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+The Project Gutenberg eBook, Oeuvres poetiques II, by Christine de Pisan,
+Edited by Maurice Roy
+
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+
+
+
+Title: Oeuvres poetiques II
+
+Author: Christine de Pisan
+
+Release Date: July 4, 2004 [eBook #12812]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+
+***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES POETIQUES II***
+
+
+
+Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+This file was produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+SOCIÉTÉ
+
+DES
+
+ANCIENS TEXTES FRANÇAIS
+
+
+
+OEUVRES POÉTIQUES
+
+DE
+
+CHRISTINE DE PISAN
+
+
+
+II
+
+
+
+OEUVRES
+
+DE
+
+CHRISTINE DE PISAN
+
+PUBLIÉES
+
+PAR
+
+MAURICE ROY
+
+
+
+TOME DEUXIÈME
+
+L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS,
+LE DIT DE LA ROSE,
+LE DÉBAT DE DEUX AMANTS,
+LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS,
+LE DIT DE POISSY,
+LE DIT DE LA PASTOURE,
+ÉPITRE A EUSTACHE MOREL.
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie.
+
+RUE JACOB, 56
+
+M DCCC XCI
+
+
+
+
+Publication proposée à la Société le 23 avril 1884.
+
+Approuvée par le Conseil le 25 février 1885, sur le rapport
+d'une commission composée de MM. Meyer, Paris et Raynaud
+
+_Commissaire responsable:_
+M. P. MEYER.
+
+
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+Avec ce deuxième volume nous abordons la publication d'oeuvres
+importantes formant de véritables poèmes. Façonné déjà par la
+composition de la plupart des petites pièces charmantes que nous
+connaissons, le génie poétique de Christine va maintenant se donner
+libre carrière et s'élever d'un degré.
+
+
+
+
+1.--ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
+
+
+L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par
+Christine pour réaliser ce progrès. Le sujet de ce poème était
+d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la
+défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux
+détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant
+spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme
+entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames
+de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et
+trompeurs [1].
+
+Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que
+les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs
+fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent
+de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour,
+et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement
+l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et
+réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers
+loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements. Puis
+Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un
+remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en
+faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se
+posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du
+sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple
+logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés
+par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne,
+s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont
+douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur
+toutes les égarements de quelques-unes. Cependant, entraînée par
+l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer
+vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes
+et de dénoncer avec indignation _l'Art d'aimer_ d'Ovide et le _Roman
+de la Rose_ de Jean de Meun.
+
+Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre
+les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute
+réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux
+et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas
+intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent. Dans cette
+lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent
+complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre
+chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le
+célèbre maréchal Boucicaut [3]. Ce dernier, qui revenait de sa
+brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux
+sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399
+(11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche»,
+un ordre de chevalerie pour la défense des femmes.
+
+Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur
+concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient
+de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine
+s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de
+Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé
+leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que
+l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son
+sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la
+fameuse querelle du roman de la Rose.
+
+A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait
+de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de
+Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de
+préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc»
+partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de
+Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui
+répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en
+question [5].
+
+Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me
+Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre
+l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à
+Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de
+la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser
+au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401.
+Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre
+qu'il désirait connaître.
+
+Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant
+presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile
+fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista
+dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout
+publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes
+hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et
+salvable vie».
+
+On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et
+investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament
+ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires.
+Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur
+contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et
+la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de
+tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au
+Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville. Cette requête fut écrite
+la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.).
+
+L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment,
+mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas
+complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson
+contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de
+thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre
+Col, chanoine de Paris[8].
+
+Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous
+sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un
+retentissement considérable et dut certainement placer Christine au
+rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même,
+pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature
+ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai,
+quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations,
+Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en
+appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces
+légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et
+l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la
+première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une
+école de moralistes»
+
+Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces
+continuateurs et admirateurs[10].
+
+Mathieu Thomassin rend hommage dans son _Registre Delphinal_ aux
+sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans
+son _Champion des dames_; plus tard Jean Bouchet compose _Le Jugement
+poétique de l'honneur femenin_, et enfin Jean Marot se fait
+l'interprète des mêmes sentiments dans _La vray disant advocate des
+dames_[11].
+
+Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le
+souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était
+nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque
+on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de
+«contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul
+exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque
+que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique
+exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le
+baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques
+feuillets, sans date ni nom d'imprimeur. L'Épître au dieu d'amours y
+est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de
+la Rose nommé le _Gratia dei_». Cette édition, fautive comme toutes
+celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon
+texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A.
+
+Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par
+Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition
+des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à
+537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of
+Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend
+seulement 68 strophes de sept vers.
+
+Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a
+été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et
+12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans
+la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce
+poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve
+signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14]
+(Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.
+
+
+
+
+II.--LE DIT DE LA ROSE
+
+
+Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc. st.), est en quelque
+sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de
+Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû
+certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un
+défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans
+une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux
+exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la
+«Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de
+la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et
+la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des
+dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien
+présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en
+même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y
+sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se
+trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604
+(B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la
+description dans notre premier volume.
+
+
+
+
+III.--LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
+
+
+Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était
+l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de
+l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les
+sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant
+quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de
+la société contemporaine. Ces compositions, inspirées par un esprit
+surtout métaphysique, se nommaient alors _des dits_ ou _ditiés
+d'amour_. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au
+plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration
+de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques
+ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance,
+le _Débat de deux Amants_ paraît être le début d'une nouvelle série de
+compositions entièrement consacrées à l'amour.
+
+La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du
+duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui
+eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive
+des divertissements de la haute société qui s'y était donnée
+rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste
+les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son
+coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune
+écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble
+refléter toutes les impressions d'un bonheur complet. De ces deux
+personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre
+l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive
+à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute
+appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans.
+
+Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème
+permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers
+1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce
+monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26
+juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la
+défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous
+le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au
+commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était
+de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et
+1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut
+composé le _Débat de deux Amants_.
+
+Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui
+donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le _Débat
+de deux Amants_ fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de
+ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles
+d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince
+et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la
+Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des
+librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est
+aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique. Ce ms. du xve
+siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement
+teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc
+d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat. sous le n° 1740 du
+fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau),
+980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette
+copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de
+Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre.
+
+Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une
+nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie
+précédemment dressée des familles A et B:
+
+
+ A
+
+ A1 A2 [B] [C]
+ /--------\ /-----\
+ B1 B2 B3 C1 C2
+
+
+
+IV.--LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS
+
+
+Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut,
+contient l'exposé de trois cas d'amours.
+
+Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et
+sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à
+donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure?
+Telle est la question que pose Christine.
+
+Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout
+espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari
+jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel
+amour?
+
+Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un
+enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier
+qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa
+grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement?
+
+Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la
+sagace appréciation du bon sénéchal.
+
+
+
+V.--LE LIVRE DU DIT DE POISSY
+
+
+Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la
+plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la
+première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit
+voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille,
+religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une
+brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la
+route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du
+chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une
+description complète des charmes de la campagne par une délicieuse
+matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants
+harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux
+«bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de
+Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai
+où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description.
+
+Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la
+célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des
+religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs
+privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur
+superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule
+rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable
+société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le
+lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre
+congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis
+on reprend le chemin de Paris.
+
+C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée
+au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la
+forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte
+de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste
+préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec
+elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la
+jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa
+tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame
+et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus
+digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur
+qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de
+Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses
+regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier
+qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est
+celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à
+laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa
+douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien
+aimée.
+
+Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque
+sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la
+beauté.
+
+Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate
+qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à
+l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs
+elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).
+
+Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons
+signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604
+(B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).
+
+
+
+VI.--LE DIT DE LA PASTOURE
+
+
+Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale
+fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur
+prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons
+croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu
+l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et
+l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs
+en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans
+son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une
+histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que
+Christine dut, sans doute, écrire sur commande.
+
+C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme
+exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer
+jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise
+ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et
+toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins
+intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces
+citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la
+demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray
+regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la
+pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau
+complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses
+divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs
+rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se
+dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les
+bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses
+chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son
+escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence
+l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour
+objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart
+de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et
+cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant
+les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée
+par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace
+avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent
+tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières
+de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu
+depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur
+quelque terre lointaine.
+
+Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre
+tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve
+transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat. C'est une
+copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en
+maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la
+bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du
+catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre
+B4.
+
+Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection
+Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en
+maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des
+mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque
+Nationale.
+
+Une troisième transcription isolée du dit de la Pastoure existait
+aussi dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et est signalée par
+Barrois dans sa _Bibl. protypographique_ aux inventaires de 1467 sous
+le n° 1368 et de 1487 sous le n° 2128. Nous ne savons ce qu'est devenu
+ce ms.
+
+
+
+VII.--EPITRE A EUSTACHE MOREL
+
+
+Cette lettre, écrite la même année que le dit de la Pastoure, présente
+un certain intérêt en ce sens qu'elle est la seule parvenue jusqu'à
+nous qui permette de constater les relations de Christine avec l'un
+des meilleurs poètes de son époque. Elle a pour objet la critique des
+moeurs contemporaines, thème si souvent traité par Eustache Deschamps
+dans le style incisif et personnel qu'on lui connaît.
+
+La lettre de Christine, au contraire, se distingue par sa forme
+recherchée; malheureusement l'abus des rimes équivoquées en rend la
+lecture difficile et fatiguante, mais, aux yeux des contemporains,
+cette recherche était un mérite. Eustache Deschamps y répondit par une
+ballade pleine d'éloges et de compliments (voy. édit. Queux de
+Saint-Hilaire, VI, p. 251).
+
+Les deus mss. de la famille _A_ (Bibl. Nat. fr, 605 (_A_1) et
+Mus. Brit. Harl. 4431 (_A_2), que nous avons signalés dans
+l'introduction du tome I, renferment seuls l'Épître à Eustache Morel.
+
+
+[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer que la
+ Chronique du maréchal Boucicaut renferme, au chap. XXXVIII de la
+ 1re partie, la relation d'une requête présentée au roi par des
+ dames qui se plaignent «d'aucuns puissans hommes qui par leur
+ force et puissance les vouloient desheriter de leurs terres, de
+ leurs avoirs et de leurs honneurs...». Bien que ce fait ne soit
+ pas absolument semblable à celui exposé au début de l'Épître au
+ dieu d'amours, il y a pourtant entre eux une certaine analogie et
+ une coïncidence de date qui ne peuvent passer
+ inaperçues. Toutefois il ne faut pas perdre de vue que la
+ Chronique du maréchal Boucicaut paraît avoir été composée par
+ Christine elle-même, ainsi que l'a indiqué pour la première fois
+ M. Kervyn dans son _Étude littéraire sur Froissart_, I,
+ p. 230. Les divers rapprochements que nous avons faits de notre
+ côté semblent également confirmer cette opinion.
+
+[2] Jean Gerson fit un sermon dans lequel il défendit la lecture du
+ roman de la Rose et écrivit, le 18 mai 1402, un traité allégorique
+ contre l'immoralité de ce poème.
+
+[3] Voy. le rôle que Christine fait jouer au maréchal, _Livre des
+ faicts_, 1re partie, chap. XXXVIII.
+
+[4] Jean de Montreuil, prévôt de Lille, fut secrétaire du Dauphin, du
+ duc de Bourgogne, puis de Charles VI. Il mourut à Paris en 1418
+ l'une des premières victimes de la trahison de Perrinet Leclerc.
+ Un choix de ses lettres a été publié par D. Martène (_Amplissima
+ Collectio_, II, p. 1311 à 1465), mais d'autres en assez grand
+ nombre sont encore inédites (Voy. A. Thomas. _De Johannis de
+ Monsteriolo vita et operibus_. Thèse de la Faculté des Lettres de
+ Paris, 1883).
+
+[5] Cette réplique n'est pas datée, mais il paraît certain qu'elle a
+ du être écrite en 1401. Elle se trouve avec les lettres suivantes
+ parmi les «_Epistres du debat sur le Rommant de la Rose._» (Bibl.
+ Nat. fr. 835, 604, 1563 et 12779).
+
+[6] Issu d'une famille de la bourgeoisie de Sens, Gontier Col était
+ dès 1879 receveur des aides «es terres entre les rivières de Seine
+ et de Dyve» (Delisle, _Mandements de Charles V_, n° 1869).
+ Secrétaire du roi en mars 1380 (Douet-D'Arcq, _Comptes de
+ l'Hôtel_, p. 22) il fut, à partir de 1395, chargé de plusieurs
+ missions importantes qui lui valurent bientôt la réputation d'un
+ fin diplomate. Il se fit surtout remarquer par ses habiles
+ négociations avec le roi d'Angleterre. Condamné au bannissement en
+ 1412 pour avoir soutenu le parti du duc d'Orléans
+ (Arch. Nat. X'IA*[** not sure about this word**] 1479 fol. 207 et
+ 278), il rentra bientôt en faveur et reçut dès 1414 une mission
+ auprès de Jean VI, duc de Bretagne; il fit également partie
+ l'année suivante de l'ambassade envoyée en Angleterre et composée,
+ suivant le témoignage du Religieux de Saint-Denys, «des
+ personnages les plus considérables et des plus fameux orateurs du
+ royaume» (_Chr._ V, p. 507). En même temps qu'il acquérait une
+ grande renommée d'homme politique, Gontier Col se distinguait
+ aussi comme érudit et philosophe. Il était devenu l'ami intime du
+ grand théologien Nicolas de Clemangis et avait réuni une
+ collection d'ouvrages savants de la plus haute valeur. On
+ remarque, en effet, qu'il autorisa le pape Benoît XIII à faire
+ faire la copie d'un exemplaire des lettres de Pline le jeune
+ existant dans sa bibliothèque (Delisle, _Cabinet des Mss_., I,
+ p. 486) et qu'il offrit aussi au duc de Berry «une bien grande
+ mappemonde bien historiée, enroollée dans un grand et long estuy
+ de bois» (Delisle, _Cab. des mss._, III, _librairie du duc de
+ Berry_, n° 191).
+
+ Gontier Col avait épousé Marguerite Chacerat appartenant à une
+ famille de riches marchands drapiers de Sens, et était devenu
+ seigneur de Paron.
+
+ Il eut un fils, Nicolas Col, né en 1397, qui fut maître des
+ requêtes de l'Hôtel et prévôt de Sens. (_Arch. de l'Yonne_, E. 300
+ et H. 528
+
+[7] Nous devons rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la
+ Préface de notre tome 1er, p. xviii, note, où sur la foi d'un ms.
+ et de nombreux auteurs, nous avons incidemment avancé que la
+ requête de Christine à la reine était datée du _1er février 1407_;
+ la date exacte est 1401, la plus vraisemblable d'ailleurs et qui
+ se trouve seule confirmée par tous les autres ms. Toutefois
+ l'induction que nous avions tirée de la date en question ne se
+ trouve en aucune façon détruite par le fait de cette inexactitude,
+ car le ms. du duc de Berry renferme d'autres oeuvres composées à
+ une époque très voisine de 1407.
+
+[8] Voy. A. Piaget, _Chronologie des Épîtres sur le roman de la Rose_,
+ dans _Études romanes dédiées à Gaston Paris_, 1891, p. 113 à 120.
+
+[9] Voy. «le Bien des Femmes» (_Romania_, VI, 500), «la Bonté des
+ Femmes» (_Romania_, XV, 315), etc., mais les pièces dirigées
+ contre le sexe faible étaient bien plus nombreuses, M. P. Meyer en
+ a donné une liste dans _Romania_, VI, 499.
+
+[10] A partir du milieu du xve siècle la littérature en faveur des
+ femmes comprend un très grand nombre de pièces importantes, telles
+ que _le Chevalier aux dames_, _le Miroir des dames_ de Bouton, _la
+ déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des dames_ par
+ Pierre Michaut, etc. M. A. Piaget en a donné un aperçu fort
+ intéressant dans son _Martin Le Franc_, Thèse de la Faculté des
+ Lettres de Genève, Lausanne, 1888, p. 127 à 167.
+
+[11] Voy. divers extraits de ces auteurs donnés par R. Thomassy dans
+ son _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_, p. 92 à
+ 102.
+
+[12] Voy. Harisse, _Excerpta Colombiniana_, Paris, 1887, p. 80, n° 46
+
+[13] Nous ne parlons pas d'un ms. appartenant à Westminster Abbey et
+ signalé par M. Paul Meyer (_Bull, de la Société des Anc. Textes_,
+ 1875). C'est une copie sur papier faite au milieu du xve siècle et
+ qui ne paraît pas avoir une bien grande valeur. Elle renferme à la
+ suite de diverses poésies l'Épître au Dieu d'Amours et le Dit de
+ la Pastoure de Christine de Pisan.
+
+[14] Barrois, _Bibliothèque protypographique ou Librairie des fils du
+ roi Jean_, Paris, 1830, p. 204.
+
+[15] L'association connue sous le nom de «Court amoureuse» avait été
+ fondée dans l'hôtel du duc de Bourgogne le 14 février 1400 un an,
+ jour pour jour, avant la date que Christine donne à son poème du
+ Dit de la Rose. Elle avait été instituée dans l'intention
+ d'honorer le sexe féminin et ne comprenait pas moins de 600
+ membres dont les noms nous ont été conservés par les mss. du
+ fonds français 5233 et 10469; voy. l'art, de M. A. Piaget dans
+ _Romania_, XX, p. 417 à 454. On est étonné toutefois de rencontrer
+ parmi les membres d'une semblable société des noms tels que ceux
+ de Gontier Col et de Pierre Col qui, on le sait, étaient de
+ fidèles disciples de Jean de Meun et des adversaires de Christine.
+
+[16] Delaville le Roulx, _La France en Orient_, I, p. 379.
+
+[17] Barrois, _Bibl. protyp_. n° 1353 (Bruges) et 1952 (Bruxelles)
+
+[18] R. Thomassy, _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_,
+ p. 119 et 120.
+
+[19] «Le bon berger ou le vray régime et gouvernement des bergers et
+ bergères, composé par le rustique Jehan de Brie,» publié, d'après
+ l'édit. de 1541, par Paul Lacroix. Paris, Liseux, 1870.
+
+
+
+
+
+
+ L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
+ LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
+ LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS
+ LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE
+ ÉPITRE A EUSTACHE MOREL
+
+
+
+
+L'EPISTRE
+
+AU DIEU D'AMOURS
+
+(_Mai 1399_).
+
+
+CI COMMENCE L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS
+
+
+ Cupido, roy par la grace de lui,
+ Dieu des amans, sanz aide de nullui
+ Regnant en l'air du ciel trés reluisant,
+ Filz de Venus la deesse poissant,
+5 Sire d'amours et de tous ses obgiez,
+ A tous nos vrais loiaulx servans subgiez,
+ SALUT, AMOUR, FAMILIARITÉ,
+ Savoir faisons en generalité
+ Qu'a nostre Court sont venues complaintes
+10 Par devant nous et moult piteuses plaintes
+ De par toutes dames et damoiselles,
+ Gentilz femmes, bourgoises et pucelles,
+ Et de toutes femmes generaument,
+ Nostre secours requerans humblement,
+15 Ou, se ce non, du tout desheritées
+ De leur honneur seront et ahontées.
+ Si se plaingnent les dessusdittes dames
+ Des grans extors, des blasmes, des diffames,
+ Des traïsons, des oultrages trés griefs,
+20 Des faussetez et de mains autres griefs,
+ Que chascun jour des desloiaulx reçoivent,
+ Qui les blasment, diffament et deçoivent.
+ Sur tous païs se complaignent de France,
+ Qui jadis fu leur escu et deffense,
+25 Qui contre tous de tort les deffendoit,
+ Com il est droit, et si com faire doit
+ Noble païs ou gentillece regne.
+ Mais a present elles sont en ce regne,
+ Ou jadis tant estoient honnourées,
+30 Plus qu'autre part des faulz deshonnourées,
+ Et meismement, dont plus griefment se deulent,
+ Des nobles gens qui plus garder les seulent.
+ Car a present sont pluseurs chevaliers
+ Et escuiers mains duis et coustumiers
+35 D'elles traÿr par beaulx blandissemens.
+ Si se faignent estre loyaulx amans
+ Et se cueuvrent de diverse faintise;
+ Si vont disant que griefment les atise
+ L'amour d'elles, qui leur cuer tient en serre,
+40 Dont l'un se plaint, a l'autre le cuer serre,
+ L'autre pleure par semblant et souspire,
+ Et l'autre faint que trop griefment empire,
+ Par trop amer tout soit descoulouré
+ Et presque mort et tout alangoré,
+45 Et jurent fort et promettent et mentent
+ Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent.
+ D'aler souvent et de venir se peinent,
+ Par ces moustiers ça et la se pormenent
+ En regardant, s'apuient sus aultelz
+50 Par faulx semblans, moult en y a de telz;
+ Parmi rues leurs chevaulx esperonnent
+ Gays et mignos a cliquetes qui sonnent;
+ Moult font semblant d'en estre embesoignez:
+ Mules, chevaulz ne sont pas espargniez.
+55 Diligens sont de bailler leurs requestes;
+ Moult enquierent ou sont nopces et festes,
+ La vont pluseurs jolis, mignoz et cointes,
+ Si font semblant de sentir de noz pointes
+ Si qu'a peine les peuvent endurer.
+60 Aultres mettent grant peine a procurer
+ Par messages ou par quelque acointance
+ A mettre a fin ce que leur faulz cuer pense.
+ Par telz maintiens en plus de mille guises
+ Les faulz amans se cueuvrent de faintises,
+65 C'est assavoir les desloiaulz qui héent
+ Foy, loiaulté, et a decevoir béent;
+ Car les loyaulz ne sont pas en ce compte,
+ Et ceulz doit on amer et tenir compte,
+ Car decevoir en nul cas ne vouldroient:
+70 Je leur deffens; pour ce consens qu'ilz aient
+ De noz doulz biens savoureux bonne part,
+ Car a mes gens largement en depart;
+ Et ceulz tienent mes vrais commandemens,
+ Justes, loiaulz, et bons enseignemens;
+75 Si leur deffens villenie et meffait,
+ Et leur commans poursuivre honneur de fait,
+ Estre loiaulz, secrez et voir disans,
+ Larges, courtois, et fuïr mesdisans,
+ Humbles et doulz, jolis et assesmés,
+80 Fermes et frans, poursuivre a estre amez,
+ Armes suïr a ceulx qu'il apartient
+ Loz acquerir. Qui en ce point se tient,
+ Sache pour vray que ne lui fauldray mie
+ A lui donner dame belle et amie;
+85 Car, quant ainsi je suis d'aucun servi,
+ Guerdon lui rens comme il a desservi.
+ Mais se bien vient a ces faulz d'aventure
+ N'est pas droit bien, combien que je l'endure,
+ Car en tous cas le bien est moult petit
+90 Quant il est pris sanz desir n'appetit.
+ Et que vauldroit a homs descouragié
+ Grans viandes, ypocras ou saugié
+ Puis que saveur nulle ou pou y aroit?
+ Mais a cellui qui desirant seroit
+95 De pain faittis ou d'une miche blanche,
+ S'ataindre y puet, Dieu scet com il la tranche
+ Joyeusement et de grant cuer s'en paist!
+ Ainsi de toute riens desirée est.
+ Ainsi, se trop ne sont aperceües,
+100 Sont maintes fois les dames deceües,
+ Car simples sont, n'y pensent se bien non,
+ Dont il avient souvent, veullent ou non,
+ Qu'amer leur fault ceulz qui si les deçoivent,
+ Traïes sont ains qu'elles l'aperçoivent.
+105 Mais quant ainsi sont fort envolopées,
+ Les desloiaulz qui les ont attrapées,
+ Or escoutez comment ilz s'en chevissent:
+ Ne leur souffist ce qu'ainsi les trahissent,
+ Ains ont compaings de leur male aliance;
+110 Si n'y remaint ne fait ne couvenance
+ Qui ne soit dit l'un a l'autre, et, trop plus
+ Qu'ilz n'ont de bien, se vantent que reclus
+ Sont devenus en la chambre leurs dames
+ Dont sont amez, puis jurent corps et ames
+115 Comment du fait il leur est avenu
+ Et que couché braz a braz y ont nu.
+ Les compaignons ce dient es tavernes,
+ Et les nobles font leurs pars et leurs sernes
+ En ces grans cours de noz seigneurs les ducs,
+120 Ou chieux le roy, ou ailleurs espandus,
+ Et la tienent de telz plais leurs escoles,
+ Pluseurs y a qui deussent leurs paroles
+ En bons contes drecier sanz bourderie
+ A raconter pris de chevalerie;
+125 Mais aux grans feux a ces soirs, ou sus couches,
+ La rigolent l'un l'autre, et par reproches
+ S'entredient: «Je sçay bien de tes fais,
+ Telle est t'amie et tu le jolis fais
+ Pour sienne amour, mais pluseurs y ont part,
+130 Tu es receu quant un autre s'en part!»
+ La diffament les envieux la belle
+ Sanz achoison ne nul mal savoir d'elle
+ Et lors cellui qui en est rigolé
+ Monstre semblant qu'il en soit adoulé;
+135 Mais moult lui plaist de ce qu'on l'en rigole
+ Et de son bec mainte parole vole
+ Qui blasme vault, combien qu'il s'en excuse;
+ En excusant celle nomme et accuse,
+ Et fait semblant de celer et couvrir
+140 Ce qu'il lui plaist a dire et descouvrir.
+ D'aultres y a qui le rigol commencent
+ Ad celle fin que les autres s'avancent
+ D'eulx rigoler et d'eulx ramentevoir
+ Ce qu'ilz veulent a tous faire assavoir;
+145 Si s'en rient et, tout en accusant,
+ Se vont du fait laschement excusant.
+ Si en y a qui se sont mis en peine
+ Qu'on les amast, mais perdu ont leur peine;
+ Si sont honteux dont ilz sont reffusé;
+150 Ne veulent pas qu'on croie que musé
+ Ayent en vain, pour ce de ce se vantent
+ Qu'oncques n'avint, et, se en ce lieu hantent,
+ Pour aucun cas ou par quelque accointance,
+ De tout l'ostel conteront l'ordenance
+155 Pour enseignes de confermer leurs bourdes.
+ La sont dites maintes paroles lourdes;
+ Et qui dire ne les veult mie apertes
+ Les monstre au doigt par paroles couvertes;
+ La sont femmes moult laidement nommées
+160 Souventes fois et sanz cause blasmées,
+ Et meismement d'aucunes grans maistresses,
+ Tant ayent ilz blondes ou brunes treces.
+ Dieux, quelz parleurs! Dieux, quelles assemblées
+ Ou les honneurs des dames sont emblées!
+165 Et quel proffit vient d'ainssi diffamer
+ A ceulz meismes qui se deussent armer
+ Pour les garder et leur honneur deffendre?
+ Car tout homme doit avoir le cuer tendre
+ Envers femme qui a tout homme est mere
+170 Et ne lui est ne diverse n'amere,
+ Ainçois souefve, doulce et amiable,
+ A son besoing piteuse et secourable,
+ Qui tant lui a fait et fait de services,
+ Et de qui tant les oeuvres sont propices
+175 A corps d'omme souefvement nourrir;
+ A son naistre, au vivre et au morir,
+ Lui sont femmes aidans et secourables,
+ Et piteuses, doulces et serviables.
+ Si est celui maucognoiscent et rude
+180 Qui en mesdit, et plein d'ingratitude.
+ Encor dis je que trop se desnature
+ Homme qui dit diffame, ne laidure,
+ Ne reproche de femme en la blasment,
+ Ne une, ne deux, ne tout generaulment.
+185 Et supposé qu'il en y ait de nyces
+ Ou remplies de pluseurs divers vices,
+ Sanz foy n'amour ne nulle loiaulté,
+ Fieres, males, plaines de cruaulté,
+ Ou pou constans, legieres, variables,
+190 Cautelleuses, fausses et decevables,
+ Doit on pour tant toutes mettre en fremaille
+ Et tesmoignier qu'il n'est nulle qui vaille?
+ Quant le hault Dieu fist et forma les angelz,
+ Les cherubins, seraphins et archangelz,
+195 N'en y ot il de mauvais en leurs fais?
+ Doit on pour tant angelz nommer mauvais?
+ Mais qui male femme scet, si s'en gart
+ Sanz diffamer ne le tiers ne le quart
+ Ne trestoutes en general blasmer
+200 Et tous leurs meurs femenins diffamer;
+ Car moult en fu, est et sera de celles
+ Qui a louer sont com bonnes et belles
+ Et ou vertus et graces sont trouvées,
+ Sens et valeur en bonté esprouvées.
+205 Et de blasmer celles qui le moins valent
+ Ceulz qui ce font, encor dis je qu'ilz falent,
+ S'ils les nomment, disant qui elles sont,
+ Ou demeurent, quoy ne quelz leurs fais sont.
+ Car le pecheur on ne doit diffamer,
+210 Ce nous dist Dieux, n'en publique blasmer.
+ Les vices bien puet on et les pechiez
+ Trés fort blasmer, sanz ceulz qui entechiez
+ En sont nommer, ne diffamer nullui,
+ Ce tesmoigne l'escript ou je le lui.
+215 De telz parleurs en y a a grans sommes,
+ Dont grant honte est tel vice en gentilz hommes:
+ Je di a ceulz qui en sont entechié
+ Non mie a ceulz qui n'y ont nul pechié,
+ Car maint y a des nobles si vaillans
+220 Que mieulx perdre vouldroient leurs vaillans
+ Que de telz fais restez ne reprouvez
+ Fussent pour riens, n'en telz cas pris prouvez;
+ Mais les mauvais, dont je fais mencion,
+ Qui n'ont bon fait ne bonne entencion,
+225 Ne prenent pas au bon Hutin exemple
+ De Vermeilles, ou bonté ot si ample
+ Qu'oncques nulz homs n'y sceut que reprochier,
+ Ne nul mesdit en diffamant n'ot chier;
+ Souvrainement porta honneur aux femmes,
+230 Ne peust ouïr d'elles blasme ou diffames;
+ Chevalier fu preux, sage et bien amé,
+ Pour ce fu il et sera renommé.
+ Le bon Othe de Grançon le vaillant,
+ Qui pour armes tant s'alla traveillant,
+235 Courtois, gentil, preux, bel et gracieux
+ Fu en son temps, Dieux en ait l'ame es cieulx!
+ Car chevalier fu moult bien entechié.
+ Qui mal lui fist je tiens qu'il fist pechié,
+ Non obstant ce que lui nuisi Fortune,
+240 Mais de grever aux bons elle est commune.
+ Car en touz cas je tiens qu'il fu loiaulz,
+ D'armes plus preux que Thalemon Ayaux.
+ Onc ne lui plot personne diffamer,
+ Les dames voult servir, prisier, amer.
+245 D'aultres pluseurs furent bons et vaillans,
+ Estre doivent exemple aux deffaillans;
+ Encor en est maint, il est bien mestiers,
+ Qui des vaillans suivent les bons sentiers;
+ Honneur les duit, vaillance les y meine,
+250 A acquerir pris et loz mettent peine,
+ De nobles meurs bien entechiez se perent,
+ Par leurs beaulz fais leurs vaillances apperent
+ En ce royaume, ailleurs et oultremer.
+ Mais je me tais de cy leurs noms nommer
+255 Qu'on ne deïst que ce feust flaterie,
+ Ou qu'il peüst tourner a vanterie.
+ Et telz doivent gentilz hommes par droit
+ Estre, autrement gentillece y fauldroit.
+ Si se plaingnent les dessusdittes dames
+260 De pluseurs clers qui sus leur mettent blasmes,
+ Dittiez en font, rimes, proses et vers,
+ En diffamant leurs meurs par moz divers;
+ Si les baillent en matiere aux premiers
+ A leurs nouveaulx et jeunes escolliers,
+265 En maniere d'exemple et de dottrine,
+ Pour retenir en age tel dottrine.
+ En vers dient, Adam, David, Sanson,
+ Et Salemon et autres a foison
+ Furent deceuz par femme main et tart;
+270 Et qui sera donc li homs qui s'en gart?
+ Li autres dit que moult sont decevables,
+ Cautilleuses, faulses et pou valables.
+ Autres dient que trop sont mençongieres,
+ Variables, inconstans et legieres.
+275 D'autres pluseurs grans vices les accusent
+ Et blasment moult, sanz que riens les excusent.
+ Et ainsi font clers et soir et matin,
+ Puis en françois, leurs vers, puis en latin,
+ Et se fondent dessus ne sçay quelz livres
+280 Qui plus dient de mençonges qu'uns yvres.
+ Ovide en dit, en un livre qu'il fist,
+ Assez de maulz, dont je tiens qu'il meffist,
+ Qu'il appella le Remede d'amours,
+ Ou leur met sus moult de villaines mours,
+285 Ordes, laides, pleines de villenie.
+ Que telz vices aient je le luy nye,
+ Au deffendre de bataille je gage
+ Contre tous ceulz qui giter voldront gage;
+ Voire, j'entens des femmes honnorables,
+290 En mes contes ne metz les non valables.
+ Si ont les clers apris trés leur enfance
+ Cellui livret en premiere science
+ De gramaire, et aux autres l'aprenent
+ A celle fin qu'a femme amer n'emprenent.
+295 Mais de ce sont folz et perdent leur peine,
+ Ne l'empeschier si n'est fors chose vaine.
+ Car, entre moy et ma dame Nature,
+ Ne souffrerons, tant com le monde dure,
+ Que cheries et amées ne soient
+300 Maugré touz ceulz qui blasmer les vouldroient,
+ Et qu'a pluseurs meismes qui plus les blasment
+ N'ostent les cuers, et ravissent et emblent.
+ Sanz nul frauder ne faire extorsion,
+ Mais tout par nous et nostre imprecion,
+305 Ja n'en seront hommes si accointiez
+ Par soubtilz clers, ne pour touz leurs dittiez,
+ Non obstant ce que mains livres en parlent
+ Et les blasment qui assez pou y valent.
+ Et s'aucun dit qu'on doit les livres croire
+310 Qui furent fais d'ommes de grant memoire
+ Et de grant sens, qui mentir ne daignerent,
+ Qui des femmes les malices proverent,
+ Je leurs respons que ceulz qui ce escriprent
+ En leurs livres, je trouve qu'ilz ne quistrent
+315 En leurs vies fors femmes decepvoir;
+ N'en pouoient yceulz assez avoir,
+ Et tous les jours vouloient des nouvelles,
+ Sanz loiaulté tenir, nez aux plus belles.
+ Qu'en ot David et Salemon le roy?
+320 Dieu s'en courça et puni leur desroy.
+ D'autres pluseurs, et meismement Ovide
+ Qui tant en voult, puis diffamer les cuide;
+ Et tous les clers, qui tant en ont parlé,
+ Plus qu'autre gens en furent affolé,
+325 Non pas d'une seule mais d'un millier.
+ Et, se tel gent orent dame ou moillier
+ Qui ne feïst du tout a leur vouloir
+ Ou qui meïst peine a les decevoir,
+ Quel merveille? Car il n'est nulle doubte
+330 Que, quant uns homs en tel vilté se boute,
+ il ne va pas querant les vaillans dames
+ Ne les bonnes prisiées preudes femmes,
+ Ne les cognoist, ne il n'en a que faire:
+ Fors ceulz ne veult qui sont de son affaire;
+335 De filletes se pare et de pietaille.
+ Est il digne d'avoir chose qui vaille
+ Un vilotier qui toutes met en conte
+ Et puis cuide trop bien couvrir sa honte.
+ Quant plus n'en puet et qu'il est ja vieulz homs,
+340 D'elles blasmer par ses soubtilz raisons?
+ Mais qui blasmast seulement les données
+ Aux grans vices et les abandonnées,
+ Et conseillast a elles non suivir
+ Comme ilz ont fait, bien s'en pourroit suivir
+345 Et ce seroit chose moult raisonnable,
+ Enseignement digne, juste et louable,
+ Sanz diffamer toutes generaument.
+ Et a parler quant au decevement,
+ Je ne sçay pas penser ne concevoir
+350 Comment femme peust homme decevoir:
+ Ne le va pas ne cerchier ne querir,
+ Ne sus son lieu prier ne requerir,
+ Ne pense a lui, ne ne lui en souvient,
+ Quant decepvoir l'omme et tempter la vient.
+355 Tempter comment?--Voire par tel maniere
+ Qu'il n'est peine qui ne lui soit legiere
+ A endurer et faissel a porter.
+ A aultre riens ne se veult deporter
+ Fors a pener a elles decevoir,
+360 Pour y mettre cuer et corps et avoir.
+ Et par long temps dure la trioleine,
+ Souventes fois avient, et celle peine,
+ Non obstant ce que moult souvent y faillent,
+ A leurs esmes ja soit ce qu'ils travaillent.
+365 Et de ceulz parle Ovide en son traittié
+ De l'Art d'amours; car pour la grant pitié
+ Qu'il ot de ceulz compila il un livre,
+ Ou leur escript et enseigne a delivre
+ Comment pourront les femmes decevoir
+370 Par faintises et leur amour avoir;
+ Si l'appella livre de l'Art d'amours;
+ Mais n'enseigne condicions ne mours
+ De bien amer, mais ainçois le contraire.
+ Car homs qui veult selon ce livre faire
+375 N'amera ja, combien qu'il soit amez,
+ Et pour ce est li livres mal nommez,
+ Car c'est livre d'Art de grant decevance,
+ Tel nom li don, et de fausse apparence.
+ Et comment donc quant fresles et legieres,
+380 Et tournables, nyces et pou entieres
+ Sont les femmes, si com aucuns clers dient,
+ Quel besoing donc est il a ceulz qui prient
+ De tant pour ce pourchacier de cautelles?
+ Et pour quoy tost ne s'i accordent elles
+385 Sanz qu'il faille art n'engin a elles prendre?
+ Car pour chastel pris ne fault guerre emprendre.
+ Et meismement pouëte si soubtil
+ Comme Ovide, qui puis fu en exil,
+ Et Jehan de Meun ou Romant de la Rose,
+390 Quel long procès! quel difficile chose!
+ Et sciences et cleres et obscures
+ Y met il la et de grans aventures!
+ Et que de gent soupploiez et rovez
+ Et de peines et de baraz trouvez
+395 Pour decepvoir sanz plus une pucelle,
+ S'en est la fin, par fraude et par cautelle!
+ A foible lieu faut il donc grant assault?
+ Comment peut on de près faire grant saut?
+ Je ne sçay pas ce veoir ne comprendre
+400 Que grant peine faille a foible lieu prendre,
+ Ne art n'engin, ne grant soubtiveté.
+ Dont convient il tout de neccessité,
+ Puis qu'art convient, grant engin et grant peine,
+ A decevoir femme noble ou villaine,
+405 Qu'elz ne soient mie si variables,
+ Comme aucun dit, n'en leur fait si muables.
+ Et s'on me dit li livre en sont tuit plein,
+ C'est le respons a maint dont je me plain.
+ Je leur respons que les livres ne firent
+410 Pas les femmes, ne les choses n'i mirent
+ Que l'en y list contre elles et leurs meurs;
+ Si devisent a l'aise de leurs cuers
+ Ceulz qui plaident leur cause sanz partie,
+ Sanz rabatre content, et grant partie
+415 Prenent pour eulx, car de legier offendent
+ Les batailleux ceulz qui ne se deffendent.
+ Mais se femmes eussent les livres fait
+ Je sçay de vray qu'autrement fust du fait,
+ Car bien scevent qu'a tort sont encoulpées,
+420 Si ne sont pas a droit les pars coupées,
+ Car les plus fors prenent la plus grant part,
+ Et le meilleur pour soy qui pieces part.
+ Encor dient li felon mesdisant,
+ Qui les femmes vont ainsi desprisant,
+425 Que toutes sont fausses seront et furent
+ N'oncques encor nulles loiaulté n'urent,
+ Et qu'amoureux telles, qui qu'elles soient,
+ Toutes treuvent quant les femmes essoient;
+ A toutes fins leur est le tort donné,
+430 Qui qu'ait meffait, sur elles est tourné;
+ Mais c'est maudit; et on voit le rebours;
+ Car, quant ad ce qui afflert a amours,
+ Trop de femmes y ont esté loiales
+ Sont et seront, non obstant intervales
+435 Ou faussetéz, baraz ou tricheries,
+ Qu'on leur ait fait et maintes manteries.
+ Que fut jadis Medée au faulz Jason?
+ Trés loialle, et lui fist la toison
+ D'or conquerir par son engin soubtil,
+440 Dont il acquist loz plus qu'autres cent mil.
+ Par elle fu renommé dessus tous,
+ Si lui promist que loial ami doulz
+ Seroit tout sien, mais sa foy lui menti
+ Et la laissa pour autre et s'en parti.
+445 Que fu Dido, roÿne de Cartage?
+ De grant amour et de loial corage,
+ Vers Eneas qui, exillé de Troye,
+ Aloit par mer las, despris et sanz joye,
+ Presque pery lui et ses chevaliers.
+450 Recueilli fu, dont lui estoit mestiers
+ De la belle, qu'il faussement deçut;
+ Car a trés grant honneur elle receut
+ Lui et ses gens et trop de bien lui fist;
+ Mais puis après vers elle tant meffist,
+455 Non obstant ce qu'il lui eust foy promise
+ Et donnée s'amour, voire, en faintise,
+ Si s'en parti, ne puis ne retorna,
+ Et autre part la sienne amour torna;
+ Dont a la fin celle, pour s'amistié,
+460 Morut de dueil, dont ce fu grant pitié.
+ Penelope la feme Ulixès,
+ Qui raconter vouldroit tout le procès
+ De la dame, trop trouveroit a dire
+ De sa bonté ou il n'ot que redire:
+465 Trés belle fu requise et bien amée,
+ Noble, sage, vaillant et renommée.
+ D'aultres pluseurs, et tant que c'est sanz nombre,
+ Furent et sont et seront en ce nombre;
+ Mais je me tais adès d'en plus compter,
+470 Car long procès seroit a raconter.
+ Si ne sont pas femmes si desloiales
+ Comme aucun dit, ains sont pluseurs loiales;
+ Mais il avient, et c'est de commun cours,
+ Qu'on les deçoipt et traïst en amours,
+475 Et quant ainsi se treuvent deceües
+ Les aucunes des plus aperceües
+ S'en retraient; de ce font grant savoir.
+ Doivent elles donc de ce blasme avoir?
+ Est ce doncques se Dieux vous doint santé
+480 Mal ne folour, barat ne fausseté?
+ Nanil certes, ains est grans sens ainçois;
+ Mais je cognois de voir et aperçois
+ Que se amans tenissent verité,
+ Foy, loyaulté, sanz contrarieté
+485 Vers leurs dames, et feissent leur devoir,
+ Comme amant doit faire par droit devoir,
+ Je croy que pou ou nulle fausseroit,
+ Et que toute femme loial seroit.
+ Au moins le plus: rigle n'est qui ne faille,
+490 De toute riens n'est pas tout bien sanz faille;
+ Mais par ce que pluseurs faussent et mentent,
+ Et en maint lieux par desloiaulté hantent,
+ Leur fausse l'en, et c'est tout par leur couppe
+ Se on leur fait de tout autel pain souppe.
+495 Et aucuns sont qui jadis en mes las
+ Furent tenus, mais il sont d'amer las
+ Ou par vieillece ou deffaulte de cuer,
+ Si ne veulent plus amer a nul fuer,
+ Et convenant m'ont de tous poins nyé,
+500 Moy et mon fait guerpy et renié,
+ Comme mauvais serviteurs et rebelles.
+ Et telle gent racontent telz nouvelles
+ Communement, et se plaignent, et blasment
+ Moy et mon fait, et les femmes diffament
+505 Pour ce que plus ne s'en pevent aidier
+ Ou que leurs cuers veulent de moy vuidier.
+ Si les cuident faire aux autres desplaire
+ Par les blasmer, mais ce ne pevent faire.
+ Si hé tel gent trop plus qu'autre riens, certes,
+510 Et les paye souvent de leurs dessertes;
+ Car, en despit de leurs males paroles,
+ Eulx assoter d'aucunes femmes foles,
+ De pou d'onneur, males, maurenommées,
+ Je fais yceulz: de tel gent sont amées.
+515 Si ne remaint en eulz plume a plumer,
+ Bien les scevent a leur droit reclamer.
+ La sont surpris et bien envelopé
+ Ceulz qui le mieulx cuident estre eschappé.
+ Comme il affiert sont tel gent avoyé;
+520 Si leur est bien tel meschief emploié.
+ Et encor pis, car ceulz qui plus souvent
+ Vont les femmes par grant soing decevant
+ Et qui le plus se peinent et travaillent,
+ N'il ne leur chault qu'il leur coste ou qu'il baillent,
+525 Ne quel peine ilz doient endurer
+ Pour a grant soing leur voloir procurer,
+ Tant qu'ilz tant font par malices prouvées,
+ Par faulz semblans, par choses controuvées,
+ Qu'ilz attraient pluseurs a leurs cordelles
+530 Par leurs engins et par fausses cautelles;
+ Et puis après s'en moquent et s'en vantent,
+ Et vont disant que femmes se consentent
+ Legierement, com legieres et frailles,
+ Et qu'on ne doit avoir fiance en elles.
+535 C'est mal jugié et trop male sentence
+ De trestoutes pour tant mettre en la dance.
+ Mais s'aucunes attraient en tel guise,
+ Quel merveille! Ne fu pas par faintise,
+ Par faulz consaulz, par traïson bastie,
+540 Par parlemens, engins et foy mentie,
+ La grant cité de Troye jadis prise,
+ Qui tant fu fort, et toute en feu esprise?
+ Et tous les jours par engins et desrois
+ Ne traïst on et royaumes et roys?
+545 Trop deçoivent les beaulz blandissemens,
+ Tous en sont pleins et livres et romans;
+ Si n'est pas donc chose a trop merveillier
+ Quant, pour mentir, pener et traveillier,
+ On peut vaincre une chose simplete,
+550 Une ignorant petite femmellete.
+ Et fust ores malicieuse et sage
+ Si n'est ce pas en ce grant vasselage
+ A homme agu, de grant malice plein,
+ Qui peine y met comme il en est tout plein.
+555 Et ainsi sont les femmes diffamées
+ De pluseurs gens et a grant tort blasmées
+ Et de bouche et en pluseurs escrips,
+ Ou qu'il soit voir ou non, tel est li crys.
+ Mais, qui qu'en ait mesdit ou mal escript,
+560 Je ne truis pas en livre n'en escript
+ Qui de Jhesus parle ou de sa vie
+ Ou de sa mort pourchacée d'envie,
+ Et mesmement des Apostres les fais
+ Qui pour la foy porterent maint dur fais,
+565 N'euvangile qui nul mal en tesmoigne,
+ Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne,
+ Grant prudence, grant sens et grant constance,
+ Perfaitte amour, en foy grant arrestance,
+ Grant charité, fervente volenté,
+570 Ferme et entier corage entalenté
+ De Dieu servir, et grant semblant en firent,
+ Car mort ne vif oncques ne le guerpirent.
+ Fors des femmes fu de tous delaissié
+ Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié.
+575 Toute la foy remaint en une femme.
+ Si est trop folz qui d'elles dit diffamme,
+ Ne fust ores que pour la reverence
+ De la haulte Roÿne, en remembrance
+ De sa bonté, qui tant fu noble et digne,
+580 Que du filz Dieu porter elle fu digne!
+ Grant honneur fist a femme Dieu le pere
+ Qui faire en voult son espouse et sa mere,
+ Temple de Dieu a la Trinité jointe.
+ Bien estre doit femme joyeuse et cointe
+585 Qui autelle, comme Celle, fourme a;
+ Car oncques Dieux nulle rien ne fourma
+ De digneté semblable, n'aussi bonne,
+ Fors seulement de Jhesus la personne.
+ Si est trop folz qui de riens les ramposne
+590 Quant femme est assise en si hault trone
+ Coste son filz, a la destre du Pere,
+ C'est grant honneur a femmenine mere.
+ Si ne trouvons qu'oncques les desprisast
+ Le bon Jhesus, mais amast et prisast.
+595 Dieu la forma a sa digne semblance
+ Et lui donna savoir et cognoiscence
+ Pour soy sauver, et don d'entendement.
+ Si lui donna fourme moult noblement,
+ Et fut faitte de moult noble matiere,
+600 Car ne fu pas du lymon de la terre
+ Mais seulement de la coste de l'omme,
+ Lequel corps ja estoit, c'en est la somme,
+ Le plus noble des choses terriennes.
+ Et les vrayes hystoires anciennes
+605 De la Bible, qui ne puet mençonge estre,
+ Nous racontent qu'en Paradis terrestre
+ Fu formée femme premierement
+ Non pas l'omme; mais du decevement,
+ Dont on blasme dame Eve nostre mere,
+610 Dont s'ensuivi de Dieu sentence amere,
+ Je di pour vray qu'oncq Adam ne deçut
+ Et simplement de l'anemi conçut
+ La parole qu'il lui donna a croire,
+ Si la cuida estre loial et voire,
+615 En celle foy de lui dire s'avance;
+ Si ne fu donc fraude ne decepvance,
+ Car simplece, sanz malice celée,
+ Ne doit estre decepvance appellée.
+ Nul ne deçoit sanz cuidier decepvoir,
+620 Ou aultrement decepvance n'est voir.
+ Quelz grans maulz donc en pevent estre diz?
+ Par desservir n'ont elles paradis?
+ De quelz crismes les peut on accuser?
+ Et s'aucuns folz a leur amour muser
+625 Veulent, par quoy a eulz mal en conviegne,
+ N'en pevent mais; qui est sage s'en tiegne:
+ Qui est deceu et cuidoit decepvoir
+ Nulz fors lui seul n'en doit le blasme avoir.
+ Et se sur ce je vouloie tout dire
+630 Double aroie d'encorir d'aucuns l'ire;
+ Car moult souvent pour dire verité
+ Mautalent vient et contrarieté.
+ Pour ce n'en vueil faire comparoisons,
+ Haineuses sont maintes foiz telz raisons.
+635 Si me souffist de louer sanz blasmer;
+ Car on peut bien quelque riens bon clamer
+ Sanz autre riens nommer mauvais ou pire,
+ Car son bon droit aucune fois empire
+ Cellui qui blasme autrui pour s'aloser;
+640 Si se vault mieulz du dire reposer.
+ Pour ce m'en tais, si en soit chascun juge
+ Et justement selon verité juge;
+ Si trouvera, se vient a droit jugier,
+ Que le plus grant mal puet pou dommagier:
+645 N'occient gent, ne blescent, ne mahagnent,
+ Ne traïsons ne pourchacent n'empregnent,
+ Feu ne boutent, ne desheritent gent,
+ N'empoisonnent, n'emblent or ne argent,
+ Ne deçoivent d'avoir ne d'eritage
+650 N'en faulz contras et ne portent domage
+ Aux royaumes, aux duchiez, n'aux empires;
+ Mal ne s'ensuit gaires, meismes des pires.
+ Communement une ne fait pas rigle.
+ Et qui vouldra par hystoire ou par bible
+655 Me rampronner, pour moy donner exemple
+ D'une ou de deux ou de pluseurs ensemble
+ Qui ont esté reprouvées et males,
+ Encore en soit celles mais enormales;
+ Car je parle selon le commun cours
+660 Et moult pou sont qui usent de telz tours;
+ Et s'on me veult dire que mie enclines
+ Condicions ne taches femmenines
+ Ne soit ad ce, n'a user de batailles,
+ N'a gens tuer, ne a faire fouailles
+665 Pour bouter feu, ne a telz choses faire,
+ Pour ce nul preu, louenge ne salaire
+ Ne leur en puet ne doit apertenir
+ D'elles souffrir de telz cas ne tenir,
+ Mais, sauve soit la grace des diseurs,
+670 Je consens bien qu'elles n'ont pas les cuers
+ Enclins ad ce, ne a cruaulté faire;
+ Car nature de femme est debonnaire,
+ Moult piteuse, paourouse et doubtable,
+ Humble, doulce, coye et moult charitable,
+675 Amiable, devote, en payx honteuse,
+ Et guerre craint, simple et religieuse,
+ Et en courroux tost apaise son yre,
+ Ne puet veoir cruaulté ne martire,
+ Et telles sont par nature sanz doubte
+680 Condicions de femme, somme toute.
+ Et celle qui ne les a d'aventure
+ Contre le droit toute se desnature;
+ Car cruaulté fait en femme a reprendre
+ Ne l'en n'y doit fors toute doulceur prendre.
+685 Et puis qu'elz n'ont meurs ne condicions
+ A faire fais de sang n'occisions,
+ N'a autres granz pechiez laiz et orribles,
+ Dont sont elles innocens et paisibles
+ Voire des grans et ennormes pechiez,
+690 Car chascun est d'aucun vice tachiez,
+ Si ne seront doncques pas encoulpées
+ Des grans meffais ou ne sont attrapées;
+ Si n'en aront, n'en peine ne en coulpe
+ Punicion puis qu'elles n'y ont coulpe,
+695 Dont dire puis, ce n'est pas heresie,
+ Que moult leur fist le hault Dieu courtoisie
+ D'elles fourmer sanz les condicions
+ Qui mettent gent a griefs perdicions;
+ Car des desirs s'en ensuivent les fais
+700 Dont maint portent sur leurs armes griefz fais.
+ Si vault trop mieulz qu'on n'ait pas le desir
+ Dont l'acomplir fait souvent mort gesir.
+ Qui soustenir vouldroit seroit herite
+ Que qui tempté n'est n'a point de merite
+705 De non pechier et de soy abstenir.
+ Telles raisons ne font a soustenir,
+ Car nous veons par les sains le contraire:
+ Saint Nycolas n'eust sceü pechié faire,
+ Onc ne pecha n'oncques n'en fu tempté,
+710 N'aultres pluseurs n'en orent volenté;
+ Je di pechier quant est mortelement,
+ Pechier porrent ilz venielement;
+ Si sont tous ceulz appellez preesleus,
+ Predestinez et de Dieu esleüs.
+715 Par ces raisons conclus et vueil prover
+ Que grandement femmes a approver
+ Font et louer, et leurs condicions
+ Recommander, qui inclinacions
+ N'ont aux vices qui humaine nature
+720 Vont domagiant et grevant creature.
+ Par ces preuves justes et veritables
+ Je conclus que tous hommes raisonables
+ Doivent femmes prisier, cherir, amer,
+ Et ne doivent avoir cuer de blasmer
+725 Elles de qui tout homme est descendu;
+ Ne leur soit pas mal pour le bien rendu,
+ Car c'est la riens ou monde par droiture
+ Que homme aime mieulz et de droitte nature.
+ Si est moult lait et grant honte a blasmer
+780 La riens qui soit que l'en doit plus amer
+ Et qui plus fait a tout homme de joye.
+ Homs naturel sanz femmes ne s'esjoye:
+ C'est sa mere, c'est sa suer, c'est s'amie,
+ Et pou avient qu'a homs soit anemie;
+735 C'est son droit par qui a lui est semblable,
+ La riens qui plus lui puet estre agreable,
+ Ne on n'y puet pris ne los conquester
+ A les blasmer, mais grant blasme acquester;
+ N'il n'est blasme si lait ne si nuisant
+740 Comme tenus estre pour mesdisant,
+ Voire encor plus especialement
+ De diffamer femmes communement:
+ C'est un vice diffamable et villain,
+ Je le deffens a homme quant je l'aim;
+745 Si s'en gard donc trestout noble corage,
+ Car bien n'en puet venir, mais grant domage,
+ Honte, despit et toute villennie;
+ Qui tel vice a n'est pas de ma maisnie.
+ Or ay conclus en tous cas mes raisons
+750 Bien et a droit, n'en desplaise a nulz homs,
+ Car se bonté et valeur a en femme
+ Honte n'est pas a homme ne diffame,
+ Car il est né et fait d'aultel merrien;
+ Se mauvaise est il ne puet valoir rien,
+755 Car nul bon fruit de mal arbre ne vient,
+ Telle qu'elle est ressembler lui convient,
+ Et se bonne est il en doit valoir mieulz,
+ Car aux meres bien ressemblent les fieulz.
+ Et se j'ay dit d'elles bien et louenge,
+760 Comme il est vray, ne l'ay fait par losange
+ N'a celle fin que plus orgueil en aient,
+ Mais tout a fin que toudis elles soyent
+ Curieuses de mieulz en mieulz valoir,
+ Sanz les vices que l'en ne doit avoir;
+765 Car qui plus a grant vertu et bonté
+ En doit estre moins d'orgueil surmonté,
+ Car les vertus si enchacent les vices.
+ Et, s'il est des femmes aucunes nyces,
+ Cest' Epistre leur puist estre dottrine:
+770 Le bien prengnent pour loiale dottrine,
+ Le mal laissent; les bonnes vueillent en ce
+ Prendre vouloir d'avoir perseverence:
+ Si aront preu, grant honneur, joye et los
+ Et Paradis a la fin, dire l'os.
+775 Pour ce conclus en diffinicion
+ Que des mauvais soit fait punicion
+ Qui les blasment, diffament et accusent
+ Et qui de faulz desloiaulz semblans usent
+ Pour decepvoir elles; si soient tuit
+780 De nostre Court chacié, bani, destruit,
+ Et entrediz et escommenié,
+ Et tous noz biens si leur soient nyé,
+ C'est bien raison qu'on les escomenie.
+ ET COMMANDONS de fait a no maisnie
+785 Generaument et a noz officiers,
+ A noz sergens et a touz noz maciers,
+ A noz prevoz et maires et baillis,
+ Et vicaires, que tous ceulz maubaillis
+ Et villennez soient trés laidement,
+790 Injuriez, punis honteusement,
+ Pris et liez, et justice en soit faitte,
+ Sanz plus souffrir nulle injure si faitte,
+ Ne plus ne soit souffert telle laidure.
+ Nous le voulons ainsi et c'est droitture,
+795 Accompli soit sanz faire aucun delais.
+ DONNÉ en l'air, en nostre grant palais,
+ Le jour de May la solempnée feste
+ Ou les amans nous font mainte requeste,
+ L'An de grace Mil trois cens quatre vins
+800 Et dis et neuf, present dieux et divins.
+ PAR LE DIEU D'AMOURS poissant
+ A la relacion de cent
+ Dieux et plus de grant pouoir,
+ Confermans nostre voloir:
+805 Jupiter, Appollo et Mars,
+ Vulcan, par qui Feton fu ars,
+ Mercurius, dieu de lenguage,
+ Eolus, qui vens tient en cage,
+ Neptunus, le dieu de la mer,
+810 Glaucus, qui mer fait escumer,
+ Les dieux des vaulz et des montaignes,
+ Des grans forès et des champagnes,
+ Et les dieux qui par nuyt obscure
+ S'en vont pour querir aventure,
+815 Pan, dieu des pastours, Saturnus,
+ Nostre mere la grant Venus,
+ Pallas, Juno et Lathona,
+ Ceres, Vesta, Anthigona,
+ Aurora, Thetis, Aretusa
+820 Qui le dieu Pluto encusa,
+ Minerve la bataillerresse,
+ Et Dyane la chacerresse,
+ Et d'aultres dieux no conseillier
+ Et deesses plus d'un millier.
+825 CUPIDO LE DIEU D'AMOURS
+ CUI AMANS FONT LEURS CLAMOURS.
+
+ CREINTIS
+
+
+ Explicit l'Epistre au dieu d'amours
+
+
+
+
+
+
+_Rubrique manque dans_ A1 et B2.
+
+1 A dieu p.
+
+2 A Roy d. a.
+
+5 B t. les o.
+
+36 B Et se f.
+
+39 A2 leurs cuers t.
+
+41 A2 _ajoute_ et en s.
+
+44 A2 Ou p. m. ou t.
+
+45 A2 Si j.
+
+49 A1 regardent
+
+50 A2 mains en
+
+51 B Et par r.
+
+57 A2 m. j. et c.
+
+62 A2 De m.
+
+74 B J. et l.
+
+82 B L. a. Et qui ainsi se t.
+
+83 B Savoir de vray puet que ne f. m.
+
+84 B b. d. et a.
+
+86 A1 rends
+
+101 B ne veulent se
+
+105 A2 a. les ont e.
+
+108 B s. dont a.
+
+114 B D. a. s.
+
+125 A1 a. ses s.
+
+128 A2 B T. t'aime
+
+129 B1 a. et p.
+
+140 B Ce que l.
+
+144 A2 f. savoir.
+
+152 A1 et s'en--A2 s'en cellui l.--A1 hentent
+
+153 B Par a. c. ou pour q.
+
+162 B brunes ou b. t.
+
+163 A2 q. parole
+
+164 B s. blasmées
+
+165 B _ajoute_ les d.
+
+169 A E. f. qui est sa chiere m.
+
+170 B Qui ne
+
+171 B A. lui est s.
+
+172 B A ses b.
+
+174 B Et de q. t. les envies s. p.
+
+178 A2 et amiables
+
+185 B Et s. qu'on en trouvast de n.
+
+200 A1 Ne t.
+
+201 B de telles
+
+207 B Si.
+
+212 B Forment
+
+213 B ne encuser n.
+
+214 A2 Le t.
+
+227 A2 n'y scet
+
+230 B D'elles ne pot avoir b. ne d.
+
+239 A1 l. nuise.
+
+249 B H. suivent
+
+251 et 252 _omis dans_ B
+
+256 B1 q. pleust t.
+
+257 B a d.
+
+260 A1 B l. seurmettent b.
+
+273 B q. pou s.
+
+276 A2 s. qu'en r.
+
+283 A1 appelle
+
+287 A2 B par b.
+
+288 B. S'il est aucun qui contregecte g.
+
+289 B les f.
+
+293 B et a a.
+
+294 B que femmes.
+
+305 B ne s.
+
+309 B l. hommes c.
+
+318 B ne a.
+
+319 le _omis dans_ A1
+
+320 A2 B courrouça.
+
+324 A1 afolié
+
+327 A1 faist
+
+328 B Et
+
+333 et 334 _intervertis dans_ A2.
+
+340 A2 traÿr p.
+
+343 B a celles
+
+346 A2 E. j. d. et l.--B E. loyal j. et l.
+
+347 B t. communement
+
+351 B prier ne requerir
+
+352 B l. n'en son hostel querir
+
+357 A2 ne f.
+
+363 A2 ilz f.
+
+366 B c. par
+
+369 A1 Comme.
+
+375 A1 aimera
+
+392 A Mist il y la
+
+399 A2 ne v.
+
+402 A2 Ou il c. t.
+
+403 A1 que a.
+
+406 B aucuns dient
+
+408 le _omis dans_ B.
+
+410 A1 mistrent
+
+417 B _ajoute_ les f.
+
+420 B l. p. a d. c.
+
+426 B nulle l.
+
+427 A2 Et que t. amans q.--B Les a.
+
+428 B Les treuvent
+
+431 B car on.
+
+459 B D. en la.
+
+469 B je m'en.
+
+472 B mais s.
+
+478 B doncques ce b.
+
+485 et _omis dans_ B
+
+486 B C. amans doivent f.
+
+489 et 490 _omis dans_ A
+
+491 A2 B pour ce
+
+492 A1 hentent
+
+493 B et ce t.
+
+494 B Que l'en l.
+
+497 Ou _omis dans_ B
+
+498 B pas a.
+
+500 A f. de tous poins r.
+
+509 A2 Je hé.
+
+516 B le s.
+
+520 A b. tout m.
+
+527 A1 m. celées--B m. trouvées
+
+528 B f. seremens.
+
+536 B a la
+
+537 B part. g.
+
+547 B p. c. d.
+
+548 _omis dans_ B1
+
+549 B On ne p.
+
+552 A1 vacellage
+
+559 A1 m. ne m.
+
+561 B p. ne de
+
+562 B Ne
+
+563 et 564 _omis dans_ A
+
+571 B Le D.
+
+573 A du tout d.
+
+593 ne _omis dans_ B.
+
+601 B Ains fu faicte de
+
+602 A s'en--602 B e. en toute forme
+
+613 A1 qui lui d.
+
+620 B a. n'est ce d. v.
+
+623 B Desquelz
+
+628 A Fors l. tout s.
+
+631 B par d.
+
+633 B ne v.
+
+634 B s. a la f.
+
+642 A2 Si j.
+
+644 A Q. leurs p. g. maulz pevent p.
+
+646 B ne preingnent
+
+648 A1 _ajoute_ n' _devant_ or
+
+650 B ne ne p.
+
+654 A Car q.
+
+655 A1 Moy r.--B par in.
+
+657 A e. rampronnées.
+
+668 A2 c. n'abstenir
+
+671 A1 a telz choses f.--A2 a. faiz de tel affaire
+
+673 B P. m. p.
+
+686 n' _manque dans_ B
+
+690 B v. entechiez
+
+691 A1 s. p. d. e.
+
+694 A1 que e.
+
+698 B Q. g. m.
+
+703 A s. desherite
+
+705 B Se n. p. de
+
+707 B c. p. l. s. n. v. le
+
+709 B ne fu
+
+711 B Non de p.--A1 mortelment
+
+712 A1 venielment--A2 P. pouoient
+
+720 _Tous les mss. portent_ Va--B et degrevant c.
+
+721 B P. c. raisons
+
+722 B Je preuve.
+
+729 est _omis dans_ B
+
+739 B Il
+
+741 A1 especialment
+
+744 le _omis dans_ A
+
+746 A1 puent
+
+760 A p. louenge.
+
+768 A2 B Et s'aucunes d. f. est de n.
+
+773 A2 Si en a. p. j. h.
+
+774 B en la f.
+
+776 B Ou d.
+
+780 B b. c. d.
+
+785 B G. a tous n.
+
+793 A2 s. enduré t.
+
+800 et _omis dans_ A1
+
+810 A1 q. f. m. e.
+
+813 et 814 _viennent après_ 822 _dans_ B
+
+815 _Tous les mss. portent_ Le d. d. p. P. S.
+
+819 _Corr._ T. Anrore A.--_les mss. portent_ Arecusa.
+
+Creintis _manque dans_ A2 _et_ B.
+
+_On trouve dans_ «Creintis» _l'anagramme de_ Cristine.
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS (p. 1 à 27.)
+
+
+Cette pièce a été publiée au xvie siècle, mais on ne connait qu'un
+seul exemplaire de cette édition (voy. Introduction p. IX). Quelques
+vers ont été en outre cités par:
+
+1° Mlle de Kéralio dans la _Collection des meilleurs ouvrages composés
+par des dames_ (III, p. 69 et suiv.), vers 1 à 46, 259 à 266, 279 à
+304, 775 à 824.
+
+2° Paulin Paris (_Manuscrits françois de la Bibl. du roi_, V, p. 168)
+vers 1 et 2, 168 à 196, 796 à 800.
+
+Vers 225 à 232.--Hutin de Vermeilles, chevalier et chambellan du roi,
+figure dès 1370 dans un compte de Jean le Mercier[1], comme envoyé par
+le roi à Avignon avec Bureau de la Rivière à la tête d'une compagnie
+de trente hommes d'armes. L'année suivante, il reçoit 200 fr. d'or en
+payement de ses frais de voyage auprès du Sire de Parthenay (Bibl.
+nat., _Pièces orig._, vol. 2969); puis nous le trouvons en 1377,
+capitaine et garde du château royal de Vivier en Brie, aux gages de
+300 fr. d'or par an (_Pièces orig._, vol. cité). Il fut encore chargé
+de plusieurs missions importantes: en 1383 le roi lui fait don de
+1,000 fr. d'or, très probablement pour couvrir de nouvelles dépenses
+de voyage. Plus tard il touche, en vertu de Lettres du 7 juillet 1388,
+une même somme de 1,000 fr. qui lui est accordée en récompense de son
+ambassade auprès du roi d'Aragon et du comte de Foix (_Pièces orig._,
+vol. cité). Enfin, d'après la chronique du bon duc Loys de Bourbon il
+est un des deux chevaliers français admis à Marienbourg à la table
+d'honneur dressée par le roi de Prusse après sa victoire contre les
+Suédois.--Hutin de Vermeilles épousa Marguerite de Bourbon, fille de
+Louis Ier de Bourbon, comte de la Marche; cette dernière mourut en
+1362 et fut enterrée dans l'Église de Saint-Pierre-d'Aronville, près
+de Pontoise, où son mari devait reposer plus tard (P. Anselme, I,
+298). Nous avons retrouvé que Charles VI fit faire à Paris en 1390, à
+l'Église des Blancs Manteaux, l'«obsèque» pour le repos des âmes
+d'Olivier de Mauny et de Hutin de Vermeilles, chambellans (Bibl. nat.,
+_Quittances_, vol. 26024, n°. 1493). 233 à 244.--Sur Othe de Granson
+et ses compositions poétiques, voy. l'intéressant travail que M. A.
+Piaget a publié dans la _Romania_, XIX, p. 237 et 403. 267 à
+269.--Allusion à certains personnages de l'antiquité qui auraient été
+trompés par les femmes (voy. _Romania_, XV, 316 et _Bulletin de la
+Société des Anciens Textes_, 1876, p. 129).
+
+
+[1] H. Moranvillé, _Etude sur la vie de Jean le Mercier_, dans les
+ _Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. des inscr._, 2e
+ série, t. VI, p. 250.
+
+
+
+
+ LE DIT
+
+ DE LA ROSE
+
+ (14 février 1401, anc. st.).
+
+
+
+ CI COMMENCE LE DIT DE LA ROSE
+
+
+ A tous les Princes amoureux
+ Et aux nobles chevalereux,
+ Que vaillantise fait armer,
+ Et a ceulz qui seulent amer
+5 Toute bonté pour avoir pris,
+ Et a tous amans bien apris
+ De ce Royaume et autre part,
+ Partout ou vaillance s'espart:
+ A toutes dames renommées
+10 Et aux damoiselles amées,
+ A toutes femmes honnorables,
+ Saiges, courtoises, agréables:
+ Humble recommandacion
+ De loyal vraye entencion.
+15 Si fais savoir a tous vaillans,
+ Qui pour honneur sont travaillans,
+ Unes nouvelles merveilleuses,
+ Gracieuses, non perilleuses,
+ Qui avenues de nouvel
+20 Sont en beau lieu plain de revel;
+ Aussi est droiz que ceulz le sachent
+ Qui mauvaistié devers eulz sachent,
+ A fin qu'ilz amendent leurs fais
+ Pour estre avec les bons parfais.
+25 Si fu voir qu'a Paris advint,
+ Presens nobles gens plus de vint,
+ Joyeux et liez et senz esmois,
+ L'An quatre cens et un, ou mois
+ De janvier, plus de la moictié
+30 Ains la date de ce dictié
+ Du mois passé, quant ceste chose
+ Advint en une maison close
+ Et assemblée de nobles gens,
+ Riches d'onnour et beaulx et gens.
+35 Chevaliers y ot de renom
+ Et escuiers de vaillant nom.
+ Ne m'estuet ja leurs noms nommer,
+ Mais chascun les seult bons clamer;
+ Notables sont et renommés,
+40 Des plus prisiez et mieulx amez:
+ Du trés noble duc d'Orliens,
+ Qui Dieu gart de tous maulx liens,
+ Si sont de son hostel tous ceulz.
+ Et n'y avoit pas un tout seulz
+45 Qui n'aime, je croy, tous bons fais;
+ Leans a assez de si fais.
+ Assemblez les ot celle part
+ Courtoisie qui ne depart
+ De ceulz qui sont de gentil sorte.
+50 La fu bien fermée la porte,
+ Car vouloient en ce lieu estre
+ Senz estranges gens privez estre
+ Pour deviser a leur plaisir.
+ La fu appresté a loisir
+55 Le soupper; si furent assis
+ Joyeux et liez et non pensis.
+ Bien furent servis par les tables
+ De mez a leur gré delitables.
+ Car ne fu, j'en ose jugier,
+60 Pas tout leur plaisir ou mangier
+ Mais en la compaignie qui
+ De vraye et bonne amour nasqui.
+ Liez estoient et esbatans,
+ Gays et envoisiez et chantans
+65 Tout au long de cellui souper,
+ Comme gent qui sont tout un per
+ Et amis vrais sens estrangier.
+ La n'ot parlé a ce mangier
+ Fors de courtoisie et d'onnour,
+70 Senz diffamer grant ne menour,
+ Et de beaulx livres et de dis,
+ Et de balades plus de dix,
+ Qui mieulx mieulx chascun devisoit,
+ Ou d'amours qui s'en avisoit
+75 Ou de demandes gracieuses.
+ Viandes plus délicieuses
+ N'y ot, com je croy, a leur goust,
+ Tout soyent d'assez petit coust,
+ Et de ris et de bonne chiere;
+80 De ce n'orent ils pas enchiere.
+ Ainsi se sirent longuement
+ En ce gracieux parlement.
+ Mais Amours, ses loyaulx amis,
+ Qui a valeur se sont soubzmis,
+85 Volt visiter droit en ce point.
+ Car alors seurvint tout a point,
+ Non obstant les portes barrées
+ Et les fenestres bien sarrées,
+ Une dame de grant noblesse
+90 Qui s'appella dame et deesse
+ De Loyauté, et trop belle yere.
+ La descendi a grant lumiere
+ Si que toute en resplent la sale.
+ Toute autre beauté si fut pale
+95 Vers la sienne de corps, de vis
+ Et de beau maintien, a devis
+ Bien parée et bien atournée.
+ Si fu entour avironnée
+ De nymphes et de pucelletes,
+100 Atout chappellès de fleurettes,
+ Qui chantoient par grant revel
+ Hault et cler un motet nouvel
+ Si doulcement, pour voir vous dis.
+ Que bien sembloit que Paradis
+105 Fut leur reduit et qu'elz venissent
+ De cellui dont fors tous biens n'issent,
+ Celle deesse a tel maisgnie.
+ Devant la table acompaignie
+ Vint o les siennes bien parées,
+110 Si tenoient couppes dorées,
+ Si comme pour faire en present
+ A celle gent nouvel present.
+ Adonc fu la sale estourmie,
+ Il n'y ot personne endormie,
+115 Tuit furent veoir la merveille,
+ Il n'y ot cellui qui l'oreille
+ Ne tendist pour bien escouter
+ Que celle leur vouloit noter;
+ Chascun se tut pour y entendre.
+120 Quant les pucelles a cuer tendre
+ Orent leur chançon affinée
+ Adonc se prist la belle née,
+ Qui d'elles dame et maistresse yere,
+ A dire par belle maniere
+125 Ces parolles qui cy escriptes
+ Sont en ces balades et dittes.
+ Ne plus ne moins les ennorta
+ Et les balades apporta:
+
+
+ _Balade._
+
+ Cil qui forma toute chose mondaine
+ Vueille tousdiz en santé mantenir
+ Et en baudour de grant leesse plaine
+ Ceste belle compaignie et tenir.
+ Deesse suis, si me doit souvenir
+ De trestous bons et des bonnes et belles.
+135 Pour ce qu'ainsi il doit appartenir
+ Venue suis vous apporter nouvelles.
+
+ De par le dieu d'amours, qui puet la peine
+ Des fins amans desmettre et defenir,
+ Present nouvel, gracieux, d'odeur saine,
+140 Je vous apport et salus sens fenir,
+ Si m'escoutez et vueilliez retenir:
+ Car je vous di que de haultes querelles,
+ Dont il pourra assez de biens venir,
+ Venue suis vous apporter nouvelles.
+
+145 De Loyauté deesse souveraine
+ On m'appelle, et a mon seurvenir
+ Je ne port pas de discorde la graine,
+ Com fist celle qui Troyes fist bannir;
+ Ains, pour tousjours loyauté soustenir
+150 Et pour oster les mauvaises favelles
+ Et les mauvais desloyaulx escharnir,
+ Venue suis vous apporter nouvelles.
+
+
+ _Balade._
+
+ Le dieu d'Amours par moy il vous presente
+ Ces roses ci de voulenté entiere,
+155 Cueillies sont de trés loyal entente
+ Es beaulx vergiers dont je suis courtilliere.
+ Si vous mande qu'a trés joyeuse chiere
+ Preigniez le don, mais c'est par convenant.
+ Que desormais en trestoute maniere
+160 Yrez l'onneur des dames soustenant.
+
+ Si veult qu'ainçoiz que nullui se consente
+ A recevoir la rose belle et chiere,
+ Qu'il face veu que jamaiz il n'assente
+ Blasme ou mesdit en nesune maniere
+165 De femme qui son honneur tiengne chiere,
+ Et pour ce a vous m'envoye maintenant.
+ Si vouez tous qu'a parolle pleniere
+ Yrez l'onneur des dames soustenant.
+
+ Chevaliers bons et tous de noble sente,
+170 Et tous amans, c'est bien droit qu'il affiere
+ Qu'a ce veu ci vo cuer se represente;
+ Amours le veult, si n'y mettés enchiere,
+ Mais ne soit pas de voulenté legiere,
+ Car a l'estat de vous appartenant;
+175 Et si jurez que jusques a la biere
+ Yrez l'onneur des dames soustenant.
+ En disant ces balades cy
+ La deesse, sienne mercy,
+ Assist les couppes sur les tables.
+180 Dedens ot roses odorables,
+ Blanches, vermeilles et trop belles,
+ Et cueillies furent nouvelles.
+ Et avecques ce presentoit
+ En beaulx rolez qu'elle gectoit
+185 Ceste balade qui recorde
+ Qu'Amours veult, qu'ainçois qu'on accorde
+ A prendre la jolie rose,
+ Que l'en face veu de la chose
+ Qui est en l'escript contenu
+190 Et qu'il soit juré et tenu.
+ Et qui tout ce vouldra vouer
+ Et celle promesse advouer,
+ Hardiement preingne la rose
+ Ou toute doulçour est enclose.
+195 Si oyez lire la balade
+ Qu'apporta la deesse sade:
+
+
+ _Balade_.
+
+ A bonne amour je fais veu et promesse
+ Et a la fleur qui est rose clamée,
+ A la vaillant de Loyauté deesse,
+200 Par qui nous est ceste chose informée,
+ Qu'a tousjours mais la bonne renommée
+ Je garderay de dame en toute chose
+ Ne par moy ja femme n'yert diffamée:
+ Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.
+
+205 Et si promet a toute gentillesse
+ Qu'en trestous lieux et prisée et amée
+ Dame sera de moy comme maistresse.
+ Et celle qui j'ay ma dame nommée
+ Souveraine, loyauté confermée
+210 Je lui tendray jusques a la parclose,
+ Et de ce ay voulenté affermée:
+ Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.
+
+ Et si merci Amours et son humblesse
+ Qui nous a cy tel semence semée
+215 Dont j'ay espoir que serons en l'adresse
+ De mieulx valoir; c'est bien chose informée
+ Que de lui vint honneur trés renommée.
+ Si defendray, s'aucun est qui dire ose,
+ Chose par quoy dame estre puist blasmée:
+220 Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.
+
+ Princes haultains, ou valeur est fermée,
+ Faites le veu, bonté y est enclose,
+ L'enseingne en vueil porter en mainte armée:
+ Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose.
+
+225 Adonc furent en audiance
+ Levez, et, senz contrariance,
+ Firent tous le beau veu louable
+ Qui est gentil et honnorable.
+ Quant nullui ne vit contradire
+230 La deesse adonc prist a dire
+ Ce rondelet, prenant congié,
+ Si n'y a pensé ne songié:
+
+ Or m'en vois dire les nouvelles.
+ Au dieu d'Amours qui m'envoya.
+
+235 De ses belles roses nouvelles
+ Or m'en vois dire les nouvelles.
+
+ A Dieu vous dy, tous ceulz et celles
+ Que bonne amour cy avoya,
+ Or m'en vois dire les nouvelles.
+
+240 Quant ce fut dit, lors s'envola
+ Celle deesse qui vint la.
+ Mais les nymphes qui furent liez
+ De leurs doulces voix deliez
+ Commencierent tel mellodie,
+245 Ne cuidez que mençonge die,
+ Que il sembloit a leur doulz chant
+ Qu'angelz feussent ou droit enchant.
+ Ainsi parti de celle place
+ La deesse, qui de sa grace
+250 Ot la conpaignie esjoÿe,
+ Tel nouvelle leur ot gehie,
+ D'elle font feste et de ses choses
+ Et tous se parent de ses roses,
+ Par teste, par braz, par poitrine,
+255 En promettant foy enterine,
+ Si comme ou veu est devisé
+ Qu'ilz orent moult bien avisé.
+ Quant assez selon leur loisir
+ Orent esté en ce plaisir,
+260 Chantans, rians a chiere lie
+ Senz dueil et senz merencolie,
+ Partis s'en sont, congié ont pris,
+ Emportant la rose de pris.
+
+ Et je qui n'oz pas le cuer noir
+265 Demouray en cellui manoir
+ Ou ot esté celle assemblée,
+ Ou je ne fus de riens troublée.
+ Tart fut ja et saison en l'eure
+ D'aler couchier et bien fu heure;
+270 Mais la deesse qui m'ama,
+ Sienne merci, et me clama
+ Sa belle suer de cuer eslit
+ M'ot appresté un trop beau lit,
+ Blanc comme noif, encourtiné
+ Richement et bien ordonné,
+ En belle chambre toute blanche
+ Comme la noif qui chet sur branche;
+ Pour ce l'ot fait, je n'en doubt mie,
+ Que je suis a Dyane amie,
+280 La deesse trés honnourée
+ Qui toudiz de blanc est parée.
+ La me couchay seulette et nue,
+ Et m'endormy. Lors une nue
+ Si m'apparu en mon dormant
+285 Clere et luisant; de ce forment
+ Me merveillay que pouoit estre.
+ De la nue, qui fu a destre
+ Costé du lit, luisant et clere,
+ Comme en esté temps qui esclere,
+290 Yssi une voix gracieuse,
+ Trop plaisant et trop amoureuse;
+ Adonc, ou que dormisse ou non,
+ La voix m'appella par mon nom,
+ Si me dist lors: «Amie chiere
+295 Qui m'as amée et tenu chiere
+ Toute ta vie, bien le sçay,
+ Car souvent t'ay mise a l'essay,
+ Je suis la deesse loyale
+ De la haulte ligne royale
+300 De Dieu qui me fist et fourma
+ Et de ses rigles m'enforma.
+ Or m'entens, m'amie certaine,
+ Et je te diray qui me maine:
+ Tu scez comment en ta presence
+305 Je vins presenter par plaisance
+ Nagueres les roses jolies,
+ Qui en nul temps ne sont palies,
+ De par vraye Amour, qui conduit
+ Ceulx qui de bien faire sont duit,
+310 «Qui encor devers toy m'envoye,
+ «Messagiere de ceste voye
+ «Lui plaist que soye par usage,
+ «Et voulentiers fais le message:
+ «Amours se plaint trop fort et duelt
+315 «D'une coustume qui trop suelt
+ «Estre en mains lieux continuée,
+ «Bien vouldroit qu'elle fust muée.
+ «Car elle est male, laide et vilz,
+ «Et vilaine, je te plevis,
+320 «Et par especial en ceulx
+ «Qui ne doivent estre preceux
+ «D'acquerir toutes bonnes meurs
+ «Pour plus acroistre leurs honneurs,
+ «C'est es nobles et es gentilz
+325 «Hommes qui doivent ententis
+ «Estre a mieulx valoir qu'autre gent;
+ «Bonté leur siet mieulx que or n'argent;
+ «Mais des vilains ne fais je force,
+ «Car ceulx ne font bien fors a force
+330 «N'on ne les pourroit amender
+ «Pour leur ennorter ne mander,
+ «Car la condicion vilaine,
+ «Qui pis flaire que male alaine,
+ «Si est trop fort a corrigier;
+335 «Trop est fort cil vice a purgier.
+ «J'appelle villains ceulz qui font
+ «Villenies, qui les deffont,
+ «Je n'entens pas par bas lignaige
+ «Le vilain, mais par vil courage;
+340 «Mais cellui qui noble se fait
+ «De lignie trop se deffait
+ «Se sa noblesse en villenie
+ «Tourne, dis je voir ne le nye,
+ «Si font plus qu'autres a reprendre
+345 «S'on les puet en vilains faiz prendre.
+ «Et pour ce diz, ce n'est pas bourde,
+ «Qu'en lait fait n'en parolle lourde
+ «Tout nobles homs, s'il aime pris,
+ «Se doit garder d'estre repris.
+350 «Car trop en vauldroit mains senz faille,
+ «Tout feust il bien preux en bataille;
+ «Car la prouesse seulement
+ «Ne gist pas ou grant hardement
+ «D'assaillir ne de soy defendre
+355 «Contre aucun qui le vueille offendre,
+ «Car ce sont prouesses de corps,
+ «Mais certes mieulx valent encors
+ «Les bontez qui viennent de l'ame;
+ «Ce ne me puet nyer nulle ame.
+360 «C'est vaillantise et grant prouesse
+ «Quant un noble cuer si s'adresse
+ «Qu'en vertus il soit bien propice
+ «Et eschever et fuïr vice
+ «Ne qu'on ne puist trouver en lui
+365 «Riens dont puist mesdire nullui,
+ «Se n'est a tort ou par envie;
+ «Car n'est en ceste mortel vie
+ «Homme qui soit de touz amez
+ «Ne de toutes gens bons clamez.
+370 «Ce fait Envie qui s'efforce
+ «D'abatre loz, n'y face force
+ «Bon homme ains face toudiz bien,
+ «Car loz vaintra, je te diz bien,
+ «Et s'un tel homme ainsi apris
+375 «Peut aussi d'armes avoir pris
+ «Tant que renommée tesmoingne
+ «Qu'en tout bien faire s'embesoingne
+ Et qu'en rien ne soit recreant,
+ Un tel vassal, je te creant,
+380 Est bien digne de loz acquerre
+ Se bon est en paix et en guerre,
+ Et juste et loyal en tous cas
+ Et o lui ait pour advocas
+ Courtoisie qui si l'enseingne
+385 Que de gentil porte l'enseingne
+ En fait, en dit et en parolle.
+ Senz orgueil qui maint homme affolle
+ Si ait hault cuer et haulte emprise,
+ Ce n'est pas l'orgueil qu'on desprise
+390 Que d'avoir si haultain courage
+ Qu'on ne daingnast faire viltage
+ Et que l'en aime les haultaines
+ Choses contraires aux vilaines.
+ Telz choses sont appartenans
+395 Aux nobles, et que soustenans
+ Soient justice en tout endroit
+ Et toute bonté, c'est leur droit.
+ Mais pour revenir au propos
+ Pour quoy vins ça sur ton repos
+400 Par le commandement mon maistre
+ Amours, qu'au monde Dieu fist naistre,
+ Et de quoy se deult et complaint
+ Et dont par moy a toy se plaint,
+ C'est de la coustume perverse,
+405 Qui l'onneur de mainte gent verse,
+ De mesdire, que Dieux mauldie,
+ Par qui mainte femme est laidie
+ A tort et a grant desraison
+ Et maint bon homme senz raison,
+410 Qui queurt ores plus qu'onques mais.
+ Ce fait Envie qui tel mais
+ Apporte d'enfer pour donner
+ Aux gens, et tout empoisonner
+ «Et occirre de double mort
+415 Qui a si fait vice s'amort.
+ Mesdire, qui bien y regarde,
+ C'est tel glaive et si faite darde
+ Que meismes cil qui le balance
+ Occist et cil sur qui le lance,
+420 Mais aucunes fois plus blecié
+ Demeure cil qui l'a lancié
+ Que ne fait cil sur qui le rue.
+ Ou soit en maison ou en rue,
+ Et son ame plus griefment blece
+425 Et son honneur et sa noblece
+ Que ne fait souvent l'encusé.
+ Et tel s'est maintes foiz rusé
+ D'autre qui mieulx de soy valoit
+ Pour ce que son bien lui douloit;
+430 Et tel diffame autrui souvent
+ Qui est plus seurpris, je m'en vent,
+ Du mesmes meffait et tachié
+ Qu'il dit que l'autre est entachié;
+ Si est faulte de congnoissance
+435 Et d'envie vient la naissance;
+ Car nul ne vouldroit que tel verve
+ On deist de lui, quoy qu'il desserve,
+ Mais chascun puet estre certain
+ Qu'il est un juge si certain
+440 Qui tout congnoist et hors et ens,
+ Tout scet et tout est clerveans,
+ Si rendra a chascun desserte
+ De bien ou de mal, chose est certe,
+ Trop font mesdisans a haïr
+445 Et leur compaignie a fuïr
+ Plus que de gent bataillereuse.
+ Plus male et trop plus perilleuse
+ Est compaignie et plus nuysant
+ D'omme jangleur et mesdisant;
+450 Qui maie compaignie hante
+ Ne puet que du mal ne se sente,
+ Et avec les loups fault huler
+ Et de leur peau soy affuler.
+ Et, quant je di homs, j'entens famme
+455 Aussi, s'elle jangle et diffame;
+ Car chose plus envenimée
+ Ne qui doye estre moins amée
+ N'est que langue de femme male
+ Qui soit acertes ou par gale
+460 Mesdit d'autrui, moque ou ramposne;
+ Et se mal en vient, c'est aumosne
+ A celle qui s'i acoustume,
+ Car c'est laide et orde coustume.
+ N'a femmes n'affiert a mesdire,
+465 Ainçois, quant elles oyent dire
+ Chose qui face autrui dommage,
+ Abaissier doivent le langage
+ A leur pouoir ou elles taire,
+ S'autre chose n'en pevent faire;
+470 Car avoir doit, en verité,
+ Doulçour en femme et charité;
+ S'autrement font c'est leur contraire,
+ Car bien siet a femme a point taire.
+ Mais, pour ce que ceste coustume
+475 Court en mains lieux qu'envie alume,
+ Vouldroit bien Amours errachier
+ D'entre ceulz qu'il aime et tient chier,
+ C'est des nobles a qui tel tache
+ Trop messiet, s'elle s'i atache;
+480 Car si preux n'est, je l'ose dire,
+ Que, s'il a renom de mesdire,
+ Qu'il n'en soit partout moins amé,
+ Moins prisié et jangleur clamé.
+ Mais sur toutes autres diffames
+485 Het Amours qu'on parle des femmes
+ Laidement en les diffamant,
+ Ne veult que ceulz qui noblement
+ Se veulent mener pour acquerre
+ Pris et honneur en mainte terre
+490 Soient de tel tache tachié,
+ Car c'est maufait et grant pechié.
+ Et pour estrapper tel verjus
+ M'envoya bonne Amour ça jus
+ Atout l'Ordre belle et nouvelle,
+495 De quoy j'apportay la nouvelle,
+ Present toy, n'a gueres de temps,
+ Mais encor veult, si com j'entens,
+ Amours que ceste chose soit
+ Publiée comment qu'il soit
+500 Et qu'on le sache en maint paÿs
+ A fin que mesdit soit haÿs
+ En toutes pars ou noble gent
+ Sont d'acquerre loz diligent.
+ Si veult qu'ayes legacion
+505 De faire en toute nacion
+ Procureresses qui pouoir
+ Ayent, s'elles veulent avoir,
+ De donner l'Ordre delictable
+ De la belle rose agreable
+510 Avec le veu qui appartient.
+ Mais Amours veult, bien m'en souvient,
+ Que nulle ne soit establie
+ A donner l'Ordre gente et lie
+ S'elle n'est dame ou damoiselle
+515 D'onnour, courtoise, franche et belle,
+ Toutes sont belles quant bonté
+ A la beauté plus seurmonté.
+ Ainsi auras par ce convent
+ Ceste charge d'ore en avant,
+520 Si l'envoye par toute terre
+ Ou noble gent poursuivent guerre
+ Aux dames, de qui renommée
+ Est de leur grant bonté semée:
+ A celles veulz et te commande
+525 Bonne Amour par moy et te mande
+ Que tu commettes le bel Ordre
+ Ou nulz ne puet par droit remordre.
+ Et combien que j'aye apportées
+ Les roses qui seront portées
+530 Des bons a qui je les donnay,
+ Et de telles assez en ay,
+ Car en mon vergier sont cueillies,
+ Ne veult pas Amours que faillies
+ Els soient es autres contrées
+535 Ou telles ne sont encontrées;
+ Car quiconques d'orfaverie
+ D'or, d'argent ou de brouderie
+ De soye ou d'aucune autre chose,
+ Mais que soit en façon de rose,
+540 Portera l'ordre qui donnée
+ Sera de la dame, ordonnée
+ De par toy pour l'Ordre establir,
+ Il souffist; et pour acomplir
+ Ceste chose voicy les bulles,
+545 Ou monde n'a pareilles nulles,
+ Si tesmoing la commission.
+ Cil Dieu qui souffri passion
+ Te maintiengne toudiz en l'euvre
+ D'estude qui grant science euvre
+550 Et t'otroit son saint paradis,
+ Je m'en vois et a Dieu te dis.»
+ Adonc est celle esvanoÿe.
+ Je m'esveillay toute esbahye;
+ Ne vy ouvert huys ne fenestre,
+555 Merveillay moy que ce pot estre;
+ Si me pensay que c'estoit songe,
+ Mais ne le tins pas a mençonge
+ Quant coste moy trouvay la lettre
+ De la deesse au royal sceptre
+560 Qu'elle mist dessus mon chevet
+ Coste moy, puis volant s'en vet.
+ Par grant entente prises ay
+ Les bulles et moult y musay,
+ Car j'avoye lumiere d'oile.
+565 Je me levay et la chandoile
+ Alumay adonc senz tarder
+ Pour mieulx la bulle regarder.
+ Mais oncques ne vy en ma vie
+ Si de beauté lettre assouvie,
+570 Merveilles os, je vous plevy,
+ De la grant beauté que g'i vy.
+ Estrange en est moult la maniere:
+ Le parchemin de fin or yere
+ Et les lettres furent escriptes
+575 De fin azur, non trop petites
+ Ne trop grans, mais si bien formées
+ Que mieulx ne peust, non pas rimées
+ Ne furent, mais en belle prose
+ La contint l'Ordre de la rose.
+580 Le laz en fu de soye azure,
+ Et le seel de belle mesure
+ Fut d'une pierre precieuse
+ Resplandissant et gracieuse:
+ Le dieu d'Amours fut d'une part.
+585 Les piez ot sur un liepart,
+ De l'autre part fut la deesse,
+ De Loyauté dame et princesse.
+ Les empraintes moult merveilleuses
+ En furent et trop gracieuses;
+590 Et bien sembla de si bel estre
+ Que n'estoit pas chose terrestre.
+ Si leuz la lettre senz y point
+ Faillir et notay chascun point.
+ Lye fuz de la vision
+595 Et d'avoir tel commission;
+ Car combien que je ne le vaille
+ Ay je desir que nul ne faille,
+ Et pour ce moy, qui suis commise
+ A ce, ne doy estre remise
+600 De faire si bien mon devoir
+ Que je n'en doye blasme avoir.
+ Et pour ce ay je fait ce dictié
+ Ou j'ay tout l'estat appointié
+ Et mis la fourme et la maniere
+605 Comme il avint et ou ce yere,
+ A fin qu'on le sache en tous lieux.
+ Si soient tous jeunes et vieux
+ Desireux d'estre retenus
+ En l'Ordre, maiz n'y entre nulz
+610 S'il n'en veult bien son devoir faire,
+ Car il se pourroit trop meffaire.
+ Aussi aux dames amoureuses
+ Qui de tout bien sont desireuses,
+ J'entens de l'amour ou n'a vice,
+615 Mal, villenie, ne malice,
+ Car quiconques le die ou non
+ En bonne amour n'a se bien non,
+ Et a celles generaulment
+ Qui aiment honneur bonnement,
+620 Soit en ce regne ou autre part,
+ Qui ont les cuers de noble part,
+ De par la deesse je donne
+ Le plain pouoir et habandonne
+ De donner l'Ordre gracieux
+625 A tous nobles et en tous lieux
+ Ou bien employé le verront
+ A ceulz qui avoir le voulront;
+ Mais s'aucun le prent et le jure
+ Et puis après il s'en parjure
+630 Cellui soit tenu pour infame,
+ Haÿ de tout homme et de famme,
+ Car ainsi le veult la deesse
+ Qui ceste chose nous adresse.
+ Si feray fin, il en est temps,
+635 Priant Dieu que aux escoutans
+ Et a ceulz qui liront mes dis
+ Doint bonne vie et paradis.
+ Escript le jour Saint Valentin
+ Ou mains amans trés le matin
+640 Choisissent amours pour l'année,
+ C'est le droit de celle journée.
+
+ De par celle qui ce dictié
+ A fait par loyale amitié,
+ S'aucun en veult le nom savoir,
+645 Je lui en diray tout le voir:
+ Qui un tout seul cry crieroit
+ Et la fin d'Aoust y mettroit
+ Se il disoit avec une yne
+ Il savroit le nom bel et digne.
+
+ EXPLICIT LE DIT DE LA ROSE.
+
+
+
+_Ce poème ne se trouve que dans les mss. de la famille B._
+
+
+26 B1 Present
+
+46 B1 m'aime.
+
+78 B1 p. goust.
+
+105 B1 qu'el
+
+115 B1 T. fuyent.
+
+137 le _omis dans_ B1
+
+163 B1 Qui f.
+
+216 B1 ceste c. i.
+
+299 _manque dans_ B1
+
+338 B1 baz.
+
+345 B1 le p.
+
+351 bien _omis dans_ B1
+
+425 B1 noblesse
+
+435 manque dans B2
+
+457 B1 q. doy
+
+469 B1 ne p.
+
+503 B1 lez d.
+
+519 B2 d'ores
+
+534 B1 Eles s.
+
+594 B1 L. fu
+
+603 B2 t. le fait a.
+
+646 à 649 _renferment l'anagramme de_ Crystyne.
+
+_Rubrique_ B1 Cy fine le d. de la R.
+
+
+
+
+
+NOTES
+
+LE DIT DE LA ROSE
+
+
+Petit poème inédit, quelques vers seulement ont été donnés par Paulin
+Paris _(Mss. françois, V, p. 170)_, vers 638 à 649. 32.--Christine
+veut parler ici de l'hôtel du duc Louis d'Orléans. Cette demeure avait
+porté successivement les noms d'hôtel de Flandre, de Nesle, de Bohême
+et d'Artois, jusqu'à l'époque où le roi Charles VI l'acheta de Marie
+de Chatillon, veuve de Louis d'Anjou, pour la donner à son frère alors
+duc de Touraine (1388). Le duc d'Orléans augmenta considérablement
+l'importance primitive de l'hôtel, en y réunissant plusieurs maisons
+situées du côté de la rue Coquillière et de la rue des deux Écus et en
+y ajoutant encore l'hôtel du Grand Maître des Arbalétriers qui donnait
+sur la rue de Grenelle, de nombreuses cours et de vastes jardins
+étaient également compris dans cette propriété qui devint bientôt
+l'une des plus belles résidences de Paris[1]. Christine, qui devait
+souvent habiter chez le duc Louis, aimait à retracer les fêtes et
+réjouissances splendides auxquelles elle pouvait assister de temps à
+autre. La description qu'elle nous donne au commencement de son Débat
+de deux Amants, ne peut évidemment s'appliquer qu'à l'une des
+magnifiques réceptions de son puissant protecteur; son poème du dit de
+la Rose a aussi pour sujet une réunion toute intime des officiers de
+la maison du duc Louis, réunion que l'on pourrait peut-être supposer
+imaginaire, mais qui à notre avis a dû certainement avoir lieu. Nous
+croyons donc intéressant de donner ici les noms des officiers qui
+faisaient à cette époque partie de la maison du duc, et qui ont pu
+pour la plupart assister à la joyeuse assemblée à laquelle Christine
+fait allusion. L'intéressant travail de M. Jarry sur la vie politique
+de Louis de France[2] et la collection de Bastard nous ont permis de
+reconstituer la liste suivante:
+
+ Guillaume de Bracquemont «_mareschal de guerre_».
+ Robert de Bracquemont.
+ Jean de Trie, maréchal.
+ Arnaud Guilhem de Barbazan.
+ Guillaume du Chastel,
+ Archambaud de Villars.
+ Clignet de Brebant.
+ Guillaume Bataille.
+ Yves de Karouis.
+ Guillaume de la Champagne[3].
+ Pierre l'Orfèvre, chancelier du duc.
+ Jean de Craon, chambellan.
+ Henri, comte de Saumes, _id_.
+ Le Sire de Beaussant, _id_.
+ Le Sire de Ferrières, _id_.
+ Jean de Dreux, _id_.
+ Jean de Béthune, _id_.
+ Pierre de Wisque, sire de Rasse, _id_.
+ Philippe de Florigny, _id_.
+ Guillaume et Raoul de Laire, _id_.
+ Jean de Miraumont, _id_.
+ Alain de Beaumont, _id_.
+ Guy de Nesle, seigneur d'Offémont, _id_.
+ Olivier de Mauny, _id_.
+ Guillaume de Coucy, seigneur de Montmirail, _id_.
+ Gadifer de la Sale, _id_.
+ Jean de Saquainville, dit Sacquet, seigneur de Blarru, _id_.
+ Amaury de Lignières, _id_.
+ Jean des Mousures, seigneur de Morvilliers.
+ Guillaume de Meulhon.
+ Jean de Garencières.
+ Jean de Roussay.
+ Jean de Bueil.
+ Yves, seigneur de Vieuxpont.
+ Aubert de Cany.
+ Raoul de Saint-Remy.
+ G. de Fayel, dit le Bègue.
+ Robert de Cadillac.
+ Jean de Tillières.
+ Robert Ryout, maître d'hôtel.
+ Jean Bracque, _id_.
+ Le poète Eustache Deschamps, _id_.
+ Enguerrand de Marcoignet, _id_.
+ Jean Prunelé, chambellan, depuis le 24 août 1400 gouverneur de
+ Charles d'Orléans.
+ Ogier de Nantouillet, premier écuyer de corps.
+ Hector de Pontbriant, écuyer d'écurie.
+ Olivier Ferron, _id_.
+ Bertrand du Mesnil, écuyer.
+ Guy et Jacques de Renty, _id_.
+ Jean de Coutes, dit Minguet, _id_.
+ Pierre Paviot, écuyer, échanson.
+ Robert de Villequier, écuyer tranchant.
+ Richard de Mainemaires, dit Bellegarde, pannetier.
+ Denis Mariete, argentier.
+ Raoul de Baubigny, huissier d'armes.
+
+
+[1] Lebeuf, _Hist. du dioc. de Paris_, édit. Cocheris, t. I, p. 131 et
+ 265, et Bonamy dans les _Mém. de l'Acad. des inscr._ XXIII,
+ p. 262.
+
+[2] Jarry, _Hist. politique de Louis de France, duc d'Orléans_, Paris,
+ 1889.
+
+[3] Ce chevalier et les six qui précèdent furent les champions
+ français au combat du 19 mai 1402. Christine a chanté leur
+ victoire (voy. tome I, p. 240 et 305).
+
+
+
+
+LE DEBAT
+
+DE DEUX AMANS
+
+
+
+CI COMMENCE LE DEBAT DE DEUX AMANS
+
+
+ Prince royal, renommé de sagece,
+ Hault en valeur, poissant, de grant noblece,
+ Duit et apris en honneur et largece,
+4 Trés agreable
+ Duc d'Orliens, seigneur digne et valable,
+ Filz de Charles, le bon roy charitable,
+ De qui l'ame soit ou ciel permanable,
+8 Mon redoubté
+ Seigneur vaillant, par vostre grant bonté
+ Mon petit dit soit de vous escouté,
+ Ne par desdaing ne soit en sus bouté
+12 Par pou de pris;
+ Si ne l'ait pas vo haultece en despris
+ Pour ce que j'ay pou de savoir apris,
+ Ou pour ce qu'ay faible matiere pris
+16 Et hors l'usage
+ De vo bon sens qui n'escoute language
+ Qui tout ne soit trés vertueux et sage.
+ Mais a la fois point ne tourne a domage
+20 A ouïr choses
+ De divers cas en textes ou en gloses,
+ Et meismement ou matieres encloses
+ Joyeuses sont, soient rimes ou proses;
+24 Et par ouïr
+ Choses qui font par nature esjouïr
+ On fait souvent tristece hors fouïr.
+ Car trop grant soing tolt souvent a joïr
+28 Cuer occupé
+ D'avoir soulas, quant trop envelopé
+ Est es choses ou il s'est entrappé,
+ Ne corps humain, tant soit bien attrempé,
+32 Ne pourroit vivre
+ Toudis en soing; et j'ay leu en un livre
+ Que quant David, qui la loy Dieu voult suivre,
+ Vouloit estre de tristece delivré,
+36 Lors de sa lire
+ Moult doucement jouoit, et souvent l'yre
+ Il rapaisoit de Dieu; et ouïr lire
+ Choses plaisans font souvent joye eslire
+40 Aux escoutans.
+ Si n'est nul mal et en lieu et en temps
+ Lire et ouïr de choses esbatens.
+ Et pour ce, Prince excellent, mal contemps
+44 Vous ne soiez
+ De moy pour tant s'ay desir que voiez
+ Un petit dit, lequel ay rimoiez
+ Ad celle fin que vo cuer avoiez
+48 A soulacier
+ Aucunement. Si vous vueil commencier
+ A raconter, Dieu m'en vueille avancier,
+ Un grant debat dont j'oÿ fort tencier
+52 A deux amans.
+ Car tout d'amours sera cilz miens rommans:
+ Si l'entendront François et Alemans
+ Et toute gent, s'ilz entendent rommans;
+56 Mais jugement
+ Y apertient; si suppli humblement
+ Vo noble cuer qu'il daigne bonnement
+ Droit en jugier, si comme sagement
+60 Le sara faire.
+ Car li amant, ou il n'a que reffaire,
+ Le requierent, et de tout cest affaire
+ Il vous chargent, noble Duc debonnaire,
+64 Et si se tienent
+ A vostre dit, car bien scevent et tienent
+ Que droitturiers les jugemens qui viennent
+ De vous touz sont, nez ceulx qui appartiennent
+68 Es faiz d'amours,
+ Qui aux jeunes font souvent changier mours
+ En bien ou mal, en joyes ou clamours;
+ Mais naturel est a tous cil demours,
+72 Tant comme il dure,
+ Si ne le doit nul tenir a laidure;
+ Car tout ce qui est donné de Nature
+ Nul ne le peut tollir, dit l'Escripture.
+76 Si vous diray
+ Le grant debat, ne ja n'en mentiray,
+ De deux amans, que je moult remiray;
+ Car leur descort a ouïr desiray
+80 Et leur tençon
+ Gracieuse, non mie en contençon.
+ Ce fu en May, en la doulce saison,
+ Qu'assemblée ot en moult belle maison
+84 Et gracieuse,
+ Qui a Paris siet en place joyeuse,
+ Compagnie joenne, belle et soingneuse
+ De soulacier: creature envieuse
+88 N'ot en la route,
+ Fors de jouer, si com je croy sanz doubte.
+ Trés belle fu la compagnie toute,
+ Ou mainte dame ot qui d'amer n'ot goute
+92 Et mainte gente
+ Damoiselle parée par entente,
+ Mainte gentil pucelle, et, que ne mente,
+ De chevaliers y avoit plus de trente
+96 Et d'autre gent,
+ Beaulz et gentilz, papellotés d'argent,
+ Gays et jolis, assesmés bel et gent;
+ Si furent tous et toutes deligent
+100 De joye faire.
+ La ot moult bons menestrelz plus d'un paire
+ Qui haultement faisoient le repaire
+ Tout retentir. Si devoit a tous plaire
+104 Celle assemblée,
+ Car feste et joye y estoit si comblée
+ Qu'a cent doubles fu plus qu'autre doublée,
+ N'elle n'estoit de discorde troublée
+108 Mais trés unie,
+ Toute tristece en estoit hors banie.
+ Et en place bien parée et ounie,
+ Grant et large, nette, non pas honnie,
+112 Menoient tresche
+ Joyeusement par dessus l'erbe fresche;
+ Maint jolis tour, maint sault, mainte entrevesche
+ Y veïst on, et lancier mainte fleche
+116 A doulz regart,
+ Tout en requoy traire par soubtil art,
+ Et qui mieulz mieulz chascun faisoit sa part
+ De ce que doulz Deduit aux siens depart.
+120 Ainsi dançoient
+ Tous et toutes, ne point ne s'en lassoient,
+ Et en dançant leurs cuers entrelaçoient
+ Par les regars que ils s'entrelançoient.
+124 Qui veist jolies
+ Femmes dancier a contenances lies
+ Si gayement de manieres polies,
+ A chapiaulz vers de flours et d'acolies,
+128 Par mignotise
+ Bien avenant, doulcetement assise,
+ Rire et jouer, elles plaindre en faintise,
+ Parler attrait de maniere rassise,
+132 Les contenances
+ De ces amans a chascun tour des dances,
+ Muer couleur, faire maintes semblances,
+ Moult en prisast les doulces ordenances.
+136 Et puis après
+ Les menestrelz, qui bien jouoient très
+ Parmi chambres et parmi ces retrès,
+ Oist on chanter hault et cler a beaulz trèz
+140 Bien mesurez.
+ A brief parler, tant furent procurés
+ La ris et jeux qu'il sembloit que jurez
+ Fussent d'ainsi estre a feste adurez
+144 A tousjours mais.
+ Et moy, en qui tout anuy est remais
+ Depuis le jour que Mort de trop dur mais
+ M'ot servie, dont je n'aré jamais,
+148 C'est chose voire,
+ Plaisir joyeux au monde, ains aré noire
+ Pensée adès pour la dure memoire
+ De cil que je porte en ma memoire
+152 Sanz nul oubly,
+ Dont l'esperit soit ou ciel establi,
+ Qui seulete me laissa, n'entroubli
+ Ne fait mon dueil, ou que soye, affoibli
+156 En nulle guise,
+ Fus sus un banc en cellui lieu assise
+ Sanz mot sonner, regardant la devise
+ Des fins amans gentilz, plains de cointise,
+160 Tant renvoisiez
+ Qui de mener soulaz furent aisiez.
+ Mais je qui oz l'esperit acoisiez
+ Consideray que de tous les proisiez
+164 De celle place
+ Un escuier, bel de corps et de face,
+ Y ot jolis, mais tant fut en sa grace
+ Qu'il sembloit bien qu'il eüst plus grant masse
+168 De toute joye
+ Qu'autre qui fust ou lieu, se Dieux me voie;
+ Car mon regart a lui toudis avoye,
+ En remirant la gracieuse voie
+172 De son maintien;
+ Car il dançoit et chantoit si trés bien,
+ Si liement jouoit, je vous di bien,
+ Que il sembloit que le monde fust sien,
+176 Tant resjoÿ
+ Forment estoit, ou qu'il eüst jouÿ
+ De tous les biens dont oncqu' homme jouÿ,
+ Tant parestoit son gay cuer esjoÿ,
+180 A droit voir dire;
+ Car ne finoit de jouer et de rire,
+ Ou de chanter et dancer tout a tyre.
+ Mais de ses jeulz nul ne peüst mesdire
+184 Tant lui seoient,
+ Car les autres tous resjoïr faisoient,
+ Et ses soulas si gracieux estoient
+ Qu'a toute gent communement plaisoient;
+188 N'il ne parlast
+ Fors en riant et sembloit qu'il volast
+ Quant il dançoit. Mais, quoy qu'il se celast,
+ A peine un pas de nul costé alast
+192 Que de doulz oeil
+ Ne regardast simplement sanz orgueil
+ Telle qui fu present, ou tout son vueil
+ Estoit assis, mais par soubtil recueil,
+196 Comment qu'il fust,
+ Son regarder gittoit, qu'on n'apperceust
+ Qu'a celle plus qu'a autre pensée eust.
+ Si ne cuide je pas que pou lui pleust,
+200 Car bien sembloit
+ Que pour elle fust en amoureux ploit,
+ Tout non obstant que des gens tant s'embloit
+ Comme il pouoit. Mais l'amoureux esploit
+204 Fort a celler
+ Est aux amans qu'Amours fait afoler
+ Par trop amer et venir et aler.
+ Ainsi surpris d'amours, a brief parler,
+208 Cil sembla estre.
+ Mais près du banc ou je seoie a destre
+ Avoit assis decoste une fenestre
+ Un chevalier qui sus sa main senestre
+212 Tint appoyé
+ Son chief enclin, comme tout anoyé
+ Et tout pensif, et pou ot festoyé,
+ Ne il n'estoit joyeux ne desroyé,
+216 Ne esbatant
+ Ne sembla pas, mais n'estoit pas pour tant
+ Lait ne vieillart, ains de beauté ot tant
+ Com nul qui y fust et moult entremetant
+220 En gentillece
+ Et en honneur sembla et de jeunece
+ Assez garny, jolis et sanz parece,
+ Mais bien sembloit que pou eust de leesce
+224 Et pou de joye.
+ Car moy qui lors dessus le banc seoie
+ Soingneusement son maintien regardoie
+ Pour ce que si pensif je le veoie
+228 Et sanz soulas,
+ Par maintes fois li oÿ dire, hé las!
+ Bassetement, n'estre ne pouoit las
+ De souspirer comme homme qui en laz
+232 Est enserré;
+ Et avec ce tant ot le cuer serré
+ Que il sembloit qu'on l'eüst desterré,
+ Tant pale estoit, ou qu'il fust enferré
+236 D'un fer trenchant.
+ Et non obstant qu'il s'alast embruschant
+ D'un chapperon, dessus ses yeulz sachant,
+ Qu'on n'aperceust le pié dont fu clochant
+240 Ne son malage,
+ Et tout fust il loyal, secret et sage,
+ Si com je croy, si faindre son corage
+ Ne pot qu'il n'eust tout au long du visage
+244 Souvent les larmes,
+ Tant ne pouoit estre constant ne fermes
+ Que couvrir peust les trés ameres armes
+ Qu'Amours livre a ceulz qu'il rend trop enfermes
+248 Et maladis.
+ Ainsi cellui fut la, com je vous dis.
+ Morne, pensis et petit esbaudis.
+ Mais, si me doint Jhesu Crist paradis,
+252 Telle pitié
+ Me fist de lui veoir si dehaitié
+ Qu'oncques homme, tant y eusse amistié,
+ Ne m'atendry le cuer a la moitié
+256 Comme cellui
+ Me fist, que la je veoie a par lui
+ Morne, pensif, larmoier; ne nullui
+ N'apercevoit, je croy, l'anui de lui
+260 Fors moy sanz plus.
+ Car les autres toudis de plus en plus
+ S'esbatoient, et cil estoit reclus
+ Entre la gent plus simple qu'un reclus,
+264 Ne ne pensoit
+ Que le maintien qui triste le faisoit
+ Nul aperceust, car chascun y dançoit
+ Fors lui et moy, et pour ce ne cessoit
+268 D'estre pensifs.
+ Mais la cause qui si le tint rassis
+ J'aperceu bien, car des fois plus de six
+ Mua coulour quant près de lui assis
+272 Le corps gentil
+ D'une dame belle et gente entre mil
+ Estoit; adonc tout se transmuoit cil,
+ Si la suivoit aux yeulz, mais si soubtil
+276 Fu son regart
+ Qu'apercevoir ne le peust par nul art
+ Nul ne nulle, n'avoit l'ueil autre part,
+ Dont j'aperceu et vi tout en appert
+280 Que le meschief
+ Qui lui troubloit et le cuer et le chief
+ Venoit de la, je ne sçay par quel chief,
+ Mais sanz cesser souspiroit de rechief.
+284 Ainsi se tint
+ La longuement, dont trop de mal soustint.
+ Mais or oiez après qu'il en avint:
+ Quant ot songié assez il se revint
+288 Un pou a soy,
+ Comme homme qui un pou a sa grant soy
+ Estanchée; et je qui l'aperçoy
+ Le regarday, mais, s'oncques nul bien soy,
+292 Me fu avis
+ A son regart et au semblant du vis
+ Qu'il aperceut que tout son maintien vis,
+ Et come la estoit si com ravis,
+296 Si lui greva
+ Que veü l'os. Ne sçay comme il en va,
+ Mais assez tost de ce lieu se leva
+ Et vers moy vint et achoison trouva
+300 De m'arresner.
+ Et moy qui moult me voulsisse pener
+ De l'esjouïr, se g'y sceusse assener,
+ Pour la pitié qu'oy eu, dont atorner
+304 En tel conroy
+ L'avoie veu, quant devers la paroy
+ Le vi venir vers moy sanz nul desroy
+ Je me levay; mais, s'il fust filz de roy
+308 Ou duc ou conte,
+ Sot il assez que gentillece monte.
+ Courtoisie, qui les bons en pris monte
+ Et qui aprent, enseigne, duit et domte
+312 Tout bon courage,
+ Lui ot apris; adonc le doulz et sage
+ Si me rassist, et, sanz querre avantage
+ De nul honneur, humblement, sanz hauçage,
+316 Dessus le banc
+ Decoste moy s'assist cil qui fu blanc
+ Et pale ou vis, ou n'ot couleur ne sang
+ Par trop amer, et son bras par le flanc
+320 Adonc me mist
+ Courtoisement, et bellement me dist:
+ «Que pensez vous cy seule? Car il n'yst
+ De vous nul mot, bien croy qu'il vous souffist
+324 De cy penser
+ Sanz autre esbat, pour quoy n'alez dancer?»
+ Et je respons: «Mais vous, sire, avancer
+ Pou vous en voy et ne deussiez cesser
+328 De vous esbatre,
+ Ce m'est advis, car en ce lieu n'a quatre
+ Qui plus soient joennes, mais pou embatre
+ Je vous y voy, ne sçay qui fait rabatre
+332 Si vo pensée?»
+ Et cil, qui voult la doulour qu'amassée
+ Avoit ou cuer moy celler, a pessée
+ Parole dist: «En peu d'eure est passée
+336 Certes ma joye,
+ Tant suis rudes que dancer ne saroye
+ Ne autrement jouer, et toutevoie
+ N'ay je courroux ne chose qui m'anoye,
+340 Mais c'est ma guise
+ D'estre pensif, ce n'est pas par faintise;
+ Dieux a en moy tel condicion mise.
+ Ou qu'il m'anoit ou que bien me souffise,
+344 C'est ma nature.»
+ Ainsi parlions a bien basse murmure
+ Et ja avions conté mainte aventure
+ Quant vers nous vint cellui tout a esture,
+348 Dont j'ay parlé
+ Ycy dessus, qui n'ot cuer adoulé
+ Ains fu joyeux; si a l'autre acolé
+ Tout en riant, et a lui rigolé
+352 S'est bellement,
+ Et d'un et d'el parlerent longuement,
+ Mais sus amours tourna le parlement.
+ Si dist adonc l'escuier liement:
+356 «A ma requeste
+ Parlons d'amours un pou, et, sanz arreste,
+ D'entre nous trois de deviser s'apreste
+ Son bon avis chascun, et s'amours preste
+360 Plus joye ou mains
+ Aux vrais amans, vous pry a jointes mains
+ Qu'en devision, que nul ne l'oye; au mains
+ Pouons parler de ce dont joye ont mains.
+364 Si faisons conte
+ Que c'est d'amer, de quoy vient n'a quoy monte
+ Ycelle amour qui le cuer prent et dompte,
+ A quoy c'est bon, s'onneur en vient ou honte;
+368 Chascun en die
+ Ce qu'il en scet, ou se c'est maladie
+ Ou grant santé, ou se l'amant mendie
+ Qui dame sert. Le corps Dieu le maudie
+372 Qui mentira
+ De son avis et qui tout ne dira
+ Des tours d'amours ce qu'il en sentira!
+ Or y perra qui le mieulx enlira.
+376 Mais je conseil
+ Que nous yssions trestous trois hors du sueil
+ De cel huis la et alions en ce brueil,
+ Ou il fait vert, nous seoir en recueil
+380 Joyeusement,
+ Pour deviser la plus secretement,
+ Que nul n'oye l'amoureux plaidement
+ Fors que nous trois.» Et adonc vistement
+384 Nous nous levasmes,
+ Mais par mon loz une dame appellames
+ Avecques nous, qui het mesdis et blasmes;
+ Encore avec pour le mieulx y menames
+388 Une bourgoise
+ Belle, plaisant, gracieuse et courtoise;
+ Par mon conseil fu fait, car qui racoise
+ Des mesdisans la murmure et la noise
+392 Moult sages est.
+ Si partismes de la, et, sanz arrest,
+ Ou bel vergier entrames qui fu prest
+ A deduire, plus dru qu'une forest
+396 D'arbres moult beaulx,
+ Qui en saison portent bons fruis nouviaulx,
+ Ou en printemps se deduisent oisiault,
+ Et en beau lieu, qui y fist ses aviaulx,
+400 Fusmes assis.
+ Adonc cellui qui fu le moins pensis
+ Dist a l'autre qui ot plus de soussis:
+ «Dites, sire, car plus estes rassis
+404 Et le plus sage,
+ Vo bon avis de l'amoureux servage,
+ S'il en vient preu, joye, honneur ou dommage?»
+ Et cil respont: «Beaulz amis, c'est l'usaige
+408 Selon raison
+ Qu'en trestous cas et en toute saison
+ Honneur porte aux dames tout gentilz hom,
+ Premier diront, beau sire, et nous taison.
+412 Dites, ma dame,
+ Vo bon avis de l'amoureuse flamme,
+ Se joye en vient ou dueil a homme et femme?»
+ Et celle dit et respont: «Par mon ame,
+416 Je ne sçaroye
+ Qu'en dire au fort, quant est de moy loueroie
+ Que vous deissiez et voulentiers l'orroie,
+ Car proprement certes n'en parleroie;
+420 Dites, beau sire,
+ Car je sçay bien que mieulx en sçarés dire.»
+ Et cil respont: «Ne vous doy contredire.
+ Ne vueille Dieux qu'a ce ja mon cuer tire
+424 Que vous desdie.
+ Puis qu'il vous plaist, ma dame, que je die
+ Ce qu'il m'est vis, quoy qu'autre contredie,
+ Des fais d'amours et de la maladie
+428 Qui vient d'amer,
+ Se plus en vient de doulz et moins d'amer,
+ Selon que sçay et que puis extimer
+ Par essaier et par m'en informer,
+432 J'en parleray
+ Ce que j'en sens, ne ja n'en mentiray,
+ Combien qu'autres trop mieulz que ne sçaray
+ En parleroit, toutefois en diray
+436 Tout mon avis,
+ S'oncques je sçoz cognoistre ne ne vis
+ Les tours d'amours par qui cuers sont ravis.
+ C'est un desir qui ja n'est assouvis,
+440 Qui par plaisir
+ En jeune cuer se vient mettre et choisir
+ Lui fait amour; de ce naist un desir
+ De franc vouloir, qui le cuer vient saisir
+444 De tel nature
+ Qu'il rent amant le cuer et plein d'ardure
+ Et desireux d'estre amé tant qu'il dure.
+ Mais tant est grant celle cuisant pointure
+448 Qu'elle bestourne
+ Toute raison et tellement atourne
+ Cil qui est pris que du joyeux fait mourne
+ Et le morne en joyeuseté tourne,
+452 Souvent avient.
+ C'est une riens de quoy l'omme devient
+ Tout tresmué, si qu'il ne lui souvient
+ De nulle honneur ne de preu ne li tient;
+456 Souventes fois
+ Oublier fait et coustumes et drois,
+ Fors volenté n'y euvre en tous endrois.
+ C'est Sereine qui endort a sa vois
+460 Pour homme occire.
+ C'est un venin envelopé de mirre
+ Et une paix qui en tout temps s'aÿre;
+ Un dur liain, ou desplaisir ne yre
+464 N'a nulle force
+ Du deslier. C'est vouloir qui s'efforce
+ De nuire a soy; une pensée amorse
+ A desirer, par voie droitte ou torse,
+468 Avoir aisance
+ De ce en quoy on a mis sa plaisance,
+ Et quant on l'a, n'y a il souffisance.
+ Car le las cuer est toudis en balance
+472 S'il aime fort,
+ Car s'il avient que l'amant tant au fort
+ Ait fait qu'il soit amé, et reconfort
+ Lui soit donné, si me rens je bien fort
+476 Que celle joye
+ N'yert ja si grant qu'Amours ne lui envoie
+ Mille soussis contre une seule voie
+ D'avoir plaisir, ne que ja son cuer voie
+480 Asseüré,
+ Et tout soit il ou jeune ou meüré,
+ Ou bel ou bon, ja si beneüré
+ Ne se verra que trés maleüré
+484 Il ne se claime
+ Souventes fois, se parfaittement aime.
+ Car Fortune, qui les discordes semme,
+ En plus perilz que nef qui va a reme,
+488 Par maintes voyes,
+ Le fichera, mais le las toutevoies
+ Tout le peril ne prisera deux oies
+ Mais qu'il ne perde aucunes de ses joyes
+492 Chier achetées.
+ Haÿ, vray Dieux! quantes doleurs portées
+ Sont es las cuers ou amours sont boutées!
+ Quant m'en souvient, de moy sont redoubtées
+496 Les dures larmes,
+ Les durs sangloux et les mortelz voacarmes,
+ Et les souspirs plus poignans que gisarmes.
+ Et se parler en doy comme clerc d'armes,
+500 Ce scet bien Dieux,
+ Et quel dongier et quel torment mortieulx
+ Porte l'amant, ou soit jeunes ou vieulx,
+ Pour faire tant qu'il lui en soit de mieulz
+504 Devers sa dame,
+ S'il est a droit espris de l'ardent flamme
+ Qui par desir l'amant art et enflamme,
+ Avant qu'il soit amé, je croy, par m'ame,
+508 Qu'assez endure
+ De griefs anuis, je ne sçay comme il dure
+ En tel torment, en si mortel pointure,
+ N'il n'a en soy autre soin n'aultre cure
+512 Que celle part
+ Ou il aime; si a quitté sa part
+ De tous les biens que Fortune depart
+ Pour cellui seul, qui pou lui en espart,
+516 Certes peut estre.
+ Ainsi le las son paradis terrestre
+ A fait de ce qui son cuer plus empestre,
+ Et tout soit il roy ou duc ou grant maistre
+520 Fault qu'il s'asserve,
+ Ou vueille ou non, et que sa dame serve
+ Et vraye amour, ains que joye desserve.
+ Et puis y a encor plus dure verve:
+524 S'on l'escondit,
+ Or se tient mort le las, or se maudit,
+ Et puis Espoir autre chance lui dit,
+ Puis Desconfort revient et l'en desdit;
+528 Ainsi n'a paix.
+ En tous endrois le sert de divers mais
+ Ycelle amour, qui ne lairoit jamais
+ Avoir repos le cuer ou est remais
+532 Cellui vouloir.
+ Mais supposé qu'a l'amant tant valoir
+ Lui vueille Amour que cause de doloir
+ N'ait en nul cas, ne lui doie chaloir
+536 Fors de leece,
+ Et qu'a son gré du tout de sa maistrece
+ Il soit amé, qui lui tiegne promesse
+ Et loiaulté, ne croiez qu'a destrece
+540 Pour tant ne soit;
+ Car Faulz Agait, qui moult tost aperçoit
+ Le couvine des amans et conçoit
+ Par leurs semblans leur fait, comment qu'il soit,
+544 Ne s'en taist pas;
+ Si reveille moult tost, plus que le pas,
+ Les mesdisans, cui Dieux doint mau repas,
+ Qui font gaitier Jalousie au trespas
+548 Et mettre barres
+ Es doulz deduis des amans et enserres.
+ Lors commencent et murmures et guerres
+ Souventes fois, trop plus grans que pour terres
+552 Ne pour avoir.
+ Beau sire Dieux! qui pourroit concepvoir
+ Le grant tourment qu'il convient recepvoir
+ Au povre amant, qui ne peut bien avoir
+556 Pour le parier
+ Des mesdisans qui lui tollent l'aler
+ Devers celle qu'il aime et veult celer.
+ Trop durement font l'amant adoler
+560 Les mesdisans
+ Ou le jaloux, qui trop lui est nuisans.
+ Ceulz lui tollent ses doulz biens deduisans,
+ Dont tel dueil a qu'au lit en est gisans
+564 En desespoir
+ Souventes fois, ou il se met apoir
+ En grant peril de mort, s'il n'a pouoir
+ De soy chevir autrement, ne espoir
+568 Qu'autrement puist
+ Celle veoir pour qui le cuer lui cuist.
+ Encor y a une chose qui nuist
+ Trop aux amans et qui a dueil les duist
+572 C'est jalousie,
+ Qui oublier fait toute courtoisie
+ Au las amant, qui si fort se soussie
+ Qu'il est aussi comme homme en frenesie
+576 Et loings et près.
+ S'il s'aperçoit que un autre amant engrès
+ De celle amer soit, ou son cuer est trais,
+ Sachiez de voir, s'il y voit nulz attrais
+580 Qu'elle lui face.
+ Il en muera sens et couleur et face,
+ Ne je ne cuid qu'autre meschief efface
+ Ce mortel soin, quoy qu'il se contreface
+584 Joyeux ne lié.
+ C'est mort et dueil, qui estre appalié
+ Certes ne peut, n'en paix estre alié,
+ Le cuer qui est de tel tourment lié.
+588 C'est une rage
+ Trop amere qui met l'omme en courage
+ De faire assez de maulz et de domage.
+ Pluseurs en ont honneur et heritage
+592 Souvent perdu.
+ Qui jaloux est a meschief s'est rendu,
+ Mieulz lui vauldroit gesir mort estendu,
+ Mais grant amour lui a ce bien rendu
+596 En guerredon;
+ Car trop amer si empetre ce don
+ Au pouvre amant, qui de son cuer fist don;
+ Si lui semble que trop perderoit don
+600 S'un autre avoit
+ Le bien que si chier comparer se voit.
+ Mais certes se le las mourir devoit
+ N'en partiroit, nez s'il ores savoit
+604 Que relenqui
+ Et delaissié l'eüst sa dame, en qui
+ Son cuer a tout, puis qu'amours le vainqui
+ Par un regart qui du doulz oeil nasqui,
+608 Que il tant prise.
+ Et qu'a celle qui tant est bien apprise
+ Il s'est donné et qu'elle a s'amour prise;
+ Jamais nul jour n'en doit estre desprise,
+612 Comme il lui semble,
+ Pour riens qui soit, mais tous les maulz assemble
+ En son las cuer: qui d'aïr sue et tremble
+ Et souvent het, et puis amour rassemble,
+616 C'est dure dance
+ Et moult estrange vie et concordance;
+ Et tout d'amour en vient la dependence.
+ Ainsi en soy n'a ne paix n'acordance,
+620 Ains derve d'yre
+ Le las amant jaloux, quant il ot dire
+ Ou apperçoit qu'a autre amour se tire
+ Celle de qui ne peut ouïr mesdire
+624 Et si le laisse.
+ Si est plus serf que chien qu'on meine en laice,
+ Que le veneur tient n'aler ne delaisse;
+ Ainsi le tient celle qui pou l'eslece
+628 En son dongier.
+ Ha! quel amour qu'on ne puet estrangier
+ Du dolent cuer, tant sache dommagier!
+ On s'en doit bien de dueil vif enragier
+632 Que il conviengne
+ A force amer ce dont fault que mal viegne,
+ Et que subgiet obeïssant se tiengne
+ Le las amant, quelque mal qu'il soustiengne,
+636 C'est grant merveille.
+ Amours! amours! nul n'est qui ne s'en dueille,
+ Cil qui te sert pou repose et moult veille,
+ Et trop pener lui fault, vueille ou ne vueille,
+640 Qui tu accointes.
+ Mais regardons encore les plus cointes,
+ Les mieulz amez et ceulz qui n'ont les pointes
+ Qu'ont les jaloux, qui sont d'amertume ointes,
+644 Sont ilz dehors
+ Ces grans meschiefs?--Je croy que non encors,
+ Ains y perdent pluseurs et ame et corps;
+ S'il m'en souvient et se j'en ay recors,
+648 Quant sont peris
+ Par tel amour en France et a Paris
+ Et autre part! Ainsi furent meris
+ Jadis pluseurs amans: meismes Paris,
+652 Qui belle Helaine
+ Ot ravie en Grece a moult grant peine,
+ Dont Troye, qui tant fu cité haultaine,
+ Fu puis arse, destruitte et de dueil pleine,
+656 Ou fu perie
+ La plus haulte et noble chevalerie
+ Qu'ou monde fust, et si grant seigneurie;
+ Meisme a Paris durement fut merie
+660 L'amour sanz faille,
+ Car Thelamon l'occist en la bataille.
+ Et deux amans autres, que je ne faille,
+ Reçurent mort, comme Ovide le baille
+664 En un sien livre,
+ Pour celle amour qui les folz cuers enyvre;
+ Car moult souvent, pour joyeusement vivre,
+ S'assembloient, et leur vouloir ensuivre,
+668 En un bouscages
+ Qu'ot nom Limaux; la les bestes sauvages
+ Devorerent l'amant, ce fu domages.
+ Et Piramus, l'enfant cortois et larges,
+672 Et la trés belle
+ Doulce Thysbé, la jeunete pucelle,
+ Ne s'occirent ilz sus la fontenelle?
+ Soubz le meurier blanc il moru pour elle
+676 Et elle aussi
+ S'occist pour lui, dont le meurier noircy
+ Pour la pitié dont morurent ainsi.
+ Ainsi grief mort les deux enfans corsi
+680 Par trop amer.
+ Piteusement aussi peri en mer
+ Lehander qui, pour garder de blasmer
+ Belle Hero, qui le voult sien clamer,
+684 Par nuyt obscure,
+ Le las amant! prenoit telle aventure
+ De mer passer en sa chemise pure,
+ Dont une fois, par grant mesaventure,
+688 Y fu noyés
+ Par tempeste de temps. Voiez, voiez
+ Comment les las amans sont avoiez
+ Qui par amours sont pris et convoiez!
+692 Qu'ont ilz de peine?
+ Et Achillès aussi pour Polixenne
+ Ne morut il quant en promesse vaine
+ Il se fia, dont mort lui fu prochaine?
+696 Ne fut donc mie
+ Raison en lui bien morte et endormie
+ Quant il eslut pour sa dame et amie
+ Celle qui ert sa mortel anemie?
+700 Mal lui en prist.
+ Ce fist Amours, par qui maint en perist,
+ Mais, quant mal vient aux gens, il s'en soubzrist.
+ Et ceste amour trop durement surprist
+704 Aessacus,
+ Filz au bon roy Priant, qui si vaincus
+ Fu d'amer trop, que sanz querir escus
+ En mer sailli, comme trop yrascus
+708 Que reffusé
+ L'ot celle, a qui long temps avoit musé;
+ Dont les fables, qui le fait encusé
+ Ont, tesmoignent qu'en plungon fut rusé
+712 Et tresmué:
+ Si com se fu dedens l'eaue rué,
+ En cel oisel fut tantost remué;
+ Pour amour fu en tel forme mué,
+716 En tel maniere,
+ Son corps gentil oncques n'ot autre biere;
+ Veoir le peut on en mainte riviere
+ Ou de noier encor monstre maniere;
+720 Les Dieux de lors
+ Pour memoire changierent si son corps.
+ Mais regardons d'autres amans encors
+ Qui pour amer furent periz et mors
+724 Et exillié.
+ Ypis aussi tant fort fu traveillié
+ Par tel amour, qui si l'ot bataillié,
+ Qu'il s'en pendi, comme mal conseillié,
+728 A l'uis de celle
+ Qui reffusé a response cruelle
+ L'ot durement, et pour celle nouvelle
+ Le las s'occist; mais les Dieux de la felle
+732 Vengence en pristrent,
+ Car ymage de pierre dure firent
+ Son corps cruel devenir; si la virent
+ Pluseurs dames qui exemplaire y prirent,
+736 Ce fu raison.
+ Et a Romme, pour autelle achoison,
+ Un jouvencel s'occist qui sa raison
+ Ot comptée, ne sçay en quel saison,
+740 A son amée;
+ Mais la felle, comme mal informée,
+ Le reffusa, et cil en la fumée
+ Tout devant elle a sa char entamée
+744 D'agus couteaux,
+ Ainsi fina. Mais de temps plus nouveaux
+ Or regardons: de Tristan qui fu beaulz,
+ Preux et vaillant, amoureux et loyaulz,
+748 Quelle la fin
+ En fu pour bien amer de vray cuer fin?
+ Ne le gaita son oncle a celle fin
+ Qu'il l'occisist et mort a la perfin
+752 Il lui donna.
+ Mais celle amour Yseut si ordenna
+ Qu'entre les bras de son ami fina;
+ Par mon serment, cy piteuse fin a
+756 De deux amans.
+ Et Cahedins, si com dit li romans,
+ Ne morut il plus noircy qu'arremans,
+ Pour tel amour: si fu ses testamans
+760 Plein de pitié.
+ Encor depuis regardons l'admistié
+ Du chastellain de Coussy, se haitié
+ Il fu d'amours, je croy, qu'a grant daintié
+764 En avoit bien,
+ Mais la dame du Faël, qui pour sien
+ Tout le tenoit, je croy, l'acheta bien,
+ Car puis que mort le sçot ne voult pour rien
+768 Plus estre en vie.
+ Et du Vergy la trés belle assouvie
+ Chastellaine, qui de riens n'ot envie
+ Fors de cellui a qui avoit plevie
+772 Amour loyale;
+ Mais elle et lui orent souldée male
+ Par trop amer, car mort en ieurent pale.
+ Si ont fait maint et en chambre et en sale
+776 A grant dolour
+ Par tel amour, qui fait changier coulour
+ Souventes fois, ou soit sens ou folour,
+ Suer en froit et trembler en chalour.
+780 Mais je m'en passe
+ Pour plus briefté, et, se tous vous nommasse,
+ G'y mettroye, je croy, un an d'espace.
+ Mais des periz en y a si grant masse
+784 Que c'est sanz nombre,
+ Par tel amour, qui passe comme un ombre
+ Et le las cuer sy empesche et encombre
+ Que ses meschiefs il ne compte ne nombre.
+788 En maintes guises
+ Sont les peines des amoureux assises:
+ Les uns si ont voies couvertes quises
+ Pour bien avoir, mais doulours ont acquises
+792 Estrangement,
+ L'un pour raport, l'autre pour changement,
+ L'autre ne peut avoir alegement,
+ L'autre par non soy mener sagement
+796 En gist pasmé,
+ Par divers cas et tels qu'ilz ont amé
+ Trop haultement, dont ont esté clamé
+ Faulz, desloiaulz, et en chartre enfermé
+800 Ou detrenchiez;
+ Et de telz qui en ont perdu les chiefs
+ Diversement, et mains autres meschiefs
+ En sont venus a ceulz qui atachiez
+804 En tel maniere
+ Sont tous les jours, c'est chose coustumiere.
+ Pour tel amour sont maint portez en biere
+ Qui comparent yceste amour trop chiere,
+808 En maint endroit.
+ Qui tous les cas deviser en vouldroit.
+ Qui avienent, long temps y convendroit.
+ Mais trop souvent avient, soit tort ou droit,
+812 Dont c'est domages.
+ Quantes noises sordent es mariages
+ Pour ceste amour qui dompte folz et sages;
+ Car ou s'esprent il n'est si fort corages
+816 Qu'elle ne change.
+ Si fait amer souvent le plus estrange
+ Et delaissier le privé pour eschange,
+ Estrangement les cuers entremeslange
+820 Sanz que raison
+ Clamée y soit, si n'y vise saison
+ Ne temps ne lieu: c'est l'amoreux tison
+ Qui meismement fait mainte mesprison
+824 Faire au plus sage,
+ C'est le piteux et mal pelerinage,
+ La ou Paris ala par mer a nage,
+ Ou il ravi Heleine au cler visage
+828 Qui comparée
+ Fu durement par Venus l'aourée
+ Et Cupido son filz, qui procurée
+ A mainte amour, dont pluseurs la courée
+832 Et les entrailles
+ Ont eux perciés, ne sont pas devinailles.
+ Quels que soient d'amours les commençailles
+ Tousjours y a piteuses deffinailles.
+836 Fuiez, fuiez
+ Yceste amour, jeunes gens, et voiez
+ Comment on est par lui mal avoiez!
+ Ses promesses, pour Dieu, point ne croiez!
+840 Car son attente
+ Coste plus chier que ne fait nulle rente,
+ Nul ne s'y met qu'après ne s'en repente,
+ Car trop en est perilleuse la sente,
+844 Sachiez sanz doubte,
+ Et moult en est de legier la foy roupte.
+ C'est un trespas obscur, ou ne voit goute
+ Cil qui s'y fiert et nycement s'i boute,
+848 N'est pas mençonge;
+ Tant de meschiez en vient que c'est un songe,
+ Si tient plus court que l'esparvier la longe,
+ Et mal en vient, le plus de ce respons je,
+852 C'est fait prouvé;
+ Croiez cellui qui bien l'a esprouvé.
+ Si ne suis je mie pour tant trouvé
+ Sage en ce cas, mais nyce et reprouvé,
+856 C'est mon dommage.
+ Mais a la fois un fol avise un sage,
+ Et qui esté a en longtain voiage
+ Peut bien compter comment on s'i heberge
+860 En mainte guise.
+ Qui s'y vouldra mirer je l'en advise;
+ Car tous les jours avient par tel devise,
+ Mais du peril ne se gaite ny vise
+864 L'amant musart,
+ Qui sa vie met en si fait hasart
+ Et n'eschieve l'ardent feu, ou tout s'art,
+ Ainçois le suit et celle amour de s'art
+868 L'amant esprent
+ Par le plaisir qui a amer l'aprent;
+ Si le tient si qu'il ne scet s'il mesprent
+ Ou s'il fait bien, et, s'aucun l'en reprent
+872 Il s'en courrouce
+ Ne gré n'en scet, tant a pleines de mouce
+ Ses oreilles, qui de raison escouse
+ Sont si qu'ouïr lui semble chose doulce
+876 De chose amere,
+ Et sa marastre il retient pour sa mere;
+ Felicité lui semble estre misere,
+ Et de misere et servage se pere;
+880 Est il bien bugle?
+ Ainsi amours fait devenir aveugle
+ Le fol amant qui se cuevre d'un creuble
+ Et bien cuide veoir, ou temps de neuble,
+884 Le cler soleil,
+ Et juge bon ce qui lui plaist a l'ueil.
+ Ainsi est il; pour tant, dire ne vueil
+ Ce que je di pour ce que n'aye vueil
+888 D'amours servir,
+ Ne pour blasmer qui s'y veult asservir,
+ Mais pour dire comme il s'i fault chevir
+ Qui a amours veult loiaulté plevir
+892 De cuer certains!
+ Ainsi, ma dame, et vous, beau doulz compains,
+ Ouïr pouez que l'amant a trop mains
+ De ses plaisirs, s'il est a droit atains,
+896 Qu'il n'a de joye.
+ Ce scevent ceulz qu'amours destraint et loie
+ En ses lïans, ou maint homme foloie;
+ Savoir le doy, car griefment m'en doloie
+900 Quant en ce point
+ Estoie pris, encor n'en suis je point
+ Quitte du tout, dont dessoubz mon pourpoint
+ Couvertement ay souffert maint dur point
+904 A grant hachée.
+ Mais je ne croy qu'a nul si bien en chée
+ Que tel peine ne lui soit approuchée,
+ Com je vous ay yci ditte et preschée,
+908 Ce n'est pas fable.»
+ Quant le courtois chevalier amiable
+ Ot finée sa parole notable,
+ Que li pluseur tendroient veritable,
+912 Et bien contée,
+ Ditte a biaulz trais, ne peu ne trop hastée,
+ La dame adonc, qui bien l'ot escoutée,
+ Recommença et dist: «Se j'ay nottée
+916 Vostre parole,
+ Bien a son droit Amours a dure escole
+ Tient les amans, qui n'est doulce ne mole,
+ Si com j'entens, et qui maint homme affole
+920 Sanz achoison.
+ Mais quant a moy tiens que mie foison
+ Ne sont d'amans pris en telle prison,
+ Tout non obstant que pluseurs leur raison
+924 Vont racontant
+ Puis ça, puis la, aux dames, mais pour tant
+ N'y ont le cuer ne ne sont arrestant
+ En un seul lieu, combien qu'assés gastant
+928 A longue verve
+ De leurs moz vont, mais que nul s'i asserve
+ Si durement ne croy, ne que ja serve
+ Si loiaulment de pensée si serve
+932 Amours et dame;
+ Et, sauve soit vostre grace, par m'ame
+ Ne croy que nul tant espris de tel flamme
+ Soit qu'il ait tant de griefs dolours pour femme;
+936 Mais c'est un conte
+ Assez commun qu'aux femmes on raconte
+ Pour leur donner a croire, et tout ne monte
+ Chose qui soit, et celle qui aconte
+940 A tel language
+ A la perfin on la tient a pou sage;
+ Et quant a moy tiens que ce n'est qu'usage
+ D'ainsi parler d'amours par rigolage
+944 Et passer temps.
+ Et s'il fu voir ce que dire j'entens
+ Qu'ainsi fussent vray en l'ancïen temps
+ Li amoureux, il a plus de cent ans
+948 Au mien cuidier
+ Que ce n'avint, ce n'est ne d'ui ne d'ier
+ Qu'ainsi attains soient; mais par plaidier
+ Et bien parler se scevent bien aidier
+952 Li amoureux,
+ Et, se jadis et mors et langoreux
+ Ilz en furent et mains maulz doloreux
+ Endurerent, meismes li plus eureux,
+956 Comme vous dittes,
+ Je croy qu'adès leurs doleurs sont petites,
+ Mais es romans sont trouvées escriptes
+ A droit souhaid et proprement descriptes
+960 A longue prose.
+ Bien en parla le Romans de la Rose
+ A grant procès et aucques ainsi glose
+ Ycelle amour, com vous avez desclose
+964 En ceste place,
+ Ou chapitre Raison qui moult menace
+ Le fol amant, qui tel amour enlace,
+ Et trop bien dit que pou vault et tost passe
+968 La plus grant joye
+ D'ycelle amour, et conseille la voie
+ De s'en oster, et bien dit toutevoye
+ Que c'est chose qui trop l'amant desvoye
+972 Et dur fleyaulx,
+ Et que c'est la desloiaulté loiaulz
+ Et loiaulté qui est trop desloyaulz,
+ Un grant peril aux nobles et royaulz,
+976 Et toute gent
+ Sont perillé s'ilz en vont approchant.
+ Ainsi fu dit, mais je croy qu'acrochant
+ Pou y vont, mais tous n'aiment fors argent
+980 Et vivre a aise.
+ Et qui pourroit aussi vivre ou mesaise
+ Qu'avez conté? Je croy, par saint Nycaise!
+ Qu'homme vivant n'est, a nul n'en desplaise,
+984 Qui peust porter,
+ Tant soit il fort, les maulz que raconter
+ Vous oy yci, sanz la mort en gouster;
+ Mais je n'ay point ou sont ouÿ conter
+988 Ly cymentiere
+ Ou enfouÿ sont ceulz qu'amours entiere
+ A mis a mort, et qui por tel matiere
+ Ont jeu au lit ou porté en litiere
+992 Soient au saint
+ Dont le mal vient; et, quoy que dient maint,
+ Je croy que nul, fors a son aise, n'aint.
+ Pour desdire vo dis et vo complaint
+996 Ne le dis pas,
+ Sauve vo paix, ne je ne me debas
+ Qu'estre ne puist, mais je croy qu'a lent pas
+ Sont trouvez ceulz qui ont si mal repas
+1000 Par trop amer.»
+ Adonc cellui qui ja n'esteut nommer,
+ C'est l'escuier ou n'ot goute d'amer,
+ Parla ainsi com m'orrez affermer
+1004 Et briefment dire:
+ «Beaulz doulz compaings et amis, et chier sire,
+ Je me merveil n'il ne me peut souffire
+ Dont vous dittes que c'est des maulz le pire
+1008 Que cil qui vient
+ De par amours amer, s'il m'en souvient
+ Vous avez dit que l'amant tout devient
+ Morne et pensis quant telle amour survient
+1012 En ses pensées
+ Et qu'aux plus lié ses joyes sont passées
+ Souventes fois et doulours amassées
+ En lieu de ris; et de vous sont tauxées
+1016 Moult pou les joyes
+ Qui a l'amant vienent par maintes voies,
+ Par doulz desirs et par pensées coyes
+ Et en mains cas autres; et toutevoies
+1020 Tout le plaisir
+ Envers le mal, qui avient par desir
+ Et par servir sa dame a long loisir,
+ Petit prisiez; qui vous orroit choisir
+1024 Il sembleroit
+ Que le loial amant, qui aimeroit
+ De tout son cuer, jamais nul bien n'aroit.
+ Espoventé seroit qui vous orroit
+1028 D'amer acertes,
+ Quant si payé seroit de ses dessertes:
+ S'ainsi estoit, ja nul n'ameroit certes,
+ Quant telz peines lui seroient offertes
+1032 Et nul loier
+ Ou bien petit, il n'est nul qui loier
+ En tel liain se voulsist, mieulz noyer
+ Trop lui vauldroit que ainsi s'avoier
+1036 A tel contraire.
+ Mais de tout ce que ouÿ vous ay retraire,
+ Sauve vo paix, je tiens tout le contraire
+ Et que plus bien par amer sanz retraire
+1040 Il peut venir
+ Au vray amant que mal, qui maintenir
+ S'y veult a droit et loyaulté tenir.
+ Quant est de moy, je tiens et vueil tenir
+1044 Que d'amour vienent
+ Tous les plaisirs qui homme en joye tienent
+ Et tous les biens qui aux bons apartienent.
+ En sont apris et tout honneur retienent
+1048 Li amant fin,
+ Qui loiaument aiment a celle fin
+ De mieulz valoir et d'avoir en la fin
+ Joye et plaisir; ne croy qu'a la parfin
+1052 Mal leur aviengne;
+ Je consens bien que de frang voloir viegne
+ Ycelle amour, mais que l'amoureux tiegne
+ Morne et dolent n'est drois qu'il apartiegne.
+1056 Et supposé
+ Q'amé ne soit, ne tant ne soit osé
+ Qu'a celle en qui tout son cuer a posé
+ Le die, et que ja ne soit repposé
+1060 D'amer sanz ruse,
+ S'il fait le droit n'est raison qu'il s'amuse
+ A duel mener; poson qu'on le reffuse:
+ Quant en ce cas, se de raison n'abuse,
+1064 Bonne esperance
+ Le doit tenir, ou qu'il soit, en souffrance,
+ Ne doit pour tant s'enfuïr hors de France
+ Ou par despoir son corps mettre a oultrance
+1068 De mort obscure.
+ Si ne vient point tant de male aventure,
+ Sauf vostre honneur, ne reçoit tant d'injure,
+ A homs qui met en bien amer sa cure,
+1072 Comme vous dittes;
+ Ainçois Amours paye si hault merites
+ A ses servans que toutes sont petites
+ Leurs peines vers les grans joyes eslites
+1076 Qu'il leur en rend.
+ Quar quant l'amant a vraye amour se rend,
+ Qui le reçoipt et lui promet garent
+ Contre tous maulz, comme prochain parent,
+1080 Il le remplist
+ D'un doulz penser qui trop lui abelist,
+ Qui ramentoit la belle qu'il eslist
+ A sa dame et la doulceur qui d'elle yst
+1084 Et tous ses fais.
+ La est l'amant de joye tous reffais
+ Quant lui souvient du gent corps trés parfais
+ De la trés belle, et c'est ce qui le fais
+1088 D'amour parfaite
+ Lui fait porter, et espoir qui l'affaitte
+ Et qui lui dit qu'encore sera faitte
+ L'acointance, sanz ja estre deffaitte,
+1092 De lui et d'elle;
+ Et ainsi sert, en esperant, la belle
+ Et bonne amour qui souvent renouvelle
+ Ses doulz plaisirs; car, se quelque nouvelle
+1096 Ouïr il peut
+ Dont esperer puist avoir ce qu'il veult
+ Ou regardé en soit plus qu'il ne seult,
+ Sachiez de vray que ja si ne s'en deult
+1100 Que le confort
+ Ne soit plus grant que tout le desconfort,
+ Ne ja desir ne le poindra si fort
+ Qu'il n'ait espoir et doulz penser au fort
+1104 Qui le conforte.
+ Ycelle amour toute pensée torte
+ Tolt a l'amant et tout bien lui enorte;
+ Si met grant peine a estre de la sorte
+1108 Aux bons vaillans.
+ S'il aime a droit, courtois et accueillans
+ En devendra et a tous bienvueillans;
+ Si het orgueil ne il n'est deffaillans
+1112 En nul endroit,
+ Nul villain tour ja faire ne vouldroit,
+ Tous vices het, si est larges a droit,
+ Joyeux et gay, cointe, apert et adroit
+1116 Est devenu.
+ Je n'ara tant esté rude tenu
+ Qu'il ne lui soit lors si bien avenu
+ Que on dira que de tout vice est nu
+1120 Et de rudece.
+ Si est apris en toute gentillece
+ Et aime honneur et vaillance et proece
+ Et la poursuit a fin que sa maistrece
+1124 Oye bien dire
+ De tous ses fais; son cuer est vuidié d'yre
+ Et du pechié d'avarice qui tyre
+ A maint meschiefs; et gentement s'atire
+1128 En vestement
+ Et entre gent se tient honnestement,
+ Liez et appert, et saillant vistement;
+ Joyeux, riant, gracieux, prestement
+1132 Apareillié
+ Est a tous biens, songneux et resveillié.
+ Et vous dittes qu'il est si traveillié
+ Par celle amour qui l'a desconseillié
+1136 Et mis en trace
+ D'estre plus serf que chien qui suit a trace,
+ Plein de meschief! Mais, Sire, sauf vo grace,
+ Ains est entré en voie plaine et grace
+1140 Et plantureuse
+ De tous les biens, benoite et eüreuse,
+ Doulce, plaisant, trés sade et savoureuse;
+ Ne fu il dit de la vie amoureuse,
+1144 Trés assouvie:
+ En amer a plaisant et doulce vie,
+ Jolie, qui bien la scet sanz envie
+ Maintenir, et qui vray amant renvie
+1148 A tous soulas?
+ Et il y pert; car ja si fort le las
+ N'estraint l'amant que il puist estre las
+ D'ycelle amour, combien qu'il die: hé las!
+1152 Tant lui agrée
+ La pensée trés loiale et secrée
+ Qu'il a ou cuer, qui tant lui est sucrée
+ Qu'il ne vouldroit pour riens que deshencrée
+1156 De lui ja fust.
+ C'est un doulz mal, chascun amer deüst,
+ Ne blasmée, se le monde le sceust,
+ N'en deust estre femme, qui m'en creüst,
+1160 Car c'est plaisance
+ Trop avenant, et de gaye naiscence
+ Vient celle amour qui oste desplaisance
+ Du jolis cuer et remplist tout d'aisance
+1164 Et de baudour.
+ Beau Sire Dieux! quel trés souesve ardour
+ Rend doulz regard au vray cuer amadour
+ Quant il s'espart sus l'amant! Onque odour
+1168 Tant precieuse
+ Ne fu a corps d'omme si gracieuse,
+ Ne viande, tant fust delicieuse;
+ Si n'en doit pas estre avaricieuse
+1172 A son amant
+ Dame qui paist cellui en elle amant,
+ Qu'elle a s'amour tire com l'aïmant
+ Atrait le fer, et, com le dyamant,
+1176 Est affermé
+ En sienne amour, et des armes armé
+ Qu'Amours depart a ceulz qu'il a charmé
+ Pour lui servir et du tout confermé.
+1180 Mais or dison
+ Quelle joye reçoit le gentilz hom,
+ Le fin amant, qui est en la prison
+ De sa dame sanz avoir mesprison
+1184 En riens commise:
+ Se il avient que il ait tel peine mise
+ Que sa dame son bon vouloir avise
+ Tant que s'amour lui donne par franchise
+1188 En guerredon,
+ Je croy qu'il soit bien enrichi adon;
+ Car plus joye a, se Dieux me doint pardon,
+ Je croy, que s'il eust le monde a bandon,
+1192 Voire plus, certes!
+ S'il aime bien et la desire acertes.
+ Or est il bien meri de ses dessertes,
+ Car ne prise ne ses deulz ne ses pertes,
+1196 Or est il aise.
+ Quelle est la riens qui peut mettre a messaise
+ Le fin amant que sa dame rapaise
+ Et doulcement l'embrace et puis le baise?
+1200 Que lui faut il?
+ N'est il aise? N'a il plus de cent mil
+ De doulz plaisirs? Je le tendroie a vil
+ Se plus vouloit, certes eureux est cil
+1204 Qui en tel cas
+ A eu pour lui Amours pour avocas,
+ Il n'a garde d'estre flati a cas;
+ Joyeux est cil, ne doit pas parler cas
+1208 Ne enroué;
+ Bien l'a gari le saint ou s'est voué.
+ Mais dit avez, si ne l'ay contrové,
+ Que Faulz Agait, qui maint homme a trouvé
+1212 En recellée,
+ Par qui mainte grant euvre est descellée,
+ Ne s'en tait pas; par lui est pou cellée
+ La chose, car parlant a la voulée
+1216 L'amant acuse,
+ Si reveille Jalousie qui muse
+ Pour agaitier et a l'amant reffuse
+ Son doulz soulas; si ne le tient a ruse
+1220 Ne s'en deporte,
+ Ainçois le las si fort s'en desconforte
+ Que joye et paix dedens son cuer est morte,
+ Et mesdisans, qui resont a la porte,
+1224 De l'autre part
+ Le grievent tant qu'il a petite part
+ De ses soulas, et ainsi lui depart
+ Amours cent maulx pour un tout seul espart
+1228 De ses desirs.
+ Quant en ce cas, je consens que souspirs
+ Au pouvre amant sourdent et desplaisirs
+ Quant empesché lui sont ses doulz plaisirs;
+1282 Mais vraiement,
+ Quant il bien pense et scet certainement
+ Que sa dame l'aime trés loiaulment,
+ Ce reconfort lui fait paciemment
+1236 Porter son deuil,
+ Et s'un doulz ris, regardant de doulz oeil,
+ Lui fait de loing par gracieux accueil,
+ Il souffist bien pour avoir joyeux vueil,
+1240 Qui mieulx ne peut.
+ Si est trop folz l'amant qui tant se deult
+ Com vous dites, car en tous cas, s'il veult,
+ Assez de bien et de doulceur recueult
+1244 Pour s'esjoïr.
+ Mais merveilles je puis de vous ouïr,
+ S'ainsi estoit mieulz s'en vauldroit fouïr
+ Qu'en tel langour son cuer laissier rouïr
+1248 N'en tel courroux,
+ Qui nous dittes que l'amant est jaloux,
+ S'il aime bien, et plus dervé qu'un loups,
+ S'il voit qu'autre pourchace ses biens doulz,
+1252 Et souspeçon
+ Sur sa dame a, dont a tel cuisençon
+ Qu'ester ne peut n'en rue n'en maison,
+ Et dont il lit mainte laide leccon
+1256 Sanz courtoisie.
+ Si suis dolent quant vous tel heresie
+ Sur vraye amour metés, qui jalousie
+ Y adjoutez, qui tant est desprisie
+1260 Et tant maudite.
+ Si nous avez or tel parole ditte
+ Que d'amours vient jalousie despite,
+ Dieux! de l'amour certes elle est petite!
+1264 Ne sçay entendre
+ Qu'estre ce puist ne je ne puis comprendre
+ Que souspeçon et amour on puist prendre
+ Parfaittement ensemble, sanz mesprendre
+1268 Vers amour fine;
+ Car vraye amour toute souspeçon fine,
+ Et qui mescroit certes l'amour deffine;
+ Car loiaulté, qui tout bon cuer affine,
+1272 On doit penser
+ Estre en celle qu'on aime sanz cesser,
+ Et qu'en nul cas ne daigneroit fausser;
+ Ne tel penser en son cuer amasser
+1276 En nulle guise
+ Amant ne doit, car chascun croit et prise
+ Ce qu'il aime, c'est communal devise,
+ Si est bien droit qu'a l'amant il souffise
+1280 Sanz autre preuve.
+ Et que d'Amours ne viegne je vous preuve
+ Jalousie, que tout homme repreuve,
+ Oïr pourrez la raison que g'i treuve
+1284 Sanz variance:
+ Chascun veoir peut par experience
+ Que mains maris pleins de contrariance,
+ Maulz et felons, et de grant tariance
+1288 Sont et divers
+ A leurs femmes, et jalous plus que vers
+ Sont ou que chien, et tousjours en travers
+ Leur giettent moz en frapant a revers,
+1292 Et tant les batent
+ Souventes fois qu'a leurs piez les abatent,
+ Tant sont jaloux, et non obstant s'esbatent
+ D'autres femmes et en mains lieux s'embatent
+1296 De vilté pleins.
+ Diront ilz puis: «Ma femme, je vous aims!»
+ --«Mais vo gibet, Sire, trés ort villains!»
+ Respondre doit et, s'elle n'ose, au mains
+1300 Penser le peut.
+ Doncque est ce amour qui ainsi les esmeut?
+ Mais telle amour tire a soy qui se veult;
+ Car quant a moy celle dont on se deult
+1304 Je n'en prens point.
+ Si vous respons pour vray dessus ce point
+ Que qui bien aime et est d'amours compoint
+ Je ne cuide que cop ne buffe doint
+1308 Ne nul mal face
+ A soy meisme n'a autre, dont defface
+ Ycelle amour qui lui tient cuer et face
+ Joyeux et lié, ne que ja tant mefface
+1312 Que jaloux soit
+ De celle dont maint plaisant bien reçoit
+ Et toute riens a bonne fin conçoipt
+ Quanque elle fait; et, s'ores s'aperçoit
+1316 Que un ou deux
+ Ou mains aultres en soient amoureux,
+ N'en ara il ne pesance ne deulx,
+ Ains pensera qu'il est amé tous seulz
+1320 Et que liece
+ Doit bien avoir quant il a tel maistrece
+ En qui tel bien et tel beaulté s'adrece
+ Que chascun veult amer pour sa noblece
+1324 Et grant valour.
+ Si n'a l'amant ne cause ne coulour
+ D'estre jaloux ne de vivre en doulour
+ Pour bien amer, mais maint par leur folour
+1328 Mettent la rage
+ Sus a amours, mais c'est leur fol corage
+ Qui recepvoir ne prendre l'avantage
+ Ne scet d'amer; si sont de tel plumage
+1332 Et de tel sorte,
+ Et puis dient qu'en eulz est joye morte
+ Par trop amer qui tant les desconforte,
+ Mais ce n'est que leur condicion torte
+1336 Qui si les tient.
+ Si a grant tort, sanz faille, qui maintient
+ Que doulce amour, a qui joye apartient,
+ Rende l'amant jaloux; car point ne vient
+1340 Tel maladie
+ Fors de failli, lasche cuer, quoy qu'on die,
+ Et d'envie triste et acouardie,
+ Qui personne fait estre pou hardie
+1344 Et mescreant,
+ Et soussier fait l'omme de neant;
+ Si cuide estre plus lourt et pis seant
+ Que les autres, et quant il est veant
+1348 Jolis et gais
+ Jeunes hommes, lors est en male paix,
+ Car il cuide estre de tous li plus lais,
+ Si ne lui plaist ne souffreroit jamais
+1352 Qu'acointés fussent
+ De ses amours de paour que plus plussent;
+ Si sont tristes telz gens et se demussent
+ Pour agaitier qu'aperçeü ne fussent.
+1356 Dont par nul tour
+ Ne dites que jalousie d'amour
+ Viengne, ainçois vient de cuer plein de cremour,
+ Ou souspeçon et desdaing fait demour
+1360 Par mal vouloir
+ Pour ce que autre ne cuide pas valoir,
+ Et c'est ce qui le cuer fait tant doloir
+ Au maleureux qui n'a autre chaloir
+1364 Par foliance.
+ Aussi ne doy pas mettre en oubliance
+ Ce qu'avez dit qu'amoureuse aliance
+ A fait perir par sa contraliance
+1368 Maint vaillant homme
+ Ou temps jadis et en France et a Romme
+ Et autre part, si en nommez grant somme
+ Qui dure mort receurent toute somme,
+1372 Com vous contez,
+ Par telle amour; mais un pou m'escoutez:
+ Je di pour vray, et de ce ne doubtez,
+ Que, s'il fu vray que ainsi fussent matez
+1376 Et mis en biere,
+ Blasme n'en doit en nesune matiere
+ Amours avoir; car leur fole maniere
+ Les fist morir, non pas amour entiere.
+1380 Je vous demande:
+ N'est pas bonne, doulce et sade, l'amande?
+ Mais se cellui qui la veult et demande
+ S'en rompt le col ou a l'arbre se pende,
+1384 Vault elle pis?
+ Le vin est bon, mais, s'aucun tant ou pis
+ S'en est fichié qu'yvre soit acroupis
+ Ou comme porc gisant com par despis,
+1388 Ou une bigne
+ Se fait ou front, par yvrece foligne,
+ Ou il s'occist, ou un autre l'engigne,
+ En doit, je croy, pour ce arrachier la vigne
+1392 Qui tel fruit donne?
+ Ne peut on pas de toute chose bonne
+ Trés mal user; d'une bonne personne
+ Peut venir mal a qui mal s'en ordonne.
+1396 Ainsi sanz faille
+ Est il d'amours, ce n'est pas controvaille,
+ Car il n'est chose ou monde qui tant vaille,
+ Mais cil est folz qui tel robe s'en taille
+1400 Dont pis li viegne.
+ C'est drois qu'amant a une amour se tiegne,
+ De tout son cuer aime et toudis maintiegne
+ Foy, loiaulté, et verité soustiegne;
+1404 Mais pour ce faire
+ N'est pas besoing s'occire et soy deffaire.
+ Amours faitte fu pour l'omme perfaire
+ Et non pas pour lui grever ne mefaire,
+1408 C'est chose voire.
+ Mais pour ce que ramentu mainte hystoire
+ Avez yci, que li contes avoire,
+ Des vrais amans, dignes de grant memoire,
+1412 Qui moult souffrirent
+ Par grant amour et qui a mort s'offrirent,
+ Aussi compter vueil de ceulz qui eslirent
+ Le mieux du jeu et pour amours tant firent
+1416 Que renommée
+ Par le monde fu de leur bien semmée
+ Par vaillans fais en mainte grant armée
+ Faire, par quoy a tousjours mais semmée
+1420 Sera leur grace
+ Trés honnourable, et riens n'est qui ne passe
+ Fors bon renom, mais après qu'on trespasse
+ Demeure los, sages est qui l'amasse.
+1424 Or regardons:
+ Se Lancelot du Lac, qui si preudons
+ Fu en armes, reçut de nobles dons
+ Pour celle amour, de quoy adès plaidons,
+1428 Fu il vaillant?
+ Qu'en dittes vous? S'ala il exillant
+ Pour celle amour ne son corps besillant?
+ Je croy que non, ains plus que son vaillant
+1432 Lui fu valable,
+ Plus qu'autre riens et bonne et profitable;
+ Car par ce fu vaillant et agreable,
+ Dont ne lui fu ne male ne nuisable,
+1486 Je croy au mains,
+ Si ne s'occist, ne fu par autres mains
+ Mort ne blecié, ains de joye en fu pleins.
+ Aussi d'aultres en fu, encore est, mains:
+1440 Et meismement
+ Tristan, de qui parlastes ensement,
+ En devint preux; se l'ystoire ne ment,
+ Pour amours vint le bon commencement
+1444 De sa prouece;
+ Et non obstant qu'il moru a destrece
+ Par Fortune, qui maint meschief adrece,
+ Tant de bien fit pour sa dame et maistrece
+1448 Qu'a tousjours mais
+ Sera parlé de ses haultains biensfais,
+ Ce fist Amours par qui il fu parfais.
+ Si avez dit que de l'amoureux fais
+1452 Fors mal ne vient;
+ Or regardons, pour Dieu, s'il m'en souvient,
+ Se a chascun d'amours si mesadvient:
+ Jason jadis, si com l'ystoire tient,
+5456 Fu reschappé
+ De dure mort, ou estoit entrapé
+ Se du peril ne l'eüst destrappé
+ Medée, qui de s'amour ot frapé
+1460 Le cuer si fort
+ Que le garda et restora de mort,
+ Quant la toison d'or conquist par le sort
+ Que lui aprist en Colcos, quant au port
+1464 Fu arrivé;
+ Qui qu'en morust, cellui fu avivé
+ Par telle amour, mais trop fu desrivé
+ Quant faulte fist a celle qui privé
+1468 L'ot du peril.
+ Et Theseüs, du roy d'Athenes filz,
+ Quant envoyé fu en Crete en exil,
+ Adriane par son engien soubtil
+1472 Le reschapa
+ De dure mort; si le desvelopa
+ De la prison Minos quant s'agrapa
+ A son filé et la gorge copa
+1476 Au cruel monstre;
+ Ne nuisi pas Amours, je le vous monstre,
+ A cestuy cy, car hystoire desmontre
+ Qu'il eschapa par mer plus tost que loustre
+1480 Gué ne trespasse.
+ Et Eneas, après qu'ot esté arse
+ La grant cité de Troye, a qui reverse
+ Fu Fortune qui maint reaume verse,
+1484 Quant il par mer
+ Aloit vagant a cuer triste et amer
+ Ne ne finoit de ses Dieux reclamer,
+ Mais bon secours lui survint pour amer,
+1488 Car accueilli
+ Fu de Dido la belle et recueilli;
+ S'elle ne fust, esté eust maubailli,
+ Dont ot grant tort quant vers elle failli.
+1492 Si n'en morurent
+ Mie ces trois, ains reschapez en furent.
+ Et mains aultres assez de biens en eurent:
+ Et, si est vray, com les hystoires jurent,
+1496 Que Theseüs,
+ Dont j'ay parlé, qui tant fu esleüs
+ Qu'avec le fort Hercules fu veüs
+ En grans effors, en mains lieux fu sceüs,
+1500 Quant enfançon
+ Estoit petit, il estoit lait garçon,
+ Boçu, maufait, si com dit la chançon
+ De l'ystoire, mais il changia façon
+1504 Pour belle Heleine;
+ Pour lui fu preux et emprist mainte peine.
+ Vous le véés en ces tapis de laine
+ En un aigle d'or, qu'on conduit et meine,
+1508 Ou fu mucié
+ Tant qu'il se fu a la belle anoncié;
+ Puis la ravi, dont furent corroucié
+ Tous ses parents, si ne lui fu laissié
+1512 La mener loings.
+ Si n'est on pas exillé de tous poins
+ Pour ceste amour quant on aprent les poins
+ D'estre vaillant par honnourables soings.
+1516 Autres hystoires
+ Si racontent assez de choses voires
+ Des vrais amans, dont les haultes memoires
+ A tousjours mais seront partout notoires:
+1520 Et Flourimont
+ D'Albanie, il n'ot en tout le mont
+ Nul plus vaillant, mais dont li vint tel mont
+ De vaillances fors d'Amours qui semont
+1524 Ses serviteurs
+ A estre bons, tant anoblist les cuers;
+ Pour Rome de Naples mains grans labeurs
+ Il endura, non obstant a tous feurs
+1528 Il conquestoit
+ Pris et honneur; son temps donc ne gastoit
+ En bien amer, par qui il acquestoit
+ Les vaillances qu'Amours lui aprestoit.
+1532 Et le Galois
+ Durmas vaillant, qui fu filz au bon roys
+ Danemarchois, cellui ot si grant voix
+ De proueces que plus n'en orent trois;
+1536 Je vous demande
+ Que il perdi quant Roÿne d'Yrlande
+ Prist a amer et tout en sa commande
+ Il se soubsmist, dont passa mainte lande
+1540 Pour lui conquerre
+ Son royaume et demena si grant guerre
+ Qu'il le conquist et lui rendi sa terre,
+ Dont il dot bien par droit honeur acquerre.
+1544 Cleomadès
+ Fu il vaillant pour Amours? Et adès
+ Armes suivoit aussi Palamedès;
+ Vous souvient il des proeces et des
+1548 Grans vaillantises
+ Qu'on dit de lui assez en maintes guises?
+ Tout pour Amours faisoit ses entreprises;
+ Si vous suppli ne soient voz devises
+1552 Que mal en prengne.
+ Aussi Artus, qui fu duc de Bretaigne,
+ Pour Fleurance, qui puis fu sa compaigne,
+ Il chevaucha et France et Alemaigne
+1556 Et maintes terres,
+ En mains beaulz fais et en maintes grans guerres,
+ Tout pour Amours qui le mettoit es erres
+ D'avoir honeur, pour ce emprenoit ces erres.
+1560 Mais sanz aler
+ Plus loings querir, encor pouons parler
+ De nostre temps. Ne devons pas celer
+ Les bons vaillans, qui, sanz eulz affoler
+1564 Ne eulz mal mettre,
+ Vouldrent leurs cuers en parfaitte amour mettre.
+ Ne me fault ja autre preuve promettre
+ Ne autre escript pour tesmoin n'aultre lettre,
+1568 Car veritable-
+ Ment le scet on: Le vaillant conestable
+ De France, dont Dieux ait l'ame acceptable,
+ Le bon Bertran, le preux et le valable
+1572 De Gleaquin,
+ Qui aux Anglois fist maint divers hutin,
+ Dont ot honneur, leurs chatiaulz a butin
+ Mettoit souvent, ou fust soir ou matin,
+1576 Et renommé
+ Sera tousjours et des bons reclamé;
+ Premierement pour Amours fu armé,
+ Ce disoit-il, et desir d'estre amé
+1580 Le fist vaillant;
+ De bonne heure le fist si traveillant
+ Amours, qui fait chascun bon cuer veillant
+ A poursuivre honneur si est vueillant
+1584 Loz qui mieulz vault
+ Que riens qui soit. Et le bon Bouccicaut
+ Le mareschal, qui fu preux, saige et cault,
+ Tout pour Amours fu vaillant, large et bault,
+1588 Ce devenir
+ Le fist ytel, celle voie tenir
+ Ses deux enfans veulent, et maintenir
+ D'armes le fais, pour le temps a venir
+1592 Louenge acquerre.
+ Et a present encore vit sus terre,
+ Dieu l'i tyengne, le vaillant de Senserre
+ Connestable, si ne convient enquerre
+1596 De chevalier
+ Milleur de lui; en son temps bataillier
+ L'a fait Amours, qui moult bon conseillier
+ Lui a esté quant par soy traveillier
+1600 A tant conquis
+ Que il a loz entre les bons acquis;
+ Ce fait Amours qui lui a ce pourquis.
+ Aussi d'autres, si com j'en ay enquis,
+1604 En ce regné
+ En a esté qu'Amours a gouverné;
+ Encore en est, le jeu n'est pas finé,
+ Qui en armes se sont si bien mené
+1608 Qu'a tousjours mais
+ Sera retrait de leurs beaulz et bons fais.
+ Des chevaliers ne sçay pour quoy me tais
+ Qui sont adès en vie, qui le fais
+1612 D'armes porter
+ Pour bien amer a fait en pris monter.
+ Des trespassez encore puis conter:
+ Du bon Othe de Grançon raconter
+1616 Avez assez
+ Ouÿ comment du bien ne fu lassez,
+ En lui furent tous les biens amassez.
+ De Vermeilles Hutin mie effacez
+1620 D'entre les bons
+ Ne doit estre, Dieu lui face pardons!
+ Mais aux vivans chevaliers regardons
+ S'il en y a qui doivent grans guerdons,
+1624 Par esprouver,
+ A bonne amour, que l'en peut bons trouver
+ Vaillans, sages, courtois et non aver:
+ Le bon Chastiaumorant, que Dieu sauver
+1628 Et garder vueille,
+ Qui en armes sus les Sarrazins veille
+ En la cité Constantin, qu'il conseille,
+ Aide et garde, pour la foy Dieux traveille;
+1632 Cil doit avoir
+ Pris et honneur, car il fait son devoir
+ Et ceulz qui sont o ly, a dire voir,
+ Loz acquierent, qui trop mieulz vault qu'avoir,
+1636 Et aux François
+ Font grant honneur. Et encor m'aperçois
+ De maint vaillant sages en tous endrois
+ Qu'Amours a fais bons, courtois et adrois
+1640 Et honnourables:
+ Bon chevalier est L'Ermite et valables
+ De la Faye, et d'autres telz semblables
+ En est assez de vaillans et louables,
+1644 Mais pour briefté
+ M'en tais; mais, se Dieux vous envoit santé,
+ Or regardons, s'en trouverons plenté
+ De plus jeunes, qui plus bien que griefté
+1648 Ont et conduis
+ Sont pour Amours, qui si bien les a duis
+ Qu'a toute honeur poursuivre sont aduis;
+ Courtoisie, vaillance est leur reduis,
+1652 Ce n'est pas fable.
+ De Monseigneur d'Alebret trés valable
+ Charles, qui est a chascun agreable,
+ Qu'en dites vous? Vous semble il point louable
+1656 Ne que son pris
+ Soit bien digne qu'il soit en tout pourpris
+ Ramenteü? Est il sage et apris,
+ Duit aux armes? Peut il estre repris
+1660 En nul endroit?
+ Qui vouldroit mieulx souhaidier, il faudroit,
+ Je croy, que lui; car raison aime et droit.
+ Et tout bon fait Amours lui a a droit
+1664 Et avoiez.
+ Le Seneschal de Hainault, or voiez
+ S'il est d'amours a droit bien convoiez?
+ Ses jeunes jours sont il bien emploiez?
+1668 Est il oiseux?
+ Va il suivant armes, est il parceux?
+ Que vous semble il? N'est il bien angoisseux
+ D'acquerir loz? Dieux lui doint et a ceulz
+1672 Qui lui ressemblent;
+ Je croy qu'en lui assez de biens s'assemblent.
+ Courtoisie, valeur ne s'en dessemblent;
+ N'est pas de ceux a qui tous les cuers tremblent
+1676 De couardie.
+ Et de Gaucourt que voulez que je die?
+ Il m'est avis qu'en maniere hardie
+ Armes poursuit, nul n'est qui en mesdie
+1680 Tant bien s'i porte,
+ Ce fait Amours qui lui euvre la porte
+ De vaillantise; et tout par autel sorte
+ Le bon Charles de Sauvoisi enorte
+1684 Et fait vaillant
+ Si que son corps n'espargne ne vaillant
+ Pour avoir loz com preux et traveillant,
+ Ou soit de lance ou d'espée taillant,
+1688 En armes faire.
+ Castelbeart et autres plus d'un paire
+ En qui bonté et vaillance repaire,
+ Ce fait Amours qui leur fait tout ce faire
+1692 Pour loz aquerre,
+ Car chevaliers meilleurs ne convient querre.
+ Aussi Clignet de Berban, qui enquerre
+ Vouldroit de lui, en France et aultre terre
+1696 Est renommé,
+ Car en mains lieux pour Amours s'est armé,
+ Par quoy il est et sera renommé.
+ Si sont jolis, jeunes et assesmé
+1700 Et pour leurs dames
+ Vont com vaillans en mains lieux faisant armes,
+ Dont quant les corps seront dessoubz les lames
+ D'eulx remaindra loenges et grans fames
+1704 En tout empire;
+ Mais que tousdis se gardent de mesdire,
+ Car c'est chose qui trop noble homme empire,
+ Si feront ilz, car leur bon cuer ne tire
+1708 Qu'a fuïr vice
+ Et a suivir toute chose propice;
+ Amours le fait, car c'est son droit office,
+ Dont leur rendra loier et benefice,
+1712 S'il le desservent.
+ Si ne dites jamais qu'amans s'asservent
+ Pour bien amer quant un tel maistre servent
+ Qui les fait bons, et se bien le parservent,
+1716 Sachiez de voir,
+ Qu'ilz acquerront en faisant leur devoir
+ Prouece, honneur, sens, louenge et avoir.
+ De telz assez, ce pouez vous savoir,
+1720 En est sanz doubte,
+ Mais qui vouldroit nommer la somme toute,
+ Des bons et beaulz amans toute la route
+ Dureroit trop, car souvent qui escoute
+1724 Un trop long compte
+ Il anuie, mais ceulz dont je vous conte
+ Et d'aultres tant que je n'en sçay le conte
+ Sont gracieux, car il n'est duc ne conte
+1728 Prince ne roy,
+ S'il aime a droit, qu'il ne hée desroy
+ Et tout mesdit et qu'en tout son arroy
+ Ne vaille mieulx, car l'amoureux conroy
+1732 Les fait apprendre.
+ Dont, beaulz amis, se bien voulez entendre,
+ Ouïr pouez que se l'amant veult tendre
+ A joye avoir, Amours lui est plus tendre
+1736 Qu'elle n'est dure,
+ Se doulcement et coyement endure
+ En esperant, combien qu'ycelle ardure
+ Lui soit poignant, mais trop fait grant laidure
+1740 Qui tant mesprent
+ Que le mieulx voit et le pis pour soy prent.
+ Si ay prouvé qu'en amours on aprent
+ Bien et honneur et a faire on se prent
+1744 Toute vaillance.
+ Se ne dites plus que si grant dueillance
+ Ait en amours et tele deffaillance
+ De reconfort, ne si grant traveillance
+1748 Ne si penible.»
+ Quant l'escuier, qui fu sage et sensible,
+ Qui verité ot dit comme la Bible
+ Ce lui sembla, adoncques fu taisible
+1752 Sanz plus mot dire,
+ Le chevalier un pou prist a sousrire
+ Et en pensant sanz parler le remire,
+ Et puis vers lui courtoisement se tire
+1756 Et dist a trait:
+ «Par Dieu, Sire, vous avez cy retrait
+ Grans merveilles et qui vers vous se trait
+ Pour medecine avoir et bon entrait
+1760 A tost tarir
+ Les maulz d'amours, bien en savez garir
+ Et bon conseil donner pour tost perir
+ Toute douleur pour servant remerir
+1764 Bien a son aise.
+ Mais qu'on vous creust: mais de petit s'apaise
+ Qui pou a dueil et qui n'a nul mesaise;
+ Ainsi l'avez gaignié, mais que je taise,
+1768 Sanz mot sonner,
+ Les grans raisons que je puis assener
+ Contre les ditz que vous oy raisonner;
+ Car vous voulez droittement ordener
+1772 A droit souhait
+ Les maulz d'amours et chascun a son hait
+ Pou ou assez a volonté en ait,
+ Si que le bien en prengne et le mal lait.
+1776 Ne plus ne mains
+ Mettre voulez et la tenir au mains
+ Bride a Amours et, fors en poins certains,
+ Le faire aler et qu'on n'en soit attains
+1780 Fors a sa poste.
+ Autrement va, compaings, qui a tel hoste,
+ A son vouloir ne le met pas decoste.
+ Avez vous cuer qui joye met et oste
+1784 A voulenté?
+ Donc n'amez vous, dire l'ose, plenté?
+ Aussi ne font tous ceulz qui sont renté
+ De tel plaisir, com vous avez conté,
+1788 Sanz dueil avoir
+ Estre ne puet; il est bon assavoir
+ Que qui aime de cuer sanz decepvoir
+ Perfaittement qu'il ne lui faille avoir
+1792 Mainte durté,
+ Ou vueille ou non, ja si bien ahurté
+ Ne se sera qu'il y ait ja seurté
+ Et que toudis yl y ait beneurté
+1796 En sa querelle;
+ Mais vous comptez cy d'une amour novelle
+ A vo voloir, ne sçay comme on l'appelle,
+ Dont nous avez conté longue nouvelle.
+1800 Mais encor dis je
+ Que l'amant qui est droit, vray subgiet lige
+ Trés grant amour son cuer si fort oblige
+ Qu'estre le fait jaloux, et tant engrige
+1804 Celle grief peine
+ Qu'il n'a repos nul jour de la sepmaine,
+ S'il s'aperçoit qu'un autre amant se peine
+ A acquerir l'amour qui le demeine
+1808 En maint endroit.
+ Et vous cuidiez noz prover cy en droit,
+ Que, qui jaloux seroit, amours fauldroit;
+ Et je vous di qu'amours ne puet a droit
+1812 Sanz jalousie;
+ Si soit de ce vo pensée acoisie,
+ Car je vous di que trop plus se soussie
+ Un cuer amant et mains est adoulcie
+1816 Sa peine grieve
+ Qu'a un autre qui de legier s'en lieve.
+ Mais vous parlez d'une amour qui pou grieve,
+ De qui ne chault se elle est ou longue ou brieve
+1820 Et se tost passe,
+ Mais elle sert de dire: Amours m'enlace,
+ J'en suis jolis, de servir ne me lasse,
+ Et si n'en ay nulle pensée lasse
+1824 C'est avantage.»
+ Adonc respont l'autre et rompt le language
+ Et dit: «Par Dieu, estre cuidiez trop sage;
+ Aultrement va et tout d'autre plumage
+1828 Sont amours fines;
+ Et nous serions yci jusqu'a matines,
+ Mais je vous di qui plus sont enterines
+ Vraies amours et mieulx en sont les signes
+1832 Et plus certains,
+ Quant un amant qui d'amours est attains
+ Est liez et bault et de gayeté pleins
+ Pour la joye qu'il a, dont est attains
+1836 D'amour loiale
+ Quant lui souvient de la haulte royale
+ Dame qui sert toute pensée male
+ Pour sa valeur de son cuer se ravale,
+1840 Si s'en tient gay
+ Et envoisiez en Avril et en May
+ Et en tout temps, si n'a douleur n'esmay
+ Par vraye amour qui de son luisant ray
+1844 Tout l'enlumine.
+ Quoy que dissiez, encor di et termine
+ Que c'est plus grant et trop plus parfait signe
+ De grant amour parfaitte er enterine
+1848 De soy fier
+ En ses amours que de s'en deffier
+ N'estre jaloux; j'ose bien affier
+ Que plus aime cil qui, sanz soussier,
+1852 Argent ou or
+ Baille a garder ou aucun grant tresor
+ A un autre et si lui di: «Trés or
+ Me fie en vous, garde vous fais encor
+1856 De mon avoir»
+ Que cil qui veult grant seureté avoir
+ Et le conte veult chascun jour savoir
+ Qu'on fait du sien, de paour que decepvoir
+1860 L'autre le vueille.
+ Ainsi est il, a qui que plaise ou dueille,
+ Du fait d'amours, car cil qui se despoeille
+ De son vray cuer et tel fiance accueille
+1864 Que il le donne
+ A un aultre et du tout lui abandonne
+ Sanz marchander, ne que plus en sermone,
+ C'est mieulz signe que la personne a bone,
+1868 Il tient sanz faille,
+ Que cellui qui en marchandant le baille
+ Et qui tousjours se double qu'on lui faille
+ Ou que bonté et loiaulté deffaille
+1872 Aucunement;
+ Car qui aime se fie entierement
+ Come j'ay dit, ne seroit autrement
+ Perfaitte amour, et le vray jugement
+1876 En ose attendre.
+ S'il est aucun qui sache bien entendre
+ Noz deux raisons et tous les poins comprendre;
+ Si vous suppli que juge vueilliez prendre
+1880 Tout a vo guise,
+ Et tout sur lui soit ceste cause mise.»
+ Le chevalier respont: «Et sanz faintise
+ Le jugement consens, a vo devise
+1884 Soit juge pris
+ Et esieü, mais qu'en lui ait tel pris
+ Qu'il soit vaillant, preux, sage et bien apris,
+ Noble et gentil, et des amans sur pris
+1888 Sache jugier.
+ Car quant a moy, sanz plus tant langagier,
+ Je dis et tiens que plus comparer chier
+ Les biens d'amours convient sans alegier
+1892 Qu'on n'en a joye,
+ Et pour un bien plus de cent maulz envoie,
+ Et que l'ome qui a amer s'avoie
+ De tous perilz il se met en la voie.
+1896 Et du surplus
+ Je di encor que cellui aime plus
+ Qui pour amours devient mat et reclus,
+ Pensif, pali, morne, taisant et mus,
+1900 Que cil qui lié
+ Plus en devient, ne point n'est si lié
+ Le cuer qui a joye c'est alié
+ Comme est cellui qui est contralié
+1904 Par tel amour,
+ Et qu'il convient qu'en lui face demour
+ Jalousie, dont les yeulz pleins d'umour
+ En a souvent faisant mainte clamour,
+1908 Se sanz retraire
+ Il aime a droit tel mal lui convient traire.
+ Et vous dittes et tenez le contraire;
+ Or nous doint Dieux vers loial juge traire
+1912 Prochainement.»
+ Adonc les deux amans leur parlement
+ Ont afiné, mais en grant pensement
+ De juge avoir furent, qui proprement
+1916 Sentence a droit
+ Leur sceust donner justement selon droit;
+ Maint hault baron choisirent la en droit,
+ Maint chevalier, cointe, apert et adroit
+1920 Gay et jolis,
+ Y nommerent, et de la fleur de lis,
+ Que Dieu maintiegne en joye et touz delis,
+ Eslisoient de telz qui sont palis
+1924 Soubz leurs chapeaulz
+ Pour ce que pas ne font tous leurs aviaulz
+ Es fais d'amours, qui depart ses tortiaulz
+ Diversement et amaigrir les peaulz
+1928 Fait a maint bons
+ Souventes fois; et ainsi a leurs bons
+ Choisissoient et nommoient les noms
+ De maint vaillant, disans: «Cellui arons»;
+1932 Et puis disoient
+ Que mieulz valoit un autre qu'ilz nommoient.
+ Et quant je vi qu'en tel descort estoient
+ Qu'a leur droit gré nul juge ne trovoient
+1936 Lors m'avisay
+ Tout en pensant et pris mon avis ay
+ Que pour leur fait un bon juge visay;
+ Quant pensé l'oz, ainsi leur devisay
+1940 Com vous pourrez
+ Yci ouïr; si me tiray plus près
+ Et si leur dis: «S'il vous plaist, vous orrez
+ Ce qu'il m'est vis et me pardonnerez
+1944 Se je m'avance
+ De mettre accord en l'amoureuse tance
+ Dont vous plaidiez, et croiez sanz doubtance
+ Que j'en desir droitturiere sentence
+1948 Et si le fais
+ A bonne fin, et, se chargier le fais
+ De ce descort voulez et soit parfais
+ Selon mon loz, vous en serez reffais
+1952 Et tous contens
+ Et assovis a droit gré a tout temps.
+ Se le trés hault noble duc, que j'entens,
+ S'en veult chargier et estre consentens
+1956 De ce juge estre,
+ Bon juge arez, vaillant, sage et grant maistre,
+ C'est le trés hault, puissant, de noble encestre
+ Duc d'Orliens, qui ait joye terrestre
+1960 Et paradis;
+ Cellui est bon, sage en fais et en dis,
+ Juste, loial, et aux bons de jadis
+ Veult ressembler, car maintenir toudis
+1964 Lui plait justice,
+ Si est humain, humble, doulz et propice
+ En trestous cas et meismes en l'office
+ De droit jugier, si n'est mie si nice
+1968 Qu'il n'ait apris
+ Les tours d'amours, non obstant son hault pris.
+ Si vous conseil que de vous il soit pris
+ Et esleü a juge, et bien empris
+1972 Arez sanz faille;
+ Car je ne cuid que nul autre le vaille,
+ Mais qu'il lui plaise et que tant en travaille
+ Son noble cuer que sentence il en baille,
+1976 Ne pourriez mieulx.»
+ Adonc les deux amans, haulçant les yeulz,
+ Respondirent: «Et louez en soit Dieux,
+ Vous nous avez assis en noble lieux
+1980 Et ramenteu
+ Juge loial et par nous esleü,
+ Se il lui plaist sera le cas veü,
+ En jugera a son vueil et sceü
+1984 S'a gré lui vient.
+ Si vous prions, puis que tant vous souvient
+ De nostre bien, que vous a qui avient
+ Et bien et bel faire dis, dont survient
+1988 En mainte place
+ Maint grant plaisir, que de vo bonne grace
+ Faciez un dit du fait et de l'espace
+ De no debat, si nous ferez grant grace
+1992 Et grant leesce.»
+ Adonc respons: «Je ne suis pas maistrece
+ De faire dis, non pour tant sanz parece
+ Je le feray pour la haulte noblece
+1996 Du bon vaillant
+ Prince royal qui nul temps n'est faillant
+ De bien jugier, d'estre bien conseillant
+ Et en tous fais adroit et traveillant,
+2000 Pour mettre en joye
+ Son noble cuer, se il daigne qu'il l'oie.
+ Or me doint Dieux, ainsi com je vouldroie,
+ Faire chose, dont esjouïr se doye
+2004 Et faire feste.»
+ Ainsi, trés hault Prince de noble geste,
+ Mon redoubté Seigneur, a qui Dieux preste
+ Longue vie et puis a l'ame apreste
+2008 Sa vraye gloire,
+ Ce dittié fis pour vous duire a memoire
+ Joye et solas par oïr ceste hystoire
+ Qui d'amours fait mencion et memoire;
+2012 Dont je supplie
+ Vo haultece qu'elle tant s'umilie
+ Qu'en bon gré l'ait, ne le tiegne a folie;
+ Car voulenté et vray desir me lie
+2016 A moy pener
+ De vous servir, si g'y sceusse assener.
+ Et or est temps de mon oeuvre affiner,
+ Mais de trouver, s'aucun au deffiner
+2020 A volenté,
+ Quel est mon nom, sanz y querir planté,
+ Si le serche, trouver le peut enté
+ En tous les lieux ou est cristienté.
+
+
+ EXPLICIT LE DEBAT DE DEUX AMANS
+
+
+
+_La rubrique manque dans_ A1; _dans_ A2 Ci c. le livre du d. des d. a.
+
+2 B g. prouesse
+
+13 A1 haulté
+
+15 B m. empris
+
+21 B Ne
+
+24 C Et a o.
+
+25 B1 q. sont pour n.
+
+42 B2 des c.
+
+83 A1 assemblé
+
+86 A1 et joyeuse
+
+87 B c. ennuyeuse
+
+95 C y ot p.
+
+97 A1 B. et jolis
+
+122 A1 les c.
+
+129 B et doulcement a.--C a. doulcement a.
+
+130 A2 et B1 _suppriment_ et
+
+133 B t. de
+
+143 B a. d'estre
+
+155 B C N'en
+
+161 A2 de nener
+
+163 de _omis dans_ A1 et C
+
+166 B C tout f.
+
+169 A1 ou bien
+
+173 B c. et d.
+
+174 B Et l.
+
+177 B Tant fort e.
+
+181 B ne de r.
+
+199 A2 ne cuidoye p.
+
+219 A1 _supprime_ y
+
+245 C2 contens ne
+
+247 trop _manque dans_ B
+
+266 A N. perceüst--B N. n'apperceust
+
+270 A2 _supprime J'_
+
+273 B1 _supprime_ et
+
+277 le _omis dans_ A1
+
+281 B1 t. tout le
+
+285 B Moult l.
+
+303 A2 B C qu'ay eu
+
+306 A2 vi v. adont s.
+
+319 A2 a. s. b. dessus le f.
+
+357 B1 un p. d'a.
+
+362 C Que d.
+
+374 B1 De t.
+
+386 A1 Avec n.
+
+391 A2 B De m.
+
+398 A1 primtemps
+
+399 B les a.
+
+410 tout _omis dans_ B1
+
+421 A2 sariés d.
+
+435 B1 Et p.
+
+438 A1 cuer
+
+467 A1 Houblier
+
+469 C ce a q.
+
+476 BC Q. icelle j.
+
+510 A2 de si--B n'en si
+
+515 A1 en depart
+
+519 B1 De t.
+
+531 B en e.
+
+557 A2 t. d'a.
+
+567 A2 n'a e.
+
+573 A1 houblier
+
+575 B C ainsi c.
+
+582 B Je ne c. pas q.
+
+593 B1 _supprime s' devant le 2'me_ est
+
+599 B2 perdroit le d.
+
+619 B n'a p. ne a.
+
+621 B l. j. a.
+
+631 B C on se d.
+
+650 B f. peris
+
+652 A Q. dame H.
+
+657 B n. et h. c.
+
+658 A1 Que ou--B C Qui ou
+
+681 A1 B C a. moru
+
+686 A1 m. passoit
+
+690 B _omet_ las
+
+698 A1 _omet_ sa
+
+710 A2 le cas e.
+
+714 B En tel o.
+
+725 A2 a. en fu t. t.--B C Y. fu si durement t.
+
+733 A2 _ajoute_ en f.
+
+746 A1 Or regardez
+
+751 A1 B1 Q. l'occist
+
+783 A2 p. il y
+
+785 A2 Ou t.
+
+788 B C En quantes g.
+
+795 A1 m. mausagement (_ce mot a été écrit après grattage, mais on a
+ oublié de rayer_ non)
+
+797 A2 t. qui o.
+
+801 B1 leurs c.
+
+806 B1 P. celle a.
+
+818 A2 C en e.
+
+847 B se b.
+
+860. A1 Et
+
+863. A1 garre--B C ne s'i g.
+
+866 A2 le grant f. et t.
+
+867 A de sa art
+
+869 A2 a. le prent
+
+883 B C ne t.
+
+933 BC Mais s.
+
+957 B1 _omet_ sont
+
+965 A1 c. traison q.
+
+975 B1 et n. et 1.--A1 et loyaulz
+
+979 A2 P. s'i v.
+
+981 B ainsi v.
+
+983 A1 Que h.
+
+986 B V. voy i.
+
+998 B qu'au l. p.
+
+1031 B1 celz p.
+
+1033 à 1035 A2
+ Hom ne seroit qui se voulsist l.
+ En t. l. mieulx lui vauldroit n.
+ Que soy aler soubmettre et avoyer
+
+1052 B C l. en viengne
+
+1073 A2 si grans m.
+
+1089 B et c'est ce q.
+
+1097 B _omet_ avoir
+
+1123 B C la m.
+
+1133 B et esveillié
+
+1141 A2 beneurée et e.
+
+1147 A2 M. qui le v.
+
+1159 A2 Ne d.
+
+1188 A1 guerdon
+
+1193 B S'il l'a.
+
+1207 B _omet_ pas
+
+1214 B1 _omet_ pas.--B pour l.
+
+1217 B Si s'esveille
+
+1221 A1 l. amant s'.
+
+1233 B C _omettent_ bien
+
+1257 A1 dont v.
+
+1265 B _omet le second_ ne
+
+1281 A2 le v. p.
+
+1287 A2 Rudes et m. et
+
+1322 B et loyauté s'a.
+
+1331 A2 d'amours
+
+1341 A1 que on
+
+1350 A2 _supprime_ li
+
+1357 B1 Ne d. plus q.
+
+1377 A1 B2 C n. maniere
+
+1387 A2 c. mort g.
+
+1388 A1 u. igne (b _gratté_)
+
+1389 A _ajoute_ et p.
+
+1399 B1 M. il e.
+
+1402 A1 t. s'i m. (toudis _rayé_)
+
+1433 A2 Sur toute r.
+
+1439 A2 d'a. encores en e.
+
+1458 A1 Et du
+
+1461 B C Qu'elle le g.
+
+1471 B1 pour s.
+
+1478 C c. l'h.
+
+1479 B2 e. de m.
+
+1485 A1 A. najant a
+
+1493 B2 a. eschappés
+
+1526 A1 P. Roÿne de N. m. l.
+
+1543 B C il doit b.
+
+1550 B1 par a.
+
+1552 B en viengne
+
+1572 A1 De Clequin
+
+1583 B2 C s'il e.
+
+1587 B v. saige et
+
+1593 A1 vid
+
+1594 B1 C D. lui t.
+
+1598 B2 Le f.
+
+1602 A2 S'a f.
+
+1617 B C c. oncques de b.
+
+1618 _et_ 1619 _intervertis dans_ B
+
+1658 B Il est s.
+
+1670 B C _omettent_ N'
+
+1709 A2 a fuïr t.
+
+1726 A2 t. dont je
+
+1733 B C b. compains se
+
+1738 A1 que y.
+
+1759 A2 et pour b. trait.
+
+1760 B C Pour t.
+
+1765 B m. d'un p.
+
+1773 A2 L. fais d'a.
+
+1787 A1 c. nous a.
+
+1789 A1 ne puent
+
+1794 A2 B C _omettent_ ja
+
+1795 B C _omettent_ y
+
+1797 B C _suppriment_ d'u.
+
+1801 A2 e. vray et s.--B C v. d. s.
+
+1817 A2 Que un--B se l.
+
+1827 A1 A. est et
+
+1835 B C e. ençains
+
+1841 B Et renvoisiez
+
+1860 C se v.
+
+1871 A1 Ou qu'en b.
+
+1883 A2 j. conseil
+
+1889 A2 Et q.
+
+1891 B C Le b.
+
+1922 et 1923 A2
+ Eslisoient de tieulx qui sont palis
+ Par fort amer dont n'ont pas tous delis
+
+1923 A1 Choisissoient de
+
+1930 A1 et nommerent
+
+1935 B C g. bon j.
+
+1939 A1 p. l'ot
+
+1977 A1 haulcent
+
+2001 B c. que il
+
+2005 A2 Et a. h.
+
+2010 B1 C pour o.
+
+2018 B1 Car or
+
+2023 _On trouve dans_ cristienté _l'anagramme de_ Cristine
+
+
+
+NOTES
+
+LE DÉBAT DE DEUX AMANTS (p. 49 à 109.)
+
+
+M. Paulin Paris (_Mss. françois_, V, p. 162 à 167) a seul donné
+jusqu'à présent quelques extraits de ce poème, vers 1 à 5 et surtout
+1520 à 1688. Toutefois, l'abbé Sallier avait déjà dans les _Mémoires
+de l'Acad. des inscr._, XVII, 515, consacré une courte notice à ce
+poème et cité quelques vers: 1 à 6, 8 à 10, 53 à 55, 82 à 89, 99 à
+104, 120 à 123, 145 à 154, 384 à 392, 746 à 749, 753, 754 et 757.
+
+671 à 680.--Ovide, Métamorphoses, Livre IV, vers 55 à 165.
+
+681 à 689.--Ovide, Héroïdes. Ep. XVIII et XIX. Le même sujet est
+traité par Christine dans la Ballade III du recueil des «Cent
+Balades». (Voy. tome I. p. 3.)
+
+693 à 700.--Ovide, Métamorphoses, Livre XII, vers 580 à 628, et Livre
+XIII, vers 399 à 575.
+
+704 à 721.--Esacus, fils de Priam et d'Alexirhoé, nymphe du Mont Ida,
+devint amoureux de la belle Hespérie (Ovide, Métamorphoses, Livre XI,
+vers 749 à 795).
+
+725 à 736.--Iphis et Anaxarète (Ovide, Métamorphoses, Livre XIV, vers
+698 à 764. Allusion déjà faite par Christine dans une complainte
+amoureuse. (Voy. t. I, p. 285 et 286).
+
+757 à 760.--Cahedin, héros du roman de Tristan.
+
+761 à 768.--Inspirés du châtelain de Coucy, roman de la fin du XIIIe
+siècle. Voy._Hist. littéraire de la France_, XXVIII, p. 352 à 390.
+
+769 à 774.--Châtelaine du Vergy. Voy. Méon,_Fabl._ IV, 296.
+Cf._Romania_, XIX, 341.
+
+960 à 975.--Passage reproduisant des idées émises dans le roman de la
+Rose (Discours de Raison à l'Amant. Voy. éd. F. Michel, tome I, p. 98
+à 100).
+
+1455 à 1468.--Ovide, Métamorphoses, Livre VII, vers 1 à 158.
+
+1469 à 1476.--Ovide, Héroïdes, Ep. X; Métamorphoses, Livre VIII, vers
+154 à 182, et Les Fastes, Livre III.
+
+1496 à 1512.--Christine fait ici allusion au roman de Thésée. La
+tapisserie qu'elle nous montre devait effectivement figurer dans
+l'Hôtel du duc Louis qui l'avait payée, en 1389, au célèbre Nicolas
+Bataille la somme de 1,200 fr. (Voy. Guiffrey,_Hist. de la
+Tapisserie_. Tours, 1886, p. 34.)
+
+1520 à 1531.--Florimont d'Albanie, héros principal du roman d'Aimon de
+Varenne (1188), épousa la belle Romadanaple, fille de Philippe, roi de
+Grèce. M. Paulin Paris (_Manuscrits françois_, V, p. 163, note) a cru
+deviner dans la citation de Christine l'anagramme de Romanadaple,
+mauvaise leçon que l'on trouve dans quelques passages des mss. de
+Florimont qui s'accordent presque tous d'ailleurs pour donner la
+véritable forme Romadanaple, c'est-à-dire Rome de Naples (Bibl. nat.,
+F. fr. 353, 1374, 1376 et 1491).
+
+1532 à 1543.--Voy. sur Durmart le Gallois _Hist. littéraire de la
+France_, XXX, p. 141 à 159. Le texte de ce roman a été publié en 1873
+par M. Edm. Stengel dans la _Bibliothèque du Cercle littéraire de
+Stuttgart_ (116° vol.)
+
+1544.--Cléomadès, héros du roman d'Adenet le Roi (fin du XIIIe
+siècle).
+
+1546 à 1550.--Palamède est le titre d'un important roman du cycle de
+la Table Ronde.
+
+1553 à 1559.--Christine fait allusion au roman connu sous le nom de
+Petit Artus ou Artus le Restoré (Bibl. Nat. F. Fr. 761, 1431, 1432 et
+12549), qui a été plusieurs fois imprimé aux XVe et XVIe siècles.
+(Voy. Brunet au mot ARTUS).
+
+1569 à 1584.--Le passage relatif à Bertrand du Guesclin doit se
+rapporter aux prouesses que ce héros fit pendant le siège de Rennes
+(1356-1357) et qui furent le point de départ de sa brillante renommée.
+Il était alors épris de Tiphaine Raguenel qu'il épousa un peu plus
+tard vers 1363. (Voy. Siméon Luce,_Hist. de Bertrand du Guesclin_, I,
+p. 195 à 229 et 399 à 401, édit. in-8, Paris, 1876).
+
+1585 à 1592.--Jean le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France, mort
+en 1367.
+
+Ses deux fils, dont la réputation était déjà établie à l'époque où
+écrivait Christine, furent:
+
+1° Jean II, né vers 1364, le célèbre maréchal dont nous possédons la
+chronique, auteur de ballades et de rondeaux.
+
+Toujours prêt à défendre l'honneur des dames, il fonda en 1399, à son
+retour d'Orient, l'ordre de chevalerie de _la Dame blanche à l'écu
+verd_ (Voy. tome I, note, p. 303). Il mourut prisonnier en Angleterre
+en 1421.
+
+2° Geoffroy, gouverneur du Dauphiné en 1399, mort en 1429.
+
+1593 à 1601.--Louis de Sancerre, né vers 1342, nommé maréchal de
+France en 1369, seigneur de Charenton, Beaumez, Condé et Luzy, chargé
+du commandement de la Guyenne en 1381, dirigea l'année suivante
+l'avant-garde de l'armée à la bataille de Rosebecque. Créé connétable
+le 26 juillet 1397, il marcha, en 1398, contre le captal de Buch
+auquel il imposa la paix. Il mourut le 6 février 1402.
+
+1615 à 1618.--Othe de Granson (voy. ci-dessus, p. 304).
+
+1619 à 1621.--Hutin de Vermeilles (voy. aussi plus haut, p. 303).
+
+1627 à 1637.--Jehan de Chateaumorand était le second fils de Hugues de
+Chatelus, seigneur de Chateaumorand. Il fut l'un des chevaliers les
+plus distingués de son temps et suivit le duc Louis de Bourbon dans
+tous les hasards de sa vie militaire, d'abord comme écuyer portant le
+pennon ducal, puis comme chevalier à la tête d'une compagnie de gens
+d'armes. Il fit ses premières armes vers 1371, à la détrousse d'un
+aventureux partisan anglais, Michelet La Guide, puis il assista au
+siège de Chateauneuf-Randon et à celui de Nantes où il commandait les
+gens du duc de Bourbon. Au banquet donné le jour du sacre de Charles
+VI (4 nov. 1380), l'écuyer placé sous la table où le roi tenait ses
+pieds était Jehan de Chateaumorand qui fut très probablement armé
+chevalier le même jour «_pour le honneur du sacre_». Puis nous le
+retrouvons successivement à Vannes, où eut lieu le combat de cinq
+Français contre cinq Anglais, devant Courbies les Granges et
+Montvalent, où il contribue à la délivrance du Poitou[1], ensuite à
+Gênes avec Boucicaut et comme négociateur de la rançon des prisonniers
+de Nicopolis[2]. Enfin le maréchal Boucicaut ayant réussi en 1399 à
+repousser les Turcs et à délivrer Constantinople, confia la garde de
+cette ville à Jehan de Chateaumorand qui, avec les cent hommes d'armes
+placés sous son commandement, résista vaillamment aux attaques de
+l'ennemi[3]. A peine rentré en France en 1402, Chateaumorand retourna
+en Orient à la tête de 200 hommes d'armes formant l'escorte de Manuel
+qui revenait prendre possession de ses États après la défaite de
+Bajazet par Tamerlan, le grand prince des Tartares.
+
+Plus tard, lorsque l'âge l'obligea à se retirer des combats, il
+rassembla ses souvenirs et sous sa dictée, un pauvre pèlerin nommé
+Jehan Cabaret d'Orville, composa, en 1429, l'intéressante chronique du
+bon duc Loys de Bourbon. Jehan de Chateaumorand faisait partie de
+l'Association fondée par Boucicaut pour la défense de l'honneur des
+dames.
+
+1641 à 1642.--Guillaume de Montrevel, plus connu sous le nom de
+L'Hermite de la Faye, fut un des plus fidèles compagnons d'armes du
+duc Louis II de Bourbon. Il était, d'après une pièce du cabinet des
+Titres, seigneur de Chasteaubon. (_Pièces orig._, vol. 2038). Nous le
+voyons d'abord venir en aide au roi de Prusse contre les Suédois, se
+distinguer au siège de Verteuil, combattre vaillamment à Rosebecque,
+puis faire partie de la tentative de débarquement sur l'Angleterre qui
+eut lieu en 1386; nous le retrouverons plus tard, en 1399, marchant
+avec Boucicaut au secours de l'empereur grec. Il fut l'un des
+exécuteurs testamentaires du duc de Bourbon qui mourut le 19 août
+1410[4].
+
+1653 à 1664.--Charles d'Albret (voy. tome I, p. 302).
+
+1665 à 1676.--Jehan de Werchin, sénéchal de Hainaut (voy. tome I, p.
+307 et plus bas p. 311).
+
+1677 à 1682.--Raoul de Gaucourt, seigneur d'Argicourt et en partie de
+Luzarches, chambellan du roi, faisait partie de l'Hôtel en 1388 et
+accompagna la même année Charles VI dans son expédition en Allemagne
+contre le duc de Gueldre. Il fut ensuite désigné pour remplir
+plusieurs missions lointaines et reçut le 16 août 1397 une somme de
+1,000 écus en récompense de ses services. En 1399 il fut charger de
+traiter des affaires de la reine Yolande d'Aragon, plus tard nous le
+retrouvons au service du duc de Bourbon, puis marchant au secours de
+Boucicaut, gouverneur de Gênes. Nommé bailli de Rouen, il périt dans
+une sédition qui éclata dans cette ville en 1417. Raoul de Gaucourt
+avait épousé Marguerite de Beaumont, dame de Luzarches, fille de Jean
+de Beaumont, chevalier. Il était le frère d'Eustache de Gaucourt,
+grand Fauconnier de France. (P. Anselme, VIII, p. 370).
+
+1683 à 1688.--Charles de Savoisy, seigneur de Seignelay, conseiller et
+premier chambellan du roi, grand échanson de France, fut élevé à la
+cour de Charles VI dont il était chevalier d'Honneur en 1388. Il
+servit en Poitou en 1397 à la tête d'une compagnie de treize écuyers,
+mais il est surtout connu par les fâcheuses aventures dont il fut
+victime: ayant commis l'imprudence de faire maltraiter chez lui le
+procureur de l'Hôtel du roi venu pour arrêter un de ses domestiques,
+il n'échappa aux poursuites qu'en vertu de lettres de rémission du 23
+janvier 1402. Quelque temps après, il fut déclaré responsable des
+outrages et des coups dont ses gens s'étaient rendus coupables le 14
+juillet 1404 envers quelques écoliers de l'Université de Paris.
+Cependant, malgré ces incidents compromettants, Charles de Savoisy
+resta toujours fort bien en cour et exerça la charge de grand Échanson
+de 1407 à 1413, puis devint premier chambellan du roi en 1418. Il
+mourut vers 1420. (P. Anselme, VIII, p. 548).
+
+1689 à 1693.--Bernard de Castelbajac (voy. tome I, p. 304).
+
+1694 à 1698.--Pierre de Brebant, dit Clignet (voy. tome I, p. 306).
+
+
+
+[1] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, édit. Ghazaud, 1876, p. 153
+ et suiv.
+
+[2] Chroniques de J. Froissart, édit. Buchon, III, p. 293, et Livre
+ des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXVIII.
+
+[3] Chronique du Religieux de Saint-Denys, III, 51.
+
+[4] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, p. 64, 145, 172, 185 et 314,
+ et Livre des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXX.
+
+
+
+
+LE LIVRE
+
+DES TROIS JUGEMENS
+
+
+
+CY COMMENCE LE LIVRE DES TROIS JUGEMENS
+
+
+ Bon Seneschal de Haynault, preux et sage.
+ Vaillant en fais et gentil de lignage,
+ Loyal, courtois de fait et de langage,
+4 Duit et apris
+ De tous les biens qui en bon sont compris,
+ Par noblece de cuer soubsmis et pris
+ Es laz d'amours pour accroistre le pris
+8 De vo noblece,
+ Sage a jugier du mal d'amours qui blece
+ Quelz sont les tours, soit en force ou foiblece,
+ Pour ce vous ay, chier Sire, plein d'umblece,
+12 Esleu a juge.
+ Car vo bon cuer bien sçay que le droit juge
+ Ou il affiert; pour ce vien a reffuge
+ A vous, ainsi comme ou temps du deluge
+16 Qui tout noya
+ Le coulomb blanc a l'arche s'avoya,
+ La attendi tant que soleil roya,
+ Aucques ainsi mon cuer celle voye a
+20 Prise sans faille
+ Pour le debat de certaine fermaille
+ Qu'aucuns amans beaulx de corps et de taille
+ Ont ensemble; si veullent que j'en taille
+24 Le court ou long.
+ Mais je ne vi tel cas avenir onc
+ Et trop peu sçay pour en bien jugier, donc
+ Juge en soyez et je diray au long
+28 Tout leur descort
+ De mot a mot, si com j'en ay record,
+ Et a voz diz en tous cas je m'accord.
+ Si feront ilz, car vostre bon record
+32 Doit bien souffire.
+ Le premier cas, ainsi com j'oÿ dire,
+ Fu tel qu'il a en France ou en l'Empire
+ Une dame si belle qu'a redire
+36 Ne scet nul ame,
+ Sage, vaillant, prisiée et haulte dame,
+ Envoisiée, loyal de corps et d'ame,
+ Ou n'a meffait, reproche ne diffame:
+40 Amer souloit
+ Un chevalier qui pour elle affoloit,
+ Avant qu'elle l'amast tant se doloit,
+ Ce disoit il, et mieux morir voloit
+44 Qu'endurer plus
+ L'amoureux mal qui le rendait conclus,
+ Tant le tenoit morne, mat et reclus,
+ Ne fors la mort n'attendoit au surplus,
+48 Se brief mercy
+ Elle n'avoit de lui qui d'amer si
+ En grief langueur estoit taint et noircy,
+ Dont pour secours lui requeroit mercy
+52 D'umble vouloir.
+ Ainsi long temps l'oÿ plaindre et doloir,
+ Mais celle tout mettoit en nonchaloir;
+ Quanqu'il disoit pou lui pouoit valoir
+56 Ains qu'elle amast
+ Lui ne ses fais, ne en riens se tournast
+ Devers Pitié, ne secours lui donnast,
+ Ne que pour lui nul bon point ordenast,
+60 Tant qu'en la fin
+ Loyal Amour, qui sieult a la parfin
+ Aux vrays amans, qui aiment de cuer fin,
+ Faire secours et ayde, a celle fin
+64 Qu'il fust amez,
+ Fist que Pitié, par qui sont informez
+ Les gentilz cuers et pris et enfermez
+ Es laz d'Amours, fist tant qu'ami clamez
+68 Fu de la belle,
+ Qu'Amours navra de l'ardent estincelle
+ Qui mainte dame et mainte damoyselle
+ Contraint d'amer, ou soit vesve ou pucelle
+72 Ou d'autre guise;
+ Quant il lui plaist soubsmettre a sa devise
+ Qui qu'elle veult, riens n'est qu'elle n'atise.
+ Ainsi avint de celle en qui Franchise
+76 Fist ottroyer
+ Le nom d'ami a cil qui par proyer
+ Et bien amer ne le devoit noyer,
+ Car bien l'avoit desservi en loyer,
+80 Comme il disoit.
+ Dont une fois a elle devisoit
+ En la priant du mal qui lui cuisoit
+ Elle eust pitié, se assez souffisoit
+84 La grieve peine
+ Qu'il ot souffert, si disoit: «Dame, pleine
+ De grant doulçour et plus belle qu'Heleine,
+ Pour vous ay eu mainte dure sepmaine
+88 Et maint meschief
+ Pour bien amer, et n'en suis pas a chief,
+ Ainçois croistra ma doulour de rechief:
+ Se reffusé suis de vous, par mon chief,
+92 Je suis honnis.
+ Dame plaisant, sanz per com le phenis,
+ Desservi n'ay a tort estre punys;
+ Si ne soye maubaillis et honnis
+96 Par escondit,
+ Doulce dame, ne de mon vueil desdit,
+ Mais m'acordez l'amour sans contredit
+ De vous, belle, car je vueil a vo dit
+100 Moy gouverner.
+ Si me ferez comme droit roy regner
+ Se il vous plaist vostre amour moy donner,
+ Or en vueilliez en tous cas ordenner
+104 A vo bon vueil.
+ Mais garison du mal dont je me dueil
+ Me promettent vo doulz riant vair oeil
+ Qui en joye font remuer mon vueil
+108 Souventes fois,
+ Car leurs regards doulz, amoureux et cois,
+ Me garissent et blecent a la foiz
+ Si que ne sçay souvent ce que je fois.»
+112 Par tel semblant
+ Se complaingnoit cil qui le cuer emblant,
+ A celle aloit par beaulz moz assemblant
+ Et tout estoit devant elle tremblant
+116 Ou sembloit estre.
+ Adonc celle, qui sieult estre senestre
+ A son vouloir par reffus qui empestre
+ Aux vrays amans toute joye terrestre,
+120 Lui dist: «Amis,
+ Je ne te vueil plus tenir si soubmis,
+ Car il est temps que tu soies remis
+ Es doulz soulas qui d'Amours sont promis,
+124 Qui me commande
+ Que sans reffus a lui servir me rende.
+ Si j'ay meffait, que j'en paye l'amende
+ Et que guerdon du service te rende
+128 Que tu as fait
+ A lui et moy, et je voy bien de fait
+ Que tu es mien, et de vray cuer parfait
+ M'aimes et crains, ne je ne cuid meffait
+132 En toy trouver,
+ Car par long temps t'ay peü esprouver
+ Par quoy te puis bon et loyal prouver.
+ Pour ce m'amour t'otroy sanz plus rouver
+136 A tousjours mais;
+ Car je ne cuid que tu ayes jamais
+ Desir d'avoir nul autre amoureux mais
+ Fors le mien cuer, car le tien m'est remais,
+140 Ce sçay je bien.
+ Si suis tienne, tout aussi tu es mien,
+ Or soyes lié et ne pensez qu'a bien
+ Amours servir, et gayement te tien,
+144 Mon doulz ami,
+ Car tout est tien le mien cuer sanz demi,
+ Si soies bon tout pour l'amour de mi,
+ Plus ne te plaing d'amours disant: Aymi!
+148 Mais soies lié.»
+ Adonc l'amant, qui ot esté lié
+ Par dur reffus qui l'ot contralié,
+ Devant sa dame se est humilié
+152 A humble chiere
+ Et liement lui dist: «Ma dame chiere,
+ Que j'aim et craing et ay plus que riens chiere,
+ Dire ne doy qu'aye comparé chiere
+156 Si doulce amour
+ Qui tant me vault qu'elle fait sanz demour
+ Mon povre cuer, en qui n'avoit humour
+ De nul plaisir, saillir hors de cremour
+160 De desespoir,
+ Car par ce don d'or en avant j'espoir
+ Trop plus de bien que ne penses apoir,
+ Et le confort de si joyeux espoir
+164 Bien doit garir
+ L'amoureux mal dont j'estoye au mourir.
+ Et puis qu'ainsi me daignez secourir
+ Je prie a Dieu qu'il le me doint merir,
+168 Ma dame gente
+ Que je mercy de toute mon entente,
+ Et vous promet que jamais autre attente
+ N'aray qu'a vous servir, car doulce rente
+172 M'en payera;
+ C'est la doulceur qu'Amours m'envoyera
+ En vous servant, qui me convoyera
+ A haulte honneur et me ravoyera
+176 A tous bons fais.»
+ Ainsi l'amant de cuer lié et reffais
+ La mercia et promist que tous fais,
+ Foibles ou fors, et deust estre deffais,
+180 Il porteroit
+ Pour sienne amour ne ja n'arresteroit
+ Mais qu'ou païs ou la dame seroit,
+ Fors pour honneur conquerre ou il pourroit
+184 Et pour vaillance
+ Yroit il hors; ja n'en eüst deuillance
+ Par son congié, mais de lui sanz faillance
+ Nouvelle aroit. Ainsi sa bienvueillance
+188 Garder vouloit
+ Cil qui si lié qu'a pou qu'il ne voloit
+ Sembloit qu'il fust, ne plus ne se douloit
+ Et plus joyeux seroit qu'il ne souloit
+192 Comme il promist,
+ Et tout sembloit que de joye fremist.
+ A brief parler, l'un a l'autre soubmist
+ Tout cuer et corps et sus le livre mist
+196 Chascun sa main,
+ Et par serment promistrent main a main
+ Que loyaulté tendroient soir et main;
+ Sans attendre du soir a lendemain
+200 S'entreverroyent
+ A tousjours mais, tout le plus qu'ilz porroyent,
+ Honneur gardant, et tousjours s'aimeroient
+ De vraye amour ne ja ne fausseroient
+204 Jour de leur vie.
+ Et ainsi fut ycelle amour plevie
+ Et bien sembloit que l'amant n'eust envie
+ Fors que par lui la dame fust servie
+208 D'umble courage,
+ Et promettoit en lui faisant hommage
+ Qu'a tousjours mais seroit en son servage
+ Et que s'amour comme droit heritage
+212 Vouloit garder.
+ Ainsi promist, mais j'oÿ recorder
+ Qu'autrement fist sanz longuement tarder
+ Et son faulz cuer, que l'en devroit larder,
+216 Tost se changa
+ Et pou a pou d'ycelle s'estrangia
+ Qui tant l'amoit qu'a pou vive enraga
+ Pour son maintien qui trop la domaga,
+220 Si com j'entens;
+ Non pas troys moys mais encor moins de temps
+ Cellui l'ama qui fu pou arrestans
+ En celle amour, si vous diray par temps
+224 Qu'il en avint:
+ La dame, qui pour lui pale devint,
+ Maigre et lasse, car toudis lui souvint
+ Du doulent jour qu'elle sienne devint,
+228 Si ne pouoit
+ Cil oublier a qui donné avoit
+ Tout cuer et corps et de certain savoit,
+ Dont la lasse toute vive desvoit,
+232 Qu'il n'amoit mie
+ Elle en nul cas; car heure ne demie
+ Ne peu n'assez celle qui fu blesmie
+ Pour sienne amour et que dame et amie
+236 Souloit clamer,
+ N'enjoÿssoit, ne nul semblant d'amer
+ Ne lui monstroit, n'en recepvoit qu'amer.
+ Et ce faisoit la doulente pasmer
+240 Qu'il avenoit
+ Que cil, a qui moult peu en souvenoit,
+ Aucunes fois devers elle venoit
+ Parce qu'elle du mander ne finoit;
+244 La lasse adonc,
+ Pleine de plour et de griefs souspirs dont
+ Son cuer fondoit, lui disoit: «Lasse! et dont
+ Mourray je ainsi, car, se Dieu me pardont,
+248 Ne puis plus vivre
+ Se je ne suis de ce meschief delivre.
+ Et je vous jur et promet sur le livre
+ Que je ne sçay ou je suis ne qu'un' yvre,
+252 Souvent avient.
+ Hé las! amis, nostre amour que devient!
+ Je muir de dueil certes quant me souvient
+ Que si tost fault, mais par moy pas n'avient.
+256 Et qui vous meut!
+ Ne voyés vous comment mon cuer se deult
+ Et je ne sçay que le vostre se veult!
+ Mais je voy bien que moult petit recueult
+260 En soy mes larmes;
+ Si soit mon fait exemple a toutes dames
+ De croire pou ceulz qui jurent leurs ames,
+ Car ce n'est tout fors pour decepvoir femmes.
+264 C'est fole attente,
+ Beau doulz ami, et se je me guermente
+ Ne pensez vous, que je soye doulente
+ Quant ne vous voy ne en chemin n'en sente
+268 Ne autre part,
+ Ne nouvelles n'en oy, dont mon cuer part,
+ Dont je puis bien de vous quitter ma part;
+ Je le voy bien, mais se avez a part
+272 Autre pensée
+ Par quoy l'amour de moy en vous cessée
+ Soit et autre vous ayez en pensée
+ Et de tous poins la moye aiez cassée,
+276 Ne le cellez,
+ Mais dites moy le fait, se vous voulez,
+ Car je ne sçay de quel mal vous dolez,
+ Mais devers moy ne venez ne alez,
+280 Et se j'en mens,
+ Ce savez vous, non obstant les sermens
+ Que m'avez fais pleins de decevemens,
+ Qui me livrent au cuer trop de tourmens;
+284 Mais c'est pechié
+ D'un pouvre cuer livrer a tel meschié
+ Et quant il est pris et fort atachié
+ De lui laissier durement empeschié.
+288 Et dont me dittes
+ Se vous vouldriez de m'amour estre quittes
+ Et se j'aray tout mal pour mes merites,
+ Ou se voulez la valeur de deux mittes
+292 Vous amender
+ Par devers moy qui ne fais que mander
+ Souvent vers vous sanz pou en amender,
+ Si m'en dittes, je vous pry, sanz tarder,
+296 Trestout le voir.»
+ Ainsi souvent la dame son devoir
+ Faisoit vers cil qui n'en vouloit avoir
+ Nulle pitié, mais pour la decepvoir
+300 Il s'excusoit
+ Qu'il avoit trop a faire et lui nuysoit
+ De mesdisans le parler qui cuisoit,
+ Mais en la fin promettoit et disoit
+304 Qu'il la verroit
+ D'or en avant souvent quant il pourroit,
+ Mais non pour tant son honneur garderoit,
+ Mais jamais jour nul autre n'aimeroit.
+308 Ce promettoit
+ Le desloyal qui en tous cas mentoit,
+ Et celle qui a lui se guermentoit
+ L'en croioit bien et du tout s'attendoit
+312 Au mençongier;
+ Car fole amour fait croire de legier.
+ Ainsi parfois lui faisoit alegier
+ Son grief tourment ou par son messagier
+316 Lui envoyer,
+ Mais moult souvent avoit petit loier
+ Celle qu'amours faisoit si foloier,
+ Si se pouoit en douleur desvoier
+320 S'elle vouloit;
+ Car moult petit a cellui en chaloit
+ Qui pas souvent a elle ne parloit
+ Ne vers elle ne venoit ne aloit
+324 Et qui loisir
+ Avoit assez, mais qu'il y eust plaisir
+ Et qu'il voulsist point et heure choisir,
+ Mais n'y avoit ne amour ne desir.
+328 Ainsi dura
+ Troys ans ou plus, ainsi com me jura
+ Celle qui tant de maulz en endura
+ Que je ne sçay comment elle dura
+332 Sans la mort traire,
+ Si ne pouoit son cuer de cil retraire
+ Qui par nul tour elle ne pot attraire.
+ Ainsi vesqui en dueil et en contraire
+336 Un grant termine,
+ Mais il n'est riens ou monde qui ne fine
+ Et malade quiert par droit medecine,
+ Si commença pou a pou la racine
+340 A estrangier
+ De celle amour qui la tint en dongier,
+ Dont ot perdu repos, boire et mengier;
+ Si n'envoya plus vers lui messagier,
+344 Et de tous poins
+ Le frain aux dens et la bride a deux poings
+ Elle saisi, et de près et de loings,
+ Pour s'en oster, tant qu'elle vint aux poins
+348 Qu'elle vouloit;
+ Et par raison, qui pas ne lui celoit
+ Que folement pour cellui se douloit
+ Qui de son fait en riens ne lui chaloit,
+352 Si s'en osta,
+ Mais du faire mie ne se hasta,
+ Ainçoys long temps en l'amour arresta
+ Qui maint meschief et mal lui apresta,
+356 Et a tant vint
+ La dame, a qui yceste chose avint,
+ Que le sien cuer a raison se revint
+ Et assez pou de cellui lui souvint
+360 Qui l'ot deceue,
+ Dont elle avoit mainte douleur receue,
+ Tout se fust elle assez tart aperceue,
+ Mais plus cellui n'yra a sa sceüe
+364 Ou elle soit.
+ Si avint cas comme elle devisoit
+ Qu'un autre amant durement la pressoit
+ Qu'il fust amez et souvent lui disoit
+368 Qu'il l'amoit tant
+ Qu'a toujours mais seroit sien, mais pour tant
+ De quanque cil lui aloit promettant
+ Ne lui chaloit en riens, mais non obstant
+372 Sans amesir
+ Cil ne finoit de lui faire plaisir
+ Ne pour reffus ne cessoit son desir,
+ Ains lui disoit que, sans autre choisir,
+376 Son vray amant
+ A tousjours mais seroit en elle amant,
+ Ferme et loyal com pierre d'aÿmant.
+ Ou que cil fust François ou Alemant
+380 Ou d'autre part,
+ Toudis avoit son penser celle part
+ Ne de tous biens, pour en choisir sa part,
+ Autre soulas, n'en publique n'a part,
+384 Ne desiroit,
+ Comme il disoit; et aussi y parroit,
+ Car par le fait tout le vray apparoit
+ Que cil l'amoit, car il ne reparoit
+388 Ne mais es lieux
+ Ou peust veoir la trés belle aux beaulz yeulz,
+ Qu'il aouroit et servoit comme Dieux,
+ Se ce n'estoit es places ou de mieulz
+392 Quant a valour
+ Li peust venir, car pour nulle doulour
+ Qu'amours lui fist, ou fust sanz ou folour,
+ Ne s'arrestoit quant il avoit coulour
+396 D'aler de hors
+ Pour esprouver en vaillance son corps,
+ Car en honneur estoit tous ses depors.
+ Mais bien cuida pour amours estre mors
+400 Ains que pitié
+ Celle eust de lui, pour laquelle amistié
+ Malade en fu long temps et dehaitié
+ Ains que pour lui eust pensé n'apointié
+404 Nul bon accord;
+ Car la dame toudis avoit record
+ Du faulz amant, par qui si grant descord
+ Fu en son cuer qu'a pou en receupt mort;
+408 Si n'ot besoing
+ De jamais jour ne de près ne de loing
+ Nul homme amer, car elle avoit tesmoing
+ Que mal venoit et meschief de tel soing,
+412 Et pour ce attraire
+ Ne vouloit plus si penible contraire.
+ Si n'en pouoit l'amant nullement traire
+ Fors escondit, mais pour tant s'en retraire
+416 Ne voult il mie
+ N'ycelle amour remesse n'endormie
+ Ne fu en lui, ains com dame et amie
+ Il la servoit, ne heure ne demie
+420 Il n'arrestoit
+ Que ou service d'elle, ou pou conquestoit
+ Et moult de ses paroles y gastoit,
+ Mais non pour tant souvent l'amonnestoit
+424 De sa besoingne.
+ Ainsi long temps dura par mainte alongne
+ Cest' affaire, com la dame tesmoingne;
+ Mais il n'est riens qui bien s'en enbesogne
+428 Que on n'achiefve
+ Ne si pesant fardel que l'en ne lieve.
+ Au vray du fait dire en parole briefve,
+ Cil tant l'ama, quoi qu'il eust peine grieve
+432 Et tant servi
+ De vray loyal cuer, subgiet asservi,
+ Que par raison il avoit desservi,
+ Qu'il ne fust pas de joye desservi
+436 Mais guerdonnez
+ Et que le don d'ami lui fust donnez;
+ Car tant s'estoit doulcement ordonnez
+ En elle amant et pour elle penez
+440 Qu'apercevoir
+ Que il l'amoit de cuer sanz decepvoir
+ Elle pouoit, tant faisoit son devoir
+ D'elle servir, et si, qu'a dire voir,
+444 Tort lui feïst
+ Se pitié n'eust de lui, se Dieux m'aïst,
+ Car n'estoit droit que son servant haïst
+ Ne qu'en reffus le sien cuer envaïst
+448 Par fel dongier.
+ Alors Amours, qui sieult assouagier
+ Les maulx crueulx qu'en ceulz fait hebergier
+ Qui le servent, voult adonc alegier
+452 Les griefs anuys
+ Qu'il eut souffert par maintes dures nuys,
+ Dont son las cuer estoit de joye vuis;
+ Si fist Pitié a Secours ouvrir l'uis
+456 De Reconfort,
+ Si ne pot plus souffrir la dame au fort
+ Tenir l'amant en si grief desconfort,
+ Car bien savoit qu'il n'estoit riens si fort
+460 Comme il l'amoit.
+ Adonc un jour l'amant se reclamoit
+ De ses douleurs a celle qu'il cremoit,
+ Piteusement de l'amour l'informoit
+464 Qui l'ot surpris
+ Par sa beaulté, a qui se rendoit pris,
+ Et pour son los, la grace et le hault pris
+ Dont elle estoit, si ne l'ait en despris
+468 Par desdaingnier.
+ Et adonc celle, ou il n'ot qu'enseignier,
+ Qui tout veoit l'amant en plours baignier,
+ Vid qu'en sa mort ne pouoit riens gaigner,
+472 Si le retint
+ Pour son amant, ainsi qu'il apertint.
+ Et lui, qui fu loyal, si se contint
+ Devers celle qui son cuer ot et tint
+476 Qu'elle l'ama
+ De tout son cuer et ami le clama.
+ Ainsi l'amant promist et afferma
+ Qu'il l'aimeroit, et elle conferma
+480 Tout cest affaire,
+ Ainsi promist et ainsi le voult faire;
+ Quar il l'ama loyaument sanz meffaire
+ Si bien, si bel qu'il n'y ot que reffaire
+484 Par long espace,
+ Et non obstant que tel amour tost passe
+ Souventes fois cil sembla le toupase
+ Qui de verdeur et de clarté trespasse
+488 Toute autre pierre.
+ Ainsi toudis fu en lui plus vert que yerre
+ Ycelle amour qu'il n'ot pas, par saint Pierre,
+ Tost acquise n'emblée comme lierre
+492 Qui moult tost emble.
+ Ains y souffri maint grant grief, ce m'en semble,
+ Mais il n'est riens, quoy que descort dessemble,
+ Que vraye amour ne racorde et assemble
+496 En un moment
+ Quant il lui plaist. Ainsi trés loyaument
+ Li dui amant s'amerent longuement
+ Sanz nul descord et sans decepvement
+500 En tel plaisir
+ Que leurs deux cuers n'avoyent qu'un desir:
+ Ce qui plaisoit a l'un ja desplaisir
+ Ne peüst estre a l'autre, ne choisir
+504 Aultre solas
+ Ne voulsissent qu'estre ensemble, et ja las
+ Ilz n'en fussent, car tous deux d'un seul las
+ Furent lié, plaisant, sans dire, hé las!
+508 Et ainsi furent
+ Par moult long temps, mais maint scevent et sceurent
+ Que faulz parleurs sur les amans murmurent;
+ Si leur avint que mesdisans s'esmurent
+512 A parler d'eulx
+ Pour les semblans qu'ilz choisirent es deux,
+ Dont ilz orent au cuer pesance et deulx.
+ Si ne porent si souvent estre seulz
+516 A leur deport
+ Com souloient, si furent a dur port
+ Lors arrivé, ou peu orent deport,
+ Et raconté fu par mauvais raport
+520 Et par envie
+ Au faulz amant premier toute leur vie
+ Et tout comment la dame fu servie
+ Du vray amant, a qui elle eut plevie
+524 E toute assise
+ L'amour d'elle du tout a sa devise.
+ Et quant cellui ot bien par mainte guise
+ La verité toute sceue et enquise,
+528 Lors a quis voye
+ Qu'il peust parler, en chemin ou en voye
+ Ou en secret si que nul ne le voye,
+ A celle a qui un messagier envoye
+532 En lui priant,
+ Moult chierement, non mie en mescriant,
+ Que parler puist a elle, et detriant
+ Ne voit le jour. Lors celle en sousriant
+536 A pris journée
+ A y parler par une matinée,
+ Et quant furent en la place ordonnée
+ Adonc cellui a la dame arresnée
+540 Par tel maintien:
+ «Dame certes, ne cuidasse pour rien
+ Que vostre cuer, que disiez estre mien,
+ Daignast jamais consentir fors que bien.
+544 Ne que fausser
+ Vous daignissiez en fait ne en penser,
+ Tant vous sceüst nul autre amant presser,
+ Que voulsissiez vostre serment casser
+548 Ne loyaulté
+ Que vous avez brisiée et feaulté.
+ Si prise pou tel grace et tel beaulté
+ Ou il n'a foy, car serment sur l'auté
+552 Et sur les saints
+ Me jurastes Dieu, sa mere et les saints,
+ Que jamais jour vostre cuer n'yert desçains
+ De moye amour, dont il estoit enceins,
+556 Ce disiez vous,
+ Et seroye vo loyal ami doulz,
+ Et ainsi fu accordé entre nous.
+ Mais or vous puis faulse par devant tous
+560 Et parjurée
+ Prouver certes, et pou asseürée,
+ Puis qu'autre amour vous avez procurée;
+ Si est la foy que vous aviez jurée
+564 Fausse sans doubte.»
+ Adonc respond celle et plus ne l'escoute:
+ «Beau sire Dieux, je me merveille toute
+ De vostre fait et, s'oncques je vi goute,
+568 Voicy merveilles:
+ Vous me cuidez par vo tabour aux veilles
+ Encor mener, mais jamais mes oreilles
+ N'escouteront telles ou les pareilles
+572 Com voz paroles
+ Sont envers moy toudis toutes frivoles;
+ Car ne vous chault pas de deux poires moles
+ Se j'ay ami ou non, et telz bricoles
+576 M'alez gitant,
+ Mais non pour tant vous en diray je tant
+ Que, se je l'ay, fausse ne suis pour tant.
+ Car vostre cuer fu premier consentant
+580 De moy laissier
+ Et grans sermens feistes au commencier
+ Que jamais jour ne verroye plaissier
+ L'amour de vous qui trop a fait blecier
+584 Mon cuer long temps,
+ Ce savez vous; si ne sçay ne n'entens
+ Comment, puis que vous estiez consentans
+ De m'esloingnier, que mon cuer arrestans
+588 Y deüst estre
+ A tousjours mais a douleur si senestre,
+ Puis que veoir je pouoye vostre estre,
+ Car par l'oeuvre on doit louer le maistre;
+592 Et grant injure
+ Vous m'avez dit de m'appeller parjure,
+ Car ne le suis, g'y mettroye gageure,
+ Car qui promet quoy que ce soit et jure
+596 Se doit entendre
+ Cil qui reçoit le serment, s'il veult tendre
+ A loyaulté, qu'aussi doit il entendre
+ A desservir le bien qu'on li veult tendre
+600 Et son devoir
+ Doit faire aussi; il est bon assavoir
+ Que qui promet pour quelque chose avoir,
+ Se il ne l'a, quitte doit estre voir
+604 De son serment.
+ Ainsi a vous promis mon sacrement,
+ Voire en espoir que j'eusse entierement
+ L'amour de vous comme premierement
+608 M'aviez promis.»
+ Adonc respond cellui: «Certes tost mis
+ M'ariez au bas, dame, et moult tost remis
+ Par voz raisons, mais de ce qu'entremis
+612 Je me seroye
+ De soustenir, partout ou je seroie,
+ Par devant tous proposer oseroie.
+ Et pour ce di, car mentir n'en saroye,
+616 Que vous avez
+ Vers moy faussé, et pour riens vous sauvez
+ De dire que certainement savez
+ Qu'en moy n'avoit amour, ainsi trouvez
+620 Vostre excusance.
+ Car se vers vous tout a vostre ordennance
+ Je n'aloye, fust a feste ou a dance
+ Ou autre part, tout estoit en doubtance
+624 De mesdisans,
+ Pour vostre honneur garder des moz cuisans
+ De leurs parlers, et, se fusse dix ans
+ Sans vous veoir, mais que obeïssans
+628 Ne fusse mie
+ A autre amour ou de dame ou d'amie,
+ Ne deussiez vous ja heure ne demie
+ Pour tant fausser, mais a droitte escremie
+632 D'amour entiere
+ Et loyaulté vraye en toute maniere
+ Vous bien garder. Mais d'amour trop legiere
+ M'avez amé, bien en voy la maniere;
+636 Pour ce redi
+ Que fausse estes, et de ce que je di
+ Le jugement devant le plus hardi
+ En ose attendre et tous ceulz contredi
+640 Qui au contraire
+ Vouldront dire, ne vous vueille desplaire.»
+ Adonc respond la dame debonnaire:
+ «Or nous doint Dieux vers loyal juge traire,
+644 Mais voycy rage
+ Et merveilles que de vostre langage:
+ Qu'il soit ainsi qu'une dame en servage
+ Se soit mise en recevant l'omage
+648 De son servant
+ Qu'elle cuidoit bon, loyal et fervent,
+ Si voit après qu'il la va desservant
+ De tout plaisir, ne il n'est desservant
+652 Qu'amer le doye;
+ Et vous dittes qu'elle doit toutevoye
+ En celle amour se tenir ferme et coye,
+ Mais la raison n'en voy par nulle voye.
+656 Pour ce consens
+ Que ce debat nous mettions en tous sens
+ Dessus loyal juge ou il ait sens,
+ Car nullement je ne voy ne ne sens
+660 Vostre raison.»
+ Adonc pristrent congié, il fu saison,
+ Et s'entourna chascun en sa maison,
+ Et en escript chascun mist sa raison
+664 Pour juge querre.
+ Après vindrent devers moy pour enquerre
+ Le mien avis, mais pou pourroye acquerre
+ De complaire a l'un pour avoir guerre
+668 A la partie
+ Adversaire, pour ce m'en suis partie.
+ Et autressi ne sçay tout ou partie
+ De tel debat jugier, pou apertie
+672 Y suis sans faille.
+ Pour ce, Sire, la charge vous en baille,
+ Ne convient ja que querre autre juge aille
+ Pour les amans, chascun d'eulz me rebaille
+676 Pouoir du faire,
+ Si sont d'acord que vous soit de l'affaire,
+ Car bien scevent qu'il n'y a que reffaire
+ En vostre bon, noble cuer, qui meffaire
+680 Ne daigneroit;
+ Ce jugement, s'il vous plaist, selon droit
+ Vous jugerez. Et encor or en droit
+ Deux autres cas diray ou il fauldroit
+684 Donner sentence,
+ Et tout sur vous en est mise la tence
+ Et le descord. Or vueil sans arrestance
+ Vous raconter, fust foiblece ou constance,
+688 Ce qu'il avint
+ A deux amants beaulz et gens entre vint,
+ Loyaulz et bons, mais trop leur mesavint
+ Par Fortune, dont chascun d'eulx devint
+692 Morne et pensis:
+ Il n'a mie des ans encore six
+ Qu'une dame, en qui tous biens sont assis,
+ Un chevalier amoit sage et rassis,
+696 Joenne et joly,
+ Et qui toute bonne tache ot o ly;
+ Et tout fust il mignot, cointe et poli,
+ Oncques encor fausseté n'amoli
+700 Son bon courage,
+ Ce disoit il. Aussi fu belle et sage
+ La dame, qui de cuer et de langage
+ Vaillant estoit et riche d'eritage.
+704 Si s'entr' amoyent
+ Lui dui amant loyaument et clamoyent
+ L'un l'autre amour souvraine et ne cremoient
+ Fors mesdisans qui les amans esmoyent,
+708 Et longuement
+ S'entr'amerent et si secretement
+ Que de leur fait ne fut grant parlement.
+ Si la servoit l'amant soingneusement
+712 Comme il devoit.
+ Et celle qui entierement savoit
+ Que son ami loyaument la servoit
+ Le sien cuer tout entierement ravoit
+716 En lui fichiés.
+ Si souffrirent tous deux mains griefs meschiez
+ Par trop amer qui les ot si fichiez
+ En grant desir qu'ilz furent tous sechiez
+720 De souffrir peine;
+ Car grant Amour, qui les amans demaine,
+ Trop durement mainte dure sepmaine
+ Leur fist avoir, car les amans a peine
+724 Et a dongier
+ S'entreporent veoir, ne de legier
+ N'avenoit pas souvent, car dommagier
+ Ne vouloient honneur pour alegier
+728 Leur grant desir.
+ Car tant fu vray l'amant que mieulz choisir
+ Voulsist la mort et tout meschief saisir
+ Que deshonneur ne riens qu'a desplaisir
+732 Peust ja tourner
+ Envers celle, de qui tel atourner
+ Le voult Amours qu'il ne savoit tourner
+ De nulle part ou il peust destourner
+736 Ne mettre jus
+ Le grief fardel qu'il portoit sus et jus;
+ Et de trop plus griefve aigreur que verjus
+ Li ot Amours destrempé et fait jus
+740 Un divers boire
+ Qu'adès avoit en cuer et en memoire,
+ Tant en eut beu, non en coupe n'en voirre,
+ Qu'il en fut tout rempli, c'est chose voire
+744 Et enyvré;
+ Et tel hanap a celle ot relivré
+ Loyal amour qui son cuer ot livré
+ A si dur point que jamais delivré
+748 Ne s'en verra,
+ Car sans partir en ses las l'enserra
+ Amour ferme qui oncques jour n'erra
+ Vers loyaulté; si dit qu'elle querra
+752 Coment qu'il soit
+ Voye et chemin, car trop fort l'angoissoit
+ Desir de cil veoir qui la pressoit
+ Qu'il la veïst, et ainsi l'oppressoit
+756 De toutes pars
+ Amours, Desir encor plus les deux pars
+ Le vray amant, dont souvent les espars
+ De ses doulz yeulz sur elle erent espars.
+760 Si n'en pot plus
+ Celle souffrir en qui ot amours plus
+ Qu'en nul autre, tout fust son corps reclus
+ Par fel dongier qui rend amans conclus
+764 Et desconfis.
+ Tant l'estraingnoit Cupido d'Amours filz,
+ Qu'elle aouroit plus que le crucefilz,
+ Qu'elle trouva, fust domage ou proffis,
+768 Au paraler
+ Voye comment a cellui peust parler
+ Que tant amoit que ne pouoit celer
+ La grant amour qui faisoit afoler
+772 Son cuer sans doubte;
+ Car qui d'amours afole ne voit goute,
+ Ne nul peril ne meschief ne redoubte;
+ Ainsi celle, qui a l'amant fu toute,
+776 Tant y mist peine
+ Qu'a son ami plus d'un jour la sepmaine,
+ Sans le sceü de personne mondaine,
+ Parloit souvent, tout fust de paour pleine
+780 Et de grant crainte
+ Pour les perilz qui avienent a mainte
+ En si fait cas quant la chose est attainte,
+ Mais non pour tant tant fu d'amours contrainte
+784 Qu'elle oublioit
+ Tout le meschief qu'avenir li pouoit.
+ Ainsi souvent son doulz ami veoit,
+ Si lui dura, si comme elle disoit,
+788 Tout un esté
+ Ce trés doulz temps, mais Fortune apresté
+ A mains meschiefs aux amans et esté
+ Leur contraire, et souvent a arresté
+792 Tous leurs depors.
+ Ainsi adonc par desloyaulz rapors
+ Sceut le mari d'ycelle les accors
+ Des deux amans, tout le fait et les pors,
+796 Le lieu, la place
+ Ou moult souvent, a qui qu'il en desplace,
+ S'assembloient; si dist qu'il fault qu'il face
+ Tant que tous deux les treuve face a face,
+800 Comment qu'il aille.
+ Dont le mary, qui fu de laide taille
+ Ne en bonté ne valoit une maille,
+ Tant se muça ou en fain ou en paille
+804 Qu'il esprouva
+ La verité et tous deux les trouva
+ En lieu secret, mais l'amant bien sauva
+ L'onneur d'elle par ce qu'il controuva
+808 Bonne excusance,
+ Qu'il avoit loy, juste cause et aisance,
+ De y parler, ja n'en eust desplaisance,
+ Et lors trouva cas juste ou la semblance
+812 Par quoy raison
+ Ot d'y parler en ycelle maison;
+ Si n'y ot mal, pechié; ne desraison,
+ Ja n'en doubtast, car en nulle saison
+816 Ne vouldroit faire,
+ Ce disoit il, riens qui li deust desplaire.
+ Et le mary, pour sa deshonneur taire,
+ Faisoit semblant, quoy qu'il creust au contraire,
+820 Qu'il creoit bien
+ Ce qu'il disoit; mais oncques puis n'ot bien
+ La dolente, car lors sur toute rien
+ Lui deffendi cellui, de mal merrien
+824 Que bien gardast,
+ Que jamais jour en place n'arrestast
+ Ou cellui fust, et que ja ne doubtast
+ Que la vie du corps ne lui ostast
+828 S'apercevoir
+ Pouoit jamais par sens ne par savoir
+ Qu'a lui parlast pour nul cas, recepvoir
+ Lui feroit mort; ce lui faisoit savoir
+832 Par grant promesse.
+ Or fu tourné en doulente tristece
+ L'amoureux temps qui tenoit en leesce
+ Les deux amans, or ne voient adrece
+836 Par nulle voye
+ De jamais jour avoir solas ne joye,
+ Tant ont doulour que vivre leur anoye,
+ Ne leurs piteux regrais tous ne saroye
+840 Conter ne dire,
+ Ne le dur temps ne le crueux martire
+ Que la lasse dame ot, car tire a tire
+ Son dolent cuer fondoit comme la cire
+844 En pleurs et lermes.
+ Mais non obstant toudis constans et fermes
+ Fu son las cuer en amours, dont li termes
+ Estoit la mort attendre, n'autres armes
+848 N'avoit d'espoir
+ Qui gardassent encontre desespoir
+ Son dolent cuer, et cheoite y fust apoir
+ Se grant raison, qui en a le pouoir,
+852 Ne l'eust gardée.
+ Et le dolent amant d'autel souldée
+ Refu payé; mais trop griefment fraudée
+ Fu la lasse, plus loyal que Medée,
+856 De ce que point
+ N'osoit faire semblant par nesun point
+ Du mal amer qui si au cuer la point.
+ Dont moult souvent se mettoit en tel point,
+860 Quant seule estoit,
+ Qu'a pou ses jours et sa vie hastoit
+ Et son cler vis tout de larmes gastoit,
+ Mais en ce pleur moult petit conquestoit,
+864 Car n'y ot tour
+ De son ami veoir, car une tour,
+ Forte de murs et close d'eaue autour,
+ Bien la gardoit, n'il n'y avoit destour
+868 Ne voye aucune,
+ Fust en secret ou en voye commune,
+ De lui veoir, ne maniere nesune;
+ Dont moult souvent pleurant seule a la lune
+872 Se complaignoit
+ A vraye Amour que si la destregnoit.
+ Et d'aultre part l'amant ne se faignoit,
+ Ains en griefs plours le dolent tout baignoit,
+876 En regraittant
+ La belle qui de savoureux biens tant
+ Faire li sieult, or en a autretant
+ De griefs doulours dont se va guermentant
+880 Piteusement.
+ Mais non pour tant enquist soigneusement
+ D'elle en secret et paoureusement
+ Que le mary nel sceust aucunement,
+884 Et par message
+ Bon et secret, certain, loyal et sage,
+ Lui escrisoit souventes fois la rage
+ Ou ot esté, puis que son doulz visage
+888 Et son gent corps
+ Ne pot veoir, dont moult divers acords
+ Font en son cuer desir et les records
+ Des doulz soulas, dont lui souvient encors,
+892 Qu'il a perdus;
+ Si s'en treuve dolent, mat, esperdus,
+ Et a tousjours yert du tout confondus
+ S'il ne la voit, et, deust estre pendus,
+896 Fault qu'il la voye,
+ Et par escript tel complaint lui envoye:
+ «Dame sans per, le chemin et la voye
+ Qui a vie ou a mort me convoye,
+900 Tout mon desir,
+ Tout mon espoir, sans qui je n'ay plaisir,
+ Celle qu'Amours desur toutes choisir
+ En remirant vo beaulté a loisir
+904 Me fist, ma dame
+ Sage, vaillant, bonne sur toute femme,
+ Que j'aim et serfs et obeïs, par m'ame,
+ Plus qu'aultre riens, ne ne pourrait plus ame
+908 Amer maistresse
+ Que je fais vous, si oyez la destrece
+ Ou suis pour vous qui si le cuer mestrece
+ Que je n'y voy fors de la mort l'adrece
+912 Se ne vous voy,
+ Ma doulce amour, et tout vif me desvoy
+ Quant je pense qu'ay perdu le convoy
+ De vo doulz oeil; quant m'en souvient, avoy!
+916 Je muir de dueil,
+ Belle plaisant, de ma joye le sueil,
+ Mon paradis terrestre, autre ne vueil,
+ Reconforter le mal que je recueil
+920 Vous plaise, hé las!
+ Et que fera mon doloureux cuer las
+ Sans vous veoir, mon gracieux soulas.
+ Belle, bonne, qui me tient en ses las!
+934 Or mettez peine
+ Que vous voye, ma dame souveraine,
+ S'il peut estre, car je vous acertaine
+ Que grant desir a desespoir me meine
+928 Tant me destraint,
+ Et pour ce suis du requerir contraint;
+ Mais non pour tant mieulz vouldroie estre estraint
+ Jusqu'a la mort que cil qui a restraint
+932 Noz doulz deduis,
+ C'est le jaloux de tout mal faire aduis,
+ Aperceüst qu'a vous servir suis duis
+ Ne qu'en appert ou en aucun reduis
+936 A vous parlasse;
+ Non pas pour tant qu'en riens je le doublasse,
+ Mais tout pour vous, dame qui toutes passe,
+ De qui je vueil l'onneur en toute place
+940 Tout mon vivant
+ Garder, chierir; mieulx morir en vivant
+ Vueil pour amer que ce qu'aille estrivant
+ A vostre honneur. Dame, a qui suis servant,
+944 Me pardonnez
+ Se j'ay requis secours, car certenez
+ Suis que par vous ne puet estre donnez
+ A moy qui suy a grant meschief menez,
+948 Mais plus me poyse
+ De vostre mal, doulce dame courtoise,
+ Que du tourment qui si griefment me poise,
+ Car je sçay bien que, sanz mener grant noise,
+952 Grant dueil portez,
+ Ne que en riens vous ne vous deportez
+ Sanz moy veoir, dont vous vous deportez
+ A grant peine, car vo cuer raportez
+956 A loyaulté
+ Qui vous conduit en especiaulté,
+ Car sur toutes portez la reaulté
+ De vaillance, d'onneur et de beaulté,
+960 Qui vous conduit,
+ Et tous les biens font en vous leur reduit.
+ Si ne pourriez pour loyaulté, qui duit
+ Vostre bon cuer, joye avoir ne deduit
+964 Sans vostre ami;
+ Mais je vous pri, belle, pour qui gemy,
+ Que vous vueilliez, tout pour l'amour de mi,
+ Reconforter vo cuer qui sans demi
+968 Est trestout mien
+ Et esperer qu'encor arons du bien
+ Maulgré le faulz, jaloux, desloyal chien!
+ Car par souffrir bonnement, vous di bien,
+972 Le gaignerons,
+ Et l'eust juré, nous nous entr'amerons
+ Et a grant joye encore nous verrons
+ Et noz douleurs doulcement porterons
+976 En esperant.
+ Si ne diray plus que j'aille mourant
+ Pour vous, belle, de qui en desirant
+ Nomme le nom souvent en souspirant;
+980 Si vous tenez
+ Joyeusement, mais toudis maintenés
+ Foy, loyaulté, ne moy qui suis penez
+ Point n'obliez; s'ainsi vous ordennez
+984 Mieulx en vauldrez
+ N'envers Amours de riens ne deffauldrez,
+ Ainçois a voz desirs trop moins fauldrez
+ Par joye avoir, car par ce vous perdrez
+988 Le faulz agait
+ Du desloial mary qui en agait
+ Est sans cesser, et, pour ce qu'en dehait
+ Vous voit, toudis a vous gaitier ne lait
+992 Ne jour ne nuit.
+ Si confortez le mal qui si vous nuyt
+ En moy amant, ne ja ne vous anuyt
+ Un pou de temps qui ne demain n'anuyt
+996 Ne passera,
+ Ma doulce amour ou mon cuer pensera
+ Tout mon vivant ne ja ne cessera
+ De vous aimer tant que trespassera
+1000 L'ame du corps.
+ Cent mille fois et plus, mes doulz depors,
+ Me recommand a vous et aux records
+ Doulz amoureux que vous arez encors
+1004 De voz amours,
+ Et pri a Dieu par devotes clamours
+ Que vo gent corps, garni de bonnes mours,
+ En ce monde face long temps demours
+1008 Par bonne vie
+ Et puis après vostre ame soit ravie
+ Avecques Dieu ou ciel, ou n'a envie,
+ Et de tous biens vous soiez assouvie
+1012 A tousjours mais.»
+ Ainsi l'amant, servi de divers mais,
+ Reconfortoit sa belle dame, mais
+ En son las cuer tous maulz furent remais.
+1016 Et puis la belle,
+ Qui conforter pour nesune nouvelle
+ L'amoureux mal, qui desoubz la mamelle
+ Trop l'angoissoit, ne pot, adoncques celle
+1020 Lui rescripsoit
+ Piteusement et ainsi devisoit:
+ «Beau doulz ami, en qui se deduisoit
+ Mon cuer a qui vous tout seul souffisoit
+1024 Pour seule amour
+ Depuis le jour qu'il receupt la clamour
+ De vo complaint, qui en lui fist demour,
+ Sachiez de vray, cil par qui en cremour
+1028 Vif en dongier,
+ Que j'aime tant qu'il n'est riens qu'estrangier
+ Peüst le mal qui me fait enragier,
+ Quant ne vous puis veoir riens alegier
+1032 Ne me pourroit
+ Et mon las cuer de dueil ainçois morroit
+ Qu'il s'esjoïst, car qui souvent orroit
+ Ses griefs complains grant pitié en aroit,
+1036 Ne il n'est dueil
+ Pareil au mien, ne je n'ay autre vueil
+ Fors de mourir et trop je me merveil
+ Coment je vif, car sanz cesser je veil
+1040 Ne ne repose.
+ Et ce qui m'est encor plus dure chose
+ C'est qu'il convient que ma dolour enclose
+ Porte en mon cuer, ne semblant faire n'ose
+1044 De mon meschief,
+ Ne je n'espoir jamais venir a chief
+ De cest anuy, car je ne voy bon chief
+ De vous veoir jamais, dont, par mon chief,
+1048 Je mourray d'yre!
+ Et ce sera briefment. vous l'orrez dire,
+ Et je desir que la mort hors me tire
+ De ce grief dueil qui trop mon cuer martire
+1052 Et mal demeine
+ Ma doulce amour, puis que je suis certaine
+ Qu'il n'y a tour jamais pour nulle peine
+ Que vous voye et plus que riens mondaine
+1056 Je vous desir.
+ Et comment donc pourroye avoir plaisir,
+ Dont me venroit quand je ne sçay choisir
+ Aultre soulas qui feïst amesir,
+1060 Pour nul avoir,
+ Mes griefs peines n'espoir ne puis avoir?
+ Car n'y a tour que peusse decepvoir
+ Ceulz qui bien font en tous cas leur devoir
+1064 De nous gaitier.
+ Trés doulz ami, si n'y a nul sentier
+ De vous veoir, n'en chemin, n'en moustier,
+ Ne autre part, si ne puis apointier
+1068 Nul autre tour.
+ Si en mettez vo cuer hors de tristour,
+ Laissiez a moy le duel faire en destour,
+ Et vous prenez en faucon ou oustour
+1072 Ou en deduit
+ De chace en bois, amis, vostre deduit,
+ Car a amant pour passer temps aduit.
+ En ce prenoit Pyramus son reduit,
+1076 Ou temps jadis,
+ Quant pour rapors et desloyaulz mesdiz
+ La trés belle Tysbé, en qui toudis
+ Fu son vray cuer, c'estoit son paradis,
+1080 Fu mise en mue,
+ Qui pour meschief oncques ne fu desmeue
+ De lui amer, car droit ne se remue
+ Qui bien aime ne change ne ne mue
+1084 Pour infortune.
+ Mon vray ami, je n'y sçay voye aucune
+ D'autre deport. Dieux qui fist ciel et lune
+ Vous reconfort et moy qui par Fortune
+1088 Suis mise au bas
+ Doint brief finer, car de tous les esbas
+ Quitte ma part et en plourant rabas
+ Tous mes soulas, ne vueil autre repas
+1092 Ne autre joye.»
+ Ainsi la dame a son ami renvoye
+ Ses griefs complains, ne n'y scet lieu ne voye
+ Que jamais jour par nesun tour le voye
+1096 Pour les agais
+ Des mesdisans qui plus que papegais
+ Vont barbetant et tousjours firent gais,
+ Si ne fu plus son corps jolis ne gais
+1100 Come ot esté.
+ Ainsi Fortune ot tout mal apresté
+ Aux deux amans et tout leur bien osté,
+ Et ja par deux yvers et un esté
+1104 Enduré orent
+ Ces grans anuys, ne veoir ne se porent,
+ Tant traveillier ne pener ne s'i sçorent;
+ Dont tout l'espoir avoir perdu ilz dorent,
+1108 Comme il sembla
+ A l'amant qui gaires mais n'en troubla
+ Et avec gent plus souvent assembla
+ Qu'il n'ot apris et son corps affubla
+1112 Plus sur le gay;
+ Et tout ainsi com le cerf pour l'abay
+ Des chiens s'enfuit, qui l'ont mis en esmay,
+ Cil esloingna sa dame ou moys de may
+1116 Qui renouvele
+ Et oublia du tout en tout la belle
+ Ne n'envoya plus messagier vers elle,
+ Et accointa autre dame nouvelle
+1120 Que il ama
+ Tant et servi qu'a ami le clama
+ Ne l'autre plus en riens ne reclama.
+ Dont après moult l'en reprist et blasma
+1124 La premieraine
+ Qui bien un an après en fut certaine,
+ Dont li pesa si durement qu'a peine
+ N'en receupt mort, si n'ot mais tant de peine
+1128 Des agaitans
+ Comme el souloit, car toutes riens leur temps
+ Ont et saison, ne riens n'est arrestans
+ En un estat. Et ainsi, com j'entens,
+1132 Un jour avint
+ Qu'en certain lieu cellui amant survint
+ Ou sa prime dame fu qui devint
+ Vermeille ou vis; quant le vid lui sovint
+1136 Du temps passé,
+ Dont ne fu pas de son cuer effacé
+ Le souvenir qu'Amours ot entassé
+ Si que jamais il n'en sera lassé,
+1140 Ains lui duroit
+ Tousjours l'amour dont mains maulz enduroit
+ Et de rechief durement souspiroit;
+ Si se pensa que a lui parleroit,
+1144 Car n'y ot gent
+ Mie foison, ne gaitte ne sergent
+ Qui en ce cas lui fussent domagent;
+ Si l'appella adonc et bel et gent,
+1148 Vers lui se trait
+ Et commença a lui dire en retrait:
+ «Ha! qui pensast en vous trouver faulz trait
+ Ne que pour riens fussiez jamais retrait
+1152 De moy amer
+ Ne qu'on vous peust faulz ne mauvais nommer!
+ Car tant de foys vous oÿ affermer
+ Que mieulz vouldriez estre noyé en mer
+1156 Que moy laissier
+ Ne loyaulté enfraindre ne froissier,
+ Et vous m'avez, dont moins vous doy prisier,
+ Deguerpie, si n'en puis apaisier
+1160 Mon cuer, par m'ame,
+ Et faulz estes d'avoir fait autre dame
+ Et desloyal vers moy! C'est grant diffame
+ A vous certes a qui affiert grant blasme
+1164 D'avoir ce fait!»
+ Ainsi celle blasma cellui de fait;
+ Tout en plourant se complaint du tort fait
+ Qu'il a commis; mais il dit «que meffait
+1168 Il n'a vers elle
+ En nesun cas et a tort faulz l'appelle,
+ Ne d'autre amer, soit dame ou damoiselle,
+ Il n'a mespris et de son dit appelle
+1172 Par devant tous
+ Juges d'amours, et y fussent trestous,
+ Soubsmettre veult que son corps soit aux loups
+ Livré ou pris de malage ou de tous
+1176 S'il est jugié
+ Qu'il ait mespris ne qu'il soit estrangié
+ De loyaulté, non obstant que changié
+ Il ait dame sanz ce qu'il eust congié
+1180 D'elle du faire;
+ Devant juge ne pense mie a taire
+ Ces grans raisons et comment neccessaire
+ Il lui estoit de soy d'elle retraire
+1184 Et mesmement
+ Pour son honneur, car elle scet comment
+ Il ne pouoit la veoir nullement
+ Et le peril et grant encombrement
+1188 Ou ilz en furent,
+ Et mesdisans, qui encor en murmurent,
+ Tout ce tourment par faulz rapors esmurent,
+ Et telz parleurs aux amoureux procurent
+1192 Trop de meschief;
+ Et elle aussi lui manda de rechief
+ Que jamais jour ne porroit par nul chief
+ A lui parler ne en long temps n'en brief
+1196 Le veoir plus,
+ Dont longuement en fu morne et enclus,
+ Mais n'estoit droit qu'il se rendit reclus
+ A tousjours mais ou du tout fust desclus
+1200 De joye avoir;
+ Car sans amours ne pourroit recepvoir
+ Nul joenne cuer joye, a dire le voir.
+ Et doncques puis que pour nesun avoir
+1204 Ne la pouoit
+ Veoir, certes pourchacier se devoit
+ En autre part, pour ce mespris n'avoit,
+ Ce disoit il, du faire bien savoit;
+1208 Mais s'il espoir
+ D'elle veoir eüst eü apoir
+ Il eust mespris, mais elle en desespoir
+ Trop le mettoit, si n'avoit plus pouoir
+1212 De soustenir
+ La grant dolour qu'il lui falut tenir
+ Par trop long temps; doncques pour revenir
+ A reconfort li falu retenir
+1216 Dame nouvelle
+ Pour en avoir quelque bonne nouvelle,
+ Car par long temps il n'avoit receu d'elle
+ Fors que doulour; si a tort qui l'appelle
+1220 Faulz pour ce cas.»
+ Mais la dame qui ot le parler cas
+ Pour le grief plour, ou elle chut a cas,
+ Lui dist: «Certes ne vous fault advocas
+1224 Pour raconter
+ Vostre raison, mais je m'ose vanter
+ Que, se juge loyal veult escouter
+ Noz deux raisons, tort arez sanz doubter
+1228 Si com moy semble,
+ Car vostre cuer qui du mien se dessemble
+ Si n'a trouvé en moy riens qui ressemble
+ A fausseté depuis le jour qu'ensemble
+1232 Premier parlames.
+ Si n'avez droit, juge en fois toutes dames
+ Et tous amans loyaulz et sanz diffames,
+ Et si soustiens que vous n'avez deux drames
+1236 De cause bonne.
+ Si soit juge trouvé, bonne personne
+ Qui de noz cas tous deux nous araisonne.
+ Plus n'est mestier que je vous en sermonne,
+1240 Au jugement
+ Je m'en attens du tout entierement.»
+ Atant fina d'eulz deux le parlement,
+ Et tost après vindrent soingneusement
+1244 En ma maison,
+ De leur debat me distrent l'achoison
+ En moy priant qu'oÿe leur raison
+ J'en jugiasse, mais je dis qu'a foison
+1248 Ilz trouveroient
+ Ailleurs meilleurs juges qui mieulz saroient
+ Droit en jugier; si distrent qu'ilz vouloient
+ Que j'en jugiasse ou que ilz me prioient
+1252 Que je leur queisse
+ Juge loyal et bien en enqueïsse
+ Et sur cellui tout le fait asseïsse;
+ Et je leur dis que voulentiers feïsse
+1256 Leur bon plaisir,
+ Mais, s'en tel fait je devoie choisir
+ Juge pour moy, ne vouldroie saisir
+ Aultre que vous pour l'amoureux desir
+1260 Bien discerner
+ Et pour savoir bon jugement donner.
+ Et lors distrent qu'en nul autre assener
+ Ne pourroient mieulz, et pour ce ordener,
+1264 S'il vous plaisoit,
+ Vous vouloyent leur juge et souffisoit
+ Vo jugement, si com chascun disoit;
+ Pour ce, Sire, tout le fait sur vous soit,
+1268 S'a gré vous vient.
+ Et du tiers cas, si comme il me souvient,
+ Je vous diray le fait, il apertient
+ Puis que leur vueil a juge vous retient.
+1272 Tel fu l'affaire:
+ Un chevalier, si com j'ouÿ retraire,
+ Avoit promis a tousjours sans retraire
+ Toute s'amour a doulce et debonnaire
+1276 Et bonne et belle
+ Et si plaisant qu'aultre ne passoit celle
+ Fors seulement qu'elle estoit domoiselle,
+ Jeune d'age, simple comme pucelle
+1280 Jolie et gente;
+ Et elle aussi ravoit mise s'entente
+ A lui amer, et de loial entente
+ S'entr'amoient et bien, que je ne mente,
+1284 Plus de deux ans
+ S'entr'amerent leaument les amans.
+ Ce me jura saint Julien du Mans
+ Celle qui cuer ferme ot com dyamans
+1288 Que d'un descort
+ En leur amour elle n'avoit record;
+ Ainçois tous deux furent si d'un accord
+ Qu'oncques n'y ot un tout seul mesaccort
+1292 En ce termine.
+ Mais il n'est mur si fort que l'en ne mine
+ Ne si grant tas, que qui veult mine a mine
+ L'apetissier, que l'en ne le termine,
+1296 Ne riens ne dure
+ Sans avoir fin par le cours de nature
+ En ce monde, n'il n'est chose tant dure
+ Qui ne s'use, soit chaleur ou froidure,
+1300 Et qui ne tire
+ A quelque fin, et ainsi tire a tire
+ S'usent amours souvent, s'ay je ouy dire,
+ Et non obstant que souvent on souspire
+1304 Par trop amer
+ Et que les maulz d'amours soient amer,
+ Si ne voit on mie amours affermer
+ A tousjours mais, ains les ot on clamer
+1308 Et c'est souvent,
+ Fol s'i fie; fole amour est tout vent
+ Qui peu dure et les cuers va decevant
+ Et un espoir dont après ensuivent
+1312 Va joye vaine.
+ Ainsi fina, qui qu'en eust après peine,
+ Ycelle amour qui souloit si certaine
+ Estre, et puis fut desprise et incertaine
+1316 Et deffaillie.
+ Car l'amant qui l'amour en sa baillie
+ De celle avoit, qui puis fu maubaillie
+ Pour lui amer et en grief dueil saillie,
+1320 Se changia tout
+ Et delaissa et estrangia de bout
+ Celle qu'amer souloit, et fu derout
+ Leur joyeux temps qu'elle cuidast qu'a bout
+1324 Ne deust ja estre;
+ Si lui sembla qu'il estoit trop grant maistre
+ Pour elle amer et voult en plus hault estre
+ Mettre son cuer, et bien cuida a destre
+1328 Droit assener.
+ Pour haultement son cuer mettre et donner
+ Si s'acointa, com j'oÿ raisonner,
+ D'une poissant dame a qui sans finer
+1332 Son cuer promist,
+ Et tant l'ama et si grant peine y mist
+ Qu'elle l'ama en la fin, tant lui dist
+ Que il l'amoit qu'elle en grace le prist
+1336 Et le retint
+ Pour son servant et a ami le tint.
+ Si ne sçay pas comment il s'i contint,
+ Car pou dura l'amour, a qui il tint
+1340 Ne sçay je pas;
+ Mais il n'est nul qui vous deist en nul pas
+ La grant doulour et le mauvais repas
+ Que la lasse ot, qui auques au trespas
+1344 Et mise en biere
+ En fu pour lui la doulente premiere,
+ Quant elle vid et perceut la maniere
+ De son amant qui se tyroit arriere
+1348 De sienne amour
+ Et trop faisoit d'elle veoir demour
+ Ne n'ot pitié de sa lasse clamour,
+ Non obstant ce que souvent, en cremour
+1352 Et a dongier,
+ A lui parloit d'elle le messagier
+ Et lui disoit pour quoy si estrangier
+ Vouloit celle qui mie de legier
+1356 Ne l'oblieroit
+ Ains pour s'amour sans faille se morroit,
+ S'il la laissoit, du mal qu'elle tiroit.
+ Il respondoit qu'au plus tost qu'il porroit
+1360 Yroit vers elle,
+ Mais survenu il lui estoit nouvelle
+ Qui l'empeschoit pour certaine querelle.
+ Si s'excusoit ainsi de veoir celle
+1364 Qui ne finoit
+ De dueil mener, car bien apercevoit
+ Que delaissier son ami la vouloit,
+ Dont trop griefment la lasse se doloit,
+1368 Mais pour neant
+ Se travailloit et s'aloit delaiant,
+ Car bien pouoit, s'elle estoit clerveant,
+ Apercevoir qu'il s'aloit recreant
+1372 D'elle sans doubte;
+ Si en ploura en grant dueil mainte goute
+ Et de courroux elle se fondi toute.
+ A brief parler, du tout en tout desroute
+1376 Celle amour fu,
+ Et la laissa et la mist en reffu
+ Le faulz amant, que fust il ars en feu!
+ Ainsi celle bien vid et aperceu
+1380 Qu'une aultre amoit,
+ Dont longuement dolente se clamoit,
+ Mais n'y ot tour: pour riens le reclamoit.
+ Si s'en souffri quant vid qu'elle semoit
+1384 Pour riens ses larmes.
+ Car il n'est riens qui n'ait saisons et termes,
+ Si n'estoit droit que tousjours mais fust fermes
+ Son cuer en dueil qui fait perdre les armes
+1388 Et corps en terre;
+ Si apaisa son cuer de celle guerre
+ Au chief d'un temps et ne voult plus enquerre
+ De son amant n'aucune voie querre
+1392 Pour luy veoir,
+ Ne autre part sienne amour asseoir,
+ Car d'amer plus ne lui devoit seoir
+ En son vivant ne d'ami pourveoir
+1396 Son cuer jamais,
+ Ce lui sembloit, car trop lui fut remais
+ Dolent penser pour amer et dur maiz,
+ Si s'en tendroit, ce disoit, des or mais.
+1400 Mais escoutez
+ Ce qu'il avint de ce fait et notez
+ Coment l'amant estoit peu arrestez,
+ Car ains que fust l'an passé, ne doubtez,
+1404 Il esprouva
+ Grant fausseté en la dame et trouva,
+ Ce disoit il; car s'il le controuva
+ Ne sçay je pas, mais par ce se sauva
+1408 D'elle laissier
+ Et dist que cuer haultain et boubensier
+ Avoit vers lui et legier a ploissier
+ A autre amour plus que verge d'osier.
+1412 Si lui souvint
+ Des doulz plaisirs de celle qui devint
+ Pale pour lui et comment y avint.
+ Alors son cuer a raison se revint
+1416 Et s'avisa
+ Qu'il l'aimeroit, car oncques n'avisa
+ Plus loiale, si comme il devisa,
+ Ne pouoit mieulx; pour ce se ravisa
+1420 Et repenti
+ Dont oncques mais loiaulté lui menti
+ Ne dont son cuer a aultre consenti.
+ Si a dit lors comme vray converti
+1424 Que humblement
+ Lui requerroit mercis piteusement
+ Et du meffait a son vueil vengement
+ Prensit sur lui, mais qu'après bonnement
+1428 Lui pardonnast
+ Et de bon cuer loial elle l'amast,
+ Si qu'en tout cas son vueil lui ordenast,
+ Et se jamais failloit, si le blasmast
+1432 Comme mauvais.
+ Ainsi cellui voult pourchassier sa paix
+ Devers la belle, a qui peu chaloit mais
+ De son amour, et vers elle s'est trais:
+1436 Si l'araisonne
+ Moult doulcement et qu'elle lui pardonne
+ Prie humblement, et de ce la sermonne
+ Moult longuement et dist qu'oncques personne
+1440 N'ama plus dame
+ Qu'il l'aimera des or mais, par son ame!
+ Et lors celle, en qui plus n'avoit la flamme
+ De fole amour qui deçoit homme et femme,
+1444 Prist a respondre
+ Et dist «qu'on la devroit bien a sec tondre,
+ Puis qu'elle estoit hors du meschief qui fondre
+ Son cuer faisoit, pour prier ne semondre,
+1448 S'a tel meschief
+ Se mettoit plus; si ne l'aimeroit brief
+ Puis que laissée il l'avoit de rechief,
+ Ne s'i fieroit jamais par nesun chief
+1452 Puis que deceue
+ L'a une fois et mauvaistié perceue
+ En lui; jamais n'en quiert avoir veüe,
+ Ne plus ne veult estre d'amer meüe
+1456 Certainement.
+ Si ne lui en tiengne plus parlement,
+ Car n'aimera jamais jour nullement.»
+ Et cil respont et lui dit doulcement
+1460 «Qu'elle aroit tort,
+ Car repentant on ne doit mettre a mort
+ Et le pecheur que conscience mort
+ Dieu a mercy le prent, s'il se remort
+1464 Com repentant.»
+ Et celle dit «qu'il s'en peut bien atant
+ Souffrir, s'il veut, car moult peu arrestant
+ Il y seroit, quoy qu'il voit promettant,
+1468 Mais que nouvelle
+ Dame veïst qui lui semblast plus belle;
+ Si n'en veult plus ouïr male nouvelle.»
+ Et cil a dit «que de son dit appelle
+1472 En jugement,
+ Car monstrer veult par raison clerement
+ Qu'elle grant tort lui feroit s'ensement
+ Le guerpissoit, puis qu'a repentement
+1476 De son meffait,
+ Et se plaindra aux amans du tort fait
+ Qu'elle lui fait et juge veult de fait
+ Pour en jugier; car oncques si parfait
+1480 Homs ne nasqui
+ Qui ne mesprist, fors Dieu qui tout vainqui,
+ Ce disoit il, ne si vaillant en qui
+ N'eust vice aucun; et d'estre relenqui
+1484 En tel maniere
+ Ne seroit pas chose bien droitturiere,
+ Et pour ce veult que loial juge on quiere;
+ Et s'il est dit en si faitte maniere
+1488 Qu'elle nel doie
+ Prendre a mercy, aler s'en veult sa voye.»
+ Et celle dit «qu'au jugement s'autroie,
+ Mais non obstant elle veult toutevoie
+1492 Que, ains que l'en rende
+ Le jugement, aux dames on demende
+ Leur bon avis, et si se recommande
+ En leur priant que chascune y entende
+1496 Diligement,
+ Et puis si soit donné le jugement.»
+ Ainsi greé cest accort bonnement
+ Ont ambedeux; atant leur parlement
+1500 Ont afiné.
+ Et puis après de cerchier n'ont finé
+ Juge par qui il soit determiné
+ De leur debat et leur procès finé.
+1504 Si sont venu
+ Par devers moy, combien qu'apartenu
+ N'ait pas a moy, et si se sont tenu
+ Sur mon avis. Adonc m'est souvenu
+1508 De vous, chier Sire,
+ Si leur ay dit qu'il vous vueillent eslire,
+ Car mieulx sarez de leur debat voir dire.
+ Et droit jugier que moy; car a bon mire
+1512 Doit le naivré.
+ Soy adrecier, s'estre veult delivré
+ De son grief mal, dont par vous decevré
+ Le droit du tort soit: si ont recovré
+1516 Droit justicier
+ En vous, Sire, s'il vous plaist radrecier
+ Le grant debat dont j'ai oÿ tencier.
+ Mais or est temps de mon oeuvre avancier
+1520 Et affiner,
+ Le demourant commet a parfiner
+ A vo bon sens, car bien sarez finer
+ De ce qu'il fault a bien l'euvre affiner
+1524 Et la parfaire.
+ Si est saison que je m'en doie taire,
+ Mais au dernier ver vueil dire et retraire
+ Quel est mon nom, qui le voldra hors traire
+1528 Comme il deffine.
+ Et en la fin, de pensée enterine,
+ Qui vous ottroit joye parfaitte et fine
+ Pri Jhesu Crist, qui ne fault ne ne fine.
+
+
+
+ EXPLICIT LE DIT DES TROIS JUGEMENS
+
+
+
+_Rubrique:_ A2 _ajoute_ qui s'adrece au Seneschal de Haynault--B1 Ci
+c. le dit d.
+
+2 B g. en l.
+
+3 B c. en f.
+
+6 A2 c. duis et appris
+
+9 B _supprime_ a j.
+
+10 B s. ou f.
+
+21 B _omet_ Pour
+
+27 B et le d.
+
+29 B m. en. m.
+
+36 B N'y s.
+
+46 A1 mate et
+
+59 B1 l. nulle riens o.--B2 b. secours o.
+
+75 A2 c. a q.
+
+106 A2 d. v. r. o.
+
+107 A2 m. dueil
+
+111 A2 Si q. je ne
+
+125 B l. s. entende
+
+126 B q. j'en soye a l'a.
+
+127 A1 q. guedon
+
+131 A2 ne ja ne
+
+161 A2 Mais p.
+
+182 A1 que ou
+
+184 A2 B Car p.
+
+185 B1 e. doubtance
+
+187 A2 B N. orroit
+
+199 B1 au l.
+
+22l A2 p. ij m.
+
+238 B ne r.
+
+255 B pour m. p.
+
+273 B q. en m. l'a. de v. c.
+
+273 A1 cessé
+
+279 A2 _ajoute_ vous ne v.
+
+286 A1 p. f. et a.
+
+330 B1 t. ou plus e.
+
+365 B a. lors c.
+
+366 A2 _omet_ Qu'un
+
+375 A1 chosir
+
+393 B c. par n.
+
+394 A1 folor--A1 Que on li faist
+
+399 B1 _omet_ amours
+
+401 B _omet_ de lui
+
+406 B si mal d.
+
+407 B en recevoit m.
+
+409 A2 Que j.
+
+433 B v. c. l.--A1 s. et a.
+
+447 A1 c. esbaïst
+
+454 A1 Donc
+
+457 A2 Et ne
+
+461 B l'a. un j.
+
+466 A2 et de h.
+
+493 A2 m. mal g.--A2 B ce me s.
+
+494 B1 _omet_ que
+
+501 A1 que un
+
+502 A2 Ce qu'il p.
+
+515 A2 Tout ne
+
+547 A1 serement
+
+553 B et ses s.
+
+569 B cuidiez--A1 a. velles
+
+572 A1 c. vous p.
+
+573 B _omet_ toudis
+
+577 A2 je y t.
+
+583 A2 q. tant a
+
+589 A2 Et a t. m. en d. s.--B en d.
+
+595 A2 Et q.
+
+602 A2 B p. autre c.
+
+605 A2 A. avoye p. par m.--A1 par m. serment
+
+610 B1 M'avez
+
+611 A2 De v.
+
+615 A2 d. tant m.
+
+630 A1 _supprime_ ja
+
+639 A _omet_ En
+
+641 A Vouldroit
+
+649 A2 et servant
+
+655 A1 r. n'i v.
+
+663 B e. ont mise leur r.
+
+675 A2 B a. car c. me r.
+
+677 B qu'en v.
+
+697 B ot en li
+
+699 A1 faussetté
+
+703 A2 Ere v. et
+
+706 _Les mss. portent_ souveraine
+
+717 B m. grans m.
+
+731 A1 n'a r.
+
+737 A2 porta
+
+745 A2 Et t. h. ot a c. livré
+
+759 A1 errent
+
+761 B ot amer p.
+
+770 B qu'elle ne pot c.
+
+791 B _omet_ a
+
+792 A2 les d.
+
+795 A1 et le p.
+
+809 B Q. a. lors j.
+
+811 A2 Et la t.
+
+818 B p. son d.
+
+829 A2 J. nul jour p. s.
+
+841 B Ne le doulz t.
+
+849 A1 encourre d.
+
+863 A2 m. p. acquestoit
+
+873 B De v.
+
+879 A2 B d. s'en va
+
+885 A2 B et s. l. ami et s.
+
+891 B Les d.
+
+893 A m. et e.
+
+933 B de tous maulz f.
+
+936 B Qu'a v.
+
+950 A2 _omet_ si
+
+957 A2 v. porter en
+
+961 B1 t. ces b.
+
+965 B par q.
+
+980 A2 Et v.
+
+985 B Ne vers A.
+
+990 A c. car p.
+
+991 A1 a nous g.
+
+1010 A1 B2 Avec D.
+
+1019 B a. ne p. c.
+
+1027 B S. amis p. q. vif en c.
+
+1028 B Et en d.
+
+1034 A1 oroit
+
+1039 B v. et s.--A1 je vueil
+
+1041 A1 encore
+
+1059 B s. me f.
+
+1061 A1 Mais g.
+
+1070 B1 m. de d.
+
+1073 et 1074 _intervertis dans_ A2
+
+1085 B1 je ne s.
+
+1097 B De m.
+
+1098 A1 borbetant--B fureut g.
+
+1109 B1 ne t.
+
+1117 A1 houblia
+
+1135 A2 V. q. le v. si l. s.
+
+1137 A2 p. en s.
+
+1165 A2 _ajoute_ Et a.
+
+1197 B _omet_ en
+
+1205 B _omet_ veoir
+
+1213 A qui l.
+
+1217 A2 a. fait une autre n.
+
+1217 et 1219 _intervertis dans_ A2
+
+1253 B1 _omet_ en
+
+1269 A2 _supprime_ Et
+
+1307 A2 l. voit on
+
+1309 A et t.
+
+1321 A2 et remist en debout
+
+1323 A1 que b.--B q. cuidoit
+
+1333 A et tant g.
+
+1337 B1 a amant
+
+1338 B il se c.
+
+1343 A1 q. oncques au--B Qu'en la l. et q.
+
+1348 B De son a.
+
+1373 A2 B en grief d.
+
+1380 A2 B Que a.
+
+1383 A1 que e.
+
+1387 A2 c. ou d.--B2 l. ames
+
+1393 B p. son a.
+
+1403 B n'en d.
+
+1409 A2 c. hault et
+
+1446 A1 _omet_ du m.
+
+1454 A2 n'en j. q.
+
+1470 A2 o. nulle n.--B vueil p.
+
+1473 A2 C. p. r. v. m. c.
+
+1486 A2 q.j.l.
+
+1499 B adonc 1.
+
+1506 A2 p. ami et
+
+1509 A2 ait
+
+1518 A1 d. je le oy--A2 d. les oÿ
+
+1529 A1 entrine
+
+1530 A1 joy p.
+
+1531 _On trouve dans ce vers l'anagramme de_ Cristine
+
+Rubrique A1 Explicit _seulement_
+
+
+
+
+NOTES
+
+LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS (p. 111 à 157.)
+
+33 à 681.--Cf. tome I, _Autres Ballades_, XIII, p. 221.
+
+591.--Cf. tome I, _Cent Ballades_, LVI, p. 57.
+
+
+
+
+LE LIVRE
+
+DU DIT DE POISSY
+
+(Avril 1400).
+
+
+
+CY COMENCE LE LIVRE DU DIT DE POISSY
+
+
+ Bon chevalier, vaillant, plein de savoir,
+ Puis qu'il vous plaist a de mes diz avoir
+ Et le m'avez par escript fait savoir
+4 De vostre humblece,
+ Non obstant ce que ma povre foiblece
+ Ne soit digne que vostre gentillece
+ S'encline ad ce, j'en tendré la promesse
+8 Que je promis
+ Au messagier que vous m'avez tramis
+ De loings de cy, et comme a vrais amis
+ Me recommant a vous de cuer soubsmis.
+12 A vo comant
+ Si vous envoy faire ce jugement
+ Dont deux amans contendent durement;
+ Si m'ont prié et requis chierement
+16 Que je leur quiere
+ Juge loyal et que bien en enquiere
+ Pour droit jugier leur descort en maniere
+ Qu'il leur en doint sentence droituriere
+20 Selon raison.
+ Et non obstant qu'en France ait grant foison
+ De bons et biaux, qui en toute saison
+ Saroient droit jugier, pour achoison
+24 Du bien de vous
+ Vous ay choisy a juge desur tous,
+ Tout non obstant soiez vous loings de nous,
+ Si en vueilliez, s'il vous plaist, Sire doulz,
+28 Le droit jugier.
+ Et, s'il vous plaist a du fait vous chargier,
+ Je vous diray le cas pour abrigier;
+ Comme il avint vous orrez sans targier
+32 Et en quel temps,
+ La ou ce fu vous sera dit par temps,
+ Car il n'a pas ne mille ne cent ans,
+ Non pas un mois, ains fu en l'esbatans
+36 Gracieux moys
+ D'Avril le gay, ou reverdissent bois,
+ Ce present an Mil quatre Cens ainçois
+ La fin du mois. Il avint une fois
+40 Que j'os vouloir
+ D'aler jouer, si voulz aler veoir
+ Une fille que j'ay, a dire voir,
+ Belle et gente, joenne et de bon savoir,
+44 Et gracieuse
+ Au dit de tous; si est religieuse
+ En abbaïe riche et precieuse,
+ Noble, royal et moult delicieuse,
+48 Et est assise
+ Loings de Paris six lieues celle eglise,
+ Qui moult faite est de gracieuse guise;
+ Poissi a nom la ville ou elle est mise
+52 Et celle terre.
+ Si apprestay a un lundi mon erre,
+ Compagnie plaisant envoyay querre
+ Qui tout plaisir me vouldroient pourquerre
+56 Sans deslaier,
+ Si y avoit maint jolys escuier
+ Qui de leur bien me vindrent convoier
+ Pour esbatre, non pour autre loier.
+60 Lors a grant joye
+ Nous partismes de Paris, nostre voye
+ Chevauchames, et moult joyeuse estoie;
+ Si furent ceulx qu'avecques moy menoie
+64 Et toutes celles,
+ Ou il avoit de gentilz damoiselles,
+ Doulces, plaisans, gracieuses et belles.
+ Lors liement devisions des nouvelles
+68 Et des estours
+ Qui moult souvent aviennent en amours;
+ En chevauchant gayement de mains tours
+ Nous parlames, n'y ot muez ne sours
+72 Ne nul taisant,
+ Ainçois chascun y aloit devisant
+ Ce que le mieulx lui estoit advisant;
+ La n'avoit dit ne sonné mot cuisant
+76 Mais tous joyeux.
+ Si y chantoit qui savoit chanter mieulx,
+ Si hault, si bien, que souvent tous li lieux
+ Retentissoit, et ainsi qui mieulx mieulz
+80 S'esjouïssoit
+ Chascun en soy; et moult resjouïssoit
+ Le temps nouvel qui adonc commençoit,
+ Et le soleil clerement reluisoit
+84 Sur l'erbe vert.
+ Tout le chemin y fu plein et couvert
+ De floretes, chascune a l'ueil ouvert
+ Vers le soleil qui luisoit descouvert.
+88 Mais en l'anée
+ Il n'avoit fait si doulce matinée
+ Et toute fu la terre enluminée
+ De rosée que le ciel ot donnée,
+92 Qui resplendir
+ Fist l'erbe vert pour les cuers esbaudir,
+ La n'avoit riens pour la terre enlaidir,
+ Tout estoit bel pour amans enhardir
+96 A bien amer.
+ Parmi ces prez Nature ot fait semer
+ Marguarites et flours qu'on sieult nommer
+ Fleurs de printemps; partout veist on germer
+100 Maintes diverses
+ Herbes et flours qui a la terre aherses
+ Encor furent, verdes, rouges et perses,
+ Jaunes, indes, qui malles ne diverses
+104 Ne furent mie.
+ La ot la flour de ne m'oubliez mie,
+ Souviengne vous de moy, qui n'est blesmie
+ Mais vermeille, dont amant et amie
+108 Font chappellez
+ Et qu'il mettent souvent en anellez
+ Pour devises et autres jouellez
+ Qu'ilz se donnent jolis et nouvellez
+112 Par druerie.
+ Ainsi adonc fu la terre flourie,
+ Mais il n'est nul qui deist la chanterie
+ Des oysillons qui de voix trés serie
+116 Nottes nouvelles
+ Chantoient hault, et ces aloues belles
+ En l'air sery disoient les nouvelles
+ Du doulz printemps, chantant de voix ysneles
+120 Et a haulx sons;
+ Sur les arbres et parmi ces buissons
+ Ces oissillons disoient leurs chançons;
+ La peüst en oïr maintes lecçons
+124 De rossignolz
+ Qui disoient leurs virelais mignos,
+ Et pastoures qui gardoient aignaulx
+ Leurs chappellez faisoient a lignaulx
+128 Parmi ces champs
+ Tous purs de flours, en escoutant les chans
+ Des oisillons et par buissons crochans.
+ Près de Seine venimes approchans
+132 A lie chiere.
+ Si fist plus bel encor sur la riviere,
+ Car oisillons de plus lie maniere
+ Par ces ysles a haulte voix plainiere
+136 Se deduisoient
+ Si liement que tous esjouïssoient
+ Les cuers de nous, et trop fort nous plaisoient
+ Arbres et prez qui partout verdissoient,
+140 Et ces saussoies
+ Reverdissans et ces jolies voies
+ Souef flairans; ces buissons et ces haies
+ Ou rossignolz disoyent chançons gaies,
+144 Et le doulz bruire
+ De l'eaue qui en courant faisoit bruire
+ Ces gors, ces pieux, pour noz cuers plus deduire,
+ Si qu'il n'est dueil qui la ne deüst fuire
+148 N'estre remis.
+ Adonc d'errer nous sommes entremis
+ Pour estre la a l'eure qu'os promis.
+ Alors fichié s'est entre nous et mis
+152 Un ventelez
+ Doulz et plaisant, qui noz cours mantellez
+ Nous soubslevoit souefs et freschelés,
+ C'est zephirus qui boutons novellez
+156 Fait espanir
+ Et ces belles doulcetes fleurs venir
+ Et aux amans donne maint souvenir
+ De leurs amours; pour ce voult survenir
+160 En celle place
+ Que le soleil ne gastast nostre face,
+ Ce fist Amours, ce croy je, de sa grace
+ Qui l'envoya ainsi en tel espace.
+164 Par le serain
+ Chevauchames tant que tous main a main
+ Arivames, encor ert assez main,
+ Au bel chastel qui a nom Saint Germain
+168 Qu'on dit en Laie.
+ Adonc entrer nous convint en la gaie
+ Doulce forest, mais ou monde n'a laye
+ Gent ne lettrés, qui nel scet ou essaie,
+172 Qui peüst croire
+ Le doulz deduit du lieu, car j'ay memoire
+ Que tout ainsi comme a marche ou a foire
+ S'assemblent gent a tas, c'est chose voire;
+176 Avoit atant
+ De rossignolz en cellui lieu chantant,
+ Qui ça et la aloient voletant,
+ Qu'oncques je croy ensemble on n'en vid tant
+180 Comme il eut cy,
+ Qui disoient: «ocy, ocy, ocy
+ Le faulz jaloux, se il passe par cy
+ Sans le prendre n'a pitié n'a mercy
+184 En no pourpris.»
+ Et la forest espesse que moult pris
+ Reverdissoit si qu'en hault furent pris
+ L'un a l'autre les arbres qui repris
+188 Sont, et planté
+ Moult près a près li chaine a grant planté
+ Hault, grant et bel, non mie en orphanté,
+ Ce scevent ceulz qui le lieu ont hanté,
+192 Si que soleil
+ Ne peut ferir a terre a nul recueil.
+ Et l'erbe vert, fresche et belle a mon vueil,
+ Est par dessoubz, n'on ne peut veoir d'ueil
+196 Plus belle place
+ A mon avis, et qui peut face a face
+ La ses amours veoir ou les embrace
+ Je ne cuide mie que pou li place,
+200 Car c'est deduit
+ Trop avenant que d'estre en ce reduit
+ Ou doulz printemps, ou oisillons sont duit
+ De demener leur soulas et leur bruit
+204 Ou temps d'esté.
+ Si croy pour vray qu'Amours ot apresté
+ A cellui jour toute gaye honnesté;
+ Aussi croient ceulz qui orent esté
+208 O moy le jour,
+ Car d'esbatre ne cessames tousjour
+ Rire et jouer, et chanter sans sejour,
+ Ou deviser d'aucun parti d'amour.
+212 Et la forest
+ Nous passames et vimes sanz arrest
+ Droit a Poissi, ou tost trouvames prest
+ Quanqu'il convint et tout ce que bon est
+216 A droit souffire.
+ Quant descendus fumes, chascun s'atire
+ Le mieulz qu'il peut de vesteure et se mire
+ Si qu'en l'atour il n'y a que redire;
+220 Et puis alames
+ Ensemble en l'abbaïe vers les dames
+ Au parlouer, et puis dedens entrames,
+ Tout non obstant que portes a grans lames
+224 Y ait moult fortes;
+ Mais par congié on eut ouvert les portes.
+ La trouvames dames de belles sortes,
+ Car il n'y eut contrefaittes ne tortes
+228 Mais moult honnestes
+ De vestemens et des atours des testes,
+ Simples, sages et a Dieu servir prestes.
+ La nous firent noz amies grans festes
+232 Et lie chiere.
+ Adonc celle que j'aim moult et tiens chiere
+ Vint devers moy, de trés humble maniere
+ S'agenoilla, et je baisay sa chiere
+236 Doulcete et tendre,
+ Puis main a main alames, sanz attendre
+ En l'Eglise pour servise a Dieu rendre;
+ Si oÿmes la messe et congié prendre
+240 Vosmes après,
+ Mais les dames si nous prierent trés
+ De boire un cop et ylec assés près
+ Nous menerent en lieu bel, cler et frès
+244 Pour desjuner,
+ Car n'estoit pas encor temps de disner.
+ Mais n'ommes pas loisir de sejourner
+ La longuement ne gaires desrener,
+248 Quant la soingneuse
+ Et trés vaillant, noble religieuse,
+ Ma redoubtée dame gracieuse,
+ Marie de Bourbon, qui est prieuse
+252 De celle place,
+ Tante du roy de France, en qui s'amasse
+ Toute bonté et qui tout vice efface,
+ Si nous manda de sa benigne grace
+256 Que allissions
+ Devers elle, ne point ne laississions;
+ Joyeux fumes de ce, ne voulsissions
+ Que sans veoir elle nous yssissions
+260 De ce pourpris.
+ Si nous sommes deux a deux entrepris
+ Et alames a la dame de pris:
+ Par les degrez de pierre, que moult pris,
+264 En hault montames
+ Ou bel hostel royal, que nous trouvames
+ Moult bien paré, et en sa chambre entrames
+ De grant beaulté, si nous agenoillames
+268 Lors devant elle,
+ Et la trés humble dame nous appelle
+ Plus près de soy et de mainte nouvelle
+ Nous arainna doulcement, comme celle
+272 En qui humblece
+ A, et bonté et tout sens et noblece.
+ Et tost après la trés noble princece,
+ Fille du roy, qui venoit de la messe
+276 Et est rendue
+ En cellui lieu et voillée et vestue,
+ A Dieu servir donnée et esleüe,
+ A qui honneur est donnée et deüe,
+280 Entre en la chambre,
+ C'est ma dame Marie, joenne et tendre,
+ Mais ne fu pas seule, bien m'en remembre,
+ Ains mainte dame ot o soy, dont la mendre
+284 Fu gentil femme,
+ Noble, poissant, et avec celle dame
+ Fu la noble fille de bonne fame
+ Du conte de Harecourt, ait son ame
+288 Dieu qui ne fine,
+ Qui près estoit sa parente et cousine:
+ Et adonc ma dame, sans plus termine,
+ La prieuse se lieve et si s'encline,
+292 Si fimes nous
+ Trés humblement, si nous reçut trestous
+ Si doulcement que ja ne fussions saoulx
+ D'elle veoir, tant a le maintien doulz
+296 Et humble chiere.
+ Si nous plut moult a veoir la maniere
+ Du bel estat royal qui leans yere,
+ Toutes dames, car en nulle maniere
+300 N'i entreroit
+ Pour les servir nul homme, on n'i lairoit,
+ Ne a elles aucun ne parleroit,
+ S'il n'est parent, ou ceulz que il menroit
+304 Avecques lui;
+ N'on n'y lairoit jamais entrer nullui
+ Fors par congié, a dongier, n'a par lui
+ N'entre dedens seul, n'il n'y a cellui
+308 Non en convent.
+ Ne je ne sçay se il leur va grevant,
+ Mais jamais jour pour pluye ne pour vent
+ De la n'ystront et ne voient souvent
+312 Les gens estranges.
+ Et de belles plusiers y a comme angelz.
+ Si ne vestent chemises, et sus langes
+ Gisent de nuis; n'ont pas coultes a franges
+316 Mais materas
+ Qui sont couvers de biaulx tapis d'Arras
+ Bien ordenés, mais ce n'est que baras,
+ Car ilz sont durs et emplis de bourras,
+320 Et la vestues
+ Gisent de nuis celles dames rendues,
+ Qui se lievent ou elles sont batues
+ A matines; la leurs chambres tendues
+324 En dourtouer
+ Ont près a près, et en refectouer
+ Disnent tout temps, ou a beau lavouer.
+ Et en la court y a le parlouer
+328 Ou a treillices
+ De fer doubles a fenestres coulices,
+ Et la en droit les dames des offices
+ A ceulz de hors parlent pour les complices
+332 Et neccessaires
+ Qu'il leur convient et fault en leurs affaires.
+ Si ont prevosts, seigneuries et maires,
+ Villes, chastiaulx, rentes de plusieurs paires
+336 Moult bien assises;
+ Et riches sont, ne nulles n'y sont mises
+ Fors par congié du roy qui leurs franchises
+ Leur doit garder, et maintes autres guises
+340 A la en droit,
+ Dont me tairay, car qui conter voldroit
+ Toutes choses longuement y mettroit.
+ Si tourneray a parler or en droit
+344 Coment prenimes
+ De noz dames congié et nous enveimes;
+ Mais ne l'omes mie quant le requismes,
+ Tout non obstant notre devoir en feismes.
+348 Ains voult, ainçois
+ Que partissions, que bussions une fois
+ Ma dame la prieuse, a basse voix
+ Moult nous pria par doulz maintien cortois
+352 De desjuner,
+ Car en ce lieu nullui n'ose disner.
+ Si nous convint son vueil enteriner,
+ Et par pluseurs dames nous fist mener
+356 En une chambre
+ Belle, plaisant, la ou ot fait estendre
+ Nappes flairans blanches et tapis tendre;
+ Vins, viandes aportent sans attendre
+360 A grant largece
+ En vaissiaulz d'or et d'argent par noblece;
+ Et les dames pleines de gentillece,
+ Ou voulsissions ou non, de leur humblece
+364 S'entremettoient
+ De nous servir et les mez aportoient
+ Delicieux et goute n'en goustoient,
+ Dont nous pesoit fort, et moult se penoient
+368 D'umble maniere
+ De nous servir, Dieux leur rende la chiere
+ Qu'ilz nous firent liement sanz enchiere.
+ Et après ce devers ma dame chiere
+372 Nous retournames
+ Prendre congié et la remerciames,
+ Puis les degrez du palais avalames,
+ Vers le convent de rechief nous alames
+376 Pour congié prendre
+ Des dames de leans, car point mesprendre
+ Ne voulsissions; lors nous pristrent a prendre
+ Parmi les mains et nous vouldrent aprendre
+380 Le trés bel estre
+ De cellui lieu qui fu fait de bon maistre,
+ Car ce semble droit paradis terrestre.
+ Si nous firent devaler en leur cloistre
+384 Qui tant est bel
+ Que plus plaisant depuis le temps Abel.
+ Ne fut veüs, car maint jolis chambel
+ Y a ouvré, et sus maint fort corbel
+388 Sont soustenues
+ Les grans voultes, haultes devers les nues,
+ Et par dessoubz pavées de menues
+ Pierres, faittes a ouvrages, et nues
+392 Luisans et belles,
+ Et tout autour a haultes colombelles
+ Bien ouvrées a fueillage et tourelles
+ D'entailleure de pierre; ainsi sont elles
+396 En tous les lieux
+ Du cloistre grant, large et espacieux,
+ Qui est quarré, et, a fin qu'il soit mieulx,
+ A un prael ou milieu gracieux,
+400 Vert, sans grapin,
+ Ou a planté en mi un trés hault pin,
+ Ne fut veü plus bel depuis Pepin,
+ Si est fueillu et plus droit que sapin;
+404 Bien y avient.
+ Après ou reffectouer on revient
+ Qui tant est bel que pas ne me souvient
+ Qu'oncques si bel lieu veisse, et si contient
+408 Moult grant espace;
+ Hault, grant et cler est et luisans com glace,
+ Les voirrieres y sont de belle face
+ Et de menus karriaulx par la terrace
+412 Est tout pavé
+ Et si trés net qu'il semble estre lavé,
+ Et près de la le chapitre est trouvé
+ Qui est moult bel et gentement ouvré.
+416 A brief parler
+ Par tant de lieux biaux on nous fist aler
+ Que du veoir ne nous poions saouler
+ Ne nulle part n'y a que regaler,
+420 Tant sont plaisans
+ Et en esté delictable et raisans.
+ Mais de conter ne doi estre taisans
+ Comment partout, pour estre plus aisans,
+424 Vient la fontaine
+ Clere, fresche, doulce, plaisant et saine,
+ Qui en ce lieu sourt de dois et de vaine
+ Et par tuyaulx vait par leans, n'a peine
+428 A il reduit
+ Nesun leans, grant ne petit, je cuit,
+ Ou ne voise fontaine par conduit.
+ Es cuisines es grans pierres y bruit
+432 Toudis et chiet
+ A grans gorgons ne nul temps n'y dechiet;
+ Ainsi partout leans ou il eschiet
+ Est assise, dont moult bien en enchiet
+436 A mains affaires
+ Qui sont ou lieu, qui de repos n'ont gaires;
+ Tonnes a vin, celiers de plusieurs paires,
+ Fours, despenses et aultres neccessaires
+440 Tous a compas
+ Y sont assis, car en ce lieu n'a pas
+ Petit convent mais plus grant qu'au Hault Pas,
+ Ainsi partout nous trassames maint pas
+444 Et par grans cours
+ Larges, longues plus d'un cheval le cours,
+ Ou grans chantiers de busche furent sours,
+ Bien pavées et belles a tous tours.
+448 Mais encor voulrent
+ Plus nous monstrer les dames qui moult sçorent;
+ Car leur dortouer ordenné comme il l'orent
+ Et leurs beaulz lis, que sur cordes fait orent,
+452 Ilz nous monstrerent;
+ Mais en ce lieu de noz hommes n'entrerent
+ Nul quel qu'il fust, car hommes ne monterent
+ Oncques mais la, par droit s'en deporterent
+456 A celle fois.
+ Si est moult bel, grant, large, cler et cois.
+ Bien ordenné et fait en tous endrois,
+ Si qu'il pert bien qu'il fu fondé de roys
+460 Et de grant gent
+ Qui espargné n'y ont or ne argent.
+ Après tout ce, li degré bel et gent
+ Descendimes, trouvasmes nostre gent
+464 Et de rechief
+ Volmes aler ou moustier, ou maint chief
+ A de maint saint, si volmes en tout chief
+ Considerer le lieu, mais ja a chief
+468 Je ne venroie
+ De deviser la beaulté qu'y veoie,
+ Car tant est bel, hault, cler, se Dieux me voye,
+ Que sa beaulté retraire ne saroie
+472 Entierement,
+ Et semble estre fait tout nouvellement,
+ Tant est fin, blanc, et le maçonement
+ Et ens et hors fait si joliement
+476 Qu'on ne pourroit
+ D'or ne d'argent ouvrer en nul endroit
+ Mieulx qu'ovrées sont pierres la en droit.
+ A brief parler, a souhaidier fauldroit
+480 Qui vouldroit mieulx;
+ Et si est grant et large, se m'aist Dieux,
+ Et hault voulté a piliers gracieux,
+ Qui soustiennent l'edifice, et li lieux
+484 Moult bien ouvrez.
+ Et le moustier est en deux decevrez
+ A fin qu'omme d'elles ne soit navrez;
+ N'y entreroit nesun pour dire: «ouvrez»,
+488 Ne d'aventure,
+ Car ou milieu il a une closture
+ Qui le moustier separe sans roupture;
+ Ceulz qui dient la messe et l'escripture
+492 De l'euvangile
+ Si sont de hors et les gens de la ville,
+ Et en la nef sont les dames sanz guile
+ Qui respondent de haulte voix abile
+496 A ceulz de hors
+ Et de leurs voix femmenines accors
+ Font gracieux; et vegiles de mors,
+ Nonne, vespres, matines et recors
+500 Chantent leans.
+ Mais il n'est nul, tant fust il clerveans,
+ Qui racontast, et tout seroit neans,
+ Comment toutes choses y sont seans,
+504 Ne je n'en mens,
+ Car il y a tant beaulx aournemens,
+ Riches, nouveaulz, et nobles paremens
+ Sur les autelz et tous estoremens,
+508 Et ces doreures
+ Sur chapitiaulx et pomiaulx a pointures
+ D'or et d'azur, tant belles pourtraitures,
+ Biaulx ymages et propres pourtraitures
+512 Selon la guise
+ Que il convient a paremens d'eglise,
+ Qu'il n'est chose qui n'y soit a droit mise,
+ Dont les dames et le lieu chacun prise
+516 En tous affaires,
+ Car devotes, sages et debonnaires
+ Simples, doulces sont, et portent deux paires
+ De vesteures, carfros et scapulaires,
+520 Et leur gonnelle
+ Qui est dessoubz blanche est com noif nouvelle,
+ Large, floutant, ceinte soubz la mamelle,
+ Mantel de noir ont dessus, n'y a celle
+524 Qui aultre aroy
+ Ait a vestir, neis la fille du roy,
+ Et de ventres de conins sanz desroy
+ Sont ces manteaulz fourez de bon conroy,
+528 Mais bien ont robes
+ De bons fins draps, ce ne sont mie lobes,
+ Tout ne soient ne mignotes ne gobes,
+ Blanches, nettes, sanz ordures ne bobes,
+532 Et cuevrechiefs
+ Blans comme noif, desliez sur leurs chiefs,
+ Et un voille noir dessus atachiez.
+ Sans cointise, simplement sanz pechiez
+536 Sont atournées,
+ Et en tous cas si bien sont ordenées
+ Que je les tiens pour de bonne heure nées
+ D'estre ensement a servir Dieu données;
+540 S'il leur souffist:
+ Oïl, je croy, car c'est leur grant proffit,
+ Ne oncques mais nulle ne s'i meffist
+ Et bien leur plaist servir Dieu qui les fist
+544 En celle guise.
+ Quant nous omes bien remiré l'eglise,
+ Clere com jour et couverte de bise
+ Pierre ardoise, bien taillée et assise
+548 Comme il convient,
+ Et tout le lieu qui grant place contient,
+ Encor dient que veoir nous convient
+ Leurs beaulx jardins, la ou maint bon fruit vient.
+552 Si nous menerent
+ En leurs jardins celles qui se penerent
+ De nous faire plaisir et ne finerent
+ Tant que leans fumes, ne s'en tanerent.
+556 Mais pour voir dis
+ Que ce semble estre un trés doulz paradis,
+ Et y est on tout d'oisiaux essourdis,
+ Car la, je croy, plus de soixante et dix
+560 Y a de paires
+ D'arbres portans fruit, et est cilz repaires
+ Tout de haulz murs bien clos, ne il n'est gaires
+ Choses estans en jardins neccessaires
+564 Qui la ne soient.
+ Et un beau clos, y a que moult prisoient
+ Ceulz et celles qui en la place estoient,
+ La y a dains a cornes qui couroient
+568 Moult vistement;
+ Lievres, connins y sont habondamment,
+ Et deux viviers la sourdans proprement,
+ Bien façonnez de tout estourement,
+572 Pleins de poisson;
+ Chevriaulx y a sauvages a foison,
+ Qu'en diroie? Ja en nulle saison
+ Ne fussions las d'estre en celle maison,
+576 Se Dieux me gart,
+ Tant y fait bel. Mais ja estoit moult tart
+ Temps de disner au convent, ou sa part
+ Celle perdroit qui y vendroit a tart
+580 Et durement
+ Reprise fust; et adonc haultement
+ Ont le timbre sonné: le partement
+ Convint faire lors bien hastivement
+584 A grant reclaim,
+ Et ma fille, qui toudis par la main
+ M'aloit tenant, de cuer de desir plein
+ Moult me prioit a jusque a l'endemain
+588 De sejourner
+ Et retourner leans après disner
+ Nous voulsissions. Adonc falu finer
+ Nostre parler et nostre erre ordener,
+592 Et la portiere
+ Bonne, sage et de doulce maniere,
+ Et celles, qui tant nous firent grant chiere,
+ Merciames; adonc la claceliere
+596 A dessarrées
+ Les grans portes, fortes et bien barrées,
+ Hors yssimes, puis les ont ressarrées.
+ Mais de celles qui la sont demourées
+600 Et de la place
+ N'y a cellui qui grant conte ne face;
+ Tout en parlant vismes en pou d'espace
+ Ou lieu qu'on dit Bourbon, ou gent s'amasse
+603 Pour bien lougier.
+ La trouvames tout prest nostre mengier,
+ Si assismes au disner sans targier,
+ Mais n'avions pas besoing de nous chargier
+608 De grant viande,
+ Mais on feroit bien une grant legende
+ Du long parler de la chiere trés grande
+ Qu'on nous ot fait et du lieu ou lavande
+612 Croist et rosiers
+ A grant foison sans façon de closiers,
+ C'est es jardins ou a maint cerisiers,
+ Et du beau lieu qui n'est pas clos d'osiers
+616 Mais de cloison
+ Fort et belle pour oster l'achoison
+ Des maulx qu'on fait au monde a grant foison.
+ Ainsi fu la ditte mainte raison,
+620 Et puis lavames
+ Après disner noz mains et nous levames,
+ Et tout en piez une piece parlames,
+ Puis reposer un petit nous alames,
+624 Tant qu'il fust temps
+ De retourner ou lieu si delittens;
+ Car quant a moy me sembloit bien cent ans
+ Que g'y fusse, mais gaires arrestans
+628 Ne fusmes mie
+ Après disner, je croy, heure et demie
+ Quant celle, qui est maistresse et amie
+ De ma fille, nous manda; endormie
+632 Ne fus lors pas
+ Et de dormir oz ja fait mon repas.
+ Si esveillay les autres, et le pas
+ Nous alames en devisant tout bas
+636 Jusques au lices
+ De la grant court de hors, ou edifices
+ A grans et biaulx pour les gens des offices
+ Qui sont au lieu neccessaire et propices.
+640 De la nous vismes
+ Au parlouer, longuement nous y tismes;
+ Car d'entrer ens a peine nous chevimes
+ Et requerir de grace le feïsmes
+644 A la trés sage
+ Ma dame la prieuse au franc corage.
+ Car d'entrer ens deux fois n'est pas usage
+ N'a estrangiers ne a ceulz du lignage
+648 Non en un jour,
+ Mais bien estre y voulsissions toutjour,
+ Car aux hommes trop plaisoit la doulçour
+ De ces dames qui de moult simple atour
+652 Furent voillées;
+ Si ne furent ne noires ne hallées,
+ Mais comme lis blanches et potellées.
+ Si sont de nous les nouvelles alées
+656 Devers ma dame
+ Qui l'entrer ens souffri; ce fu par m'ame
+ A grant peine, car pour tant s'elle est femme
+ De tel honneur, si craint elle le blasme
+660 Des ancïenes.
+ Quant ens fumes, les dames trés humaines
+ Nous menerent ou jardin vers fontaines;
+ La nous sismes et de choses mondaines
+664 Pou devisames,
+ N'y parlames d'amours ne ne dançames,
+ Ains enquismes tout et leur demandames
+ De leur ordre les poins, et n'y pensames
+668 Decepcion,
+ La n'ot parlé fors de devocion,
+ De Dieu servir en bonne entencion,
+ Et d'oroisons et de la Passion
+672 Et de telz choses.
+ Car les belles, plus freschetes que roses,
+ Qui moult joennes furent ou lieu encloses,
+ N'oyent parler fors de si faittes proses
+676 En nul endroit,
+ Et grant pechié feroit qui leur touldroit
+ Leur bon propos. Et quant fu temps et droit
+ De nos partir, lors nous levames droit
+680 Pour congié prendre,
+ Car demourer la trop on puet mesprendre;
+ Mais nous convint le vin ainçois attendre:
+ Si mengiames et bumes, et reprendre
+684 De leurs joyaulx
+ Il nous covint, non fermillez n'aniaulx
+ Mais boursetes ouvrées a oysiaulx
+ D'or et soies, ceintures et laz biaulx,
+688 Moult bien ouvrez,
+ Qui autre part ne sont telz recouvrez.
+ Si leur deismes: « Dames, or nous ouvrez,
+ Temps est d'aler, a peines decevrez
+692 De vous serons,
+ Mais guerdonner jamais ne vous pourrons
+ Ne mercier assés, et ou serons
+ Vos bons servans estre tousdis voulrons,
+696 Et commander
+ Vous nous pouez et au besoing mander
+ Com les vostres, s'il vous plaist demander. »
+ Ainsi parlant venimes sans tarder
+700 Tout a loisir
+ Vers la porte. Lors failli mon plaisir
+ Si que des yeulx convint larmes yssir
+ Quant je laissay celle ou est mon desir,
+704 Qui m'est prochaine;
+ En la baisant li dis « a Dieu » a peine,
+ En l'enortant qu'a Dieu servir se peine,
+ Et de toutes congié pris mate et vaine,
+708 Et par pitié;
+ Mais ceulz, qui la furent, de m'amistié
+ Me blasmerent, dont j'oz cuer dehaistié
+ Et a parler pristrent d'aultre dittié
+712 Pour m'oublier
+ Et moy tollir a malencolier,
+ Dont je les doz de leur bien mercier.
+ Ainsi parlant alions sanz detrier
+716 A voix serie,
+ Tant qu'au logis a nostre hostelerie
+ Fumes venus, ou une galerie
+ A et dessoubz une place fleurie,
+720 Moult belle et gente,
+ Et un jardin joly ou a mainte hente.
+ Lors d'entrer ens nous mismes a la sente.
+ Quant y fumes, adoncques sans attente
+724 A chiere lie
+ Une belle damoiselle jolie
+ Jeune, gente, fresche, gaye et polie,
+ Qui fu o nous, dist sans melancolie:
+728 « Cy que ferons?
+ Si vous m'en creez, trestous nous dancerons
+ Et la carole yci commencerons. »
+ Lors distrent tous: « Ne vous en desdirons. »
+732 Si commença
+ La dance adonc et chascun se pensa
+ De sa chançon dire; si s'avança
+ Celle qui au premier les empressa
+736 Et sa chançon
+ Dist haultement et de gracieux son
+ Ou il avoit en la prime leçon:
+ «Trés doulz amis, de bien amer penson.»
+740 Et puis après
+ Un escuier qui d'elle fu emprès,
+ Qui moult courtois est et bel et doulz trés,
+ Et voulentiers de chanter est engrés,
+744 Voix enrouée
+ Il n'avoit pas mais doulce et esprouvée,
+ Si a dit lors, ne sçay s'il l'ot trouvée:
+ « Gente de corps et de beaulté louée. »
+748 Et de renc puis
+ Chascun chanta tant qu'il fu près de nuys,
+ Car le dancier ne tournoit a anuys
+ A nul qu'y fust. Si fu le souper cuis,
+752 Ce nous dist on,
+ Adonc de la dance nous departon,
+ Ou il avoit maint joli valeton,
+ Mainte belle pucelle a doulz menton,
+756 Mignote et gente,
+ N'estions pas seulz mais bien, que je ne mente,
+ Y avoit la, ce croy je, plus de trente
+ Tous joenne gent et de joyeuse entente,
+760 Que de nous gens
+ Que d'autre gent, trestous mignoz et gens,
+ Qui de servir deduit sont diligens
+ Et bien semblent estre d'amours sergens
+764 Moult amiables.
+ Congié pristrent, adonc seismes aux tables
+ Qui ou jardin soub treilles delictables
+ Furent mises, adonc les mez notables
+768 Nous aporterent
+ Noz maignées, mais ne se deporterent
+ Mie atant, ainçois nous presenterent
+ Celles que Dieu et noblece enorterent
+772 A tous biensfais,
+ Car ma dame la prieuse un beau mais
+ Nous envoya et de son bon vin, mais
+ De meilleur vin ne buvra homs jamais
+776 De Saint Porçain,
+ En poz dorez, largement et a plain.
+ Pour ce le fist qu'o nous avoit tout plain
+ Des gens du roy, vaillans et de sens plein,
+780 Trés noble gent.
+ Si rendismes les biaulx vaissiaulz d'argent,
+ Humble mercy en nous moult obligent
+ A ma dame et mercy a son sergent
+784 Qui l'aporta;
+ Mais le convent pas ne se deporta,
+ Car de par les dames nous enorta
+ Un messagier salu et raporta
+788 Bonnes goieres
+ Bien sucrées, bien faittes et legieres,
+ Pomes, poires de diverses manieres.
+ Lors de leurs biens et de leurs bonnes chieres
+792 Les merciames.
+ Et après ce d'aultre chose parlames
+ Et en propos de pluseurs cas entrames
+ Et d'un et d'el la en droit devisames,
+796 Tant qu'il avint
+ Que a parler de chevaliers on vint:
+ De ce royaume et d'autres plus de vint
+ Furent nommez et de pluseurs souvint,
+800 En celle place,
+ Qui ont bonté, sens et valoir et grace.
+ Qui plus a fais de beaulz fais et qui passe
+ Autres en pris fu dit en cel espace,
+804 Et qui se porte
+ Si vaillamment que renom on lui porte
+ En toutes pars, tant est de gentil sorte;
+ Et ou prouece et valour n'est pas morte,
+808 Fu raconté,
+ Et ceulz qui plus ont les armes henté
+ Et les hentent et qui plus surmonté
+ Ont en beaulz faiz et ceulz qui voulenté
+812 Ont et desir
+ De faire bien, et qui ont leur plaisir
+ De voyagier ne ne prenent loisir
+ De nul repos et ne vueillent choisir
+816 Aultre deport,
+ Liquel sont bel et liquel joenne et fort,
+ Et qui le mieulx se revenche de tort.
+ Ainsi de ceulz lors devisames fort
+820 A long sermons;
+ Et adonc vous, Sire, que je semons
+ Du jugement jugier, entre les bons
+ Fustes nommé, pour tant s'oultre les mons
+824 Estes adès,
+ Car voiagier plus que Cleomadès,
+ Vray fin amant comme Palamedès,
+ Fustes nommé, et bien leur sovint des
+828 Beaulz vacellages
+ Que avez fais pluseurs fois en voiages
+ Et corps a corps rabatus les oultrages
+ De mains autres et porté les grans charges
+832 En mainte guerre,
+ Et la fu dit qu'il ne convenoit querre
+ Nul chevalier meilleur en nulle terre,
+ Ce savoit on en France et Angleterre
+836 Et oultremer,
+ Et en maints lieux allieurs, ainsi nommer
+ Vous oÿ bon et pour voir affermer
+ Que plus loyal oncques es fais d'amer
+840 Ne fu de vous,
+ Bel, gracieulx, franc, amiable et doulz,
+ Ce disoient pluseurs qui avec nous
+ Furent venus et noble gent trestous
+844 Qui cognoissoient
+ Vous et voz fais et du bien en disoient
+ Si largement que voulentiere louoient
+ Ceulz et celles qui en la place estoient,
+848 Et de ditter
+ Meisme en françois et gayement chanter
+ Vous louoient, et voulentiers henter
+ Dames d'onneur pour plus en vous planter
+852 Toute noblece.
+ Lors quant j'oÿ parler de vo sagece,
+ Comme autrefois aye de vo prouece
+ Ouÿ parler, je fis veu et promesse
+856 Que je feroye
+ Aucun beau dit et si l'envoyeroie
+ A vous, Sire, quant messagier aroie,
+ Car voulentiers vostre acointe seroie
+860 En tout honnour,
+ Car a tous bons on doit avoir amour.
+ Adonc ot un qui lors dist sans demour
+ Que ou païs, ou vous estes, un tour
+864 Et sans targier
+ Devoit aler, et se de ce chargier
+ Le vouloie, voulentiers messagier
+ Il en seroit. Et adonc du mengier
+868 Somes levé,
+ Dites graces après qu'omes lavé;
+ Tout en parlant, par dessus le pavé
+ Somes alez jouer tant que trouvé
+872 Avons les champs,
+ Ou grant deduit prenions d'oïr les chans
+ Des rossignolz quant fumes approchans
+ Des ysletes sur Seine, ou acrochans
+876 Engins avoit
+ Rez et filez pour prendre la en droit
+ Le gros poisson se celle part venoit,
+ Et moult joly païs entour soy voit
+880 Qui la demeure,
+ Car prez et bois, saulsoies qu'on labeure
+ On peut veoir et vignes par desseure.
+ La chantames et jouames une heure
+884 Tant qu'il fut nuyt.
+ Si laissames atant nostre deduit,
+ Car il fu temps de soy traire au reduit.
+ Lors devisans, sans riens qui nous anuyt,
+888 Nous en tornames
+ A nostre hostel ou a joye couchames.
+ Et au matin la messe oïr alames,
+ Primes congié des dames, puis montames
+892 Sur haquenées
+ Grosses, belles, gentement ordennées,
+ Qui ains partir furent bien desjunées;
+ Si fusmes nous pour ce que matinées
+896 Furent longuetes.
+ Lors au chemin par ou croissent herbetes
+ Nous sommes mis et de flours nouveletes
+ Eusmes chapiaulx, et parlant d'amoretes
+900 Chevauchions fort
+ Par la forest, pleine de grant deport,
+ Ou oisillons font maint divers accort,
+ Qui aux amans fist plus poignant record
+904 De leurs amours.
+ Lors s'avança en chevauchant tousjours
+ La plus belle de toutes, et le cours
+ Bien d'un cheval fu loins, et par destours
+908 Aloit pensive;
+ Mais les autres chantoient a l'estrive.
+ Et quant je vi celle si ententive
+ A fort penser, doubtay que maladive
+912 Fust ou doulente,
+ Car palie trop estoit et moult lente
+ A soulacier, peu y avoit s'entente;
+ Pour ce eus paour que d'aucun mal en sente
+916 Fust ou troublée
+ Pour quelque cas. Lors un de l'assemblée
+ Qui bien voulsist avoir amour emblée,
+ Ce croy je bien, et aucune affublée
+920 D'amour entiere
+ Vais appeller, ne en la place n'yere
+ Nul escuier de plus gente maniere,
+ Ne plus gentil ne de meilleure chiere,
+924 Mais souspirant
+ Aloit souvent, bien croy qu'en desirant
+ Avoit maint mal. Lors dis en lui tirant:
+ «Beau sire, veez com celle retirant
+928 S'en va lontaine
+ De nous; certes, je me doubt qu'elle ait peine
+ De quelque anui ou qu'elle ne soit saine,
+ Vers elle alons, qu'elle ne soit trop vaine
+932 Ou a mal aise;
+ Car ne cuid pas que sans cause se taise.»
+ Et cil respont et dit: «Par saint Nicaise!
+ Aler y fault, car elle n'est pas aise
+936 Ce croy je bien.»
+ Lors son cheval brocha et je le mien,
+ Et en pou d'eure aconsumes le sien.
+ Si lui dis lors: «Quel chiere? Avez vous rien
+940 Qui bon ne soit
+ Que si pensez?» Et celle demussoit
+ Son visage, et pour ce le baissoit
+ Que trop grief plour durement la pressoit,
+944 Ne vouloit mie
+ Qu'aperceussions que larme ne demie
+ De l'ueil gitast ne qu'elle fust blemie.
+ Et quant celle qui moult estoit m'amie
+948 Je vi pleurer
+ Trop m'en pesa, et lors, sans demourer,
+ M'en tyray près, car moult volz labourer
+ Ad ce savoir qui si fort acourer
+952 Fist la doulente;
+ Si lui priay de toute mon entente
+ Que l'achoison me deïst sans attente
+ Qui la troubloit et pour quoy se demente
+956 Si durement.
+ Adonc celle prist plus parfondement
+ A souspirer et plourer tendrement.
+ Quant l'escuyer perceut le plourement,
+960 Tant en ot dueil
+ Que les larmes lui en vindrent a l'ueil
+ Et, com cellui ou tout bien ot recueil,
+ Très doulcement lui dist et de bon vueil:
+964 « Ma damoiselle
+ Doulce, plaisant, trés gracieuse et belle,
+ Ne nous cellez desplaisir ou nouvelle
+ Que vous avez, car je vous jur, par celle
+968 Vierge Marie
+ Qui Dieu porta, qu'en vous sera tarie
+ La grief douleur dont je vous voy marrie,
+ Se c'est chose qui puist estre garie
+972 Par mon labour.
+ Si vous requier et pry par grant amour,
+ Ne nous celez vostre trés grant doulour,
+ Car bien savez qu'en tous cas vostre honneur
+976 Vouldrions garder.
+ Si nous dites vostre cas sanz tarder
+ Et puis vous plaise a dire et commander;
+ Se nullement il se puet amender
+980 Je le feray,
+ Sachiez de vray et secret vous tenray. »
+ Et je li dis: « Amie de cuer vray,
+ Ne nous celez vostre anuy ou seray
+984 Trop courrouciée,
+ Car ne croiez qu'il me plaise ne siée
+ Dont si vous voy estre mal apaisiée,
+ Si vous suppli que soiez acoisiée
+988 Et nous contez
+ Pour quoy adès si grant dolour sentez. »
+ Et lors cellui de rechief presentez
+ S'est a elle, si lui dist: « N'en doubtez,
+992 Doulce, courtoise,
+ Que l'amender vouldray comment qu'il voise. »
+ Et lors celle respont a basse noise:
+ « Vostre mercy, mais riens n'est qui racoise
+996 Mon grief anuy
+ Qui n'est mie commencié ne yer n'uy,
+ Mais laissiez moy plourer: a nul ne nuy,
+ Ne vous doit point chaloir de fait d'autrui;
+1000 Laissiez m'ester,
+ Car ne pourriez ma grief pesance oster,
+ Ce poise moy dont m'oiez guermenter,
+ Mais le grief plour ne puis ore arrester
+1004 Qui si me point,
+ Dont me desplait, car il vient mal a point,
+ Mais de pieça, sachiez, suis en ce point,
+ Non obstant ce que je n'en vueille point
+1008 Faire semblant
+ Devant les gens, combien c'aille tremblant
+ Souventes fois du mal qui si troublant
+ Va mon las cuer, mais je me vais emblant
+1012 Souventes fois
+ D'entre les gens, et lors mon grief duel fois.»
+ Adonc respont cellui qui fu courtois:
+ «Hé las! pour Dieu, gracieuse aux crins bloys,
+1016 Ne nous cellez,
+ Mais nous dittes vo mal, se vous voulez,
+ Car pour voir croy que d'amours vous dolez,
+ Mais il n'est nul qui soit plus affolez
+1020 Las! que j'en suis,
+ Quelque chiere que je face, et ne truis
+ Nul bon repos et de joye suis vuis,
+ Dont je me doubt qu'Amours a ouvert l'uis
+1024 De ma grief mort;
+ Ne point n'est tant grande, je m'en fais fort,
+ Vostre doulour com le mal que je port,
+ Car il n'est nul qui peust plus grief effort
+1028 De dueil sentir
+ Sans mort souffrir, car souvent consentir
+ Me vueil a mort com d'amours vray martir
+ Et d'entre gent m'esteut souvent partir
+1032 Pour dueil mener.
+ Si vueilliez donc vostre grief plour finer,
+ A moy laissiez le grant dueil demener
+ Qui plus en ay et dont me fault pener
+1036 Toute ma vie.»
+ Adonc celle qui n'ot de riens envie
+ Fors de plourer dont n'estoit assouvie,
+ Revint un pou a soy comme ravie
+1040 Et dist: «Hé las!
+ Comment puet cuer avoir moins de solas
+ Que le doulent mien, douloureux et las!
+ Et puis qu'il fault que descueuvre le laz
+1044 Qui si me lie,
+ Par quoy je suis en tel melancolie
+ Que de dueil muir, ou soit sens ou folie,
+ Et la cause pour quoy ne suis pas lie
+1048 Je vous diray
+ De mot a mot, ne ja n'en mentiray,
+ Et la chose qu'oncques plus desiray,
+ Et pour quoy plus de mal tire et tiray,
+1052 Ja a long temps;
+ Car a vo dit souffrez, si com j'entens,
+ Plus mal que moy, mais ne suis consentens
+ De croire que nul ait pis, et par temps
+1056 Le voir sarez;
+ Mais, avant tout, vo foy me baillerez
+ Que tout le voir vous me regeïrez
+ De vostre anuy et le mien celerés. »
+1060 Adonc respont
+ Cil qui maint mal dedens son cuer repont:
+ « Tenez ma foy, car Cil qui fist le mont
+ Me puist grever quant chose diray dont
+1064 Soiez dolente,
+ Et tout le mal qu'il convient que je sente
+ Par trop amer vous diray sans attente,
+ Mais qu'aiez dit le vostre et la tourmente
+1068 Qui si vous tient. »
+ Adonc celle qui trop d'anuy soustient
+ Un grant souspir gita qui du cuer vient,
+ Et puis a dit: « Or diray dont me vient
+1072 La grant doulour
+ Dont j'ay palie et tainte la coulour
+ Ne qu'oublier ne puis de ma folour
+ Et qui mon las dollent cuer noye en plour
+1076 Souventes foys.
+ Sire, il a bien sept ans et plusieurs moys
+ Que je donnay m'amour au plus courtois
+ Et au meilleur chevalier a mon chois
+1080 Qu'on peust trouver
+ En ce monde, car par soy esprouver
+ A tous bons fais on le pouoit prover
+ Pour le meilleur de tous; ainsi sauver
+1084 Me vueille Dieux
+ Com je ne cuid qu'il soit joene ne vieux
+ Homs plus parfait adès dessoubz les cieulz;
+ Car on ne peust esgarder de deux yeulz
+1088 En nul endroit
+ Nul plus trés bel, car long cors grant et droit
+ Et si bien fait qu'a souhaidier faudroit
+ Qui vouldroit mieulx, en riens ne l'amendroit,
+1092 Et le coursage
+ Il avoit bel a droit, aussi visage,
+ Car cheveleure crespe ot et plumage
+ Sus le brunet; mais sur tous l'avantage
+1096 Ot de beaulté
+ Son trés beau front karré en loyaulté,
+ Car grant et large en especiauté
+ Fu, avec ce portoit la royaulté
+1100 De beaulx sourcilz;
+ Longs enarchiez, bruns, grailles furent cilz
+ Sur les doulz yeulz qui des maulz plus de six
+ M'ont fait et font et livré mains soussis
+1104 Et maint grief dueil,
+ Car oncques homs ne porta plus doulz oeil
+ Brunet, riant, persant, de doulz accueil,
+ Qui ont occis mon cuer, mais son entreoeil
+1108 Fu large et plain,
+ Et son regart tant fu de doulçour plain
+ Qu'il m'a donné le mal dont je me plain,
+ Car quant sur moy l'espart venoit a plain.
+1112 Je vous dy bien,
+ Contenance n'avoie ne maintien,
+ Car a mon cuer sembloit qu'il deist: «ça vien»,
+ Tant le tiroit a soy comme tout sien.
+1116 Nés trés bien fait
+ Longuet a point, traittis sanz nul meffait,
+ Droit, et selon le vis si trés parfait
+ Que le viaire en grant beauté reffait;
+1120 Mais a merveilles
+ Ses trés belles levres furent vermeilles,
+ Grosses sans trop: n'ot pas jusqu'aux oreilles
+ Bouche grande, mais petite et com fueilles
+1124 De vert lorier
+ Souef flairant ou rose de rosier;
+ Li dent fin, blanc; petit, net et entier,
+ Menton rondet; encor ot pou mestier
+1128 De barbe faire,
+ Car joenne estoit, et son trés doulz viaire,
+ Qui de beaulté fu le droit exemplaire,
+ Sanguin et plein, riant pour a tous plaire
+1132 Estoit sans faille;
+ Et col bien fait, gros par la chevessaille,
+ Mais espaules ot de trop belle taille,
+ Larges, droittes, plaines, et ou qu'il aille
+1136 Croy que son per
+ Ne trouvera de braz a coups fraper
+ Pleins de force, legiers pour agrapper
+ Contre ces murs pour ces chastiaulz happer
+1140 Et prendre a force,
+ Si les ot longs, gros, bien fais; n'ot pas torce
+ Sa belle main, de tout bien faire amorce,
+ Droitte, longue et plus dure qu'escorce,
+1144 Ferme et ossue;
+ Mais la beaulté est en mon cuer conceue
+ De son beau pis, quant m'en souvient j'en sue
+ De grant doulour, car maintes fois receue
+1148 Par amour fine
+ G'y ay esté, car sa belle poittrine
+ Large, longue, bien faitte en tout termine
+ Passe toutes de beaulté, c'est la mine
+1152 De toutes graces.
+ Ventre ot petit, basset, et hanches basses,
+ Gent par les flans, rains rondes, non pas casses,
+ Grosses cuisses qui onc ne furent lasses
+1156 De souffrir peines
+ En fais d'armes, jambes longues et pleines,
+ De nerfs seches, droites depuis les haines,
+ Grosses assez, en bas grailes, sans veines,
+1160 Bien façonnées.
+ Mais ses beautez de nature ordonnées
+ Trés parfaittes ne furent pas finées,
+ Car en ses piez furent enterinées:
+1164 Ne furent pas
+ Grans ne petiz trop, mais faiz par compas
+ Selon le corps, droiz, longs, pour faire pas
+ Bien mesurez et pour saillir trespas
+1168 A la barriere.
+ Sa charneure ferme, dure et entiere,
+ Souefve au tast et de bonne maniere,
+ Clere, brune, plaisant et si belle yere
+1172 Que plus ne peust.
+ Ainsi fu bel, si qu'a peine le creust
+ Nul se veü avant sa beaulté n'eust,
+ Cil qui mon cuer avoit; droit fu qu'il l'eust,
+1176 Car desservi
+ Bien le m'avoit puis que premier le vi;
+ Mais ne cuid pas c'onques plus assouvi
+ Chevalier fust ou mond, je vous plevi,
+1180 En toute grace;
+ Car de proece avoit en toute place
+ Sur tous renom du joenne age et espace
+ Qu'il ot d'armer, et si estoit la masse
+1184 De gentillece;
+ De lignée astrait de grant noblece,
+ Riche d'amis, d'avoir et de sagece,
+ Et si estoit encor de tel joenesce
+1188 Qu'a mon avis
+ Vint et quatre ans n'ot encor assouvis
+ L'eure et le jour que premier je le vis
+ Et que mon cuer fu par ses yeulz ravis
+1192 En son amour;
+ Et son gent corps, de beauté fait a tour,
+ Tant fut aisié qu'il n'estoit si fort tour,
+ Fust en armes pour conquester honnour
+1196 Ou a jouster,
+ Lancier barres et dars, baston oster,
+ Saillir, lutter, legieretez haster,
+ Nul ne pouoit devant lui arrester.
+1200 En toutes choses,
+ A brief parler, toutes graces encloses
+ Furent en lui, n'en diroie les closes
+ Jamais nul jour ne en rimes n'en proses,
+1204 Mais son arroy
+ Jolis et gay fu cointe sans desroy
+ Et de maintien vous semblast filz de roy,
+ Tant fu plaisant et de gentil conroy,
+1208 Et humble et doulz
+ Fu entre gent et gracieux sur tous,
+ Joyeux, riant, envoisiez, sans courroux,
+ Et belle voix ot et haulte sans toux,
+1212 Et entre dames
+ Franc et courtois, et servoit toutes femmes
+ A son pouoir, mais n'en oïst diffames
+ Pour riens qui fust, et qui en deïst blasmes
+1216 Ne le souffrist,
+ Certes son corps ainçois a mort offrist!
+ Et s'a feste venist ou il se prist
+ A la dance, je vous jur Jhesu Crist
+1220 Que le dancier
+ Et le chanter ou a soy envoysier
+ Tant li seoit, ou a jeux commencier,
+ Qu'il n'estoit nul qui le voulsist laissier,
+1224 Tant fu amé,
+ N'oncques de riens, je croy, ne fu blasmé;
+ En fais, en dis estoit trés affermé,
+ Et ja s'estoit en tant de lieux armé
+1228 Que renommée
+ Estoit de lui ja en maint lieux semée,
+ Tant vaillamment s'estoit en mainte armée
+ Bien esprové; mais de lui si amée
+1232 Fus par long temps
+ Trés qu'il n'avoit encore pas vint ans,
+ Qu'oncques encor homs ne fu plus constans
+ En nulle amour, plus loyal n'arrestans
+1236 Qu'il fu en celle,
+ N'oncques ne fu dame ne damoiselle
+ Mieulx servie d'amant, non tant fust belle,
+ Qu'il me servi; ainçois que sa querelle
+1240 Voulsisse entendre
+ Et en griefs plours sa belle face tendre
+ Souvent moilloit, priant qu'a mercy prendre
+ Le voulsisse, tant qu'Amours me fist rendre
+1244 Et recevoir
+ Sa doulce amour, mais tant fist son devoir
+ De moy servir qu'oncques, a dire voir,
+ Plus loiaulté ne pot amant avoir
+1248 Envers sa dame.
+ Si m'amoit tant et moy lui, par mon ame,
+ Que n'avions soing ne d'omme ne de femme
+ Ne d'autre riens, fors d'amer sans diffame
+1252 Trés loyaulment.
+ Ainsi deux ans regnames doucement
+ Sanz avoir grief ne nul encombrement,
+ Si n'avions soing ne autre pensement
+1256 Qu'a bien amer.
+ Lasse! doulente! or fault dire l'amer
+ Qui mon dolent triste cuer faist pasmer
+ Et qui me fait tant de larmes semer
+1260 Pleine de rage!
+ Ce fu le mal et doloreux voiage
+ De Honguerie, ou trop ot grant dommage,
+ Qui me tolli le bel et bon et sage
+1264 Que tant amoye.
+ Il a cinq ans et plus que celle voye
+ Fu emprise, dont mon cuer en plours noye,
+ Et qui me met de desespoir en voye,
+1268 Tant suis marrie.
+ Ha! voyage mauvais de Honguerie,
+ La ou peri tant de chevalerie!
+ Et Turquie, puisses estre perie
+1272 Long et travers!
+ Qui fis aler Monseigneur de Nevers
+ En ton païs desloyal et divers,
+ A qui Fortune ala trop a revers
+1276 A celle fois,
+ Ou moururent tant de vaillans François
+ Et d'autre gent bons, gentilz et courtois,
+ Dont le dommage est et fu de grief pois
+1280 Et trop grevable.
+ La s'en ala cil qui tant agreable
+ Mon cuer avoit, dont j'ay dueil importable,
+ Et le Basac, l'ame en soit au deable,
+1284 L'emprisonna;
+ Ne le fist pas occire ains rançonna
+ Lui et d'aultres, si comme raisonna
+ Un sien parent qui de la retourna
+1288 Bien d'aventure.
+ Si n'est pas mort cil en qui j'ai ma cure,
+ Mais encor est en griefve prison dure;
+ Il n'a pas moult que le vid, si com jure,
+1292 Un vaillant homme
+ Qui dudit lieu vint pelerin a Rome
+ Puis en France, si raporta la somme
+ Qu'on lui demande et la guise et la forme
+1296 De sa rançon.
+ Ainsi le bel et bon en tel façon
+ Des Sarrazins est tenu en prison,
+ Dont mon las cuer sueffre tel cuisançon
+1300 Qu'il derve d'yre,
+ Et ce qui plus encor mon mal empire
+ C'est qu'il m'est vis qu'il n'y a qui l'en tire;
+ Car leur devoir en font mal, a voir dire
+1304 Comme il me semble,
+ Tous ses parens, dont mon cuer de dueil tremble,
+ Car leurs terres deussent tous vendre ensemble
+ Ains qu'ilz n'eussent cil qui angel ressemble
+1308 De beaulté fine.
+ Et plust a Dieu, qui ne fault ne ne fine,
+ Que traire hors l'en peusse en brief termine
+ Pour tout vendre ma chevance enterine
+1312 Et mon vaillant,
+ Et moy mesmes alasse traveillant
+ Jusques ou lieu ou est le bon vaillant;
+ Certes mon cuer ne lui seroit faillant
+1316 Jour de mon age,
+ N'y querroye tramettre autre message
+ Pour viseter le bel et bon et sage,
+ Et se la mort me prenoit ou voyage,
+1320 De par Dieu fust;
+ Durast mon corps tant comme durer peust;
+ Et se Fortune vouloit et li pleust
+ Que jusques la alasse, et il y fust,
+1324 Et tant feïsse
+ Qu'en la prison ou il est me meïsse,
+ Ne cuidiez pas que la durté haïsse,
+ Non pour mon corps, du lieu, et l'en treïsse,
+1328 Ce m'est avis.
+ Ainsi seroit mon desir assovis
+ Qui du veoir est si trés alouvis
+ Qu'il n'en craindroit peine, je vous plevis,
+1332 Pour prendre mort.
+ Et qui saroit le dueil et le remord
+ Que j'ai souffert pour lui tant grief et fort,
+ Merveille aroit comment je suis si fort
+1336 De le souffrir!
+ Car bien cuiday mon corps a mort offrir
+ Quant la nouvelle j'ouÿ descouvrir
+ Du grant meschief, ou il convint mourir
+1340 Tant de vaillans,
+ Car mon las cuer senti si deffaillans
+ Que je ne sçay qu'il ne me fu faillans
+ Ou que mon corps de griefs cotiaulz taillans
+1344 N'alay occire,
+ Ne le grief dueil tout ne saroye dire
+ Qu'ay eu depuis, car ne saroye eslire
+ Quel m'est meilleur ou le plorer ou rire;
+1348 Trestout m'est un.
+ Et pour tant se bonne chiere en commun
+ Je fais, certes mon cuer n'a bien nesun,
+ Et moult souvent plorer devant chascun
+1352 Il me convient
+ Quant grant desir trop fort sur moy survient,
+ Car sans cesser de cellui me souvient
+ Qui a mon cuer, qu'en prison on retient
+1356 Si durement,
+ Et quant plus suis en grant esbatement
+ Lors me souvient plus de son grief tourment
+ Qui ma joye rabat trop durement.
+1360 Ainsi vous ay
+ Dit mon meschief et puis quant commençay:
+ C'est la cause pour quoy je vous laissay
+ Et pour plourer devant je m'avançay.
+1364 Doncques ne dittes
+ Jamais nul jour que plus soient petites
+ Que les vostres mes griefs doulours despites;
+ Car ce ne sont fors que roses eslites
+1368 Envers les moyes.
+ Mais les vostres, s'il vous plaist toutevoies,
+ Vous me direz et les tours et les voies
+ Dont vous vienent tristes pensées coyes
+1372 Et si griefve yre.»
+ Lors a finé son parler sans plus dire;
+ Mais oncques mais ne raconter ne lire
+ N'oÿ parler d'aultre qui tel martire
+1376 Alast menant,
+ Car en plorant si s'aloit demenant
+ Qu'il convenoit que cellui soustenant
+ Alast son corps et a force tenant
+1380 Ou du cheval
+ Cheoite fust plus de cent fois aval.
+ Si nous faisoit a tous deux si grant mal
+ Que les larmes couroient contreval
+1384 De nostre face,
+ Et de bon cuer nous confortions la lasse,
+ Mais tant souffroit de tristece grant mace
+ Que de plorer ne pouoit estre lasse
+1388 Et de dueil faire.
+ Adonc le doulz escuier debonnaire
+ Li dist: «Hé las! Pour Dieu vueiliez vous traire
+ De ce grief plour qui tant vous est contraire!
+1392 Vous vous tuez
+ Et vo beau corps tout changiez et muez.
+ Si n'est pas sens dont si vous arguez,
+ Et un petit tristece loings ruez.
+1396 Si m'escoutez
+ Et vous orrez comment suis assotez
+ Par trop amer, plus ne vous guermentez,
+ Laissiez a moy le dueil, car, n'en doubtez,
+1400 Trop plus en ay.
+ Si vous diray le fait de mon esmay:
+ Il a cinq ans ou avra en ce may
+ Que m'embati en lieu que trop amay
+1404 En ma male heure.
+ Mais Fortune, qui sans cesser labeure
+ Pour nuyre aux gens, me voult lors corir sure,
+ Car je n'avoye ains, se Dieux me sequeure,
+1408 Soing ne tristour;
+ Jolis et gay estoye en mon atour
+ Et joennement je vivoie a tout tour,
+ Ne cognoissoie alors d'amour le tour
+1412 Ne sa pointure
+ Qui m'a depuis esté diverse et dure.
+ Si m'embati par ma mesaventure
+ Un jour en lieu ou Amours sa droitture
+1416 Vouloit avoir
+ Des joennes gens, dont la, a dire voir,
+ Avoit assez qui moult bien leur devoir
+ En lui servir mettoient et savoir
+1420 Entierement;
+ En un jardin fu plein d'esbatement
+ Ou de mon mal vint le commencement,
+ Car en ce lieu me prist trop doulcement
+1424 Le grief malage
+ Qui puis m'a fait et fait trop de domage,
+ Car par regart m'enyvray du buvrage
+ Qu'Amours livre, qui met au cuer la rage
+1428 De dueil comblée.
+ En ce jardin avoit une assemblée
+ Belle, plaisant, ou joye estoit doublée,
+ Mainte dame de beauté affublée
+1432 Et mainte belle
+ Et avenant jolie damoiselle.
+ Il y avoit mainte doulce pucelle,
+ Son chevalier par la main n'y ot celle
+1436 Qui ne tenist
+ Ou eseuier se près d'elle venist;
+ La dançoient, mais il vous souvenist
+ Que Dieux y fust qui si les soutenist
+1440 En grant leesce.
+ Car onc ne vi de joye tel largece
+ Et en ce lieu ot mainte grant maistrece
+ Et mainte autre parée de noblece
+1444 Et maint jolis
+ Gay chevalier, car de la fleur de lis
+ Noble et royal, ou lieu plein de delis
+ Avoit aucuns et d'aultres si polis
+1448 Que ce sembloient
+ Dieux, deesses, qui ou lieu s'assembloient,
+ Dont l'un a l'autre les cuers s'entr'embloient
+ Moult soubtilment et du mal s'affubloient
+1452 Qui a grant joye
+ Est commencié et puis en griefs plours noye.
+ Ou lieu entray ou Fortune la voye
+ Lors m'adreça qui a mort me convoye
+1456 Sans departance.
+ Quant je fus près pour veoir l'ordenance,
+ Une dame, qui de ma cognoiscence
+ Estoit, adonc me va prendre a la dance,
+1460 Voulsisse ou non;
+ Lors de pluseurs fus nommé par mon nom,
+ Si disoient que de chanter renom,
+ Bien voulentiers, avoye, dont de non
+1464 Je ne deïsse.
+ Si fu raison que je leur obeïsse,
+ Ou bien ou mal que mon chant asseïsse;
+ Villennie fust se ne le feïsse.
+1468 Adonc chantay,
+ Si com je sceus, un rondel que dittay.
+ Quant j'oz chanté, gaires la n'arrestay
+ Qu'une dame chanta, mais n'escoutay
+1472 Jour de mon age
+ Chant si bien dit de voix et de langage,
+ Ne si plaisant a ouïr, l'avantage
+ Celle en avoit sur toutes par usage
+1476 Et de nature.
+ Quant le doulz chant oÿs dit par mesure
+ Mes yeulz hauçay, regarday par grant cure
+ De celle qui chantoit la pourtraitture
+1480 Et le viaire
+ Qui tant fut bel, doulcet et debonnaire
+ Que je ne sçay com nature pourtraire
+ Pot si bien fait n'en tel beauté parfaire
+1484 Ne mettre a chief.
+ Car celle avoit comme fin or le chief,
+ Blont, crespellet, et d'un seul cuevrechief
+ Bien delié le couvert de rechief
+1488 Mignotement.
+ Mais a son front ne fault amendement;
+ Car grant et plain, ouny, blanc, proprement
+ Comme yvoire ouvré poliement,
+1492 Ert façonné,
+ Et sy sorcil par nature ordenné,
+ Grailes, longuez, bassez et affiné
+ De grant beaulté, brunez; n'ymaginé
+1496 Plus bel entroeil
+ Ne puet estre, large, ouny, et si oeil
+ Vairs et rians; plaisans et sans orgueil
+ Fu son regard et de trés doulz accueil.
+1500 Beau nés traittis
+ Ot, non trop grant, trop long ne trop petiz,
+ Mais droit, bien fait, odorant et faitis,
+ Selon le vis gracieux et gentilz;
+1504 Et ses trés belles,
+ Doulces, plaisans jouetes et macelles
+ Ce sembloit lis avec rouses nouvelles
+ Entremeslé, n'aultre beaulté a celles
+1508 Ne s'appareille,
+ Car grassetes de beaulté non pareille
+ Furent et sont, et sa petite oreille
+ Assise a point et de coulour vermeille;
+1512 Souef flairant
+ La bouchete ot, petite et riant,
+ Grossete a point, et quant en soubriant
+ Elle parloit, corn perle d'Oriant
+1516 Ses dens menus
+ On veoit blans et serrez plus que nulz,
+ Ouniz, doulcès, en santé maintenuz,
+ Bien arrengiez, en tous lieux beaulz tenuz,
+1520 Et deux petites
+ Fosses plaisans, de grant doulçour eslites,
+ En souriant, es jouetes escriptes,
+ Ot bien seans; mais les doulçours, descriptes,
+1524 Du mentonnet
+ Rondet, plaisant, gracieux, sadinet
+ Et fosselu, vermeillet, mignonnet,
+ Ne pourroient, tant est fin, doulcinet,
+1528 Et a doulz vis
+ Bien respondant, qui fu tout assouvis
+ De grant beaulté, rondelet a devis,
+ Le plus doulcet et plus bel qu'oncques vis
+1532 Mieulx façonné;
+ Et son beau col, par mesure ordenné,
+ D'un colier d'or entour avironné,
+ Fu riche et bel, que le roy ot donné,
+1536 Sur sa gorgete
+ Moult avenant, qui fu blanche et bien faitte
+ Et de petiz filez semble estre traitte.
+ Mais Nature, qui mainte oeuvre a parfaitte,
+1540 Ne fist ouvrage
+ Oncques plus bel, je croy, ne dis oultrage,
+ Que sa plaine, polie, blanche et large
+ Poitrine, fu sans os ne vaine umbrage,
+1544 C'est chose voire,
+ Blanche com lis, polie comme yvoire,
+ Et le tetin tout ainsi qu'une poire
+ Poignant, rondet ot ou sain; ne memoire,
+1548 Bien dire l'ose,
+ N'ay d'avoir veu oncques si doulce chose.
+ Hé las! eureux est qui la se repose!
+ Mais plus tendrete et plus fresche que rose,
+1552 Je vous asseure,
+ Ferme, clere fu sa belle charneure
+ Et ses beaulx braz longs, grailes par mesure,
+ Et plus belle main oncques creature
+1556 Longuete et lée
+ Ne pot avoir, n'est pas chose cellée,
+ Blanche a longs dois, grassete et potellée,
+ Bien faitte, ounie, droitte et bien dolée;
+1560 Et corsellet
+ Grailet, longuet, droit, appert, grasselet.
+ Hanches basses, rains voultis, rondelet,
+ Le ventre avoit fin doulcet et mollet,
+1564 Si com je tiens;
+ Car Nature qui en lui mist tous biens
+ Ou demourant, je croy, n'oblia riens,
+ Ainçois la fist, ainsi com je maintiens,
+1568 Toute parfaitte
+ En grant beaulté; si ot jambe greslette
+ Et petit pié, de guise nouvelete
+ Doulcetement chauciez; et ainsi faitte
+1572 Par moult grant cure
+ L'ot creée et formée Nature
+ Belle, plaisant sur toute creature;
+ Et avec ce en bonté fu si pure
+1576 Qu'il n'y ot vice
+ En son bon cuer qui fu vuit de malice,
+ Et en tous cas elle fu si propice
+ Qu'elle n'estoit de riens faire novice
+1580 Qui a valable
+ Dame d'onneur soit faire raisonable,
+ Et de lignée astraitte moult notable.
+ Mais en tous fais elle est tant agreable
+1584 En doulz maintien
+ Et en parler et en tout autre bien
+ Qu'il n'est tresor qui s'acompare au sien.
+ Rire, jouer, dancer, sur toute rien
+1588 Bien lui avient
+ Et ses plaisans doulçours mon cuer retient,
+ Comment ou lieu la vis bien m'en souvient.
+ Rire, parler, jouer comme apertient
+1592 A noble dame
+ Par si trés doulz maintien que, par mon ame,
+ Tant li seoit qu'il n'y avoit nulle ame
+ Qui ne deïst qu'oncques si doulce femme
+1596 N'avoit veüe,
+ De gaietté par a point esmeüe,
+ Lie, jouant et de sens pourveüe.
+ Si ot vestu adonc la trés esleue
+1600 Un vert corset
+ De fin samit, ou son beau corps doulcet
+ Estoit estroit cousu a un lacet
+ A son cousté rondelet et grasset,
+1604 Qui gentement
+ Lui avenoit. Ainsi songeusement
+ La regarday ne ne pos nullement
+ D'elle mes yeulx retraire aucunement,
+1608 Tant me plaisoit.
+ Mais Amours, qui tout ce faire faisoit,
+ Aperceut bien que mon cuer y musoit
+ Et pour ce l'arc, qui souvent entesoit,
+1612 Traÿ de poche
+ Et fleche prist poignant et mist en coche,
+ Tire vers moy et roidement descoche,
+ Parmi le cuer m'assena de la floche
+1616 De doulz regart,
+ Or fus navrés: ne feri pas en dart,
+ Car en tel point fus mis, se Dieux me gart,
+ Ains que partis fusse de celle part
+1620 Qu'en moy n'avoit
+ Sens ne avis, mais encor pou grevoit
+ La navreure qu'Amours faitte m'avoit,
+ Ne savoie la force qu'elle avoit,
+1624 Ains agreable
+ Me fu ce trait ne me sembla grevable
+ Mais si trés doulz et si trés savorable
+ Qu'il m'yere avis qu'il me seroit valable
+1628 En tous endrois
+ Et seroie par ce trop plus adrois
+ Et plus jolis et plus gay, c'estoit drois.
+ Et si fus je, car j'en devins plus drois
+1632 Et trop plus cointe.
+ Ainsi devins adonc d'amours acointe
+ Et me plut bien au de premier la pointe
+ Qui m'a depuis esté d'amertume ointe
+1636 Diverse et dure.
+ Ou lieu me tins jusqu'a la nuit obscure,
+ Car de veoir celle en qui mis ma cure
+ Ne fusse las jamais, je le vous jure,
+1640 Mais par raison
+ De departir il fu temps et saison,
+ Si s'en ala chascun en sa maison;
+ Mais ne cuidiez que dormisse foison
+1644 Celle nuittée.
+ Tant doulcement s'est adonc delittée
+ Ma pensée qui toute a recitée
+ La grant beaulté qui en celle habitée
+1648 A, qui largece
+ En a. Ainsi pensant a sa noblece
+ Fus maintes nuis et mains jours en simplece
+ Sans sentir mal ne chose qui me blece,
+1652 Ainçois estoie
+ Gay et jolis plus qu'oncques, et hantoye
+ Souvent les lieux ou ma dame sentoye.
+ Si jouoye et dançoie et chantoie
+1656 Par grant revel
+ Moult liement comme amoreux nouvel,
+ Et du gay temps le trés doulx renouvel
+ Lié me tenoit, et ainsi me fu bel
+1660 Par un espace
+ De temps, ainçois qu'eusse pensée lasse;
+ Mais vraye amour, qui les amans enlasce,
+ Souffrir ne voult plus que me deportasse
+1664 D'ardent desir
+ D'elle estre amé: cellui me vint saisir
+ Parmi le cuer tellement que plaisir
+ Ne pos avoir oncques puis ne choisir
+1668 Autre soulas
+ Qu'elle veoir, dont oncques ne fus las;
+ Mais ce veoir plus estraignoit le las
+ De mon desir, dont souvent dire: hé las!
+1672 En regraittant
+ Me convenoit, desirant s'amour tant
+ Que n'estoie nulle part arrestant
+ Qu'ou service de ma dame, et pour tant
+1676 Je m'acointay
+ De ses amis et souvent les hantay,
+ Plaisir leur fis, les servi et pourtay
+ Leur grant honneur et si me presentay
+1680 Du tout a eux.
+ Ainsi tant fis par promesses et veux
+ Et par servir ses amis en tous lieux
+ Que je poz bien sans blasme aler tous seulz
+1684 En son hostel
+ Quant me plaisoit, dont j'en oz plaisir tel
+ Que ne voulsisse avoir autre chastel;
+ Et moult souvent parloie et d'un et d'el
+1688 Avecques elle.
+ Et par tel sens long temps hantay la belle
+ Que mesdisans n'en esmurent nouvelle,
+ Car sagement me gouvernoye en celle
+1692 Amour qu'avoye
+ Et ay encor et aray ou que soie
+ Tout mon vivant, quoy qu'avenir m'en doye.
+ Ainsi souvent m'esbatoie et jouoye
+1696 D'umble maniere
+ Avecq celle, que tant aim et tiens chiere,
+ A toute heure liement sanz enchiere,
+ Et elle aussi me faisoit bonne chiere
+1700 Et me mandoit
+ Souventes fois et son vueil commandoit.
+ Si faisoie, comme amans faire doit,
+ Tout son command; assez bien m'en rendoit,
+1704 Ce m'yere avis,
+ Le guerredon: quant de son trés doulz vis
+ Avoie un ris, tous estoie assouvis,
+ Ou un plaisant regart; quant vis a vis
+1708 A long loisir
+ La pouoie veoir, aultre plaisir
+ Ne sceüsse en ce monde choisir.
+ Mais ne cuidiez que mon ardent desir
+1712 J'osasse dire
+ Ne raconter comment pour lui martire,
+ Car trop doubtoye encheoir en son yre
+ Mais bien pouoit cognoistre mon martire
+1716 A mon semblant.
+ Car moult souvent estoie tout tremblant
+ Devant elle, tant m'aloient troublant
+ Souspirs et plours et mon vis affublant
+1720 Par grant destrece,
+ Mais non pour tant ma trés dure tristece
+ Ne geïssoie a ma doulce maistresse
+ Qui me veoit souvent par grant asprece
+1724 Muer coulour
+ Devant elle; et ainsi ma dolour
+ Je lui cellay, bien croy que ce ert foulour.
+ Et quant tout seul demenoie mon plour
+1728 Par grant aïr,
+ Lors pensoie a lui tout regehir,
+ Mais la paour qu'elle m'en peust haïr
+ Et que mon plaint ne daignast point oïr
+1732 Si me touloit
+ Force et vigour du mal qui me douloit
+ Devant elle dire; si s'en aloit
+ Tout mon propos et de moy s'envouloit
+1736 Tout hardement.
+ En ce point fus et souffris longuement
+ Sans requerir nul autre alegement;
+ Si me sembla que trop petitement
+1740 Desservi eusse
+ D'elle estre amé et que digne ne fusse
+ D'elle prier ne qu'a dame l'eleusse,
+ Pour tant que pou valoie; et pour ce en Pruce
+1744 Et oultremer
+ Et en mains lieux aillours me voulz armer.
+ Pour moy vanter ne le dis, car amer
+ Faisoit tout ce, dont louer ne blasmer
+1748 On ne m'en doit.
+ Par son congié d'elle mon corps partoit,
+ Mais le vray cuer point ne s'en departoit;
+ Au retourner elle me recevoit
+1752 A lie chiere.
+ Ainsi l'amay de vraye amour entiere
+ Sans lui oser dire en nulle maniere,
+ Ne d'aultre riens soingneux en nul temps n'yere
+1756 Que de servir
+ Elle, qui tant me pouoit desservir
+ Qu'il m'yere avis que mon cuer asservir
+ N'y pouoie assez pour assouvir
+1760 Son bon vouloir.
+ Mais autrement m'avint, dont tant douloir
+ Il m'en esteut que tout en nonchaloir
+ Ma vie met souvent, mais pou valoir
+1764 Me pot mon dueil;
+ Car la belle doulce, en qui j'ay mon vueil,
+ Ne sçay pour quoy se changia ne acueil
+ Plus ne me fist ne de chiere ne d'ueil
+1768 Ne de maintien,
+ Et tout m'osta l'esperance du bien
+ Que j'avoie, et si me monstra bien,
+ Qu'elle n'amoit moy ne mes fais en rien,
+1772 Ne sçay pour quoy,
+ Mais tout a cop me planta la tout coy,
+ Sans moy vouloir n'en appert n'en recoy
+ Plus regarder ne veoir entour soy,
+1776 Tant me fu fiere.
+ Et quant je vi et perceu la maniere
+ Et que tant me faisoit diverse chiere
+ Se j'en oz dueil, nul nel demant n'enquiere,
+1780 Car esbaïs
+ Si me trouvay d'estre d'elle haïs
+ Et sans savoir pour quoy, qu'onc fol naïs
+ Plus erragiez ne fu, et s'envaïs
+1784 Et dechaciez
+ De tout le mont fusse en exil chaciez,
+ Ne me fust pas tant de mal pourchaciez,
+ Ce m'yere avis, com le mal qu'enchaciez
+1788 Fu et fichié
+ En mon las cuer a tort et a pechié,
+ N'oncques depuis il n'en fu relachié,
+ Dont j'ay souffert et ay trop de meschié.
+1792 Mais qu'avint il
+ Quant je me vi gitté en tel exil?
+ Trop bien cuiday ouvrer comme soubtil
+ De lui compter mon trés mortel peril
+1796 Et la grief peine
+ Que j'oz souffert pour lui mainte sepmaine.
+ Si la trouvay un jour en une plaine,
+ Vers elle alay a chiere triste et vaine,
+1800 Et hardement
+ Je pris en moy de dire ouvertement
+ Ma grief languour, si dis couardement
+ La grant amour et le grant marrement
+1804 La ou j'estoye,
+ Et en plourant en grant doulour contoie
+ Tout mon estat et si me guermentoye
+ Pour quoy d'elle si estrangié estoie
+1808 Et pour quel cas
+ Elle m'avoit ainsi flati a cas
+ Et de mon bien si estrangié et cas,
+ Ne qui m'avoit esté tel avocas
+1812 Ne si contraire.
+ Car ne cuiday oncques dire ne faire
+ A mon pouoir riens qui lui deust desplaire
+ Mais la servir en tous cas et complaire
+1816 A mon pouoir,
+ Ce pouoit bien de vray apercevoir.
+ Ainsi lui dis de tout mon fait le voir.
+ Mais quant lui os mon cas fait assavoir
+1820 Or valu pis,
+ Car response si pleine de despis
+ Me fist et fus d'elle si racroupis
+ Que bien cuiday mortellement ou pis
+1824 Tout devant elle
+ M'aler ferir, car la response d'elle
+ Me poingny trop, n'oncques n'oÿ nouvelle
+ Si desplaisant, certes, comme fu celle.
+1828 A brief parler,
+ Celle me dist plainement sans celer
+ Ne lui plaisoit ne mon venir n'aler,
+ Ne se pour lui morir ou affoler
+1832 Or en devoie
+ Ne m'aimeroit jamais par nulle voie,
+ Si n'y pensasse, ains alasse ma voie,
+ Car autre riens jamais d'elle n'aroie,
+1836 Par son serment,
+ Et que je l'en creüsse seurement.
+ Si s'en parti mal de moy durement;
+ Je demouray plus noirci qu'arrement
+1840 De grant doulour
+ Et comme mort, sans poulz et sans coulour,
+ Un mien compaing me trouva sans chalour
+ La enroiddi, qui de ma grant folour
+1844 Trop me reprist.
+ Si m'emporta et a force me prist,
+ Et bien cuidoit que dure mort surprist
+ Mon povre corps, qui fu, par Jhesu Crist,
+1848 Si tormenté
+ Que mainte fois me vint en volenté
+ De moy tollir la vie ou la santé,
+ Si que je fusse en trés dure orphanté
+1852 Trestout mon age.
+ Ainsi me fu celle dame sauvage,
+ Mais ne cuidiez qu'oncques puis son corage
+ Vers moy changiast, mais toudis si ombrage
+1856 Et si trés dure
+ De pis en pis, et encor ainsi dure
+ Que je ne sçay veoir comment j'endure
+ Si grant meschief ne si cuisant ardure
+1860 Ne tel contraire
+ Come j'en ay et ne m'en puis retraire;
+ Ne tant ne sçay pour elle de mal traire
+ Que je m'en puisse eslongnier n'en sus traire
+1864 Pour l'oublier.
+ Ainçois la voy souvent pour plus lier
+ Mon dolent cuer, ne par humilier,
+ Las! je ne puis son cuer amolier,
+1868 Ains est plus dur
+ Encontre moy que de marbre un gros mur.
+ Si sueffre mal et meschief pesme et sur,
+ Ou je n'espoir fors la mort! je vous jur
+1872 Dieu et les sains.
+ Et pour ce di que vous avez trop mains
+ De mal que moy et que vo cuer est sains
+ Envers le mien qui de mal est ençains
+1876 Et de pesance.»
+ Ainsi cellui ot dit sa mesaisance
+ Et comme il ert de mort en grant balance.
+ Adonc respont celle sans arrestance
+1880 Et dist: «Ay lasse!
+ Que dites vous? Certes, sauve vo grace,
+ J'ay plus de mal en un tout seul espace
+ Que vous n'avez tant que tout un mois passe,
+1884 Et c'est raison
+ Ne il n'y a point de comparoison;
+ Car quant je pense a la dure prison,
+ Ou mon ami a ja mainte saison
+1888 Esté en mue,
+ Et qu'il est la comme une beste mue,
+ N'ay si bon sens que tout ne se remue.
+ Et comment donc pourroie estre desmue
+1892 D'avoir la rage
+ Douloureuse qui trop me fait d'oultrage?
+ Mais vous avez sur moy grant avantage,
+ Car vous veez la belle au cler visage,
+1896 Souvent avient,
+ Et si avez espoir qui vous soustient,
+ Car s'a present vostre dame se tient
+ Dure vers vous, certes mon cuer maintient
+1900 Que desservir
+ Pourrez encor s'amour par bien servir;
+ Si vous pourra et donner et plevir
+ Toute s'amour, ainsi pourrez chevir
+1904 Tout a vo gré,
+ Et puet estre qu'elle fait tout de gré
+ Pour essaier vous; et, se tout en gré
+ Prenez son vueil, encor en hault degré
+1908 Vous pourra mettre.
+ Si vous en di tout le voir a la lettre.
+ Hé las! mais moy quel reconfort m'empetre
+ Nul bon espoir fors ma vie desmettre
+1912 Par desespoir!»
+ Et cil respont: «Dites vous donc qu'espoir
+ Ay qui me dit que bien aray apoir,
+ Certes non ay, ains du tout me despoir
+1916 D'avoir jamais
+ L'amour d'elle, car ja long temps remais
+ Suis en ce point, mais oncques n'en eux mais
+ Que tout meschief et divers entremais
+1920 Trop douloureux.
+ Et si la voy, dont je suis eüreux,
+ Ce dites vous, mais pou m'est savoureux
+ Cellui veoir, las! dolent, meseureux;
+1924 C'est vision
+ Qui trop me vient a grant confusion,
+ Car j'alume ma grant destruction
+ Et le grief feu qui mon entencion
+1928 Ne lait changier.
+ Car, quant la voy si trés belle, estrangier
+ Je ne m'en puis, mais vif doy enragier
+ Quant ses semblans voy pour moy domagier
+1932 Si trés contraire
+ A mon vouloir, et si ay pluseurs paire
+ De grant doulours, car trop me fait contraire
+ Jalousie, dont ne me puis retraire.
+1936 Car trop ay doubte
+ Que ma dame d'elle tant me deboute
+ Pour autre amer, a qui ne plaisoit goute
+ Q'entour elle j'alasse, somme toute,
+1940 Car n'a raison
+ De moy haïr pour nulle autre achoison.
+ Et donc, se bien entendés ma raison,
+ J'ay plus de mal que vous, si nous taison,
+1944 Atant souffise,
+ Car bien savez qu'en vous est toute assise
+ De vostre ami la vraye amour et mise,
+ Et moy j'aime celle qui me desprise
+1948 En grant contant;
+ Dont vostre cuer ne pourroit avoir tant
+ De grans anuys comme je vois sentant:
+ Je ne dis pas que n'en aiez pour tant
+1952 A grant planté,
+ Mais vostre ami, a qui Dieux doint santé,
+ Pourrez veoir brief, car son parenté
+ Ne le lairoit mie en ce lieu planté
+1956 Par long termine;
+ Et si n'est dueil ne meschief qui ne fine,
+ Car il a ja long temps que ce fu, si ne
+ Peut estre que l'amour ne se decline,
+1960 Car qui est d'oeil
+ Moult esloingnié, pou lui dure son dueil;
+ Et si pouez avenir a vo vueil
+ Prochainement et tout en aultre fueil
+1964 Soy atorner,
+ Fortune qui a voulu bestourner
+ Vo bien en mal, si se porra tourner
+ Si que verrez vostre ami retourner
+1968 Et tost mander. »
+ Adonc le prist ycelle a regarder
+ Et respondi: « Dieux le doint sans tarder!
+ Mais s'il y meurt, Dieux l'en vueille garder!
+1972 Comment ravoir
+ Le pourray je? Il est bon assavoir
+ Qu'a grant peine vif eschapera voir,
+ Et c'est ce qui me fait plus recevoir
+1976 De grief martire.
+ Et je vous ay cy en droit ouÿ dire
+ Que qui est loings d'oeil le cuer loings s'en tire,
+ Hé las! aimi! Dieux scet que je desire
+1980 Plus ou autant
+ Mon doulz ami et l'aim tout autretant
+ Com quant de moy estoit près arrestant,
+ Ne jamais jour, tant que l'ame batant
+1984 Me voit ou corps,
+ Ne l'oblieray, et vous diray encors
+ Ce qui me fait encor plus durs recors
+ C'est que je sçay qu'il a de moy remors
+1988 Et grant pitié,
+ Car il scet bien que pour son amistié
+ J'ay cuer dolent et triste et dehaitié.
+ Et vous dittes que j'en ay la moitié
+1992 Moins de doulour
+ Pour ce que sçay que j'ay toute s'amour,
+ Mais, sauve soit vo paix, ainçois mon plour
+ En est plus grant et en ay plus favour
+1996 A sa personne;
+ Car plus trouvé ay sa doulce amour bonne
+ Et tant plus l'aim. Mais celle qui fellonne
+ Est si vers vous droitte achoison vous donne
+2000 D'avoir moins dueil
+ De son reffus, et par ce prouver vueil
+ Que mille fois et plus que vous recueil
+ De pesant mal et ay moins de recueil
+2004 Et moins reffuge
+ A bon espoir, et de ce requier juge,
+ Sage et loial, qui de no debat juge. »
+ Et cil respont: « Et de cel acort suis je.
+2008 Or soit trouvé
+ Juge loial, par qui il soit prouvé
+ Et droit jugé, car par moy reprouvé
+ Ne sera ja puis que l'avez rouvé.
+2012 Or avison
+ Qui il sera, et si soit gentilz hom
+ Qui sache bien entendre no raison
+ Et en jugier le droit selon raison,
+2016 Et si soit sage
+ En fais d'amours par sens et par usage.
+ Si en mettrons sur lui toute la charge,
+ Et nous tendrons de fait et d'arbitrage
+2020 Au jugement
+ Qu'il en donra, sanz nul descordement. »
+ Ainsi greé l'ont tous deux bonnement,
+ Et puis si m'ont prié moult chierement
+2024 Que j'avisasse
+ Qui seroit bon et que leur devisasse.
+ Lors y pensay un bien petit d'espace,
+ Si me souvint de la trés bonne grace
+2028 Et bon renom
+ De vous, chier Sire, ou il n'a se bien non,
+ Si leur dis lors et vous nommay par nom
+ Mais qu'il vous pleust ne leur dire de non,
+2032 Qu'il m'yert avis
+ Qu'ilz aroient en vous juge a devis
+ Sage et loyal et de tout bon avis.
+ Cé leur pleut moult et furent assouvis
+2036 De leur vouloir,
+ Car tant orent ouÿ, a dire voir,
+ Dire de vous de bien et de savoir
+ Q'aultre juge ja ne quierent avoir;
+2040 Mieulx ne demandent
+ Se il vous plaist, et si se recommandent
+ A vous, Sire, a qui supplient et mandent
+ Que vos pensers un petit y entendent,
+2044 Non obstant qu'armes
+ Vous occupent; et de leurs dures larmes
+ Me prierent que le cas misse en termes
+ Pour envoier a vous dedens briefs termes
+2048 Pour droit jugier
+ Lequel par droit doit avoir plus legier
+ Mal a porter ou en doit plus chargier
+ Et qui plus vit en peine et en dongier
+2052 Des deux parties.
+ Atant se sont noz paroles parties,
+ Car de Paris approchions les parties,
+ Et de noz gens, dont estions departies,
+2056 Nous approchames
+ Et liement ensemble chevauchames
+ Tant que chieux moy a Paris arrivames.
+ Ou a grant joye et a festes disnames.
+2060 Et quant mengié
+ Et solacié eusmes, prendre congié
+ Vouldrent trestuit, mais bien m'ont enchargié
+ Lui dui amant que tost fust abrigié
+2064 De leur affaire;
+ Dont tost après je commençay a faire
+ Ce present dit, si com l'oiez retraire.
+ Mais or est temps que je m'en doye taire
+2068 Et en la fin
+ Du derrenier vers de cuer loyal et fin
+ Me nommeray, et Dieu pri au defin
+ Que bonne vie et puis a la perfin
+2072 Son paradis
+ Il vous ottroit et a tous les gentilz
+ Vrais fins amans loiaulz et non faintis
+ Que vraye amour tient subgiez et creintis.
+
+EXPLICIT LE DIT DE POISSY
+
+
+
+_Rubrique_: A2 _supprime_ l. du dit _et ajoute_ qui
+ s'adrece a un estrange
+
+1 A1 Mon c.
+
+i5 A1 priée et requier
+
+22 A2 Des b.
+
+41 A1 si vous
+
+43 A2 _supprime_ et g.
+
+55 B p. si me voldrent p.
+
+62 B1 Chevauchoye
+
+63 A1 B2 qu'avec
+
+77 A2 q. c. s. m.--B chantoit
+
+88 A2 B Ne en
+
+93 A2 p. tous c.--B1 c. resbaudir
+
+110 A2 Par d.
+
+121 B S. ces a.
+
+129 B1 en estoient l.
+
+154 B N. s. souvent et.
+
+163 B l'envoyoit
+
+174 B marchié ou f.
+
+179 B on ne v.
+
+181 A1 aussi a. a.
+
+183 A2 _supprime le 1er_ n'
+
+201 B _omet_ que
+
+206 A1 honnesteté
+
+219 A2 B ait q.
+
+224 B Y ot
+
+229 A2 Des v.
+
+231 A1 f. nous a.
+
+233 A1 et trés c.
+
+242 A1 asés p.
+
+262 B vers la d.
+
+264 B1 Et h.
+
+291 A2 B l'encline
+
+292 A1 Si finees
+
+302 A1 e. homme ne
+
+307 B _omet_ n'
+
+313 B1 b. y a p.
+
+325 B et ou r.
+
+344 B preïsmes
+
+345 A1 conjé
+
+358 A2 N. b. f.
+
+378 A2 v. e l. n. vindrent p.
+
+386 B1 c. moult j.
+
+401 A2 p ou mi--B t. bel p.
+
+403 A2 qu'un s.
+
+410 A2 voirriere
+
+415 A1 b. ce puet estre prouvé
+
+418 A1 et B2 _omettent_ nous--A2 ne pouoit s.
+
+435 B en eschiet
+
+437 B1 r. n'a g.
+
+452 B1 _omet_ nous
+
+461 A2 e. n'orent or ne a.
+
+468 B1 ne verroye
+
+475 B1 _omet_ si
+
+495 A1 hault v.
+
+500 A1 chantant
+
+502 A1 racontant
+
+510 et 511 _intervertis dans_ A2
+
+514 B N'il
+
+52l B1 _omet le deuxième_ est
+
+525 A2 A. de v.
+
+527 A2 S. leurs m.
+
+532 A1 De c.
+
+536 B1 Vont
+
+537 A1 s. si b. o.
+
+540 B1 Si l.
+
+544 B En telle
+
+551 A1 b. vergiers
+
+558 B Et la e.
+
+559 B C. croy que bien p.
+
+562 A2 de beaulz m.
+
+570 A1 Et un v.
+
+582 A2 s. departement
+
+593 B _ajoute_ et s.
+
+601 A1 n'en f.
+
+621 A1 d. et de table l.
+
+631 A1 B2 f. est n.
+
+632 B N'y f.
+
+645 A2 au grant c.
+
+647 A1 estrangier
+
+649 A tousjour
+
+663 B1 et des c.
+
+665 A1 denssames--A2 Ne p.
+
+694 B a. mais ou
+
+702 A1 ques
+
+703 A2 ou j'ay m.
+
+707 A2 B p. c. m.
+
+718 B1 v. en u.
+
+719 A2 A par d.
+
+721 B _omet_ a
+
+722 A1 d'entre eulx n.--B1 _omet_ ens
+
+726 A1 g. f. et p.
+
+741 B1 Un e. delez elle fut près--B2 e. q. dellez e. fu e.
+
+749 B1 presque n.
+
+761 B _omet_ trestous
+
+763 A2 s. d'a. e. s.
+
+765 A1 au t.
+
+803 B en tel e.
+
+813 A1 B2 l. desir
+
+819 A1 de ce l.
+
+851 B1 D. d'amour p.
+
+855 veu et p. _écrits après grattage dans_ A2--A2 B f. une p.
+
+862 A2 l. q. d.--B q. d. l.
+
+879 A1 voioit
+
+887 B n. ait nuit
+
+891 A2 P. d. d. c. et p.
+
+902 A2 Dont o.
+
+903 B a. font p.
+
+907 B _omet_ fu
+
+913 B _omet_ trop
+
+916 B1 _omet_ ou
+
+919 B ou a. a.
+
+928 B Se va
+
+932 B ou en m.
+
+938 A2 En p. d'e. aconsuivismes
+
+939 B1 que c.
+
+942 A1 vissage
+
+943 B1 Car t.
+
+949 B me p.
+
+950 B1 Me t.
+
+967 A2 v. ayés
+
+984 A B courroucié
+
+985 A1 B sié
+
+998 et 999 _intervertis dans_ B1
+
+1001 B ma grant p.
+
+1002 B1 m. vous m'o.
+
+1006 B en tel p.
+
+1017 A2 Car n.
+
+1039 A2 B R. a s. un p. et com r.
+
+1042 B m. d. d. et maz
+
+1075 B l. c. d.
+
+1081 B c. pour s.
+
+1082 A2 En t.
+
+1086 A2 H. de lui p. p. soubz l.
+
+1092 A1 se c.
+
+1094 A2 c. ot. c. et de p.--B _omet_ ot
+
+1100 A1 beau
+
+1118 A t. bien fait
+
+1122 A2 t. non pas.
+
+1123 B _omet_ et
+
+1125 B com r. de
+
+1126 A2 b. n. p.
+
+1135 A2 L. p. d.
+
+1145 B M. en m. c. e. la b. c.
+
+1147 A2 d. qu'ay m.
+
+1149 A1 ay est c.
+
+1153 A1 ot pet b.
+
+1163 A2 Ains en
+
+1171 B C. b. et si trés p. y.
+
+1174 B se a. v.
+
+1178 B _ajoute_ M. je
+
+1183 B d'armes
+
+1189 A et B2 _omettent_ et
+
+1197 A L. barre, lances, b.
+
+1198 A2 l. hanter--B legierement hanter
+
+1206 B f. d'un r.
+
+1211 A2 B h. sur tous
+
+1219 B1 _omet_ jur
+
+1233 A2 n'a. p. e.
+
+1236 B1 _omet_ fu
+
+1249 B et je l.
+
+1251 B _supprime_ d' _devant_ amer
+
+1262 A2 B ou tant ot
+
+1269 A1 B1 Hongrie
+
+1273 A2 a. le Conte de N.
+
+1285 A1 raçonna
+
+1297 B bon et b. de t.
+
+1309 B Hé! p.
+
+1311 A2 Par t.
+
+1319 B p. en v.
+
+1321 A1 com d.
+
+1324 A2 Certes t.
+
+1337 A2 m. cuer a m.
+
+1339 B Du grief m.--A2 c. perir
+
+1341 A2 B c. je s. si dueillans
+
+1372 B Et grief martire
+
+1374 A m. r. n'oÿ l.
+
+1375 A Moy p.
+
+1377 A2 en parlant s'a. si d.
+
+1390 A1 v. taire--A2 d. tous bas: P.
+
+1393 B t. chargiez et
+
+1419 A m. leur s.
+
+1426 B r. je pris trop du b.
+
+1430 A2 B et p.
+
+1450 B Et l'u.
+
+1463 A1 don
+
+1470 A2 c. la g. n'a.
+
+1491 B y. ouny p.
+
+1492 _Les mss. donnent_ Est
+
+1501 A2 B Et n.
+
+1504 B1 _omet_ ses
+
+1505 A1 Et trés p.
+
+1523 B1 Et b.
+
+1525 B R. doulcet, g.
+
+1529 A1 respondent
+
+1537 A1 M. avenoit
+
+1546 B a. comme p.
+
+1547 A2 s.; onc m.
+
+1566 A1 demouroit
+
+1569 A1 j. grassete
+
+1573 A B creé
+
+1580 A1 a sa v.
+
+1586 B q. se compare
+
+1590 A2 b. me s.
+
+1591 A2 R. j. p. c.
+
+1593 B t. bel m.
+
+1597 A2 p. si meüe
+
+1616 B Le d.
+
+1634 A1 promier
+
+1645 A _omet_ s'e.
+
+1647 A2 Sa g.
+
+1649 A2 En va. A
+
+1655 B Et j.
+
+1661 A2 Le t.--A1 que e.
+
+1667 A2 Ne p. o. p. a. ne
+
+1670 B p. estrangoit
+
+1675 A1 Qu'el
+
+1678 A2 f. et s.
+
+1681 A1 promesse et
+
+1686 A1 Qu'en v. a. a. chetel--A2 Que n'en v.
+
+1687 B _supprime le deuxième_ et
+
+1698 _omis dans_ A1
+
+1698 et 1699 _intervertis dans_ A2
+
+1705 A1 guerdon
+
+1707 A2 En un p.
+
+1710 A1 chosir
+
+1713 A l. m'atire
+
+1721 A1 B2 d. destrece
+
+1729 B a elle t. r.
+
+1733 B Le hardement du m.--A1 _omet_ me
+
+1742 B d. je l'eusse
+
+1743 B _supprime_ et
+
+1745 A2 l. me v. pour elle a.
+
+1782 A1 que o.--B q. n'onc f.
+
+1802 A2 g. doulour, si d. couvertement
+
+1822 A1 raccopis
+
+1829 A2 Elle me
+
+1830 B en m.
+
+1846 B b. cuida
+
+1858 A2 c. je dure
+
+1862 A2 s. de m. p. e. t.
+
+1863 B e. ne soustraire
+
+1881 A1 s. vostre--B sauf vostre
+
+1910 A2 q. confort
+
+1912 à 1915 _omis dans_ B1
+
+1915 B1 desespoir
+
+1918 A1 mains o.
+
+1958 A1 _omet_ ja
+
+1975 B trop r.
+
+1978 A1 d'o. que le c. s'en t.
+
+1981 A2 t. autrement
+
+1979 B s. se je
+
+1987 A1 Ce qui je
+
+2006 A1 _supprime_ et l.
+
+2013 B et qu'il s.
+
+2023 A2 p. ilz m'o.
+
+2034 A1 _supprime_ et l.
+
+2038 B Sire, de v.
+
+2042 A2 q. prient et
+
+2069 B2 Au d.
+
+2075 _On trouve dans_ creintis _l'anagramme de_ Cristine
+
+_Rubrique_ B1: Cy fine le d. de P.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+LE LIVRE DU DIT DE POISSY (p. 159 à 222).
+
+
+Des extraits assez importants de ce poème ont été donnés par Pougin
+dans la _Bibl. de l'Ecole des Chartes_, (4e série, III, p. 535 et
+suiv.) vers 1 à 14, 35 à 52, 212 à 731, 773 à 794. Paulin Paris a, de
+son côté, cité (_Mss.fr._ V, p. 171) les vers 34 à 46.
+
+1 à 28.--Le chevalier auquel Christine dédie son livre de Poissy doit
+être sans aucun doute le célèbre sénéchal de Hainaut. Jean de Werchin
+était fils de Jacques de Werchin également sénéchal de Hainaut;
+d'abord simple écuyer à la tête d'une petite compagnie, (Revue passée
+à Corbeil le 1er sept. 1380. _Titres scellés. Clair. III_) il
+devint bientôt lui-même sénéchal et mérita d'être appelé par Froissart
+«moult vaillant homme et très renommé en armes». A l'époque où
+Christine composa le dit de Poissy, il était allé faire un pèlerinage
+à Saint-Jacques de Compostelle où il défia tous les chevaliers de
+France et d'Espagne. Christine fait allusion, dans deux passages
+différents, à ce lointain voyage et aux glorieuses actions qui en
+résultèrent (vers 7 à 10 et 821 à 829).
+
+46 à 52.--L'Abbaye royale des dominicaines de Poissy fut fondée en
+1304 par Philippe le Bel et placée sous l'invocation du roi Louis IX
+qui venait d'être canonisé. Ce monastère était d'une construction
+remarquable et jouissait des plus grands privilèges. On en trouve une
+description suffisamment complète dans Noël, _Histoire de
+Poissy_, 1869.
+
+248 à 264.--Marie de Bourbon, fille de Pierre Ier de Bourbon, était la
+septième prieure de l'Abbaye de Poissy. Elle se trouvait être la tante
+du roi Charles VI, par suite du mariage de sa soeur Jeanne de Bourbon
+qui avait épousé Charles V. Elle prit l'habit religieux en 1351 dès
+l'âge de quatre ans, mais ne fit naturellement profession qu'à
+dix-sept ans. Élue prieure de l'abbaye le 14 août 1380, elle gouverna
+avec sagesse et distinction. Le duc de Bourbon, son frère, lui avait
+reconnu par acte du 1er mars 1380 une pension viagère de 500 liv., et
+fit en même temps don à la communauté de la seigneurie de Carrière, de
+l'hôtel de Bourbon sis à Paris et de la terre de Villevrard près de
+Lagny-sur-Marne. Marie de Bourbon mourut le 10 janvier 1401 et fut
+inhumée dans le choeur de l'église abbatiale de Saint-Louis où on lui
+érigea une belle statue en marbre blanc et noir. Ce monument, qui a
+échappé à la destruction du monastère, est aujourd'hui conservé dans
+l'église de Saint-Denis (Noël, _op. cit._).
+
+274 à 282--Marie de France, fille de Charles VI et d'Isabeau de
+Bavière, née le 22 août 1392. A cinq ans elle prit le voile au prieuré
+de Poissy le jour de la Nativité de la Vierge, en 1397. Elle mourut le
+28 août 1438 et laissa au couvent la terre de Pissefontaine ainsi
+qu'un fief situé à Triel (Bibl. Nat. Fr. 20,176, fol. 1185).
+
+286 à 289.--Catherine d'Harcourt, fille de Jean, comte d'Harcourt.
+Elle était effectivement la cousine germaine de la princesse Marie,
+son père ayant épousé Catherine de Bourbon, soeur de Jeanne de
+Bourbon, reine de France. Entrée au couvent de Poissy en 1380, on lui
+reconnut 200 liv. de rente le 8 août 1396. Sa soeur Blanche, d'abord
+religieuse à Sainte-Marie de Soissons, était, depuis 1391, abbesse du
+célèbre monastère de Fonteyrault (Bibl. Nat., _Pièces orig. 1479_ et
+P. Anselme, V, 133).
+
+317.--La ville d'Arras possédait dès le XIVe siècle des ateliers dont
+la réputation fut universelle (Voy. Guiffrey, _Hist. de la
+Tapisserie_, p. 59).
+
+334 à 340.--Philippe le Bel, par sa charte de fondation (juillet
+1304), assigna au couvent de Poissy des revenus considérables. Cette
+riche dotation se composait de la plus grande partie du produit des
+domaines royaux de Poissy, Béthisy, Verberie, Pierrefont, Vernon et
+Andilly, plus de droits de pâturages dans les forêts royales, excepté
+celles de Laye et de Coucy, etc. La communauté possédait en outre de
+nombreux droits et privilèges, tels que le droit de passage sous les
+arches du pont de Poissy (Arch. Nat. L 1084, liasse 1), le droit de
+chasse dans la garenne royale de Draveil où elle avait un hôtel
+(Arch. Nat. K 191, liasse 5), des rentes établies sur les halles et
+moulins de Rouen (Arch. Nat. Xia _1473 fol. 206 v°_), et bien
+d'autres avantages. A tous ces revenus il fallait encore ajouter les
+rentes souvent fort importantes servies par les familles aux filles de
+grandes maisons et les donations ou legs faits par les religieuses
+elles-mêmes à leur communauté. Le nombre des soeurs fut d'abord fixé
+à cent vingt, il s'éleva plus tard à deux cents; elles devaient être
+issues de familles nobles et avoir obtenu pour leur admission une
+autorisation expresse du roi (Noël, _op. cit._).
+
+1273 à 1280.--Jean sans Peur, duc de Bourgogne et comte de Nevers,
+partit à l'âge de vingt-cinq ans au secours de Sigismond, roi de
+Hongrie dont la patrie était menacée de l'invasion des Turcs commandés
+par Bajazet. On sait que l'armée française éprouva une sanglante
+défaite à Nicopolis, le 28 septembre 1396, le comte de Nevers et
+quelques chevaliers échappèrent seuls au massacre qui suivit ce
+désastre. Moyennant une rançon considérable, Bajazet consentit à
+rendre la liberté au comte de Nevers et à quelques-uns de ses
+compagnons d'armes qui firent leur rentrée à Dijon le 28 février 1398.
+
+
+
+
+LE DIT
+
+DE LA PASTOURE
+
+(_Mai 1403_).
+
+
+
+CY COMMENCE LE LIVRE DE LA PASTOURE
+
+
+ Moy de sagece pou duitte
+ Ja par mainte fois deduitte
+ Me suis de faire dittiez
+ De plusieurs cas apointiez,
+5 Combien que pou entremettre
+ M'en sache, mais pour desmettre
+ Aucunement la pesance
+ Dont je suis en mesaisance,
+ Qui jamais ne me fauldra
+10 Jusques vie me fauldra;
+ Car oublier impossible
+ M'est le doulz et le paisible
+ Dont la mort me separa,
+ Ce dueil tousjours m'apparra.
+15 Ay fait ce dittié en rimes,
+ A mon pouoir leonimes,
+ A requeste de personne
+ Dont par le mond le nom sonne,
+ Qui bien me puet commander
+20 Et son bon vouloir mander.
+ Si le fis et le rimay
+ En ce desrain moys de may
+ L'An Mil Quatre Cens et troys;
+ Et m'est avis, qui veult drois
+25 Y visier, qu'on puet entendre
+ Qu'a aultre chose veult tendre
+ Que le texte ne desclot,
+ Car aucune fois on clot
+ En parabole couverte
+30 Matiere a tous non ouverte,
+ Qui semble estre truffe ou fable,
+ Ou sentence gist notable.
+ Si diray le sentement
+ En rimant presentement:
+
+
+ _La Pastoure_
+
+
+35 Antendez mon aventure,
+ Vrais amans, par aventure
+ Oncques n'oïstes pareille,
+ Si y tendez tous l'oreille,
+ Voiez comment Amours traire
+40 Scet soubtilment pour attraire
+ Les cuers et faire subgiez
+ De ceulz qu'il lie en ses giez.
+ Pastoure suis qui me plains
+ En mes amoureux complains,
+45 Conter vueil ma maladie,
+ Puis qu'il fault que je la die.
+ Comme d'amours trop contrainte,
+ Par force d'amer estraintte,
+ Diray comment je fus prise
+50 Estrangement par l'emprise
+ Du dieu qui les cuers maistroie
+ Et qui bien et mal ottroie.
+ Si soit exemplaire aux dames
+ Mon fait, qui jurent leur ames
+55 Que jamais jour n'aimeront.
+ Voiez comment Amours rompt
+ Par son trés poisant effort
+ Tout propos, soit foible ou fort.
+
+ Trés que joenne touse estoie,
+60 Parmi bouscages hantoye
+ Et par ces landes sauvages
+ Pour repaistre enmi herbages
+ Les berbietes mon pere,
+ Et quoy qu'adès en appere,
+65 Ainsi par maintes anées
+ Furent par moy pormenées,
+ Tant que je fus ja percreue,
+ Sans estre nul jour recreue
+ Du mestier, qui me plaisoit,
+70 De bergerie, et faisoit
+ Matin lever par grant cure.
+ D'autre riens n'avoye cure
+ Fors de repairier en champs
+ Et en bois, ou les doulz chans
+75 Des oysiaulx souvent ouoye,
+ N'autres gens je n'avouoye
+ Fors pastoures et pastours.
+ Si savoye tous les tours
+ Du mestier de bergerie:
+80 Aigniaulx en la bergerie
+ Soignier, mettre fein en creche,
+ Semer en toit paille fresche,
+ Et les mottons d'une part
+ Trier, oindre et mettre a part,
+85 Berbis traire, et faire a heure
+ Aigneulx teter, et desseure
+ Le fourrage es rastiaulx mestre;
+ Ne nulle mieulx entremettre
+ Ne se sceust de tout l'affaire
+90 Qu'il convient au mestier; faire
+ Anble de son et d'aveine
+ Pour faire remplir la veine
+ Aux berbis, qui aignelé
+ Avoyent qui n'est coulé,
+95 Savoye, et mes berbis tondre
+ En may assise en belle onbre
+ Au matin et a vesprée,
+ Et aporter de la prée
+ Herbe aux aignelez petiz,
+100 Pour leur donner appetiz
+ Quant ilz viennent en saison
+ Qu'on les tient en la maison;
+ Et bien raporter des champs
+ Aucunes berbis meschans,
+105 Vieilles et a dos pelé;
+ Et, s'aucune eust aignelé
+ La hors, l'aignel entre bras
+ Porter dedens mon rebras,
+ Et eulz garir de la rongne.
+110 N'y avoit si grant besoingne
+ Dont je ne fusse maistresse
+ Et des bergieres l'adrece.
+ De tout ce soigneuse estoye.
+ A droitte heure me hastoye
+115 De mener a remontée
+ Mes berbis sus la montée
+ D'un tertre ou herbe ot menue;
+ Et quant soleil ert soubz nue,
+ Au matin a la rousée
+120 D'ou terre estoit arrosée,
+ Ou temps d'esté, par herbis
+ Couvers mener mes berbis
+ Bien savoye, et assembler
+ Mon parc, que le loup embler
+125 Ne m'en peüst chief ne queue
+ Et que nulle ne fust seue.
+ La en l'ombre me seoie
+ Soubz un chaine et essayoye
+ A ouvrer de filz de laine,
+130 En chantant a haulte alaine;
+ Ceinturetes je faisoie,
+ Ouvrées com ce fust soye,
+ Ou je laçoye coyfettes
+ Gracieusetement faittes,
+135 Bien tyssues et entieres,
+ Ou raisiaux ou panetieres
+ Ou l'en met pain et fromage.
+ La soubz le chaine ramage
+ S'assembloient pastourelles,
+140 Et non mie tout par elles,
+ Ainçois veissiez soir et main
+ Son ami parmi la main
+ Venir chascune tenant,
+ Plus de vint en un tenant,
+145 Dont l'un flajolant venoit
+ Et l'autre un tabour tenoit,
+ L'autre musete ou chievrete;
+ N'il n'y avoit si povrete
+ Qui ne fust riche d'ami.
+150 Et la vous veissiez enmi
+ La place mener la tresche
+ Joliement sus l'erbe fresche
+ Parrot, Soyer et Harnou
+ Et Regnault, qui ot maint nou
+155 D'amours fait sus son chappel
+ Et boquet sus le jupel
+ Que Rambourt ot atachié
+ Et mis le chappel ou chié,
+ Comme a son ami trés chier.
+160 Ainsi les veissiez treschier
+ Et karoler et baler,
+ L'un en dançant reculer
+ Tenant la main au cousté,
+ Et le pan devant osté
+165 Et a la ceinture mis,
+ Puis en dançant s'est remis
+ A la queue emprès Gilon
+ Et devant met Sebilon.
+ Joliement y vait Belote
+170 Qui bien joue a la pelote,
+ E Mangon et Jehanneton
+ Et Belon, au joly ton
+ Des instrumens acordés.
+ La veissiez bergiers hordez
+175 De gans blans et d'aumosnieres
+ Et de diverses manieres
+ D'outilz telz qu'il apartienent
+ A bergiers qui gays se tiennent:
+ Trenche pain, cysiaulx, forsetes,
+180 Boiste a ointure, esguilletes,
+ Aloine, cernoir, cordele,
+ Une grande tace belle,
+ Fil, aguille, et deel avec
+ Y a, bergier n'est sanz hec;
+185 Mainte autre chose a dedens
+ Bonne, et lanieres pendans,
+ Et la grant clef de la porte
+ De la bergerie on porte
+ Qui a une bille pent
+190 Et derriere vait frappent,
+ Et tout pent a la ceinture,
+ Ou le mastin a esture
+ On tient lié a toute heure
+ Qu'après les conins ne cueure,
+195 La houlete bien taillée,
+ Par amoretes baillée,
+ Que bergier tient en sa main,
+ Et la panetiere a pain,
+ Ou aulx et fromage on met.
+200 Biaulx oysiaulz, je vous promet,
+ Ont ceulz qui sont les plus cointes,
+ Tout n'ayent ilz nulles pointes
+ Qui leur voise au pas grevant,
+ Et la poittrine devant
+205 Desnoulée, ou le blanchet
+ Pert blanc de nouvel achet
+ Ou la croix de la chemise
+ Quant toute neufve elle est mise.
+ La a cotes de buriaulx
+210 Vous veissiés ces pastoreaulx
+ Mener feste a desmesure,
+ Pour attaindre a la mesure
+ Fraper du pié en dançant,
+ Gautier emprès Helissant
+215 A cloche pié faire un sault,
+ Si comme amours les assault,
+ Huer, crier, rigoler
+ Et ensemble entr'acoler;
+ Est ce vie vie vie?
+220 Qui jamais a d'autre envie?
+ Puis, quant de dancier sont las,
+ Les veissiez par grant solas
+ Eulx seoir sus l'erbe drue,
+ Chascun amant lés sa drue,
+225 Sus la clere fontenelle,
+ En chantant de voix isnelle,
+ Ataindre pain et fromage
+ Et tout mettre sus l'erbage,
+ Et ces pastoureaulx gentilz
+230 Vous trenchier ce pain faitis
+ Par lesches grandes et lées,
+ Après doulces acollées
+ Les gitter en la fontaine
+ Et par bonne amour certaine
+235 D'ycellui mengier eulx paistre.
+ En celle lande champestre,
+ De flours couverte a tous tours,
+ Sont ilz aise ces pastours
+ Berbis gardans par sillons,
+240 Et ces jolis oysillons
+ Qui les cuers leur resjoïst!
+ En celle place on oÿst
+ Chanter Parrot et Margot:
+ «Larigot va larigot,
+245 Mari, tu ne m'aimes mie,
+ Pour ce a Robin suis amie.»
+ Ainsi amont et aval
+ Tout y retentist li val
+ Des haultes voix deliées
+250 De ces pastorelles liées,
+ Chantans a joyeuse chiere.
+ Et Robin, qui a moult chiere
+ Marion qu'il aime moult,
+ Si quiert aval et amont
+255 Pour trouver couldre qui ploye,
+ Large et longe, et la s'employe
+ Atout un large coutel,
+ Assis sus son bleu mantel,
+ Si fent la couldre par mi
+260 Et dit que, par Saint Remi!
+ Esclisse fera de couldre,
+ Ensemble veult les bous couldre,
+ Si ara de flours chapiau
+ Moult bien suroré d'orpeau
+265 Que s'amie a en sa bourse.
+ Adonc n'y a si rebourse
+ Qui chapel a lie face
+ A son doulz ami ne face
+ De muguet et flours d'amer
+270 Ou de roses d'oultremer.
+ Tendis vont o leurs musetes
+ Cueillir cormes ou noisetes,
+ Ou chastaignes en ce boys
+ Abatre ou cerner des noix,
+275 Selon qu'il est la saisons,
+ Ou roysins en moustoisons,
+ Li pastours, puis les aportent
+ Aux belles qui se deportent
+ En l'ombre et leur font chapeaulz.
+380 Chascun dit: «Li miens est beaulz.»
+ Si broustent la tel viande
+ Ne nul d'eulx plus ne demande.
+ Telz y a qui jus leurs fleustes
+ Mettent et trayent aux butes,
+285 Aultres la lute commencent,
+ Et les autres si s'avancent
+ A faire aucuns jeux de forces,
+ Ou arrachent les escorces
+ Des arbres vieulx et mossus;
+290 Leurs chaperons lient sus
+ De bien estroitte maniere
+ Et cousent une lasniere
+ Grande et large a celle escorce,
+ Leur main ou creux de la torse
+295 Boutent et bouclier en font,
+ Espées de boys reffont;
+ Lors commence l'escremie,
+ Chascun dru devant s'amie
+ Joue du bouclier et fiert
+300 Ses compains comme il affiert.
+ La veissiez vous de beaulx coups
+ Lancier sur teste et sur coulz,
+ Et cellui qui mal se targe
+ De l'escorce dont fait targe,
+305 En emporte mainte boce
+ Souvent quant lui fault l'escorce;
+ L'aultre le mort, et se couche,
+ Fait, et tient close la bouche;
+ La chascun se vient ploier
+310 Et au lever essaier,
+ Et cellui qui mieulx le lieve
+ Le pris et l'onneur enlieve.
+ En yver jouent aux billes
+ Et au parquet et aux quilles
+315 Et aux meriaulx et aux noix
+ Et a autres esbanois.
+ D'aultres jeux font ilz assez
+ Biaulx et plaisans, ce pensez,
+ Devant leurs belles amies
+320 Qui ne sont pas endormies
+ A jugier des mieux apris
+ Et bien asseoir le pris.
+ Et orriez ces valetons,
+ Quant ilz sont es sommetons
+325 Des montaignes, jargonner
+ Et l'un l'autre ramposner
+ En jargon, tout en chantant,
+ Que nul fors qu'entr'eulx n'entent.
+ Ainsi se vont deportant
+330 Li pastorel, mais pour tant
+ Ne laissent a prendre garde
+ Des berbis qu'ilz ont en garde;
+ Puis au vespre s'en retournent
+ Et tous et toutes s'atournent
+335 De trier leurs berbietes;
+ Congié de leurs amietes
+ Prenant li joli pastour,
+ Et se mettent au retour.
+ Ainsi longuement hantay
+340 Celle vie ou je chantay
+ Mainte jolie chançon,
+ Et en l'ombre du buisson,
+ O mes compaignetes belles
+ Et leur ami avec elles,
+345 M'ombroyay mainte journée.
+ Joenne estoye et atournée
+ Comme pastoure polie:
+ Surcot vert, cote jolie
+ J'avoye et graille ceinture,
+350 Bourse, espinglier a esture
+ Fait et cotelet faitis
+ Et tous les gentilz outilz
+ Qu'apertiennent a bergiere,
+ Et sus pelice legiere,
+355 Chainse crespé et delié,
+ Blanc flairant et bien lié.
+ Mignote estoie et grassete,
+ Et riant a voix bassete,
+ Et gente, ce disoit on.
+360 Si fus de maint valeton
+ Amée moult chierement,
+ Mais si me tins fierement
+ Que nul ne daignay amer;
+ Maint bergier a cuer amer
+365 Plourant vint m'amour requerre,
+ Mais nul ne la pot acquerre.
+ Non obstant que mes compagnes
+ Veoye par ces champaignes
+ O leurs doulz amis deduire,
+370 Nul ne pouoit mon cuer duire
+ Ad ce que l'amer empreisse
+ Ne qu'aultre vie appreïsse
+ Que celle qu'aprise avoie.
+ Qu'estoit amer ne savoie
+375 N'aprendre ne le vouloie,
+ Ne de riens ne me doloie.
+ Tout mon soing ert de berbis
+ Garder parmi ces herbis
+ Et ces flours par prez cueillir
+380 En may, ne un seul jour faillir
+ On ne veist, main ne ressie,
+ Que chappellet de soussie
+ Ne meisse ou de passeroses
+ Ou de muguet ou de roses
+385 Ou d'aultres flours plus nouvelles.
+ Ces pastoureaulx leurs nouvelles
+ Me venoient raconter
+ Et pour mieulx mon cuer domter
+ Nouvellès dons m'aportoyent:
+390 Ceinturetes ou estoient
+ Pendans bourses et couteaulx,
+ Et aultres soubz leurs manteaulx,
+ Chappellez vers, devisez
+ Gentement, moult desguisez,
+395 Me presentoient en don;
+ Et vous y veissiez adon
+ Varlez descendens d'un tertre,
+ Qui maton, formage et tartre
+ M'aportoient ou flamiche;
+400 Pomes, poires, blanche miche
+ Me venoient presenter,
+ Et de leurs maulx guermenter
+ Piteusement se penoient,
+ Et près de moy se tenoient
+405 Pour moy servir, s'eusse chier
+ Leur servise, ou pour trenchier
+ Devant moy pain et fromage.
+ L'un me disoit: «C'est dommage,
+ Marotele, se tu n'aimes
+410 Je te pry qu'ami me claimes,
+ Pastourele gente et belle,
+ Ne soiez vers moy si felle.»
+ L'autre disoit: «Doulce amie,
+ Et ne m'aimeras tu mie
+415 Quant je suis ton chier ami?
+ Tu vois que, s'un seul demi
+ Pain avoie, la moitié
+ T'en donroye a cuer haitié.
+ Aime moy, fillete doulce,
+420 Je te donray une bourse
+ Jolie d'or et de soye.»
+ Ainsi alors ne pensoie
+ Nulle riens qui me grevast,
+ N'il ne fust riens qui levast
+425 De moy parole d'acort
+ D'amer, pour tout leur recort.
+ A tous faisoie response
+ Que pour neant tel semonse
+ M'aloient amonnestant;
+430 Si s'en souffrissent atant,
+ Car amer par tel devise
+ Ne vouldroie en nulle guise.
+ En ce point longuement fus
+ Faisant de m'amour reffus
+435 Et dongier a toute gent;
+ Tant fussent preux, bel ou gent,
+ Pou m'estoit de leurs clamours.
+ Orgueilleusete d'amours
+ On m'appelloit pour le temps;
+440 Mais je vous diray par temps
+ Coment Amours s'en venga,
+ Qui bien mon vouloir changa,
+ Combien qu'il m'estoit avis
+ Que tant eust homme cler vis,
+445 Gent corps, beaulté ne valour,
+ N'aimeroie, ains grant folour
+ Me sembloit d'ainsi amer
+ Pour en sentir doulz n'amer.
+ Or diray je que m'avint,
+450 Il n'a mie des ans vint,
+ Ains croy que quatre ans passez
+ N'a mie encore d'assez:
+ Un jour en l'ombre seoie
+ Soubz un chaine et asseoie
+455 Un vert jolis chappellet
+ Dessus mon chief crespellet,
+ Sus une fontaine belle.
+ Et comme d'amours rebelle
+ Vouloye la seulete estre;
+460 Ou lieu avoit moult bel estre,
+ Bois fueillu tout environ
+ Et l'erbe jusqu'au giron,
+ Par placetes drue et basse;
+ De flouretes a grant masse
+465 Diverses ot et planté,
+ Sus la fontaine planté
+ Arbres beaulz de moult belle ombre
+ Que soleil ne feist encombre.
+ Mes berbietes gardant,
+470 La seoie en regardant
+ Les floretes que cueilloye,
+ Qu'en la fontaine mouilloie,
+ Et de haulte voix serie
+ Chantoye si que l'orie
+475 Du boys en retentissoit.
+ Droit a celle heure passoit
+ Par le grant chemin ferré,
+ Qui ert lez le bois querré,
+ Une grant tourbe de gens
+480 Sus chevaulx mignoz et gens
+ Qui entendirent le son
+ Et le dit de ma chançon.
+ Adonc se sont arrestez
+ Et ou boys, y ot de telz,
+485 Entrerent, suivant la voix
+ Du chant queroient ou bois,
+ Mais ne m'ont pas tost trouvée,
+ Car le boys fueillu leur vée;
+ Mais moy, qui fus seule en crainte,
+490 Des chevaulx ouÿ la frainte
+ Qui par le bois se hastoient
+ Et ja près de moy estoient,
+ Tout ne me veissent ilz mie.
+ Adonc la char me fremie
+495 De paour, si me tins coye
+ Et du tout mon chant acoye.
+ Au chief de piece tant firent
+ Ceulz qui en riens ne meffirent
+ Que dessus la fontenelle
+500 Me trouverent; voix ysnele
+ N'oz pas a les saluer,
+ Ainçoys, sans moy remuer,
+ Me tins assise et honteuse
+ Et de baudour souffraiteuse.
+505 Tremblant et rougie ou vis
+ Je devins quant je les vis,
+ Car je n'oz gens de tel pris
+ A veoir souvent apris:
+ Frains dorez, selles couvertes
+510 Avoyent blanches et vertes
+ Et de diverses couleurs
+ Faittes aux devises leurs.
+ Dessus gros chevaulx mignos
+ Et sus genez espagnolx
+515 Montez estoient li ber,
+ Plus gentilz que nul ober,
+ Riches robes et trainans,
+ Vestues trés avenans,
+ D'or et de soye brodées
+520 Et a devises bandées,
+ L'une d'or, l'autre d'argent,
+ Escharpes qui bel et gent
+ Leur estoient avenans,
+ Dont les cliquetes sonnans
+525 Tout le boys retentissoient
+ Pour les sons qui en yssoient,
+ Chappeaulx jolis de festus
+ Sus leurs chaperons vestus
+ Avoyent jusques a l'ueil
+530 Pour l'arsure du soleil.
+ Moult furent bien assesmez
+ Les gentilz hommes amez,
+ Beaulx et gens a droit souhaid,
+ Gracieux et de bon hait.
+535 Adonc assembla la route
+ Ou mainte haye fu route
+ Pour venir a l'assemblée
+ Ou sans cause fus troublée.
+ Lors, comme frans, sans orgueil,
+540 Tous descendirent ou brueil.
+ Or me tins je pour surprise,
+ Bien cuiday morte estre ou prise.
+ Vers moy adreçant leur pas
+ Tous ensemble isnel le pas
+545 Distrent a joyeuse chiere:
+ «Dieux vous gard, doulce bergiere.»
+ Et je honteuse et tremblant
+ Me lieve a couart semblant;
+ Si com je sceus leur rendi
+550 Leur salu, plus n'atendi
+ Mais loings fus plus d'une toyse.
+ En celle route courtoise
+ Ot un si fait chevalier
+ Que, s'ilz fussent un millier,
+555 Si passast il, com moy semble,
+ Trestous les aultres ensemble
+ De valeur, de sens, de pris
+ Et de quanque bien apris
+ Doit avoir en tous endrois.
+560 Beauls et gens, jolis et drois
+ Fu dessus les aultres tous,
+ Et me semble que trestous
+ L'appelloient Monseigneur,
+ Dont vi qu'il ert le greigneur
+565 Et le plus autorisié.
+ La un chevalier prisié
+ S'avance et me prist a dire:
+ «Pastoure, paour n'ayez n'yre,
+ Car vous n'arez se bien non
+570 Par nous.» Lors nomma par nom
+ Cil qui les autres passoit
+ Et dist: «Par cy trespassoit
+ Monseigneur que voiez cy
+ Et sa compagnie aussi.
+575 Si chantiez, ce m'est avis,
+ Bel et bien a droit devis
+ De haulte voix deliée,
+ Pour ce vostre chiere liée
+ Moult desira a veoir
+580 Et decoustes vous seoir
+ Pour vostre doulz chant ouïr.
+ Si ne nous pouez fouïr:
+ Chanter il vous convendra
+ Dont ja mal ne vous vendra.»
+585 Adonc vers cellui me meine
+ Qui Dieu doint bonne sepmaine,
+ Et je humblement m'encline
+ Devant lui la chiere cline,
+ Si le saluay tout bas,
+590 Mais cellui fist un grant pas
+ Et tost relever me vint,
+ Un doulz ris qui lui avint
+ Gitta moult joyeusement
+ Et dist gracieusement:
+595 «Et, par Saint Sauveur d'Esture
+ Voycy joyeuse aventure!»
+ Adonc sus l'erbe menue
+ S'assist et par la main nue
+ Me prist et decouste lui
+600 M'assist, si n'y ot cellui
+ Qui ne se soit tost assis.
+ Adonc des foys plus de six
+ Me pria que je chantasse
+ Hault et cler, riens ne doubtasse,
+605 Mais longuement m'excusay
+ De chanter, car je n'osay.
+ Cil dist: «Doulce, pastourele,
+ N'escondissez la querelle
+ Que vous fais, ainçois chantez
+610 La chançon que plus hantez.»
+ Quant vis la grant courtoisie
+ De ceulz, aucques acoisie
+ Fut la paour qu'eue avoye;
+ Si m'asseuray toutevoye
+615 Et dis a cil, qui rioit
+ Doulcement et me prioit,
+ Que par son commandement
+ Chanteroye ysnelement,
+ Mais en gré le voulsist prendre,
+620 Car moult y ot a reprendre.
+ Lors a chanter commençay
+ La chançon que je pensay
+ Qui la plus nouvelle estoit
+ Et qui le mieulx me goustoit.
+625 Si vous diray la chançon
+ Dont ouÿrent du chant son:
+
+
+ _Bergierette_
+
+
+ Il n'est si jolis mestier
+ Com de mener en pasture
+ Ces aigneaulx sus la verdure,
+630 Jamais faire aultre ne quier.
+
+ Qui verroit ces bergieretes
+ Et ces jolis pastoureaulx
+ Entr'amer par amouretes
+ Et faire de flours chapeaulz,
+
+635 Il diroit qu'il n'est sentier
+ Ne voye qui soit si pure,
+ Jamais d'aultre n'aroit cure,
+ Si s'en vouldroit accointier.
+ Il n'est si jolis mestier.
+
+640 Ces pastours o leurs chevretes
+ Au joli chant des oysiaulx
+ Vous dient ces bergieretes
+ Et ces beaulx motez nouveaulx,
+
+ Et aiment de cuer entier,
+645 Au son de leur turelure
+ Dançant tant comme esté dure,
+ D'autre joye n'ont mestier.
+ Il n'est si joli mestier.
+
+
+ Ainsi ma chançon finay
+650 Et devant cil m'enclinay
+ Qui de chanter m'ot requise.
+ Mon chant loua de grant guise
+ De son bien et de sa grace,
+ Si m'en sceut et gré et grace
+655 Et bien m'en remercia,
+ Et dist: «Pastoure, cy a
+ Maint gentil homme vaillant,
+ Si ne soyez deffaillant
+ D'encore une a leur requeste
+660 Chanter, vous l'arez tost preste,
+ S'il vous plaist, en petit d'oure,
+ Or chantez, doulce pastoure.»
+ Adonc pour leur vueil perfaire
+ Plus prier ne me voulz faire,
+665 Si chantay joliement
+ Ceste chançon liement:
+
+
+ _Bergierete_
+
+
+ Au joly bousquet
+ Vont ces pastoureles
+ Cueillir du muguet.
+
+670 Chappellet de flours
+ Font a leurs amis,
+ Par fines amours
+ Ou chief leur ont mis.
+
+ La font maint hocquet
+675 O leurs chalemeles
+ Parrot et Huguet,
+ Au joly bousquet.
+
+
+ Après ma chançon finée
+ Joye et bonne destinée
+680 Ilz m'ont trestuit aouré,
+ Mais ja orent demouré
+ Longuement, et la vesprée
+ Fu ja bien près qu'avesprée
+ Comme a soleil resconçant;
+685 Mes berbis, qu' ou bois paissant
+ Aloyent, fu temps de traire
+ En leur toyt, et moy retraire.
+ Si dis lors a voix rassise
+ A cil lés qui fus assise:
+690 «Monseigneur, trop tarde jé;
+ S'il vous plaist, prendray congié
+ Que je ne soye blasmée.
+ Tart est, près de nuyt fermée,
+ Temps est de mes berbis mettre
+695 En toyt et de m'entremettre
+ D'afforrer mes aignelez
+ En noz petiz hostelez.»
+ Lors en piez me suis levée,
+ Et cil le congié ne vée,
+700 Ains de bon cuer l'ottroya;
+ Hors du boys me convoya,
+ Ne point ne m'ot en despris
+ Pour tant s'a trier me pris
+ Mes bestes a mon appel,
+705 Ainçois aida au tropel
+ Assembler, dont pris a rire
+ Et en souriant lui dire:
+ «Monseigneur, par saint Legier!
+ Bien vous siet estre bergier;
+710 Oncques si jolis pastour
+ Ne repaira cy entour.»
+ A rire s'en commença,
+ Congié pris, il me laissa,
+ Mais ainçois a moy s'offry
+715 Ne oncques il ne souffry
+ Que genoil je meisse a terre
+ N'au congié n'a don requerre.
+ Tous me touchierent la main
+ En disant: «Et soir et main
+720 Vous doint Dieux, doulce bergiere,
+ La riens que plus ariez chiere.»
+ Ainsi adonc se partirent
+ Ceulz de moy et congié prirent,
+ Et ou terminoit li vaulz
+725 On leur mena leurs chevaulz;
+ Si s'en vont dessus ridant,
+ Jouant, riant et chantant.
+ Et je a l'ostel m'en tourne,
+ Mais tart m'est que je retourne;
+730 Si mis mes berbis en toit,
+ Car la nuit ja me hastoit
+ Et les pris a affourrer,
+ Besoing n'oz de demourer.
+ Ainsi celle nuit passay,
+735 Mais sachiez que moult pensay
+ A ceulz qui sus la fontaine
+ Me trouverent a grant peine,
+ Sur tous d'un me souvenoit
+ Et au devant me venoit
+740 Son beau corps, gent et faitis,
+ Et son doulz maintien gentilz,
+ Son parler, son regard doulz
+ Qui plaire el me fist sur tous.
+ Au matin, quant vachier corne,
+745 Que toutes bestes a corne
+ On meine aux champs pour repaistre,
+ Mis mes berbis en champestre
+ Et vers le bois me tournay,
+ Mais ainçois bien m'atornay
+760 D'estroitte cotte de vert;
+ Mon peliçon fu couvert
+ D'un beau ridé chainse blanc,
+ Et ceinte parmi le flanc
+ Fus de ceinture ferrée,
+755 Reluisant com fust dorée,
+ La ou pendoit la boursete
+ De soye fine, doulcete.
+ Et le faitis esguillier
+ Lez le coutel a taillier.
+760 La alay ou je souloye,
+ Et ainsi comme j'aloye
+ Mes compaignetes encontre;
+ En alant en leur encontre
+ De loings me pristrent a rire
+765 Et commencerent a dire:
+ «Dont me vient ce, Marotele,
+ Qu'adès ta belle cotele
+ Tu as vestue et es ceinte
+ De ta jolie sursainte?
+770 T'a ton pere fiancée,
+ Ou se as nouvelle pensée?
+ Oncques ne te veismes yer;
+ Ou alas tu ombroier?
+ Si fus tu bien demandée;
+775 Or le demande a Houdée.
+ En l'aunoy fusmes en l'ombre;
+ De pastours y ot grant nombre
+ Atout flajolz et bedons,
+ Qui aporterent maints dons
+780 Aux pastoureles qui tindrent
+ La feste et bien s'i maintindrent:
+ Parrot a la joue enflée
+ Aporta de giroufflée
+ Trestout fin plein son giron
+785 A Belote du Firon;
+ De soussie plein chappel
+ Aporta Robin Happel
+ A Marion la Gautiere;
+ Une tartre toute entiere
+790 Et un beau gros grant gastel
+ Aporta soubz son mantel
+ Colin Gautre de la Broce;
+ Jehannot pendant a sa croce
+ Aporta tout un jambon,
+795 Oncques je ne vi si bon,
+ Et la meilleure despense
+ Qui oncques entrast en pense,
+ Deux bouteilles toutes pleines.
+ Si dançames en ces plaines
+800 Ou ot moult belle assemblée
+ De joye et baudour comblée.
+ N'y a pastoure ou paÿs
+ Jusqu'en ces larris laÿs
+ Qui ne venist a la feste,
+805 De dancer et chanter preste.
+ Si n'y ot en ceste année
+ Plus grant feste et mieulx menée.
+ Girout te demanda moult,
+ Ne oncques dancer ne voult
+810 Pour ce que pas n'y estoies.
+ Et ou fus tu toutesvoyes
+ Quant avecques nous ne vins?
+ Or nous di que tu devins?»
+ Adonc Lorete appellay
+815 Et tout bas a lui parlay,
+ Car celle fu plus m'amie,
+ Et dis: «Ne m'esgaray mie,
+ Ains compagnie plaisant
+ Plus que vous vi et faisant
+820 Chiere bonne et doulcereuse,
+ Dont je suis toute amoreuse.
+ Si n'y avoit pas pastours,
+ Mais ceulz qui scevent les tours
+ De courtoisie et d'onneur,
+825 Car n'y avoit nul menour
+ De chevalier ou gentil
+ Escuier, de baron fil.
+ Sus la fontaine en ce bois,
+ Ou souvent seulete vois,
+830 Me trouverent ou chantoye
+ Et mon entente mettoye
+ A ces floretes cueillir.
+ La me vindrent acueillir,
+ Ainsi mon chant me traÿ.
+835 Quant je les vi m'esbahy,
+ Car cuiday estre honnie
+ Et de toute honneur banie.
+ Mais de ce garde n'avoye,
+ Car oncques, se Dieux me voye,
+840 Je ne vi gent si courtoise.
+ Doulcement sans mener noise
+ Gracieux salu me dirent,
+ Puis des chevaulx descendirent
+ Et s'assirent couste mi,
+845 Mais sur tous, par saint Remi!
+ Y ot un qu'ilz appelloient
+ Monseigneur, quant l'appelloient,
+ Qui estoit doulz et plaisant
+ Et bonne chiere faisant,
+850 Qui de chanter me requist
+ Et moult doulcement m'enquist
+ De mon estre et que faisoie
+ En ce bois ou m'esbatoye;
+ Et tant fist que je chantay,
+855 Quant plus riens je ne doubtay,
+ Une chançonnete ou deux,
+ Et certes je fus bien d'eulx
+ Merciée et chier tenue;
+ Et ja estoit nuyt venue
+860 Quant d'eulx je me departi.
+ Or t'ay dit en quel parti
+ Je fus yer la remontée,
+ Mais en pensée boutée
+ Nouvellete suis sans doubte,
+865 Tant me plaist ycelle route
+ De gens doulz et avenans,
+ Et adès suis souvenans
+ De cil qui le mieulz me plaist,
+ Qui me dist sans trop long plaist
+870 Qu'il me revendroit veoir
+ Et decouste moy seoir.
+ Si me tarde qu'il y viengne.
+ Dieux doint qu'il lui en souviengne
+ Et que, sans penser villain,
+875 Me vueille amer com je l'aim,
+ Sans villennie me faire!
+ Car ne pense a me meffaire
+ Pour homme qui soit en vie,
+ Ne d'autre riens n'ay envie
+880 Fors que nous chantions ensemble,
+ Il n'y pense, ce me semble,
+ Autre mal et non fais je.»
+ «Hé Dieux! que c'est bien songé!»
+ Lorete adonc respondi:
+885 «Par le Dieu qu'en crois pendi!
+ Or te voy en male cole
+ Qui veulz laissier nostre escole
+ Et renoncier au mestier
+ Pour de tel gent t'acointier.
+890 Laisse en paix tout, soterele.
+ Est ce estat de pastorelle
+ Qui bestes a a garder?
+ Il te convient regarder
+ A ton honneur, ou, sans doubte,
+895 Tost la perderoies toute,
+ Mieulx te vauldroit estre morte.
+ Sont telle gent de ta sorte?
+ Ilz t'aroient tost honnie
+ De toy faire villennie.
+900 Certes, pou tenroient conte.
+ Te fault il un filz de conte
+ Se d'amours te veulz tramettre?
+ Certes, chascun son cuer mettre
+ Doit, se joïr veult a droit
+905 D'amours, selon son endroit.
+ Il est tant de valetons
+ Si beaulx qui gardent motons
+ Et pour t'amour se deffrisent
+ Et te servent et te prisent;
+910 Choisis un, se veulz amer,
+ Et ne te fay pas blasmer
+ De ceulz qui d'amour legiere
+ Aymeroient toy, bergiere.»
+ Adonc respons: «Certes, suer,
+915 Amer ne vueil a nul fuer
+ Par amours, ce n'est pas fable,
+ Qui qu'il soit, mais s'agreable
+ M'est un seul plus qu'aultres mille
+ Pour son corps gent et abille,
+920 Pour tant n'ay je pas envie
+ D'emprendre amoureuse vie;
+ Ja Dieux ne m'y doint embatre!
+ Mais je me vueil, bien esbatre
+ Et jouer sans villennie,
+925 Ne fault ja que je le nye.
+ La veue riens ne me couste
+ De cil qui me plaist et gouste;
+ Si ne m'en fault ja blasmer,
+ Car sans mal le vueil amer
+930 Pour le bien qui en lui maint,
+ Et ainsi sont amé maint
+ Vaillans pour leur grant bonté
+ Si com l'en m'a raconté.»
+ Lorete adonc me respond:
+935 «Voir est, si com lievre pont,
+ Qu'a ton vueil a droit compas
+ Aimeras, n'y fauldras pas.
+ Cuides tu faire a ta guise
+ D'Amours qui les cuers desguise
+940 Estrangement et scet prendre?
+ Et ja le pues tu aprendre
+ Quant elle te fait tant plaire
+ Homs de nature contraire
+ Au mestier de bergerie.
+945 Par Dieu! c'est grant resverie
+ Coment ton cuer y puet tendre,
+ Et si te pues bien attendre,
+ Tant t'en vueil bien ores dire,
+ Puis que le tien cuer y tire,
+950 Se souvent as sa hantise,
+ Qu'Amours, qui les cuers atise,
+ Ne te laira pas durer
+ Sans de lui t'enamorer,
+ Se il est tel qu'il te face
+955 Semblant ne d'ueil ne de face.
+ Mais je te pri, toutevoye
+ S'il te plaist, que je le voye
+ Et que le secret tout sache,
+ Car en soy maint mal ensache
+960 Cuer qui aime ou veult haïr
+ Sans a nul le regehir.»
+ Lors dis qu'il me plaisoit bien,
+ Car je la savoye bien
+ Secrete, et o moy venroit
+965 Ou boys ou j'aloye droit,
+ Si seroye mieulx que seule,
+ Mais ja n'yssist de sa gueule
+ Chose qui a celer feist,
+ Gardast que tant ne meffeist;
+970 Et celle le me jura
+ Par serment et asseura.
+ Ainsi, noz berbis chaçant
+ Qui devant nous vont paissant,
+ Entre noz deux seulement,
+975 De ce parlant belement,
+ Vers le bois nous sommes traittes
+ Et loings des autres retraittes
+ Tant qu'a la fontaine veismes
+ Et sus l'erbe nous seïsmes.
+980 La fusmes la matinée,
+ Reveismes a la disnée,
+ A ressie retournames
+ Ou boys, ou d'amours parlames.
+ Ainsi trois ou quatre jours
+985 En ce boys allons tousjours
+ Qu'onques nul vers nous ne vint,
+ Mais tost après cil revint
+ Dont m'anuyoit la demeure;
+ Les chevaulx senti en l'eure
+990 Car l'oreille ailleurs n'avoye,
+ Si saillis tost en la voye
+ Pour savoir se cil estoit
+ Que le cuer m'amonnestoit.
+ Quant de loings le vi venir
+995 Amours me fist devenir
+ Vermeille ou vis, et couleur
+ Muay, sans sentir douleur.
+ De loings je le regardoye;
+ A l'entrée l'attendoye
+1000 Du boys dont il approchoit.
+ Lui troisiesme chevauchoit
+ Sans plus, li biaux et li gens.
+ N'ot pas mené tant de gens
+ Comme a l'aultre fois avoit.
+1005 Ma compaingne qui le voit
+ De paour prist a trembler
+ Et ou vis morte sembler;
+ Si me dist par grant freour:
+ «Je mourray cy de paour,
+1010 Nous serons ja tost honnies,
+ De folie t'ensonnies
+ De tel seigneur t'acointier.
+ Yssons hors de ce sentier,
+ Il nous en vault mieulx fouïr
+1015 Et nous aler enfouïr
+ Soubz ces fueilles en ce boys.
+ Vien se tu veulz, je m'en vois;
+ Mieulz voulsisse estre grevée
+ D'un bras que t'avoir trouvée
+1020 Anuyt n'ycy convoyée.
+ --Dieux! que tu es effroyée!»
+ Dis je, «Lorete, regarde
+ Comme il rit; tu n'aras garde:
+ Il n'est pas tel qu'il nous face
+1025 Villennie ne mefface.»
+ Cellui ainsi chevaucha
+ Tant que de nous approcha,
+ Et je contre lui m'aval.
+ Il descent de son cheval,
+1030 Je m'encline et le salue
+ Comme affiert a sa value,
+ Mais tost me vint relever
+ Et dist: «Dieu vueille sauver
+ Ceste bergierete gente,
+1035 D'aigniaulx garder diligente.»
+ Lors me prent parmi la main,
+ Et je ou vert boys le main
+ Seoir sus la fontenele.
+ Doulcement dist: «Marotele,
+1040 Vous veoir moult desiroye
+ N'a aultre riens ne tiroye
+ Qu'a cy retourner arriere,
+ Car oncques ne vi bergiere,
+ Dont je soye souvenant,
+1045 A mon gré si avenant
+ Ne dont le chant tant me pleust,
+ Tant autre bien chanter sceust.
+ Or vous pri je, doulce amie,
+ Que ne m'escondissiez mie
+1050 De chanter sans plus long plait,
+ Car vostre chant moult me plait.
+ Mais dites, doulce maignete,
+ Est ce vostre compaignete
+ Que je voy la toute seule
+1055 Assise sus celle esteule?»
+ Lors a respondre me pris
+ Au chevalier que tant pris,
+ Bassement sans arrestance,
+ Et de mesprendre en doubtance
+1060 Dis: «Monseigneur, grant mercy
+ Dont tout mon fait vous plait si.
+ C'est de vostre bien sans faille,
+ Non mie que je le vaille.
+ Si suis de bonne heure née
+1065 Quant Dieu m'a ad ce menée
+ Qu'a tel chevalier je plais
+ Dont tout li mondes tient plais
+ Du grant renom et vaillance;
+ Si vueil du tout sans faillance
+1070 Estre vostre en tout honneur,
+ Car bien sçay que deshonneur
+ Jamais ne pourchaceriez
+ Vers moy, vous ne daigneriés.
+ Si commandez a vo guise,
+1075 Soit chant ou autre devise,
+ Ja ne vous contrediray
+ Mais du tout obeïray
+ Sans que nulle riens remaigne,
+ Monseigneur; mès ma compaigne,
+1080 Que veez la, seure n'est mie.»
+ Lors dist: «Venez ça, m'amie,
+ N'aiez ja de moy doubtance,
+ Car a vous faire ne pense
+ Chose qui vous desagrée.
+1085 --C'est ma conpagne secrée,
+ Monseigneur, faittes lui chiere,»
+ Ce dis je, «et l'aim et tiens chiere.»
+ Lors celle c'est approchée
+ Qui tint la chiere embrunchée,
+1090 Et de contenance simple,
+ Le chapperon, que ot sans guimple
+ Affulé, de son chief oste
+ Et s'agenoilla decoste
+ Cellui, qui lui tend la main
+1095 Et dit: «Dieux vous doint bon main,
+ Bergierete savoureuse,
+ Ne soiez pas paoureuse
+ De moy qui suis vostre ami,
+ Mais vous seez coste mi.
+1100 Et dittes de voz nouvelles
+ Entre vous deux, pastourelles,
+ Car pastouriaux aussi sommes,
+ Voz chiers amis et voz homes.»
+ En sa compagnie avoit
+1105 Deux chevaliers qu'il savoit
+ Secrez, sages, sans murmure,
+ Car d'autres gens n'ot il cure,
+ Qui furent jolis et cointes,
+ N'orent pas gonnele a pointes
+1110 Mais haincellins a grans manches,
+ Estrois, serrez sus les hanches.
+ De velous vert decouppez,
+ Brodez, d'or entour frappez,
+ Et coliers d'orfavrefie,
+1115 Moult riches a pierrerie;
+ Si n'a de cy en Artois
+ Nul chevalier plus courtois
+ En fait, en dit, en langage
+ Et en maintien doulz et sage.
+1120 Cellui ou le plus pensoye
+ Lors n'estoit vestu de soye,
+ Mais d'une grant hoppellande
+ Longue et ot une guerlande
+ En son chief o un fermail
+1125 De pierrerie et d'esmail,
+ Un riche colier luisant
+ Qui moult lui fu aduisant,
+ De dyamans tout semé
+ Et de perles asesmé,
+1130 Mais de ce ne fais je conte
+ Combien qu'adès vous en conte,
+ Car ses condicions, faittes
+ A souhait, toutes perfaittes
+ Furent a mon gré, par m'ame,
+1135 Telles qu'en ce monde dame
+ N'a que on la deust blasmer
+ D'un tel chevalier amer,
+ Et ce plus l'embelissoit
+ Que le fin or qui luisoit
+1140 Ne la pierrerie aussi.
+ Longuement fusmes yssi,
+ Ou mainte raison ot ditte
+ Que je n'ay pas cy escripte
+ Pour le conte qui seroit
+1145 Si long qu'anuyer porroit;
+ Pluseurs chançons y chantay,
+ Et cil chanter escoutay
+ De qui le chant me plaisoit
+ Et trestout quanque il faisoit.
+1150 La devisames sans conte
+ D'amours maint gracieux conte,
+ Et a mainte belle enqueste
+ Respondis a sa requeste;
+ Maint doulz ris, maint doulz regart
+1155 Fu gitté, se Dieux me gard,
+ Celle part ou fist bel estre;
+ Et, tout soit il bien grant maistre,
+ En son fait n'en son accueil
+ N'ot ne mauvaistié n'orgueil,
+1160 Dont forment m'esbaÿssoie
+ Quant a sa valour pensoye
+ Et le veoie sur tous
+ Humble, gracieux et doulz,
+ Et ce yert ce que plaissoit
+1165 Mon cuer a qui il plaisoit.
+ Longuement ou lieu nous seismes,
+ Ou maint plaisant conte deismes
+ Qui a conter bien seoit
+ Mais pas ne nous desseoit,
+1170 Tant y fussions grant espace,
+ Car legierement temps passe
+ Cuer qui en ayse demeure,
+ Un jour ne lui est une heure.
+ Ja d'avesprir s'aprestoit;
+1175 Un chevalier qui estoit
+ En la place avoit ja dit
+ Maintes fois, dont fu maudit
+ De moy, a basse murmure:
+ « Sire, le temps pou vous dure,
+1180 Ja est tart, le jour nous fault;
+ Souviengne vous qu'il vous fault
+ Devers noz seigneurs aler
+ A qui avez a parler. »
+ Lors disoit cil: « Je m'en vois »,
+1185 Puis se rasseoit ou bois
+ Et ne s'en pouoit partir,
+ Et moy aussi sans mentir
+ Voulsisse bien qu'a tousjours
+ Près de lui fust mes sejours,
+1190 Mais partir nous convenoit
+ Pour la nuit qui ja venoit.
+ De moy se parti atant
+ Le bel et bon que j'aim tant;
+ Au departir m'acola,
+1195 Je m'encline, il s'en ala
+ Esperonnant son cheval;
+ Et je m'en viens contreval
+ La prée, atout vert chappel
+ Ou chief, menant mon tropel,
+1200 Devisant a ma compagne.
+ Et ainsi par la champagne
+ Venismes en noz maisons,
+ De hebergier fu saisons;
+ Si failly no parlement
+1205 Atant, mais tout bellement
+ Avons l'une a l'autre ou bois
+ Mis journée; a basse voix
+ Deismes: « Lieve toy par main,
+ A Dieu jusques a demain. »
+1210 Celle nuit ainsi passa
+ C'oncques mon cuer ne pensa
+ Fors a cil sanz qui n'avoie
+ Nul bien se ne le veoie.
+ Si n'y ay gaires dormi,
+1215 Mais en pensant a par mi
+ Disoie ces mos yci
+ Comme ouïr les pouez ci:
+
+
+ _Bergierete_
+
+
+ Dont me vient telle aventure
+ Qu'amer me fault maugré mien?
+1220 Je ne cuidasse pour rien
+ Qu'amours fust de tel nature.
+
+ Simple sans amer estoye
+ Ne pensée sossieuse,
+ Je me jouoye et chantoye,
+1225 De plus n'estoye envieuse.
+
+ Or n'ay fors de penser cure
+ Ne je n'ay nul aultre bien
+ Fors veoir cil qui le mien
+ Guer a tout, je le lui jure,
+1230 Dont me vient telle aventure?
+
+ Son gent corps ou que je soye
+ Et sa chiere gracieuse
+ Adès m'est vis que je voye,
+ De plus ne suis curieuse.
+
+1235 Hé las! je sens la pointure
+ D'amours qui me tient si bien
+ Que je n'ay sens ne maintien,
+ Tant mez en amer ma cure,
+ Dont me vient telle aventure?
+
+
+1240 Au matin quant le jour crieve
+ Pensant a amours me lieve,
+ A soleil levant m'en vois
+ O mes berbis vers le bois.
+ Ma compaingne d'assez près
+1245 Me suivoit, si vint après,
+ Dont je fus moult resjouÿe
+ Si tost que je l'oz ouÿe;
+ De loings le chief me hocha,
+ Puis, quant elle s'approcha,
+1250 Sus la fontaine en alons
+ Seoir, ne fu mie longs
+ Ly chemins, lors commençay
+ Com celle qui plus pensay:
+ « Dis, Lorete, doulce amie,
+1255 Et ne te mentoys je mie?
+ Est il bel le chevalier,
+ Par ta foy, que tu vis hyer?
+ N'est il gracieux et gent
+ Et plaisant a toute gent?
+1260 Sont pastoureaulz de tel sorte?
+ Bien aroit pensée torte
+ Ou aveugle les deux yeulx
+ A qui il ne plairoit mieulx
+ Qu'un bergier, tant fust apris.
+1265 De quoy ay je donc mespris
+ S'il me plaist, sans mal penser
+ Et sans nullui offenser? »
+ Lorete respond atant:
+ « Bel et gracieux est tant
+1270 Voirement que riens n'y fault,
+ Ne je n'y voy nul deffault,
+ Et bien voy que l'aimeras,
+ Dont encor te blasmeras.
+ Mais, s'il les autres surmonte,
+1275 A toy ce que vault et monte
+ Qui pastourelle remains?
+ De tant t'aimera il mains
+ Comme en lui a plus valour.
+ Bien tendroit a grant foulour
+1280 D'en toy mettre s'amour toute.
+ Quelque dame aime sans doubte
+ Belle et de grant renommée.
+ Cuideroies tu amée
+ Estre de lui, fole, nyce!
+1285 Garde qu'il ne te honnisse,
+ Car s'amour n'aras tu pas;
+ Et ne te fie en ce pas
+ N'en son regard doulz et simple;
+ Chascun te tendroit a simple
+1290 De toy attendre a s'amour.
+ Mais me croy et sans demour
+ Esloingne ce bois ramage
+ Ains que plus ayes domage,
+ Et gard que plus ne t'y treuve
+1295 Ains que fole amour t'esmeuve
+ A faire plus grant folie,
+ Car a grant sens cil s'alie
+ Qui esloingne le meschief
+ Ains qu'il en viengne a mal chief;
+1300 Mais pour bien je le t'anonce,
+ Car tu n'aras ja une once
+ De s'amour, ne pou ne grain:
+ Tel espi n'est pas sans grain.
+ Cuides tu qu'a pourveoir
+1305 Soit adès bon? a veoir
+ Est au regard savoureux
+ Qu'il a le cuer amoreux,
+ Mais pour passer temps puet estre.
+ Tout soit il noble et grant maistre,
+1310 Bien vouldroit trouver aucune,
+ Car pou sont qui n'aiment qu'une,
+ A qui se peüst esbatre,
+ S'a ce se pouoit embatre.
+ Mais c'est trop grevable peine
+1315 A cuer, qui d'amour certaine
+ Aime entierement, partie
+ Qui en deux lieux est partie
+ Ou en pluseurs, et scet bien
+ Qu'il n'en a pas tout le bien;
+1320 Et mieulx vauldroit, n'est pas gas,
+ Amer en un lieu plus bas
+ Qu'en si hault n'en si grant pris
+ Qu'on soit tenu en despris.
+ Ne te souvient il, Marote,
+1325 Que ton pere, Jehan Burote,
+ Qui est sage homme entre mille,
+ N'a pareil en nostre ville,
+ A de beaulx rommans assez
+ Qui parlent des temps passez.
+1330 L'aultrier en un, dessoubz l'orme,
+ Lisoit seant sus sa forme;
+ Au propos de telz amans
+ Raconte cellui rommans,
+ Ainsi com je me recorde
+1335 Il me semble qu'il recorde
+ D'un filz de roy, et m'est vis
+ Comme il compte en son devis,
+ Qu'on appelloit roy de Troye
+ Le pere; avint toutevoye
+1340 Que la roÿne un fier songe
+ Songa, nel tint a mençonge,
+ Quant de cel filz grosse estoit,
+ Avis lui fu qu'elle avoit
+ Enfanté un grant tyson
+1345 Ardent qui la bastison
+ De la ville toute ardoit,
+ La cité toute perdoit
+ Le païs et le regné.
+ Le roy, quant l'enfant fut né,
+1350 Occire le commanda,
+ Mais la roÿne manda
+ Qu'a son pastour fust baillié
+ Et non de coteaulx taillié,
+ Car trop ert bel enfançon.
+1355 Si fu nourry en façon
+ De filz de bergier ou bois,
+ Et quant grant fu, atout oys,
+ Cuidoit au pastour filz estre,
+ Nés en village champestre.
+1360 Si fu bel, gentil et gent
+ Et plaisant a toute gent,
+ Sur toute autre creature.
+ Bien retrait a sa nature,
+ Car, tout gardast il berbis
+1365 Et mengast lait et pain bis,
+ Courtoys fu et avenant,
+ Abille et bien souvenant;
+ En lui ot gentil bergier;
+ En maint boys, en maint vergier
+1370 Repairoit berbis paissant.
+ Une pucelle en passant
+ Vid li gentilz homs naïs,
+ La plus belle du paÿs,
+ Menant berbis en pasture;
+1375 Cent corps et belle faitture
+ Ot la pucelle au cler vis,
+ Et nommée a mon avis
+ Fu par droit nom Senonné,
+ Si lui a son cuer donné,
+1380 Car trop lui plot son doulz ris.
+ Le bergier nommé Paris
+ Fu puis, comme on fait entendre,
+ Mais lors nommé Alixandre
+ Estoit cil gentil pastour,
+1385 Si n'y avoit la entour
+ Pastourel a lui semblable,
+ Tant fust doulz et amiable
+ Que Senoné moult l'ama
+ Et doulz ami le clama.
+1390 Si orent, si com j'entens,
+ Les deux amans moult bon temps;
+ Un tendis et lit faisoient
+ De fueilles vers, ou gisoient
+ Braz a braz sans couverture
+1395 Fors de branches et verdure,
+ N'aultre ne voulsissent mie,
+ Paris promist a s'amie
+ Qu'a toujours mais l'aimeroit
+ Ne jamais ne la lairoit,
+1400 Ainçois une grant riviere
+ Tourneroit son cours ariere
+ Que son cuer fust deposé
+ D'elle amer ne reposé.
+ Si fist ceste convenance:
+1405 En un arbre en souvenance
+ L'escript atout le coutel,
+ Dont il tailloit maint fretel,
+ Et dist que cel arbre et fust
+ Tesmoing du convenent fust.
+1410 Mais puis autrement avint,
+ Car dit lui fu dont il vint
+ Et de quel gent estoit né,
+ Dont desplut a Senonné,
+ Car aussi tost s'en ala,
+1415 Plus berbis ne garda la,
+ Ains s'en retourna a Troye
+ Dont ses parens orent joye,
+ Sa pouvre amie oublia
+ Qui moult s'en contralia,
+1420 Puis ama roÿne Heleyne
+ Dont il eut doleur et peine.
+ Doncques puez tu bien veoir
+ Que chascun veult asseoir
+ Son cuer selon son degré,
+1425 Car Senonné plus a gré
+ Ne vint a cil par nul tour
+ Quant sceut qu'il n'estoit pastour,
+ Ains yert de royal orine;
+ Pour ce amer une roÿne
+1430 Voult, dont mal lui ensuivi.
+ Et ainsi, je te pleuvi,
+ Puez tu veoir et aprendre
+ Qu'on se doit a son per prendre
+ Qui veult joïr a son vueil
+1435 D'amours et avoir moins dueil.
+ Or t'ay conseillié, moy semble,
+ Loyaument, car, puis qu'ensenble
+ Loyalles compaignes sommes,
+ Ne devons pour nulles sommes
+1440 Souffrir l'une l'autre traire
+ A riens qui lui soit contraire,
+ S'estre y puet remede mis
+ Par nous ou par noz amis.»
+ Adonc a celle respons
+1445 Qui m'ot tel sermon expons:
+ «Lorete, tu dis merveilles
+ Qui l'amer me desconseilles
+ Pour ce que pastoure simple
+ Suis sans atour et sans guimple,
+1450 Et dis qu'en moy a nul fuer
+ Cellui ne mettroit son cuer
+ Pour ce que d'estat pareil
+ Ne sommes ne d'appareil,
+ Et a Senonné, te semble,
+1455 Bien devroye prendre exemple,
+ Que Paris tost oublia.
+ Tu dis voir, mais il y a
+ Aultre livre, il m'en recorde,
+ Qui d'Ercules nous recorde,
+1460 Qui fu si chevalereux
+ Et en armes tant eureux
+ Qu'oncques nul ne le passa,
+ Tant en armes s'avança,
+ Et si ert roy couronné
+1465 De grant terre et de regné;
+ Mais Amours si le lia
+ Et si fort humilia
+ Qu'il ne lui desplaisoit mie
+ Charpir laine avec s'amie;
+1470 Et lui, qui ert de tel pris
+ Que les lyons rendoit pris,
+ Fut subgiet a une femme
+ Qu'il servoit comme sa dame.
+ Si n'y a nulle grandeur
+1475 En amours quant grant ardeur
+ Fait par plaisance soubzmettre
+ Le cuer ou il se veult mettre.»
+ Ainsi respondis atant
+ A Lorete, mais pour tant
+1480 Lui dis que ja ne doubtast
+ Et son penser en ostast,
+ Que ja mon cuer si volage
+ Ne seroit qu'il eust folage
+ En l'amour ou m'embatoye,
+1485 Mais amer, bien le sentoye,
+ Le me convendroit sans faille,
+ Quel mal que souffrir m'en faille,
+ Car mon cuer s'y adonnoit
+ Et du tout a lui donnoit,
+1490 Voulsisse ou non, et ne peusse
+ Pour poyssance que g'y eusse
+ M'en oster ja, tant l'amoye;
+ Et que trop mieulx l'amour moye
+ Me plaisoit a lui donner
+1495 Et mon cuer abandonner
+ Qu'a nul aultre; posé ore
+ Que tant ne m'amast encore
+ Comme un autre m'aimeroit
+ Qui dame me claimeroit
+1500 Souveraine et redoubtée.
+ Tant y eux m'amour boutée,
+ Si ne m'en blasmast jamais,
+ Car trop tart ert dès or mais.
+ Et celle me dist qu'atant
+1505 S'en deporteroit et tant
+ Comme elle pourroit au fort
+ Me donroit bon reconfort,
+ Car puis qu'une riens fault estre
+ N'y a lieu sermon ne maistre.
+1510 En tel devis tout le jour
+ Nous fusmes et sans sejour
+ Ne parlions d'autre matiere
+ Ensemble, et se toute entiere
+ Une sepmaine en parlasse
+1515 Ne me sembloit pas l'espace
+ D'une heure, tant me plaisoit
+ En parler, si me faisoit
+ Resjoïr la souvenance
+ De sa doulce contenance.
+1520 La tous les jours assemblions
+ Et des aultres nous amblions
+ Entre nous deux bergieretes
+ Parlant de noz amoretes;
+ Si repairions la souvent,
+1525 Ou fust par pluie ou par vent,
+ Nul mal ne nous estoit grief.
+ Mais, pour conter plus en brief
+ Sans tous les jours raconter
+ Qu'Amours nous y feist hanter,
+1530 Nous y fusmes celle année
+ Mainte heure et mainte journée,
+ Et cil souvent y venoit
+ A qui bien en souvenoit.
+ Si me plut tant sa hantise
+1535 Que je l'amay de tel guise
+ Que tout mon age y parra.
+ Ainsi ou bois repaira
+ Celui qui si s'y maintint
+ Qu'entre ses laz bien me tint,
+1540 Combien que peine mettoie
+ A moins l'amer, et doubtoye
+ Que mal m'en peüst venir,
+ Et se m'en peusse tenir
+ Volentiers trop moins l'amasse
+1545 Pour n'en souffrir si grant masse
+ De doulour pour sienne amour
+ Dont j'estoye en grant cremour.
+ Pour ce contre Amours disoie
+ Ainsi, quant je m'avisoie,
+1550 Et m'yert vis qu'en mes clamours
+ Ainsi respondoit Amours:
+
+
+ _Balade a responses_
+
+
+ Amours, escoute ma complainte.
+ --Or dis: qu'as tu? de quoy te plains?
+ --De toy par qui je suis destraintte.
+1555 --Tort as quant de ce te complaings.
+ --Non ay voir, car ma joye estains.
+ --Joye en aras s'en toy ne tient.
+ --Trop crain le grant mal qui en vient.
+ --Pense au bien, non pas au domage.
+1560 --Vueille ou non, d'un seul me souvient.
+ --Aime ley; si feras que sage.
+
+ Veulx tu que j'aime? est ce contrainte?
+ --C'est drois quant ton cuer est atteins.
+ --Sera ce cil qui m'a estraintte?
+1565 --Oïl, car de tout bien est pleins,
+ --Je n'ay donc pas tort si je l'aims?
+ --Non, car chascun a bon le tient.
+ --Et se mon honneur ne soustient?
+ --Si fera voir, c'est son usage.
+1570 --Or me dy qu'en faire apartient?
+ --Aime ley; si feras que sage.
+
+ Raison me met en trop grant crainte.
+ --Ne la croys, joye tolt a mains.
+ --Tu m'as vers elle en guerre empainte.
+1575 --Desconfis la, joing moy les mains.
+ --Honneur dist qu'en vauldroye mains.
+ --Il ment, chascun bon en devient.
+ --Fait, et donc amer me convient?
+ --Ce te sera grant avantage.
+1580 --Que feray donc se cil revient?
+ --Aime ley; si feras que sage.
+
+ Princes gentilz, Amours me tient.
+ --Il apertient bien a ton age.
+ --Un seul ami mon cuer retient.
+1585 --Aime ley; si feras que sage.
+
+
+ Ainsi je me debatoye
+ A par moy et combatoye,
+ Pensant a son doulz maintien
+ Si trés plaisant que je tien
+1590 C'oncques plus perfait en somme
+ Ne l'ut autre mondain homme.
+ Et ad ce mon cuer pensoit
+ Tout temps et ne reposoit.
+ Mais quant la ensemble estions
+1595 Toute l'entente mettions
+ A nous entre regarder.
+ Ne sçaroye recorder
+ Les regars, les doulz parlers,
+ Les venirs et les alers,
+1600 Les doulz ris, les contenances,
+ Les trés plaisans ordenances
+ Amoureuses; tout n'aroye
+ Jamais dit, je ne pourroye.
+ La se seoit couste mi
+1605 Mon trés savoureux ami,
+ Que j'ay maint jour attendu,
+ Ou gisoit tout estendu
+ Sus l'erbete qui venoit,
+ Et en mon giron tenoit
+1610 Sa teste et j'aplanioye
+ Son chief et aonnyoye,
+ Puis je lui mettoye au col
+ Les deux braz dont je l'acol.
+ Or pensez se la avoit
+1615 Plaisir et s'il y devoit
+ Avoir maint doulz mot conté,
+ Tout ne soit cy raconté.
+ Et sachiez certainement
+ Qu'ainsi dura longuement
+1620 Sans que m'amour me requist,
+ Mais ne failloit qu'il enquist
+ Se il la pourroit avoir,
+ Car savoir pouoit de voir
+ Que toute entiere l'avoit,
+1625 Apercevoir le pouoit.
+ Mais, comme soit chose dure
+ A souffrir la grant ardure
+ Dont Amours les cuers destraint,
+ Il me dist, comme contraint,
+1630 Une fois que vers moy vint,
+ Et ou moys de may advint,
+ Qu'il m'amoit de cuer entier,
+ Et que ja n'estoit mestier
+ De ce long sermon en faire,
+1635 Car aviser son affaire
+ Je pouoie bien de fait
+ Et com de vouloir perfait
+ Il m'amoit, et que l'amasse
+ Seurement, et ne doubtasse
+1640 Que mon honneur garderoit;
+ Et moult bien se garderoit
+ De faire chose nesune
+ Dont j'euse pesance aucune.
+ Ainsi cellui me pria
+1645 Qui mon cuer sur tous tria;
+ Si fus adonc esperdue,
+ Car doubtay qu'en guise deue
+ Respondre ne lui sceüsse
+ Ainsi comme je deüsse,
+1650 Car ne le peusse escondire
+ N'aussi ne vouloye dire
+ L'amour que je lui portoye.
+ Aussi en mon cuer sentoye
+ Que pour riens chose ne feisse
+1655 Dont nullement me meffeisse;
+ Si doubtoye a ottroyer
+ Chose dont mauvais loyer
+ Me venist et cuer dolent,
+ Et ne sçavoye el talent
+1660 Qui l'ot meu a me prier.
+ Et cellui sans detrier
+ Me prie que je le croie
+ Et que m'amour lui ottroye
+ Et mon vouloir lui responde.
+1665 Lors de pensée perfonde
+ Souspiray sans avoir yre,
+ Et lui commençay a dire
+ Craintivement en tremblant:
+ « Monseigneur, par mon semblant
+1670 La moye amour se descele;
+ Ne fault ja que je le cele,
+ Bien sçay que l'apercevez;
+ Apercevoir le devez,
+ Car Amours si le demonstre;
+1675 Mais pour tant se je le monstre,
+ Vueille ou non, ne croy je mie
+ Que n'ayez dame et amie
+ Aultre part qui vous adrece
+ Et de moy plus grant maistrece.
+1680 Si ne devez requerir
+ Autre amour n'ailleurs querir,
+ Se loyal estre voulez,
+ Et mon cuer trop adoulez
+ Seroit, quelque povre femme
+1685 Que je soye, s'autre dame
+ Avoit la joye de vous
+ Et j'en eusse le courroux;
+ Si nous en passons ainsi,
+ Car sachiez que vous aim si
+1690 Qu'aultre je ne vueil amer,
+ En aye doulz ou amer;
+ Mais de vous je ne vueil, voir,
+ Nulle aultre promesse avoir
+ Ne qu'aultrement je me loye:
+1695 Il me souffist que vous voye
+ Et que vous aime a par mi,
+ Car a autre estes ami;
+ Et aussi je vous di bien
+ Que pour morir ne pour rien
+1700 Je ne m'abandonneroye
+ A folie, ainçois mourroie.
+ Je ne sçay se vostre entente
+ Seroit a si faitte attente,
+ Mais, pour voir, sus sains vous jure
+1705 Que jamais si faitte injure
+ Ne feray a mon honneur,
+ Soit pour grant ou pour meneur. »
+ Adonc cil respond atant:
+ « Et qui vous en requiert tant?
+1710 Ne m'en fault ja escondire,
+ Car pourchacier, faire ou dire,
+ Je ne pense, par mon ame!
+ Chose dont vous aiez blasme
+ Ne dont vostre honneur descroisse,
+1715 Ains desir que je l'accroisse
+ Ne ja ne le requerray,
+ De vous avoir ne querray
+ Fors l'amour en bonne foy
+ Et le doulz baisier par foy;
+1720 Nulle n'est qui excuser
+ S'en doye ne reffuser
+ Ce a son ami; par m'ame!
+ Ce n'est pas trop, belle dame.
+ Aultre chose ne demand,
+1725 Est ce oultrage a un amant?
+ Quant de plus feray requeste
+ Je vueil qu'on m'oste la teste! »
+ Lors m'en ris et pris a dire:
+ «Qui vous pourroit escondire
+1730 Requeste si trés courtoise?
+ Je l'ottroy, comment qu'il voise,
+ Car mon cuer sens par mi fendre,
+ Si ne le puis plus deffendre. »
+ Lors cil m'embrace et me baise
+1735 Doulcement, souspirant d'aise,
+ Et puis m'en regracia
+ Humblement et mercia.
+ Mais ce baisier me trahy,
+ Maintes fois l'ay puis haÿ,
+1740 Car mon cuer vint du tout prendre
+ Et d'amoureux dart esprendre.
+ Si en fusmes puis si duit
+ Que c'estoit tout no deduit
+ Trés plaisant, sans nous lasser,
+1745 Et noz braz entrelacer
+ En baisant a longue alaine
+ Sans pensée autre villeine.
+ Ainsi en ce bois ramé
+ J'acointay mon bien amé
+1750 Et devins toute changée
+ Et de pastours estrangée,
+ Ou je souloie hanter
+ Autres chançons a chanter
+ Que celles qu'ains oz apris,
+1755 Et ceste balade apris,
+ Que cy deviser propos,
+ Qui fu selon mon propos:
+
+
+ _Balade_
+
+
+ Ha! le plus doulz qui jamais soit formé,
+ Le plus plaisant que nulle autre accointast,
+1760 Le plus perfait pour estre bon clamé,
+ Le mieulx amé qu'onques mais femme amast!
+ De mon vray cuer le savoreux repast,
+ Tout quanque j'aim, mon amoreux desir,
+ Mon seul amé, mon paradis en terre,
+1765 Et de mes yeulx le trés perfait plaisir,
+ Vostre doulceur me meine dure guerre.
+
+ Vostre douleur voirement antamé
+ A le mien cuer qui jamais ne pensast
+ Estre en ce point, mais si l'a enflammé
+1770 Ardent desir qu'en vie ne durast
+ Se doulz penser ne le reconfortast,
+ Mais souvenir vient avec lui gesir;
+ Lors en pensant vous embrace et vous serre,
+ Mais quant ne puis le doulz baisier saisir
+1775 Vostre doulceur me meine dure guerre.
+
+ Mon doulz ami, de tout mon cuer amé,
+ Il n'est penser qui de mon cuer gitast
+ Le doulz regard que voz yeulz enfermé
+ Ont dedens lui; riens n'est qui l'en ostast
+1780 Ne le parler et le gracieux tast
+ Des doulces mains qui, sanz lait desplaisir,
+ Veulent partout encerchier et enquerre,
+ Mais quant ne puis de mes yeulx vous choisir
+ Vostre doulceur me meine dure guerre.
+
+1785 Trés bel et bon, qui mon cuer vient saisir,
+ Ne m'oubliez, ce vous vueil je requerre,
+ Car quant veoir ne vous puis a loisir
+ Vostre doulceur me meine dure guerre.
+
+
+ Pour ce qu'en ce point estoie
+1790 A mon pouoir je mettoye
+ Peine a me tenir jolie,
+ Une heure triste, autre lie,
+ Selon les divers assaulx
+ Qu'Amours livre à ses vassaulx.
+1795 Or ploroye, ores chantoye,
+ Mes compaignes pou hantoye
+ Fors Lorete qui savoit
+ Tout quanque mon cuer avoit.
+ Si n'est riens qui ne soit sceu
+1800 Au desrain et aperceu,
+ Et a peine, quoy qu'on die,
+ Muce amant sa maladie;
+ S'il est d'amours bien attaint
+ Fort est qu'il ne pere au taint.
+1805 Si commença grant murmure
+ Du fait, qui encore dure,
+ Aussi tost qu'a estrangier
+ Je pris bergiere et bergier
+ Et je me tins solitaire;
+1810 Les gens ne s'en porent taire,
+ Si y mirent avant garde
+ Li pasteur, et par leur garde
+ Sçorent comment cil venoit
+ Ou boys et près se tendit
+1815 De moy, dont furent dolent
+ Tous et toutes, et parlant
+ En aloient entr'eulx bas,
+ Car hault n'oserent ilz pas,
+ Et comme amans envieux
+1820 Disoient joennes et vieulx:
+ « Plus n'a la doulce bergiere
+ Nostre compagnie chiere.
+ Hé las! la bien enseignée
+ Bien a du tout eslongnée
+1825 Nostre assemblée si belle,
+ Plus ne sera pastourele,
+ Ains par un autre acointier
+ Renoncera au mestier.
+ C'est domage, par saint Pere!
+1830 Qui le deïst a son pere
+ Puet estre l'en garderoit,
+ Mais comparer le porroit
+ Cil qui diroit telz nouvelles.
+ Hé! entre vous, pastoureles,
+1835 Mettez peine a la retraire
+ Du bois, qui Dieux doint contraire,
+ Et vers nous la ramenez,
+ Nous sommes bien fortunez
+ D'avoir perdu tel pastoure,
+1840 Ce fu bien en la male houre
+ Que cil oncques l'acointa
+ Qui si nous en despointa.
+ Et dont lui puet ce venir?
+ Oncques ne vi avenir
+1845 Que d'amours estre surprise
+ Peüst, mais or en est prise
+ Durement et bien y pert.
+ Hé las! son honneur se pert
+ Ou perdra, ce n'est pas doubte,
+1850 Puis qu'en tel amour se boute
+ Qui petit la prisera.
+ Hé Dieux! qui l'avisera
+ De s'en retraire bon erre!
+ Lorete fault mander querre
+1855 Qui est sa chiere compagne,
+ Nulle autre ne l'acompagne.
+ A celle dirons de fait
+ Qu'elle l'enorte du fait,
+ Si l'en retraye briefment. »
+1860 Ainsi li pastour griefment
+ Se complaignoient de mi
+ Qui oz fait nouvel ami.
+ Ma compagne estoit mandée
+ Et lui estoit demandée
+1865 La cause pour quoy guerpis
+ Les avoye, dont trop pis
+ M'en pourroit venir sanz faille,
+ Si le me die et n'y faille;
+ Et celle m'en excusoit
+1870 Disant « que point ne musoit
+ Mon cuer a nullui amer,
+ Ne desservi que blasmer
+ On me deust pour tant n'avoye,
+ S'ou bois souvent m'ombroyoye
+1875 Pour estre plus solitaire;
+ Si s'en voulsissent tuit taire
+ Du fait dont mon cuer ert sains;
+ De ce leur juroit sur sains.
+ Et du chevalier disoit
+1880 Que pour tant ne me nuisoit
+ En riens s'en ce bois chaçoit.
+ Et repairier y pouoit
+ Un chascun; si leur louoit
+ Qu'ilz s'en teussent sans plus dire,
+1885 Car mal venoit de mesdire. »
+
+ Or avez vous entendu
+ Coment j'avoye attendu
+ Longuement sanz m'entremetre
+ D'amer n'en nul mon cuer mettre,
+1890 Et comment depuis fu pris;
+ Si diray qu'il m'en est pris
+ Depuis et com m'en va ore,
+ Car faillie n'est encore
+ Celle amour, ne deffauldra
+1895 Jusques vie me fauldra.
+ En joye au commencement
+ Je fus, non pas longuement,
+ Cy après diray pour quoy,
+ Mais lors souvent en recoy
+1900 Mon trés doulz ami veoye,
+ Vers moy bien savoit la voye
+ Et son devoir en faisoit
+ Si bien qu'il me souffisoit.
+ Doulceur, paix et bonne amour
+1905 G'y trouvay, et sans demour
+ Tout plaisir qu'il pouoit faire
+ Me faisoit en tout affaire
+ Tant que n'y sceusse amender
+ Ne riens plus lui demander.
+1910 Bien est voir, si dire l'ose,
+ Que j'en fus un pou jalose
+ Un temps et me fu avis
+ Qu'un petit changié le vis;
+ Ne sçay s'essaier vouloit
+1915 Combien de lui me chaloit,
+ Ou puet estre sans raison
+ Y avoye souspeçon,
+ Car le cuer d'amours estraint
+ Ce qu'il aime a perdre craint,
+1920 Et com de ce mal malade
+ Disoye ceste balade:
+
+
+ _Balade_
+
+
+ Ja ne vueille consentir
+ Vostre trés noble courage
+ Que mon cuer en dueil partir
+1925 Faciez, plein de telle rage
+ Com d'apercevoir mestrait
+ En vous qui l'avez attrait,
+ Si qu'il s'est tout ordonné
+ A vous et abandonné.
+
+1930 Mais je me doubt sans mentir
+ Qu'ainsi que maint ont usage
+ D'en plusieurs lieux departir
+ Leurs cuers de penser volage,
+ Qu'ainsi ja se soit fortrait
+1935 De moy qui vous a pourtrait
+ Ou mien qu'ay tout assené
+ A vous et abandonné.
+
+ Tart venroye au repentir,
+ Mais oncques perte ou domage
+1940 Ne me fist tel dueil sentir
+ Com j'aray trestout mon age
+ Se de moy vous voy retrait
+ Et que m'aiez fait tel trait,
+ Pour tant se j'é me donné
+1945 A vous et abandonné.
+
+ Si pry vostre doulz attrait
+ Qu'il lui souviengne du trait
+ Qui mon cuer a adonné
+ A vous et abandonné.
+
+
+1950 Mais, quant ma douleur perçut
+ Et mon trés amer plour sceut,
+ Il m'apaisa doulcement,
+ Et me jura fermement
+ Qu'aultre que moy il n'amoit;
+1955 Pour certain le m'affermoit.
+ Aussi une fois avint
+ Que partir il lui convint
+ Bien en haste et n'ot espace
+ De dire a Dieu, dont grant masse
+1960 De dueil oz, mais il revint
+ Tost et excuser se vint.
+ Si dis quant il fu parti
+ Ces moz cy en dur parti:
+
+
+ _Rondel_
+
+
+ Pour quoy m'avez vous ce fait,
+1965 Trés bel ou n'a que redire?
+ Et si savez mon martire
+ N'oncques ne vous fis meffait.
+
+ Et parti estez de fait
+ Sans moy daigner a Dieu dire;
+1970 Pour quoy m'avez vous ce fait?
+
+ Au dieu d'amours du tort fait
+ Me plaindray, disant: « Dieux Sire,
+ Amy m'avez fait eslire
+ Dont me vient si dur effait;
+1975 Pour quoy m'avez vous ce fait? »
+
+
+ Mais je vous diray la dure
+ Pesance qu'encor me dure
+ Tous les jours et plus agrieve
+ Le tourment qu'encor me griefve.
+1980 Cil ou toute valour maint,
+ Ce scevent maintes et maint,
+ N'ot pas apris qu'a sejour
+ Demourast, ains sans sejour
+ Aloit et va par la terre
+1985 En maint païs honneur querre.
+ Si n'estoit pas tousjours près
+ De moy cellui que j'aim trés,
+ Ains souvent s'en departoit,
+ Dont a pou que ne partoit
+1990 Mon cuer pour sa departie.
+ Lors toute estoit convertie
+ Ma joye en pesant doleur;
+ Triste et a pale couleur
+ Demouroie et esplourée.
+1995 Ha! mainte larme ay plourée
+ Pour s'amour et maint souspir
+ Gitté, encor en souspir;
+ Au departir me pasmoye,
+ Quant a cellui que j'amoye
+2000 Disoye « a Dieu », lors mi oeil
+ Demonstroient mon grief dueil
+ Dont griefment a lui pesoit;
+ Si me baisoit et disoit
+ Qu'il revendroit en brief temps,
+2005 De ce ne fusse doubtans.
+ Ainsi demouroie, lasse!
+ De plourer non jamais lasse,
+ Et jusqu'au retour nul bien
+ N'avoye, je vous dy bien,
+2010 Dont toute en plours me baignoie
+ Et ainsi me complaingnoie:
+
+
+ _Balade_
+
+
+ Quant je voy ces amoreux
+ Tant de si doulz semblans faire
+ L'un a l'autre et savoreux
+2015 Et doulz regars entretraire,
+ Liement rire et eulx traire
+ A part, et les tours qu'il font,
+ A pou que mon cuer ne font!
+
+ Car lors me souvient, pour eulx,
+2020 De cil dont ne puis retraire
+ Mon cuer qui est desireux
+ Qu'ainsi le peüsse attraire;
+ Mais le doulz et debonnaire
+ Est loings, dont en dueil parfont
+2025 A pou que mon cuer ne font!
+
+ Ainsi sera langoreux
+ Mon cuer en ce grief contraire
+ Plein de souspirs doulereux
+ Jusques par deça repaire
+2030 Cil qu'Amours me fait tant plaire;
+ Mais du mal qui me confont
+ A pou que mon cuer ne font!
+
+ Princes, je ne me puis taire
+ Quant je voy gent paire a paire
+2035 Qui en joye se reffont,
+ A pou que mon cuer ne font!
+
+
+ Mais quant le terme passoit
+ Que mis m'avoit, ne pensoit
+ Mon cuer qu'a toute dolour.
+2040 Ou fust sens ou fust folour,
+ J'enqueroye a toutes gens
+ S'on savoit ou li trés gens
+ Jolis chevalier estoit,
+ Qu'Amours si amonnestoit.
+2045 Si en ouoie souvent
+ Telz nouvelles dont griefment
+ M'anuioit quant dire ouoye
+ Qu'il feroit moult longue voye
+ Ains qu'il retournast arriere.
+2050 Encore plus dure m'yere
+ La paour que son corps gent.
+ D'acquerre honneur diligent,
+ Ne fust quelque fois mal mis
+ En guerre ou par anemis.
+2055 Si prioye saints et sainttes,
+ Et veulx et promesses maintes,
+ Pleurant seulete en destour,
+ Faisoie pour son retour.
+ Lorete avoit les reclaims,
+2060 A lui disoye mes plains
+ Souvent a moillée face:
+ « Ha! je ne sçay que je face,
+ Doulce compaigne et amie.
+ Bien n'ay heure ne demie
+2065 Quant cil que j'aim tant demeure;
+ Le cuer ay plus noir que meure,
+ Je ne puis avoir repos
+ N'oncques puis dormir ne pos
+ Qu'il parti, et, s'il ne vient,
+2070 Bien sçay, morir me convient!
+ Hé las! Lorete m'amie,
+ Et ne te souvient il mie
+ Comment il est gracieux?
+ Est il homme soubz les cieulx
+2075 Plus perfait en toute grace?
+ Beaulté, bonté, sens et grace
+ Sont en lui entierement.
+ Ha! je te pri chierement,
+ Ne te remembre il des fais
+2080 De lui en doulceur perfais
+ Et comment a toy parloit
+ Doulcement et t'appelloit
+ Quant loings de nous tu estoies,
+ Et quant flours lui aportoies
+2085 Ou chose qui lui plaisoit
+ Quel grant chiere il en faisoit?
+ Son venir et son aler
+ Et son gracieux parler
+ Adès m'est vis que je voye
+2090 Et qu'il vient par celle voye
+ Par ou venir il souloit,
+ Et comment il m'appelloit
+ Quant devant lui m'enclinoye.
+ Tout le cuer en plours me noye
+2095 Et me deffaillent li membre
+ Quant tous ses fais je remembre,
+ Et il est de moy si loings;
+ Ha las! mais mes trés durs soings,
+ Ma trés doulce chiere amie,
+2100 Sont plus griefs, car je fremie
+ De paour d'estre oubliée
+ De lui qui me tient liée.
+ La! quel chose! la mort viegne
+ Ainçois que le cas m'aviegne!
+2105 Mais la grant valeur haultaine
+ Qui en maint païs le meine
+ Lui donne, bien dire l'oz,
+ Honneur, grace, pris et loz,
+ Par quoy pluseurs grans maistresses,
+2110 Voyans les belles adreces
+ De sa grant chevalerie,
+ L'aimeront; ainsi perie
+ Pourra estre l'amour doulce
+ Dont cellui m'amoit, et pour ce
+2115 Vifs en soussi, n'est merveille!
+ Mais, quiconque amer le vueille,
+ Sçay je bien certainement
+ Que jamais plus fermement
+ Ne plus loyaument amé
+2120 Ne sera n'ami clamé
+ De nulle qui plus de bien
+ Lui vueille, je le sçay bien;
+ Dieux! mais trop est loings de mi!
+ Ha! mon trés loyal ami,
+2125 Quant verray je la journée
+ Que voye la retournée
+ De vous que je tant desir
+ Et sans qui je n'ay plaisir!»
+ Ces paroles et plus maintes
+2130 Je disoie en mes complaintes
+ En plour ou mon cuer fondoit,
+ Et celle me confortoit
+ A son pouoir; par pitié
+ Plouroit pour mon amistié.
+2135 Mais quant cellui revenoit
+ De qui tant me souvenoit,
+ Lors n'estoie plus troublée,
+ Ains joye m'yert redoublée
+ A cent doubles quant vers my
+2140 Retournoit mon doulz ami
+ Qui en desir attendus
+ Ert de moy; lors estendus
+ Braz vers lui m'en acouroie
+ Et de grant joye plouroye
+2145 Sans dire mot, mais le doulz
+ Me disoit: «Et qu'avez vous,
+ Ma belle amour gracieuse?
+ N'estes vous pas bien joyeuse
+ Du retour de vostre ami?
+2150 Or nous seons cy enmy
+ Ceste herbete, et bonne chiere
+ Me faites, doulce amour chiere
+ Qu'a veoir tant desiroye!»
+ Adonc dire ne pourroie
+2155 La joye que nous menions.
+ Braz a braz entretenions
+ L'un l'autre si trés estrains
+ Qu'oncques Tristan, qui destrains
+ D'amours fu oultre mesure,
+2160 Yseut, par qui ot mort seure,
+ Gaires plus fort n'estraigny
+ Quant a mort le contraigny;
+ De baisier, disant: hé las!
+ Doulcement, n'estions pas las,
+2165 Car lasser ne nous peussions
+ Se sans cesser y fussions.
+ Long ne nous fust le demour
+ Ne oncques en celle amour
+ Qui en deux cuers fu unie
+2170 Il n'ot mal ne villennie
+ Ne n'ara jamais sans faille.
+ Si ne croys je qu'elle faille
+ Nul temps, car nos esperiz,
+ Quant mors seront et periz
+2175 Les corps, croy qu'ilz s'aimeront
+ Et ensemble demourront.
+ Ainsi duroit ma plaisance
+ Tant que j'avoye l'aisance
+ D'estre près du doulz et cointe
+2180 Qu'Amours fist si mon acointe,
+ Et certes près de lui estre
+ M'estoit paradiz terrestre
+ N'autre nul ne demandasse.
+ Mais pou duroit cel espace,
+2185 Car petite ert sa demeure
+ Ou païs, dont noir com meure
+ Mon povre cuer devenoit
+ Aussi tost qu'il avenoit
+ Que cil me disoit: «M'amour,
+2190 Partir me fault sans demour
+ Pour aler en tel voyage.»
+ Ha Dieux! com piteux visage,
+ Lassete, adonc je faisoie!
+ Et par grant doulour disoye:
+2195 «Or me voulez vous occire,
+ Ma doulce amour, mon doulz sire,
+ Qui ja vous voulez partir?
+ Morte une fois sanz mentir
+ Me trouverez au retour,
+2200 Car je ne puis par nul tour
+ Souffrir longuement tel peine!»
+ Et cil qui me veoit vaine
+ Et lasse adonc m'apaisoit
+ Doulcement, et me baisoit
+2205 Disant: «Ma belle maistrece,
+ Pour Dieu ceste grant destrece
+ Ostez, car trop il m'en poise;
+ Il convient que je m'en voise
+ Mais je revendray briefment.»
+2210 Ainsi «a Dieu vous commant,»
+ Me disoit cil que baisoie
+ Cent fois, et grant dueil faisoie
+ Au departir et toute heure
+ Tant com duroit la demeure.
+2215 Or diray comme or me va
+ De cil qui ja me trouva
+ Ou bois seule, et qui en may
+ Me pria, et je l'amay.
+ Hé las! il party de moy
+2220 Et prist congié en l'ormoy,
+ Dont de dueil cuiday partir
+ Quant je le vis departir.
+ Il a ja un an passé,
+ N'oncques puis mon cuer lassé
+2225 Ne fu de mener tel dueil,
+ N'aultre deduit je ne vueil
+ Fors guermenter et plorer
+ Et Dieu et sains aourer
+ Et prier qu'il tourne a joye
+2230 De la longue et griefve voye
+ Qu'il a par valeur emprise,
+ Dont chascun le loe et prise.
+ Mais mon cuer n'est pas asseur
+ Pour doubtance de meseur
+2235 Qui moult souvent aux bons griefve.
+ Dieux l'en gard qui la mort briefve
+ Me doint ainçois qu'il aviengne
+ Ne que mal n'anuy lui viegne.
+ Desir aussi d'autre part
+2240 Assez de mal me depart,
+ Dont souvent je me demente
+ A vray Amour et guermente
+ Qui me fist enamourer
+ D'un tel que son demourer
+2245 Me fait livrer a martire
+ Et destruire tire a tire
+ Cuer et corps et esperit.
+ Et ainsi Amours merist
+ Ceulx et celles qui le servent:
+2250 Mal ont et ne le desservent;
+ C'est bien diverse aventure.
+ Mieulx me vaulsist en pasture
+ Encor mes aigniaulx garder
+ Et d'amours bien me garder
+2255 Que d'amer un tel sans faille,
+ Combien qu'il mieulx de moy vaille,
+ Qu'en souffrir si faitte peine,
+ Que, se Dieux tost ne l'ameine,
+ Il en est pic de ma vie!
+2260 Car sanz lui je n'ay envie
+ De vivre; il est la pasture
+ Sans qui de vivre n'ay cure.
+ Si pry Dieu qu'il le rameint
+ Et me doint grace qu'il m'aint
+2265 Toudis ainsi com je l'aim,
+ Car ses doulz yeulx pris a l'aim
+ Ont mon cuer, c'est sans partir;
+ Mieulx vouldroit en deux partir.
+ Si vous suppli, tous et toutes,
+2270 A nuds genoulz et a coutes,
+ Fins amans, priez pour lui,
+ Car je vous jur que cellui
+ Entre les bons est clamé
+ Vaillant et des preux amé.
+
+
+EXPLICIT LE DIT DE LA PASTOURE
+
+
+
+
+3 B s. a f.
+
+15 A _omet_ ce
+
+25 A1 que on
+
+43 B2 Bergiere s.
+
+46 A1 je le d.
+
+56 B Voient c.
+
+61 B4 p. les l.
+
+62 B en ces h.
+
+76 A1 n'avooye
+
+82 A2 s. ou t.
+
+87 A1 foubrage
+
+92 B2 f. emplir
+
+99 A. Herbes a.--B2 Herbes a. aigneaux
+
+105 B4 V. ou a
+
+120 B Dont t.
+
+121 B2 Ou chault
+
+125 A2 c. ou q.
+
+138 A1 Dessoubz
+
+153 B4 P. seoir et
+
+155 A2 s. s. juppel
+
+156 A3 s. le chappel
+
+176 A1 Et des d.
+
+178 B A pastours
+
+180 A B4 a oindre et e.
+
+205 B et le
+
+207 B Et la
+
+209 B2 La o c.
+
+212 A1 a. et la m.--B4 a leur m.
+
+217 A2 Hucher c.
+
+220 B Q. a j.
+
+223 B2 Les s.
+
+225 _et_ 226 _omis dans_ A
+
+235 B4 e. repaistre
+
+241 B2 Q. leurs c.
+
+255 B P. querir c.
+
+256 _B2 supprime le 1er_ et
+
+263 B Et dit qu'il a. c.
+
+264 B2 M. bel
+
+269 B m. ou f.
+
+272 B2 c. et n.
+
+274 B ou cueillir d.
+
+283 A1 leur f.
+
+286 B Et pluseurs a. s'a.
+
+301 B Si y verriez de
+
+302 B par t. et par c.
+
+312 B4 L'o. et le p. e.
+
+314 B ou au p. ou
+
+315 B ou aux m. ou
+
+316 B Ou aux a.
+
+318 B2 p. et p.
+
+325 B D. haulx tertres j.
+
+328 B2 _supprime_ qu'--B4 Q. nulz f. eulx ne l'entendent
+
+335 A1 leur b.
+
+344 B4 Et leurs amis a.
+
+349 B Avoie
+
+355 A1 Chainge
+
+362 B2 t. cointement
+
+369 A1 leur
+
+372 A2 Mais q.
+
+374 _et_ 375 _omis dans_ B4
+
+380 B2 m. nul s.
+
+383 A1 passerosses
+
+387 A v. presenter
+
+395 B2 Et p.
+
+398 B4 f. ou t.
+
+407 B m. tartre ou f.
+
+424 B4 f. nul q.
+
+432 B Ne vouloie
+
+436 B b. et g.
+
+439 B2 par le
+
+445 B c. bonté ou v.
+
+449 B je qu'il
+
+452 B4 n'a pas e.
+
+459 A1 le s.
+
+471 B2 L. fueilletes
+
+472 A1 moulloie
+
+481 B4 Q. entr'ouirent
+
+486 B4 c. qu'ouoient
+
+495 B me tiens
+
+500 A Me saluerent
+
+525 B2 Tous les b.
+
+540 A1 ou prael
+
+551 B2 _omet_ plus
+
+555 B2 passoit il
+
+578 A1 chiée l.
+
+588 B2 c. encline--B4 l. a c.--B4 a c. c.
+
+591 A t. saluer
+
+601 B Q. t. ne
+
+613 A1 que e.
+
+629 A2 Ses a.
+
+637 B Nul jour d'a.
+
+638 B se v.
+
+655 A me regracia
+
+661 B et en pou d'o.
+
+664 B2 ne m'en v.
+
+670 B2 Chappelles
+
+674 B2 m. boquet
+
+683 B2 Estoit b. p.--B4 Estoit ja p.
+
+685 A1 que ou
+
+697 B2 En leurs p.
+
+704 B4 M. berbis.
+
+714 A1 s'ouffry
+
+717 B2 Au c.
+
+720 A2 D. v. d. d. b.
+
+725 B1 l. menoit
+
+734 B C. n. a. p.
+
+740 A1 beaul
+
+746 A1 repastre
+
+762 A1 Chainge
+
+757 B4 f. et d.
+
+785 B4 Fuiron
+
+793 B4 Perrot p.
+
+796 A1 _ajoute_ de _devant_ la
+
+801 B Qui de riens ne fu troublée
+
+803 B4 ce l.
+
+805 A1 chaster
+
+808 B2 Gigoult
+
+825 B N'il n'y a. pas m.
+
+826 B Que c.
+
+835 A1 _omet_ je
+
+848 A1 estoient
+
+850 B2 Car de
+
+853 B ou je seoie
+
+865 B2 me plut
+
+868 B2 q. trop m.
+
+885 B4 P. D. qui en c.
+
+892 A1 as a.p.
+
+897 B S. itelz gens
+
+909 A1 Et se s.
+
+913 B4 Aimeront t.
+
+917 B2 _omet_ s'
+
+935 A1 Voire
+
+941 A ja la
+
+948 A2 B4 T. te v.--B v. or en droit d.
+
+951 B4 c. desguise
+
+955 B ou d'u. ou
+
+956 A1 _omet_ je
+
+964 B2 et ou bois v.
+
+965 B2 Ou je m'en a.
+
+966 B2 Et s.
+
+969 A1 meffaist
+
+971 A s. m'en a.
+
+978 A1 venismes
+
+979 B2 n. asseimes
+
+981 A1 Revenisme, s _finale grattée_--B4 Venismes
+
+982 B2 Arriere si r.
+
+985 B2 En ces b.
+
+986 B2 _supprime_ ne
+
+986 A1 Que o.
+
+1022 A2 L. d. je r.
+
+1023 B2 r. nous n'aurons g.
+
+1051 A1 plest
+
+1064 A1 b. heurée
+
+1069 B4 Pour ce v. s. deffaillance
+
+1072 A1 pourchariez
+
+1073 B2 V. nous
+
+1080 B2 Q. voyla
+
+1085 A1 secré
+
+1087 B2 _supprime le 1er_ et
+
+1099 seez _gratté en partie dans_ A1
+
+1109 B p. cottelle
+
+1116 B4 Si n'y a
+
+1117 A1 B Nulz chevaliers
+
+1124 B2 c. ot
+
+1141 B2 f. ainsi
+
+1150 B2 La dançames nous s.
+
+1157 B2 Et tant s.
+
+1164 A2 qui cy p.--B2 Et c'est ce qui si p.
+
+1166 B Grant piece en ce lieu
+
+1167 B2 p. dit d.
+
+1168 B2 Ainsi le temps se passoit
+
+1169 B4 Et p.
+
+1177 B Pluseurs f.
+
+1187 A1 nentir
+
+1196 B Ridant dessus s.
+
+1213 B4 Aucun b. se nel v.
+
+1217 A1 p. yci
+
+1218 B2 celle a.
+
+1223 A1 Et p.
+
+1228 A2 q. tout sien
+
+1229 A2 A. mon c. je
+
+1237 B n'ay cuer qui soit mien
+
+1238 B Ains met tout ailleurs sa c.
+
+1248 A haucha
+
+1257 B2 _omet_ tu
+
+1259 B2 p. lui et sa g.
+
+1284 B2 f. et n.
+
+1287 A2 B4 en ses p.
+
+1294 B ne te t.
+
+1311 A1 que u.
+
+1313 B2 S'en ce
+
+1322 B2 Que si
+
+1323 A1 que on
+
+1325 B2 J. Pirote--B4 Birote
+
+1326 B Lequel est de nostre ville
+
+1327 B Le plus saige et entre mille
+
+1331 B2 s. la f.
+
+1333 B4 Racontoit
+
+1334 B2 m'en r.
+
+1335 B2 Il m'est avis q.
+
+1352 B s. bergier
+
+1358 B au bergier
+
+1365 B4 Et l. m.
+
+1377 B2 Fu n.
+
+1378 B2 Par son d. n. Cenoné
+
+1379 B2 Cil l.
+
+1407 B2 De quoy t.
+
+1408 B2 Si d.
+
+1416 B s'en tourna droit a
+
+1422 B Or p. tu donc b.
+
+1429 B2 ce ama il la r.
+
+1430 B2 Dont tout m.
+
+1433 A1 Que on
+
+1435 A1 B4 ou a.
+
+1436 B2 me s.
+
+1440 B2 Pu. a l'a.
+
+1442 B2 Se r. e. y p. m.
+
+1450 B2 Si d.
+
+1458 B2 me r.
+
+1467 B4 f. l'umilia
+
+1477 B c. la ou se v.
+
+1482 B2 Q. m. c. ja
+
+1483 A1 qu'il y e.
+
+1487 B2 Q. que m. qu'en s. f.
+
+1491 B4 Par p.
+
+1501 B2 y est
+
+1504 B2 _omet_ me
+
+1509 B2 N'y vault neant conseil de m.
+
+1515 A1 d'e.--B4 semblast
+
+1516 B4 h. si me
+
+1517 B2 p. et me--B4 p. tant me
+
+1522 A1 noz d.
+
+1523 A1 nous a.
+
+1539 _omis dans_ A1
+
+1543 B2 me p.
+
+1550 B qu'a m.
+
+1554 B4 s. estrainte
+
+1564 A1 B destraintte
+
+1565 B4 de tous biens
+
+1570 B2 m'en dy
+
+1580 A2 Qu'en f.
+
+1593 B2 et n'en
+
+1601 A1 Le t. plaisances o.
+
+1607 A2 Se g.
+
+1610 B2 _supprime_ j'
+
+1625 B4 le devoit
+
+1645 A Que
+
+1648 B2 l. peüsse
+
+1653 B2 Ainsi
+
+1655 A1 et B4 _omettent_ me--A1 meffaisse
+
+1662 B4 je l'ottroie
+
+1704 A1 saints
+
+1712 B2 sur m.
+
+1716 B4 _omet_ le
+
+1718 B par b.
+
+1723 B2 En celle n'a point de blasme
+
+1725 B4 ce trop a
+
+1726 A1 que on
+
+1731 B4 Je l'accort c.
+
+1746 A1 baissant
+
+1749 B _supprime_ J'
+
+1750 B Si d.
+
+1751 B Et des
+
+1754 A1 que a.
+
+1759 A2 B qu'onques n. accointast
+
+1761 A1 que o. f. a.
+
+1763 A2 B2 m. savoreux d.
+
+1770 B2 D'a.
+
+1779 A1 gitast
+
+1795 B2 p. et puis c.
+
+1798 B2 quanqu'en m.
+
+1800 A1 que on
+
+1803 A e. fort d'amer a.
+
+1810 B4 ne se p.
+
+1834 B2 _ajoute_ v. autres
+
+1840 A1 hore
+
+1842 B2 en descointa
+
+1848 A1 _omet_ se
+
+1867 B4 Me p.
+
+1869 B4 Mais c.
+
+1873 B2 m'en d.
+
+1876 B si se v.
+
+1885 A1 et B2 _portent en regard de ce vers le mot_ « nota »
+
+1895 B2 Tant que v.
+
+1909 B p. r.
+
+1913 A1 Que un--B2 changa
+
+1918 B destraint
+
+1920 B tel m.
+
+1934 B2 ja soies fors trait
+
+1935 B v. ay p.
+
+1936 B ou cuer qui t. a.
+
+1947 A Qui l.
+
+1952 A1 m'apaissa
+
+1962 B2 q. se fu
+
+1977 B Penance
+
+1985 B2 h. conquerre
+
+2009 B N'a. Dieu le scet b.
+
+2022 A Que a.
+
+2028 B de pensers d.
+
+2039 B4 qu'en t.
+
+2044 A1 Que A.--B Qui bonté a.
+
+2045 B4 en avoie s.
+
+2049 B4 q. s'en tournast a.
+
+2055 B2 p. et s.
+
+2078 B2 _ajoute_ moult c.
+
+2089 B2 q. le v.
+
+2092 B2 il m'acouloit
+
+2112 A2 l'aimeroit
+
+2116 A1 quiconques
+
+2129 A2 B Telz p.
+
+2131 A2 B4 Ou p.
+
+2134 A P. par m.
+
+2138 A1 redoublé
+
+2140 B Revenoit
+
+2158 A1 Que o.
+
+2162 B2 la. c.
+
+2168 B2 Mais o.
+
+2174 A1 seroit
+
+2178 B4 T. com j'
+
+2185 A1 petit e.
+
+2196 B Ma belle a.
+
+2213 B4 Au partir et a t.
+
+2214 B4 d. sa d.
+
+2215 B Si d.
+
+2216 B De lui q.
+
+2224 B4 Qu'o.
+
+2228 A1 saints
+
+2230 B g. et l. v.
+
+2261 B2 v. c'est la
+
+2262 B4 de vie n'
+
+2264 A1 me a.
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+
+LE DIT DE LA PASTOURE (p. 223 à 294.)
+
+Indépendamment des vers 148 et 149 qui ont été fréquemment cités,
+R. Thomassy (_Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan_,
+p. 116 à 120) a publié les vers 24 à 32, 43 à 52, 127 à 149, 2190 à
+2214, 2271 à 2274.
+
+1324 à 1421.--Christine fait allusion ici à une compilation d'Histoire
+ancienne dont on possède deux rédactions qui ont été étudiées il y a
+quelques années par M. Paul Meyer dans le tome XIV de la _Romania_. La
+plus récente de ces rédactions, fort répandue à la fin du XIVe siècle,
+se distingue surtout de la première en ce qu'on y a introduit une
+version en prose du _Roman de Troie_ de Benoit de Sainte-Maure
+(Voy. _Romania_, XIV, 63 et suiv.). Christine a, sans aucun doute,
+fait usage de la seconde rédaction; c'est là, en effet, qu'elle a
+trouvé la forme Senoné ou Cenoné pour Oenone dans l'épisode des amours
+de Paris et d'Oenone qui fait défaut dans la première rédaction. (Voir
+Bibl. nat. fr. 301, fol. 36 b et 48ve _a_, ms. du XIVe siècle. Même
+forme dans les mss. fr. 254, 15455 et 24396 qui sont moins anciens).
+
+2156 à 2162.--Allusion au dénouement du roman en prose de
+Tristan. C'était d'ailleurs la rédaction la plus répandue et celle qui
+a servi de base aux nombreuses éditions parues en France et à
+l'étranger depuis la fin du XVe siècle. (Voy. _Hist. littéraire de la
+France_, XIX p. 688 et XXX p. 19).
+
+
+
+
+UNE EPISTRE
+
+A EUSTACE MOUREL
+
+
+(_10 Février 1403, anc. st._)
+
+
+ A trés expert, en scens apris,
+ Eustace Mourel ou a pris,
+ De Senlis baillif trés nottable,
+ Orateur de maint vers notable.
+
+5 Ta grant valeur en moy a mis
+ Le vouloir, chier maistre et amis,
+ De cestuy mien' epistre en vers
+ T'envoyer, non obstant qu'envers
+ Ton fait riens ne fait, bien le say je,
+10 Mais comme nous lisons: le saige
+ Enseigne aux disciples a prendre
+ Amistié aux saiges, se apprendre
+ Desirent; et pour tant en voye
+ M'a mis ton scens que je l'envoye.
+15 Sy soit premisse a humble chiere
+ Recommandacion trés chiere,
+ Te suppliant que a desplaisance
+ Ne te tourt se adès plaisance
+ Ay qu'em singulier nom je parle
+20 A toy, car je l'ay apris par le
+ Stille clergial de quoy ceulx usent
+ Qui en science leurs temps usent.
+ Et moy, désirant de tes oeuvres
+ Vertueuses veoir, que oeuvres
+25 Te suppli humblement trés or
+ A moy ton valable tresor
+ Que ou giron Science puisas,
+ Lequel bien estendu puis as.
+ Mon femenin scens ne desprises
+30 Sy que g'i faille, ains adès prises
+ La grant amour qu'ay a savoir,
+ Par quoy te foys ce assavoir.
+ Et se de veoir apetis,
+ Combien qu'en moy scens a petis,
+35 De mes dittiez, saiches de voir,
+ Commander puez par droit devoir,
+ Sans enquerir ou ne comment,
+ Car tout est en ton bon comment.
+ Et, pour ce que je suis certaine
+40 De ton scens, t'envoyé certaine
+ Desplaisance que j'ay complainte
+ Plourable, expliquant ma complainte,
+ Doulousant de ce que mieulx estre
+ Adès ne voy le mondain estre
+45 Gouverné, qui de mal em pire
+ Va, ce m'est vis, en tout empire;
+ Et ce mal qui m'anuye et poyse
+ Sçay que ton meismes scens moult poise,
+ Car que on se gouvernast a droit
+50 Tout hom desire en qui a droit.
+ O maistre! quel merveille dure
+ Est de veoir ou temps qui dure
+ Mençonge et barat si en cours
+ En cités, en chastiaulx, en cours
+55 De princes, par rigle commune,
+ En nobles gens et en commune,
+ En clergie et en toute court
+ De justice, sans doubte, court
+ Sy que verité point n'a part,
+60 En lieu aucun mucié n'appart,
+ Mais chascun s'efforce d'avoir
+ Par grant convoytise d'avoir
+ Malice frauduleuse et cure
+ De decepvoir, et nul n'a cure
+65 De vertueux prouffiz acquerre.
+ Sans plus s'estudient a querre
+ Les biens vains qui a vices tirent,
+ A riens plus les mondains ne tirent.
+ O te souvient il, mon chier sire,
+70 Com trop plus le miel que la cire
+ Phillosophie nous apreuve,
+ Sy com Bouesce trait a preuve
+ En son bel et notable livre
+ Qui consolacion nous livre,
+75 Quant les biens met sy a despris
+ Qui des mondains sont adès pris
+ Et esleuz plus que autre grace?
+ Mieulx aiment que ciel terre grace
+ Semée de fiens et d'ordure.
+80 Tel convoitise ou temps d'or dure.
+ On treuve en escript es leus
+ Livres que jadiz les esleuz
+ Saiges phillosophes estoyent
+ Des cités ou lieux ou estoyent
+85 Conseilleurs, et aussi des roys,
+ Et par leur bon scens les desroys
+ Supperflus erent confondus,
+ Sy com jadiz fu confondus
+ L'orgueil du roy Emiradès,
+90 Com mon scens voit et mire adès,
+ Par Philometor, le vaillant
+ Phillosophe, qui son vaillant
+ Et soy meisme en ame et en corps
+ Mist pour bien commun et encors.
+95 Ce prouffit meisme adès faisoyent
+ Les bons saiges qui desfaisoyent
+ Les laides settes, mais en vie
+ A pou n'est nul qui ait envie
+ Devers le bien commun soy traire,
+100 Mais chascun le propre a soy traire
+ Veult; plus n'est la chose publique
+ Gardée, ainçois tout en publique
+ De telz orreurs faire on n'a honte
+ Dont meisme Nature en ahonte.
+105 Es voluptez chascun s'enlace,
+ Ne je ne voy nul qui s'en lasse;
+ Gent ne considerent qu'ilz faillent;
+ Toutes bonnes coustumes faillent,
+ Car vertus sont mis en mesconte;
+110 De science on ne tient mais compte
+ Par qui on gouvernoit jadis
+ Les raignés, comme ailleurs ja dis;
+ Pour ce estoit equité au monde,
+ Mais ore y a pou de gent monde.
+115 Lors le siecle estoit de fin or
+ Qui du tout est a defin or.
+ Les princes estoyent lettrez,
+ Lesquels les pilliers et les trefz
+ Doivent estre pour soustenir
+120 Justice et puepple soubz tenir
+ Par ordre de loy et raison.
+ Eloquens par vraye rayson
+ Les nobles travaillans confors
+ Donnoyent aux pueples confors
+125 Excercitant les meurs parfaiz
+ En sollicitude et par faiz,
+ Et leur vie ainsi employoyent,
+ Combien que l'eschine en ployoient
+ Souventes foiz par mainte paine
+130 Pour vertu dont pou ore on paine.
+ Or regardes s'en tel maniere
+ Ceulx qui de fait et de maniere
+ Se doivent delitter en suivre
+ Noble fait vueillent ceulx ensuivre:
+135 S'il en est assez d'ainsi faiz,
+ Louez ent Dieu et je aussi faiz.
+ Freres chiers, pourroit on compter
+ Le nombre de ceulx dont compter
+ On puet les grans orguieulx hautains
+140 Pour supperflus habis hault tains
+ Ou par richesces que on a quises
+ Au grief d'autruy et mal aquises
+ Puet estre en honneurs ou estas?
+ Apperçois tu nulz telz es tas
+145 Des mondains? croy que si sens faille:
+ N'ay doubte que de ce je faille
+ Et appert que trestuit enssemble
+ Cuident estre dieux; que t'en semble?
+ Est ce voye d'en meurs errer
+150 Ou ce c'est la sante d'errer?
+ Meismes voit on qu'en orgueil monte
+ Maint de qui le scens petit monte
+ Et qui n'ont pas vaillant ma coiffe
+ Des fortunez biens, et a quoy fe-
+155 Roye de ce plus long procès?
+ Car certain es qu'a la proces-
+ Sion en dure longue route,
+ Et par tel erreur foy est route
+ Au monde ou pou on voit aprendre
+160 Les meurs qui bonnes sont a prendre.
+ Aux juges par ta foy meffaire
+ Vois tu fors droit en riens meffaire,
+ Chier frere et amy, or prens garde
+ Se adès justice bien on garde.
+165 Ha! Justice la trés eleue
+ Com notablement tu es leue
+ Et enseignée es traittiez
+ Ou l'en apprent justes traittiez!
+ Voiz tu que la faveur des droiz
+170 Soit estendue adès es droiz
+ Povres orphelins et aux lasses
+ Vefves de plourer non ja lasses.
+ Et que t'en semble? est il ainsi?
+ Je croy que non certes, ains si
+175 Est tout le monde adès tourné
+ Que tout bien leur est destourné.
+ Et ce puis pour certain tenir,
+ Car bien m'en sçay a quoy tenir,
+ Et Fortune m'a fait maistresce
+180 Du sçavoir par preuve, mais trés ce
+ Que fus en ses liens liée
+ Nul ne vint plus a chiere liée
+ M'offrir confort en bonne entente
+ Fors puet estre ainsi comme en tente
+185 Les simples pour les decepvoir,
+ Et certes je dis de ce voir,
+ Dont mes adversitez communes
+ Sont ainsi tournées comme unes
+ Acoustumances qui adès
+190 Continuent, ainsi a des
+ Meschiefs eüz de ma partie
+ Puis que je parti ma partie
+ Vraye et loyal a ton amy:
+ Estoit cil, si ert il a my
+195 Sy que jamais si fait n'aray
+ Comme ailleurs qu'ycy le naray.
+ Et de telz annuis encor ay je
+ Dont je te pri de bon couraige,
+ Que Dieux pries que pacience
+200 M'i doint, car je n'ay pas science
+ De toudis me tenir com forte
+ En pacience qui conforte.
+ Dieu pry qu'il t'ottroit par durable
+ Temps vivre au monde et pardurable.
+205 Escript seullette en m'estude
+ Le dixsiesme jour par estude
+ De Fevrier l'An Mil quatre cens
+ Et trois en deliberé scens.
+
+ Christine de Pizan, ancelle
+210 De Science, que cest an celle
+ Occuppacion tint vaillant,
+ Ta disciple et ta bienveillant.
+
+
+1: _Cette pièce ne se trouve que dans les mss. de la famille_ A.
+
+_Dans la rubrique_ A2 _ajoute_ tout de rimes equivoques
+
+9 _On pourrait corriger_: r. ne soit
+
+50 A1 homme
+
+59 A n'appart
+
+87 A1 errent
+
+125 A1 Exercititant
+
+162 A2 _ajoute_ n' _devant_ en
+
+174 A1 nom
+
+196 A1 que y.
+
+199 A prie
+
+201 A conforte
+
+209 A P. an ce celle
+
+
+
+
+
+
+ERRATA
+
+[corrigées dans l'édition électronique]
+
+
+
+ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS
+
+
+P. 15, vers 445, mettre un point d'interrogation après _Cartage_.
+
+P. 15, vers 449, remplacer le point d'interrogation qui est à la fin
+de ce vers par un simple point.
+
+P. 16, vers 489, il serait préférable de mettre deux points après
+_plus_ et d'écrire _rigle_ au lieu de _riglé_.
+
+
+
+LE DIT DE LA ROSE
+
+
+P. 31, vers 81, on pourrait corriger _firent_ par _sirent_.
+
+P. 32, vers 100, lire: _chappellès_.
+
+P. 32, vers 108, on peut écrire aussi _acompagnie_ en un seul mot.
+
+P. 47, vers 590, lire: _bel estre_.
+
+
+
+LE DÉBAT DE DEUX AMANTS
+
+
+P. 51, vers 62, supprimer l'apostrophe après _cest_.
+
+P. 58, vers 309, mettre un point à la fin de ce vers.
+
+P. 66, vers 565, lire: _apoir_ en un seul mot.
+
+P. 71, vers 749, il vaudrait mieux supprimer le D majuscule de
+_de_ et reporter le point d'interrogation à la fin du vers.
+
+P. 79, vers 1013, corriger en mettant _au plus lié_ au singulier.
+
+P. 84, vers 1165, supprimer la virgule après _Sire_.
+
+P. 109, vers 2004, fermer les guillemets après _feste_.
+
+
+
+LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS
+
+
+P. 116, vers 162, lire: _apoir_ en un seul mot.
+
+P. 122, vers 356, _atant_ serait peut-être mieux écrit ici _a tant_.
+
+P. 125, vers 480, supprimer l'apostrophe après _cest_.
+
+
+
+LE DIT DE POISSY
+
+
+P. 161, vers 77, il vaut mieux prendre la forme de B _chantoit_ et
+supprimer la virgule après ce mot.
+
+P. 163, vers 119, lire: _ysneles_ au lieu de _ysveles_.
+
+P. 166, vers 217, lire: _descendus_.
+
+P. 166, vers 247, on pourrait écrire aussi _desrener_ au lieu de
+_d'esrener_.
+
+P. 170, vers 357, on peut mettre _ou_ à la place de _on_.
+
+P. 172, vers 431, lire: _Es cuisines_.
+
+P. 177, vers 587, écrire: _l'endemain_.
+
+P. 184, vers 841, remplacer le point qui est après _gracieulx_ par
+une virgule.
+
+P. 192, vers 1101, mettre une virgule après _Longs_ et écrire _enarchiez_
+en un seul mot.
+
+P. 194, vers 1154, mettre une virgule après _flans_ et supprimer le
+point et virgule après _rains_.
+
+P. 205, vers 1518, lire: _doulcès_.
+
+P. 212, vers 1747, reporter la virgule après _ce_.
+
+
+
+***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES POETIQUES II***
+
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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