolescence[19]. Mais sûr de sa force et confiant dans sa fortune, il +ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un +lieu où il pût ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors +fort importante et qui était un siège royal. Guillaume, le maître qu'il +abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à +sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empêcher +l'établissement d'une école nouvelle, ou du moins pour éloigner +davantage Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manoeuvres afin +de lui faire interdire le lieu où on lui permettait de professer. Mais +le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection; le +vieux maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les +puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers +Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard; la +faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut +réalisé, il eut une école. Tout cela se passait vers l'an 1102. + +[Note 19: «Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus +aspirarem.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez générale +qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I. +l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite +paraît avoir duré au delà de sa jeunesse même. On l'appela longtemps _le +jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tête de quelques uns +de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri +Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas +_Abélard le jeune_, puisqu'Abélard n'est pas un nom de famille. +D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d'aînesse et non son âge. On a +proposé de traduire: _le grand péripatéticien moderne_. (Cousin, Ouvr. +inéd. Introd. p. xiij.)] + +Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa +renommée couvrit bientôt et la réputation naissante de ses condisciples, +et la célébrité établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à ses +auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la +dialectique; et chaque jour plus présomptueux, ne redoutant aucun +voisinage, il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil, +place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun[20]. +Là, plus près de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut à la +citadelle de l'école de Notre-Dame. + +[Note 20: Le comté de Melun et celui de Corbeil avaient été réunis, +puis séparés. Le premier revint d'abord à la couronne par la mort de +Rainauld, évêque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors +un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville +qui était fortifiée comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum, +castellum_); il en fit un siège royal, c'est-à-dire qu'étant la ville +d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses +résidences et il y établit sa justice. Philippe Ier y mourut en +1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui réunit dans les mêmes +conditions le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte. +C'est à une époque bien voisine de cet événement, si ce n'est lors de +cet événement même, qu'Abélard vint à Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p. +1195.)] + +Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa +santé. Il fut obligé de quitter la France, de voyager, et probablement +de visiter sa patrie, laissant après lui de vifs et longs regrets, et +sans cesse ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement +de la dialectique. Très-peu d'années se passèrent ainsi, celles +peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait +rétabli, lorsqu'il apprit que son ancien maître avait abandonné la +chaire de Notre-Dame. + +En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre +Guillaume de Champeaux s'était retiré, avec quelques-uns de ses +disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie +une recluse morte en grand renom de piété. + +Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers, qui +devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est là que, commençant une +vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les attaques +et les luttes qu'il prévoyait, ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il +pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile. + +Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez éclatant, fit +sensation dans le clergé; on loua beaucoup la dévotion et l'humilité +d'un homme qui renonçait pour la solitude à un poste élevé dans l'Église +de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin +à une position qui, suivant ses disciples, équivalait presque au premier +rang dans le palais du roi[21]. + +[Note 21: «Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus, +omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam +pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit,» dit un anonyme +qui écrit un an après l'avoir entendu et admiré, _tanquam angelum_. +(_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette +retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, §2.)] + +Hildebert, célèbre évêque du Mans, et dans la suite plus célèbre +archevêque de Tours, lui écrivit que c'était là vraiment +philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement à ne point renoncer à +ses leçons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle résidence ne +l'éloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le séquestra pas du +monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui +la science, et il continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette +grande école de Saint-Victor qui a joué un rôle important dans la +théologie et presque dans la religion[23]. + +[Note 22: «Hoc vere philosophari est.» (Hildeb., episc. cenoman., +ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)] + +[Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas précisément le +fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de +Saint-Victor. On a même contesté qu'il ait été chanoine régulier, +quoique ce titre lui soit souvent donné, et qu'il ait au moins formé +dans cette maison une congrégation temporaire, ce qu'Abélard appelle un +_conventicule de frères, un ordre de clercs réguliers_, qui put être le +type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant +Guillaume, on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor +était desservi par des moines noirs, et dépendait de la célèbre +abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la règle de +Saint-Benoît. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses +disciples et en agrandit les bâtiments. En 1112, il devint évêque. En +1113, Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on, +les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier +abbé fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie +d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la +France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p. +476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII, +p. 656.)] + +Tandis qu'il y parlait, entouré de ses nombreux élèves, il vit tout à +coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait, disait-il, entendre +ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à +provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les +esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu +Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux +était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le +réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait +aux universaux une réalité positive; en d'autres termes, il admettait +des essences universelles. Dans son système, tout universel était par +lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout +entière dans les différents individus dont elle était le fond commun, +sans aucune diversité dans l'essence, mais seulement avec la variété +qui naît de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple, +l'humanité n'était plus le nom commun de tous les individus de l'espèce +humaine, mais une essence réelle, commune à tous, entière dans chacun, +et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi +du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua +directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre, +disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une +essence tout entière en chaque homme, et que l'individualité soit un +pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps +intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est +à Rome et Socrate à Athènes, elle est tout entière avec Platon à Rome, +et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant +l'essence de l'individu, est l'individu même, et par conséquent il +emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à +Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes, Platon +s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume +de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait +essentiellement ou dans la totalité de son essence[24]. + +[Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. inéd., _De Gener. et +Spec._, p. 613.] + +Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au +sens commun, Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté +des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter +ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que +la chose universelle subsistait comme une seule et même chose +_essentiellement_ dans les individus, ce qui était dire qu'elle en +était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou +_individuellement_, on plutôt _indifféremment_ dans les individus[25]. + +[Note 25: D'après l'édition des oeuvres d'Abélard, et le texte de sa +première épître, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia +calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitué +à _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante +_indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi, +d'un autre de la bibliothèque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit +avoir consultés; il paraît de tout point préférable, car la première +substitution, si elle a une valeur, annule le réalisme, et la seconde, +au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses ouvrages +didactiques, expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de +Champeaux et la seconde forme du réalisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv. +inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p. +513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hél._, par +Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)] + +Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'était plus identique +et intégrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui +ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en +parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent +indépendantes. Si elle subsistait _indifféremment_ dans les individus, +elle existait comme l'élément non différent (_indifferens_) des +différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce +qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre +ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se +réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de +l'indifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur +en repos. + +Cette question des universaux était depuis un temps la question +dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres +et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son +crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela +renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux +eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses +leçons furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore, à peine lui +permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il +semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui. +En même temps, la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de +force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant +passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de l'école +opposée, on accourut dans la sienne. + +En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de +Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un +successeur s'y était assis et devait y continuer son oeuvre; mais le +gouvernement de la science avait passé en d'autres mains; découragé ou +converti, le nouveau maître offrit sa place à Abélard, et se rangea +parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement +dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec +l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son +délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans +maître[26] était une témérité et presque un délit. Aussi, ne pouvant +plus l'attaquer lui-même, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre +successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont +la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour +Abélard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux était +apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque +adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à +Melun, et d'y recommencer ses leçons. + +[Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la maîtrise ou +l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait, +suivant M. Troplong, obtenir la licence du maître des études ou +scolastique, appelé aussi chancelier, ou bien être disciple d'un maître +titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à peu +tous les grades académiques, _maître, licencié, docteur_ (Cf. _Hist. +litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de +la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, préf. du t. XIV des _Hist. fr._, +p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161, +256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'État sur l'enseignement_, c. x.).] + +Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable +rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il +intimidait, il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa +présence. La vie s'était comme retirée d'eux; la malignité publique les +poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorité. Elle se +prit à Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des écoliers +sur le désintéressement de sa piété, sur les motifs de sa retraite, le +forcèrent bientôt à se retirer, lui, la congrégation qu'il avait formée, +et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne +éloignée de la ville[27]. + +[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces +deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu +était le vieux prieuré (_veteres cellae,_), peut-être le même où fut +fondé Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t. +III, p. 733.)] + +Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école de la Cité restait +toujours occupée, il s'établit hors des murs, sur la montagne +Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à +la patronne de Paris. Cette colline, destinée à devenir comme le Sinaï +de l'enseignement universitaire, était alors l'asile où se réfugiait +l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression +contre l'autorité enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées +qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y ouvraient +aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire +les écoles de la Cité. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour, +en qualité d'évêque, juger Abélard, donnait à ses côtés des leçons +tendantes au nominalisme, malgré la défaveur qui s'attachait à cette +doctrine[28]. Les étudiants étaient divisés par conférences, sous +des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la +renommée. Mais par _sa science éprouvée_ et _par son éloquence sublime_ +(ce sont les expressions de ses ennemis), Abélard effaçait tout le +monde. L'originalité de son esprit lui inspirait des nouveautés hardies +qui séduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul +n'avait osé, insultant à tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait +la lutte par ses témérités et la décourageait par la terreur de sa +dialectique[29]. + +[Note 28: D'après Duboulai, l'Université de Paris se serait formée +de la réunion de l'école palatine, de l'école épiscopale et de celle de +Sainte-Geneviève. Il ne prouve pas que la première subsistât encore au +commencement du XIIe siècle; la seconde dominait la Cité, et continua +d'y subsister à l'ombre de la Métropole, toujours plus théologique, +plus ecclésiastique, plus soumise à l'autorité du premier chantre ou +chancelier de l'Église de Paris qui paraît avoir été, jusqu'au temps +de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef +de l'enseignement ou _maître recteur_, ce qu'on appelait d'abord +le primicier, dut, là comme ailleurs, être le _scholasticus_ ou +_scholaster_, (écolâtre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre +des étudiants s'étant fort accru ne put être retenu entre les deux +ponts ou dans l'Ile, et s'étendit sur la montagne Sainte-Geneviève. Il +s'établit une école à l'abbaye du même nom (emplacement du collège Henri +IV); et des écoles particulières s'ouvrirent sur la pente septentrionale +de la colline: de là le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257, +267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnommé Le Roux, d'une +famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne +Sainte-Geneviève, puis devint archidiacre, et plus tard évêque de +Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il siégea au concile de Sens où +Abélard fut condamné. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.-- +_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t. +XII, p. 412.)] + +[Note 29: «Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ... +inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens +statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium +venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra +omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea +praesumpserat.» (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des +Hist.,_ t. XIV, p, 442.)] + +Il est probable que, combattant à la fois le réalisme de Guillaume de +Champeaux et le nominalisme déguisé de Joslen, il ne manquait ni de +jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, poussés à bout, voulurent +enfin lui susciter un contradicteur, et cherchèrent dans leurs rangs un +adversaire courageux qui essayât de lui tenir tête. «C'est un chien qui +aboie,» disaient-ils, «il le faut chasser avec le bâton de la vérité.» +Il y avait dans l'école de Joslen un jeune homme de Douai, qui se +montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il +n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il +fut choisi. Son maître qui l'aimait s'efforça de le dissuader de +cette dangereuse entreprise; il lui représenta qu'Abélard était plus +redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur +que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiesçant pas à la vérité +si elle n'était de sa façon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et +ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée +en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et +d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses +camarades réunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats +sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui +quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. Il se comparait à +David marchant à la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans +qu'Abélard, qui devait alors approcher de trente ans, il était petit, +grêle, d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant. Il entra +bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon à ses +auditeurs attentifs. Il prit aussitôt la parole, et l'interpella +hardiment; mais Abélard, lançant sur lui un regard dédaigneux et +menaçant: «Songez à vous taire,» lui dit-il avec hauteur, «et +n'interrompez point ma leçon.» L'enfant qui n'était pas venu pour se +taire insista avec énergie; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa +mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les +épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui +dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre. +«Qu'il parle donc,» dit Abélard, «s'il a quelque chose à dire.» Le jeune +athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il posa sa +thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous ignorons quel en était +le sujet, quels en furent les détails et les incidents, et toute cette +histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut +un jour abbé[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le géant; il +conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravité de sa +parole; puis, il enlaça si savamment son adversaire par des assertions +qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout +moyen d'évasion et parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant +ainsi _garrotté ce Protée par les indissolubles liens de la vérité_, il +redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles +où l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des +cris de victoire et d'allégresse. + +[Note 30: «Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam +doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non +esset, nunquam acquiesceret veritati.» (_Id. ibid._, p. 443.)] + +[Note 31: On attribue à Alexandre, successeur de Gosvin au titre +d'abbé d'Anchin, ou plus exactement à deux moines qui l'avaient connu et +n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort, la biographie d'où nous +extrayons ce récit. Elle a été imprimée a Douai en 1620, et insérée +par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p. +441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)] + +Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin +ait suscité contre Abélard une résistance ou une concurrence bien +formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il +n'osa le tenter à Paris, ou du moins sa tentative n'y a laissé nulle +trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il paraît avoir fondé un +véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en +attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le +retrouverons plus tard. + +Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante d'Abélard. Du haut de sa +montagne, il devenait de fait le maître des écoles, et celui qui dans +la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une +chaire impuissante. + +À ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort. +Il quitte les champs, il reparaît; il ramène la congrégation à +Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait +délivrer dans l'école son soldat, sentinelle abandonnée. Ce retour +commença par perdre ce triste remplaçant; il avait encore quelques +auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien, écrivain +plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il +fut obligé de quitter sa chaire, et ses élèves retournèrent à Guillaume +de Champeaux, qui lui-même, désespérant de la gloire mondaine, sembla +de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes +secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre +Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et le +combat s'engagea entre les deux écoles, entre les deux maîtres. Peut-on +demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un côté était l'espérance, +la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité +incontestée, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce +qui perd les pouvoirs menacés de révolution. Chaque jour des victoires +de détail venaient préparer le triomphe d'Abélard, et couronnaient +le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. «Si vous me +demandez,» dit Abélard, en citant Ovide, «quelle fut la fortune du +combat, je vous répondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32].» + +[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab +illo. + +Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.] + +En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance, +plus même de rivalité. Abélard allait régner sans partage dans l'école, +lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était, +comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie +religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la règle, à imiter +cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle. +Tous deux avaient leurs adieux à se faire dans le siècle. Il partit, +il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte absence il +revint à Paris; il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de +Champeaux, abandonnant à la fois la retraite et l'enseignement, +s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de +Châlons-sur-Marne. + +Ç'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et +sa réputation était grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni +souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait +à la fois de générosité et d'énergie, et, dans le combat, son esprit lui +fit faute. Mais il fut un prélat pieux et respecté, placé à la tête de +l'épiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend +que celui qui avait régi si longtemps les _Écoles sublimes_ (tel était +le nom donné aux cours de haute science) devait faire un grand évêque: +aussi en a-t-il reçu le titre[33]. Il administra son diocèse pendant +sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à +qui, le premier peut-être, il fit connaître Abélard[34]. + +[Note 33: «Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas +rexerat.» (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII, +p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)] + +[Note 34: La date de l'élection de Guillaume de Champeaux, comme +celle de sa mort, est controversée. Les uns veulent qu'il ait été évêque +en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et +1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion +soit de 1113 et le décès de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern., +_Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._, +t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des +Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et +t. X, p. 310 et 311.) Des deux côtés on invoque des textes. Les tables +manuscrites de l'évêché de Châlons portaient qu'il avait administré +pendant sept ans.] + +On était en 1113; Abélard, dans la force de l'âge et du talent, avait +constitué son enseignement, son autorité, presque sa gloire. Il dominait +l'école de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres. + +Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la +théologie, dans laquelle il lui restait encore des progrès à faire, il +avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont +vanté son savoir et l'ont dit égal à la science humaine, éloge quelque +peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'était point versé dans +l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul. +Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que +douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement +qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Théodose et +Arcadius sur les limites[36]. Il ne possédait bien d'autre langue que le +latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs alors difficile et rare, +ne lui était, je crois, connu que par quelques mots de la langue +philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la +traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît l'hébreu[37]. Mais +son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu +près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps, et le +nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siècle était plus +lettré que le XVe ne l'a laissé croire, et il n'est pas sûr que l'esprit +humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que +le moyen âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on appelle +la renaissance. + +[Note 35: Il est dit de lui dans une épitaphe: «Ille sciens quicquid +fuit ulli scibile;» et à la fin: «cui soli patui; scibile quicquid +erat.» C'est aussi de lui qu'on a dit: «Non homini, sed scientiae dees; +quod nescivit.» (_Ab. Op_., préf. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)] + +[Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin. +regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire +en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se +vantait de donner un sens raisonnable à tout texte, quoique difficile +qu'il fût, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que +Baylardus sût le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit +Abélard, et l'on dit que ce pourrait être un Johannes Bajolardes, +professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins +qu'établi que le _Codex repetitae proelectionis_, d'où cette loi est +extraite, et même les textes du droit romain en général fussent connus +en France avant la mort d'Abélard. On dit que l'enseignement du droit +commença à Bologne vers 1180, et à Paris vingt ans après. La question me +paraît bien discutée dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, préf. apolog.--Accurs. +_v° Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De +Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l. +VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Abélard._--Duboulai, +_Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)] + +[Note 37: Ouvr. inéd., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et +206. Je parle de l'hébreu, parce qu'on avait alors la prétention de le +savoir. Tous les historiens et même Abélard disent qu'Héloïse le savait, +et d'Amboise a montré que les juifs, qui en général ont conservé la +connaissance de leur langue, participaient au mouvement des études à +Paris. (_Ab. Op._, préf. _in fin._) Abélard ne me semble savoir de cette +langue que les mots cités par les interprètes des bibles latines (Voyez +son _Hexameron_, passim, et du présent ouvrage, le liv. III, c. viii.)] + +Toutefois la véritable science d'Abélard était la philosophie. C'est lui +qui a fixé la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en +croire ses auditeurs, ne peut donner idée de l'effet qu'il produisait en +l'enseignant, et jamais aucune science ne paraît avoir eu de propagateur +plus puissant. Comme chef d'école, il rappelle, s'il n'efface, pour +l'éclat et l'ascendant, les succès des grands philosophes de la Grèce. +Cependant cet enseignement était plus original par le talent que par +les idées, et supposait plus de sagacité critique que d'invention. +Non content d'expliquer avec une facilité et une subtilité que ses +contemporains déclaraient sans égales, les secrets de la logique +péripatéticienne et de promener les esprits attachés au fil du sien +dans les détours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il +mêlait, autant qu'il était en lui, à l'interprétation de la brièveté +profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et +libre des commentaires et des additions de Boèce et de Porphyre; +il complétait ses exposés par des citations, bien comprises et +lumineusement développées, de Cicéron qui, lui aussi, a traité, dans ses +Topiques et dans quelques passages de la Rhétorique à Herennius, des +parties de la logique; de Thémiste, qui a laissé des paraphrases +d'Aristote; de Priscien, qui a touché à la logique par la grammaire; +enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traité alors +étudié sur les catégories, et qui a dû peut-être à son rôle dans la +scolastique quelque chose de son influence dominante sur la théologie +française. Le caractère éminent de l'enseignement d'Abélard était, +suivant un de ses auditeurs, une clarté élémentaire. On trouvait qu'il +fuyait l'appareil pédantesque, et qu'il mettait la science à la portée +des enfants[38]. + +[Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait +intéressant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes +avaient dans les mains aux différents âges de la scolastique. Jourdain a +bien avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste, qui est du +IVe siècle, avait laissé des commentaires sur Aristote, dont il reste +quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le +Traité de l'Ame; Priscien, du VIe siècle, a écrit sur toutes les parties +de la Grammaire. La Rhétorique à Herennius a fourni plusieurs passages +aux livres d'Abélard, et avant comme après lui on a longtemps attribué à +saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique, et sur +les dix catégories. Abélard avait certainement sous les yeux la +version des deux premiers traités qui composent l'Organon, celle +de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à +Priscien, Thémiste, etc., on ne sait s'il les connaît autrement que par +des citations. (Cf. ci-après, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les +traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. inéd. d'Ab., Introd. +p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I, +append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)] + +A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans +austérité ni sans sécheresse, se mêlaient quelques digressions +littéraires, et même, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait +pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait +la rigueur de son esprit passionnément raisonneur, il tempérait les +âpretés de la logique par quelques souvenirs des poëtes qu'il aimait. +Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours présents à sa mémoire, lui +fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux +aussi, il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté, +il dit quelquefois: _Il est écrit. (_Scribitur, scriptum est._) + +[Note 39: «Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad +philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis +hominum utilium valens.» (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)] + +Mais son vrai maître, c'était toujours celui qui avait instruit +Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, être le +précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard +donnait, dans les cas douteux, raison au créateur de la science sur ses +continuateurs, et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu à peu à +l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des +péripatéticiens ou le prince de la dialectique. C'était Platon qu'il +appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui +presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la +tradition ou dans quelques citations éparses de ses ouvrages une idée +qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu'il étudie, il lui +fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les idées +péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la +dialectique d'Aristote. + +[Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et +1134.--Ouvr. inéd. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorité si grande +de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pères de l'Église et +surtout de saint Augustin.] + +Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que +disait l'autorité avant de se demander ce que dicte la raison, il ne +craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et +après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir. +Il ne s'interdit pas d'être lui-même, et il a réussi à passer pour +inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est +flatté d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale +question, dont il fait lui-même le noeud gordien de la philosophie. + +Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de Champeaux, il +prétendit se garantir du nominalisme, et il réfuta Roscelin. Il insista +principalement sur cet argument que, s'il n'existe à la lettre que des +individus, les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et, +de la sorte, les individualités seront identiques aux généralités, +les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute +différence essentielle, de toute différence qui sépare les espèces +des genres, les individus des espèces, et les parties des touts. On +retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle +mène le réalisme, ou bien il faudrait mutiler la science et égaler +au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or, ces noms +généraux ont certainement une valeur. Ils répondent à ce qu'entend +l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de +choses particulières, en les rapprochant par leurs communs caractères, +et lorsqu'il _conçoit_ cette multitude comme une unité, ou l'un des +êtres qui la composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi +les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondées sur les +réalités[41]. + +[Note 41: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et +suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et +x.--Abélard a bien donné, d'après Boèce, cette théorie de la formation +des idées générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les +espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine est plus subtile et +plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.] + +Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir soutenue, et que les +classificateurs de systèmes ont appelée le _conceptualisme_. Ce nom se +lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes +été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent +connus[42]. + +[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des +auteurs antérieurs à cette époque ne dit les avoir étudiés ou connus en +manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard, +c'était quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia +calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de +Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris. +_De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._, +t. XIV, p. 300.)] + +L'ardeur de l'esprit, la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne +permettaient pas qu'Abélard se contentât d'une autorité sans combat; +c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Aristote avait aussi la +passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore +dans la théologie. Il résolut d'en faire désormais sa principale étude. + +Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon. +Né dans la première moitié du XIe siècle, après avoir étudié sous +Anselme de Cantorbery, il avait commencé à enseigner lui-même à Paris, +et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de +vingt ans, retiré à Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette +église, doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec +beaucoup d'éclat, et le clergé, même l'épiscopat se peuplaient de ses +élèves. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire +suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture. Mais il s'était +acquis tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs +de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compté parmi les +auteurs de la célébrité de l'école des Gaules[43]. Cette autorité, déjà +ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins +Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert, +mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait +incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il +charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution, mais +le fond des idées était peu de chose, et il ne savait ni résister ni +satisfaire à une question. «De loin,» dit Abélard, «c'était un bel arbre +chargé de feuilles; de près, il était sans fruits, ou ne portait que la +figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son +feu, il faisait de la fumée, mais point de lumière[44].» + +[Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.] + +[Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.] + +Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mêla à ses +disciples: on devine qu'il ne fut pas captivé longtemps. Il ne pouvait +_rester longtemps oisif à son ombre_[45], ni suivre après s'être +habitué à conduire. D'abord il se contenta de négliger les leçons. Il +y paraissait de loin en loin. Les plus éminents des autres élèves, +satisfaits et fiers de leur maître, virent avec déplaisir cette +dédaigneuse indifférence; il s'en plaignirent assez haut, et +naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour, +après avoir entre eux conféré sur quelques points de doctrine, les +écoliers se mirent à se provoquer par jeu sur les matières théologiques. +Un d'eux, comme pour éprouver Abélard, lui demanda ce qu'il pensait de +l'enseignement sacré, lui qui n'avait encore étudié que les sciences +naturelles[46]. Il répondit que rien n'était plus salutaire qu'une +science où l'on apprenait à sauver son âme; mais qu'il ne pouvait assez +admirer qu'à des hommes lettrés il ne suffît pas, pour comprendre les +saints, du texte de leurs écrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas +avoir besoin d'un maître. Cette réponse en amena de contraires, et la +plupart des assistants, raillant Abélard, lui demandèrent s'il pourrait +faire ce qu'il conseillait, le défièrent de l'entreprendre. Il répliqua +que si l'on désirait le mettre à l'épreuve, il était tout prêt. «Soit, +nous le voulons bien,» s'écrièrent-ils tous, et d'un ton plus moqueur +encore. «Que l'on me cherche donc,» reprit-il, «et qu'on me donne +quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'Écriture.» Tous +s'accordèrent pour choisir la très-obscure prophétie d'Ézéchiel, qui +passait pour un des écrivains sacrés les plus difficiles. On eut bientôt +pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire +connaître l'état de la question, et Abélard les invita pour le lendemain +à sa leçon. Aussitôt quelques-uns s'empressant, avec un intérêt +véritable ou affecté, de lui donner des conseils qu'il ne demandait +pas, l'engagèrent à ne se point tant hâter; et lui remontrèrent que +l'entreprise était grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque +précaution, et qu'il devait songer à son inexpérience. «Ce n'est point +ma coutume,» répondit-il avec vivacité, «de suivre l'usage, mais d'obéir +à mon esprit[47].» Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se +conformait à sa volonté, en ne différant point de se rendre à ses +leçons. A la première, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que, +dénué presque entièrement de lecture sacrée, il se hâtât d'aborder la +science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantés +qu'ils lui donnèrent de grands éloges, et le pressèrent de composer +une glose conforme à sa leçon. Au récit de cette première épreuve, on +accourut à l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient +empressés à transcrire les gloses qu'à la prière générale il s'était mis +à rédiger. + +[Note 45: «Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul.» (_Id._, +p. 8.)] + +[Note 46: «Qui nondum nisi in physicis studuerat.» (Ep. i, p. 8.)] + +[Note 47: «Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere, +sed per ingenium.» (Ep. I, p. 8.)] + +Le vieux Anselme s'émut au bruit d'une telle témérité. La douleur et la +colère furent extrêmes. Comme Pompée, à qui Abélard le compare pour la +grandeur de son attitude et le néant de sa puissance, il voulut défendre +l'ombre de son autorité contre le jeune César de la science[48]. Il +devint son ennemi et le combattit dans la théologie, comme avait fait +Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans +l'école de Laon, deux étudiants qui se distinguaient entre tous, Albéric +de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laissé un nom +dans l'histoire littéraire[49]. Plus ils avaient de mérite, plus ils +nourrissaient de grandes espérances, et plus ils devaient concevoir +d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et +l'entraînèrent à interdire à ce successeur inattendu la continuation de +ses leçons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il échappait à +son inexpérience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer +à celui dont il usurpait ainsi la place. La défense et le prétexte +excitèrent parmi les écoliers une indignation générale; ils crièrent +à la jalousie, à la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne +s'était vue; et ce commencement de persécution ne fit qu'ajouter à la +gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous. + +[Note 48: Abélard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et +la comparaison de l'arbre que Lucain applique à Pompée. (Ep. I, p. +7.--Lucain, _Phars._, l. I.)] + +[Note 49: Albéric de Reims, élève de Godefroi, scolastique de cette +ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et +écolâtre de l'église de Reims, et enfin archevêque de Bourges en 1130. +Il eut de la réputation comme professeur. Il était aimé de saint +Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen, +Leutald de Novare, ami et condisciple d'Albéric, régit avec lui les +écoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec. +des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p. +753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)] + +Abélard revint aussitôt à Paris. Toutes les écoles, d'où il avait été +jadis expulsé, lui étaient maintenant ouvertes; il y rentra en maître et +occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on +n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, à celle de recteur des +écoles, était attaché vraisemblablement un canonicat. On croit du moins +que c'est alors qu'il fut nommé chanoine de Paris [50], ce qui n'était +sans doute qu'un bénéfice et un titre, et ne prouve nullement que dès +lors il fût prêtre. + +[Note 50: C'est à cette époque (vers 1115) que les auteurs de +l'_Histoire littéraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle +autorité, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la +conteste, et D. Gervaise veut qu'Abélard soit devenu chanoine dès +le temps où il professait à Paris, du consentement et à la place du +successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une +chronique manuscrite des archevêques de Sens, prétend qu'il fut chanoine +de Sens et non de Paris; et voici le texte inédit qui motive son +assertion et dont je dois la connaissance à la savante amitié de M. Le +Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri +Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliothèque de Sens, n. +271, décrit et apprécié dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._ +Fol. 129 v°, col. 1 et 2. «Anno Domini n° c° XL° (leg. XLII), magister +Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui +monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito, +in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: «Est satis in +titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit +scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus.» Cité en +partie, mais sans nom d'auteur, par André Duchesne, _Notae ad Hist. +calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760. +Les derniers mots on été ainsi altérés par celui-ci: «Uxoratus primo +fuerat, postea canonicus.» Le même Duboulai dit, à la vérité dans une +table seulement, qu'Abélard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur +une vitre de la cathédrale de Chartres une figure vêtue en chanoine, +avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Abélard, chanoine de +Chartres. On ne pouvait en général posséder qu'un seul canonicat comme +on ne pouvait avoir qu'un bénéfice. Faut-il admettre que le titre de +chanoine honoraire fût alors connu, ou qu'Abélard ait changé plusieurs +fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il était chanoine, il le +dit lui-même. Il n'était pas nécessairement prêtre pour cela. On ne sait +quand il le devint; peut-être en se faisant moine à Saint-Denis. +(Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie +d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in +indic._--Niceron, _Mém. pour servir à l'Hist. des Homm. ill._, t. +VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarbé, c. XXI, +p.443.)] + +Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprétation +d'Ézéchiel, commencée et suspendue à Laon. Par ce genre d'enseignement +il obtint un grand succès, et bientôt il eût dans la théologie autant +de faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la +science fut rangé sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en +s'inclinant autour de lui, et il vécut tranquille quelques années. + +On aime à se représenter l'existence d'Abélard, ou, comme on l'appelait, +du maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de +Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que +la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre +capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royauté, +l'Église, la justice, l'enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient +leur principal siége. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du +fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier +qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de +Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les +marchands étrangers, attirés par l'importance et la renommée déjà +considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient, +confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de +cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards. +Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont +l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de +laquelle l'enseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses +tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements +pieux ou savants, destinés à une grande renommée; à l'est, la communauté +de Saint-Victor venait d'être fondée; à l'ouest, la vieille abbaye de +Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce +saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint +Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont +dédiés au même nom[51]. Là aussi, la jeunesse de la ville, et ces +écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur +des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les +rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps. +Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur +foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'île, s'était répandue +sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux +s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive à l'autre la ville de +la science à la ville du commerce. + +[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui évêque au Ve siècle et saint +Germain de Paris, au VIe. L'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, fondée, +dit-on, par Chilpéric I, détruite par les Normands, fut rebâtie par le +roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction +dans l'édifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe +le Bel; les parties modernes sont du XVIe siècle. La fondation de +Saint-Germain-des-Prés, sous une autre invocation, date du temps de +saint Germain lui-même (23 décembre 558). Cette église fut détruite +aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au plus tard +en 990, et terminée, dit-on, en 1014; l'église, à peu prés dans son +état actuel, a été dédiée en 1163. Voyez dans les Documents inédits sur +l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et +_l'Histoire du diocèse de Paris_, par l'abbé Lebeuf.] + +Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l'île, s'élevait le palais +souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce +pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même, +exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs +prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin +royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres +entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en +certains jours comme promenade publique au peuple, à l'école, au clergé, +et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du +palais, l'église de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien +inférieur à la basilique immense qui lui a succédé, rappelait à tous, +dans sa beauté massive, la puissance de la religion qui l'avait élevé, +et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne +voit plus les vestiges, environnant la métropole comme des gardes rangés +autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale, +dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux, +circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la +science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir +ou de la dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois +inquiète, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des études +sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de +toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées, +qu'attirait la célébrité européenne de l'école de Paris; et dans cette +école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait +souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la +démarche noble, dont la beauté conservait encore l'éclat de la jeunesse, +en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la +pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de +sa personne, l'élégance simple de ses manières, tour à tour affables et +hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans +cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et +l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de +cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement +curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout, +quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses +disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus +puissant dans l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans +la Cité. Partout on parlait de lui; des lieux les plus éloignés, de +la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Suèves et des Teutons_, on +accourait pour l'entendre; Rome même lui envoyait des auditeurs[52]. La +foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage; +pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de +leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits +vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant, +comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard, et +célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles, la ville de +toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire +souvenir. + +[Note 52: L'affluence fabuleuse des auditeurs de tout pays aux +leçons d'Abélard est attestée par tous les contemporains, amis ou +ennemis; d'abord par lui-même, puis par Foulque de Deuil, Bérenger de +Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les +auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab. +Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p. +1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest. +Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec. +des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)] + +Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant +de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-même, à son travail, à +son opiniâtreté, à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait +de penser qu'il la dût aussi à l'empire de la vérité. + +Il semblait donc, il pouvait se croire revêtu d'un apostolat +philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'était pas une +mission de pauvreté, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse +égalait sa renommée; car l'enseignement n'était pas gratuitement donné +à ces cinq mille étudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays +pour l'entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de +prospérité mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos. + +Mais le repos était impossible: il ne convient qu'aux destinées obscures +et aux âmes humbles. Abélard s'estimait désormais, c'est lui qui +l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terre[53]. Aucune raison +humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique. +Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque +issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât +carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie, +et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique +qui est devenue presque toute son histoire. + +[Note 53: «Cum jam me solum in mundo superesse philosophum +estimarem.» (Ep. I, p. 9.)] + +Il avait jusqu'alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études +et de ses progrès. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la +maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers +feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour +les habitudes déréglées d'une grande partie des habitants des écoles +un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la +bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa +vie toute d'activité littéraire l'écartait de la société des nobles +dames; il connaissait à peine la conversation des femmes laïques[54]. +D'ailleurs, si jamais Abélard devait aimer, c'était en maître, et les +soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie +allaient mal à sa nature. Cependant, au milieu de cette félicité sans +obstacle, une sorte de mollesse intérieure s'emparait de lui, la +sévérité l'abandonna. On a même prétendu qu'il se livra à des plaisirs +qui compromirent sa dignité et jusqu'à sa fortune[55], mais il le nie +hautement; d'ailleurs de vaines voluptés ne pouvaient suffire à son âme, +et il se demandait encore d'où lui viendrait l'émotion. + +[Note 54: «Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium +foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum +conversationem multum noveram.» (Ep. I, p. 10.)] + +[Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale, +qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon +l'usage du temps, une oeuvre de rhétorique, on y peut soupçonner un peu +d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune vérité. +Reste à savoir à quelle époque de la vie d'Abélard il faut placer ses +désordres; est-ce avant qu'il connût Héloïse? est-ce à la suite de son +amour? Que ceux qui se piquent de connaître le coeur humain en décident. +On lit dans une pièce de vers qu'il fit pour son fils: + + Gratior est humilis meretrix quam casta superba, + Perturbatque domum saepius ista suum. + ........................................ + + Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto); + Hoc aliquis, nullis illa placere potest. + +(_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III, +app., p. 444.)] + +Il y avait dans la Cité une très-jeune fille (elle était née, dit-on, à +Paris, en 1101), nommée Héloïse, et nièce d'un chanoine de Notre-Dame, +appelé Fulbert[56]. + +[Note 56: Héloïse, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Abélard +veut que ce nom vienne de l'hébreu _Heloïm_, un des noms du Seigneur. +Il règne beaucoup d'obscurité sur l'origine, la patrie, la famille +d'Héloïse. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle fût la fille +naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un +autre chanoine de Paris nommé Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon. +D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en général les biographes veulent +qu'elle ait vécu autant de temps qu'Abélard, ce qui, je le remarque +après les auteurs de l'_Histoire littéraire_, ne porte sur aucune +preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part. +I, ep. i et v, p. 10 et 72; préf. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass. +_Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Métel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art. +_Héloïse_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et +les écrits d'Abélard_, par Mme Guizot, p. 349.)] + +Orpheline et pauvre, elle habitait près des écoles, dans la maison de +son oncle; mais on croit qu'elle était de noble naissance, ou du moins +liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille +illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l'État +deux connétables[57]. Élevée dans sa première enfance au couvent +d'Argenteuil, près de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science +littéraire, ce qui était rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des +progrès surprenants, jusque-là qu'en prétendait qu'elle savait, avec +le latin, le grec et l'hébreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite +beauté, l'aurait distinguée; mais sa véritable distinction était +ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom +dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment +il la rencontra. On dirait presque, à lire son récit, qu'il ne l'aima +qu'avec préméditation, qu'il devint son amant systématiquement, et qu'il +arrêta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de +lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et +l'illusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur +penchant pour un choix, et de croire que leurs entraînements ont été des +calculs. Toujours est-il qu'Abélard nous raconte qu'avec son nom, sa +jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fût +celle qu'il daignât aimer; mais qu'Héloïse menait une vie retirée, que +le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle, +que cette communauté de travaux et d'idées devait autoriser un libre +commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le +décida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il +devait aimer celle qui n'avait point d'égale. + +[Note 57: Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin +du XIe siècle. Nul ne dit comment Héloïse eût appartenu à cette famille. +Si c'était une parenté légitime, ce devait être par les femmes. Bayle +ne croit point à cette parenté, Héloïse disant à Abélard, en quelque +endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas décisive. +(_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de +donner pour mère à Héloise la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, +près Sezanne, Hersendis, qui aurait été la maîtresse d'un Montmorency, +et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. (_Abail. et Hél._, p. +154.)] + +[Note 58: «Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus +est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare.» +(_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)] + +[Note 59: Abélard le dit lui-même (part. II, ep. vii, _ad virg. +par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._, +t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'écrivait +avec facilité et talent. Quant au grec et à l'hébreu, j'ai peine à +croire qu'elle en connût rien de plus que les caractères et quelques +mots cités habituellement en théologie ou en philosophie.] + +[Note 60: «In toto regno nominatissimam.» (Ep. I, p. 10.) Observez +qu'il s'en fallait alors que _totum regnum_ fût toute la France; mais +il n'en est pas moins vrai que la réputation littéraire et scientifique +d'Héloïse n'a pas eu d'égale dans les temps modernes. Malgré la +déclaration modeste d'Abélard, _per faciem non infima_, on s'est obstiné +à croire à la grande beauté d'Héloïse. On a supposé, contre toute +vraisemblance, que le _Roman de la Rose_, commencé et surtout achevé +après la mort d'Abélard, était son ouvrage, parce qu'il y est question +de lui, et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Héloïse, sous +le nom de _Beauté_. C'est le portrait de la beauté parfaite suivant +Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du poème. (Le _Roman +de la Rose_, v. 999, édit. de M. Méon, t. 1, p. 41.) + + El ne fu oscure ne brune, + Ains fu clere comme la lune, + Envers qui les autres estoiles + Resemblent petites chandoiles. + Tendre et la char comme rousée + Simple fu cum une espousée + Et blanche comme flor de lis; + Si ot le vis (_visage_) cler et alis (_uni_), + Et fu greslete et alignie, + Ne fu fardée ne guignie (_déguisée_): + Car el n'avoit mie mestier + De sol tifer ne d'afetier. + Les cheveus ot blons et si lons + Qu'il li batoient as talons; + Nez ot bien fait, et yelx et bouche. + Moult grand douçor au cuer me touche, + Si m'aïst Diex, quant il me membre (_souvient_) + De la façon de chascun membre, + Qu'il n'ot si bele fame ou monde, + Briément el fu jonete et blonde, + Sede (_gracieuse_), plaisante, aperte, et cointe (_jolie_), + Grassete et gresle, gente et jointe. + +Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre +familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer +à l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles, de le +prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses +travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une +maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et +de plus très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de +sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré +lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre +entièrement sa pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait +la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des écoles, +pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la +naïveté de cet âge, la frapper à la façon d'un maître, si l'élève était +indocile[61]. Abélard admira tant de simplicité; il lui semblait +que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui +accordait la liberté, l'occasion, mais jusqu'à l'autorité, et au droit +de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu vaincre. +Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui +l'attachait aux succès de sa nièce, et l'ancienne réputation de pureté +de la vie passée d'Abélard. «Que dirai-je de plus?» écrit ce dernier +en racontant tout ceci, «nous n'eûmes qu'une maison, et bientôt nous +n'eûmes qu'un coeur[62].» + +[Note 61: «Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis +temporibus fons literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio +firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios +admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat.» Ainsi parle un des +élèves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. (_Metalog._, l. I, c. +XXIV.) Quant au droit qu'Abélard reçut de Fulbert de frapper son élève, +il faut voir dans le texte tout ce qu'Abélard en raconte. (Ep. I, p. 11, +et ep. V, p, 71.)] + +[Note 62: _Ab. Op._, ep. I, p. 11.] + +«A mesure que l'on a plus d'esprit,» a dit Pascal, «les passions sont +plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des +pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient +occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que +l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne +parle que des passions de feu.... La netteté d'esprit cause aussi la +netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec +ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime[63].» + +[Note 63: Fragment publié par M. Cousin. (_Des Pensées de Pascal_, +seconde édition, p.897.)] + +On montre encore dans la Cité, au bord du chevet de Notre-Dame, près +l'ancien quartier du cloître, a l'extrémité d'une rue étroite et +tortueuse, toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain, +et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen âge, par +des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé +nombreux et complet d'une riche cathédrale, la maison qu'une tradition +locale désigne comme celle du chanoine Fulbert[64]. Elle est près de la +Seine, dont la sépare seulement un quai, plus élevé maintenant que le +sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen âge, vers 1116 ou 1117, le +terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu'à la +rivière et former l'emplacement de l'ancien port Saint-Landry; des +fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s'élève +aujourd'hui cet hôtel de ville, magnifique palais des révolutions. + +[Note 64: C'est la première maison à gauche en entrant dans la rue +des Chantres, où l'on descend du quai Napoléon par un escalier. Une +inscription au dessus de la porte désigne cette maison à la curiosité +des passants, elle est ainsi conçue: + +HÉLOÏSE, ABÉLARD HABITÈRENT CES LIEUX, DES SINCÈRES AMANS MODELES +PRÉCIEUX. + +L'AN 1118. + +Dans l'intérieur de la cour, un double médaillon, incrusté dans le mur, +offre le profil d'une tête d'homme et d'une tête de femme: on dit que +c'est Héloïse et Abélard. Cette sculpture est très-postérieure au +XIIe siècle; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus +authentique, et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants, +peut-être non antérieurs au XVIe. La maison n'est pas ancienne, ou du +moins, ses murs extérieurs ont été récemment bâtis; la disposition +générale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien être du +temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison; +mais cette tradition a sa valeur par son existence même. On dit, dans +le quartier, qu'Abélard habitait la maison située à gauche et qui est +remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout +cela quelques détails hasardés, et la lithographie du médaillon. +(_Abail. et Hél._, p. 153 et 154.--_Mus. des Mon. Franç._, t. I, p. +223.)] + +C'est là, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenêtres +étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d'une +jeune bourgeoise de Paris, ou bien à la lueur rougeâtre d'une lampe +vacillante, qu'Abélard, impatient et ravi, venait employer à séduire +une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait +toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science, +les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis +en oeuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse +profonde et nouvelle, ce noble et tendre coeur qui n'a jamais connu +qu'un amour et qu'une douleur, ce coeur que Dieu même n'a pu disputer à +son amant. + +Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les +secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet +esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique? +Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi, dans le langage lumineux +de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poëtes qu'il cite +dans ses ouvrages les plus austères, et le professeur de théologie +récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu'on admirait, les +vers impurs de l'_Art d'aimer_[65]? Quel fut enfin, quel fut le livre +qui servit, comme dans le récit du Dante, à la séduction de cette femme, +historique modèle de la poétique Françoise de Rimini[66]? On ne le sait, +et cependant on sait que tout le talent d'Abélard fut complice de son +amour. «Vous aviez,» lui écrivait, longtemps après, Héloïse encore +charmée de ce qui l'avait perdue, «vous aviez surtout deux choses qui +pouvaient soudain vous gagner le coeur de toutes les femmes, c'était +la grâce avec laquelle vous récitiez et celle avec laquelle vous +chantiez[67].» Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le +philosophe était devenu un orateur, un artiste, un poëte. L'amour avait +complété son génie et achevé son universalité. + +[Note 65: Abélard cite souvent Ovide, el quelquefois l'_Art +d'aimer_.] + +[Note 66: la bocca mi baciò tutto tremante; Galeotto fu il libro e +chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)] + +[Note 67: «Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus +foeminorum quarumlibet animos statim allicere poteras, dictandi scilicet +et cantandi gratia.» (_Ab. Op._, ep. II, p. 46.)] + +On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur +donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la +leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts +devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des +paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux +des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se +fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages, écarta les voiles +dont Héloïse s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des +soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les +deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce +bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l'amour furent +franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux +punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux +passionnés _dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums_. +Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de deux +esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans +l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnu[68]. + +[Note 68: Les passages dont je rends ici la pensée, ont été cités +partout. Je n'en rapporte que deux comme pièces il l'appui: «Quoque +minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae +omnium unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer +excogitare potuit, est additum.»--(_Ab. Op._, ep. I, p. 11.)] + +Mais cependant, qu'était devenu l'enseignement des écoles? le maître +Pierre ennuyé, dégoûté, n'y paraissait plus qu'à regret. A peine lui +restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à +ses leçons, il les faisait avec négligence et froideur; il répétait +d'anciennes idées, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple +récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose, +c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa +beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare[69]; ces +chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il +fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prédécesseur. À tous +ses talents, à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc +ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait +ses chansons d'amour se répandre au dehors et courir la ville et le +pays; longtemps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans +la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne[70]. Car il +devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait «du talent +pour les vaudevilles,» dit un bénédictin qui a écrit sa biographie[71]. +Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa +vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état +de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans +cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le +commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule; +il semblait penser que tout ce qui l'intéressait devenait digne de +l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et +que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde. + +[Note 69: _Barbarice. (Ab. Op._, part. II, Exp. symb., p. 369.)] + +[Note 70: «Abélard serait donc le premier des trouvères,» dit M. +Ampère. (_Hist. de la format. de la lang. franç._, préf., p. XX.) +Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publié un _Recueil des chants +historiques français_, depuis le XIIe jusqu'au XVIIIe siècle (2 vol. +in-12, Paris, 1841, 1842), conjecture que les chansons d'Abélard étaient +en latin; et c'est aussi l'opinion de M. Edélestand Dumeril (_Journ. +des sav. de Normand._, 2e liv., p. 129). Cependant Héloïse dit qu'on la +chantait sur les places publiques; peut-être aussi que, suivant le +goût du temps, les vers latins et les vers romans étaient mêlés. On +a annoncé, il y a quelques années, que ces chansons venaient d'être +retrouvées au Vatican; et la _Biographie anglaise_ le répétait en 1842. +On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a +publiées (_Spicilegium Vaticanum_, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni +des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait espérer, +en ce genre, quelque découverte curieuse des manuscrits mentionnés aux +articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith sous ces titres: +_Cantilenae lingua gallica antiqua scriptae_, _Carmina amatoria_, etc., +p. 131. Mais la plupart de ces chansons françaises du Vatican ont été +publiées dans le recueil d'Adelbert Keller, intitulé: _Romvart_, p. 245, +etc., Manheim, 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abélard. Voyez ci-après +la note sur les élégies bibliques. Le _Recueil des chants hist. franç._, +Introd. p. v, et _Ab. Op._, ep. I, p. 12; ep. II, p. 40 et 48.] + +[Note 71: Dom Clément, regardé comme l'auteur de l'article +_Abélard_, dans l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 92, et +t. VII, p. 50.] + +La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu'ils s'aperçurent de +la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec +tristesse à ces leçons inanimées que leur donnait encore celui dont +l'âme était ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne +pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est +impossible que les ennemis secrets d'Abélard n'en ressentissent pas +une joie égale; mais ils ne la montraient pas, et telle était alors sa +puissance ou la liberté des moeurs, qu'il ne paraît pas que le bruit de +son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait +songé à la tourner contre lui. Il était clerc, nous savons qu'il portait +le titre de chanoine; on a même cru, bien que sans preuve, qu'il était +déjà prêtre[72]. Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen âge, +le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu'au jour où il devenait +l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure +était publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne +l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans +ses illusions d'affection, de respect et de vanité, Fulbert ne se +doutait de rien, et plusieurs mois se passèrent avant qu'il fût averti; +il repoussa même les premiers avis; mais enfin il conçut des soupçons, +et il sépara les deux amants. + +[Note 72: Il est certain qu'il le fut plus tard. Une fois abbé, il +disait la messe. (_Ab. Op._, part. I, ep. i et iv, part. II, ep. xxiii, +p. 39, 54 et 341.) Mais à l'époque que nous racontons on ne voit que ces +mots _clericus, canonicus_, et nous ne croyons pas qu'il fût encore +dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur +ecclésiastique ne représente Abélard que comme bénéficier, ce qui +l'engageait à de certains voeux, non pas, il est vrai, irrévocables. +Dans ses objections contre le mariage, Héloïse l'attaque comme contraire +à la dignité d'un clerc, à sa fortune à venir, dans l'Église, mais non +à des engagements formels. Bayle en conclut que le célibat n'était +pas alors une obligation stricte pour les prêtres, mais un devoir +de perfection. D. Gervaise en induit an contraire, quoiqu'avec peu +d'assurance, qu'Abélard était encore libre, le concile de Reims venant +de renouveler les canons d'un concile tenu à Londres en 1102 contre les +prêtres, diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de +Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu, et ses défenses prouvent que la +règle du célibat des prêtres n'était pas aussi solennellement consacrée +et suivie qu'elle l'a été depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des +ouvrages d'Abélard, qu'il pensait qu'un prêtre pouvait être marié une +fois, pourvu qu'il n'eût pas fait de voeu contraire. Il n'y a pas +impossibilité de soutenir l'opinion de Bayle; mais celle de D. Gervaise +a pour elle les meilleures apparences. (_Ab. Op._, ep. i, p. 16.--_P. +Ab. Epitom. theol._, c. xxxi, p. 90. Rheinwald édit. Berlin, +1835.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Heloïse_.--D. Gervaise, _Vie +d'Abeil._, t. I, p. 74.--_Hist. de saint Bernard_, par M. l'abbé +Ratisbonne, t. II, p. 36.)] + +La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les +accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient, +pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n'avait +d'autre repentir que de voir Héloïse affligée, et dans le chagrin de +son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs +coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de +nouveaux désirs; puisque la honte avait éclaté, il n'y en avait plus; +ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc +à se voir secrètement. Un jour, ils furent surpris, et le classique +Abélard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poétique raconte de Vénus +et de Mars[73]. + +[Note 73: Ep. i, p. 13.] + +Peu après, Héloïse s'aperçut qu'elle était grosse, et avec l'exaltation +de la joie, elle l'écrivit à son maître, le consultant sur ce qu'il y +avait à faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement +dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et +la conduisit incontinent dans sa patrie. Là, il l'établit chez sa soeur, +où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle +le nom de Pierre Astrolabe[74]. + +[Note 74: _Astrolabius_ ou _Astralabius_ dans les lettres d'Abélard +et d'Héloïse, _Petrus Astralabius_ dans le nécrologe du Paraclet. Je ne +sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie _Astre +brillant_. On appelait alors astrolabe la sphère plane à l'aide de +laquelle on démontrait le système de Ptolemée. (_Ab. Op._, ep. i, p. 13; +part. II, ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149.--Pezji _Thes. +anecdot. noviss._, t. III, part. II, p. 95 et 110.)] + +Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise, +s'élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson[75]. Elles +dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières, et +les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les +bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables qui, dit-on, +inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités +par l'inquiète Héloïse. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux +errèrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais +où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sa beauté. Du moins +montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques +qui porte le nom d'Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les +deux amants, durant leur séjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette +tradition, si ce n'est peut-être la secrète harmonie qui unit les +beautés de la nature, les solitudes mystérieuses et les émotions de +l'amour. + + Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt. + +[Note 75: Clisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du +Pallet, dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n'y paraît +remonter au temps d'Abélard; hormis peut-être une partie de l'ancienne +chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa +Valentin. La château fut rebâti en 1223; mais auparavant il y avait déjà +un château, et Clisson était déjà un lieu important. Rien n'indique +que le nom de _grotte d'Héloïse_ soit autre chose qu'une fantaisie du +propriétaire du parc; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite +de la Sèvre. (_Abail. et Hél._, par Turlot, p. 144.--_Voyage pittoresque +à Clisson_, par Thienon, planch, xiii, 2 vol. in-4.--_Notice sur la +ville et le château_, 1 vol. in-18, Nantes, 1841.)] + +A la nouvelle de la fuite d'Héloïse, Fulbert était tombé comme en +démence. Dans sa douleur et sa colère, il ne savait comment se venger +d'Abélard, quelles embûches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il +le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait +que sa nièce bien-aimée n'en fût punie par la famille du ravisseur qui +l'avait recueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne, +il ne l'espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes, prêt à +l'attaquer s'il fallait se défendre. Peu à peu il prit pitié de cette +extrême douleur, ou plutôt il sentit qu'il fallait absolument sortir +d'une situation critique en réparant sa faute; il résolut de s'accuser +du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine, +avec des prières et des promesses, s'engageant à lui accorder la +réparation qu'on exigerait. La passion, en effet, ou peut-être la +crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les +plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert, +pour le satisfaire au delà de toute espérance, il offrit le mariage, +pourvu que le mariage restât secret; car il appréhendait que cela ne +nuisît à sa réputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans +l'église. Fulbert consentit. La réconciliation fut scellée par un +échange de parole et par les embrassements de l'oncle et des siens. Tout +cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semble +que Fulbert n'ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance +conçue dès le premier jour. + +Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa +femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en +dissuader. Cette fille héroïque ne songeait, disait-elle, qu'au péril +et à l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction +désarmât son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres +desseins de cette âme ulcérée. Puis, elle demandait quelle gloire il +y aurait pour elle à ternir la gloire d'Abélard par un hymen qui les +humilierait tous deux[76]. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle +allait enlever sa lumière? De quelles malédictions de l'Église, de quels +regrets des philosophes ce mariage serait suivi! quelle honte et quelle +calamité qu'un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme! Elle +le détestait, s'écriait-elle avec véhémence, ce mariage qui serait un +opprobre et une ruine. + +[Note 76: Le discours étrange et pressant par lequel Héloïse tenta +de détourner Abélard du mariage a été remarqué et même admiré de +tout temps. Plusieurs auteurs le citent; nous ne rappellerons qu'un +témoignage peu sérieux, mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le +_Roman de la Rose_, l'un des auteurs, Jehan de Meung, qui avait, il est +vrai, _translaté en françhois la Vie et les Epistres de maîstre Pierre +Abayalard et Héloys sa femme_, voulant faire le procès du mariage, +s'exprime ainsi: + + Pierres Abaillart reconfesse + Que suer Heloïs, l'abeesse + Du Paraclet, qui fu s'amie, + Accorder ne se voloit mie, + Por riens qu'il la préist à fame: + Ains il faisoit la genne dame + Bien entendant et bien lettrée. + Et bien amant, et bien amée, + Argumens à il chastier + Qu'il se gardast de marier. + +Et il continue en rimant toutes les raisons d'Héloïse et même quelque +chose de l'aventure qui suivit. (Édit. de M. Méon, t. II, p. 213.--_Les +Manuscrits de la Bibliothèque du Roi_, par M. Paulin Paris, t. V, no. +7071, p. 39.)] + +L'Apôtre n'en a-t-il pas signalé tous les ennuis, toutes les gênes, +toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit: «Vous êtes sans femme, ne +cherchez point de femme.» Et qu'il ajoute: «Je veux que vous viviez sans +tourment d'esprit.» (I Cor. VII, 27 et 32.) Si l'on récuse les saints en +de telles matières, qu'on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint +Jérôme dit de Théophraste, que l'expérience avait amené à conclure +contre le mariage des philosophes, et ce que répondit Cicéron à Hirtius +qui lui conseillait de se remarier: «Je ne puis m'occuper également à +la fois d'une femme et de la philosophie[77].» Abélard, d'ailleurs, +ne devait-il pas se rappeler sa manière de vivre? Comment mêler des +écoliers à des servantes, dea écritures à des berceaux, des livres et +des plumes à des fuseaux et à des quenouilles? Quel esprit plongé dans +les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris +des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout +le bruit d'un ménage nombreux? Cela est bon pour les riches dont les +maisons sont des palais, et à qui l'opulence épargne tous les ennuis; +mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont +mal avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherché la retraite, et +Sénèque dit à Lucilius: «Voulez-vous philosopher, négligez les affaires. +Soyez tout à l'étude, il n'y a jamais assez de temps pour elle[78].» +Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples, +gentils, juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminents qui se +séparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la régularité de +leur vie. Chez les Juifs, c'étaient les Nazaréens, et plus tard les +Sadducéens, les Esséniens; chez les chrétiens, les moines qui mènent la +vie commune des apôtres, et imitent la solitude de saint Jean; chez les +païens enfin, ceux à qui Pythagore a donné le noble titre d'amis de la +sagesse[79]. Rappeler tous les exemples au souvenir d'Abélard, ce serait +vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques ont ainsi vécu, +que doit faire un chrétien, un clerc, un chanoine, et comment l'excuser +de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs, et de +se plonger sans retour dans l'abîme? Où, si peu lui soucie de la +prérogative ecclésiastique, qu'il sauve du moins la dignité du +philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa +faute. + +[Note 77: B. Hieronym. _In Jovinian_, l.1. Cette citation et toutes +les autres sont attribuées à Héloïse par Abélard.] + +[Note 78: Senec. ep. LXXIII.] + +[Note 79: L'introduction du nom de philosophe est attribuée à +Pythagore par Cicéron (_Tusc_., l. V, 3 et 4); mais Abélard ne devait le +savoir que par saint Augustin qu'il cite: _De Civ. Dei_, l. VIII.--_Ab +Op._, ép. I. p. 13 et 14.] + +Puis, laissant cette singulière argumentation, elle descendait, d'une +voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer +qu'il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle? + +Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable, +qu'elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu'elle le retînt +par la grâce, au lieu de l'enchaîner par la contrainte! Leurs joies +seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle +n'a jamais en lui rien aimé que lui-même. Elle pense ce que dans Eschine +_la philosophe_ Aspasie dit à Xénophon[80]. Il n'est rang, titre ni +gloire qu'elle préférât au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'épouse +est plus saint, le nom de sa maîtresse, de l'esclave de ses plaisirs, +est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une +impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la +femme dont la fortune égale la sienne? L'amour d'Abélard vaut mieux que +l'empire du monde[81]. + +[Note 80: «Inductio illa philosophae Aspasiae.» (_Ab. Op._, ep. II, +p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit à Xénophon +et à sa femme: «Persuadez-vous, vous, que vous possédez la première +des femmes, et elle, le premier des hommes.» (Cic. _De Invent._, I, +31.--Quintil. _Inst. orat._, V, 11.)] + +[Note 81: _Ab. Op._, ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos +expressions sont plus faibles que celles dont Héloïse se servait encore, +bien des années après ces événements.] + +Pour lui, il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être +ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle, et le maître eut à +réfuter son élève en dialectique. + +Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un +parti qui pouvait compromettre sa position dans l'école, l'obliger au +moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son +canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église, et il ne +les dédaignait pas; on dit même que la mitre de l'évêque de Paris avait +brillé à ses yeux. D'autres ont parlé de la pourpre romaine, que dis-je? +de la tiare pontificale elle-même. Ces ambitieux rêves séduisaient sans +doute l'esprit d'Héloïse; mais la situation présente pesait sur lui; +il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets; et dans +son aveuglement, il repoussait les inquiétudes d'une femme trop +clairvoyante, et se confiait à l'avenir. Sa volonté obtint ce +qu'Héloïse, dans l'excès de son dévouement, appelait un sacrifice. +Elle se résigna à devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la +lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes +à son hymen, elle dit ces tristes mots: «Il ne nous reste plus qu'à +donner par notre perte commune l'exemple d'une douleur égale à notre +amour.» + +«Le monde entier a connu,» dit Abélard, «que dans ces paroles l'esprit +de prophétie l'inspira[82].» + +[Note 82: Id, Ep. I, p. 16.--On remarquera que dans tous ces +raisonnements le sacerdoce n'est pas allégué comme un empêchement; il +n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abélard ne fût pas prêtre. +Il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens +d'Église. (_Ab. Epit. theol._, p. 91, Berlin, 1836, et ci-après l. III, +c. II.)] + +Ils quittèrent la Bretagne, recommandant leur enfant à leur soeur, +retournèrent clandestinement à Paris; et quelques jours après, ils +passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré; +ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au +jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent +la bénédiction nuptiale; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et +chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent +rares et dérobées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux +liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloïse +et les gens de la maison, dans le désir imprudent d'effacer un pénible +scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise. +Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien +n'était plus faux[83]. Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait +d'outrages, et le séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir +encore. + +[Note 83: «Illa autem contra anathematizare et jurare.» (Ep. 1, p. +17.)] + +Il y avait près de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la +Seine, un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de +Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet[84]. +Une partie de l'enfance d'Héloïse s'y était écoulée: c'est là que la +conduisit son mari. Il y avait fait disposer l'habit de religieuse qui +convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le +voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde, +aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y +cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant +donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne +respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la +solitude des salles silencieuses cachèrent plus d'une fois un bonheur +qui ne pouvait donc cesser d'être criminel[85]. + +[Note 84: C'était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis +et temporairement converti en couvent de femmes; il portait le nom +de _Prioratus humilitatis B. Marie de Argentolio_, ou Notre-Dame +d'Argenteuil. (_Ab. Op_., ep. 1, p. 17; Not., p. 1150.--_Gall. Christ_., +t. VII, p. 607.)] + +[Note 85: «Nosti ... quid ibi tecum mea libidinis egerit +intemperantia in quadam etiam parte ipsus refectorit.... Nosti id +impudentissimo furio actum esse in tam reverendo loco et summae Virgini +consecrato. (_Ab. Op._, ep. V, p. 69.)] + +Rien de tout cela n'était soupçonné de Fulbert, ou rien ne le touchait. +Il savait seulement que sa nièce, jadis son plaisir et son orgueil, +lui avait échappé, qu'elle était dans les murs d'un monastère, qu'elle +portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Abélard +comptait ainsi se débarrasser d'elle et l'enchaîner loin de lui. Toutes +ces précautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant +de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie +d'Abélard pouvait bien d'ailleurs n'être pas celle du mari le plus +fidèle[85a]. + +[Note 85a: Voyez la note 2 de la page 46, et les allégations de +Foulque de Deuil. (_Ab. Op._, p. 219.)] + +Les proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu'on l'avait trompé, +et en aigrissant ses soupçons exaltaient tous ses ressentiments. L'idée +d'une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour +de sa colère; elle le ressaisit de nouveau; peut-être ne l'avait-elle +jamais quitté; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns +de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet +secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard, +et le surprenant sans défense et endormi, ils lui infligèrent, par un +lâche attentat, la mutilation dégradante que le désir d'anéantir les +tribulations de la chair dont parle saint Paul, arracha jadis au +spiritualisme insensé d'Origène[86]. + +[Note 86: 1 Cor. VII, 28.--On ne saurait donner avec certitude la +date de cet événement, mais ce ne peut être avant 1117, ni plus tard que +1118.] + +Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s'émut de surprise et +d'horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le +voisinage de la demeure d'Abélard et le fatiguait des cris de sa pitié. + +Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant +une si cruelle aventure, tout ce que l'Église avait de plus distingué, +les chanoines de Paris, l'évêque lui-même, témoignaient hautement leur +intérêt et leur indignation[87]. Les clercs surtout, les écoliers +faisaient retentir la maison de gémissements insupportables, et ces +témoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et +ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misère, il réfléchissait +péniblement au degré de fortune et de gloire qu'il avait atteint, à +cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. Il se sentait +humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu +semblerait l'avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait +châtiée par la trahison même, et le crime puni et déshonoré par +l'impuissance. Il pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la +douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde +cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais +lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant +montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, partout en +spectacle comme un de ces monstres à qui, sous l'ancienne loi, Dieu +fermait les portes du temple! (_Deut._, XXIII, 4.) + +[Note 87: _Ab. Op_., pars II, ep. 1, p. 221.] + +Ses meurtriers avaient pris la fuite après leur crime. Dès le premier +moment, l'évêque Girbert avait manifesté la volonté d'en faire justice; +car l'évêque avait juridiction sur les clercs, _forum ecclesiasticum_. +Deux des fugitifs, dont l'un était le serviteur perfide et vendu, furent +repris et condamnés à la peine du talion, après qu'on leur eut crevé +les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime; +l'aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D'ailleurs le +chapitre de Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres. +Seulement, tous ses biens furent confisqués au profit de l'Église. On +croit qu'il se cacha et vécut oublié; il ne mourut qu'assez longtemps +après, compté toujours dans le collège des chanoines de Paris[88]. + +[Note 88: _Ab. Op._, ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p, +1149.] + +Abélard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie. +Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la piété; +c'était d'entrer dans un cloître. Il s'y décida; mais il ne voulait pas +être seul à mourir au monde; il fallait qu'Héloïse n'eût appartenu qu'à +lui. Il exigea qu'elle prononçât ses voeux avant qu'il eût prononcé les +siens[89]. Sur son ordre, Héloïse qui n'avait pas quitté sa retraite y +prit d'abord le voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous +deux enfin, ils revêtirent irrévocablement l'habit religieux, elle dans +le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90]. + +[Note 89: _Id._, Ep. II, p. 47.] + +[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des +historiens. (_Hist. litt._, t. XII, p. 92.) Le père Dubois veut que la +retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(_Hist. Eccl. paris._, t. I, +l. XI, c. VII, p. 777.)] + +Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant +et cherchaient encore à la détourner de se soumettre, à moins de vingt +ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle répondit par une +citation toute classique qui prouve à la fois combien l'érudition et la +passion, mêlées l'une à l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment +religieux. Elle prononça tout à coup, d'une voix entrecoupée de sanglots +et de larmes, cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après +Pharsale elle revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte: + + O maxime conjux, + O thalamis indigne meis, hoc juris habebat + In tantum fortuna caput? Car impia nupsi, + Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas + Sed quas sponte luam[91]. + +[Note 91: Lucan. _Phars._, l. VIII, v. 94. «0 grand homme, ô mon +époux, toi dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait +la fortune sur une si noble tête! Pourquoi, par quelle impiété t'ai-je +épousé, si je devais te rendre misérable? Accepte aujourd'hui la peine +que je subis, mais que je subis volontairement.»] + +Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit +par l'évêque de Paris, et s'enchaîna solennellement à la profession +religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se +sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle +avait accepté pour époux, et qu'elle abandonnait en frémissant, pour se +donner à l'époux divin sans foi, sans amour et sans espérance[92]. + +[Note 92: _Ab. Op._, ep. ii. p. 45 et 47.] + +Voilà donc Abélard religieux à Saint-Denis. Le présent et l'avenir, tout +est changé pour lui. Il a renoncé à la fortune, à l'éclat, à la gloire +du monde, et il se tourne, mais avec peu de goût et de ferveur, vers la +solitude chrétienne. Dans les premiers moments, son coeur n'était rempli +que de regrets et de ressentiments. Il ne méditait que la vengeance. +Il reprochait l'impunité de Fulbert à la faiblesse de l'évêque, aux +machinations des chanoines; il les accusait tous de complicité, et +voulait aller à Rome les dénoncer comme coupables envers la justice. Il +fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on +lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut obligé +d'insister auprès de lui sur sa pauvreté qui ne lui permettait pas +d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux dépenses que coûtait +la justice ou la cupidité romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de +s'aliéner pour jamais les chefs du clergé parisien, sur les sentiments +d'équité et de charité que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin +il lui répéta cette triste parole: «Vous êtes moine[93].» + +[Note 93: _Monachus es._ (_Ab. Op._, pars II, ep. i, p. 222, 223.) +Le prieuré de Deuil, dépendant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur, +était situé dans la vallée de Montmorency. Foulque n'est connu que par +sa lettre à Abélard. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. litt._, t. XII, p. +240.)] + +Il était moine en effet, et la nécessité, sinon le devoir, lui +prescrivait de vivre suivant son état. Une première ressource s'offrait +à lui, c'était l'étude; mais d'abord l'étude lui sembla sans attrait; +elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient +le voir, et l'abbé de Saint-Denis, Adam, se joignait à eux pour lui dire +que le moment peut-être était arrivé de se consacrer plus que jamais au +travail, et surtout aux recherches théologiques. Ils lui répétaient que +maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-être +lui avait suggéré le désir de la réputation et de la fortune; que +son devoir était de faire valoir le talent que, selon la parabole +évangélique, le Seigneur lui avait remis, comme à son serviteur, et +qu'il réclamerait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si, jusqu'ici, +il avait instruit les riches, il lui restait à éclairer les pauvres; que +le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de +l'âme, de la liberté d'esprit, de la tranquillité studieuse; et que le +philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu. + +Abélard hésitait à suivre ces conseils; il lui en coûtait de reparaître +aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de +Saint-Denis, le repos qu'il espérait. Il l'avait choisie comme la +première du royaume. On y avait reçu avec empressement un homme qui +devait illustrer la communauté. On y attendait de lui de l'éclat et +du bruit; il y cherchait le silence, la règle, l'oubli. Le premier +mouvement de son désespoir avait dû être le renoncement absolu au +monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la +munificence de la longue suite de rois, ses successeurs, cette maison +toute royale, une des institutions de la monarchie, monastère, dit saint +Bernard, plus dévoué à César qu'à Dieu, n'était nullement étrangère aux +choses mondaines, et tenait au siècle par de nombreux liens. + +Irritable et attristé, Abélard y trouvait la vie peu régulière, les +moeurs relâchées. Il accusait l'abbé Adam lui-même de désordres +qu'aggravait sa dignité[94]. Habitué au ton du commandement, prompt à +tout régenter autour de lui, il s'éleva contre les dérèglements dont il +était témoin, et ses reproches qui n'étaient pas toujours discrets, +le rendirent bientôt à charge à tout le monde. Ses frères importunés +saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une +occasion de l'éloigner, et le pressèrent d'y céder en reprenant ses +leçons. Il résista longtemps; il répugnait à revoir le grand jour. +Cependant amis, ennemis, écoliers, religieux, l'abbé lui-même +insistaient, et entrant alors dans cette vie, de mobilité et de +tentatives changeantes que son âme inquiète allait prolonger, il +s'établit dans le prieuré de Maisoncelle, situé sur les terres du comte +de Champagne[95] pour y rouvrir son école à la manière accoutumée. + +[Note 94: La manière dont Abélard parle des désordres de l'abbé et +des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces désordres +sont affirmés par saint Bernard, par Guillaume de Nangis, par les +annales même du monastère. La chose était commune alors dans beaucoup de +couvents, et il n'y avait pas cent ans que les mêmes désordres, dans la +même maison, avaient nécessité une réforme entreprise par saint Odilon. +Deux actes d'administration charitable de l'abbé Adam, rapportés par +Duchesne qui veut le justifier, ne prouvent nullement qu'il menât une +vie régulière. (_Ab. Op_., ep. I, p. 19; Not., p. 1153.--Saint Bernard, +_Op._, ep. LXXVIII et not.--Guill. Nang. _Chron_., an. 1123, _Rec. des +Hist_., t. XX, p. 727.)] + +[Note 95: «Ad cellam quamdam.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 19 et 20.) D. +Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. (_Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 290.) Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages +de ce nom. Le lieu qu'habitait Abélard, désigné par quelques écrivains +sous le nom de _Trecensis cella_, peut être ou Maisoncelle de +l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutôt Maisoncelles du +canton de Villiers-Saint-Georges, arrondissement de Provins. Je ne crois +pas que le lieu de refuge d'Abélard, malgré cette désignation _Trecensis +cella_, doive être confondu avec le couvent de Troyes, appelé +_Cella, monasterium cellense_, ou Moustier-la-Celle, le monastère +de Saint-Pierre de Troyes. (_Gall. Christ._, t. XII, p. 539.) Le +P. Longueval veut qu'il ait enseigné à Provins dans un prieuré de +Saint-Florent de Saumur. Peut-être confond-il cette première sortie +du couvent avec la seconde qui le conduisit à Provins, au prieuré de +Saint-Ayoul. (_Hist. de l'Egl. gall_, t. VIII, l. XXIII, p. 355.--_Hist. +litt_. t. IX, p. 85.)] + +Il retrouva sur-le-champ un auditoire attentif et nombreux; on parle de +trois mille étudiants. La foule reparut, et bientôt ce lieu retiré ne +suffit plus à l'abriter ni à la nourrir. Ramené par le malheur aux plus +sérieuses méditations, préoccupé des devoirs de sa profession nouvelle, +devenu par l'étude et plus savant et plus subtil[96], il rendit son +enseignement éminemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes +dont on lui demandait surtout les leçons. Il en fit comme un appât dont +la saveur attirait les disciples à cette philosophie véritable qui était +enfin pour lui celle de Jésus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait +le plus grand des philosophes chrétiens, Origène. La manière en effet +dont saint Grégoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond +et singulier docteur offre assez d'analogie avec la méthode d'Abélard. +C'est bien, au reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur +la raison. «Point d'arcane pour Origène,» dit le Thaumaturge, «il +expliquait tout[97].» + +[Note 96: «De acute acutior.» (Oth. Fris., _De Gest. Frid._, t. I, +c. XCVII.)] + +[Note 97: «Summum christianorum philosophorum Origenem.» (Ep. I, p. +19.) Voyez le passage de Grégoire dans l'ouvrage de D. Gervaise (t. 1, +p. 131) ou dans ce père lui-même. (_Orat. panegyric. et charist. ad +Origen_, p. 73. S.P. Greg. cogn. Thaum. _Op._, Paris, 1621.)] + +Le tour théologique qu'avait pris l'enseignement d'Abélard ne fit +qu'exciter davantage la curiosité, et le professeur obtint un succès qui +rappelait le passé. Pour s'instruire à la fois dans la science séculière +et sacrée, on se pressa dans son école, et la décadence des autres +établissements recommença. Les maîtres se déchaînèrent de nouveau contre +lui. On attaqua tout, et sa manière et son droit d'enseigner. On lui +reprocha, mais non pas en face, d'être, contrairement aux devoirs +monastiques, encore trop captivé par l'étude des livres profanes, et +d'avoir usurpé, cette fois sans qu'un supérieur l'autorisât, la maîtrise +en théologie. Son école était en effet une oeuvre volontaire et privée; +il n'était plus maître et comme recteur de celle de Paris, il n'était +théologal d'aucune église. La publicité des écoles monastiques +n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son +couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de +presser dans ce sens, archevêques, évêques, abbés et tout personnage +revêtu de quelque titre ecclésiastique. On travaillait à soulever tout +le clergé contre lui. + +Abélard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner +ses ennemis. Sa supériorité avait jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle +avait irrités. + +N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire +renouvelé, il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il +méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation +des plus heureux, ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus +habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient +illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve +guère, et que depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur +tout son avenir. + +Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons +théologiques. Son intention déclarée était d'affermir les fondements +mêmes de la foi; et puisque le philosophe était maintenant un religieux, +de rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie +religieuse. Or, la première vérité de la philosophie religieuse, c'est +Dieu; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut +donc un traité sur la nature de Dieu, c'est-à-dire sur l'Unité et la +Trinité divine. C'est l'_Introduction à la Théologie_ que nous avons +encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe +lui-même, est plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression. +Démontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut répondre aux +hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie, +par un christianisme philosophique. De là cette thèse persévéramment +soutenue que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle, +qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère +qui ne puisse être éclairci par des explications ou du moins par des +similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette +maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances +chrétiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en +contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle +était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des +saints; de prétendre que la raison, révélation intérieure, avait conduit +les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu +et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les +sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas +entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité. + +[Note 98: _Ab. Op._, pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regardé +cet ouvrage comme celui qui fut brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu. +Mais il contient ce qu'à Soissons on lui reprochait d'avoir écrit, et +les pensées et les expressions du prologue se rapportent parfaitement +à ce qu'il dit dans l'_Historia calamitatum_ de la composition de +l'ouvrage condamné à Soissons. (_Id._, ep. I, p. 20. Voyez le c. II du +l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit +qu'Abélard fut condamné se trouve textuellement dans l'Introduction. +(_Id., Introd. ad Theol._, l. II, p. 1078.--_De Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.)] + +Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus +développée, plus authentique, plus puissante chez les chrétiens, +c'est le dogme de l'unité de Dieu, seul incréé, seul créateur, seul +tout-puissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu ne +distinguent la puissance, la sagesse et la bonté; la première engendre +la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de +la puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni l'une ni l'autre +serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas, Tels sont les +attributs distinctifs qui se personnifient dans le Père tout-puissant, +dans le Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence, +dans le Saint-Esprit, source divine de grâce, de charité et d'amour. +Voilà les trois personnes de la Trinité, personnes distinguées entre +elles éminemment par lesdites propriétés, mais qui n'ont qu'une essence, +qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les oeuvres +sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et +la bonté. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être +conciliée avec ses attributs généraux, avec son immutabilité, sa +providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de la +dernière partie, qui est restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète; +et l'ouvrage touchait ainsi à toute les questions de la théodicée. + +Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée +d'antécédents réputés orthodoxes, se signalait cependant par un ton de +hardiesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de +liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup de jeunes +esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquiètes. Le nom de son +auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient +toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en +dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et +plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom. +L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux +règles de la foi; elle aimait à raisonner et elle voulait croire. Ce qui +semblait démontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire à +ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le déchaîner ni +l'égarer, donner enfin au mystère la forme d'un problème et au dogme +celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme +la découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard +avaient dès longtemps transpiré par ses leçons, et s'étaient ouvert les +esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au publie eut +un succès de propagande. + +C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des +maîtres qu'il avait discrédités. Ils s'armèrent du prétexte que leur +fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à +la foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées +à la vigilance et suppliées d'intervenir. Abélard, sans mépriser +absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par +l'insulte et le défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une +lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât engager. Comme on lui +reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie +et donné aux doctrines sacrées les allures d'une science profane, il +publia ou laissa courir une amère apologie (du moins on peut présumer +qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces +ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, _ses dogmes pour des +sophismes_[99]. + +[Note 99: «Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea.» (_Ab. Op._, +pars II, ep. IV, p. 238.)] + +«Mais quoi? n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard +dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques +docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la +dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre +est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut +les en croire, sur les livres sacrés; mais que de saints docteurs la +recommandent,--cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer +des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour +comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin, +saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la +foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment +confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant +dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidèles +du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile? n'est-ce pas celui +de la raison, du verbe incarné, de _cette lumière qui luit dans les +ténèbres_, de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de +la logique? Si le Christ est si souvent appelé _sophia_ ou la sagesse, +s'il est le _logos_ ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean, +les amis de la sagesse ou les _philosophes_, les disciples du verbe +ou les _logiciens_ ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne +semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le +Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence +et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs, +n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé +la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la +raison; et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent +les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons +convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au +temps de saint Paul[100]. Aussi bien, _pour les hommes qui savent +juger_[101], la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut +attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans +le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation. +Il faut donc s'adonner à la logique, qui pénètre tout, même les +questions sacrées, et qui confondra surtout les docteurs présomptueux +qui se croient les mêmes droits qu'elle.» + +[Note 100: «Nam et Judaei signa petunt, et Graeci sapientiam +quaerunt.» (1 Cor. 1, 22.)] + +[Note 101: «Apud discretos» (_loc. cit._, p. 242), ceux qui ont la +_discrétion_ ou le discernement, comme dans cette expression: _l'âge de +discrétion_.] + +En même temps qu'Abélard se défendait de la sorte contre ceux qui +suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se +montrer à l'Église gardien jaloux des intérêts de la vérité, et prompt à +repousser toute attaque que la dialectique même pouvait diriger contre +son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dénonciateurs +ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-même avait tant +scandalisé l'Église. Mais, réconcilié avec elle depuis son retour +d'exil, par les soins d'Ives, dernier évêque de Chartres, Roscelin +pouvait être devenu d'autant plus intolérant qu'il avait été persécuté, +d'autant plus jaloux qu'il était oublié. On lui attribue d'ailleurs +quelques-unes des propositions sur la Trinité qu'Abélard, sans le +nommer, attaquait dans son livre[102]. C'était assez pour le pousser à +la vengeance. + +[Note 102: _Ab. Op., Introd. ad. Th._, l. II, p. 1067; Not., p. +1157.--_Hist. litt._, l. XII, p. 122. J'aurais de la peine à reconnaître +Roscelin parmi les hérétiques qu'Abélard caractérise au commencement du +livre II de l'Introduction; mais des erreurs signalées dans le cours +de l'ouvrage, plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces +_pseudo-dialecticiens_, qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre +III de cet ouvrage le c. 11.] + +Un jour donc, en 1121[103], Abélard apprend que ce maître en fausse +dialectique, tâchant d'envenimer sa doctrine sur la Trinité, l'a dénoncé +aux autorités ecclésiastiques. Il prend l'offensive à son tour, et, dans +une lettre véhémente, il dénonce à Girbert, évêque de Paris, _et +au vénérable clergé de son église_, cet _antique ennemi de la foi +catholique_, convaincu par le concile de Soissons de prêcher le +trithéisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace[104]. + +[Note 103: Rousselot, _Philos, du moy. âge_, t. I, p. 187.] + +[Note 104: Cette lutte entre Abélard et Roscelin est un fait +contesté. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un +théologien, désigné par l'initiale P et qui a écrit sur la Trinité, +se plaint à G, évêque de Paris, des attaques d'un vieux dialecticien +hérétique qui ne paraît autre que Roscelin, et demande à être jugé +contradictoirement avec lui (_Ab. Op_. pars II, cp. XXI, p. 334). Mais +on ne peut démontrer que cette lettre soit d'Abélard, qui l'aurait +écrite vers 1120 ou 1121; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand +parut l'ouvrage sur la Trinité; enfin on ajoute que converti alors, +Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu +provoquer ou mériter à Paris les attaques que l'auteur de la lettre +dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un théologien inconnu P +qui aurait poursuivi Roscelin, lors de ses démêlés avec saint Anselme au +sujet de la Trinité; revenant d'Angleterre vers 1O87, Roscelin trouvant +cet ouvrage, l'aurait dénoncé à l'évêque G (Guillaume) auprès duquel P +se serait défendu à son tour. On peut répondre que la date de la mort +de Roscelin est ignorée; que la lettre de P peut être de _Petrus_, nom +donné sans cesse à Abélard, et adressée à Girbert, évêque de Paris de +1117 à 1124. L'auteur da la lettre se dit auteur d'un _Opuscule_ sur la +Trinité, _Opusculo nostro de fide Trinitatis_, et Abélard, en parlant +de son Introduction, se sert ailleurs du même mot (_Comm. in Rom_., p. +513). La lettre, à lui attribuée par d'Amboise et Duchesne, cotée sous +son nom dans le manuscrit, respire une irritabilité intolérante, un des +traits de son caractère. Il a bien pu se montrer méprisant et offensé à +l'égard de Roscelin même converti, et Roscelin, quand ce serait lui +dont la piété en 1103 édifiait l'Aquitaine, avait bien pu se montrer +malveillant ou injuste envers le novateur Abélard. (Cf. G. Dubois, +_Histor. Eccles. paris_., t. I, 1. XI, c. II, p. 709.--_Hist. litt_., t. +VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111.--_Malteac, Chron. in Bibl. +nov. mss_. P. Labbaei, t. II, p. 217.)] + +«S'il est vrai qu'il ait inséré quelque ombre d'hérésie dans ses écrits +sur la Trinité, il invoque les athlètes du Seigneur et les défenseurs de +la foi; qu'un jour soit pris, un lieu désigné, et que des juges choisis +prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hérétique. Pour lui, il +remercie le ciel d'avoir à combattre pour la foi, et d'être en butte aux +traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitié que contre les gens de +bien, de celui qui a osé attaquer dans une épître _le héraut du Christ_, +Robert d'Arbrissel, et se répandre en outrages contre _ce magnifique +docteur de l'Église_, Anselme, archevêque de Cantorbery[105], d'un +homme dont l'indocilité mérita que le roi d'Angleterre le bannît de son +royaume, et qui n'a pas sans peine sauvé sa vie par la fuite. Et c'est +cet homme déshonoré qui veut étendre à d'autres son infamie! Cet homme, +proscrit de deux royaumes, fustigé, dit-on, par les chanoines dans +l'église de Saint-Martin, dont il est chanoine aussi pour la honte du +sanctuaire, cet homme que sa vie et sa foi dénoncent assez, Abélard ne +le nommera pas. «C'est ce faux dialecticien et ce faux chrétien +qui ayant prétendu qu'aucune chose n'a de parties, a été contraint +d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, comme le dit saint Luc, +un morceau de poisson rôti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de +_poisson rôti_. Or, est-il étrange que celui qui a levé la tête contre +le ciel, extravague sur la terre, et veuille perdre les autres après +s'être perdu[106]?» + +[Note 105: «Egregium illum praeconem Christi... magnificum Ecclesiae +doctorem.» Les deux personnages sont bien caractérisés. Robert +d'Arbrissel fut un prédicateur, une sorte de missionnaire plus célèbre +par la piété que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre +autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il +fut attaqué par Roscelin. C'est à tort qu'on a essayé d'attribuer à ce +dernier, soit la lettre de Godefroi, abbé de Vendôme, soit celle de +Marbode, dans lesquelles des conseils à la fois charitables et sévères +sont adressés à Robert d'Arbrissel. Les auteurs de l'_Histoire +littéraire_ ne me paraissent laisser subsister aucun doute à cet égard. +Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme, elles sont fort +connues, et elles contribuèrent à le faire chasser de l'Angleterre où +il s'était réfugié après avoir été chassé de France. (_Journal des +Savants_, ann. 1682, p. 191.--_Hist. litt_., t. IX, p. 364; t. X, p. +359.)] + +[Note 106: Tel est l'extrait de la lettre intitulée _G. Dei gratia +parisiacae sedis épiscopo unaque venerabili ejusdem ecclesiae clero P_. +(Pars II, cp. XXI, p. 334.) Plusieurs détails font reconnaître Roscelin. +Le sarcasme sur le _morceau de poisson rôti_ (_partem piscis assi_, Luc. +XXIV, 42) est une allusion à la doctrine qui refusait l'existence +réelle aux parties du tout comme aux qualités de la substance, d'où il +résultait que les qualités et les parties n'étaient que des mots. Au +reste, dans ce système pris au sens le plus absolu, ce n'est pas le +poisson qui eût été un mot, mais la partie seulement. (Ouvr. inéd., +Intr., p. xc. _Dial_., p. 471.) Quant à la flagellation de Roscelin, +elle n'est, que je sache, rapportée nulle part. Avant de quitter la +France, sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est +désigné constamment comme maître et chanoine de Compiègne, où il n'y +avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de l'_Histoire +littéraire_ ne voient pas de difficulté à croire que, rentré en France, +il fut chanoine de Saint-Martin à Tours; mais ils ne citent ni ce +passage ni aucune autorité, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas. +(_Hist. litt_., t. IX, p. 301).--_Hist. Univ. paris_., t. I, p. 443, +485, 493, 639.] + +C'est dans ces termes, où se trahit peut-être plus de colère que de +mépris, qu'Abélard livrait son ennemi à l'exécration de l'Église, +oubliant trop sans doute qu'au temps où il vivait les mêmes anathèmes +attendaient quiconque avait innové dans la dialectique et par elle dans +la théologie, et que le glaive sacré était déjà levé sur la tête du +contempteur de Roscelin, téméraire vainqueur de Guillaume de Champeaux +et d'Anselme de Laon. + +Rien n'était fort à craindre, en effet, dans cet effort désespéré d'un +auteur de système qui, se sentant menacé de l'oubli, voulait envelopper +dans une communauté d'hérésie et de disgrâce celui qu'il n'avait pu +annuler ou traîner à sa suite. Malgré cette dénonciation odieuse, +repoussée avec une violence qui ne le semble guère moins, ce n'était +pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abélard; mais les anciens +sectateurs du réalisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts +sans vengeance[107]; mais quelques disciples fidèles à leur mémoire et +bienvenus auprès des princes de l'Église; mais cet Albéric et ce Lotulfe +dont il avait rencontré de bonne heure l'opposition vigilante, et qui +voulaient dominer à leur tour et recueillir tout l'héritage de +leurs maîtres; voilà ceux dont l'inimitié devait lui faire éprouver +cruellement sa puissance. + +[Note 107: C'est Abélard qui dit positivement qu'ils étaient morts +à celle époque (cp. I, p. 20), et comme le concile de Soissons eut bien +certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette +année la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page +29.) Quant à Anselme, il était mort en 1116.] + +Albéric et Lotulfe gouvernaient les écoles de Reims; le premier, +archidiacre de la cathédrale, prieur de Saint-Sixte, et qui avait été un +moment désigné, avec l'appui de saint Bernard, pour succéder à Guillaume +de Champeaux dans l'évêché de Châlons[108], jouissait d'un grand crédit +auprès de Raoul dit le Vert, son archevêque[109]. Poussé par les +instances répétées des deux professeurs, ce prélat s'entendit avec +Conan, évêque de Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les +fonctions de légat du saint-siège[110], pour convoquer, sous le nom de +concile ou synode provincial, un conventicule à Soissons, ville déjà +signalée par la condamnation de Roscelin en 1092. Abélard y fut appelé, +on lui dit d'apporter son célèbre ouvrage, _opus clarum_. On l'accusait +d'avoir, comme Roscelin, appliqué les principes du nominalisme au dogme +de la Trinité. Il se rendit à l'appel et parut accepter le jugement. + +[Note 108: Saint Bernard fit de vains efforts auprès du pape Honoré +II pour obtenir qu'il approuvât l'élection d'Albéric au siège de Reims. +(S. Bern. _Op_., ep. XIII.) Je dois cependant ajouter que la plupart des +auteurs pensent que ce n'est pas après Guillaume de Champeaux (1119 +ou 1121), mais après Ebal, son successeur (1126), qu'Albéric faillit +devenir évêque de Châlons.] + +[Note 109: «Radulfus nomine, Viridis cognomine.» Abélard et +plusieurs écrivains l'appellent _Rodulfus_, et d'autres _Radulfus_, que +l'on traduit ordinairement par Raoul. (_Ab. Op_., ep. I, p. 20; Not. p. +1164.--G. Marlot, _Metrop. remens. Hist_., t. II, I. II, c. XXXI, p. 244 +et 275.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 80.)] + +[Note 110: Conan, Conon ou Conus, évêque de Palestrine ou Préneste, +légat du pape Paschal II en France, y prit part à plusieurs conciles. En +1120, il était légat du pape Calixte II, et tint un nouveau concile à +Beauvais. (_Ab. Op_; Not., p. 1166.)] + +Soissons était une ville de la province ecclésiastique de Reims[111]. +L'archevêque Raoul y avait convoqué ses suffragants, et quelques membres +considérables du clergé, parmi lesquels on distinguait Geoffroi II, +évêque de Chartres. Le droit de juridiction sur Abélard n'était rien +moins qu'établi. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'évêque de +Paris, dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus pouvait-on +dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du +territoire de Champagne, dépendante de la province de Reims. Mais il +n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux épreuves +et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte +demandées[112]. + +[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants +de l'archevêque de Reims, en 1121, étaient probablement les évêques de +Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Châlons, de Noyon, d'Amiens, +de Senlis et de Térouenne. On ignore quels sont ceux de ces prélats qui +assistèrent au concile. Il y en eut sans doute très-peu; on verra plus +bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de Lisiard de +Crespy, évêque de Soissons, est seule attestée. (_Gall. Christ_., t. IX, +passim.)] + +[Note 112: Mais cette demande était adressée à l'évêque de Paris. +Voyez ci-dessus p. 81, et dans les Oeuvres, p. 334. Quant à la +compétence, résultant du lieu où l'enseignement avait été donné, je ne +l'indique que comme une hypothèse.] + +Lorsqu'il arriva à Soissons (1121), il trouva le clergé et le peuple +mal disposés pour lui. On avait répandu les bruits les plus fâcheux; il +passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux, en sorte +que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent +être lapidés par le peuple[113]. C'était assurément une situation toute +neuve pour Abélard. + +[Note 113: Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années +auparavant, il avait brûlé de son propre mouvement un homme soupçonné de +manichéisme. (Le P. Longueval, _Hist. de l'Église gall_., t. VIII, l. +XXIV, p. 414.)] + +Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant +d'avance au jugement de cet évêque, et déclarant que, s'il avait rien +émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger +et à donner toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans +l'ouvrage même[114]. Le légat embarrassé le lui rendit, en lui disant +de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus +juges. L'ordre fut exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent, +feuilletèrent le manuscrit sans y rien trouver à reprendre, du moins +en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du +concile. Avant même qu'il ne s'ouvrît, Abélard s'était efforcé de se +ressaisir du public. Partout et devant tous, il développait chaque +jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme +intelligible, démonstratif, et commençait à retrouver des admirateurs. +On remarqua bientôt dans la ville cette singularité d'un accusé qui +parle haut et d'un accusateur qui se tait. «Quoi,» disait-on, «il +harangue le public, et on ne lui répond pas! Le concile touche à son +terme, un concile réuni principalement à cause de lui; et de lui il +n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur +était de leur côté?» Ces propos et d'autres semblables ne faisaient +qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation +devenait à chaque instant plus nécessaire. + +[Note 114: _Intruct. ad Theol_., prolog., p. 974.] + +Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche +d'Abélard, et voulant apparemment l'embarrasser, après quelques mots +flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée +dans son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant +unique, Dieu cependant ne s'était pas engendré lui-même. + +«Si vous voulez,» répondit Abélard, «je vous en donnerai la +raison.--Nous faisons peu de compte,» reprit Albéric, «des raisons +humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matières; nous +demandons les paroles de l'autorité.--Tournez le feuillet,» dit Abélard, +«et vous trouverez l'autorité.» Et lui, prenant des mains le livre +qu'Albéric avait apporté, il chercha le passage qn'Albéric n'avait pas +vu ou compris, n'ayant qu'une pensée, celle de trouver un adversaire +en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se présentât +aussitôt. La citation portait: «Saint Augustin, _de la Trinité_, livre +I.--Celui qui croit qu'il est de la puissance de Dieu de s'être engendré +lui-même, erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est point dans ce +cas, mais pas plus que lui aucune créature spirituelle ou corporelle. Il +n'est absolument aucune chose qui s'engendre elle-même[115].» + +[Note 115: Voilà une preuve que l'ouvrage jugé à Soissons est +l'Introduction à la Théologie; on y trouve le passage repris par +Albéric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui +répondre. (_Ab. Op_., ep. I, p. 21; _Introd_., l. II, p. 1066.--Saint +Augustin, _Op. omn., De Trin_., l. I, c. I, t. VIII, p. 749; édit. de +1779.)] + +Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus. +Leur maître, pour essayer de se défendre, dit à tout hasard: «Mais il +faut bien l'entendre.--La belle nouvelle,» reprit sur-le-champ Abélard; +«mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le +sens et la raison, je suis prêt à vous montrer qu'avec l'autre opinion, +vous tombez dans l'hérésie qui veut que le Père soit son propre fils.» +A ces mots, Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que, +dans cette affaire, ni les autorités ni les raisons ne seraient pour +lui, et il s'éloigna. + +Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage +en question, c'était précisément une opinion d'Albéric lui-même qu'il +attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, à +un maître en théologie _qui occupait en France une chaire de +pestilence_[116]. Albéric qui s'était reconnu, sans en convenir, avait +dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du +livre. + +[Note 116: «Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos +pestilentae cathedras tenent.... quorum unus in Francia.» (_Ab. Op., +loc. cit_.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. XIII, +in not.)] + +Le dernier jour du concile arriva, et avant la séance, le légat mit en +délibération avec l'archevêque et quelques-uns des meneurs ce qu'on +devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre +sous la main, ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir +rien à dire. Évidemment, on reculait devant une discussion publique, +et soit faiblesse ou calcul, soit défiance de la cause ou crainte de +l'ascendant si connu d'Abélard, on avait ainsi tout retardé, débat et +jugement, les uns voulant échapper à la nécessité d'une telle épreuve, +les autres prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile +et que le coup pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais +Abélard avait un parti dans le clergé; les dignités ecclésiastiques +étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette +conférence décisive, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres, le premier +par sa piété et par la dignité de son siège[117], profita de l'embarras +visible des assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela +d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents, ses +succès dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs, +l'étendue de son influence, _de cette vigne qui projetait ses pampres +jusqu'à la mer_. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une +décision en quelque sorte préjudicielle et le frapper sans débat, il +était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât +aussitôt un grand parti pour sa défense, d'autant que rien dans ses +écrits ne donnait ouvertement accès à la censure; qu'une telle violence +ajouterait à la faveur publique, et serait attribuée à l'envie plus qu'à +la justice; que si, au contraire, on voulait procéder canoniquement, il +fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un dogme incontestablement +de lui, l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après +aveu ou conviction, il fût réduit au silence; suivant cette parole de +Nicodème, lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur: «Est-ce que notre loi +condamne un homme, s'il n'a pas été ouï auparavant, et sans qu'on sache +ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.) + +[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'évêché de Chartres, +était de race noble, et son siège a été longtemps le premier de la +province de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On +n'explique pas comment, étant de la province de Sons, il assistait à un +concile tenu par les évêques de celle de Reims. Il joua pendant toute +sa vie un grand rôle dans les affaires du clergé, et nous le verrons +reparaître plus d'une fois. (_Ab. Op_., ep. I, p. 22.--_Gall. Christ_., +t. VIII, p. 1134 et suiv.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 82.)] + +Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'écrièrent +ironiquement que le conseil était bien sage d'aller lutter de faconde +avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait +su comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était +encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant +Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de +les ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une décision +qui réclamait un examen plus mûr et une assemblée plus nombreuse, il +demanda qu'Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était +présent, et que l'on y convoquât une réunion considérable et des plus +savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait à +faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres +parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, l'ajournement gagne aisément +la faveur d'une assemblée. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant +d'entrer au concile, et il fit prévenir Abélard par l'évêque de +Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son +monastère, pour y attendre ce qui avait été convenu. Mais alors les plus +acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de +fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur +crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à l'archevêque qu'il serait +ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et +qu'il fallait craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat, +on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgré lui, à consentir +que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé +en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau +couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait +que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'Église, +l'ouvrage eût été lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même +à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple +servirait la religion en prévenant à l'avenir le retour de semblables +témérités. Le légat, à ce qu'il paraît, était peu instruit; il +s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevêque de Reims, qui +lui-même était conduit par Albéric, Lotulfe et leurs amis. L'évêque de +Chartres jugea que l'on ne pourrait empêcher l'exécution de ce plan, +et avertissant Abélard, il l'engagea à tout supporter, et à n'opposer +qu'une douceur exemplaire à une violence qui nuirait plus à ses ennemis +qu'à lui. Quant à sa réclusion dans un monastère, il lui dit de ne +point s'en inquiéter et que le légat qui dans tout cela agissait +à contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours après la +dissolution du concile, rendre la liberté. Abélard pleurait en +l'écoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensée a beau mépriser la +force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre +sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensée, c'est la +parole. + +Abélard fut appelé; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement +de l'hérésie de Sabellius, c'est-à-dire d'avoir nié ou affaibli la +réalité des trois personnes de la Trinité[118]. Jugé sans discussion, +convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre main son livre +dans les flammes. Il le regardait tristement brûler, lorsqu'au milieu du +silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il y +avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissant; +ce que le légat ayant entendu, il lui dit, avec grand étonnement, qu'il +ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, «une si +grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et +professe qu'il y a trois tout-puissants.» A ce mot, un maître des +écoles, qui se nommait Terric[119], se prit à sourire, et lui souffla +aussitôt ces paroles d'Athanase dans son symbole: «_Et pourtant il n'y +a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant_[120].» Et comme +son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance +à l'égal d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon +intrépidement en citant les paroles de Daniel: «_Ainsi, fils insensés +d'Israël, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamné un +de vos frères: retournez au jugement_ (XIII, 48 et 49), et jugez le +juge lui-même, car celui qui devait juger s'est condamné par sa propre +bouche.» Alors l'archevêque, se levant, justifia comme il put, en +changeant les termes, la pensée du légat; et, se laissant aller à la +controverse, il établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le +Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui +sortait de là ne devait pas même être écouté; que si d'ailleurs on y +tenait, on pouvait permettre au frère[121] d'exposer sa foi en présence +de tous, afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver, et finalement +prononcer. Cette concession, arrachée par l'embarras du moment, pouvait +changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se disposait à +se défendre; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait +l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou +devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler, +tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup, +s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter le symbole +d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps, +qu'il ne le savait point par coeur, ils lui mirent à l'instant sous les +yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa retomber sa tête, il soupira, +et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit +aussitôt, comme un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard qui était +présent, et qui le conduisit en prisonnier dans son couvent. Le concile +se sépara sur-le-champ. + +[Note 118: Lui-même raconte en deuil l'histoire du synode de +Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait pas connaître l'objet précis +de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu +sabellien, pour avoir réduit les personnes de la Trinité à des mots par +l'application du nominalisme, qui, remarquez-le, avait servi à motiver +contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de trithéisme. +(Oth. Frising. _De Gest. Frid_., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette +accusation dans le l. III, le c. V. Au reste, les mêmes textes servirent +plus tard à fonder, à Sens, contre Abélard, une accusation inverse de +celle de Soissons.] + +[Note 119: D. Brial est porté à croire que ce Terric ou Terrique +est le même qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile, +et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de +Salisbury. (_De Gest. Frid_., l.1, c. XLVII.--Saresb. _Metalog_., l. I, +c. V, et l. II, c. X.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 377.)] + +[Note 120: La réponse était topique, mais au fond elle donnait +encore prise à la controverse, et les scolastiques ont beaucoup +disputé sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva +contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont +égaux entre eux et coéternels, il faut bien qu'il soit tous les trois, +immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous +les trois, mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants. +(Le P. Petan, _Dogmat. theolog_., t. II, l. VIII, CIX, p. 562; édit. de +Paris, 1844.)] + +[Note 121: «Frater ille.» (_Ab. Op._, p. 24.)] + +[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de +saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on +récite le dimanche à primes et qui est appelé pour cette raison le +symbole de primes; on le nomme aussi la symbole _Quicumque,_ parce qu'il +commence par ce mot. Abélard a fait un commentaire sur ce symbole. +(_Op._, pars II, p. 381.)] + +Ce couvent avait été fondé auprès de Soissons, sur la rive droite de +l'Aisne, par le roi Clotaire I. La mission des moines était de desservir +l'église où les restes de ce prince furent longtemps déposés près de +ceux de saint Médard, premier évêque de Noyon, apôtre de ces contrées. +C'était un monastère considérable et respecté, investi de grands +privilèges. L'abbé qui se nommait Geoffroi[123] et qui était un homme +instruit et distingué, traita son captif ou plutôt son hôte avec +de grands égards; et les moines, espérant le garder longtemps, +l'accueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcèrent de le +consoler par mille soins; mais nulle consolation n'était possible. +Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abélard ce qui venait de lui +échapper. La dernière, la plus puissante et la plus vieille de ses +illusions était évanouie: un pouvoir s'était rencontré qui ne pliait +pas devant lui. La vérité et l'éloquence avaient été vaincues dans sa +personne, et l'ascendant de son génie était méconnu. Pour la première +fois, il sentait sa faiblesse et presque son déclin. On ne peut peindre +son désespoir. Passant de l'abattement à la fureur, il accusait Dieu +même qui l'avait abandonné, ou, cachant dans ses mains son front baigné +de larmes, il se disait que ses souffrances et ses affronts passés +étaient peu de chose auprès de ce qu'il éprouvait. Jadis, au moins, il +était coupable, et il avait en quelque sorte mérité son malheur; mais +aujourd'hui, c'était à ses yeux une foi sincère, un amour désintéressé +du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allait-il +devenir? on avait cette fois attenté sur sa gloire. + +[Note 123: Geoffroi, surnommé Cou de Cerf, ancien abbé de +Saint-Thierry, abbé de Saint-Médard en 1120, évêque de Châlons en 1131, +et qui mourut en 1149. On a de lui des lettres et quelques écrits. +(Voyez son article dans l'_Histoire littéraire_, t. XIII, p. +185.--_Annal. Bened_., t. VI, l. LXXV, p. 190; Append. p. 639.--_Gall. +Christ_., t. IX, p. 186 et 415.)] + +La manière dont le procès fut conduit prouve, en effet, qu'une justice +éclairée ne guidait point ses juges, et les opérations du concile ont +quelques-uns des caractères de la persécution[124]. La haine et l'envie +avaient depuis longtemps une revanche à prendre, et elles se plurent à +employer comme instruments la sincérité ignorante, la piété craintive, +et surtout cette intolérance de si bonne foi que le pouvoir +ecclésiastique regarde naturellement comme un devoir, en présence de ce +qui agite les consciences et peut troubler l'unité silencieuse de la +croyance commune. La lutte directe paraît s'être engagée entre l'esprit +dans son audace et la médiocrité dans sa prudence, et ce fut l'esprit +qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait +Abélard que la malveillance seule pût trouver à redire à ses ouvrages, +et que la foi, même éclairée, surtout éclairée, n'en dût concevoir aucun +ombrage. Si la parole lui avait été accordée, quoi qu'il eût pu dire, et +à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, il ne l'aurait point sauvée +d'une conséquence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de +la divinité étant assignés, chacun spécialement et comme une propriété +distinctive, à une personne différente de la Trinité, cette distribution +était entièrement insignifiante, ou dépouillait chacune des trois +personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires, +également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois +personnes et faisait évanouir la Trinité; dans le second, la Trinité, +s'exagérant elle-même, brisait l'unité et se produisait sous la forme +du trithéisme: voilà pour l'erreur actuelle. Quant à l'erreur qu'on +pourrait nommer virtuelle et qui menaçait surtout l'avenir, la voici: +dans la méthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner +la foi, de démontrer le mystère et d'assimiler la religion à la +philosophie, se dévoilait évidemment le rationalisme chrétien, origine +possible du rationalisme philosophique[125]. Mais comme assurément ces +conséquences n'étaient pas distinctement dans l'esprit d'Abélard, comme +elles étaient compensées par des assertions contradictoires et d'une +éclatante orthodoxie, rachetées par la volonté sincère de ne point +s'écarter de l'unité, le crime de l'hérésie ne pouvait un moment lui +être imputé. Le livre était dangereux peut-être, mais l'auteur innocent; +et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique, +demeure une iniquité. + +[Note 124: Le concile a été blâmé par des autorités non suspectes, +comme l'historien d'Argentré, Dubouloi, Crevier, le P. Richard et +d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise, devenu suspect à force +d'engouement pour Abélard. Les écrivains qui s'attachent à justifier le +concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au +reste, les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas été conservés, et +l'assemblée de 1121 ne nous est guère connue que par le récit d'Abélard, +un passage d'Othon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard +et d'un de ses secrétaires. (_Act. concil_., t. VI, para II, p. +1103.--Phil. Labbaei Concil. hist. synops.--_Anal. des conc_., par +le P. Richard, t. V, suppl.--10th. Fris. _De Gest. Frid_. l. I, c. +XLVII.--Saint Bern. _Op_., ep. CCCXXXI.--Gaufred. mon. Clar., _Rec. des +Hist_., t. XIV, p. 381.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p. +149.)] + +[Note 125: «Abailard est orthodoxe,» dit Mme Guizot, «il ne veut pas +cesser de l'être; une conviction préalable détermine le but auquel il +veut arriver, et l'examen n'est pour lui qu'une manière de s'exercer +dans un cercle dont il est déterminé à ne pas sortir, travail nécessaire +d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautés qui ne +sont pas des progrès. Abailard, en religion comme en philosophie, +a donné le mouvement et non les résultats. Plusieurs fois accusé +d'hérésie, il n'a point laissé de secte, et même en philosophie, la +hardiesse des principes qu'il énonce quelquefois est demeurée sans +conséquence, parce que lui-même n'a pas osé les avouer ou les +reconnaître. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans +et pour ses ennemis.» (_Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et +d'Héloïse_, p. 372.)] + +Il ne faut donc pas s'étonner si Abélard, plus désolé que convaincu, +retrouva bientôt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette +impatience du joug et ce besoin de résistance polémique qui entraînait +son esprit plus loin que son caractère n'osait aller. Bien qu'il se loue +de l'accueil qu'il reçut à Saint-Médard, il dut y rencontrer, non sans +quelque importunité, ce même Gosvin, que nous, avons vu sur la montagne +Sainte-Geneviève lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci était +venu là, d'accord, dit-on, avec l'abbé Geoffroi, pour travailler, en +qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des +études.[126] Déjà sous les murs de Soissons même, il avait été employé à +une oeuvre semblable dans le monastère de Saint-Crépin; c'est pour cela +qu'il était sorti d'Anchin où il avait fait profession. Quoiqu'il pensât +peut-être, ainsi que son biographe dévoué, qu'Abélard n'avait été +conduit à Saint-Médard que pour y être _lié comme un rhinocéros +indompté_, il jugea convenable de le traiter, à l'exemple de l'abbé, +_dans un esprit de douceur_[127]. Cependant, de l'humeur que nous lui +connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mêler ses +consolations de conseils et ses conseils de leçons. Il lui prêcha la +patience et la modestie, lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au +lieu d'être emprisonné, il devait se regarder comme délivré, n'ayant +plus à redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde; +qu'il n'avait enfin qu'à se conduire honnêtement et à donner à tous +l'enseignement et l'exemple de l'honnêteté. «L'honnêteté, l'honnêteté!» +dit Abélard, qui sentait, à travers la charité du prieur, percer +l'aiguillon de la vanité du docteur, «qu'avez-vous donc à me tant +prêcher, conseiller, vanter l'honnêteté? Il y a bien des gens qui +dissertent sur toutes les espèces d'honnêteté, et qui ne sauraient pas +répondre à cette question: Qu'est-ce que l'honnêteté?--Vous dites vrai,» +reprit aussitôt Gosvin avec aigreur; «beaucoup de ceux qui veulent +disserter sur les espèces de l'honnêteté ignorent entièrement ce que +c'est; et si dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui déroge +à l'honnêteté, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous éprouverez +que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté, à la façon +dont nous poursuivons son contraire[128].» A cette réponse _ferme et +mordante_, dit le moine historien de Gosvin, _le rhinocéros prit peur, +pavefactus rhinocerosiste_; il se montra les jours suivants plus soumis +à la discipline et plus craintif du fouet, _timidior flagellorum_. +Voilà, si ces paroles caractéristiques sont exactes, comment, dans les +retraites de la vie spirituelle, le XIIe siècle traitait et instruisait +les héros de la pensée. + +[Note 126: _Ex vit. S. Gosv_., l. I, c. XVIII., _Rec. des Hist_., t. +XIV, p.445.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 415.--_Hist. litt. de la Fr._, t. +XII, p. 185.] + +[Note 127: «Instar rhinocerontis indomiti disciplinae coercendum +ligamento.--In spiritu lenitatis.» (S. Gosv., _ibid_.)] + +[Note 128: «Per insectationem contrarii sui.» (_Id. ibid_.)] + +A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer +une approbation générale. On trouva dans ses procédés, rudesse, dureté, +précipitation. L'oppression était évidente, le droit très-douteux. +Beaucoup d'ailleurs penchaient à croire la vérité du côté d'Abélard; +bientôt ceux qui avaient siégé à Soissons durent se justifier; plusieurs +repoussaient la solidarité du jugement et désavouaient leur propre +vote. Le légat attribuait publiquement l'affaire à ce qu'il appelait la +jalousie des Français, _invidia Francorum_, et tout repentant de ce qui +s'était passé, il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abélard +dans son couvent[129]. + +[Note 129: _Ab. Op_., ep. I, p. 25.] + +A Saint-Denis, il est vrai, Abélard retrouvait des ennemis. On se +rappelle qu'il s'était aliéné les moines par d'imprudentes remontrances. +Ceux-ci n'étaient disposés ni à les pardonner ni à cesser de les +mériter; et une occasion ne tarda pas à survenir où il faillit encore se +perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bède le Vénérable sur les +Actes des Apôtres, il tomba par hasard sur un passage où il est dit +que Denis l'Aréopagite avait été évêque de Corinthe, et non pas évêque +d'Athènes. Cette opinion ne pouvait être du goût des moines. Ils +tenaient à ce que leur Denis, fondateur de l'abbaye, et qui d'après le +livre de ses Gestes, était en effet évêque d'Athènes, fût bien aussi +l'Aréopagite, celui que saint Paul convertit[130]. Sans songer à l'orage +qu'il allait soulever, Abélard communiqua sa découverte à quelques-uns +des frères qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de +Bède. Les bons pères se fâchèrent fort, traitèrent Bède de menteur, et +lui opposèrent victorieusement le témoignage d'Hilduin, leur abbé sous +Louis le Débonnaire, et qui, pour vérifier les faits, avait parcouru +longtemps la Grèce avant d'écrire les Gestes du bienheureux Denis. La +conversation se prolongeant, Abélard, sommé de s'expliquer, dit qu'on +ne pouvait mettre l'autorité d'Hilduin en balance avec celle de Bède, +révéré de toute l'Église latine, et que, sur le fond de la question, +peu importait qui des deux Denis eût fondé l'abbaye, puisque tous deux +avaient obtenu la couronne céleste. L'indignation fut alors générale; on +s'écria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps été l'ennemi du +couvent, et qu'il voulait aujourd'hui flétrir l'honneur, non-seulement +de ce grand établissement religieux, mais de tout le royaume dont +l'Aréopagite avait toujours été le glorieux patron; et l'on courut +rendre compte à l'abbé du scandale dont on venait d'être témoin. +Celui-ci se hâta d'assembler le chapitre; puis, en présence de la +congrégation entière, il menaça Abélard d'envoyer aussitôt au roi qui +tirerait une réparation éclatante d'une si monstrueuse offense. Il +semblait que l'imprudent lecteur de Bède eût porté la main sur la +couronne. Il s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manqué à la +discipline, de réparer sa faute; mais ce fut en vain, et l'abbé ordonna +de le bien surveiller jusqu'à ce qu'il le remît au roi. + +[Note 130: Act. XVII, 34.--Bède le Vénérable, prêtre anglo-saxon, a +composé, au VIIe siècle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire +ecclésiastique et l'Écriture sainte, des ouvrages très-remarquables pour +son temps. Le passage auquel Abélard fait allusion se trouve dans les +_Expositions du Nouveau Testament._ (Bed. Ven. _Op._. t. V, _Exp. Act. +Apost.,_ c. XVII.) Quant à la question, les moines de Saint-Denis +avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement +aujourd'hui que Denis l'Aréopagite, martyr du Ier siècle, soit le Denis +patron de la France, apôtre de Paris, et qui mourut vers le milieu du +IIIe. Mais il y a erreur dans Bède; l'Aréopagite a bien été évêque +d'Athènes; et l'évêque de Corinthe, qui n'est pas l'Aréopagite, est +celui qu'on vénérait en France et qui a donné son nom à l'abbaye de +Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se +prononcer pour aucune opinion, donna à la royale abbaye les reliques de +Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux saints de ce nom. +Mais c'était au fond décider la question, ou dire que les reliques +jusque-là conservées à Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite. +(_Ab. Op._, p. 25, et Not., p. 1189.--Tillemont, _Mém. pour servir à +l'hist. ecclés._, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)] + +L'hostilité de ses supérieurs et de ses frères paraissait implacable; on +dit même que la punition monacale, le fouet, lui fut infligée pour +avoir été de l'avis du vénérable Bède[131]. Poussé à bout par tant +d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le +contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjuré contre +lui, il résolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques +frères qui compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit +secrètement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'était pas +éloignée et où se trouvait la retraite déjà habitée par lui quelque +temps. Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'était pas inconnu, +s'était intéressé aux persécutions qu'il avait éprouvées; et, sous sa +protection, il demeura à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul[132], +occupé par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était +un de ses anciens amis. En même temps, il essaya de se réconcilier, et +il écrivit à l'abbé de Saint-Denis et à sa congrégation une lettre que +nous avons encore, et où, discutant la question tranchée par Bède, il la +décide en sens inverse et conclut que le vénérable auteur s'est trompé +ou que les deux Denis ont été évêques de Corinthe[133]. Mais cette +concession fut inutile. + +[Note 131: _Ut fama est_, ajoute Duboulai qui raconte ce fait. +(_Hist. Univ. par._, t. II, p. 85.)] + +[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction altérée de Saint-Aigulfe, +nom d'un prieuré soumis à l'évêché de Troyes et fondé en 1018. (_Gall. +Christ._, t. XII, p. 530.)] + +[Note 133: _Ab. Op._ pars II, ep. II, _Adae dilectissimo patri suo +abbati_, p. 224.] + +Pendant qu'il jouissait à Provins des douceurs d'une bienveillante +hospitalité, une affaire attira dans cette ville l'abbé de Saint-Denis +auprès du comte de Champagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ, +avec son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'intercéder +pour lui, afin d'obtenir de son abbé l'absolution et la permission de +vivre suivant la règle monastique, partout où bon lui semblerait. Adam +voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit +une réponse avant son départ. La réponse fut qu'il y allait de l'honneur +de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre +couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir +autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans +outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent +le fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitôt au bercail, et +interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli, +de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de +l'excommunication. + +Cette réponse jeta Abélard et son ami dans une grande anxiété; mais, +quelques jours après les avoir quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février +1122[134]. Un autre lui succéda le 10 mars suivant; c'était Suger, celui +qui devait être un jour régent du royaume. + +[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam. +_Musée des mon. franç._, t. 1, p. 234, pl. n° 518.--Cf. _Gall. Christ._, +t. VII, p. 308.] + +Suger était alors un homme tout politique, un simple diacre employé par +le roi aux plus grandes affaires, et à l'époque où il devint abbé, en +ambassade à Rome auprès du pape. Abélard, accompagné de l'évêque de +Meaux Burchard, qui s'intéressait à lui, se rendit auprès du nouvel +abbé, ou de celui qui le suppléait jusqu'à son retour, et renouvela les +demandes adressées au prédécesseur. La décision se faisant attendre, +peut-être parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grâce à +l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne +trouva pas que Louis VI eût grand souci de la qualité d'Aréopagite +pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et +l'affaire reprit une tournure favorable. + +Étienne de Garlande, alors grand-sénéchal de l'hôtel, se chargea de tout +arranger. Il était diacre aussi comme Suger; mais homme d'État et homme +de guerre, il entrait peu dans les désirs ou les convenances du clergé, +et saint Bernard regardait l'un et l'autre ministre comme deux calamités +pour l'Église[135]. + +[Note 135: Voyez la lettre qu'il écrivit quatre ans après à l'abbé +Suger pour le féliciter sur sa conversion. (Saint Bern. _Op.,_ ep. +LXXVIII.)] + +Abélard avait compté sur la politique du conseil du roi. Il croyait +savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait +régulière, plus elle serait soumise et temporellement utile à la +couronne, peut-être parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait +donc espérer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui +prêchait la réforme, et qu'on ne prendrait pas fort à coeur les intérêts +de l'autorité abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation +exceptionnelle de religieux sans monastère qu'il ambitionnait pouvait +être assez du goût de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de +l'idée de lui devoir sa liberté, et pour ainsi dire de relever d'elle. +La royauté commençait à devenir pour les individus la protectrice +universelle; et elle se plaisait dès lors à entreprendre sur toutes les +juridictions, et à suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les +règles particulières. Étienne de Garlande et Suger s'entendirent donc +aisément[136]. Pour que tout fût en règle, le ministre fit venir l'abbé +et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait +mise à retenir dans un cloître un homme malgré lui, et fit valoir le +scandale qui pourrait en résulter, sans qu'on en dût espérer rien +d'utile, puisqu'il y avait entre la congrégation et son censeur une +évidente incompatibilité d'humeurs. L'abbé demanda seulement que, pour +l'honneur du monastère, Abélard ne cessât pas de lui appartenir, et +qu'il allât vivre dans une retraite de son choix, sans jamais entrer +dans aucune autre communauté. Cette condition fut acceptée, et le tout +fut promis et ratifié en présence du roi et de son conseil. + +[Note 136: Il existe deux lettres adressées à Suger, au nom du pape, +pour lui recommander un maître Pierre qui, ayant une mauvaise affaire, +s'était adressé à la cour de Rome. Duchesne qui les a, je crois, +publiées le premier, veut qu'elles s'appliquent à notre maître Pierre; +du moins le dit-il dans la table de son recueil _Historiae Francorum +scriptores_ (t. IV, p. 537 et 538); mais la simple lecture de ces +lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons +volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux, +accusé de quelque violence sous la pontificat d'Eugène III. (_Rec. des +Hist._, t. XV, p. 455 et 456.)] + +Le roi était alors ce Louis le Gros dont le règne fut si mémorable par +l'émancipation des communes, berceau de la liberté moderne. Il eut la +gloire d'attacher son nom à ce grand événement, et sa puissance en +profita, comme si sa volonté en eût été la cause. Tous les progrès de +l'autorité royale ont été, au moyen âge, des progrès dans le sens +absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut +libérale. Suger et Garlande s'en montrèrent les habiles ministres, et +il y a certainement quelque secrète liaison entre la politique qui +secondait l'affranchissement des communes et celle qui protégeait +Abélard. + +Il était libre, mais il était pauvre. Maître de choisir sa solitude, il +se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un +lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer, +ou même enseigner quelquefois[137]. C'était dans la paroisse de Quincey, +auprès de Nogent-sur-Seine. Là, dans quelques prairies qui lui furent +données, il construisit avec la permission d'Atton, évêque de Troyes, +un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte +Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc, +et répétant ces mots du psaume: «Voilà que j'ai fui au loin, et j'ai +demeuré dans la solitude.» (Ps. LIV, 8.) + +[Note 137: «Ubi legere (_alias_ degere) solitus fuerat.» Ce lieu +est le hameau du Paraclet, à l'est de Nogent-sur-Seine, à dix on douze +lieues de Troyes, sur la route de Paris. (_Gall. Christ._, t. XII, p. +609.--_Ab. Op._, ep. 1, p. 28 Not., p. 1117.--Willelm. Godel. et Guill. +Nang. _Chron., Rec. des Hist_., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)] + +C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous +racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'âme +d'Abélard. Téméraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas +réussi a maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre +dans un humble repos. Aucune situation régulière et commune ne peut lui +convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle, +provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la résistance, il +s'étonne en gémissant. Après les grands malheurs, il n'échappe pas +aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les +passions puériles; il se prend d'une querelle domestique avec des +moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il emploie +des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé, +à garantir sa liberté; puis, dès qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se +soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite[138]. + +[Note 138: Cette retraite d'Abélard, le repos et l'activité +philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixé l'attention d'un auteur +que nous citerons à cause de son nom et parce qu'il est un des premiers +en date qui aient parlé de lui. Pétrarque a fait un traité sur la vie +solitaire, où il vante les philosophes qui ont cherché la retraite, et +cite, après avoir nommé quelques anciens, «recentiorem unum nec valde +remetum ab relate nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at +profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi cognomen.» (_De +vit. solitar_., l. II, sect. VI, c. I.)] + +Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde, et son +désert était à moins de trente lieues de Paris. On connut bientôt sa +retraite, et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître +Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération +d'écoliers. Les cités et les châteaux furent désertés pour cette +Thébaïde de la science[139]. Des tentes se dressèrent autour de lui; des +murs de terre couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux +disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets +agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts +de Bethléem, il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre +unie aux délicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et +peu à peu, entouré d'une affluence croissante, regardant ces nombreux +disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la +rivière, il se sentait consolé; il se disait que ses ennemis lui avaient +tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en +moment, il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les +envieux? La persécution, loin de leur profiter, servait à renouveler et +à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté; +comme le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et +rougissant de mendier[140], voilà que la vieille science, à laquelle +il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une école à +conduire et un institut à fonder. C'étaient des disciples qui lui +préparaient ses aliments, qui cultivaient, qui bâtissaient pour lui, +qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs +offrandes, et bientôt, comme l'oratoire de roseaux était insuffisant, +ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice +avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des +méditations d'Abélard à cette époque; et même il y avait fait placer une +statue ou plutôt un groupe qui se composait de trois figures adossées, +et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unité de nature de +la trinité des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il +n'y a guère plus d'un demi-siècle. Les trois personnes divines étaient +sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Père était +placé au milieu, vêtu d'une robe longue; une étole suspendue à son cou +et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau +couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres +personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces +mots écrits: _Filius meus es tu_. À la droite du Père, le Fils, avec une +robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix +posée sur sa poitrine, et à gauche une bande avec ces paroles: _Pater +meus es tu_. Du même côté, le Saint-Esprit, vêtu encore d'une robe +pareille, tenait les mains croisées sur son sein. Sa légende était: +_Ego utriusque spiraculum_. Le Fils portait la couronne d'épines, le +Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Père la couronne fermée, et sa +main gauche tenait un globe: c'étaient les attributs de l'empire. Le +Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qui seul était chaussé. +Cette image singulière de la Trinité, cet emblème, unique, je crois, +dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Abélard était +profondément coupé de ce dogme fondamental. Cependant quand, en +s'agrandissant, l'établissement des bords de l'Ardusson devint en +quelque sorte le monument de cette grâce divine qui l'avait recueilli et +soulagé dans ses misères, comme c'était le lien de la consolation, il +lui donna le nom du _Consolateur_ ou du _Paraclet_[141]. + +[Note 139: «Relictis et civitatibus et castellis.» (_Ab. Op_., ep. +I, p. 23.)] + +[Note 140: Luc, XVI, 3.--(_Ab. Op_., loc. cit., et ep. II, p. 43.)] + +[Note 141: D. Gervaise qui écrivait vers 1720, dit qu'en 1701, le +3 juin, Mme Catherine de la Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit +retirer de la poussière cette curieuse antiquité, pour la placer +solennellement dans le choeur des religieuses sur un piédestal de marbre +portant une inscription qui en faisait connaître l'origine. Les auteurs +de l'_Histoire littéraire_, peu favorables à Gervaise, admettent le +fait. (_Vie d'Abél._, t. I, l. II, p. 229.--_Hist. litt._, t. XII, p. +95.) D'ailleurs l'auteur des _Annales bénédictines_, qui paraît avoir vu +la statue, en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publié +une gravure qui la représente, et il semble aussi l'avoir vue avant +que la révolution ne l'eût détruite. On trouve dans l'_Iconographie +chrétienne_ de M. Didron un emblème analogue de la Trinité, tiré d'un +manuscrit de Herrade, abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. (_Annal. +ord. S. Bened._, t. VI, l. LXXIII, p. 85.--_Gall. Christ._, t. XII, p. +571.--_Mus. des monum. franç._, t. I, pl. n° 516.--_Icon. chrét._, p. +604.)] + +On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de +scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il +y maintenait l'ordre avec sévérité; nous en avons un assez curieux +témoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques désordres +secrets parmi les écoliers, le maître les menaça de cesser aussitôt +ses leçons, ou du moins exigea que la communauté fût dissoute, et leur +ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le +bourg était assez éloigné, et le jour suffisait à peine pour qu'on eût +le temps de venir au Paraclet, d'assister aux leçons, de participer aux +études, et de s'en retourner[142]. D'ailleurs la vie en commun, les +doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrégation formée, comme +le dit un de ses membres, _au souffle de la logique (aura logicae)_, +tout cela était cher aux écoliers, donnait de l'intérêt et de +l'originalité à leur entreprise; et la sévérité d'Abélard les contrista +et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire, +exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq +vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimées, +et le cinquième un vers français qui sert de refrain[143]. Cette chanson +élégiaque, fortement empreinte de l'esprit et du goût de l'époque, est +peu poétique et sans élégance; mais elle ne manque pas de sentiment +ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se +réunir autour d'Abélard, avec quel respect on lui obéissait, avec quelle +avidité on se désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, _quo +logices fons erat plurimus_. Je me figure que les écoliers chantaient +en choeur cette complainte, que de telles poésies étaient un de +leurs habituels passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de +quelques-unes de celles qu'Abélard lui-même avait su rendre populaires. +On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le voeu +qu'exprimaient ces mots: + + _Desolatos, magister, respice, + Spemque nostram quae languet refice._ + Tort a vers nos li mestre. + +[Note 142: + Heu! quam crudelis iste nuntius + Dicens: «Fratres, exito citius; + Habitetur vobis Quinciacus; + Alioquin, non leget monachus.» + _Tort a vers nos li mestre_. + Quid, Hilari, quid ergo dubitas? + Cur non abis et villam habitas? + Sed te tenet diei brevitas, + Iter longum, et tua gravitas. + _Tort a vers nos li mestre_ + (_Ab. Op_., pars II, _Elegia_, p. 243.)] + +[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conservée, est curieuse. Les +quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure +de nos vers de dix pieds, avec une césure après le quatrième, sauf dans +un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie +latine; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain français +est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue +vulgaire. _Tort a vers nos li mestre_ ou _mestres_, cela signifie +_le maître a tort envers nous_ ou _nous fait tort_. Ce qui, selon M. +Champollion, exprime un regret plutôt qu'un reproche. M. Leroux de +Liney a placé cette chanson la première dans son _Recueil de chants +historiques français_. Il la fait précéder de quelques détails que +abus croyons peu exacts (p. 3); mais il ajoute qu'elle se trouve avec +d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du XIIe siècle de la +Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. Champollion en +1838. (_Hilarii versus et ludi_, Paris, petit in-8° de 76 pages, p. 14.) +Il contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment curieuses. + +Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce +qu'en disent les _Annales bénédictines_, se rendit à l'école d'Angers, +après qu'Abélard eut quitté le Paraclet, et y fit une seconde prose +rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre. +(_Ab. Op._, loc. cit.--_Hist. litt._, t. XII, p. 251, t. XX, p. +627-630.--_Annal. ord. S. Bened._, t. VI, l. LXVIII, p. 315.)] + +La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien +qu'après quelque temps elle signalât son retour, en ramenant les alarmes +avec elle. + +L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point changé de +caractère; le soupçon et la défiance ne cessèrent pas d'accueillir tous +ses efforts, de poursuivre tous ses succès. Il provoquait naturellement +l'un et l'autre, et rien de lui n'étant commun, rien ne paraissait +simple et régulier. Ainsi, on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit +gravé au fronton du temple qu'il avait élevé. C'était en effet une +consécration à peu près sans exemple, la coutume étant de vouer les +églises à la Trinité entière ou au Fils seul entre les personnes +divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et +l'aveu détourné d'une doctrine particulière sur la Trinité. Il est +cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prières +sont adressées au Saint-Esprit, lorsqu'une fête solennelle, celle de +la Pentecôte, lui est spécialement consacrée, il serait coupable ou +inconvenant de lui dédier un temple, qui sous tous les noms, même sous +celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la +maison du Seigneur[144]. Mais c'était une nouveauté, et elle venait d'un +homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son +établissement, les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. On a même +cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rôle dans l'Église et +dans la vie d'Abélard, le nouvel abbé de Cluni, Pierre le Vénérable, +s'était inquiété de son salut, et par des lettres où brillent à la +fois un esprit rare et une piété vive et tendre, s'était efforcé de le +rappeler du travail aride des sciences humaines à l'exclusive recherche +de l'éternelle béatitude[145]. Ce qui est mieux prouvé, c'est que la +piété n'inspirait pas à tous alors une sollicitude aussi charitable. + +[Note 144: _Ab. Op._, ep. I, p. 30, 31.] + +[Note 145: Deux lettres de Pierre le Vénérable sont adressées +_dilecto filio suo_ ou _praecordiali filio, magistro Petro_. Elles ont +pour but d'exhorter un homme absorbé par les sciences du siècle, les +travaux des écoles, l'étude des opinions discordantes des philosophes, à +se faire pauvre d'esprit, à devenir le philosophe du Christ. La première +témoigne d'une grande piété et d'un esprit distingué. Martène veut que +ces deux lettres aient été adressées à Abélard, et dans le temps même +qu'il enseignait pour la première fois _in Trecensi cella_. Ce ne serait +pas du moins à cette époque; car il n'avait pas comparu au concile de +Soissons en 1121, et Pierre le Vénérable ne devint abbé de Cluni qu'en +1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de _magister Petrus_, ne +rappelle Abélard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbé +de Cluni. Duchesne, l'éditeur des lettres de celui-ci, croit celles dont +il s'agit adressées à un moine de Poitiers, appelé dans d'autres Pierre +de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres +de l'époque très-postérieure où Abélard et Pierre le Vénérable se +trouvèrent rapprochés, et tout rattacher à la conversion du premier dans +l'abbaye de Cluni. Mais rien de précis, rien d'individuel n'autorise +cette hypothèse; autant vaudrait regarder une lettre XXVI où l'abbé de +Cluni félicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite, comme +écrite pour notre philosophe, retiré dans ses derniers jours à +Saint-Marcel. (_Bibl. Clun., Petr. Ven_. ep. IX, X, XXVI, l. I, p. 630, +657; Not., p. 107.--_Annal. ord. S. Ben_., t. VI, l. LXXXIV, p.84.)] + +Les anciens adversaires d'Abélard étaient rentrés dans l'ombre, mais +d'autres avaient paru, plus dignes et plus formidables. + +Deux hommes commençaient à s'élever dans l'Église, tous deux destinés à +devenir célèbres et puissants, bien qu'à des degrés fort inégaux; tous +deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par +toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un +prêtre; tous deux d'une charité ardente et d'un caractère inflexible, +cruels à eux-mêmes, humbles et impérieux, tendres et implacables, faits +pour édifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les +bonnes oeuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le +ciel. + +L'un, saint Norbert[146], d'une famille distinguée de Xanten, dans le +pays de Clèves, avait commencé sa vie dans les plaisirs, et atteint, +comme simple prébendaire, l'âge de trente ans et plus, lorsque le +repentir le saisit et le jeta dans la réforme. Devenu prêtre en 1116, il +essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire +ardent de la foi et de la pénitence. Savant, exalté, bizarre jusque +dans ses manières et son costume, il fut cité comme fanatique devant le +concile de Frizlar, mais il se justifia, et même il obtint des papes +Gélase et Calixte II la permission de prêcher la parole sainte. +Parcourant en apôtre la France et le Hainaut, partout il produisit un +grand effet sur le peuple, mais réussit peu à réformer les chanoines +dont il avait particulièrement à coeur la conversion. Ayant échoué +auprès de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans +la solitude de Prémontré, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre +célèbre de chanoines réguliers, et se vit au bout de quatre ans à la +tête de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre +de réformateur des chanoines et devint bientôt archevêque de Magdebourg +(1126). Puissant et révéré dans l'Église, protégé par de grands princes, +il unissait à une activité infatigable une foi singulière dans sa propre +inspiration, dans une sorte de révélation personnelle, qui le conduisit +à essayer des prophéties et des miracles. Persuadé de la venue prochaine +de l'Antéchrist, il poursuivait avec un zèle redoutable tout ce qui lui +semblait menacer la foi et l'unité. On ne sait s'il se rencontra avec +Abélard; mais ce dernier le désigne comme un de ses persécuteurs, et +tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractère de sa piété, devait +le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout +intellectuel du grand dialecticien de la théologie. + +[Note 146: Voyez, dans l'_Histoire littéraire_, l'article _saint +Norbert_, t. XI, p. 243, et sa vie par Hugo, chanoine de Prémontré, 1 +vol. in-4, 1704.] + +L'autre adversaire d'Abélard n'était pas, de son temps, placé fort +au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environné d'un bien autre +éclat historique. Dès son jeune âge, il s'était signalé par ces prodiges +d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme, +hormis la colère et l'orgueil, mais qui rachètent l'une et l'autre en +les consacrant à Dieu. Il vivait dans les misères d'une santé faible, +encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de volontaires +souffrances. Il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique, en +ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus +enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines +amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les +prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier +de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt +gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des +larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes +et des sanctuaires. C'était saint Bernard. + +Abélard accuse formellement ces deux hommes d'avoir été, vers l'époque +où nous sommes arrivés, les principaux artisans de ses malheurs[147]. +Suivant lui, ces _nouveaux apôtres, en qui le monde croyait beaucoup_, +allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa +foi, tantôt des soupçons sur sa vie, détournant de lui l'intérêt, la +bienveillance et jusqu'à l'amitié, le signalant à la surveillance de +l'Église et des évêques, enfin le minant peu à peu dans l'esprit des +fidèles, afin que, le jour venu, il n'y eût plus qu'à le pousser pour +l'abattre. On peut croire que son ressentiment a chargé le tableau; nous +verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Abélard +sera une seconde fois jugé, et cette conduite, nous sommes loin de +l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-même semblent +prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du +moine philosophe[148]. Au temps de l'enseignement dans la solitude +du Paraclet, de 1122 à 1125, on ne sait même s'il le connaissait +personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus +éclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand +réformateur des moines, à l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de +Champeaux, au protecteur d'Albéric de Reims. Lorsque Abélard écrivit la +lettre où il lui donne la première place parmi ses ennemis, il ignorait +encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant, +céder au ressentiment contre une persécution future. Quelque chose +les avait donc déjà opposés l'un à l'autre; il avait donc aperçu sous +l'indifférence apparente de l'abbé de Clairvaux des germes d'inimitié, +et deviné la persécution dans les actes qui la préparaient. + +[Note 147: _Ab. Op._, ep. I, p. 31. Abélard ne les nomme pas, mais +la désignation est claire, et elle a été constamment appliquée à saint +Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse, et puis par toutes les +autorités, comme les censeurs de l'édition de d'Amboise, Bayle, Moreri, +les auteurs de l'_Histoire littéraire_, etc.; on est unanime sur ce +point. (_Id._, ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p. +1177.--_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 95.)] + +[Note 148: Saint Bern., _Op._, ep. CCXXVII.] + +Rappelons-nous que Clairvaux n'était pas à une grande distance du +Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant +Cîteaux par l'ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux +dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastère. En peu de temps il +avait réuni dans ce lieu, nommé d'abord la vallée d'Absinthe, et sous la +loi d'une vie sévère et d'une piété ardente, de sombres cénobites qui +tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d'amour. Il +avait créé là une institution qui, sans être illettrée ni grossière, +contrastait singulièrement avec l'esprit indépendant et raisonneur du +Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les +membres sacrifiaient toute passion individuelle à l'intérêt de l'Église +et à l'oeuvre du salut. C'étaient des jésuites austères et altiers. +Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs, +retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de +chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion +une science et un sentiment, non une institution et une cause. C'était +quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l'esprit de +secte et les doctrines du stoïcisme[150]. + +[Note 149: Clairvaux, bourg du département de l'Aube, à quinze +lieues au delà de Troyes, était une abbaye du diocèse de Langres, fondée +en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Cîteaux sous la conduite de +saint Bernard. On l'appelait la troisième fille de Cîteaux. (_Gall. +Christ._, t. IV, p. 706.)] + +[Note 150: Cette comparaison ne s'applique évidemment qu'à l'esprit +d'indépendance du Paraclet et à sa situation locale qui rappelle +vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins +aux doctrines du jansénisme que celles d'Abélard; et il a rencontré ses +juges les plus sévères parmi les calvinistes, comme ses critiques les +plus indulgents parmi les jésuites.] + +Deux institutions aussi opposées et aussi voisines, qui toutes deux +agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne +pouvaient manquer d'être rivales ou même ennemies. Elles devaient +réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du +Paraclet plus de mouvement, à Clairvaux plus de puissance réelle, et +je conçois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure +intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit dès lors l'auteur +sur ces listes de suspects que la défiance du pouvoir ou des partis est +si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des +tables de proscription. + +Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit menacé. De tout temps +enclin à l'inquiétude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il était +prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance. +Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans +l'angoisse, s'attendant incessamment à être traîné devant un concile +comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent +se réunir, il pensait que c'était le synode qui allait le condamner. +Tout était pour lui l'éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait +dans un désespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays +catholiques, de se retirer chez les idolâtres et d'aller vivre en +chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou +plus d'oubli[151]. + +[Note 151: _Ab. Op., ep. I, p. 32._] + +Une inspiration du même genre lui fit prendre alors un parti funeste, +et chercher le repos dans le séjour où l'attendaient les plus cruelles +misères. + +On voit encore en basse Bretagne, sur un promontoire qui s'étend au sud +de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines +d'un antique monastère, au sommet de rochers battus à leur pied par +les îlots de l'Océan. Là s'élevait au XIIe siècle l'abbaye de +Saint-Gildas-de-Rhuys, fondée sous le roi Chilpéric I par le saint dont +elle portait le nom. L'église encore debout, monument romain dans ses +parties primitives, offre des traces d'une extrême antiquité, et domine +au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit foncé que le +flot ronge en s'y brisant avec fracas[152]. Vers 1125, la communauté +avait perdu son pasteur, et avec l'agrément et peut-être sur le désir de +Conan IV, duc de Bretagne, elle élut Abélard pour remplacer l'abbé Harvé +qui venait de mourir. Des religieux lui furent députés en France; +ils obtinrent pour lui le consentement de l'abbé et des moines de +Saint-Denis, et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignités +de l'Église les plus ambitionnées en ce temps-là. Abélard, alors +inquiet et menacé, crut entrevoir l'asile et le port. Il accepta, et se +comparant à saint Jérôme fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome, il se +résolut à fuir dans l'Occident l'inimitié de la France. + +[Note 152: _Id. ibid._ et pag. suiv.--Il n'y a plus trace de +l'ancien couvent, mais l'église offre des parties, comme le choeur et +les transepts, qui semblent n'avoir jamais été altérées, et qui peuvent +bien, ainsi qu'on le dit, avoir été bâties de 1008 à 1038. Il y a même +des murailles et des sculptures qui paraissent antérieures. Les rochers +de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Ils +offrent des anfractuosités qui peuvent recéler des grottes et même des +passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent à la mer. C'est +un lieu sévère et imposant. (Mérimée, _Notes d'un voyage dans l'ouest +de la France_, 1836, p. 281 et suiv.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. +311.)] + +On l'appelait dans un pays barbare dont la langue même lui était +inconnue; mais la vie d'incertitude et de péril lui devenait +insupportable, sa force ne suffisait plus à ses épreuves; toujours aussi +imprudent et rendu plus timide, il était prêt à chercher dans les partis +extrêmes le repos et la sécurité qu'il voulait à tout prix. Il partit +donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mélancoliques, +de méditations rêveuses, tout occupé des plus délicates recherches de la +pensée, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui +n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obéir. Une vie +grossière et déréglée, le désordre, la violence, la férocité, tels +étaient les nouveaux ennemis qu'il avait à vaincre; dès les premiers +instants, il reconnut avec effroi quelle tâche ingrate et chimérique il +avait acceptée. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contrée, +à la faveur de l'inconduite des religieux, avait fait comme la conquête +du monastère dont il tenait presque tous les domaines; il écrasait les +moines de ses exactions, il les forçait à payer tribut comme des juifs. +La communauté étant ainsi dépouillée, ses membres recouraient pour leurs +besoins journaliers à leur abbé qui n'y pouvait suffire, et qui se +plaisait peu d'ailleurs à soudoyer leurs profusions, leurs débauches, +et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'était donnée. De là des +plaintes continuelles, des reproches, des vols secrets, et une sorte +de complot pour compromettre ou lasser un chef trop sévère, et le +contraindre de renoncer à son opiniâtre désir de rétablir la discipline. +Abélard, privé d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pût le seconder +ou le comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans +repos et d'une activité sans puissance. Au dehors, les satellites du +tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui +dressaient mille embûches. Là, sur ces rochers désolés, au bruit sourd +des flots, en présence de l'immensité sombre du ciel et de la mer, il +songeait avec une inexprimable tristesse à la vanité de toutes ses +entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il +voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le choix. + +Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par +là aussi il a devancé son temps et se trouve en intelligence avec la +tristesse un peu plaintive du génie littéraire du nôtre. Des monuments +singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés naguère. La +bibliothèque du Vatican a livré à l'érudition allemande des chants +élégiaques longtemps inconnus, _Odae flebiles_, où sous le voile +transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces +poésies dont on a restitué jusqu'à la musique ne sont pas dénuées +d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hébraïque qu'il met +en scène, il y laisse échapper des plaintes dictées et comme animées par +ses souvenirs[153]. Par exemple, dans ce chant d'Israël sur la perte +de Samson, ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier +de Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? «Le plus fort des +hommes.... le bouclier d'Israël.... Dalila d'abord l'a privé de sa +chevelure, puis ses ennemis, de la lumière. Ses forces exténuées, la vue +perdue, il est condamné à la meule; il s'épuise dans les ténèbres; il +brise dans un travail d'esclave ses membres faits aux jeux de la guerre. +Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels présents? nulle grâce +n'attend la trahison....» + +[Note 153: _P. Aboelardi Planctus cum notis +musicalibus.--Spicilegium Vaticanum._ Ed. Carl Greith, Frauenfeld, 1838, +p. 121-131.--Le manuscrit conservé à Rome contient six chants: Dina, +fille de Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de +Jephté; Israël pleurant Samson; le chant de David sur la mort d'Abner, +et celui sur Saül et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe, +et elle a, dit-on, été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai +eu dans les mains deux exemplaires de ce livre, et aucun ne contenait +cette musique.] + +Lorsqu'il exprime les douleurs de Dina, fille de Jacob, repoussée par +ses frères pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler +Héloïse? «Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai été séduite +par les jeux de l'ennemi. Malheur à moi, misérable, qui me suis moi-même +perdue!.... Siméon et Lévi, vous avez dans la peine égalé l'innocent +au coupable.... L'entraînement de l'amour sanctifie la faute.... La +jeunesse, la légèreté de l'âge, une raison faible encore aurait dû +recevoir de ceux que l'âge a mûris un moindre châtiment.... Malheur à +moi, malheur à toi, misérable jeune homme[154]!....» + +[Note 154: + + Amoris impulsio + Culpae sanctificatio,.... + Levis aetas juvenilis + Minusque discreta + Ferre minus a discretis + Debuit in poena.] + +Et l'élégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges, +amies de la fille de Jephté, n'est-elle pas le choeur des tristes +compagnes d'Héloïse, entourant de larmes et de sanglots l'autel +monastique où la victime se sacrifie[155]? + +[Note 155: + + Ad testas choreas coelibes + Ex more venite Virgines! + Ex more sint odae flebiles + Et planctus ut cantus celebres, + Incultae sint moestae facies + Plangentum et flentum similes!.... + O stupendam plus quam flendam virginem! + O quam rarum illi virum similem.... + Quid plura, quid ultra dicemus? + Quid fletus, quid planctus gerimus? + Ad finem quod tamen cepimus + Plangentes et flentes ducimus. + Collatis circa se vestibus, + In arae succensae gradibus, + Traditur ab ipsa gladius.... + Hebraeae dicite Virgines, + Insignis virginis memores, + Inclytae puellae Israel, + Hac valde virgine nobiles!] + +Comme à Saint-Denis, comme à Saint-Médard, Abélard dut à Saint-Gildas +s'abandonner à ces inspirations touchantes; et ses vers, sous la forme +pédantesque de l'hymne rimée des latinistes du moyen âge, sont empreints +de cette douleur pensive, rare au moyen âge, et que laisse à l'âme la +perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour. + +À ces sombres rêveries, un remords venait s'ajouter. Il avait abandonné +son cher Paraclet, dispersé ou laissé son troupeau à l'aventure, déserté +ses derniers amis. Sa pauvreté ne lui avait pas permis de pourvoir à la +continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait élevé. Mais un +incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de +réparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer après +lui. + +Depuis le jour où nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du +siècle, un nom a cessé en quelque sorte d'être prononcé dans la vie +d'Abélard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protège encore +dans l'esprit de la postérité paraît absent de sa pensée, ou du moins il +est enseveli et scellé comme dans la tombe au plus profond de son coeur. +Les portes du couvent d'Argenteuil s'étaient fermées sur celle qui avait +consenti à ce suprême sacrifice, l'oubli. Cependant son caractère et son +esprit l'avaient bientôt mise au premier rang; elle était prieure, et +l'Église parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui, +novice à Saint-Denis dans sa jeunesse, y avait étudié les chartes du +monastère, entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil, à titre d'ancien +domaine enlevé par les événements à son abbaye. Il paraît en effet +certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire III, +légué la propriété aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez +négligemment jusqu'au règne de Charlemagne. Mais ce prince jugea à +propos d'en faire don à sa fille Théodrade, et Adélaïde, femme de Hugues +Capet, y avait encore réuni des religieuses. Plus de cent ans s'étaient +donc écoulés depuis que l'établissement, devenu riche, demeurait au +pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du crédit auprès du pape +Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres, entre +autres une donation fort en règle des empereurs Louis le Débonnaire +et Lothaire son fils[156], et il accusa les religieuses de quelques +désordres que par malheur il réussit à prouver[157]. Il était devenu +sévère, et après quatre ans d'une administration fort différente, il +avait entrepris la réforme de son ordre en commençant par la sienne. Sur +ses instances, une bulle de 1127 déposséda les religieuses d'Argenteuil; +elles furent, l'année suivante, expulsées violemment; quelques-unes +entrèrent à l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois[158]; les autres, parmi +lesquelles on comptait Héloïse, et probablement Agnès et Agathe, deux +nièces d'Abélard, cherchaient çà et là un asile, lorsque l'abbé de +Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de +réparer l'abandon du Paraclet. Il revint précipitamment en Champagne +(1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil à s'établir, avec celles de +ses religieuses qui lui restaient attachées, dans l'oratoire abandonné. +En même temps, il lui fit, ainsi qu'à ses compagnes, cession perpétuelle +et irrévocable du bâtiment et de tous les biens qui en dépendaient. +Atton, l'évêque de Troyes, approuva cette donation, qui devait être, +moins de deux ans après, confirmée par le pape, et déclarée inviolable +sous peine d'excommunication[159]. + +[Note 156: Ce titre existe, et il ne permet pas de douter que +Hermenric et sa femme Mummana ou Numana, les fondateurs de la maison +d'Argenteuil en 665, ne l'eussent donnée au couvent de Saint-Denis; +Louis le Débonnaire y règle qu'elle reviendra à ce couvent après la +mort de sa soeur. Mais les Normands parurent bientôt qui pillèrent et +détruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet, les +moines omirent de réclamer leurs droits. (_Ab. Op._; Not. p. 1180.)] + +[Note 157: C'est Suger lui-même qui affirme en très-gros mots le +dérèglement des religieuses d'Argenteuil, prouvé par une enquête que +dirigèrent le légat, évêque d'Albano, l'archevêque de Reims et les +évêques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne, _Script. +Franc._, t. IV; Suger, _De reb. a se gest._, p. 333.--_Rec. des Hist._, +t. XII; _vit. Ludovic Gross._, p. 49; _Grandes chron. de France_, XVI, +p. 180.)] + +[Note 158: Autrement dit l'abbaye de Sainte-Marie-de-Footel, ou de +Malnoue, ou _Beata Maria de Nemore_, sur les bords de la Marne, auprès +de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. (_Gall. Christ._, +t. VII, p. 586.)] + +[Note 159: Jamais les accusations dirigées contre l'abbaye +d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure; et l'on peut conclure qu'elles +étaient fort exagérées, ou ne concernaient aucunement celles des +compagnes d'Héloïse qui la suivirent au Paraclet. La considération dont +elle jouissait dans l'Église, est un fait universellement reconnu, et +la première bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur +marquée pour elle. D'Amboise a publié dix bulles, lettres ou diplômes +de différents papes, tirés du cartulaire de ce couvent, et portant +concession de propriétés, droits, privilèges. Elles datent toutes de +l'administration d'Héloïse. Dans la première, elle n'est désignée que +par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Trinité. Celui +d'abbesse lui est donné dans la suivante qui est de 1130. Ce n'est que +dans la troisième que le monastère est appelé le Paraclet. (_Ab. Op_., +p. 346-354.)] + +Il arriva en effet vers ce temps un événement qui émut vivement tout le +clergé de France. Le pape Honorius était mort au mois de février 1130, +et aussitôt Rome avait été divisée entre Grégoire, cardinal-diacre de +Saint-Ange, élu dès le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II, +et Pierre de Léon, qui peu de jours après avait, dans l'église de +Saint-Marc, été promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat +sous le nom d'Anaclet. + +Des désordres graves éclatèrent, et malgré les efforts de la puissante +famille des Frangipani, qui lui donnèrent asile dans leur château fort, +Innocent II se vit contraint de chercher un refuge en France, et il +débarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti. +Des nonces marchèrent devant lui pour le faire reconnaître; réuni par +ordre du roi, le concile d'Étampes, à la voix de saint Bernard, le +proclama le vrai pape; Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, annonça qu'il +le recevrait en grande pompe dans le monastère même où Anaclet avait +été religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuyé par la +puissance temporelle et par les deux hommes les plus considérables de +l'Église gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les +monastères, dédiant les églises, consacrant les autels, confirmant les +donations pieuses, présidant les conciles ou assemblées synodales +qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bénédictions, des +reliques et des indulgences. «Ce qui fut,» dit Orderic Vital, «une +immense charge pour toutes les églises des Gaules; car il ne touchait +rien des revenus du siége apostolique[160].» + +[Note 160: «Immensam gravedinem ecclesiis Galliarum ingessit.» +(_Ord. Vit. Hist. eccles._, l. XIII. _Rec. des Hist._, t. XII, p. 750.)] + +Il s'arrêta quelque temps à Chartres où l'avait reçu l'évêque Geoffroi +dont la réputation était si grande, et qui y gagna bientôt le titre +de légat. Là s'étaient réunis pour l'honorer plusieurs personnages +importants dans le clergé; là, Henri I, roi d'Angleterre, qui se +trouvait en Normandie, était venu, amené par saint Bernard, le +reconnaître et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait +de partir pour Liège, où il comptait voir l'empereur Lothaire et +s'assurer de son adhésion. Il se dirigea donc sur Étampes et voulut +séjourner à Morigni, monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé près de +cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du XIe siècle, par +Anseau, fils d'Arembert, et protégé par le roi et par son père Philippe +I. Il demeura deux jours dans cette maison, et à la prière de l'abbé, +il daigna consacrer le maître-autel de son église, sous l'invocation de +saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131[161]. +Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y +assistaient; c'était d'abord le pape, entouré de son sacré collège, +c'est-à-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait +les évêques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la +cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le métropolitain +du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès +du pape l'office de chapelain, et ce fut l'évêque de Chartres qui +prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique +du monastère de Morigni n'ont pas manqué de célébrer ce jour mémorable, +et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur; +c'étaient Thomas Tressent, abbé de Morigni, Adinulfe, abbé de Feversham, +Serlon, abbé de Saint-Lucien de Beauvais, l'abbé Girard, _homme lettré +et religieux_; c'étaient surtout «Bernard, abbé de Clairvaux, qui était +alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et +Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas, lui aussi homme religieux, et le +plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lettrés de +presque toute la latinité[162].» + +[Note 161: La date est donnée par la chronique du monastère de +Morigni: «Anno incarnati Verbi MCXXX, XIII kal. februarii.» (_Ex Chron. +mauriniac, Rec. des Hist._, t. XII, p. 80.)] + +[Note 162: _Ex Chron. maur., ibid._--Voyez aussi dans le même +volume, p. 59 et 60; Suger, _De vit. Ludov. Gross._; le t. XII de la +_Gall. Christ._, p. 45; l'_Histoire de saint Bernard_, par Neander, l. +II; et l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 218-220.] + +Abélard vit donc à cette époque le chef de la chrétienté; il forma des +relations directes avec des membres du sacré collége; il figura, avec +saint Bernard, parmi les plus illustres représentants de l'Église +gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était +pas étranger à son voyage. Il venait solliciter pour cette institution +naissante l'autorisation et la bénédiction du successeur de saint +Pierre; et, en effet, la même année, le 28 novembre, nous voyons que, +pendant le séjour qu'à son retour de Liége Innocent II fit à Auxerre, il +délivra à ses bien-aimées filles en Jésus-Christ, Héloïse, prieure, et +autres soeurs de l'oratoire de la Sainte-Trinité, un diplôme qui leur +assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens qu'elles +possédaient et de tous ceux que leur pourrait concéder la libéralité des +rois ou des princes, avec peine de déchéance et de privation du corps et +du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ contre quiconque oserait attenter +dans l'avenir à leurs droits ou possessions. + +Ainsi fut fondé le célèbre institut du Paraclet, dont Héloïse, à +vingt-neuf ans, fut la première abbesse. Du moins le devint-elle de +fait; car bien qu'elle ne reçoive que le titre de prieure, dans la bulle +du pape, elle n'avait point de supérieure; une seconde bulle, datée de +1136, la désigne sous le nom d'abbesse; une troisième appelle du nom +de monastère du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinité[163]; le +saint-siége, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette +invocation au divin Consolateur dont le préjugé avait fait un crime à la +reconnaissante piété d'Abélard. + +[Note 163: _Ab. Op., literae seu diplom._, p. 346-348.] + +Dans les premiers temps, l'abbesse et ses soeurs menèrent une vie de +privations; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les +secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent à +leur aide; les dons des fidèles accrurent leurs ressources, et au bout +de quelque temps l'établissement prospéra. + +Cette création fut pour Abélard, au milieu de tant d'afflictions, une +consolation inespérée, et plus que jamais il rendit grâces au Paraclet. +Une fois enfin, il n'avait point fait de mal à ce qu'il aimait. + +Quand revit-il Héloïse? la revit-il à cette époque de sa vie? rien ne +l'atteste. Peut-être même à son silence est-il permis de croire que tous +ces arrangements se conclurent sans que les deux époux fussent un moment +réunis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous à citer les paroles calmes et +douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes récits, le +tableau de cette heureuse fondation. + +«Et, Dieu le sait, elles se sont, dans une année, plus enrichies, je +pense, en biens terrestres que je ne l'aurais fait en cent ans, si +j'avais continué d'habiter au Paraclet; car, si leur sexe est plus +faible, la pauvreté des femmes est plus touchante, et plus facilement +elle émeut les coeurs, et leur vertu est plus agréable à Dieu et aux +hommes. Puis, le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible grâce +à cette femme, ma soeur[164], qui était à leur tête, que les évêques +l'aimaient comme leur fille, les abbés comme leur soeur, les laïques +comme une mère; et tous également ils admiraient sa piété, sa prudence, +et en toute chose une incomparable douceur de patience. Plus il était +rare qu'elle se laissât voir, toujours enfermée dans sa chambre pour s'y +livrer avec plus de pureté à la méditation sainte et à la prière, plus +on venait du dehors avec ardeur implorer sa présence et les conseils +d'un entretien tout spirituel.» + +[Note 164: «Illi sorori nostrae.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 34.)] + +Abélard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses +indociles sujets. Il vivait là, toujours livré à des soins pénibles, +mais ayant du moins une pensée douce. Cependant, comme les commencements +du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent à souffrir +de leur dénûment, les voisins de ce couvent blâmaient son absence; on +lui reprochait de délaisser un établissement qu'il n'avait pourtant, +ce semble, aucun moyen de secourir. I1 y fit donc plusieurs voyages et +porta à ses soeurs ses conseils et son appui. Il prêcha devant elles +et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et +temporels. Il paraît qu'il avait hésité quelque temps; une sorte +d'effroi le tenait éloigné de ces pieuses femmes et de ce lieu où +retournait si souvent sa pensée. Mais leur intérêt et la réflexion le +décidèrent; il cessa de leur refuser sa présence, et comme il était +alors plus que jamais tourmenté par ses moines, il se créa ainsi, +au sein de l'orage, _un port tranquille où il pouvait quelque peu +respirer_. Cependant on a des preuves qu'il voyait à peine Héloïse et +qu'il lui parlait peu[165]. Elle-même s'en plaindra bientôt. + +[Note 165: _Id. ibid._, p. 38, et op. II, p. 40.] + +Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux +soupçons. La malignité y vit je ne sais quel reste d'une passion mal +éteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle +qu'il avait trop aimée. Et je doute que l'on dît vrai; il semble au +contraire que son âme endurcie et glacée n'avait plus de sensibilité que +pour la douleur. + +Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses pensées, on +peut dans la réserve de son langage, dans la bienveillance froide et +gênée de sa conduite et de ses expressions, reconnaître une sorte de +parti pris, et deviner les combats que se livraient dans son âme les +cuisants regrets, la honte amère, le respect de soi-même, de la religion +et du passé, peut-être la crainte vague de la faiblesse de son coeur. +Mais tous ces sentiments comprimés, il les reporte dans la sollicitude +attentive et délicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer +pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations +évangéliques, des règles monacales, des lettres de spiritualité, tout +ce que dicte la piété et l'érudition; mais il règne dans tout cela une +sympathie si tendre, quoique si contenue, une préoccupation si évidente +et si vive de tous les intérêts confiés à sa foi, et en même temps, dès +qu'il s'agit de vérités générales et de philosophie religieuse, une +confiance si absolue et un besoin si intime d'être entendu et compris, +qu'on ne peut sans un mélange d'étonnement, de respect et de pitié, +assister à cette étrange et dernière transformation de l'amour. + +Mais le XIIe siècle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps +peut-être, dans les circonstances bizarres de ces deux destinées, la +malignité humaine aurait trouvé quelque pâture. Abélard se montre +vivement sensible à ces calomnies imprévues. Il en souffre, car +désormais il souffre de tout. Il descend à s'en justifier, il descend +à une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'élevant à des +considérations générales, il demande si l'on veut renouveler contre lui +les infâmes accusations qui poursuivaient saint Jérôme dans le cercle de +pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son génie. Sera-t-il +réduit à dire comme lui: «Avant que je connusse la maison de cette Paule +si sainte, toute la ville retentissait du bruit de mes études; j'étais, +au jugement de presque tous, déclaré digne du souverain pontificat.... +Mais je sais que la mauvaise comme la bonne réputation conduit au chemin +du ciel[166].» + +[Note 166: _Ab. Op._, ep. I, p. 85.--Sanc. Hieron. _Op._, I. IV, +pars II, ep. XXVIII, _ad Asellam._] + +Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les +actions les plus simples, il rencontrait de nouveaux tourments dans sa +laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillité, c'est sa vie +qui était en péril. S'il s'éloignait du couvent, il avait à craindre la +violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son +titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne +croyait pas pouvoir voyager en sûreté; il était exposé aux plus noirs +complots. Du moins soupçonna-t-il plus d'une tentative homicide dirigée +contre lui, jusque-là qu'il eut à prendre des précautions pour célébrer +la messe, et crut un jour qu'un poison avait été versé dans le calice. +Une fois qu'il était venu à Nantes auprès du comte, alors malade, il +logeait chez un de ses frères qui habitait cette ville, peut-être Raoul, +peut-être le chanoine Porcaire[167]. On essaya par les mains d'un valet +de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'était abstenu +d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mangé, mourut, et +le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Après de telles +tentatives, il dut songer à sa sûreté; il quitta la maison conventuelle, +et se retira dans quelques cellules isolées avec le peu de frères qui +lui étaient attachés. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un nouveau +guet-apens, et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier, +il craignait qu'on n'apostât à prix d'argent des voleurs pour se défaire +de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de +cheval; il dit même qu'il se brisa la nuque, et cette fracture quelle +qu'elle fût porta une atteinte profonde à sa santé déjà trop éprouvée et +à ses forces déclinantes: il avait alors plus de cinquante ans. + +[Note 167: Le comté de Nantes était depuis longtemps réuni au duché +de Bretagne, et le titre de comte de Nantes était, surtout dans cette +partie de ses États, donné de préférence au duc. Le Nécrologe du +Paraclet donne à Abélard un frère nommé Raoul, et l'on voit dans un +cartulaire de Buzé, qu'en 1150 il y avait un chanoine de la cathédrale +de Nantes qui se nommait Porcaire (_Porcarius_) et qui ayant un neveu +nommé Astralabe, pouvait aussi être un frère d'Abélard. Enfin sa +Dialectique est dédiée à son frère Dagobert ou à frère Dagobert. (_Ab. +Op._, Not., p. 1142.--_Mém. pour servir à l'Histoire de Bretagne_, par +D. Morice, t. 1, p. 587.--Ouvr. inéd. _Dial._, p. 229.)] + +Il lui restait une dernière arme contre ces révoltes opiniâtres, contre +ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la prononça enfin. Ceux des +moines qu'il redoutait le plus s'engagèrent par la foi dans l'Évangile +et par le sacrement à quitter tout à fait l'abbaye et à ne plus +l'inquiéter désormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment +enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un +légat spécialement envoyé, en présence du comte et des évêques, on les +forçât de renouveler le serment violé et de prendre quelques autres +engagements. + +L'ordre ne fut pas rétabli après l'expulsion des plus mutins; Abélard +rentra dans la maison; il voulut reprendre l'administration, il se livra +aux moines qui étaient restés et qu'il suspectait le moins; il les +trouva pires encore que ceux dont il était délivré. Au lieu du poison, +on parlait de l'égorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on, par +un passage souterrain, il s'échappa sous la conduite d'un seigneur de la +contrée[168]. + +[Note 168: Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire: «Cujusdam +proceris terrae conductu vix evasi.» (P. 39.) Gervaise et Niceron +entendent qu'Abélard se sauva par un égout, _conductu terrae_. Soit que +cette version ait prévalu de tout temps, soit qu'elle eût été elle-même +inspirée par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans +les anciens jardins de Saint-Gildas-de-Rhuys, le soupirail par où l'on +dit qu'il s'évada pour gagner une embarcation qui l'attendait au bas de +la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont +de construction moderne. (_Vie d'Ab._, t. II, p. 14 et _Mém. pour servir +à l'Hist._, etc., t. IV, p. 11.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. 312.)] + +C'est retiré dans un asile où cependant il ne se jugeait pas encore en +sûreté, où, se soumettant à mille précautions, il croyait voir le glaive +toujours prêt à le frapper, qu'il fit un retour sur le passé de son +orageuse vie et qu'il écrivit pour un ami malheureux[169] cette lettre +fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamités, _Historia +calamitatum_. Ce sont les mémoires de sa vie, ouvrage singulier pour +le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et +celles de J.-J. Rousseau. + +[Note 169: Je suis porté à croire que cet ami est un personnage +imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appelé +Philinte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction +des Lettres, et _Abail. et Hél._, par Turlot, p. 3.) Un anonyme a +aussi publié comme une traduction fidèle une imitation très-libre de +l'_Historia calamitatum_ où il interpelle, sous le nom de Philinte, le +correspondant d'Abélard, et donne à Héloïse une servante intrigante, +_une brune_, qu'il appelle _Agathon_. (_Hist. des infortunes d'Abailard. +Lettres d'Abailard à Philinte_, in-12 de 48 pages, Amsterd. 1698.)] + +Cet ouvrage appartient à ce qu'on a de nos jours nommé la littérature +intime, à celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par là +il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine +dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de +raconter les aventures de son esprit et les émotions de son coeur. Une +autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces époques où +l'intelligence, sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse +à la fois, développe cette personnalité expansive et savante qui fait +de l'âme tout un monde. Je regarde, en effet, cette première lettre +d'Abélard comme une composition littéraire. La forme d'une narration +destinée à raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de +douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur donne +au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la +célèbre lettre où Sulpicius console Cicéron de la perte de sa fille +par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires +détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de +ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'état de +son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est +une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujet, car la forme n'est +pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais +l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style, étudié +sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité +spirituelle, dans son érudite redondance. Abélard discute toujours; il +démontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les +émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les +pensées, et dès qu'on écrivait, il fallait tout justifier. Mais il +raconte des aventures réelles et tragiques, il ouvre son âme tout en +dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous +met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents +mécomptes, d'humiliations si déchirantes, il vous fait assister de si +près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est +pas de roman plus pénible à lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne +vous saurait être donné de la misère des plus belles choses de ce monde, +le génie, la science, la gloire, l'amour. + +L'_Historia calamitatum_ marque une grande époque dans la vie d'Abélard. +D'abord c'est à dater de cette épître que les détails biographiques +commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et +diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres +d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste rien d'elle; on ne la connaît que par +son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans un +récit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin +de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Abélard resta longtemps +chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son +dernier asile en Bretagne. Il y écrivit sa grande épître; ses lettres +postérieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu, +soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec +les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison +qu'il rédigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses +ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent +être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la +quitta[170]. Il est évident que, malgré tant de cruels dégoûts, il +répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et +un juste orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné +la dignité dont l'élection l'avait revêtu; c'était alors un rang +très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante +communauté. C'était une position forte dans l'Église, et tant qu'il la +conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de plus une +fortune, et hors de là je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit +lui-même avec naïveté, à la fin de sa grande lettre: «J'éprouve bien +aujourd'hui quelle est la félicité qui suit les puissances de la terre, +moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et devenu d'autant plus +malheureux que je suis devenu plus riche. Que mon exemple, s'il en est +qui désirent de tels biens, serve de frein à l'ambition[171].» + +[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en +1134. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 755.)] + +[Note 171: _Ab. Op._, ep. I, p. 40.] + +Cependant il se décida enfin à s'éloigner pour jamais de Saint-Gildas. +Peut-être les moines ne voulaient-ils que son départ, et les attentats +dont il se crut au moment d'être victime ne furent-ils, pour la plupart, +que des menaces destinées à l'intimider. On ne cherchait qu'à lui rendre +sa position insupportable et à se délivrer d'un censeur incommode. Des +moines rudes et débauchés, habitués à exploiter au profit de leurs vices +l'impunité de leur profession, ne pouvaient regarder que comme une gêne +la présence du plus bel esprit de son époque, et peut-être en traçant le +cynique tableau de l'intérieur de Saint-Gildas, Abélard s'est-il laissé +aller aux exagérations d'une imagination délicate et craintive. Sa +délivrance dut être facile; on a vu qu'il avait des amis dans la +noblesse de la province; il était bien accueilli par le comte de Nantes; +enfin, il n'était pas sans crédit à la cour de Rome. Ainsi qu'il avait +été autorisé à garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye +de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastère, +abbé de Saint-Gildas[172]. + +[Note 172: Il en conserva effectivement le rang et le titre. Le fait +est attesté par la chronique du monastère. L'extrait qu'en ont publié +les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte à l'année +1141: «Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination +de l'abbé Guillaume.» (T. XII, _ex Chronic. Ruyens. Coenob._, p. 504.)] + +Quoi qu'il en soit, il était encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque +par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses malheurs à l'abbesse du +Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait écrite, qu'elle la +lut avec ferveur, cette _lettre pleine de fiel et d'absinthe, qui lui +retraçait la misérable histoire de leur commune conversion_. A cette +lecture, saisie d'une émotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit +un silence de bien des années et écrivit à son ancien époux. C'est la +première de ses lettres[173]. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais. + +[Note 173: _Ab. Op._, ep. 11, p. 41-48.] + +D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec réserve, +combien ce récit l'a touchée, combien elle déplore ses peines, combien +tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de +lui adresser quelques plaintes. Dès qu'il écrit avec tant d'épanchement, +pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la +congrégation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour +lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations, +d'exhortations, de conseils? Ne s'intéresse-t-il plus à l'institut +qu'il a fondé? ne leur donnera-il plus ces directions qui leur sont +si nécessaires? a-t-il oublié les commencements si fragiles de leur +conversion, et ne lui souvient-il pas des doctes traités que les saints +Pères ont composés pour les femmes consacrées à Dieu? Tant d'oubli +serait d'autant plus étrange qu'il avait à s'acquitter d'une dette; «car +enfin tu m'appartiens par un lien sacré, et le monde sait que je t'ai +toujours aimé d'un amour immodéré[174].» + +Et alors cette malheureuse ouvre son coeur gonflé de tendresse et +d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son +dévouement; elle insiste, avec un peu de ressentiment, sur les deux +sacrifices de sa vie, son mariage et son entrée au couvent. Elle l'a +épousé pour lui obéir; pour lui obéir, elle s'est donnée à Dieu. Il +fallait qu'en toute chose on vît qu'il était le maître unique de son +coeur comme de sa personne[175], car c'est lui seul en lui qu'elle a +aimé. Être aimée de lui, c'était son orgueil; le nom de sa maîtresse, +c'était sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envié? Quelle femme, quelle +vierge ne brûlait pas à sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point +porté envie à ses plaisirs[176]? Mais aussi comme il avait ce qui eût +séduit toute femme! quel était le charme de sa parole et la douceur de +ses chansons! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par +tous les pays allaient célébrer leur amour, dont la douce mélodie devait +laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante, +c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi +comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous les dons du corps +et de l'âme, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales +d'Héloïse, qui, la voyant privée de tant de délices, ne compatirait +maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait +pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non, tu le +sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte, +mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pèse pas ce qui a +été fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été +mon coeur pour toi, tu peux en juger seul, toi qui l'as éprouvé; je +soumets tout à ton jugement; je souscris en tout à ton témoignage[177].» + +[Note 174: «Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te +amplius nuptialis foedere sacramenti constat esse adstrictum, et eo te +magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato amore +complexa sum. (Ibid., p. 44.)] + +[Note 175: «Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem +ostenderem.» (Ibid., p. 46.)] + +[Note 176: «Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si +non indigneris, concubinae vel scorti.... Dignius videretur tua dici +meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non +concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel +praepotens femina gaudiis meis non invidebat?» (_Ibid._, p. 45, 46.)] + +[Note 177: «Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret +immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tui feminae suspirabant.... +Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam? +Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati +calamitas mea non compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti, +sum innocens. Non enim rei effectus, etc.» (_Ibid._) + +Ce que dit ici Héloïse sur l'intention qui seule fait la faute est un +point de doctrine qu'elle devait à son amant, et qu'il a développé +dans ses ouvrages de théologie, peut-être avec une exagération que les +modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épître aux +Romains (p. 625); les Problèmes (p. 426); l'Éthique, _passim_, et le +troisième livre de cet ouvrage.] + +Et pourtant, continue-t-elle, il la néglige et l'oublie au point que +depuis le jour de sa conversion, présent, elle ne peut jouir de son +entretien; absent, elle n'est point consolée par ses lettres. C'est +donc vrai, ce que tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le +plaisir, et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont plus. Elle +n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu +qu'elle pût lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A +défaut de sa présence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chère +et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile? +Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchaînée à la vie du +cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce +qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la +tête. Si ce dévouement n'a rien mérité de lui, à quoi est-il bon? Le +sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de récompense à espérer, +puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui; +mais Abélard, il eût couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y +aurait suivi ou devancé. «Car mon âme n'était pas avec moi, mais avec +toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part +au monde[178].» + +[Note 178: «Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus +adhoc amore nihil me constat egisse.... Ad vulcania loca te properantem +praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non enim mecum +animus meus, sed tecum erat; sed et nunc maxime, si tecum non est, +nusquam est. (Ep. u, p. 47.)] + +Elle conclut en le priant par grâce de lui écrire, elle a besoin d'une +lettre qui lui rende quelque force, afin de vaquer plus librement aux +devoirs du service divin. Autrefois, pour l'entraîner à des voluptés +temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses +vers, le nom de son Héloïse dans la bouche de tous. «Toutes les places +publiques, toutes les maisons le répétaient. Combien tu ferais mieux de +m'appeler maintenant à Dieu, comme alors à la passion[179]!» Et elle +finit ainsi cette étrange et incomparable lettre. + +[Note 179: _Ab. Op._, ep. II, p. 48.] + +Abélard répond comme un _frère spirituel à sa bien-aimée soeur en +Jésus-Christ_[180]. Il s'excuse d'un long silence par la confiance +absolue qu'il a dans sa sagesse, sa piété, sa science. Il n'a pas cru +qu'elle eût besoin d'être exhortée ou consolée, elle à qui Dieu a +départi tous les dons de sa grâce. Ce qui eût été superflu, quand elle +n'était que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle +est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des +instructions, quand il connaîtra mieux ce qu'elle désire, il s'empresse +du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant à la situation funeste +où lui-même il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles, +de prier pour lui. Ses maux et ses périls ne lui ont jamais rendu plus +nécessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'établir avec +exemples et citations l'efficacité des prières. Mais ce sont surtout les +siennes, celles d'une femme dont la sainteté est, il n'en doute pas, si +puissante auprès de Dieu, qu'il réclame avec instance. Cela est juste; +car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et +l'Ecclésiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apôtre dit que _le +mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle_; et, en France, qui a +sauvé Clovis? ce ne sont pas les prédications des saints, ce sont les +prières de Clotilde[181]. + +[Note 180: «Dilectissime sorori suae in Christo frater ejus in +ipso.» (Id., ep. III, p. 49.)] + +[Note 181: 1 Cor. VII, 14; _Ab. Op._, ep. III, p. 52.] + +Au Paraclet, l'usage était, elle le sait, que lorsqu'il était présent, +la communauté, en terminant les heures canoniales, dît une oraison à +l'intention de son fondateur, et qu'après avoir chanté le verset et le +répons du jour, on ajoutât les prières et la collecte suivante: + +«RÉPONS. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloignez pas de moi, Seigneur. + +«VERSET. Soyez toujours attentif à me secourir, Seigneur. + +«PRIÈRE. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur, +entendez ma prière et que mes cris aillent jusqu'à vous[182]. + +[Note 182: Toutes ces prières sont tirées des psaumes XXXVII, LXXXV +et CI.] + +«ORAISON. Dieu qui avez daigné réunir en votre nom, par la main de votre +serviteur, vos petites servantes, nous vous supplions de lui accorder +ainsi qu'à nous le don de persévérer dans votre volonté. Par notre +Seigneur, etc.» + +A ces prières, Abélard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont +il envoie le texte, et qui, composées dans la même forme, sont plus +instantes, plus précises, et se rapportent mieux à sa violente +situation[183]. Il termine par un voeu qui devait être accompli. Si +ses ennemis réussissent et lui ôtent la vie, il désire que son corps, +ailleurs inhumé ou délaissé, soit transporté dans le cimetière du +Paraclet, afin que ses filles ou plutôt ses soeurs, en voyant son +tombeau, adressent pour lui plus de prières à Dieu; car il ne sait pas, +pour une âme gémissante de l'erreur de ses péchés, un lieu plus sûr et +plus salutaire que le temple voué au divin Consolateur. + +[Note 183: Voici l'oraison: «Deus qui por servum tuum ancillulas +tuas in nomino tuo dignatus es aggregare, te quoesumus ut cum ab omni +adversitate protegas et ancillis tuis incolumem roddas. Per Dominum, +etc.» (_Ab. Op._, ep. III, p. 53)] + +Telle est la lettre qu'Abélard, alors rempli de piété et de tristesse, +envoie pour consolation à celle qui lui _fut chère dans le siècle_ et +qui lui est maintenant _très-chère en Jésus-Christ_[184]. On voit +qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire +officiels de sa position, et que, par un effort réfléchi, il s'élève ou +se réduit à la mission austère et tendre d'un guide mystique et d'un +frère en esprit et en vérité. Tout ce qui dut alors se passer dans son +âme, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous +ne devinons qu'à demi. + +[Note 184: _Id. ib_., p. 40.] + +La controverse était, à cette époque, la forme naturelle de l'esprit +humain. Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont tour à tour des +thèses et des réfutations, et elle argumente en lui répondant. Nous +n'analyserons pas cette réponse où la discussion prend place à côté des +aveux emportés de la passion. Nous ne montrerons pas Héloïse repoussant +presque comme une parole trop dure le voeu suprême d'Abélard qui osait +parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prières le +jour où _les malheureuses ne sauront plus que pleurer_[185]; puis, +entreprenant d'établir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des +femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal à ceux qui les ont +aimées, et que l'Ecriture en maint passage leur est défavorable; nous ne +la montrerons pas se citant alors en exemple, et se complaisant dans la +peinture des faiblesses de son âme. Tout le monde doit lire ces pages +uniques où elle qualifie ses fautes dans le langage sévère de la +religion, et confesse sans remords que le remords lui est inconnu; où, +déchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses désirs +les moins exprimables, elle semble prendre à coeur de répudier tous les +mérites que se plaisait à louer en elle Abélard, afin qu'il n'y trouve +plus que l'immortel amour que lui-même alluma. Comment rendre, en effet, +l'aveu des pensées ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la +solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent +à l'autel, et la charment plus encore qu'elles ne l'obsèdent au bruit +des chants d'église? Tout cela est si sérieux et si vrai que, lorsque +Héloïse parle elle-même, on oublie l'impureté des paroles. Traduites +et répétées, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la +vérité qui les excuse. Ne citons que quelques mots qui révèlent avec une +rude ingénuité ce que cette âme si ferme pensait d'elle-même. + +[Note 185: «Flere tunc miseris tantum vocabit, non orare licebit.» +(_Ab. Op._, ep. IV, p. 55.)] + +«Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible. +Ils me disent chaste, ceux qui n'ont pas découvert que je suis +hypocrite. Ils confondent la pureté de la chair avec la vertu, quoique +la vertu soit de l'âme et non du corps. J'ai quelque mérite parmi les +hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les coeurs, et +il voit ce qui est caché. On me tient pour religieuse, dans ce temps où +ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, où +les plus grandes louanges sont assurées à celui qui ne blesse pas le +jugement des hommes. Et peut-être est-il louable et dans une certaine +mesure agréable à Dieu de ne point scandaliser l'Église par l'exemple +des oeuvres extérieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention; on +évite ainsi d'exciter les infidèles à blasphémer le nom du Seigneur, +et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait +profession. C'est aussi un certain don de la grâce divine, sinon de +faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier +pas, si le second ne le suit, selon qu'il est écrit: _Éloigne-toi du mal +et fais le bien?_ (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et l'autre précepte +est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans +toutes les situations de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de +t'offenser que d'offenser Dieu; c'est à toi que je désire plaire plutôt +qu'à lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre +cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mène, +si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune +rémunération dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a trompé +comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hypocrisie pour de la religion, +et voilà comme en te recommandant à mes prières, tu me demandes ce que +j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de présumer ainsi de moi, et +ne renonce pas à m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas guérie et ne +me retire point le bienfait du remède; ne me crois pas riche et n'hésite +pas à secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis +tomber avant que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante. + +«Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et +impénétrable. Qui le connaîtra? L'homme a des voies qui paraissent +droites, et finalement elles conduisent à la mort. Aussi est-il +téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé qu'à Dieu; c'est ainsi +qu'il est écrit: _Tu ne loueras pas l'homme durant la vie_[186]. Et +surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins +louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses +qu'elles me sont plus douces; et j'en suis d'autant plus captivée et +charmée que je mets mon étude à te plaire en toutes choses. Crains pour +moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de moi, et que ta sollicitude +me vienne toujours en aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre, +aujourd'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme[187]. Ne me dis +donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots +de l'apôtre: _La vertu s'achève dans la faiblesse.... Celui-là seul sera +couronné qui aura régulièrement combattu_[188]. Je ne cherche pas la +couronne de la victoire; il me suffit d'échapper au péril. Il est plus +sûr de l'éviter que d'engager le combat. Dans quelque coin du ciel que +Dieu me relègue, il fera bien assez pour moi.» + +[Note 186: _Eccl_., XI, 30. Il y a dans le texte sacré: _Ne loue pas +un homme avant sa mort._] + +[Note 187: «Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum +incontinentiae meae superest in te remedium. (_Ab. Op_., ep. IV, p. +61.)] + +[Note 188: II Cor. XII, D.--II Timoth. II, 5.] + +Abélard accueillit cette lettre comme une confession pour y répondre par +une homélie[189]. Il en traita tous les points avec méthode, et trouva +dans toutes les plaintes d'une infortunée le motif ou le prétexte d'un +sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve +d'humilité, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu +cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui fuit +et cherche en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs +malheurs passés et de ses cruels regrets, il répond comme un confesseur +que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une expiation +nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la +bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc +très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait +délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur +commune conversion, dont elle devrait plutôt remercier le ciel. Il +la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de lui épargner le +tourment qu'elle lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de +ne pas se séparer de lui. «Viens à moi, et sois ma compagne inséparable +dans l'action de grâces, toi qui as participé à la faute et au bienfait. +Car Dieu n'a pas non plus oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout +souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte marquée comme à lui +par un nom prophétique, en t'appelant Héloïse de son propre nom qui est +Héloïm[190]. C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa bonté nous sauver +tous deux, lorsque le démon s'efforçait de nous perdre, en ne frappant +qu'un de nous. Car peu de temps avant que le malheur arrivât, il nous +avait liés l'un à l'autre par l'indissoluble loi du sacrement du +mariage, et tandis que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que de +te garder à jamais, déjà il préparait tout pour que cet événement nous +ramenât à lui. Car si tu ne m'avais été unie par le mariage, lorsque +j'ai quitté le siècle, les prières de tes parents ou les désirs de +la chair t'auraient enchaînée au siècle. Vois donc combien Dieu +s'inquiétait de nous, comme s'il nous réservait à quelque grand +emploi, et qu'il vît avec indignation ou avec regret que cette science +littéraire, ces talents qu'il nous avait remis à tous deux, ne fussent +point dépensés pour l'honneur de son nom[191]; ou comme s'il eût craint +pour son serviteur plein d'incontinence, parce qu'il est écrit que les +femmes font apostasier les sages mêmes: témoin Salomon le plus sage des +hommes. + +[Note 189: Id., ep. V, p. 62 et suiv.] + +[Note 190: Abélard explique et décompose lui-même ce nom du +Seigneur dans son Commentaire sur la Genèse. En lisant ce passage dans +l'Hexameron où le nom d'Héloïm revient plusieurs fois sous sa plume, il +est impossible de ne pas penser qu'à quelque époque qu'il l'ait écrit, +fût-ce dans les jourfs d'austère retraite à Cluni, par une puissante +liaison d'idées, le nom chéri devait lui revenir avec des souvenirs bien +différents des préoccupations de l'exégèse et de la théologie. (_Expos. +in Hexam. Thés. nov. anecd_., 1. V, p. 1371.)] + +[Note 191: Le mot _talent_ est toujours pris par Abélard +métaphoriquement dans le sens de la parabole du père de famille. (Matt., +XXV, 15, etc.)] + +«Combien au contraire le talent de ta sagesse rapporte tous les jours +d'usures au Seigneur! Déjà tu lui as donné un troupeau de filles +spirituelles, tandis que je demeure stérile et que je travaille +inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! quelle perte détestable, +quel déplorable malheur, si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures +des voluptés de la chair, tu donnais douloureusement le jour à quelques +enfants du monde, au lieu de cette famille nombreuse que tu enfantes +avec joie pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, toi qui +surpasses les hommes, et qui as changé la malédiction d'Ève en +bénédiction de Marie! Oh! qu'il serait indécent que ces mains sacrées +qui tournent aujourd'hui les pages des livres divins, fussent réduites à +servir à des soins grossiers! Dieu a daigné nous arracher aux souillures +contagieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirer à lui par cette +force dont il frappa saint Paul pour le convertir, et peut-être a-t-il +voulu, par notre exemple, préserver d'une orgueilleuse présomption les +autres personnes habiles dans les lettres[192].» + +[Note 192: «Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque +literarium peritos ab hac deterrere praesumptione. (_ Ab. Op_., ep, v, +p. 72-73.)] + +Puis, par un mouvement dont la véhémence éloquente tranche avec sa +manière un peu didactique, Abélard l'engage à surmonter ses douleurs en +lui présentant le tableau des souffrances de Jésus-Christ, exhortation +presque inévitable dans la bouche du prédicateur chrétien, mais qui sera +éternellement émouvante et pathétique. + +«Ma soeur,» ajoute-t-il, «c'est ton époux véritable que cet époux de +toute l'Église: garde-le devant tes yeux, porte-le dans ton coeur.... +C'est lui qui de toi ne veut que toi-même. Il est ton véritable ami, +celui qui ne désirait que toi et non ce qui était à toi. Il est ton +véritable ami celui qui disait en mourant pour toi: _Personne n'a pour +ses amis une plus grande affection que celui qui donne sa vie pour eux_, +(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, véritablement, et non pas moi. Mon +amour, qui nous enveloppait tous deux dans le péché, était de la +concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes désirs +misérables, et c'était là tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert +pour toi, et c'est peut-être vrai; mais j'ai plutôt souffert par toi, +et encore malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par +contrainte et par force, non pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui +seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa +passion guérit toute langueur, écarte toute passion. Que pour lui donc, +je t'en prie, et non pour moi, soit tout ton dévouement, toute ta +compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquité si cruelle +commise sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de +l'équité sur moi, ou plutôt, je te l'ai dit, une grâce suprême pour tous +deux.... Pleure ton réparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a +rachetée, et non celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non +un esclave vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être vraiment délivré de +la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompée à Cornélie +gémissante ne te soit honteusement appliqué: _Pompée survit aux +combats, mais sa fortune a péri, et tu pleures; c'est donc là ce que tu +aimais_[193]. Pense à cela, je t'en supplie, et rougis, à moins que +tu ne veuilles défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur, +accepte patiemment ce qui nous est arrivé miséricordieusement....[194]» + +[Note 193: + + Vivit posi proella Magnus, + Sed fortuna perit; quod défies illud amasti. + (Lucan. _Phar_., \. XIII, v. 84.)] + +[Note 194: _Ab. Op._, ep. V, p. 73-76.] + +«Je rends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de la peine et réservée à +la couronne. Tandis que par une seule souffrance corporelle, il a glacé +en moi toute ardeur coupable, il a réservé à ta jeunesse de plus grandes +souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour +te donner la couronne du martyre. Je sais qu'il te déplaît d'entendre +cela, et que tu me défends de parler ainsi, mais c'est le langage de +l'éclatante vérité; à celui qui combat toujours appartient la couronne, +parce que _nul ne sera couronné qui n'aura pas régulièrement combattu_. +Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que je n'ai plus à +combattre.» Il finit en lui demandant ses prières, et en lui adressant +une nouvelle formule d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses, +mais qui n'est visiblement que pour elle. + +Chose étrange! cette prière, dans sa forme liturgique et sacrée, est +peut-être ce qu'il lui écrit de plus tendre. L'amour respire dans cet +élan de l'âme vers une céleste pureté. + +«Dieu qui, dès la première création de l'humanité, formas la femme de +la côte de l'homme, et consacras comme un très-grand sacrement l'union +nuptiale; toi qui as relevé le mariage par un immense honneur, soit +en naissant d'une femme mariée, soit en consommant les miracles de +ta naissance, et qui as jadis accordé le mariage comme un remède aux +égarements de ma fragilité; ne méprise pas les prières de ta faible +servante, prières que j'épanche en présence de ta majesté et pour mes +fautes et pour celles de mon bien-aimé[195]. Pardonne, ô très-clément! ô +la clémence même! pardonne à nos crimes si grands, et que l'immensité de +nos péchés éprouve la grandeur de ta miséricorde ineffable. Punis, je +t'en supplie, des coupables dans la vie présente, afin de les épargner +dans la vie future; punis une heure, afin de ne point punir une +éternité. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le +glaive de la colère. Afflige la chair pour sauver les âmes. Épure et ne +venge pas, sois bon plutôt que juste; le Père miséricordieux n'est pas +un Seigneur austère. Éprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te +le demande le Prophète. Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos +forces, et modère en conséquence le poids des tentations. Ainsi parle le +bien-heureux saint Paul dans ses promesses à tes fidèles: _Car Dieu est +puissant, et ne souffrira pas que vous soyez tenté au delà de votre +pouvoir, mais il vous donnera, avec la tentation même, la puissance d'en +triompher._ (1 Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Seigneur, et tu nous as +séparés quand il t'a plu et comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce +que tu as miséricordieusement commencé, accomplis-le en miséricorde; et +ceux que tu as une fois séparés dans le monde, réunis-les à toi à jamais +dans le ciel, ô notre espérance, notre appui, notre attente, notre +consolation, Seigneur, qui es béni dans les siècles! Amen.» + +[Note 195: «Pro mei ipsis charique mei excessibus. (_Ab. Op._, ep. +V, p. 77.)] + +Héloïse reçut la prière, la répéta sans doute plus d'une fois les yeux +en pleurs, mais elle obéit: elle n'objecta rien, ne concéda rien; elle +promit seulement de ne plus rien écrire de tout cela; elle savait se +sacrifier, mais non pas changer. Sa réponse commence ainsi: «Pour que tu +ne puisses en rien m'accuser de désobéissance, le frein de ta défense a +été imposé à l'expression même d'une douleur immodérée, afin qu'au moins +en écrivant, je retienne des paroles dont il serait difficile ou plutôt +impossible de se défendre dans un entretien. Car rien n'est moins en +notre puissance que notre coeur; loin de lui pouvoir commander, force +nous est de lui obéir. Lorsque les affections du coeur nous pressent, +nul ne repousse leurs subites atteintes, et elles éclatent facilement au +dehors par les actions, plus facilement encore par les paroles, signes +bien plus prompts des passions du coeur; selon qu'il est écrit: _La +bouche parle d'abondance de coeur_. J'interdirai donc à ma main d'écrire +ce que je ne pourrais empêcher ma langue d'exprimer. Dieu veuille que le +coeur qui gémit soit aussi prompt à obéir que la main qui écrit! + +«Tu peux cependant apporter quelque remède à ma douleur, si tu ne peux +l'enlever tout entière....[196]» + +[Note 196: _Ab. Op_. ep, VI, p. 78.] + +Et le remède qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui +enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que +leurs droits et leur autorité; puis, lui envoyer une règle écrite, qui +convienne à la communauté, et détermine complètement son état, ses +devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de +questions et de réflexions sur ces matières d'un intérêt purement +monastique. + +Cette lettre est la dernière. Héloïse paraît n'avoir plus écrit. Mais +Abélard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie +religieuse et une règle détaillée, qui est curieuse à lire et rédigée +avec beaucoup de soin et de sévérité. Aussi, assure-t-il qu'en la +composant, il a imité Zeuxis, qui pour peindre la beauté d'une déesse, +fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modèles +sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modèles, ce sont +les Pères de l'Église. J'ai cueilli chez eux,» dit-il, «de nombreuses +fleurs pour orner les lis de ta chasteté[197].» Désormais la +correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle. +L'abbé de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du +Paraclet; le couvent tout entier l'appelait _notre maître_. + +[Note 197: Si nous n'avions déjà beaucoup cité, il y aurait un +intérêt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative +à la règle du couvent. Héloïse avait remarqué que la règle commune aux +couvents d'hommes et de femmes était celle de Saint-Benoît, établie, +dans l'origine, uniquement pour les hommes, et elle demandait quelques +adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagérés, comme, par +exemple, la permission d'avoir du linge. Abélard ne lui accorda pas +toutes les modifications qu'elle demandait, et lui composa avec force +citations et réflexions une règle assez peu différente de celle de +Saint-Benoît. (_Ab. Op._, ep. VII, p. 91; ep. VIII, p. 130.) A la +suite de la lettre d'Abélard, les archives du Paraclet contenaient +un règlement intérieur que l'on croit l'ouvrage d'Héloïse ou plutôt +l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchesne l'a +imprimé. (Ibid., p. 108.) Il paraît que c'est à peu près la règle de +Saint-Benoît suivant les statuts généraux de l'ordre de Prémontré. +(_Hist. litt._, t. XII, p. 640.)] + +On peut se demander quel était l'état de l'âme d'Abélard. Avait-elle +été entièrement brisée par le temps, le malheur, la réflexion, la +préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoin +du repos, un sentiment de dignité personnelle, un orgueil souffrant +réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dévotion +dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses +causes agissaient à la fois, et l'avaient amené peu à peu à l'état où +nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus +encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser +les hommes à prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme +pour eux-mêmes, de leur permettre des sentiments et un langage factices +et pourtant sincères et dignes, de leur donner enfin un personnage à +jouer en parfaite tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un +mot un caractère; elles font en nous ce que les théologiens appellent un +homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature, et la +faiblesse humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se +déguiser. Peut-être a-t-elle raison; souvent le coeur ne gagne pas à +être vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme +ingénue et libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents, +laissera percer sa lumière intérieure, au risque de montrer le feu qui +la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Abélard et pour lui à +tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle +cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la +dialectique, jusques dans la suscription de sa dernière lettre: _A Dieu +spécialement, à lui singulièrement_[198]. Ce qui signifie en bonne +logique, _à Dieu par l'espèce, à lui comme individu_; et ce qui se +dirait en sens inverse aujourd'hui: «La religieuse est à Dieu, la femme +est à toi.» Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra +dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le voulait, paisiblement, +saintement; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions +à ce que réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable +et indomptée, elle obéit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses +devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses +vertus. + +[Note 198; «Domino specialiter, sua singulariter.» (_Ab. Op_., ep. +VI, p. 78.)] + +Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la +littérature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent +ans après que le tombeau se fût fermé sur eux, Jean de Meun traduisit +ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore, +témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne +heure aux poëtes. Comme la langue des passions qui sont éternelles est +pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de +l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altéré pour +l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si +l'auteur du poème de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe +siècle, une humble naïveté, dédaignée par Abélard, inconnue d'Héloïse, +Bussy-Rabutin, avec le français du XVIIe, leur prêtait, dans un +excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge. +Ainsi, un épisode historique fixé par des documents certains est devenu +comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par +la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des +écrivains. Peut-être même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne +savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des +esprits, les noms d'Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre +avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs +aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de +correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à +paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la +réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; elle +a prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les +combats, les remords qui conviennent à la morale dramatique des temps +modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus +intéressant; et telle est la puissance de certaines conventions +littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits. +L'Héloïse de Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de +l'histoire, à ce point que l'auteur du _Génie du Christianisme_, voulant +peindre l'amante chrétienne, n'a imaginé rien de mieux que de la +chercher dans les vers de Colardeau[199]. + +[Note 199: _Gén. du Christ_., part. II, l. III, c. V.--On y lit ces +mots: «Femme d'Abeillard, elle (Héloïse) vit et elle vit pour Dieu.» +J'aime mieux ce jugement de d'Alembert répondant à Rousseau: «Quand vous +dites que les femmes _ne savent ni décrire ni sentir_ l'amour même, il +faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse ou que vous ne les +ayez lues que dans quelque poëte qui les aura gâtées.» (Lettre à +M. Rousseau, _Mél. de phil._., t. II.) On trouve la traduction de +Bussy-Rabutin et presque toutes les pièces de vers composées au nom +d'Héloïse et d'Abélard dans un volume in-12 publié à Paris en 1841; le +texte de Pope est réimprimé dans l'Abélard illustré de M. Oddoul.] + +Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est +aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons +retrouver Héloïse et Abélard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce +me semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces +lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point +celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes +souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la +douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un +art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage +pédantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en +quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n'a point orné le +temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse +que la pensée, la passion peut se passer plus aisément de la perfection +de la forme, et quel que soit le vêtement dont la recouvre un art +inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements, comme la déesse de +Virgile à sa démarche: _Incessu patuit dea_. + +Reprenons notre récit.--Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la +supérieure de l'abbaye du Paraclet eurent été réglés, et qu'il se fut +affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200], +il se livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il +porta dans ses communications chrétiennes et intellectuelles un intérêt +et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur, +sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore +une partie des écrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle +vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-être +aussi dans son désir de ne pas cesser d'occuper leur âme et de maîtriser +leur pensée. Tantôt c'est une exhortation développée à l'étude des +langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il +faisait de l'esprit des femmes et sa manière supérieure d'entendre la +religion, dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement +récité, mais une science bien étudiée et profondément comprise. +Tantôt c'est un panégyrique de saint Étienne, composé spécialement à +l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homélies ou des +sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur +chapelle, quand il se fut définitivement rapproché de Paris[201]. Pour +Héloïse, il lui adresse de véritables ouvrages, monuments de l'intime et +mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait à tout +le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes +de théologie que la lecture de l'Écriture sainte lui a suggérés et dont +un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui +répond par quarante-deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de +petites dissertations[202]. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et +de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour +elle, il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par +quelques mots simples et tendres[203]. Enfin, c'est à sa demande +qu'il écrit son _Hexameron_, ouvrage théologique d'une assez grande +importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches +sur l'oeuvre des six jours ou un commentaire sur la Genèse[204]. C'est +surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher d'un ton +triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Héloïse; et +maintenant qu'il a établi entre elle et lui ce commerce pieux et savant +de saint Jérôme avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment, +et même dans les limites de la science et de la religion, il laisse voir +encore un désir passionné de lui plaire. + +[Note 200: Nous avons vu qu'on ne sait pas l'époque précise de cette +rupture; mais elle fut antérieure à 1138 et probablement de plusieurs +années.] + +[Note 201: _Ab. Op_., part II, ep. VI, _Ad virgin. paracl._, p. 251. +Comparez avec la fin de la lettre VIII, p. 197, ep. VII _ad easdem.--De +laude S. Stephani_, p. 203.--_Sermones per annum legendi_, p. 730. +Quelques-uns cependant de ces sermons sont composés pour des moines, +notamment le sermon XXXI, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. p. 940.] + +[Note 202: _Heloissae problemata_ cum _M.P. Aboelardi solutionibus_, +p. 384.] + +[Note 203: Voyez la dédicace des sermons (p. 129) et la lettre +d'envoi des chants d'Église. (_Bibl. de l'École des chartes_, t. III, 2e +liv., 1842, et _Ann. de philos. chrét_., janvier 1844.) Le manuscrit +de Bruxelles, qui contient ces poésies sacrées, renferme +quatre-vingt-quatorze hymnes ou séquences (proses ou cantiques) pour +tout le cours de l'année. Ce ne sont pas les seuls vers d'Abélard. La +_Gallia Christiana_ lui attribue un distique fort insignifiant sur une +alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a +publié une longue épître à son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai, sur +l'autorité du docteur Clichton, lui attribuent également une prose +rimée sur le mystère de l'incarnation, chantée autrefois dans plusieurs +églises. Je préfère cette autre pièce intitulée _Rhythme sur la +Sainte-Trinité_ et que Durand et Martène ont tirée d'un manuscrit de +l'abbaye du Bec: + + [Grec: Alpha] et [Grec: Omega], Magne Deus, Heli, Heli, Deus meus, + Cujus virtus totum posse, cujus sensus totum nosse, + Cujus esse summum bonum, cujus opus quidquid bonum, etc. + +_Gall. Christ_, t. VII, p. 595.--_Fragm. philos_., t. III, p. 440.--_Ab. +Op_., p. 1138.--_Hist. Universit. parisiens._, t. II, p. 761.--_ Hist. +litt_., t. XII, p. 133-136.--_Amplisc. Coll_., t. IX, p. 1001.--Cf. +_Religions antiques_, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841, +in-8, t. I, p. 15-21, et surtout l'article de M. E. Duméril, _Journ, des +sav. de Normand._, 2e liv. 1844.] + +[Note 204: Voyez ci-après, l. III, et _Thesaur. nov. anecd._, t. V, +p. 1363.] + +Nous sommes peut-être au temps le plus tranquille de sa vie. Délivré +des soucis de son abbaye, tout entier à l'étude, à la prédication, à la +direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir, +et son repos était assuré. Si l'inimitié assoupie, mais non éteinte, +le menaçait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par +quelques faits épars, on entrevoit qu'il avait trouvé faveur auprès des +puissances du temps; le comte de Champagne, le duc de Bretagne, le roi +de France lui-même, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les +Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formèrent comme une +dynastie de ministres, paraissent s'être intéressés à lui comme +s'intéressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs étaient +maintenant assez avancés dans la carrière pour l'aider de l'autorité, +de l'influence ou de la réputation qu'ils avaient acquises: l'Église en +comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, étrangers +à la France et même à la Gaule, avaient rapporté dans leur patrie son +souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pénétré dans le +sacré collége. Ses anciens disciples peuplaient les rangs élevés de +l'enseignement, de la littérature et du clergé. + +D'ailleurs l'institution du Paraclet était florissante, elle obtenait +chaque jour davantage la faveur et le respect, et il était difficile que +le succès de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à +la vérité pouvait en cela réclamer la plus grande part. Il ne paraît pas +qu'à aucune époque rien ait sérieusement altéré l'admiration que cette +femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure, +puis abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Église; elle fut la +lumière et l'ornement de son ordre. La supériorité de son esprit et de +sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient +fiers d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un intérêt qui +ressemblait à l'engouement. Hugues Métel, rhéteur épistolaire qui +écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre, lui adressait, +sans la connaître, des lettres et des vers où il la comparait à l'astre +de Diane. Il pensait gagner de la gloire à la louer[205]. Les plus +sévères avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas même +osé nommer ainsi, tant elle imposait naturellement le respect. Plus +dédaigneuse et plus irritée qu'Abélard lui-même contre ses ennemis, elle +désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle +ne faiblissait sur aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son +époux et de son maître, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'à elle +une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard _un faux apôtre_, +et lui-même parait n'avoir entretenu avec elle que des relations +bienveillantes[206]; elles amenèrent même entre Abélard et lui, sur un +point de liturgie d'un intérêt médiocre, une controverse qui ne semblait +pas présager leur violente rupture et qui cependant la commença +peut-être. On voit dans les lettres de Pierre, abbé de Cluni, combien il +se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse[207]. Ainsi, les chefs +des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du +cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec la reine des religieuses, +avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait +donné mille fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre +encore chanter sous sa fenêtre par un enfant de la Cité qu'elle était la +maîtresse du maître Pierre. + +[Note 205: Hug. Métom., epist. XVI et XVII, dans le recueil +intitulé: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p. 348.] + +[Note 206: Quant au nom de faux apôtre, voyez sa première lettre; et +quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Abélard. (Ep. II, +p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois +au pape, assez sèchement il est vrai, et sept ou huit ans après la mort +d'Abélard. (S. Bern.; _Op_., ep. CCLXXVIII.)] + +[Note 207: _Ab. Op_., p. 337 et 344.] + +Un poète anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle, Walter Mapes, a +cependant prouvé qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient +le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. «La mariée, dit-il +(_nupta_, apparemment ce mot suffisait pour la désigner), cherche où +est son Palatin bien-aimé, dont l'esprit était tout divin; elle cherche +pourquoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle avait réchauffé +dans ses bras et sur son sein[208].» + +[Note 208: + + Nupta querit ubi sit suus Palatinus + Cujus totus extitit spiritus divinus, + Querit cur se substrahat quasi peregrinus + Quem ad sua ubera foverat et sinus. + +W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insère ces vers +dans une pièce dirigée contre l'ignorance des moines. Il y décrit une +sorte d'Elysée fantastique des savants et des lettrés, où il énumère et +caractérise les beaux esprits du temps. C'est par ce quatrain et sans +autre explication qu'il indique Héloïse, que l'on reconnaissait alors +à ce nom _nupta, l'abesse mariée. (The latin poems_, etc., by Thomas +Wright, Lond., 1841, pet. in-4.--Cf. _Hist. litt._, t, XV, p. XIV, +496.)] + +C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'écoula entre le moment où il +devint abbé de Saint-Gildas et celui où nous le verrons rouvrir pour la +dernière fois son école qu'Abélard composa ou retoucha ses principaux +ouvrages. Le plus considérable est sa _Dialectique_ si longtemps perdue +pour la postérité, et qui, à l'originalité près, ressemble à la logique +d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la +scolastique. C'est le résumé de son enseignement philosophique adressé +à Dagobert, son frère peut-être, ou du moins son frère spirituel. +Peut-être y travailla-t-il à Saint-Gildas, s'il ne l'avait commencé à +Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain, +c'est que l'ouvrage est d'une époque où il n'enseignait plus depuis +longtemps déjà, et où la dialectique n'était pas en grande faveur auprès +de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un écrit plus court, +mais plus précieux, parce qu'il paraît beaucoup plus original, est un +traité peu étendu _Sur les genres et les espèces_, monument le plus +certain et le plus intéressant qui nous reste de la partie systématique +des opinions d'Abélard. Si le conceptualisme est quelque part, il est +là. On en retrouve l'esprit dans un petit traité sur les idées, resté +longtemps inconnu (_De intellectibus_). Parmi ses écrits théologiques, +le plus important paraît être celui qui fut brûlé à Soissons, ou, selon +nous, l'_Introduction à la théologie_. On cite aussi un recueil de +textes des Écritures et des Pères réunis méthodiquement et qui expriment +le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée, +ouvrage singulier qui s'appelait _le Oui et le Non (Sic et Non)_, et qui +ne fut peut-être pas publié par son auteur. On se tromperait cependant, +si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destiné à établir le doute +en matière de religion; c'est un ouvrage consacré à la controverse +plutôt qu'au scepticisme. Les opinions exposées dans l'_Introduction_ +ont été de nouveau présentées et complétées dans un grand _Commentaire +de l'épître aux Romains_, et dans la _Théologie chrétienne_, qui +reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques +remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale théologique +d'Abélard est exposée sous ce titre: _Connais-toi toi-même (Scito +te Ipsum)_. On lui attribue également une démonstration en forme +de dialogue de la vérité du christianisme contre le judaïsme et la +philosophie incrédule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la +plupart de ces traités[209] ne reçurent la dernière main qu'à une époque +assez avancée de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa +jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en +expressions cent fois employés dans ses écrits de tous les temps et dans +les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des idées et des +citations, l'identité des formes et du style, sont remarquables dans +presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des +pensées qui rappellent sa philosophie ou sa théologie, et chose plus +intéressante encore, les lettres d'Héloïse sont semées de maximes +empruntées aux théories du maître de son esprit et de son coeur. + +Tout annonce que le temps qui sépara le jour où Abélard quitta la +Bretagne de l'année 1140 fut pour lui animé et rempli par une grande +activité intellectuelle et littéraire. Cependant cette période est dans +sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une +dernière fois son enseignement public, et telle était sa vocation +éminente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136, +c'est-à-dire à l'âge de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de +sa jeunesse. C'était à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, un +des premiers théâtres de ses succès, qu'il avait rouvert école de +dialectique, et nous apprenons d'un de ses auditeurs. + +[Note 209: Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers +livres de cet ouvrage sont destinés à les faire connaître.] + +«J'étais tout jeune,» dit Jean de Salisbury, «lorsque je vins dans les +Gaules pour y faire mes études. C'était l'année qui suivit celle où le +roi des Anglais, Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines +(1135). Je me rendis auprès du péripatéticien Palatin qui alors +présidait sur la montagne Sainte-Geneviève, docteur illustre, admirable +a tous. Là, à ses pieds, je reçus les premiers éléments de l'art +dialectique, et suivant la mesure de mon faible entendement, je +recueillis avec toute l'avidité de mon âme tout ce qui sortait de sa +bouche. Puis, après son départ qui me parut trop prompt, je m'attachai +au maître Albéric, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien +le plus réputé, et qui était effectivement l'adversaire le plus +énergique de la secte des nominaux[210].» + +[Note 210: Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. X, et _Rec. des +Hist_., t. XIV, p. 304--Jean le Petit, de Salisbury, né, dit-on, on +1110, mais probablement plus tard, quitta l'Angleterre pour venir +étudier en France. Il y suivit les maîtres les plus célèbres, Abélard, +Albéric, Robert de Melun, Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont, +Gilbert dela Porrée, etc., et il nous a laissé de précieux détails sur +les écoles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1161, remplit +de nombreuses missions en Italie, fut appelé en 1170 à l'évêché de +Chartres, et mourut le 25 octobre 1180. (_Hist. litt_., t. XIV, p. 89.)] + +Ainsi peu de temps après ce dernier enseignement, et pour une cause +inconnue, Abélard suspendit ses leçons; mais en reformant son école, il +avait ravivé son influence et sa renommée. Aussitôt devait se redresser +contre lui la vigilance hostile qu'il avait constamment rencontrée. +L'éclat de ses leçons devait accroître encore la curiosité qui +s'attachait à ses écrits théologiques; et suivant d'assez bonnes +autorités, ce fut le moment où après les avoir achevés, il leur donna +le plus de publicité, quoique plusieurs aient été toujours tenus +secrets[211]. + +[Note 211: Cette propagation rapide et étendue de ses ouvrages est +attestée par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les +lettres qui seront plus bas analysées. Le premier dit aussi que le «_Sic +et Non_ et le _Scito te ipsum_ fuyaient la lumière et ne se trouvaient +pas aisément.» Il est à croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout +ceux qui avaient été condamnés, furent longtemps lus en secret, quoique +assez répandus: «Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt +ab ejus discipulis.» (Alberic. Triumf. _Chronic., Rec. des Hist_., t. +XII, p. 700.--_Histoire littéraire_, t. XII, p. 97.)] + +Bientôt vingt ans allaient s'être écoulés depuis que le concile de +Soissons avait prononcé, et peut-être était-il oublié. Du moins faut-il +qu'Abélard le crût ainsi, ou que, ranimé par un retour d'empire et de +popularité, il fut redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet +de l'habileté et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommençait à +livrer au public les mêmes doctrines qui l'avaient fait condamner une +fois. Peut-être comptait-il sur l'autorité de son âge, sur celle de ses +amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa réconciliation +ou plutôt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se +manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et +comme un effort général de la liberté de penser. + +Abélard devait s'associer à ce mouvement qui venait en partie de lui, +et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses élèves ou ses +imitateurs, dès qu'il paraissait, il était aussitôt le premier dans les +craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorité. Il ne +pouvait retrouver la renommée sans réveiller la haine et encourir le +malheur. + +On aime aujourd'hui à tout rapporter à des causes générales, et +l'histoire n'a plus d'événement qui ne soit présenté comme le symptôme +ou le résultat de l'état des esprits au moment où il s'est produit. +Cette manière de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que +lorsqu'il s'agit de raconter un événement où figurent des philosophes et +des théologiens, des penseurs et des prêtres, et qui n'est qu'une lutte +critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer +Abélard et sa querelle avec saint Bernard de l'état général du monde +spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui devait se +reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en +d'autres temps, parce que chacun des deux athlètes représentait l'un +des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés modernes. Le +combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique +la victoire ait décidément changé de côté, il n'est pas prêt à finir. + +«Ce qu'Abélard a enseigné de plus nouveau pour son temps,» dit un +ingénieux écrivain, «c'est la liberté, le droit de consulter et de +n'écouter que la raison; et ce droit, il l'a établi par ses exemples +encore plus que par ses leçons. Novateur presque involontaire, il a des +méthodes plus hardies que ses doctrines, et des principes dont la portée +dépasse de beaucoup les conséquences où il arrive. Aussi ne faut-il pas +chercher son influence dans les vérités qu'il a établies, mais dans +l'élan qu'il a donné. Il n'a attaché son nom à aucune de ces idées +puissantes qui agissent à travers les siècles; mais il a mis dans les +esprits cette impulsion qui se perpétue de génération en génération. +C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son siècle[212].» + +[Note 212: Mme Guizot, _Essai sur la vie et les écrits d'Abél. et +d'Hél_., p. 343.] + +On a donc eu raison d'éclaircir et de compléter le récit qui nous reste +à faire par des considérations générales sur ce réveil de l'esprit +humain au XIIe siècle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on +peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen âge[213]. Un des +historiens de saint Bernard, Neander, a caractérisé d'une manière bien +intéressante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du +concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation +des faits généraux, se nourrit surtout de faits précis et individuels. +Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi générale de +l'histoire de l'humanité que les causes particulières produisent leurs +effets, et que le petit concourt au grand, comme le grand aboutit +très-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques détails qui +achèveront de caractériser Abélard et sa situation. + +[Note 213: _Histoire littéraire de la France_, par M. Ampère, t. +III, l. III, c. II, p. 32.] + +[Note 214: _Histoire de saint Bernard et de son siècle_, par A. +Neander, traduit de l'Allemand par M. Vial, l. II, p. 110 et suiv. +Voyez aussi le c. XVII de _l'Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé +Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.] + +L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur +tendance, n'était pas la seule cause, de l'animadversion de l'Église +contre lui. Son caractère personnel avait certainement beaucoup aggravé +l'effet de ses opinions, et notre récit l'a dû prouver. Ce qu'il +lui fallut souffrir à différentes époques l'avait irrité contre ses +supérieurs ecclésiastiques, et, sans concevoir la pensée de faire +schisme dans l'Église, il s'était livré plus d'une fois à de +vives attaques contre plusieurs des autorités ou des corps qui la +constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'évêque de Paris et de +ses chanoines, de l'abbé de Saint-Denis et de ses religieux; savant, +difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de son +mépris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa +sévérité envers le désordre, et ce chanoine si peu sage, ce moine si +peu cloîtré, ce prêtre si indépendant de toute règle, s'était érigé en +censeur amer et véhément du clergé. Dans plusieurs de ses ouvrages, +il éclate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de +Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents +en général sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il paraît +défendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines réguliers, et +sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor où +respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait, +à la réforme et à la propagation de la constitution canonicale de la +vie religieuse, attaché ses soins et sa gloire[216]. Les évêques ne +s'étaient point soustraits à sa téméraire critique. En leur reprochant +positivement de ne point savoir les lois et les règles de l'Église, il +essayait, dans un de ses plus graves écrits, de limiter dans leurs mains +ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, et, en dénonçant la cupidité d'un +grand nombre, il avait devancé la réformation par ses attaques contre le +trafic des indulgences[217]. Nous ne connaissons pas de satire plus vive +contre le clergé que le plus important de ses sermons, celui pour +la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser +formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et +travaillé, de connivence avec Farsit, _son coapôtre_, à ressusciter un +mort. Il dénonce avec un ton de dérision qui semble en avance de six +siècles les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent +les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus infirmes, et +raconte jusqu'à un complot que Norbert aurait formé avec une mendiante +pour tromper la crédulité des fidèles[218]. Qu'on s'étonne ensuite +qu'il y eût contre lui dans le clergé des haines bien plus vives que ne +semblait le mériter la hardiesse modérée et chrétiennement respectueuse +de ses nouveautés dogmatiques. + +[Note 215: _Ab. Op_., ep. VIII, p. 193 et 195. Pars. II de S. +Susanna sermo XVIII, p. 935. De S. Joanne Bapt. sermo XXXI, p. 953, 958, +etc.--_Theolog. Christ_., l. II. p. 1215, 1235, 1240.] + +[Note 216: _Ab. Op_., pars. II, ep. III, p. 228.] + +[Note 217: _Ethic. seu Scito te ipsum_, c. XVIII, XXV et XXVI.] + +[Note 218: _Ab. Op._, de S. Joan B. serm. XXXI, p. 867.--Les +miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus +ancien récit ne parle point de morts ressuscités; l'auteur, comme le +remarquent les panégyristes plus modernes, n'ayant voulu, à cause de +l'endurcissement de certains infidèles, raconter que des faits connus et +avoués de tous. Le jésuite Daniel Papebroke paraît le regretter dans +ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une +peinture qu'on voyait dans une église de Nancy que Norbert avait +ressuscité trois hommes, et le prémontré Hugo qui a écrit sa vie en 1704 +n'hésite pas à raconter ce miracle qui aurait précédé de très-peu la +mort même du saint. Est-ce de ce miracle qu'Abélard s'est moqué et qu'il +dit: «Mirati fuimus et risimus?» Quant à ce Farsit, qu'il associe à +Norbert et que Papebroke prend pour: «Fursitus, convitium potius +quam nomen,» ce doit être Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de +Saint-Jean-des-Vignes à Soissons, lequel suivait les miracles qui de +1128 à 1132 s'opéraient dans l'église de Notre-Dame de cette ville. Il a +écrit de grandes louanges de saint Norbert, et prétend avoir assisté +à soixante-quinze miracles dont se moque Racine le fils. (_Biblioth. +praemonstr. ordin. S. Norb. vit._, p. 365.--_Acta sanctor. Junii_, t. I, +p. 816 et 861.--_Vie de saint Norbert_, par Hugo, l. IV, p. 834.--_Hist. +litt._, t. XI, p. 620, et t. XII, p. 115, 294 et 711.--_Mém. de l'Acad. +des inscript._, t. XVIII, p. 847.)] + +Quant à saint Bernard, Abélard semble l'avoir plus ménagé; et, si ce +n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs où il l'attaque sans +le nommer[219], il parait être resté, à son égard, dans les termes d'une +prudence politique, imitée par son rival que distrayaient d'ailleurs +tant d'autres soins, et qui était dans la religion un homme d'État +encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote déjà +indiquée qui peut servir à bien faire juger de leurs relations. + +[Note 219: _Ab. Op._, ep. I, p. 31, et ep, II, p. 42.] + +Un jour, l'abbé de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reçu avec de +grands honneurs. Ayant assisté à vêpres, comme à la fin de l'office, +suivant une règle de l'ordre de Saint-Benoît, on récitait l'Oraison +dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante, +non adoptée généralement par l'Église. Au lieu de dire: _Donnez-nous +aujourd'hui notre pain quotidien_, conformément au texte de saint Luc, +on disait: _Notre pain supersubstantiel_, selon le texte de saint +Mathieu. Bernard en fit l'observation à l'abbesse, et comme elle lui dit +que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver +cette singularité[220]. Étant venu au couvent quelques jours après, +Abélard fut instruit de ce qui s'était passé, et il écrivit à l'abbé +de Clairvaux une lettre où il lui dit d'abord, un peu ironiquement +peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme, mais comme +un ange, et que pour lui, il serait plus fâché de lui déplaire qu'à +personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru +préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le +_Pater_ de la bouche de Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le +tenir que de saint Paul, qui lui-même n'avait pas entendu le Sauveur. +Enfin, après quelque discussion, il déclare ne pas beaucoup tenir à ces +diversités de bréviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette +lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la termine +par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manière +particulière dont certains offices étaient dits à Clairvaux[221]. On ne +voit point que saint Bernard ait rien répondu. Il paraît seulement que +par la suite, mais longtemps après Abélard, Héloïse et saint Bernard, +les religieuses du Paraclet comme les religieux de Cîteaux, ont changé +les singularités de leur liturgie. + +[Note 220: Cette différence existe dans la Vulgate qui traduit +par _supersubstantialem panem_ dans saint Mathieu, et par _panem +quotidianum_ dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson] commune à +l'un et à l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de _pain quotidien_ +ait prévalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement +l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutôt _substantiel_ +que _quotidien_. (Voy. _Thes. ling. graec_.) L'épithète de +_supersubstantiel_ est rendue dans la Bible de Vence par ces mots: +_Notre pain qui est au-dessus de toute substance_. Au reste, les +variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce +passage de la prière la plus familière aux chrétiens. (Math., VI, +0.--Luc., XI, 3.--_Biblia maxim_., t. XVII, p. 62.--Nicole, _Pater_, c. +VI.)] + +[Note 221: _Ab. Op_., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev. +abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.] + +Telles étaient, à les considérer dans leur détail, les relations +d'Abélard avec diverses parties du clergé. Jugez donc si le jour où il +exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait espérer +indulgence ou justice. Or cette hypothèse devait tôt ou tard se +réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude +naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient +dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour +que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis: il ne +leur manqua longtemps que l'occasion et le courage. + +Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric +de Reims qui, devenu archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir +enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un ancien rival. Mais +noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entouré d'auxiliaires +nouveaux. + +Ainsi qu'il arrive toujours, on s'en prit d'abord aux disciples +d'Abélard. Ils étaient présomptueux et insolents; on les accusa +d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les soupçonna de la +révéler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de +Gautier de Mortagne, professeur assez renommé de théologie, qui avait +enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus +tard évêque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue, +il se plaint au maître de l'outrecuidance de ses élèves; il ne peut +croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne +la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté +parfaite le dogme de la Trinité. Il remarque cependant que +quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces +interprétations; mais en rendant hommage à sa science et à sa modestie, +il le prie de lui écrire positivement son avis sur quelques points +délicats de théologie; car il n'est pas bien assuré de sa pensée, +quoiqu'il ait récemment conféré avec lui; il lui demande de lui dire +nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite, et quand +il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui +promet de répondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesurée +et encore bienveillante est un modèle du ton que la controverse aurait +dû toujours conserver; mais cet exemple ne fut guère imité. + +[Note 222: C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon, désigné quelquefois +sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui +sont de petits traités de théologie. Celle qui est adressée à Abélard +pourrait être d'une date antérieure à l'époque que nous racontons, si +la suscription _Magistro Petro monacho_ doit être prise à la lettre. +(D'Achery, _Spicilegium_ (1723), t. III, p. 524.--_Hist. litt_., t. +XIII, p. 511.)] + +Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Métel, élève d'Anselme de +Laon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutôt d'antithèses +et d'acrostiches, bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait métier, +presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style +recherché aux grands personnages de son temps, écrivit au pape Innocent +II, et au philosophe Abélard[223]. + +[Note 223: C'est le même qui avait écrit à Héloïse, on ne sait à +quelle époque, deux lettres déjà citées qui ne sont que des compliments +littéraires. (Hugo, _Sacrae antiquit. mon_., t. II, p. 312.--_Hist. +litt_., t. XII, p. 493.)] + +En parlant à ce dernier, _maître accompli dans le trivium et le +quadrivium_, Hugues Métel, qui s'intitule quelque part le _secrétaire +d'Aristote_[224], lui déclare que, sur la foi de la renommée, il exècre +les hérésies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec +elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vérité, _c'est erreur et +horreur_, l'Écriture sainte a été profanée. Quelle présomption en effet! +Un chétif mortel vouloir s'élever à l'explication de l'incompréhensible +Trinité! Est-il donc plus insensé qu'Empédocle? est-il donc enivré +de vaines nouveautés? Oublie-t-il qu'on ne connaît Dieu qu'en +l'ignorant[225]? «Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais +pas. Non que je veuille,» ajoute notre écrivain, «attaquer ta sagesse +et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de +prudence, tant d'éloquence, tant d'élégance de moeurs.... Mais peut-être +ce sont des paroles qui auront été jetées au vent, on n'en aura pas bien +saisi le sens.... Reviens à toi, docte maître, reviens.... Sur la porte +de ton âme, garde écrit le _Connais-toi toi-même_; car c'est une parole +descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange; +en cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi-même, tu ne te +dépasses pas.[226]» + +[Note 224: «_Aristotelis secretarius_.» (_Id. ibid._, ep. XII, p. +313.)] + +[Note 225: «Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas.... +execror.... et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram +devirginasti.... errore et horrore erras et horres, si haeresibus +haeres, si tamen verum est quod de te dictum est.... insanior es +Empedocle.... Inebriatus es novitatibus vanis.... Deus nesciendo scitur; +unum hoc de Deo scio quod eum nescio.» (_Id. ibid_., ep. V, p. 332.)] + +[Note 226: «Prudentia tua tanta, facundia tua tanta, elegantia morum +tanta tua!... In superliminari animae tuae _Gnotum canton_ (sic, pro +_Gnôti seauton_) scriptum habeto. Descendit quippe de coelo _scito te +ipsum_; «memineris, etc.» (_Id. ibid._)] + +Dans ces conseils, mêlés d'ironie et d'adulation, s'aperçoivent encore +l'admiration, la déférence, l'embarras que témoignaient presque tous les +contemporains d'Abélard en s'adressant à lui: mais, délivré de cette +contrainte, _Hugues_ s'épanche avec plus d'amertume, quand il parle au +souverain pontife. Il lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit +naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre saint Bernard, +cet homme vraiment et entièrement catholique, israélite de père et +de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard, ce fils d'un +Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle +au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais +_Aboilard_, aboie en effet contre le ciel[227]. C'est une hydre +nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force +d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par l'aquilon. +Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Égypte; car +elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint-père +d'y porter remède, c'est à lui d'_allumer le cautère gui guérira ces +consciences cautérisées_. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les +pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228]. + +[Note 227: «Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset +tolerabile si tamen latraret in arte.... latratus dat in excelsum.» Jeu +de mots sur le nom d'_Aboilar_ et le rapport du son avec le mot qui dès +lors représentait le mot _aboyer_. (_Id_, cp. IV, p. 330.)] + +[Note 228: «Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab +aquilone.... Inflammandum est cauterium ad cauteriatas conscientias +medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis +peccatores terrae.» (_Id. ibid._)] + +Il n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un +rhéteur clérical qui, sans mission, se mêle d'une haute controverse, et +la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit +et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai. + +Il y avait alors dans l'Église un moine de Cîteaux, de l'abbaye de Signy +au diocèse de Reims, nommé Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir +dans l'obscurité d'une cellule, avait été dans la même contrée abbé +bénédictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il +jouissait d'une grande réputation de piété[229], écrivait avec talent +sur les matières spirituelles, unissait assez habilement la dialectique +et la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard, qui +le consultait souvent sur ses ouvrages. + +[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le +qualifie de _Beatus_. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom précédé +de ce titre. Ce doit être un saint de Cîteaux. (_Bibliothec. Patr. +cisterc._, t. IV.--_Hist. litt_., t. XII, p. 312.)] + +Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un +commentaire sur le _Cantique des Cantiques_, livre qui était alors en +possession d'exciter la sagacité féconde des interprètes, le hasard fit +tomber sous ses yeux un recueil intitulé: _Théologie de Pierre Abélard_. +Le titre excita sa curiosité; le recueil contenait deux petits ouvrages, +à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus +développé que l'autre. C'était l'_Introduction à la Théologie_, et, +je crois, la _Théologie chrétienne_. Cette lecture émut le religieux; +abandonnant aussitôt son travail, car c'était une oeuvre des temps de +loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le +domaine de la foi envahi à main armée[230], il nota tous les passages +qui le troublaient, et ses motifs pour en être troublé. Il y reconnut +des pensées et des expressions nouvelles, inouïes, touchant les matières +de la foi. Le dogme de la Trinité, la personne du Médiateur, le +Saint-Esprit, la Grâce, le sacrement de la Rédemption, lui parurent +compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église +l'esprit qu'il avait montré dans l'école. Saisi d'inquiétude et +d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hésita sur ce qu'il devait +faire. Il trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent. +L'Église n'avait plus, à son avis, dans le monde et dans l'école, de +docteurs célèbres et vigilants, capables de soutenir avec éclat la +saine croyance, de représenter le véritable esprit de la religion. Il +appartenait à un parti où l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume +de Champeaux et d'Anselme de Laon, _le feu de la parole de Dieu s'était +éteint sur la terre_[231]. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient +comme ensevelis dans les soins de l'épiscopat, les méditations du +cloître, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Église. +Il s'alarmait de leur silence, et, d'un autre côté, il avait aimé +Abélard[232]; il éprouvait apparemment ce mélange de goût et de crainte +que ressentaient pour lui tant d'hommes éminents de ce siècle; il +balançait à l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop +défiant. Cependant l'intérêt de la foi l'emporta dans son âme, et +dominant toute autre considération, au risque de s'engager dans une +affaire difficile, il résolut de provoquer directement, dût-il leur +déplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamité pour l'Église. +Il écrivit une lettre commune à l'abbé de Clairvaux, et à Geoffroi, +l'évêque de Chartres. + +[Note 230: C'est lui qui s'exprime ainsi dans une Épître aux +chartreux du Mont-Dieu, qui précède son traité de la Vie solitaire, et +où il énumère tous ses ouvrages. Il dit même qu'il a interrompu son +exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. III. +Là, en effet, se termine cette exposition qui est insérée dans la +Bibliothèque des Pères de Citeaux. (_Lib. de vit. solit._, praefat., t. +IV, p. 1.)] + +[Note 231: «Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi, +ignis verbi Dei in terra defecit.» (Hug. Melel., ep. IV ad Innocent., p. +330.)] + +[Note 232: «Dilexi et ego eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CCCXVI, +Guillelm. abbat. ad. Gaufrid. et Bernard.--_Biblioth. Patr. cisterc._, +t. IV, p. 112.)] + +Dans cette lettre que le temps a respectée, Guillaume, tout en leur +demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement +leur quiétude, et décrit, dans un langage animé, et le danger pressant +qui le force à parler, et les poignantes inquiétudes qu'il éprouve. La +foi des apôtres et des martyrs est menacée, et nul ne résiste, nul ne +parle. Il souffre, il se consume, il frissonne, et cependant Pierre +Abélard recommence à dire, à écrire ses nouveautés; ses doctrines +courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose +plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de +l'autorité en cour de Rome. Ainsi le mal se propage, et bientôt envahira +tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. «Je ne savais en qui +me réfugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis tourné vers vous, +et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'Église latine. +Car il vous craint, cet homme, et vous redoute. Fermer les yeux, qui +craindra-t-il? Et après ce qu'il a déjà dit, que dira-t-il, lorsqu'il +ne craindra personne? Ils sont morts, presque tous les maîtres de la +doctrine ecclésiastique, et voilà qu'un ennemi domestique fait irruption +dans la république déserte de l'Église, et s'y conquiert une exclusive +domination. Il traite l'Écriture sainte comme il traitait la +dialectique; ce ne sont qu'inventions à lui personnelles, que nouveautés +annuelles. C'est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur +et non l'imitateur de nos maîtres.» + +A l'appui de cette dénonciation, il relève dans les deux ouvrages +d'Abélard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres +livres qu'il ne connaît pas et qu'on tient cachés: c'est le _Oui et le +Non_, c'est le _Connais-toi toi-même_, dont les titres, qu'il +trouve monstrueux, lui paraissent annoncer dans le texte d'autres +monstruosités. Cette lettre servait de préface à une dissertation en +forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort près. Là, +Guillaume discute en détail et combat avec beaucoup de soin les treize +erreurs capitales dont il accuse Abélard, et sa réfutation, composée +d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs à réfuter, n'est +certainement pas d'un esprit vulgaire. Inférieure pour le mouvement et +la puissance à celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, écrite +d'un style moins coloré et moins brillant, elle atteste un esprit plus +subtil, plus propre à pénétrer dans le fond des questions de dialectique +et même de métaphysique. Sa pensée générale est celle d'une foi +implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain, +quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne +pouvant aller légitimement et sûrement au delà de la conception et de +l'affirmation de l'existence. + +Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupçonnait d'un peu +de froideur les deux dignitaires de l'Église qu'il interpellait. Ils +s'étaient accoutumés à témoigner leur zèle en de plus graves affaires +que des controverses d'école, et tous deux venaient de jouer le rôle le +plus actif dans les luttes provoquées par le schisme des deux papes. +Dans sa querelle contre Pierre de Léon ou Anaclet II, Innocent II avait +trouvé en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zélés +défenseurs. L'un portait encore le titre de légat du saint-siège dans +les Gaules, et il n'y avait guère plus d'un an que l'autre était revenu +de Rome, où après la mort d'Anaclet il avait conduit son successeur +repentant aux pieds du souverain pontife, et rétabli l'unité de +l'Église. + +On ignore comment l'évêque de Chartres répondit à Guillaume de +Saint-Thierry; quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec +une politesse fort laconique. C'était au mois de mars, pendant le carême +de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140[233]. + +[Note 233: On peut admettre en effet que ceci ne se passa qu'en +1140, année de la réunion du concile. Dans ce cas, la conférence de +saint Bernard et de Guillaume, puis celle de saint Bernard et d'Abélard, +leur demi-rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel +au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentrée dans la +querelle, la session du synode et son jugement, tout se serait passé +dans le court espace de cinquante à soixante jours, de la fin du carême +à l'octave de la Pentecôte, et l'accusation dirigée contre Abélard +d'avoir à un certain moment prétendu emporter l'affaire en la brusquant, +n'en serait que mieux justifiée. (Voyez plus bas p. 201.)] + +Dans une lettre des plus courtes, il approuve l'émotion du religieux, +loue son traité, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez +d'attention, le croit propre à détruire des dogmes odieux, et, pour le +reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps où il écrit pour +ajourner toute explication. L'oraison réclame à cette heure tous ses +instants, et ce n'est qu'après Pâques qu'il pourra se rencontrer avec +Guillaume et conférer avec lui. En attendant, il le prie de _prendre +sa patience en patience_, il a jusqu'ici à peu près ignoré toutes ces +choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se +recommandant à ses prières[234]. + +[Note 234: S. Bern., _Op._, ep. CCCXVII.] + +Les défenseurs de saint Bernard ont insisté sur cette preuve de sa +froideur au début de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne +le saurait accuser d'inimitié ni de passion, et mettent un soin peu +explicable à le disculper de toute initiative dans une poursuite que +cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard +avec chaleur et persévérance. En tout genre, les apologies sont souvent +contradictoires; elles tendent à établir à la fois que celui qu'elles +défendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de +le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de +n'avoir pas suscité l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie. + +Évidemment, tout cela importe peu; et si, comme les documents +l'attestent, le zèle de Guillaume de Saint-Thierry alluma celui de +l'abbé de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux +justifiée ni plus condamnable. + +Nous avons vu, en 1121, au concile de Soissons, la sage modération de +l'évêque de Chartres intervenir avec une grande autorité. Son influence +n'eût pas été moindre dans les nouvelles conférences de 1139 ou de 1140. +Le titre de légat qu'il portait encore et que son humilité changeait +en celui de _serviteur du saint-siége apostolique_, n'aurait fait +qu'ajouter à son ascendant. Mais bien qu'il ait participé aux opérations +du concile de Sens[235], il s'efface dans toute cette affaire, et +d'ailleurs sa position politique dans l'Église, sa liaison avec saint +Bernard, la récente communauté de leur conduite et de leurs efforts en +tout ce qui touchait les intérêts de la papauté, devaient le porter +impérieusement a marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le +mouvement sans ardeur et sans résistance. + +[Note 235: Je ne sais ou Gervaise a pris que Geoffroi était mort +cette année même, le jour de Pâques, et par conséquent n'avait pu +assister au concile (t. II, l. V, p. 86). Il y assisté, il signa les +lettres synodiques, il était encore légat en 1144, _sancto sedis +apostolicae famulus_, et ne mourut que le 29 janvier 1145. (S. Bern., +_Op_., ep. CCCXVII.--_Gallia Christ_., t. VIII, p. 1134.--_Hist. litt_., +t. XIII, p. 84.)] + +Saint Bernard fut donc abandonné à lui-même. C'était un esprit plus +élevé qu'étendu, et dont la sagacité naturelle était limitée par une +piété ardente et crédule. Il la poussait jusqu'à la dévotion minutieuse. +Comme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur +ne connaissait pas de bornes; et tandis qu'il domptait son corps et +humiliait sa vie par les rigueurs les plus misérables, il se livrait +avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de +sainte autorité. Sa charité vive et tendre dans le cercle de l'Église ou +de son parti dans l'Église, s'unissait à une sévérité soupçonneuse hors +du monde soumis à son influence, confondue à ses yeux avec le divin +pouvoir de l'Église même. C'était un orateur éloquent, un brillant +écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant médiateur +dans les affaires où il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait +souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son +caractère, sa foi en lui-même exaltée par l'excès de ses sacrifices. La +justesse, la modération, l'impartialité lui étaient difficiles; il y +avait de l'aveuglement dans son génie; et à côté des rares qualités qui +l'ont placé si haut dans l'Église et dans l'histoire, on reconnaît à +mille traits de sa vie que ce grand homme était un moine[236]. + +[Note 236: Voyez Othon de Frisingen, _De Gest. Frid._, l. I, c. +XVII.--Cf. Brucker, _Hist. crit. philos._, t. III, pars II, l. II, c. +III, p. 751 et 759.] + +Lorsque le jour de Pâques fût passé, il donna plus d'attention aux +avertissements de Guillaume de Saint-Thierry, qui sans doute ne manqua +pas de lui rappeler la conférence promise. La gravité réelle ou +apparente de quelques-unes des nouveautés d'Abélard, l'indépendance +générale de sa doctrine, sa préférence pour la méthode rationnelle dans +l'exposition des vérités religieuses, et, plus que tout cela, l'immense +et rapide propagation de ses idées, qui trouvaient tous les esprits +prêts et ardents à les accepter, déterminèrent saint Bernard à +intervenir. + +Quoique douze ans auparavant Abélard l'eût rangé au nombre de ses +ennemis[237], leur dissidence, qui était dans la nature des choses, +n'avait pas eu beaucoup d'éclat; rien d'irréparable ne les armait encore +l'un contre l'autre. L'abbé avait visité le Paraclet; quelques relations +les avaient rapprochés; leur passager dissentiment sur le texte de +l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifesté ou laissé entre eux un +fond d'aigreur cachée, mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hésitait +évidemment à rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il +voulut d'abord avoir une entrevue avec Abélard, et il lui fit quelques +observations sur ses doctrines. Cette première conférence n'ayant rien +produit, une seconde eut lieu, et cette fois _en présence de deux ou +trois témoins_, suivant le précepte de l'Évangile[238]. Il l'engagea à +revoir ses écrits, à modifier ses assertions, surtout à ralentir les pas +trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte. +La conversation fut assez amicale. Un secrétaire de saint Bernard, son +panégyriste et son biographe, assure même qu'on s'entendit et que ce +dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme +point la relation officielle, envoyée au saint-siége par les évêques, +après la décision du concile[239]. Il y eut une simple conférence +préliminaire, d'où chacun se retira avec des espérances, parce que, de +part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Abélard +était éloigné de toute idée de schisme, et que ses propositions les plus +hasardées comportaient pour la plupart une explication plausible, un +entretien commencé sans le désir de rompre devait conduire à quelque +espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'était point pressé +de pousser les choses à l'extrême; il ne cherchait pas un éclat; +l'autre, toujours placé entre la soumission et la révolte, désirait se +maintenir à l'égard du pouvoir ecclésiastique dans une indépendance sans +hostilité; il ne céda donc pas à son adversaire, mais il ne l'irrita +pas. + +[Note 237: Voyez ci-dessus, p. 116.] + +[Note 238: «Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre +toi et lui; s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute +pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit +confirmé sur la parole de deux ou de trois témoins.» (Math., XVIII, 15 +et 16.)] + +[Note 239: Geoffroi, né à Auxerre, moine de Clairvaux, secrétaire +(_notarius_) de saint Bernard, et qui a écrit sa vie, avait été quelque +temps disciple d'Abélard; mais il appartenait tout entier au parti +opposé lors du concile de Sens. Il affirme qu'Abélard promit de +s'amender à la volonté de saint Bernard, «ad ipsius arbitrium +correcturum se promitteret universa.» Mais les évêques de France, dans +leur lettre au pape, parlent de la conférence _familière et amicale_ où +Abélard fut averti; et ils ne disent point ce qu'il répondit. S'il eût +fait une promesse violée plut tard, leur intérêt était de le rappeler. +(Cf. Gaufr., l. III, _De vit. S. Bernardi. Rec. des Hist._, t. XIV, p. +370, etc.--_Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1147.--S. Bern., _Op._, ep. +CCCXXXVII.--_Ab. Op._; Not., p. 1101.)] + +Quand les hommes supérieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de +s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas déclarée. Mais une +fois séparés, chacun, rentré dans son camp, y retrouve ses amis, ses +confidents, ses flatteurs, et se réchauffe au foyer de l'esprit de +parti. Ce qui inquiétait Bernard, c'était moins encore la nature que le +succès des doctrines d'Abélard. Il voyait au loin s'étendre l'esprit de +controverse sur les matières les plus hautes et les plus sacrées. Dans +les derniers temps, des hérésies graves, notamment sur la Trinité, +s'étaient produites en divers lieux[240]. Abélard, après en avoir +beaucoup réfuté par ses arguments, en avait suscité d'autres par sa +méthode. Il autorisait les erreurs même qu'il n'enseignait pas. Partout +à sa voix se dressait, moins prudent et moins réservé que lui, l'éternel +ennemi de l'autorité, l'examen. Son exemple avait comme déchaîné dans la +lice la raison individuelle. + +[Note 240: C'était surtout celles de Henry, de Tanquelm ou Tankolin, +de Pierre de Bruis, peut être aussi des deux frères bretons, Bernard et +Thierry dont parle Othon de Frisingen, et dont Gautier de Mortagne +a réfuté le second. On suppose que ce sont les deux frères que veut +désigner Abélard dans le tableau qu'il a par deux fois tracé des +hérésies contemporaines. (Cf. _Introd. ad Theol._, l. II, p. +1066.--_Theolog. Christ_., l. IV, p. 1314-1316, et ci-après, l. III. c. +II.--_Rec. des Histor._, t. XIV, praef., p. IXX.--_De Gest. Frid._, l. +I, c. XLVII.--_Spicileg._, t. III.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 378).] + +Hors de sa présence, l'abbé de Clairvaux ne se contraignit point pour +maudire cette réformation anticipée; il ne s'abstint pas d'en rapporter +l'existence au plus renommé des novateurs; sans peut-être attaquer +directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il +arrachait ses livres des mains de ses disciples, et prêchait contre +la contagion de son école. Autour du nouvel apôtre s'élevait contre +l'autorité doctrinale d'Abélard une clameur de réprobation et +d'anathème. Nous en pouvons juger par le langage des écrivains partisans +de saint Bernard. Abélard _dogmatisait perfidement_, disent-ils tous. Il +fut _négromant et familier du démon_, a écrit Gérard d'Auvergne[241]. + +[Note 241: «De fide dogmatizans ferfide.... Nigromanticus et daemoni +familiaris.» (_Thes. anc_. t. V, praef. in fin.) On lisait cela dans une +chronique manuscrite de Cluni. Les mots _perfide dogmatizans_ ont été +répétés ailleurs. (Guill. Nang. _Chron., Rec. des Hist._, t. XX, p. +731.)] + +Non moins puissant et non moins passionné, retentit bientôt de l'autre +côté le cri de l'indépendance. Abélard lui-même, irritable et convaincu, +opposait aux accusations des dénégations sincères, et, ne croyant que se +défendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance +ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux +renvoyaient l'insulte à la réprobation, et le mépris à l'anathème. Ils +avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient défendre +contre des préjugés tyranniques la vérité éternelle et nouvelle à la +fois. Abélard pouvait se regarder comme le représentant de ce que le +christianisme renfermait de plus éclairé, comme le docteur, sinon de la +majorité dans l'Église, au moins d'une minorité pleine d'espérance et +d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux +même qui exagéraient ou dénaturaient ses opinions, ceux même qui +en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus +_avancées_, le prenaient pour chef, et voulaient, à leur profit, faire +triompher en lui la liberté de penser. Un docteur qui avait étudié +avec lui et sous lui, Gilbert de la Porrée, chancelier de l'église +de Chartres et déjà célèbre par la solidité et le succès de son +enseignement, avait commencé à développer sur l'essence divine, sur +ses attributs, sur la différence des personnes aux propriétés dans la +Trinité, ces subtilités ingénieuses, hasardées, dont il devait, huit +ans après, étant évêque de Poitiers, venir répondre devant deux +conciles[242]. Pierre Bérenger, zélé disciple d'Abélard, déjà revêtu des +fonctions de scolastique, et qui devait défendre plus tard son maître +dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le +despotisme ecclésiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu +l'expression si vive et si piquante[243]. + +[Note 242: Gilbert de la Porrée (_Porretanus_) soutint des opinions +théologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues à celles +d'Abélard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut +traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148. +(Ott. Frising. _De Gest. Frid_., l.1, c. XLVI, L et seq.--_Hist. litt_., +t. XII, p. 486.)] + +[Note 243: Pierre Bérenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de +quelle église, n'est guère connu que par son apologie d'Abélard et +une invective contre les chartreux. Pétrarque, le premier, l'a appelé +_Pictaviensis_ (Poitevin). Dom Brial soupçonne qu'il l'a confondu avec +Pierre de Poitiers, autre disciple d'Abélard, et veut, sans trop de +fondement, que Bérenger soit _Gabalitanus_ ou du Gévaudan. (_Ab. Op_., +pars II, ep. XVII, XVIII et XIX; Not., p. 1192.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 264.--_Rec. des Hist_., t. XIV, p. 294.)] + +Enfin un homme intrépide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe +également pour avoir suivi les leçons d'Abélard, venait de se retirer +en France, banni de Rome par l'autorité pontificale, pour y avoir +fougueusement soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Église +chrétienne. Moins préoccupé du dogme que des abus introduits dans la +constitution du clergé, il préludait, sans le savoir, à l'insurrection +des Vaudois, des Albigeois, à celle du protestantisme, par des attaques +où se mêlait à la passion de l'indépendance religieuse un sentiment +confus de la liberté politique[244]. On dit qu'il se rapprocha +d'Abélard, et le poussa vivement à la résistance. Rien, à notre +connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il +appelle Arnauld le lieutenant, ou plutôt l'_écuyer_ d'Abélard[245], et +met grand soin, dans ses lettres pour Rome, à confondre la cause de l'un +avec celle de l'autre, et à représenter Abélard, tantôt comme le guide, +tantôt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper. +Espérons pour saint Bernard qu'il a dit vrai. + +[Note 244: Arnauld, qu'on croit né à Bresce, dans les premières +années du XIIe siècle, attaqua avec tant de violence la richesse du +clergé et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamné en 1139 +par le concile de Latran. Forcé de quitter l'Italie, il vint en Suisse, +et de là apparemment en France. Il repassa les Alpes en 1141, souleva +Bresce, provoqua dans Rome un mouvement révolutionnaire qui triompha +dix-ans, et fut brûlé vif en 1155.] + +[Note 245: «Procedit Golias procero corpore, nobili illo suo bellico +apparatu circumcinctus, antecedente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo +de Brixia. (S. Bern. _Op._, ep. CLXXXIX. Voyez aussi les lettres CXCV et +CCCXX.)] + +Excité ou non par Arnauld de Bresce, Abélard affronta la tempête, et +traita ses pieux et puissants adversaires comme des coeurs méchants +et des esprits faibles. Revenant à la confiance présomptueuse de sa +jeunesse, entraîné surtout par ce mouvement général qui ne venait pas +tout entier de son impulsion, il maintint avec fermeté la vérité de ses +principes, provoqua la réfutation, accusa ses adversaires de calomnie, +et parut braver l'Église. + +Alors éclata la sainte colère de Bernard, et il commença une guerre +déclarée. Il poursuivit son adversaire, disent ses apologistes, +_avec son invincible vigueur_[246]. Songeant d'abord à s'assurer +une nécessaire protection, il écrivit en cour de Rome. La confiance +d'Abélard de ce côté l'inquiétait visiblement, et ce n'est pas sans +anxiété qu'il invoque d'un ton tour à tour plaintif et indigné la +sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes +déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et +de passion, d'art et de violence; la foi est sincère, la haine aveugle, +l'habileté profonde. + +[Note 246: _Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé Ratisbonne, t. +II, c. XXIX, p. 31.--La plupart des historiens croient que saint +Bernard ne devint vraiment actif et n'écrivit en cour de Rome qu'après +qu'Abélard eut demandé à être jugé au concile de Sens. Cela est +possible, mais l'ordre que nous avons adopté peut aussi se justifier par +les textes.] + +Dans son premier appel aux cardinaux, ce n'est pas un homme seulement, +c'est l'esprit humain qu'il dénonce. «L'esprit humain, il usurpe tout, +ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus haut, +fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses +divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il +vous plaît, le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle _Théologie_[247].» +Quant à la lettre que je regarde comme la première que saint Bernard +ait écrite sur cette affaire au pape, elle est comme trempée des larmes +qu'il versa dans le sein pontifical; il jette l'épouse désolée aux bras +de l'ami de l'époux, et lui rappelle que la Sunamite lui est confiée, +pendant que l'époux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse, +une inimitié domestique, a éclaté dans le sein de l'Église; une nouvelle +foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld, ce fléau dont Rome +vient de délivrer l'Italie, se sont ligués et conspirent contre le +Seigneur et son Christ. Ces deux serpents _rapprochent leurs écailles_. +Ils corrompent la foi des simples, ils troublent l'ordre des moeurs; +semblables à celui qui se transfigura en ange de lumière, ils ont la +forme de la piété. L'Église vient à peine d'échapper à Pierre qui +usurpait le siège de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui +attaque la foi de Simon Pierre. L'un était le lion rugissant, l'autre +est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres: mais le pape +écrasera le lion et le dragon[248]. Le nouveau théologien invente de +nouveaux dogmes, il les écrit, afin d'en mieux empoisonner la postérité; +et, au milieu de ses hérésies, il se vante d'avoir ouvert les sources de +la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il +a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle à défendre son erreur +ceux-là même qui le doivent juger. «Persécuteur de la foi, comment as-tu +la pensée, la conscience d'invoquer le défenseur de la foi? De quels +yeux, de quel front peux-tu contempler l'ami de l'époux, toi, le +violateur de l'épouse? Oh! si le soin de mes frères ne me retenait! Oh! +si mon infirmité corporelle ne m'empêchait, de quelle ardeur j'irais +voir l'ami de l'époux qui prend la défense de l'épouse en l'absence +de l'époux! Moi qui n'ai pu taire les injures de mon Seigneur, je +supporterais patiemment les injures de l'Église! Mais toi, Père +bien-aimé, n'éloigne pas d'elle ton bras secourable; songe à sa défense, +ceins ton glaive. Déjà l'abondance de l'iniquité refroidit la charité +d'un grand nombre; déjà l'épouse du Christ, si tu n'y portes la main, +sort et suit les traces des troupeaux et les fait paître auprès des +tentes des pasteurs[249].» + +[Note 247: S. Bern. _Op._, ep. CLXXXVIII.] + +[Note 248: «Squamma aquammae conjungitur.... ad imaginem et +similitudinem illius qui transfigurat se in angelum lucis, habentes +formam pietatis.... Evasimus rugitum Petri Leonis, sedem Simonis +Petri occupantem; sed Petrum Draconis incurremus, fidem Simonis Petri +impugnantem, etc.» Il y a là un jeu de mots sur le nom de Pierre de +Léon. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX.)] + +[Note 249: _Id. ibid., in fin._--Les derniers mots sont empruntés +aux versets 6 et 7 du c. 1 du _Cantique des Cantiques_. Toute la lettre +est remplie d'allusions à des passages du même poème sur lequel saint +Bernard avait fait un traité.] + +C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres à divers membres du +sacré collège, aux cardinaux Ives et Grégoire Tarquin, à Étienne, évêque +de Palestrine. Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la +cour de Rome[250], il tient le même langage. Il leur rappelle que leur +oreille doit être ouverte aux gémissements de l'épouse, qu'ils sont +les fils de l'Église, qu'ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas +l'abandonner dans ses tribulations; il leur dénonce les témérités de cet +Abélard, persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors, +hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude, +abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre +nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres. +Il a dérobé les pains sacrés; il veut déchirer la tunique du Seigneur; +il est entré dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche +entouré de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les +places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes; +il reproduit sur les dogmes les plus saints les hérésies des plus +détestées. Il les a signées de sa plume, et en les écrivant il transmet +la contagion à l'avenir[251], et cependant il se glorifie d'avoir +infecté Rome de ses poisons. Les enfants de l'Église ne défendront-ils +pas le sein qui les a portés, les mamelles qui les ont nourris? + +[Note 250: Grégoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et +Bacche. (_Id._ ep. CCCXXXII.) Cette lettre porte _ad cardinalem G._, +comme la suivante. Ives, cardinal-prêtre (ep. CXCIII); Étienne, évêque +de Palestrine, cardinal en 1140 de l'ordre de Cîteaux (ep. CCCXXXII.) +La lettre commune aux évêques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep. +CLXXXVIII.] + +[Note 251: «Catholicae fidei persecutorem, inimicum crucis +Christi.... Monachum se exterius, haereticum interius ostendit.... +Egressus est de caverna sua coluber tortuosus, et in similitudinem +hydrae uno prius capite succiso, etc. (ep. cccxxxi.) Habemus in Francia +monachum sine regula, sine sollicitudine praelatum, sine disciplina +abbatem.... disputantem cum pueris, conversantem cum mulieribus, etc.» +(ep. cccxxxii.)] + +Ainsi saint Bernard prenait soin d'ôter par avance tout refuge à celui +qui n'était pas encore proscrit et qu'il ne se hâtait pas d'attaquer +ouvertement. C'est Abélard qui le contraignit enfin à se montrer. Las de +de se voir sans cesse diffamé, jamais combattu, il demanda une épreuve +publique. + +Le roi de France, qui n'était plus Louis le Gros, mais ce roi violent, +inégal et dévot, dont une activité malheureuse n'a pu illustrer le nom, +et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis VII avait au plus haut +degré la dévotion des reliques; il aimait les cérémonies consacrées à la +translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si révérés des +martyrs et des saints. La cathédrale de Sens, métropole de la province +de Paris, était riche en trésors de ce genre, et elle conserve encore +des traces précieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le +jour de l'octave de la Pentecôte de l'année 1140, le roi avait promis +d'aller visiter à Sens les saintes reliques qu'on y devait exposer à la +vénération des grands et du peuple[252]. A cette occasion, il devait y +avoir dans cette ville un concours nombreux de prélats et de dignitaires +de l'Église. Non-seulement les suffragants de l'archevêque de Sens, +mais encore celui de Reims et les évêques de sa province, devaient s'y +rencontrer. On y annonçait aussi la présence de plusieurs seigneurs +du voisinage. Cette solennité était attendue avec curiosité par les +populations. + +[Note 252: _Alan. episc. autissiod. in S. Bern. Vit. adornat_., +c. xxvi. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. cv. in praef., et p. 371 et +484.--_Gallia Christ_., t. XII., p. 16.] + +Irrité et enhardi par les attaques détournées dont il était l'objet, +animé par les conseils de ses amis et peut-être d'Arnauld de Bresce, +Abélard, s'adressant à l'archevêque de Sens, demanda que cette réunion +sainte devînt un synode ou concile devant lequel il pût être admis à +répondre à ses adversaires et à venger sa foi par la parole [253]. + +[Note 253: S. Bern., _Op_., ep. CLXXXIX, ad dom. pap. Innocentium.] + +On dit qu'il calculait que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment +quelque différend avec saint Bernard, lui serait favorable, et qu'une +convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis [254]. Ce +qui est certain, c'est que son appel ne déplut pas à l'archevêque, dont +la vanité fut flattée, et qui songea aussitôt à rendre l'assemblée plus +complète et l'épreuve plus solennelle. Il écrivit à l'abbé de Clairvaux +afin de l'inviter au concile pour le jour fixé. Celui-ci refusa, +alléguant son inexpérience de ces joutes de la parole. Il disait +qu'auprès d'Abélard, formé au combat dès sa jeunesse, il n'était lui +qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la +foi dans ces disputes, _de laisser agiter ainsi la raison divine par de +petites raisons humaines_ [255]. + +[Note 254: Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall_., t. IX, l. XXV, +p. 22.] + +[Note 255: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab +adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis +committi ratiunculis agitandam ... Dicebam sufficere scripia ejus ad +accusandum cum. (Ep. CLXXXIX.)] + +Il ajoutait que les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le +condamner, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non celle +d'un moine et d'un abbé que de juger en matière de dogme. + +Mais voulant mieux assurer le succès et témoigner de son intérêt dans +l'affaire, il adressa aux évêques qu'elle regardait une circulaire pour +les engager tous à se trouver exactement au jour de la réunion, et à s'y +montrer fidèles amis du Christ. Il les avertit en même temps de se +tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui espérait les +surprendre, les trouver mal préparés à la résistance, et dont la +perfidie se trahissait déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il +les avait défiés[256]. + +[Note 256: _Id_., ep. CLXXXVII, ad episc. senonas convocandos.] + +Cependant Abélard ne s'oubliait pas. Il donnait à ses amis et à ses +disciples rendez-vous à Sens pour le jour fixé. Il publiait qu'il +comptait bien y trouver Bernard et lui répondre. Il annonçait ce grand +débat comme un duel théologique en champ clos que déciderait avec +solennité le jugement de Dieu. + +Ce fut bientôt la nouvelle populaire, et l'attente devint générale. Les +amis de saint Bernard alarmés lui représentèrent tout le danger de +son absence, quelle confiance elle inspirerait à son adversaire, quel +découragement à ses partisans, combien cet abandon apparent d'une si +juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de +l'erreur. L'abbé céda; il consentit avec regret à paraître au concile; +mais il assure qu'il ne put retenir ses larmes. Il partit pour Sens, +le coeur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais se +répétant sans cesse cette parole de l'Évangile: _Ne préméditez pas votre +réponse, elle vous sera donnée à l'heure de parler_, et cette autre du +psalmiste: _Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'un homme +peut me faire[257]._ Mais s'il ne se préparait point pour le débat, il +avait tout disposé pour le jugement. De toutes parts, des évêques, des +abbés, des religieux, des maîtres en théologie, enfin des clercs versés +dans les lettres avaient été convoqués. Thibauld, comte palatin de +Champagne, cher à l'Église pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte +de Nevers, célèbre par sa piété, qui lui fit un jour abandonner le monde +pour devenir chartreux[258]; d'autres nobles personnages se rendaient à +Sens. + +[Note 257: _Id._ ep. CLXXXIX--Math., X, 10.--Ps. CXVII, 6.--_Ex vit. +et veb. gest. S. Bern._, auct. Gaufrid. abb. _Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 371 et 372.] + +[Note 258: Ex _chron. turonens. Rec. des Hist._, t. XII, p. 471.] + +Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry +dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archevêque de Sens, +devait le présider; il était là, environné de tous les évêques de sa +province, excepté ceux de Paris et de Nevers[259]; et Samson des Prés, +archevêque de Reims, avec trois de ses suffragants, devait siéger à côté +de lui. Les prélats qui suivaient le premier étaient d'abord Geoffroi de +Chartres, sans nul doute l'homme le plus considérable de tout le corps +épiscopal, quoiqu'il ne paraisse avoir joué cette fois aucun rôle; +Hugues III, évêque d'Auxerre, Hélias, évêque d'Orléans, Atton, évêque +de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. Les prélats de la province de +Reims étaient Alvise, évêque d'Arras, Geoffroi de Châlons et Joslen +de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant, +enseigner à tout risque d'hérésie une variété du nominalisme sur +la montagne Sainte-Geneviève[260]. A leur suite, une multitude +d'ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres, +avaient envahi la ville[261], et pour la plupart animés de l'esprit de +saint Bernard, ils le propageaient dans la foule. Sens était une cité +tout ecclésiastique, la métropole de Paris, et presque la métropole +des Gaules septentrionales; l'influence épiscopale y régnait +toute-puissante, et le peuple était dès longtemps préparé à entendre +appeler Abélard des noms d'Antechrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer +dans ses murs d'un côté saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux +baissés, couvert de la robe grossière de Clairvaux, et précédé d'une +renommée de sainteté merveilleuse; de l'autre, Abélard, qui, malgré son +âge et ses maux, portait encore avec fierté une tête belle et détruite, +et marchait entouré de ses disciples à l'aspect quelque peu profane. +Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les +fronts s'incliner sous la bénédiction de la main dont on racontait les +miracles. Sur les pas d'Abélard, ceux qu'attirait la curiosité étaient +presqu'aussitôt repoussés par l'effroi. + +[Note 259: «Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. _Chron., Rec. +des Hist._, t. XX, p. 727.) On ignore les motifs de l'absence d'Etienne +de Senlis, évêque de Paris, et de Fromond, évêque de Nevers.] + +[Note 260: _Gall. Christ._, t. VIII, p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p. +44 et passim.--Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-après l. II, c. VII et +X.] + +[Note 261: Loc. cit., et S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII.] + +Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scènes intérieures +n'en ont été nulle part fidèlement décrites. Nous ne savons que quelques +faits succinctement indiqués par saint Bernard et les évêques. Il faut +les raconter après eux. + +Le premier jour, 2 juin 1140[262], c'était un dimanche (on l'appelait +alors le jour de l'octave de la Pentecôte, car la fête de la Trinité n'a +été fondée qu'au XVe siècle), on s'occupa de l'adoration des reliques +qui furent exposées à la vénération des fidèles. Le roi les visita +pieusement, disent les écrivains ecclésiastiques, et se les fit montrer +et expliquer par saint Bernard[263]. Ce fut une grande solennité rendue +plus imposante par une pompe royale, épiscopale, guerrière, et dont +l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler +la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie +philosophique ne s'adressait qu'à l'intelligence. D'un côté, une vaste +cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante, la mitre et +la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'épée, les vêtements +de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques +blasonnées, les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel +avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui +s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine +austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Église; et +de l'autre, un homme d'une renommée étrange et suspecte, célèbre par de +tristes aventures, par des tentatives stériles, par des humiliations +bizarres, à la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des +positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement +par une bande de bruyants disciples, simples sans humilité, fiers sans +puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Église, +libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne, si ce n'est l'avant-veille +des révolutions. + +[Note 262: J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile +s'ouvrit le 11 janvier. Les témoignages authentiques donnent une date +certaine, l'octave de la Pentecôte. Or, l'année 1140, Pâques était le +7 avril. (Du Cange, art. _Annus_.) Selon notre manière de compter, la +Pentecôte devait être le 20 mai. Du reste, comme il n'existe pas de +procès-verbaux de cette assemblée, on en refait l'histoire avec les +lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons +aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les +Bollandistes, à l'année 1141. (Cf. _Act. concilior_., t. VI, pars II, +p. 1219.--Philip. Labbaei _Sacr. concil._, t. X, p. 1018.--_Anal. des +concil_., par le père Richard, t. V, suppl.--_Act. sanct_., t. III, p. +196.)] + +[Note 263: _Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern_., c. XXVI. _Rec. +des Hist_., t. XIV, p. 371.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 40.] + +Le lendemain, le concile s'ouvrit dans l'église métropolitaine de +Saint-Étienne. Les pères étaient assis en présence du roi sur son trône. +Seigneurs, moines, docteurs, prêtres, tous attendaient en silence. +L'émotion intérieure d'une grande curiosité agitait tous les esprits. +L'anxiété attentive redoubla lorsqu'Abélard parut. Il traversait +la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place, +lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porrée qui le regardait d'un +air d'intelligence, il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en +passant: + + Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet, + +prédisant ainsi le synode de Paris où, sept ans après, saint Bernard +devait, pour des nouveautés analogues, poursuivre le subtil prélat[264]. + +[Note 264: Hor. _Epist._ I, XVIII, 84.--Vincent. Bellov., _Biblioth. +Mund._, t. IV; _Spec. historial._, l. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127.--Gaufr. +aulissiod. _Vit. S. Bern., Rec. des Hist._, t. XIV, p. 372.--_Hist. +litt._, t. XII. p. 467.] + +Abélard s'arrêta au milieu de l'assemblée. En face de lui, dans une +chaire qu'on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était +debout, acceptant le rôle de promoteur, c'est-à-dire d'accusateur devant +le concile qu'il semblait présider[265]. Il tenait à la main les +livres incriminés; dix-sept propositions en avaient été extraites, qui +renfermaient des hérésies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard +ordonna qu'on les lût à voix haute. Mais à peine cette lecture +était-elle commencée qu'Abélard l'interrompit, s'écriant qu'il ne +voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife +de Rome, et il sortit[266]. + +[Note 265: _Recherches hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. +Tarbé, 1838, c. xxi.--D'Amboise signale comme une irrégularité de la +procédure que l'accusateur ait été saint Bernard, qui n'était pas de la +même province ecclésiastique qu'Abélard. Un _accusateur idoine_, dit-il, +devait être choisi dans la province de Tours où était située l'abbaye de +Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbé de Saint-Gildas, c'est pour +des opinions publiées dans la province de Sens et de Reims qu'Abélard +était poursuivi. Seulement il peut paraître singulier que dans un +concile composé de prélats de ces deux provinces, un si grand rôle ait +été donné à un homme qui n'était ni de l'une ni de l'autre; car l'abbé +de Clairvaux était du diocèse de Langres, province Lyonnaise première. +(_Ab. Op._, praef. apol.)] + +[Note 266: On n'est point parfaitement d'accord sur les détails de +cet événement; je suis le récit adressé par saint Bernard au pape. Celui +des évêques y est à peu près conforme; seulement ils ajoutent que cette +lecture avait pour but de mettre Abélard en mesure de s'expliquer et +de se défendre. Mais il se pouvait qu'on n'eût que l'intention de lui +demander s'il avouait ou désavouait les articles; car c'était l'opinion +et le conseil de saint Bernard: «Dicebam sufficere scripta ejus ad +accusandum eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CLXXXIX, _ad pap. Innoc._--Ep. +CXCI, _Remens. arch. ad eumd._--Ep. CCCXXXVII, _Senon. arch. ad +eumd._.--Gaufrid. _Ex lit. S. Bern._, l. III, _Rec. des Hist._, t. XIV, +p. 371.)] + +Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il voulu? Était-ce une fuite? Était-ce une +inspiration soudaine, un projet réfléchi, une tactique, une faiblesse? +On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappé, disent les légendaires +de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole +avait été soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs +moins crédules, il fut troublé devant cette assemblée si auguste, devant +cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit mémoire et +courage en présence de la vérité personnifiée[267]. Certes, on ne croira +pas qu'Abélard fût venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en +quelque sorte convoqué lui-même, avec le dessein de se taire au +jour marqué pour la parole, et d'éviter solennellement un combat +solennellement demandé. Le désir de suspendre toute querelle en +ajournant et en déplaçant le jugement ne saurait avoir dès l'origine +déterminé sa conduite[268]. Mais nous savons qu'il était imprudent et +affaibli, téméraire pour entreprendre et facile à émouvoir. «Il n'avait +nulle audace pour l'action,» dit un historien, «quoiqu'il en eût +beaucoup dans l'esprit[269].» Du moment qu'il mit le pied dans la ville +de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaçait d'une sédition +populaire[270]. Il lisait son arrêt écrit sur le front de ses juges. +Qu'il se tournât vers le pouvoir ou spirituel on temporel, point +d'espérance. On ne lui offrait pas une controverse en règle, engagée +entre docteurs égaux; on lui signifiait une accusation, on le sommait +d'un désaveu, d'une rétractation, ou peut-être d'une défense; mais tout +débat eût été oiseux, toute éloquence impuissante. En essayant de se +justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa défaite. D'un +autre côté, il espérait en l'appui de la cour de Rome, et savait +que c'était là le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble, +l'orgueil, la crainte et la vengeance se réunirent pour lui suggérer +ensemble la pensée d'échapper ainsi à un péril certain, d'embarrasser +ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint +Paul sans espoir devant les magistrats de Jérusalem, il se crut le droit +d'en appeler à César et de citer à leur tour ses juges inquiets devant +le tribunal de Rome. + +[Note 267: _Id. ibid._, p. 372.--_Hist. de saint Bernard_, par M. +l'abbé Ratisbonne, t. II, c. XXIX, p. 38.--Le P. Longueval, _Hist. de +l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 28.] + +[Note 268: C'est pourtant l'opinion de D. Martène dans les _Annales +de l'ordre de Saint-Benoît_, t. VI, p. 324.] + +[Note 269: Crevier, _Hist. de l'Univ_., t. I, l. I, § 2, p. 186.] + +[Note 270: Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.] + +On peut admettre qu'Abélard, appréciant sa position, s'était dit, +avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la séance et son +inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de répondre. Mais nul +ne s'attendait à ce dernier parti, et cet incident si imprévu causa +d'abord beaucoup d'émotion. Le concile embarrassé hésita sur ce qu'il +devait faire. Sa compétence paraissait douteuse: car le titulaire +d'une abbaye de Bretagne pouvait, comme tel, n'être justiciable que de +l'archevêque de Tours. A la vérité, il avait lui-même choisi ses juges +et reconnu par là leur juridiction, et en qualité de fondateur ou de +chapelain du Paraclet, il pouvait être regardé comme prêtre du diocèse +de Troyes[271]. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour +témoin de sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait +accepté le rôle d'accusé. Et s'il était accusé, comment le juger sans +l'entendre, sans savoir même s'il reconnaissait pour siennes les +opinions dénoncées? D'ailleurs, l'appel au pape n'était-il pas +suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le +saint-siège, dont les dispositions étaient déjà si douteuses? + +[Note 271: Mabillon, _S. Bern. Op._; Not., fus. in ep. CLXXXVII, p. +LXV.--Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 22.] + +Cependant, si le concile se séparait sans statuer, et qu'il se récusât +ainsi lui-même, la victoire d'Abélard était complète, et l'Église, celle +de France du moins, prononçait sa propre condamnation. C'était une faute +grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorité une +mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il décida aisément le +concile à s'en défendre. + +On se rappelle comment l'assemblée était composée. Geoffroi de Chartres, +qui peut-être n'eût pas engagé l'affaire, et qui était seul en mesure +de rivaliser d'influence avec l'abbé de Clairvaux, n'avait garde de +lui résister, et occupait désormais un rang trop important dans le +gouvernement de l'Église pour mettre au-dessus des intérêts de son +ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité. +L'archevêque de Sens pouvait hésiter; car trois ans à peine s'étaient +écoulés depuis qu'il avait été suspendu par Innocent II, pour ne s'être +pas arrêté devant un appel au pape dans une question de droit canonique +sur la validité d'un mariage; mais ses débuts dans la carrière +épiscopale n'avaient pas été édifiants; sa réforme était en partie +l'oeuvre de saint Bernard qui, après lui avoir adressé, pour l'y +confirmer un traité sur _le devoir des évêques_, s'était maintenu dans +l'usage de le gourmander sévèrement toutes les fois qu'un caractère +violent et capricieux l'entraînait à quelque faute. «La justice a péri +dans votre coeur,» lui écrivait-il un jour. C'était là le premier des +juges d'Abélard[272]. Quant à l'archevêque de Reims, élu depuis peu et +malgré le roi, qui résista longtemps à son installation, il n'avait +à grand'peine obtenu sa confirmation définitive que par l'énergique +intervention du saint abbé, dont il se regardait comme la créature[273]. +Atton, l'évêque de Troyes, avait été l'ami d'Abélard; il l'avait protégé +dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui, +étant dans l'Église plutôt du parti de Pierre le Vénérable que de celui +de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses +antécédents mêmes, et s'il ne fut pas d'autant plus prompt à déserter +son ancien ami qu'il était plus naturellement appelé à le défendre? +D'ailleurs, il se peut qu'il n'eût qu'une position faible et compromise +dans le clergé, ainsi que l'évêque d'Orléans Hélias, s'il faut en croire +un récit contesté, d'après lequel tous deux auraient été huit ans plus +tard déposés par le concile de Reims[274]. Hugues de Mâcon, évêque +d'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui étaient entrés à +Cîteaux avec lui, vingt-sept années auparavant, ne devait voir que par +ses yeux et penser que par son esprit[275]. On sait peu de chose de +l'évêque de Meaux. Celui d'Arras, Alvise, est désigné par un défenseur +d'Abélard comme un des moins habiles et des plus prévenus. On croit +qu'il était frère de Suger, et il avait été abbé d'Anchin, monastère +dirigé longtemps par Gosvin, un des constants ennemis de notre +philosophe[276]. Le maître de Gosvin, Joslen, évêque de Soissons, en sa +qualité d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer +facile en matière d'hérésie, mais il avait été rival d'Abélard sur la +montagne Sainte-Geneviève, et collègue de saint Bernard, dans la +mission que celui-ci reçut d'Innocent II, en 1131, pour aller convertir +l'Aquitaine à son autorité[277]. L'évêque de Châlons, Geoffroi Cou de +Cerf, était cet ancien abbé de Saint-Médard que le concile de Soissons +avait chargé de détenir et de discipliner Abélard; et lui aussi, +il devait, à la recommandation de saint Bernard, sa promotion à +l'épiscopat[278]. On ne voit pas d'où aurait pu venir au trop faible +et trop redoutable accusé la protection, la bienveillance ou même +l'impartialité. + +[Note 272: Henry le Sanglier avait mené une vie mondaine depuis son +élection en 1122 jusqu'en 1126. Ramené à plus de régularité par Geoffroi +de Chartres et par Burchard de Meaux, il passa sous la tutelle de saint +Bernard, qui le défendit auprès du pape et contre le roi. Voyez surtout +celle de ses lettres qui est devenue le traité _de officio episcoporum_ +(1127), et celle où le saint traite l'archevêque si durement pour avoir +déposé un archidiacre, l'accusant de provoquer ses adversaires et +d'offenser ses protecteurs (1136). «Vous amenez des pieds et des mains +votre déposition,» ajoute-t-il. «Ita ne putatis perlisse justitiam de +toto orbe, sicut de vestro corde?» (S. Bern. _Op._, ep. XLII, XLIX et +CLXXXII. Opusc. II, t. II, p. 460.--_Hist. litt._, t. XII suppl., p. 134 +et 228.--_Gall. Christ._, t. XII, p. 46 et pars II, Instrum. p. 33.)] + +[Note 273: S. Bernard. _Op._, ep. CLXX, p. 108 in not.--_Gall. +Christ._, t. IX, p. 86.] + +[Note 274: Alberic., _Ex Chronic., Rec. des Hist_., t. XIII, p. +701.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 499; t. VIII, p. 1449.--_Hist. litt_., +t. XII, p. 227.] + +[Note 275: _Gall., Christ_., t. XII, p. 292.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 408 et XII, suppl., p. 7.] + +[Note 276: C'est à lui, en effet, ou à Joslen que D. Brial applique +le passage où Bérenger se moque d'un prélat d'un renom célèbre, d'une +grande autorité dans le concile, qui aurait, après avoir bu plus que +de raison, fait une harangue assez vive contre Abélard. (_Ab. Op_., p. +306.--Cf. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. 297.--_Gall. Christ_., édit. +I, 1056, t. II, p. 216.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 71, et t. XII, p. +361.--Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)] + +[Note 277: _Gall. Christ_., t. IX, p. 357.--_Hist. litt_., t. XII, +p. 412. Voyez ci-dessus, p. 23.] + +[Note 278: _Gall. Christ._, t. IX, p. 879.--_Hist. litt._, t. XII, +p. 186; voyez ci-dessus, p. 95.] + +Saint Bernard n'eut donc aucune peine à faire prévaloir sa volonté, qui +paraissait conforme aux intérêts de l'Église et de l'autorité. Dans la +délibération du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Abélard, +il fut décidé que l'on continuerait à juger la doctrine, à défaut du +docteur, et que sans examiner si l'appel était régulier, en laissant +aller la personne par respect pour le saint-siège, à qui elle +appartenait désormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces +dogmes, extraits d'ouvrages non désavoués, avaient été notoirement et à +diverses reprises enseignés au public, et que l'intérêt le plus pressant +était de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commencé de +corrompre[279]. Plusieurs pères, mais surtout saint Bernard, apportèrent +des autorités nombreuses, et nommément celle de saint Augustin, en +preuve des hérésies contenues dans les propositions accusées. Elles +furent déclarées pernicieuses, manifestement condamnables, opposées à +la foi, contraires à la vérité, ouvertement hérétiques[280]. On dit +qu'Abélard quitta la ville le jour où la condamnation fut prononcée. + +[Note 279: «Episcopi, Vestrae Reverentiae deferentes, nihil in +personam egerunt (S. Bern. _Op._, ep. CXC). Licet appellatio ista minus +canonica videretur, sedi tamen apostolicae deferentes, in personam +hominis nullam voluimus proferre sententiam.» (Ep. CCCXXXVII.)] + +[Note 280: «Errorem perniciosissimum et plane +damnabilem.--Sententias.... «haereticas evidentissime comprobatas (ep. +CCCXXXVI). Fidei adversantia, contraria veritati.» (Ep. CLXXXIX.)] + +«Ses adversaires,» dit Brucker[281], «ne purent ni supporter ni pénétrer +les nuages dont il enveloppait des vérités simples; la superstition, +l'ignorance, l'hypocrisie, l'envie, trouvèrent matière à persécuter +cruellement un homme si digne de temps et de destins meilleurs. Il a le +droit d'être compté parmi les martyrs de la philosophie.» + +[Note 281: _Hist. crit. phil._, t. III, p. 764.] + +Cette condamnation embrassait quatorze des dix-sept propositions qui lui +étaient attribuées. Elles étaient données comme extraites de ses écrits; +le premier, sa _Théologie_ (et ce titre comprenait probablement deux +ouvrages, l'_Introduction_ et la _Théologie chrétienne_); le second, le +_Connais-toi toi-même_ ou son traité de morale. Le troisième était _le +Livre des Sentences_, ouvrage qu'il a toujours désavoué; l'on ne connaît +en effet aucun livre de lui qui porte ce titre[282]. + +[Note 282: On trouve ces propositions diversement classées et +rédigées dans divers recueils (_Ab. Op._, praefat., pars II, ep. XX; +_Apolog._, p. 830.--_Thes. nov. anecd._, t. V. _Theol. Christ., Observ. +praev._, p. 1149.--S. Bernard. _Op._, ep. CLXXXVIII). Elles différent +peu pour le fond de l'extrait dressé par Guillaume de Saint-Thierry. +Le texte, qui fut envoyé à Rome et sur lequel le pape prononça, a été +retrouva au Vatican par Jean Durand, bénédictin, et publié par Mabillon. +On croit que c'est le texte qui était joint à la grande lettre de saint +Bernard. (Ep. CXC, seu _Tractatus_, etc. Opusc. XI.) Je crois plutôt que +c'est l'extrait annoncé à la fin de la lettre des évêques de France +(ep. CCCXXXVII); il contient quatorze articles représentés par quatorze +fragments textuels d'Abélard. (S. Bern. _Op._, t. II, Opusc. XI, p. +640.) Les opinions qui y sont exprimées ont été discutées souvent. +(Voyez Dupin, _Hist. des controverses_, XIIe siècle, c. VII, p. +360.--Le père Noël Alexandre, _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p. +787.--Duplessis d'Argentré, _Collec. Judicior. de nov. error._, t. I, p. +21.--Gervaise, _Hist. d'Abell._, t. II, t. V, p, 162.--Les auteurs du +_Thesaur. anecd._, t. V, p. 1148, et ceux de l'_Histoire littéraire_, +t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisième partie du présent +ouvrage.) Quant aux écrits dénoncés, il faut en rayer _le Livre des +Sentences_ ou _Sententiae Divinitatis_, recueil qui courait sous son +nom, qu'il a formellement désavoué et qu'on lui attribuait encore à +l'époque où Gautier de Saint-Victor écrivait contre lui en même temps +que contre P. Lombard, Gilbert de la Porrée, et Pierre de Poitiers. +(Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 631.) Ce nom de Livre des Sentences +était assez commun alors. (_Ab. Op., Apolog.,_ p. 333; Not., p. +1159.--_Hist. litt._ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)] + +Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes +littéralement dans le texte des écrits qui nous sont restés, elles sont +en général authentiques, et les apologistes d'Abélard ont eu tort de les +contester. + +Parmi les maximes condamnées, les principales sont les suivantes: + +I. Dans la Trinité, le Père a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et +le Saint-Esprit la charité; chacune de ces propriétés désigne chacune +des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriété qui +distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abélard +ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Père a la puissance +parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance. +Le Fils est de la substance du Père, puisqu'il en est engendré; le +Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père, puisqu'il ne fait que +procéder du Père et du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce +est au genre, comme la forme est à la matière. C'est là ce que saint +Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité, et sur ce chef, +il accuse Abélard de l'hérésie d'Arius[283]. C'est ce que d'autres ont +appelé réduire à l'unité les personnes divines, et sur ce chef, Abélard +a été accusé de l'hérésie de Sabellius[284]. + +[Note 283: «Theologus noster cum Ario gradus et scalas in Trinitate +disponit.» (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX. Voyez aussi les lettres CXCII, +CCCXXXI, CCCXXXII, CCCXXXVI, CCCXXXVIII.)] + +[Note 284: Guillelm. S. Theod. _Disput. adv. Ab._, c. II et III. +_Biblioth. cist._, t. IV.--Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. +XLVII.--Mabillon, _S. Bernard. Op._, vol. I, t. II, p. 640.--Bayle, +_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 139.] + +II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut être appelé à ce titre une +personne de la Trinité. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse +Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius[285]. + +[Note 285: Voyez les lettres déjà citées.--Il faut bien remarquer +qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme, ou du Fils de Dieu en tant +que Jésus-Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considéré comme +tel, il n'y a pas dans tout Abélard un mot qui affaiblisse en lui un +seul des caractères de la divinité.] + +III. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé que pour celui qui +ne l'est pas, tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-même consenti à la +grâce divine; d'où il suit, que par les forces du libre arbitre et de la +raison, l'homme peut rechercher la grâce, s'y attacher, y consentir, +ou en d'autres termes, qu'une grâce spéciale n'est pas nécessaire pour +obtenir la grâce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abélard, +quand il parle de la grâce, de tomber dans l'hérésie de Pelage[286]. + +[Note 286: Voyez les mêmes lettres.] + +IV. Jésus-Christ ne nous a sauvés que par son exemple, par les +perfections dont il nous a donné le divin modèle, et par la +reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice. + +V. Dieu ne pouvait empêcher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est-à-dire +qu'étant la perfection même, il ne pouvait par sa propre nature faire ce +qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait. + +VI. Ce n'est pas dans l'oeuvre que réside le péché, mais dans la +volonté, ou plutôt dans l'intention ou le consentement donné sciemment +au mal, de sorte que l'oeuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni +pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans +l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le +plaisir. + +On doit entrevoir la portée de ces idées. A l'exception de la seconde +qui nous paraît sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal +à dire subtilement que, Jésus-Christ n'étant que le nom humain du Fils +ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jésus-Christ +que le Fils est une personne de la Trinité), toutes ces maximes ont une +certaine gravité, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes +fondamentaux. Il serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait +ailleurs[287]. Nous ne contesterons point que les principales opinions +incriminées ne se trouvent au moins en principe dans les écrits +d'Abélard, et qu'interprétées avec une rigueur absolue, poussées à leur +extrême limite, elles ne soient hérétiques, du moins par certaines de +leurs conséquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de +cause, qu'elles n'ont en général dans ses livres ni la gravité ni le +caractère qu'elles présentent comme citations isolées et dans la +forme arrêtée d'une rédaction sommaire. Elles sont, chez leur +auteur, tempérées par des déclarations positives, modifiées par des +développements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre, +ou de les excuser, ou de les réduire à des inexactitudes de langage. Les +modernes censeurs d'Abélard ne nient même pas qu'elles puissent être +ramenées à un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu +innover an fond ni sciemment sortir de l'unité[288]. Cela suffit pour +que le jugement qui le frappa soit condamné. Vainement le concile +prétend-il avoir épargné la personne, pour ne juger que les doctrines; +c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans +un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolérées. Ce n'est +pas la pensée abstraite d'Abélard, c'est sa pensée vivante et remuante; +ce n'est pas son système, c'est son influence que ses juges ont voulu +anéantir[289]. Ce n'est pas la vérité éternelle, mais la situation +accidentelle de l'Église qu'ils ont défendue. La puissance d'un génie +inquiétant et réfractaire, dans le passé d'humiliantes victoires, dans +l'avenir une tendance dangereuse, dans le présent une émotion générale +des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui +s'unirent aux inévitables passions humaines, pour déterminer la +politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit +d'instrument. + +[Note 287: Voyez la troisième partie de cet ouvrage.] + +[Note 288: Voyez Martène et Durand. (_Thes. nov. anecd._, t. V, +praefat.) Les propositions d'Abélard, disent-ils, ne peuvent qu'à +grand'peine être ramenées à un sens catholique, et devaient être +condamnées du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon, +l'éditeur et l'apologiste de saint Bernard, ne veut pas qu'on classe +Abélard parmi les hérétiques, mais seulement parmi les errants, «inter +errantes» et plus loin: «Nolumus Abaelardum haereticum; sufficit pro +Bernardi causa cum fuisse in quibusdam errantem; quod Abaelardus non +diffitetur.» (S. Bern. _Op._, praefat. § 5, 51, 55, et vol. I, t. II, +Admon. in opusc. XI.) Mais ce que Mabillon accorde suffit aussi pour +que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tout ces bénédictins +paraissent au fond réduire les torts d'Abélard à de mauvaises +expressions. L'auteur de son article dans l'_Histoire littéraire_, si +malveillant pour lui, ne lui impute pas comme hérésies intentionnelles +les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139); et +M. l'abbé Ratisbonne, plus équitable encore, lui reconnaît «un respect +sincère pour l'Église et une foi vive et docile.» (_Hist. de saint +Bern,_, t. II, c. XXVIII, p. 24.) Les questions d'hérésie me paraissent +discutées avec soin et modération par le père Alexandre Noël qui conclut +ainsi: «Non est censendus haereticus; nusquam errores suos pertinaciter +propugnavit.» (Natal. Alex. _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p. +787-803.) Toutes ces opinions, et je n'ai cité que des autorités qui +ne prennent point parti pour Abélard, contiennent ainsi une censure +indirecte de la décision du concile.] + +[Note 289: «Quia homo ille multitudinem trahit post se et populum +qui sibi credat habet, necesse est ut huic contagio celeri remedio +occurratis.» (_Lett. des évêq. au pape._ S. Bern., ep. CLXXXI.)] + +La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut, dans ce +jugement, faire une grande part à la vieille haine qui avait poursuivi +Abélard dès le début de sa carrière et que ses premiers ennemis, en +disparaissant de la scène, avaient transmise à leurs successeurs. +La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement établie. La +modération même des peines prononcées prouve bien qu'on ne pensait pas +de lui tout le mal qu'on en disait; car dès cette époque, le sacrilège +et le blasphème encouraient de plus rudes châtiments. On ne voulait +évidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut +remarquer, au reste, que le temps n'était pas venu encore où l'on vit +l'Église déployer systématiquement la dernière rigueur contre l'erreur +purement spéculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus +tard souillé sa cause. Le XIIe siècle était un temps de liberté de +penser relative, quand on le compare aux temps qui l'ont suivi. + +Cependant, ni saint Bernard ni les pères du concile n'étaient +tranquilles sur les suites de leur décision. Que devait en penser Rome? +cette question les inquiétait. D'abord il ne paraît pas que plusieurs +des pères jouissent de ce côté-là d'une grande faveur, car, des deux +archevêques de Sens et de Reims, l'un avait encouru déjà une fois la +disgrâce du saint-siège; l'autre était destiné à se voir plus tard privé +du pallium, par jugement du pape Eugène III[290]. Puis, bien qu'on eût +admis que l'appel à la cour de Rome couvrait la personne d'Abélard, on +n'était pas sûr d'être approuvé par le souverain pontife pour avoir +passé outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels, +fortement dénoncé par le clergé gallican, était constamment accueilli ou +encouragé par le saint-siège. Grégoire VII avait attiré à lui presque +toute la juridiction ecclésiastique, et le célèbre archevêque de Tours, +Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-même dans son traité de _la +Considération_, avait en vain réclamé contre cette compétence directe +et illimitée qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la +chrétienté[291]. Il est vrai qu'on alléguait contre l'appel interjeté +par Abélard que lui-même avait choisi ses juges, et qu'un concile +provincial demeure en tout état de cause juge de la doctrine d'un +théologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'être pas goûtées +à Rome, et les évêques ne doutaient pas qu'Abélard et ses amis n'y +missent tout en oeuvre pour faire condamner le clergé de France au +tribunal de saint Pierre. La modération a toujours été le caractère +et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques +circonstances extrêmes où l'autorité apostolique s'est vue directement +en péril. Sa conduite est connue; ardente, quand les églises nationales +sont tièdes, elle se montre sage et clémente quand celles-ci paraissent +passionnées; elle s'étudie à garder les formes d'une paternelle +protection. On a déjà vu qu'au sein du sacré collége Abélard comptait +des appuis et même des disciples. A leur tête était le cardinal Gui de +Castello[292], distingué par l'élévation de son esprit, sa douceur, sa +justice, et dont le crédit était grand; car c'est lui qui, quatre ans +après, fut pape sous le nom de Célestin II, trop tard pour le repos +d'Abélard, trop peu de temps peut-être pour l'Église et pour l'humanité. + +[Note 290: _Gall. Christ._, t. IX, p. 86, et t. XII, p. 46.] + +[Note 291: Cf. Gervaise, _Vie d'Ab._, t. II, l. V, p. 229.--_Rec. +des Hist. des Gaules_, t. XIV; i praefat., p. XVI.--S. Bern. _De +Considerat._ l. I, c. III.--Neander, _S. Bern. et son siècle_, l. +II.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Papauté_; Not. XVI.] + +[Note 292: Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard; Guy +de Castellis, du Chatel, de Castel ou de Château, dans les historiens +français; son nom vient de la ville de Città di Castello dans la +légation de Pérouse. Nommé par Honorius II, cardinal-diacre au titre +de Sainte-Marie, _in via lata_, et par Innocent II, cardinal-prêtre +au titre de Saint-Marc, il s'éleva au souverain pontificat en 1143 et +mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard +portent qu'il était disciple d'Abélard, et Duboulai le désigne ainsi: +«Magister Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus, +ejusque defensor acerrimus.» (S. Bern. _Op._, ep. CXCII, p. 185 _in +not._--_Hist. Univ._, t. II, p. 212.)] + +Mais saint Bernard avait encore plus d'amis auprès du saint-siége. Sa +réputation de sainteté, sa haute position et son influence active dans +le clergé, ses grands et récents services dans l'affaire du schisme, lui +assuraient en Italie une autorité qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord +deux lettres synodiques furent adressées au saint-père, l'une par +l'archevêque de Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'archevêque +de Reims et des siens. Ces deux lettres sont évidemment écrites par +saint Bernard. La première surtout est importante; elle était connue au +Vatican sous le nom de la lettre des évêques de France[293]; c'est un +compte rendu de toute l'affaire. Après avoir déclaré qu'il n'y a de +ferme et de stable que ce qui est établi par l'autorité du siége +apostolique, on y rappelle les leçons et les compositions d'Abélard, et +l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des écoles, soit +sur celui des villes, des bourgs et des châteaux, et le bruit qui en +était parvenu jusqu'à l'abbé de Clairvaux, et ses premières démarches +pleines de charité, de discrétion, et les bravades du novateur et de +ses disciples, forçant par un défi le synode à se réunir et Bernard à y +paraître. Puis, en termes fort succincts, les pères du concile exposent +ce qui s'y est passé; comment le _seigneur abbé_ a produit dans +l'assemblée le livre de théologie du maître Pierre, et les articles +dudit livre, notés comme absurdes et pleinement hérétiques, pour que +l'inculpé niât les avoir écrits, ou, s'il les avouait, les justifiât ou +les amendât; comment le maître Pierre Abélard parut alors se défier, +chercher un moyen d'évasion, et refusa de répondre; si bien qu'enfin et +quoique libre audience lui fût accordée, et qu'il fût en lieu sûr et +devant d'équitables juges, il en appela au saint-père en sa présence, et +sortit de l'assemblée avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on, +parût peu canonique, par déférence pour le siége apostolique, on n'a +point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-même. Mais, pour +mettre un terme à la propagation de l'erreur, on a statué sur les +doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles étaient +notoires; elles étaient manifestement fausses et hérétiques; on les a +donc condamnées en elles-mêmes, et cela un jour avant l'appel fait au +saint-siége. Cette dernière circonstance n'est affirmée que dans cet +endroit et elle n'est guère conciliable avec les autres relations, +même avec celle de saint Bernard, même avec celle que contient cette +lettre[294]. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abélard +ait quitté la séance sans mot dire, ce que nul ne prétend, ou qu'on eût +par provision statué à huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre +en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consommé qu'après +avoir été régularisé par une déclaration écrite, admise comme valable +par le concile[295]. Quoi qu'il en soit, l'archevêque de Sens et son +clergé transmettent au pape, en finissant, les articles condamnés, et +«le supplient unanimement de confirmer leur sentence, de frapper d'un +juste châtiment ceux qui s'obstineraient par esprit de contention à les +défendre[296]; et quant au susdit Pierre, de lui imposer silence en lui +interdisant d'enseigner et d'écrire, et en supprimant ses livres.» + +[Note 293: S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII, ad Innocent. pontif. in +persona Franciae episcop., Not. d.] + +[Note 294: «Pridie ante factam ad vos appellationem damnavimus.» +Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la +portion antérieure du récit: «Respondere noluit ... ad vestram tamen, +sanctissisme pater, appellans praesentiam, cum suis a conventu +discessit.» (_id. ibid._ Voyez aussi les lettres CLXXXIX et CXCI.)] + +[Note 295: Le père Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l. +XXV, p. 29.] + +[Note 296: «Sententias eas perpetua damnatione notari et omnes qui +pervicaciter et contentiese illas defenderent justa poena muletari.» +(Ep. CCCXXXVII.)] + +En même temps, Bernard écrit pour son compte au pape. Il se jette dans +ses bras avec tous les épanchements d'une âme navrée de douleur et d'un +chrétien au désespoir. Il est dégoûté de vivre, il ne sait s'il lui +serait utile de mourir[297]. Insensé! il croyait, après la mort de +Pierre de Léon, l'antipape, que l'Église était enfin tranquille et qu'il +allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une vallée de larmes, +une terre d'oubli. La douleur est revenue, ses pleurs ont coulé à flots +comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est levé, d'autant plus +hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David: Goliath, c'est +Abélard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis +vient le récit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration +véhémente adressée au successeur de Pierre: qu'il voie s'il est possible +que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge auprès du siége de +Pierre; qu'il se souvienne de ce qu'il doit à l'Église; qu'il écrase +la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands +évêques, ses prédécesseurs, et saisisse, pendant qu'ils sont encore +petits, les renards qui dévorent la vigne du Seigneur. + +[Note 297: «Taedet vivere et an mori expediat nescio.» (Ep. +CLXXXIX.)] + +Un moine de Montier-Ramey, admis plus tard à Clairvaux, Nicolas, +secrétaire de l'abbé, son messager de prédilection pour les négociations +délicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie +plus tard[298], fut chargé de porter ces lettres au pape, et d'y ajouter +de vive voix les commentaires convenables. + +[Note 298: Montier-Ramey était une abbaye à quatre lieues de Troyes. +Nicolas était un homme instruit, lettré, habile, fort employé dans les +affaires de Rome, mais hypocrite, et que saint Bernard accusa plus tard +de vol et de faux. On a de lui des lettres assez intéressantes.» (S. +Bern. _Op._, ep. CLXXXIX et praefat., in t. III, vol. I, p. 711.--_Hist. +litt._, t. XIII, p. 553.)] + +Ces lettres n'étaient pas les seules; il en est d'autres où le saint +s'exprime d'un ton différent, suivant la différence des correspondants. +Ainsi il s'adresse avec autorité au cardinal Grégoire Tarquin, comme +s'il n'avait pour le faire agir qu'à lui donner le signal, et qu'il le +pût traiter comme un religieux de son ordre, toujours prêt à lui obéir. +«Suivant votre coutume,» lui dit-il, «quand j'entre dans la cour (la +cour de Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez-vous donc pour +ma cause ou plutôt pour la cause du Christ[299].» Quand il écrit au +cardinal Haimeric, qui était des Gaules, son ami, et de plus chancelier +de l'Église romaine[300], il lui parle gravement, presque politiquement, +et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence +attendre du saint-siége. Il est moins à l'aise avec le cardinal Gui de +Castello: il l'appelle son vénérable seigneur et son père chéri, et d'un +ton mêlé de flatterie et de fermeté il lui témoigne l'espérance de ne +pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait +injure que de le soupçonner d'une telle amitié, elle serait terrestre, +charnelle et diabolique; et il ajoute: «Ce n'est pas moi qui accuse +Abélard auprès du saint-père; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme +qui ne voit rien en énigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout +face à face[301]!.... J'estimerais moins votre équité, si je vous priais +longtemps, dans la cause du Christ, de ne mettre personne avant le +Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir, +vous à qui Dieu a donné la puissance: il importe à l'Église, il importe +à cet homme lui-même, qu'il lui soit imposé silence.» + +[Note 299: Ep. CCCXXXIII, ad G. cardinalem.] + +[Note 300: Haimeric, Bourguignon, de la ville de Châtillon, et +qu'on dit de la famille de Castries, cardinal-diacre du titre de +Sainte-Marie-Nouvelle. (S. Bern., ep. XV et CCCXXXVIII.)] + +[Note 301: «Nihil videt per speculum et in aenigmate, sed facie ad +faciem omnia intuetur.» (Ep. CXCII, ad magistrum Guidonem de Castello.)] + +Mais quand il parle au cardinal-prêtre Ives, son ami, qui ayant été +chanoine régulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et +partager ses sentiments, il épanche toutes ses colères contre Abélard; +là encore, c'est un moine sans règle, un supérieur sans soin, qui +ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme différent de +lui-même, Hérode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller +la chasteté de l'Église, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes +pervers, plus hérétique enfin par son opiniâtreté que par ses +erreurs[302]. + +[Note 302: Ep. CXCIII, ad magistrum Ivonem cardinalem.] + +Mais en multipliant ces lettres habilement calculées pour intéresser à +sa cause tout ce que Rome avait de plus considérable, saint Bernard +ne voulait point se montrer étranger à la question de doctrine. +Indépendamment de la relation qu'il écrit pour le pape, il lui adresse +une épître, ou plutôt un traité où il examine et discute quelques-unes +des opinions d'Abélard[303]. Cette composition a été justement placée +parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y considère pas dans +leur ensemble, ni d'un point de vue fort élevé, les doctrines de son +adversaire, il prend sur lui à divers moments une supériorité véritable; +et dégagée des violences d'un langage injurieux qui altère et déshonore +la vérité même, sa pensée est souvent juste et quelquefois profonde. +Dans la discussion sur la Trinité, on peut l'accuser de n'avoir pas +équitablement pris l'opinion qu'il réfute. S'il ne la défigure pas, +du moins il l'exagère; et en isolant les expressions, il les rend +exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'être pour un esprit +de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle théorie de la Rédemption +il paraît avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui +peut préférer l'idée d'Abélard ne saurait faire qu'elle fût l'idée +traditionnelle et partant orthodoxe de l'Église catholique. La Trinité +et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont le saint s'occupe +avec étendue. Il glisse sur le reste, et se borne à caractériser d'une +manière générale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la +théologie d'Abélard. Là encore, il montre une vraie sagacité, et il +attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une +force et une clairvoyance qui feraient envie à plusieurs des apologistes +de notre siècle, avec une rhétorique passionnée qui rappelle l'auteur +de l'_Essai sur l'indifférence en matière de religion_; c'est la même +éloquence, plus animée peut-être, quoique moins naturelle encore; c'est +la même vigueur sophistique; c'est, avec les idées que M. de la Mennais +n'a plus, le talent qu'il a toujours. + +[Note 303: S. Bern. _Op._, ep. CXC, seu tractatus contra quaedam +capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. 636.--_Ab. Op._, +p. 276. Voyez dans la suite de cet ouvrage le c. IV de la troisième +partie.] + +Jamais plus active et plus soigneuse habileté n'a été déployée pour +perdre un homme, coupable seulement de dissidence et convaincu d'être +un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine, +de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint +Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour +un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique +équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la +sainteté seule atténue, si elle ne les justifie, ces excès de l'âme. On +a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit. +Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu +les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme +détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard +consacrait à Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur épée. + +L'intérieur du parti qui poursuivait Abélard nous est mieux connu que le +parti d'Abélard lui-même, et que sa propre conduite, dans ces difficiles +circonstances. Peut-être le Vatican, qui nous a rendu le texte des +propositions déférées par le concile de Sens, contient-il encore, dans +ses mystérieuses archives, les lettres d'Abélard suppliant, et les +plaintes de ceux qui, croyant la vérité persécutée dans sa personne, +invoquaient la protection du chef de la chrétienté; mais tout cela nous +est inconnu. Nous ne possédons que les actes publics, deux confessions +de foi et une apologie qu'un de ses amis écrivit avec plus de chaleur +que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces écrits, et +les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le +plus simple. + +La décision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de +saint Bernard au pape furent répandues dans le public, et l'on ne tarda +pas à les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annonçait avant +de l'avoir obtenue. Abélard, imparfaitement instruit de son sort, dut +redoubler de soins pour l'éviter et l'adoucir. Il comptait sur deux +appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome. + +La première était moins unie qu'il ne pensait. L'énergie avec laquelle +on l'avait attaqué au nom de l'Église intimidait ceux qui n'étaient +qu'impartiaux, neutralisait dans le clergé une partie de ses amis, et +donnait à la querelle une gravité qui ne permettait plus de le suivre +ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnées. Toutefois, pendant +qu'il faisait sans doute jouer à Rome tous les ressorts qui le pouvaient +sauver, il ne négligea pas de s'adresser au public, et de se concilier +les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part, +les esprits curieux et hardis, qui se plaisent à l'examen et goûtent la +controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition; de l'autre, +les esprits élevés et bienveillants, qui s'intéressent aisément au +talent et à la sincérité persécutés, et qui placent volontiers le bon +droit du côté de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa +les réponses de la dialectique, aux autres les gémissements de la foi. +Il s'étudia comme toujours à faire en lui redouter le controversiste et +plaindre le chrétien. + +Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire, +c'était Héloïse: non qu'il pût craindre un moment d'être désavoué par +l'esprit le plus libre, abandonné par le coeur le plus fidèle. Eh! dans +quelles extrémités Héloïse ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait +besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti +l'abbesse et ses religieuses; car elle exerçait dans l'Église et le +monde une grande autorité morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de +passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore, +le coeur d'Abélard renfermait un fond de véritable tristesse; un +sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait à se répandre, et +qui s'épanchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pensée et +sentait toute son âme. C'est pour elle qu'il écrivit cette confession de +foi si noble et si touchante: + +«Héloïse, ma soeur, toi jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus +chère encore en Jésus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils +disent en effet; ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse +est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli +grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de +l'esprit, ils m'enlèvent la pureté de la foi. C'est, il me semble, la +prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi; je ne veux pas à ce +prix être philosophe, s'il me faut révolter contre Paul; je ne veux pas +être Aristote, si je suis séparé du Christ; car il n'est pas sous le +ciel d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. J'adore +le Christ qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, je +l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair virginale, +prise du Paraclet[304]. Et pour que toute inquiète sollicitude, tout +ombrage soit banni du coeur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci. +J'ai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son Église. +Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: Je +crois dans le Père et le Fils et le Saint-Esprit, Dieu un par nature +et vrai Dieu, qui contient la Trinité dans les personnes, de façon à +conserver toujours l'unité dans la substance. Je crois que le Fils est +en tout _coégal_ au Père; savoir, en éternité, en puissance, en volonté, +en opération. Je n'écoute point Arius qui, poussé par un génie pervers, +ou même séduit par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la +Trinité, enseignant que le Père est plus grand, le Fils moins grand, +oubliant ainsi le précepte de la loi: _Tu ne monteras point par des +degrés à mon autel_ (Exod. xx, 26); car il monte par des degrés à +l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinité une priorité et +une postériorité (une supériorité et une infériorité). J'atteste que le +Saint-Esprit, est consubstantiel et coégal en tout au Père et au Fils, +quand dans mes livres je le désigne si souvent du nom de la Divine +bonté. Je condamne Sabellius qui, attribuant au Père et au Fils la même +personne, avança que le Père avait souffert la passion, d'où est venu le +nom des patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils +de l'homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux +natures. C'est lui qui après avoir souffert toutes les conditions +attachées à son humanité et la mort même, est ressuscité, est monté au +ciel, et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les +péchés sont remis par le baptême; que nous avons besoin de la grâce +pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont +régénérés par la pénitence. Quant à la résurrection de la chair, +pourquoi en parlerais-je, puisque vainement je me glorifierais d'être +chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour? + +[Note 304: «Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de +Paracleto sumpta gloriosa divinitus operantem.» Manière un peu +recherchée, mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a été conçu +dans le sein d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit.] + +Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je +tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne +crains pas les aboiements de Scylla, Je ris du gouffre de Charybde, je +n'ai pas peur des chants mortels des sirènes. Si la tempête vient, elle +ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; car je +suis fondé sur la pierre inébranlable[305].» + +[Note 305: _Ab. Op._, pars II, p. 308.] + +Cette déclaration est chrétienne. Elle contient l'expression d'une foi +correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait +Abélard d'hérésie. Cependant elle ne rétracte pour le fond aucune des +opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins où il les +a soutenues. I1 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans +l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires +et lui, sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents +attachent aux mêmes mots. Peut-être si l'on obligeait tous les chrétiens +à donner individuellement le sens précis et sincère qu'ils attribuent +chacun aux expressions consacrées du dogme, verrait-on dans l'unité +perpétuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et +l'hérésie des coeurs trahir l'orthodoxie des paroles. + +Ainsi Abélard parlait à Héloïse. Ainsi il essayait d'offrir aux +catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intéresser à +lui et de le prendre sous leur garde. En même temps, il composait une +apologie plus développée, où il se défendait en discutant et réfutait +ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen +nous en a conservé le commencement, où l'on voit que les questions +de dialectique avaient été mêlées par les adversaires d'Abélard aux +questions de théologie, et ceux-ci ont accusé cet ouvrage d'une vivacité +et d'une violence qui auraient à la fois aggravé les torts de l'auteur +et empiré sa situation[306]. Nous doutons qu'il ait écrit avec +l'emportement qu'on lui reproche. En général, sa discussion était alors +plus dédaigneuse que violente; mais c'était bien assez pour offenser des +adversaires très-sérieusement persuadés d'être les défenseurs de Dieu. + +[Note 306: Othon paraît croire que l'apologie d'Abélard fut faite à +Cluni après la décision du pape. Si c'est la confession de foi qui se +trouve dans les Oeuvres, elle n'était pas de nature à provoquer de +vives répliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a +conservés, et qui indiquent que les imputations d'hérésie auraient été +rattachées à quelque point de philosophie traité d'après Boèce. Elle +n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abélard dit: «Per apologiam +suam theologiam impejorat.» Celle-ci est donc perdue. L'existence en est +attestée par Othon et par les citations curieuses que donne le censeur +inconnu dans une réfutation attribuée faussement à Guillaume de +Saint-Thierry. Il faut que les éditeurs de celle-ci l'aient lue avec peu +d'attention pour n'avoir par aperçu qu'elle était dirigée contre une +apologie tout autrement polémique que la déclaration publiée par +d'Amboise et annexée par Tissier à la dissertation de Guillaume de +Saint-Thierry, et à celle de l'abbé anonyme qu'on croit être Geoffroi +d'Auxerre. (Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. 1, c. XLIX.--_Disput anon. +abb. adv. P. Abael., Biblioth. cisterc._, t. IV, p. 239, 240, 242, +246.)] + +Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice à une autre apologie +qu'Abélard laissa publier par un de ses amis. Pierre Bérenger +est l'auteur de cette défense, véritable invective contre saint +Bernard[307]. L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des +longueurs, des puérilités, des plaisanteries grossières que tolérait +le goût du temps, de ces citations innombrables, ornement obligé +d'un ouvrage destiné aux gens instruits, on y trouve un vrai talent +satirique, un esprit libre et pénétrant, quelquefois une argumentation +vive et des traits d'éloquence. C'est une Provinciale du XIIe siècle. On +ne saurait dire si Abélard y avait mis la main. + +[Note 307: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, _Berengarii scholastici +Apologeticus_, p. 302.] + +Nous n'avons rien emprunté à cet ouvrage en racontant le concile de +Sens. Nous ne voudrions pas juger les jésuites sur la foi de Pascal; +mais il y a dans Pascal du vrai sur les jésuites, et tout ne peut-être +faux dans ce que raconte Bérenger: car s'il parle comme un ennemi de +saint Bernard, il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi. + +Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme échantillon de +style, quelque chose de la peinture intérieure du concile. Après s'être +assez agréablement moqué de la prétention constante de Bernard à n'être +qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'études, quoiqu'il écrivît +avec beaucoup d'art et de recherche, et qu'il se fût adonné aux lettres +profanes au point d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons badines +dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle +avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, puis lui déclare +brusquement qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa +conduite dans la dernière affaire. + +«Or, voilà les évêques convoqués de toutes parts au concile de Sens. +C'est là que tu as déclaré Abélard hérétique, que tu l'as arraché comme +en lambeaux du sein maternel de l'Église. Il marchait dans la voie du +Christ; sortant de l'ombre comme un sicaire aposté, tu l'as dépouillé +de la tunique sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, afin qu'il +priât Dieu pour lui; et intérieurement tu te disposais à le proscrire du +monde chrétien. Que pouvait faire la foule? Comment prier, quand elle +méconnaissait celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui +avais fait des miracles, qui étais assis avec Marie aux pieds de Jésus, +qui conservais toutes ses paroles dans ton coeur, tu aurais dû brûler +au ciel le plus pur encens de la prière pour obtenir la résipiscence +de Pierre, ton accusé, pour obtenir qu'il se lavât de tout soupçon.... +Est-ce que par hasard tu aurais mieux aimé qu'il demeurât tel que la +censure trouvât où le prendre? + +«Enfin, après le dîner, le livre de Pierre est apporté, et l'on ordonne +à quelqu'un de faire à haute voix lecture de ses écrits. Mais le +lecteur, animé par la haine, arrosé par le fruit de la vigne, non pas de +cette vigne dont il est dit, _je suis la vigne véritable_ (Jean, XV, 1), +mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, se +met à crier plus fort qu'on ne lui demandait. Après quelques mots, vous +eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire, +jouer, comme gens qui accomplissent leurs voeux, non au Christ, mais à +Bacchus; en même temps on salue les coupes, on célèbre les pots, on loue +les vins; les saints gosiers s'arrosent ... et c'est alors que, comme +dit le satirique: + + Inter pocula quaerunt + Pontifices saturi quid dia poemata narrent[308]. + +[Note 308: Pers. sat. I, v. 27-28. L'auteur latin dit _Romulidae_ et +non _pontifices_.] + +Puis, quand arrive jusqu'à eux le son de quelque passage subtil +et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas habituées, +l'auditoire se dégrise dans son coeur; ce ne sont plus que grincements +de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de taupe pour voir clair +en philosophie, s'écrient:--Quoi! nous laisserions vivre un pareil +monstre!--et, remuant la tête comme des juifs:--Ah! disent-ils, _voilà +celui qui renverse le temple de Dieu_.--(Math, XXVI, 40.) Ainsi +des aveugles jugent les paroles de lumière; ainsi des hommes ivres +condamnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent +contre l'organe de la Trinité.... Ils avaient rempli, ces premiers +philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du +breuvage leur était montée au cerveau, de sorte que tous les yeux se +fermaient noyés dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur crie, +l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller; +l'autre, sur un coussin bien mou, cherche à fermer ses paupières; +un troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur +trouvait quelque épine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles +des pères: _Vous condamnez?_ Alors, quelques-uns à peine éveillés à la +dernière syllabe, d'une voix somnolente, la tête pendante, disaient: +_Nous condamnons.--Amnons_, disaient d'autres qui, éveillés à leur tour +par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, décapitaient le +mot[309].... Ainsi les soldats endormis rendent témoignage que, pendant +leur sommeil, les apôtres sont venus et ont emporté le corps. (Math. +XXVIII, 43.) Ainsi, celui qui avait veillé le jour et la nuit dans la +loi du Seigneur est condamné par des prêtres de Bacchus. C'est le malade +qui traite le médecin; c'est le naufragé qui accuse celui qui est sur le +rivage; le criminel qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, ô +mon âme? A qui recourir? As-tu oublié les préceptes des rhéteurs, et +maîtrisée par la douleur, gagnée par les larmes, perds-tu le fil de ton +discours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera la +foi sur la terre? Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel +ont leurs nids; mais Pierre n'a pas où reposer sa tête.... + +[Note 309: Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire. +_Damnatis_, dit le promoteur. _Damnamus_, disent les pères. _Namus_, +répondent les plus endormis. _Namus_, nous nageons, ce mot fait allusion +à l'ivresse, et Bérenger ajoute: «Votre natation est une tempête, une +submersion.» (P. 305.)] + +«En voyant agir de la sorte, en écoutant les arrêts de pareils juges, on +se console avec ces mots de l'Évangile: _Les pontifes et les pharisiens +se sont réunis, et ils ont dit: Que faisons-nous? Cet homme dit des +choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, tout le monde croira en +lui_. (Jean, XI, 47.) + +«Mais un des pères, nommé l'abbé Bernard, étant comme le pontife de ce +concile, prophétisa en disant: _Il nous convient qu'un seul homme soit +exterminé par le peuple et que toute la nation ne périsse pas_[310]. +C'est de ce moment qu'ils ont résolu de le condamner, répétant ces +paroles de Salomon: _Tendons des embûches au juste_ (Prov. I, 11), +enlevons-lui la grâce des lèvres et trouvons le mot qui perdra le +juste.--Vous l'avez fait en faisant ce que vous avez fait, vous avez +dardé contre Abélard les langues de la vipère. Renversés par l'ivresse, +vous l'avez renversé, et vous avez absorbé le vin, _comme celui qui +dévore le pauvre en secret_ (Habac. III, 14). Et pendant ce temps, +Pierre priait: _Seigneur_, disait-il, _délivrez mon âme des lèvres +iniques et de la langue perfide_. (Ps. CXIX, 2.) + +[Note 310: Jean, XI, 50. Bérenger dit: _Exterminetur a populo_, ce +qui veut dire soit _exterminé par le peuple_ ou _proscrit du sein du +peuple_. Il y a dans la Vulgate: _Moriatur pro populo_, ce qui est +conforme au texte grec.] + +«Au milieu de tant de pièges, Abélard se réfugie dans l'asile du +jugement de Rome.--Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine. Je +veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie; _j'en appelle +à César_.--Mais Bernard, l'abbé, sur le bras duquel se reposait la +multitude des pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint +Paul dans les fers: _Tu en as appelé à César, tu iras à César_[311]; +mais _tu en as appelé à César, tu n'iras pas à César_. Il informe en +effet le siège apostolique de tout ce qu'ils ont fait, et aussitôt un +jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Église +gallicane. Ainsi est condamnée cette bouche, temple de la raison, +trompette de la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur, +absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne dirai-je pas, +Bernard?.... + +[Note 311: «Caesarem appello.--Caesarem appellasti; ad Caesarem +ibis.» (Act. XXV, 11 et 12.)] + +«Malgré tout ce que la fureur intestine des haines conjurées, tout ce +qu'un orage de passions implacables et insensées pouvait lancer contre +Pierre, tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquité, la froide +clairvoyance de la censure apostolique ne devrait jamais se laisser +endormir. Mais il dévie facilement de la justice, celui qui dans une +cause craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette parole d'une +bouche prophétique: _Toute tête est languissante.... De la plante des +pieds jusques au col, rien n'est sain en lui_[312]. + +[Note 312: Isaï., l. 5 et 6.--Le texte dit de la plante des pieds +jusqu'au sommet de la tête, _usque ad verticem_. C'est peut-être par +erreur que la citation de Bérenger porte _cervicem_.] + +«Il voulait, disent les fauteurs de l'abbé, corriger Pierre. Homme de +bien, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'une foi intacte, +pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du +blasphème éternel? Et si tu cherchais à enlever à Pierre l'amour du +peuple, comment t'apprêtais-tu à le corriger? De l'ensemble de tes +actions, il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas +l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle. +C'est une belle parole que celle du prophète: _Le juste me corrigera en +miséricorde._ (Ps. CXL, 5.) Où manque en effet la miséricorde, n'est pas +la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran. + +«Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son +âme: _Il ne doit pas trouver un refuge auprès du siége de Pierre, celui +qui attaque la foi de Pierre_[313]! Tout beau, tout beau, vaillant +guerrier; il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte. +Crois-en Salomon: _Ne soyez pas trop juste de peur de tomber dans la +stupidité_[314]. Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui +affirme la foi de Pierre: il doit donc trouver un refuge auprès du siége +de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et si +tu veux, il sera catholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera +catholique encore; car Dieu est à tous et n'appartient à personne[315].» + +[Note 313: S. Bern., ep. CLXXXIX.] + +[Note 314: _Eccl._, VII. 17.--Il y a dans le texte: «Noli esse +justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas.» +Bérenger dit: «Noli nimium esse justus, ne forte obstupescas.»] + +[Note 315: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, p. 303-308.] + +Après ces belles paroles, Bérenger recherche si en effet Abélard n'est +pas chrétien. Il donne alors le texte de la confession de foi adressée +à Héloïse, et sur cette déclaration, il demande s'il est juste et +charitable de fermer à celui qui professe la croyance de l'Église tout +accès vers le chef de l'Église. Abélard peut s'être trompé, mais il n'a +point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens; +un second ouvrage eût corrigé ou bien éclairci le premier; il fallait +attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne +le conteste pas, où n'y a-t-il point d'erreurs? il y en a dans saint +Bernard lui-même. Son traité sur le Cantique des Cantiques contient +une hérésie sur l'origine de l'âme[316]. Il y a des fautes dans saint +Hilaire, dans saint Jérôme, et saint Augustin a publié le livre de ses +rétractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler +à fermer au maître Pierre les portes de la clémence apostolique? + +[Note 316: Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont +peu graves ou peu prouvées. Ainsi on lit dans son vingt-septième sermon +sur le _Cantique des Cantiques_, que l'âme vient du ciel, et Berenger +en conclut que saint Bernard est tombé dans l'erreur d'Origène qui +attribuait aux âmes une existence antérieure à cette vie. L'induction +nous paraît forcée. (S. Bern. _Op._, vol. I, t. IV, serm. XXVII, 6; +Not., p. CXIII.--_Hist. litt._, t. XII, p. 257.)] + +Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger +termine son pamphlet théologique, en prenant l'engagement de discuter +dans un autre écrit le fond même des questions. Mais cet engagement, il +ne le tint pas. On vient de voir qu'en écrivant, il savait déjà que la +cour de Rome avait prononcé, et que toute espérance était perdue. Du +côté de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui +va jusqu'à la violence, avait été lancée contre l'apologie, non de +Berenger, mais d'Abélard[317]. L'auteur inconnu, mais qui était un abbé +de moines noirs, dédie son ouvrage à l'archevêque de Rouen qui parait +être son supérieur ecclésiastique, raconte qu'il a été lié avec Abélard +par la plus étroite familiarité, et prend avec la dernière vivacité +la défense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de +calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Abélard d'être +_conduit par les furies_ et d'avoir comparé saint Bernard à Satan, +transformé en ange de lumière. Si la citation est exacte, l'accusé n'eût +fait que rendre à l'accusateur ce qu'il lui avait prêté[318]. + +[Note 317: Nous avons déjà parlé de cette dissertation d'un abbé +anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue +avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribuée par +surérogation; erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevée. +Point d'évidente raison non plus pour donner cet ouvrage à Geoffroi, +l'auteur de la _Vie de saint Bernard_. Un moine de Cîteaux, nommé aussi +Geoffroi, l'attribue bien à un abbé de moines noirs, et Geoffroi le +biographe devint en effet abbé de Clairvaux (ou des moines noirs de +Cîteaux); il fut le troisième successeur de saint Bernard; mais il +n'était point abbé à l'époque où l'ouvrage paraît avoir été écrit, et +surtout il ne dépendait pas de l'archevêque de Rouen. L'ouvrage, au +reste, a été inséré dans la Bibliothèque de Cîteaux. (Disputat. anonym. +abbat. adv. dogm. P. Abael., _Bibl. cist._, t. IV, p. 238.--S. Bern. +_Op._, admon. in opusc. XI, vol. 1, t. II, p. 636.--_Thes. nov. anecd. +observ. proev. in Ab. Theol._, t. V, p. 1148.--Ex epist. Gaufr. mon. +clarev., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 331.--_Ab. Op._; Not., p. 1193.)] + +[Note 318: Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. CCCXXX.] + +Mais ces violences de langage, toujours blâmables, étaient de plus +imprudentes. Le clergé orthodoxe prenait de jour en jour le dessus. +Berenger, esprit vif et caustique, s'était fait encore d'autres +affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti +contre lui[319]. Il se vit bientôt obligé de quitter le pays et de +songer à sa sûreté; puis du fond de la retraite où il s'était caché, +il écrivit à Guillaume, évêque de Mende, une lettre où il s'excuse, en +laissant échapper encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Il +déclare qu'il se rend sur les questions générales du dogme, qu'il n'a +pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renoncé à +s'ériger en patron des articles reprochés à Pierre Abélard, puisque, +encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le +son[320]. «Quant à l'apologie que j'ai publiée, je la condamnerai, +dit-il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose contre la personne de +l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie, et +non au Sérieux.» + +[Note 319: _Ab. Op._, pars II, ep. XIX, p. 325.] + +[Note 320: «Quia, etsi sanum saperent, non sane sonabant.» (_Ab. +Op._, pars II, ep. XVIII, p. 822.)] + + +C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpiré, fut +bientôt officiellement connu, et mit fin à cette grande controverse, +qui devait renaître un jour sous les auspices d'hommes nouveaux. Saint +Bernard avait triomphé; l'oeuvre était consommée. On ignore si la cour +de Rome hésita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux +partis; mais l'acquittement d'Abélard était la condamnation du clergé +de France et l'immolation dans l'Église de ce qu'on pourrait appeler +le parti gouvernemental au parti libéral. Un tel acte ne pouvait être +qu'une dangereuse inconséquence, à moins qu'il ne fût le début et le +signal d'un système nouveau, et ne figurât dans un vaste ensemble de +mesures de réforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique +n'était pas dans les idées du siècle, peut-être même eût-elle devancé +de trop d'années la nécessité qui plus tard a pu la réclamer sans +l'obtenir. En tout cas, elle n'était pas à la portée de celui qui, sous +le nom d'Innocent II, gouvernait l'Église, esprit médiocre et d'une +commune prudence, imitateur timide de la politique illustrée, entre ses +prédécesseurs, par Hildebrand, et entre ses successeurs, par Lothaire +Conti. Peu de mois après le concile de Sens, un rescrit donné à Latran +le 16 juillet, et adressé aux archevêques de Sens et de Reims, +ainsi qu'à l'abbé de Clairvaux, condamna sur l'appel Abélard et ses +doctrines[321]. Les termes en sont assez modérés. Après un préambule +sur les droits et les devoirs du saint siége, et quelques citations +d'erreurs déjà condamnées, le pape, sans se prononcer en droit touchant +les opérations du concile, dit que, quant aux articles déférés par +les deux archevêques, il a reconnu avec douleur, dans la pernicieuse +doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes hérésies, et qu'il se félicite +qu'au moment où se raniment des dogmes pervers, Dieu ait suscité à +l'Église des enfants fidèles, au saint troupeau d'illustres pasteurs, +jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique[322]. En +conséquence, après avoir pris le conseil de ses évêques et cardinaux, le +successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine +générale de Pierre et son auteur avec elle, et impose à Pierre, comme +hérétique (_tanquam haeretico_), un perpétuel silence. Il estime en +outre que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être +séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans les liens de +l'excommunication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes +les livres d'Abélard, et que lui-même les fit brûler à Rome[323]. + +[Note 321: S. Bern. _Op._, ep. CXCIV; Innocentius episc. +venerabilibus fratribus.--_Ab. Op._, pars II, ep. XVI, p. 301.] + +[Note 322: «Qui novi haeretici calomniis studeant obviare.» (_Id., +ibid._)] + +[Note 323: Gaufrid., _In Vit. S. Bern._--S. Bern. _Op._, vol. 1, p. +636.] + +Telle était la lettre immédiatement ostensible. Une lettre plus courte, +portant la même suscription, et donnée le lendemain de la précédente, +contenait le commandement que voici: + +«Par les présents écrits, nous mandons à votre fraternité de faire +enfermer séparément dans les maisons religieuses qui vous paraîtront le +plus convenables, Pierre Abélard et Arnauld de Bresce, fabricateurs de +dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler +les livres de leur erreur partout où ils seront trouvés. Donné à Latran, +18ième jour des calendes d'août.» + +Et à cette lettre était annexé cet ordre: + +«Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à ce que la lettre même +(sans doute le rescrit principal) ait été, dans le colloque de Paris qui +est très-prochain, communiquée aux archevêques[324].» + +[Note 324: Cet ordre est du 14 juillet. On ignore quel était le but +de ce colloque (conférence ou délibération) qui devait se tenir à Paris +et où devaient assister des archevêques, je n'en ai vu trace ni dans la +_Gallia Christiana_, ni dans l'_Histoire de l'Église de Paris_ du P. +Gérard Dubois. (S. Bern. _Op._, ep. CXCIV et not. in ep. CLXXXVII +et seqq., p. lxvi.--_Ab. Op._, pars II, ep. XV et XVI, p. 299 et +301.--Fleury, _Hist. Eccl._, t. XIV, l. LXVII, p. 556.)] + +Le secret prescrit fut gardé quelque temps. Abélard paraît n'avoir ni su +ni soupçonné de bonne heure ce fatal dénoûment. En faisant son appel, il +avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome, pour y plaider sa +cause. Il ne pouvait s'imaginer qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et +que cette iniquité, presque sans exemple de la part de l'Église suprême, +serait consommée contre lui. Il faut remarquer en effet, qu'à aucune +époque de la procédure, soit en France, soit en Italie, il n'a été admis +à dire s'il reconnaissait les ouvrages à lui attribués, s'il avouait, +désavouait, rétractait, modifiait ou interprétait les articles qu'on +prétendait en avoir extraits, ni enfin à s'expliquer sur ses dogmes et +ses intentions; la preuve n'a donc jamais été faite qu'il fût coupable +de malice, orgueil, opiniâtreté, conditions indispensables de l'hérésie; +car l'hérésie est un crime et non pas une erreur. On conçoit donc +jusqu'à un certain point sa sécurité. Cependant, comme il n'attendait +plus rien de la France, il résolut d'aller à Rome, afin de s'y défendre +s'il était encore simple accusé, de se justifier s'il était condamné +déjà. Triste et souffrant, il partit pour Lyon, en faisant route par +la Bourgogne. L'âge et les infirmités ralentissaient sa marche; il +séjournait dans les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Une +fois, surpris, dit-on, par la nuit, il fut forcé de s'arrêter à Cluni. + +La maison de Cluni, située non loin de Mâcon, était une ancienne abbaye +de l'ordre de Saint-Benoît, fondée au commencement du Xe siècle par +Bernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume Ier, duc +d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait précédé Cîteaux et par +conséquent Clairvaux, qui n'était qu'une colonie de cette dernière +maison, et, comme on disait dans le cloître, la troisième fille de +Cîteaux[325]. + +[Note 325: Cluni et Cîteaux, tous deux de l'ordre de Saint-Benoît, +étaient cependant des chefs d'ordre. Les quatre démembrements de +Cîteaux, appelés ses quatre filles, étaient les abbayes de La Ferté, de +Pontigni, de Clairvaux et de Morimond. La robe de Cluni était noire, +celle de Cîteaux blanche, excepté quand les moines sortaient de la +maison. Cette différence dans la couleur du froc joue un grand rôle +dans las démêlés des clunistes et des cisterciens. (_Hist. des ordres +monastiques_, par le P. Heliot, t. V, c. xviii et xxxii.)] + +Cluni était ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastères les +plus renommés de la Gaule pour sa richesse et sa dignité. On vantait la +magnificence de son église, de ses bâtiments, de sa bibliothèque; et +l'hospitalité y était exercée avec grandeur. Un esprit de paix et +d'indulgence, le goût des lettres et des arts même régnaient dans cette +maison où les biens du monde n'étaient point dédaignés et que des +religieux austères accusaient de relâchement. Les vives animosités qui +éclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents +du même ordre, avaient, pendant un temps, animé Cîteaux contre Cluni. +Cîteaux, chef d'ordre comme Cluni, et à sa suite Clairvaux, plus ardent, +plus rigoureux, plus pauvre, avait attaqué tout à la fois la richesse, +l'influence, et l'esprit large et tolérant d'une abbaye où le temps +avait amené quelques modifications à la règle primitive de Saint-Benoît. +Naturellement, Cluni répondait en accusant Cîteaux de pharisaïsme. +Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqué, près de quinze +ans auparavant, de prendre parti pour Cîteaux, d'où il était sorti, et +tout en lui reprochant les exagérations malveillantes d'un zèle outré, +il avait censuré les nouveautés et les concessions de Cluni, et dénoncé +la mollesse sous le nom de modération, la complaisance sous celui de +charité[326]. + +[Note 326: Voyez l'ouvrage que saint Bernard, à la demande de +Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'_Apologia_ et où il +attaque encore plus Cluni qu'il ne le défend, tout en blâmant Cîteaux. +(S. Bern. _Op._, vol. 1, t. II, opusc. V.)] + +Quoique ces accusations, motivées surtout par quelques habitudes de luxe +inséparables d'une grande opulence, et par les désordres ambitieux d'un +abbé, Pons de Melgueil, mort à Rome excommunié, n'eussent jamais atteint +son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des +seigneurs de Montboissier en Auvergne, celui à qui ses vertus et sa +longue vie ont attiré le nom de Pierre le Vénérable; il lui fallut +prendre la plume pour défendre son ordre et répondre, au moins +indirectement, à saint Bernard[327]. Il donna une réfutation remarquable +de toutes les critiques des cisterciens, ce qui était réfuter celles que +s'appropriait saint Bernard, quoiqu'il ne le nommât pas[328]. Mais c'est +l'esprit même de saint Bernard que semble combattre dans son style +calme, mesuré, enjoué même, l'esprit juste et serein de Pierre le +Vénérable. En 1132, une exemption en matière de dîme accordée par le +pape aux moines de Cîteaux, obligea l'abbé de Cluni à réclamer, et +suscita une controverse nouvelle entre l'abbé de Clairvaux et lui[329]. +Enfin, six ans après, l'élection d'un cluniste à l'évêché de Langres, +faite contre le gré du premier, l'entraîna à des plaintes amères où son +noble émule ne fut pas épargné auprès du roi ni du pape. Pierre lui +répondit avec une mesure et une supériorité reconnues des admirateurs +mêmes de saint Bernard; et quand enfin, résumant tous leurs différends +du ton de la modération et de l'amitié, il voulut les mettre au néant, +il lui écrivit une grande lettre toute pleine d'autorité et de douceur +où nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous +les temps: «La règle de saint Benoît est subordonnée à la règle de la +charité[330].» + +[Note 327: Pierre le Vénérable, «Venerabilis cognomine, quod ipsi +haesit, sua aetate donatus» (_Rec. des Hist._, t. XV, ep. Pet. Clun. +abb., _Monit._, p. 625); «Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum +et humanarum scientiarum cognitionem cum insigni vitae prebliate +conjunctam» (_Gall., Christ._, t. VI, p. 1117), ne fut point _canonisé +selon les formes_. Mais les bénédictins n'ont pas manqué de l'inscrire +dans leur martyrologe; et dans la bibliothèque de Cluni, son nom est +précédé de l'S. (_Bibl. Cluniac. vit. S. Pet. vener._, p. 553.) Les +auteurs de l'_Histoire littéraire_ le regardent également comme un saint +en France. (_Hist. litt._, t. XIII suppl., p. 431.)] + +[Note 328: Fleury n'hésite pas à considérer l'apologie de Cluni +adressée par Pierre à Bernard comme une réponse à l'ouvrage du dernier, +et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de l'_Histoire +littéraire_ mettent un grand soin à prouver qu'il n'en est rien et que +Pierre ne répond qu'aux cisterciens en général. Il est certain que la +réfutation n'est ni directe, ni expresse, mais l'opposition entre +les deux hommes est flagrante. (Cf. _Bibl. cluniac._, l. I, ep. +XXVIII--_Hist. litt._, t. XIII, p. 199, t. Xlll supp., p. 266 et 438.-- +_Hist. Eccl._, l. LXVII, n° 43.--_Saint Bernard et son siècle_, l. II.)] + +[Note 329: S. Bern. _Op._, vol. 1, not. in ep. CCXXVIII.--_Bibl, +Clun., Petr. Ven. epist._, l. I, ep. XXXIII-XXXVI.] + +[Note 330: «Regula illa illius sancti patris ex illa sublimi et +generali caritalis regula pendet.» (_Bib. Clun., Petr. epist._, l. +IV, ep. XVII, l. I, ep. XXIX.--S. Bern. _Op._, ep. CLXIV à CLXX, ep. +CCXXIX.)] + +La bienveillance, l'estime, l'amitié même parurent assez constamment +unir ces deux hommes si différemment chrétiens. Ils se louèrent beaucoup +l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'en tendirent jamais. L'abbé Pierre, +par ses vertus calmes, sa piété simple, la culture et la distinction de +son esprit, était universellement respecté dans l'Église. Il ne manquait +pas pour lui-même de la sévérité nécessaire à la profession monastique, +et sa réforme de son ordre, décrétée en 1132, dans un chapitre général +où assistèrent douze cent douze frères et deux cents prieurs, l'a bien +prouvé. Mais une charité tendre et éclairée l'inspirait, et son esprit +aimable autant qu'étendu, lui faisait admettre et comprendre ce qui +échappait au génie étroit de l'abbé de Clairvaux. Les lettres de Pierre +sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu'à cette +intelligence des choses mondaines dans une juste mesure, jusqu'à cette +habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du +siècle, des trésors des arts, des moyens d'influence temporels, rappelle +involontairement, dans sa magnificence, sa grâce et sa sainteté, +l'immortel archevêque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni à Pierre ni à +Bernard que de dire qu'il y eut en eux et même entre eux quelque chose +qui fait penser à Fénelon et à Bossuet. «Vous remplissez les devoirs +«pénibles et difficiles, qui sont de jeûner, de «veiller, de souffrir,» +écrivait un jour Pierre à Bernard, «et vous ne pouvez supporter le +devoir facile «qui est d'aimer[331].» + +[Note 331: «Quae gravia sunt faciunt; quae levia facere nolunt.... +Servas, quicumque talis es, gravia Christi mandata, cum jejunas, +cum vigilas, cum fatigaris, cum laboras; et non vis levia ferre, ut +diligas.» (_Bibl. Clun._, 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a été mise +à la date de 1149.) Saint Bernard était fort supérieur à Bossuet en +énergie et en puissance de caractère; mais la nature de Bossuet était +meilleure, plus équitable et plus douce.] + +Tel était l'homme que la Providence mît sur la route d'Abélard fugitif. +Ce n'était ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un +moine dominateur; mais un prélat lettré et doux, pieux et libéral, qui +aimait la paix et qui savait l'établir et la conserver. Il accueillit +Abélard avec un mélange de compassion et de respect, et la triste +victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra +enfin ce qu'il n'avait guère trouvé sur l'âpre chemin de sa vie, la +bonté. + +S'étant reposé quelques jours à Cluni, il confia ses projets à l'abbé +Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste persécution, et +protestait avec horreur contre le nom d'hérétique. Il raconta qu'il +avait fait appel au saint-siége, et qu'il allait se réfugier au pied du +trône pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins +avec certitude, que son arrêt était rendu. Pierre le Vénérable approuva +son dessein, lui dit que Rome était le refuge du peuple des chrétiens, +qu'il devait compter sur une suprême justice qui n'avait jamais failli +à personne, et par delà la justice, sur la miséricorde. Dans ces +circonstances, Raynard, abbé de Cîteaux, vint à Cluni. On a supposé +qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des +ordres du pape, hésitait à les exécuter avec éclat, ou redoutait le +voyage d'Abélard à Rome. Quoi qu'il en soit, l'abbé de Cîteaux parla de +réconciliation, et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idée. Tous +deux pressèrent Abélard. Mieux instruit peut-être de sa vraie situation, +ou peut-être usé par l'âge, brisé par la maladie, découragé par +l'expérience, il parut se laisser fléchir. Jamais il n'avait pensé à se +placer en dehors de l'Église, et le schisme de sa situation lui était +réellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut +être touché de cet aspect de charité paisible et de sainte indifférence +que présentaient le vénérable abbé et l'intérieur de sa maison. Jamais +la piété n'avait abandonné son âme; il y laissa pénétrer le calme et le +détachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il +déclara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce +qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles +catholiques, et il écrivit une nouvelle apologie ou confession de +foi[332]. Il voulut bien même suivre à Clairvaux l'abbé Raynard, dont la +médiation assoupit les anciens différends, et il dit à son retour que +saint Bernard et lui s'étaient revus pacifiquement[333]. On ne sait rien +de cette entrevue. Je ne doute pas de la clémence de saint Bernard; il +croyait réellement que c'était à lui de pardonner. + +[Note 332: _Ab. Op._, pars II, ep., xx, _apologia seu confessio_, p. +330.] + +[Note 333: «Se pacifice convenisse revenus retulit.» (_Id_., +_Ibid_., pars II, ep. xxii, p. 336.)] + +Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint +Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère +sa clairvoyante sévérité. Comme l'apologie pour Héloïse, la seconde +déclaration d'Abélard, adressée à tous les enfants de l'Église +universelle, est chrétienne; mais il n'y dément sur aucun point capital +les opinions émises dans ses ouvrages. Seulement il les désavoue dans la +forme absolue et outrée que leur avaient donnée ses adversaires, ou bien +il répète sans commentaire ni développement, la formule orthodoxe dont +on l'accuse de s'être écarté; mais il ne reconnaît pas qu'il s'en +soit écarté, ni que par conséquent il l'entende désormais en un sens +contraire à ses écrits. Après cette déclaration, il restait maître +comme par le passé, de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses +expressions, comprises suivant sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on +leur prêtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrés. +Après cette déclaration, il pouvait encore, au moyen de quelque +interprétation, soutenir qu'il n'avait pas changé d'opinion. En un mot, +il s'exprime chrétiennement, il ne se rétracte pas. Pour écrire cette +apologie, il a pu céder à l'âge, à la force, à la nécessité; il a pu, +chose plus louable, obéir à l'amour de la paix, au respect de l'unité, +à l'intérêt commun de la foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas +sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde. Le coeur +d'Abélard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait +pas. + +Au reste, il continue dans son apologie à se plaindre de la malice de +ses ennemis et des impostures dont il est victime[334]. Sur tous les +points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connaît aucune +faute, et s'il lui en est échappé dans ses écrits ou dans ses leçons, il +ne les défend point, il se déclare prêt à tout réparer, à tout corriger, +n'ayant jamais eu ni arrière-pensée, ni mauvais dessein, ni opiniâtreté. + +[Note 334: Comme cette confession de foi accuse clairement, bien +qu'indirectement, ses adversaires de mensonge, elle a été censurée assez +vivement par des auteurs modernes, et confondue avec cette apologie +antérieure dont j'ai déjà parlé et qui aurait été plus violente que les +ouvrages même qu'elle était destinée à justifier. C'est ainsi qu'en +paraît juger entre autres Tissier. (_Biblioth. pat, cister._, t. IV, p. +259.) Mais ce que nous savons de la première apologie ne permet pas +de la confondre avec la confession de foi, et ainsi en ont jugé +d'excellents critiques. Si celle-ci a été écrite à Cluni, elle n'atteste +pas une réconciliation profondément sincère avec saint Bernard. (Cf. +_Hist. litt._, t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a établi d'une manière +assez spécieuse qu'Abélard n'avait jamais au fond abandonné ses opinions +et qu'aidé par Pierre de Cluni, qui tenait à honneur de le garder +dans son couvent, il avait donné à saint Bernard des satisfactions +apparentes. (_P. Ab. Vit._, chap. 70 et seqq.)] + +Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles +relevés dès l'origine dans ses écrits, il n'en laisse pas un seul, sans +se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'hérésie: «Et quant +à ce qu'ajoute _notre ami_,» dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer +qu'il écrivit sa déclaration au moment de sa réconciliation), «que ces +articles ont été trouvés, partie dans la _Théologie_ du maître Pierre, +partie dans le _Livre des Sentences_ du même, partie dans celui qui +est intitulé: _Connais-toi toi-même_, je n'ai pas lu cela sans grand +étonnement, aucun ouvrage de moine se pouvant trouver qui eût pour +titre: _Livre des Sentences_; et cela aussi a été avancé par ignorance +ou par malice[335].» + +[Note 335: Apol., p. 333.] + +Abélard, réconcilié, n'aspirait plus qu'à la retraite. Abandonnant le +monde et la vie des écoles, il consentit à rester pour toujours à +Cluni, à la grande joie de l'abbé et de toute la communauté. Pierre le +Vénérable se hâta d'écrire au pape pour lui demander de permettre à son +hôte de ne plus quitter l'asile où il avait été reçu, et d'y passer, +dans le repos, l'étude et la piété, les restes d'une vie dont le terme +paraissait approcher[336]. + +[Note 336: _Ab. Op._, pars II, ep. xxii, _Petr. Vener. ad Dom. +Innocent. II_, p. 335.] + +Cet arrangement, comme on le pense bien, fut approuvé à Rome; Abélard +devint moine à Cluni, du moins se soumit-il à la règle de la communauté, +et bien que son rang dans l'Église, égal à celui de l'abbé de Cluni, +l'eût fait, non moins que sa renommée, placer en tête de toute la +congrégation et marcher le premier après son chef, il accepta avec la +dernière rigueur l'humilité et l'austérité de sa nouvelle vie. Il se +revêtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin +de sa personne, il traita son corps avec le mépris des solitaires. +«Saint Germain, dit l'abbé de Cluni[337], ne montrait pas plus +d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté.» Silencieux, le front +baissé, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de +ses frères, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore +parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, l'oeil cherchait +avec hésitation ou contemplait avec étonnement cet homme d'un si +grand nom, qui semblait se dédaigner lui-même et se complaire dans +l'abaissement. Rendu par le saint siége à tous les devoirs du ministère, +il fréquentait les sacrements, il célébrait souvent le divin sacrifice, +ou prêchait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y +fût contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait +et se taisait toujours. Ses études, comme celles de toute sa vie, +continuaient d'avoir un triple objet, la théologie, la philosophie et +l'érudition. Ce n'était plus qu'une pure intelligence. Les passions +étaient anéanties ou condamnées au silence; et il ne restait plus +d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais +s'il est vrai, comme il est permis de le croire, qu'il ait mis à Cluni +la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique, nous +y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de +l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit, des ressources de +son savoir, de la durée de son nom, il confiait à l'avenir vengeur le +triomphe de la science opprimée dans sa personne. «Convaincu que c'est +la grâce qui fait le philosophe, puisqu'il faut du génie pour la +dialectique,» il se sentait comme prédestiné à la science, et +il écrivait pour l'instruction des temps où sa mort rendrait à +l'enseignement la liberté, heureux ainsi d'assurer après lui la +renaissance de son école[338]. Tel était l'homme dont l'humilité et la +soumission édifiaient Pierre le Vénérable. + +[Note 337: _Ab. Op._, pars II, ep. xxiii. p. 340.] + +[Note 338: Voyez ci-après I. II, c. iii, et Ouv. inéd. d'Ab., +Dialectique, p. 228 et 436. C'est une remarque de Thomasius, qu'Abélard +n'a effacé d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il +semblait avoir rétractés. (_Ab. Vit._, § 81.)] + +Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau +très-douloureuse, lui laissait peu de tranquillité. L'abbé Pierre exigea +qu'il changeât d'air, et l'envoya auprès de Châlons, dans le prieuré de +Saint-Marcel, fondé par le roi Gontran, et possédé par l'ordre de Cluni. +Cette maison s'élevait non loin des bords de la Saône, dans une des +situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là +il continua sa vie studieuse; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il +ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans écrire ou dicter. Mais +tout à coup ses maux prirent un caractère plus alarmant; il sentit que +le dernier moment venait, fit en chrétien la confession d'abord de sa +foi, puis de ses péchés, et reçut avec beaucoup de piété les sacrements +en présence de tous les religieux du monastère. «Ainsi, écrit Pierre +le Vénérable, l'homme qui par son autorité singulière dans la science, +était connu de presque toute la terre, et illustre partout où il était +connu, sut, à l'école de celui qui a dit: _Apprenez que je suis doux et +humble de coeur, demeurer doux et humble_, et, comme il est juste de le +croire, il est ainsi retourné à lui[339].» + +[Note 339: Math., XI, 29.--_Ab. Op._, pars II, ep. XXIII, Petr. +Vener. ad Heloïss., p. 342.] + +Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il était âgé de +soixante-trois ans[340]. + +[Note 340: On lisait dans le vieux nécrologe du Paraclet: «Maistre +Pierre Abaelard, fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion, +trespassa ce XXI avril, agé de LXIII ans.» (_Ab. Op._; Not p. 1196.) +«Undenas malo revocante calendas,» porte son épitaphe (_Id._, p. 343).] + +Il fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusée assez +grossièrement et d'un travail fort simple. Déposé d'abord dans la +chapelle de l'infirmerie où il était mort, son corps fut ensuite +transporté dans l'église du monastère de Saint-Marcel, et y demeura +quelque temps. Dans le dernier siècle, on y voyait encore son sépulcre, +ou plutôt son cénotaphe, sur lequel il était représenté en habit +monacal[341]. + +[Note 341: C'est, d'après de bonnes autorités (M. Alexandre Lenoir +et M. Boisset, de Châlons), la même tombe où Abélard est déposé +aujourd'hui au cimetière du Père Lachaise. M. Lenoir a donné le dessin +du monument tel qu'il existait à Saint-Marcel avant la révolution. +Suivant lui, le corps d'Abélard n'aurait quitté la chapelle de +l'infirmerie que pour le Paraclet, et ce n'est que vers la fin du +dernier siècle que son tombeau primitif aurait été transporté dans +l'église du prieuré de Saint-Marcel. L'épitaphe, peinte en noir sur la +muraille au-dessus du monument, portait: + + Hic primo jacuit Petrus Abelardus + Francus et monachus cluniacensis, qui obiit + anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses + in territorio trecacensi requiescit. Vir pietate + Insignis, scriptis clarissimus, ingenii acumine, + rationum pondere, decendi arte, omni + scientiarum genere nulli secundus. + +(_Voyage littéraire par deux bénédictins_, t. I, 1re partie, p. +225,--_Musée des monum. franç._, par A. Lenoir, t. 1, p. 220, pl. n° +617.)] + +Mais quand il mourut, il avait depuis bien longtemps demandé que +ses restes reposassent au Paraclet[342]. Cette volonté devait être +accomplie; celle qui régnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne +l'accomplît pas. + +[Note 342: _Ab, Op._, pars I, ep. III, p. 63 et ci dessus p. 147.] + +Elle vivait dans un profond silence; depuis longues années, ce coeur +s'était fermé et ne se montrait qu'à Dieu, sans se donner à lui. On ne +sait rien d'elle. + +Pierre le Vénérable avait fait de tout temps profession de lui porter +autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet +et Cluni; l'abbé avait reçu d'elle, par un moine nommé Théobald, une +lettre et quelques petits présents, lorsqu'il lui écrivit, pour lui +raconter les derniers jours de son époux, une épître pleine de louange +où il l'appelle femme vraiment philosophique, où il la compare à Déborah +la prophétesse, et à Penthésilée, reine des Amazones, et lui exprime de +vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la +douce prison de Marcigny, couvent de femmes bénédictines placé dans le +voisinage, près de Semur et sous la direction de l'abbé de Cluni. Il +joignit même à sa lettre une épitaphe en onze vers latins qu'il avait +composée en l'honneur d'Abélard et qu'on lisait plus tard gravée sur +la muraille de l'aile droite de l'église de Saint-Marcel, près de la +sacristie[343]. C'était, y disait-il, «le Socrate, l'Aristote, le Platon +de la Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut des rivaux, +il n'eut point de maître. Savant, éloquent, subtil, pénétrant, c'était +le prince des études; il surmontait tout par la force de la raison, et +ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa à la philosophie véritable, +celle du Christ.» On peut regarder ces mots comme l'expression du +jugement de tous les esprits éclairés du siècle d'Abélard. + +[Note 343 : + + Gallorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum, + Noster Aristoteles, logicis quicumquo fuerunt + Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi + Princeps.... + +Dans l'édition d'Amboise, cette épitaphe est jointe à la lettre où +Pierre rend compte à Héloïse de la mort d'Abélard. En 1703, on la lisait +encore dans l'église de Saint-Marcel, d'après les auteurs de l'_Histoire +littéraire_. Une seconde épitaphe, rapporté également par d'Amboise, est +aussi attribuée à l'abbé de Cluni; la première seule l'est avec quelque +certitude; nous l'analysons dans le texte; les deux derniers vers de la +seconde en ont été détachés et cités seuls comme étant l'inscription du +tombeau d'Abélard; les voici: + + Est satis in tumulo: Petrus hic jacet Abaelardus + Cui soli patuit scibite quidquid erat. + +ou, comme la donne le P. Dubois: + + Est satis in titulo: Praesul hic jacet Abaelardus, etc. + +P** en a donné une troisième trouvée dans un manuscrit qu'il croit +presque contemporain d'Abélard; elle commence ainsi: + + Petrus amor cleri, Petrus inquisito veri, etc. + +On peut y remarquer ce vers: + + Praeteriit, sed non periit, transivit ad esse. + +La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, en contient une +quatrième dont voici le premier vers mutilé: + + Bummorum major Petrus Abaelardus.... + +Rawlinson a extrait d'un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford une +cinquième épitaphe, assez remarquable par quelques vers sur le +nominalisme; elle commence par ces mots: + + Occubuit Petrus; succumbit eo moriento + Omnis philosophia.... + + Philippe Harveng, théologien du XIIe siècle, en a composé ou conservé une + dont nous ne connaissons que le premier vers: + + Lucifer occubuit, stellae radiate minores. + +(C. _Ab. Op._, praefat. in fin. pars II, ep. XXIII, p. 342.--_Thes. +anecd. noviss._, t. III, _Dissert. isag_ XXII.--_Ex chronic._, Wilelm. +Godel. et Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415 et 675.--_P. Ab. +et Hel. Epist._, edit. a R. Rawlinson, 1718.--P. Harveng., _Op._, p. +801.--_Hist. eccles. paris._, auct. Dubois, t. II, l. XIII, c. VII, p. +178.--_Hist. litt._, t. XII, p. 101 et 102.)] + +«Ainsi, chère et vénérable soeur en Dieu,» écrivait l'abbé de Cluni à +l'abbesse du Paraclet, «celui à qui vous vous êtes, après votre liaison +charnelle, unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, celui +avec lequel et sous lequel vous avez servi le Seigneur, celui-là, +dis-je, le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre vous-même, le +réchauffe dans son sein, et au jour de sa venue, quand retentira la voix +de l'archange et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le garde +pour vous le rendre par sa grâce.» Nous n'avons point la réponse +d'Héloïse; mais nous savons que quelque temps après, dans le mois de +novembre, Pierre le Vénérable se rendait au Paraclet. Pour complaire à +l'abbesse, il avait fait enlever de l'église de Saint-Marcel, en secret +et à l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Abélard, et il les +apportait à leur dernière demeure. Dans une lettre où elle le remercie, +Héloïse lui dit simplement: «Vous nous avez donné le corps de notre +maître[344].» + +[Note 344: «Corpus magistri nostri dedistis.» On pourrait croire +par la place où se lit cette phrase, qu'il s'agit du corps de +Notre-Seigneur, et que Pierre disant la messe au Paraclet y donna la +communion aux religieuses. Mais il y aurait _Corpus DOMINI nostri_ (_Ab. +Op._, pars II, ep. XXIII, p. 342 ep. XXIV. Heloiss. ad Petr. Abb. clun., +p. 343). M. Boisset, à qui nous devons la conservation du premier +tombeau d'Abélard, dit dans une lettre adressée à M.A. Lenoir, que +l'abbé de Cluni se rendit à Saint-Marcel dans les premiers jours de +novembre, sous prétexte d'y faire la visite abbatiale; qu'une nuit, +pendant le sommeil des religieux, il fit enlever le corps d'Abélard, et +partit aussitôt lui-même avec ce dépôt pour aller au Paraclet, où il +arriva le 10 novembre 1142. (_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 231)] + +Pendant son séjour au Paraclet, Pierre dit la messe dans la chapelle, le +16 novembre, prêcha dans la salle du chapitre, accorda au monastère +le bénéfice de Cluni, et à l'abbesse ce qu'on appelait le Tricenaire, +c'est-à-dire une concession de trente messes à dire par ses moines, ou +tout au moins des prières pendant trente jours de suite après la mort +d'Héloïse, et pour le repos de son âme. De retour dans son abbaye, il +régularisa cette promesse en lui envoyant un engagement écrit et scellé +de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée, +pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait +élever à son maître et à son époux. + +Cette absolution est conçue en ces termes: «Moi, Pierre, abbé de Cluni, +qui ai reçu Pierre Abélard dans le monastère de Cluni, et cédé son +corps, furtivement emporté, à l'abbesse Héloïse et aux religieuses du +Paraclet; par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je +l'absous d'office de tous ses péchés[345].» + +[Note 345: _Ab. Op._, pars. II, ep. XXV; Pet. clun. ad. Hel., p. 344 +et 345.] + +On a conservé un hymne funèbre, ce que les anciens appelaient _noenia_, +chanté peut-être ou supposé chanté près du tombeau d'Abélard par +l'abbesse du Paraclet et ses religieuses[346]. On voudrait croire que +ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicité, d'une certaine grâce +mélancolique, est l'ouvrage d'Héloïse. Pourquoi cette stance ne +serait-elle pas d'elle? + + Tecum fata sum perpessa; + Tecum dormiam defessa, + Et in Sion veniam. + Solve crucem, + Due ad lucem + Degravatam animam. + +Elle demande à reposer près de lui; c'est à lui qu'elle demande de la +conduire au séjour d'éternelle lumière, et aussitôt elle entend le +choeur et la harpe des anges; et les religieuses s'écrient: «Que tous +deux se reposent du travail et d'un douloureux amour. + + Requiescant a labore, + Doloroso et amore. + +«Ils demandaient l'union des habitants des cieux: déjà ils sont entrés +dans le sanctuaire du Sauveur.» + +[Note 346: Ce chant nous est transmis par un auteur allemand, qui ne +dit point d'où il l'a tiré (Morlz Carriere, _Abuelard und Heloise_, p. +XCVI). Je ne l'ai vu mentionné nulle part ailleurs. M. Carriere en donne +une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit poème +est très-simple. Les religieuses chantent d'abord deux stances de +_requiescat_ devant le tombeau; puis Héloïse en dit quatre analysées +dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitôt les nonnes +reprennent et annoncent la béatitude des deux époux. Héloïse elle-même +aurait bien osé composer cela.] + +Héloïse vécut encore vingt et un ans; elle continua d'être l'objet +de l'admiration et de la vénération générale. Son siècle la mettait +au-dessus de toutes les femmes, et je ne sais si la postérité a démenti +son siècle[347]. + +[Note 347: «Tu... et mulieres omnes evicisti, et pene viros +universos superasti.» (_Petr. clun. ep., Ab. Op.,_ pars II. p. +337.)--«Fama... femineum sexum vox excessisse nubis nutilleavit. +Quomodo? Diciando, versilicando, etc... Stultus ego qui lunam illuminare +velo.... Calamus vester calamis ductorum supereminet aut aequatur.» +(Hug. Metel. ep. XVI et XVII ad Helois. Hug., _Sac. antiq. mon._, t. II. +p. 348 et 349.)] + +La prospérité, la richesse, la dignité du couvent du Paraclet ne firent +que s'accroître. Sa première abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de +dimanche, au même âge que son fondateur. Le calendrier nécrologique +français du Paraclet portait à son nom: «_Héloïse, mère et première +abbesse de céans, de doctrine et religion très-resplendissante_[348].» + +[Note 348: «Mater nostrae religionis Heloysa, prima abbatissa, +documentis et religione clarissima, spem bonam ejus nobis vita +donante, feliciter migravit ad Dominum.» C'est ce qu'on lisait dans le +_Necrologium_ à la date Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. (_Gall. Christ.,_ t. +XII, p. 574.) Duchesne a lu dans le calendrier du Paraclet: «Heloysa, +neptis Fulberti canonici parisiensis, primo petri Abaelardi conjux, +deinde monialis et prioritsa Argentolii, post oratorii paralitei +abbatissa, quod ab anno MCXXX ad annum MCLXIV prudenter atque religiose +rexit.» (_Ab Op.;_ Not., p. 1181.) C'est une tradition plutôt qu'un +fait historique qu'Héloïse mourut au même âge qu'Abélard. On a vu qu'il +n'existe pas de donnée certaine sur l'époque de sa naissance. Une +inscription gravée près du premier sépulcre d'Abélard dans l'église de +Saint-Marcel de Châlons, portait: «Obiit magnos ille doctor XI Kalend. +Maii an. MCXLII, anno suo _climacterico_. et Heloissa vero XVII Kalend. +Junii anno MCLXIII. Creditur enim XX annis amplius marito supervixisse.» +Ces paroles ne sont pas affirmatives. (_Hist. litt._ t. XII, p. +645.--Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)] + +On dit qu'en mémoire de sa science incomparable, ses religieuses +voulurent que le Paraclet célébrât tous les ans l'office en langue +grecque le jour de la Pentecôte; et cette institution s'est longtemps +maintenue[349]. + +[Note 349: In not. Auberti Miraei ad _Henric. Gandat. de scriptor. +ecclesiast._ c. XVI. _Biblioth. eccles.,_ p. 164.--Bayle, _Dict. crit._, +art. _Paraclet._--Gervaise, _Vie d'Abeil_., t. II, liv. VI, p. 328.] + +Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie, elle ordonna, dit-on, +qu'on l'ensevelît dans le tombeau de son époux. Ce tombeau était placé +dans une chapelle qu'Abélard avait fait construire, peut-être le premier +bâtiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le cloître avec +le choeur. On l'appelait le petit moustier. «Lorsque la morte,» dit une +chronique, «fut apportée à cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari +qui, bien des jours avant elle, avait cessé de vivre, éleva les bras +pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassée[350].» + +[Note 350: D'Amboise et Duchesne donnent ce fait un peu légendaire +comme extrait d'une chronique de Tours, alors manuscrite. _Verba +chronici MS. Turonici._ (_Ab. Op_., praefat, et not. p. 1195.) Ce doit +être le _Chronicon Turonense_ inséré par fragments dans le _Recueil des +Historiens_, comme oeuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le +passage cité y est indiqué par les premiers mots seulement (t. XII. p. +472), puis suivi d'un renvoi à la chronologie de Robert d'Auxerre. Dans +celle-ci (_Id_., p. 293), le passage est inséré à peu près dans les +termes rapportés par d'Amboise; mais il s'arrête à la translation du +corps d'Abélard au Paraclet, et ne mentionne ni le désir exprimé par +Héloïse d'être ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici +raconté. Peut-être cette différence entre le texte de la chronique de +Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la +chronologie de Robert, a-t-elle échappé à l'éditeur du _Recueil des +Historiens_. Aucune partie du paragraphe concernant Abélard, ni le +début, ni la fin, ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours, +imprimé pour la première fois et par extraits dans l'_Amplissima +collectio_, de Marténe et Durand (t. V, p. 917 et 1015). On sait au +reste qu'un récit tout semblable se trouve dans Grégoire de Tours. (_De +Glor. confess._, c. XLII.)] + +La vérité cependant, c'est qu'Héloïse ne fut pas d'abord ensevelie dans +le même tombeau, mais dans la même crypte qu'Abélard. Trois siècles +après leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles, +dix-septième abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportés du +petit moustier dans le choeur de la grande église du monastère, et +déposés, ceux d'Abélard à droite, ceux d'Héloïse à gauche du sanctuaire, +et plus tard rapprochés au pied ou même au-dessous du maître autel[351]. + +[Note 351: _Gall. Christ._, I. XII, p. 614.--_Ann. ord. S. +Benedict._., t. VI, p. 356.] + +On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisième supérieure du Paraclet, Marie +de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle +dite de la Trinité, devant l'autel; elles y restèrent longtemps, sans +aucune épitaphe, dans un caveau situé au-dessous des cloches[352]. On +ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent réunis +dans un double cercueil qui a été ouvert de nos jours. Il paraît +qu'en 1701, une épitaphe en prose française fut, par l'ordre de la +vingt-cinquième abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravée sur un +marbre noir placé à la base de cette chapelle sépulcrale ou plutôt sur +une plinthe au pied de la triple statue de la Trinité, que cette dame +avait relevée. En 1766, une autre abbesse du même nom conçut le plan +d'un monument où devait figurer encore cette curieuse statue, et qui +ne fut exécuté qu'en 1779 par la dernière abbesse du Paraclet[353]. +La révolution française, qui abolit l'institution fondée par Àbélard, +respecta cependant et sa mémoire et le double cercueil où l'on croyait +avoir conservé les derniers restes d'Abélard et d'Héloïse. + +[Note 352: _Voyag. litt. par deux bénédict._, 1re partie, p. 85.] + +[Note 353: C'était Charlotte de Roucy; celle qui avait conçu le plan +était la vingt-sixième abbesse et se nommait Marie de Roye; toutes de +la maison de la Rochefoucauld. L'épitaphe que l'une fit graver sur +le tombeau, avait été composée à la demande de l'autre, en 1766, par +l'Académie des inscriptions; elle est conçue en ces termes: + + Hic + Sub eodem marmore jacent + Hujus monasterii + Conditor, Petrus Abaelardus + Et abbatissa prima Heloissa, + Olim studiis, ingenio, amore, infaustis nuptiis + Et poenitentia, + Nunc aeterna, quod speramus, felicitate + Conjuncti. + Petrus oblit XX prima aprilis 1142, + Heloissa XVII maii 1163. + Curis Carolae de Roucy, Paracleti + Abbatissae. + 1779. + +Il y a erreur dans cette dernière date. On a attribué cette épitaphe à +Marmontel. M.A. Lenoir, qui parait avoir vu ce monument ou l'avoir copié +sur des dessins authentiques, l'a fait graver dans son Musée. Il se +compose du triple groupe et d'un socle appliqués à la muraille. (_Lives +of Abeil. and Helois._, by J. Berington, t. II, p. 231.--_Mus. des mon. +fr._, t. I, p. 225 à 228, pl. no 516.--_Abail et Hél_., par Turlot, p. +267-269.)] + +Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacés dans la tombe de +pierre où lui-même avait été d'abord enseveli sous les voûtes de +l'église de Saint-Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui +déposée dans un des cimetières de Paris? D'où vient le monument qui +la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le +dessin, sans cesse visité par une curiosité populaire, et qu'on peut +souvent dans les beaux jours voir encore paré de couronnes funéraires et +de fleurs fraîchement cueillies? + +Un homme dont les soins pieux ont sauvé à la France bien des richesses +de l'art gothique dans un temps où cet art était aussi dédaigné par +le goût qu'insulté par les passions, l'auteur du _Musée des monuments +français_[354], est celui à qui nous devons la conservation des restes +d'Abélard et d'Héloïse et le tombeau même qui les contient. En 1792, le +Paraclet fut vendu à la requête et au profit de la nation. Les notables +de Nogent-sur-Seine vinrent en cortége lever les corps des deux amants +que protégeait du moins la philosophie sentimentale de l'époque, et les +transportèrent avec le groupe de la Trinité encore tout entier, dans +leur ville et dans l'église de Saint-Léger. En 1794, des fanatiques +du temps, à qui certainement l'ombre de saint Bernard n'était point +apparue, dévastèrent l'église, et le groupe, jadis suspect d'un +symbolisme hérétique, fut brisé comme un monument de superstition. +Cependant ils épargnèrent le caveau qui renfermait les précieux restes. +Six ans après, 8 floréal an VIII, M. Lenoir, muni d'un ordre du +gouvernement, reçut des mains du sous-préfet au nom de l'arrondissement, +un cercueil qui renfermait ces restes séparés par une lame de plomb. On +l'ouvrit avec soin, et un procès-verbal fut dressé constatant l'état des +ossements. Il a été publié. Les têtes furent moulées, et c'est sur ce +modèle qu'un sculpteur a composé les masques si connus. Vers le même +temps, un médecin de Châlons-sur-Saône, ayant sauvé le tombeau de +l'église de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite, +grossièrement ciselée, au moment où, achetée par un paysan, elle allait +être livrée à quelque usage domestique, la remit au créateur du musée +des Petits-Augustins, et c'est dans ce sépulcre grossier dont les +sculptures paraissent effectivement à de bons juges être du temps et du +pays, que les restes des deux époux ont été enfin déposés. Auprès d'une +statue réputée celle d'Abélard en habit de moine, une statue de femme, +du XIIe siècle, et à laquelle on avait adapté le masque de convention +d'Héloïse, fut couchée sur le même tombeau. C'est celui qu'on a placé +dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orné, et formée +de débris enlevés au cloître du Paraclet, et surtout à une ancienne +chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherché, postérieur +au XIIe siècle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut à la +restauration transporté du jardin du musée des Petits-Augustins dans le +cimetière du Père-Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Héloïse et +d'Abélard étaient gravés alternativement sur la plinthe, et interrompus +seulement par ces mots: [Grec: LEI SYMPEPLEGMENOI], _toujours unis_. + +[Note 354: M. Alexandre Lenoir. Il a raconté lui même tous ce +details. Le médecin de Châlons est M. Boisset, le sculpteur M. Descine. +(_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 221 et suiv.--_Notice hist. sur la +sépult. d'Hél. et Abail._, par le même, 1816.--Villenave, Notice placée +en tête de la traduction des lettres, par le bibl. Jacob, p. 116 et +suiv.--Autre traduction des lettres, par M. Oddoul; édition illustrée, +t. I, p. CXI.)] + +On a vu qu'Héloïse avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il paraît +qu'il entra dans les ordres, et obtint la bienveillance de Pierre +le Vénérable. Dans la lettre qu'elle écrit à ce dernier, elle lui +recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prébende de +l'évêque de Paris ou de tout autre. L'abbé répond qu'il s'efforcera de +lui en faire accorder une dans quelque noble église, mais il ajoute que +la chose n'est pas aisée, et qu'il a éprouvé souvent que les évêques +se montrent fort difficiles pour accorder des prébendes dans leur +diocèse[355]. + +[Note 355: _Ab. Op._ ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345.] + +En 1150, il y avait à Nantes un chanoine de la cathédrale du nom +singulier d'Astralabe; il semble, que ce devait être le fils +d'Abélard[356]. Un religieux du même nom est mort en 1162, abbé de +Hauterive, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Héloïse, sa +mère lui aurait survécu de deux ans. Nous avons encore une pièce de vers +latins qu'Abélard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences +morales, et l'on y lit ces mots: _Nil melius muliere bona[357]_. C'est +la véritable épitaphe d'Héloïse[358]. + +[Note 356: Extrait du Cartulaire de Buré; _Mém. pour servir à +l'Hist. de Bretagne_, t. I, p. 587. Aussi Niceron veut-il qu'Astralabe +soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obituaire +du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps après sa mère. +(_Abail. et Hél._, p. 124 et 144.)] + +[Note 357: C'est M. Cousin qui a découvert par hasard, en 1837, cet +Astralabe, mort en Suisse abbé de bénédictins. Il a aussi publié des +vers qu'Abélard aurait faits pour son fils, et qui, sans manquer +d'élégance, manquent de poésie comme presque tous les vers latins du +moyen âge. (_Frag. philos._, t. III, append. X.) Mais malgré l'_Histoire +littéraire_, Thomas Wright (_Reliq. antiq._, t. I, p. 15), M. Edelestand +Dumeril ne veut pas que cette pièce soit d'Abélard. (_Journ. des sav. de +Norm._, 2e liv., p. 112.)] + +[Note 358: D'Amboise en a publié une autre en quatre méchants vers +latins. Il ne dit point où il l'a trouvée (_Ab. Op._, praefat. in fin.), +elle commence ainsi: + + Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc. + +Terminons notre récit. Il doit, s'il est fidèle, suffire pour faire +connaître Abélard et celle dont le nom charmant est inséparable du +sien. On nous dispensera de chercher à juger son génie, son amour, son +caractère. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la +racontant. + +Quoique les ouvrages d'Abélard aient beaucoup de valeur, ils donneraient +de lui une insuffisante idée, si nous n'avions le témoignage de son +siècle, et ce témoignage est très-considérable. Ces temps du moyen âge +qu'on se représente comme ensevelis dans l'ignorance, comme abrutis +de grossièreté, tenaient en haute estime, peut-être à cause de leur +grossièreté et de leur ignorance même, les travaux de l'esprit et +du talent. La renommée s'attachait aisément alors à la supériorité +littéraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'époques où il ait mieux +valu briller par la pensée ou la science. C'étaient autant de dons +rares, merveilleux, presque surnaturels, auxquels tous rendaient +hommage. Le clergé même considérait les esprits qu'il redoutait. Le +pouvoir temporel les persécutait quelquefois, mais ne les dédaignait +pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes, +séparées par tant d'obstacles, exposées à tant de tyrannies, une +véritable république des lettres, une société tout intellectuelle que +l'Église universelle ou du moins l'Église latine, enserrait dans son +vaste sein, offrant une place, un titre, un asile, une puissance même, +à ceux qui s'en montraient les citoyens éminents. La force, qui dans +le champ de la politique exerçait un empire si absolu, s'arrêtait avec +respect, même avec déférence, devant le génie ou le simple savoir, +revêtu d'un caractère sacré et populaire à la fois; on admirait ce que +l'on ne comprenait pas. + +Abélard, à travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme +au monde des douceurs de la renommée. Les philosophes de la Grèce +n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine célébrité. Chez les +modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre +à ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul, +peut-être, et sa situation dans le XVIIIe siècle, nous donneraient +quelqu'image de ce que le XIIe pensait d'Abélard. Ceux mêmes qui +le blâmaient ou ne l'osaient défendre, l'appelaient _un philosophe +admirable, un maître des plus célèbres dans la science_. «Nos siècles,» +dit un chroniqueur, «n'ont point vu son pareil; les premiers siècles +n'en ont point vu un second[359].» Un écrivain du temps emploie pour +lui ce mot, qu'il invente peut-être, ce titre d'esprit _universel_ qui +semble avoir été précisément retrouvé pour Voltaire; d'autres ont dit +que la Gaule n'eut _rien de plus grand_, qu'il était _plus grand que les +plus grands_, que _sa capacité_ était _au-dessus de l'humaine mesure_; +et ce siècle, qui avait le culte de l'antiquité, l'a mis au rang des +Platon, des Aristote, et, chose plus étrange, des Cicéron et des +Homère[360]. Pour expliquer un enthousiasme si vif et si général, il +faut ajouter au mérite réel de ses ouvrages, la puissance et le charme +de son élocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et +d'éclat que dans la bouche d'Abélard. Aussi couvrit-il la chrétienté de +ses disciples. On dit que de son école sont sortis un pape, dix-neuf +cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France, +d'Angleterre ou d'Allemagne[361], et parmi eux le célèbre Pierre +Lombard, évêque de Paris, celui qui constitua la philosophie théologique +de l'université par son livre fameux, le _Livre des sentences_, dont on +croit que le fondement est dans le _Sic et non_ d'Abélard. Ses disciples +les plus avérés sont Bérenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont, +Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de +Châlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert +de la Porrée[362]. Mais les historiens de la philosophie lui donnent +pour disciples, non sans raison peut-être, tous ceux qui cinquante ans +durant après lui, enseignèrent par leurs leçons ou leurs écrits la +dialectique et la théologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que +la scolastique, cette philosophie de cinq siècles, ne cite point de plus +grand nom, et consent à dater de lui. Ceux qui, dans l'école, l'ont +précédé, égalé, surpassé, sont restés au-dessous de lui dans la mémoire +des hommes. + +[Note 359: «Mirabilis philosophus.» Roh. autiss., _Chron., Rec. des +Hist._, t. XII, p. 203. «Magister in scientia celeberrimus.» Alberic. +_Chron., id._ t. XIII, p. 700. «Philosophus cui nostra parem, nec prima +secundum saecula viderunt.» _Ex chron. britann. id._ t. XII, p, 558.] + +[Note 360: + + Gallia nil majus habuit vel clarius isto. + +(Epitaph. _Ex Chron._ Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415.) + + Petrus.... quem mundus Homerum + Clamabat. + +(Seconde épitaphe attribuée à Pierre le Vénérable.) + + Plangit Aristotelem sibi logica nuper ademptum, + Et plangit Socratem sibi moerens Ethica demtum, + Physica Platonem, facundia sic Ciceronem. + +(Épitaphe attribuée au prieur Godefroi, par Rawlinson.)] + +[Note 361: Crevier, _Hist. de l'Université_, t. I, p. 171.--_Essai +sur la vie et les écrits d'Abélard_, par madame Guizot, p. 330.] + +[Note 362: + + Inter hos et allos in parte remota + Parvi pontis incola (non loquor ignota). + Disputabat digitis directis in tota, + Et quecumque dixerat erant per se nota. + + Celebrem theologum vidimus Lombardum, + Cum Yvone, Helyum Petrum, et Bernardum, + Quorum opobalsamum spirat os et nardum; + Et professi plurimi sunt Abaielardum. + +Ces vers sont de Walter Mapes (p. 28 du recueil déjà cité. Voy. +ci-dessus, not. 1 de la page 168). Tous les noms qu'on vient de lire +sont connus, à l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poète +anglais. On ne cite au XIIe siècle sous ce nom que saint Ives, évêque +de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut appelé _Scolasticus_; mais +celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles +de tous ces savants dans l'_Histoire littéraire_, et sur les disciples +d'Abélard, Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, catalog. Illust. vir., et +Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 768.] + +L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à +l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient résister au temps. Dans +ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse +tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposés à n'y plus +apprécier des nouveautés que les siècles ont vieillies. Mais pourtant +il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette +indépendance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique. +Chargé des préjugés de son temps, comprimé par l'autorité, inquiet, +soumis, persécuté, Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de +l'esprit humain. + +Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand +philosophe; mais un esprit supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un +raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et exposait +merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il +n'égale pas, tant s'en faut, celle que désola et immortalisa son amour. +Héloïse est, je crois, la première des femmes[363]. + +[Note 363: + + Mès ge ne croi mie, par m'ame, + C'onques puis fust une tel fame. + +_Roman de la Rose_, t. II, v. 213.] + +Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance, +Abélard fut, par son caractère, au-dessous de son esprit; sa mission +surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au +philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas certes de grands +observateurs, n'ont pas laissé d'apercevoir cet orgueil imprudent, +disons mieux, cette vanité d'homme de lettres, par laquelle aussi il +semble qu'il ait devancé son siècle. Les infirmités de son âme se firent +sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, même dans sa +passion. Cherchez en lui le chrétien, le penseur, le novateur, l'amant +enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la +fermeté du dévouement. Aussi pourrait-on, s'il n'eût autant souffert, si +des malheurs aussi tragiques ne protégeaient sa mémoire, conclure enfin +à un jugement sévère contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie +ne nous le fasse pas trop plaindre: il vécut dans l'angoisse et mourut +dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut aimé. + + + + +LIVRE II. + +DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL. + +La renommée philosophique d'Abélard était déjà ancienne, que ses +ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, à +peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant +on citait ses doctrines, on parlait de son système, qui tient une place +dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont écrit cette +histoire n'a manqué de nommer Abélard parmi les hommes qui ont illustré +et accrédité la scolastique, et de lui assigner au XIIe siècle le rang +de fondateur d'une école. + +L'existence historique de cette école est notoire. Sa naissance, son +éclat, son influence, du moins tant que son fondateur a vécu, sont des +faits constatés et célèbres. Son caractère scientifique, sa valeur +intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins +connues. On ne voit pas bien dans les écrits des auteurs si Abélard fut +un créateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine. +Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante était-elle +une innovation, un progrès, une réaction, une simple traduction de +théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la +croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance, quand on +considère l'ascendant et la renommée de celui qui la professe. Mais si +l'on néglige l'homme pour les choses, on est plus embarrassé de saisir +le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire paraît +supérieure à ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'élève +de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y +voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement[364]. +Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou +les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs des +nominalistes, quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle +qu'il soutint ait quelquefois reçu un nom particulier et nouveau. Telles +sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans +l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de +la philosophie. Telle est la commune renommée d'Abélard, et si ses +aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et l'éclat, +on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa +mémoire. + +[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-après ch. +VIII.] + +Avant la publication d'aucune partie importante de ses écrits de +métaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isolés ou sur +des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et +confuse de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que +connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à demi levé; on peut +prouver que l'opinion établie sur son compte n'est pas d'une parfaite +justesse; mais son influence toujours singulière est plus explicable. +Il est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la +controverse des réalistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout à +fait intervenu de la manière dont on le suppose. Sa trace dans cette +partie spéciale de la science n'a d'ailleurs été ni très-profonde ni +très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la +science entière a pénétré fort avant, et s'est continuée par ses effets +longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle +philosophie n'est restée plus inédite. + +Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe: une +idée générale de l'époque où il a vécu, et de son importance parmi ses +contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son +oeuvre personnelle. Il a professé la philosophie au XIIe siècle, +c'est-à-dire qu'il a enseigné cette philosophie qu'on est convenu de +nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques, +il a enseigné sur un point important un système qui a passé pour +son ouvrage; et ce système, les classificateurs l'ont rattaché au +nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard comme +philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses: la scolastique de +son temps et la sienne. + +En étudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les épuiser. +La scolastique, ou, pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot +Erigene jusqu'à Descartes, est tout un monde à explorer; vingt ans plus +tôt j'aurais dit, à découvrir. Quoique ce monde commence à être moins +inconnu, il n'a pas cessé d'être immense, et quelque goût bienveillant +que le moyen âge inspire aux beaux esprits de notre époque, nous n'en +abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du +passé, où règnent peut-être aujourd'hui des brouillards moins épais, +mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les épines. +Peut-être en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que +médiocrement curieux, et qui aiment moins les détails que les résultats. + +Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écrivains modernes qu'on ne +refusât à la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet, +et répété que la scolastique était une vaine science, une science +verbale; que tous ses efforts avaient abouti à des controverses sans fin +et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions +de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultés et ses +bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre +goût, a paru témoigner elle-même contre les idées qu'elle exprimait. On +n'a pas manqué, de les juger dignes d'un temps de ténèbres, puisqu'elles +étaient énoncées dans un idiome barbare, et cette fois trop _barbare_ +pour mériter d'être _compris_. Et comme le jour où cette langue a péri, +pour faire place à une diction plus pure et plus élégante, la science +qu'elle exprimait a péri comme elle, on en a conclu naturellement que la +science était la langue elle-même, et qu'il ne restait rien à apprendre +de ce qui ne se disait plus. + +Mais, sans disculper tout à fait la scolastique de l'accusation d'avoir +trop souvent consumé ses forces sur de simples questions de mots, sur +des problèmes qui se seraient évanouis si l'on en eût seulement changé +l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation, +vaguement conçue, pourrait être généralisée au point de n'être plus +aussi accablante pour la doctrine à laquelle on l'adresserait. Il est +dans la condition de la philosophie et peut-être de toute science +humaine d'être, sous un certain point de vue, une science de mots; et il +faut prendre garde que cette qualification lancée au hasard contre un +système, oeuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain +lui-même; ce qui serait l'accuser puérilement d'être ce qu'il est et de +faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature. + +Il est trop évident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par +ses expressions, on juge de ses pensées. Puis, ses pensées exprimées +correspondent ou sont données pour correspondantes à des choses. Ces +choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il +les exprime. Ainsi les mots sont les pensées, et les pensées sont ou +ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensées, +comme des pensées par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre +des pensées qui ne correspondissent à aucune chose existante, ce +qui semble le cas d'une véritable science de mots, cette science +enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaître du +moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse +comme expression des faits, elle ne serait pas entièrement vaine comme +témoignage des idées, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de +l'esprit humain; il y a quelque chose à apprendre même dans une science +fausse. C'est connaître encore que connaître ce qui n'est pas, pourvu +qu'on sache que ce n'est pas, et celui-là ne serait point un ignorant, +qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses +ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et même, à +quelques égards, il saurait ce qu'elles sont. + +Cela est vrai de toute science, même d'une physique fausse, même d'une +astronomie fausse. Le jour où le système de Ptolémée a été renversé, on +aurait pu le condamner aussi à titre de science de mots; car il n'était +plus que cela. Les choses s'en étaient comme retirées, pour aller +ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que +jusque-là il eût été indifférent de le connaître, ou même que depuis +lors il n'y eût rien à gagner à le connaître, et qu'il ne fût pas utile +de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment +elles sont des fictions, comment et pourquoi le système de Copernic est +vrai? + +Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien +plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets +qui, réels ou imaginaires, sont par eux-mêmes invisibles pour la plupart +et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas +seulement des généralités contestées et douteuses, créations de l'art +philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une invention +systématique, une arbitraire abstraction, comme le mot même de +_généralité_, comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idée et de +jugement; je parle de tout ce que l'esprit croit réel ou conclut comme +réel des perceptions actuelles et particulières de nos facultés; je +parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de +tout ce que nous voyons; je parle de l'âme dont le nom est celui d'un +invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle +des facultés, qui ne sont pas assurément des substances individuelles, +ni des choses que nous connaîtrions aussi distinctement si elles +n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pensée +à travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de +tout ce que je viens de nommer, en écrivant _nature, substance, vie_, +toutes idées qui, lors même qu'elles correspondraient, comme je le +crois, à quelque chose de réel, n'ont cependant d'immédiatement sensible +que les mots qui les désignent, et d'existence scientifique qu'à la +condition d'être exprimées. Or, la philosophie pourrait être appelée la +science de ces mots, sans qu'on lui manquât de respect; et ne fût-elle +bonne qu'à bien faire connaître ce qu'ils désignent, qu'à déterminer les +idées qui leur répondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une +science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins, son objet; car +elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent +définie ainsi, sans la dégrader. Déterminer ce que les mots veulent +dire, c'est déterminer ce que l'esprit humain veut dire par les mots. +Or, ce que l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connaître +ce que pense l'esprit humain, c'est déjà, à beaucoup d'égards, le +connaître lui-même. La science des mots conçue de la sorte est donc +déjà une science, et une science tellement sérieuse que des écrivains +distingués ont estimé que c'était la première de toutes. + +En effet, des philosophes fort célèbres ont dit que les sciences +n'étaient que des langues, et que toute bonne philosophie se réduisait à +une langue bien faite. N'est-il pas étrange que ceux qui parlaient ainsi +aient souvent condamné _a priori_ ce qu'ils appelaient les questions de +mots, et cru décrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre +que sur ces questions-là? En vérité la scolastique, aux yeux de la +philosophie du XVIIIe siècle, n'aurait dû avoir aucun tort d'être une +langue; son seul tort possible, c'était d'être une langue mal faite. + +Prenons donc garde que l'accusation élevée contre la scolastique ne +remonte jusqu'à la philosophie. Car elle pourrait à la rigueur être +articulée contre la science métaphysique, de quelque méthode que +celle-ci se servit et quelque forme qu'elle essayât de revêtir. + +On peut distinguer en général trois manières de philosopher. + +Si, au lieu d'analyser péniblement, soit le sens des mots comparés +entre eux, soit les opérations délicates de la pensée, on emploie +implicitement les mots et la pensée, et qu'on cherche à décrire +directement la nature des choses, à la représenter dans les êtres qui la +composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse +s'opérer que suivant les lois de l'intelligence et à l'aide des noms +qu'elle prête à ses idées, c'est une tentative immédiate sur les choses, +comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science +qui prétend être éminemment une science de choses; et on peut l'appeler +une ontologie. + +Si l'on s'attache uniquement ou principalement à porter l'ordre, +l'accord et la clarté dans nos manières de concevoir les choses que nous +exprimons, et à réduire en système ces conceptions pour en composer une +science régulière, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part +cette science soit aussi obligée de se servir des mots, d'en faire un +choix et un usage méthodiques, quoique de l'autre, en étudiant les +idées, elle étudie indirectement les choses, puisque nous en croyons +notre pensée, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles +existent, soit comme elles sont réputées exister; une telle philosophie +roule principalement sur les idées, et ceux qui l'ont particulièrement +mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont proposé de la nommer +idéologie. + +Si maintenant, laissant dans l'ombre et le modèle extérieur auquel +correspond le tableau de nos pensées, c'est-à-dire les choses, et le +sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la +science se borne à en considérer séparément tout ce qui est notre oeuvre +apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour +tracer et peindre le tableau après l'avoir conçu, je veux dire les mots; +si, dis-je, elle s'attache à décrire et à déterminer la valeur, l'usage, +les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain +souvenir de la réalité, ni sans soumettre le langage à la pensée +intérieure, ce droit naturel dont le langage est le droit écrit; la +science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout +les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour +l'exactitude et la symétrie de nos distinctions, lui assigner un nom +technique, nous lui pourrions donner, avec un sens spécial, le nom de +terminologie. + +Ainsi, la philosophie peut être ontologique, idéologique, +terminologique, selon le caractère qu'elle affecte et la méthode qu'elle +préfère. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle +d'être une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point +pensé les hommes illustres qui, selon les temps, lui ont fait subir +telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les +destituer du titre de philosophes? Et pour ne défendre ici que les +terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent être mis hors la +philosophie? Seraient-ce les idéologistes, eux qui par le choix de +ce nom ont témoigné de leur soin à s'abstenir, à s'écarter de toute +ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot +_idéologie_, sont restés en arrière de leur véritable doctrine, et ont +retenu le nom de la science en deçà des conséquences qu'ils lui avaient +fait réellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mêmes avait, en effet, +compris que l'expression tenait à la pensée? En se fondant sur la +nécessité où nous sommes de jouer aux mots pour jouer aux idées, c'est +eux qui ont ramené la science au langage. Conséquents et sincères, eux +aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie. + +Quant aux ontologistes, seraient-ils donc les seuls philosophes? +Depuis que le _Discours de la méthode_ a paru, cela serait difficile à +soutenir; car le procédé ontologique, au sens où nous l'avons défini, +a été presque généralement abandonné, et peut-être même décrié outre +mesure. D'ailleurs, il est impossible à celui qui s'attache le plus +aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'étude et du +classement des pensées. Ce sont deux opérations inséparables l'une de +l'autre, et toutes deux sont inséparables d'un travail sur les mots. +D'ordinaire, celui qui fait une découverte réforme la langue, et +l'observation neuve d'un phénomène sensible de la nature aboutit à une +innovation dans les termes. La découverte du principe de toute la chimie +moderne pouvait presque se réduire à une meilleure définition du mot +_combustion_. + +Dans la philosophie proprement dite, l'ontologie influe d'une manière +encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de +système crée nécessairement sa langue, et prétend de nouveau marquer à +son coin la monnaie usée des termes vulgaires. Il arrive même un fait +assez frappant, quoique très-explicable, c'est que les philosophes qui +ont le moins pensé aux mots en ont le plus abusé; dans le fait, ils +n'ont pas été les moins sujets à se laisser conduire et tromper par +le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont +précédé l'école de Socrate, ont manié la langue avec une liberté qui les +a souvent égarés, et à force de négliger l'analyse soit des mots, +soit des idées, ils ont parfois, avec des idées confuses et des mots +équivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de +l'antiquité. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du +langage, contre les déceptions de la raison, on manque l'ontologie; on +la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne +le serait la pure science de la pensée et de l'expression. Que +d'observateurs du monde n'ont enfanté que le roman du monde! que de +descriptions de la nature ont abouti à une science de mots! + +Mais si celui qui veut faire un système sur la nature des choses ne +réussit trop souvent qu'à aligner sous le cordeau de la logique des +dénominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse, +les esprits occupés uniquement de la terminologie de la science +s'épuisent à la régulariser, à la distribuer dans les compartiments +d'un plan analytique, à en séparer les termes par la distinction, à les +rapprocher par l'analogie; et grâce à ce besoin et à ce pouvoir qui est +en nous d'imposer des noms aux êtres ils prennent bientôt pour des êtres +les noms eux-mêmes, et attribuent une réalité factice à ces mots si bien +classés et si bien définis. L'intelligence qui, absorbée par l'étude du +langage, semble avoir perdu le sens de la réalité, et se contenter des +apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la réalité +à ces apparences, matérialise, anime, personnifie les êtres de raison +que les mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu +n'être que terminologique devient peu à peu ontologique; mais elle le +devient dans l'ordre inverse de la vérité, et soumet le monde à la loi +du langage, au lieu de faire le langage à l'image du monde. C'est alors +que la science peut être accusée d'être une science de mots; elle risque +de ne jamais autant mériter ce reproche qu'au moment où elle prétend +l'éviter. + +Je laisserais ma pensée trop incomplète si je ne disais que la nécessité +de faire une part à ces trois procédés de l'esprit, que l'impossibilité +prouvée par vingt expériences d'en proscrire absolument aucun ou +d'essayer impunément de le faire, pèse sur la philosophie, et nous +oblige à les concilier. La science a trois points de vue; il faut savoir +s'y placer tour à tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre. +Livré à lui-même et sous l'empire des nécessités de la vie, l'esprit +mêle tout ensemble, et cette synthèse fait dans la pratique sa force et +sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la réalité, +la conçoit suivant ses propres lois, et par le langage reproduit ce +qu'elle a perçu et ce qu'elle a conçu, sous une forme communicable +aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces +connaissances pratiques et confuses en science, c'est-à-dire connaître +avec méthode, quel point de vue faut-il choisir? où se placer pour mieux +voir? par où commencer? Évidemment par cette unité même à laquelle se +communique la réalité, et qui la communique à son tour, telle qu'elle +l'a conçue, après l'avoir reçue. L'homme est constitué pour absorber +d'abord et renvoyer ensuite la lumière qui l'environne. S'il s'étudie +avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour +établir la généalogie arbitraire de ses idées, mais pour se bien rendre +compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses +notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme +des opérations à l'aide desquelles elles se forment et se manifestent, +il parviendra sûrement à mieux connaître ce qui est, en connaissant +mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne +la réalité, qui la perçoit et la conçoit, puis qui porte dans tout ce +qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre, la clarté, la fixité par la +parole, cette puissance, c'est lui-même; et, en s'étudiant bien, en +scrutant tout ce mystère de sa nature intérieure sans perdre de vue le +dehors de qui il reçoit et auquel il rend, il remonte à la source de +la science, et prend le seul moyen de la faire complète, universelle, +adéquate à la vérité, dans la mesure cependant où ces épithètes sont +applicables à la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de +vue psychologique, qui ne diffère du point de vue idéologique qu'en ce +qu'il est moins partiel et moins étroit. Pour celui qui ne s'arrête pas +à l'idéologie superficielle, qui la pousse à sa profondeur dernière, la +science de la réalité et celle du langage reparaissent à la lueur même +du flambeau intérieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit +humain le vrai jour qui éclaire le monde. + +Quoi qu'il en soit, on a vu qu'on ne pouvait _a priori_ accuser une +science d'être, au mauvais sens de l'expression, une science de mots. +L'esprit considère toujours plus ou moins les choses, les idées, les +mots. S'il tend à ne considérer que les choses, il ne se connaît pas +bien lui-même. S'il n'est attentif qu'aux idées, il perd le sentiment +des choses; et ce qu'il accepte pour des idées n'est bientôt plus que +des mots. S'il s'occupe des mots plus que de tout le reste, il prend +à la longue les mots pour les choses, et revient par un détour à +l'ontologie. Si cette ontologie était vraie, peu importerait le chemin +qui l'y aurait conduit; mais si elle est fausse, c'est alors qu'il ne +sait que des mots. Qu'est-ce donc en définitive qu'une science qui n'est +qu'une science de mots? c'est une fausse ontologie. + +Or, maintenant, est-ce là ce qu'a été la scolastique? Telle est la vraie +question, et elle ne peut être résolue que par une étude suffisante de +la scolastique même. Et comme il s'agit de savoir si finalement elle a +dit mensonge ou vérité, on ne peut chercher à la passablement connaître, +sans étudier avec elle le fond des choses; car on ne saurait juger d'une +science qu'en la comparant à son objet, comme on ne juge de la fidélité +d'un portrait que par son modèle. Et cela déjà prouve que l'étude de la +scolastique n'est ni aussi superficielle, ni aussi gratuite, ni aussi +stérile qu'il l'a paru longtemps. + +Ainsi, bonne ou mauvaise, la scolastique est une philosophie. Ce que +nous avons dit suffit, ce semble, pour dissiper sur ce point les +principaux doutes. Maintenant il y aurait à examiner d'abord si elle n'a +réellement été que ce que nous avons appelé une terminologie; puis si +cette terminologie a produit une fausse ontologie. Sur ces deux points, +nous le disons d'avance, elle ne nous paraît pas irréprochable; mais +elle n'est pas pour cela une science de néant. + +Nous avons déjà montré en général qu'une science qui mériterait, au sens +où nous l'entendons, ce nom de science terminologique, ne serait pas +nécessairement une science vaine. Faisons application de ces idées à la +scolastique. + +Si cette philosophie est une science purement terminologique, elle est +bien au moins une grammaire. La grammaire fait profession d'être la +science des mots. Est-elle pour cela une science vaine et qui n'importe +en rien à la connaissance des réalités? Prenons un exemple pour plus de +clarté, et choisissons-le parmi les plus simples. + +Au début de toute grammaire, on vous dit que les premiers mots dont vous +deviez vous occuper, sont les noms. Les noms sont les mots qui désignent +et les choses qui sont et ce que sont les choses. Les choses sont des +substances, et pour cette raison les noms sont appelés substantifs. +Ce que les choses nommées par les substantifs, sont en sus de leur +substance et de leur existence, est en quelque sorte ajouté à leur +substance, et les noms de ce qui s'ajoute ainsi sont dits adjectifs. En +d'autres termes, les noms désignent d'abord les choses, celles qui sont +considérées comme subsistant par elles-mêmes; mais il y a autour de ces +choses, ou dans ces choses, des circonstances, modes, accidents, ou +qualités qui sont comme _adjacentes_ aux substances (_adjacentia_, c'est +le mot de la scolastique et l'origine de celui d'_adjectif_), et qui +peuvent, jusqu'à un certain point, êtres prises comme des choses, +si bien que les adjectifs peuvent revêtir à leur tour la forme des +substantifs et continuent alors de désigner les attributs pris +substantivement, c'est-à-dire considérés comme s'ils existaient hors +des choses auxquelles en réalité ils ne se rencontrent que réunis, et +conséquemment comme s'ils existaient par eux-mêmes à la manière de ces +choses. Tout le monde reconnaît là les substantifs abstraits. + +Cette première classification des mots ne fait-elle connaître que des +mots? + +1° D'abord elle vous apprend que l'esprit croit naturellement une +existence réelle aux choses individuelles. + +2° Puis, parmi ces substantifs qui les nomment, les uns désignent +exclusivement un individu déterminé, les autres tous les individus +semblables ou comparables, comme _arbre, homme, animal_. Or ceci nous +enseigne que l'esprit a le besoin et la puissance de donner aux choses, +en les considérant dans ce qu'elles ont de commun, des noms communs +aussi, noms abstraits des réalités individuelles, et de former ainsi +des genres et des espèces qui sont tout au moins les noms abstraits des +concrets individuels. + +3° En outre, ces substances quelconques désignées par les substantifs +peuvent avoir des attributs exprimés aussi par des noms, et cela veut +dire encore que l'esprit a la faculté de considérer ces mêmes attributs +comme les sujets hypothétiques de certains autres attributs qu'il +distingue ultérieurement, et de donner ou supposer à ces sujets de sa +composition une certaine réalité, peut-être factice, sous la forme +d'abstraction. Ainsi, à ne la considérer que comme une notion, la +couleur n'est que le nom substantif de l'attribut du corps coloré, et +elle devient à son tour le sujet d'autres attributs, elle est dite +blanche, rouge, etc.; puis la blancheur, prise à son tour pour sujet, +est dite terne, éclatante, etc. Or, la connaissance de cet emploi des +idées et des mots est déjà un résultat idéologique, ou une vue de +l'esprit humain. + +4° Il est naturel de se demander ce qu'il en est de tout cela dans la +réalité et indépendamment de l'esprit humain; et la grammaire a prévenu +et même hypothétiquement résolu la question. Quand elle dit que les noms +désignent des choses ou des qualités, elle suppose apparemment qu'il y a +des choses et des qualités. Les choses réelles, individuelles, elle les +appelle substances, ou choses qui existent par elles-mêmes. Elle appelle +ainsi non-seulement des substances accessibles aux sens, mais des +substances invisibles; Dieu, une âme, sont des substantifs comme cet +homme ou cette pierre. La perception par les sens n'est pas l'unique +garant de la substance, et l'on croit à des choses qu'on ne voit pas. +Les langues faites sous l'empire de cette croyance la constatent; mais +la justifient-elles? Elles font une distinction entre les substances et +les qualités. Celles-ci sont dites ne pas exister par elles-mêmes, et +elles ne sont que des choses en d'autres choses. Cependant elles sont +nommées isolément, absolument, et supposées ainsi des choses par le +langage. Cette supposition est-elle un démenti donné à la distinction +précédente? Les qualités existent-elles, et comment existent-elles? +Faut-il prendre le langage pour la réponse réelle et décisive à cette +question? Il en préjuge la solution; il est, au moins par hypothèse, +ontologique. Il décrit les réalités comme elles paraissent être à +l'esprit, et tout au moins comme elles pourraient être effectivement. La +grammaire n'est donc pas radicalement étrangère à l'ontologie. Elle la +suppose en traduisant les idées de l'esprit humain. + +5° Dès qu'elle a fait connaître les noms, elle expose les circonstances +dans lesquelles ils se trouvent placés les uns par rapport aux autres, +ou les relations verbales que leur donne le langage raisonné. Car +la grammaire n'est pas une simple nomenclature; toute grammaire est +syntaxe, même dès ses premières pages. Les choses nommées sont exprimées +les unes relativement aux autres. Par exemple, on énonce qu'une chose +est en la possession d'une autre ou qu'elle passe en la possession d'une +autre; on énonce qu'une chose reçoit l'action d'une autre, et cela par +le moyen d'une autre. Ce sont les différents _cas_ des noms, c'est le +génitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Voilà certainement encore de +la pure grammaire. + +Et tout cela cependant signifie que l'esprit établit des rapports entre +les objets; tout cela énumère et définit quelques-uns de ces rapports. +La possession ou _habitude_ qui est exprimée par le génitif ou attribuée +par le datif, le rapport d'action à passion, de moyen à résultat, sont +assurément des conceptions de l'esprit, et si l'on n'avait pas soin de +les analyser comme telles, on ferait de la mauvaise grammaire. Ainsi +le rapport de possession serait une définition bien vague et bien +insuffisante de celui qui est exprimé par le génitif, lequel exprime +entre autres une forme de possession particulière, celle de l'attribut +par le sujet; le rapport de l'agent au patient que représente en général +celui du sujet au régime ou du nominatif à l'accusatif, se rattache +souvent à celui de l'effet à la cause; enfin l'ablatif qui correspond à +l'idée de moyen, désigne souvent ce qu'on appelle dans l'école _la cause +instrumentale_. Il y a là un assez grand nombre d'idées de relation, +nécessaires à l'esprit humain qui les emploie, transporte ou convertit +avec une liberté et une autorité singulières. La grammaire est confuse +et inexacte si elle ne les distingue, les ordonne et les définit; et +quand elle fait cette opération sur les mots, elle décrit en même temps +des idées nécessaires à l'intelligence, et touche à ce qu'un philosophe +allemand appelle l'architectonique de l'esprit humain. + +Le fait-elle dans un point de vue vraiment psychologique, elle cesse de +regarder ces notions comme de simples nécessités de la pensée. L'esprit, +en effet, ne les emploie pas uniquement comme les seuls moyens d'avoir +des choses une conception qui lui serve. Il y croit en même temps qu'il +en use, c'est-à-dire qu'il a l'invincible conviction que ces rapports +sur lesquels il raisonne sont effectivement les rapports externes des +choses, et qu'en dehors de lui il y a des causes, des effets, des +agents, des moyens, des résultats, etc.; en un mot, que cette liaison +idéale de ses perceptions est la copie fidèle des relations entre les +objets de la nature. Comme les noms qui les désignent, les choses ont +pour lui leurs cas, et le monde réel serait incompréhensible s'il +n'était pas tel qu'il est compris. Encore sous ce rapport, on voit que +la grammaire suggère et suppose une ontologie. + +Est-ce donc qu'il n'y ait pas en grammaire de pures questions de mots, +exclusivement relatives à l'expression indépendamment de la réalité +qu'elle exprime, et qui n'appartiennent qu'à la nature propre du langage +en général ou d'une langue en particulier? Si vraiment, et toute langue +offre de ces questions-là. Par exemple, que les cas soient désignés +par les désinences des mots comme en latin, par des articles comme en +français, par des désinences et par des articles comme en grec; c'est un +point de grammaire qui n'a rien de commun avec la science de la pensée +ou de la nature. Que les substantifs abstraits soient de tel ou tel +genre, qu'ils soient tous féminins plutôt que masculins ou l'inverse, +ce n'est pas là non plus une vraie question métaphysique; ce n'est en +grammaire qu'un point de fait à éclaircir ou à connaître. Enfin des +questions même plus profondes, comme celles de la composition des mots, +de leur transfusion d'une langue dans une autre, de la manière dont les +idiomes se sont successivement engendrés, quoiqu'elles ne puissent être +résolues sans une analyse assez fine des idées, sont cependant des +questions qui, pour la plupart, dépendent de l'état des esprits dans +les pays et les temps où les langues se sont formées. Bien qu'elles ne +soient pas uniquement verbales, et qu'elles touchent à la philosophie +de l'histoire, on peut encore les regarder comme des questions +grammaticales; elles appartiennent à la linguistique, à la science des +mots. + +Mais enfin, dans les rapports généraux eux-mêmes du langage avec la +pensée, n'y a-t-il pas des points dont l'étude est indifférente, ou peu +s'en faut, à toute philosophie réelle? Je le crois, encore qu'on ne +puisse les parfaitement étudier sans philosophie; prenons pour exemple +tout ce qui concerne le langage figuré. La connaissance approfondie +du langage figuré conduirait sans doute à cette remarque, vraiment +philosophique, que la faculté de nommer les objets ne va pas sans un +penchant à représenter les uns par les noms des autres, en vertu de +certaines similitudes qui frappent l'imagination plus que la raison; en +d'autres termes, à parler par images. Ou pourrait rechercher encore +si, comme quelques-uns l'ont prétendu, toute langue est exclusivement +métaphorique, ou si seulement le langage figuré est de fait mêlé au +langage direct, et dans ce cas, si ce mélange est utile, s'il est +inévitable, s'il y aurait quelque motif et quelque possibilité de +l'abolir et de composer une langue absolument dénuée de figures. C'est +là de la philosophie sans aucun doute, mais c'est de la philosophie du +langage, et quoiqu'on en pût tirer encore quelques inductions sur la +nature de l'esprit humain, la connaissance de la réalité n'est pas fort +engagée dans l'étude de ces questions, et pour celui qui les résout +sainement, elles n'ont pas un rapport essentiel avec la vérité de nos +idées objectives. Encore est-ce une simple opinion que j'exprime, et la +thèse contraire a-t-elle été soutenue par des philosophes qui ont donné +au langage une importance philosophique supérieure à celle que je suis +disposé à lui reconnaître. + +J'ai parlé tout à l'heure des substantifs abstraits; il y en a de +différentes sortes. Prenons ceux qui expriment substantivement ces +qualités qu'on nomme dans l'école les accidents de la substance, +comme la qualité d'être _blanc, amer, mou,_ etc., ou _la blancheur, +l'amertume, la mollesse_, etc. Les abstractions de cette sorte ne +représentent aucune substance réelle. Il y a des substances qui ont +diverses qualités, entre autres celle d'être _molles, amères_ et +_blanches_; il n'y a pas une chose qui soit substantiellement _la +blancheur, la mollesse, l'amertume_ en elle-même. Lorsqu'on isole ces +accidents par la pensée et le langage, et que l'on en fait les sujets +de certaines propositions, quand on dit _la blancheur est agréable, +l'amertume est répugnante_, le sens commun avertit que ce sont des +sujets hypothétiques et artificiels dus au pouvoir généralisateur +de l'esprit; c'est une translation de l'adjectif au substantif, de +l'attribut au sujet, qui a peut-être quelque analogie avec la propriété +translative ou métaphorique du langage, et qui n'a pas beaucoup plus +de réalité que ces autres locutions, _le choc des opinions, le feu des +passions, l'explosion de la colère_. C'est une translation ou métaphore +d'un autre genre; la première rendait l'insensible par une comparaison +avec le sensible, ou l'invisible par une image; la seconde convertit +l'attribut en sujet et la qualité en substance. C'est un don, un +pouvoir, peut-être une faiblesse de l'esprit humain, que d'opérer ces +métamorphoses, mais la réalité n'est guère intéressée dans tout cela. +Dans ces termes, l'étude de cette classe de substantifs abstraits (celle +des substantifs qui répondent aux qualités accidentelles des êtres) +n'est et ne doit être qu'une étude de mots; et c'est savoir les choses +comme elles sont, que de savoir dans ce cas qu'elles ne sont pas +essentiellement comme les mots, ou que les mots ne sont que des mots. + +Que si, par impossible, on croyait le contraire, et qu'abusé par les +apparences du langage, on fît jouer sans discernement à ces abstraits le +rôle des concrets individuels, que l'on prît les noms qui les désignent +pour des noms directs, même pour des noms propres, et qu'on supposât +des êtres partout où l'on a imposé des noms, alors on retomberait dans +l'inconvénient tant signalé de réaliser les abstractions, on ferait +de l'ontologie dans le mauvais sens, on traiterait les mots comme des +choses, et c'est alors qu'on mériterait l'accusation de n'édifier qu'une +science de mots: accusation grave, parce qu'on aurait prétendu savoir +autre chose. Le tort serait précisément d'oublier ou d'ignorer qu'on ne +savait que des mots. + +Une science de mots n'est donc pas mauvaise en soi; ce qui est mauvais, +c'est de prendre une science de mots pour une science de choses. + +La scolastique, je le dis par avance, est plus d'une fois tombée +dans cette erreur. Lorsqu'on y tombe, il est évident qu'une foule +de questions oiseuses, de difficultés artificielles, doivent naître +successivement, et amener des solutions, des distinctions, des +inductions, en un mot des connaissances purement hypothétiques ou +relatives uniquement à la signification arbitraire de la langue qu'on a +gratuitement imposée à la science. Mais cette faute que la scholastique +a très-souvent commise, aucune philosophie, que je sache, ne l'a +constamment évitée. + +En prenant des exemples dans la grammaire, je ne me suis pas beaucoup +éloigné de la scolastique. L'une a beaucoup d'affinité avec l'autre, et +l'on serait, dans certaines occasions, embarrassé de les distinguer; +ce qui deviendra plus évident, quand nous approcherons de plus près la +philosophie du moyen âge. + +Ce fut une philosophie. Parmi les questions qui ont joué un rôle +philosophique, au moins dans l'antiquité, il en est peu que la science +du moyen âge n'ait traitées et résolues à sa manière. S'il est des +problèmes que nous n'y retrouvons pas, ce sont en général ceux dont +le progrès moderne de la science a révélé l'existence ou rétabli la +gravité; mais est-ce pour rien que nous voulons que l'esprit humain +ait, il y a deux ou trois siècles, subi une révolution? Entre autres +nouveautés, l'absolue liberté qui s'est introduite triomphalement dans +les sciences, ne doit-elle pas avoir amené et des idées et des questions +laissées jusqu'alors dans l'ombre ou dans le néant? Quoi qu'il en soit, +avant nous, chez les anciens, il y eut apparemment une philosophie. Je +n'égale pas la philosophie du moyen âge à celle de l'antiquité; le nom +d'Abélard pâlit auprès de celui d'Aristote, et le soleil de Platon +offusque de sa splendeur l'étoile de saint Thomas; mais enfin je dis que +l'une de ces philosophies s'est occupée de presque tout ce qui occupait +l'autre. La plus récente n'a pas été aussi étroite, aussi exclusive +qu'on l'imagine. Elle l'a été dans sa forme; et c'est par là qu'elle +s'est compromise. Elle a fait passer la science sous une forme +exceptionnelle, et, par là, elle en a restreint et surtout dissimulé +l'universalité. + +La philosophie, au XIIe siècle, s'appelait ordinairement la dialectique. +On donnait à ce mot un sens analogue a celui qui a prévalu dans +le commun usage. La dialectique était l'art logique ou la logique +appliquée. Les anciens l'avaient souvent entendu autrement. La +dialectique de Platon est la recherche de ce qu'il y a de général dans +le particulier, d'absolu dans le relatif, la recherche de l'idéal +scientifique[365]. C'est une méthode ascendante qui, de nos perceptions +diverses écartant le multiple, le changeant, l'individuel, remonte a +l'essence, au permanent, à l'un. C'est une analyse, en ce sens qu'elle +décompose, afin d'élaguer l'accessoire et d'atteindre le principal ou +ce qui subsiste de chaque chose dans la raison éternelle; c'est une +synthèse, en ce sens que, des phénomènes complexes et variables, elle +semble former, par la vertu de l'intelligence, quelque chose qui n'est +aucun phénomène. Prise comme instrument logique, elle serait l'art de +la définition, puisqu'elle est la recherche de l'essence. C'est cette +dialectique que les alexandrins empruntèrent à Platon et amenèrent à la +rigueur d'un procédé scientifique[366]. Ce procédé se retrouve dans la +philosophie moderne, et quelques-uns de ses caractères subsistent, par +exemple, dans la dialectique d'Hegel[367]. Mais bien qu'il soit surtout +cher à Platon, il n'était pas ignoré d'Aristote, car c'est le procédé de +la science de l'être, de la science de l'universel, de la métaphysique +en un mot[368]. Le Stagirite n'admit pas toutes les conséquences +auxquelles cette méthode conduisait Platon; mais il la connut, il sut +même la pratiquer parfois, quoiqu'il réservât le nom de dialectique pour +cette partie de la logique qui ouvre la route de toutes les sciences en +discutant les principes, et trouve un procédé syllogistique pour traiter +un sujet donné en partant des propositions les plus probables[369]. Mais +pour lui la dialectique était loin d'être toute la philosophie. Il dit +même qu'elle lui est opposée, s'appuyant sur l'apparent, tandis que la +philosophie s'appuie sur la vérité[370]. Dans les mains des stoïciens, +la logique, niant ou du moins atténuant la vérité du général, devint peu +à peu une polémique subtile et négative. Déjà les mégariens l'avaient +transformée en argumentation sceptique; et ce n'est qu'après avoir porté +le nom d'éristiques, qu'ils avaient reçu celui de dialecticiens[371]. +C'est dans un sens qui tient peut-être des idées des écoles mégarique +et stoïcienne, presque autant que des idées péripatéticiennes, que la +dialectique fut entendue au moyen âge[372]. Aristote avait distingué une +sorte de dialectique pratique qu'il appelle l'_art exercitif_[373], +et qui offrait bien quelques rapports avec l'_art_ par excellence des +scolastiques. La logique fut pour eux un terme général qui embrassait +toute la science de la raison, ce qu'on appellerait aujourd'hui la +philosophie de l'esprit humain; et comme la logique proprement dite +aboutit à la dialectique qui est la pratique de la science, elle fut +officiellement nommée la dialectique[374]. Abélard ne la définit nulle +part formellement; mais en intitulant _Dialectica_ son grand ouvrage de +philosophie logique, son _Organon_ à lui, il a suffisamment indiqué sa +pensée, expliqué son langage. + +[Note 365: Voyez dans la traduction de M. Cousin l'argument du +_Philèbe_, et le _Philèbe_ lui-même, ainsi que _le Parménide_, t. II, +p. 280 et 440; t. XII, p. 8.--Cf. Hegel, _Hist. de la phil._, Oeuvres +complètes, (All.) t, XIV, p.240, Berlin, 1833.] + +[Note 366: Cf. l'_Hist. de l'école d'Alex._, par M.J. Simon, t. I, +l. II, c. II.] + +[Note 367: _Encycl. des sciences philos._ Logique, § 81, t. VI, p. +151.] + +[Note 368: _Logique d'Arist._, trad. par M.B. Saint-Hilaire. _Dern. +Analyt._, l. 1, c. XI, §§ 6, 7 et 8.;--_Métaphys._, passim.] + +[Note 369: _Logique; Topiq._, l. 1, c. II, § 6. _Réfut. des soph._, +c. XXXIV, § 3.] + +[Note 370: _Id., Topiq._, l. 1, c. XIV, § 7.--_Réfut. des soph._, c. +XI, §. 8.] + +[Note 371: Diog. Laert., l. II, c. X, n. 1.] + +[Note 372: Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 672] + +[Note 373: _Topiq_., c. XI, § 1 et suiv.] + +[Note 374: De bonne heure on les avait ainsi réunies. Cicéron +considère la dialectique comme une branche ou une moitié de la science +qu'il définit _ratio disserendi_, et qui est la logique. (_Topiq_., +II.--_De Leg_., I, 23.--_De Fato_, I.) Boèce, dans son _Commentaire des +Topiques de Cicéron_, décompose la logique, et donne de la dialectique +les définitions consacrées que durent adopter les scolastiques. (Boet. +_Op_., p. 700.--Cf. S. Aug., _De Ord_., l. II, c. XI.--_Retract_, l. I, +c. VI.--Cassiod., _De Instit. divin. litt._, c. XXVII.--_De Artib. ac +Discipl_., c. III.)] + +Quoi qu'il en soit, la dialectique, même en ce sens, n'étant qu'une +partie de la philosophie, il a paru que la Scolastique n'était aussi +qu'une partie de la philosophie; mais la dialectique, comme le +raisonnement humain, peut s'appliquer à toutes choses. Dans une bonne +classification, la dialectique comme science ne devrait s'appliquer +qu'à la dialectique même; partout ailleurs, elle n'est que procédé et +instrument; elle ne devrait pas même comprendre la logique proprement +dite, dont elle n'est que la suite ou la dernière partie. Mais s'il +plaît de l'appliquer à tout, de tout encadrer dans ses formes, de +chercher dans les notions qu'elle emploie et dans les règles qu'elle +pose les éléments de toute science, de se servir d'elle enfin comme d'un +_critère_ universel, on le peut faire, et elle devient alors, au lieu et +place de la philosophie, la reine des sciences, la science universelle; +elle obtient les titres de _disciplina disciplinarum, duae universae +scientiae, sola dicenda scientia_[375]. Sera-ce que la philosophie aura +été réduite en essence à la seule dialectique? non, c'est qu'elle aura +été exclusivement ramenée aux procédés et au langage de la dialectique. +Elle en aura sans doute souffert; la réalité ne peut sans violence et +sans dommage, passer comme par le laminoir d'une méthode exclusive; ce +qui est artificiel est toujours étroit, et le fond n'échappe jamais aux +vices de la forme. Mais pourtant, ainsi contrainte, la science n'aura +pas été supprimée. La scolastique n'a donc pas été la philosophie +réduite à la dialectique, mais aux formes de la dialectique. + +[Note 375: _Ab. Op._, ep. IV, p. 239. _Introd. ad Theol._, l. II, p. +1047.--Ouvr. inéd., _Dialect._, pars IV, p. 435.] + +D'où lui est venue cette contrainte? De ce qu'à une certaine époque +du moyen âge, l'esprit humain est rentré dans la philosophie par la +dialectique. Le point de départ n'est jamais indifférent; au terme de la +course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la méthode +est avec raison regardé comme capital en philosophie. Nous tenons +aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie. +Prétendra-t-on que ce choix soit sans conséquence et n'influe pas sur +les caractères ultérieurs de la science? La science ne manque pas +d'adversaires qui disent qu'après avoir commencé par la psychologie, +elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manière +de la rendre partielle et stérile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il +est très-commun de ne point dépasser la psychologie; de très-habiles +gens n'ont pu en sortir ou même ont fini par n'en pas vouloir sortir. +L'école idéologique a tremblé de faire un pas hors du cercle de la +sensation. Il y a beaucoup à redire aux limites scientifiques que les +Écossais ont élevées et qu'ils ont interdit à l'observation de franchir. +Jouffroy n'a pas complètement réussi, malgré d'ingénieux et opiniâtres +efforts, à se délivrer du joug étroit de l'observation subjective de la +conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-même n'a fait que rendre +plus profonde, mais non plus pénétrable, l'impasse de la psychologie. On +ne saurait donc s'étonner que, renfermés dans un point de vue bien plus +rétréci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominée par la +psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine à parcourir +l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu, ils +n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donné aux objets les +dimensions, les contours et les teintes de la vérité. Mais du moins +ont-ils connu tout ce qu'on peut connaître, lorsqu'on n'est initié à la +science que par la dialectique. + +Nous n'écrivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement +comme un fait qu'après l'invasion définitive du christianisme et +le refoulement successif des écoles de philosophie païenne, qui se +réfugièrent et s'éteignirent dans le cercle encore brillant mais stérile +des écoles alexandrines, les hommes supérieurs qui, dans l'Occident à +partir du VIIe siècle, s'efforcèrent de dissiper les ténèbres de la +barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pâle des commentaires de +la philosophie antique; et parmi les interprètes qui la transmirent au +moyen âge, dominèrent les commentateurs de la Logique d'Aristote. + +Les anciens avaient trouvé les sciences et les lettres. On recevait +d'eux les unes et les autres avec une curiosité, une admiration et une +confiance égales. On les imitait en tout, excepté dans la liberté +de leur génie. Toute doctrine se convertissait donc en érudition. +Comprendre, traduire, interpréter, paraphraser, telle était, en général, +l'oeuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevèrent +au-dessus de l'ignorance et de la grossièreté universelles, dans ces +contrées dépouillées de toute nationalité par la double conquête des +légions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident +n'avaient point de culture qui leur fût propre. Leur littérature +indigène, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la +poésie druidique, avait péri comme les arts, les moeurs, le culte de la +vieille Gaule. Les idées et les lettres, les arts de l'imagination et +ceux de l'industrie, tout, jusqu'à la religion, avait été comme importé +à nouveau dans ces régions, théâtre de l'éclatante civilisation de la +moderne Europe. Les hommes livrés aux travaux de l'esprit, n'étaient +donc encouragés par aucun exemple, autorisés par aucun succès, à penser, +à écrire d'après eux-mêmes, à inventer pour leur compte, à essayer +enfin d'une véritable et complète originalité. Pour les sciences et +les lettres, la Grèce et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient, +c'est-à-dire encore Rome et la Grèce; voilà leur exemple et leur +loi. Ils ne demandaient ni à leur sol ni à leur ciel ces productions +spontanées que le temps seul sème à pleines mains dans les terres +fécondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur était venu. Or, +que leur venait-il désormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs, +et qui, contraints de céder l'espace et le pouvoir à de nouveaux et +barbares conquérants, étaient restés les maîtres spirituels des premiers +vaincus? Que leur venait-il de ces régions où se levait encore pour +eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix de +la religion, qui était elle-même ou qui voulait être quelque chose +de définitif et d'immuable, rien que les derniers échos de la parole +grecque qui s'était tue, mais qui retentissait encore. Les écrits des +hommes qui ont tracé leurs noms aux dernières pages des fastes de +la littérature ancienne, ne sont que des compilations plus ou moins +méthodiques, des expositions quelquefois raisonnées de systèmes +antérieurs, des traductions d'idées enfin, quand ce ne sont pas de +simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples, +ceux qui dans le nord de l'Europe s'adonnaient, entre le VIIe et le XIe +Siècle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs +érudits, c'est-à-dire des penseurs sans liberté, instruits par des +écrivains sans originalité. C'est par le milieu des commentateurs, c'est +à travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons +affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrière la +colline de l'Acropolis, et doré de leur éclat le faîte blanchissant +du temple de Thésée. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella, +Cassiodore, et surtout Boèce, étaient les médiateurs nécessaires et +respectés qui transmettaient les idées de Platon et d'Aristote aux Bède, +aux Alcuin, même aux Jean Scot et aux Raban Maur, qui s'efforcèrent les +premiers de repasser de l'érudition à la philosophie. On sait avec assez +d'exactitude quelle était la bibliothèque philosophique de ces hommes +qui puisaient cependant presque toutes leurs idées à la source du passé. +Les originaux leur étaient en général inconnus. Le Timée de Platon et +la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avérés des +monuments des grands siècles qu'ils eussent entre les mains[376]. Le +platonisme qui n'est pas dans le Timée, l'aristotélisme qui n'est pas +dans l'Organon, ne leur étaient connus que confusément, par fragment, +par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions +incomplètes des commentateurs sans génie des derniers temps. Il n'est +pas étrange que parmi ces débris, l'Organon ou plutôt la doctrine qui +y est contenue et qui forme à elle seule un système achevé, un travail +défini et démonstratif, ait fait dominer partout la science et +l'esprit de la logique. La logique effaça peu à peu le reste de la +littérature[377]. Elle avait d'ailleurs exercé déjà une influence +marquée sur les deux vrais maîtres des écoles du moyen âge, Porphyre et +Boèce. Ils s'étaient appliqués, l'un à ouvrir au disciple les portes de +la logique, l'autre à conduire à travers ses détours le disciple initié. +L'un avait composé une introduction; l'autre des versions et des +commentaires. Là-dessus, il est tout simple que les savants du moyen âge +aient pensé qu'il ne restait à la science que des gloses à faire. Le +mot même fut consacré. Presque tous les philosophes scolastiques furent +éminemment des glossateurs[378], et l'on annota les commentateurs +d'Aristote, avant de l'interpréter lui-même et de le connaître tout +entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu à un court écrit +de Porphyre et à quatre ou cinq de Boèce qui fut la première cause de la +grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la +seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement élémentaire, et +semble, comme la grammaire, révéler la raison; elle convient donc à des +études commençantes. + +[Note 376: Encore Abélard n'avait-il dans les mains que les deux +premiers des six traités qui composent la Logique d'Aristote ou +_l'Organon_. (Voyez sa Dialectique, p. 228.) Que dans les quarante +premières années du XIIe siècle, il circulât communément en Gaule et +en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de +l'oeuvre d'Aristote et de Platon, l'Isagogue de Porphyre, plusieurs des +traités aristotéliques de Boèce et deux traités indûment attribués +à saint Augustin, c'est ce que personne n'a réussi à prouver. Voyez +l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines +d'Aristote au moyen âge. Cf. Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. +564; et le ch. III du présent livre.] + +[Note 377: + + ...Quaevis + Litera sordescit, logica sola placet. + + Johan Saresber., _Estheticus_, poem., p. 3, Hambourg, 1843. + +[Note 378: Nous avons cinq opuscules d'Abélard sous le litre de +gloses, _Glossae in Porphyrium, de categoriis_, etc., quatre imprimés, +un manuscrit. M. Cousin a fait connaître plusieurs gloses du Xe siècle +sur le _de Interpretatione_, sur les catégories, etc. (Ouvr. inéd. +d'Abél., p. 551-611; Append., p. 618 et suiv.)] + +Cependant la forme péripatéticienne n'avait pas été primitivement la +forme unique de la philosophie du moyen âge. Scot Érigène, qui en +est regardé comme le fondateur, tendait à lui donner un tout autre +caractère. Son génie hardiment spéculatif dépasse la dialectique[379]. +Ce dogmatisme encore vague, où respire un peu de platonisme et de +philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientôt +il arriva un moment où l'aristotélisme, parlons plus exactement, où la +dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a +duré quatre ou cinq cents ans. Il serait curieux, mais il est difficile +de déterminer ce moment avec précision. Du moins, la simple chronologie +des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de +la dialectique. + +[Note 379: Cf. M. Guizot, _Cours d'histoire de la civilisation en +France_, t. III, leçon 29; M. Rousselot, _Phil. dans le moyen âge_, 1re +part., c. II, et l'ouvrage de M. Saint-René Taillandier, _Scot Érigène +et la philosophie scolastique_.] + +On peut fixer à la mort de Proclus, c'est-à-dire à la fin du Ve siècle, +le terme de toute philosophie originale dans l'antiquité païenne (485). +Et déjà, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers +Pères qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, était +descendu au tombeau (430); le règne des interprètes et des scoliastes +avait commencé. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se +souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publié +ce poème encyclopédique où les sciences sont personnifiées comme des +déesses, où la Dialectique, au front pâle, aux cheveux entrelacés, cache +dans les plis de sa robe athénienne des fleurs et des serpents, mais +se donne pour la législatrice des autres sciences[380]. Boèce mourait +tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui +devaient surnager les premières après le naufrage des lettres antiques +(526). Cassiodore, dressant, au VIe siècle, l'encyclopédie destinée à +lui survivre, et dont Alcuin devait faire un jour la règle légale +de l'enseignement scolaire, mettait au rang des sept disciplines la +philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie était +bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme à Dieu, +mais il développait cette définition par une analyse très-sommaire de +l'Isagogue de Porphyre, des Catégories d'Aristote, enfin des grandes +divisions de l'Organon[381]. C'est de ce temps peut-être qu'il faut +dater les deux ouvrages sur le même sujet que le moyen âge mettait sur +le compte de saint Augustin. Au siècle suivant, Bède résumait pour le +nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient +et du Midi, et la philosophie trouvait place dans ses volumineuses +compilations. C'était aussi d'Aristote qu'il aimait à donner des +extraits; déjà il appelait chaque citation une _autorité_, et assignait +à la dialectique le premier rang dans la logique, _cette maîtresse du +jugement_[382]. Après Bède, les écoles s'ouvrent en France à la voix de +Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a étudié +toutes les sciences profanes, et certainement les sept arts, mais +surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant à +Charles lui-même, a la _très-noble intention_ d'apprendre les principes. +Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Catégories, de +l'Hermeneia, et il s'attache à faire recopier, à répandre, à imposer +même comme bases de l'enseignement les traités logiques qu'Augustin, +dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de l'ancienne Grèce, + + De veterum gazis Graecorum clave latina[383]. + +[Note 380: Martian. Capel., _de Nupt. Philolog. et Mercur._, l. IV, +p. 325 et seqq. 1 vol. in 4°. Francf. 1836.] + +[Note 381: _[Grec: Omsiosis to theo xata ounaton anthropon.]_ +(Cassiod., _de Art. ac Discipl._, t. II, c. III, p. 528. Ed. de Venise, +1729.)] + +[Note 382: Voyez dans les Oeuvres de Bède (8 tom. in-folio, Colon. +Agrip., 1612), les _Sententiae sive axiomata philosophica ex Aristotele +... collecta_ (t. II, p. 124). On voit là qu'il connaissait au moins +par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote, Physique, +Métaphysique, _De Anima_, etc. Dans ses _Elementa philosophiae_ (id., +p. 200), il définit la philosophie: «Eorum quae sunt et non videntur +et eorum quae sunt et videntur vera comprehensio.» Dans son traité _De +mundi caelestis terrestrisque constitutione_, la logique est définie: +«Diligens ratio disserendi et magistra judicii;» la dialectique qui en +est la partie la plus essentielle: «Sagacitas ingenii stultitiaeque +sequester.» (T. 1, p. 343.)] + +[Note 383: Voyez dans les Oeuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ratisb., +1777), la dédicace des Catégories de saint Augustin, et _Opusculum +quartum de Dialectica_ (t. II, p. 334). C'est un dialogue entre lui et +Charles. La philosophie y est à peu près ramenée à l'éthique et à la +dialectique; et celle-ci, «disciplina rationalia quaerendi, diffiniendi, +et disserendi, etiam et vera a falsis discernendi potens,» est un +sommaire de Porphyre et de l'Organon, cet ouvrage dont on a dit qu'en +l'écrivant Aristote avait trempé sa plume dans l'esprit, «in mente +tinxisse calamum» (p. 350). Alcuin, suivant son éditeur, n'a point +composé le livre _De septem artibus_; mais il avait écrit sur toutes les +sciences, et dans une épître à Charlemagne il dit positivement: «Vestram +nobilissimam intentionem dialecticae disciplinae disere velle rationes.» +(T. I, p. 703.)] + +Par lui les écoles gauloises passent sous l'empire de cette _sagesse +hibernienne_, qu'il avait apportée sur le continent[384], et qui devait +après lui recevoir de Scot Érigène moins d'autorité, mais plus d'éclat +(875). Érigène platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de +l'école du palais, passe pour avoir écrit sur les Lois et la République +de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus[385]. + +[Note 384: «Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine, +pene totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem?» (Herici +_Epist. ad imp. Carol., Hist. francor. script._, ed. Duchesne, t. II, p. +470.)] + +[Note 385: _Hist. litt._, t. IV, p. 225 et t. V, p. 657.] + +La principale fondation d'Alcuin est l'école de Saint-Martin de Tours. +Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce cloître, c'est +Raban Maur. Celui-là se montre plus versé encore dans les sciences +profanes, il les recherche, il les aime. Il conseille de lire les +philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut +pas craindre[386]. Il reprend la division connue de la philosophie, en +physique, en morale, en logique, et celle-ci, les théologiens doivent +se la rendre propre. La dialectique, qu'il définit littéralement comme +Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs: n'est-elle +pas la science des sciences, _disciplina disciplinarum_? elle enseigne +à apprendre, elle enseigne à enseigner; _haec docet docere, haec docet +discere_. Seule elle sait savoir, _scit scire sola_ (ne dirait-on pas +la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme +nécessaire[387]. C'est Raban, qui selon Tennemann, transporta en +Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique +écossaise[388]. Il devint abbé de Fulde, puis évêque de Mayence (847). + +[Note 386: «Non formidanda, sed in usum nostrum vindicanda.» (_De +Instit. cleric._, l. III, c. XXVI, t. VI, p. 44.--_Op._, 3 vol. in-fol. +Col. Agrip., 1627.)] + +[Note 387: _Id., ibid._, c. XX, p. 42.--_De Universo_, l. XV, t. +1, p. 201 et 202.--Cf. les gloses de Raban sur Porphyre, Boèce, +l'_Hermeneia_, publiées par M. Cousin. Ouvr. inéd., Append., p. 613.] + +[Note 388: _Mon. de l'Hist. de la phil._, t. I, § 244.--M. Hauréau, +_la Scolastique au IXe siècle; Rev. du Nord_, t. II, 2e sér., p. 425.] + +En même temps que lui et après lui, on distingue dans cette féconde +école de Tours, un homme d'une instruction singulière pour le temps, +Haimon, plus tard évêque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire +rapporta l'enseignement théologique, et fonda avec Raban dont il fut le +successeur, une florissante école à Fulde. Là vint de Sens s'instruire +et même enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulièrement aux +lettres humaines, et par conséquent à la logique. Nommé par Charles le +Chauve abbé militaire de Ferrières en 842, esprit cultivé, écrivain +presque poli, il continua ses leçons malgré sa nouvelle dignité, et les +témoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le +théologien. Élève d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne +diriger dans sa patrie l'école d'Auxerre que Saint-Germain avait fondée; +il a laissé de remarquables monuments d'une latinité savante, +d'une sorte de talent poétique et, chose fort rare, d'une certaine +connaissance du grec[389]. Il est cité comme ayant professé la +dialectique avec éclat au monastère de Saint-Germain. Après Heiric, Remi +et Huebold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signalés comme ses +héritiers dans la philosophie[390]. Remi surtout, le plus célèbre +écrivain du commencement du Xe siècle, est renommé pour l'enseignement +de la dialectique qu'il cherchait plutôt dans les prétendus traités de +saint Augustin que dans l'Organon d'Aristote. On possède encore de lui +des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus +Capella, et que ses études embrassaient le Trivium et le Quadrivium; +or, tel était encore au temps même d'Abélard le cycle des études +littéraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve à +l'école d'Heiric, Remi professa successivement à Auxerre, à Reims, à +Paris, et c'est dans cette dernière ville qu'il réunit près de sa chaire +ses plus illustres disciples (872)[391]. Ainsi se forme la chaîne d'un +enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cité où +devait dominer Abélard. + +[Note 389: Heiric a dit en parlant de ses maîtres: + + Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato. + +(Cf. Duchesne, _Hist. francor. script._, t. II, p. 470.--Bolland., t, +VII, 31 Jul., p. 221.--Mabillon, _Analect._, p. 423.--_Hist. litt._, t. +V, p. 112 et 653.) C'est évidemment à cet Heiric, maître du moine Remi, +comme on va le voir, que doit être rapporté le traité manuscrit sur +les Catégories dites de saint Augustin, où M. Cousin a lu: «Henricus, +magister Remigii, fecit bas glosas» (_Ab._, Ouv. inéd., Append., p. +621), et ce manuscrit pourrait être de la main de Remi, ou copié sur le +sien.] + +[Note 390: Dans la chronique du moine Ademar: «Heiricus, Remigium et +Ucboldum Calvum, monachos, haeredes philosophiae reliquisse traditur.» +(Mabillon, _Act. sanct. ord. S. Ben._, t. V, p. 325.)] + +[Note 391: Témoignages des XIe et XIIe siècles; le moine Jean, _S. +Odon. vit._; le moine Nalgod, _Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb. +remig._--Mabillon, _id., ibid._, p. 151, 155, 180, 325.--_Ejusd. Anal._, +p. 423.--_Hist. litt._, t. VI, p. 99, 102; et Launoy, _De Schol. +celeb._, c. LIX.] + +A ce moment, on voit de toutes parts les études logiques captiver les +esprits les plus éminents et les plus divers. C'est saint Odon qui se +forme à Paris, sous Remi, dans la dialectique et la musique, et qui, +plus tard, y devait professer à sa place. C'est Abbon qui suit les +mêmes leçons, qui les reproduit dans la même ville (avant 970), et les +transporte à Reims, où il écrit sur le syllogisme, et meurt avec la +réputation d'un _abbé d'une haute philosophie_[392]. C'est Gerbert, +qui, avant d'être pape, fait un traité sur le Rationnel et le +Raisonnable[393], et se pique de recueillir et de s'approprier les +pensées d'Aristote. Saint Maieul, abbé de Cluni, se plaît dans la +lecture des philosophes païens. Le grand évêque Hildebert recueille +dans leurs ouvrages les éléments d'une morale philosophique[394]. Saint +Anselme, le seul métaphysicien de l'époque, ne dédaigne pas de donner, +dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique[395]. +Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste[396], qui devait être le +maître de Roscelin, a commencé à former cette école subtile et peu +connue, destinée à contraindre la science logique à faire sur elle-même +un de ces efforts féconds qui avancent d'un pas l'esprit humain. + +[Note 392: «Summae philosophiae abbas.» (_Hist. litt._, t. VII, p. +159 et suiv.--Cf. Launoy, p. 63.).] + +[Note 393: C'est le sens de: _De rationali et ratione uti_, titre de +l'ouvrage de Gerbert. (B. Pes, _Thes. noviae. anecd._, t. I, pars II, p. +148 et seqq.)] + +[Note 394: _Moralis philosophia de honesto et utili. (Ven. Hildeb., +Op._, p. 959. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)] + +[Note 395: _Dialogue de Grammatico_, (S. Ansel., _Op._, p. 143.)] + +[Note 396: _Hist. litt._, t. VII, p. 132.] + +On touchait à la fin du XIe siècle. Paris était dès longtemps la ville +de l'intelligence. On dit que le nombre des étudiants y dépassait celui +de la population sédentaire[397]. Plus de cent ans avant Abélard, des +chaires de philosophie s'étaient élevées; le caractère de la philosophie +séculière était indiqué; la scolastique avait commencé. On voit donc +qu'Abélard, sous ce rapport, ne créa pas; il recueillit seulement une +tradition[398]; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui prêtant +sa puissance et sa renommée. + +[Note 397: _Hist. litt_., t. IX, p. 61, 78, etc.] + +[Note 398: Les recherches de M. Cousin ont déjà fait connaître des +manuscrits qui jettent du jour sur les écoles de dialectique antérieures +au XIIe siècle (Append., p. 613-623). De nouvelles recherches dans le +même sens conduiraient sans doute à renouer sans interruption le fil de +l'enseignement scolastique à Paris. Car on doit convenir qu'entre Remi +ou le commencement du Xe siècle, et Guillaume de Champeaux vers la fin +du XIe, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Odon, +Abbon, et un certain Wilram, professèrent, à Paris, la philosophie, mais +longtemps avant l'an 1000. (Launoy, loc. cit. et _Hist. litt._ t. IX, p. +61.)] + +Maintenant, à quelle époque faut-il fixer l'avénement d'Aristote au +gouvernement de l'école? On sait parfaitement celle où il obtint +une influence prédominante et bientôt exclusive, grâce au renfort +qu'apportèrent les Arabes, grâce à la protection de l'empereur Frédéric +II; c'est après Abélard, au commencement du XIIIe siècle. Mais Aristote, +avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait été consul. A +la fin du XIe siècle, l'enseignement de la dialectique, dès longtemps +établi dans l'école, s'anime et s'agrandit; la popularité d'Aristote +commence et présage son autorité future[399]. Abélard paraît, et soudain +il devient le plus puissant promoteur de cette autorité. Il illustre +et fortifie de son éloquence et de sa gloire ce naissant empire de la +logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'après lui[400]. + +[Note 399: C'est au Xe ou XIe siècle que M. Cousin (Append., p. 658) +rapporte un poème sur les catégories où on lit: + + Doctor Aristoteles cui nomen ipsa dedit res, + Ingenio polleus miro, praecelluit omnes. + +[Note 400: Cf. Launoy, _De var. Arist. in Acad. paris, fort._, c. +I et III.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 670-684.--Buddaei +_Observ. select._, t. VI, ch. XVIII et XX.--Jourdain, _Rech. sur les +trad. d'Arist._, passim.--M. Rousselot, _Phil. dans le moy. âge_, 1re +part--Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. I du l. III.] + +Nous avons essayé de faire connaître le caractère général, les sources, +l'origine, les débuts de la scolastique; il conviendrait à présent de +donner une idée plus complète et plus approfondie de la science même qui +s'est appelée de ce nom. + + + +CHAPITRE II. + +DE LA SCOLASTIQUE AU XIIe SIÈCLE ET DE LA QUESTION DES UNIVERSAUX. + +Nous recherchons maintenant quelle sorte de science le moyen âge avait +faite avec les données dont il disposait, et mise à la tête de +toutes les connaissances humaines. Au XIIe siècle, on l'appelait +la dialectique. Elle avait en effet la forme et le langage de la +dialectique, quelles que fussent les idées qu'elle exprimait. Mais ces +idées étaient, suivant les temps et les hommes, des idées platoniciennes +ou des idées aristotéliques, beaucoup plus souvent les secondes que les +premières; et chez ceux même qui répétaient ce qu'on savait de Platon, +Aristote encore tenait une grande place: «Ils enseignent Platon, dit un +auteur du temps[401], et tous professent Aristote.» C'est que la forme +générale de la science venait de lui. Sa dialectique qui aiguise et +satisfait si puissamment l'esprit, était la seule étudiée. Quant à celle +de Platon, on la regrettait, mais on ne la connaissait pas; et, par +respect pour un nom qui ne perdit jamais sa grandeur, on recueillait +autant que possible quelques idées éparses de cet homme divin; on les +conservait précieusement, mais en les traduisant dans la langue de son +rival. Grâce à cet éclectisme d'un genre particulier, quelques-uns +penchaient pour le maître, la plupart pour le disciple, quoiqu'aucun +n'eût osé contredire le jugement de l'antiquité, en mettant le disciple +au-dessus du maître. Toutefois il arrivait alors ce qui arrive +ordinairement: sur toute question, à toute époque, il y avait sinon +deux écoles, au moins deux opinions ou deux tendances philosophiques; +l'éclectisme, qui était à peu près dans l'intention de tous, prenait +toujours une des deux nuances, et l'on a pu, sans trop d'inexactitude, +reconnaître, d'un côté l'influence un peu lointaine de l'école +platonique, et de l'autre la domination plus directe et plus absolue +du péripatétisme. Ce ne fut jamais, il s'en faut bien, le pur, le vrai +platonisme, ce ne fut pas même le péripatétisme véritable. Mais si +chez les uns, Platon était défiguré, chez les autres, Aristote n'était +qu'incomplet. + +[Note 401: Johan. Saresb. _Metal._, l. II, c. XIX.] + +Toutes les controverses où se produisit cette distinction, peuvent +se ramener ou du moins se comparer à la mémorable controverse sur +la question des universaux. Aucune ne fut plus célèbre, plus +caractéristique et plus prolongée. Aussi d'excellents juges n'ont-ils +pas hésité à y concentrer toute la scolastique, et à renfermer toute son +histoire dans l'histoire de cette question. Elle fut capitale en effet; +elle agita les écoles et presque la société, elle partagea l'esprit +humain depuis Scot Érigène, jusqu'à la réformation, et ce n'est pas au +moment de parler d'Abélard que nous pourrions atténuer l'importance de +ce débat plus que séculaire. Nous accorderons à M. Cousin qu'en exposant +la controverse des universaux, on donne une idée du reste de la +scolastique; mais ce reste est quelque chose, beaucoup même, et pour +juger ou seulement comprendre cette seule question, il est indispensable +de connaître la science au sein de laquelle elle s'est élevée. Les +divers partis, réalistes, nominalistes, conceptualistes, averroïstes, +scotistes, thomistes, occamistes, formalistes, terministes[402], avaient +un fonds commun d'idées, de principes, de maximes, de locutions, qui +formaient comme le terrain sur lequel croissait et s'étendait la plante +vivace et vigoureuse de la controverse la plus abstraite qui ait agité +le monde. Les débats, en effet, sur les points les plus ardus de la +théologie, semblent toucher de plus près à la pratique que la question +de savoir si les noms des genres sont des abstractions. + +[Note 402: Tels sont en partie les noms donnés aux sectes +qu'engendra la discussion des universaux. Au temps d'Abélard, on ne +distingue d'ordinaire que les réalistes (ou réaux), les nominalistes (ou +nominaux), et les conceptualistes.] + +Dans l'impuissance de parcourir ce terrain tout entier, nous devrions au +moins résumer les idées qui, au commencement du XIIe siècle, étaient en +quelque sorte les lieux communs de la philosophie et les points d'appui +de toute discussion, de toute recherche, de toute science. + +Pour présenter un résumé bien systématique, il faudrait donner une +analyse exacte de la philosophie d'Aristote; c'est-à-dire qu'en prenant +pour centre la Logique, il faudrait par les autres ouvrages, par la +_Physique_, par le _Traité de l'âme_, par l'_Éthique à Nicomaque_, mais +surtout par la _Métaphysique_, donner à la logique même, des fondements +et des principes, et montrer comment elle a pu devenir toute la +philosophie, en présentant sommairement avec elle les autres parties +de la science auxquelles elle se lie. Mais c'est là un travail bien +considérable, qui ne serait pas conforme à la vérité historique, et qui +risquerait de prêter à la scolastique plus d'ensemble et plus de +méthode qu'elle n'en avait réellement. On la rendrait aussi universelle +qu'Aristote; et lui-même, elle était loin de le connaître tout entier. +Les créateurs et les continuateurs de cette science ne se sont pas sans +doute renfermés strictement dans la logique, mais c'est suivant le +besoin des questions, c'est dans l'ordre où elles étaient amenées par +l'étude de la dialectique, que se livrant à des excursions nécessaires, +ils ont atteint, hors d'elle, des principes qui n'étaient point de son +ressort, et qu'ils ont rapportés dans son domaine, mêlant ainsi la +métaphysique, c'est-à-dire les notions d'une science objective et +transcendante, à la science subjective du raisonnement et de ses formes. +Nous ne les convertirons donc pas en péripatéticiens complets. Seulement +il leur est arrivé ce qui arriverait encore aujourd'hui à celui qui +apprendrait sans plus la Logique d'Aristote, il éprouverait incessamment +le besoin d'en franchir les limites; il y trouverait incessamment des +allusions et comme des renvois implicites à une doctrine du fond des +choses; il y rencontrerait des idées ontologiques, sur lesquelles la +logique proprement dite ne nous fait connaître que la manière d'opérer +régulièrement. Elle est, en effet, la mécanique rationnelle de l'esprit; +mais il y a quelque chose dessous, quelque chose au delà; et ce quelque +chose, elle ne le donne pas. La logique est un vaste édifice qui a des +jours sur toute la philosophie. L'introduction elle-même de l'Organon +ou le _Traité des Catégories_ n'est pas seulement de la logique, il +est d'un ordre supérieur, ou fait partie d'une science antérieure. En +lui-même, il ne donne pas entière satisfaction. Le lecteur qui l'étudie +se demande avec hésitation si, en énumérant les catégories, Aristote a +donné la nomenclature des parties métaphysiques du discours, ou celle +des notions les plus nécessaires, les plus générales de l'esprit, ou +celle enfin des conditions essentielles et absolues des choses. Les +principaux commentateurs ont ressenti cette incertitude; l'Introduction +de Porphyre aux catégories, c'est-à-dire à l'introduction même de la +Logique, est, malgré la réserve qu'il s'impose sur un point fondamental, +destinée à compléter la Logique. Quant à Boèce, qui avait traduit la +Métaphysique, aussi bien que la Logique entière, c'est cependant à +celle-ci qu'il se consacre exclusivement, au moins dans ceux de ses +livres que l'Occident connaissait à l'époque qui nous occupe. Or, +c'est à l'aide de ces renseignements, recueillis par hasard, que les +prédécesseurs et les contemporains d'Abélard ont mêlé à la dialectique +pure les trois points suivants, les seuls qui soient tout à fait +indispensables à connaître pour comprendre cet ensemble de logique et +d'ontologie qui forme l'essence de la scolastique. Nous les présenterons +en puisant aux sources, ce que faisait rarement le moyen âge qui +commentait des commentateurs. + +1° D'après Aristote, la philosophie est essentiellement la science de +l'être en tant qu'être. L'être s'entend de plusieurs manières. Car on +dit qu'une chose _est_ ceci ou cela, et en le disant, suivant les cas, +on entend ou simplement qu'elle existe, ou qu'elle a telle forme, telle +qualité, telle quantité, tel mode essentiel; ou enfin, qu'elle a tel +accident qui la modifie secondairement. Il suit qu'il y a plus d'une +manière d'_être_, et que l'être signifie tour à tour l'existence, +la forme, la quantité, la qualité, et même toute sorte d'attribut +accessoire. On dit également Socrate _est_, il est quelque chose +d'existant; puis, Socrate est homme; puis, Socrate est philosophe, +athénien, jeune, malade, debout, etc.; tout cela est apparemment de +l'_être_, puisque c'est ce que Socrate _est_. On peut donc distinguer +dans l'être ce qui est en soi et ce qui est accidentellement. Laissant +de côté l'être accidentel, disons que l'être essentiel ou en soi est +l'être véritable, objet éminent de la philosophie. + +Or tout ce qui est est à la fois quelque chose, et telle chose et non +pas telle autre. On dirait ou l'on pourrait dire aujourd'hui: tout ce +qui a existence est substance et essence. Mais ces mots n'avaient pas +autrefois précisément ce sens, et pour exprimer d'après Aristote, que +tout ce qui est, ou mieux, que le sujet de tout être en soi est une +chose, telle chose, pas une autre chose, on employait la formule que +tout ce qui est se compose de matière, de forme et de privation[403]. +La matière, c'est ce dont est l'être, ce qui fait qu'il est; la forme, +c'est sa nature, ou ce qui fait qu'il est tel. Or, comme ce sont là les +conditions primordiales de l'être, elles doivent se retrouver dans +tout ce qui est en soi[404]. Nous appellerons ce principe le principe +ontologique. + +[Note 403: Arist., _Phys._, I, VII.--_Met._, XII, II.] + +[Note 404: _Met._, IV, II; V, VII et VIII; VII, I, II et III; VIII, +I, II et III.] + +2° Il semble au premier abord que l'être en soi ou essentiel ne dût +être que la substance. Et sans aucun doute, c'est à la substance que +s'applique le plus rigoureusement la définition de l'être en soi qui +vient d'être donnée. La substance est à la fois, quand elle est +réelle, et le dernier sujet, c'est-à-dire l'être indéterminé qui n'est +l'attribut d'aucun autre et qui n'a pas d'attribut, ou la matière; et +l'être déterminé, pris par abstraction indépendamment du sujet, ou la +forme, qui n'est à proprement parler l'attribut d'aucun sujet, puisque +ce n'est qu'avec elle et par elle que la substance se réalise; à +ce double titre, la substance est proprement l'essence (au sens +aristotélique). + +Mais une essence n'est pas la seule chose dont on puisse jusqu'à un +certain point prononcer qu'elle est en soi, c'est-à-dire indépendamment +de tout accident. Le nom d'être se donne également aux choses autres que +l'essence, c'est-à-dire aux autres choses que l'être en soi pourrait +être en combinaison avec ce qu'il est déjà. Par exemple, l'être en soi +(matière et forme) est nécessairement de telle qualité: cela est encore +de son essence. Ces choses que sont les choses, sont celles qu'on +exprime par ce qu'Aristote appelle les termes simples. L'entendement, +par la jonction de ces termes, constitue la proposition qui affirme d'un +être quoi que ce soit. On a déjà vu que, quel que soit un être, il est +essence, qualité, quantité, etc.; ces attributs fondamentaux ou suprêmes +qui ne sont pas des attributs proprement dits ou des accidents, parce +qu'ils désignent ce qu'il est nécessaire que tout être puisse être, ce +que tout être ne peut ne pas être, car l'être ne saurait manquer de +qualité, de quantité, etc.; ces genres suprêmes, ou les plus généraux, +ou généralissimes, qui ne sont pas non plus proprement des genres, +puisque tous les genres y rentrent, et puisqu'ils seraient les genres, +non pas de tout ce qui existe, mais de tout ce qui peut exister, sont au +nombre de dix, et s'appellent les _prédicaments_ ou catégories. L'être +en soi a autant d'acceptions qu'il y a de catégories, c'est-à-dire +qu'on ne peut rien affirmer de lui qui ne soit une de ces dix choses: +l'essence, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la +situation, la possession, l'action, la passion[405]. + +[Note 405: Voici les noms grecs traduits par la scolastique: [Grec: +Ae Ousia], usia, essentia, substantia; [Grec: Poson], quantum; [Grec: +Poion], quale; [Grec: Pros ti], ad aliquid, relatio; *[Grec: Pou], ubi, +locus; [Grec: Pote], quando, tempus; [Grec: Cheisthai], situm esse, +situs; [Grec: Echtin], habere, habitus; [Grec: Poiein], agere, facere, +actio; [Grec: Paschein], pati, passio. (Arist., _Met._, V, VII et +VIII.--_Categ._, IV et seqq. _Essai sur la Met. d'Aristote_, par M. +Ravaisson, t. I, l. III, c. i, p. 356.--_De la Log. d'Arist._, par M. +Barthélemy Saint-Hilaire, t. I, part. II, c. 1, p. 142.)] + +Ce sont donc là les termes simples, ou ce qui est dit sans aucune +combinaison, _quae sine omni conjunctione dicuntur_[406]. Ainsi la +logique définit les catégories; ainsi elle en fait les éléments du +langage. Dans ces expressions isolées, elle est donc ce que nous avons +appelé terminologique. Mais des termes simples sont des idées simples +ou élémentaires, car les mots n'expriment que les modifications de +l'esprit[407]. Les catégories sont donc tous les attributs en général +que l'entendement peut affirmer d'un sujet. Ceci nous mène jusqu'en +idéologie, on même en psychologie. Maintenant, lisez la Métaphysique, +que ne connaissait point Abélard, et les catégories deviendront les +divers caractères de l'être, l'être lui-même ou l'être en tant qu'être +étant en dehors des combinaisons intellectuelles; et la science sera +finalement ontologique[408]. + +[Note 406: [Grec: Ta kata maedemian sumplokaen legomina]. _Categ._, +IV.] + +[Note 407: _De Interpr._, I, I.] + +[Note 408: _Met._, IV, I, II, etc.--_Logiq. d'Arist.; Introd._ par +M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. I, p. LXXI.] + +3° Maintenant, si c'est un principe que tout être se compose de matière +et de forme, et si l'être se dit des catégories, le principe est +applicable à celles-ci mêmes, et toute catégorie, tout prédicament se +compose de matière et de forme. C'est en effet ce que les dialecticiens +ont soutenu. A ne consulter que la logique, on pourrait l'ignorer. Dans +la Logique d'Aristote, les catégories ne sont ou du moins ne paraissent +que des termes, les termes simples ou élémentaires de toute proposition, +c'est-à-dire ceux sans lesquels ou sans l'un desquels aucune proposition +n'est possible. Or, comme la connaissance de l'être s'exprime et +s'acquiert en général par la définition, et que la définition est une +proposition, les éléments nécessaires à la proposition sont les éléments +de la connaissance de l'être. Mais sont-ils en même temps les éléments +de l'être, ses conditions réelles? Sont-ils ainsi des choses? c'est ce +que la Logique laisse incertain. Je ne crois pas que le texte littéral +soit décisif; et si l'on consulte l'esprit, comme le traité des +catégories n'est que l'introduction au traité de l'interprétation ou du +langage, je crois que parmi les commentateurs d'Aristote, ceux qui ont +décidé qu'il ne s'agit pas des choses dans le livre des catégories, ont +eu raison. Ce qui ne veut pas dire qu'on eût raison de prétendre que les +catégories ne sont ni des choses, ni dans les choses. Ceci est une autre +question, et qui, selon une observation déjà faite, est plus du ressort +de la métaphysique que de la logique. + +Or, c'est dans la Métaphysique qu'on lit: «L'être en soi a autant +d'acceptions qu'il y a de catégories; car autant on en distingue, autant +ce sont des significations données à l'être. Or, parmi les choses +qu'embrassent les catégories, les unes sont des essences, d'autres des +qualités, d'autres désignent la quantité, la relation, etc. L'être +se prend donc dans le même sens que chacun de ces modes[409].» De ce +passage et d'autres semblables, des interprètes de la Logique d'Aristote +ont conclu, non-seulement que les catégories avaient quelque chose de +réel, exprimaient des modes effectifs de l'existence, mais que puisque +l'être en soi est ce qui n'est pas l'être accidentel, et que les +catégories ne sont pas des accidents, il fallait les traiter comme des +choses et leur appliquer les conditions de l'être en soi. Ainsi de ces +choses que désignent et nomment les prédicaments, on a dit qu'elles +étaient aussi un composé de matière et de forme. Sans doute, parce qu'on +était plus à l'aise pour le dire du premier de ces prédicaments ou de la +substance, c'est en général cette première catégorie que, pour appliquer +le principe ontologique, les logiciens prennent en exemple. Ainsi, +ils disent: «L'essence est corps, le corps est animal, l'animal est +raisonnable, le raisonnable est homme, l'homme est Socrate.» C'est sur +ces propositions que nous verrons éternellement rouler les plus subtiles +recherches de la scolastique et d'Abélard; mais on verra aussi que, +comme de la substance, il est dit que le sujet de la qualité ou de la +relation ou de telle autre catégorie, a une matière et une forme. Ainsi, +dire qu'un homme est blanc, c'est assurément lui attribuer une qualité. +Le blanc est dans la catégorie de la qualité. Or, qu'est-ce que le +blanc? c'est l'union de la matière de la qualité et de la forme de la +blancheur. Esclave est le nom d'une relation, celle d'esclave à maître. +Ce qui la constitue, c'est la matière de la relation et la forme de la +servitude[410]. + +[Note 409: _Met._, V, VII; et traduction de MM. Pierron et Zévert. +t. I, p. 167.--Barth. Saint-Hil., loc. cit.] + +[Note 410: Voy. dans Abélard, _Dialect._, p. 400 et 458, et les c. V +et VI du présent livre.] + +De quelle existence, de quelle réalité entendait-on douer, soit cette +matière de la qualité, soit cette forme de la relation? on ne s'en +explique guère. Est-ce d'une existence directe, substantielle, comme +celle même de la substance? Est-ce seulement par une analogie de la +catégorie de la substance, que l'on traite des autres catégories comme +si elles existaient au même titre? Ce qu'on entendait peut se soupçonner +quelquefois, et le plus souvent reste dans le vague. Mais ce qui ne +saurait demeurer douteux, c'est que de l'application réelle ou fictive +du principe ontologique à ces êtres dialectiques, il est provenu de +graves conséquences logiques, puis des difficultés, des ambiguïtés +innombrables, et surtout ce caractère équivoque d'une science qui semble +tour à tour tomber dans l'extrême ontologie ou dans l'extrême idéologie, +puisqu'elle parle souvent des êtres de raison comme s'ils existaient, et +des réalités comme si elles n'existaient pas. + +Si l'on s'adressait à Aristote, la question semblerait mieux résolue. +Nous l'avons vu donner l'être en soi aux catégories; mais il entendait +par là qu'elles étaient des manières d'être essentielles, en ce sens +qu'elles étaient nécessaires, nécessaires en ce qu'elles n'étaient pas +de simples accidents. Car il dit formellement: «Rien de ce qui se +trouve universellement dans les êtres n'est une substance, et aucun des +attributs généraux ne marque l'existence, mais ils désignent le mode de +l'existence[411].» Pour Aristote, la qualité est bien un être, mais non +pas absolument. Il s'ensuit que si l'on peut dire qu'elle est, qu'elle +est quelque chose, et faire d'une catégorie quelconque un sujet de +définition, c'est par extension, par analogie; c'est, non pas que les +attributs généraux sont vraiment des êtres, c'est qu'_il y a de l'être_ +en eux; et que, bien qu'il n'y ait proprement essence que pour la +substance, il y a quasi-essence pour ce qui n'est pas substance. Pour +les choses non substances, il y a essence ou forme essentielle, mais non +pas dans le sens absolu, ni au même titre que pour la substance. S'il y +a forme de la qualité, forme de la quantité, ce n'est pas forme au +sens rigoureux du mot. Si l'on peut en donner définition, ce n'est pas +définition première ou proprement dite, la définition véritable étant +l'expression de l'essence et l'essence ne se trouvant que dans les +substances[412]. Ces distinctions sont exactement spécifiées dans +Aristote. La scolastique, sans les ignorer tout à fait, les néglige +presque toujours, surtout avant le temps où elle eut connaissance de la +Métaphysique[413]. + +[Note 411: _Métaph. d'Aristote_, trad., VII, XIII, t. II, p. 50. +Lisez le chapitre entier.] + +[Note 412: _Métaph. d'Arist._, l. VII, c. IV et V, p. 11, 12, 13, et +16 du t. II de la traduction.] + +[Note 413: Ce fut au commencement du XIIIe siècle que l'on +commença, selon Rigord, à lire dans les écoles de Paris la Métaphysique +d'Aristote, nouvellement apportée de Constantinople. (Launoy, _De var. +Arist. fortun._, c. I, p. 174.) Je crois ce fait acquis à l'histoire.] + +Il s'agit donc d'une existence modale, et non vraiment substantielle, à +moins que par substantielle l'on n'entende essentielle à la substance. +Or maintenant, chose assez remarquable, ce n'est pas sur ce point-là +que sont nés les doutes et les controverses du moyen âge. On y a sans +explication et sans contestation appliqué le principe ontologique aux +prédicaments, et l'on a traité des attributs généraux comme s'ils +étaient des êtres; êtres de raison ou êtres substantiels, à ce degré +de généralité, on s'est peu occupé de la distinction. Je sais bien +qu'Abélard dit quelque part que c'est une maxime philosophique que parmi +les choses, les unes sont constituées de matière et de forme, les autres +à la ressemblance de la matière et de la forme[414]. Cette parole, jetée +en passant, est juste et profonde; elle doit être toujours présente à +celui qui lit soit un ouvrage d'Abélard, soit un livre quelconque de +scolastique. Mais on s'est peu soucié de l'éclaircir ou de la discuter, +et voici la difficulté qui s'est produite, et qui a embarrassé la +science quatre cents ans durant. + +[Note 414: _Theol. Chrits._, l. IV, p. 1317.] + +Au degré de généralité, que l'esprit atteint en s'élevant aux +catégories, tout semble se confondre et les distinctions s'évanouir. +Ainsi les catégories sont des attributs, leur nom même l'indique; et +celui de prédicaments annonce aussi qu'elles ont quelque chose de la +nature du prédicat ou attribut. Cependant la première de toutes est la +substance, si ce n'est entendue au sens précis que la science +moderne assigne à ce mot, au moins conçue comme ce qui ne peut être +attribut[414a]; elle est bien catégorie ou prédicament, c'est-à-dire au +fond attribut, mais attribut le plus général ou fondamental, et en outre +le premier des attributs les plus généraux ou fondamentaux. Comme +étant le premier, elle est l'acception première de l'être. L'acception +première de l'être ou l'être premier, c'est ce que l'être est avant +tout. Or ce qu'il est avant tout, c'est l'être qu'il est, c'est sa forme +déterminée, distinctive, ou son essence; car l'indéterminé pur, s'il +est, n'est que l'être en puissance; l'être en acte, c'est l'être +déterminé. Ainsi le premier attribut de l'être, c'est d'être déterminé, +c'est d'être avec une forme, c'est d'être une certaine essence, c'est +d'être une substance qui n'est pas _un autre (aliud)_, et comme sans +tout cela l'on n'est pas, c'est d'être. + +[Note 414a: _Met.,_ VII, III; et t. II, p. 6 de la traduction.] + +Ainsi nous voyons comment en scolastique, essence, substance, être, +sont des mots qui peuvent successivement se réduire les uns aux +autres, malgré la nuance qui les distingue, et comment on peut dire +indifféremment qu'ils désignent ou le premier attribut ou ce qui est +antérieur à tout attribut. La meilleure manière d'exprimer ce qu'on +entend par la première catégorie, c'est de dire ce que dit souvent +Aristote, la première catégorie, c'est [Grec: Ti esti kai tode ti], et +plus simplement [Grec: Ti] (_quoddam_). + +Mais nous venons de voir que l'on pouvait considérer comme attribut ce +qui consiste précisément à être sujet de tous les attributs. C'est ce +qu'exprime positivement cette phrase de forme plus moderne: «Tout être +_a_ une substance.» Cette expression vient d'une propriété de l'esprit +humain, qui, ne percevant rien directement que par les qualités, +qualifie toujours quand il conçoit, et ne peut concevoir la substance +sans l'ériger, en quelque sorte, en prédicat d'elle-même. Or de même +qu'on vient de prendre comme attribut, ce qui n'est réellement pas +attribut, (car l'attribut suppose un sujet, et l'attribut dont nous +venons de parler, consiste précisément à être sujet), ne peut-il pas se +faire que par une extension inverse, l'esprit prenne substantiellement +les autres, catégories qui ont beaucoup plus sensiblement le caractère +d'attribut? + +Elles ont ce caractère; car Aristote, après avoir dit: «Être signifie ou +bien l'essence, la forme déterminée, ou bien la qualité, la quantité +et le reste,» remarque très à propos, qu'entre le premier sens qui +est l'être premier ou la première catégorie et les autres choses qui +s'expriment aussi par être, il y a cette différence qui, si l'on appelle +celles-ci êtres, c'est parce qu'elles sont ou qualité de l'être premier +ou quantité de cet être, parce qu'elles sont des modes enfin. «Aucun de +ces modes,» ajoute-t-il, «n'a par lui-même une existence propre, aucun +ne peut être séparé de la substance.... Ces choses ne semblent si fort +marquées du caractère de l'être que par ce qu'il y a sous chacune +d'elles un être, un sujet déterminé, et ce sujet, c'est la substance, +c'est l'être particulier qui apparaît sous les divers attributs.... Il +est évident que l'existence de chacun de ces modes dépend de l'existence +même de la substance. D'après cela, la substance sera l'être premier, +non point tel ou tel mode de l'être, mais l'être pris dans son sens +absolu[415].» + +[Note 415: _Met._, l. VII, I, et t. II, p. 2 de la trad.] + +Mais ces modes ou attributs existent; ils sont donc des existences +modales; Aristote les a nommés des substances secondes. De même que +la substance était tout à l'heure l'attribut primitif, nous voyons +l'attribut devenir la substance secondaire. C'est de l'être encore, mais +de l'être subordonné, accessoire, et qui, dès qu'il est conçu hors de la +substance, perd la condition de sa réalité. + +Avec cette explication, l'équivoque qui peut subsister dans les +expressions, ne doit plus subsister dans les idées; mais rien n'a pu +empêcher qu'elle n'ait jeté beaucoup d'obscurité dans la dialectique, et +produit d'épineuses disputes. + +En effet rien n'est plus général que l'essence; et l'on donne aux +catégories le nom spécial de _choses les plus générales_, [Grec: +genichotata], _generalissima_, genres supérieurs ou suprêmes. Ces +généralissimes sont les plus universels des universaux, et parmi eux, +le plus universel est la substance. La substance est un universel, un +genre, Aristote lui-même le dit[416]. Or nous avons vu qu'il refuse la +substance, et par là le premier degré de l'existence à tout universel. +On verra plus bas qu'il en refuse autant au genre[417]. Ainsi la +substance serait une de ces choses auxquelles manque la substance?... Il +faut bien ici quelque erreur de langage. Il est évident que la substance +est universelle, en ce sens qu'elle est le nom général de la condition +première et absolue de l'être. Mais en tant que réelle, elle est +essentiellement déterminée, puisqu'elle est l'être en tant que +déterminé, ou la détermination de l'être. Tout s'explique donc; des +diverses notions universelles, une seule, et la plus universelle de +toutes, donne la substance, et c'est la notion de la substance même. + +[Note 416: _Met._, VII, III; et t. II, p. 6 de la trad.] + +[Note 417: La substance qu'il refuse au genre, c'est la substance +première ou proprement dite; car il appelle les genres et les espèces +substances secondes, parce qu'ils expriment des attributs substantiels +(et non accidentels) de l'individu. (_Categ._, V; voy. la traduct. de M. +Barthélemy Saint-Hilaire, t. I, p. 61, et son ouvrage sur la Logique, t. +I, p. 148.)] + +La substance existe-t-elle donc d'une existence universelle? oui, en ce +sens que tout être est substance; non, en ce sens qu'aucun être n'est +la substance universelle: car ce serait dire que tout déterminé +est l'indéterminé. Tel est, nous le croyons du moins, le vrai sens +d'Aristote. + +Et quant aux autres prédicaments, ni comme universels, ni comme +attributs, ils n'ont en eux-mêmes la substance, puisqu'ils ne passent +de la puissance à l'acte qu'en se déterminant, et ne se déterminent quo +dans la substance. Ils sont universels en ce qu'ils conviennent à toute +substance; ils n'existent pas d'une existence universelle, en ce qu'ils +dépendent de la substance pour exister, au moins d'une existence +déterminée. Aristote appelle les modes les substances secondes; il eût +mieux fait peut-être de les nommer les seconds de la substance. + +Si maintenant on veut sortir de cette généralité et descendre +des _generalissima_ aux simples _generalia_, des catégories aux +_catégories_, permettez-nous ce nom, des prédicaments aux entités +prédicamentales, cela s'appelle descendre _les degrés métaphysiques._ +Les modernes ont appelé cela l'échelle de l'abstraction, la génération +ou la généalogie des idées abstraites. + +Soit la catégorie de la substance: si vous la prenez pour matière et que +vous y ajoutiez la forme de _corporéité_ (Condillac aurait dit: si à +l'idée de substance vous ajoutez l'idée d'étendue limitée), vous avez +une nouvelle essence, celle de _corps_. Si au corps vous ajoutez +la forme de l'_animation_, vous avez l'_animal_. A cette essence, +l'addition d'une forme que les scolastiques appelaient la _rationalité_, +et qui est tout simplement la raison, vous donnera l'_homme_. Enfin si +l'homme est affecté d'une forme individuelle qui ne peut se désigner +que par un nom propre, pour Socrate, la _socratité_, pour Platon, la +_platonité_, vous aurez _Socrate_ ou _Platon_[418]. + +[Note 418: Porphyr., _Isag._, I, c. II, §23, p. 8 de la trad. de +M. Barth. Saint-Hilaire.--Boeth., _in Porph. translat._, l. II et III. +Cette échelle de l'abstraction est ce qu'on a appelé dans l'école +l'arbre de Porphyre, dont on peut voir la représentation graphique dans +Boèce (p. 25 et 70 de l'édit. de Basle; 1 vol. in-fol., 1546).] + +Les trois derniers degrés de cette échelle portent les noms de genre, +d'espèce, d'individu. L'animal est un genre, l'homme une espèce, Socrate +ou Platon un individu. + +On a déjà vu quelle importante distinction devait être introduite entre +les divers modes ou attributs, les uns étant nécessaires, les autres +accidentels. Le langage commun tient peu de compte de ces distinctions; +il confond assez fréquemment tous ces mots d'attributs, de modes, de +qualités, etc.; la dialectique était fort précise sur ce point. + +D'abord, nous avons vu mettre au sommet de l'échelle les attributs ou +genres _les plus généraux_, sous le nom de prédicaments. + +Parmi eux, il en est un spécial qui se nomme la _qualité_: une chose est +bonne ou mauvaise, voilà la qualité; une chose est assise ou debout, ce +n'est pas la qualité, c'est la situation. + +Comment une essence se réalise-t-elle? par l'adjonction d'une +détermination actuelle à la matière en puissance, et cette détermination +actuelle qui ressemble à la qualité, en ce qu'elle qualifie l'être, a +cependant un caractère exclusif de cause créatrice ou formatrice qui +la distingue de tout autre attribut, et c'est pourquoi on l'appelle +_forme_. Comme cette forme, en s'adjoignant ce qui lui sert de matière, +convertit la substance et cause la formation d'une essence nouvelle, on +l'appelle _forme substantielle, forme essentielle_ et quelquefois aussi +_essence formelle_[419]. + +[Note 419: Ces expressions sont telles que les Latins ont préférées +pour rendre ce qui est autrement dit dans Aristote, et elles sont +devenues sacramentelles en scolastique. Aristote appelle presque +toujours [Grec: to ti aen sinai] ce que le moyen âge nommait _forme +essentielle_ ou _substantielle_, et les traducteurs de sa Métaphysique +n'ont pas fait difficulté d'employer cette dernière expression. (L. I, +c. II et l. VII, c. IV et suiv., t. I, p. 12 et t. II, p. 8.) Cependant +ne dénature-t-elle pas la doctrine d'Aristote? ne lui donne-t-elle pas +une apparence exagérée de réalisme: presque de platonisme? Buhle a osé +dire contrairement à l'opinion établie: «Aristote n'admettait pas les +formes substantielles, qui n'eussent été autre chose que les idées de +Platon.» (_Hist. de la phil._, Introd., sect. 3, trad. de Jourdan, t. 1, +p. 687.) C'ets aller trop loin. Aristote emploie souvent dans le sens +d'essence les mots [Grec: morphae, eidos, logos] même (ce dernier mot +pour définition comme souvent _ratio_ chez les scolasliques). [Grec: Ho +logos taes ousias](_Met_., v, 8). [Grec: Eidos de lego to ti aen einai +ekatton kai taen protaen ousian] (_Met._, VII, 7). Hae ousia gar esti to +eidos, to enon] (_ib._ 12) [Grec: Hae morphae kai to eidos touto d'estin +o logos o taes ekastou ousias] (_De gen. et corr._, II, 8) [Grec: Ti de +os to eidos; to ti aen einai]. (_Met._, VII, 4.) On pourrait multiplier +les citations.] + +Nous comprenons tous ces mots. Mais à mesure que nous descendons les +degrés métaphysiques, nous voyons l'être se transformer par l'addition +de nouveaux modes. A chaque degré supérieur est une essence plus ou +moins commune qui se particularise au degré inférieur. Au premier degré +est quelque chose d'universel qu'une addition divise et rend différent +de soi-même. Aussi cette essence susceptible d'être ainsi différenciée, +est-elle dite quelquefois _non différente, indifférente_. Ce qui vient +la modifier, ce qui, par exemple, vient, dans un genre en général +introduire un genre plus particulier, différent du premier et qu'on +appelle _espèce_, se nomme _la différence spécifique_ (qui engendre +l'espèce), ou simplement _la différence_. + +La différence est une propriété qui engendre l'espèce; elle n'est pas +la simple propriété, qui n'est que l'accident particulier à une espèce. +Ainsi la raison et le rire sont particuliers à l'espèce humaine. Mais +la raison est la différence de l'homme à l'animal: elle constitue +et définit l'espèce. _L'homme est un animal qui rit_ ne serait que +l'énonciation d'un attribut _propre_ à l'espèce humaine et qui ne la +constitue pas. Un attribut de cette nature est un _propre_ ou une +propriété. + + Pour ce que rire est le propre de l'homme, + +dit Rabelais, qui savait la logique. + +Enfin, les simples modes qui n'ont rien de caractéristique, rien +d'essentiel, qui peuvent être ou ne pas être, sans que l'essence à +laquelle ils appartiennent ou manquent, change de substance, d'espèce ou +de degré sont les _accidents_. Socrate est _camus_, Achille est _blond_; +voilà l'accident. + +Ainsi, dans ce que le langage commun appellerait assez indifféremment +modes, accidents, qualités, attributs, la scolastique introduit des +distinctions fondamentales, et attache un sens technique à cinq mots, +_le genre, l'espèce, la différence, le propre_ et _l'accident_. On ne +peut, sans les prononcer à chaque instant, traiter des catégories ni de +la logique, et cependant Aristote avait écrit la sienne sans les définir +préalablement[420]. C'est pour y suppléer que Porphyre a composé son +_Introduction aux Catégories ou le Traité des cinq voix_[421], et cet +ouvrage a joué un rôle capital dans la scolastique. Ceci nous amène +enfin à la grande difficulté ontologique tant annoncée. + +[Note 420: Car il les définit selon l'occasion, et notamment au +chapitre V du livre des Topiques on trouve presque le fond de l'ouvrage +de Porphyre.] + +[Note 421: «Porphyrii Isagoga ([Grec: Eisagogae]) seu de quinque +vocibus. Tractatus II.» Les cinq voix sont en grec _genos, diaphora, +eidos, idiov, sumbibaechos_. (In Arist. _Op._, édit, de Duval, 1654, t. +I, p. 1.)] + +Nous avons vu comment les degrés métaphysiques étaient placés au-dessous +des catégories. L'existence, Aristote aidant, a été distribuée et +mesurée à celles-ci d'une manière que nous voudrions avoir rendue +suffisamment claire. Cependant on aura remarqué deux points:--la +substance est le nom de l'être premier; les neuf autres prédicaments +sont de l'être en second.--Les dix pris ensemble sont, à des titres +inégaux, des choses, et en un sens, des universaux. + +Maintenant nous avons vu que la substance est éminemment l'être en +soi et qu'elle communique l'être aux catégories collatérales. Si vous +descendez de ce premier degré au dernier, de ces _maxima_ de généralité +aux _minima_, ou de la substance en général à l'individu en particulier, +vous trouvez apparemment que l'individu existe et qu'il est être, +essence, substance. L'être n'a donc pas dépéri en descendant du sommet +au bas de l'échelle, il a persisté en passant par tous les degrés. +Ainsi, existence à tous les degrés; essence, corps, animal, homme, +Socrate, tout cela existe. Mais quoi! à chaque degré une forme nouvelle +est venue constituer une nouvelle essence; ainsi donc autant d'essences +que de degrés, sans compter qu'au-dessous de chaque genre il y a plus +d'une espèce, au-dessous de chaque espèce, plusieurs individus. Puisqu'à +chaque degré une forme distinctive est venue constituer une essence, les +essences, hiérarchiquement subordonnées, sont distinctes, différentes +les unes des autres. Ce sont des êtres essentiellement et numériquement +différents. Ainsi il y a des corps, et ce n'est pas là un genre; il y +a des genres (_animal_, etc.), ce ne sont pas des espèces; il y a +des espèces (_homme_, etc.), ce ne sont pas des individus. Que leur +manque-t-il à chacun, corps, animal, homme, pour l'existence, pour être +chacun à leur degré une essence déterminée? n'ont-ils pas la matière +et la forme, la matière donnée par le degré supérieur, la forme dans +l'attribut générateur qui les constitue? Et comme originairement la +substance a été le point de départ, et qu'elle n'a disparu à aucun des +degrés, jusques et y compris celui de l'individu, ils ont tous et +chacun la réalité entière, la condition de l'être, l'être premier, une +existence substantielle et déterminée. La conséquence apparente de tout +cela, c'est que les degrés métaphysiques sont des degrés ontologiques, +et que notamment les genres et les espèces sont des réalités. + +Cette conséquence semble inévitable, et cependant qu'on y réfléchisse. + +D'abord que devient le principe d'Aristote qu'aucun universel n'est +substance[422]? Les genres et les espèces sont des universaux, et voilà +qu'on leur décerne l'existence substantielle! Il ne s'agit plus cette +fois d'un universel à part et suprême comme l'est la substance; il +s'agit de toutes les sortes d'universels. A-t-on quelque artifice pour +concilier le principe d'Aristote avec l'autre principe qui veut que +l'existence soit partout où il y a matière et forme? + +[Note 422: [Grec: Ouden ton katholon uparchonton ousia esti.] +(_Met._, VII, XIII. T. II et p. 9 dans la trad.)] + +Puis, y a-t-on bien pensé? qu'est-ce, par exemple, qu'un genre ayant une +existence réelle et distincte comme genre, qu'un animal qui n'est aucune +espèce, ni homme, ni quadrupède, ni oiseau? Qu'est-ce qu'une espèce +existant substantiellement, avant qu'il y ait des individus? Qu'est-ce +que l'homme qui n'est encore ni Socrate, ni Platon, ni aucun autre, et +qui existe cependant substantiellement comme eux? La raison n'admet +point cela; le sens commun se révolte. Si les genres et les espèces ou, +pour mieux dire, les universaux existent autant que les individus, il +faut que ce ne soit pas comme les individus; il faut que ce soit d'un +mode d'existence particulier que nous n'avons encore ni défini, ni +deviné; mais alors quel mode d'existence? La solution de la question +n'est pas à notre charge. A l'exprimer seulement, on en aperçoit dans le +système admis toute la difficulté, et l'on voit en même temps que cette +difficulté et peut-être la question même proviennent des prémisses +posées dans les généralités de la dialectique, et résultent des notions +ou des locutions qu'elle adopte pour déterminer les conditions +absolues de l'être et la classification méthodique de ses degrés de +transformation. C'est ici qu'il y a vraiment un départ à faire entre la +science des choses et celle des mots. + +Voilà dans sa première généralité la question qui a valu à l'esprit +humain des siècles d'efforts et d'angoisses. + +La question en elle-même était soluble. Mais comment n'aurait-elle pas +été obscure et douteuse, du moment qu'elle était posée dans la langue de +la dialectique, et compliquée tout à la fois par les principes et les +expressions qui devaient dans l'esprit du temps servir à la résoudre? + +En effet, Aristote a établi plusieurs principes, sinon contradictoires, +au moins difficilement conciliables. C'est assurément un principe +fondamental chez lui qu'il n'y a de réel que la substance déterminée; +que toute la réalité est dans le particulier, l'individuel; que c'est là +la substance première. Et cependant il admet l'être dans les attributs; +il distribue l'être aux catégories qui sont les attributs les plus +généraux; il assigne à la forme qui est sans matière et qui n'est qu'une +puissance à la fois déterminante et générale, la vertu de produire +l'être réel en s'appliquant à la matière elle-même indéterminée et +universelle; enfin il dit que les genres sont des notions ou des +attributs essentiels, et classant les genres ainsi que les espèces parmi +les substances, il ajoute que les espèces sont plus substances que les +genres, quoiqu'il ait donné pour une des propriétés fondamentales de la +substance celle de n'être susceptible ni de plus ni de moins[423]. + +[Note 423: _Met:_ * V, VII, VIII et XXVIII; VII, IV, V et VI. +_Categ._, V. _Topic._, I, V.] + +Ces divers principes, dont nous croyons avoir fait comprendre la +génération, et qui, bien qu'assez difficiles à raccorder dans Aristote, +s'expliquent par l'inévitable diversité des points de vue que traverse +nécessairement toute haute métaphysique, parvenaient aux penseurs de +nos premiers siècles, non pas tout à fait conçus dans leur rédaction +primitive à la fois précise et large, ni rapportés les uns aux autres, +comme dans le maître, par l'unité d'un esprit puissant et systématique, +mais épars, morcelés, décousus, et hormis peut-être dans une seule +version littérale des deux premiers livres de la Logique, cités, +rappelés, appliqués incidemment et quelquefois au hasard, suivant les +besoins de leur thèse, par les interprétateurs du péripatétisme. Sur +la foi de ces autorités secondaires, ces principes, acceptés par de +fervents adeptes, presque sans choix, avec une confiance, une déférence +égale, portaient nécessairement de l'embarras et de la confusion dans +les esprits et dans la science; et l'effort comme le désespoir de la +scolastique fut constamment d'éclaircir, de coordonner, de concilier +tous ces principes, et d'amener la dialectique à l'état de concordance +méthodique et démonstrative, qu'il semblait qu'elle ne pouvait manquer +d'avoir, soit dans la nature des choses, soit dans l'esprit infaillible +de son créateur. + +Avant la découverte de l'idéologie, le langage était toujours +ontologique, même lorsqu'il s'appliquait à la seule logique. De là une +ambiguïté continuelle qui permet de se servir des mêmes mots à ceux qui +parlent des choses, et à ceux qui ne traitent que des idées, à ceux qui +décrivent les conditions de l'être, et à ceux qui n'exposent que les +lois de l'esprit. La question de la réalité des universaux, ou du moins +une question analogue, celle de la réalité des objets de nos idées, +aurait donc pu s'élever en quelque sorte sur tous les points que +traitait la philosophie du moyen âge. La question a principalement porté +sur les genres et les espèces; mais elle aurait pu s'appliquer à tout le +reste, et ainsi devenir facilement la controverse générale, soit entre +la doctrine du subjectif et celle de l'objectif, soit entre l'empirisme +et l'idéalisme, soit entre le scepticisme et le dogmatisme. Elle n'a +jamais atteint alors ce degré d'étendue et de profondeur, ne l'oublions +point, sous peine de la dénaturer, et d'attribuer aux temps passés ce +qui appartient à l'esprit moderne, la clairvoyance et la hardiesse dans +les conséquences; mais comme ces grandes questions étaient là, toujours +voisines de celle des universaux qui les côtoyait pour ainsi dire, on +s'est plus tard laissé quelquefois aller en exposant celle-ci, à la +confondre avec celles-là; et l'on a métamorphosé les dialecticiens du +moyen âge en contemporains de Hume, de Kant, ou d'Hegel. S'ils y ont +gagné en étendue d'intelligence, ils y ont perdu en originalité. + +Nous nous attacherons scrupuleusement à conserver à ces esprits +singuliers leurs vrais caractères, comme aux questions qui les ont +occupés leurs véritables limites. + +Nous avons essayé de montrer comment l'aristotélisme devait +naturellement donner naissance, par la confusion apparente des principes +ontologiques et des principes logiques, à la question des universaux. En +fait, il est bon de rappeler de quelle manière elle s'est élevée; de le +rappeler seulement, car cette histoire a déjà été supérieurement écrite, +et ici nous ne pourrions que répéter M. Cousin. + +Nous croyons avec lui que cette question, les scolastiques auraient bien +pu ne pas l'apercevoir, si Porphyre, au début de son Introduction aux +catégories, ne les eût avertis qu'elle existait. + +On ne peut, en effet, trop le redire: Aristote a conquis le monde savant +par ses lieutenants, plus encore que par lui-même. Ses catégories +étaient le préliminaire de la science. Saint Augustin, ou plutôt +l'auteur d'un livre qui porte son nom, a expliqué les catégories à +l'école des Gaules. L'Isagogue de Porphyre était le préliminaire des +catégories; Boèce a fait connaître Aristote et Porphyre, et commenté +l'Isagogue, les Catégories, la Logique. Les esprits, touchés surtout +de ce qui les initiait à la science, se sont arrêtés longtemps, sont +incessamment revenus au point de départ. Par moment, l'introduction de +Porphyre a semblé le livre unique. «Il est bon de commencer par là,» +dit un spirituel contemporain d'Abélard, «mais à condition de n'y point +consumer son âge, et que le livre ne soit pas l'entrée des ténèbres. +Cinq mots à apprendre ne valent pas qu'on y use toute une vie, et il +faut qu'une introduction conduise à quelque chose[424].» + +[Note 424: Johan. Saresber. _Metalog._, l. II, c. XVI.] + +Or, au début même de cette introduction, que rencontrait-on? un problème +posé sans solution. En annonçant l'objet de son ouvrage, Porphyre dit +qu'il s'abstiendra des questions plus profondes ([Grec: ton *athuteron +zaetaematon], _ab altioribus quaestionibus_). «Ainsi je refuserai de +dire,--si les genres et les espèces subsistent ou consistent seulement +en de pures pensées;--ni s'ils sont, au cas où ils subsisteraient, +corporels ou incorporels;--ni enfin s'ils existent séparés des choses ou +des objets, ou forment avec eux quelque chose de coexistant[425].» + +[Note 425: Porphyr. _Isag. praefat._, c. I.--Boeth., _in Porphyr. a +se transl._, p. 53.--Cousin, _Fragm. philos._, t. III, p. 84.--Ouvrag. +inéd. d'Ab., _Gloss. in Porphyr._, p. 668.--L'Introduction de Porphyre a +été traduite pour la première fois par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. +I, p. 1 de sa traduction de la Logique.] + +Quelle est la recherche que Porphyre écarte? quelle est la question sur +laquelle il s'abstient de s'expliquer? C'est une question qui avait +troublé la philosophie antique, une question que Porphyre, platonicien +et péripatéticien tout ensemble, devait connaître à plus d'un titre et +considérer sous plus d'une face; car elle avait occupé l'Académie, le +Lycée, le Portique. + +Les genres et les espèces sont des collections d'individus. Mais ces +collections en tant qu'espèces (_les hommes_), en tant que genres, (_les +animaux_), sont-elles autre chose que des idées spéciales et générales? +Qu'elles soient des idées, des manières de concevoir les choses, cela +n'est pas douteux; mais parce qu'elles sont cela, ne sont-elles que +cela? sont-elles en tout de pures pensées? + +Les idées des genres et des espèces sont des idées universelles (des +universaux); or, les idées universelles sont diversement considérées. + +Selon Platon, les idées universelles, en tant qu'elles se rapportent à +plusieurs êtres, sont l'unité dans la pluralité, l'un dans l'infini, +comme dit le Philèbe. Elles sont les essences de tous les êtres, l'être +par excellence. Les idées, essences, types, formes, principes, sont +éternelles et immuables[426]. + +[Note 426: Cette doctrine est partout dans Platon. Il faudrait trop +citer pour la justifier; voyez surtout la République, III, V, VII et X, +et le Phédon, le Phèdre, le Cratyle, le Théetète, le Parménide. (Cf. +l'_Essai sur la Métaphysique d'Aristote_, par M. Ravaisson, IIIe part., +l. II, c. II, t. I, p. 291-305 et l'_Hist. de la philosophie_, de +Ritter, l. VIII, c. III, t. II de la trad., p. 216-246.)] + +Selon Aristote, les idées ou notions dont il s'agit, étant universelles +(et rien d'universel n'étant substance), ne sont pas substance; +c'est-à-dire qu'elles n'ont pas l'être proprement dit. Il n'y a de +parfaitement réel que l'individuel[427]. + +[Note 427: _Cat._, V.--_Analyt. post._, XI et XXIV.--_Met._, III, +VI.] + +Selon Zénon et les stoïciens, le général n'est pas une chose, et les +idées qui l'expriment, ne désignant aucune chose quelconque, pas même +le caractère individuel des choses particulières, qui seules ont de +la vérité, ne sont que de vaines images produites par nos facultés +représentatives: elles ne sont rien[428]. + +[Note 428: [Grec: On gar ta eidae oute toia, ae toia, touton ta +genae toia, oute toia.] (Sext. Emp. _adv. logic._, VII, 246.) [Grec: Ou +tina ta koiva.] (Simpl. in _Cat._, fol. 26 b.--Cf. Diog. Laert. VII, +61.--_Hist. de la phil. anc._, par Ritter, l. XI, c. V, t. III de la +trad. p. 459 et 460.) On s'accorde au reste à rattacher cette partie de +la logique stoïcienne à l'école de Mégare, qui paraît avoir la première +posé formellement les principes du nominalisme. (Cf. Bayle, art. +_Stilpon._--Ritter, l. VII, c. V; t. II. p. 121.--Rixner, _Handbuch der +Gesch. der Phil._, t. II, p. 182.--Tennemann, _Gesch. der Phil._, t. +VIII, part. I, p. 162. Voy. ci-après c. VIII.)] + +Or, soit qu'elles ne subsistent qu'imparfaitement, comme le veut +Aristote, soit qu'elles ne subsistent pas du tout, comme le disent les +stoïciens, soit même qu'elles subsistent comme l'entend Platon, elles +sont nécessairement incorporelles. Des notions générales en elles-mêmes +n'ont aucun corps; des idées éternelles sont des formes immatérielles. + +Et, dans tous les cas, selon Aristote, puisqu'elles existent comme +notions dans l'esprit qui les conçoit, à ce titre elles existent +séparées des choses; mais comme attributs dont les notions ne sont que +la représentation, elles existent dans les choses, elles coexistent +avec elles; elles sont dans la _matière formée_, puisque les idées +universelles ne sont que les notions des modes et attributs des choses. +Les stoïciens ne leur concèdent même pas cette coexistence avec les +choses, les représentations étant plutôt relatives à la faculté +représentative qu'à l'objet représenté. Selon Platon, comme idées, elles +existent hors des choses; elles existent ou du moins elles ont leur +principe en Dieu[429]. Comme formes des choses, elles existent dans les +choses. Elles sont à ce titre les images des idées, mais les essences +des êtres; et les essences réelles participent à leur principe et +représentent, chacune, dans le sensible, leur idée qui est comme leur +exemplaire éternel; ainsi les essences tiennent aux idées par la +_participation_ ([Grec: methexis]), et cependant les idées sont séparées +([Grec: choristai]). + +[Note 429: Platon dit bien dans la République que Dieu est le +principe des idées (Rép., X), et il y a quelque chose de cela dans +le Timée. Cependant ce sont des interprètes de Platon, Alcinoüs et +Plutarque, qui ont énoncé plus formellement que les idées étaient les +pensées de Dieu. Il est au moins douteux que telle soit la doctrine +platonique. Voyez l'argument du Timée par M. Henri Martin (_Étud. sur +le Tim._, t. 1, p. 6), la préface de la traduction de la Métaphysique +d'Aristote, t. 1, p. 42 et cette Métaphysique même, l. VII, c. XIII et +XIV; l. XIII, c. IV, V, X.] + +Cette controverse était présente à l'esprit de Porphyre. Il déclare +qu'il n'y veut pas entrer, c'est une affaire trop difficile ([Grec: +Bathutataes pragmateias]), une trop grande recherche ([Grec: meizonos +exetaseos]). Il la connaît bien, mais il veut, dit-il, exposer surtout +ce que les péripatéticiens ont enseigné touchant le genre et l'espèce. + +Deux siècles après Porphyre, Boèce a commenté deux fois son ouvrage, une +première dans la traduction peu littérale de Victorinus, une seconde +dans la traduction plus exacte qu'il a lui-même donnée[430]. + +[Note 430: Boeth., _in Porph. a Victorin. transl._, Dial. 1, p. +7.--_In Porph. a se transl._, l. I, p. 60.] + +M. Cousin s'est montré sévère pour Boèce[431]; nous le serons moins que +lui. Boèce, dans son premier commentaire, a eu le tort sans doute de +mettre les cinq voix dont a traité Porphyre sur la même ligne, et +d'assimiler par conséquent aux genres et aux espèces, la différence, +le propre et l'accident. Se demander ensuite si toutes ces choses +existaient, c'était s'enquérir uniquement de la vérité de notre manière +de considérer les choses, de la vérité de nos pensées; et, en +effet, Boèce, après avoir assez bien montré comment des sensations +particulières nous nous élevons aux idées des divers modes des +choses sensibles, arrive facilement à reconnaître que ces idées sont +incorporelles, mais qu'elles sont subsistantes, en ce sens qu'elles sont +vraies, en ce sens que nous ne pouvons rien sentir ni comprendre sans +elles, et qu'elles correspondent à des choses que nous trouvons unies et +comme incorporées à tous les objets de nos sensations. + +[Note 431: Ouvr. inéd. d'Ab., _Introd._, p. lxvi.] + +Or, ce n'est point là précisément la question qui se débattait entre +Aristote et Platon, celle de la réalité des essences universelles. C'est +encore moins la question que la scolastique a vue dans le problème +écarté par Porphyre. C'est seulement la question voisine, et pour ainsi +contiguë, de savoir d'abord comment de nos sensations nous nous élevons +aux conceptions des choses, puis si ces conceptions sont fondées sur +rien de réel. Or, relativement à ces deux points, ce que dit Boèce n'est +ni complet, ni profond, mais nous paraît juste et sensé. + +La seconde fois que Boèce s'est occupé de la question, c'est en +commentant sa propre traduction de Porphyre. L'ouvrage est important, +parce que c'est par lui que le moyen âge a d'abord connu Porphyre. C'est +par l'intermédiaire de Boèce que Porphyre est devenu une autorité. + +Cette fois, Boèce, en bon péripatéticien, décide que les genres et les +espèces ne peuvent être en soi. Rien de ce qui est commun à plusieurs +ne peut être en soi, puisque la condition de l'être en soi est au moins +d'être dans un même temps le même numériquement (_eodem tempore idem +numero_), c'est-à-dire un et identique. En effet, si le genre était en +soi, ce serait d'une existence multiple, c'est-à-dire qu'il comprendrait +en soi plusieurs existants semblables; ceux-ci seraient nécessairement +compris à leur tour dans un genre supérieur, et ainsi à l'infini. + +Il suit que les genres et les espèces ne sont pas des êtres en soi, mais +des vues de l'intelligence, des manières de concevoir les véritables +êtres en soi ou les substances sensibles; ce sont les conceptions des +ressemblances entre les individus. Conséquemment, comme conceptions, ces +universaux sont incorporels, non pas à la manière de Dieu ou de l'âme, +mais à la manière de la ligne ou du point mathématique; c'est-à-dire +qu'ils sont des _abstractions_. Boèce se sert du mot[432]. Cependant +ce ne sont pas pour cela des conceptions vaines ni fausses; car elles +correspondent aux ressemblances et différences réelles des êtres réels. +Les genres et les espèces sont donc les représentations de ressemblances +entre les objets. Ces ressemblances, en tant qu'elles sont dans les +objets, sont particulières et sensibles; en tant qu'abstraites, elles +sont universelles et intelligibles. Ainsi une même chose existe +singulièrement, quand elle est sentie, généralement, quand elle est +pensée. + +[Note 432: _In Porph. a se transl._, l. 1, p. 55.] + +Cette solution de Boèce, très-clairement exposée, ne mérite certainement +aucun dédain; car elle est purement aristotélique. J'ajoute que Boèce +ne paraît pas s'en être contenté; car il a soin de remarquer que Platon +croyait que les genres et les espèces existaient encore ailleurs que +dans notre esprit, indépendamment des corps individuels. S'il s'abstient +de prononcer entre Aristote et Platon, c'est, dit-il, qu'une telle +décision serait du ressort d'une plus haute philosophie, _altioris +philosophiae_; et s'il a exposé la doctrine d'Aristote, ce n'est pas +qu'il l'approuve de préférence, _non quod eam maxime probaremus_; c'est +qu'il commente une introduction à la Logique du Stagirite. + +Nous ne ferons que deux observations sur cet état de la question telle +que l'a laissée Boèce. + +La première, c'est que de son temps même, les genres et les espèces +ont été regardés comme des conceptions. _Intelliguntur praeter +sensibilia.--Genera et species cogitantur.--Quadam speculatione +concepta.--Hominem specialem ... sola mente intelligentiaque +concipimus_[433]. + +[Note 433: Boeth., _ibid._, p. 56.] + +Au reste, cette doctrine vient naturellement à la faveur du langage. +Aristote semble l'autoriser, lorsqu'il ne voit dans les paroles que +les symboles des affections de l'âme[434]; lorsqu'il nomme la forme ou +l'espèce du même nom qui désigne la conception rationnelle ou même le +discours, [Grec: logos]. En d'autres termes, l'habitude de confondre +dans le style l'essence avec la définition qui n'en est que +l'expression, peut conduire aisément à n'admettre que des êtres de +définition ou de raison, et les pensées se mettent au lieu et place des +existences[435]. Ce n'est pas une nouveauté que le conceptualisme. + +[Note 434: _De lnterp._, I, 1.] + +[Note 435: [Grec: Ae morphae kai to eidos to kata ton logon]. +_Phys._, II, 1. Cette tendance est si naturelle que les traducteurs de +la Métaphysique disent que le genre est la _notion_ fondamentale et +essentielle dont les qualités sont les différences, pour rendre ces +mots: [Grec: Os en tois logois to proton enupargon, ho legetai en to ti +esti, touto genos].(V, XXVIII; et dans la trad., t. I, p. 202.) Suivant +de bons juges, c'est surtout la logique stoïcienne qui aurait embrouillé +les idées et entraîné la scolastique dans les obscures subtilités de la +question des universaux. Quoique imparfaitement connue, cette logique, +en effet, paraît captieuse et elle peut bien avoir troublé l'esprit de +Boèce; mais elle n'a exercé qu'une influence très-indirecte au moyen +âge. Brucker attribue cette influence à l'ouvrage sur les catégories +qu'on prête à Saint-Augustin et qu'il trouve écrit dans l'esprit des +stoïciens. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 568, 672, 712 et 906.)] + +Une seconde observation, à laquelle nous attachons quelque prix, c'est +qu'un certain conceptualisme n'est pas incompatible avec le platonisme. +Boèce, en effet, ne dit pas qu'il repousse le platonisme. Ce qui est +incompatible avec le platonisme, c'est ce principe: rien n'existe à +titre universel. Mais on pourrait accepter la génération que Boèce donne +des idées de genres et d'espèces; on pourrait admettre que les genres et +les espèces sont pour nous de pures conceptions générales fondées sur +des perceptions particulières, sans qu'on fût pour cela strictement +obligé de rejeter la croyance aux idées éternelles de Platon. Que ces +idées existent, que les objets sensibles n'en soient que les images ou +les reflets, il n'en est pas moins vrai qu'elles se produisent et +se représentent en nous d'une autre manière, par les notions que +la puissance de notre esprit construit à la suite des sensations. +L'intelligence humaine placée entre le monde du sensible et du +particulier et le monde de l'intelligible et de l'universel, pourrait +communiquer avec l'un comme avec l'autre, et le conceptualisme, loin +d'être faux dans cette hypothèse, serait l'intermédiaire nécessaire +entre l'accidentel et l'universel, entre le passager et l'éternel. +Allons plus loin, la grande difficulté de la doctrine des idées de +Platon, c'est le mode d'existence de ces idées, essences éternelles. +Lorsqu'on presse un platonicien sur cet article, il ne dit rien de +plausible, si ce n'est parfois que les idées sont les pensées de Dieu; +et alors leur réalité n'est plus que celle même de l'Être des êtres. En +ce sens, on pourrait dire que l'idéalisme de Platon est une psychologie +dont le sujet est Dieu. Telle est la nature et la puissance de Dieu que +son idéologie est par le fait une ontologie: le platonisme serait alors +un conceptualisme divin. + +Cette double observation explique par avance comment la scolastique a +dû souvent réduire les genres et les espèces à de simples pensées; et +comment toutefois elle a pu aussi, par quelques-uns de ses organes, +revenir aux idées de Platon, sans abandonner la dialectique de Porphyre +et de Boèce. + +Mais la controverse de la scolastique sur les genres et les espèces +n'a jamais été explicitement la controverse d'Aristote et de Platon, +quoiqu'elle en fût une sorte de ressouvenir à travers les siècles. Il +ne serait pas plus juste d'y voir précisément la discussion si célèbre +parmi les modernes de la réalité de nos connaissances. + +Il y a deux idéalismes; l'idéalisme de Platon, sorte d'ontologie +spirituelle, qui refuse, ou peu s'en faut, la réalité aux objets des +sens, pour la réserver tout entière aux essences intelligibles; l'autre +idéalisme est l'idéalisme sceptique, ou la doctrine qui ne croit à rien +de réel que le fait de la présence en nous de certaines idées, purs +phénomènes qui manifestent à un sujet problématique de problématiques +objets[436]. + +[Note 436: L'idéalisme qu'on pourrait appeler absolu, celui de +Schelling et d'Hegel, en formerait un troisième. Mais il n'est pas +nécessaire d'en tenir compte en ce moment.] + +Ce n'est pas la controverse sur l'un ou l'autre idéalisme que la +scolastique a élevée, lorsqu'elle a ouvert le débat entre les réalistes +et les nominaux. Les uns disaient: les genres et les espèces sont des +réalités; les autres: les genres et les espèces sont des mots; d'autres +enfin disaient: ce sont des pensées. Or, si c'était là un problème +ontologique, ce n'était pas le problème permanent, éternel, fondamental +de l'ontologie, celui de la réalité des choses. Ce dernier problème ne +s'élève pas entre le réalisme et le nominalisme proprement dits, mais +entre l'idéalisme et la doctrine opposée. Sans doute, le nominalisme +fait grand usage de la considération du subjectif, et l'abus de cette +considération est la source de l'idéalisme; l'idéalisme est donc, à +certains égards, une extension excessive du nominalisme, un nominalisme +universel. Par analogie, le nominalisme peut être appelé un idéalisme +spécial ou borné aux universaux. Mais, enfin, l'un n'est pas l'autre, +car tout le monde sait que le nominaliste qui nie la réalité des +universaux, croit à la réalité des individus, et même ne croit qu'à +celle-là. «Ce sont les substances universellement admises,» dit +Aristote[437]. Or, l'idéalisme nie tout. De même, le réalisme, qui +accorde aux universaux quelque existence, incorporelle ou autre, peut, +dans certains cas, s'allier à la négation de la substance corporelle, à +la foi exclusive dans l'intelligible au préjudice du sensible; et, sur +cette pente, le platonisme seul échappe à l'idéalisme sceptique. + +[Note 437: _Métaph._, VIII, 13. t. II, p. 65 de la traduction.] + +Ce qui est vrai, c'est que l'esprit qui conduit au nominalisme peut +mener, mais ne mène pas nécessairement au scepticisme sur l'existence du +monde extérieur, et que l'esprit qui préfère un certain réalisme, peut +très-bien s'allier avec une forte disposition à l'étendre hors des +universaux, et à prodiguer assez facilement aux insensibles l'existence +substantielle. + +Mais les conséquences d'une doctrine ne sont pas cette doctrine +même, tant qu'elle les ignore. Les réalistes ne se savaient point +platoniciens; les nominalistes ne se croyaient pas tous sceptiques; les +conceptualistes enfin n'entendaient nullement se confondre avec les +nominalistes. Les uns comme les autres n'aspiraient le plus souvent qu'à +résoudre la question logique de la nature des genres et des espèces, ou +des universaux. L'analyse des ouvrages d'Abélard nous donnera plus d'une +occasion d'exposer sur ce point tous les systèmes. C'est de son temps, +c'est au XIIe siècle, que la question fit, pour ainsi parler, sa +véritable explosion. Jusqu'alors, elle s'était paisiblement établie dans +la philosophie, sans la troubler, sans l'agrandir. La vie d'Abélard nous +a montré comment avec lui elle tendit à devenir presque une des affaires +du siècle. Quelques mots sur l'histoire de cette question, depuis +l'origine de la scolastique, nous apprendront dans quelle situation il +trouva sur ce point les idées et les écoles. A dater d'Abélard, on a pu, +avec raison, «comparer la philosophie scolastique à une sorte d'alchimie +qui emploie les universaux comme substance et la dialectique comme +appareil[438].» + +[Note 438: Degerando, _Hist. comp. des syst. de phil._, t. IV, c. +XXVI, p. 386.] + +On ouvre ordinairement la philosophie du moyen âge par Jean Scot +Érigène. Il ne traita point expressément la question; mais il avait foi +dans l'existence de ce qui échappe aux sens. Au-dessous de la nature +incréée, il admet des causes primordiales créées et créatrices qui +donnent aux choses contingentes leur individualité. Une de ces causes +primordiales, l'essence, donne l'être par participation: «C'est par +participation qu'existe tout ce qui est après l'essence.» + +Et ailleurs: «L'essence du corps n'est point corporelle comme lui +[439].» Ces pensées, empreintes de platonisme, auraient, un peu plus +tard, mené probablement au réalisme. Raban Maur, qui avait écrit avant +qu'Érigène vînt sur le continent, est plus explicite; il annonce déjà +que de son temps les uns pensaient que les cinq objets du livre de +Porphyre étaient des choses, et les autres des mots[440]. Raban paraît +se prononcer pour la dernière opinion qui, chez lui, semble, il est +vrai, se réduire à l'interprétation de la pensée de Porphyre. Or, +on pouvait à la rigueur soutenir que Porphyre, qui écrivait une +introduction à la logique, n'avait entendu traiter des _cinq voix_ que +comme voix, sans prétendre pour cela que ces cinq voix ou, parmi elles, +les mots de genre et d'espèce ne désignassent point des réalités. +L'opinion de Raban pouvait être historique et critique, mais non +philosophique. Toutefois, et pour son compte, il incline à regarder les +universaux comme des abstractions. + +[Note 439: Scot Érigène, par M. Saint-René Taillandier; IIIe part., +c. ii, p. 211 et _passim_.] + +[Note 440: Ouvr. inéd. d'Ab., _Introd._, p. lxxviii.] + +La question était donc alors connue; mais on la laissait dans l'ombre; +on était loin d'en faire, comme plus tard, le problème fondamental de +la philosophie. Les qualifications de réalistes et de nominaux étaient +inconnues. On lit dans un lettré du Xe siècle, Gunzon de Novare: +«Aristote dit que le genre, l'espèce, la définition, le propre, +l'accident ne subsistent pas; Platon est persuadé du contraire. Qui, +d'Aristote ou de Platon, pensez-vous qu'il vaut mieux en croire? +L'autorité de tous deux est grande, et l'on aurait peine à mettre pour +le rang l'un au-dessus de l'autre[441].» + +[Note 441: Gunzon était un pur philologue. Cette citation est +extraite d'une lettre écrite aux moines de Richenon contre un certain +Ekkcher qui lui avait reproché une faute de grammaire. La lettre, +violemment satirique, annonce une certaine érudition. (Dur. et Mart., +_Ampliss. Coll._, t, I, p. 305.--_Hist. litt._, t. VI, p. 386.)] + +Les controverses de la période suivante furent plus théologiques que +dialectiques. La transsubstantiation devint le point litigieux entre +Bérenger et Lanfranc de Pavie. Bérenger contrôlait par la dialectique le +dogme de l'eucharistie, et, niant la présence réelle, il écartait les +substances, pour ne voir que des mots au sens relatif et non direct, +dans les paroles sacramentelles: _hoc est corpus meum_. C'était +un nominalisme spécial ou restreint à une seule question, et la +condamnation de Bérenger par le concile de Soissons concourut à donner +couleur d'hérésie à toute doctrine dans laquelle perçait l'esprit qui +devait changer le conceptualisme en nominalisme. + +Cependant cet esprit anima Jean le Sourd, que suivaient Arnulfe de +Laon et Roscelin, chanoine de Compiègne. C'est celui-ci qui donna au +nominalisme et sa forme dernière, et peut-être son nom. Il eut pour +adversaire Anselme, abbé du Bec, puis archevêque de Cantorbery. + +Nous verrons, dans Abélard, combien fut absolu le nominalisme de +Roscelin. Il disait que les individus seuls avaient l'existence, et que +par conséquent les genres étaient des mots; et non-seulement les genres +et les espèces, mais les qualités, puisqu'il n'y a point de qualité +hors de l'individu; et non-seulement les qualités, mais les parties, +puisqu'il n'y a point de parties hors des _touts_ individuels, et que +l'individu, c'est-à-dire le tout individuel, est seul en possession de +l'existence. Cette idée, toute dialectique, appliquée au dogme de la +Trinité, mène à considérer les personnes divines comme des espèces, des +qualités ou des parties, et conséquemment comme des voix, si elles +ne sont trois choses individuelles. Aussi le nominalisme exposa-t-il +Roscelin à l'accusation de trithéisme. + +Saint Anselme, son puissant adversaire, se jeta par opposition dans +l'excès du réalisme. Non-seulement il défendit le dogme de la Trinité +contre l'atteinte des distinctions dialectiques, mais il crut trouver +l'origine _des blasphèmes de Roscelin_ dans sa doctrine logique, et il +l'accusa tour à tour de trithéisme et de sabellianisme, montrant +qu'il fallait ou qu'il admît trois dieux différents, ou qu'il niât la +distinction des trois personnes. Il soutint que celui qui prend les +universaux pour des mots, ne peut distinguer la sagesse et l'homme sage, +la couleur du cheval et le cheval, et devient ainsi incapable d'établir +une différence entre un Dieu unique et ses propriétés diverses. Enfin, +il poussa son principe jusqu'à prétendre que plusieurs hommes ne sont +qu'un homme, et parvenu ainsi au dogme de l'unité d'essence, il n'évita +pas plus que Scot Érigène le danger de tout confondre et de tout perdre +dans une essence universelle et suprême[442]. + +[Note 442: S. Ans. _Op., De fid. Trinit._, c. ii et iii, p. 42 et +43.] + +Cependant il résulta de cette lutte que le réalisme, admis +principalement en théologie, obtint encore meilleure réputation +d'orthodoxie, et que le nominalisme, déjà suspect d'incompatibilité avec +l'eucharistie, fut encore accusé d'être inconciliable avec la Trinité. +Les choses en étaient là; Roscelin condamné, proscrit, terrassé; et le +réalisme, favorisé par l'Église et vainqueur, dominait du haut de la +chaire de Guillaume de Champeaux l'école de Paris, c'est-à-dire la +première école du monde, lorsqu'Abélard parut. + +Il nous reste maintenant à le laisser parler lui-même. Il nous parlera +par ses ouvrages. + + + +CHAPITRE III. + +DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD[443].--_Dialectica_, PREMIÈRE PARTIE, OU DES +CATÉGORIES ET DE L'INTERPRÉTATION. + +La philosophie peut, en général, être ramenée à cinq sciences unies +par des liens étroits, la psychologie, la logique, la métaphysique, +la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit +humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache +immédiatement à la théodicée, et celle-ci, ou la philosophie de la +religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne +pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des +temps, suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou +plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la +philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également +cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve, +mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la +philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité. + +[Note 443: La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue, +jusqu'en 1836, que par de courtes phrases éparses dans quelques auteurs, +il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les +historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient +presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout +ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. +731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction, +mais le peu qu'il dit d'Abélard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810, +t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un +article intéressant et assez étendu, mais où il ne parle guère que de +théologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans +la trad. franc. de son Manuel, t. I, § 260.) Tiedemann procède à peu +près de même. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M. +Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist. +comparée_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications +utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p. +28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III, +p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._, +per. I, p. 190.) C'est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes +et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on +pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la +publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi +l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout +récemment, ne parle aussi que de théologie. Il est vrai que son ouvrage +est intitulé: _Histoire de la philosophie chrétienne_. (Allem., t. III, +t. X, c. v, Hambourg, 1844.)] + +Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand +rôle, y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve +en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la +psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme +elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on +l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans +une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels +ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est +le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses +propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La +logique est démonstrative, sans pour cela démontrer l'ontologie, comme +la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle +prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit +naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter +à la logique, qui en devenait pour lui la forme nécessaire et la base +scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on +appelait alors la dialectique. + +La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la +théodicée et à la morale; mais comme la théodicée et la morale ne sont +pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la +scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie; +seulement elle pénétrait avec elles dans la théologie, à laquelle elle +prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant +d'elle des dogmes et des commandements. + +Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le +disons du scolastique Abélard. Distinguons eu lui le philosophe et le +théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique, +comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique, +en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la +théodicée et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe +encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la +foi. + +La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage; +nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs +manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer +dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait +méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails +oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les +traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait +ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait +alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la +pensée humaine. C'est le procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions +cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue générale du +système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage, +ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaître une +philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en +âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit +humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin +tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et +son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous +semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément +moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des +idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes +modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages +l'un après l'autre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits, +tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin +par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à +remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel, +original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger, +après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain. +Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous +espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on +ne la trouvera ni d'une étude facile, ni d'une lecture agréable. +Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait. +Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes +pardonnées? + +Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il +n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. «Je me souviens,» écrit +un de ses disciples[444], «de lui avoir entendu dire, ce que je crois +vrai, qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps de composer sur +l'art philosophique un livre qui ne serait inférieur à aucun écrit des +anciens, soit pour l'intelligence de la vérité, soit pour l'élégance +de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il +obtînt le rang et le crédit d'une autorité. Cela n'est,» ajoutait-il, +«réservé qu'aux anciens.» Ainsi, il connaissait tout le poids de +l'autorité, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une +déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans +les termes, pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute +la philosophie de l'époque, embarrasse et subtilise le raisonnement, +encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la +conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée +personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet +Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de +rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son +esprit est plus indépendant que ses écrits. + +[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.] + +De ses ouvrages philosophiques les seuls publiés sont: + +_Dialectica_; + +_De Generibus et Speciebus_[445]; + +_De Intellectibbus[446]_; + +_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de +Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447]. + +[Note 445: Ouvrages inédits, p. 173, p. 605.] + +[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.] + +[Note 447: Ouvr. inéd., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'écrivons +point un ouvrage d'érudition, nous nous contenterons, à une seule +exception près, de l'examen des écrits imprimés. Il y aurait encore plus +d'un manuscrit à découvrir; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous +n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-après chap. X.] + +Nous prendrons la Dialectique pour point de départ, en y rattachant les +Gloses sur Porphyre, Aristote et Boèce. Ainsi nous nous formerons de +la logique d'Abélard et des scolastiques une idée générale qui nous +conduira à l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_, +et à la question des universaux traitée dans le fragment _sur les Genres +et les Espèces_, véritable spécimen de la métaphysique du temps. + +Deux des livres de la Dialectique contiennent des préambules où +l'auteur, se mettant en scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne +cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante +et fière aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance +qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le +prologue de l'ouvrage. + +«Mes rivaux ont imaginé la calomnie d'une accusation nouvelle contre +moi, parce que j'écris beaucoup sur l'art dialectique; ils prétendent +qu'il n'est pas permis à un chrétien de traiter des choses qui +n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils, non-seulement la +dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi, +mais elle détruit la foi même, par les complications de ses arguments. +Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce +qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'écrire ce dont la +lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne +serait pas obtenue, si l'usage de la lecture était interdit. Retranchez +la lecture, la connaissance de la science s'anéantise. Si l'on accorde +que l'art[448] combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est +pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité des +choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la +foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité +n'est pas contraire à la vérité; car si l'on peut bien trouver un faux +opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai +ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont +ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, même celle du mal, car +le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut +en effet qu'il connaisse préalablement le mal; sans cette connaissance, +il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la +connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon +cependant de connaître le péché, qu'autrement nous ne pouvons éviter. +Cette science elle-même, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui +se nomme la mathématique, ne doit pas être réputée mauvaise[449]; car +il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles +immolations les démons accomplissent nos voeux; le crime est d'y +recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-même peut-il +être absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il +a créées, et qui seul pénètre les voeux de tous et toutes les pensées, +il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes +on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais +faire; et la malice ne doit pas être rapportée à la science, mais à +l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu +seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De là suit qu'on doit +accorder que l'étude de toute science est bonne, étant un moyen +d'acquérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement +s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître +la vérité. Cette science est la dialectique. D'elle vient le +discernement de toute vérité et de toute fausseté; elle tient le premier +rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus, +on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique, +que nul, s'il n'est prémuni par elle, ne saurait résister aux +sophistiques raisonnements des schismatiques. + +[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l. +I, p. 4.] + +[Note 449: La mathématique comprenait alors la magie. C'était sous +quelques rapports une cabalistique. Cependant le même nom désignait +aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. +XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)] + +«Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique, avait été prémuni par +la dialectique, Augustin, encore philosophe païen, encore ennemi du nom +chrétien, ne l'aurait pas embarrassé au sujet de l'unité de Dieu, que +ce pieux évêque confessait avec raison dans les trois personnes. Le +vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue +cette règle que dans toute énumération, si le singulier était énoncé +séparément comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'était +nécessairement et collectivement des mêmes noms, laquelle règle est +fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même +essence; la saine croyance étant que le Père est Dieu, que le Fils est +Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas +reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une +même substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il +est appelé un homme, et qu'on dit la même chose de Cicéron et de Marcus, +Marcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers; puisque +ces mots désignent une même substance, et qu'il n'y a plusieurs êtres +que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison +n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas +qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour +renverser la règle précitée. + +[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique +si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du +christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai +pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.] + +«Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler +le secret de cette science, ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile +par sa subtilité même. Plus elle est difficile, plus elle est rare; +sa rareté mesure son prix, et plus elle est précieuse, plus c'est un +exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut +une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive +subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années, beaucoup, +se défiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de +ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa subtilité, +reculent dès le seuil. A peine ont-ils goûté d'une saveur inconnue, ils +la rejettent; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité +de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité, +et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation +mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux +l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux +qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul, cet art dans +son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exercice mais le +génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans +cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce +céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand +mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à +toutes sortes d'esprits; mais celle-là, on ne la tient que de la grâce +divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en +vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui +qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a +de prix. + +Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons +à notre dessein[451]. + +[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.] + +La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau. +C'est un des passages où l'on voit Abélard, déposant l'humilité timide +et forcée du moine et du théologien, secouer le joug de son temps et de +son habit, pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son +autorité. + +La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties +n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent +connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles +l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de +sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des réponses aux +accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le préambule qu'on +vient de lire se trouve au commencement de la quatrième partie, et +témoigne des circonstances qui préoccupaient Abélard au moment où elle +a été écrite ou publiée. Déjà, au début de la seconde partie[452], il +avait retracé les succès de ses ennemis, la persécution qui l'opprimait, +les espérances qui le soutenaient: + +«Et les détractions de nos rivaux, les attaques détournées des jaloux ne +nous ont pas déterminé à nous écarter de notre plan[453], non plus qu'à +renoncer à l'étude accoutumée de la science. Car bien que l'envie ferme +à nos écrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et +ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas +l'espérance, les rênes seront un jour rendues à la science, alors que le +moment suprême aura mis un terme à l'envie comme à notre existence, et +chacun trouvera dans cet écrit ce qui est nécessaire à l'enseignement. +En effet quelque le prince des péripatéticiens, Aristote, ait touché les +formes et les modes des syllogismes catégoriques, mais brièvement et +obscurément, comme un homme habitué à écrire pour des lecteurs déjà +avancés; quoique Boèce ait donné en langue latine le développement des +hypothétiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Théophraste +et ceux d'Eudème, qui l'un et l'autre en écrivant sur ces syllogismes, +avaient, dit-il, méconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un +troublant son lecteur par la brièveté, l'autre par la diffusion[454]; je +sais cependant qu'après eux il reste dans ces deux parties de la science +une place à nos études pour constituer une doctrine complète. Les choses +donc sommairement traitées ou tout-à-fait omises par eux, nous espérons +dans ce travail les mettre en lumière, corriger ça et là les erreurs +de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos +contemporains et résoudre les difficultés qui divisent les modernes, si +j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grâce à +ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du +dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole +péripatéticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux +des Latins célèbres par l'étude et la doctrine, au jugement de qui saura +comparer nos écrits avec les leurs et reconnaître équitablement en quoi +nous les aurons atteints ou dépassés, comment nous aurons développé +leurs pensées, là où eux-mêmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois +pas qu'il y ait moins d'utilité et de travail à bien exposer par la +parole qu'à bien inventer les pensées. + +[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.] + +[Note 453: Peut-être faudrait-il traduire: _à suivre notre dessein_; +il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.] + +[Note 454: C'est Boèce qui met ainsi Abélard en mesure de juger si +pertinemment Théophraste et Eudème, disciples d'Aristote, les premiers +en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conservé les +ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique +d'Arist._, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)] + +Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la +science latine en matière de dialectique. D'Aristote, en effet, deux +ouvrages seulement ont été jusqu'ici mis à l'usage des Latins, savoir, +les livres des Prédicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un +seul, c'est le Traité des cinq voix, celui où, en étudiant le genre, +l'espèce, la différence, le propre et l'accident, il donne une +introduction aux Prédicaments mêmes. Quant à Boèce, nous avons introduit +dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et +les Topiques, avec les Syllogismes tant catégoriques qu'hypothétiques; +c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique +renfermera complètement et mettra en lumière, ainsi qu'à la portée des +lecteurs, si le créateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et +si la jalousie lâche un peu le frein à l'essor de nos écrits[455]. + +[Note 455: «Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et +nostris livor operibus frena quandoque laxaverit.» (P. 229.)] + +«En vérité quand je parcoure dans l'imagination de l'âme la grandeur du +volume, quand je regarde derrière moi ce qui est fait, et pêse ce qui +reste à faire, je me répons, frère Dagobert, d'avoir cédé à tes prières, +et d'avoir entrepris une si grande tâche. Mais lorsque déjà fatigué +d'écrire, la mémoire de ton affection et le désir d'instruire nos neveux +renaissent en moi, soudain à la contemplation de votre image, toute +langueur s'éloigne de mon âme, mon courage accablé par le travail se +ranime par l'amour; la charité replace en quelque sorte sur mes épaules +le fardeau déjà presque rejeté, et la passion ramène la force là où le +dégoût avait produit la langueur.» + +Ce fragment donne quelques lumières sur deux questions importantes: 1° à +quelles sources Abélard puisait-il la science? 2° à quelles époques et +dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique? + +On voit d'abord qu'il connaissait les deux premières parties de +l'Organon, les Catégories et l'Herméneia, parce qu'elles sont +effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boèce; mais il +semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premières et +secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert +des traités originaux du même écrivain sur la division, la définition, +le syllogisme catégorique et l'hypothétique. Quand il nomme les Topiques +de Boèce, il peut désigner trois écrits: la version des Topiques +d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicéron, le Traité des +Différences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est +celui qu'il paraît avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses +Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicéron ne lui +étaient pas inconnus. + +[Note 456: A plus forte raison, ne connaît-il pas la traduction +d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques +de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)] + +Ce catalogue, qu'il nous donne lui-même, confirme bien ce que des +investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exiguïté de +la bibliothèque scientifique de cette époque. Il faut y ajouter le Timée +de Platon dans la version de Chalcidius et les Catégories dites de saint +Augustin[457]. + +[Note 457: _Ab. Op., Introd. ad. theol._, p. 1007.--Ouvr. Inéd., +_Dial._, p. 193.--M. Cousin a bien trouvé, dans un manuscrit du XIIe +ou XIIIe siècle, une traduction inédite du Phédon; mais rien n'annonce +qu'elle fût connue du temps d'Abélard, et d'autres faits indiquent que +c'est précisément dans les dernières années de sa vie et après lui qu'un +plus grand nombre d'écrits d'Aristote et de Platon commencèrent à être +répandus. (_Fragm. phil._, t. III, Append. VI.--Cf. Johan. Saresb., +passim.)] + +Voilà les monuments de la philosophie ancienne dans la première moitié +du XIIe siècle; car on doit croire qu'Abélard connaissait tous les +ouvrages qui étaient en circulation dans les Gaules, la Grande-Bretagne, +la partie lettrée de la Germanie, et peut-être même l'Italie. Sans doute +les choses changèrent bientôt, et Jean de Salisbury, par exemple, +avait déjà dans les mains un plus grand nombre d'écrits de Platon et +d'Aristote. De même aussi, longtemps avant Abélard on avait pu connaître +d'autres livres retombés plus tard dans l'oubli; car enfin les +manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bède, au VIIIe siècle, +citait de nombreux passages des principaux écrits d'Aristote. Au XIe, +Scot Erigène peut, comme on le dit, avoir commenté sa Morale; mais deux +cents ans après lui, l'original et le commentaire étaient comme ignorés. +On a parlé des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise, sur l'Éthique, +le _de Coelo_, le _de Mundo_, sur les Lois et la République de Platon; +mais on prétend seulement qu'ils existaient dans les bibliothèques de la +Hollande, et non pas qu'ils aient jamais été fort répandus. On voit dans +Gunzon, qui n'était pas un érudit médiocre pour le Xe siècle, qu'il +connaissait l'Herméneia, le Timée, les Topiques de Cicéron et Porphyre; +mais tout cela était également connu d'Abélard. Le témoignage du +dernier est donc très-précieux à recueillir, et l'on peut hardiment +en généraliser les conséquences et l'étendre aux écoles +contemporaines[458]. + +[Note 458: Cf. Jourdain, _Rech. sur les trad. d'Arist._--Cousin, +_Introd. aux ouvr. d'Ab._, p. 49.--L'_Hist. litt._, t. IV, p. 225 et +246, t. V, p. 428 et 657.--Ven. Béd. _Op._, t. II, _Sentent. seu axiom. +phil._, passim.--Johan. Saresb., _Entheticus, in comm._, p. 82 et +109.--_Scot Erigène_, par M. Saint-René Taillandier, p. 79.--Brucker, +_Hist. crit. phil._, t. III, p. 632, 644, et 657.--Martene, _Ampliss. +Coll._, t. I, p. 299, 304 et 310.] + +Quant à l'ouvrage où ce témoignage est consigné, il est difficile de +déterminer l'époque où Abélard l'écrivait. Les morceaux qu'on vient de +lire ont été composés dans un moment où son enseignement était interdit. +Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la même date. +L'existence même de ces préambules, jetés dans le cours du l'ouvrage, +indique le contraire, en attestant des préoccupations accidentelles. Un +prologue général devait se trouver au commencement du premier livre sur +les catégories, ou plutôt d'un livre préliminaire qui nous manque, et +qui pouvait être à la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est +à la Logique d'Aristote[459]. Mais cette Dialectique, grand ouvrage en +cinq parties, qui embrassait dans la pensée de l'auteur toute la matière +de l'Organon, me paraît une compilation ou une refonte des divers +traités, opuscules, gloses, qu'à différentes époques il devait avoir +écrits à l'usage de ses élèves, à l'appui de son enseignement. L'exemple +de Boèce[460] devait encourager ses imitateurs à refaire plusieurs fois +les mêmes ouvrages, et à ne se pas contenter d'une seule édition de leur +pensée. + +[Note 459: _Dial._, p. 226.] + +[Note 460: On sait que Boèce a donné deux commentaires de +l'Introduction de Porphyre, deux éditions de son commentaire sur +l'_Herméneia_ (lesquelles éditions sont deux écrits différents); enfin +trois ouvrages sur les topiques. C'était au reste une tradition parmi +les disciples d'Aristote que de soutenir ses idées, soit en commentant +ses ouvrages, soit en retraitant les mêmes matières dans le même ordre, +avec les mêmes divisions, sous les mêmes titres. L'usage remontait à +Théophraste. (_De la Log. d'Arist._, t. I, p. 36.)] + +Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, témoigne d'une +pensée générale et même d'une constante disposition d'esprit. L'auteur +s'y présente comme étranger désormais aux luttes de l'école; il veut +suppléer par la composition à l'enseignement oral, qu'on lui défend. On +a donc pu croire qu'il écrivait au couvent de Saint-Denis, soit après la +décision du concile de Soissons, soit dans le fort de ses démêlés avec +son abbé. Le frère Dagobert, à qui il s'adresse, serait alors un de ces +moines dont il avait commencé, à Maisoncelle, l'éducation philosophique +et qui tenaient secrètement pour lui. + +Peut-être aussi écrivait-il dans une de ces périodes de demi-persécution +où, suspect et contraint, irrité et intimidé, il se croyait réduit au +silence; par exemple, vers la fin de ses leçons au Paraclet, ou lorsqu'à +Saint-Gildas il s'était fait abbé, ne pouvant plus être professeur. + +Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin, qu'il a pu faire ou plutôt +refaire sa Dialectique dons sa retraite de Cluni. On sait qu'il y +écrivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses +spéculatives comme de choses bien éloignées, et des leçons de Roscelin +et de Guillaume de Champeaux comme de souvenirs déjà bien vieux. De +plus, il paraît éviter les hardiesses qui touchent le dogme, il combat +même une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa +Théologie[461]; enfin il veille à se montrer orthodoxe, bien qu'on ait +pu juger tout à l'heure du progrès réel que l'esprit d'humilité et de +pénitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait +soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamné pour toujours au silence, +et en appelle à l'avenir, qui rendra l'honneur à sa mémoire et à la +science la liberté. + +[Note 461: _Dialec._, p. 475.] + +Dans cette hypothèse, le frère Dagobert serait un moine de Cluni, son +confident, à moins que ce ne fût son propre frère, comme l'indiquerait +la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La +seule difficulté, c'est que les ouvrages théologiques contiennent des +allusions et des renvois à la Dialectique, et dans celle-ci les passages +correspondants se retrouvent[463]. Mais répétons que ce peut être un +composé de traités d'époques différentes, et, dans les dernières années +de sa vie, Abélard peut avoir revu et rassemblé en corps d'ouvrage toute +sa philosophie. Cette rédaction achevée et arrêtée à Cluni serait notre +Dialectique. + +[Note 462: C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Abélard +rédigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, «nepotum +disciplinae desiderium.» On peut croire aussi que _ces neveux_ sont +la postérité. Mais cependant ces mots: «Vestri contemplatione mihi +blandiente, languor discedit, etc.,» semblent indiquer qu'il s'adresse à +son frère et aux enfants de son frère, en leur disant: _Votre image me +rend la force._ (Ouvr. inéd., _Introd._, p. XXXI et suiv.--_Dial._, p. +229.)] + +[Note 463: _Intr. ad. theol._, p. 1125.--_Theol. christ._, p. 1341.] + +Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons +ici un monument à peu près complet de l'enseignement du vrai fondateur +de l'école philosophique de Paris. + +Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il +suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont +la connaissance sera la clé de tout le reste; des citations textuelles +donneront une idée de la manière de l'auteur. Nous craignons bien qu'on +ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop étendus. Qu'on se +rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Héloïse. + +La première section de la Dialectique, sous ce titre: _Des parties +d'oraison_[464], était divisée en trois livres, répondant à +l'Introduction de Porphyre, aux Catégories et à l'Interprétation +d'Aristote. Le premier livre manque: c'était, je crois, proprement le +_Livre des parties_; le second, dont les premières pages sont perdues, +traite des catégories ou prédicaments. + +[Note 464: _Liber Partium_ (on supplée _orationis_). En donnant ce +nom à un traité sur les préliminaires de la logique, Abélard étendait +un peu le sens du mot _partes_; il faisait comme ceux qui intituleraient +grammaire les éléments de la philosophie. Car on appelait ordinairement +_partes_ ce qu'il fallait apprendre avant d'étudier _artes_; c'était la +grammaire d'après Priscien, Donat, etc., et mêlée d'un peu de logique +(aujourd'hui, _analyse logique_). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile: + + Si quis sublimes tendit ad artes, + Principio partes corde necesse sciat; + Artes post partes veteres didicere magistri. + +(Budd., _Observ. Select._, XIX, t. VI, p. 149.)] + +La substance est la première des catégories, et le fond de toutes les +autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse +d'être une science purement verbale. La substance est aussi l'idée +nécessaire et fondamentale de toute science ontologique; écartez cette +idée, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer +Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idée +qu'elle donne de la substance; c'est à rectifier cette idée que Leibnitz +a mis son étude, pensant régénérer avec elle toute la philosophie, et +l'idéologie a regardé comme sa première réforme la proscription même +du mot substance. Commençons l'examen de la doctrine d'Abélard par la +théorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu +de parties originales dans la logique de ce temps-là); mais elle est +importante, et peut nous apprendre à saisir et à parler la langue de la +Dialectique. + +On connaît la définition logique de la substance: «Elle n'est dite +d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet.» A cette propriété +fondamentale il faut joindre celle-ci: «En restant elle-même, elle peut +recevoir les contraires.» Les substances premières sont les individus, +les substances secondes sont les genres et les espèces. Ainsi parle +Aristote[465]. + +[Note 465: Voyez le chapitre précédent et Arist., _Categ._, II.] + +Toutes les substances, dit Abélard après lui[466], ont cela de commun +de n'être pas dans un sujet, c'est-à-dire un simple attribut d'un sujet +(_in subjecto non esse_). Car aucune substance, ou première ou seconde, +n'a d'autre fondement qu'elle-même. Au reste, la différence est dans +le même cas: comme elle constitue l'espèce, elle n'est pas un simple +accident, elle n'est point fondée dans le sujet à titre d'accident, _non +inest in fundamento per accidens_; elle entre dans la substance même de +l'espèce. Si l'on dit l'_homme est un animal mortel rationnel_[467] (ou +_raisonnable_), la différence _raisonnable_, qui fait de l'_animal_ +l'espèce _homme_, n'en est pas séparable comme un simple accident, car +l'espèce disparaîtrait aussitôt. Les substances secondes sont affirmées +des premières, quand on nomme celles-ci et qu'on les définit. Il en est +de même de la différence; elle entre dans la définition. L'accident, +au contraire, ne constituant rien dans la substance, lui appartient +extérieurement, et ne saurait être énoncé dans la définition des +substances. + +[Note 466: _Dial._, pars I, p. 174 et seq.] + +[Note 467: Il faut s'habituer à cette définition [Grec: zoon logikon +thnaeton], qui est fondamentale, et qui reviendra sans cesse. Cependant +Aristote avait blâmé Platon d'avoir introduit _le mortel_ dans la +définition de l'_animal_ (_Topic._, VI, X); aussi l'attribut _mortel_ +est-il souvent négligé ou écarté, notamment dans Porphyr. Isag., I, II; +et Boeth., _in Porph._, p. 3 et 61. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez +le même, _in Top. Cic._, p. 804 et _de Consol._, l. I, p. 898.) _Mortel_ +paraît avoir été admis dans la définition pour distinguer l'homme de +Dieu. Cette définition est expliquée et établie dans Porphyre, Isag., +III, p. 16 et 17 de la traduction.] + +Autre propriété des substances: en elles rien de contraire; ce qui veut +dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premières +ou secondes, elles admettent les contraires, mais à titre d'accident; +l'_homme_ peut être _noir_ ou _blanc_; c'est en ce sens qu'elles ont ce +qu'on appelle la susceptibilité des contraires. Si parfois on dit qu'une +substance est contraire à une autre, c'est qu'elle a des accidents +contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire à une +autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un +côté on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre, +d'arbre; mais il a des accidents contraires à ceux de l'animal, de la +pierre, de l'arbre; de l'autre, il peut être contraire par une autre +substance, c'est-à-dire que par la substance _animal_ qu'il a, l'_homme_ +est contraire à la _pierre_, qui ne l'a pas. Au reste, ce caractère est +commun aux catégories de quantité et de relation. + +Les substances ne peuvent être comparées; car la comparaison se +fait adjectivement (_per adjacentiam_), non substantivement (_per +substantiam_), on n'est pas plus ou moins _homme_, comme on est plus on +moins _blanc_. Cette propriété se retrouve dans la quantité et ailleurs. + +Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'étant +seule et même en nombre (_un même_ numériquement, _idem numero_), +elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est +susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle +ne reçoit pas les contraires en formation (_in formatione_), comme une +forme qui la constitue, qui la différencie, qui détermine son essence. +Car la susceptibilité des contraires n'appartiendrait plus à la +substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualité, admet les +formes contraires de la clarté ou de l'obscurité, et ne cesse pas d'être +la blancheur. La substance _homme_ qui recevrait la _rationnalité_ +et son contraire cesserait d'être la même substance; mais elle peut +persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont +_en sujet (in subjecto)_, c'est-à-dire peuvent être attribués à un +sujet. + +Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, _en vertu +d'un changement en elle-même_, c'est-à-dire moyennant un changement +dans le temps; ainsi le froid devient chaud[468]. L'addition de cette +détermination paraît superflue. Elle avait apparemment pour but +d'exclure la pensée et l'oraison, qui semblent admettre les contraires, +pouvant être vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant +changer en elles-mêmes. _Socrate est assis_; vous le pensez et vous le +dites: pensée et proposition vraies qui peuvent, en restant les mêmes, +devenir fausses si Socrate se lève. Mais ce n'est pas là l'effet d'un +_changement de soi_, c'est-à-dire d'un changement intrinsèque de la +pensée ou de la proposition. Aristote n'aura inventé sa restriction que +pour se délivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la +proposition _Socrate est assis_, vraie pendant que Socrate est assis, +n'est plus la même quand il est levé. Ce qui est _dit ensemble_, +c'est-à-dire avec autre chose, ne peut, étant seul, être appelé +intégralement la même chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne +forme pas une essence. La proposition _Socrate est assis_ dite de +Socrate assis n'est pas le même tout que la même proposition dite de +Socrate debout: elle a donc changé. Si cependant l'on veut ne voir +l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usité, +la proposition est la même, elle n'a point changé, mais aussi elle n'a +point admis de contraires. Le fait que Socrate est réellement assis +ou levé ne touche point à l'essence de la proposition; c'est ce qu'on +appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-là, bien +d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des +contraires qui ne leur appartiendraient pas proprement. Les substances +aussi en ont de ce genre qu'elles ne reçoivent pas d'elles-mêmes, mais +de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits +extérieurs et des objets étrangers. Par exemple, il y en a qui disent +que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin); alors dans +l'espèce, suivant que Socrate serait assis ou levé, l'air serait vrai ou +faux. La substance de l'air aurait-elle donc été modifiée, aurait-elle +vraiment reçu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas +modifiée davantage dans les accidents de son essence, quelle qu'elle +soit, et l'objection est sans valeur. + +[Note 468: _Categ._, V, XXI-XXV.] + +On a soutenu cependant que les substances étaient changées en soi par +les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant être +sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles +et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour +subsister d'adhérer aux substances, ne sont jamais mues ou changées +en elles-mêmes dans ces substances; elles le sont par la mobilité +des substances mêmes, dont la nature est d'être également sujettes à +différentes formes, et de ne point périr quand les formes changent. +Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clarté et l'obscurité, +parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualité de +blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas. + +Ainsi les substances peuvent être changées en soi, et non dans leurs +formes; car lorsque les formes reçoivent des contraires, c'est que la +substance qui les soutient change et passe par les contraires. + +Après la substance vient la quantité[469]. On ne peut penser à une +substance sans concevoir une quantité, car toute substance est +nécessairement une ou plusieurs. Comme l'on considère souvent la matière +sans ses qualités, la quantité a été mise avant la qualité. Cependant il +y a des qualités tellement substantielles qu'elles sont inséparables des +substances, ce sont les différences. Mais enfin tel est l'ordre établi +par l'autorité[470]. La quantité d'ailleurs offre cette analogie avec +la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrariété ni +comparaison. + +[Note 469: _Dial._ pars I, p. 178.] + +[Note 470: Cet ordre n'est pas invariable dans Aristote. Voy. +_Categ._, IV, et _Analyt. post._, I, XXII.] + +La quantité est la chose suivant laquelle le sujet est mesuré: on +pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple +comme le point, l'unité, l'instant ou moment indivisible, l'élément, la +voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est composée, comme la +ligne, la superficie, le corps, le temps, le lieu composé, l'oraison et +le nombre. + +Les quantités simples ou indivisibles n'étant pas accessibles aux sens, +ne servent pas à la mesure; c'est l'office des quantités composées qui +sont ou discrètes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les +quantités simples, des natures spéciales, parce qu'elles sont les seules +qui naturellement manquent de parties, et les composées, des +composés individuels ou individus composés, lesquels ne sont pas uns +naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les +noms de ligne, superficie, etc., sont plutôt pris (_sumpta_, abstraits) +de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment +substantifs ou noms de substances. + +Ici Abélard traite du point, et il donne sur le point et les quantités +qu'il engendre les notions préliminaires de la géométrie. Il n'est +arrêté que par une objection de Boèce, qui ne veut pas que le point +ajouté à lui-même constitue la ligne, parce que rien ajouté à rien +ne produit rien. Il avoue qu'il ne connaît pas la solution de cette +difficulté, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des +arithméticiens, «étant lui-même tout à fait ignorant de cette science.» +Il donne cependant la solution de son maître, c'est-à-dire de Guillaume +de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupée, à l'extrémité de +chacune de ses sections apparaissent des points, qui étaient auparavant +en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont +de l'essence de la ligne, sinon les parties de la ligne ne seraient pas +continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient +alors interposés et briseraient la continuité de la ligne[471]. + +[Note 471: L.c., p. 182.--Arist., _Cat._, VI.--Boeth. _in Praed._, +p. 148.] + +Parmi les quantités composées se distingue le temps; c'est une quantité +continue, car ses parties se succèdent sans intervalle. On objecte que +ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas +plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succèdent sans +continuité. Mais la succession de celles-ci est notre oeuvre, et la +succession des parties du temps est naturelle; nous ne pouvons, nous, +produire une continuité telle qu'il n'y ait quelque distance entre +ses éléments. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les +instants, et les autres composées, ce sont les composés de ces moments +indivisibles. Le temps est donc une quantité continue dans le sujet par +la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure: toutes +les choses ont donc en soi leurs temps, qui sont comme leurs mesures. +Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuité d'un temps composé dans +des choses différentes, quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties +coexistantes; mais il faut admettre dans un même sujet des moments qui +se succèdent comme une eau qui coule. Les choses se mesurent, quant à +leurs temps, à l'aide d'une action horaire, diurne, ayant enfin une +certaine durée, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais +passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps, +c'est-à-dire, leurs heures, jours, mois, etc., de durée, tous ces temps +réunis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps. + +Le temps est un tout qui diffère de tous les autres. Dans ceux-ci, posez +le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie détruit +en partie le tout; mais vous pouvez détruire le tout sans détruire +la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est +l'inverse pour le temps. Ainsi, s'il y a maison il y a muraille, sans +conversion, c'est-à-dire, sans réciprocité; car on ne peut dire s'il y +a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la première heure du +jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Abélard +accepte ces distinctions, qui sont de tradition; toutefois il observe +que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont +aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que +cette proposition: _Le jour existe_, ne peut jamais être vraie, les +douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais +parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie, +qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler +un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous +prenons comme un entier ce qui n'en est pas un véritablement, et nous +adaptons des noms à des choses comme si elles existaient, quand nous +voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de +passé et de futur, que nous employons, lorsque nous voulons en donner +quelque idée ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne +soient pas même des temps. Car ils ne sont point des quantités, n'étant +dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont +pas. «Le temps qui fut ou qui n'est pas encore ne devrait pas plus être +appelé temps que le cadavre humain ne doit être appelé homme.» Seulement +une chose passée a précédé la présente, comme la présente précède la +chose à venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le +temps présent est le terme commun du passé et de l'avenir. + +Le nombre a pour origine l'unité, il est une collection d'unités. Deux +unités font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres, +suivant Guillaume de Champeaux, n'étaient pas des espèces du nombre, +n'avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait être une +chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche +font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se +compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il, +tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des +collections d'unité, _noms pris, sumpta_, ou, si l'on veut, abstraits. +Abélard voit à cela quelque difficulté et trouve plus à propos de dire +que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unité, qui +signifie également unité au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire +et les autres nombres, seront des noms du pluriel. «Ceux qui croient que +dans les noms d'espèces ou de genres, sont contenues non-seulement les +choses unes de nature (les individus), mais encore celles qui sont +substantiellement (mieux, _substantivement_) désignées par ces noms, +pourront appeler peut-être les noms de nombre des espèces, attendu +qu'ils suivent plus la logique dans le choix, des noms que la physique +dans la recherche de la nature des choses.» Ceci s'adresse, comme on le +voit, aux réalistes. + +Comme le nombre, l'oraison est une quantité. Aristote appelle oraison +les sons, ou, si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont +proférées en combinaison avec l'air lui-même. «Cependant,» dit Abélard, +«le système de notre maître voulait, je m'en souviens, que l'air seul, +à proprement parler, fût entendu, résonnât et signifiât, étant +seul frappé, et qu'on ne dît de ces sons qu'ils sont entendus ou +significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents à l'air ou plutôt aux +parties d'air entendues ou significatives. Mais, à ce sens, on pourrait +soutenir que toute forme de l'air, fût-ce sa couleur, est entendue et +signifiée.» Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant +que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce +même air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes +des substances, par l'ouïe nous recevons et sentons le son proféré. + +On demande quand cette oraison ou proposition: _L'homme est un animal_, +laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce +au commencement, au milieu, à la fin? La signification n'est accomplie +qu'au dernier point du prononcé. En vain dit-on qu'il faut alors que les +parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait +que la dernière lettre de significative. Ce n'est qu'après que la +proposition est toute prononcée que nous en tirons une pensée; nous la +comprenons en rappelant à la mémoire les parties proférées immédiatement +auparavant. C'est par l'intelligence et la mémoire que nous constatons +une signification. Dire que l'oraison proférée signifie, ce n'est pas +lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signification; mais +c'est reconnaître à l'âme de l'auditeur une compréhension opérée à la +suite de l'oraison prononcée. Quand nous disons: _Socrate court_, le +sens ou la signification paraît n'être que la conception produite, après +la prononciation, dans l'âme d'un auditeur. Ainsi la proposition: _La +chimère est concevable_[472], se comprend figurativement, non qu'elle +attribue à aucune chose la forme de la chimère ou ce qui n'est pas, mais +parce qu'elle produit une certaine pensée dans l'âme de celui qui pense +à la chimère. Si donc, par la signification d'un nom, nous n'entendons +point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept, +l'oraison significative sera celle qui fait naître une idée dans +l'intelligence. Le nom de _signifiant_ ou _significatif_ est pris de la +cause plutôt que d'une propriété; il convient à ce qui est cause qu'un +concept se produise dans l'esprit de quelqu'un. + +[Note 472: _Chimaera est opinabilis_ (p. 192). _Opinabilis_ vaut +mieux que _concevable_, l'_opinatio_ ([Grec: doxa]) étant précisément +la pensée à son moindre degré, la pensée de ce qui n'est pas. (Arist., +_Hermen._, XI; _Boet., De Interp._, p. 423.) Au reste cet exemple de la +chimère, la question de savoir comment on pouvait concevoir ou nommer le +chimérique, le centaure, l'hirco-cervus ([Grec: Tragelaphos]. _Hermen._, +I, 1), occupait beaucoup les scolastiques. Voyez sur _chimaera +intelligitur_ le c. VII.] + +Après la quantité, on prévoit qu'Abélard passe aux autres catégories; +seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immédiatement à celles +qu'on appelle _quand_ et _où_. Sur l'une et l'autre il se fait cette +question: Les catégories ou prédicaments sont ce qu'on a nommé les +genres ou généralités par excellence, les genres les plus généraux, +ce qu'il y a de plus général, _generalissima_. Or, _où_ et _quand_ +ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas être des premiers +principes; _où_ naît du lieu, _quand_ vient du temps. Mais les principes +premiers ne sont premiers que par la matière et non par la cause. Car si +par principe on entend cause, la substance sera le principe des autres +prédicaments, puisque c'est en elle que tous se réalisent, et qu'étant +soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent +l'être[473]. + +[Note 473: _Dial._, pars I, p. 199.] + +Cette observation est importante, mais Abélard ne la pousse pas plus +loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction à faire entre +la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique, +c'est-à-dire entre la science des conceptions de l'être et celle de +la nature des êtres. L'une est au vrai sens du mot une idéologie, et, +jusqu'à un certain point, une hypothèse; l'autre est la connaissance de +la réalité, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et +non des abstractions. Cette distinction est souvent entrevue par les +scolastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent +pas, peut-être pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent +encore ils ont l'air de l'oublier ou de la méconnaître; et prenant au +sérieux toute leur géométrie intellectuelle, toute cette science de +convention, ils semblent mettre une ontologie factice à la place de la +véritable, réaliser les abstractions, matérialiser les êtres de raison +et faire vivre l'esprit dans un monde composé d'apparences et peuplé de +fantômes. C'est cette ontologie qui a décrié la scolastique et compromis +le nom même d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits +cette science est devenue le synonyme de l'hypothèse et de la chimère. + +Abélard, quoiqu'il passe en revue les dix catégories, n'épuise pas la +matière. Il donne pour raison que l'autorité n'a laissé de la plupart +des prédicaments qu'une énumération. Aristote, en effet, ne parle avec +détail que des quatre premiers. «Aristote,» ajoute-t-il, «au témoignage +de Boèce, a traité avec plus de profondeur et de subtilité des +prédicaments _ubi_ et _quando_ dans ses _Physiques_, et de tous dans +ceux de ses livres qu'il appelle _les Métaphysiques_. Mais ces ouvrages, +aucun traducteur ne les a encore appropriés à la langue latine, et voilà +pourquoi la nature de ces choses nous est moins connue[474].» + +[Note 474: _Dial._, p. 200. La Physique et la Métaphysique n'étaient +donc pas traduites ni étudiées. Les manuscrits grecs, dont on pouvait +connaître l'existence, étaient comme non avenus. Boèce nomme ces +ouvrages dans son commentaire sur les catégories (p. 190), mais il cite +aussi au même endroit le traité d'Aristote sur la génération et la +corruption, et comme il en cite le titre en grec, Abélard l'omet.] + +On voit ce qu'était dès lors Aristote. La science se mesurait à la +portion connue de ses ouvrages. Cependant il est remarquable qu'Abélard +montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de déférence encore +et de penchant. A propos de la relation, il rappelle, sur la foi de +Boèce, que Platon avait donné une définition reçue, puis critiquée et +réformée par Aristote. Cette définition portait que les relatifs sont +les choses qui peuvent être assignées les unes aux autres d'une façon +quelconque par leurs propres, comme un nom assigné à un autre par le +génitif. Mais Aristote, en examinant mieux cette définition, la trouva +trop large. «Il osa corriger l'erreur de son maître, et se fit le maître +de celui dont il se reconnaissait le disciple.» Il donna donc cette +définition: «Il y a relation quand une chose n'est que par rapport à une +autre;» c'est-à-dire quand une chose n'existe que par une autre[475]. +Beaucoup de choses peuvent être rapportées à d'autres sans que l'être +des unes dépende de l'être des autres. _Le boeuf de cet homme_ n'exprime +pas un rapport pareil à celui qui est exprimé par _l'aile de l'ailé_, +car sans _aile_ il n'y a plus d'_ailé_, et _l'homme_ existe sans _le +boeuf_. Si la définition de Platon, convenant à tous les rapports, est +trop large, on a trouvé celle d'Aristote trop étroite, et l'on a dit +qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande généralité. +«Mais,» observe Abélard, «si nous nous hasardons à blâmer Aristote le +prince des péripatéticiens, quel autre adopterons-nous donc?» et il +s'applique à justifier le maître qui lui reste. + +[Note 475: Je traduis ici les deux définitions sur le texte +d'Abélard (_Dial_., p. 201), l'une: «Omnia illa _ad aliquid_ quaecumque +ad se invicem assignari per propria quoque modo possent. (Platon?) +Sunt ea _ad aliquid_ quibus est hoc ipsum esse ad aliud se habere.» +(Aristote.) Boèce, qui nous apprend qu'on croyait la première +définition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus +correctement:--«1° _Ad aliquid_ dicuntur quaecumque hoc ipsum quod sunt +aliurum esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud.--2° Sunt _ad +aliquid_ quibus hoc ipsum esse est _ad aliquid_ quodam modo se habere.» +(_In Praed_., p. 155 et 169.) M.B. Saint-Hilaire traduit d'une manière +plus conforme au texte d'Aristote en disant: 1° «On appelle relatives +les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres +choses, ou qui se rapportent à une autre chose, de quelque façon +différente que ce soit.--2° Les relatifs sont les choses dont +l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une autre chose.» +(T. I, _Catég._, c. vii, p. 81 et 91.) Voici l'original: 1° [Grec: +Pros ti de ta toiauta legetai, osa auta aper estin, heteron einai +legetai, ae hoposoun allos pros heteron.]--2° [Grec: Esti ta pros ti, +ois to einai tauton esti to pros ti pos echein.] (_Cat_., VII, vii, 1 et +24.)] + +«Nous avons,» dit-il en terminant, «dans tout ce que nous venons +d'enseigner sur la relation, suivi principalement Aristote, parce que la +langue latine s'est particulièrement armée de ses ouvrages et que nos +devanciers ont traduit ses écrits du grec en cette langue. Et nous +peut-être, si nous avions connu les écrits de son maître Platon sur +notre art, nous les adopterions aussi, et peut-être la critique du +disciple touchant la définition du maître paraîtrait-elle moins juste. +Nous savons en effet qu'Aristote lui-même dans beaucoup d'autres +endroits, excité peut-être par l'envie, par le désir de la renommée, +ou pour faire montre de science, s'est insurgé contre son maître, ce +premier chef de toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses +opinions, il les a combattues par certaines argumentations et même par +des argumentations sophistiques; comme dans ce que nous rapporte Macrobe +au sujet du mouvement de l'âme[476]. De même, ici peut-être s'est-il +glissé quelque malveillance, soit qu'Aristote n'ait pas été juste dans +sa manière de prendre la doctrine de Platon sur la relation, soit +qu'il expose mal le sens de la définition et y ajoute de son fonds des +exemples mal choisis, afin de trouver quelque chose à corriger. Mais +puisque notre latinité n'a pas encore connu les ouvrages de Platon sur +cet art, nous ne nous ingérons pas de le défendre en choses que nous +ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu, c'est qu'à considérer +plus attentivement les termes de la définition platonique, elle ne +s'écarte pas de la pensée d'Aristote.» Lorsqu'il a dit: «Les relatifs +sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres choses,» il a +regardé moins à la construction des mots, qu'à la relation naturelle +des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque, +verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assigné par +possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas +ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en dépend +substantiellement. Le boeuf d'un homme, n'est que le boeuf possédé par +un homme. Une chose est relative à une autre, elle est _ad aliquid_, +lorsqu'elle est _d'une autre_, en ce sens qu'elle en dépend, comme la +paternité et la filiation dépendent mutuellement l'une de l'autre. Sans +doute cette relation est exprimée par le génitif, ce qui est _d'un_ +autre, _quod est aliorum_; mais le génitif n'exprime pas uniquement la +simple assignation de ce qui est possédé à ce qui possède, il énonce +aussi la relation de dépendance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le +père est le père du fils. Dans cette proposition, on peut entendre +également et que la substance du père est dans un certain rapport avec +le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du père +au fils une relation nécessaire qui fait que l'un ne peut être sans +l'autre. + +[Note 476: _Dial._, p. 206. A la manière dont parle Abélard, il +paraît avoir connu le texte même de Macrobe. (_In somn. Scip._, l. II, +C. XIV.)] + +L'étude des autres catégories, même celle de qualité, nous apprendrait +peu de chose, et nous passons au livre III. + +La seconde partie de l'Organon est le traité _super periermenias_, comme +l'appelle Abélard, qui n'était pas le seul à prendre ce titre pour un +seul mot: [Grec: Ermaeneia], Hermeneia; _de Interpretatione_, comme +disent les premiers traducteurs; _du langage_ ou _de la proposition_, +comme dit le dernier traducteur de la Logique. Dans la Dialectique +d'Abélard, qui est son Organon, la première partie est terminée par un +livre _de Interpretatione_, qui succède aux _Prédicaments_, et ce +livre III est, à beaucoup d'égards, comme dans Aristote, une grammaire +générale[477]. Là sont véritablement traitées les parties du discours, +et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque +dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les +grammairiens, et Abélard se prononce en général pour les premiers. Il +serait impossible de le suivre dans le détail de ses recherches sur les +mots, et nous marcherons ici rapidement. + +[Note 477: _Dial._, pars I, l. III, p. 209, 226.--_De la Log. +d'Arist._, t. I, p. 183.--_Log. d'Arist._, trad. par le même, t. I, p. +147.] + +Guillaume de Champeaux est souvent cité. Il paraît évident qu'il avait +touché à toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes +questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilité. De ces +questions, celle qui semble le plus occuper Abélard, est la question de +savoir ce que c'est que la signification des mots. On a déjà vu tout +à l'heure qu'il entend par _signifier_ produire une idée. C'est une +conséquence que pour juger de la signification des mots, il faut moins +regarder aux mots qu'à l'intelligence de l'auditeur. Soit donc posée la +question: Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose à laquelle +le nom a été imposé, ou bien seulement ce que le mot même dénote et ce +qui est contenu dans l'idée qu'il exprime? Abélard se décide pour cette +dernière opinion, qui était celle d'un certain Garmond[478] contre +Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison, tandis que +le second semblait appuyé par l'autorité. Ainsi l'on ne peut accorder au +dernier que le nom d'un genre signifie l'espèce, quoique l'espèce soit +dans le genre, ni que le nom abstrait désigne le sujet de l'accident +qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse être +séparé. Chacun de ces noms ne signifie que l'idée qu'il excite dans +l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal +ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idée d'homme. +Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que _blanc_ désigne +l'_homme_. Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptée par Abélard, +contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boèce, une +tendance louable à subordonner la dialectique à la psychologie. + +[Note 478: _Dial._, p. 210. Ce Garmond est inconnu.] + +Nous ne dirons rien de plus sur cette première partie. Elle ne contient +pas de grandes nouveautés; mais ce que nous en avons extrait donne une +certaine idée de la manière d'Abélard, ainsi que de l'ouvrage qu'il nous +a laissé et de la science qu'il professait. Il refait la logique après +Aristote et d'après ce qu'il sait d'Aristote. Il explique, commente, +développe les idées de l'autorité, et quelquefois expose et discute les +objections et les nouveautés qui se sont postérieurement produites: +c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer +ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas à +Porphyre et à Boèce. On ne saurait avec certitude attribuer de la +nouveauté qu'aux opinions qu'il présente comme celles de son maître, +c'est-à-dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalité qu'à celles +qu'il exprime, quand il réfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce +qui est à lui, c'est moins le fond des doctrines que la discussion. + + + + +CHAPITRE IV. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, DEUXIÈME PARTIE, OU LES +PREMIERS ANALYTIQUES.--DES FUTURS CONTINGENTS. + +La théorie de la proposition et du syllogisme catégorique est la base +de la logique proprement dite; et l'on ne s'étonnera pas que dans la +seconde partie de son ouvrage[479], Abélard l'ait exposée avec étendue. +Ici les idées originales, les opinions caractéristiques continuent +d'être fort rares. Il est difficile d'innover dans cette mathématique +immuable qu'Aristote a probablement créée et certainement fixée pour +jamais. Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du +syllogisme, répète Aristote. Sous ce rapport, il est encore et il +demeurera _l'autorité_. En exposant avec beaucoup de détails des idées +pour la plupart communes à tous les dialecticiens du moyen âge, en +n'y apportant de particulier qu'une subtilité minutieuse et toujours +beaucoup d'esprit, Abélard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe +cependant; voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a +des termes qui ont un sens arbitraire et des noms qui ne rendent que +l'intention de celui qui les a donnés, il a dit ces mots: «Le nom +d'Abélard ne m'a été donné qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma +substance[480].» Ailleurs, peut-être, il ne se désigne pas moins, ou +plutôt il se trahit, lorsque, voulant énumérer les diverses classes +d'oraisons, il donne pour exemple de l'impérative cet ordre d'un maître: +_Prends ce livre_; pour exemple de la déprécative: _Que mon amie +s'empresse_; pour exemple enfin de la désidérative, ces mots que nous ne +traduisons pas: _Osculetur me amica_[481]. Est-ce à Cluni qu'il écrivit +ces mots? + +[Note 479: _Dial._, pars II, in III l., p. 227-323.--Abélard appelle +cette partie _Analytica priora_, titre de la troisième partie de +l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisième partie ne traite +point de l'oraison ni de la proposition, ni par conséquent de +l'affirmation et de la négation, etc., tout cela ayant trouvé en place +dans l'_Hermeneia_. Les Analytiques premiers ou premières roulent +exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Abélard, en conservant le +titre, aurait dû conserver la division. Au reste, il n'avait pas sous +les yeux les Analytiques d'Aristote, et il était principalement guidé +par le traité de Boèce sur le syllogisme catégorique; c'est cet ouvrage +qui, soit par son introduction (Boeth. _Op._, p. 558), soit par son +premier livre (_id._, p. 580), lui a donné l'exemple de joindre à la +théorie du syllogisme tout ce qui concerne l'oraison et la proposition.] + +[Note 480: _Dial._, pars I, l. III, p. 212.] + +[Note 481: _Dial_., pars II, p. 234 et 236.--Accipe +codicem.--Festinet amica.] + +C'est dans cette partie de la philosophie que la science paraît le +plus abstraite, le plus étrangère aux réalités, et ce sont surtout les +opinions d'Abélard sur le fond des choses qui excitent notre curiosité. +Nous avons dit et nous verrons mieux encore par la suite que ce fond des +choses n'est pas toujours aussi étranger qu'il le semble à la pensée du +philosophe et même du dialecticien. Mais il est un point de la théorie +de la proposition où Abélard fait cesser jusqu'à cette apparence, et +dans une digression heureuse, donne un des plus remarquables exemples de +l'application de la dialectique à la métaphysique. C'est là un procédé +de la science comparable, sous plusieurs rapports, à l'application de +l'algèbre à la géométrie; et comme il s'agit d'une question importante, +sur laquelle Abélard s'est fait une renommée, de la question du libre +arbitre, nous reproduirons ses idées avec un peu de développement. + +Pour bien comprendre la question, il faut remonter à la théorie de la +proposition. Elle se définit: une oraison qui signifie le vrai ou le +faux. La signification de la proposition est susceptible de fausseté ou +de vérité, tant par rapport aux conceptions que par rapport aux choses. +Dans la proposition: _Socrate court_, ce ne sont pas les conceptions de +_Socrate_ et de _course_ que nous entendons combiner; c'est la chose +_course_ que nous voulons combiner à la chose _Socrate_, et la +conception que nous provoquons dans l'esprit de celui qui nous écoute +est une conception de réalité. + +La proposition, en tant qu'elle porte sur les conceptions, n'a presque +aucune conséquence nécessaire, elle en a de nombreuses, en tant qu'elle +porte sur les choses mêmes. En prononçant une proposition, on a ou +l'on n'a pas de certaines conceptions, et toutes celles que la logique +tirerait des termes de la proposition, ne nous sont pas nécessairement +présentes à l'esprit. De la chose même énoncée par la proposition, naît +au contraire plus d'une conséquence obligée. Si je pense que tout homme +est un animal, je ne pense pas nécessairement que l'homme est un corps; +mais du fait que tout homme est un animal, résulte nécessairement le +fait que l'homme est un corps; d'où cette règle, vraie pour les choses, +fausse pour les idées: «Si l'antécédent existe dans la réalité, il est +nécessaire que le conséquent existe dans la réalité[482].» + +[Note 482: _Dial._, pars II, p. 237 et seqq.--La liaison de +l'antécédent et du conséquent joue un grand rôle dans la théorie du +syllogisme hypothétique, et les idées d'Abélard sur ce point avaient +de la célébrité. (Voy. Johan. Saresb. _Pollcrat._, l. II, c. XXII, et +_Metalog._, l. III, c. VI.)] + +Vraie ou fausse, la proposition est affirmative ou négative. +L'affirmation et la négation d'un même sont contradictoires; ce qui +s'exprime en disant: «L'affirmation et la négation divisent;» ce qui +revient à dire que tout ce qui n'est pas dans l'une est nécessairement +dans l'autre. Cela est évident pour les propositions relatives au +présent; mais il est des propositions qui ne se renferment pas dans le +temps présent. Des affirmations ou négations vraies ou fausses peuvent +se dire au passé ou au futur. De celles-ci, et particulièrement +des dernières, on a douté que l'affirmation ou la négation fussent +divisoires (_dividentes_), c'est-à-dire que la vérité de la négation +y dût exclure celle de l'affirmation, et réciproquement; car aucune +proposition au futur, c'est-à-dire prononçant sur un événement +contingent, ne saurait être vraie d'une vérité nécessaire. On prévoit +comment le libre arbitre a pu se trouver intéressé dans cette question. + +Dans l'avenir, en effet, l'événement n'est jamais déterminé. La +proposition n'est vraie, comme elle n'est fausse, qu'à la condition de +la détermination. Or, la détermination n'est possible que pour le passé, +le présent, ou bien encore le futur nécessaire ou naturel, parce que +dans ces cas les propositions énoncent des événements déterminés. Nous +appelons déterminés les événements qui peuvent être connus dans leur +existence, comme les événements présents ou passés, ou qui sont certaine +par la nature de la chose, comme les événements futurs nécessaires ou +naturels. _Dieu sera immortel_, est un futur nécessaire; _un homme +mourra_, c'est un futur naturel. Ce dernier événement n'est pas un futur +nécessaire, car il n'est pas nécessaire qu'_un homme meure_; mais un +futur nécessaire est naturel, il résulte de la nature de l'être. + +On peut donc distinguer deux futurs, le naturel et le contingent. Ce +dernier seul est celui qui se prête à l'alternative, c'est-à-dire qui +se conçoit aussi bien avec le non-être qu'avec l'être. _Je lirai +aujourd'hui_, est de cette espèce; car il peut également arriver que +je lise ou que je ne lise pas. L'événement d'un futur contingent étant +indéterminé, les propositions qui énoncent un tel événement sont vraies +ou fausses indéterminément ou, pour mieux dire, d'une vérité ou d'une +fausseté indéterminée. Mais cette indétermination n'est relative qu'à +l'événement qu'elles énoncent. Dans l'avenir, c'est-à-dire dans un +présent qui n'est pas encore, de l'affirmation ou de la négation de +l'événement, l'une sera vraie et l'autre fausse; voilà qui est déterminé +et certain. Rien ne l'est que cela avant l'événement. Au présent même +l'événement peut être déterminé, et la vérité de la proposition rester +indéterminée. Par exemple, pour la science humaine, le nombre des astres +est inconnu; on ne sait s'il est pair ou impair; cependant c'est chose +déjà déterminée dans la nature. Il faut donc distinguer la certitude de +la vérité. Il n'y a de déterminé, quant à la certitude, que ce qui peut +se connaître de soi. Si l'on objecte que, bien que de la vérité d'une +proposition l'événement réel ne paraisse pas pouvoir être inféré, +cependant la certitude de l'une engendre celle de l'autre, parce que si +l'antécédent est certain, certain est le conséquent; cela peut être vrai +quant à la certitude, mais non quant à la détermination. Des futurs +contingents peuvent être certains, mais non déterminés. Or ce sont les +seuls futurs dont parle Aristote, car lorsqu'un futur est déterminé par +la nature de la chose, il assimile la proposition à une proposition +au présent. On peut appeler futur ce qui est nécessaire; car le +nécessairement futur sera toujours futur ou ne sera jamais présent, et +ce qui ne sera jamais présent n'est point futur. Tout futur sera présent +un jour. Il n'est pas même vrai que tout ce qui sera toujours futur ne +sera jamais présent; car le même peut être également futur et présent, +quant à la même chose: comme l'est, quant au fait d'être assis, celui +qui s'est déjà assis et qui s'asseoira; comme le ciel, qui doit toujours +tourner et qui tourne toujours; comme Dieu, qui toujours fut, est et +sera. + +Or, quoique aucune proposition au futur contingent ne soit vraie ou +fausse _déterminément_, cependant ce qui est déterminé et nécessaire, +c'est que de toutes les divisions de la proposition une soit vraie et +une autre fausse: «_Socrate lira, Socrate ne lira pas_.» Aucune, dit-on, +n'est vraie, aucune n'est fausse. Dites qu'on ne peut le savoir, mais +rien de plus. Nous ne savons pas si le nombre des astres est pair; mais +s'il est pair, la proposition: _Les astres sont en nombre pair_, est +vraie. De même pour le futur. + +Si l'avenir est tel que l'annonce la proposition, elle est vraie; sinon, +elle est fausse. Ce que sera le futur est incertain, mais il sera +comme la proposition l'affirme ou comme elle le nie; cela est certain, +c'est-à-dire qu'il est certain que si l'une des propositions est vraie, +l'autre est fausse. Qu'on ne dise point qu'une proposition qui dit ce +qui n'est pas, ne saurait être vraie. Elle ne serait pas vraie, si elle +disait que ce qui n'est pas est, mais non quand elle dit que ce qui +n'est pas sera. Ce qu'elle dit alors n'est pas, mais peut être; ainsi la +proposition peut être vraie. + +Mais on a contesté cette application du principe de contradiction en +vertu de la division, comme parle la logique. On a dit: Si de toute +affirmation ou négation divisoire il est nécessaire que l'une soit vraie +et l'autre fausse, il en est de même de ce qu'elles énoncent; alors +nécessairement ce qu'énonce la vraie est nécessairement, et ce que dit +la fausse nécessairement n'est pas. Ainsi des futurs contingents, l'un +est et l'autre n'est pas; il est donc nécessaire que l'un soit un jour +et l'autre non. La conséquence est que tout arrive nécessairement, et +que le conseil et l'effort sont choses vaines. Or, l'expérience prouve +qu'il est bon d'être prudent et de prendre de la peine, et qu'on +influe ainsi sur les événements; on en conclut la destruction de la +conséquence. Le conséquent détruit, on remonte à la destruction de +l'antécédent. De ce qu'il n'est pas nécessaire que de toutes les choses +que disent les propositions par division, l'une soit et l'autre ne soit +pas, on infère qu'il n'est pas nécessaire non plus que de toutes ces +propositions l'une soit vraie et l'autre soit fausse. + +On s'appuie pour cela sur ce fait, que beaucoup de choses futures se +prêtent à l'alternative, c'est-à-dire peuvent également se faire ou ne +se pas faire; par exemple, cet habit, il est également possible qu'il +soit coupé ou ne soit pas coupé. Soit, mais pour bien résoudre la +difficulté, il faut savoir trois choses: ce que c'est que le hasard, le +libre arbitre, la _facilité de la nature_; ce sont les expressions de +Boèce[483]. + +[Note 483: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 364.] + +Le hasard est l'événement inopiné qui résulte de causes qui y +concourent, malgré une tendance intentionnelle tout autre. Un homme qui +trouve un trésor dans un champ, le trouve par hasard; pourquoi? parce +qu'il ne le cherchait pas, et que celui qui l'y a enfoui, ne l'avait pas +enfoui pour qu'il le trouvât. Deux intentions qui visaient à autre +chose ont amené par leur concours ce résultat, et l'on dit que c'est un +hasard[484]. + +[Note 484: _Dial._ pars II, p. 280-290.] + +Le libre arbitre est un jugement libre quant à la volonté, _liberum de +voluntate judicium_. Par lui nous arrivons à faire une chose après en +avoir délibéré, sans aucune violence externe qui force ou empêche de la +faire. Quand les imaginations[485] viennent à l'esprit et provoquent la +volonté, la raison les pèse et juge ce qui lui paraît le meilleur, puis +elle agit. C'est ainsi que souvent nous dédaignons ce qui nous est doux +ou nous semble utile, tandis que nous supportons avec courage et contre +notre volonté, en quelque sorte, de rudes épreuves. Si le libre arbitre +n'était que la volonté, on pourrait dire aussi que les animaux ont le +libre arbitre. + +[Note 485: Les imaginations sont les idées sensibles, [Grec: +phantasmata], _imaginationes_. Tout ceci est emprunté à Boèce. _De +Interp._, l. III, p. 360.] + +Enfin, _la facilité naturelle_ est celle qui ne dépend ni du hasard, ni +du libre arbitre, mais de la nature des choses. Suivant celle-ci, en +effet, il est ou n'est pas _facile_ (faisable) qu'un événement ait lieu. +C'est ainsi qu'il est possible que cette plume soit brisée; cela est +facile naturellement. + +En cette matière, il y a grande dissidence entre les stoïciens et les +péripatéticiens. Les uns ont tout soumis au destin, c'est-à-dire à la +nécessité. Tout étant éternellement prévu, rien ne peut ne pas arriver, +et il n'y a de hasard que pour notre ignorance; l'incertitude n'est +qu'en nous. Les péripatéticiens répondent que notre ignorance s'applique +surtout aux choses qui n'ont naturellement en elles-mêmes aucune +nécessité constante. Le libre arbitre est, pour les premiers, cette +volonté nécessaire à laquelle l'âme est déterminée par sa nature, en +sorte que la nécessité providentielle contraint la volonté même. Cette +volonté est en nous, voilà tout le libre arbitre qu'ils nous laissent; +mais on a vu qu'auprès de la volonté il faut encore le jugement de la +raison. Quant à la possibilité et à l'impossibilité, les stoïciens la +rapportent à nous, non aux choses, à notre puissance, non à la nature. +Mais qui ne sait qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles +par nature? Qui doute que la libre volonté ne soit une chose, et la +possibilité une autre; que le nom de hasard ou cas fortuit, enfin, ne se +donne à un événement inopiné, et que l'inopiné ne soit, en effet, ce +qui ne résulte ni de notre volonté, ni de notre connaissance, ni de la +nature même d'aucune chose? Il est vrai qu'alors «il faut s'étonner +qu'on nous dise que l'astronomie donne la prescience des événements +futurs; car si les hasards sont indépendants de la nature, inconnus +même à la nature, comment peut-on les connaître par un art naturel?» On +objecte aussi les inductions nécessaires à la physique; mais il n'y a là +que des futurs entièrement dépourvus de nécessité. _Les sectateurs de +cet art_ prétendent qu'il leur donne les moyens de prévoir ces sortes de +futurs et de prédire avec vérité qu'un tel homme mourra le lendemain, ce +qui est un futur contingent, et non qu'il est mort à l'heure qu'il est, +ce qui est toujours déterminé. «Mais abandonnons ce sujet, qui nous est +inconnu, plutôt que de nous exposer à en disserter témérairement.» + +Le premier point à étudier est cette nécessité prétendue de tous les +événements, ou plutôt ce destin qui en est la cause, disons la divine +providence. Comme Dieu a éternellement prévu tous les événements +futurs tels qu'ils seront, et comme il ne peut s'être trompé dans les +dispositions de sa providence, on veut que tout arrive nécessairement +ainsi qu'il l'a prévu; autrement, il serait possible qu'il se fût +trompé. Cette conséquence répugne, elle est même abominable. Or, quand +le conséquent est impossible, l'antécédent l'est aussi. La providence +de Dieu nous obligerait donc à croire à la nécessité universelle, et il +n'arriverait plus rien par notre conseil et nos efforts. + +Mais, parce que Dieu a prévu éternellement l'avenir, d'où vient qu'il +aurait imposé aux choses aucune nécessité? S'il prévoit que les choses +futures arriveront, il les prévoit aussi comme pouvant ne pas arriver, +et non comme des conséquences forcées de la nécessité; autrement, il +ne les verrait pas dans sa prescience comme elles arriveront dans la +réalité; car elles arrivent en pouvant ne pas arriver. Sa providence +embrasse tout; il prévoit et que les choses arriveront et qu'elles +pourront ne pas arriver. Ainsi, pour sa providence, les événements sont +plutôt soumis à l'alternative qu'à la nécessité. C'est un principe +inébranlable dans l'esprit de tous les fidèles, que Dieu ne peut se +tromper, lui pour qui seul vouloir est faire. Cependant il est possible +que les choses arrivent autrement qu'elles n'arrivent, et qu'elles +arrivent autrement que sa providence ne les a prévues, et que cependant +il n'en résulte pas qu'elle puisse être trompée. Car si les choses +avaient dû arriver autrement, autre eût été la providence de Dieu. Ce +même événement s'y conformerait; Dieu n'aurait pas _cette providence_, +mais une autre qui concorderait avec un autre événement. Suivant que +la règle de la solidarité du conséquent avec l'antécédent est entendue +d'une façon ou d'une autre, elle est vraie quand l'antécédent lui-même +est vrai, elle est fausse quand il est faux. Ainsi, il y a vérité si +l'on entend que ces mots: _autrement que Dieu ne l'a prévu_, sont la +détermination du prédicat _est possible_, en ce sens qu'_une chose qui +arrive est possible autrement que Dieu ne l'a prévu_. Car Dieu aurait +toujours la puissance de prévoir autrement l'événement. Mais il y a +fausseté si, au contraire, ces mots sont la détermination du sujet _une +chose qui arrive_, et si l'on dit qu'_une chose qui arrive autrement que +Dieu ne l'a prévu est possible_; car c'est une proposition qui affirme +l'impossible. _La chose qui arrive autrement que Dieu ne l'a prévu_, +voilà le sujet dans son entier; _est possible_, voilà le prédicat. C'est +dire: Il est possible qu'une chose arrive autrement qu'elle n'arrive. +La théorie de la proposition modale enseigne de quelle importance c'est +pour le sens d'une proposition que les déterminations appartiennent aux +prédicats ou appartiennent aux sujets. + +Mais revenons à l'argument fondamental, c'est-à-dire à l'application du +principe de contradiction aux propositions futures. + +Si de toutes les affirmations et négations il est nécessaire que l'une +soit vraie, l'autre fausse, il est nécessaire que des deux choses +qu'elles disent l'une soit et l'autre ne soit pas.--Entendez-vous qu'à +une seule et même proposition le vrai appartienne toujours? cela ne peut +se dire, car aucune ne conserve la vérité par préférence: tantôt l'une, +tantôt l'autre est vraie, ce qui est dire que la même est tantôt vraie, +tantôt fausse. Mais si vous ne vous attachez pas exclusivement à une +seule, si vous les prenez toutes deux indifféremment, et que ce soit +réellement l'une ou l'autre qui soit la vraie ou qui soit la fausse, +l'argument est juste. Ainsi l'entend Aristote. «Il est nécessaire que +l'une soit vraie, que l'autre soit fausse,» ne veut pas dire: l'une +est nécessairement vraie, l'autre nécessairement fausse; mais il est +nécessaire que l'une ou l'autre soit vraie, ou bien que l'une ou l'autre +soit fausse. Si une quelconque est vraie, il est nécessaire que l'autre +soit fausse, et réciproquement. Il est nécessaire, dit Aristote[486], +que ce qui est soit quand il est, et que ce qui n'est pas ne soit pas +quand il n'est pas. Mais il n'est pas nécessaire que tout ce qui est +soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas. Ce n'est pas la même +chose que de dire: tout ce qui est, dès qu'il est, est nécessairement; +ou de dire absolument: tout ce qui est est nécessairement; et de même +pour ce qui n'est pas. + +[Note 486: _Hermen._, IX, et Boeth., _De Interp._, edit. sec., p. +376.] + +Je dis: _Nécessairement, un combat naval aura lieu ou non demain._ Mais +je ne dis pas: _Demain un combat naval aura lieu on n'aura pas lieu +nécessairement_; ce qui serait dire que ce qui sera et ce qui ne sera +pas est nécessaire. Or, comme les oraisons ont la même vérité que les +choses, c'est-à-dire ne sont vraies qu'autant que les choses sont +vraies, il est évident que, les choses se prêtant à l'alternative +et leurs contraires pouvant arriver, les propositions doivent +nécessairement se comporter de même par rapport au principe de +contradiction. + +Aristote nous enseigne ainsi que les affirmations et les négations +suivent, quant à leur vérité ou à leur fausseté, les événements des +choses qu'elles énoncent; par là seulement elles sont vraies ou fausses. +En effet, de même qu'une chose quelconque nécessairement est quand elle +est, et n'est pas quand elle n'est pas, ainsi une proposition quelconque +vraie est nécessairement vraie quand elle est vraie, et une non vraie +est nécessairement non vraie quand elle est non vraie. Mais il ne +s'ensuit pas qu'on puisse dire purement et simplement que toute +proposition vraie est vraie nécessairement et que toute non vraie est +nécessairement non vraie. Car ce qui est nécessairement ne peut être +autrement qu'il est. + +«Maintenant si l'on soutient que de toutes les choses que dit +l'affirmation ou la négation, l'une est nécessairement, l'autre +nécessairement n'est pas, que ceci ou cela est nécessairement ou n'est +pas de même, on n'en pourra inférer l'anéantissement de l'alternative +dans les choses, non plus que du conseil et de l'effort, comme le +voulait la dernière conséquence de l'argument. Si au contraire on +raisonne autrement qu'Aristote n'a raisonné et qu'on entende la règle +autrement que lui et que la vérité, la conséquence en question pourra +être vraie; mais qu'en résultera-t-il contre le principe d'Aristote? En +effet si des choses futures l'une arrivait nécessairement et l'autre +nécessairement n'arrivait pas, c'en serait fait de toute alternative, +comme de toute prudence humaine et de tout dessein. A moins qu'on ne +dise que cela même ne serait pas un résultat nécessaire. Il se pourrait +que les choses nécessaires arrivassent par conseil ou savoir-faire, que +le conseil et le travail fussent eux-mêmes nécessaires, et tout irait +de même. Aristote ne le nie pas; mais il dit que ce sont des causes +efficaces de choses futures. «Nous voyons, dit-il, que les choses +futures ont un principe, et la preuve en est dans notre délibération et +notre action[487]. C'est ce qui n'arriverait pas si l'événement était +nécessaire.» + +[Note 487: _Hermen._, IX, 10.] + +En définitive, voici comment le second conséquent peut être montré faux. +Si parce que ceci arrivera de nécessité, ceci ne doit pas arriver par +conseil et entreprise, et si parce que la chose arrivera nécessairement +par ces moyens, elle ne doit réellement pas arriver par ces mêmes +moyens, il suit que si elle arrive nécessairement par ces moyens, elle +n'arrivera pas nécessairement par ces moyens, proposition évidemment +absurde. En d'autres termes, dire qu'une chose à laquelle la +délibération et le dessein ont présidé arrivera nécessairement, c'est +dire que la délibération et le dessein n'y seront pour rien; mais c'est +dire en même temps qu'elle arrivera nécessairement par délibération et +par dessein; ce qui est dire qu'elle n'arrivera point par délibération +et par dessein; ce qui est nier et affirmer en même temps[488]. + +[Note 488: _Dial._ para II, p. 280-294.] + +Remarquons dans cette longue digression deux choses, la pensée et la +méthode. L'une est juste, l'autre singulière. + +En effet, ce que l'auteur défend, c'est la cause du libre arbitre, et il +la défend par les arguments de fait, les meilleurs de tous. Le conseil, +la prudence sont utiles, sont estimés; la délibération est naturelle; la +volonté libre ne va pas sans un jugement; elle est vraiment libre, parce +que c'est une force subordonnée à la raison. Cependant Dieu sait tout, +il prévoit tout. Sa prescience accompagne et devance tous les actes de +notre liberté. Nous ne sommes donc pas libres; car nous ne pouvons agir +autrement qu'il ne l'a prévu sans lui faire perdre son infaillibilité. +Objection embarrassante à réfuter logiquement, quoiqu'elle n'ait jamais +causé à qui que ce soit une perplexité véritable. Abélard fait la +réponse ordinaire tant répétée après lui: Dieu a prévu tout, donc il a +prévu que nous nous déciderions librement, il sait comment nous userons +de notre liberté. En quoi cette connaissance anticipée peut-elle nuire à +cette liberté même? + +Tout cela est sensé; mais ce qui est curieux, c'est la méthode +philosophique qui conduit à ces questions. La théorie de la proposition +enseigne que la négation est le contraire de l'affirmation, et que par +conséquent si l'une est vraie, l'autre est fausse nécessairement. Or, +il y a des propositions où le verbe est au futur. Le contraire de ces +propositions est-il nécessairement faux, si elles sont vraies? Alors +l'avenir est nécessaire; il n'y a plus de futur contingent, la liberté +disparaît. Donc si la définition générale de la proposition est vraie +de toute proposition, c'en est fait du libre arbitre. Cette difficulté +inattendue se résout à l'aide d'une distinction juste. Il n'y a de +propositions nécessaires que par l'une de ces règles:--L'antécédent +posé, le conséquent suit,--ou--l'affirmation et la négation sont +réciproquement opposées. Et ces règles n'existent elles-mêmes qu'en +vertu du principe de contradiction. Or ce principe, c'est, dans les +choses, que toute chose qui est, dès qu'elle est, est nécessairement; +ce qui ne veut pas dire que toute chose soit nécessairement. Ce qui est +nécessaire, c'est qu'une chose soit ou ne soit pas. Entre deux choses +qui s'excluent, l'alternative est nécessaire; mais ni l'une ni l'autre +n'est nécessaire. Ainsi le principe de contradiction, nécessaire en +lui-même, n'est que d'une nécessité conditionnelle dans les choses. +La nécessité naît dans les choses, la condition une fois remplie. +Nécessairement, il y aura demain ou il n'y aura pas de combat naval; +cela ne veut pas dire qu'il y aura nécessairement demain un combat +naval, et que nécessairement il n'y en aura pas. Cela ne veut pas dire +que soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait pas, ce qui arrivera sera +nécessaire; ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait ou ceci ou cela, +c'est l'alternative. Et pourquoi? parce que, s'il y a un combat +naval, nécessairement il n'est pas vrai qu'il n'y en ait pas, et +réciproquement. Cette nécessité ainsi entendue respecte l'existence des +futurs contingents. Or, ce qui vient d'être dit des faits s'applique +aux propositions. Une proposition au futur comme au présent est +nécessairement vraie ou fausse; mais elle n'est pas pour cela d'une +vérité nécessaire ou d'une fausseté nécessaire; et quant à la vérité +de fait d'une proposition, elle ne commence à être nécessaire qu'alors +qu'elle a acquis la vérité réelle. Un homme mourra, et s'il meurt, +nécessairement il ne sera pas non mort; c'est une nécessité +conditionnelle. Dans les choses, si l'événement arrive, le non-événement +sera nécessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la +négation de la proposition sera nécessairement fausse. Mais ni la +réalité de l'événement, ni la vérité de la proposition n'est nécessaire. +La théorie logique ne porte donc aucune atteinte à l'existence des +futurs contingents, non plus qu'à celle du libre arbitre. Dieu sait bien +si l'événement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas +mis l'avenir sous la loi de la nécessité; et la condition du libre +arbitre est à côté de la prescience. _Non omnis res_, dit saint Anselme, +_est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura.... +has necessitates facit volontatis libertas_[489]. + +[Note 489: S. Ans. _Op., De Concord. praescient. cum lib. arb._ Qu. +I, c. III, p. 124.] + +La discussion à laquelle se livre Abélard est donc bonne et concluante, +encore que technique et subtile. Nous verrons qu'elle avait pour lui une +grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude dans +sa théologie. Là, en effet, est une grave question de théodicée. + +On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annoncé, la logique +offre dans son cours des questions qui la dépassent et qui intéressent +les parties les plus élevées de la philosophie. Tout n'est donc pas +science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une +des premières expressions de cette théorie des futurs contingents, un +des points les plus célèbres et les plus importants de la scolastique. +Le germe de la doctrine d'Abélard est dans Aristote. Les détails sont +pour la plupart empruntés à Boèce, qui a longuement traité la question +sans toujours l'éclaircir; mais la discussion, bien que peu originale, +est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une +question qui intéresse le libre arbitre, et par conséquent la morale; la +providence divine, et par conséquent la théodicée; l'action de Dieu sur +l'homme, et par conséquent la religion; la grâce et la volonté, et par +conséquent le christianisme, a pu se trouver tout entière dans cette +simple question logique: Dans les jugements particuliers et futurs, +l'affirmation et la négation sont-elles nécessairement vraies ou +fausses? Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un +Dieu[490]? + +[Note 490: Cf. _Arist. Hermen._, IX, XIII.--Boeth., in lib. _de +Interpret._, edit. sec., I. III, p. 367-370.--S. Anselm, _Op., De +concord._, etc., p. 123.--S. Thom. _Summ. theol._, l pars, quiest, XIV. +art. 1, 2, etc.--Voyez aussi dans la troisième partie de cet ouvrage les +c. II, III, V, et surtout le c. VII.] + +Abélard termine par l'exposition du syllogisme ses Analytiques premiers. +C'est, en effet, l'objet fondamental du traité qui porte ce titre dans +l'Organon, et qu'il n'avait pas sous les yeux. La traduction qu'en a +donnée Boèce lui était inconnue, et ce sont les traités du consulaire +romain sur le syllogisme catégorique et le syllogisme hypothétique qui +l'ont évidemment initié à cette théorie vitale de la logique. Chose +étrange! Enseigner le syllogisme et ne l'avoir pas étudié dans Aristote! +Nous croyons que cet exemple n'est pas le seul. Les traités élémentaires +sur le syllogisme, les commentaires sur les Analytiques ont abondé +pendant plusieurs siècles, et ils ont dû souvent tenir lieu de l'exposé +concis, serré, algébrique, dans lequel Aristote a si sévèrement condensé +l'invincible théorie du syllogisme. La manière de Boèce devait convenir +bien mieux à l'esprit d'érudition, toujours explicateur et diffus, qui +était le propre des philosophes du moyen âge. Mais nous ne les imiterons +pas en rattachant un commentaire au commentaire d'Abélard, et une +analyse sommaire serait illisible. D'ailleurs notre philosophe ne nous +paraît avoir rien ajouté au syllogisme, et, à dire vrai, il n'est pas +aisé d'ajouter quelque chose à la découverte d'Aristote[491]. + +[Note 491: _Dial._ part. II, p. 305-323.--Abélard a trailé assez +succinctement du syllogisme, et cette fois il est plus bref qu'Aristote. +On a déjà vu qu'il ne connaissait que de nom les Analytiques premiers; +cependant quand il donne la définition du syllogisme, il transerit celle +que contient cet currage dans des termes différents de ceux qu'emploie +Boèce dans sa traduction. (_Arist., Analyt. prior.,_ I, 1.--Boeth., +_Prior Analyl. Interp._ I, 1, p. 468.) Celle-ci d'ailleurs lui était +inconnus. Où donc a-t-il pris te teste? car pour le sens, cette +définition est partout. Il faut que celle du § 8 du chapitre; des +Analytiques I, eût été citée littéralement dans quelque commentateur, et +c'est de là qu'il l'aura tirée. Elle se retrouve identique pour le fond, +mais diverse pour les termes, dans Boèce. (_De Syll. cat._, l. II, p. +599, et _In Topic. Arist._, p. 662.)] + + + +CHAPITRE V. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica,_ TROISIÈME PARTIE, OU LES +TOPIQUES.--DE LA SUBSTANCE ET DE LA CAUSE. + +Dans sa Logique, Aristote passe des Premiers Analytiques aux seconds, ou +du syllogisme à la démonstration. Nous ne trouvons point dans Abélard +le sujet des Seconds Analytiques traité d'une manière complète. Tout +annonce qu'ici l'autorité lui manquait. Aussi la partie de son ouvrage à +laquelle il donne ce nom, est-elle la quatrième; il la fait précéder par +les Topiques, titre de la cinquième partie de l'Organon; et ses topiques +ne répondent pas tout à fait à ceux d'Aristote, qu'il n'avait pas. + +Les Topiques d'Aristote traitent des lieux de la dialectique. Le +syllogisme dialectique est celui qui s'appuie sur des propositions +probables ou convenues entre les interlocuteurs. L'art de discuter ou +d'employer le syllogisme dialectique est l'objet des Topiques. L'ouvrage +que Cicéron a intitulé de même, concerne le même sujet considéré +du point de vue de l'orateur. La dialectique est nécessaire à la +rhétorique; mais la discussion oratoire diffère de la discussion +purement logique. La topique, depuis Cicéron, est toutefois devenue une +science du ressort des rhéteurs plutôt que des philosophes. Boèce a +traduit les Topiques d'Aristote et commenté ceux de Cicéron; puis il a +composé, d'après ce dernier et d'après Thémiste, un ouvrage intitulé +_des Différences topiques_ qui a servi de thème à celui d'Abélard.[492] + +[Note 492: Boeth., _In Topic. Arist.,_ 1. VIII, p. 662.--_In Top. +Cic.,_ 1. VI, p. 767.--_De Diff. top.,_ 1. IV, p. 867.] + +Le sujet d'un ouvrage sur les topiques est de sa nature presque +illimité. Il s'agit en effet de toutes les formes que peut prendre la +discussion, de toutes les sources où elle peut puiser ses arguments. +Une classification est difficile à introduire entre les lieux de la +dialectique. Cicéron a proposé une division, Thémiste une autre, et +c'est à celle-ci que Boèce a ramené la première. Abélard suit Boèce; +mais tout ce travail a pour nous peu de prix, et la topique a presque +disparu de la science. Ce n'est que dans le détail qu'il est possible +de rencontrer çà et là des vues intéressantes ou des idées qui méritent +d'être recueillies. + +Nous nous bornerons à deux exemples. Il n'y a rien de plus important +en métaphysique que ces deux idées, la substance et la cause. Les +scolastiques ont amplement disserté sur la substance, et au milieu de +beaucoup de subtilités, d'équivoques, d'erreurs, ils ont vu ou du moins +entrevu tout; sons le voile de leur diction, les questions se retrouvent +à la même profondeur où le génie moderne a pu pénétrer. Mais il n'en +est pas de même de la cause. Cette notion a été à peu près méconnue, et +constamment négligée jusqu'à la renaissance de la philosophie, et je ne +crois même pas qu'avant Leibnitz on lui ait assigné son véritable rang. +Lorsque dans l'énumération des lieux dialectiques, Abélard rencontrera +la substance et la cause, notre attention devra donc s'éveiller, et nous +nous arrêterons à cette page. + +La substance, considérée au point de vue des topiques, ou le lieu de la +substance, c'est la recherche de la manière dont la substance doit être +établie (elle l'est par la description on la définition), et dont peut +être attaquée la définition ou la description qui l'établit. Aussi +Aristote n'a-t-il pas distingué un lieu de la substance, lui qui a +distingué un lieu de l'accident, du genre, du propre, etc.; mais il +a amplement traité des lieux des définitions, et c'est là qu'il faut +chercher l'équivalent de ce qu'Abélard a, d'après Thémiste et Boèce, +nommé le lieu de la substance, _locus a substantia_[493]. Il n'y a +dans tout cela que des règles pratiques de dialectique; mais c'est en +développant complaisamment ces règles, qu'Abélard, selon son usage, +vient à rencontrer des difficultés de logique qui le forcent à regarder +au fond d'une question, et à rentrer par une digression dans la sphère +de la philosophie réelle. C'est ainsi qu'en donnant les règles de +l'opposition, il rencontre les contraires, et qu'il est conduit à se +demander quelle sorte d'opposition est la contrariété, et voici comment +cet examen le mène sur le terrain de la question des universaux. + +[Note 493: _Dial._, p. 368--Boeth., _de Different. topic._, t. III, +p. 876.] + +Il rappelle que tous les contraires, suivant Aristote, sont dans les +mêmes genres ou dans des genres contraires, à moins qu'ils ne soient +genres eux-mêmes. Ainsi le noir et le blanc sont dans le même genre, la +couleur; la justice et l'injustice sont de deux genres contraires, la +vertu et le vice; enfin le bien et le mal sont eux-mêmes des genres. +Sur ce dernier exemple, il faut remarquer que le bien et le mal +appartiennent au même prédicament, la qualité, et l'on peut généraliser +cette remarque en disant que les contraires ne sont pas contenus dans +des prédicaments différents. «Si des contraires l'un est de la qualité, +les autres en seront aussi[494].» + +[Note 494: _Aristot. Categ._, VIII et XI, et Boeth., _In Praed._, I. +IV, p. 185 et 200.] + +On pourrait trouver des espèces contraires qui ne sont ni dans le même +genre, ni dans des genres contraires. Ainsi certaines actions sont +contraires à certaines passions, sans appartenir à des genres +contraires, comme se réjouir et s'attrister, qu'Aristote lui-même +regarde comme deux contraires du genre _agir_. Ce qu'il en faut +conclure, c'est que bien que la tristesse soit en général passive, +s'attrister peut être pris activement, s'apaiser et s'irriter sont bien +actifs. Alors s'attrister devient une action comme se réjouir, et la +contrariété n'est plus admise qu'entre actions ou entre passions. + +«Ne négligeons pas de remarquer sous quels prédicaments tombent les +contraires, et quels sont les prédicaments qui excluent la contrariété. +D'abord, il est certain, de l'autorité d'Aristote, que rien de contraire +ne peut se trouver dans la substance, ni dans la quantité, ni dans la +relation.... Il nous enseigne que trois autres admettent les contraires, +savoir: la qualité, l'action et la passion. Dans le texte des Catégories +que nous avons, il n'a rien décidé touchant la contrariété par rapport +aux quatre prédicaments, le temps, le lieu, la situation, l'avoir. Et +nous, ce que l'autorité a laissé indécis, nous n'osons le décider, de +peur de nous trouver par aventure opposés à d'autres de ses ouvrages que +n'a pas connus la langue latine, _quae latina non novit eloquentia_. +Cependant le lieu et le temps, ces prédicaments qui naissent de la +quantité, paraissent comme elle inaccessibles aux contraires. + +«Quoi qu'il en soit, remarquez que les contraires sont éminemment +adverses l'un à l'autre; et ceci porte atteinte à la doctrine qui met +dans toutes les espèces une matière générique d'essence identique, en +sorte que la même matière générique, l'animal, soit en essence dans +l'âne et dans l'homme, mais diversifiée dans l'un et l'autre par la +forme. Il faut, dans cette hypothèse, que le blanc et le noir, et les +autres contraires qui sont des espèces du même genre, aient la même +matière essentielle. Or, alors ... comment le blanc et le noir +pourront-ils être adverses l'un à l'autre, de même que les choses qui +diffèrent en matière aussi bien qu'en forme, et qui appartiennent à des +prédicaments différents, comme, par exemple, la blancheur et l'homme? +S'il est, en effet, des formes réelles qui constituent la substance de +la blancheur, elles ne peuvent faire la substance de l'homme, puisque +les espèces, quand les genres sont divers et non subordonnés les uns +aux autres, sont diverses aussi bien que les différences (Aristote). +Ma doctrine est donc que les espèces seules de la substance sont +constituées par les différences, et que les autres espèces ne subsistent +que par la matière[495]. Mais si la matière est la même, quelle +diversité leur reste-t-il? celle qui peut se concilier avec la +ressemblance substantielle, celle de l'essence, dès qu'elle cesse +d'être indéterminée. Car la qualité qui est essence du blanc n'est pas +l'essence du noir, ou bien le blanc serait le noir; mais elles sont +semblables en ce qui concerne la nature du genre supérieur qui leur +est commun. La ressemblance de substance ou de forme n'exclut pas la +contrariété[496].» + +[Note 495: Il ajoute ici: «Comme nous l'avons montré dans le _Liber +Partium_.» On suppose que c'est sa paraphrase de l'Introduction de +Porphyre. Voyez ci-dessus, c. 1.] + +[Note 496: _Dial._, p. 397-400.] + +Cette doctrine est ici sommairement énoncée. Il paraît qu'elle était +établie dans une portion de la première partie qui nous manque; mais +elle est dirigée contre la doctrine réaliste, qui plaçait dans toutes +les espèces le genre à titre de matière essentielle et identique, +uniquement diversifiée par les formes accidentelles. Abélard n'admet +quelque chose de tel que pour les espèces de la substance. Celles-ci +seules, identiques dans leur matière, sont constituées espèces par les +différences; mais les autres espèces, celles de la quantité, de la +relation, etc., ne subsistent que par leur matière, et conséquemment, +elles n'ont point une matière essentielle et identique, quoiqu'elles +puissent être contenues dans un genre semblable. En un mot, dans les +espèces de la substance, la substance ne peut jamais être autre que la +substance, et il lui faut la forme pour la différencier. Dans les autres +espèces, il peut y avoir ressemblance et communauté de genre; mais +quoique le blanc et le noir soient de même genre, le blanc et le noir +n'ont pas en eux-mêmes une essence identique; il n'existe pas une même +matière essentielle qui soit la couleur; une simple similitude de genre +unit le blanc et le noir. + +Ceci, rendu et clarifié en langage moderne, signifierait que l'idée de +substance est l'idée de quelque chose de stable, d'immuable en soi, et +qui ne peut être diversifié que par les attributs qui lui déterminent +une essence, tandis que dans ces attributs mêmes la substance est nulle; +il n'y a que communauté ou ressemblance dans la conception générique que +nous en formons; d'où il suit que des attributs sont du même genre, mais +sont, en eux-mêmes et en tout ce qu'ils sont, réellement des choses +différentes. Il n'y a pas de couleur, en un mot; il y a le noir, il y a +le blanc. + +Ce qu'Abélard dit de la cause touche de bien moins près encore à ce que +nous voudrions apprendre de lui. Il y a en dialectique des lieux communs +des causes; ils sont classés parmi les lieux des conséquents de la +substance, _ex consequentibus substantiam_, et pour savoir comment +peut se discuter tout raisonnement qui roule sur les causes, il faut +connaître quelles sont les causes[497]. Abélard établit une division des +causes que Boèce donne assez confusément, en suivant la Métaphysique ou +la Physique plutôt que la Logique d'Aristote[498], et il commente cette +division avec développement. Il est remarquable que chez lui et même +chez Aristote, la cause est étudiée dans ses modes plus que dans son +principe. La causalité n'a été bien comprise que des modernes, et +peut-être encore reste-t-il à faire de nouvelles découvertes dans le +sein de cette idée primitive et nécessaire. + +[Note 497: _Dial._, part. III. p. 410-414.] + +[Note 498: _Arist. Analyt. prior._, II, XI.--_Met._, IV, II, et +_Phys._, II, III.--Boeth., _De Interp._, ed. sec., p.453.--_In Top. +Cic._, l. II, p. 778 et 784; l. V, p. 834.--_De Differ. topic._, l. II, +p. 809.] + +Il y a, dit Abélard, quatre sortes de causes, la cause efficiente, la +cause matérielle, la cause formelle, la cause finale. Dans l'ordre, la +première est celle qui meut, celle qui opère, celle enfin qui produit +l'effet, comme le forgeron fabrique l'épée, en causant le mouvement qui +change le fer en lame; mais l'action et la nature de cette cause seront +mieux comprises après que nous aurons parlé des trois autres. + +La cause matérielle est ce dont la chose est faite, non ce qui sert à +la faire; c'est le fer, et non l'enclume ni le marteau. La matière est +l'élément immédiat de la substance. Ainsi la farine ne doit pas être +appelée la matière du pain, puisqu'elle ne s'y trouve point à l'état de +farine; la matière du pain, c'est la pâte, ou plutôt même les mies +de pain (_micae_). Seulement, parmi les composés, les uns ont eu une +matière préexistante, comme le vaisseau ou le toit, qui ont été bois +avant d'être vaisseau ou toit; les autres sont nés avec leur matière, +comme les quatre éléments, créés les premiers pour devenir la matière +des corps. Les composés de cette nature, aucune matière préexistante ne +les a précédés; tels les accidents naissent avec la matière à laquelle +ils appartiennent. Mais soit que la matière ait ou non précédé le +matériel, proprement le _materié_[499], elle le crée matériellement, +elle le fait être; elle constitue l'essence matérielle. Ainsi l'animal +qui constitue matériellement l'homme, ou ce qui reçoit la forme de +rationnalité et de mortalité, n'est pas une chose autre que l'homme +même; les pierres et les bois qui sont constitués sous forme de +maison ne sont pas une chose autre que la maison même. Les parties de +l'essence, prises ensemble, sont la même chose que le tout. + +[Note 499: _Materiatum_. Dans la terminologie de la science, le +_matérié_ est une combinaison de la forme unie à la matière ou une forme +matérialisée, c'est-à-dire une réalisation produite par l'union de la +matière et de la forme.] + +La forme n'est pas proprement composante dans l'essence, mais, en +survenant à la substance, elle complète l'effet, elle achève la +production, et c'est là la cause formelle. Aucune substance ne peut être +composée sans matière ni se constituer sans forme. Cependant on ne doit +admettre au titre de cause que la forme nécessaire à la création d'une +nouvelle substance, et sans laquelle il n'y a point d'effet accompli, +point de chose effective produite. Ainsi les formes accidentelles, +comme la blancheur dans Socrate, ne peuvent être appelées causes; elles +dépendent du sujet, elles lui sont postérieures, elles n'existent que +par lui; c'est le caractère de tout accident. + +La cause finale est le but; percer est la cause finale de l'épée. +Postérieure dans le temps, cette cause précède en tant que cause; car +elle est la fin à laquelle tend l'opération. La victoire est la cause de +la guerre; et cependant la guerre doit précéder la victoire. + +Revenons à la cause efficiente, C'est celle qui, opérant sur une matière +donnée, imprime par cette opération sa forme à la chose à former, comme +le forgeron à l'épée et la nature à l'homme. Car le père n'est pas, à +proprement parler, la cause efficiente de l'homme, la mère le serait +autant que lui; c'est le créateur. Le soleil n'est pas non plus la cause +efficiente du jour, car il n'y a pas une matière sur laquelle il opère +pour faire le jour. L'opération créatrice n'appartient rigoureusement +qu'à Dieu. Créer, c'est faire la substance, ce qui ne convient qu'à +l'artisan suprême. Quant aux créations des hommes, ce ne sont que des +combinaisons de substances déjà créées. C'est dans cette limite que les +hommes sont _efficients_; c'est une création improprement dite. Plus +exactement, Dieu crée, l'homme joint. L'homme ne crée pas même la forme, +il adapte la matière pour la recevoir, et il n'opère qu'en adaptant. +C'est Dieu qui crée par l'intermédiaire de l'opération humaine, et qui +produit ce que l'homme a préparé. Cependant l'un et l'autre étant cause +efficiente, seulement dans une mesure différente, l'un et l'autre meut, +c'est-à-dire fournit le mouvement nécessaire à l'effet. De Dieu vient +le mouvement de génération; de l'homme le mouvement d'altération. Ceci +conduit à l'examen des diverses espèces de mouvements, parmi lesquelles +il faut distinguer seulement le mouvement de substance et le mouvement +de quantité[500]. + +[Note 500: _Dial._, p. 414-422.] + +Le premier s'opère tontes les fois qu'une chose est engendrée ou +corrompue, ou plutôt produite ou dissoute substantiellement. Elle est +engendrée, lorsqu'elle prend l'être substantiel; par exemple, lorsqu'un +corps devient vivant, ou prend la substance de corps animé, soit animal, +soit homme. Elle se corrompt, lorsqu'elle quitte cette même nature +substantielle, comme lorsque le corps vivant meurt ou devient inanimé. +Ainsi le mouvement de substance se partage en génération et en +corruption, l'une l'entrée en substance, l'autre la sortie de la +substance. Le premier mouvement ne dépend que du créateur; le second +paraît dépendre de nous, puisque nous pouvons mettre un homme à mort, +réduire le bois en cendre ou le foin en verre. Mais, à ce point de vue, +la génération nous serait également soumise; car, en dissolvant une +substance, nous en produisons une autre, et toute corruption engendre; +la mort est la création de l'inanimé. Ainsi nous semblons à la fois +corrompre et engendrer, détruire et produire. Peut-être cela n'est-il +pas contestable en ce qui touche les générations qui ne sont pas +premières. Car pour les créations premières des choses, dans lesquelles +non-seulement les formes, mais les substances ont été créées de Dieu, +comme, par exemple, lorsque l'être a été donné pour la première fois aux +corps eux-mêmes, elles ne peuvent être attribuées qu'au Tout-Puissant, +ainsi que les dissolutions correspondantes. Aucun acte humain ne peut en +effet anéantir la substance d'un corps. + +Les créations sont celles par lesquelles les matières des choses ont +commencé d'exister sans matière préexistante. C'est dans ce sens que la +Genèse dit: _Dieu créa le ciel et la terre_. Il y enferma la matière de +tous les corps, ou mieux les éléments qui sont la matière de tous les +corps. Car il ne créa point les éléments purs et distincts; il ne posa +point chacun à part le feu, la terre, l'air et l'eau, mais il mêla tout +dans chaque chose, et les éléments distincts tirèrent leur nom des +principes élémentaires qui dominèrent en chacun d'eux; ainsi l'air +vint de la légèreté et de l'humidité de l'élément aérien, le feu de la +légèreté et de la sécheresse de l'élément igné, l'eau de l'humidité et +de la mollesse de l'élément aquatique, et la terre de la pesanteur, de +la dureté de l'élément terrestre. + +Les créations secondes ont lieu, lorsque Dieu, par l'addition d'une +forme substantielle, fait passer dans un nouvel être une matière déjà +créée, comme lorsqu'il créa l'homme avec le limon de la terre. Ici point +de matière nouvelle; il n'apparaît qu'une différence de forme, et ce +n'est que dans la forme substantielle que semble changer la nature de +la substance; ces créations postérieures paraissent soumises à la +génération et à la corruption. Moïse dit avec raison: «le Seigneur +_forma_ l'homme,» et non pas _créa_, pour montrer clairement qu'il +s'agit d'une création par la forme et non d'une création première[501]. +Dans cette seconde création, la matière de la terre, déjà existante, +pouvait avoir le mouvement de génération, en ce que Dieu lui donnait +les formes de l'animation, de la sensibilité, de la rationnalité, et +le reste, ou le mouvement de l'altération (corruption), en ce qu'elle +quittait l'inanimé. Mais les créations même du second ordre ne sont pas +en notre pouvoir, et doivent, comme toutes les autres, être attribuées à +Dieu. Lorsque la cendre du foin est placée dans la fournaise pour être +convertie en verre, notre action n'est pour rien dans la création du +verre; c'est Dieu même qui agit secrètement sur la nature des choses par +nous préparées, et _pendant que nous ignorons la physique_, il fait une +nouvelle substance. Mais dès que le verre a été divinement créé, c'est +par notre opération qu'il est formé en vases divers; de même que nous +construisons une maison avec des pierres et des bois déjà créés, ne +créant jamais, mais unissant des choses créées. Aucune création ne nous +est donc permise; un père lui-même n'est le créateur de son fils, qu'en +ce sens qu'une partie de sa substance est, par l'opération divine, +amenée à produire une nature humaine. La corruption seule ou altération +peut paraître dépendre de nous, car il est en tout plus facile de +détruire que de composer, nous pouvons plus aisément nuire que servir, +et nous sommes plus prompts à faire le mal que le bien. Ainsi ne pouvant +former un homme, nous le pouvons détruire, et sous ce rapport, la +génération de l'inanimation semble dépendre de nous. Cependant il n'y +a là qu'un retranchement, ce qui est du ressort de la corruption; rien +n'est donné en substance, ce qui serait oeuvre de génération. Nous +faisons le non-animé, mais l'inanimation, Dieu seul la crée. Autre +en effet est le non-animé, autre l'inanimé. La négation n'est pas +là privation. La négation résulte de la corruption; la forme de la +privation résulte de la génération, et celle-ci ne peut venir que de +Dieu. Car lors même que nous ne ferions rien à la substance, Dieu ne +l'en convertirait pas moins un jour à l'animation où à l'inanimation; +seulement, il est possible que ce que nous faisons l'y amène un peu plus +vite. + +[Note 501: Je crois cette distinction peu solide. J'ignore la valeur +des mots hébreux du commencement de la Genèse. Mais s'il y a dans le +texte latin au titre: «De creatione mundi et hominis formatione,» il y +a au verset 26: «Faciamus hominem,» et au verset 27: «Creavit Deus +hominem.» C'est pour la femme que le mot de création n'est pas employé. +Au reste, tout ce qui est dit ici de la création peut se comparer au +tableau tracé dans l'_Hexameron_. Voy. au l. III du présent ouvrage.] + + +«Ainsi donc le mouvement de substance que nous appelons génération, ne +doit être attribué qu'à Dieu, tant dans les créations premières que dans +les créations dernières. Dans les créations de la nature se placent les +substances générales et spéciales. Ce n'est pas un changement de la +forme, c'est une création de substance nouvelle qui fait la diversité +de genre et d'espèce. De quelque façon que varient les formes, si +l'identité demeure, l'essence générale ou spéciale n'en est point +touchée. Mais là où il n'y a point diversité de formes, il peut y avoir +diversité de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus généraux, +à ce qu'il y a de plus général, aux prédicaments pris en eux-mêmes, et +peut-être aussi à certaines espèces, comme nous l'accordons pour les +espèces des accidents, afin d'éviter une multiplication à l'infini. Mais +aussi longtemps que l'essence matérielle ou la nature de la chose sera +diverse, il y aura diversité de genres ou d'espèces; c'est donc la +diversité de substance, non le changement de la forme, qui fait la +diversité des genres et des espèces. Car, bien que dans les espèces de +la substance, la cause de la diversité des espèces soit la différence, +celle-ci vient de la diversité de substance des choses elles-mêmes. +Aussi a-t-on nommé ces sortes de différences, différences +substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et +des espèces que les choses que l'opération divine a composées en nature +de substance[502].» + +[Note 502: _Dial._, p. 418.] + +Le mouvement de quantité est de deux sortes, mouvement d'augmentation, +mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution résultent d'une +jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre. +Or l'accident est seul sujet à la comparaison, et celle-ci porte sur la +longueur, la largeur, l'épaisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport +au nombre que le mouvement de quantité dépend de l'action de l'homme. En +effet l'opération humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait +entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la +surface, l'épaisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont +donc pas soumises à notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier +le nombre par l'accumulation dans le même lieu; ainsi nous ajoutons une +pierre à des pierres, des bois à des bois pour une construction. Notre +création n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composées +sont dites unes ou plutôt unies par notre oeuvre, non par création +naturelle. Cependant il ne faut pas considérer les noms de ces sortes +d'assemblages ou d'unités factices, comme des noms collectifs, tels +que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des +parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que, +même séparées, les unités des collections conservent leur propriété de +former une collection. L'unité d'un homme qui réside à Paris et celle +d'un homme qui demeure à Rome forment un binaire. La pluralité des +unités suffit pour faire un nombre, une réunion d'hommes, pour faire un +peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au +contraire, est nécessaire pour former la maison et le navire, et même +cette combinaison n'est pas indifférente; il n'y en a qu'une qui +constitue le navire ou la maison. + +Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans +l'ontologie et même dans la physique. Abélard ne se contente plus de +discuter logiquement des idées; il s'efforce de retracer la génération +des choses. Pour le fond; il emprunte encore à son maître. Il suit la +Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes +se trouvent rappelés çà et là dans la Logique et dans les commentaires +de Boèce. Seulement, il porte dans son exposition une clarté et une +méthode qui sont bien à lui, et c'est avec des citations éparses qu'il +a recomposé le système. Ce qui donne à ces passages un intérêt +particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions +communément attribuées à notre auteur touchant les universaux. Il nous y +donne la génération réelle des genres et des espèces. Ici point de trace +de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les espèces ne sont +admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procèdent +de l'opération divine: ainsi les animaux, les métaux, les arbres, et +non pas les armées, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des +genres et des espèces repose ainsi sur des causes physiques. Elle est +produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identité et +fait succéder une nature essentielle à une autre. Du genre à l'espèce, +ce mouvement se résout dans la survenance de la différence; mais la +différence est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degré +ontologique à un autre, c'est une forme substantielle qui survient et +qui agit comme cause altérante et productrice. Il me semble que nous +avons ici la physique des genres et des espèces; c'est, je crois, là du +réalisme. On pourrait dire que tout ce réalisme provient d'une seule +idée qu'Abélard ajoute à la théorie de la cause et du mouvement, dont il +prend le fond dans Aristote: c'est l'idée de la création. + + + +CHAPITRE VI. + +SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, QUATRIÈME ET CINQUIÈME +PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA +DÉFINITION. + +Nous avons dit qu'Abélard ne connaissait pas les Seconds Analytiques +d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son maître, il a voulu +donner le même titre à la quatrième partie de sa Dialectique, il n'a +pu traiter le même sujet, et au lieu d'écrire sur la démonstration, il +s'est surtout occupé des matières comprises dans le livre de Boèce +sur le syllogisme hypothétique[503]. Rien de bien essentiel n'est à +remarquer dans cette partie; passons immédiatement à la cinquième, ou au +_Livre des divisions et des définitions_. Ce livre correspond aux +deux ouvrages de Boèce sur les mêmes matières, et dans la Dialectique +d'Abélard il tient la place des Arguments sophistiques, cette dernière +partie de l'Organon[504]. + +[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal. +post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.] + +[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p. +450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.] + +«Le talent de diviser ou définir est non-seulement recommandé par la +nécessité même de la science, mais encore enseigné soigneusement par +plus d'une autorité. Émule reconnaissant de nos maîtres, suivons +religieusement leurs traces; nous sommes excité à travailler sur le même +sujet, pour ton intérêt, frère, ou plutôt pour l'utilité commune. La +perfection des écrits antiques n'a pas été si grande en effet que +la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut +s'accroître chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progrès +à faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les +définitions, puisque celles-ci tirent de celles-là leur origine +constitutive, les divisions auront la première place dans ce traité, les +définitions la seconde[505].» Ainsi la division est une analyse dont la +définition est comme la synthèse. C'est une idée de Boèce, qui se sépare +en cela d'Aristote, peu favorable à la division, peut-être parce +que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de +syllogistique, ni par conséquent de démonstratif, dans cette énumération +des parties, des modes, des espèces ou des cas, qu'on appelle la +division, et qui lui paraît se réduire souvent à l'assertion gratuite. +Mais si la division est bonne, la définition est valable, et +réciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de +contrôle et de garantie. + +[Note 505: _Dial._, p. 450.] + +[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.] + +On entend donc ici par la division celle dont Boèce a prouvé que les +termes sont les mêmes que ceux de la définition[507]. «Nous entreprenons +de traiter des divisions telles que l'autorité de Boèce les a déjà +caractérisées, et si nous donnons du nôtre dans ces leçons, qu'on ne le +regrette pas (_non pigeat_).» + +[Note 507: _De Div._, p. 643.] + +La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en +espèces, du mot en significations, ou du tout en parties. La division +selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en +ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident. + +La première division substantielle, celle du genre en espèces, est comme +celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le +corps animé ou le corps inanimé_. + +La division du mot est celle qui découvre les diverses significations +d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une même chose a diverses +applications. Dans le premier cas, elle explique l'équivoque d'un nom: +_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bête marine_ (chien de +mer), _et d'un signe céleste_. Dans le second, on divise un mot selon +ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du +nombre, ou de la mesure_. + +La division du tout a lieu, quand le tout est divisé en ses propres +parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La +maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou +bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une +division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une +est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en +parties constitutives, l'autre en parties divisives. + +Commençons par la division du genre en ses espèces les plus +prochaines[508]. Celle-ci peut être aisément confondue avec la division +par différence; mais dans la division en espèces par les différences, +il ne s'agit pas des espèces elles-mêmes, mais des formes des espèces. +Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupède, ou oiseau_, etc., est une +division du genre en espèces; l'_animal est ou homme ou non-homme_, +est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non +rationnel_, une définition par différence. + +[Note 508: _Dial._, p. 464.] + +Abélard n'ajoute ici à Boèce qu'un seul point. Par différences faut-il +entendre les formes des espèces, ou seulement de simples noms de +différences, qui, suivant quelques-uns, suppléeraient les noms spéciaux +pour désigner les espèces, en sorte que _rationnel_ équivaudrait à +_animal rationnel_, _animé_ à _corps animé_? Les noms des différences +contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matière, +c'est-à-dire la chose tout entière: «Opinion,» dit Abélard, «qui a paru +préférable à mon maître Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en +souviens, pousser à ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la +différence tenait lieu de l'espèce dans une division du genre, il ne +fût pas le nom abstrait de la différence, mais fût posé comme le nom +substantif de l'espèce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler +cela division du sujet en accidents, les différences ne lui paraissant +plus alors appartenir au genre qu'à titre d'accidents. C'est pourquoi il +voulait, par le nom de la différence, entendre l'espèce elle-même, fondé +sur ce mot de Porphyre: _Par les différences nous divisons le genre en +espèces_[509].» + +[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._, +l. IV, p. 81.] + +Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indéterminé) pour +désigner l'espèce opposée. Ainsi, il disait: _La substance est ou le +corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne désignait que l'espèce +opposée à corps; ce terme infini par signification n'était plus qu'un +nom substantif et spécial[510]. Mais si, par une nouveauté de langage, +on prend les noms des différences ou les noms infinis pour ceux même des +espèces, «la lettre n'a plus aucun poids,» c'est-à-dire les textes sont +sans autorité. Que devient le soin particulier et le rôle à part que +Boèce accorde aux différences? Il ne voulait pas non plus que la simple +négation contînt l'idée de l'espèce, lorsqu'il disait: «La négation par +elle-même ne constitue point une véritable espèce.» _Le non-homme, le +non-corps_ n'est pas une espèce. Les noms négatifs ne remplacent +les noms d'espèces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des +différences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances, +mais ce sont des noms _pris des différences_, c'est-à-dire les +différences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle +des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms +ne sont pas des noms de genres ou d'espèces. Aussi, de la division du +genre par différence, Boèce tire-t-il la définition des espèces, par +la jonction du nom _divisant_ de la différence au nom _divisé_ du +genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en +_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par différence, +la jonction du genre _animal_ et de la différence _rationnel_, ou +l'expression l'_animal rationnel_, sera la définition de l'espèce +_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient à +la division du genre convient à la définition de l'espèce. Or, cela +ne se peut dire que de la division du genre par les différences. Si +_différence_ équivalait à _espèce_, cela signifierait que la division +du genre en espèces définit l'espèce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour +cela que Porphyre, d'accord avec Boèce, dit que les différences qui +divisent le genre sont toutes appelées différences spécifiques[512]. + +[Note 510: Le nom infini est le nom indéfini ou indéterminé qui +s'applique à des choses diverses de genre, d'espèce, ou de degré +ontologique, tandis que les noms universels sont déterminés à certains +genres, à certaines espèces; par exemple, le _non-animal_ est un nom +infini, car il s'applique à la substance, au métal, au fer, à l'épée, +à l'épée d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre +l'infini dans ce sens et le négatif. Kant entend ainsi l'infini, +lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la +rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)] + +[Note 511: _De Div._, p. 642.] + +[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In +Porph._, l. IV, p. 86.] + +«La division en différences ou en espèces doit porter sur les plus +prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus +analogues, et les plus propres à faire connaître le genre. Si la +division du genre se faisait toujours par les différences ou par les +espèces les plus prochaines, toute division serait à deux membres. C'est +du moins une opinion de Boèce que tout genre a, dans la nature des +choses, deux espèces les plus prochaines; et si nous en avions toujours +les noms, toute division pourrait s'opérer en deux espèces; si cela ne +se peut toujours faire, c'est disette de noms. + +«Mais à cette opinion qui se rattache à la doctrine philosophique qui +soutient que les genres et les espèces sont les choses mêmes et non +simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tirée de +la relation. + +«Si tout genre est contenu en deux espèces les plus prochaines, +la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux espèces les plus +prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complète). +Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins +subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent être unies de +relation au genre suprême. En effet ce qui est antérieur a tous les +relatifs (le genre suprême) est le genre de tous, leur genre universel. +Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif; +car Aristote nous enseigne dans ses Prédicaments que dans la nature tous +les relatifs sont ensemble (ou simultanés)[513]. Par la même raison, les +deux espèces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent +être relatives à ce genre, parce que deux choses diverses d'un même +n'y peuvent être relatives, comme un même ne peut avoir plusieurs +contraires, plusieurs privations ou possessions d'un même, plusieurs +affirmations propres ou négations, d'après la règle _une seule négation +pour une seule affirmation_[514]. + +[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une +manière absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai +epi men ton pleiston alaethis estin.] «Il paraît que les relatifs sont +simultanés dans la nature; et cela est vrai de la plupart.»] + +[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De +Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.] + +«Ces deux espèces ne peuvent non plus être relatives aux espèces +subordonnées; car si une d'elles est en relation (et par conséquent +simultanée) avec les espèces inférieures, c'est avec celle qui lui est +subordonnée, ou avec celle qui est subordonnée à l'autre. Or ce ne peut +être avec celle qui vient après elle, puisqu'elle est antérieure à +celle-ci dans la nature, comme étant un genre. Si c'est avec celle qui +est subordonnée à l'autre et si elles échangent ainsi leurs espèces +subordonnées, il suit que dans la nature chacune est antérieure et +postérieure à l'autre, car ce qui est antérieur ou postérieur à l'une +de deux choses simultanées dans la nature est nécessairement aussi +antérieur ou postérieur à l'autre. Or des deux espèces, celle-là, +étant comme le genre du relatif à une espèce contemporaine[515], est +l'antérieur de ce relatif, et devient en même temps l'antérieur de +l'espèce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antérieure à +celle-là, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antérieure +et postérieure à l'autre et à soi-même. C'est ce qui deviendra plus +clair, si nous désignons par des lettres l'ensemble du prédicament. +Représentons l'ordre par celte figure: + + Relation + B. C. + D. F. G. L. + +[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni antérieure ni postérieure.] + +«Si d'un côté C et D, de l'autre B et L sont réciproquement relatifs +(B et C étant les deux espèces prochaines du genre le plus général +_relation_, D et L des espèces, l'un de B, et l'autre de C), B sera +antérieur à D comme à son espèce; D étant ensemble ou simultané avec C +comme avec son relatif, B précédera C. Ainsi B précédera son espèce D et +C le relatif de D, et par conséquent soi-même (puisqu'il est simultané +avec C son codivisant). En outre, il est évident que dans cette +relation, une des espèces inférieures détruite anéantit tout le +prédicament; si D est détruit, tant B que C périt nécessairement, +puisqu'ils comprennent le genre le plus général. Car D, étant relatif à +C, le détruit par sa propre destruction; mais C, étant le genre de L, +emporte L relatif de B, et ainsi B périt aussi. C'est pourquoi D une +fois détruit, tant B que C est détruit, et la _relation_ avec eux. Mais +plutôt, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et +que toutes les autres espèces contemporaines sous leurs genres, soient +relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L, +et ainsi des autres, tant qu'il y a d'espèces contemporaines. Si une +seule des espèces en relation existe, toutes doivent forcément exister, +de sorte que comme D existe, B son genre existe nécessairement; et B +existant, C son relatif existe nécessairement aussi. Mais si B existe, +il faut nécessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera +que par quelqu'une de ses espèces qui, étant relative à une autre, +ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe +nécessairement. Donc, une des espèces relatives existant, il arrivera +que toutes existent; ce qui est très-évidemment faux, car une des +espèces n'exige l'existence d'aucune autre espèce que de celle avec +laquelle elle est ensemble ou simultanée, et à laquelle elle est +relative. Le père n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement +le fils. + +«Si, en descendant des espèces prochaines de relatifs, par les genres +secondaires et les sous-espèces, aux individus, nous trouvons que les +espèces, contemporaines d'un même genre, ne sont pas relatives entre +elles, mais que ce sont les espèces de l'un des genres divisant qui sont +relatives aux espèces d'un autre, sous le même genre suprême (comme +le sont les espèces de l'_animé_ et de l'_inanimé_ entre elles), deux +espèces existant entraînent nécessairement l'existence de toutes les +autres. Si au contraire les espèces d'une espèce la plus prochaine sont +relatives ans espèces d'une autre espèce la plus prochaine (comme les +espèces du _corps_ aux espèces de l'_esprit_), cette nécessité n'existe +pas. Notez bien que le genre le plus général du prédicament où cette +condition se réalise est contenu dans deux espèces; mais aussi, ou nous +sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorité +sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regardé aux genres de tous les +prédicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses +ouvrages que toute espèce est constituée de la matière du genre par +la forme de la différence; ce qui ne peut, à cause de l'infinité des +espèces, être maintenu pour toutes; cette règle ne doit donc être +rapportée qu'au prédicament de la substance. Il en est de même peut-être +de l'autre règle[517].» + +[Note 516: Boèce.] + +[Note 517: _Dial._, p. 458-460.] + +On aura remarqué cette argumentation qui peut être prise comme un +spécimen du raisonnement scolastique. La singularité en sera plus +frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de +notre temps. + +La division est l'origine et comme le fond de la définition. Soit +par exemple cette définition de l'homme, _l'homme est un animal +raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable +ou non raisonnable_. C'est une division, c'est-à-dire une proposition +dans laquelle le sujet est divisé en deux classes par deux attributs; +et c'est une division par différences, en ce que ces attributs sont +différentiels, c'est-à-dire constitutifs d'espèces proprement dites, non +de simples distinctions modales, mais des _différences spécifiques_: +c'est l'expression de la science. + +La division par différences doit se faire par les différences les plus +prochaines. Admettez plusieurs espèces d'hommes, les uns ayant douze +sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas être divisé +par ces différences; car elles sont éloignées, elles constituent des +sous-espèces, et non les espèces du genre _animal_; la différence +prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_. + +La différence prochaine, celle qui divise immédiatement le genre, est +celle qui le fait le mieux connaître, celle qui touche de plus près +la nature; c'est donc la plus réelle. Boèce dit que tout genre a deux +espèces prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit à deux +membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener à la +division par deux. Si la division ne paraît pas toujours pouvoir se +faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les +deux noms des _divisants_ et surtout des deux différences spécifiques +d'un même genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des différences +spécifiques; nous serions embarrassés pour nommer l'autre en français. +Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le +substantif abstrait répondant à _irrationale_ ce serait la _non-raison_. +Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous +ferait encore plus défaut; mais si la division du genre en deux espèces +prochaines est toujours possible, sans toujours être exprimable, il suit +que les espèces existent indépendamment d'un nom qui les désigne. Elles +existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine +qui veut que les espèces ne soient que des mots? Voilà l'argument +qu'Abélard dirige en passant contre Roscelin. + +[Note 518: _De Div._, p. 643.] + +Les modernes répondraient que les espèces peuvent exister dans l'esprit +sans être nommées, que toutes les idées n'ont pas nécessairement leurs +noms, et qu'ainsi le principe de Boèce peut être vrai comme principe +idéologique, sans qu'il en résulte aucun préjugé en faveur de la réalité +objective des espèces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les +individus seuls sont réels. Ces individus semblables ou dissemblables, +séparés ou rapprochés par des différences ou ressemblances essentielles +ou accidentelles, sont comparés et classés par l'intelligence, en +sorte que les genres et les espèces sont des vues de l'esprit fondées +seulement sur les différences et les ressemblances des individus, +seules réalités. Toute classe, genre ou espèce, se résout réellement en +individus. Il n'y a point de réalité autre qui corresponde au nom ou à +l'idée de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des +animaux, des hommes_. Les genres et les espèces ne sont donc que des +idées, et comme les idées en général ne se constatent et ne se fixent +que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement à +l'intelligence, on peut regarder les espèces comme des noms, ne +correspondant à aucune réalité substantielle qui soit l'espèce, si elle +n'est la réunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'à dire +que les espèces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable, +ou le conceptualisme éclairé. + +A ce compte, le principe de Boèce pourrait rester vrai, tout genre se +diviserait en deux espèces, ne fussent-elles désignées par aucun nom +spécial, sans que le réalisme fût justifié, c'est-à-dire sans qu'il en +fallût conclure que les espèces hors des individus soient autre chose +que des abstractions. Mais Abélard ne procède pas ainsi; il attaque le +principe de Boèce dans sa généralité, et sans s'inquiéter de l'induction +que ce principe fournit en faveur du réalisme; voici par quel argument +de métier il pense le détruire. + +Si deux espèces prochaines épuisent la division de tout genre, la +règle est applicable au genre _relation_. La _relation_ est un genre +supérieur, de ceux qu'Aristote appelle _generalissima_, car c'est le +troisième prédicament. Or, quelles sont les deux différences prochaines +qui divisent le genre _relation_? La difficulté de le dire peut prouver +seulement que les noms des deux espèces prochaines du genre _relation_ +manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses, +faute d'exister dans les noms; elles peuvent être dans la nature et +manquer dans le langage. Mais c'est une règle de logique que tous les +relatifs sont ensemble dans la nature, tous les _ad aliquid_ sont +_simul_, [Grec: pros ti hama tae physei einai], ce qui signifie qu'ils +coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative à une +autre, il faut bien que celle-ci le soit à la première. Elles sont donc +nécessairement corrélatives et simultanées. L'un des relatifs ne peut +disparaître que la relation ne disparaisse et n'entraîne avec elle la +disparition de l'autre. Cette règle admise, il faut bien que les deux +espèces prochaines qui divisent complètement le genre _relation_, étant +les deux espèces fondamentales de relatifs, soient simultanées. Or le +seront-elles avec la _relation_, leur genre suprême? Mais c'est un +principe que le genre suprême est antérieur aux espèces, qu'il a la +priorité sur elles; et si la _relation_, genre suprême des deux +espèces prochaines de relatifs, leur est antérieure, comment ceux-ci +pourraient-ils être simultanés avec elle? Cela répugne. Maintenant les +deux espèces prochaines de relatifs peuvent-elles être simultanées avec +celles qui ne sont pas prochaines? Non, car ou celles-ci leur sont +subordonnées, ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnées, +elles viennent après les premières, qui ne peuvent être simultanées avec +celles qui leur sont postérieures. S'il s'agit d'espèces qui ne leur +sont pas subordonnées; si, par exemple, l'espèce prochaine A est +simultanée avec l'espèce D subordonnée à l'espèce prochaine B, tandis +que celle-ci est simultanée avec l'espèce C subordonnée à l'espèce +prochaine A, il arrive que A simultané avec B antérieur à D, est +simultané avec D postérieur à B, et par conséquent A est antérieur à D +comme B, et postérieur à B comme D. Et de même, B est tout à la +fois antérieur à C comme A et postérieur à A comme C. Sans plus de +développement, la contradiction apparaît. + +Enfin, les deux espèces prochaines du genre suprême _relation_ +sont-elles simultanées l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est +de même forcément des deux genres qui divisent chacune d'elles, et des +espèces subordonnées qui divisent chacun de ces genres; car toutes +ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y +a solidarité entre eux à tous les degrés, et qu'en outre les deux +_divisants_ supposent le divisé, un seul relatif à un degré quelconque +de l'échelle, suppose tous les autres; et conséquemment, il pourrait +arriver, par exemple, que l'existence de la relation de roi à sujet +entraînât nécessairement l'existence de la relation de maître à +disciple, ou de cause à effet; ce qui est évidemment absurde[519]. + +[Note 519: Supposez que le prédicament _relation_ ait pour espèces +les plus prochaines une X et une Y, dont la première sera un relatif +que nous nommerons _celui de qui on dépend_, et la seconde, _celui +qui dépend_. Elles seront corrélatives et simultanées; soit. Mais la +première aura, je suppose, pour genres qui la divisent _la cause_ et +_le supérieur_, la seconde, _l'effet_ et _l'inférieur_. _Cause_ et +_supérieur_ ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le même genre +qu'ils divisent. _Effet_ et _inférieur_ ne le sont pas davantage; mais +ils divisent un même genre. Ces espèces se sous-divisent à leur tour; +par exemple _supérieur_ en _père_ et en _maître_, _inférieur_ en _fils_ +et en _esclave_. Or _supérieur_, quoique de genre différent, sera +relatif à _inférieur_ et simultané avec lui, et réciproquement. _Père_, +espèce appartenant à un autre genre que _fils_, sera relatif +et simultané avec _fils_, comme _maître_ avec _esclave_, bien +qu'appartenant à des espèces de genres divers. Or, si _père_ est relatif +à _fils_, ils sont nécessaires l'un à l'autre, et ces deux sous-espèces +existant rendent nécessaire l'existence de toutes les autres. Car _fils_ +étant rendu nécessaire par _père_, rend nécessaire _inférieur_, l'espèce +de laquelle il dépend, et celle-ci, son autre sous-espèce _esclave_, +puisque (c'est la supposition) ces deux sous-espèces _fils_ et _esclave_ +divisent exactement leur espèce _inférieur_. J'en dis autant de +_père_ et de _maître_ par rapport à _supérieur_. Mais _supérieur_ et +_inférieur_ à leur tour appartiennent à deux genres différents, dont +l'un est divisé par _supérieur_ et par _cause_, l'autre par _inférieur_ +et par _effet_, et comme _inférieur_ et _supérieur_ sont nécessaires +l'un à l'autre, l'existence de l'un et de l'autre entraîne celle +des deux autres espèces avec chacune desquelles chacun d'eux divise +exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux +réunis et opposés, corrélatifs simultanés, sont les espèces les plus +prochaines du genre le plus général, la _relation_. Ainsi les rapports +dialectiques de toutes ces branches de la _relation_ établissent une +liaison ou solidarité entre des choses qui en réalité n'en ont aucune, +puisque l'existence du _fils_ ne fait rien à celle de _l'esclave_, celle +du _père_ rien à celle du _maître_, celle du _supérieur_ rien à celle de +la _cause_.] + +Que faut-il donc penser de l'autorité? Que devient la règle de Boèce? +Il faut croire, dit Abélard, qu'il n'a pas entendu parler des genres +de tous les prédicaments; et la règle ne doit être appliquée qu'au +prédicament de la substance; c'est ainsi que son autre règle: «toute +espèce est constituée de la matière du genre par la forme de la +différence,» n'est vraie que des espèces de la substance. + +On peut ici juger Abélard et la scolastique. Il s'agit d'un argument +qui, au fond, atteint le réalisme. Quelle en est la difficulté? c'est +qu'il est dirigé contre l'autorité, contre une règle de Boèce. Quelle +en est la force? c'est qu'il est appuyé sur l'autorité, sur une règle +d'Aristote. Il se réduit à ceci: la règle _tout genre se divise en +deux espèces prochaines_ est inconciliable avec cette autre règle _les +relatifs sont simultanés_. Voilà comme le raisonnement scolastique se +fonde toujours sur l'autorité, même quand il attaque l'autorité. + +En admettant que le genre _substance_ se divise en deux espèces +prochaines, Abélard examine s'il en est de même du genre _relation_; il +traite hypothétiquement la relation comme la substance; et attendu que +la maxime de Boèce, au cas où elle serait vraie, suppose que les espèces +sont des choses et non des mots, puisqu'elle les admet comme existantes, +encore même qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si +elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les espèces +de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en +vérité, comment des espèces de relations peuvent-elles être des choses? +Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la même +réalité qu'aux substances? N'y a-t-il pas là une tendance à réaliser +indûment des abstractions? On voit comment la scolastique, si peu +ontologique dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur +l'observation de la réalité, tombe facilement dans une ontologie +artificielle et gratuite qui remplit et abuse l'intelligence. + +Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Abélard en elle-même. +Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote: +«les relatifs sont ensemble dans la nature;» c'est-à-dire, comme il +l'explique, simultanés et solidaires dans la réalité. Ce principe est-il +donc si clair et si juste? Sans doute il y a moitié, s'il y a double; +s'il y a disciple, il y a maître; mais la science est relative à son +objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la +science existe. De même, l'objet senti est antérieur à la sensation. Le +principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique à la relation en +acte, non à la relation en puissance. La relation actuelle exige la +simultanéité des relatifs. Mais quelle espèce de relatifs sont les +deux espèces prochaines du genre _relation_? Le rapport des espèces +prochaines aux genres, des espèces entre elles, des espèces à d'autres +espèces, est-il la relation proprement dite, aristotélique, catégorique? +cela ne conduirait-il pas à cette idée outrée que tout rapport est un +rapport nécessaire? La catégorie de relation est le rapport nécessaire; +mais le rapport nécessaire n'est pas nécessairement le rapport de +simultanéité. De A à B il peut y avoir un rapport nécessaire, dès que +B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A à B qu'un +rapport possible; si A est naturellement antérieur à B, on ne peut pas +dire que A et B soient ensemble ou simultanés, quoique A étant donné, +il en résulte nécessairement un rapport possible avec B, au cas que B +devienne réel; et quoique B étant donné, il en résulte nécessairement un +rapport nécessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, dès que B +existe. Ainsi A et B sont relatifs et ne sont pas simultanés. + +Mais si tous les relatifs ne sont pas simultanés, est-il vrai que cette +règle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport +d'espèces à genre, ou d'espèces du même genre entre elles, ou de +celles-ci avec d'autres espèces? Nullement; la définition de la relation +ne s'applique pas à ces relations-là. Le genre est logiquement antérieur +aux espèces, et, bien que les espèces le supposent, il ne les suppose +pas, il ne suppose que des espèces possibles. Il n'y aurait pas d'hommes +qu'il y aurait encore des animaux. De même, point de relation nécessaire +entre l'espèce _homme_ et les espèces des plantes, ou les sous-espèces +des oiseaux ou des poissons, ou même les sous-espèces des nègres ou des +blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si +un genre est complètement divisé par deux espèces prochaines, poser +l'une comme espèce, c'est supposer l'autre. On ne peut dire: Il y a dans +le genre animal une espèce _raisonnable_, sans dire implicitement +qu'il y a une espèce _non raisonnable_. S'il n'y avait que l'espèce +_raisonnable_, il n'y aurait pas de différence entre le genre _animal_ +et l'espèce _homme_. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne +serait qu'un genre sans espèce. Bien plus, si l'homme a été créé après +les autres animaux, le genre animal, avant la naissance d'Adam, n'était +ni genre ni espèce qu'en puissance, et non pas en acte; et quoique la +race humaine ne pût naître sans que la division possible du genre devînt +nécessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est-à-dire +sans qu'aussitôt le genre et les deux espèces fussent réalisés, il +n'y avait pas eu simultanéité entre l'espèce humaine et le reste des +animaux, en dépit du rapport nécessaire entre les deux espèces. Tous les +animaux ne coexistent pas nécessairement dans la nature. + +Il faut donc modifier le principe d'Aristote, ou ne pas regarder les +deux espèces prochaines d'un genre comme de véritables relatifs. Au +reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs, +mais s'il se divise nécessairement en deux espèces. + +Nous touchons ici à la seconde règle et à l'autre autorité. Le genre se +divise-t-il exactement en deux espèces prochaines, oui ou non? Si l'on +parle d'une division verbale, soit. Posez une espèce du genre, vous +aurez certainement en regard de cette espèce tout ce qui, dans le même +genre, n'offre pas la différence spécifique. On peut toujours dire que +le genre se divise en ce qui a telle différence et ce qui ne l'a pas; +mais le second membre de la division n'est pas nécessairement une espèce +proprement dite. Ce peut être la collection formée momentanément par +l'esprit de tous les êtres qui n'ont pas la différence; ce n'est alors +que la négation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux +sans raison constituent-ils nécessairement une espèce proprement dite, +et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles diversités, qu'ils +ne formeraient une classe une et spéciale que par opposition à l'espèce +raisonnable? Toute importante qu'est la division par l'affirmation et la +négation, elle n'est pas assez instructive, assez significative; c'est +plutôt une élimination, une abstraction, comme parle la logique moderne, +qu'une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: _Tout être +est créateur, incréé ou créé_, on ferait une division à trois membres +et qui pourrait avoir une véritable valeur. Sans doute on peut toujours +réduire une division par espèces à deux membres; il suffit pour cela +d'affirmer une différence, et puis de la nier. Mais il ne suit pas que +l'on constituera toujours par là deux espèces réelles. Si l'on divise +l'être en créateur et créé, on aura d'un côté Dieu, et de l'autre la +matière, l'âme, l'ange, l'homme, la brute; le créé ne sera pas une +espèce proprement dite. On aura cependant une division à deux membres, +et qui comprendra tout le genre. + +J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux espèces +proprement dites, aux différences proprement dites, et non l'appliquer +à toutes les espèces transitoires et successives qu'enfante l'esprit +humain, la règle de Boèce reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait +en effet des espèces et différences proprement dites, c'est-à-dire qu'à +tel degré déterminé de l'échelle de l'être soit le genre, et au degré +qui suit immédiatement, l'espèce, il sera vrai que vous ne passerez +jamais de l'un à l'autre que par la division à deux membres. L'animal +étant le genre, l'espèce humaine est bien certainement _animal_ par +la différence _raison_; et l'autre portion du genre _animal_ moins la +_raison_, peut être dite constituée du genre _animal_ par la différence +_non-raison_, ce qui donne forcément une seconde espèce. Mais on +conviendra qu'il y a un peu de symétrie artificielle dans tout cela, +et qu'il est difficile d'admettre réellement la _non-raison_ comme une +forme essentielle. De cette manière de procéder, il peut résulter une +création illimitée d'êtres de raison érigés tôt ou tard en être réels. +Ainsi, les nominalistes eux-mêmes sont tôt ou tard ontologistes. + +Je n'ai raisonné que sur le genre substance; que serait-ce si je +m'occupais des genres des autres prédicaments! c'est alors que tout +paraîtrait fictif, et l'abus de l'ontologie dialectique éclaterait. Il +est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent +les dupes, et certainement au fond Abélard savait bien que ce ne pouvait +être que par une assimilation fictive que l'on traitât la _relation_ ou +la _situation_ comme la _substance_; il laisse entrevoir, quoique trop +rarement, qu'il n'ignore pas que la _nature_, c'est ainsi qu'il nomme +la réalité, est autre chose que _l'art_, c'est ainsi qu'il nomme la +dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux? puis, pourquoi +ne pas étudier, pour la décrire et la circonscrire, cette disposition ou +cette faculté qui est en nous de convertir tout en être, et de raisonner +des rapports et des modes comme si c'étaient des substances? Il est vrai +que c'eût été là de la psychologie. + +Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce +rare esprit ne méconnaissait pas la différence profonde qui doit séparer +l'ontologie naturelle de l'ontologie dialectique. Il revient ici à +l'idée qu'il a déjà exprimée, c'est que les règles qui sont bonnes pour +la catégorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit +vraies des autres catégories. Suivant lui, la division du genre s'opère +exactement par deux espèces prochaines, mais seulement quand ce genre +est de la catégorie de la substance. La division du genre par les +différences équivaut à la division par les espèces, mais seulement quand +il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un +principe antérieurement posé; c'est que toute espèce est constituée de +la matière du genre par la forme de la différence, seulement quand il +s'agit de genres ou d'espèces du ressort de la substance. + +Je ne vois pas que cette distinction fondamentale ait été jusqu'ici +remarquée; elle fait honneur à celui qui l'a aperçue et répond d'avance +à plus d'une censure dirigée contre lui[520]; mais passons à la seconde +espèce de division substantielle. + +[Note 520: Voyez _Dial._, pars III, p. 400; et ci-dessus c. V, et +ci-après c. VI, VII et IX.] + +«Après la division du genre en espèces vient celle du tout en +parties[521]. Le tout est quant à la substance, ou quant à la forme, ou +quant à l'une et à l'autre. Le tout quant à la substance est tel quant +à la compréhension de la quantité, c'est l'entier, ou quant à la +distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par +exemple l'espèce distribuée entre tous ses individus. L'espèce peut bien +être appelée le tout quant à la substance des individus, puisqu'elle +est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de même des +genres; car il y a, outre le genre, la différence dans la substance de +l'espèce, tandis qu'au delà de l'espèce rien de nouveau n'entre dans la +substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espèce, non +des espèces (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit +de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier, +c'est-à-dire un tout qui résulte de l'assemblage de toutes les parties +combinées, comme la maison, qui est composée du toit, des murs, etc. +L'entier ne peut être l'universel, parce que l'universalité n'a point +ses parties dans sa quantité, mais en distribution dans la diffusion +de la communauté, c'est-à-dire divisées entre plusieurs à qui elle +est commune. L'entier a une _prédication_ (attribution) qui lui est +particulière; Socrate est composé des membres que voici. + +[Note 521: _Dial._, pars V, P. 460-470.] + +«Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre[522], que la division +doit s'arrêter aux dernières espèces pour ne pas s'étendre jusqu'aux +individus, il a considéré non la nature des choses, mais la multiplicité +et le changement des individus. Leur existence est soumise à la +génération et à la corruption, elle n'a pas la permanence que possèdent +les universels, dont l'existence est nécessaire, dès qu'il existe +un quelconque des individus en lesquels ils sont distribués. Cette +infinité[523], qui n'est point l'oeuvre de la nature, mais de notre +ignorance et de la mobilité de l'existence, laquelle ne saurait +longtemps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets +des animaux, ou dans des individus à accidents immobiles, empêche la +division actuelle, mais n'empêche pas qu'elle existe dans la nature: la +nature pourrait très-bien souffrir que les individus dont l'existence +aurait été permise, attendissent notre division et tombassent sous notre +connaissance.... + +[Note 522: Porphyr. _Isag._, II.--Boeth., _In Porph._, l. III, p. +75.] + +[Note 523: L'impossibilité de déterminer le nombre des individus.] + +«De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs, les uns sont +continus, comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres +non, comme le peuple, dont les parties sont désagrégées. La division +de ces touts ne s'énonce pas au même cas que celle de l'universel, +c'est-à-dire au nominatif, elle se fait au génitif.... _De cette ligne_, +une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite +ligne; _de ce peuple_, une partie est cet homme, une autre partie, cet +autre homme..., tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile ... sont des +parties de l'homme (espèce), mais Caton, Virgile est homme.... Mais il +faut regarder au sens plutôt qu'aux paroles.... + +«Comme la division régulière du genre ne se fait point par ses espèces +quelconques, mais par ses espèces les plus prochaines, de même, la +division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais +par les parties principales. On blâmerait celui qui diviserait l'oraison +par syllabes ou par lettres, qui sont les parties des parties; l'ordre +naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union +constitue immédiatement le tout, et que l'on décompose l'oraison en +expressions et celles-ci en syllabes.» + +Mais quelles parties convient-il d'appeler principales, et quelles, +secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales +sont parties, non des parties, mais du tout, comme dans l'homme l'âme +et le corps. Regardez-vous comment le tout se détruit, les parties +principales sont celles dont la suppression détruit la substance du +tout, comme la tête dans l'homme. + +La première classification est arbitraire. Elle veut, par exemple, que +les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les +fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant +d'un côté les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les +fondements ne seront plus partie principale, mais partie de partie. On +peut à volonté dans un composé quelconque rendre secondaire une partie +principale, et réciproquement. Dans l'autre opinion, on n'hésite pas à +admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par +exemple, la tête, laquelle est une partie du corps qui est une partie +de l'homme, dont l'autre partie est l'âme; on regarde seulement quelles +sont les parties qui, en se détruisant, détruisent la substance du tout. +Mais si vous détruisez une petite pierre de la muraille d'une maison, +comme cette pierre est un des éléments de sa substance, cette substance +est atteinte, le tout cesse d'exister, la maison est détruite; ou ce qui +reste est un autre tout, une autre maison; ce n'est qu'une partie de la +première. En vain diriez-vous que la petite pierre de la maison existe +séparément, la maison existait comme composé, et il ne suffit pas pour +son existence que sa matière subsiste. Autrement, comme elle se compose +de bois et de pierres, on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres, +on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction, toutes les +parties sont principales. + +A cette argumentation, qu'Abélard dit toute neuve, _novissimae_, voici +comme on a tenté de répondre. Vous dites que si cette petite pierre +cesse d'être, le tout dont elle fait partie n'est plus; soit, pourvu que +la pierre soit vraiment partie principale, comme dans un tout de deux +pierres. Mais pour appliquer cette conclusion à un tout qui est le tout +des parties, mais qui est autre chose que ses parties, il faut ajouter +au raisonnement cette constante: _Les parties étant parties et parties +principales_. En effet, dans le conséquent, elles sont prises comme +tout, dans l'antécédent comme parties. Or une partie n'est pas le tout, +ou la substance se multiplierait à l'infini. Il faut donc rétablir +l'unité du raisonnement qui manque d'une condition essentielle en +logique, _la constance_, d'après la règle: «Où la constance n'est pas +conservée dans l'enchaînement, la conjonction des extrêmes ne suit +pas[524].»--Mais alors comment accordez-vous que dans ces conséquences +fort connues: _Si l'homme existe, l'animal existe, et si l'animal, la +substance_, la conjonction des extrêmes s'accomplisse? Car dans la +première conséquence, _animal_ suit comme genre, et dans la seconde, il +précède comme espèce. Faut-il donc, pour rétablir la constance, faire +l'insertion suivante: _Si l'homme existe, l'animal existe; et, si +l'animal existe, comme animal est l'espèce de la substance, la substance +existe_. En vérité, cela est inutile, le moyen terme peut également être +conséquent pour le premier membre et antécédent pour le second. Il est +donc vrai qu'une partie quelconque détruite détruit nécessairement le +tout, et que, du point de vue de la destruction de la substance, toutes +les parties sont principales. + +[Note 524: «Ubi constantia non interseritur, conjunctio non +procedit.» C'est ainsi qu'Abélard donne cette règle du syllogisme: Les +extrêmes et les moyens doivent nécessairement être homogènes. (_Analyt. +post._, 1, vii.) Il n'avait pat sous les yeux le texte des Seconds +Analytiques.] + +Mais si vous enlevez un ongle à Socrate, est-ce que toute la substance +de Socrate périt? non, parce que l'homme ne consiste pas dans ses +parties. Autrement, en des temps divers, le même homme vivant ne +subsisterait pas; car sa substance augmente ou diminue sans cesse. Il +faut donc chercher quelle est la partie, faute de laquelle l'homme ne se +retrouve plus; les uns diront que c'est la main, les autres que c'est la +langue; mais la destruction de l'une ni de l'autre n'est l'homicide; +et nous tenons pour principales les parties qui sont telles, que leur +mutuelle conjonction produise immédiatement la perfection du tout. +La conjonction du toit, des murs et des fondements, et non pas la +composition de leurs parties entre elles, produit la maison. + +Il est des touts dont la nature paraît contraire, quoique ce soient +aussi des entiers: tels sont les touts _temporels_, comme _le jour_ +composé de douze heures, et qui est pour elles un tout constitutif. Ces +touts n'ayant point de parties permanentes, la simultanéité ne leur est +pas applicable; leurs parties sont successives, comme celles du temps, +celles de l'oraison, et l'existence actuelle de ces parties est la seule +mesure de l'être de ces touts. A prendre rigoureusement la signification +du jour ou de l'oraison, jamais l'oraison ou le jour n'existe, puisque +jamais ni les douze heures, ni les mois dont se compose l'oraison, +ne coexistent. Aristote admet dans le temps la continuation sans la +permanence[525], mais ni l'une ni l'autre dans l'oraison. Il faudrait +plutôt dire que les parties du temps ont la permanence et non la +continuation; car les sujets étant discontinus, les accidents doivent +l'être aussi. On trouverait également une sorte de permanence dans les +parties de l'oraison, en faisant prononcer en même temps par divers les +lettres qui en sonnant ensemble composeraient les mots et l'oraison avec +les mots. Mais à dire le vrai, ni le temps, ni l'oraison, ne sont des +composés de parties. Un composé ne peut être contenu dans une seule +partie, et ce n'est pas une partie que ce que la quantité du tout ne +surpasse point. Là où il n'y a qu'une partie, elle est le tout. Or les +parties dans le temps ne sont jamais plusieurs, puisque la simultanéité +leur est interdite; il n'en existe jamais qu'une. Co n'est donc que par +figure qu'on peut dire que le jour existe, et ce qui en existe et qu'on +appelle partie n'en est pas une, elle est réellement un tout. + +[Note 525: Arist. _Categ._, VI.] + +«Je me souviens, ajoute Abélard[526], que mon maître Roscelin avait +cette idée insensée de prétendre qu'aucune chose ne résultât de parties, +et, comme les espèces, il réduisait les parties à des mots. Si on lui +disait que cette chose, qui est une maison, résulte d'autres choses, +savoir, le mur, le toit et le fondement, voici par quelle argumentation +il attaquait cela. + +[Note 526: _Dial_., p. 471.] + +«Si cette chose qui est la muraille est une partie de cette chose qui +est la maison, comme la maison elle-même n'est pas autre chose que le +mur, le toit et le fondement, le mur est partie de lui-même et du +reste. Mais comment sera-t-il partie de lui-même? Toute partie est +naturellement antérieure au tout; or, comment le mur serait-il antérieur +à soi et aux autres, lorsque l'antériorité à soi-même est impossible? + +«La faiblesse de cette argumentation consiste en ceci, que quand on +parle du mur, et qu'on accorde qu'il est partie de lui-même et du reste, +on entend de lui-même et du reste pris et joints ensemble, ou d'un +composé dans lequel il est avec le toit et le fondement, en sorte que la +maison est comme trois choses, mais non prises séparément, combinées au +contraire, et ainsi il n'est plus vrai qu'elle soit le mur ni le reste, +mais elle est les trois ensemble. De la sorte, le mur n'est partie que +de lui-même et du reste combinés, ou de toute la maison, et non pas de +lui-même pris en soi: il est antérieur, non à soi-même pris en soi, mais +a la combinaison de soi-même et du reste. En effet, le mur a existé +avant que toutes ces choses eussent été jointes, et chacune des parties +doit exister naturellement avant de produire l'assemblage dans lequel +elles sont comprises.» + +Ce long examen de la division du tout vient de nous conduire au milieu +de la grande question du réalisme et du nominalisme. Abélard y a touché +en s'occupant de la différence; il y est revenu en traitant de la +division de la substance par les espèces. Il la retrouve ici sous deux +formes, en étudiant la division du tout universel et du tout intégral. + +Le tout universel est un des universaux; il est la collection soit des +genres, soit des espèces, soit des individus, qui en sont comme les +parties; en tant que collection des individus, le tout espèce peut +être appelé leur substance, puisqu'il est la totalité de la substance +répartie en eux; mais le genre n'est pas la substance totale des +espèces, puisqu'il y a dans l'espèce un élément qui n'est pas dans +le genre, la différence. Cette doctrine, qui admet bien une certaine +réalité dans les éléments des espèces et des genres, les présente +cependant comme des touts de convention; et il est vrai qu'en tant qu'on +les considère comme des touts, ce ne sont pas des touts naturels, si la +condition du tout naturel est l'unité numérique de substance; mais +ils sont des touts naturels, lorsqu'ils sont la totalité de genres +et d'espèces véritables, ou formés à raison de ressemblances et de +différences essentielles et permanentes. Les genres et les espèces de +convention, oeuvres d'une classification arbitraire et momentanée, sont +les seuls qui ne donnent naissance qu'à des touts conventionnels. + +Quant à la division du tout intégral ou constitutif en ses parties, elle +serait indifférente à la question du réalisme, si Roscelin n'avait eu +la hardiesse de l'y rattacher. N'admettant de réalité que la réalité +individuelle, il se croyait obligé de nier la réalité des éléments de +l'individu, et comme l'individu est un tout, de nier les parties du +tout. Par quel subtil argument, on l'a vu. La réponse d'Abélard est +bonne, et résout la difficulté de dialectique que Roscelin avait +inventée. Le bon sens n'en pouvait être embarrassé un moment; mais le +bon sens n'est pas la logique. + +«La division du tout selon la forme est, par exemple, celle qui partage +l'âme en trois puissances ou facultés, celle de végéter, celle de +sentir, celle de juger[527]. L'âme en exerce une dans les plantes, deux +dans les animaux; dans l'homme, elle les contient tontes trois: elle a +le conseil ou le jugement avec la végétabililé et la sensibilité, c'est +ce qu'on appelle la rationnanté ou la raison. + +[Note 527: _Dial_., p. 411-476.] + +«Voici donc une division régulière: la puissance de l'âme est ou de +végéter, ou de sentir, ou de juger. Mais cette division est-elle +applicable à l'âme universelle ou âme du monde, que Platon croit unique +et singulière[528], que d'autres appellent une espèce contenue dans +un seul individu, comme le phénix? Boèce paraît avoir appliqué cette +division à l'âme en général, quand il dit: _L'âme se composant de ces +sortes de parties, en ce sens non pas que toute âme soit composée de +toutes, mais une âme des unes, une autre âme des autres, c'est une chose +qu'il faut rapporter à la nature du tout_. Ces mots indiquent qu'il +croit que le nom d'âme, tel qu'il est défini par la division, convient +à toutes les âmes, ou, ce qui revient an même, qu'il désigne un +universel.... On donne donc aussi le nom de tout à ce qui consiste en de +certaines vertus ou facultés, comme l'âme en ses trois puissances[529]. + +[Note 528: Cette division triple de l'âme est comme dans toute +l'antiquité. Abélard l'avait rencontrée dans Boèce. (_In Porph_., p. +46.) Quant à la question de savoir si cette triplicité s'appliquait a +l'âme du monde, il aurait pu s'en assurer en relisant le Timée, si, +comme on le croit, il en avait une version sous les yeux. Là, Platon dit +que Dieu forma l'âme du monde d'une essence divisible, d'une essence +indivisible, et d'une essence intermédiaire, produit de l'union de l'une +et de l'autre. Ces trois principes, le premier, qui est l'être, le +second l'intelligence, le troisième qui participe des deux autres, +pourraient bien répondre à la division dont il s'agit, quoique dans le +Timée elle soit conçue d'une manière plus transcendante et qui a été +tout autrement développée et interprétée par les alexandrins. Voyez dans +les _Études sur le Timée_, de M. Henri Martin, le texte, p. 88, 94 et +98, et la note 22. t. 1. p. 316-383.] + +[Note 529: Les citations, comme le fond des idées, sont prises de +Boèce (_De Div_., p. 646), et nous voyons comment s'est introduite +ou plutôt maintenue dans la philosophie du moyen âge cette ancienne +division de l'âme en végétative, sensitive et intelligente (ou +rationnelle).] + +«Seule, en effet, l'âme fait végéter le corps, et elle donne seule au +corps le mouvement de croissance; seule elle discerne, c'est-à-dire a la +notion du bien et du mal; mais il semble qu'elle ne sente pas seule, on +croit même qu'elle ne peut sentir, car on ne dit pas les sens de l'âme, +mais du corps. Aristote attribue les sens au corps[530]; c'est que les +sens, c'est que les instruments par lesquels l'âme exerce ses sens, +sont fixés dans le corps et font connaître les corps qui, par leur +intermédiaire, arrivent à l'état de concepts, d'où l'on pourrait induire +qu'il y a une faculté de sentir dans l'âme, une autre dans le corps. +L'une et l'autre, en effet, sont dits sensibles (_sensibile_); mais la +vraie et première faculté de sentir est dans l'âme, quoique le corps +contienne les divers organes des sens....., ou plutôt quoique tous ses +membres soient pourvus du tact qui paraît être le seul commun à tout +animal, car il est certains animaux qui manquent de tous les autres +instruments, comme les huîtres et les coquilles, qui sont sans +tête, ainsi que Boèce le rappelle dans le premier Commentaire des +Prédicaments[531]. + +[Note 530: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proedic._, p 100.] + +[Note 531: Il n'y a point ou il n'y a plus deux Commentaires des +Prédicaments, ni par conséquent de premier. C'est dans le livre II de +son unique commentaire sur les catégories que Boèce parle des huîtres et +des coquilles (p. 101).] + +«Quant à cette sensibilité attribuée au corps de l'animal, comme si elle +était sa différence, elle paraît descendre et naître de celle qui est +dans l'âme, et l'animal ne paraît sensible qu'en tant qu'il contient une +âme capable d'exercer en lui la faculté de sentir. Le corps n'est dit +sensible que parce que l'âme est avec lui, que parce qu'il a une âme; +l'âme, au contraire, est sensible, non par l'effet du prédicament +de l'avoir, mais en vertu d'une puissance qui lui est propre. +Objectera-t-on que _sensible_, étant la différence substantielle +d'_animal_, est une qualité, apparemment parce que toute différence est +qualité, mais qu'avoir une âme n'est pas une qualité, étant au contraire +de la catégorie de l'avoir? Il faudrait alors entendre par la qualité la +forme, ou par le mot _sensible_ désigner dans le corps de l'animal une +certaine faculté qui serait nécessairement du ressort de la qualité, +puisque l'autorité a soumis toutes les puissances ou impuissances au +genre suprême de la qualité[532]. Cela revient à dire que l'animal naît +déjà apte à l'exercice des facultés de l'âme, grâce à une qualité des +sens par lesquels l'âme, comme par des instruments, s'acquitte des +fonctions de la puissance qui lui est propre. + +[Note 532: Arist. _Categ._, VIII.--Boeth., _In Proed._, l. III, p. +170. Toute cette psychologie d'ailleurs ne vient point d'Aristote; on +trouverait plutôt quelque chose d'analogue dans Boèce (_De interp._, ed. +sec., p. 298)] + +«Il faut qu'il y ait différentes sensibilités de l'âme et du corps, +comme il y a différentes rationnalités, car c'est une règle que les +genres qui ne sont point subordonnés entre eux, n'ont pas les mêmes +espèces ou les mêmes différences; or, tels sont le corps et l'âme, dont +l'on ne reçoit aucune attribution de l'autre[533]. + +[Note 533: C'est dire, en dialectique, que la sensibilité de l'âme +ne peut être celle du corps ou que la sensation n'est pas l'affection +organique; nouvelle preuve que le raisonnement, avec ses formes d'école, +remplace et quelquefois vaut les notions puisées dans l'observation des +faits de conscience.] + +«L'équivoque qui se trouve dans les noms des différences de l'âme et du +corps s'étend aussi aux noms de leurs accidents. Il naît de certaines +choses qui sont dans l'âme certaines propriétés pour le corps. Ainsi +le fondement propre des sciences ou des vertus, c'est l'âme. Cependant +l'homme est un corps, et l'on dit de lui qu'il est savant ou studieux, +non qu'on entende par là une _qualité_ de la science ou de la vertu, car +elles ne sont pas en lui, mais un _avoir_ de l'âme, qui _a_ les sciences +et les vertus. L'homme est dit dialecticien ou grammairien, joyeux ou +triste, rassuré ou effrayé, et mille autres choses, à raison de toutes +les qualités de l'âme, dont l'exercice ne peut apparaître ou même avoir +lieu sans la présence du corps. Les corps eux-mêmes reçoivent des noms, +et il leur naît des propriétés qui ont le même caractère: par exemple, +Aristote dit qu'avec l'animal meurt la science[534]. Il parle de +la science par rapport au corps, car la suppression de l'animal +n'entraînerait point celle de la science, puisque l'âme, une fois +dégagée de la ténébreuse prison du corps, acquiert de plus vastes +connaissances; il ne veut parler que de cet exercice de la science qui +se manifeste seulement grâce à la présence du corps[535]. + +[Note 534: _Categ._, VII.--Boeth., _In Proed._, p. 166.] + +[Note 535: La division du tout par facultés a, suivant Boèce, +quelque chose de commun avec celle du genre ou de l'entier. Ainsi +la _prédication_ de l'âme suit de ses facultés, ce qui signifie que +l'énonciation des facultés de l'âme donne l'âme comme conséquence. +Exemple; _S'il y a végétalble, il y a âme_. Et cela revient à la +division du genre lequel suit de ses espèces: _S'il y a homme, il y a +animal_. L'âme est composée de ses facultés autrement que l'entier l'est +de ses parties. La composition de l'entier est matérielle ou relative à +la quantité de son essence, tandis que la composition de l'âme résulte +de l'addition d'une différence formatrice. «La qualité n'entre pas dans +la quantité de la substance, et ce qui est le même en nature ne peut +être matériellement composé de choses de prédicaments différents.» +C'est-à-dire qu'une quantité matérielle ou une nature _quantitative_, +comme un entier, ne peut être composée d'éléments d'une nature +_qualitative_, comme des facultés. (_Dial._, p. 474-475)] + +«Quelques-uns appliquent celle division du tout virtuel ou du composé +de puissances, non à l'âme en général, mais à cette âme singulière que +Platon appelle l'âme du monde, qu'il a donnée à la nature comme issue du +_Noy_ ou de l'esprit divin, et qu'il s'imagine retrouver dans tous les +corps. Cependant il n'anime pas tout par elle, mais seulement les êtres +qui ont une nature plus molle et ainsi plus accessible à l'_animation_; +car bien que cette même âme soit à la fois dans la pierre et dans +l'animal, la dureté de la première l'empêche d'exercer ses facultés, et +toute la vertu de l'âme est suspendue dans la pierre. + +«Enfin, quelques catholiques, s'attachant trop a l'allégorie, +s'efforcent d'attribuer à Platon la foi de la sainte Trinité, grâce +à cette doctrine où ils voient le _Noy_ venir du Dieu suprême, qu'on +appelle _Tagaton_, comme le Fils engendré du Père, et l'âme du monde, +procéder du _Noy_ comme du Fils le Saint-Esprit. Ce Saint-Esprit en +effet, qui, partout répandu tout entier, contient tout, verse aux coeurs +de quelques chrétiens, par la grâce qui y réside, ses dons qu'il est dit +vivifier en suscitant en eux les vertus[536]; mais dans quelques-uns, +ses dons semblent absents, il ne les trouve pas dignes qu'il habite +en eux, quoique sa présence ne leur manque pas, il ne leur manque que +l'exercice des vertus. Mais cette foi platonique est convaincue d'être +erronée en ce que cette âme du monde, comme elle l'appelle, elle ne la +dit pas coéternelle à Dieu, mais originaire de Dieu à la manière des +créatures. Or le Saint-Esprit est tellement essentiel à la perfection de +la Trinité divine, qu'aucun fidèle n'hésite à le croire consubstantiel, +égal et coéternel tant au Père qu'au Fils. Ainsi ce qui a paru à Platon +assuré touchant l'âme du monde, ne peut en aucune manière être rapporté +à la teneur de la foi catholique[537].» + +[Note 536: «Fidelium cordibus per inhabitantem gratiam sua largitur +charismata quae vivificare dicitur suscitando in eis virtutes.» +(_Dial_., p. 475.) Cette génération de l'âme du monde emanée du _Noy_ +(pour [Grec: nous], l'intelligence) est un dogme néo-platonique +qu'Abélard tenait de Macrobe plutôt que du Timée. (_In Somn. Scip_., I, +ii. xiii, xiv, etc.)] + +[Note 537: Abélard, comme on le verra plus bas, n'a pas toujours +repoussé avec une aussi grande sévérité d'orthodoxie le dogme platonique +de l'âme du monde. Mais ce passage est un de ceux que l'on cite peur +prouver qu'il écrivit sa Dialectique après sa condamnation. Il est +très-probable en effet qu'il aura inséré à dessein dans ce passage la +rétractation d'une opinion, qui, bien que très-formellement exprimée +dans sa théologie, n'en fait point une partie essentielle; tandis qu'on +ne peut admettre qu'après l'avoir positivement condamnée, il l'ait +reprise plus tard et développée, le théologien se montrant ainsi moins +correct en sa foi que le philosophe. (Voyez l. III, c. II et III, et +dans Abélard, le l. II de _l'Introduction_, c. xvii, et le l. I de la +_Théologie chrétienne_, c. v.)] + +«Mais une fiction de ce genre paraît éloignée de toute vérité, car elle +placerait deux âmes dans chaque homme. Platon imagine et veut que les +âmes de chacun, créées au commencement dans les étoiles correspondantes +(_in camparibus stellis_), viennent prendre appui en des corps humains +pour la création de chaque homme en particulier, et que les corps soient +animés par celles-là seules, dont la présence est partout suivie +et accompagnée de l'animation, et nos par celle dont une opinion +philosophique admet l'existence également, soit avant que le corps soit +animé, soit après qu'il est dissous et jusque dans le cadavre[538]. + +[Note 538: Cette phrase se rapporte à la distinction établie dans le +Timée entre l'âme du monde et l'âme ou les trois âmes de l'homme, l'une +immortelle, qui est l'âme intelligente ou connaissante, et les deux +autres mortelles, savoir: l'une mâle et l'autre femelle; l'une, celle +des volontés passionnées, l'autre, cette des impressions et affections +sensibles; l'une qui réside dans le coeur et l'autre dans le foie. +(Voyez dans les _Études sur le Timée_, le t. I, pv 96 et suiv., 187 et +suiv., not. 22 et le t. II, not. 136, 139 et 140.)] + +«Ne nous occupons point de celle âme que la foi ne réclame point, +qu'aucune analogie réelle ne recommande, et revenons à l'application de +la division de l'âme générale (du genre âme). Il est demeuré en question +pourquoi on a admis tes facultés dans ce tout qui est âme plutôt que +dans les autres touts, ou pourquoi on a séparé cette division par +facultés des autres divisions des genres par différences. Pour ceux +qui par l'âme générale entendent cette âme du monde inventée par les +platoniciens, ils la mettent évidemment en dehors de toutes les +autres divisions, puisque dans cette seule et même âme ils admettent +substantiellement toutes les facultés différentielles, la substance de +cette âme les contenant également partout, quoique partout elle ne +les exerce pas. Ceux au contraire qui entendent par l'âme générale +l'universel âme (ou l'âme en général), ce qui est plus raisonnable, ils +n'ont pas de raison d'admettre au nombre des divisions par la forme +cette division de l'âme, plutôt que celle des autres touts par +puissances ou par impuissances, telles que rationnalité et +irrationnalité, ou toute autre forme de la substance; mais peut-être la +citent-ils de préférence pour exemple, parce que ses différences sont +plus connues d'avance. + +«La dernière division est celle par la matière et par la forme. En voici +une: «L'homme est en partie substance animale, en partie forme de +la rationnalité ou de la mortalité.» L'animal compose l'homme +matériellement, la rationnalité et la mortalité formellement: car +celles-ci étant des qualités ne pouvent se convertir en l'essence de +l'homme qui est substance; mais la substance d'animal est la seule qui +constitue l'homme par _l'information_ de ses différences substantielles. +Les différences substantielles sont celles qui _spécifient_ ou changent +en espèces les genre divisés put elles (Porphyre)[539]. La rationalité +en effet et la mortalité, advenant à la substance d'animal, en font une +espèce qui est l'homme. Mais en convertissant en espèce la substance +du genre, elles ne passent pas elles-mêmes ensemble avec elle dans +l'essence de l'espèce; ce sont les genres seuls qui deviennent espèces, +sans rester toutefois séparés des différences; sans la survenance des +différences, l'espèce différenciée ne serait pas produite; c'est par +et non avec les différences que cette transformation a lieu. Si les +différences étaient avec le genres transportées dans l'espèce, nous ne +nous rendrions pas à la doctrine de ceux qui veulent quo l'homme soit un +autre plus la rationnalité et la mortalité, non pas seulement un autre +_informé_ par ces deux différences, mais un animal et ces deux choses; +dans le premier cas trois font un, dans le second les trois sont trois, +et l'homme uni à la muraille n'est pas la même chose que l'homme et la +muraille. Mais assurément nous serions forcés d'admettre que ces mêmes +différences ensemble avec le genre viennent à la fois et se réunissent +de même façon dans l'essence de l'espèce; d'où il résulterait qu'elles +sont de la substance de la chose et qu'elles entrent comme partie dans +la matière. Car rien no reçoit l'attribution de substance composée que +la matière, parce que rien ne doit être pris matériellement que la +matière déjà actuellement combinée a la forme; par la statua on no peut +entendre que l'airain figuré, et non l'airain et la figure, puisque +la composition de la forme n'est pas de l'essence de la statue. «_La +statue_, dit Boèce[540], _consiste dans ses parties_ (c'est-à-dire dans +les parties séparées d'airain qui, réunies, constituent la quantité de +son essence comme matière) _autrement que dans l'airain et l'espèce_ +(c'est-à-dire dans la composition de la forme).» Cette composition +n'advient pas n la matière pour y être de l'essence de la chose, mais +pour que la substance de l'airain devienne ainsi une statue. La matière +actuellement jointe aux formes n'est que ce qu'on appelle le _matièré_, +comme l'anneau d'or n'est que l'or étiré en cercle, comme la maison +n'est que le bois et les pierres augmentées de la construction. + +[Note 539: _Isag._, III.--Boeth., _In Porph._, l. IV, p. 89.] + +[Note 540: _De Div._, p. 640.] + +«La division dont nous traitons comprend avec la forme substantielle +la forme accidentelle; car la composition de la statue ne paraît point +substantielle, puisqu'elle ne crée pas une substance spécifique. La +statue ne semble pas en effet une espèce, car elle n'est pas une unité +naturelle, mais fabriquée par les hommes, ni un nom de substance, mais +d'accident, le nom de statue étant pris de quelque fait de composition. +En effet, de quelque substance que soit le simulacre, airain, fer ou +bois, dès qu'il offre l'image d'un être animé, c'est une statue. Le +mot de statue paraît donc appartenir plus à _l'adjacence_[541] qu'à +l'essence; mais quoique la formation de la statue ne donne pas une +substance spécifique, la composition est substantiellement inhérente +à la statue (elle y est comme dans son sujet d'inhérence), de la même +façon que la justice au juste. Le juste ne peut être sans la justice, +la statue sans sa composition; non, il est vrai, par une nature +substantielle, mais par une propriété formelle, qui fait qu'on dit le +juste et la statue. Boèce a dit que les différences substantielles du +tyran au roi étaient de prendre l'empire sur les lois et d'opprimer le +peuple sous une domination violente[542]; cependant _roi_ et _tyran_ ne +désignent pas des espèces, mais des accidents; l'homme est ce qu'il y +a de plus spécial; point d'espèces après lui. Le mot de Boèce signifie +donc que nul ne peut être investi de la propriété de roi ou de tyran, +s'il n'a fait ce qui vient d'être dit.» + +[Note 541: _Ad adjacentiam_, nous francisons ce mot, parce qu'il est +expliqué par son antithèse avec _essence_.] + +[Note 542: _De Differ. topic._, l. III, p. 873.] + +La troisième division est celle de la voix ou du mot. Elle divise le mot +en significations ou en modes de significations[543]. + +[Note 543: _Dial._, p. 479-484.] + +Les significations des mots dépendent de la notion qu'ils produisent +dans l'esprit de l'auditeur, et en général du sens qui leur a été +imposé; mais ces recherches ne tiennent pas à l'essence de la +philosophie. Une même signification peut avoir plusieurs modes, +c'est-à-dire qu'un mot peut s'appliquer diversement. De là une division +nouvelle. Le mot d'_infini_, par exemple, est divisé par Boèce en infini +de mesure, en infini de multitude, en infini de temps[544]. Dans +les termes vraiment équivoques, il y a pour un même mot plusieurs +définitions. Ici, au contraire, où il ne s'agit que des modes de la +signification, la définition ne change pas; l'infini demeure toujours +ce dont le terme ne peut être trouvé, mais l'infini est un mot qui +s'emploie de différentes manières. C'est la recherche et rémunération de +ces _manières_ ou modes qu'on appelle la division du mot par les modes. +Abélard va plus loin, et croit que l'infini ne désigne point une seule +et même propriété, commune, par exemple, au monde, au sable, à Dieu. +Chacun a sa manière d'être infini, et il penche à croire qu'il faudrait +ici une définition plutôt réelle que verbale. Les membres de la division +que Boèce donne de l'infini, ne supposent point nécessairement une +opposition, une même chose pouvant être infinie de diverses manières. +Dieu est infini quant au temps et par la quantité de la substance; car +il ne saurait être renfermé dans aucun lieu. Est-il sage d'ailleurs +d'employer le mot d'infini pour Dieu et pour la créature? ne risque-t-on +pas de tomber ainsi dans l'équivoque proprement dite, et n'y aurait-il +pas lieu à des définitions différentes? On dit que l'infini est ce dont +le terme ne peut être trouvé; mais Dieu est infini, en ce sens que sa +nature ne permet pas que l'on trouve le terme d'un être que rien ne +limite. Il est infini par essence. «Les créatures, au contraire, ne +peuvent être dites infinies que relativement à notre connaissance, et +non pas à leur nature. Toutes, en effet, connaissent leurs limites, +quand même notre science ne les atteint pas; et admettre l'infinité, +réelle ou naturelle, dans les créatures, fut une erreur chez les gentils +et serait une hérésie chez les catholiques; car ce serait assimiler à +son créateur la créature comme excédant toutes limites; or le créateur +lui-même ne connaît pas ses limites, puisqu'elles n'ont jamais été.» + +[Note 544: _De Div._, p. 640.] + +Cette analyse des diverses sortes de divisions ne serait pas +suffisamment instructive, si l'on ne les comparait entre elles pour +faire ressortir leurs différences[545]. + +[Note 545: _Dial._, p. 484-489.] + +Si vous comparez la division du tout à la distribution du genre, vous +trouvez qu'elles diffèrent en ce que la première se fait suivant la +quantité, la seconde suivant la qualité. En effet, lorsqu'on distribue +un universel, on n'entend point le prendre dans son intégrité, mais +en montrer la diffusion entre tout ce qui y participe. S'agit-il, au +contraire, d'un tout intégral, ses parties en divisent la substance, +indépendamment de toutes qualités et quand même elles en seraient +dépourvues. + +Toujours un genre est antérieur à ses espèces, un tout postérieur à ses +parties; car les parties sont la matière du tout, comme le genre est +la matière des espèces. Aussi, comme la destruction du genre supprime +l'espèce, quoique la destruction de l'espèce laisse subsister le genre, +la destruction de la partie détruit le tout, quoique le tout en +se détruisant n'entraîne pas la perte des parties, au moins comme +substance, si ce n'est comme parties. + +Chaque espèce reçoit le genre pour prédicat; on ne peut dire la même +chose du tout pour chaque partie. Il les faut toutes prises ensemble, +pour qu'elles soient le sujet du tout. L'homme est animal, mais la +muraille n'est pas la maison; il y faut la muraille, le toit, etc., tout +pris ensemble, il n'y a d'exception que pour les touts factices, +comme une baguette d'airain, dont le tout divisé en deux donnera deux +baguettes d'airain. Mais aussi, comme étant un tout factice, on devrait +peut-être la classer parmi les substances universelles. + +Comparez maintenant la division du mot à celle du genre. Elles diffèrent +en ce que le mot se partage en significations propres, le genre +en certaines créations tirées de lui-même. «Car le genre crée +matériellement l'espèce; l'essence générale est transférée dans la +substance de l'espèce, au lieu que la substance du mot n'est point +transportée dans la constitution de la chose qu'il signifie. Le +genre est plus universel dans la nature que l'espèce, son sujet; +_l'équivocation_ est dans sa signification plus compréhensive que le +mot unique. C'est que le mot n'est pas un tout naturel; il n'appartient +naturellement à aucune chose signifiée; c'est un nom imposé par les +hommes. Car le suprême artisan des choses nous a confié l'imposition des +noms, mais il a réservé la nature des choses à sa propre disposition.» + +Aussi le mot est-il postérieur à la chose qu'il signifie, et le genre +antérieur à l'espèce. Par suite, les choses qui sont réunies dans la +nature du genre, reçoivent son nom et sa définition; tout ce qui se +dit du sujet en est prédicat de nom et de définition (Aristote). +Les significations, an contraire, ne se partagent que le nom de +l'_équivocation_[546]. + +[Note 546: _Categ._, V.--Boeth., _In Proed._, l. I, p. 130. +Pour bien comprendre ceci, il faut se rappeler que l'_équivocation_ +(homonymie) est la propriété des choses équivoques (homonymes), +c'est-à-dire qui sous un même nom n'ont pas même substance. «Nomem +commune, substantiae ratio diversa.» On peut dire d'un homme vivant et +d'un portrait, c'est un homme. (Boeth., _In Proed._, p. 115.) Il y a +dans le texte d'Abélard, à la dernière phrase, _non participant_, je +crois que la négation doit être retranchée (p. 487).] + +La division du genre exprime une nature qui est la même partout, la +division du mot un usage ou convention qui peut varier. + +Comparez enfin la division du mot et celle du tout; le tout consiste +dans ses parties, qui le divisent, mais les significations qui divisent +le mot ne le constituent pas en lui-même. Aussi, pendant qu'une partie +du tout en entraîne la destruction par la sienne propre, le mot qui +signifie diverses choses peut perdre une de ces choses, sans que +l'anéantissement de cette chose anéantisse le mot, soit en substance, +soit à titre de signification. + +Ces différences, ainsi résumées, ne sont paa sans intérêt; elles +accusent dans celui qui les a recueillies une tendance au nominalisme; +mais c'est une conséquence qu'il suffit d'indiquer[547]. + +[Note 547: Et cependant on y rencontre cette expression toute +réaliste, _essentia generalis_ (ibid.).] + +Il faudrait donner un traité de dialectique ou commenter tout Boèce, +pour compléter l'analyse du traité d'Abélard sur la division. Il n'a +pas même été publié tout entier, et après la division substantielle, le +tableau des divisions accidentelles n'aurait qu'un intérêt médiocre. +Cependant cette partie si importante de la dialectique resterait trop +incomplète, si nous nous taisions sur ce qui fait en dernière analyse la +valeur de la division, sur la définition. + +On a dû voir comment la division rend possible la définition, et la +définition dont le crédit a un peu baissé dans la philosophie, était au +premier rang dans celle du moyen âge. Mais avant de lui assigner son +rôle philosophique, disons, d'après Abélard, ce que c'est que la +définition[548]. + +[Note 548: _Dial._, pars V, p. 490-497.] + +Ce mot aussi a plusieurs acceptions. Proprement, la définition est +constituée seulement par le genre et les différences[549], comme cette +définition de l'homme, _animal rationnel mortel_, ou de l'animal, +_substance animée sensible_, ou des corps, _substance corporelle_. +Ainsi, comme le dit Cicéron, la définition explique ce que (_quid_) est +le défini. Cependant on a souvent, avec Thémiste, entendu la définition +dans un sens large, et compris sous ce nom toute oraison qui, par une +équation entre la _prédication_ et une voix (_l'univoque_), en déclare +de quelque manière la signification. Dans la prédication, on dit que +l'oraison _fait équation_ au mot qu'elle définit, ou que la définition +est _adéquate_, lorsque dans un sujet quelconque il se trouve que ni +le nom n'excède l'oraison, ni l'oraison le nom. Ainsi, tout ce qui est +_homme_ est _animal rationnel mortel_, et réciproquement. + +[Note 549: Abëlard suit ici Boèce, dont les idées sur la définition +ont prévalu dans l'école. La définition que donne Cicéron de la +définition même est dans ses Topiques, et Boèce, âpres l'avoir +commentée, la rappelle dans son «Traité de la définition» (p. 649), et +c'est là qu'Abélard la reprond. Au reste, cette définition ne diffère +pas de l'ideo générale qu'Aristote donne de la définition, [Grec: lomos +ton ti isti], (_Analyt. post._, II, x); mais Boèce, Abélard et en +général les scolastiques sont loin d'avoir jugé la définition avec une +sévérité aussi clairvoyante que l'a fait Aristote. (_Anal. post._, II, +III à XIII.--_Topic._, VI.--_Met._, VII, XII.)] + +On distingue la définition de nom et la définition de chose. La première +est l'interprétation qui explique un mot d'une langue dans une autre, +surtout en le décomposant, comme lorsqu'on explique que _philosophie_ +signifie _amour de la sagesse_. L'interprétation rentre souvent dans +l'étymologie; mais l'une et l'autre, en expliquant le nom, donnent +connaissance de la chose; autrement, le mot ne se comprendrait pas. La +définition fait la démonstration de la chose, quand non-seulement elle +en donne la substance, mais qu'elle la dépeint par quelques-unes de +ses propriétés. Le mot montre la chose enveloppée, la définition la +développe, en décomposant la matière ou la forme. Dans la définition +de l'homme, _animal_ indique la substance, _mortel_ et _rationnel_ les +formes; _homme_ signifiait tout cela confusément. Le nom de la substance +générique ou spécifique détermine, assigne la qualité à la substance, en +désignant la substance, en tant qu'_informée_ par les qualités; mais il +ne donne pas une pleine connaissance comme la définition qui décompose. + +L'interprétation s'applique au nom; elle est nécessaire, notamment quand +le doute porte sur la substance nommée, et que l'on ne sait à quelle +substance le nom est imposé. Puis on y ajoute la définition, lorsque +la propriété formelle est ignorée. «La définition doit toujours être +convertible avec le défini; mais l'interprétation excède généralement +l'interprété. Ainsi nous n'appelons pas philosophes tous ceux qui aiment +la sagesse, mais seulement ceux qui ont bien saisi la doctrine de l'art +(la connaissance de la dialectique), tandis qu'on interprète le mot +_philosophe_ par _amateur de la sagesse_, c'est la composition et le son +du mot qui semblent le vouloir ainsi. Aussi cet exemple nous donne-t-il +la différence de la définition de nom à celle de chose.» + +La définition de chose, comme la division, est ou selon la substance, et +c'est la définition propre, ou selon l'accident, et elle doit s'appeler +alors description. La définition substantielle est celle qui comprend en +ses parties la matière et la forme substantielle qui font la +substance de la chose, comme par exemple, le genre et les différences +substantielles. Les espèces seules peuvent donc être définies +substantiellement, car seules elles ont le genre et les différences +substantielles. Quant aux genres les plus généraux ou prédicaments, +ils ne peuvent admettre la définition, car ils n'ont ni genres, ni +différences constitutives, puisqu'ils ne tirent point d'ailleurs leur +constitution, et qu'ils sont suprêmes principes des choses. De même les +individus sont indéfinissables, parce qu'ils manquent de différences +spécifiques, n'ayant point par soi les différences auxquelles ils ne +participent que parce qu'ils font partie de l'espèce. Les individus +d'une même espèce ne se distinguent entre eux que par les accidents de +la forme, qui _altèrent_[550] seulement la substance et ne créent point +d'essence. Les accidents cesseraient d'être accidents, si l'accès et le +retrait en enlevait quelque chose à la substance; c'est là l'effet des +formes substantielles des espèces; d'elles dépend la génération et +la corruption de la substance, c'est-à-dire que seules elles peuvent +produire les substances nouvelles et en changer la composition. + +[Note 550: _Altérer_ est ici pris dans le sens primitif, et signifie +que les accidents font qu'un individu est autre (_alter non alius_) +qu'un autre individu de même espèce. Ainsi, les accidents individuels +altèrent la substance, sans la changer en tant que substance spécifique. +Sous ce rapport, il faut se garder de confondre _altération_ avec +_corruption_. Les formes substantielles corrompent la substance, en +changent la nature (_cum rumpere_, composer autrement), et ne se bornent +pas à l'altérer (à l'individualiser).] + +Il ne peut donc tomber sous la définition que les intermédiaires entre +les prédicaments et les individus, mais les uns et les autres ne se +refusent pas à la description, qui est la définition selon l'accident ou +improprement dite. Ainsi l'on dit que _la substance est ce qui peut être +sujet de tous les accidents_, et que _Socrate est un homme blanc, crépu, +musicien, fils de Sophronisque_. Ce sont des définitions incomplètes ou +descriptions qui n'admettent que les seules différences, ou qui posent +le genre sans les différences, ou l'espèce avec les accidents; elles +diffèrent des vraies définitions, qui ne comprennent que la matière et +la forme. + +Parmi les noms soumis à la définition, on distingue les noms substantifs +proprement dits, qui sont donnés aux choses en ce qu'elles sont, et les +autres noms qu'on appelle noms pris, _nomma sumpta_ (noms abstraits), +et qui sont imposés aux choses à raison de la _susception_ de quelque +forme. D'où l'on distingue la définition quant à la substance de la +chose, et la définition quant à l'adhérence de la forme. Les +définitions des genres et espèces sont données quant à la substance ou +substantivement; les définitions des noms pris, comme l'_homme_, le +_rationnel_, le _blanc_, sont données adjectivement. + +«A propos de ces dernières, une grande question est élevée par ceux qui +placent les universaux au premier rang parmi les choses, c'est celle de +savoir quelles sont les choses signifiées que les définitions de noms +définissent. En effet, la signification des noms abstraits est double, +la principale est relative à la _forme_, la secondaire relative au +_formé_. Ainsi _blanc_ signifie en premier lieu _la blancheur_ qui sert +à déterminer le corps sujet de la blancheur; en second lieu, le sujet +même dont _blanc_ est le nom. Or nous définissons le blanc _le formé par +la blancheur_ (ce qui a la _forme de la blancheur_). Maintenant on est +dans l'usage de demander si c'est seulement la définition du mot ou de +quelque chose que le mot signifie. Mais d'abord, comme nous définissons +les mots, non selon leur essence, mais selon leur signification, cette +définition paraît être en premier lieu celle de la signification; il +reste donc à chercher de quelle signification. Est-ce la première, +c'est-à-dire _la blancheur_, ou la seconde, c'est-à-dire _le sujet de la +blancheur_? Si c'est la définition de la _blancheur_, elle est _prédite_ +d'elle-même (car c'est dire que la _blancheur_ est _formée du formé +par la blancheur_); _blancheur_ se dit de toute chose _blanche_, et +la définition se sert à elle-même de prédicat; or qui accorderait que +_blancheur_ ou _cette blancheur fût formée de blancheur_? tout ce qui +est _formé de blancheur_ ou _blanc_ est corps. + +«Mais si la définition ci-dessus est celle de la chose qu'on nomme le +_blanc_, c'est-à-dire qui est le _sujet de la blancheur_, on demande si +elle est la définition de chaque sujet qui reçoit la _blancheur_ ou de +tous pris ensemble. Dans le premier cas, elle est aussi celle de la +perle, qui est blanche; alors, d'après la règle _De quocumque diffinitio +dicitur_ (la définition se dit de tout ce dont se dit le terme +défini[551]), celle-ci donne le prédicat de la perle, ce qui est +absolument faux. Si au contraire on veut qu'elle soit la définition de +tous les sujets pris ensemble, il faudra, d'après la même règle, que +tous les sujets, quelque divers qu'ils puissent être, soient définis +ensemble (c'est-à-dire par le même prédicat dans la même proposition), +ce qui est encore faux. + +[Note 551: Je crois que cette règle est celle que donne Aristote en +ces termes: «Toute définition est toujours universelle.» (_Anal. post._, +II, xiii.)] + +«Là-dessus, je m'en souviens, voici quelles étaient les solutions qui +pouvaient lever toutes les objections précédentes. + +«Supposons que l'on dise que cette définition est celle de la +_blancheur_, entendue non selon son essence, mais selon l'adjacence (non +substantivement, mais adjectivement), c'est une conséquence qu'elle soit +aussi dite comme prédicat 1° de la blancheur adjectivement, en ce sens +que _tout blanc est formé par la blancheur_; 2° et aussi de toutes les +choses dont elle est le prédicat adjectif. (Ainsi toutes les choses +_blanches_ sont _formées de la blancheur_.) + +«On peut dire aussi qu'elle convient à tout sujet quelconque de la +_blancheur_; mais ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elle +définisse tout ce qui a cette même définition pour prédicat; car cette +règle _la définition se dit d'un quelconque_, ne regarde que les +définitions selon la substance[552]; or celle dont il s'agit est +assignée à la substance _sujet de la blancheur_, non quant à ce qu'elle +est en elle-même, mais quant à une de ses formes. + +[Note 552: J'ai supprimé dans le texte de cette phrase deux mots, +_et definitum_, qui me paraissaient en troubler le sens (p. 496).] + +«Cette solution me paraît aussi tirer d'affaire tous ceux qui veulent +que la définition embrasse tous les _sujets de la blancheur_ pris +ensemble, quand même on concéderait qu'ils sont tous _prédits en +disjonction_, c'est-à-dire que ce qui a la définition pour prédicat est +ou perle, ou cygne, ou tout autre de ces sujets. + +«On peut encore dire que la définition est celle de ce nom, _le blanc_, +non quant à son essence, mais quant à sa signification, et alors elle ne +risquera plus de lui servir de prédicat quant à son essence: on ne dira +pas que ce mot _blanc_ est le _formé de la blancheur_, mais que c'est ce +qu'il signifie; c'est comme si l'on disait que la chose qui est appelée +_blanche_, est _formée de la blancheur_. Définir le mot, c'est ouvrir +sa signification par la définition; définir la chose, c'est montrer la +chose même. + +«Ainsi, que la définition fût une définition de mot ou qu'elle fût celle +d'une signification quelconque, la question pouvait être résolue: on ne +définit rien sans déclarer en même temps la signification d'un mot, +et nous n'accordons pas qu'aucune chose réelle puisse être dite de +plusieurs, c'est le nom seulement qui est dans ce cas. Comme toute +définition doit éclaircir le mot qui exprime ce qu'elle définit, il faut +qu'elle soit toujours composée de noms dont la signification reçue soit +connue, car nous ne pouvons éclaircir l'inconnu par des inconnus. La +définition est ce qui donne la plus grande démonstration possible de la +chose que contient le nom défini, car il y a cette différence entre la +définition et le défini que, bien que l'une et l'autre aient la même +chose pour sujet, leur manière de le signifier diffère (Boèce[553]). La +définition qui distingue en parties séparées chacune des propriétés de +la chose, la montre plus expressément et plus explicitement, tandis que +le mot défini ne distingue pas ces divers éléments par parties, mais +pose le tout confusément. Et quoique les mots définis contiennent +souvent plus de propriétés de la chose que la définition n'en énonce, là +où l'on a le mot et la définition, la définition est plus démonstrative +que le nom. Quant aux choses mêmes, la définition fait plus que le nom +pour la signification, quand elle est substituée à la chose même qui +est ignorée et qu'elle détermine distinctement dans toutes ses +parties[554].» + +[Note 553: _De Div._, p. 665.] + +[Note 554: _Dial._, p. 495-497. Cette dernière partie de la +discussion, donnée textuellement, aurait besoin peut-être, pour se faire +comprendre, d'une paraphrase nouvelle. Mais dans les deux chapitres +suivants on reviendra au sujet qu'elle traite, et tout sera peut-être +éclairci.] + +Ici finissent les extraits que nous voulions donner de la Dialectique, +et aucune de ses parties, plus que ce dernier livre, n'aura prouvé +combien cette science consacrée à l'élude des procédés logiques de +l'esprit, est forcément et fréquemment entraînée à l'examen des +questions de métaphysique. On ne saurait trouver étrange que cette +nécessité se fasse sentir surtout dans les recherches sur la définition. +Qu'est-ce en effet que définir? c'est dire ce qu'est une chose. La +science de la définition est donc l'art de dire ce que sont les choses, +et comme l'art de le dire est celui de l'enseigner, c'est apparemment +aussi celui de le savoir. Apprendre à définir, c'est donc finalement +apprendre à connaître les choses; et cette partie de la logique est +l'introduction à l'ontologie. S'il y a une méthode sûre pour bien +définir, il y a un procédé certain pour connaître la vérité des choses. + +D'où venait cette préférence pour la définition comme moyen de +connaître? de l'emploi presque exclusif du raisonnement dialectique. Ce +raisonnement n'est au fond que le syllogisme; or le syllogisme n'est, à +le bien prendre, que le moyen de tirer de la définition d'une chose +la définition d'une autre. Les propositions qui le composent sont des +définitions partielles ou totales, provisoires ou finales. Quand il +est général et définitif, il est (ce mot de définitif semble lui-même +l'indiquer) un procédé de définition. Si l'on remonte aux syllogismes +antérieurs, on arrive toujours à quelque proposition universelle qui +exprime qu'une chose convient à une autre, à toute cette autre, à rien +que cette autre, _omni et soli_. C'est donc une définition. Et, comme la +scolastique recourait peu à l'observation soit interne, soit externe, il +est tout simple que, suivant son procédé habituel, elle se soit +attachée à rechercher et à établir plutôt les conditions logiques de la +définition, que les méthodes les plus sûres de découvrir et de constater +la vérité, persuadée qu'elle était qu'une fois ces conditions connues, +elle n'aurait plus qu'à les appliquer, sans investigations lointaines, +sans expériences prolongées, pour faire de bonnes définitions ou pour +contrôler celles qui lui seraient présentées. Qu'était-ce pour elle, +en effet, qu'étudier une chose? c'était en chercher la place dans les +cadres de la dialectique; c'était déterminer à quelle catégorie elle +appartenait, si elle était genre le plus général ou prédicament, genre, +espèce, sous-genre, sous-espèce, espèce la plus spéciale ou individu, +si elle était mode ou nature, propre ou accident; et cela, moins en +retraçant les caractères effectifs de la chose dans la réalité, qu'en +rappelant les propositions d'Aristote, de Porphyre, ou de Boèce, où elle +avait figuré, pour faire concorder l'exposition logique de la chose avec +les assertions antérieures de l'autorité. La recherche de la vérité dans +un tel système aurait dû, pour atteindre parfaitement son but, aboutir à +un tableau dialectiquement encyclopédique de tous les objets nommés par +le langage; et ce tableau n'eût été qu'une collection méthodique de +définitions. + +Si la définition a été depuis moins pratiquée et moins prônée, c'est +qu'on a reconnu combien était artificielle et hypothétique soit cette +manière de la trouver, soit la science dont elle devenait le fondement. +On a remarqué que la définition n'était jamais que relative à la +connaissance acquise, et ne contenait de vérité qu'en proportion de ce +qu'on en savait. La définition ne donne pas la science; elle la résume +ou la rappelle, elle ne la produit pas. Sans donc y renoncer, il vaut +mieux s'enquérir, par l'étude du raisonnement comme par l'expérience +externe, par l'examen du langage comme par la recherche des citations, +par l'analyse directe de tous les caractères de l'objet à connaître +comme par la décomposition de toutes les idées qui en constituent la +notion, s'enquérir, dis-je, par tout moyen, de la vérité des choses, +sauf ensuite à régulariser et, jusqu'à un certain point, à contrôler les +connaissances acquises par l'application des formes de la dialectique. +Au nombre de ces formes est sans contredit la définition, qui n'est +elle-même que la division retournée. La définition est la synthèse dont +la division est l'analyse. + +Quoi qu'il en soit, rien de moins surprenant que la variété et +l'importance des objets et des questions auxquelles touche l'étude de +la définition. Ce qu'on vient de dire prouve que par la nature même des +choses cette étude était infinie, puisqu'elle n'était rien moins que la +clef de la science universelle. Aussi, à travers beaucoup de subtilités +oiseuses, avons-nous vu, sous la main d'Abélard, l'étude de la division +et de la définition amener dans son cours une théorie ontologique de la +nature de l'âme, une théorie psychologique de ses facultés, des vues sur +la nature de Dieu, sur celle de l'homme, sur le langage en général et +sur les langues, des recherches sur la vraie nature des accidents, et +avant tout et sans cesse sur la substance et les modes, conséquemment +sur le problème continuel et capital des universaux. Par les lumières +que l'analyse de cette cinquième partie de la Dialectique a jetées sur +ces diverses questions, elle peut être vraiment considérée comme la +transition aux ouvrages qu'il nous reste à faire connaître. Elle +nous conduit à l'examen plus direct des opinions psychologiques et +ontologiques de notre auteur; et elle nous montre en même temps comment +la dialectique, science purement abstraite, devient une science +d'application. + + + +CHAPITRE VII. + +DE LA PSYCHOLOGIE D'ABÉLARD.--_De Intellectibis_. + +Lorsque l'on compare la philosophie du moyen âge et la philosophie +moderne, une première différence frappe les regards. L'une paraît +presque étrangère à l'étude des facultés de l'âme, à laquelle l'autre +semble consacrée. En d'autres termes, la psychologie passe pour une +découverte des derniers siècles. C'est en effet une vérité incontestable +que depuis deux cents ans l'étude de l'esprit humain est devenue la +condition préalable, la base, le flambeau, le premier pas de la science; +toutes ces métaphores sont justes. Mais c'est surtout cette importance, +c'est ce rôle de la psychologie dans la philosophie qui peut s'appeler +une découverte moderne; et l'on ne saurait prétendre d'une manière +absolue qu'à aucune époque l'homme ait entièrement renoncé à s'observer +lui-même, ou du moins à se faire un système quelconque sur sa nature +intérieure et sur ses moyens de connaître. 11 y a donc eu toujours une +certaine psychologie. Mais on en faisait peu d'usage; et l'on est resté +longtemps sans deviner qu'une grande partie des vérités philosophiques +ne sont accessibles que par l'observation de la conscience. Les disputes +du moyen âge, ces controverses fameuses dont le bruit retentit +dans l'histoire, roulaient sur des questions de dialectique ou de +métaphysique, et non sur la science directe de l'esprit humain. Aussi +trouvions-nous à peine dans les ouvrages déjà imprimés d'Abélard +quelques vues isolées sur les facultés de l'homme, et ne pouvions-nous +obtenir que par des inductions conjecturales et vagues une idée de sa +psychologie, jusqu'au jour où parut un petit traité qu'il nous reste à +faire connaître. + +Le titre seul est singulier, _Tractalus de Intellectibus_[555]. Il ne +serait pas aisé de le traduire du premier mot; car bien que l'ouvrage +roule sur l'intelligence humaine, cette expression _de intellectibus_ +désigne plutôt certains produits ou certaines opérations de +l'intelligence que la faculté qui les réalise. M. Cousin a raison +d'appeler l'ouvrage _un recueil de remarques sur l'entendement_; mais il +s'y agit surtout de ces actes de l'entendement désignés sous le nom de +concepts, et qu'on n'eût pas, il y a un demi-siècle, hésité à nommer des +idées. Nous n'intitulerons pourtant pas l'ouvrage _Traité des idées_; ce +titre est trop moderne; on comprendra mieux notre scrupule, lorsqu'on +aura lu les premiers mots de l'ouvrage. Ils seront le meilleur préambule +de notre analyse. + +[Note 555: _P. Abaelardi tractalus de Intellectibus_; c'est le titre +du manuscrit qui provient de la bibliothèque du Mont-Saint-Michel. M. +Cousin l'a publié dans la 4'e édition de ses _Frag. phil_., t. III, +Append., XI, p. 448 et suiv.] + +«Voulant traiter des spéculations, c'est-à-dire des concepts, nous +nous proposons, pour en faire une étude plus exacte, d'abord de les +distinguer des autres passions ou affections de l'âme, de celles du +moins qui paraissent le plus se rapprocher de leur nature; puis de les +distinguer les uns des autres par leurs différences propres, autant que +nous le jugerons nécessaire pour la science du discours. + +«Il y a cinq choses dont il convient de les isoler soigneusement: le +sens, l'imagination, l'estimation, la science, la raison[556]. + +[Note 556: «Sensus, Imaginatio, existimatio, scientia, ratio.» Cette +distribution des principales facultés de l'esprit humain ne se trouve +nulle part énoncée en termes exprès dans Boèce; du moins je ne l'y +ai pas découverte. Il est impossible cependant d'en rapporter tout +l'honneur à Abélard, d'autant que c'est à peu près la division de l'âme +que l'on trouve exposée d'une manière si remarquable dans le l. III du +_de Anima_ d'Aristote, [Grec: Listhaesis, phantasia, doxa, epistaemae, +nous]. Il serait curieux de rechercher comment et par qui cette division +avait passé dans le commerce philosophique. Car tout semble prouver +qu'Abélard ne connaissait point le _de Anima_.] + +1° Sens.--«L'intellect ou faculté de concevoir est lié avec le sens tant +par l'origine que par le nom. Par l'origine, car dès qu'un des cinq sens +atteint une chose, il nous en suggère aussitôt une certaine conception. +En voyant en effet quelque chose, en flairant, entendant, goûtant ou +touchant, nous concevons aussitôt ce que nous sentons; et il est si +vrai que la faiblesse humaine est provoquée par le sens à s'élever à +l'intelligence, que nous avons peine à donner à aucune chose la forme de +la conception, si ce n'est à la ressemblance des choses corporelles que +l'expérience des sens nous fait connaître. + +«Quant au langage, nous abusons souvent du mot de sens pour exprimer +l'intelligence; par exemple nous disons le sens des mots, au lieu +de dire le concept des mots. La vision aussi est prise souvent pour +l'intelligence tant par Aristote que par la plupart des autres[557], +peut-être parce que le sens nous paraît ressembler davantage à +l'intelligence. En effet, l'esprit se représente la chose qu'il conçoit, +d'une manière analogue à celle dont nous contemplons, comme placée +devant nous, une chose prochaine ou éloignée. + +[Note 557: Je ne vois que les représentations mentales, les +_fantaisies_ des Grecs, que Boèce propose d'appeler _visa_. (_In Porph. +a Victor., Dial._, I, p. 8.)] + +«Le sens et l'intellect étant donc réunis par l'origine et le nom, +il m'a paru nécessaire d'assigner leur différence, vu qu'ils opèrent +ensemble dans l'âme[558].» + +[Note 558: _De Intell._, p. 461-462.] + +La différence, c'est que la perception d'une chose corporelle par le +sens a besoin d'un instrument corporel, c'est-à-dire que l'âme doit être +appliquée à un objet par un intermédiaire physique, comme l'oeil ou +l'oreille, tandis que l'intellect qui conçoit, c'est-à-dire la pensée +même de l'âme, n'a besoin ni de l'instrument corporel, ni même de +l'effet d'une chose réelle à concevoir, puisque l'intelligence se pose +des choses existantes ou non, corporelles ou non, soit en se rappelant +le passé, soit en prévoyant l'avenir, soit même en se figurant ce qui +n'exista jamais. + +La seconde différence, c'est que le sens n'a aucune faculté de juger +d'une chose, c'est-à-dire d'en concevoir la nature ou la propriété; +aussi est-il commun aux animaux sans raison et aux animaux raisonnables. +L'intelligence, au contraire, n'opère que par la conception rationnelle +de la nature ou de la propriété des choses, même quand elle conçoit à +faux. Aussi point d'entendement sans la raison, ou sans la faculté par +laquelle un esprit capable de discernement parvient à distinguer et à +juger les natures des choses. + +2° Raison.--Les animaux qui ont la raison ont, en langage scolastique, +la rationnalité. La science ne met entre ces deux choses qu'une +différence de degré. La seconde appartient à tous les esprits, tant des +hommes que des anges; la première, seulement à ceux qui sont capables +de discernement (_discretis_, aux personnes discrètes); quiconque peut +juger les propriétés des choses possède la rationnalité. Celui dont +le jugement, exempt des atteintes de l'âge ou des troubles de +l'organisation, s'exerce avec facilité, a seul la raison. Or la raison +est en essence la même chose que l'esprit (_animus_). La conception, ou +l'acte de l'intelligence en tant qu'elle conçoit, distincte des sens +comme de la raison, descend ou provient de celle-ci dont elle est comme +l'effet perpétuel; elle n'est donc pas la raison, quoiqu'il n'y ait pas +conception là où manque la raison. + +3° Imagination.--La conception diffère aussi de l'imagination, qui n'est +qu'un souvenir du sens, ou la faculté par laquelle l'esprit retient +l'affection du sens, en l'absence de la chose qui l'avait produite. Ce +n'est pas qu'il ne puisse y avoir en même temps dans l'âme imagination +et conception, aussi bien que conception et sens, et dans les deux cas +il y a quelque jugement; mais c'est un acte de l'intelligence, et non +pas de l'imagination et du sens. L'une se rapporte aux choses absentes, +l'autre aux choses présentes; la conception se produit pour les choses +absentes comme pour les choses présentes. Mais nous pouvons sentir les +choses sans les concevoir, autrement nous penserions toujours au ciel et +à la terre, que nous voyons toujours. Quand le sens agit, l'imagination +ne peut agir avec lui et en lui; mais dès qu'il cesse, elle le supplée. +C'est une confuse perception de l'âme aussi bien que le sens. Ce qui est +capable de sens est capable d'imagination. Les bêtes elles-mêmes n'en +sont pas dépourvues, suivant Boèce[559]. Mais n'y a-t-il imagination +qu'à la condition du sens? Abélard penche pour l'affirmative; il veut +que non-seulement les objets insensibles et incorporels ne soient que +des concepts intellectuels, mais qu'il en soit, de même des objets +corporels que l'intelligence conçoit sans les avoir présents par les +sens. Si Aristote a dit que nos conceptions n'ont jamais lieu sans +imagination[560], cela signifie, selon lui, que lorsque nous tâchons +d'atteindre et de juger la nature ou la propriété d'une chose par la +seule intelligence, l'habitude du sens, d'où naît toute connaissance +humaine, _sensus consuetudo a quo omnis humana surgit notitia_, suggère +à l'esprit par l'imagination de certaines choses auxquelles nous +n'entendons nullement penser. Voulons-nous, par exemple, ne concevoir +dans l'homme que ce qui appartient à la nature de l'humanité, +c'est-à-dire le concevoir comme _animal rationnel mortel_; beaucoup de +choses que nous avons eu l'intention d'écarter se présentent à l'âme +malgré elle par l'effet de l'imagination, comme la couleur, la longueur, +la disposition des membres, et les autres formes accidentelles du corps; +en sorte que par un effet singulier, _quod mirabile est_, lorsque je +cherche à penser à quelque chose d'incorporel, l'habitude de sentir +me force à l'imaginer corporel; ce que je conçois comme incolore, je +l'imagine nécessairement coloré. C'est que les sens sont en nous ce qui +s'éveille d'abord; leurs opérations se renouvellent sans cesse; +ensuite l'esprit s'élève à l'imagination, puis à la conception de +l'intelligence. + +[Note 559: _De Consolat. phil._, V, p. 944.] + +[Note 560: Aristote dit cela dans le Traité de l'âme et dans celui +de la Mémoire. (_De Anim._, III, VIII.--_De Mem. et Remin._, I.) Abélard +ne les connaissait pas; mais Boèce cite textuellement un passage du _de +Anima_, et c'est là qu'Abélard s'est instruit. (Boeth., _De Interp._, +ed. sec., p. 298.)] + +Toutefois, Boèce dit «qu'il est une intelligence qui appartient à bien +peu d'hommes, et à Dieu seul, laquelle dépasse tellement et le sens et +l'imagination qu'elle agit sans l'un et sans l'autre[561]; par elle, +rien ne s'offre à l'esprit que ce qui se pense et se comprend; pour +elle, point de perception confuse. Évidemment Dieu ne saurait avoir ni +sens ni imagination; son intelligence atteint et contient tout; car +comprendre, c'est savoir. Cette intelligence-là que Boèce accorde à +un petit nombre d'hommes, croyons, avec Aristote, qu'elle ne peut se +rencontrer dans cette vie, si ce n'est chez l'homme que l'excès de la +contemplation élève à la révélation divine. Et cet essor de l'âme, il +faut l'appeler science plutôt que simple intelligence, et le rapporter à +l'esprit divin plutôt qu'à l'esprit humain. L'âme qui vient de Dieu se +pénètre de Dieu, pour ainsi dire, et dans l'homme qui s'évanouit et +meurt en quelque sorte, Dieu paraît[562].» + +[Note 561: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 296.] + +[Note 562: _De Intell._, p. 467. Ceci semble un souvenir du Timée +plutôt que du _de Anima_. Voyez pourtant III, V.] + +4° Estimation.--Distinguons encore l'entendement ou l'intelligence de +l'estimation et de la science. On confond quelquefois l'estimation avec +l'intelligence; car on doit estimer pour comprendre, et le mot de pensée +(_opinio_), synonyme de celui d'estimation, est quelquefois transporté +à la conception. Mais estimer, c'est croire; l'estimation est la même +chose que la créance ou la foi[563]. Comprendre, c'est apercevoir +(_speculari_) par la raison, soit que nous croyions ou non à ce que nous +apercevons. Je comprends cette proposition: _l'homme est de bois_, et je +ne la crois pas. Ainsi tout ce qu'on estime ou croit, on le comprend; +mais l'inverse n'est pas vraie. D'ailleurs il n'y a estimation que de ce +dont il y a proposition, c'est-à-dire conjonction ou division. + +[Note 563: Ce passage serait au besoin la preuve que cet ouvrage est +d'Abélard. Celle analogie de l'_estimation_ avec la foi qu'il définit +l'une par l'autre, est une opinion qu'il avait empruntée au _de Anima_ +(III, iii), et que saint Bernard lui a reprochée. Voyez dans cet ouvrage +le I. III, c. iv, et _Ab. Op., Introd._, I. I, p. 977.] + +5° Science.--La science est cette certitude de l'esprit qui se soutient +indépendamment de toute estimation ou conception. Aussi la science +persiste-t-elle dans le sommeil, et Aristote place-t-il les sciences et +les vertus, à raison de leur durée, parmi les habitudes, _habitus_[564], +plutôt que parmi les dispositions de l'esprit. + +[Note 564: L'habitude, n'est pas l'accoutumance, mais ce que l'on +a en propre comme une faculté naturelle, une _capacité_, suivant la +traduction de M. Barthélemy Saint-Hilaire. La disposition ou diathèse, +[Grec: tiùOttni], n'est qu'une affection peu durable. (_Categ._ +VIII.--_De la Logique d'Arist._, t. 1, p. 167.)] + +Maintenant, tout ce qui appartient proprement à l'intelligence, +entendement ou faculté de concevoir, ayant été séparé de tout le reste, +il faut distinguer les différents concepts entre eux. Ils sont simples +ou composés, uns ou multiples, bons (_sani_) ou mauvais (_cassi_), vrais +ou faux; en outre, il y a une distinction à faire entre le concept du +composant et celui des composés, entre le concept du divisant et celui +des divisés, ou entre la division et l'abstraction. + +Les concepts sont simples, lorsque, ainsi que les actions ou les temps +simples, ils ne se constituent pas de parties successives; les composés +sont l'inverse. Il en est de la conception comme du discours qui la +suscite, lequel est simple ou composé. Dire ou entendre: _l'homme se +promène_, c'est passer par une suite d'énonciations significatives, +celle d'_homme_, celle de _se promener_, et joindre l'une à l'autre. +Il y a là des parties successives; car une énonciation, ainsi qu'une +conception, peut rester simple et avoir des parties, si elles ne sont +pas successives. Exemples: _deux, trois, troupeau, amas, maison_. La +combinaison qui résulte de la matière et de la forme, ou bien de +parties agrégées ensemble, n'exclut pas la simplicité. Exemple: le nom +d'_homme_, qui désigne en même temps la matière, _animal_, et la forme +de la _rationnalité_ et de la _mortalité_. + +Les mêmes choses peuvent être conçues et par une conception simple et +par une conception successive. Je puis voir tantôt d'une seule et même +intuition, tantôt par succession et en plusieurs regards, trois pierres +placées devant moi. Ce que fait ici le sens, l'entendement le peut +faire. Là est la différence des conceptions exprimées par le mot +(_intellectus dictionis_) ou par l'oraison (_intellectus orationis_), +qui désignent d'ailleurs la même chose. Ainsi le nom _animal_ et sa +définition _corps animé sensible_ suggèrent la même pensée; toute la +différence, c'est que l'un donne à la fois trois choses, et l'autre +les donne successivement. Ainsi la conception donne les choses comme +jointes, ou joint les choses pour les donner. Elle est ainsi ou +simultanée ou successive. + +La différence entre les concepts de mot et les concepts d'oraison +s'applique aux concepts qui donnent les choses comme séparées ou qui +en opèrent la séparation, et qu'Abélard appelle concept des divisés +et concept divisant. _Animal_ donne un concept de choses jointes; +_non-animal_ est un nom infini ou indéterminé; il signifie la chose +_qui n'est pas animal_, laquelle donne un concept de choses divisées +(_intellectus divisorum_); et comme la définition de l'_animal_ donne un +concept de jonction, la description du _non-animal_ donne un concept de +division, proprement un concept divisant (_intellectus dividens_)[565]. + +[Note 565: _De Intell._, p. 468-473.--Tout ceci concorde avec ce qui +a été dit au chapitre précédent sur la division, la description, etc.] + +Les concepts simples ou composés sont uns, s'ils consistent dans une +seule jonction, ou dans une seule division ou disjonction; autrement ils +sont multiples. «La jonction, comme la division ou disjonction, est +une, lorsque l'esprit marche continûment d'un seul et même élan, et n'a +qu'une intention mentale, par laquelle il accomplit sans interruption le +cours une fois commencé d'un premier concept.» Ce langage un peu figuré +signifie qu'il y a unité dans un concept, fût-il composé de parties et +de parties successives, lorsque l'esprit le forme par un seul et même +acte, lorsqu'il n'y a du moins rien de successif dans l'opération +intellectuelle. En effet, quand même vous prendriez des choses +successives, si vous les combinez de telle sorte qu'en les parcourant +discursivement (_discurrendo_), vous posiez une seule essence; ou bien +quand, par la force d'une seule affirmation, voua assemblez et rendez +réciproquement unis des éléments divers par le lien de l'attribution, +par celui de la condition ou du temps, ou par tout autre mode; pourvu +qu'il y ait impulsion mentale unique, il y a unité de concept. Quand je +prononce continûment _animal raisonnable_, l'auditeur conçoit _animal_ +et _rationnalité_ comme une seule chose, il en fait un tout; et +semblablement, quand je dis _animal non-raisonnable_. Peu importe +d'ailleurs que la chose soit réellement ou non comme elle est conçue; +le concept n'en existe pas moins. _Caillou raisonnable_ et _chimère +blanche_ sont des concepts uns, comme _animal raisonnable_ et _homme +blanc_. Cette unité se trouve même dans les propositions transitives, +et dans celles dont les termes sont liés par le cas oblique. Dans le +concept, _la maison de Socrate_, il y a unité comme dans celui-ci, +_maison socratique_. Dans un seul concept peuvent se faire plusieurs +jonctions, plusieurs divisions. Mais l'unité de concept disparaît avec +la continuité de l'acte. Les concepts sont bons (_sani_), lorsque par +eux nous entendons les choses comme elles sont; autrement, ils sont +mauvais (_cassi_), et on les appelle opinions plutôt que concepts. +«L'opinion, dit Aristote, est la pensée de ce qui n'est pas, plutôt que +de ce qui est.[566]» Suivant lui, les concepts sont bons, lorsqu'ils +ressemblent aux choses. Le concept d'_homme_ serait, comme le concept de +la _chimère_, un concept vain et mauvais, s'il n'y avait pas d'homme du +tout. + +[Note 566: Abélard altère un peu la pensée d'Aristote et la +transforme en proposition générale. Aristote dit seulement que, bien +que ce qui n'est pas puisse être pensé (_opinabile_), il n'en faut pas +conclure que ce qui n'est pas soit quelque chose, puisque cette pensée +ou opination, _opinatio_, est, non qu'il est, mais qu'il n'est pas. Tel +est le sens de la version do Boèce qu'Abélard avait apparemment sous les +yeux (_De Interp_., ed. sec., I. V, p. 423). Dans le texte grec, il y a +littéralement: «Le non-être, parce qu'il est _pensable_ (_opinabile_), +n'est pas pour cela dit avec vérité être quelque chose de réel, _ens +quiddam_, puisque nous ne pensons pas qu'il soit, mais qu'il n'est pas.» +(_Hermen_., XI.) Au reste, si l'on voulait approfondir toute cette +partie de la logique d'Abélard, il faudrait se reporter à sa +Dialectique; là, à l'occasion de la proposition et du prédicat, il +expose sous une autre forme une partie des idées que nous retrouvons +ici. (_Dial_., p. 237-251.)] + +La vérité et la fausseté né s'appliquent qu'aux concepts composés, soit +qu'ils joignent, soit qu'ils divisent, c'est-à-dire soit affirmatifs, +soit négatifs. Car il faut qu'il y ait possibilité de délibération ou de +jugement, pour que les concepts soient vrais ou faux. On juge suivant le +concept ou par le concept; et le concept par lequel on juge n'est pas la +même chose que le concept suivant lequel on juge; le concept par lequel +on juge, c'est-à-dire la conception du jugement, n'est que l'opération +par laquelle nous concevons une jonction ou une division d'où résulte +un jugement. Le concept suivant lequel (_secundum quem_) on juge, +c'est-à-dire le concept qui est la base du jugement, est cette partie +du concept total du jugement dans laquelle réside toute la force du +jugement; tels sont les concepts des prédicats. Le sujet n'est posé que +pour recevoir la chose que nous voulons lui assigner par jugement; mais +le prédicat est posé _pour dénoter l'état auquel nous voulons que la +chose soit rapportée par jugement_[567]; c'est-à-dire, en langage moins +technique, pour assigner une chose à une autre en vertu d'un certain +rapport. Le sujet est le terme posé en premier concept, et auquel est +substituée la chose que le jugement y joint ou en sépare; le prédicat +est dit du sujet, non le sujet du prédicat. La force de la proposition +étant dans ce qui _est dit_, toute la vertu de l'acte intellectuel qui +juge ou de la conception de jugement est dans le concept du terme qui +_est dit_ ou du prédicat. + +[Note 567: «Ad denotandum statum secundum quem eam deliberari +volumus.» (p. 477.)] + +Le concept divisant est le concept de négation. Il sépare quelque chose +de quelque chose: _un homme n'est pas un cheval, celui qui est +debout n'est pas assis_. Le concept de disjonction est un concept +d'affirmation; il ne sépare pas les choses; mais de plusieurs +conceptions de l'esprit, il en constitue une: _quelque chose est +homme ou cheval, sain ou malade_, etc. Les propositions disjonctives +hypothétiques sont des concepts de disjonction. + +Tout concept qui donne la chose comme elle est, est-il bon? Tout concept +qui donne la chose comme elle n'est pas, est-il mauvais? L'affirmative +paraît vraie; cependant tout concept obtenu par abstraction, _omnis per +abstractionem habitus intellectus_, donne la chose autrement qu'elle +n'est. A peine existe-t-il un concept d'une chose non sujette aux sens, +qui ne la donne pas à quelques égards autrement qu'elle n'est. + +«Les concepts par abstraction sont ceux dans lesquels une nature d'une +certaine forme, est prise indépendamment de la matière qui lui sert +de sujet, ou bien dans lesquels une nature quelconque est pensée +indifféremment, sans distinction d'aucun des individus auxquels elle +appartient. Par exemple, je prends _la couleur d'un corps_ ou _la +science d'une âme_ dans ce qu'elle a de propre, c'est-à-dire en tant que +qualité; j'abstrais en quelque sorte les formes des sujets substantiels, +pour les considérer en elles-mêmes, en leur propre nature, et sans +faire attention aux sujets qui leur sont unis. Si je considère ainsi +indifféremment la nature humaine qui est en chaque homme, sans faire +attention à la distinction personnelle d'aucun homme en particulier, je +conçois simplement l'homme en tant qu'homme, c'est-à-dire comme +animal rationnel mortel, et non comme tel ou tel homme, et j'abstrais +l'universel des sujets individuels. L'abstraction consiste donc à isoler +les supérieurs des inférieurs, les universaux des individuels, leurs +sujets de prédication, et les formes des matières, leurs sujets de +fondation. La soustraction (_subtractio_) sera le contraire. Elle +a lieu, quand l'intelligence soustrait le sujet de ce qui lui est +attribué, et le considère en lui-même; par exemple, lorsqu'elle +s'efforce de concevoir, indépendamment d'aucune forme, la nature +d'un sujet essentiel. Dans les deux cas, le concept qui abstrait ou +soustrait, donne la chose autrement qu'elle n'est, puisque la chose qui +n'existe que réunie y est conçue séparément.» + +Or comme personne, en voulant penser une chose, n'est capable de la +penser dans toutes ses essences ou propriétés, mais seulement en +quelques-unes d'entre elles, l'esprit est forcé de concevoir la chose +autrement qu'elle n'est. Ainsi _ce corps_ est _corps, homme, blanc, +chaud_, et mille autres choses. Cependant, considéré en tant que corps, +il est conçu séparément de toutes ces choses, c'est-à-dire autre qu'il +n'est en effet. Le concept de corps, indépendamment de toute forme ou +qualité, est celui d'une nature quelconque prise comme universelle, +c'est-à-dire indifféremment ou sans application à aucun individu. Or +ce corps pur n'existe nulle part ainsi; rien dans la nature n'existe +indifféremment, d'une manière indéterminée. Toute chose est +individuellement distincte, une numériquement. La substance corporelle +dans ce corps, qu'est-elle autre chose que ce corps lui-même? La nature +humaine dans cet homme, dans Socrate, qu'est-elle autre chose que +Socrate même? + +Quant aux choses absentes, insensibles, incorporelles, qui peut les +connaître comme elles sont? Qui ne les conçoit autrement qu'elles ne +sont? Représentez-vous, quand elle est absente, la chose que vous avez +vue; plus tard, vous la trouverez tout autre sous plus d'un rapport que +vous ne vous l'êtes représentée. Qui ne conçoit les choses incorporelles +à l'image des corporelles, et qui, pensant à Dieu ou à l'esprit, +n'imagine pas l'un ou l'autre avec quelque forme, ou quelque habitude +corporelle, quoique Dieu ni l'esprit n'en ait aucune? Qui ne conçoit les +esprits comme circonscrits localement, composés, colorés, investis +de modes propres aux corps, et cela, parce que toute la connaissance +humaine vient des sens? + +Or, si l'expérience des sens nous pousse à figurer ainsi nos idées, et +si tout concept d'une chose dans un autre état que son état réel, doit +être tenu pour vain et mauvais, quelle conception humaine ne doit pas +être condamnée? + +Passons à l'autre partie de la question. Tout concept qui donne la +chose comme elle est, doit-il être tenu pour bon? cela ne paraît pas +contestable. Cependant, concevoir qu'_un homme est un âne_, n'est pas un +concept faux, si l'on entend, par exemple, que l'_homme est un animal_ +comme l'âne. Qu'est-ce donc que ce concept faux, qui donne la chose +comme elle est? Comment admettre que la vérité et la fausseté, formes +contradictoires des concepts, se réunissent dans le même concept, ou +soient combinées dans le même acte d'un même esprit indivisible? + +En définitive, _concevoir une chose autrement qu'elle n'est_, peut +vouloir dire--ou que le mode de conception diffère du mode d'existence, +par exemple qu'on la conçoit séparée, quoiqu'elle ne le soit pas, pure, +quoiqu'elle soit mixte;--ou bien que la chose est conçue comme existant +dans un état, avec un mode autre que l'état ou le mode réel.--Dans le +premier cas, _autrement_ se rapporte à _concevoir_; dans le second, il +se rapporte au verbe exprimé ou sous-entendu dans la conception. Dans +le premier cas, la chose est _autrement conçue_ qu'elle n'est dans la +réalité, et la conception n'est pas vaine pour cela. Dans le second, la +chose est conçue comme _étant autrement_ qu'elle n'est, et c'est une +vaine conception. + +De même, cette proposition: «Le concept est juste et valable, quand la +chose est conçue _comme elle est_,» n'est une proposition vraie, que +si l'on ajoute _comme elle est dans le sens où elle est conçue_. Tout +dépend de ce que l'esprit entend, quand il conçoit. Suivant le sens +qu'il attache à ce qu'il affirme, un même concept peut être vrai et faux +en même temps. C'est le cas de tout concept qui peut être ramené à la +forme d'une proposition hypothétique. Par exemple, _l'homme est un âne_, +peut être ramené à cette forme: _Si l'on entend que l'homme est un +animal comme l'âne, l'homme est un âne_. Tel est l'exemple fameux: _Si +Socrate est une pierre. Socrate est une perle_[568]. + +[Note 568: Toutes ces distinctions, ainsi que tout ce qui, dans le +_de Intellectibus_, appartient plus à la logique qu'à la psychologie, +ont été traitées plus complétement dans la Dialectique. (Part. II, p. +237-251.)] + +La conception d'une proposition n'est pas le simple acte intellectuel +qu'on nomme concept, mais celui dans lequel une vue de l'esprit et une +notion qui la développe et l'explique s'unissent et forment un tout. +Ce qu'Abélard appelle _intellectus_, est proprement l'idée, selon la +plupart des philosophes modernes. Seulement, il ne réduit pas l'idée à +la simple perception; le concept n'est pas uniquement la chose en tant +que pensée; c'est la pensée qui en donne une connaissance déterminée. +Constituer un concept revient au même que signifier ou énoncer qu'une +chose est. Cependant il ne faudrait pas en conclure que le fait de +signifier une chose constitue un concept de la chose. Car chaque mot en +particulier signifie et le concept et la chose, ce qui ne veut pas dire +qu'il signifie une signification ni qu'un concept constitue un autre +concept. La signification rend le concept qu'elle suppose[569]. + +[Note 569: _De Intell_., p. 475-497.] + +A part les formes de la dialectique, on doit reconnaître ici la théorie +tant répétée de la formation des idées. La sensation, l'imagination, le +concept (tant simple que composé, tant un que multiple), le jugement, le +concept exprimé ou le terme, le jugement exprimé ou la proposition, la +vérité ou la fausseté des concepts et des jugements, c'est bien là le +sujet et l'ordre habituel des psychologies élémentaires. Il ne faut pas +s'étonner de retrouver ici des notions si familières aux modernes; ce +n'est pas qu'Abélard les ait devancés, c'est qu'il a puisé à la même +source; le fond de tout cela est dans Aristote[570]. + +[Note 570: Toutefois ce n'est pas Aristote même qu'il a consulté. Il +a suivi Boèce, et il l'a rendu plus rigoureux et plus méthodique. (_In +Porph._, I, p. 54. et _De Interp._, ed. sec., _passim._)] + +Quelle est la signification ou quel est le concept des mots universels? +quelles choses signifient-ils, ou quelles choses sont comprises en +eux? Lorsque j'entends le nom _homme_, nom commun à plusieurs choses +auxquelles il convient également, quelle chose entend mon esprit? c'est +l'homme en lui-même, doit-on répondre. Mais tout _homme_ est celui-ci, +celui-là ou tout autre. La sensation, nous dit-on, ne donne jamais que +tel _homme_ déterminé, et raisonnant de l'entendement comme du sens, on +affirme que le concept d'_homme_ ne peut être que le concept d'un homme +déterminé: _homme_ équivaut à _un certain homme_. Il faut répondre que +concevoir l'homme, c'est concevoir la nature humaine, c'est-à-dire un +animal de telle qualité. Lors donc qu'on objecte que _tout homme_ étant +celui-ci ou celui-là, concevoir l'_homme_, c'est concevoir celui-ci ou +tel autre, le syllogisme n'est pas régulier. Il faudrait dire que _tout +concept de l'homme_ est le concept de celui-ci ou de celui-là; alors le +moyen terme serait mieux maintenu, et la conjonction des extrêmes se +ferait en règle; mais l'assomption serait fausse. Quand je dis _une +cape[571] est désirée par moi_, ce qui revient à dire _je désire une +cape_; quoique toute _cape_ soit celle-ci ou celle-là, il ne s'ensuit +pas que je désire celle-ci ou celle-là. Mais si je disais: _Je désire +une cape, et quiconque désire une cape désire celle-ci ou celle-là_, +l'argumentation serait juste et la conclusion légitime. De même, on peut +dire: _Si j'ai la sensation d'un homme, tout homme étant tel ou tel +homme, j'ai la sensation de tel ou tel homme_; mais il ne s'ensuit +nullement ce qu'on en veut conclure. Qu'il soit de la nature du sens +de ne pouvoir s'exercer que sur une chose existante déterminée, qu'en +conséquence la sensation d'homme ne puisse être que la sensation causée +par cet homme-ci ou cet homme-là, accordez-le; mais l'entendement n'a +pas, comme le sens, besoin pour agir d'une chose réelle, puisqu'il +s'applique aux choses passées, futures, qui n'ont jamais été, qui ne +seront jamais. Pour penser à l'homme, pour avoir un concept dans lequel +entre l'idée de la nature humaine, il n'est donc pas nécessaire d'avoir +présent à l'esprit tel ou tel homme déterminé. La nature humaine peut +être l'objet de concepts innombrables, comme ce concept simple du nom +spécial d'_homme_ ou de l'_homme_ pris comme espèce, aussi bien que de +l'_homme blanc_, de l'_homme assis_, que sais-je? de l'_homme cornu_, +qui n'existe pas; en un mot, comme toutes les conceptions dans +lesquelles entre la nature humaine, soit avec la distinction d'une +personne déterminée comme Socrate, soit indifféremment ou sans aucune +détermination personnelle. + +[Note 571: _Capa_, espèce de capuchon, _bardocucullus_.] + +Abélard énonce ici brièvement certaines objections, mais à peine +indique-t-il à quoi elles tendent, et pourquoi il est intéressant de les +lever. Sous leur forme technique, leur importance échappe, et le texte +de cet ouvrage ressemble à un sommaire de principes et d'arguments, +applicables à des controverses usuelles, à des questions connues, et que +devaient éclaircir ou développer, soit l'interprétation orale, soit +au moins l'intelligence du lecteur, déjà familiarisé avec ce dont il +s'agissait[572]. Essayons de suppléer à l'une et à l'autre. + +[Note 572: _De Intel._, p. 487-492.] + +Il s'agit de savoir ce que signifient les noms des universaux, ou quels +sont les objets des conceptions générales ou spéciales. Abélard vient +de dire que ces noms désignent des conceptions universelles, et que +celles-ci, pour être valables et vraies, n'ont pas besoin de se +rapporter à des objets sensibles et déterminés, parce qu'elles +sont l'oeuvre de l'intelligence et non de la sensibilité. C'est +la sensibilité qui veut des objets certains, réels, individuels; +l'intelligence procède autrement, puisqu'elle conçoit ce qui est absent, +insensible, indéterminé, ce qui n'est pas. Les conceptions générales ne +sont donc pas nécessairement de purs mots, mais peuvent être de vraies +conceptions, quoiqu'elles ne se rapportent pas à des objets individuels. +A cela on aura trouvé une forte objection, si l'on démontre qu'il y a +des mots, ressemblant à des noms de conceptions, qui ne désignent ni des +conceptions réelles, ni des conceptions possibles; ce ne seront que des +semblants de conceptions; ces conceptions n'en auront que le nom; il +faudra bien reconnaître que tout nom ne suppose pas un concept, et le +nominalisme aura gagné un premier point fort important. + +Ainsi, par exemple, je dis _tout homme_, et cependant je ne conçois pas +actuellement _tout homme_, car il faudrait concevoir _tous les hommes_, +et cela est impossible; on peut donc nommer une conception sans l'avoir. +Semblablement, de deux je dis que l'_un court_, et comme je ne sais +lequel, ni peut-être même de quel être il s'agit, je n'ai point la +conception de ce que je dis. A plus forte raison, ne puis-je avoir la +conception de la _chimère blanche_ ou simplement de la _chimère_, ni du +_non-intelligible_ ou _non-concevable_. Puis donc que je prononce ces +mots comme des conceptions et que j'en raisonne, et qu'en réalité je ne +les comprends pas, il suit que ce ne sont que des mots. Qu'est-ce que +des concepts qui ne sont pas conçus, des produits de l'entendement qui +ne sont pas entendus, de l'intellectuel sans intelligence? Ainsi les +concepts, autres que ceux qui correspondent à des choses individuelles, +ne sont pas même des idées, ce ne sont que des noms. + +Abélard répond en expliquant dans quel sens on conçoit les diverses +propositions opposées comme des difficultés. Concevoir _tout homme_, +c'est, selon lui, concevoir, non-seulement l'oraison _tout homme_, mais +_un homme quelconque_, ou quiconque a la nature humaine. Ce n'est pas +tel ou tel homme, Socrate ou Platon, quoique tel ou tel homme, Socrate +ou Platon, soit compris sous le concept de _tout homme_. C'est la +conception de la nature humaine, sans détermination individuelle; +et cette conception comprend tous les individus, quoique aucune +intelligence ne suffise à les considérer tous individuellement et en +même temps. Dire _l'un de ces deux court_, c'est concevoir l'une ou +l'autre de ces deux choses vraies, savoir ou qu'_il y en a un qui +court_, ou que _c'est celui-ci_ et non _celui-là qui court_, et l'on +ne peut dire que ce concept ne se rapporte à rien de réel. Quant à _la +chimère_, elle n'est pas réelle, et elle est conçue comme n'étant pas +réelle. Ce qui n'empêche pas de concevoir que, si elle était réelle et +qu'elle fût blanche, elle serait blanche; et dans ce cas, il y +aurait lieu à cette proposition, _elle est blanche_. Quant au +_non-intelligible_, c'est un attribut général qui, en tant que général, +peut être conçu, quoique une chose particulière non-intelligible fût +précisément ce qui ne peut être conçu. Autre est de concevoir qu'une +chose est inconcevable, autre de concevoir une chose inconcevable. Ainsi +les exemples cités ne prouvent pas que certains mots, désignant des +idées qui ne représentent rien de sensible ou de déterminé, ne soient +que des mots, et ne signifient ni choses ni idées, c'est-à-dire ne +signifient rien. Ils ne prouvent pas davantage que, pour ne représenter +directement rien de déterminé ni de sensible, des idées soient vaines et +fausses, et par conséquent, on ne peut conclure des exemples cités, à +la vanité, à la fausseté, à la nullité des conceptions générales +quelconques. + +Nous avons évidemment ici l'argumentation et la réfutation du +nominalisme. Abélard ne le dit pas en termes exprès, mais il le fait +comprendre, et en posant les exemples ci-dessus comme des difficultés, +il nous fait connaître, sans aucun doute, quelques-unes des objections +de Roscelin ou de ses partisans. Nous apprenons ainsi à quel point +le nominalisme différait du conceptualisme. Le premier ne niait pas +seulement les essences générales, mais les conceptions générales et +abstraites; il ne laissait aux genres, aux espèces, aux êtres de raison, +pas même une place dans l'esprit. Il était absolu. Cela nous explique +comment le conceptualisme, qu'on est souvent porté à confondre avec le +nominalisme, s'élevait alors à l'importance d'une doctrine positive, +distincte, déterminée. C'était un intermédiaire réel entre le réalisme +et le nominalisme. Le premier disait que les universaux étaient +non-seulement des idées et des mots, mais des réalités; le +conceptualisme, qu'ils n'étaient pas des réalités, mais des idées et des +mots; le nominalisme, qu'ils n'étaient ni des réalités, ni des idées, +mais des noms. Le fond du nominalisme était donc que nous n'avons +d'idées que des objets sensibles. La psychologie se réduisait donc à +la sensation et à la mémoire, pour toutes facultés fondamentales. +L'intelligence, purement passive, faculté à la suite de la sensation et +de la mémoire, se bornait à concevoir leurs objets, c'est-à-dire à la +simple représentation. Il ne lui restait en propre que je ne sais quelle +activité vaine qui se produisait dans le langage, lequel débordait +nécessairement la réalité et la pensée. Les langues étaient pleines de +fictions gratuites. On voit comment le nominalisme se ramenait à un +étroit sensualisme. + +Abélard, quoiqu'il fût de l'école d'Aristote, et qu'il adoptât par +conséquent quelques-uns des principes du sensualisme, entendait les +choses plus largement, et s'il ne s'affranchissait pas de quelques-unes +des conséquences de ces principes avec la même hardiesse que son maître, +cependant il ne peut être confondu avec les sectateurs de cette étroite +doctrine. Il disait bien que toute connaissance _surgit des sens_[573]. +Il admettait bien qu'il n'y a dans la nature que des choses déterminées, +que les réalités sont toutes individuelles; il croyait donc que +les genres et les espèces ne sont pas réels en eux-mêmes. Mais si +l'intelligence est instruite, excitée par les sens, si les sensations +suscitent des concepts[574], cependant l'intelligence est distincte +des sens; elle en est profondément différente; elle l'est même de +l'imagination, qui n'est que la faculté de se représenter les choses +sensibles. La sensation, l'imagination, tout cela n'est que perception +confuse. L'intelligence a des perceptions plus distinctes ou plutôt des +conceptions (concepts, intellects, idées), qui sont de plus en plus +indépendantes, de plus en plus dégagées des perceptions sensibles et +imaginatives; et elle peut même arriver très-près de l'état d'une +intelligence pure, qui comprend par elle-même et directement, à la +manière de l'intelligence divine. Or, elle a cette puissance à deux +conditions, c'est non-seulement de changer en idées les perceptions +sensibles, mais de se faire des idées, dont l'objet n'a pas été senti, +dont l'objet ne peut l'être, dont l'objet même n'existe pas. En d'autres +termes, l'intelligence a des idées sensibles ou de représentation, et +des idées purement intelligibles ou intellectuelles, savoir celles +des choses invisibles, celles des choses inconnues, celles des choses +universelles, celles des choses abstraites. Ainsi, l'homme est +non-seulement en communication avec la nature physique, mais il +l'excède; il est naturellement métaphysicien; voilà l'homme d'Abélard et +d'Aristote. + +[Note 573: _De Intell._, p. 466 et 482.] + +[Note 574: _Id._, p. 462.] + +On voit que le conceptualisme, quoique venu à l'occasion d'une question +logique, est une psychologie. Cette psychologie est sommaire, succincte, +incomplète, je le veux; elle n'est pas inattaquable, j'en conviens +encore. Mais elle ne donne pas une trop mesquine idée de l'esprit +humain; elle est loin de limiter trop étroitement sa portée ni ses +forces. On peut la trouver hésitante, obscure, fautive sur la question +ontologique; elle ne jette sur la réalité qu'un regard de passage, et +peut-être ignore-t-elle les rapports mystérieux et certains qui unissent +le monde des idées avec le monde des choses. Mais les philosophies qui +peuvent lui en faire un reproche, ne sont pas fort nombreuses. Platon +n'avait pas réussi à persuader Aristote, et le néo-platonisme n'a rien +fondé. Chez les modernes, Locke et Reid n'en savent pas beaucoup plus +qu'Abélard; Kant en sait plus, mais il doute davantage. Quelques mots +de Descartes et de Leibnitz composent tout ce que nous avons gagné +sur l'antiquité. Aucune doctrine formelle, complètement développée, +définitivement reconnue, n'a encore réalisé le modèle difficile d'une +ontologie philosophique. Spinoza n'a laissé qu'un exemple redouté. +Peut-être Hegel n'a-t-il rien fait de plus. L'avenir jugera la tentative +créatrice de Schelling. Rien de lui n'est encore assuré que la gloire de +son nom. + +Quoi qu'il en soit, vous venez de voir ici par l'exemple le plus +éclatant, comment une simple question de dialectique contenait ou +engendrait les plus hautes questions de métaphysique, et comment les +scolastiques pouvaient être conduits par la spécialité de leur art aux +grandes généralités de la science. L'art des scolastiques est celui de +décomposer le langage et le raisonnement. L'analyse des éléments de la +proposition les mène ou plutôt les oblige à rechercher quelles sont nos +diverses idées, comment nous les formons, quels sont les divers rapports +des êtres, leurs modes, leurs natures, leurs essences. Qu'y a-t-il au +delà? où sont de plus grandes, de plus fondamentales questions? Mais la +manière de les traiter est singulière; elle ne va pas droit au fond des +choses; elle les aborde obliquement, d'une façon détournée, incidente, +et à propos des questions logiques. La logique donne une certaine +définition de la substance, une certaine énumération des catégories; +comme introduction à cette double connaissance, on doit connaître la +définition de certains attributs des choses, qui constituent entre +autres les genres et les espèces; comment cette définition, une fois +donnée, concorde-t-elle avec celles de la substance et des diverses +catégories? De là plusieurs difficultés. Quelles sont ces difficultés? +elles portent toutes sur l'application de certaines règles logiques à +certaines propositions. Et comment cherche-t-on à les résoudre? par des +distinctions destinées à mieux fixer le sens de ces règles et celui de +ces propositions, en un mot, par de nouvelles recherches logiques. Et +c'est ainsi, c'est indirectement, artificiellement pour ainsi dire, +qu'en réussissant à éclaircir et à raccorder les différents principes +de la dialectique, on aborde et l'on résout les problèmes tant de la +formation des idées que de la constitution des êtres. + +Ainsi se manifeste l'importance générale et la singularité particulière +de la controverse des universaux. Nous en jugerons mieux en étudiant +avec détail l'ouvrage qu'Abélard lui a spécialement consacré. + + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + + +TABLE. + + * * * * * + +PRÉFACE + +PREUVES ET AUTORITÉS DE L'HISTOIRE D'ABÉLARD + +LIVRE 1er.--VIE D'ABÉLARD + +LIVRE II.--DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD + +CHAPITRE 1er.--De la Philosophie scolastique en général + +CHAP. II.--De la Scolastique aux XIIe siècle, et de la question des +universaux. + +CHAP. III.--De la logique d'Abélard.--_Dialectica_, première partie, ou +des catégories et de l'interprétation. + +CHAP. IV.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, deuxième +partie, ou les premiers analytiques.--Des futurs contingents. + +CHAP. V.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, troisième +partie, ou les Topiques.--De la substance et de la cause. + +CHAP. VI.--Suite de la logique d'Abélard.--_Dialectica_, quatrième et +cinquième parties, ou les seconds analytiques et le livre de la division +et de la définition. + +CHAP. VII.--De la psychologie d'Abélard.--_De Intellectibus_. + + +FIN DE LA TABLE DU PREMIER VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Abélard, Tome I., by Charles de Rémusat + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12829 *** |
