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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + + + + +Title: Oeuvres poetiques II + +Author: Christine de Pisan + +Release Date: July 4, 2004 [eBook #12812] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + + +***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES POETIQUES II*** + + + +Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team. + +This file was produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +SOCIÉTÉ + +DES + +ANCIENS TEXTES FRANÇAIS + + + +OEUVRES POÉTIQUES + +DE + +CHRISTINE DE PISAN + + + +II + + + +OEUVRES + +DE + +CHRISTINE DE PISAN + +PUBLIÉES + +PAR + +MAURICE ROY + + + +TOME DEUXIÈME + +L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS, +LE DIT DE LA ROSE, +LE DÉBAT DE DEUX AMANTS, +LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS, +LE DIT DE POISSY, +LE DIT DE LA PASTOURE, +ÉPITRE A EUSTACHE MOREL. + + + +PARIS + +LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie. + +RUE JACOB, 56 + +M DCCC XCI + + + + +Publication proposée à la Société le 23 avril 1884. + +Approuvée par le Conseil le 25 février 1885, sur le rapport +d'une commission composée de MM. Meyer, Paris et Raynaud + +_Commissaire responsable:_ +M. P. MEYER. + + + + + + + +INTRODUCTION + + +Avec ce deuxième volume nous abordons la publication d'oeuvres +importantes formant de véritables poèmes. Façonné déjà par la +composition de la plupart des petites pièces charmantes que nous +connaissons, le génie poétique de Christine va maintenant se donner +libre carrière et s'élever d'un degré. + + + + +1.--ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS + + +L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par +Christine pour réaliser ce progrès. Le sujet de ce poème était +d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la +défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux +détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant +spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme +entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames +de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et +trompeurs [1]. + +Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que +les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs +fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent +de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour, +et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement +l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et +réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers +loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements. Puis +Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un +remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en +faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se +posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du +sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple +logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés +par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne, +s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont +douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur +toutes les égarements de quelques-unes. Cependant, entraînée par +l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer +vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes +et de dénoncer avec indignation _l'Art d'aimer_ d'Ovide et le _Roman +de la Rose_ de Jean de Meun. + +Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre +les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute +réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux +et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas +intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent. Dans cette +lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent +complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre +chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le +célèbre maréchal Boucicaut [3]. Ce dernier, qui revenait de sa +brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux +sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399 +(11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche», +un ordre de chevalerie pour la défense des femmes. + +Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur +concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient +de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine +s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de +Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé +leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que +l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son +sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la +fameuse querelle du roman de la Rose. + +A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait +de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de +Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de +préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc» +partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de +Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui +répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en +question [5]. + +Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me +Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre +l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à +Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de +la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser +au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401. +Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre +qu'il désirait connaître. + +Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant +presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile +fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista +dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout +publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes +hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et +salvable vie». + +On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et +investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament +ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires. +Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur +contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et +la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de +tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au +Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville. Cette requête fut écrite +la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.). + +L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment, +mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas +complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson +contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de +thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre +Col, chanoine de Paris[8]. + +Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous +sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un +retentissement considérable et dut certainement placer Christine au +rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même, +pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature +ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai, +quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations, +Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en +appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces +légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et +l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la +première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une +école de moralistes» + +Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces +continuateurs et admirateurs[10]. + +Mathieu Thomassin rend hommage dans son _Registre Delphinal_ aux +sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans +son _Champion des dames_; plus tard Jean Bouchet compose _Le Jugement +poétique de l'honneur femenin_, et enfin Jean Marot se fait +l'interprète des mêmes sentiments dans _La vray disant advocate des +dames_[11]. + +Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le +souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était +nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque +on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de +«contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul +exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque +que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique +exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le +baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques +feuillets, sans date ni nom d'imprimeur. L'Épître au dieu d'amours y +est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de +la Rose nommé le _Gratia dei_». Cette édition, fautive comme toutes +celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon +texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A. + +Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par +Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition +des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à +537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of +Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend +seulement 68 strophes de sept vers. + +Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a +été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et +12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans +la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce +poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve +signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14] +(Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu. + + + + +II.--LE DIT DE LA ROSE + + +Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc. st.), est en quelque +sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de +Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû +certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un +défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans +une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux +exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la +«Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de +la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et +la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des +dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien +présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en +même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y +sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se +trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604 +(B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la +description dans notre premier volume. + + + + +III.--LE DÉBAT DE DEUX AMANTS + + +Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était +l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de +l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les +sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant +quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de +la société contemporaine. Ces compositions, inspirées par un esprit +surtout métaphysique, se nommaient alors _des dits_ ou _ditiés +d'amour_. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au +plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration +de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques +ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance, +le _Débat de deux Amants_ paraît être le début d'une nouvelle série de +compositions entièrement consacrées à l'amour. + +La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du +duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui +eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive +des divertissements de la haute société qui s'y était donnée +rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste +les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son +coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune +écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble +refléter toutes les impressions d'un bonheur complet. De ces deux +personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre +l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive +à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute +appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans. + +Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème +permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers +1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce +monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26 +juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la +défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous +le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au +commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était +de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et +1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut +composé le _Débat de deux Amants_. + +Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui +donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le _Débat +de deux Amants_ fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de +ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles +d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince +et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la +Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des +librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est +aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique. Ce ms. du xve +siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement +teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc +d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat. sous le n° 1740 du +fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau), +980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette +copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de +Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre. + +Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une +nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie +précédemment dressée des familles A et B: + + + A + + A1 A2 [B] [C] + /--------\ /-----\ + B1 B2 B3 C1 C2 + + + +IV.--LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS + + +Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut, +contient l'exposé de trois cas d'amours. + +Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et +sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à +donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure? +Telle est la question que pose Christine. + +Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout +espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari +jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel +amour? + +Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un +enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier +qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa +grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement? + +Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la +sagace appréciation du bon sénéchal. + + + +V.--LE LIVRE DU DIT DE POISSY + + +Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la +plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la +première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit +voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille, +religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une +brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la +route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du +chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une +description complète des charmes de la campagne par une délicieuse +matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants +harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux +«bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de +Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai +où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description. + +Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la +célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des +religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs +privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur +superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule +rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable +société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le +lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre +congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis +on reprend le chemin de Paris. + +C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée +au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la +forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte +de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste +préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec +elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la +jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa +tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame +et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus +digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur +qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de +Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses +regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier +qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est +celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à +laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa +douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien +aimée. + +Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque +sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la +beauté. + +Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate +qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à +l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs +elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311). + +Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons +signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 +(B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2). + + + +VI.--LE DIT DE LA PASTOURE + + +Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale +fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur +prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons +croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu +l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et +l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs +en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans +son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une +histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que +Christine dut, sans doute, écrire sur commande. + +C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme +exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer +jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise +ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et +toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins +intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces +citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la +demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray +regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la +pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau +complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses +divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs +rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se +dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les +bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses +chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son +escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence +l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour +objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart +de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et +cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant +les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée +par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace +avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent +tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières +de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu +depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur +quelque terre lointaine. + +Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre +tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve +transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat. C'est une +copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en +maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la +bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du +catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre +B4. + +Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection +Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en +maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des +mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque +Nationale. + +Une troisième transcription isolée du dit de la Pastoure existait +aussi dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et est signalée par +Barrois dans sa _Bibl. protypographique_ aux inventaires de 1467 sous +le n° 1368 et de 1487 sous le n° 2128. Nous ne savons ce qu'est devenu +ce ms. + + + +VII.--EPITRE A EUSTACHE MOREL + + +Cette lettre, écrite la même année que le dit de la Pastoure, présente +un certain intérêt en ce sens qu'elle est la seule parvenue jusqu'à +nous qui permette de constater les relations de Christine avec l'un +des meilleurs poètes de son époque. Elle a pour objet la critique des +moeurs contemporaines, thème si souvent traité par Eustache Deschamps +dans le style incisif et personnel qu'on lui connaît. + +La lettre de Christine, au contraire, se distingue par sa forme +recherchée; malheureusement l'abus des rimes équivoquées en rend la +lecture difficile et fatiguante, mais, aux yeux des contemporains, +cette recherche était un mérite. Eustache Deschamps y répondit par une +ballade pleine d'éloges et de compliments (voy. édit. Queux de +Saint-Hilaire, VI, p. 251). + +Les deus mss. de la famille _A_ (Bibl. Nat. fr, 605 (_A_1) et +Mus. Brit. Harl. 4431 (_A_2), que nous avons signalés dans +l'introduction du tome I, renferment seuls l'Épître à Eustache Morel. + + +[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer que la + Chronique du maréchal Boucicaut renferme, au chap. XXXVIII de la + 1re partie, la relation d'une requête présentée au roi par des + dames qui se plaignent «d'aucuns puissans hommes qui par leur + force et puissance les vouloient desheriter de leurs terres, de + leurs avoirs et de leurs honneurs...». Bien que ce fait ne soit + pas absolument semblable à celui exposé au début de l'Épître au + dieu d'amours, il y a pourtant entre eux une certaine analogie et + une coïncidence de date qui ne peuvent passer + inaperçues. Toutefois il ne faut pas perdre de vue que la + Chronique du maréchal Boucicaut paraît avoir été composée par + Christine elle-même, ainsi que l'a indiqué pour la première fois + M. Kervyn dans son _Étude littéraire sur Froissart_, I, + p. 230. Les divers rapprochements que nous avons faits de notre + côté semblent également confirmer cette opinion. + +[2] Jean Gerson fit un sermon dans lequel il défendit la lecture du + roman de la Rose et écrivit, le 18 mai 1402, un traité allégorique + contre l'immoralité de ce poème. + +[3] Voy. le rôle que Christine fait jouer au maréchal, _Livre des + faicts_, 1re partie, chap. XXXVIII. + +[4] Jean de Montreuil, prévôt de Lille, fut secrétaire du Dauphin, du + duc de Bourgogne, puis de Charles VI. Il mourut à Paris en 1418 + l'une des premières victimes de la trahison de Perrinet Leclerc. + Un choix de ses lettres a été publié par D. Martène (_Amplissima + Collectio_, II, p. 1311 à 1465), mais d'autres en assez grand + nombre sont encore inédites (Voy. A. Thomas. _De Johannis de + Monsteriolo vita et operibus_. Thèse de la Faculté des Lettres de + Paris, 1883). + +[5] Cette réplique n'est pas datée, mais il paraît certain qu'elle a + du être écrite en 1401. Elle se trouve avec les lettres suivantes + parmi les «_Epistres du debat sur le Rommant de la Rose._» (Bibl. + Nat. fr. 835, 604, 1563 et 12779). + +[6] Issu d'une famille de la bourgeoisie de Sens, Gontier Col était + dès 1879 receveur des aides «es terres entre les rivières de Seine + et de Dyve» (Delisle, _Mandements de Charles V_, n° 1869). + Secrétaire du roi en mars 1380 (Douet-D'Arcq, _Comptes de + l'Hôtel_, p. 22) il fut, à partir de 1395, chargé de plusieurs + missions importantes qui lui valurent bientôt la réputation d'un + fin diplomate. Il se fit surtout remarquer par ses habiles + négociations avec le roi d'Angleterre. Condamné au bannissement en + 1412 pour avoir soutenu le parti du duc d'Orléans + (Arch. Nat. X'IA*[** not sure about this word**] 1479 fol. 207 et + 278), il rentra bientôt en faveur et reçut dès 1414 une mission + auprès de Jean VI, duc de Bretagne; il fit également partie + l'année suivante de l'ambassade envoyée en Angleterre et composée, + suivant le témoignage du Religieux de Saint-Denys, «des + personnages les plus considérables et des plus fameux orateurs du + royaume» (_Chr._ V, p. 507). En même temps qu'il acquérait une + grande renommée d'homme politique, Gontier Col se distinguait + aussi comme érudit et philosophe. Il était devenu l'ami intime du + grand théologien Nicolas de Clemangis et avait réuni une + collection d'ouvrages savants de la plus haute valeur. On + remarque, en effet, qu'il autorisa le pape Benoît XIII à faire + faire la copie d'un exemplaire des lettres de Pline le jeune + existant dans sa bibliothèque (Delisle, _Cabinet des Mss_., I, + p. 486) et qu'il offrit aussi au duc de Berry «une bien grande + mappemonde bien historiée, enroollée dans un grand et long estuy + de bois» (Delisle, _Cab. des mss._, III, _librairie du duc de + Berry_, n° 191). + + Gontier Col avait épousé Marguerite Chacerat appartenant à une + famille de riches marchands drapiers de Sens, et était devenu + seigneur de Paron. + + Il eut un fils, Nicolas Col, né en 1397, qui fut maître des + requêtes de l'Hôtel et prévôt de Sens. (_Arch. de l'Yonne_, E. 300 + et H. 528 + +[7] Nous devons rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la + Préface de notre tome 1er, p. xviii, note, où sur la foi d'un ms. + et de nombreux auteurs, nous avons incidemment avancé que la + requête de Christine à la reine était datée du _1er février 1407_; + la date exacte est 1401, la plus vraisemblable d'ailleurs et qui + se trouve seule confirmée par tous les autres ms. Toutefois + l'induction que nous avions tirée de la date en question ne se + trouve en aucune façon détruite par le fait de cette inexactitude, + car le ms. du duc de Berry renferme d'autres oeuvres composées à + une époque très voisine de 1407. + +[8] Voy. A. Piaget, _Chronologie des Épîtres sur le roman de la Rose_, + dans _Études romanes dédiées à Gaston Paris_, 1891, p. 113 à 120. + +[9] Voy. «le Bien des Femmes» (_Romania_, VI, 500), «la Bonté des + Femmes» (_Romania_, XV, 315), etc., mais les pièces dirigées + contre le sexe faible étaient bien plus nombreuses, M. P. Meyer en + a donné une liste dans _Romania_, VI, 499. + +[10] A partir du milieu du xve siècle la littérature en faveur des + femmes comprend un très grand nombre de pièces importantes, telles + que _le Chevalier aux dames_, _le Miroir des dames_ de Bouton, _la + déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des dames_ par + Pierre Michaut, etc. M. A. Piaget en a donné un aperçu fort + intéressant dans son _Martin Le Franc_, Thèse de la Faculté des + Lettres de Genève, Lausanne, 1888, p. 127 à 167. + +[11] Voy. divers extraits de ces auteurs donnés par R. Thomassy dans + son _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_, p. 92 à + 102. + +[12] Voy. Harisse, _Excerpta Colombiniana_, Paris, 1887, p. 80, n° 46 + +[13] Nous ne parlons pas d'un ms. appartenant à Westminster Abbey et + signalé par M. Paul Meyer (_Bull, de la Société des Anc. Textes_, + 1875). C'est une copie sur papier faite au milieu du xve siècle et + qui ne paraît pas avoir une bien grande valeur. Elle renferme à la + suite de diverses poésies l'Épître au Dieu d'Amours et le Dit de + la Pastoure de Christine de Pisan. + +[14] Barrois, _Bibliothèque protypographique ou Librairie des fils du + roi Jean_, Paris, 1830, p. 204. + +[15] L'association connue sous le nom de «Court amoureuse» avait été + fondée dans l'hôtel du duc de Bourgogne le 14 février 1400 un an, + jour pour jour, avant la date que Christine donne à son poème du + Dit de la Rose. Elle avait été instituée dans l'intention + d'honorer le sexe féminin et ne comprenait pas moins de 600 + membres dont les noms nous ont été conservés par les mss. du + fonds français 5233 et 10469; voy. l'art, de M. A. Piaget dans + _Romania_, XX, p. 417 à 454. On est étonné toutefois de rencontrer + parmi les membres d'une semblable société des noms tels que ceux + de Gontier Col et de Pierre Col qui, on le sait, étaient de + fidèles disciples de Jean de Meun et des adversaires de Christine. + +[16] Delaville le Roulx, _La France en Orient_, I, p. 379. + +[17] Barrois, _Bibl. protyp_. n° 1353 (Bruges) et 1952 (Bruxelles) + +[18] R. Thomassy, _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_, + p. 119 et 120. + +[19] «Le bon berger ou le vray régime et gouvernement des bergers et + bergères, composé par le rustique Jehan de Brie,» publié, d'après + l'édit. de 1541, par Paul Lacroix. Paris, Liseux, 1870. + + + + + + + L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS + LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS + LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS + LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE + ÉPITRE A EUSTACHE MOREL + + + + +L'EPISTRE + +AU DIEU D'AMOURS + +(_Mai 1399_). + + +CI COMMENCE L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS + + + Cupido, roy par la grace de lui, + Dieu des amans, sanz aide de nullui + Regnant en l'air du ciel trés reluisant, + Filz de Venus la deesse poissant, +5 Sire d'amours et de tous ses obgiez, + A tous nos vrais loiaulx servans subgiez, + SALUT, AMOUR, FAMILIARITÉ, + Savoir faisons en generalité + Qu'a nostre Court sont venues complaintes +10 Par devant nous et moult piteuses plaintes + De par toutes dames et damoiselles, + Gentilz femmes, bourgoises et pucelles, + Et de toutes femmes generaument, + Nostre secours requerans humblement, +15 Ou, se ce non, du tout desheritées + De leur honneur seront et ahontées. + Si se plaingnent les dessusdittes dames + Des grans extors, des blasmes, des diffames, + Des traïsons, des oultrages trés griefs, +20 Des faussetez et de mains autres griefs, + Que chascun jour des desloiaulx reçoivent, + Qui les blasment, diffament et deçoivent. + Sur tous païs se complaignent de France, + Qui jadis fu leur escu et deffense, +25 Qui contre tous de tort les deffendoit, + Com il est droit, et si com faire doit + Noble païs ou gentillece regne. + Mais a present elles sont en ce regne, + Ou jadis tant estoient honnourées, +30 Plus qu'autre part des faulz deshonnourées, + Et meismement, dont plus griefment se deulent, + Des nobles gens qui plus garder les seulent. + Car a present sont pluseurs chevaliers + Et escuiers mains duis et coustumiers +35 D'elles traÿr par beaulx blandissemens. + Si se faignent estre loyaulx amans + Et se cueuvrent de diverse faintise; + Si vont disant que griefment les atise + L'amour d'elles, qui leur cuer tient en serre, +40 Dont l'un se plaint, a l'autre le cuer serre, + L'autre pleure par semblant et souspire, + Et l'autre faint que trop griefment empire, + Par trop amer tout soit descoulouré + Et presque mort et tout alangoré, +45 Et jurent fort et promettent et mentent + Estre loiaulx, secrez, et puis s'en vantent. + D'aler souvent et de venir se peinent, + Par ces moustiers ça et la se pormenent + En regardant, s'apuient sus aultelz +50 Par faulx semblans, moult en y a de telz; + Parmi rues leurs chevaulx esperonnent + Gays et mignos a cliquetes qui sonnent; + Moult font semblant d'en estre embesoignez: + Mules, chevaulz ne sont pas espargniez. +55 Diligens sont de bailler leurs requestes; + Moult enquierent ou sont nopces et festes, + La vont pluseurs jolis, mignoz et cointes, + Si font semblant de sentir de noz pointes + Si qu'a peine les peuvent endurer. +60 Aultres mettent grant peine a procurer + Par messages ou par quelque acointance + A mettre a fin ce que leur faulz cuer pense. + Par telz maintiens en plus de mille guises + Les faulz amans se cueuvrent de faintises, +65 C'est assavoir les desloiaulz qui héent + Foy, loiaulté, et a decevoir béent; + Car les loyaulz ne sont pas en ce compte, + Et ceulz doit on amer et tenir compte, + Car decevoir en nul cas ne vouldroient: +70 Je leur deffens; pour ce consens qu'ilz aient + De noz doulz biens savoureux bonne part, + Car a mes gens largement en depart; + Et ceulz tienent mes vrais commandemens, + Justes, loiaulz, et bons enseignemens; +75 Si leur deffens villenie et meffait, + Et leur commans poursuivre honneur de fait, + Estre loiaulz, secrez et voir disans, + Larges, courtois, et fuïr mesdisans, + Humbles et doulz, jolis et assesmés, +80 Fermes et frans, poursuivre a estre amez, + Armes suïr a ceulx qu'il apartient + Loz acquerir. Qui en ce point se tient, + Sache pour vray que ne lui fauldray mie + A lui donner dame belle et amie; +85 Car, quant ainsi je suis d'aucun servi, + Guerdon lui rens comme il a desservi. + Mais se bien vient a ces faulz d'aventure + N'est pas droit bien, combien que je l'endure, + Car en tous cas le bien est moult petit +90 Quant il est pris sanz desir n'appetit. + Et que vauldroit a homs descouragié + Grans viandes, ypocras ou saugié + Puis que saveur nulle ou pou y aroit? + Mais a cellui qui desirant seroit +95 De pain faittis ou d'une miche blanche, + S'ataindre y puet, Dieu scet com il la tranche + Joyeusement et de grant cuer s'en paist! + Ainsi de toute riens desirée est. + Ainsi, se trop ne sont aperceües, +100 Sont maintes fois les dames deceües, + Car simples sont, n'y pensent se bien non, + Dont il avient souvent, veullent ou non, + Qu'amer leur fault ceulz qui si les deçoivent, + Traïes sont ains qu'elles l'aperçoivent. +105 Mais quant ainsi sont fort envolopées, + Les desloiaulz qui les ont attrapées, + Or escoutez comment ilz s'en chevissent: + Ne leur souffist ce qu'ainsi les trahissent, + Ains ont compaings de leur male aliance; +110 Si n'y remaint ne fait ne couvenance + Qui ne soit dit l'un a l'autre, et, trop plus + Qu'ilz n'ont de bien, se vantent que reclus + Sont devenus en la chambre leurs dames + Dont sont amez, puis jurent corps et ames +115 Comment du fait il leur est avenu + Et que couché braz a braz y ont nu. + Les compaignons ce dient es tavernes, + Et les nobles font leurs pars et leurs sernes + En ces grans cours de noz seigneurs les ducs, +120 Ou chieux le roy, ou ailleurs espandus, + Et la tienent de telz plais leurs escoles, + Pluseurs y a qui deussent leurs paroles + En bons contes drecier sanz bourderie + A raconter pris de chevalerie; +125 Mais aux grans feux a ces soirs, ou sus couches, + La rigolent l'un l'autre, et par reproches + S'entredient: «Je sçay bien de tes fais, + Telle est t'amie et tu le jolis fais + Pour sienne amour, mais pluseurs y ont part, +130 Tu es receu quant un autre s'en part!» + La diffament les envieux la belle + Sanz achoison ne nul mal savoir d'elle + Et lors cellui qui en est rigolé + Monstre semblant qu'il en soit adoulé; +135 Mais moult lui plaist de ce qu'on l'en rigole + Et de son bec mainte parole vole + Qui blasme vault, combien qu'il s'en excuse; + En excusant celle nomme et accuse, + Et fait semblant de celer et couvrir +140 Ce qu'il lui plaist a dire et descouvrir. + D'aultres y a qui le rigol commencent + Ad celle fin que les autres s'avancent + D'eulx rigoler et d'eulx ramentevoir + Ce qu'ilz veulent a tous faire assavoir; +145 Si s'en rient et, tout en accusant, + Se vont du fait laschement excusant. + Si en y a qui se sont mis en peine + Qu'on les amast, mais perdu ont leur peine; + Si sont honteux dont ilz sont reffusé; +150 Ne veulent pas qu'on croie que musé + Ayent en vain, pour ce de ce se vantent + Qu'oncques n'avint, et, se en ce lieu hantent, + Pour aucun cas ou par quelque accointance, + De tout l'ostel conteront l'ordenance +155 Pour enseignes de confermer leurs bourdes. + La sont dites maintes paroles lourdes; + Et qui dire ne les veult mie apertes + Les monstre au doigt par paroles couvertes; + La sont femmes moult laidement nommées +160 Souventes fois et sanz cause blasmées, + Et meismement d'aucunes grans maistresses, + Tant ayent ilz blondes ou brunes treces. + Dieux, quelz parleurs! Dieux, quelles assemblées + Ou les honneurs des dames sont emblées! +165 Et quel proffit vient d'ainssi diffamer + A ceulz meismes qui se deussent armer + Pour les garder et leur honneur deffendre? + Car tout homme doit avoir le cuer tendre + Envers femme qui a tout homme est mere +170 Et ne lui est ne diverse n'amere, + Ainçois souefve, doulce et amiable, + A son besoing piteuse et secourable, + Qui tant lui a fait et fait de services, + Et de qui tant les oeuvres sont propices +175 A corps d'omme souefvement nourrir; + A son naistre, au vivre et au morir, + Lui sont femmes aidans et secourables, + Et piteuses, doulces et serviables. + Si est celui maucognoiscent et rude +180 Qui en mesdit, et plein d'ingratitude. + Encor dis je que trop se desnature + Homme qui dit diffame, ne laidure, + Ne reproche de femme en la blasment, + Ne une, ne deux, ne tout generaulment. +185 Et supposé qu'il en y ait de nyces + Ou remplies de pluseurs divers vices, + Sanz foy n'amour ne nulle loiaulté, + Fieres, males, plaines de cruaulté, + Ou pou constans, legieres, variables, +190 Cautelleuses, fausses et decevables, + Doit on pour tant toutes mettre en fremaille + Et tesmoignier qu'il n'est nulle qui vaille? + Quant le hault Dieu fist et forma les angelz, + Les cherubins, seraphins et archangelz, +195 N'en y ot il de mauvais en leurs fais? + Doit on pour tant angelz nommer mauvais? + Mais qui male femme scet, si s'en gart + Sanz diffamer ne le tiers ne le quart + Ne trestoutes en general blasmer +200 Et tous leurs meurs femenins diffamer; + Car moult en fu, est et sera de celles + Qui a louer sont com bonnes et belles + Et ou vertus et graces sont trouvées, + Sens et valeur en bonté esprouvées. +205 Et de blasmer celles qui le moins valent + Ceulz qui ce font, encor dis je qu'ilz falent, + S'ils les nomment, disant qui elles sont, + Ou demeurent, quoy ne quelz leurs fais sont. + Car le pecheur on ne doit diffamer, +210 Ce nous dist Dieux, n'en publique blasmer. + Les vices bien puet on et les pechiez + Trés fort blasmer, sanz ceulz qui entechiez + En sont nommer, ne diffamer nullui, + Ce tesmoigne l'escript ou je le lui. +215 De telz parleurs en y a a grans sommes, + Dont grant honte est tel vice en gentilz hommes: + Je di a ceulz qui en sont entechié + Non mie a ceulz qui n'y ont nul pechié, + Car maint y a des nobles si vaillans +220 Que mieulx perdre vouldroient leurs vaillans + Que de telz fais restez ne reprouvez + Fussent pour riens, n'en telz cas pris prouvez; + Mais les mauvais, dont je fais mencion, + Qui n'ont bon fait ne bonne entencion, +225 Ne prenent pas au bon Hutin exemple + De Vermeilles, ou bonté ot si ample + Qu'oncques nulz homs n'y sceut que reprochier, + Ne nul mesdit en diffamant n'ot chier; + Souvrainement porta honneur aux femmes, +230 Ne peust ouïr d'elles blasme ou diffames; + Chevalier fu preux, sage et bien amé, + Pour ce fu il et sera renommé. + Le bon Othe de Grançon le vaillant, + Qui pour armes tant s'alla traveillant, +235 Courtois, gentil, preux, bel et gracieux + Fu en son temps, Dieux en ait l'ame es cieulx! + Car chevalier fu moult bien entechié. + Qui mal lui fist je tiens qu'il fist pechié, + Non obstant ce que lui nuisi Fortune, +240 Mais de grever aux bons elle est commune. + Car en touz cas je tiens qu'il fu loiaulz, + D'armes plus preux que Thalemon Ayaux. + Onc ne lui plot personne diffamer, + Les dames voult servir, prisier, amer. +245 D'aultres pluseurs furent bons et vaillans, + Estre doivent exemple aux deffaillans; + Encor en est maint, il est bien mestiers, + Qui des vaillans suivent les bons sentiers; + Honneur les duit, vaillance les y meine, +250 A acquerir pris et loz mettent peine, + De nobles meurs bien entechiez se perent, + Par leurs beaulz fais leurs vaillances apperent + En ce royaume, ailleurs et oultremer. + Mais je me tais de cy leurs noms nommer +255 Qu'on ne deïst que ce feust flaterie, + Ou qu'il peüst tourner a vanterie. + Et telz doivent gentilz hommes par droit + Estre, autrement gentillece y fauldroit. + Si se plaingnent les dessusdittes dames +260 De pluseurs clers qui sus leur mettent blasmes, + Dittiez en font, rimes, proses et vers, + En diffamant leurs meurs par moz divers; + Si les baillent en matiere aux premiers + A leurs nouveaulx et jeunes escolliers, +265 En maniere d'exemple et de dottrine, + Pour retenir en age tel dottrine. + En vers dient, Adam, David, Sanson, + Et Salemon et autres a foison + Furent deceuz par femme main et tart; +270 Et qui sera donc li homs qui s'en gart? + Li autres dit que moult sont decevables, + Cautilleuses, faulses et pou valables. + Autres dient que trop sont mençongieres, + Variables, inconstans et legieres. +275 D'autres pluseurs grans vices les accusent + Et blasment moult, sanz que riens les excusent. + Et ainsi font clers et soir et matin, + Puis en françois, leurs vers, puis en latin, + Et se fondent dessus ne sçay quelz livres +280 Qui plus dient de mençonges qu'uns yvres. + Ovide en dit, en un livre qu'il fist, + Assez de maulz, dont je tiens qu'il meffist, + Qu'il appella le Remede d'amours, + Ou leur met sus moult de villaines mours, +285 Ordes, laides, pleines de villenie. + Que telz vices aient je le luy nye, + Au deffendre de bataille je gage + Contre tous ceulz qui giter voldront gage; + Voire, j'entens des femmes honnorables, +290 En mes contes ne metz les non valables. + Si ont les clers apris trés leur enfance + Cellui livret en premiere science + De gramaire, et aux autres l'aprenent + A celle fin qu'a femme amer n'emprenent. +295 Mais de ce sont folz et perdent leur peine, + Ne l'empeschier si n'est fors chose vaine. + Car, entre moy et ma dame Nature, + Ne souffrerons, tant com le monde dure, + Que cheries et amées ne soient +300 Maugré touz ceulz qui blasmer les vouldroient, + Et qu'a pluseurs meismes qui plus les blasment + N'ostent les cuers, et ravissent et emblent. + Sanz nul frauder ne faire extorsion, + Mais tout par nous et nostre imprecion, +305 Ja n'en seront hommes si accointiez + Par soubtilz clers, ne pour touz leurs dittiez, + Non obstant ce que mains livres en parlent + Et les blasment qui assez pou y valent. + Et s'aucun dit qu'on doit les livres croire +310 Qui furent fais d'ommes de grant memoire + Et de grant sens, qui mentir ne daignerent, + Qui des femmes les malices proverent, + Je leurs respons que ceulz qui ce escriprent + En leurs livres, je trouve qu'ilz ne quistrent +315 En leurs vies fors femmes decepvoir; + N'en pouoient yceulz assez avoir, + Et tous les jours vouloient des nouvelles, + Sanz loiaulté tenir, nez aux plus belles. + Qu'en ot David et Salemon le roy? +320 Dieu s'en courça et puni leur desroy. + D'autres pluseurs, et meismement Ovide + Qui tant en voult, puis diffamer les cuide; + Et tous les clers, qui tant en ont parlé, + Plus qu'autre gens en furent affolé, +325 Non pas d'une seule mais d'un millier. + Et, se tel gent orent dame ou moillier + Qui ne feïst du tout a leur vouloir + Ou qui meïst peine a les decevoir, + Quel merveille? Car il n'est nulle doubte +330 Que, quant uns homs en tel vilté se boute, + il ne va pas querant les vaillans dames + Ne les bonnes prisiées preudes femmes, + Ne les cognoist, ne il n'en a que faire: + Fors ceulz ne veult qui sont de son affaire; +335 De filletes se pare et de pietaille. + Est il digne d'avoir chose qui vaille + Un vilotier qui toutes met en conte + Et puis cuide trop bien couvrir sa honte. + Quant plus n'en puet et qu'il est ja vieulz homs, +340 D'elles blasmer par ses soubtilz raisons? + Mais qui blasmast seulement les données + Aux grans vices et les abandonnées, + Et conseillast a elles non suivir + Comme ilz ont fait, bien s'en pourroit suivir +345 Et ce seroit chose moult raisonnable, + Enseignement digne, juste et louable, + Sanz diffamer toutes generaument. + Et a parler quant au decevement, + Je ne sçay pas penser ne concevoir +350 Comment femme peust homme decevoir: + Ne le va pas ne cerchier ne querir, + Ne sus son lieu prier ne requerir, + Ne pense a lui, ne ne lui en souvient, + Quant decepvoir l'omme et tempter la vient. +355 Tempter comment?--Voire par tel maniere + Qu'il n'est peine qui ne lui soit legiere + A endurer et faissel a porter. + A aultre riens ne se veult deporter + Fors a pener a elles decevoir, +360 Pour y mettre cuer et corps et avoir. + Et par long temps dure la trioleine, + Souventes fois avient, et celle peine, + Non obstant ce que moult souvent y faillent, + A leurs esmes ja soit ce qu'ils travaillent. +365 Et de ceulz parle Ovide en son traittié + De l'Art d'amours; car pour la grant pitié + Qu'il ot de ceulz compila il un livre, + Ou leur escript et enseigne a delivre + Comment pourront les femmes decevoir +370 Par faintises et leur amour avoir; + Si l'appella livre de l'Art d'amours; + Mais n'enseigne condicions ne mours + De bien amer, mais ainçois le contraire. + Car homs qui veult selon ce livre faire +375 N'amera ja, combien qu'il soit amez, + Et pour ce est li livres mal nommez, + Car c'est livre d'Art de grant decevance, + Tel nom li don, et de fausse apparence. + Et comment donc quant fresles et legieres, +380 Et tournables, nyces et pou entieres + Sont les femmes, si com aucuns clers dient, + Quel besoing donc est il a ceulz qui prient + De tant pour ce pourchacier de cautelles? + Et pour quoy tost ne s'i accordent elles +385 Sanz qu'il faille art n'engin a elles prendre? + Car pour chastel pris ne fault guerre emprendre. + Et meismement pouëte si soubtil + Comme Ovide, qui puis fu en exil, + Et Jehan de Meun ou Romant de la Rose, +390 Quel long procès! quel difficile chose! + Et sciences et cleres et obscures + Y met il la et de grans aventures! + Et que de gent soupploiez et rovez + Et de peines et de baraz trouvez +395 Pour decepvoir sanz plus une pucelle, + S'en est la fin, par fraude et par cautelle! + A foible lieu faut il donc grant assault? + Comment peut on de près faire grant saut? + Je ne sçay pas ce veoir ne comprendre +400 Que grant peine faille a foible lieu prendre, + Ne art n'engin, ne grant soubtiveté. + Dont convient il tout de neccessité, + Puis qu'art convient, grant engin et grant peine, + A decevoir femme noble ou villaine, +405 Qu'elz ne soient mie si variables, + Comme aucun dit, n'en leur fait si muables. + Et s'on me dit li livre en sont tuit plein, + C'est le respons a maint dont je me plain. + Je leur respons que les livres ne firent +410 Pas les femmes, ne les choses n'i mirent + Que l'en y list contre elles et leurs meurs; + Si devisent a l'aise de leurs cuers + Ceulz qui plaident leur cause sanz partie, + Sanz rabatre content, et grant partie +415 Prenent pour eulx, car de legier offendent + Les batailleux ceulz qui ne se deffendent. + Mais se femmes eussent les livres fait + Je sçay de vray qu'autrement fust du fait, + Car bien scevent qu'a tort sont encoulpées, +420 Si ne sont pas a droit les pars coupées, + Car les plus fors prenent la plus grant part, + Et le meilleur pour soy qui pieces part. + Encor dient li felon mesdisant, + Qui les femmes vont ainsi desprisant, +425 Que toutes sont fausses seront et furent + N'oncques encor nulles loiaulté n'urent, + Et qu'amoureux telles, qui qu'elles soient, + Toutes treuvent quant les femmes essoient; + A toutes fins leur est le tort donné, +430 Qui qu'ait meffait, sur elles est tourné; + Mais c'est maudit; et on voit le rebours; + Car, quant ad ce qui afflert a amours, + Trop de femmes y ont esté loiales + Sont et seront, non obstant intervales +435 Ou faussetéz, baraz ou tricheries, + Qu'on leur ait fait et maintes manteries. + Que fut jadis Medée au faulz Jason? + Trés loialle, et lui fist la toison + D'or conquerir par son engin soubtil, +440 Dont il acquist loz plus qu'autres cent mil. + Par elle fu renommé dessus tous, + Si lui promist que loial ami doulz + Seroit tout sien, mais sa foy lui menti + Et la laissa pour autre et s'en parti. +445 Que fu Dido, roÿne de Cartage? + De grant amour et de loial corage, + Vers Eneas qui, exillé de Troye, + Aloit par mer las, despris et sanz joye, + Presque pery lui et ses chevaliers. +450 Recueilli fu, dont lui estoit mestiers + De la belle, qu'il faussement deçut; + Car a trés grant honneur elle receut + Lui et ses gens et trop de bien lui fist; + Mais puis après vers elle tant meffist, +455 Non obstant ce qu'il lui eust foy promise + Et donnée s'amour, voire, en faintise, + Si s'en parti, ne puis ne retorna, + Et autre part la sienne amour torna; + Dont a la fin celle, pour s'amistié, +460 Morut de dueil, dont ce fu grant pitié. + Penelope la feme Ulixès, + Qui raconter vouldroit tout le procès + De la dame, trop trouveroit a dire + De sa bonté ou il n'ot que redire: +465 Trés belle fu requise et bien amée, + Noble, sage, vaillant et renommée. + D'aultres pluseurs, et tant que c'est sanz nombre, + Furent et sont et seront en ce nombre; + Mais je me tais adès d'en plus compter, +470 Car long procès seroit a raconter. + Si ne sont pas femmes si desloiales + Comme aucun dit, ains sont pluseurs loiales; + Mais il avient, et c'est de commun cours, + Qu'on les deçoipt et traïst en amours, +475 Et quant ainsi se treuvent deceües + Les aucunes des plus aperceües + S'en retraient; de ce font grant savoir. + Doivent elles donc de ce blasme avoir? + Est ce doncques se Dieux vous doint santé +480 Mal ne folour, barat ne fausseté? + Nanil certes, ains est grans sens ainçois; + Mais je cognois de voir et aperçois + Que se amans tenissent verité, + Foy, loyaulté, sanz contrarieté +485 Vers leurs dames, et feissent leur devoir, + Comme amant doit faire par droit devoir, + Je croy que pou ou nulle fausseroit, + Et que toute femme loial seroit. + Au moins le plus: rigle n'est qui ne faille, +490 De toute riens n'est pas tout bien sanz faille; + Mais par ce que pluseurs faussent et mentent, + Et en maint lieux par desloiaulté hantent, + Leur fausse l'en, et c'est tout par leur couppe + Se on leur fait de tout autel pain souppe. +495 Et aucuns sont qui jadis en mes las + Furent tenus, mais il sont d'amer las + Ou par vieillece ou deffaulte de cuer, + Si ne veulent plus amer a nul fuer, + Et convenant m'ont de tous poins nyé, +500 Moy et mon fait guerpy et renié, + Comme mauvais serviteurs et rebelles. + Et telle gent racontent telz nouvelles + Communement, et se plaignent, et blasment + Moy et mon fait, et les femmes diffament +505 Pour ce que plus ne s'en pevent aidier + Ou que leurs cuers veulent de moy vuidier. + Si les cuident faire aux autres desplaire + Par les blasmer, mais ce ne pevent faire. + Si hé tel gent trop plus qu'autre riens, certes, +510 Et les paye souvent de leurs dessertes; + Car, en despit de leurs males paroles, + Eulx assoter d'aucunes femmes foles, + De pou d'onneur, males, maurenommées, + Je fais yceulz: de tel gent sont amées. +515 Si ne remaint en eulz plume a plumer, + Bien les scevent a leur droit reclamer. + La sont surpris et bien envelopé + Ceulz qui le mieulx cuident estre eschappé. + Comme il affiert sont tel gent avoyé; +520 Si leur est bien tel meschief emploié. + Et encor pis, car ceulz qui plus souvent + Vont les femmes par grant soing decevant + Et qui le plus se peinent et travaillent, + N'il ne leur chault qu'il leur coste ou qu'il baillent, +525 Ne quel peine ilz doient endurer + Pour a grant soing leur voloir procurer, + Tant qu'ilz tant font par malices prouvées, + Par faulz semblans, par choses controuvées, + Qu'ilz attraient pluseurs a leurs cordelles +530 Par leurs engins et par fausses cautelles; + Et puis après s'en moquent et s'en vantent, + Et vont disant que femmes se consentent + Legierement, com legieres et frailles, + Et qu'on ne doit avoir fiance en elles. +535 C'est mal jugié et trop male sentence + De trestoutes pour tant mettre en la dance. + Mais s'aucunes attraient en tel guise, + Quel merveille! Ne fu pas par faintise, + Par faulz consaulz, par traïson bastie, +540 Par parlemens, engins et foy mentie, + La grant cité de Troye jadis prise, + Qui tant fu fort, et toute en feu esprise? + Et tous les jours par engins et desrois + Ne traïst on et royaumes et roys? +545 Trop deçoivent les beaulz blandissemens, + Tous en sont pleins et livres et romans; + Si n'est pas donc chose a trop merveillier + Quant, pour mentir, pener et traveillier, + On peut vaincre une chose simplete, +550 Une ignorant petite femmellete. + Et fust ores malicieuse et sage + Si n'est ce pas en ce grant vasselage + A homme agu, de grant malice plein, + Qui peine y met comme il en est tout plein. +555 Et ainsi sont les femmes diffamées + De pluseurs gens et a grant tort blasmées + Et de bouche et en pluseurs escrips, + Ou qu'il soit voir ou non, tel est li crys. + Mais, qui qu'en ait mesdit ou mal escript, +560 Je ne truis pas en livre n'en escript + Qui de Jhesus parle ou de sa vie + Ou de sa mort pourchacée d'envie, + Et mesmement des Apostres les fais + Qui pour la foy porterent maint dur fais, +565 N'euvangile qui nul mal en tesmoigne, + Mais maint grant bien, mainte haulte besoigne, + Grant prudence, grant sens et grant constance, + Perfaitte amour, en foy grant arrestance, + Grant charité, fervente volenté, +570 Ferme et entier corage entalenté + De Dieu servir, et grant semblant en firent, + Car mort ne vif oncques ne le guerpirent. + Fors des femmes fu de tous delaissié + Le doulz Jhesus, navré, mort et blecié. +575 Toute la foy remaint en une femme. + Si est trop folz qui d'elles dit diffamme, + Ne fust ores que pour la reverence + De la haulte Roÿne, en remembrance + De sa bonté, qui tant fu noble et digne, +580 Que du filz Dieu porter elle fu digne! + Grant honneur fist a femme Dieu le pere + Qui faire en voult son espouse et sa mere, + Temple de Dieu a la Trinité jointe. + Bien estre doit femme joyeuse et cointe +585 Qui autelle, comme Celle, fourme a; + Car oncques Dieux nulle rien ne fourma + De digneté semblable, n'aussi bonne, + Fors seulement de Jhesus la personne. + Si est trop folz qui de riens les ramposne +590 Quant femme est assise en si hault trone + Coste son filz, a la destre du Pere, + C'est grant honneur a femmenine mere. + Si ne trouvons qu'oncques les desprisast + Le bon Jhesus, mais amast et prisast. +595 Dieu la forma a sa digne semblance + Et lui donna savoir et cognoiscence + Pour soy sauver, et don d'entendement. + Si lui donna fourme moult noblement, + Et fut faitte de moult noble matiere, +600 Car ne fu pas du lymon de la terre + Mais seulement de la coste de l'omme, + Lequel corps ja estoit, c'en est la somme, + Le plus noble des choses terriennes. + Et les vrayes hystoires anciennes +605 De la Bible, qui ne puet mençonge estre, + Nous racontent qu'en Paradis terrestre + Fu formée femme premierement + Non pas l'omme; mais du decevement, + Dont on blasme dame Eve nostre mere, +610 Dont s'ensuivi de Dieu sentence amere, + Je di pour vray qu'oncq Adam ne deçut + Et simplement de l'anemi conçut + La parole qu'il lui donna a croire, + Si la cuida estre loial et voire, +615 En celle foy de lui dire s'avance; + Si ne fu donc fraude ne decepvance, + Car simplece, sanz malice celée, + Ne doit estre decepvance appellée. + Nul ne deçoit sanz cuidier decepvoir, +620 Ou aultrement decepvance n'est voir. + Quelz grans maulz donc en pevent estre diz? + Par desservir n'ont elles paradis? + De quelz crismes les peut on accuser? + Et s'aucuns folz a leur amour muser +625 Veulent, par quoy a eulz mal en conviegne, + N'en pevent mais; qui est sage s'en tiegne: + Qui est deceu et cuidoit decepvoir + Nulz fors lui seul n'en doit le blasme avoir. + Et se sur ce je vouloie tout dire +630 Double aroie d'encorir d'aucuns l'ire; + Car moult souvent pour dire verité + Mautalent vient et contrarieté. + Pour ce n'en vueil faire comparoisons, + Haineuses sont maintes foiz telz raisons. +635 Si me souffist de louer sanz blasmer; + Car on peut bien quelque riens bon clamer + Sanz autre riens nommer mauvais ou pire, + Car son bon droit aucune fois empire + Cellui qui blasme autrui pour s'aloser; +640 Si se vault mieulz du dire reposer. + Pour ce m'en tais, si en soit chascun juge + Et justement selon verité juge; + Si trouvera, se vient a droit jugier, + Que le plus grant mal puet pou dommagier: +645 N'occient gent, ne blescent, ne mahagnent, + Ne traïsons ne pourchacent n'empregnent, + Feu ne boutent, ne desheritent gent, + N'empoisonnent, n'emblent or ne argent, + Ne deçoivent d'avoir ne d'eritage +650 N'en faulz contras et ne portent domage + Aux royaumes, aux duchiez, n'aux empires; + Mal ne s'ensuit gaires, meismes des pires. + Communement une ne fait pas rigle. + Et qui vouldra par hystoire ou par bible +655 Me rampronner, pour moy donner exemple + D'une ou de deux ou de pluseurs ensemble + Qui ont esté reprouvées et males, + Encore en soit celles mais enormales; + Car je parle selon le commun cours +660 Et moult pou sont qui usent de telz tours; + Et s'on me veult dire que mie enclines + Condicions ne taches femmenines + Ne soit ad ce, n'a user de batailles, + N'a gens tuer, ne a faire fouailles +665 Pour bouter feu, ne a telz choses faire, + Pour ce nul preu, louenge ne salaire + Ne leur en puet ne doit apertenir + D'elles souffrir de telz cas ne tenir, + Mais, sauve soit la grace des diseurs, +670 Je consens bien qu'elles n'ont pas les cuers + Enclins ad ce, ne a cruaulté faire; + Car nature de femme est debonnaire, + Moult piteuse, paourouse et doubtable, + Humble, doulce, coye et moult charitable, +675 Amiable, devote, en payx honteuse, + Et guerre craint, simple et religieuse, + Et en courroux tost apaise son yre, + Ne puet veoir cruaulté ne martire, + Et telles sont par nature sanz doubte +680 Condicions de femme, somme toute. + Et celle qui ne les a d'aventure + Contre le droit toute se desnature; + Car cruaulté fait en femme a reprendre + Ne l'en n'y doit fors toute doulceur prendre. +685 Et puis qu'elz n'ont meurs ne condicions + A faire fais de sang n'occisions, + N'a autres granz pechiez laiz et orribles, + Dont sont elles innocens et paisibles + Voire des grans et ennormes pechiez, +690 Car chascun est d'aucun vice tachiez, + Si ne seront doncques pas encoulpées + Des grans meffais ou ne sont attrapées; + Si n'en aront, n'en peine ne en coulpe + Punicion puis qu'elles n'y ont coulpe, +695 Dont dire puis, ce n'est pas heresie, + Que moult leur fist le hault Dieu courtoisie + D'elles fourmer sanz les condicions + Qui mettent gent a griefs perdicions; + Car des desirs s'en ensuivent les fais +700 Dont maint portent sur leurs armes griefz fais. + Si vault trop mieulz qu'on n'ait pas le desir + Dont l'acomplir fait souvent mort gesir. + Qui soustenir vouldroit seroit herite + Que qui tempté n'est n'a point de merite +705 De non pechier et de soy abstenir. + Telles raisons ne font a soustenir, + Car nous veons par les sains le contraire: + Saint Nycolas n'eust sceü pechié faire, + Onc ne pecha n'oncques n'en fu tempté, +710 N'aultres pluseurs n'en orent volenté; + Je di pechier quant est mortelement, + Pechier porrent ilz venielement; + Si sont tous ceulz appellez preesleus, + Predestinez et de Dieu esleüs. +715 Par ces raisons conclus et vueil prover + Que grandement femmes a approver + Font et louer, et leurs condicions + Recommander, qui inclinacions + N'ont aux vices qui humaine nature +720 Vont domagiant et grevant creature. + Par ces preuves justes et veritables + Je conclus que tous hommes raisonables + Doivent femmes prisier, cherir, amer, + Et ne doivent avoir cuer de blasmer +725 Elles de qui tout homme est descendu; + Ne leur soit pas mal pour le bien rendu, + Car c'est la riens ou monde par droiture + Que homme aime mieulz et de droitte nature. + Si est moult lait et grant honte a blasmer +780 La riens qui soit que l'en doit plus amer + Et qui plus fait a tout homme de joye. + Homs naturel sanz femmes ne s'esjoye: + C'est sa mere, c'est sa suer, c'est s'amie, + Et pou avient qu'a homs soit anemie; +735 C'est son droit par qui a lui est semblable, + La riens qui plus lui puet estre agreable, + Ne on n'y puet pris ne los conquester + A les blasmer, mais grant blasme acquester; + N'il n'est blasme si lait ne si nuisant +740 Comme tenus estre pour mesdisant, + Voire encor plus especialement + De diffamer femmes communement: + C'est un vice diffamable et villain, + Je le deffens a homme quant je l'aim; +745 Si s'en gard donc trestout noble corage, + Car bien n'en puet venir, mais grant domage, + Honte, despit et toute villennie; + Qui tel vice a n'est pas de ma maisnie. + Or ay conclus en tous cas mes raisons +750 Bien et a droit, n'en desplaise a nulz homs, + Car se bonté et valeur a en femme + Honte n'est pas a homme ne diffame, + Car il est né et fait d'aultel merrien; + Se mauvaise est il ne puet valoir rien, +755 Car nul bon fruit de mal arbre ne vient, + Telle qu'elle est ressembler lui convient, + Et se bonne est il en doit valoir mieulz, + Car aux meres bien ressemblent les fieulz. + Et se j'ay dit d'elles bien et louenge, +760 Comme il est vray, ne l'ay fait par losange + N'a celle fin que plus orgueil en aient, + Mais tout a fin que toudis elles soyent + Curieuses de mieulz en mieulz valoir, + Sanz les vices que l'en ne doit avoir; +765 Car qui plus a grant vertu et bonté + En doit estre moins d'orgueil surmonté, + Car les vertus si enchacent les vices. + Et, s'il est des femmes aucunes nyces, + Cest' Epistre leur puist estre dottrine: +770 Le bien prengnent pour loiale dottrine, + Le mal laissent; les bonnes vueillent en ce + Prendre vouloir d'avoir perseverence: + Si aront preu, grant honneur, joye et los + Et Paradis a la fin, dire l'os. +775 Pour ce conclus en diffinicion + Que des mauvais soit fait punicion + Qui les blasment, diffament et accusent + Et qui de faulz desloiaulz semblans usent + Pour decepvoir elles; si soient tuit +780 De nostre Court chacié, bani, destruit, + Et entrediz et escommenié, + Et tous noz biens si leur soient nyé, + C'est bien raison qu'on les escomenie. + ET COMMANDONS de fait a no maisnie +785 Generaument et a noz officiers, + A noz sergens et a touz noz maciers, + A noz prevoz et maires et baillis, + Et vicaires, que tous ceulz maubaillis + Et villennez soient trés laidement, +790 Injuriez, punis honteusement, + Pris et liez, et justice en soit faitte, + Sanz plus souffrir nulle injure si faitte, + Ne plus ne soit souffert telle laidure. + Nous le voulons ainsi et c'est droitture, +795 Accompli soit sanz faire aucun delais. + DONNÉ en l'air, en nostre grant palais, + Le jour de May la solempnée feste + Ou les amans nous font mainte requeste, + L'An de grace Mil trois cens quatre vins +800 Et dis et neuf, present dieux et divins. + PAR LE DIEU D'AMOURS poissant + A la relacion de cent + Dieux et plus de grant pouoir, + Confermans nostre voloir: +805 Jupiter, Appollo et Mars, + Vulcan, par qui Feton fu ars, + Mercurius, dieu de lenguage, + Eolus, qui vens tient en cage, + Neptunus, le dieu de la mer, +810 Glaucus, qui mer fait escumer, + Les dieux des vaulz et des montaignes, + Des grans forès et des champagnes, + Et les dieux qui par nuyt obscure + S'en vont pour querir aventure, +815 Pan, dieu des pastours, Saturnus, + Nostre mere la grant Venus, + Pallas, Juno et Lathona, + Ceres, Vesta, Anthigona, + Aurora, Thetis, Aretusa +820 Qui le dieu Pluto encusa, + Minerve la bataillerresse, + Et Dyane la chacerresse, + Et d'aultres dieux no conseillier + Et deesses plus d'un millier. +825 CUPIDO LE DIEU D'AMOURS + CUI AMANS FONT LEURS CLAMOURS. + + CREINTIS + + + Explicit l'Epistre au dieu d'amours + + + + + + +_Rubrique manque dans_ A1 et B2. + +1 A dieu p. + +2 A Roy d. a. + +5 B t. les o. + +36 B Et se f. + +39 A2 leurs cuers t. + +41 A2 _ajoute_ et en s. + +44 A2 Ou p. m. ou t. + +45 A2 Si j. + +49 A1 regardent + +50 A2 mains en + +51 B Et par r. + +57 A2 m. j. et c. + +62 A2 De m. + +74 B J. et l. + +82 B L. a. Et qui ainsi se t. + +83 B Savoir de vray puet que ne f. m. + +84 B b. d. et a. + +86 A1 rends + +101 B ne veulent se + +105 A2 a. les ont e. + +108 B s. dont a. + +114 B D. a. s. + +125 A1 a. ses s. + +128 A2 B T. t'aime + +129 B1 a. et p. + +140 B Ce que l. + +144 A2 f. savoir. + +152 A1 et s'en--A2 s'en cellui l.--A1 hentent + +153 B Par a. c. ou pour q. + +162 B brunes ou b. t. + +163 A2 q. parole + +164 B s. blasmées + +165 B _ajoute_ les d. + +169 A E. f. qui est sa chiere m. + +170 B Qui ne + +171 B A. lui est s. + +172 B A ses b. + +174 B Et de q. t. les envies s. p. + +178 A2 et amiables + +185 B Et s. qu'on en trouvast de n. + +200 A1 Ne t. + +201 B de telles + +207 B Si. + +212 B Forment + +213 B ne encuser n. + +214 A2 Le t. + +227 A2 n'y scet + +230 B D'elles ne pot avoir b. ne d. + +239 A1 l. nuise. + +249 B H. suivent + +251 et 252 _omis dans_ B + +256 B1 q. pleust t. + +257 B a d. + +260 A1 B l. seurmettent b. + +273 B q. pou s. + +276 A2 s. qu'en r. + +283 A1 appelle + +287 A2 B par b. + +288 B. S'il est aucun qui contregecte g. + +289 B les f. + +293 B et a a. + +294 B que femmes. + +305 B ne s. + +309 B l. hommes c. + +318 B ne a. + +319 le _omis dans_ A1 + +320 A2 B courrouça. + +324 A1 afolié + +327 A1 faist + +328 B Et + +333 et 334 _intervertis dans_ A2. + +340 A2 traÿr p. + +343 B a celles + +346 A2 E. j. d. et l.--B E. loyal j. et l. + +347 B t. communement + +351 B prier ne requerir + +352 B l. n'en son hostel querir + +357 A2 ne f. + +363 A2 ilz f. + +366 B c. par + +369 A1 Comme. + +375 A1 aimera + +392 A Mist il y la + +399 A2 ne v. + +402 A2 Ou il c. t. + +403 A1 que a. + +406 B aucuns dient + +408 le _omis dans_ B. + +410 A1 mistrent + +417 B _ajoute_ les f. + +420 B l. p. a d. c. + +426 B nulle l. + +427 A2 Et que t. amans q.--B Les a. + +428 B Les treuvent + +431 B car on. + +459 B D. en la. + +469 B je m'en. + +472 B mais s. + +478 B doncques ce b. + +485 et _omis dans_ B + +486 B C. amans doivent f. + +489 et 490 _omis dans_ A + +491 A2 B pour ce + +492 A1 hentent + +493 B et ce t. + +494 B Que l'en l. + +497 Ou _omis dans_ B + +498 B pas a. + +500 A f. de tous poins r. + +509 A2 Je hé. + +516 B le s. + +520 A b. tout m. + +527 A1 m. celées--B m. trouvées + +528 B f. seremens. + +536 B a la + +537 B part. g. + +547 B p. c. d. + +548 _omis dans_ B1 + +549 B On ne p. + +552 A1 vacellage + +559 A1 m. ne m. + +561 B p. ne de + +562 B Ne + +563 et 564 _omis dans_ A + +571 B Le D. + +573 A du tout d. + +593 ne _omis dans_ B. + +601 B Ains fu faicte de + +602 A s'en--602 B e. en toute forme + +613 A1 qui lui d. + +620 B a. n'est ce d. v. + +623 B Desquelz + +628 A Fors l. tout s. + +631 B par d. + +633 B ne v. + +634 B s. a la f. + +642 A2 Si j. + +644 A Q. leurs p. g. maulz pevent p. + +646 B ne preingnent + +648 A1 _ajoute_ n' _devant_ or + +650 B ne ne p. + +654 A Car q. + +655 A1 Moy r.--B par in. + +657 A e. rampronnées. + +668 A2 c. n'abstenir + +671 A1 a telz choses f.--A2 a. faiz de tel affaire + +673 B P. m. p. + +686 n' _manque dans_ B + +690 B v. entechiez + +691 A1 s. p. d. e. + +694 A1 que e. + +698 B Q. g. m. + +703 A s. desherite + +705 B Se n. p. de + +707 B c. p. l. s. n. v. le + +709 B ne fu + +711 B Non de p.--A1 mortelment + +712 A1 venielment--A2 P. pouoient + +720 _Tous les mss. portent_ Va--B et degrevant c. + +721 B P. c. raisons + +722 B Je preuve. + +729 est _omis dans_ B + +739 B Il + +741 A1 especialment + +744 le _omis dans_ A + +746 A1 puent + +760 A p. louenge. + +768 A2 B Et s'aucunes d. f. est de n. + +773 A2 Si en a. p. j. h. + +774 B en la f. + +776 B Ou d. + +780 B b. c. d. + +785 B G. a tous n. + +793 A2 s. enduré t. + +800 et _omis dans_ A1 + +810 A1 q. f. m. e. + +813 et 814 _viennent après_ 822 _dans_ B + +815 _Tous les mss. portent_ Le d. d. p. P. S. + +819 _Corr._ T. Anrore A.--_les mss. portent_ Arecusa. + +Creintis _manque dans_ A2 _et_ B. + +_On trouve dans_ «Creintis» _l'anagramme de_ Cristine. + + + + + +NOTES + +ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS (p. 1 à 27.) + + +Cette pièce a été publiée au xvie siècle, mais on ne connait qu'un +seul exemplaire de cette édition (voy. Introduction p. IX). Quelques +vers ont été en outre cités par: + +1° Mlle de Kéralio dans la _Collection des meilleurs ouvrages composés +par des dames_ (III, p. 69 et suiv.), vers 1 à 46, 259 à 266, 279 à +304, 775 à 824. + +2° Paulin Paris (_Manuscrits françois de la Bibl. du roi_, V, p. 168) +vers 1 et 2, 168 à 196, 796 à 800. + +Vers 225 à 232.--Hutin de Vermeilles, chevalier et chambellan du roi, +figure dès 1370 dans un compte de Jean le Mercier[1], comme envoyé par +le roi à Avignon avec Bureau de la Rivière à la tête d'une compagnie +de trente hommes d'armes. L'année suivante, il reçoit 200 fr. d'or en +payement de ses frais de voyage auprès du Sire de Parthenay (Bibl. +nat., _Pièces orig._, vol. 2969); puis nous le trouvons en 1377, +capitaine et garde du château royal de Vivier en Brie, aux gages de +300 fr. d'or par an (_Pièces orig._, vol. cité). Il fut encore chargé +de plusieurs missions importantes: en 1383 le roi lui fait don de +1,000 fr. d'or, très probablement pour couvrir de nouvelles dépenses +de voyage. Plus tard il touche, en vertu de Lettres du 7 juillet 1388, +une même somme de 1,000 fr. qui lui est accordée en récompense de son +ambassade auprès du roi d'Aragon et du comte de Foix (_Pièces orig._, +vol. cité). Enfin, d'après la chronique du bon duc Loys de Bourbon il +est un des deux chevaliers français admis à Marienbourg à la table +d'honneur dressée par le roi de Prusse après sa victoire contre les +Suédois.--Hutin de Vermeilles épousa Marguerite de Bourbon, fille de +Louis Ier de Bourbon, comte de la Marche; cette dernière mourut en +1362 et fut enterrée dans l'Église de Saint-Pierre-d'Aronville, près +de Pontoise, où son mari devait reposer plus tard (P. Anselme, I, +298). Nous avons retrouvé que Charles VI fit faire à Paris en 1390, à +l'Église des Blancs Manteaux, l'«obsèque» pour le repos des âmes +d'Olivier de Mauny et de Hutin de Vermeilles, chambellans (Bibl. nat., +_Quittances_, vol. 26024, n°. 1493). 233 à 244.--Sur Othe de Granson +et ses compositions poétiques, voy. l'intéressant travail que M. A. +Piaget a publié dans la _Romania_, XIX, p. 237 et 403. 267 à +269.--Allusion à certains personnages de l'antiquité qui auraient été +trompés par les femmes (voy. _Romania_, XV, 316 et _Bulletin de la +Société des Anciens Textes_, 1876, p. 129). + + +[1] H. Moranvillé, _Etude sur la vie de Jean le Mercier_, dans les + _Mémoires présentés par divers savants à l'Acad. des inscr._, 2e + série, t. VI, p. 250. + + + + + LE DIT + + DE LA ROSE + + (14 février 1401, anc. st.). + + + + CI COMMENCE LE DIT DE LA ROSE + + + A tous les Princes amoureux + Et aux nobles chevalereux, + Que vaillantise fait armer, + Et a ceulz qui seulent amer +5 Toute bonté pour avoir pris, + Et a tous amans bien apris + De ce Royaume et autre part, + Partout ou vaillance s'espart: + A toutes dames renommées +10 Et aux damoiselles amées, + A toutes femmes honnorables, + Saiges, courtoises, agréables: + Humble recommandacion + De loyal vraye entencion. +15 Si fais savoir a tous vaillans, + Qui pour honneur sont travaillans, + Unes nouvelles merveilleuses, + Gracieuses, non perilleuses, + Qui avenues de nouvel +20 Sont en beau lieu plain de revel; + Aussi est droiz que ceulz le sachent + Qui mauvaistié devers eulz sachent, + A fin qu'ilz amendent leurs fais + Pour estre avec les bons parfais. +25 Si fu voir qu'a Paris advint, + Presens nobles gens plus de vint, + Joyeux et liez et senz esmois, + L'An quatre cens et un, ou mois + De janvier, plus de la moictié +30 Ains la date de ce dictié + Du mois passé, quant ceste chose + Advint en une maison close + Et assemblée de nobles gens, + Riches d'onnour et beaulx et gens. +35 Chevaliers y ot de renom + Et escuiers de vaillant nom. + Ne m'estuet ja leurs noms nommer, + Mais chascun les seult bons clamer; + Notables sont et renommés, +40 Des plus prisiez et mieulx amez: + Du trés noble duc d'Orliens, + Qui Dieu gart de tous maulx liens, + Si sont de son hostel tous ceulz. + Et n'y avoit pas un tout seulz +45 Qui n'aime, je croy, tous bons fais; + Leans a assez de si fais. + Assemblez les ot celle part + Courtoisie qui ne depart + De ceulz qui sont de gentil sorte. +50 La fu bien fermée la porte, + Car vouloient en ce lieu estre + Senz estranges gens privez estre + Pour deviser a leur plaisir. + La fu appresté a loisir +55 Le soupper; si furent assis + Joyeux et liez et non pensis. + Bien furent servis par les tables + De mez a leur gré delitables. + Car ne fu, j'en ose jugier, +60 Pas tout leur plaisir ou mangier + Mais en la compaignie qui + De vraye et bonne amour nasqui. + Liez estoient et esbatans, + Gays et envoisiez et chantans +65 Tout au long de cellui souper, + Comme gent qui sont tout un per + Et amis vrais sens estrangier. + La n'ot parlé a ce mangier + Fors de courtoisie et d'onnour, +70 Senz diffamer grant ne menour, + Et de beaulx livres et de dis, + Et de balades plus de dix, + Qui mieulx mieulx chascun devisoit, + Ou d'amours qui s'en avisoit +75 Ou de demandes gracieuses. + Viandes plus délicieuses + N'y ot, com je croy, a leur goust, + Tout soyent d'assez petit coust, + Et de ris et de bonne chiere; +80 De ce n'orent ils pas enchiere. + Ainsi se sirent longuement + En ce gracieux parlement. + Mais Amours, ses loyaulx amis, + Qui a valeur se sont soubzmis, +85 Volt visiter droit en ce point. + Car alors seurvint tout a point, + Non obstant les portes barrées + Et les fenestres bien sarrées, + Une dame de grant noblesse +90 Qui s'appella dame et deesse + De Loyauté, et trop belle yere. + La descendi a grant lumiere + Si que toute en resplent la sale. + Toute autre beauté si fut pale +95 Vers la sienne de corps, de vis + Et de beau maintien, a devis + Bien parée et bien atournée. + Si fu entour avironnée + De nymphes et de pucelletes, +100 Atout chappellès de fleurettes, + Qui chantoient par grant revel + Hault et cler un motet nouvel + Si doulcement, pour voir vous dis. + Que bien sembloit que Paradis +105 Fut leur reduit et qu'elz venissent + De cellui dont fors tous biens n'issent, + Celle deesse a tel maisgnie. + Devant la table acompaignie + Vint o les siennes bien parées, +110 Si tenoient couppes dorées, + Si comme pour faire en present + A celle gent nouvel present. + Adonc fu la sale estourmie, + Il n'y ot personne endormie, +115 Tuit furent veoir la merveille, + Il n'y ot cellui qui l'oreille + Ne tendist pour bien escouter + Que celle leur vouloit noter; + Chascun se tut pour y entendre. +120 Quant les pucelles a cuer tendre + Orent leur chançon affinée + Adonc se prist la belle née, + Qui d'elles dame et maistresse yere, + A dire par belle maniere +125 Ces parolles qui cy escriptes + Sont en ces balades et dittes. + Ne plus ne moins les ennorta + Et les balades apporta: + + + _Balade._ + + Cil qui forma toute chose mondaine + Vueille tousdiz en santé mantenir + Et en baudour de grant leesse plaine + Ceste belle compaignie et tenir. + Deesse suis, si me doit souvenir + De trestous bons et des bonnes et belles. +135 Pour ce qu'ainsi il doit appartenir + Venue suis vous apporter nouvelles. + + De par le dieu d'amours, qui puet la peine + Des fins amans desmettre et defenir, + Present nouvel, gracieux, d'odeur saine, +140 Je vous apport et salus sens fenir, + Si m'escoutez et vueilliez retenir: + Car je vous di que de haultes querelles, + Dont il pourra assez de biens venir, + Venue suis vous apporter nouvelles. + +145 De Loyauté deesse souveraine + On m'appelle, et a mon seurvenir + Je ne port pas de discorde la graine, + Com fist celle qui Troyes fist bannir; + Ains, pour tousjours loyauté soustenir +150 Et pour oster les mauvaises favelles + Et les mauvais desloyaulx escharnir, + Venue suis vous apporter nouvelles. + + + _Balade._ + + Le dieu d'Amours par moy il vous presente + Ces roses ci de voulenté entiere, +155 Cueillies sont de trés loyal entente + Es beaulx vergiers dont je suis courtilliere. + Si vous mande qu'a trés joyeuse chiere + Preigniez le don, mais c'est par convenant. + Que desormais en trestoute maniere +160 Yrez l'onneur des dames soustenant. + + Si veult qu'ainçoiz que nullui se consente + A recevoir la rose belle et chiere, + Qu'il face veu que jamaiz il n'assente + Blasme ou mesdit en nesune maniere +165 De femme qui son honneur tiengne chiere, + Et pour ce a vous m'envoye maintenant. + Si vouez tous qu'a parolle pleniere + Yrez l'onneur des dames soustenant. + + Chevaliers bons et tous de noble sente, +170 Et tous amans, c'est bien droit qu'il affiere + Qu'a ce veu ci vo cuer se represente; + Amours le veult, si n'y mettés enchiere, + Mais ne soit pas de voulenté legiere, + Car a l'estat de vous appartenant; +175 Et si jurez que jusques a la biere + Yrez l'onneur des dames soustenant. + En disant ces balades cy + La deesse, sienne mercy, + Assist les couppes sur les tables. +180 Dedens ot roses odorables, + Blanches, vermeilles et trop belles, + Et cueillies furent nouvelles. + Et avecques ce presentoit + En beaulx rolez qu'elle gectoit +185 Ceste balade qui recorde + Qu'Amours veult, qu'ainçois qu'on accorde + A prendre la jolie rose, + Que l'en face veu de la chose + Qui est en l'escript contenu +190 Et qu'il soit juré et tenu. + Et qui tout ce vouldra vouer + Et celle promesse advouer, + Hardiement preingne la rose + Ou toute doulçour est enclose. +195 Si oyez lire la balade + Qu'apporta la deesse sade: + + + _Balade_. + + A bonne amour je fais veu et promesse + Et a la fleur qui est rose clamée, + A la vaillant de Loyauté deesse, +200 Par qui nous est ceste chose informée, + Qu'a tousjours mais la bonne renommée + Je garderay de dame en toute chose + Ne par moy ja femme n'yert diffamée: + Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose. + +205 Et si promet a toute gentillesse + Qu'en trestous lieux et prisée et amée + Dame sera de moy comme maistresse. + Et celle qui j'ay ma dame nommée + Souveraine, loyauté confermée +210 Je lui tendray jusques a la parclose, + Et de ce ay voulenté affermée: + Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose. + + Et si merci Amours et son humblesse + Qui nous a cy tel semence semée +215 Dont j'ay espoir que serons en l'adresse + De mieulx valoir; c'est bien chose informée + Que de lui vint honneur trés renommée. + Si defendray, s'aucun est qui dire ose, + Chose par quoy dame estre puist blasmée: +220 Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose. + + Princes haultains, ou valeur est fermée, + Faites le veu, bonté y est enclose, + L'enseingne en vueil porter en mainte armée: + Et pour ce prens je l'Ordre de la Rose. + +225 Adonc furent en audiance + Levez, et, senz contrariance, + Firent tous le beau veu louable + Qui est gentil et honnorable. + Quant nullui ne vit contradire +230 La deesse adonc prist a dire + Ce rondelet, prenant congié, + Si n'y a pensé ne songié: + + Or m'en vois dire les nouvelles. + Au dieu d'Amours qui m'envoya. + +235 De ses belles roses nouvelles + Or m'en vois dire les nouvelles. + + A Dieu vous dy, tous ceulz et celles + Que bonne amour cy avoya, + Or m'en vois dire les nouvelles. + +240 Quant ce fut dit, lors s'envola + Celle deesse qui vint la. + Mais les nymphes qui furent liez + De leurs doulces voix deliez + Commencierent tel mellodie, +245 Ne cuidez que mençonge die, + Que il sembloit a leur doulz chant + Qu'angelz feussent ou droit enchant. + Ainsi parti de celle place + La deesse, qui de sa grace +250 Ot la conpaignie esjoÿe, + Tel nouvelle leur ot gehie, + D'elle font feste et de ses choses + Et tous se parent de ses roses, + Par teste, par braz, par poitrine, +255 En promettant foy enterine, + Si comme ou veu est devisé + Qu'ilz orent moult bien avisé. + Quant assez selon leur loisir + Orent esté en ce plaisir, +260 Chantans, rians a chiere lie + Senz dueil et senz merencolie, + Partis s'en sont, congié ont pris, + Emportant la rose de pris. + + Et je qui n'oz pas le cuer noir +265 Demouray en cellui manoir + Ou ot esté celle assemblée, + Ou je ne fus de riens troublée. + Tart fut ja et saison en l'eure + D'aler couchier et bien fu heure; +270 Mais la deesse qui m'ama, + Sienne merci, et me clama + Sa belle suer de cuer eslit + M'ot appresté un trop beau lit, + Blanc comme noif, encourtiné + Richement et bien ordonné, + En belle chambre toute blanche + Comme la noif qui chet sur branche; + Pour ce l'ot fait, je n'en doubt mie, + Que je suis a Dyane amie, +280 La deesse trés honnourée + Qui toudiz de blanc est parée. + La me couchay seulette et nue, + Et m'endormy. Lors une nue + Si m'apparu en mon dormant +285 Clere et luisant; de ce forment + Me merveillay que pouoit estre. + De la nue, qui fu a destre + Costé du lit, luisant et clere, + Comme en esté temps qui esclere, +290 Yssi une voix gracieuse, + Trop plaisant et trop amoureuse; + Adonc, ou que dormisse ou non, + La voix m'appella par mon nom, + Si me dist lors: «Amie chiere +295 Qui m'as amée et tenu chiere + Toute ta vie, bien le sçay, + Car souvent t'ay mise a l'essay, + Je suis la deesse loyale + De la haulte ligne royale +300 De Dieu qui me fist et fourma + Et de ses rigles m'enforma. + Or m'entens, m'amie certaine, + Et je te diray qui me maine: + Tu scez comment en ta presence +305 Je vins presenter par plaisance + Nagueres les roses jolies, + Qui en nul temps ne sont palies, + De par vraye Amour, qui conduit + Ceulx qui de bien faire sont duit, +310 «Qui encor devers toy m'envoye, + «Messagiere de ceste voye + «Lui plaist que soye par usage, + «Et voulentiers fais le message: + «Amours se plaint trop fort et duelt +315 «D'une coustume qui trop suelt + «Estre en mains lieux continuée, + «Bien vouldroit qu'elle fust muée. + «Car elle est male, laide et vilz, + «Et vilaine, je te plevis, +320 «Et par especial en ceulx + «Qui ne doivent estre preceux + «D'acquerir toutes bonnes meurs + «Pour plus acroistre leurs honneurs, + «C'est es nobles et es gentilz +325 «Hommes qui doivent ententis + «Estre a mieulx valoir qu'autre gent; + «Bonté leur siet mieulx que or n'argent; + «Mais des vilains ne fais je force, + «Car ceulx ne font bien fors a force +330 «N'on ne les pourroit amender + «Pour leur ennorter ne mander, + «Car la condicion vilaine, + «Qui pis flaire que male alaine, + «Si est trop fort a corrigier; +335 «Trop est fort cil vice a purgier. + «J'appelle villains ceulz qui font + «Villenies, qui les deffont, + «Je n'entens pas par bas lignaige + «Le vilain, mais par vil courage; +340 «Mais cellui qui noble se fait + «De lignie trop se deffait + «Se sa noblesse en villenie + «Tourne, dis je voir ne le nye, + «Si font plus qu'autres a reprendre +345 «S'on les puet en vilains faiz prendre. + «Et pour ce diz, ce n'est pas bourde, + «Qu'en lait fait n'en parolle lourde + «Tout nobles homs, s'il aime pris, + «Se doit garder d'estre repris. +350 «Car trop en vauldroit mains senz faille, + «Tout feust il bien preux en bataille; + «Car la prouesse seulement + «Ne gist pas ou grant hardement + «D'assaillir ne de soy defendre +355 «Contre aucun qui le vueille offendre, + «Car ce sont prouesses de corps, + «Mais certes mieulx valent encors + «Les bontez qui viennent de l'ame; + «Ce ne me puet nyer nulle ame. +360 «C'est vaillantise et grant prouesse + «Quant un noble cuer si s'adresse + «Qu'en vertus il soit bien propice + «Et eschever et fuïr vice + «Ne qu'on ne puist trouver en lui +365 «Riens dont puist mesdire nullui, + «Se n'est a tort ou par envie; + «Car n'est en ceste mortel vie + «Homme qui soit de touz amez + «Ne de toutes gens bons clamez. +370 «Ce fait Envie qui s'efforce + «D'abatre loz, n'y face force + «Bon homme ains face toudiz bien, + «Car loz vaintra, je te diz bien, + «Et s'un tel homme ainsi apris +375 «Peut aussi d'armes avoir pris + «Tant que renommée tesmoingne + «Qu'en tout bien faire s'embesoingne + Et qu'en rien ne soit recreant, + Un tel vassal, je te creant, +380 Est bien digne de loz acquerre + Se bon est en paix et en guerre, + Et juste et loyal en tous cas + Et o lui ait pour advocas + Courtoisie qui si l'enseingne +385 Que de gentil porte l'enseingne + En fait, en dit et en parolle. + Senz orgueil qui maint homme affolle + Si ait hault cuer et haulte emprise, + Ce n'est pas l'orgueil qu'on desprise +390 Que d'avoir si haultain courage + Qu'on ne daingnast faire viltage + Et que l'en aime les haultaines + Choses contraires aux vilaines. + Telz choses sont appartenans +395 Aux nobles, et que soustenans + Soient justice en tout endroit + Et toute bonté, c'est leur droit. + Mais pour revenir au propos + Pour quoy vins ça sur ton repos +400 Par le commandement mon maistre + Amours, qu'au monde Dieu fist naistre, + Et de quoy se deult et complaint + Et dont par moy a toy se plaint, + C'est de la coustume perverse, +405 Qui l'onneur de mainte gent verse, + De mesdire, que Dieux mauldie, + Par qui mainte femme est laidie + A tort et a grant desraison + Et maint bon homme senz raison, +410 Qui queurt ores plus qu'onques mais. + Ce fait Envie qui tel mais + Apporte d'enfer pour donner + Aux gens, et tout empoisonner + «Et occirre de double mort +415 Qui a si fait vice s'amort. + Mesdire, qui bien y regarde, + C'est tel glaive et si faite darde + Que meismes cil qui le balance + Occist et cil sur qui le lance, +420 Mais aucunes fois plus blecié + Demeure cil qui l'a lancié + Que ne fait cil sur qui le rue. + Ou soit en maison ou en rue, + Et son ame plus griefment blece +425 Et son honneur et sa noblece + Que ne fait souvent l'encusé. + Et tel s'est maintes foiz rusé + D'autre qui mieulx de soy valoit + Pour ce que son bien lui douloit; +430 Et tel diffame autrui souvent + Qui est plus seurpris, je m'en vent, + Du mesmes meffait et tachié + Qu'il dit que l'autre est entachié; + Si est faulte de congnoissance +435 Et d'envie vient la naissance; + Car nul ne vouldroit que tel verve + On deist de lui, quoy qu'il desserve, + Mais chascun puet estre certain + Qu'il est un juge si certain +440 Qui tout congnoist et hors et ens, + Tout scet et tout est clerveans, + Si rendra a chascun desserte + De bien ou de mal, chose est certe, + Trop font mesdisans a haïr +445 Et leur compaignie a fuïr + Plus que de gent bataillereuse. + Plus male et trop plus perilleuse + Est compaignie et plus nuysant + D'omme jangleur et mesdisant; +450 Qui maie compaignie hante + Ne puet que du mal ne se sente, + Et avec les loups fault huler + Et de leur peau soy affuler. + Et, quant je di homs, j'entens famme +455 Aussi, s'elle jangle et diffame; + Car chose plus envenimée + Ne qui doye estre moins amée + N'est que langue de femme male + Qui soit acertes ou par gale +460 Mesdit d'autrui, moque ou ramposne; + Et se mal en vient, c'est aumosne + A celle qui s'i acoustume, + Car c'est laide et orde coustume. + N'a femmes n'affiert a mesdire, +465 Ainçois, quant elles oyent dire + Chose qui face autrui dommage, + Abaissier doivent le langage + A leur pouoir ou elles taire, + S'autre chose n'en pevent faire; +470 Car avoir doit, en verité, + Doulçour en femme et charité; + S'autrement font c'est leur contraire, + Car bien siet a femme a point taire. + Mais, pour ce que ceste coustume +475 Court en mains lieux qu'envie alume, + Vouldroit bien Amours errachier + D'entre ceulz qu'il aime et tient chier, + C'est des nobles a qui tel tache + Trop messiet, s'elle s'i atache; +480 Car si preux n'est, je l'ose dire, + Que, s'il a renom de mesdire, + Qu'il n'en soit partout moins amé, + Moins prisié et jangleur clamé. + Mais sur toutes autres diffames +485 Het Amours qu'on parle des femmes + Laidement en les diffamant, + Ne veult que ceulz qui noblement + Se veulent mener pour acquerre + Pris et honneur en mainte terre +490 Soient de tel tache tachié, + Car c'est maufait et grant pechié. + Et pour estrapper tel verjus + M'envoya bonne Amour ça jus + Atout l'Ordre belle et nouvelle, +495 De quoy j'apportay la nouvelle, + Present toy, n'a gueres de temps, + Mais encor veult, si com j'entens, + Amours que ceste chose soit + Publiée comment qu'il soit +500 Et qu'on le sache en maint paÿs + A fin que mesdit soit haÿs + En toutes pars ou noble gent + Sont d'acquerre loz diligent. + Si veult qu'ayes legacion +505 De faire en toute nacion + Procureresses qui pouoir + Ayent, s'elles veulent avoir, + De donner l'Ordre delictable + De la belle rose agreable +510 Avec le veu qui appartient. + Mais Amours veult, bien m'en souvient, + Que nulle ne soit establie + A donner l'Ordre gente et lie + S'elle n'est dame ou damoiselle +515 D'onnour, courtoise, franche et belle, + Toutes sont belles quant bonté + A la beauté plus seurmonté. + Ainsi auras par ce convent + Ceste charge d'ore en avant, +520 Si l'envoye par toute terre + Ou noble gent poursuivent guerre + Aux dames, de qui renommée + Est de leur grant bonté semée: + A celles veulz et te commande +525 Bonne Amour par moy et te mande + Que tu commettes le bel Ordre + Ou nulz ne puet par droit remordre. + Et combien que j'aye apportées + Les roses qui seront portées +530 Des bons a qui je les donnay, + Et de telles assez en ay, + Car en mon vergier sont cueillies, + Ne veult pas Amours que faillies + Els soient es autres contrées +535 Ou telles ne sont encontrées; + Car quiconques d'orfaverie + D'or, d'argent ou de brouderie + De soye ou d'aucune autre chose, + Mais que soit en façon de rose, +540 Portera l'ordre qui donnée + Sera de la dame, ordonnée + De par toy pour l'Ordre establir, + Il souffist; et pour acomplir + Ceste chose voicy les bulles, +545 Ou monde n'a pareilles nulles, + Si tesmoing la commission. + Cil Dieu qui souffri passion + Te maintiengne toudiz en l'euvre + D'estude qui grant science euvre +550 Et t'otroit son saint paradis, + Je m'en vois et a Dieu te dis.» + Adonc est celle esvanoÿe. + Je m'esveillay toute esbahye; + Ne vy ouvert huys ne fenestre, +555 Merveillay moy que ce pot estre; + Si me pensay que c'estoit songe, + Mais ne le tins pas a mençonge + Quant coste moy trouvay la lettre + De la deesse au royal sceptre +560 Qu'elle mist dessus mon chevet + Coste moy, puis volant s'en vet. + Par grant entente prises ay + Les bulles et moult y musay, + Car j'avoye lumiere d'oile. +565 Je me levay et la chandoile + Alumay adonc senz tarder + Pour mieulx la bulle regarder. + Mais oncques ne vy en ma vie + Si de beauté lettre assouvie, +570 Merveilles os, je vous plevy, + De la grant beauté que g'i vy. + Estrange en est moult la maniere: + Le parchemin de fin or yere + Et les lettres furent escriptes +575 De fin azur, non trop petites + Ne trop grans, mais si bien formées + Que mieulx ne peust, non pas rimées + Ne furent, mais en belle prose + La contint l'Ordre de la rose. +580 Le laz en fu de soye azure, + Et le seel de belle mesure + Fut d'une pierre precieuse + Resplandissant et gracieuse: + Le dieu d'Amours fut d'une part. +585 Les piez ot sur un liepart, + De l'autre part fut la deesse, + De Loyauté dame et princesse. + Les empraintes moult merveilleuses + En furent et trop gracieuses; +590 Et bien sembla de si bel estre + Que n'estoit pas chose terrestre. + Si leuz la lettre senz y point + Faillir et notay chascun point. + Lye fuz de la vision +595 Et d'avoir tel commission; + Car combien que je ne le vaille + Ay je desir que nul ne faille, + Et pour ce moy, qui suis commise + A ce, ne doy estre remise +600 De faire si bien mon devoir + Que je n'en doye blasme avoir. + Et pour ce ay je fait ce dictié + Ou j'ay tout l'estat appointié + Et mis la fourme et la maniere +605 Comme il avint et ou ce yere, + A fin qu'on le sache en tous lieux. + Si soient tous jeunes et vieux + Desireux d'estre retenus + En l'Ordre, maiz n'y entre nulz +610 S'il n'en veult bien son devoir faire, + Car il se pourroit trop meffaire. + Aussi aux dames amoureuses + Qui de tout bien sont desireuses, + J'entens de l'amour ou n'a vice, +615 Mal, villenie, ne malice, + Car quiconques le die ou non + En bonne amour n'a se bien non, + Et a celles generaulment + Qui aiment honneur bonnement, +620 Soit en ce regne ou autre part, + Qui ont les cuers de noble part, + De par la deesse je donne + Le plain pouoir et habandonne + De donner l'Ordre gracieux +625 A tous nobles et en tous lieux + Ou bien employé le verront + A ceulz qui avoir le voulront; + Mais s'aucun le prent et le jure + Et puis après il s'en parjure +630 Cellui soit tenu pour infame, + Haÿ de tout homme et de famme, + Car ainsi le veult la deesse + Qui ceste chose nous adresse. + Si feray fin, il en est temps, +635 Priant Dieu que aux escoutans + Et a ceulz qui liront mes dis + Doint bonne vie et paradis. + Escript le jour Saint Valentin + Ou mains amans trés le matin +640 Choisissent amours pour l'année, + C'est le droit de celle journée. + + De par celle qui ce dictié + A fait par loyale amitié, + S'aucun en veult le nom savoir, +645 Je lui en diray tout le voir: + Qui un tout seul cry crieroit + Et la fin d'Aoust y mettroit + Se il disoit avec une yne + Il savroit le nom bel et digne. + + EXPLICIT LE DIT DE LA ROSE. + + + +_Ce poème ne se trouve que dans les mss. de la famille B._ + + +26 B1 Present + +46 B1 m'aime. + +78 B1 p. goust. + +105 B1 qu'el + +115 B1 T. fuyent. + +137 le _omis dans_ B1 + +163 B1 Qui f. + +216 B1 ceste c. i. + +299 _manque dans_ B1 + +338 B1 baz. + +345 B1 le p. + +351 bien _omis dans_ B1 + +425 B1 noblesse + +435 manque dans B2 + +457 B1 q. doy + +469 B1 ne p. + +503 B1 lez d. + +519 B2 d'ores + +534 B1 Eles s. + +594 B1 L. fu + +603 B2 t. le fait a. + +646 à 649 _renferment l'anagramme de_ Crystyne. + +_Rubrique_ B1 Cy fine le d. de la R. + + + + + +NOTES + +LE DIT DE LA ROSE + + +Petit poème inédit, quelques vers seulement ont été donnés par Paulin +Paris _(Mss. françois, V, p. 170)_, vers 638 à 649. 32.--Christine +veut parler ici de l'hôtel du duc Louis d'Orléans. Cette demeure avait +porté successivement les noms d'hôtel de Flandre, de Nesle, de Bohême +et d'Artois, jusqu'à l'époque où le roi Charles VI l'acheta de Marie +de Chatillon, veuve de Louis d'Anjou, pour la donner à son frère alors +duc de Touraine (1388). Le duc d'Orléans augmenta considérablement +l'importance primitive de l'hôtel, en y réunissant plusieurs maisons +situées du côté de la rue Coquillière et de la rue des deux Écus et en +y ajoutant encore l'hôtel du Grand Maître des Arbalétriers qui donnait +sur la rue de Grenelle, de nombreuses cours et de vastes jardins +étaient également compris dans cette propriété qui devint bientôt +l'une des plus belles résidences de Paris[1]. Christine, qui devait +souvent habiter chez le duc Louis, aimait à retracer les fêtes et +réjouissances splendides auxquelles elle pouvait assister de temps à +autre. La description qu'elle nous donne au commencement de son Débat +de deux Amants, ne peut évidemment s'appliquer qu'à l'une des +magnifiques réceptions de son puissant protecteur; son poème du dit de +la Rose a aussi pour sujet une réunion toute intime des officiers de +la maison du duc Louis, réunion que l'on pourrait peut-être supposer +imaginaire, mais qui à notre avis a dû certainement avoir lieu. Nous +croyons donc intéressant de donner ici les noms des officiers qui +faisaient à cette époque partie de la maison du duc, et qui ont pu +pour la plupart assister à la joyeuse assemblée à laquelle Christine +fait allusion. L'intéressant travail de M. Jarry sur la vie politique +de Louis de France[2] et la collection de Bastard nous ont permis de +reconstituer la liste suivante: + + Guillaume de Bracquemont «_mareschal de guerre_». + Robert de Bracquemont. + Jean de Trie, maréchal. + Arnaud Guilhem de Barbazan. + Guillaume du Chastel, + Archambaud de Villars. + Clignet de Brebant. + Guillaume Bataille. + Yves de Karouis. + Guillaume de la Champagne[3]. + Pierre l'Orfèvre, chancelier du duc. + Jean de Craon, chambellan. + Henri, comte de Saumes, _id_. + Le Sire de Beaussant, _id_. + Le Sire de Ferrières, _id_. + Jean de Dreux, _id_. + Jean de Béthune, _id_. + Pierre de Wisque, sire de Rasse, _id_. + Philippe de Florigny, _id_. + Guillaume et Raoul de Laire, _id_. + Jean de Miraumont, _id_. + Alain de Beaumont, _id_. + Guy de Nesle, seigneur d'Offémont, _id_. + Olivier de Mauny, _id_. + Guillaume de Coucy, seigneur de Montmirail, _id_. + Gadifer de la Sale, _id_. + Jean de Saquainville, dit Sacquet, seigneur de Blarru, _id_. + Amaury de Lignières, _id_. + Jean des Mousures, seigneur de Morvilliers. + Guillaume de Meulhon. + Jean de Garencières. + Jean de Roussay. + Jean de Bueil. + Yves, seigneur de Vieuxpont. + Aubert de Cany. + Raoul de Saint-Remy. + G. de Fayel, dit le Bègue. + Robert de Cadillac. + Jean de Tillières. + Robert Ryout, maître d'hôtel. + Jean Bracque, _id_. + Le poète Eustache Deschamps, _id_. + Enguerrand de Marcoignet, _id_. + Jean Prunelé, chambellan, depuis le 24 août 1400 gouverneur de + Charles d'Orléans. + Ogier de Nantouillet, premier écuyer de corps. + Hector de Pontbriant, écuyer d'écurie. + Olivier Ferron, _id_. + Bertrand du Mesnil, écuyer. + Guy et Jacques de Renty, _id_. + Jean de Coutes, dit Minguet, _id_. + Pierre Paviot, écuyer, échanson. + Robert de Villequier, écuyer tranchant. + Richard de Mainemaires, dit Bellegarde, pannetier. + Denis Mariete, argentier. + Raoul de Baubigny, huissier d'armes. + + +[1] Lebeuf, _Hist. du dioc. de Paris_, édit. Cocheris, t. I, p. 131 et + 265, et Bonamy dans les _Mém. de l'Acad. des inscr._ XXIII, + p. 262. + +[2] Jarry, _Hist. politique de Louis de France, duc d'Orléans_, Paris, + 1889. + +[3] Ce chevalier et les six qui précèdent furent les champions + français au combat du 19 mai 1402. Christine a chanté leur + victoire (voy. tome I, p. 240 et 305). + + + + +LE DEBAT + +DE DEUX AMANS + + + +CI COMMENCE LE DEBAT DE DEUX AMANS + + + Prince royal, renommé de sagece, + Hault en valeur, poissant, de grant noblece, + Duit et apris en honneur et largece, +4 Trés agreable + Duc d'Orliens, seigneur digne et valable, + Filz de Charles, le bon roy charitable, + De qui l'ame soit ou ciel permanable, +8 Mon redoubté + Seigneur vaillant, par vostre grant bonté + Mon petit dit soit de vous escouté, + Ne par desdaing ne soit en sus bouté +12 Par pou de pris; + Si ne l'ait pas vo haultece en despris + Pour ce que j'ay pou de savoir apris, + Ou pour ce qu'ay faible matiere pris +16 Et hors l'usage + De vo bon sens qui n'escoute language + Qui tout ne soit trés vertueux et sage. + Mais a la fois point ne tourne a domage +20 A ouïr choses + De divers cas en textes ou en gloses, + Et meismement ou matieres encloses + Joyeuses sont, soient rimes ou proses; +24 Et par ouïr + Choses qui font par nature esjouïr + On fait souvent tristece hors fouïr. + Car trop grant soing tolt souvent a joïr +28 Cuer occupé + D'avoir soulas, quant trop envelopé + Est es choses ou il s'est entrappé, + Ne corps humain, tant soit bien attrempé, +32 Ne pourroit vivre + Toudis en soing; et j'ay leu en un livre + Que quant David, qui la loy Dieu voult suivre, + Vouloit estre de tristece delivré, +36 Lors de sa lire + Moult doucement jouoit, et souvent l'yre + Il rapaisoit de Dieu; et ouïr lire + Choses plaisans font souvent joye eslire +40 Aux escoutans. + Si n'est nul mal et en lieu et en temps + Lire et ouïr de choses esbatens. + Et pour ce, Prince excellent, mal contemps +44 Vous ne soiez + De moy pour tant s'ay desir que voiez + Un petit dit, lequel ay rimoiez + Ad celle fin que vo cuer avoiez +48 A soulacier + Aucunement. Si vous vueil commencier + A raconter, Dieu m'en vueille avancier, + Un grant debat dont j'oÿ fort tencier +52 A deux amans. + Car tout d'amours sera cilz miens rommans: + Si l'entendront François et Alemans + Et toute gent, s'ilz entendent rommans; +56 Mais jugement + Y apertient; si suppli humblement + Vo noble cuer qu'il daigne bonnement + Droit en jugier, si comme sagement +60 Le sara faire. + Car li amant, ou il n'a que reffaire, + Le requierent, et de tout cest affaire + Il vous chargent, noble Duc debonnaire, +64 Et si se tienent + A vostre dit, car bien scevent et tienent + Que droitturiers les jugemens qui viennent + De vous touz sont, nez ceulx qui appartiennent +68 Es faiz d'amours, + Qui aux jeunes font souvent changier mours + En bien ou mal, en joyes ou clamours; + Mais naturel est a tous cil demours, +72 Tant comme il dure, + Si ne le doit nul tenir a laidure; + Car tout ce qui est donné de Nature + Nul ne le peut tollir, dit l'Escripture. +76 Si vous diray + Le grant debat, ne ja n'en mentiray, + De deux amans, que je moult remiray; + Car leur descort a ouïr desiray +80 Et leur tençon + Gracieuse, non mie en contençon. + Ce fu en May, en la doulce saison, + Qu'assemblée ot en moult belle maison +84 Et gracieuse, + Qui a Paris siet en place joyeuse, + Compagnie joenne, belle et soingneuse + De soulacier: creature envieuse +88 N'ot en la route, + Fors de jouer, si com je croy sanz doubte. + Trés belle fu la compagnie toute, + Ou mainte dame ot qui d'amer n'ot goute +92 Et mainte gente + Damoiselle parée par entente, + Mainte gentil pucelle, et, que ne mente, + De chevaliers y avoit plus de trente +96 Et d'autre gent, + Beaulz et gentilz, papellotés d'argent, + Gays et jolis, assesmés bel et gent; + Si furent tous et toutes deligent +100 De joye faire. + La ot moult bons menestrelz plus d'un paire + Qui haultement faisoient le repaire + Tout retentir. Si devoit a tous plaire +104 Celle assemblée, + Car feste et joye y estoit si comblée + Qu'a cent doubles fu plus qu'autre doublée, + N'elle n'estoit de discorde troublée +108 Mais trés unie, + Toute tristece en estoit hors banie. + Et en place bien parée et ounie, + Grant et large, nette, non pas honnie, +112 Menoient tresche + Joyeusement par dessus l'erbe fresche; + Maint jolis tour, maint sault, mainte entrevesche + Y veïst on, et lancier mainte fleche +116 A doulz regart, + Tout en requoy traire par soubtil art, + Et qui mieulz mieulz chascun faisoit sa part + De ce que doulz Deduit aux siens depart. +120 Ainsi dançoient + Tous et toutes, ne point ne s'en lassoient, + Et en dançant leurs cuers entrelaçoient + Par les regars que ils s'entrelançoient. +124 Qui veist jolies + Femmes dancier a contenances lies + Si gayement de manieres polies, + A chapiaulz vers de flours et d'acolies, +128 Par mignotise + Bien avenant, doulcetement assise, + Rire et jouer, elles plaindre en faintise, + Parler attrait de maniere rassise, +132 Les contenances + De ces amans a chascun tour des dances, + Muer couleur, faire maintes semblances, + Moult en prisast les doulces ordenances. +136 Et puis après + Les menestrelz, qui bien jouoient très + Parmi chambres et parmi ces retrès, + Oist on chanter hault et cler a beaulz trèz +140 Bien mesurez. + A brief parler, tant furent procurés + La ris et jeux qu'il sembloit que jurez + Fussent d'ainsi estre a feste adurez +144 A tousjours mais. + Et moy, en qui tout anuy est remais + Depuis le jour que Mort de trop dur mais + M'ot servie, dont je n'aré jamais, +148 C'est chose voire, + Plaisir joyeux au monde, ains aré noire + Pensée adès pour la dure memoire + De cil que je porte en ma memoire +152 Sanz nul oubly, + Dont l'esperit soit ou ciel establi, + Qui seulete me laissa, n'entroubli + Ne fait mon dueil, ou que soye, affoibli +156 En nulle guise, + Fus sus un banc en cellui lieu assise + Sanz mot sonner, regardant la devise + Des fins amans gentilz, plains de cointise, +160 Tant renvoisiez + Qui de mener soulaz furent aisiez. + Mais je qui oz l'esperit acoisiez + Consideray que de tous les proisiez +164 De celle place + Un escuier, bel de corps et de face, + Y ot jolis, mais tant fut en sa grace + Qu'il sembloit bien qu'il eüst plus grant masse +168 De toute joye + Qu'autre qui fust ou lieu, se Dieux me voie; + Car mon regart a lui toudis avoye, + En remirant la gracieuse voie +172 De son maintien; + Car il dançoit et chantoit si trés bien, + Si liement jouoit, je vous di bien, + Que il sembloit que le monde fust sien, +176 Tant resjoÿ + Forment estoit, ou qu'il eüst jouÿ + De tous les biens dont oncqu' homme jouÿ, + Tant parestoit son gay cuer esjoÿ, +180 A droit voir dire; + Car ne finoit de jouer et de rire, + Ou de chanter et dancer tout a tyre. + Mais de ses jeulz nul ne peüst mesdire +184 Tant lui seoient, + Car les autres tous resjoïr faisoient, + Et ses soulas si gracieux estoient + Qu'a toute gent communement plaisoient; +188 N'il ne parlast + Fors en riant et sembloit qu'il volast + Quant il dançoit. Mais, quoy qu'il se celast, + A peine un pas de nul costé alast +192 Que de doulz oeil + Ne regardast simplement sanz orgueil + Telle qui fu present, ou tout son vueil + Estoit assis, mais par soubtil recueil, +196 Comment qu'il fust, + Son regarder gittoit, qu'on n'apperceust + Qu'a celle plus qu'a autre pensée eust. + Si ne cuide je pas que pou lui pleust, +200 Car bien sembloit + Que pour elle fust en amoureux ploit, + Tout non obstant que des gens tant s'embloit + Comme il pouoit. Mais l'amoureux esploit +204 Fort a celler + Est aux amans qu'Amours fait afoler + Par trop amer et venir et aler. + Ainsi surpris d'amours, a brief parler, +208 Cil sembla estre. + Mais près du banc ou je seoie a destre + Avoit assis decoste une fenestre + Un chevalier qui sus sa main senestre +212 Tint appoyé + Son chief enclin, comme tout anoyé + Et tout pensif, et pou ot festoyé, + Ne il n'estoit joyeux ne desroyé, +216 Ne esbatant + Ne sembla pas, mais n'estoit pas pour tant + Lait ne vieillart, ains de beauté ot tant + Com nul qui y fust et moult entremetant +220 En gentillece + Et en honneur sembla et de jeunece + Assez garny, jolis et sanz parece, + Mais bien sembloit que pou eust de leesce +224 Et pou de joye. + Car moy qui lors dessus le banc seoie + Soingneusement son maintien regardoie + Pour ce que si pensif je le veoie +228 Et sanz soulas, + Par maintes fois li oÿ dire, hé las! + Bassetement, n'estre ne pouoit las + De souspirer comme homme qui en laz +232 Est enserré; + Et avec ce tant ot le cuer serré + Que il sembloit qu'on l'eüst desterré, + Tant pale estoit, ou qu'il fust enferré +236 D'un fer trenchant. + Et non obstant qu'il s'alast embruschant + D'un chapperon, dessus ses yeulz sachant, + Qu'on n'aperceust le pié dont fu clochant +240 Ne son malage, + Et tout fust il loyal, secret et sage, + Si com je croy, si faindre son corage + Ne pot qu'il n'eust tout au long du visage +244 Souvent les larmes, + Tant ne pouoit estre constant ne fermes + Que couvrir peust les trés ameres armes + Qu'Amours livre a ceulz qu'il rend trop enfermes +248 Et maladis. + Ainsi cellui fut la, com je vous dis. + Morne, pensis et petit esbaudis. + Mais, si me doint Jhesu Crist paradis, +252 Telle pitié + Me fist de lui veoir si dehaitié + Qu'oncques homme, tant y eusse amistié, + Ne m'atendry le cuer a la moitié +256 Comme cellui + Me fist, que la je veoie a par lui + Morne, pensif, larmoier; ne nullui + N'apercevoit, je croy, l'anui de lui +260 Fors moy sanz plus. + Car les autres toudis de plus en plus + S'esbatoient, et cil estoit reclus + Entre la gent plus simple qu'un reclus, +264 Ne ne pensoit + Que le maintien qui triste le faisoit + Nul aperceust, car chascun y dançoit + Fors lui et moy, et pour ce ne cessoit +268 D'estre pensifs. + Mais la cause qui si le tint rassis + J'aperceu bien, car des fois plus de six + Mua coulour quant près de lui assis +272 Le corps gentil + D'une dame belle et gente entre mil + Estoit; adonc tout se transmuoit cil, + Si la suivoit aux yeulz, mais si soubtil +276 Fu son regart + Qu'apercevoir ne le peust par nul art + Nul ne nulle, n'avoit l'ueil autre part, + Dont j'aperceu et vi tout en appert +280 Que le meschief + Qui lui troubloit et le cuer et le chief + Venoit de la, je ne sçay par quel chief, + Mais sanz cesser souspiroit de rechief. +284 Ainsi se tint + La longuement, dont trop de mal soustint. + Mais or oiez après qu'il en avint: + Quant ot songié assez il se revint +288 Un pou a soy, + Comme homme qui un pou a sa grant soy + Estanchée; et je qui l'aperçoy + Le regarday, mais, s'oncques nul bien soy, +292 Me fu avis + A son regart et au semblant du vis + Qu'il aperceut que tout son maintien vis, + Et come la estoit si com ravis, +296 Si lui greva + Que veü l'os. Ne sçay comme il en va, + Mais assez tost de ce lieu se leva + Et vers moy vint et achoison trouva +300 De m'arresner. + Et moy qui moult me voulsisse pener + De l'esjouïr, se g'y sceusse assener, + Pour la pitié qu'oy eu, dont atorner +304 En tel conroy + L'avoie veu, quant devers la paroy + Le vi venir vers moy sanz nul desroy + Je me levay; mais, s'il fust filz de roy +308 Ou duc ou conte, + Sot il assez que gentillece monte. + Courtoisie, qui les bons en pris monte + Et qui aprent, enseigne, duit et domte +312 Tout bon courage, + Lui ot apris; adonc le doulz et sage + Si me rassist, et, sanz querre avantage + De nul honneur, humblement, sanz hauçage, +316 Dessus le banc + Decoste moy s'assist cil qui fu blanc + Et pale ou vis, ou n'ot couleur ne sang + Par trop amer, et son bras par le flanc +320 Adonc me mist + Courtoisement, et bellement me dist: + «Que pensez vous cy seule? Car il n'yst + De vous nul mot, bien croy qu'il vous souffist +324 De cy penser + Sanz autre esbat, pour quoy n'alez dancer?» + Et je respons: «Mais vous, sire, avancer + Pou vous en voy et ne deussiez cesser +328 De vous esbatre, + Ce m'est advis, car en ce lieu n'a quatre + Qui plus soient joennes, mais pou embatre + Je vous y voy, ne sçay qui fait rabatre +332 Si vo pensée?» + Et cil, qui voult la doulour qu'amassée + Avoit ou cuer moy celler, a pessée + Parole dist: «En peu d'eure est passée +336 Certes ma joye, + Tant suis rudes que dancer ne saroye + Ne autrement jouer, et toutevoie + N'ay je courroux ne chose qui m'anoye, +340 Mais c'est ma guise + D'estre pensif, ce n'est pas par faintise; + Dieux a en moy tel condicion mise. + Ou qu'il m'anoit ou que bien me souffise, +344 C'est ma nature.» + Ainsi parlions a bien basse murmure + Et ja avions conté mainte aventure + Quant vers nous vint cellui tout a esture, +348 Dont j'ay parlé + Ycy dessus, qui n'ot cuer adoulé + Ains fu joyeux; si a l'autre acolé + Tout en riant, et a lui rigolé +352 S'est bellement, + Et d'un et d'el parlerent longuement, + Mais sus amours tourna le parlement. + Si dist adonc l'escuier liement: +356 «A ma requeste + Parlons d'amours un pou, et, sanz arreste, + D'entre nous trois de deviser s'apreste + Son bon avis chascun, et s'amours preste +360 Plus joye ou mains + Aux vrais amans, vous pry a jointes mains + Qu'en devision, que nul ne l'oye; au mains + Pouons parler de ce dont joye ont mains. +364 Si faisons conte + Que c'est d'amer, de quoy vient n'a quoy monte + Ycelle amour qui le cuer prent et dompte, + A quoy c'est bon, s'onneur en vient ou honte; +368 Chascun en die + Ce qu'il en scet, ou se c'est maladie + Ou grant santé, ou se l'amant mendie + Qui dame sert. Le corps Dieu le maudie +372 Qui mentira + De son avis et qui tout ne dira + Des tours d'amours ce qu'il en sentira! + Or y perra qui le mieulx enlira. +376 Mais je conseil + Que nous yssions trestous trois hors du sueil + De cel huis la et alions en ce brueil, + Ou il fait vert, nous seoir en recueil +380 Joyeusement, + Pour deviser la plus secretement, + Que nul n'oye l'amoureux plaidement + Fors que nous trois.» Et adonc vistement +384 Nous nous levasmes, + Mais par mon loz une dame appellames + Avecques nous, qui het mesdis et blasmes; + Encore avec pour le mieulx y menames +388 Une bourgoise + Belle, plaisant, gracieuse et courtoise; + Par mon conseil fu fait, car qui racoise + Des mesdisans la murmure et la noise +392 Moult sages est. + Si partismes de la, et, sanz arrest, + Ou bel vergier entrames qui fu prest + A deduire, plus dru qu'une forest +396 D'arbres moult beaulx, + Qui en saison portent bons fruis nouviaulx, + Ou en printemps se deduisent oisiault, + Et en beau lieu, qui y fist ses aviaulx, +400 Fusmes assis. + Adonc cellui qui fu le moins pensis + Dist a l'autre qui ot plus de soussis: + «Dites, sire, car plus estes rassis +404 Et le plus sage, + Vo bon avis de l'amoureux servage, + S'il en vient preu, joye, honneur ou dommage?» + Et cil respont: «Beaulz amis, c'est l'usaige +408 Selon raison + Qu'en trestous cas et en toute saison + Honneur porte aux dames tout gentilz hom, + Premier diront, beau sire, et nous taison. +412 Dites, ma dame, + Vo bon avis de l'amoureuse flamme, + Se joye en vient ou dueil a homme et femme?» + Et celle dit et respont: «Par mon ame, +416 Je ne sçaroye + Qu'en dire au fort, quant est de moy loueroie + Que vous deissiez et voulentiers l'orroie, + Car proprement certes n'en parleroie; +420 Dites, beau sire, + Car je sçay bien que mieulx en sçarés dire.» + Et cil respont: «Ne vous doy contredire. + Ne vueille Dieux qu'a ce ja mon cuer tire +424 Que vous desdie. + Puis qu'il vous plaist, ma dame, que je die + Ce qu'il m'est vis, quoy qu'autre contredie, + Des fais d'amours et de la maladie +428 Qui vient d'amer, + Se plus en vient de doulz et moins d'amer, + Selon que sçay et que puis extimer + Par essaier et par m'en informer, +432 J'en parleray + Ce que j'en sens, ne ja n'en mentiray, + Combien qu'autres trop mieulz que ne sçaray + En parleroit, toutefois en diray +436 Tout mon avis, + S'oncques je sçoz cognoistre ne ne vis + Les tours d'amours par qui cuers sont ravis. + C'est un desir qui ja n'est assouvis, +440 Qui par plaisir + En jeune cuer se vient mettre et choisir + Lui fait amour; de ce naist un desir + De franc vouloir, qui le cuer vient saisir +444 De tel nature + Qu'il rent amant le cuer et plein d'ardure + Et desireux d'estre amé tant qu'il dure. + Mais tant est grant celle cuisant pointure +448 Qu'elle bestourne + Toute raison et tellement atourne + Cil qui est pris que du joyeux fait mourne + Et le morne en joyeuseté tourne, +452 Souvent avient. + C'est une riens de quoy l'omme devient + Tout tresmué, si qu'il ne lui souvient + De nulle honneur ne de preu ne li tient; +456 Souventes fois + Oublier fait et coustumes et drois, + Fors volenté n'y euvre en tous endrois. + C'est Sereine qui endort a sa vois +460 Pour homme occire. + C'est un venin envelopé de mirre + Et une paix qui en tout temps s'aÿre; + Un dur liain, ou desplaisir ne yre +464 N'a nulle force + Du deslier. C'est vouloir qui s'efforce + De nuire a soy; une pensée amorse + A desirer, par voie droitte ou torse, +468 Avoir aisance + De ce en quoy on a mis sa plaisance, + Et quant on l'a, n'y a il souffisance. + Car le las cuer est toudis en balance +472 S'il aime fort, + Car s'il avient que l'amant tant au fort + Ait fait qu'il soit amé, et reconfort + Lui soit donné, si me rens je bien fort +476 Que celle joye + N'yert ja si grant qu'Amours ne lui envoie + Mille soussis contre une seule voie + D'avoir plaisir, ne que ja son cuer voie +480 Asseüré, + Et tout soit il ou jeune ou meüré, + Ou bel ou bon, ja si beneüré + Ne se verra que trés maleüré +484 Il ne se claime + Souventes fois, se parfaittement aime. + Car Fortune, qui les discordes semme, + En plus perilz que nef qui va a reme, +488 Par maintes voyes, + Le fichera, mais le las toutevoies + Tout le peril ne prisera deux oies + Mais qu'il ne perde aucunes de ses joyes +492 Chier achetées. + Haÿ, vray Dieux! quantes doleurs portées + Sont es las cuers ou amours sont boutées! + Quant m'en souvient, de moy sont redoubtées +496 Les dures larmes, + Les durs sangloux et les mortelz voacarmes, + Et les souspirs plus poignans que gisarmes. + Et se parler en doy comme clerc d'armes, +500 Ce scet bien Dieux, + Et quel dongier et quel torment mortieulx + Porte l'amant, ou soit jeunes ou vieulx, + Pour faire tant qu'il lui en soit de mieulz +504 Devers sa dame, + S'il est a droit espris de l'ardent flamme + Qui par desir l'amant art et enflamme, + Avant qu'il soit amé, je croy, par m'ame, +508 Qu'assez endure + De griefs anuis, je ne sçay comme il dure + En tel torment, en si mortel pointure, + N'il n'a en soy autre soin n'aultre cure +512 Que celle part + Ou il aime; si a quitté sa part + De tous les biens que Fortune depart + Pour cellui seul, qui pou lui en espart, +516 Certes peut estre. + Ainsi le las son paradis terrestre + A fait de ce qui son cuer plus empestre, + Et tout soit il roy ou duc ou grant maistre +520 Fault qu'il s'asserve, + Ou vueille ou non, et que sa dame serve + Et vraye amour, ains que joye desserve. + Et puis y a encor plus dure verve: +524 S'on l'escondit, + Or se tient mort le las, or se maudit, + Et puis Espoir autre chance lui dit, + Puis Desconfort revient et l'en desdit; +528 Ainsi n'a paix. + En tous endrois le sert de divers mais + Ycelle amour, qui ne lairoit jamais + Avoir repos le cuer ou est remais +532 Cellui vouloir. + Mais supposé qu'a l'amant tant valoir + Lui vueille Amour que cause de doloir + N'ait en nul cas, ne lui doie chaloir +536 Fors de leece, + Et qu'a son gré du tout de sa maistrece + Il soit amé, qui lui tiegne promesse + Et loiaulté, ne croiez qu'a destrece +540 Pour tant ne soit; + Car Faulz Agait, qui moult tost aperçoit + Le couvine des amans et conçoit + Par leurs semblans leur fait, comment qu'il soit, +544 Ne s'en taist pas; + Si reveille moult tost, plus que le pas, + Les mesdisans, cui Dieux doint mau repas, + Qui font gaitier Jalousie au trespas +548 Et mettre barres + Es doulz deduis des amans et enserres. + Lors commencent et murmures et guerres + Souventes fois, trop plus grans que pour terres +552 Ne pour avoir. + Beau sire Dieux! qui pourroit concepvoir + Le grant tourment qu'il convient recepvoir + Au povre amant, qui ne peut bien avoir +556 Pour le parier + Des mesdisans qui lui tollent l'aler + Devers celle qu'il aime et veult celer. + Trop durement font l'amant adoler +560 Les mesdisans + Ou le jaloux, qui trop lui est nuisans. + Ceulz lui tollent ses doulz biens deduisans, + Dont tel dueil a qu'au lit en est gisans +564 En desespoir + Souventes fois, ou il se met apoir + En grant peril de mort, s'il n'a pouoir + De soy chevir autrement, ne espoir +568 Qu'autrement puist + Celle veoir pour qui le cuer lui cuist. + Encor y a une chose qui nuist + Trop aux amans et qui a dueil les duist +572 C'est jalousie, + Qui oublier fait toute courtoisie + Au las amant, qui si fort se soussie + Qu'il est aussi comme homme en frenesie +576 Et loings et près. + S'il s'aperçoit que un autre amant engrès + De celle amer soit, ou son cuer est trais, + Sachiez de voir, s'il y voit nulz attrais +580 Qu'elle lui face. + Il en muera sens et couleur et face, + Ne je ne cuid qu'autre meschief efface + Ce mortel soin, quoy qu'il se contreface +584 Joyeux ne lié. + C'est mort et dueil, qui estre appalié + Certes ne peut, n'en paix estre alié, + Le cuer qui est de tel tourment lié. +588 C'est une rage + Trop amere qui met l'omme en courage + De faire assez de maulz et de domage. + Pluseurs en ont honneur et heritage +592 Souvent perdu. + Qui jaloux est a meschief s'est rendu, + Mieulz lui vauldroit gesir mort estendu, + Mais grant amour lui a ce bien rendu +596 En guerredon; + Car trop amer si empetre ce don + Au pouvre amant, qui de son cuer fist don; + Si lui semble que trop perderoit don +600 S'un autre avoit + Le bien que si chier comparer se voit. + Mais certes se le las mourir devoit + N'en partiroit, nez s'il ores savoit +604 Que relenqui + Et delaissié l'eüst sa dame, en qui + Son cuer a tout, puis qu'amours le vainqui + Par un regart qui du doulz oeil nasqui, +608 Que il tant prise. + Et qu'a celle qui tant est bien apprise + Il s'est donné et qu'elle a s'amour prise; + Jamais nul jour n'en doit estre desprise, +612 Comme il lui semble, + Pour riens qui soit, mais tous les maulz assemble + En son las cuer: qui d'aïr sue et tremble + Et souvent het, et puis amour rassemble, +616 C'est dure dance + Et moult estrange vie et concordance; + Et tout d'amour en vient la dependence. + Ainsi en soy n'a ne paix n'acordance, +620 Ains derve d'yre + Le las amant jaloux, quant il ot dire + Ou apperçoit qu'a autre amour se tire + Celle de qui ne peut ouïr mesdire +624 Et si le laisse. + Si est plus serf que chien qu'on meine en laice, + Que le veneur tient n'aler ne delaisse; + Ainsi le tient celle qui pou l'eslece +628 En son dongier. + Ha! quel amour qu'on ne puet estrangier + Du dolent cuer, tant sache dommagier! + On s'en doit bien de dueil vif enragier +632 Que il conviengne + A force amer ce dont fault que mal viegne, + Et que subgiet obeïssant se tiengne + Le las amant, quelque mal qu'il soustiengne, +636 C'est grant merveille. + Amours! amours! nul n'est qui ne s'en dueille, + Cil qui te sert pou repose et moult veille, + Et trop pener lui fault, vueille ou ne vueille, +640 Qui tu accointes. + Mais regardons encore les plus cointes, + Les mieulz amez et ceulz qui n'ont les pointes + Qu'ont les jaloux, qui sont d'amertume ointes, +644 Sont ilz dehors + Ces grans meschiefs?--Je croy que non encors, + Ains y perdent pluseurs et ame et corps; + S'il m'en souvient et se j'en ay recors, +648 Quant sont peris + Par tel amour en France et a Paris + Et autre part! Ainsi furent meris + Jadis pluseurs amans: meismes Paris, +652 Qui belle Helaine + Ot ravie en Grece a moult grant peine, + Dont Troye, qui tant fu cité haultaine, + Fu puis arse, destruitte et de dueil pleine, +656 Ou fu perie + La plus haulte et noble chevalerie + Qu'ou monde fust, et si grant seigneurie; + Meisme a Paris durement fut merie +660 L'amour sanz faille, + Car Thelamon l'occist en la bataille. + Et deux amans autres, que je ne faille, + Reçurent mort, comme Ovide le baille +664 En un sien livre, + Pour celle amour qui les folz cuers enyvre; + Car moult souvent, pour joyeusement vivre, + S'assembloient, et leur vouloir ensuivre, +668 En un bouscages + Qu'ot nom Limaux; la les bestes sauvages + Devorerent l'amant, ce fu domages. + Et Piramus, l'enfant cortois et larges, +672 Et la trés belle + Doulce Thysbé, la jeunete pucelle, + Ne s'occirent ilz sus la fontenelle? + Soubz le meurier blanc il moru pour elle +676 Et elle aussi + S'occist pour lui, dont le meurier noircy + Pour la pitié dont morurent ainsi. + Ainsi grief mort les deux enfans corsi +680 Par trop amer. + Piteusement aussi peri en mer + Lehander qui, pour garder de blasmer + Belle Hero, qui le voult sien clamer, +684 Par nuyt obscure, + Le las amant! prenoit telle aventure + De mer passer en sa chemise pure, + Dont une fois, par grant mesaventure, +688 Y fu noyés + Par tempeste de temps. Voiez, voiez + Comment les las amans sont avoiez + Qui par amours sont pris et convoiez! +692 Qu'ont ilz de peine? + Et Achillès aussi pour Polixenne + Ne morut il quant en promesse vaine + Il se fia, dont mort lui fu prochaine? +696 Ne fut donc mie + Raison en lui bien morte et endormie + Quant il eslut pour sa dame et amie + Celle qui ert sa mortel anemie? +700 Mal lui en prist. + Ce fist Amours, par qui maint en perist, + Mais, quant mal vient aux gens, il s'en soubzrist. + Et ceste amour trop durement surprist +704 Aessacus, + Filz au bon roy Priant, qui si vaincus + Fu d'amer trop, que sanz querir escus + En mer sailli, comme trop yrascus +708 Que reffusé + L'ot celle, a qui long temps avoit musé; + Dont les fables, qui le fait encusé + Ont, tesmoignent qu'en plungon fut rusé +712 Et tresmué: + Si com se fu dedens l'eaue rué, + En cel oisel fut tantost remué; + Pour amour fu en tel forme mué, +716 En tel maniere, + Son corps gentil oncques n'ot autre biere; + Veoir le peut on en mainte riviere + Ou de noier encor monstre maniere; +720 Les Dieux de lors + Pour memoire changierent si son corps. + Mais regardons d'autres amans encors + Qui pour amer furent periz et mors +724 Et exillié. + Ypis aussi tant fort fu traveillié + Par tel amour, qui si l'ot bataillié, + Qu'il s'en pendi, comme mal conseillié, +728 A l'uis de celle + Qui reffusé a response cruelle + L'ot durement, et pour celle nouvelle + Le las s'occist; mais les Dieux de la felle +732 Vengence en pristrent, + Car ymage de pierre dure firent + Son corps cruel devenir; si la virent + Pluseurs dames qui exemplaire y prirent, +736 Ce fu raison. + Et a Romme, pour autelle achoison, + Un jouvencel s'occist qui sa raison + Ot comptée, ne sçay en quel saison, +740 A son amée; + Mais la felle, comme mal informée, + Le reffusa, et cil en la fumée + Tout devant elle a sa char entamée +744 D'agus couteaux, + Ainsi fina. Mais de temps plus nouveaux + Or regardons: de Tristan qui fu beaulz, + Preux et vaillant, amoureux et loyaulz, +748 Quelle la fin + En fu pour bien amer de vray cuer fin? + Ne le gaita son oncle a celle fin + Qu'il l'occisist et mort a la perfin +752 Il lui donna. + Mais celle amour Yseut si ordenna + Qu'entre les bras de son ami fina; + Par mon serment, cy piteuse fin a +756 De deux amans. + Et Cahedins, si com dit li romans, + Ne morut il plus noircy qu'arremans, + Pour tel amour: si fu ses testamans +760 Plein de pitié. + Encor depuis regardons l'admistié + Du chastellain de Coussy, se haitié + Il fu d'amours, je croy, qu'a grant daintié +764 En avoit bien, + Mais la dame du Faël, qui pour sien + Tout le tenoit, je croy, l'acheta bien, + Car puis que mort le sçot ne voult pour rien +768 Plus estre en vie. + Et du Vergy la trés belle assouvie + Chastellaine, qui de riens n'ot envie + Fors de cellui a qui avoit plevie +772 Amour loyale; + Mais elle et lui orent souldée male + Par trop amer, car mort en ieurent pale. + Si ont fait maint et en chambre et en sale +776 A grant dolour + Par tel amour, qui fait changier coulour + Souventes fois, ou soit sens ou folour, + Suer en froit et trembler en chalour. +780 Mais je m'en passe + Pour plus briefté, et, se tous vous nommasse, + G'y mettroye, je croy, un an d'espace. + Mais des periz en y a si grant masse +784 Que c'est sanz nombre, + Par tel amour, qui passe comme un ombre + Et le las cuer sy empesche et encombre + Que ses meschiefs il ne compte ne nombre. +788 En maintes guises + Sont les peines des amoureux assises: + Les uns si ont voies couvertes quises + Pour bien avoir, mais doulours ont acquises +792 Estrangement, + L'un pour raport, l'autre pour changement, + L'autre ne peut avoir alegement, + L'autre par non soy mener sagement +796 En gist pasmé, + Par divers cas et tels qu'ilz ont amé + Trop haultement, dont ont esté clamé + Faulz, desloiaulz, et en chartre enfermé +800 Ou detrenchiez; + Et de telz qui en ont perdu les chiefs + Diversement, et mains autres meschiefs + En sont venus a ceulz qui atachiez +804 En tel maniere + Sont tous les jours, c'est chose coustumiere. + Pour tel amour sont maint portez en biere + Qui comparent yceste amour trop chiere, +808 En maint endroit. + Qui tous les cas deviser en vouldroit. + Qui avienent, long temps y convendroit. + Mais trop souvent avient, soit tort ou droit, +812 Dont c'est domages. + Quantes noises sordent es mariages + Pour ceste amour qui dompte folz et sages; + Car ou s'esprent il n'est si fort corages +816 Qu'elle ne change. + Si fait amer souvent le plus estrange + Et delaissier le privé pour eschange, + Estrangement les cuers entremeslange +820 Sanz que raison + Clamée y soit, si n'y vise saison + Ne temps ne lieu: c'est l'amoreux tison + Qui meismement fait mainte mesprison +824 Faire au plus sage, + C'est le piteux et mal pelerinage, + La ou Paris ala par mer a nage, + Ou il ravi Heleine au cler visage +828 Qui comparée + Fu durement par Venus l'aourée + Et Cupido son filz, qui procurée + A mainte amour, dont pluseurs la courée +832 Et les entrailles + Ont eux perciés, ne sont pas devinailles. + Quels que soient d'amours les commençailles + Tousjours y a piteuses deffinailles. +836 Fuiez, fuiez + Yceste amour, jeunes gens, et voiez + Comment on est par lui mal avoiez! + Ses promesses, pour Dieu, point ne croiez! +840 Car son attente + Coste plus chier que ne fait nulle rente, + Nul ne s'y met qu'après ne s'en repente, + Car trop en est perilleuse la sente, +844 Sachiez sanz doubte, + Et moult en est de legier la foy roupte. + C'est un trespas obscur, ou ne voit goute + Cil qui s'y fiert et nycement s'i boute, +848 N'est pas mençonge; + Tant de meschiez en vient que c'est un songe, + Si tient plus court que l'esparvier la longe, + Et mal en vient, le plus de ce respons je, +852 C'est fait prouvé; + Croiez cellui qui bien l'a esprouvé. + Si ne suis je mie pour tant trouvé + Sage en ce cas, mais nyce et reprouvé, +856 C'est mon dommage. + Mais a la fois un fol avise un sage, + Et qui esté a en longtain voiage + Peut bien compter comment on s'i heberge +860 En mainte guise. + Qui s'y vouldra mirer je l'en advise; + Car tous les jours avient par tel devise, + Mais du peril ne se gaite ny vise +864 L'amant musart, + Qui sa vie met en si fait hasart + Et n'eschieve l'ardent feu, ou tout s'art, + Ainçois le suit et celle amour de s'art +868 L'amant esprent + Par le plaisir qui a amer l'aprent; + Si le tient si qu'il ne scet s'il mesprent + Ou s'il fait bien, et, s'aucun l'en reprent +872 Il s'en courrouce + Ne gré n'en scet, tant a pleines de mouce + Ses oreilles, qui de raison escouse + Sont si qu'ouïr lui semble chose doulce +876 De chose amere, + Et sa marastre il retient pour sa mere; + Felicité lui semble estre misere, + Et de misere et servage se pere; +880 Est il bien bugle? + Ainsi amours fait devenir aveugle + Le fol amant qui se cuevre d'un creuble + Et bien cuide veoir, ou temps de neuble, +884 Le cler soleil, + Et juge bon ce qui lui plaist a l'ueil. + Ainsi est il; pour tant, dire ne vueil + Ce que je di pour ce que n'aye vueil +888 D'amours servir, + Ne pour blasmer qui s'y veult asservir, + Mais pour dire comme il s'i fault chevir + Qui a amours veult loiaulté plevir +892 De cuer certains! + Ainsi, ma dame, et vous, beau doulz compains, + Ouïr pouez que l'amant a trop mains + De ses plaisirs, s'il est a droit atains, +896 Qu'il n'a de joye. + Ce scevent ceulz qu'amours destraint et loie + En ses lïans, ou maint homme foloie; + Savoir le doy, car griefment m'en doloie +900 Quant en ce point + Estoie pris, encor n'en suis je point + Quitte du tout, dont dessoubz mon pourpoint + Couvertement ay souffert maint dur point +904 A grant hachée. + Mais je ne croy qu'a nul si bien en chée + Que tel peine ne lui soit approuchée, + Com je vous ay yci ditte et preschée, +908 Ce n'est pas fable.» + Quant le courtois chevalier amiable + Ot finée sa parole notable, + Que li pluseur tendroient veritable, +912 Et bien contée, + Ditte a biaulz trais, ne peu ne trop hastée, + La dame adonc, qui bien l'ot escoutée, + Recommença et dist: «Se j'ay nottée +916 Vostre parole, + Bien a son droit Amours a dure escole + Tient les amans, qui n'est doulce ne mole, + Si com j'entens, et qui maint homme affole +920 Sanz achoison. + Mais quant a moy tiens que mie foison + Ne sont d'amans pris en telle prison, + Tout non obstant que pluseurs leur raison +924 Vont racontant + Puis ça, puis la, aux dames, mais pour tant + N'y ont le cuer ne ne sont arrestant + En un seul lieu, combien qu'assés gastant +928 A longue verve + De leurs moz vont, mais que nul s'i asserve + Si durement ne croy, ne que ja serve + Si loiaulment de pensée si serve +932 Amours et dame; + Et, sauve soit vostre grace, par m'ame + Ne croy que nul tant espris de tel flamme + Soit qu'il ait tant de griefs dolours pour femme; +936 Mais c'est un conte + Assez commun qu'aux femmes on raconte + Pour leur donner a croire, et tout ne monte + Chose qui soit, et celle qui aconte +940 A tel language + A la perfin on la tient a pou sage; + Et quant a moy tiens que ce n'est qu'usage + D'ainsi parler d'amours par rigolage +944 Et passer temps. + Et s'il fu voir ce que dire j'entens + Qu'ainsi fussent vray en l'ancïen temps + Li amoureux, il a plus de cent ans +948 Au mien cuidier + Que ce n'avint, ce n'est ne d'ui ne d'ier + Qu'ainsi attains soient; mais par plaidier + Et bien parler se scevent bien aidier +952 Li amoureux, + Et, se jadis et mors et langoreux + Ilz en furent et mains maulz doloreux + Endurerent, meismes li plus eureux, +956 Comme vous dittes, + Je croy qu'adès leurs doleurs sont petites, + Mais es romans sont trouvées escriptes + A droit souhaid et proprement descriptes +960 A longue prose. + Bien en parla le Romans de la Rose + A grant procès et aucques ainsi glose + Ycelle amour, com vous avez desclose +964 En ceste place, + Ou chapitre Raison qui moult menace + Le fol amant, qui tel amour enlace, + Et trop bien dit que pou vault et tost passe +968 La plus grant joye + D'ycelle amour, et conseille la voie + De s'en oster, et bien dit toutevoye + Que c'est chose qui trop l'amant desvoye +972 Et dur fleyaulx, + Et que c'est la desloiaulté loiaulz + Et loiaulté qui est trop desloyaulz, + Un grant peril aux nobles et royaulz, +976 Et toute gent + Sont perillé s'ilz en vont approchant. + Ainsi fu dit, mais je croy qu'acrochant + Pou y vont, mais tous n'aiment fors argent +980 Et vivre a aise. + Et qui pourroit aussi vivre ou mesaise + Qu'avez conté? Je croy, par saint Nycaise! + Qu'homme vivant n'est, a nul n'en desplaise, +984 Qui peust porter, + Tant soit il fort, les maulz que raconter + Vous oy yci, sanz la mort en gouster; + Mais je n'ay point ou sont ouÿ conter +988 Ly cymentiere + Ou enfouÿ sont ceulz qu'amours entiere + A mis a mort, et qui por tel matiere + Ont jeu au lit ou porté en litiere +992 Soient au saint + Dont le mal vient; et, quoy que dient maint, + Je croy que nul, fors a son aise, n'aint. + Pour desdire vo dis et vo complaint +996 Ne le dis pas, + Sauve vo paix, ne je ne me debas + Qu'estre ne puist, mais je croy qu'a lent pas + Sont trouvez ceulz qui ont si mal repas +1000 Par trop amer.» + Adonc cellui qui ja n'esteut nommer, + C'est l'escuier ou n'ot goute d'amer, + Parla ainsi com m'orrez affermer +1004 Et briefment dire: + «Beaulz doulz compaings et amis, et chier sire, + Je me merveil n'il ne me peut souffire + Dont vous dittes que c'est des maulz le pire +1008 Que cil qui vient + De par amours amer, s'il m'en souvient + Vous avez dit que l'amant tout devient + Morne et pensis quant telle amour survient +1012 En ses pensées + Et qu'aux plus lié ses joyes sont passées + Souventes fois et doulours amassées + En lieu de ris; et de vous sont tauxées +1016 Moult pou les joyes + Qui a l'amant vienent par maintes voies, + Par doulz desirs et par pensées coyes + Et en mains cas autres; et toutevoies +1020 Tout le plaisir + Envers le mal, qui avient par desir + Et par servir sa dame a long loisir, + Petit prisiez; qui vous orroit choisir +1024 Il sembleroit + Que le loial amant, qui aimeroit + De tout son cuer, jamais nul bien n'aroit. + Espoventé seroit qui vous orroit +1028 D'amer acertes, + Quant si payé seroit de ses dessertes: + S'ainsi estoit, ja nul n'ameroit certes, + Quant telz peines lui seroient offertes +1032 Et nul loier + Ou bien petit, il n'est nul qui loier + En tel liain se voulsist, mieulz noyer + Trop lui vauldroit que ainsi s'avoier +1036 A tel contraire. + Mais de tout ce que ouÿ vous ay retraire, + Sauve vo paix, je tiens tout le contraire + Et que plus bien par amer sanz retraire +1040 Il peut venir + Au vray amant que mal, qui maintenir + S'y veult a droit et loyaulté tenir. + Quant est de moy, je tiens et vueil tenir +1044 Que d'amour vienent + Tous les plaisirs qui homme en joye tienent + Et tous les biens qui aux bons apartienent. + En sont apris et tout honneur retienent +1048 Li amant fin, + Qui loiaument aiment a celle fin + De mieulz valoir et d'avoir en la fin + Joye et plaisir; ne croy qu'a la parfin +1052 Mal leur aviengne; + Je consens bien que de frang voloir viegne + Ycelle amour, mais que l'amoureux tiegne + Morne et dolent n'est drois qu'il apartiegne. +1056 Et supposé + Q'amé ne soit, ne tant ne soit osé + Qu'a celle en qui tout son cuer a posé + Le die, et que ja ne soit repposé +1060 D'amer sanz ruse, + S'il fait le droit n'est raison qu'il s'amuse + A duel mener; poson qu'on le reffuse: + Quant en ce cas, se de raison n'abuse, +1064 Bonne esperance + Le doit tenir, ou qu'il soit, en souffrance, + Ne doit pour tant s'enfuïr hors de France + Ou par despoir son corps mettre a oultrance +1068 De mort obscure. + Si ne vient point tant de male aventure, + Sauf vostre honneur, ne reçoit tant d'injure, + A homs qui met en bien amer sa cure, +1072 Comme vous dittes; + Ainçois Amours paye si hault merites + A ses servans que toutes sont petites + Leurs peines vers les grans joyes eslites +1076 Qu'il leur en rend. + Quar quant l'amant a vraye amour se rend, + Qui le reçoipt et lui promet garent + Contre tous maulz, comme prochain parent, +1080 Il le remplist + D'un doulz penser qui trop lui abelist, + Qui ramentoit la belle qu'il eslist + A sa dame et la doulceur qui d'elle yst +1084 Et tous ses fais. + La est l'amant de joye tous reffais + Quant lui souvient du gent corps trés parfais + De la trés belle, et c'est ce qui le fais +1088 D'amour parfaite + Lui fait porter, et espoir qui l'affaitte + Et qui lui dit qu'encore sera faitte + L'acointance, sanz ja estre deffaitte, +1092 De lui et d'elle; + Et ainsi sert, en esperant, la belle + Et bonne amour qui souvent renouvelle + Ses doulz plaisirs; car, se quelque nouvelle +1096 Ouïr il peut + Dont esperer puist avoir ce qu'il veult + Ou regardé en soit plus qu'il ne seult, + Sachiez de vray que ja si ne s'en deult +1100 Que le confort + Ne soit plus grant que tout le desconfort, + Ne ja desir ne le poindra si fort + Qu'il n'ait espoir et doulz penser au fort +1104 Qui le conforte. + Ycelle amour toute pensée torte + Tolt a l'amant et tout bien lui enorte; + Si met grant peine a estre de la sorte +1108 Aux bons vaillans. + S'il aime a droit, courtois et accueillans + En devendra et a tous bienvueillans; + Si het orgueil ne il n'est deffaillans +1112 En nul endroit, + Nul villain tour ja faire ne vouldroit, + Tous vices het, si est larges a droit, + Joyeux et gay, cointe, apert et adroit +1116 Est devenu. + Je n'ara tant esté rude tenu + Qu'il ne lui soit lors si bien avenu + Que on dira que de tout vice est nu +1120 Et de rudece. + Si est apris en toute gentillece + Et aime honneur et vaillance et proece + Et la poursuit a fin que sa maistrece +1124 Oye bien dire + De tous ses fais; son cuer est vuidié d'yre + Et du pechié d'avarice qui tyre + A maint meschiefs; et gentement s'atire +1128 En vestement + Et entre gent se tient honnestement, + Liez et appert, et saillant vistement; + Joyeux, riant, gracieux, prestement +1132 Apareillié + Est a tous biens, songneux et resveillié. + Et vous dittes qu'il est si traveillié + Par celle amour qui l'a desconseillié +1136 Et mis en trace + D'estre plus serf que chien qui suit a trace, + Plein de meschief! Mais, Sire, sauf vo grace, + Ains est entré en voie plaine et grace +1140 Et plantureuse + De tous les biens, benoite et eüreuse, + Doulce, plaisant, trés sade et savoureuse; + Ne fu il dit de la vie amoureuse, +1144 Trés assouvie: + En amer a plaisant et doulce vie, + Jolie, qui bien la scet sanz envie + Maintenir, et qui vray amant renvie +1148 A tous soulas? + Et il y pert; car ja si fort le las + N'estraint l'amant que il puist estre las + D'ycelle amour, combien qu'il die: hé las! +1152 Tant lui agrée + La pensée trés loiale et secrée + Qu'il a ou cuer, qui tant lui est sucrée + Qu'il ne vouldroit pour riens que deshencrée +1156 De lui ja fust. + C'est un doulz mal, chascun amer deüst, + Ne blasmée, se le monde le sceust, + N'en deust estre femme, qui m'en creüst, +1160 Car c'est plaisance + Trop avenant, et de gaye naiscence + Vient celle amour qui oste desplaisance + Du jolis cuer et remplist tout d'aisance +1164 Et de baudour. + Beau Sire Dieux! quel trés souesve ardour + Rend doulz regard au vray cuer amadour + Quant il s'espart sus l'amant! Onque odour +1168 Tant precieuse + Ne fu a corps d'omme si gracieuse, + Ne viande, tant fust delicieuse; + Si n'en doit pas estre avaricieuse +1172 A son amant + Dame qui paist cellui en elle amant, + Qu'elle a s'amour tire com l'aïmant + Atrait le fer, et, com le dyamant, +1176 Est affermé + En sienne amour, et des armes armé + Qu'Amours depart a ceulz qu'il a charmé + Pour lui servir et du tout confermé. +1180 Mais or dison + Quelle joye reçoit le gentilz hom, + Le fin amant, qui est en la prison + De sa dame sanz avoir mesprison +1184 En riens commise: + Se il avient que il ait tel peine mise + Que sa dame son bon vouloir avise + Tant que s'amour lui donne par franchise +1188 En guerredon, + Je croy qu'il soit bien enrichi adon; + Car plus joye a, se Dieux me doint pardon, + Je croy, que s'il eust le monde a bandon, +1192 Voire plus, certes! + S'il aime bien et la desire acertes. + Or est il bien meri de ses dessertes, + Car ne prise ne ses deulz ne ses pertes, +1196 Or est il aise. + Quelle est la riens qui peut mettre a messaise + Le fin amant que sa dame rapaise + Et doulcement l'embrace et puis le baise? +1200 Que lui faut il? + N'est il aise? N'a il plus de cent mil + De doulz plaisirs? Je le tendroie a vil + Se plus vouloit, certes eureux est cil +1204 Qui en tel cas + A eu pour lui Amours pour avocas, + Il n'a garde d'estre flati a cas; + Joyeux est cil, ne doit pas parler cas +1208 Ne enroué; + Bien l'a gari le saint ou s'est voué. + Mais dit avez, si ne l'ay contrové, + Que Faulz Agait, qui maint homme a trouvé +1212 En recellée, + Par qui mainte grant euvre est descellée, + Ne s'en tait pas; par lui est pou cellée + La chose, car parlant a la voulée +1216 L'amant acuse, + Si reveille Jalousie qui muse + Pour agaitier et a l'amant reffuse + Son doulz soulas; si ne le tient a ruse +1220 Ne s'en deporte, + Ainçois le las si fort s'en desconforte + Que joye et paix dedens son cuer est morte, + Et mesdisans, qui resont a la porte, +1224 De l'autre part + Le grievent tant qu'il a petite part + De ses soulas, et ainsi lui depart + Amours cent maulx pour un tout seul espart +1228 De ses desirs. + Quant en ce cas, je consens que souspirs + Au pouvre amant sourdent et desplaisirs + Quant empesché lui sont ses doulz plaisirs; +1282 Mais vraiement, + Quant il bien pense et scet certainement + Que sa dame l'aime trés loiaulment, + Ce reconfort lui fait paciemment +1236 Porter son deuil, + Et s'un doulz ris, regardant de doulz oeil, + Lui fait de loing par gracieux accueil, + Il souffist bien pour avoir joyeux vueil, +1240 Qui mieulx ne peut. + Si est trop folz l'amant qui tant se deult + Com vous dites, car en tous cas, s'il veult, + Assez de bien et de doulceur recueult +1244 Pour s'esjoïr. + Mais merveilles je puis de vous ouïr, + S'ainsi estoit mieulz s'en vauldroit fouïr + Qu'en tel langour son cuer laissier rouïr +1248 N'en tel courroux, + Qui nous dittes que l'amant est jaloux, + S'il aime bien, et plus dervé qu'un loups, + S'il voit qu'autre pourchace ses biens doulz, +1252 Et souspeçon + Sur sa dame a, dont a tel cuisençon + Qu'ester ne peut n'en rue n'en maison, + Et dont il lit mainte laide leccon +1256 Sanz courtoisie. + Si suis dolent quant vous tel heresie + Sur vraye amour metés, qui jalousie + Y adjoutez, qui tant est desprisie +1260 Et tant maudite. + Si nous avez or tel parole ditte + Que d'amours vient jalousie despite, + Dieux! de l'amour certes elle est petite! +1264 Ne sçay entendre + Qu'estre ce puist ne je ne puis comprendre + Que souspeçon et amour on puist prendre + Parfaittement ensemble, sanz mesprendre +1268 Vers amour fine; + Car vraye amour toute souspeçon fine, + Et qui mescroit certes l'amour deffine; + Car loiaulté, qui tout bon cuer affine, +1272 On doit penser + Estre en celle qu'on aime sanz cesser, + Et qu'en nul cas ne daigneroit fausser; + Ne tel penser en son cuer amasser +1276 En nulle guise + Amant ne doit, car chascun croit et prise + Ce qu'il aime, c'est communal devise, + Si est bien droit qu'a l'amant il souffise +1280 Sanz autre preuve. + Et que d'Amours ne viegne je vous preuve + Jalousie, que tout homme repreuve, + Oïr pourrez la raison que g'i treuve +1284 Sanz variance: + Chascun veoir peut par experience + Que mains maris pleins de contrariance, + Maulz et felons, et de grant tariance +1288 Sont et divers + A leurs femmes, et jalous plus que vers + Sont ou que chien, et tousjours en travers + Leur giettent moz en frapant a revers, +1292 Et tant les batent + Souventes fois qu'a leurs piez les abatent, + Tant sont jaloux, et non obstant s'esbatent + D'autres femmes et en mains lieux s'embatent +1296 De vilté pleins. + Diront ilz puis: «Ma femme, je vous aims!» + --«Mais vo gibet, Sire, trés ort villains!» + Respondre doit et, s'elle n'ose, au mains +1300 Penser le peut. + Doncque est ce amour qui ainsi les esmeut? + Mais telle amour tire a soy qui se veult; + Car quant a moy celle dont on se deult +1304 Je n'en prens point. + Si vous respons pour vray dessus ce point + Que qui bien aime et est d'amours compoint + Je ne cuide que cop ne buffe doint +1308 Ne nul mal face + A soy meisme n'a autre, dont defface + Ycelle amour qui lui tient cuer et face + Joyeux et lié, ne que ja tant mefface +1312 Que jaloux soit + De celle dont maint plaisant bien reçoit + Et toute riens a bonne fin conçoipt + Quanque elle fait; et, s'ores s'aperçoit +1316 Que un ou deux + Ou mains aultres en soient amoureux, + N'en ara il ne pesance ne deulx, + Ains pensera qu'il est amé tous seulz +1320 Et que liece + Doit bien avoir quant il a tel maistrece + En qui tel bien et tel beaulté s'adrece + Que chascun veult amer pour sa noblece +1324 Et grant valour. + Si n'a l'amant ne cause ne coulour + D'estre jaloux ne de vivre en doulour + Pour bien amer, mais maint par leur folour +1328 Mettent la rage + Sus a amours, mais c'est leur fol corage + Qui recepvoir ne prendre l'avantage + Ne scet d'amer; si sont de tel plumage +1332 Et de tel sorte, + Et puis dient qu'en eulz est joye morte + Par trop amer qui tant les desconforte, + Mais ce n'est que leur condicion torte +1336 Qui si les tient. + Si a grant tort, sanz faille, qui maintient + Que doulce amour, a qui joye apartient, + Rende l'amant jaloux; car point ne vient +1340 Tel maladie + Fors de failli, lasche cuer, quoy qu'on die, + Et d'envie triste et acouardie, + Qui personne fait estre pou hardie +1344 Et mescreant, + Et soussier fait l'omme de neant; + Si cuide estre plus lourt et pis seant + Que les autres, et quant il est veant +1348 Jolis et gais + Jeunes hommes, lors est en male paix, + Car il cuide estre de tous li plus lais, + Si ne lui plaist ne souffreroit jamais +1352 Qu'acointés fussent + De ses amours de paour que plus plussent; + Si sont tristes telz gens et se demussent + Pour agaitier qu'aperçeü ne fussent. +1356 Dont par nul tour + Ne dites que jalousie d'amour + Viengne, ainçois vient de cuer plein de cremour, + Ou souspeçon et desdaing fait demour +1360 Par mal vouloir + Pour ce que autre ne cuide pas valoir, + Et c'est ce qui le cuer fait tant doloir + Au maleureux qui n'a autre chaloir +1364 Par foliance. + Aussi ne doy pas mettre en oubliance + Ce qu'avez dit qu'amoureuse aliance + A fait perir par sa contraliance +1368 Maint vaillant homme + Ou temps jadis et en France et a Romme + Et autre part, si en nommez grant somme + Qui dure mort receurent toute somme, +1372 Com vous contez, + Par telle amour; mais un pou m'escoutez: + Je di pour vray, et de ce ne doubtez, + Que, s'il fu vray que ainsi fussent matez +1376 Et mis en biere, + Blasme n'en doit en nesune matiere + Amours avoir; car leur fole maniere + Les fist morir, non pas amour entiere. +1380 Je vous demande: + N'est pas bonne, doulce et sade, l'amande? + Mais se cellui qui la veult et demande + S'en rompt le col ou a l'arbre se pende, +1384 Vault elle pis? + Le vin est bon, mais, s'aucun tant ou pis + S'en est fichié qu'yvre soit acroupis + Ou comme porc gisant com par despis, +1388 Ou une bigne + Se fait ou front, par yvrece foligne, + Ou il s'occist, ou un autre l'engigne, + En doit, je croy, pour ce arrachier la vigne +1392 Qui tel fruit donne? + Ne peut on pas de toute chose bonne + Trés mal user; d'une bonne personne + Peut venir mal a qui mal s'en ordonne. +1396 Ainsi sanz faille + Est il d'amours, ce n'est pas controvaille, + Car il n'est chose ou monde qui tant vaille, + Mais cil est folz qui tel robe s'en taille +1400 Dont pis li viegne. + C'est drois qu'amant a une amour se tiegne, + De tout son cuer aime et toudis maintiegne + Foy, loiaulté, et verité soustiegne; +1404 Mais pour ce faire + N'est pas besoing s'occire et soy deffaire. + Amours faitte fu pour l'omme perfaire + Et non pas pour lui grever ne mefaire, +1408 C'est chose voire. + Mais pour ce que ramentu mainte hystoire + Avez yci, que li contes avoire, + Des vrais amans, dignes de grant memoire, +1412 Qui moult souffrirent + Par grant amour et qui a mort s'offrirent, + Aussi compter vueil de ceulz qui eslirent + Le mieux du jeu et pour amours tant firent +1416 Que renommée + Par le monde fu de leur bien semmée + Par vaillans fais en mainte grant armée + Faire, par quoy a tousjours mais semmée +1420 Sera leur grace + Trés honnourable, et riens n'est qui ne passe + Fors bon renom, mais après qu'on trespasse + Demeure los, sages est qui l'amasse. +1424 Or regardons: + Se Lancelot du Lac, qui si preudons + Fu en armes, reçut de nobles dons + Pour celle amour, de quoy adès plaidons, +1428 Fu il vaillant? + Qu'en dittes vous? S'ala il exillant + Pour celle amour ne son corps besillant? + Je croy que non, ains plus que son vaillant +1432 Lui fu valable, + Plus qu'autre riens et bonne et profitable; + Car par ce fu vaillant et agreable, + Dont ne lui fu ne male ne nuisable, +1486 Je croy au mains, + Si ne s'occist, ne fu par autres mains + Mort ne blecié, ains de joye en fu pleins. + Aussi d'aultres en fu, encore est, mains: +1440 Et meismement + Tristan, de qui parlastes ensement, + En devint preux; se l'ystoire ne ment, + Pour amours vint le bon commencement +1444 De sa prouece; + Et non obstant qu'il moru a destrece + Par Fortune, qui maint meschief adrece, + Tant de bien fit pour sa dame et maistrece +1448 Qu'a tousjours mais + Sera parlé de ses haultains biensfais, + Ce fist Amours par qui il fu parfais. + Si avez dit que de l'amoureux fais +1452 Fors mal ne vient; + Or regardons, pour Dieu, s'il m'en souvient, + Se a chascun d'amours si mesadvient: + Jason jadis, si com l'ystoire tient, +5456 Fu reschappé + De dure mort, ou estoit entrapé + Se du peril ne l'eüst destrappé + Medée, qui de s'amour ot frapé +1460 Le cuer si fort + Que le garda et restora de mort, + Quant la toison d'or conquist par le sort + Que lui aprist en Colcos, quant au port +1464 Fu arrivé; + Qui qu'en morust, cellui fu avivé + Par telle amour, mais trop fu desrivé + Quant faulte fist a celle qui privé +1468 L'ot du peril. + Et Theseüs, du roy d'Athenes filz, + Quant envoyé fu en Crete en exil, + Adriane par son engien soubtil +1472 Le reschapa + De dure mort; si le desvelopa + De la prison Minos quant s'agrapa + A son filé et la gorge copa +1476 Au cruel monstre; + Ne nuisi pas Amours, je le vous monstre, + A cestuy cy, car hystoire desmontre + Qu'il eschapa par mer plus tost que loustre +1480 Gué ne trespasse. + Et Eneas, après qu'ot esté arse + La grant cité de Troye, a qui reverse + Fu Fortune qui maint reaume verse, +1484 Quant il par mer + Aloit vagant a cuer triste et amer + Ne ne finoit de ses Dieux reclamer, + Mais bon secours lui survint pour amer, +1488 Car accueilli + Fu de Dido la belle et recueilli; + S'elle ne fust, esté eust maubailli, + Dont ot grant tort quant vers elle failli. +1492 Si n'en morurent + Mie ces trois, ains reschapez en furent. + Et mains aultres assez de biens en eurent: + Et, si est vray, com les hystoires jurent, +1496 Que Theseüs, + Dont j'ay parlé, qui tant fu esleüs + Qu'avec le fort Hercules fu veüs + En grans effors, en mains lieux fu sceüs, +1500 Quant enfançon + Estoit petit, il estoit lait garçon, + Boçu, maufait, si com dit la chançon + De l'ystoire, mais il changia façon +1504 Pour belle Heleine; + Pour lui fu preux et emprist mainte peine. + Vous le véés en ces tapis de laine + En un aigle d'or, qu'on conduit et meine, +1508 Ou fu mucié + Tant qu'il se fu a la belle anoncié; + Puis la ravi, dont furent corroucié + Tous ses parents, si ne lui fu laissié +1512 La mener loings. + Si n'est on pas exillé de tous poins + Pour ceste amour quant on aprent les poins + D'estre vaillant par honnourables soings. +1516 Autres hystoires + Si racontent assez de choses voires + Des vrais amans, dont les haultes memoires + A tousjours mais seront partout notoires: +1520 Et Flourimont + D'Albanie, il n'ot en tout le mont + Nul plus vaillant, mais dont li vint tel mont + De vaillances fors d'Amours qui semont +1524 Ses serviteurs + A estre bons, tant anoblist les cuers; + Pour Rome de Naples mains grans labeurs + Il endura, non obstant a tous feurs +1528 Il conquestoit + Pris et honneur; son temps donc ne gastoit + En bien amer, par qui il acquestoit + Les vaillances qu'Amours lui aprestoit. +1532 Et le Galois + Durmas vaillant, qui fu filz au bon roys + Danemarchois, cellui ot si grant voix + De proueces que plus n'en orent trois; +1536 Je vous demande + Que il perdi quant Roÿne d'Yrlande + Prist a amer et tout en sa commande + Il se soubsmist, dont passa mainte lande +1540 Pour lui conquerre + Son royaume et demena si grant guerre + Qu'il le conquist et lui rendi sa terre, + Dont il dot bien par droit honeur acquerre. +1544 Cleomadès + Fu il vaillant pour Amours? Et adès + Armes suivoit aussi Palamedès; + Vous souvient il des proeces et des +1548 Grans vaillantises + Qu'on dit de lui assez en maintes guises? + Tout pour Amours faisoit ses entreprises; + Si vous suppli ne soient voz devises +1552 Que mal en prengne. + Aussi Artus, qui fu duc de Bretaigne, + Pour Fleurance, qui puis fu sa compaigne, + Il chevaucha et France et Alemaigne +1556 Et maintes terres, + En mains beaulz fais et en maintes grans guerres, + Tout pour Amours qui le mettoit es erres + D'avoir honeur, pour ce emprenoit ces erres. +1560 Mais sanz aler + Plus loings querir, encor pouons parler + De nostre temps. Ne devons pas celer + Les bons vaillans, qui, sanz eulz affoler +1564 Ne eulz mal mettre, + Vouldrent leurs cuers en parfaitte amour mettre. + Ne me fault ja autre preuve promettre + Ne autre escript pour tesmoin n'aultre lettre, +1568 Car veritable- + Ment le scet on: Le vaillant conestable + De France, dont Dieux ait l'ame acceptable, + Le bon Bertran, le preux et le valable +1572 De Gleaquin, + Qui aux Anglois fist maint divers hutin, + Dont ot honneur, leurs chatiaulz a butin + Mettoit souvent, ou fust soir ou matin, +1576 Et renommé + Sera tousjours et des bons reclamé; + Premierement pour Amours fu armé, + Ce disoit-il, et desir d'estre amé +1580 Le fist vaillant; + De bonne heure le fist si traveillant + Amours, qui fait chascun bon cuer veillant + A poursuivre honneur si est vueillant +1584 Loz qui mieulz vault + Que riens qui soit. Et le bon Bouccicaut + Le mareschal, qui fu preux, saige et cault, + Tout pour Amours fu vaillant, large et bault, +1588 Ce devenir + Le fist ytel, celle voie tenir + Ses deux enfans veulent, et maintenir + D'armes le fais, pour le temps a venir +1592 Louenge acquerre. + Et a present encore vit sus terre, + Dieu l'i tyengne, le vaillant de Senserre + Connestable, si ne convient enquerre +1596 De chevalier + Milleur de lui; en son temps bataillier + L'a fait Amours, qui moult bon conseillier + Lui a esté quant par soy traveillier +1600 A tant conquis + Que il a loz entre les bons acquis; + Ce fait Amours qui lui a ce pourquis. + Aussi d'autres, si com j'en ay enquis, +1604 En ce regné + En a esté qu'Amours a gouverné; + Encore en est, le jeu n'est pas finé, + Qui en armes se sont si bien mené +1608 Qu'a tousjours mais + Sera retrait de leurs beaulz et bons fais. + Des chevaliers ne sçay pour quoy me tais + Qui sont adès en vie, qui le fais +1612 D'armes porter + Pour bien amer a fait en pris monter. + Des trespassez encore puis conter: + Du bon Othe de Grançon raconter +1616 Avez assez + Ouÿ comment du bien ne fu lassez, + En lui furent tous les biens amassez. + De Vermeilles Hutin mie effacez +1620 D'entre les bons + Ne doit estre, Dieu lui face pardons! + Mais aux vivans chevaliers regardons + S'il en y a qui doivent grans guerdons, +1624 Par esprouver, + A bonne amour, que l'en peut bons trouver + Vaillans, sages, courtois et non aver: + Le bon Chastiaumorant, que Dieu sauver +1628 Et garder vueille, + Qui en armes sus les Sarrazins veille + En la cité Constantin, qu'il conseille, + Aide et garde, pour la foy Dieux traveille; +1632 Cil doit avoir + Pris et honneur, car il fait son devoir + Et ceulz qui sont o ly, a dire voir, + Loz acquierent, qui trop mieulz vault qu'avoir, +1636 Et aux François + Font grant honneur. Et encor m'aperçois + De maint vaillant sages en tous endrois + Qu'Amours a fais bons, courtois et adrois +1640 Et honnourables: + Bon chevalier est L'Ermite et valables + De la Faye, et d'autres telz semblables + En est assez de vaillans et louables, +1644 Mais pour briefté + M'en tais; mais, se Dieux vous envoit santé, + Or regardons, s'en trouverons plenté + De plus jeunes, qui plus bien que griefté +1648 Ont et conduis + Sont pour Amours, qui si bien les a duis + Qu'a toute honeur poursuivre sont aduis; + Courtoisie, vaillance est leur reduis, +1652 Ce n'est pas fable. + De Monseigneur d'Alebret trés valable + Charles, qui est a chascun agreable, + Qu'en dites vous? Vous semble il point louable +1656 Ne que son pris + Soit bien digne qu'il soit en tout pourpris + Ramenteü? Est il sage et apris, + Duit aux armes? Peut il estre repris +1660 En nul endroit? + Qui vouldroit mieulx souhaidier, il faudroit, + Je croy, que lui; car raison aime et droit. + Et tout bon fait Amours lui a a droit +1664 Et avoiez. + Le Seneschal de Hainault, or voiez + S'il est d'amours a droit bien convoiez? + Ses jeunes jours sont il bien emploiez? +1668 Est il oiseux? + Va il suivant armes, est il parceux? + Que vous semble il? N'est il bien angoisseux + D'acquerir loz? Dieux lui doint et a ceulz +1672 Qui lui ressemblent; + Je croy qu'en lui assez de biens s'assemblent. + Courtoisie, valeur ne s'en dessemblent; + N'est pas de ceux a qui tous les cuers tremblent +1676 De couardie. + Et de Gaucourt que voulez que je die? + Il m'est avis qu'en maniere hardie + Armes poursuit, nul n'est qui en mesdie +1680 Tant bien s'i porte, + Ce fait Amours qui lui euvre la porte + De vaillantise; et tout par autel sorte + Le bon Charles de Sauvoisi enorte +1684 Et fait vaillant + Si que son corps n'espargne ne vaillant + Pour avoir loz com preux et traveillant, + Ou soit de lance ou d'espée taillant, +1688 En armes faire. + Castelbeart et autres plus d'un paire + En qui bonté et vaillance repaire, + Ce fait Amours qui leur fait tout ce faire +1692 Pour loz aquerre, + Car chevaliers meilleurs ne convient querre. + Aussi Clignet de Berban, qui enquerre + Vouldroit de lui, en France et aultre terre +1696 Est renommé, + Car en mains lieux pour Amours s'est armé, + Par quoy il est et sera renommé. + Si sont jolis, jeunes et assesmé +1700 Et pour leurs dames + Vont com vaillans en mains lieux faisant armes, + Dont quant les corps seront dessoubz les lames + D'eulx remaindra loenges et grans fames +1704 En tout empire; + Mais que tousdis se gardent de mesdire, + Car c'est chose qui trop noble homme empire, + Si feront ilz, car leur bon cuer ne tire +1708 Qu'a fuïr vice + Et a suivir toute chose propice; + Amours le fait, car c'est son droit office, + Dont leur rendra loier et benefice, +1712 S'il le desservent. + Si ne dites jamais qu'amans s'asservent + Pour bien amer quant un tel maistre servent + Qui les fait bons, et se bien le parservent, +1716 Sachiez de voir, + Qu'ilz acquerront en faisant leur devoir + Prouece, honneur, sens, louenge et avoir. + De telz assez, ce pouez vous savoir, +1720 En est sanz doubte, + Mais qui vouldroit nommer la somme toute, + Des bons et beaulz amans toute la route + Dureroit trop, car souvent qui escoute +1724 Un trop long compte + Il anuie, mais ceulz dont je vous conte + Et d'aultres tant que je n'en sçay le conte + Sont gracieux, car il n'est duc ne conte +1728 Prince ne roy, + S'il aime a droit, qu'il ne hée desroy + Et tout mesdit et qu'en tout son arroy + Ne vaille mieulx, car l'amoureux conroy +1732 Les fait apprendre. + Dont, beaulz amis, se bien voulez entendre, + Ouïr pouez que se l'amant veult tendre + A joye avoir, Amours lui est plus tendre +1736 Qu'elle n'est dure, + Se doulcement et coyement endure + En esperant, combien qu'ycelle ardure + Lui soit poignant, mais trop fait grant laidure +1740 Qui tant mesprent + Que le mieulx voit et le pis pour soy prent. + Si ay prouvé qu'en amours on aprent + Bien et honneur et a faire on se prent +1744 Toute vaillance. + Se ne dites plus que si grant dueillance + Ait en amours et tele deffaillance + De reconfort, ne si grant traveillance +1748 Ne si penible.» + Quant l'escuier, qui fu sage et sensible, + Qui verité ot dit comme la Bible + Ce lui sembla, adoncques fu taisible +1752 Sanz plus mot dire, + Le chevalier un pou prist a sousrire + Et en pensant sanz parler le remire, + Et puis vers lui courtoisement se tire +1756 Et dist a trait: + «Par Dieu, Sire, vous avez cy retrait + Grans merveilles et qui vers vous se trait + Pour medecine avoir et bon entrait +1760 A tost tarir + Les maulz d'amours, bien en savez garir + Et bon conseil donner pour tost perir + Toute douleur pour servant remerir +1764 Bien a son aise. + Mais qu'on vous creust: mais de petit s'apaise + Qui pou a dueil et qui n'a nul mesaise; + Ainsi l'avez gaignié, mais que je taise, +1768 Sanz mot sonner, + Les grans raisons que je puis assener + Contre les ditz que vous oy raisonner; + Car vous voulez droittement ordener +1772 A droit souhait + Les maulz d'amours et chascun a son hait + Pou ou assez a volonté en ait, + Si que le bien en prengne et le mal lait. +1776 Ne plus ne mains + Mettre voulez et la tenir au mains + Bride a Amours et, fors en poins certains, + Le faire aler et qu'on n'en soit attains +1780 Fors a sa poste. + Autrement va, compaings, qui a tel hoste, + A son vouloir ne le met pas decoste. + Avez vous cuer qui joye met et oste +1784 A voulenté? + Donc n'amez vous, dire l'ose, plenté? + Aussi ne font tous ceulz qui sont renté + De tel plaisir, com vous avez conté, +1788 Sanz dueil avoir + Estre ne puet; il est bon assavoir + Que qui aime de cuer sanz decepvoir + Perfaittement qu'il ne lui faille avoir +1792 Mainte durté, + Ou vueille ou non, ja si bien ahurté + Ne se sera qu'il y ait ja seurté + Et que toudis yl y ait beneurté +1796 En sa querelle; + Mais vous comptez cy d'une amour novelle + A vo voloir, ne sçay comme on l'appelle, + Dont nous avez conté longue nouvelle. +1800 Mais encor dis je + Que l'amant qui est droit, vray subgiet lige + Trés grant amour son cuer si fort oblige + Qu'estre le fait jaloux, et tant engrige +1804 Celle grief peine + Qu'il n'a repos nul jour de la sepmaine, + S'il s'aperçoit qu'un autre amant se peine + A acquerir l'amour qui le demeine +1808 En maint endroit. + Et vous cuidiez noz prover cy en droit, + Que, qui jaloux seroit, amours fauldroit; + Et je vous di qu'amours ne puet a droit +1812 Sanz jalousie; + Si soit de ce vo pensée acoisie, + Car je vous di que trop plus se soussie + Un cuer amant et mains est adoulcie +1816 Sa peine grieve + Qu'a un autre qui de legier s'en lieve. + Mais vous parlez d'une amour qui pou grieve, + De qui ne chault se elle est ou longue ou brieve +1820 Et se tost passe, + Mais elle sert de dire: Amours m'enlace, + J'en suis jolis, de servir ne me lasse, + Et si n'en ay nulle pensée lasse +1824 C'est avantage.» + Adonc respont l'autre et rompt le language + Et dit: «Par Dieu, estre cuidiez trop sage; + Aultrement va et tout d'autre plumage +1828 Sont amours fines; + Et nous serions yci jusqu'a matines, + Mais je vous di qui plus sont enterines + Vraies amours et mieulx en sont les signes +1832 Et plus certains, + Quant un amant qui d'amours est attains + Est liez et bault et de gayeté pleins + Pour la joye qu'il a, dont est attains +1836 D'amour loiale + Quant lui souvient de la haulte royale + Dame qui sert toute pensée male + Pour sa valeur de son cuer se ravale, +1840 Si s'en tient gay + Et envoisiez en Avril et en May + Et en tout temps, si n'a douleur n'esmay + Par vraye amour qui de son luisant ray +1844 Tout l'enlumine. + Quoy que dissiez, encor di et termine + Que c'est plus grant et trop plus parfait signe + De grant amour parfaitte er enterine +1848 De soy fier + En ses amours que de s'en deffier + N'estre jaloux; j'ose bien affier + Que plus aime cil qui, sanz soussier, +1852 Argent ou or + Baille a garder ou aucun grant tresor + A un autre et si lui di: «Trés or + Me fie en vous, garde vous fais encor +1856 De mon avoir» + Que cil qui veult grant seureté avoir + Et le conte veult chascun jour savoir + Qu'on fait du sien, de paour que decepvoir +1860 L'autre le vueille. + Ainsi est il, a qui que plaise ou dueille, + Du fait d'amours, car cil qui se despoeille + De son vray cuer et tel fiance accueille +1864 Que il le donne + A un aultre et du tout lui abandonne + Sanz marchander, ne que plus en sermone, + C'est mieulz signe que la personne a bone, +1868 Il tient sanz faille, + Que cellui qui en marchandant le baille + Et qui tousjours se double qu'on lui faille + Ou que bonté et loiaulté deffaille +1872 Aucunement; + Car qui aime se fie entierement + Come j'ay dit, ne seroit autrement + Perfaitte amour, et le vray jugement +1876 En ose attendre. + S'il est aucun qui sache bien entendre + Noz deux raisons et tous les poins comprendre; + Si vous suppli que juge vueilliez prendre +1880 Tout a vo guise, + Et tout sur lui soit ceste cause mise.» + Le chevalier respont: «Et sanz faintise + Le jugement consens, a vo devise +1884 Soit juge pris + Et esieü, mais qu'en lui ait tel pris + Qu'il soit vaillant, preux, sage et bien apris, + Noble et gentil, et des amans sur pris +1888 Sache jugier. + Car quant a moy, sanz plus tant langagier, + Je dis et tiens que plus comparer chier + Les biens d'amours convient sans alegier +1892 Qu'on n'en a joye, + Et pour un bien plus de cent maulz envoie, + Et que l'ome qui a amer s'avoie + De tous perilz il se met en la voie. +1896 Et du surplus + Je di encor que cellui aime plus + Qui pour amours devient mat et reclus, + Pensif, pali, morne, taisant et mus, +1900 Que cil qui lié + Plus en devient, ne point n'est si lié + Le cuer qui a joye c'est alié + Comme est cellui qui est contralié +1904 Par tel amour, + Et qu'il convient qu'en lui face demour + Jalousie, dont les yeulz pleins d'umour + En a souvent faisant mainte clamour, +1908 Se sanz retraire + Il aime a droit tel mal lui convient traire. + Et vous dittes et tenez le contraire; + Or nous doint Dieux vers loial juge traire +1912 Prochainement.» + Adonc les deux amans leur parlement + Ont afiné, mais en grant pensement + De juge avoir furent, qui proprement +1916 Sentence a droit + Leur sceust donner justement selon droit; + Maint hault baron choisirent la en droit, + Maint chevalier, cointe, apert et adroit +1920 Gay et jolis, + Y nommerent, et de la fleur de lis, + Que Dieu maintiegne en joye et touz delis, + Eslisoient de telz qui sont palis +1924 Soubz leurs chapeaulz + Pour ce que pas ne font tous leurs aviaulz + Es fais d'amours, qui depart ses tortiaulz + Diversement et amaigrir les peaulz +1928 Fait a maint bons + Souventes fois; et ainsi a leurs bons + Choisissoient et nommoient les noms + De maint vaillant, disans: «Cellui arons»; +1932 Et puis disoient + Que mieulz valoit un autre qu'ilz nommoient. + Et quant je vi qu'en tel descort estoient + Qu'a leur droit gré nul juge ne trovoient +1936 Lors m'avisay + Tout en pensant et pris mon avis ay + Que pour leur fait un bon juge visay; + Quant pensé l'oz, ainsi leur devisay +1940 Com vous pourrez + Yci ouïr; si me tiray plus près + Et si leur dis: «S'il vous plaist, vous orrez + Ce qu'il m'est vis et me pardonnerez +1944 Se je m'avance + De mettre accord en l'amoureuse tance + Dont vous plaidiez, et croiez sanz doubtance + Que j'en desir droitturiere sentence +1948 Et si le fais + A bonne fin, et, se chargier le fais + De ce descort voulez et soit parfais + Selon mon loz, vous en serez reffais +1952 Et tous contens + Et assovis a droit gré a tout temps. + Se le trés hault noble duc, que j'entens, + S'en veult chargier et estre consentens +1956 De ce juge estre, + Bon juge arez, vaillant, sage et grant maistre, + C'est le trés hault, puissant, de noble encestre + Duc d'Orliens, qui ait joye terrestre +1960 Et paradis; + Cellui est bon, sage en fais et en dis, + Juste, loial, et aux bons de jadis + Veult ressembler, car maintenir toudis +1964 Lui plait justice, + Si est humain, humble, doulz et propice + En trestous cas et meismes en l'office + De droit jugier, si n'est mie si nice +1968 Qu'il n'ait apris + Les tours d'amours, non obstant son hault pris. + Si vous conseil que de vous il soit pris + Et esleü a juge, et bien empris +1972 Arez sanz faille; + Car je ne cuid que nul autre le vaille, + Mais qu'il lui plaise et que tant en travaille + Son noble cuer que sentence il en baille, +1976 Ne pourriez mieulx.» + Adonc les deux amans, haulçant les yeulz, + Respondirent: «Et louez en soit Dieux, + Vous nous avez assis en noble lieux +1980 Et ramenteu + Juge loial et par nous esleü, + Se il lui plaist sera le cas veü, + En jugera a son vueil et sceü +1984 S'a gré lui vient. + Si vous prions, puis que tant vous souvient + De nostre bien, que vous a qui avient + Et bien et bel faire dis, dont survient +1988 En mainte place + Maint grant plaisir, que de vo bonne grace + Faciez un dit du fait et de l'espace + De no debat, si nous ferez grant grace +1992 Et grant leesce.» + Adonc respons: «Je ne suis pas maistrece + De faire dis, non pour tant sanz parece + Je le feray pour la haulte noblece +1996 Du bon vaillant + Prince royal qui nul temps n'est faillant + De bien jugier, d'estre bien conseillant + Et en tous fais adroit et traveillant, +2000 Pour mettre en joye + Son noble cuer, se il daigne qu'il l'oie. + Or me doint Dieux, ainsi com je vouldroie, + Faire chose, dont esjouïr se doye +2004 Et faire feste.» + Ainsi, trés hault Prince de noble geste, + Mon redoubté Seigneur, a qui Dieux preste + Longue vie et puis a l'ame apreste +2008 Sa vraye gloire, + Ce dittié fis pour vous duire a memoire + Joye et solas par oïr ceste hystoire + Qui d'amours fait mencion et memoire; +2012 Dont je supplie + Vo haultece qu'elle tant s'umilie + Qu'en bon gré l'ait, ne le tiegne a folie; + Car voulenté et vray desir me lie +2016 A moy pener + De vous servir, si g'y sceusse assener. + Et or est temps de mon oeuvre affiner, + Mais de trouver, s'aucun au deffiner +2020 A volenté, + Quel est mon nom, sanz y querir planté, + Si le serche, trouver le peut enté + En tous les lieux ou est cristienté. + + + EXPLICIT LE DEBAT DE DEUX AMANS + + + +_La rubrique manque dans_ A1; _dans_ A2 Ci c. le livre du d. des d. a. + +2 B g. prouesse + +13 A1 haulté + +15 B m. empris + +21 B Ne + +24 C Et a o. + +25 B1 q. sont pour n. + +42 B2 des c. + +83 A1 assemblé + +86 A1 et joyeuse + +87 B c. ennuyeuse + +95 C y ot p. + +97 A1 B. et jolis + +122 A1 les c. + +129 B et doulcement a.--C a. doulcement a. + +130 A2 et B1 _suppriment_ et + +133 B t. de + +143 B a. d'estre + +155 B C N'en + +161 A2 de nener + +163 de _omis dans_ A1 et C + +166 B C tout f. + +169 A1 ou bien + +173 B c. et d. + +174 B Et l. + +177 B Tant fort e. + +181 B ne de r. + +199 A2 ne cuidoye p. + +219 A1 _supprime_ y + +245 C2 contens ne + +247 trop _manque dans_ B + +266 A N. perceüst--B N. n'apperceust + +270 A2 _supprime J'_ + +273 B1 _supprime_ et + +277 le _omis dans_ A1 + +281 B1 t. tout le + +285 B Moult l. + +303 A2 B C qu'ay eu + +306 A2 vi v. adont s. + +319 A2 a. s. b. dessus le f. + +357 B1 un p. d'a. + +362 C Que d. + +374 B1 De t. + +386 A1 Avec n. + +391 A2 B De m. + +398 A1 primtemps + +399 B les a. + +410 tout _omis dans_ B1 + +421 A2 sariés d. + +435 B1 Et p. + +438 A1 cuer + +467 A1 Houblier + +469 C ce a q. + +476 BC Q. icelle j. + +510 A2 de si--B n'en si + +515 A1 en depart + +519 B1 De t. + +531 B en e. + +557 A2 t. d'a. + +567 A2 n'a e. + +573 A1 houblier + +575 B C ainsi c. + +582 B Je ne c. pas q. + +593 B1 _supprime s' devant le 2'me_ est + +599 B2 perdroit le d. + +619 B n'a p. ne a. + +621 B l. j. a. + +631 B C on se d. + +650 B f. peris + +652 A Q. dame H. + +657 B n. et h. c. + +658 A1 Que ou--B C Qui ou + +681 A1 B C a. moru + +686 A1 m. passoit + +690 B _omet_ las + +698 A1 _omet_ sa + +710 A2 le cas e. + +714 B En tel o. + +725 A2 a. en fu t. t.--B C Y. fu si durement t. + +733 A2 _ajoute_ en f. + +746 A1 Or regardez + +751 A1 B1 Q. l'occist + +783 A2 p. il y + +785 A2 Ou t. + +788 B C En quantes g. + +795 A1 m. mausagement (_ce mot a été écrit après grattage, mais on a + oublié de rayer_ non) + +797 A2 t. qui o. + +801 B1 leurs c. + +806 B1 P. celle a. + +818 A2 C en e. + +847 B se b. + +860. A1 Et + +863. A1 garre--B C ne s'i g. + +866 A2 le grant f. et t. + +867 A de sa art + +869 A2 a. le prent + +883 B C ne t. + +933 BC Mais s. + +957 B1 _omet_ sont + +965 A1 c. traison q. + +975 B1 et n. et 1.--A1 et loyaulz + +979 A2 P. s'i v. + +981 B ainsi v. + +983 A1 Que h. + +986 B V. voy i. + +998 B qu'au l. p. + +1031 B1 celz p. + +1033 à 1035 A2 + Hom ne seroit qui se voulsist l. + En t. l. mieulx lui vauldroit n. + Que soy aler soubmettre et avoyer + +1052 B C l. en viengne + +1073 A2 si grans m. + +1089 B et c'est ce q. + +1097 B _omet_ avoir + +1123 B C la m. + +1133 B et esveillié + +1141 A2 beneurée et e. + +1147 A2 M. qui le v. + +1159 A2 Ne d. + +1188 A1 guerdon + +1193 B S'il l'a. + +1207 B _omet_ pas + +1214 B1 _omet_ pas.--B pour l. + +1217 B Si s'esveille + +1221 A1 l. amant s'. + +1233 B C _omettent_ bien + +1257 A1 dont v. + +1265 B _omet le second_ ne + +1281 A2 le v. p. + +1287 A2 Rudes et m. et + +1322 B et loyauté s'a. + +1331 A2 d'amours + +1341 A1 que on + +1350 A2 _supprime_ li + +1357 B1 Ne d. plus q. + +1377 A1 B2 C n. maniere + +1387 A2 c. mort g. + +1388 A1 u. igne (b _gratté_) + +1389 A _ajoute_ et p. + +1399 B1 M. il e. + +1402 A1 t. s'i m. (toudis _rayé_) + +1433 A2 Sur toute r. + +1439 A2 d'a. encores en e. + +1458 A1 Et du + +1461 B C Qu'elle le g. + +1471 B1 pour s. + +1478 C c. l'h. + +1479 B2 e. de m. + +1485 A1 A. najant a + +1493 B2 a. eschappés + +1526 A1 P. Roÿne de N. m. l. + +1543 B C il doit b. + +1550 B1 par a. + +1552 B en viengne + +1572 A1 De Clequin + +1583 B2 C s'il e. + +1587 B v. saige et + +1593 A1 vid + +1594 B1 C D. lui t. + +1598 B2 Le f. + +1602 A2 S'a f. + +1617 B C c. oncques de b. + +1618 _et_ 1619 _intervertis dans_ B + +1658 B Il est s. + +1670 B C _omettent_ N' + +1709 A2 a fuïr t. + +1726 A2 t. dont je + +1733 B C b. compains se + +1738 A1 que y. + +1759 A2 et pour b. trait. + +1760 B C Pour t. + +1765 B m. d'un p. + +1773 A2 L. fais d'a. + +1787 A1 c. nous a. + +1789 A1 ne puent + +1794 A2 B C _omettent_ ja + +1795 B C _omettent_ y + +1797 B C _suppriment_ d'u. + +1801 A2 e. vray et s.--B C v. d. s. + +1817 A2 Que un--B se l. + +1827 A1 A. est et + +1835 B C e. ençains + +1841 B Et renvoisiez + +1860 C se v. + +1871 A1 Ou qu'en b. + +1883 A2 j. conseil + +1889 A2 Et q. + +1891 B C Le b. + +1922 et 1923 A2 + Eslisoient de tieulx qui sont palis + Par fort amer dont n'ont pas tous delis + +1923 A1 Choisissoient de + +1930 A1 et nommerent + +1935 B C g. bon j. + +1939 A1 p. l'ot + +1977 A1 haulcent + +2001 B c. que il + +2005 A2 Et a. h. + +2010 B1 C pour o. + +2018 B1 Car or + +2023 _On trouve dans_ cristienté _l'anagramme de_ Cristine + + + +NOTES + +LE DÉBAT DE DEUX AMANTS (p. 49 à 109.) + + +M. Paulin Paris (_Mss. françois_, V, p. 162 à 167) a seul donné +jusqu'à présent quelques extraits de ce poème, vers 1 à 5 et surtout +1520 à 1688. Toutefois, l'abbé Sallier avait déjà dans les _Mémoires +de l'Acad. des inscr._, XVII, 515, consacré une courte notice à ce +poème et cité quelques vers: 1 à 6, 8 à 10, 53 à 55, 82 à 89, 99 à +104, 120 à 123, 145 à 154, 384 à 392, 746 à 749, 753, 754 et 757. + +671 à 680.--Ovide, Métamorphoses, Livre IV, vers 55 à 165. + +681 à 689.--Ovide, Héroïdes. Ep. XVIII et XIX. Le même sujet est +traité par Christine dans la Ballade III du recueil des «Cent +Balades». (Voy. tome I. p. 3.) + +693 à 700.--Ovide, Métamorphoses, Livre XII, vers 580 à 628, et Livre +XIII, vers 399 à 575. + +704 à 721.--Esacus, fils de Priam et d'Alexirhoé, nymphe du Mont Ida, +devint amoureux de la belle Hespérie (Ovide, Métamorphoses, Livre XI, +vers 749 à 795). + +725 à 736.--Iphis et Anaxarète (Ovide, Métamorphoses, Livre XIV, vers +698 à 764. Allusion déjà faite par Christine dans une complainte +amoureuse. (Voy. t. I, p. 285 et 286). + +757 à 760.--Cahedin, héros du roman de Tristan. + +761 à 768.--Inspirés du châtelain de Coucy, roman de la fin du XIIIe +siècle. Voy._Hist. littéraire de la France_, XXVIII, p. 352 à 390. + +769 à 774.--Châtelaine du Vergy. Voy. Méon,_Fabl._ IV, 296. +Cf._Romania_, XIX, 341. + +960 à 975.--Passage reproduisant des idées émises dans le roman de la +Rose (Discours de Raison à l'Amant. Voy. éd. F. Michel, tome I, p. 98 +à 100). + +1455 à 1468.--Ovide, Métamorphoses, Livre VII, vers 1 à 158. + +1469 à 1476.--Ovide, Héroïdes, Ep. X; Métamorphoses, Livre VIII, vers +154 à 182, et Les Fastes, Livre III. + +1496 à 1512.--Christine fait ici allusion au roman de Thésée. La +tapisserie qu'elle nous montre devait effectivement figurer dans +l'Hôtel du duc Louis qui l'avait payée, en 1389, au célèbre Nicolas +Bataille la somme de 1,200 fr. (Voy. Guiffrey,_Hist. de la +Tapisserie_. Tours, 1886, p. 34.) + +1520 à 1531.--Florimont d'Albanie, héros principal du roman d'Aimon de +Varenne (1188), épousa la belle Romadanaple, fille de Philippe, roi de +Grèce. M. Paulin Paris (_Manuscrits françois_, V, p. 163, note) a cru +deviner dans la citation de Christine l'anagramme de Romanadaple, +mauvaise leçon que l'on trouve dans quelques passages des mss. de +Florimont qui s'accordent presque tous d'ailleurs pour donner la +véritable forme Romadanaple, c'est-à-dire Rome de Naples (Bibl. nat., +F. fr. 353, 1374, 1376 et 1491). + +1532 à 1543.--Voy. sur Durmart le Gallois _Hist. littéraire de la +France_, XXX, p. 141 à 159. Le texte de ce roman a été publié en 1873 +par M. Edm. Stengel dans la _Bibliothèque du Cercle littéraire de +Stuttgart_ (116° vol.) + +1544.--Cléomadès, héros du roman d'Adenet le Roi (fin du XIIIe +siècle). + +1546 à 1550.--Palamède est le titre d'un important roman du cycle de +la Table Ronde. + +1553 à 1559.--Christine fait allusion au roman connu sous le nom de +Petit Artus ou Artus le Restoré (Bibl. Nat. F. Fr. 761, 1431, 1432 et +12549), qui a été plusieurs fois imprimé aux XVe et XVIe siècles. +(Voy. Brunet au mot ARTUS). + +1569 à 1584.--Le passage relatif à Bertrand du Guesclin doit se +rapporter aux prouesses que ce héros fit pendant le siège de Rennes +(1356-1357) et qui furent le point de départ de sa brillante renommée. +Il était alors épris de Tiphaine Raguenel qu'il épousa un peu plus +tard vers 1363. (Voy. Siméon Luce,_Hist. de Bertrand du Guesclin_, I, +p. 195 à 229 et 399 à 401, édit. in-8, Paris, 1876). + +1585 à 1592.--Jean le Meingre, dit Boucicaut, maréchal de France, mort +en 1367. + +Ses deux fils, dont la réputation était déjà établie à l'époque où +écrivait Christine, furent: + +1° Jean II, né vers 1364, le célèbre maréchal dont nous possédons la +chronique, auteur de ballades et de rondeaux. + +Toujours prêt à défendre l'honneur des dames, il fonda en 1399, à son +retour d'Orient, l'ordre de chevalerie de _la Dame blanche à l'écu +verd_ (Voy. tome I, note, p. 303). Il mourut prisonnier en Angleterre +en 1421. + +2° Geoffroy, gouverneur du Dauphiné en 1399, mort en 1429. + +1593 à 1601.--Louis de Sancerre, né vers 1342, nommé maréchal de +France en 1369, seigneur de Charenton, Beaumez, Condé et Luzy, chargé +du commandement de la Guyenne en 1381, dirigea l'année suivante +l'avant-garde de l'armée à la bataille de Rosebecque. Créé connétable +le 26 juillet 1397, il marcha, en 1398, contre le captal de Buch +auquel il imposa la paix. Il mourut le 6 février 1402. + +1615 à 1618.--Othe de Granson (voy. ci-dessus, p. 304). + +1619 à 1621.--Hutin de Vermeilles (voy. aussi plus haut, p. 303). + +1627 à 1637.--Jehan de Chateaumorand était le second fils de Hugues de +Chatelus, seigneur de Chateaumorand. Il fut l'un des chevaliers les +plus distingués de son temps et suivit le duc Louis de Bourbon dans +tous les hasards de sa vie militaire, d'abord comme écuyer portant le +pennon ducal, puis comme chevalier à la tête d'une compagnie de gens +d'armes. Il fit ses premières armes vers 1371, à la détrousse d'un +aventureux partisan anglais, Michelet La Guide, puis il assista au +siège de Chateauneuf-Randon et à celui de Nantes où il commandait les +gens du duc de Bourbon. Au banquet donné le jour du sacre de Charles +VI (4 nov. 1380), l'écuyer placé sous la table où le roi tenait ses +pieds était Jehan de Chateaumorand qui fut très probablement armé +chevalier le même jour «_pour le honneur du sacre_». Puis nous le +retrouvons successivement à Vannes, où eut lieu le combat de cinq +Français contre cinq Anglais, devant Courbies les Granges et +Montvalent, où il contribue à la délivrance du Poitou[1], ensuite à +Gênes avec Boucicaut et comme négociateur de la rançon des prisonniers +de Nicopolis[2]. Enfin le maréchal Boucicaut ayant réussi en 1399 à +repousser les Turcs et à délivrer Constantinople, confia la garde de +cette ville à Jehan de Chateaumorand qui, avec les cent hommes d'armes +placés sous son commandement, résista vaillamment aux attaques de +l'ennemi[3]. A peine rentré en France en 1402, Chateaumorand retourna +en Orient à la tête de 200 hommes d'armes formant l'escorte de Manuel +qui revenait prendre possession de ses États après la défaite de +Bajazet par Tamerlan, le grand prince des Tartares. + +Plus tard, lorsque l'âge l'obligea à se retirer des combats, il +rassembla ses souvenirs et sous sa dictée, un pauvre pèlerin nommé +Jehan Cabaret d'Orville, composa, en 1429, l'intéressante chronique du +bon duc Loys de Bourbon. Jehan de Chateaumorand faisait partie de +l'Association fondée par Boucicaut pour la défense de l'honneur des +dames. + +1641 à 1642.--Guillaume de Montrevel, plus connu sous le nom de +L'Hermite de la Faye, fut un des plus fidèles compagnons d'armes du +duc Louis II de Bourbon. Il était, d'après une pièce du cabinet des +Titres, seigneur de Chasteaubon. (_Pièces orig._, vol. 2038). Nous le +voyons d'abord venir en aide au roi de Prusse contre les Suédois, se +distinguer au siège de Verteuil, combattre vaillamment à Rosebecque, +puis faire partie de la tentative de débarquement sur l'Angleterre qui +eut lieu en 1386; nous le retrouverons plus tard, en 1399, marchant +avec Boucicaut au secours de l'empereur grec. Il fut l'un des +exécuteurs testamentaires du duc de Bourbon qui mourut le 19 août +1410[4]. + +1653 à 1664.--Charles d'Albret (voy. tome I, p. 302). + +1665 à 1676.--Jehan de Werchin, sénéchal de Hainaut (voy. tome I, p. +307 et plus bas p. 311). + +1677 à 1682.--Raoul de Gaucourt, seigneur d'Argicourt et en partie de +Luzarches, chambellan du roi, faisait partie de l'Hôtel en 1388 et +accompagna la même année Charles VI dans son expédition en Allemagne +contre le duc de Gueldre. Il fut ensuite désigné pour remplir +plusieurs missions lointaines et reçut le 16 août 1397 une somme de +1,000 écus en récompense de ses services. En 1399 il fut charger de +traiter des affaires de la reine Yolande d'Aragon, plus tard nous le +retrouvons au service du duc de Bourbon, puis marchant au secours de +Boucicaut, gouverneur de Gênes. Nommé bailli de Rouen, il périt dans +une sédition qui éclata dans cette ville en 1417. Raoul de Gaucourt +avait épousé Marguerite de Beaumont, dame de Luzarches, fille de Jean +de Beaumont, chevalier. Il était le frère d'Eustache de Gaucourt, +grand Fauconnier de France. (P. Anselme, VIII, p. 370). + +1683 à 1688.--Charles de Savoisy, seigneur de Seignelay, conseiller et +premier chambellan du roi, grand échanson de France, fut élevé à la +cour de Charles VI dont il était chevalier d'Honneur en 1388. Il +servit en Poitou en 1397 à la tête d'une compagnie de treize écuyers, +mais il est surtout connu par les fâcheuses aventures dont il fut +victime: ayant commis l'imprudence de faire maltraiter chez lui le +procureur de l'Hôtel du roi venu pour arrêter un de ses domestiques, +il n'échappa aux poursuites qu'en vertu de lettres de rémission du 23 +janvier 1402. Quelque temps après, il fut déclaré responsable des +outrages et des coups dont ses gens s'étaient rendus coupables le 14 +juillet 1404 envers quelques écoliers de l'Université de Paris. +Cependant, malgré ces incidents compromettants, Charles de Savoisy +resta toujours fort bien en cour et exerça la charge de grand Échanson +de 1407 à 1413, puis devint premier chambellan du roi en 1418. Il +mourut vers 1420. (P. Anselme, VIII, p. 548). + +1689 à 1693.--Bernard de Castelbajac (voy. tome I, p. 304). + +1694 à 1698.--Pierre de Brebant, dit Clignet (voy. tome I, p. 306). + + + +[1] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, édit. Ghazaud, 1876, p. 153 + et suiv. + +[2] Chroniques de J. Froissart, édit. Buchon, III, p. 293, et Livre + des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXVIII. + +[3] Chronique du Religieux de Saint-Denys, III, 51. + +[4] Chronique du bon duc Loys de Bourbon, p. 64, 145, 172, 185 et 314, + et Livre des faicts du Mareschal Boucicaut, 1re partie, chap. XXX. + + + + +LE LIVRE + +DES TROIS JUGEMENS + + + +CY COMMENCE LE LIVRE DES TROIS JUGEMENS + + + Bon Seneschal de Haynault, preux et sage. + Vaillant en fais et gentil de lignage, + Loyal, courtois de fait et de langage, +4 Duit et apris + De tous les biens qui en bon sont compris, + Par noblece de cuer soubsmis et pris + Es laz d'amours pour accroistre le pris +8 De vo noblece, + Sage a jugier du mal d'amours qui blece + Quelz sont les tours, soit en force ou foiblece, + Pour ce vous ay, chier Sire, plein d'umblece, +12 Esleu a juge. + Car vo bon cuer bien sçay que le droit juge + Ou il affiert; pour ce vien a reffuge + A vous, ainsi comme ou temps du deluge +16 Qui tout noya + Le coulomb blanc a l'arche s'avoya, + La attendi tant que soleil roya, + Aucques ainsi mon cuer celle voye a +20 Prise sans faille + Pour le debat de certaine fermaille + Qu'aucuns amans beaulx de corps et de taille + Ont ensemble; si veullent que j'en taille +24 Le court ou long. + Mais je ne vi tel cas avenir onc + Et trop peu sçay pour en bien jugier, donc + Juge en soyez et je diray au long +28 Tout leur descort + De mot a mot, si com j'en ay record, + Et a voz diz en tous cas je m'accord. + Si feront ilz, car vostre bon record +32 Doit bien souffire. + Le premier cas, ainsi com j'oÿ dire, + Fu tel qu'il a en France ou en l'Empire + Une dame si belle qu'a redire +36 Ne scet nul ame, + Sage, vaillant, prisiée et haulte dame, + Envoisiée, loyal de corps et d'ame, + Ou n'a meffait, reproche ne diffame: +40 Amer souloit + Un chevalier qui pour elle affoloit, + Avant qu'elle l'amast tant se doloit, + Ce disoit il, et mieux morir voloit +44 Qu'endurer plus + L'amoureux mal qui le rendait conclus, + Tant le tenoit morne, mat et reclus, + Ne fors la mort n'attendoit au surplus, +48 Se brief mercy + Elle n'avoit de lui qui d'amer si + En grief langueur estoit taint et noircy, + Dont pour secours lui requeroit mercy +52 D'umble vouloir. + Ainsi long temps l'oÿ plaindre et doloir, + Mais celle tout mettoit en nonchaloir; + Quanqu'il disoit pou lui pouoit valoir +56 Ains qu'elle amast + Lui ne ses fais, ne en riens se tournast + Devers Pitié, ne secours lui donnast, + Ne que pour lui nul bon point ordenast, +60 Tant qu'en la fin + Loyal Amour, qui sieult a la parfin + Aux vrays amans, qui aiment de cuer fin, + Faire secours et ayde, a celle fin +64 Qu'il fust amez, + Fist que Pitié, par qui sont informez + Les gentilz cuers et pris et enfermez + Es laz d'Amours, fist tant qu'ami clamez +68 Fu de la belle, + Qu'Amours navra de l'ardent estincelle + Qui mainte dame et mainte damoyselle + Contraint d'amer, ou soit vesve ou pucelle +72 Ou d'autre guise; + Quant il lui plaist soubsmettre a sa devise + Qui qu'elle veult, riens n'est qu'elle n'atise. + Ainsi avint de celle en qui Franchise +76 Fist ottroyer + Le nom d'ami a cil qui par proyer + Et bien amer ne le devoit noyer, + Car bien l'avoit desservi en loyer, +80 Comme il disoit. + Dont une fois a elle devisoit + En la priant du mal qui lui cuisoit + Elle eust pitié, se assez souffisoit +84 La grieve peine + Qu'il ot souffert, si disoit: «Dame, pleine + De grant doulçour et plus belle qu'Heleine, + Pour vous ay eu mainte dure sepmaine +88 Et maint meschief + Pour bien amer, et n'en suis pas a chief, + Ainçois croistra ma doulour de rechief: + Se reffusé suis de vous, par mon chief, +92 Je suis honnis. + Dame plaisant, sanz per com le phenis, + Desservi n'ay a tort estre punys; + Si ne soye maubaillis et honnis +96 Par escondit, + Doulce dame, ne de mon vueil desdit, + Mais m'acordez l'amour sans contredit + De vous, belle, car je vueil a vo dit +100 Moy gouverner. + Si me ferez comme droit roy regner + Se il vous plaist vostre amour moy donner, + Or en vueilliez en tous cas ordenner +104 A vo bon vueil. + Mais garison du mal dont je me dueil + Me promettent vo doulz riant vair oeil + Qui en joye font remuer mon vueil +108 Souventes fois, + Car leurs regards doulz, amoureux et cois, + Me garissent et blecent a la foiz + Si que ne sçay souvent ce que je fois.» +112 Par tel semblant + Se complaingnoit cil qui le cuer emblant, + A celle aloit par beaulz moz assemblant + Et tout estoit devant elle tremblant +116 Ou sembloit estre. + Adonc celle, qui sieult estre senestre + A son vouloir par reffus qui empestre + Aux vrays amans toute joye terrestre, +120 Lui dist: «Amis, + Je ne te vueil plus tenir si soubmis, + Car il est temps que tu soies remis + Es doulz soulas qui d'Amours sont promis, +124 Qui me commande + Que sans reffus a lui servir me rende. + Si j'ay meffait, que j'en paye l'amende + Et que guerdon du service te rende +128 Que tu as fait + A lui et moy, et je voy bien de fait + Que tu es mien, et de vray cuer parfait + M'aimes et crains, ne je ne cuid meffait +132 En toy trouver, + Car par long temps t'ay peü esprouver + Par quoy te puis bon et loyal prouver. + Pour ce m'amour t'otroy sanz plus rouver +136 A tousjours mais; + Car je ne cuid que tu ayes jamais + Desir d'avoir nul autre amoureux mais + Fors le mien cuer, car le tien m'est remais, +140 Ce sçay je bien. + Si suis tienne, tout aussi tu es mien, + Or soyes lié et ne pensez qu'a bien + Amours servir, et gayement te tien, +144 Mon doulz ami, + Car tout est tien le mien cuer sanz demi, + Si soies bon tout pour l'amour de mi, + Plus ne te plaing d'amours disant: Aymi! +148 Mais soies lié.» + Adonc l'amant, qui ot esté lié + Par dur reffus qui l'ot contralié, + Devant sa dame se est humilié +152 A humble chiere + Et liement lui dist: «Ma dame chiere, + Que j'aim et craing et ay plus que riens chiere, + Dire ne doy qu'aye comparé chiere +156 Si doulce amour + Qui tant me vault qu'elle fait sanz demour + Mon povre cuer, en qui n'avoit humour + De nul plaisir, saillir hors de cremour +160 De desespoir, + Car par ce don d'or en avant j'espoir + Trop plus de bien que ne penses apoir, + Et le confort de si joyeux espoir +164 Bien doit garir + L'amoureux mal dont j'estoye au mourir. + Et puis qu'ainsi me daignez secourir + Je prie a Dieu qu'il le me doint merir, +168 Ma dame gente + Que je mercy de toute mon entente, + Et vous promet que jamais autre attente + N'aray qu'a vous servir, car doulce rente +172 M'en payera; + C'est la doulceur qu'Amours m'envoyera + En vous servant, qui me convoyera + A haulte honneur et me ravoyera +176 A tous bons fais.» + Ainsi l'amant de cuer lié et reffais + La mercia et promist que tous fais, + Foibles ou fors, et deust estre deffais, +180 Il porteroit + Pour sienne amour ne ja n'arresteroit + Mais qu'ou païs ou la dame seroit, + Fors pour honneur conquerre ou il pourroit +184 Et pour vaillance + Yroit il hors; ja n'en eüst deuillance + Par son congié, mais de lui sanz faillance + Nouvelle aroit. Ainsi sa bienvueillance +188 Garder vouloit + Cil qui si lié qu'a pou qu'il ne voloit + Sembloit qu'il fust, ne plus ne se douloit + Et plus joyeux seroit qu'il ne souloit +192 Comme il promist, + Et tout sembloit que de joye fremist. + A brief parler, l'un a l'autre soubmist + Tout cuer et corps et sus le livre mist +196 Chascun sa main, + Et par serment promistrent main a main + Que loyaulté tendroient soir et main; + Sans attendre du soir a lendemain +200 S'entreverroyent + A tousjours mais, tout le plus qu'ilz porroyent, + Honneur gardant, et tousjours s'aimeroient + De vraye amour ne ja ne fausseroient +204 Jour de leur vie. + Et ainsi fut ycelle amour plevie + Et bien sembloit que l'amant n'eust envie + Fors que par lui la dame fust servie +208 D'umble courage, + Et promettoit en lui faisant hommage + Qu'a tousjours mais seroit en son servage + Et que s'amour comme droit heritage +212 Vouloit garder. + Ainsi promist, mais j'oÿ recorder + Qu'autrement fist sanz longuement tarder + Et son faulz cuer, que l'en devroit larder, +216 Tost se changa + Et pou a pou d'ycelle s'estrangia + Qui tant l'amoit qu'a pou vive enraga + Pour son maintien qui trop la domaga, +220 Si com j'entens; + Non pas troys moys mais encor moins de temps + Cellui l'ama qui fu pou arrestans + En celle amour, si vous diray par temps +224 Qu'il en avint: + La dame, qui pour lui pale devint, + Maigre et lasse, car toudis lui souvint + Du doulent jour qu'elle sienne devint, +228 Si ne pouoit + Cil oublier a qui donné avoit + Tout cuer et corps et de certain savoit, + Dont la lasse toute vive desvoit, +232 Qu'il n'amoit mie + Elle en nul cas; car heure ne demie + Ne peu n'assez celle qui fu blesmie + Pour sienne amour et que dame et amie +236 Souloit clamer, + N'enjoÿssoit, ne nul semblant d'amer + Ne lui monstroit, n'en recepvoit qu'amer. + Et ce faisoit la doulente pasmer +240 Qu'il avenoit + Que cil, a qui moult peu en souvenoit, + Aucunes fois devers elle venoit + Parce qu'elle du mander ne finoit; +244 La lasse adonc, + Pleine de plour et de griefs souspirs dont + Son cuer fondoit, lui disoit: «Lasse! et dont + Mourray je ainsi, car, se Dieu me pardont, +248 Ne puis plus vivre + Se je ne suis de ce meschief delivre. + Et je vous jur et promet sur le livre + Que je ne sçay ou je suis ne qu'un' yvre, +252 Souvent avient. + Hé las! amis, nostre amour que devient! + Je muir de dueil certes quant me souvient + Que si tost fault, mais par moy pas n'avient. +256 Et qui vous meut! + Ne voyés vous comment mon cuer se deult + Et je ne sçay que le vostre se veult! + Mais je voy bien que moult petit recueult +260 En soy mes larmes; + Si soit mon fait exemple a toutes dames + De croire pou ceulz qui jurent leurs ames, + Car ce n'est tout fors pour decepvoir femmes. +264 C'est fole attente, + Beau doulz ami, et se je me guermente + Ne pensez vous, que je soye doulente + Quant ne vous voy ne en chemin n'en sente +268 Ne autre part, + Ne nouvelles n'en oy, dont mon cuer part, + Dont je puis bien de vous quitter ma part; + Je le voy bien, mais se avez a part +272 Autre pensée + Par quoy l'amour de moy en vous cessée + Soit et autre vous ayez en pensée + Et de tous poins la moye aiez cassée, +276 Ne le cellez, + Mais dites moy le fait, se vous voulez, + Car je ne sçay de quel mal vous dolez, + Mais devers moy ne venez ne alez, +280 Et se j'en mens, + Ce savez vous, non obstant les sermens + Que m'avez fais pleins de decevemens, + Qui me livrent au cuer trop de tourmens; +284 Mais c'est pechié + D'un pouvre cuer livrer a tel meschié + Et quant il est pris et fort atachié + De lui laissier durement empeschié. +288 Et dont me dittes + Se vous vouldriez de m'amour estre quittes + Et se j'aray tout mal pour mes merites, + Ou se voulez la valeur de deux mittes +292 Vous amender + Par devers moy qui ne fais que mander + Souvent vers vous sanz pou en amender, + Si m'en dittes, je vous pry, sanz tarder, +296 Trestout le voir.» + Ainsi souvent la dame son devoir + Faisoit vers cil qui n'en vouloit avoir + Nulle pitié, mais pour la decepvoir +300 Il s'excusoit + Qu'il avoit trop a faire et lui nuysoit + De mesdisans le parler qui cuisoit, + Mais en la fin promettoit et disoit +304 Qu'il la verroit + D'or en avant souvent quant il pourroit, + Mais non pour tant son honneur garderoit, + Mais jamais jour nul autre n'aimeroit. +308 Ce promettoit + Le desloyal qui en tous cas mentoit, + Et celle qui a lui se guermentoit + L'en croioit bien et du tout s'attendoit +312 Au mençongier; + Car fole amour fait croire de legier. + Ainsi parfois lui faisoit alegier + Son grief tourment ou par son messagier +316 Lui envoyer, + Mais moult souvent avoit petit loier + Celle qu'amours faisoit si foloier, + Si se pouoit en douleur desvoier +320 S'elle vouloit; + Car moult petit a cellui en chaloit + Qui pas souvent a elle ne parloit + Ne vers elle ne venoit ne aloit +324 Et qui loisir + Avoit assez, mais qu'il y eust plaisir + Et qu'il voulsist point et heure choisir, + Mais n'y avoit ne amour ne desir. +328 Ainsi dura + Troys ans ou plus, ainsi com me jura + Celle qui tant de maulz en endura + Que je ne sçay comment elle dura +332 Sans la mort traire, + Si ne pouoit son cuer de cil retraire + Qui par nul tour elle ne pot attraire. + Ainsi vesqui en dueil et en contraire +336 Un grant termine, + Mais il n'est riens ou monde qui ne fine + Et malade quiert par droit medecine, + Si commença pou a pou la racine +340 A estrangier + De celle amour qui la tint en dongier, + Dont ot perdu repos, boire et mengier; + Si n'envoya plus vers lui messagier, +344 Et de tous poins + Le frain aux dens et la bride a deux poings + Elle saisi, et de près et de loings, + Pour s'en oster, tant qu'elle vint aux poins +348 Qu'elle vouloit; + Et par raison, qui pas ne lui celoit + Que folement pour cellui se douloit + Qui de son fait en riens ne lui chaloit, +352 Si s'en osta, + Mais du faire mie ne se hasta, + Ainçoys long temps en l'amour arresta + Qui maint meschief et mal lui apresta, +356 Et a tant vint + La dame, a qui yceste chose avint, + Que le sien cuer a raison se revint + Et assez pou de cellui lui souvint +360 Qui l'ot deceue, + Dont elle avoit mainte douleur receue, + Tout se fust elle assez tart aperceue, + Mais plus cellui n'yra a sa sceüe +364 Ou elle soit. + Si avint cas comme elle devisoit + Qu'un autre amant durement la pressoit + Qu'il fust amez et souvent lui disoit +368 Qu'il l'amoit tant + Qu'a toujours mais seroit sien, mais pour tant + De quanque cil lui aloit promettant + Ne lui chaloit en riens, mais non obstant +372 Sans amesir + Cil ne finoit de lui faire plaisir + Ne pour reffus ne cessoit son desir, + Ains lui disoit que, sans autre choisir, +376 Son vray amant + A tousjours mais seroit en elle amant, + Ferme et loyal com pierre d'aÿmant. + Ou que cil fust François ou Alemant +380 Ou d'autre part, + Toudis avoit son penser celle part + Ne de tous biens, pour en choisir sa part, + Autre soulas, n'en publique n'a part, +384 Ne desiroit, + Comme il disoit; et aussi y parroit, + Car par le fait tout le vray apparoit + Que cil l'amoit, car il ne reparoit +388 Ne mais es lieux + Ou peust veoir la trés belle aux beaulz yeulz, + Qu'il aouroit et servoit comme Dieux, + Se ce n'estoit es places ou de mieulz +392 Quant a valour + Li peust venir, car pour nulle doulour + Qu'amours lui fist, ou fust sanz ou folour, + Ne s'arrestoit quant il avoit coulour +396 D'aler de hors + Pour esprouver en vaillance son corps, + Car en honneur estoit tous ses depors. + Mais bien cuida pour amours estre mors +400 Ains que pitié + Celle eust de lui, pour laquelle amistié + Malade en fu long temps et dehaitié + Ains que pour lui eust pensé n'apointié +404 Nul bon accord; + Car la dame toudis avoit record + Du faulz amant, par qui si grant descord + Fu en son cuer qu'a pou en receupt mort; +408 Si n'ot besoing + De jamais jour ne de près ne de loing + Nul homme amer, car elle avoit tesmoing + Que mal venoit et meschief de tel soing, +412 Et pour ce attraire + Ne vouloit plus si penible contraire. + Si n'en pouoit l'amant nullement traire + Fors escondit, mais pour tant s'en retraire +416 Ne voult il mie + N'ycelle amour remesse n'endormie + Ne fu en lui, ains com dame et amie + Il la servoit, ne heure ne demie +420 Il n'arrestoit + Que ou service d'elle, ou pou conquestoit + Et moult de ses paroles y gastoit, + Mais non pour tant souvent l'amonnestoit +424 De sa besoingne. + Ainsi long temps dura par mainte alongne + Cest' affaire, com la dame tesmoingne; + Mais il n'est riens qui bien s'en enbesogne +428 Que on n'achiefve + Ne si pesant fardel que l'en ne lieve. + Au vray du fait dire en parole briefve, + Cil tant l'ama, quoi qu'il eust peine grieve +432 Et tant servi + De vray loyal cuer, subgiet asservi, + Que par raison il avoit desservi, + Qu'il ne fust pas de joye desservi +436 Mais guerdonnez + Et que le don d'ami lui fust donnez; + Car tant s'estoit doulcement ordonnez + En elle amant et pour elle penez +440 Qu'apercevoir + Que il l'amoit de cuer sanz decepvoir + Elle pouoit, tant faisoit son devoir + D'elle servir, et si, qu'a dire voir, +444 Tort lui feïst + Se pitié n'eust de lui, se Dieux m'aïst, + Car n'estoit droit que son servant haïst + Ne qu'en reffus le sien cuer envaïst +448 Par fel dongier. + Alors Amours, qui sieult assouagier + Les maulx crueulx qu'en ceulz fait hebergier + Qui le servent, voult adonc alegier +452 Les griefs anuys + Qu'il eut souffert par maintes dures nuys, + Dont son las cuer estoit de joye vuis; + Si fist Pitié a Secours ouvrir l'uis +456 De Reconfort, + Si ne pot plus souffrir la dame au fort + Tenir l'amant en si grief desconfort, + Car bien savoit qu'il n'estoit riens si fort +460 Comme il l'amoit. + Adonc un jour l'amant se reclamoit + De ses douleurs a celle qu'il cremoit, + Piteusement de l'amour l'informoit +464 Qui l'ot surpris + Par sa beaulté, a qui se rendoit pris, + Et pour son los, la grace et le hault pris + Dont elle estoit, si ne l'ait en despris +468 Par desdaingnier. + Et adonc celle, ou il n'ot qu'enseignier, + Qui tout veoit l'amant en plours baignier, + Vid qu'en sa mort ne pouoit riens gaigner, +472 Si le retint + Pour son amant, ainsi qu'il apertint. + Et lui, qui fu loyal, si se contint + Devers celle qui son cuer ot et tint +476 Qu'elle l'ama + De tout son cuer et ami le clama. + Ainsi l'amant promist et afferma + Qu'il l'aimeroit, et elle conferma +480 Tout cest affaire, + Ainsi promist et ainsi le voult faire; + Quar il l'ama loyaument sanz meffaire + Si bien, si bel qu'il n'y ot que reffaire +484 Par long espace, + Et non obstant que tel amour tost passe + Souventes fois cil sembla le toupase + Qui de verdeur et de clarté trespasse +488 Toute autre pierre. + Ainsi toudis fu en lui plus vert que yerre + Ycelle amour qu'il n'ot pas, par saint Pierre, + Tost acquise n'emblée comme lierre +492 Qui moult tost emble. + Ains y souffri maint grant grief, ce m'en semble, + Mais il n'est riens, quoy que descort dessemble, + Que vraye amour ne racorde et assemble +496 En un moment + Quant il lui plaist. Ainsi trés loyaument + Li dui amant s'amerent longuement + Sanz nul descord et sans decepvement +500 En tel plaisir + Que leurs deux cuers n'avoyent qu'un desir: + Ce qui plaisoit a l'un ja desplaisir + Ne peüst estre a l'autre, ne choisir +504 Aultre solas + Ne voulsissent qu'estre ensemble, et ja las + Ilz n'en fussent, car tous deux d'un seul las + Furent lié, plaisant, sans dire, hé las! +508 Et ainsi furent + Par moult long temps, mais maint scevent et sceurent + Que faulz parleurs sur les amans murmurent; + Si leur avint que mesdisans s'esmurent +512 A parler d'eulx + Pour les semblans qu'ilz choisirent es deux, + Dont ilz orent au cuer pesance et deulx. + Si ne porent si souvent estre seulz +516 A leur deport + Com souloient, si furent a dur port + Lors arrivé, ou peu orent deport, + Et raconté fu par mauvais raport +520 Et par envie + Au faulz amant premier toute leur vie + Et tout comment la dame fu servie + Du vray amant, a qui elle eut plevie +524 E toute assise + L'amour d'elle du tout a sa devise. + Et quant cellui ot bien par mainte guise + La verité toute sceue et enquise, +528 Lors a quis voye + Qu'il peust parler, en chemin ou en voye + Ou en secret si que nul ne le voye, + A celle a qui un messagier envoye +532 En lui priant, + Moult chierement, non mie en mescriant, + Que parler puist a elle, et detriant + Ne voit le jour. Lors celle en sousriant +536 A pris journée + A y parler par une matinée, + Et quant furent en la place ordonnée + Adonc cellui a la dame arresnée +540 Par tel maintien: + «Dame certes, ne cuidasse pour rien + Que vostre cuer, que disiez estre mien, + Daignast jamais consentir fors que bien. +544 Ne que fausser + Vous daignissiez en fait ne en penser, + Tant vous sceüst nul autre amant presser, + Que voulsissiez vostre serment casser +548 Ne loyaulté + Que vous avez brisiée et feaulté. + Si prise pou tel grace et tel beaulté + Ou il n'a foy, car serment sur l'auté +552 Et sur les saints + Me jurastes Dieu, sa mere et les saints, + Que jamais jour vostre cuer n'yert desçains + De moye amour, dont il estoit enceins, +556 Ce disiez vous, + Et seroye vo loyal ami doulz, + Et ainsi fu accordé entre nous. + Mais or vous puis faulse par devant tous +560 Et parjurée + Prouver certes, et pou asseürée, + Puis qu'autre amour vous avez procurée; + Si est la foy que vous aviez jurée +564 Fausse sans doubte.» + Adonc respond celle et plus ne l'escoute: + «Beau sire Dieux, je me merveille toute + De vostre fait et, s'oncques je vi goute, +568 Voicy merveilles: + Vous me cuidez par vo tabour aux veilles + Encor mener, mais jamais mes oreilles + N'escouteront telles ou les pareilles +572 Com voz paroles + Sont envers moy toudis toutes frivoles; + Car ne vous chault pas de deux poires moles + Se j'ay ami ou non, et telz bricoles +576 M'alez gitant, + Mais non pour tant vous en diray je tant + Que, se je l'ay, fausse ne suis pour tant. + Car vostre cuer fu premier consentant +580 De moy laissier + Et grans sermens feistes au commencier + Que jamais jour ne verroye plaissier + L'amour de vous qui trop a fait blecier +584 Mon cuer long temps, + Ce savez vous; si ne sçay ne n'entens + Comment, puis que vous estiez consentans + De m'esloingnier, que mon cuer arrestans +588 Y deüst estre + A tousjours mais a douleur si senestre, + Puis que veoir je pouoye vostre estre, + Car par l'oeuvre on doit louer le maistre; +592 Et grant injure + Vous m'avez dit de m'appeller parjure, + Car ne le suis, g'y mettroye gageure, + Car qui promet quoy que ce soit et jure +596 Se doit entendre + Cil qui reçoit le serment, s'il veult tendre + A loyaulté, qu'aussi doit il entendre + A desservir le bien qu'on li veult tendre +600 Et son devoir + Doit faire aussi; il est bon assavoir + Que qui promet pour quelque chose avoir, + Se il ne l'a, quitte doit estre voir +604 De son serment. + Ainsi a vous promis mon sacrement, + Voire en espoir que j'eusse entierement + L'amour de vous comme premierement +608 M'aviez promis.» + Adonc respond cellui: «Certes tost mis + M'ariez au bas, dame, et moult tost remis + Par voz raisons, mais de ce qu'entremis +612 Je me seroye + De soustenir, partout ou je seroie, + Par devant tous proposer oseroie. + Et pour ce di, car mentir n'en saroye, +616 Que vous avez + Vers moy faussé, et pour riens vous sauvez + De dire que certainement savez + Qu'en moy n'avoit amour, ainsi trouvez +620 Vostre excusance. + Car se vers vous tout a vostre ordennance + Je n'aloye, fust a feste ou a dance + Ou autre part, tout estoit en doubtance +624 De mesdisans, + Pour vostre honneur garder des moz cuisans + De leurs parlers, et, se fusse dix ans + Sans vous veoir, mais que obeïssans +628 Ne fusse mie + A autre amour ou de dame ou d'amie, + Ne deussiez vous ja heure ne demie + Pour tant fausser, mais a droitte escremie +632 D'amour entiere + Et loyaulté vraye en toute maniere + Vous bien garder. Mais d'amour trop legiere + M'avez amé, bien en voy la maniere; +636 Pour ce redi + Que fausse estes, et de ce que je di + Le jugement devant le plus hardi + En ose attendre et tous ceulz contredi +640 Qui au contraire + Vouldront dire, ne vous vueille desplaire.» + Adonc respond la dame debonnaire: + «Or nous doint Dieux vers loyal juge traire, +644 Mais voycy rage + Et merveilles que de vostre langage: + Qu'il soit ainsi qu'une dame en servage + Se soit mise en recevant l'omage +648 De son servant + Qu'elle cuidoit bon, loyal et fervent, + Si voit après qu'il la va desservant + De tout plaisir, ne il n'est desservant +652 Qu'amer le doye; + Et vous dittes qu'elle doit toutevoye + En celle amour se tenir ferme et coye, + Mais la raison n'en voy par nulle voye. +656 Pour ce consens + Que ce debat nous mettions en tous sens + Dessus loyal juge ou il ait sens, + Car nullement je ne voy ne ne sens +660 Vostre raison.» + Adonc pristrent congié, il fu saison, + Et s'entourna chascun en sa maison, + Et en escript chascun mist sa raison +664 Pour juge querre. + Après vindrent devers moy pour enquerre + Le mien avis, mais pou pourroye acquerre + De complaire a l'un pour avoir guerre +668 A la partie + Adversaire, pour ce m'en suis partie. + Et autressi ne sçay tout ou partie + De tel debat jugier, pou apertie +672 Y suis sans faille. + Pour ce, Sire, la charge vous en baille, + Ne convient ja que querre autre juge aille + Pour les amans, chascun d'eulz me rebaille +676 Pouoir du faire, + Si sont d'acord que vous soit de l'affaire, + Car bien scevent qu'il n'y a que reffaire + En vostre bon, noble cuer, qui meffaire +680 Ne daigneroit; + Ce jugement, s'il vous plaist, selon droit + Vous jugerez. Et encor or en droit + Deux autres cas diray ou il fauldroit +684 Donner sentence, + Et tout sur vous en est mise la tence + Et le descord. Or vueil sans arrestance + Vous raconter, fust foiblece ou constance, +688 Ce qu'il avint + A deux amants beaulz et gens entre vint, + Loyaulz et bons, mais trop leur mesavint + Par Fortune, dont chascun d'eulx devint +692 Morne et pensis: + Il n'a mie des ans encore six + Qu'une dame, en qui tous biens sont assis, + Un chevalier amoit sage et rassis, +696 Joenne et joly, + Et qui toute bonne tache ot o ly; + Et tout fust il mignot, cointe et poli, + Oncques encor fausseté n'amoli +700 Son bon courage, + Ce disoit il. Aussi fu belle et sage + La dame, qui de cuer et de langage + Vaillant estoit et riche d'eritage. +704 Si s'entr' amoyent + Lui dui amant loyaument et clamoyent + L'un l'autre amour souvraine et ne cremoient + Fors mesdisans qui les amans esmoyent, +708 Et longuement + S'entr'amerent et si secretement + Que de leur fait ne fut grant parlement. + Si la servoit l'amant soingneusement +712 Comme il devoit. + Et celle qui entierement savoit + Que son ami loyaument la servoit + Le sien cuer tout entierement ravoit +716 En lui fichiés. + Si souffrirent tous deux mains griefs meschiez + Par trop amer qui les ot si fichiez + En grant desir qu'ilz furent tous sechiez +720 De souffrir peine; + Car grant Amour, qui les amans demaine, + Trop durement mainte dure sepmaine + Leur fist avoir, car les amans a peine +724 Et a dongier + S'entreporent veoir, ne de legier + N'avenoit pas souvent, car dommagier + Ne vouloient honneur pour alegier +728 Leur grant desir. + Car tant fu vray l'amant que mieulz choisir + Voulsist la mort et tout meschief saisir + Que deshonneur ne riens qu'a desplaisir +732 Peust ja tourner + Envers celle, de qui tel atourner + Le voult Amours qu'il ne savoit tourner + De nulle part ou il peust destourner +736 Ne mettre jus + Le grief fardel qu'il portoit sus et jus; + Et de trop plus griefve aigreur que verjus + Li ot Amours destrempé et fait jus +740 Un divers boire + Qu'adès avoit en cuer et en memoire, + Tant en eut beu, non en coupe n'en voirre, + Qu'il en fut tout rempli, c'est chose voire +744 Et enyvré; + Et tel hanap a celle ot relivré + Loyal amour qui son cuer ot livré + A si dur point que jamais delivré +748 Ne s'en verra, + Car sans partir en ses las l'enserra + Amour ferme qui oncques jour n'erra + Vers loyaulté; si dit qu'elle querra +752 Coment qu'il soit + Voye et chemin, car trop fort l'angoissoit + Desir de cil veoir qui la pressoit + Qu'il la veïst, et ainsi l'oppressoit +756 De toutes pars + Amours, Desir encor plus les deux pars + Le vray amant, dont souvent les espars + De ses doulz yeulz sur elle erent espars. +760 Si n'en pot plus + Celle souffrir en qui ot amours plus + Qu'en nul autre, tout fust son corps reclus + Par fel dongier qui rend amans conclus +764 Et desconfis. + Tant l'estraingnoit Cupido d'Amours filz, + Qu'elle aouroit plus que le crucefilz, + Qu'elle trouva, fust domage ou proffis, +768 Au paraler + Voye comment a cellui peust parler + Que tant amoit que ne pouoit celer + La grant amour qui faisoit afoler +772 Son cuer sans doubte; + Car qui d'amours afole ne voit goute, + Ne nul peril ne meschief ne redoubte; + Ainsi celle, qui a l'amant fu toute, +776 Tant y mist peine + Qu'a son ami plus d'un jour la sepmaine, + Sans le sceü de personne mondaine, + Parloit souvent, tout fust de paour pleine +780 Et de grant crainte + Pour les perilz qui avienent a mainte + En si fait cas quant la chose est attainte, + Mais non pour tant tant fu d'amours contrainte +784 Qu'elle oublioit + Tout le meschief qu'avenir li pouoit. + Ainsi souvent son doulz ami veoit, + Si lui dura, si comme elle disoit, +788 Tout un esté + Ce trés doulz temps, mais Fortune apresté + A mains meschiefs aux amans et esté + Leur contraire, et souvent a arresté +792 Tous leurs depors. + Ainsi adonc par desloyaulz rapors + Sceut le mari d'ycelle les accors + Des deux amans, tout le fait et les pors, +796 Le lieu, la place + Ou moult souvent, a qui qu'il en desplace, + S'assembloient; si dist qu'il fault qu'il face + Tant que tous deux les treuve face a face, +800 Comment qu'il aille. + Dont le mary, qui fu de laide taille + Ne en bonté ne valoit une maille, + Tant se muça ou en fain ou en paille +804 Qu'il esprouva + La verité et tous deux les trouva + En lieu secret, mais l'amant bien sauva + L'onneur d'elle par ce qu'il controuva +808 Bonne excusance, + Qu'il avoit loy, juste cause et aisance, + De y parler, ja n'en eust desplaisance, + Et lors trouva cas juste ou la semblance +812 Par quoy raison + Ot d'y parler en ycelle maison; + Si n'y ot mal, pechié; ne desraison, + Ja n'en doubtast, car en nulle saison +816 Ne vouldroit faire, + Ce disoit il, riens qui li deust desplaire. + Et le mary, pour sa deshonneur taire, + Faisoit semblant, quoy qu'il creust au contraire, +820 Qu'il creoit bien + Ce qu'il disoit; mais oncques puis n'ot bien + La dolente, car lors sur toute rien + Lui deffendi cellui, de mal merrien +824 Que bien gardast, + Que jamais jour en place n'arrestast + Ou cellui fust, et que ja ne doubtast + Que la vie du corps ne lui ostast +828 S'apercevoir + Pouoit jamais par sens ne par savoir + Qu'a lui parlast pour nul cas, recepvoir + Lui feroit mort; ce lui faisoit savoir +832 Par grant promesse. + Or fu tourné en doulente tristece + L'amoureux temps qui tenoit en leesce + Les deux amans, or ne voient adrece +836 Par nulle voye + De jamais jour avoir solas ne joye, + Tant ont doulour que vivre leur anoye, + Ne leurs piteux regrais tous ne saroye +840 Conter ne dire, + Ne le dur temps ne le crueux martire + Que la lasse dame ot, car tire a tire + Son dolent cuer fondoit comme la cire +844 En pleurs et lermes. + Mais non obstant toudis constans et fermes + Fu son las cuer en amours, dont li termes + Estoit la mort attendre, n'autres armes +848 N'avoit d'espoir + Qui gardassent encontre desespoir + Son dolent cuer, et cheoite y fust apoir + Se grant raison, qui en a le pouoir, +852 Ne l'eust gardée. + Et le dolent amant d'autel souldée + Refu payé; mais trop griefment fraudée + Fu la lasse, plus loyal que Medée, +856 De ce que point + N'osoit faire semblant par nesun point + Du mal amer qui si au cuer la point. + Dont moult souvent se mettoit en tel point, +860 Quant seule estoit, + Qu'a pou ses jours et sa vie hastoit + Et son cler vis tout de larmes gastoit, + Mais en ce pleur moult petit conquestoit, +864 Car n'y ot tour + De son ami veoir, car une tour, + Forte de murs et close d'eaue autour, + Bien la gardoit, n'il n'y avoit destour +868 Ne voye aucune, + Fust en secret ou en voye commune, + De lui veoir, ne maniere nesune; + Dont moult souvent pleurant seule a la lune +872 Se complaignoit + A vraye Amour que si la destregnoit. + Et d'aultre part l'amant ne se faignoit, + Ains en griefs plours le dolent tout baignoit, +876 En regraittant + La belle qui de savoureux biens tant + Faire li sieult, or en a autretant + De griefs doulours dont se va guermentant +880 Piteusement. + Mais non pour tant enquist soigneusement + D'elle en secret et paoureusement + Que le mary nel sceust aucunement, +884 Et par message + Bon et secret, certain, loyal et sage, + Lui escrisoit souventes fois la rage + Ou ot esté, puis que son doulz visage +888 Et son gent corps + Ne pot veoir, dont moult divers acords + Font en son cuer desir et les records + Des doulz soulas, dont lui souvient encors, +892 Qu'il a perdus; + Si s'en treuve dolent, mat, esperdus, + Et a tousjours yert du tout confondus + S'il ne la voit, et, deust estre pendus, +896 Fault qu'il la voye, + Et par escript tel complaint lui envoye: + «Dame sans per, le chemin et la voye + Qui a vie ou a mort me convoye, +900 Tout mon desir, + Tout mon espoir, sans qui je n'ay plaisir, + Celle qu'Amours desur toutes choisir + En remirant vo beaulté a loisir +904 Me fist, ma dame + Sage, vaillant, bonne sur toute femme, + Que j'aim et serfs et obeïs, par m'ame, + Plus qu'aultre riens, ne ne pourrait plus ame +908 Amer maistresse + Que je fais vous, si oyez la destrece + Ou suis pour vous qui si le cuer mestrece + Que je n'y voy fors de la mort l'adrece +912 Se ne vous voy, + Ma doulce amour, et tout vif me desvoy + Quant je pense qu'ay perdu le convoy + De vo doulz oeil; quant m'en souvient, avoy! +916 Je muir de dueil, + Belle plaisant, de ma joye le sueil, + Mon paradis terrestre, autre ne vueil, + Reconforter le mal que je recueil +920 Vous plaise, hé las! + Et que fera mon doloureux cuer las + Sans vous veoir, mon gracieux soulas. + Belle, bonne, qui me tient en ses las! +934 Or mettez peine + Que vous voye, ma dame souveraine, + S'il peut estre, car je vous acertaine + Que grant desir a desespoir me meine +928 Tant me destraint, + Et pour ce suis du requerir contraint; + Mais non pour tant mieulz vouldroie estre estraint + Jusqu'a la mort que cil qui a restraint +932 Noz doulz deduis, + C'est le jaloux de tout mal faire aduis, + Aperceüst qu'a vous servir suis duis + Ne qu'en appert ou en aucun reduis +936 A vous parlasse; + Non pas pour tant qu'en riens je le doublasse, + Mais tout pour vous, dame qui toutes passe, + De qui je vueil l'onneur en toute place +940 Tout mon vivant + Garder, chierir; mieulx morir en vivant + Vueil pour amer que ce qu'aille estrivant + A vostre honneur. Dame, a qui suis servant, +944 Me pardonnez + Se j'ay requis secours, car certenez + Suis que par vous ne puet estre donnez + A moy qui suy a grant meschief menez, +948 Mais plus me poyse + De vostre mal, doulce dame courtoise, + Que du tourment qui si griefment me poise, + Car je sçay bien que, sanz mener grant noise, +952 Grant dueil portez, + Ne que en riens vous ne vous deportez + Sanz moy veoir, dont vous vous deportez + A grant peine, car vo cuer raportez +956 A loyaulté + Qui vous conduit en especiaulté, + Car sur toutes portez la reaulté + De vaillance, d'onneur et de beaulté, +960 Qui vous conduit, + Et tous les biens font en vous leur reduit. + Si ne pourriez pour loyaulté, qui duit + Vostre bon cuer, joye avoir ne deduit +964 Sans vostre ami; + Mais je vous pri, belle, pour qui gemy, + Que vous vueilliez, tout pour l'amour de mi, + Reconforter vo cuer qui sans demi +968 Est trestout mien + Et esperer qu'encor arons du bien + Maulgré le faulz, jaloux, desloyal chien! + Car par souffrir bonnement, vous di bien, +972 Le gaignerons, + Et l'eust juré, nous nous entr'amerons + Et a grant joye encore nous verrons + Et noz douleurs doulcement porterons +976 En esperant. + Si ne diray plus que j'aille mourant + Pour vous, belle, de qui en desirant + Nomme le nom souvent en souspirant; +980 Si vous tenez + Joyeusement, mais toudis maintenés + Foy, loyaulté, ne moy qui suis penez + Point n'obliez; s'ainsi vous ordennez +984 Mieulx en vauldrez + N'envers Amours de riens ne deffauldrez, + Ainçois a voz desirs trop moins fauldrez + Par joye avoir, car par ce vous perdrez +988 Le faulz agait + Du desloial mary qui en agait + Est sans cesser, et, pour ce qu'en dehait + Vous voit, toudis a vous gaitier ne lait +992 Ne jour ne nuit. + Si confortez le mal qui si vous nuyt + En moy amant, ne ja ne vous anuyt + Un pou de temps qui ne demain n'anuyt +996 Ne passera, + Ma doulce amour ou mon cuer pensera + Tout mon vivant ne ja ne cessera + De vous aimer tant que trespassera +1000 L'ame du corps. + Cent mille fois et plus, mes doulz depors, + Me recommand a vous et aux records + Doulz amoureux que vous arez encors +1004 De voz amours, + Et pri a Dieu par devotes clamours + Que vo gent corps, garni de bonnes mours, + En ce monde face long temps demours +1008 Par bonne vie + Et puis après vostre ame soit ravie + Avecques Dieu ou ciel, ou n'a envie, + Et de tous biens vous soiez assouvie +1012 A tousjours mais.» + Ainsi l'amant, servi de divers mais, + Reconfortoit sa belle dame, mais + En son las cuer tous maulz furent remais. +1016 Et puis la belle, + Qui conforter pour nesune nouvelle + L'amoureux mal, qui desoubz la mamelle + Trop l'angoissoit, ne pot, adoncques celle +1020 Lui rescripsoit + Piteusement et ainsi devisoit: + «Beau doulz ami, en qui se deduisoit + Mon cuer a qui vous tout seul souffisoit +1024 Pour seule amour + Depuis le jour qu'il receupt la clamour + De vo complaint, qui en lui fist demour, + Sachiez de vray, cil par qui en cremour +1028 Vif en dongier, + Que j'aime tant qu'il n'est riens qu'estrangier + Peüst le mal qui me fait enragier, + Quant ne vous puis veoir riens alegier +1032 Ne me pourroit + Et mon las cuer de dueil ainçois morroit + Qu'il s'esjoïst, car qui souvent orroit + Ses griefs complains grant pitié en aroit, +1036 Ne il n'est dueil + Pareil au mien, ne je n'ay autre vueil + Fors de mourir et trop je me merveil + Coment je vif, car sanz cesser je veil +1040 Ne ne repose. + Et ce qui m'est encor plus dure chose + C'est qu'il convient que ma dolour enclose + Porte en mon cuer, ne semblant faire n'ose +1044 De mon meschief, + Ne je n'espoir jamais venir a chief + De cest anuy, car je ne voy bon chief + De vous veoir jamais, dont, par mon chief, +1048 Je mourray d'yre! + Et ce sera briefment. vous l'orrez dire, + Et je desir que la mort hors me tire + De ce grief dueil qui trop mon cuer martire +1052 Et mal demeine + Ma doulce amour, puis que je suis certaine + Qu'il n'y a tour jamais pour nulle peine + Que vous voye et plus que riens mondaine +1056 Je vous desir. + Et comment donc pourroye avoir plaisir, + Dont me venroit quand je ne sçay choisir + Aultre soulas qui feïst amesir, +1060 Pour nul avoir, + Mes griefs peines n'espoir ne puis avoir? + Car n'y a tour que peusse decepvoir + Ceulz qui bien font en tous cas leur devoir +1064 De nous gaitier. + Trés doulz ami, si n'y a nul sentier + De vous veoir, n'en chemin, n'en moustier, + Ne autre part, si ne puis apointier +1068 Nul autre tour. + Si en mettez vo cuer hors de tristour, + Laissiez a moy le duel faire en destour, + Et vous prenez en faucon ou oustour +1072 Ou en deduit + De chace en bois, amis, vostre deduit, + Car a amant pour passer temps aduit. + En ce prenoit Pyramus son reduit, +1076 Ou temps jadis, + Quant pour rapors et desloyaulz mesdiz + La trés belle Tysbé, en qui toudis + Fu son vray cuer, c'estoit son paradis, +1080 Fu mise en mue, + Qui pour meschief oncques ne fu desmeue + De lui amer, car droit ne se remue + Qui bien aime ne change ne ne mue +1084 Pour infortune. + Mon vray ami, je n'y sçay voye aucune + D'autre deport. Dieux qui fist ciel et lune + Vous reconfort et moy qui par Fortune +1088 Suis mise au bas + Doint brief finer, car de tous les esbas + Quitte ma part et en plourant rabas + Tous mes soulas, ne vueil autre repas +1092 Ne autre joye.» + Ainsi la dame a son ami renvoye + Ses griefs complains, ne n'y scet lieu ne voye + Que jamais jour par nesun tour le voye +1096 Pour les agais + Des mesdisans qui plus que papegais + Vont barbetant et tousjours firent gais, + Si ne fu plus son corps jolis ne gais +1100 Come ot esté. + Ainsi Fortune ot tout mal apresté + Aux deux amans et tout leur bien osté, + Et ja par deux yvers et un esté +1104 Enduré orent + Ces grans anuys, ne veoir ne se porent, + Tant traveillier ne pener ne s'i sçorent; + Dont tout l'espoir avoir perdu ilz dorent, +1108 Comme il sembla + A l'amant qui gaires mais n'en troubla + Et avec gent plus souvent assembla + Qu'il n'ot apris et son corps affubla +1112 Plus sur le gay; + Et tout ainsi com le cerf pour l'abay + Des chiens s'enfuit, qui l'ont mis en esmay, + Cil esloingna sa dame ou moys de may +1116 Qui renouvele + Et oublia du tout en tout la belle + Ne n'envoya plus messagier vers elle, + Et accointa autre dame nouvelle +1120 Que il ama + Tant et servi qu'a ami le clama + Ne l'autre plus en riens ne reclama. + Dont après moult l'en reprist et blasma +1124 La premieraine + Qui bien un an après en fut certaine, + Dont li pesa si durement qu'a peine + N'en receupt mort, si n'ot mais tant de peine +1128 Des agaitans + Comme el souloit, car toutes riens leur temps + Ont et saison, ne riens n'est arrestans + En un estat. Et ainsi, com j'entens, +1132 Un jour avint + Qu'en certain lieu cellui amant survint + Ou sa prime dame fu qui devint + Vermeille ou vis; quant le vid lui sovint +1136 Du temps passé, + Dont ne fu pas de son cuer effacé + Le souvenir qu'Amours ot entassé + Si que jamais il n'en sera lassé, +1140 Ains lui duroit + Tousjours l'amour dont mains maulz enduroit + Et de rechief durement souspiroit; + Si se pensa que a lui parleroit, +1144 Car n'y ot gent + Mie foison, ne gaitte ne sergent + Qui en ce cas lui fussent domagent; + Si l'appella adonc et bel et gent, +1148 Vers lui se trait + Et commença a lui dire en retrait: + «Ha! qui pensast en vous trouver faulz trait + Ne que pour riens fussiez jamais retrait +1152 De moy amer + Ne qu'on vous peust faulz ne mauvais nommer! + Car tant de foys vous oÿ affermer + Que mieulz vouldriez estre noyé en mer +1156 Que moy laissier + Ne loyaulté enfraindre ne froissier, + Et vous m'avez, dont moins vous doy prisier, + Deguerpie, si n'en puis apaisier +1160 Mon cuer, par m'ame, + Et faulz estes d'avoir fait autre dame + Et desloyal vers moy! C'est grant diffame + A vous certes a qui affiert grant blasme +1164 D'avoir ce fait!» + Ainsi celle blasma cellui de fait; + Tout en plourant se complaint du tort fait + Qu'il a commis; mais il dit «que meffait +1168 Il n'a vers elle + En nesun cas et a tort faulz l'appelle, + Ne d'autre amer, soit dame ou damoiselle, + Il n'a mespris et de son dit appelle +1172 Par devant tous + Juges d'amours, et y fussent trestous, + Soubsmettre veult que son corps soit aux loups + Livré ou pris de malage ou de tous +1176 S'il est jugié + Qu'il ait mespris ne qu'il soit estrangié + De loyaulté, non obstant que changié + Il ait dame sanz ce qu'il eust congié +1180 D'elle du faire; + Devant juge ne pense mie a taire + Ces grans raisons et comment neccessaire + Il lui estoit de soy d'elle retraire +1184 Et mesmement + Pour son honneur, car elle scet comment + Il ne pouoit la veoir nullement + Et le peril et grant encombrement +1188 Ou ilz en furent, + Et mesdisans, qui encor en murmurent, + Tout ce tourment par faulz rapors esmurent, + Et telz parleurs aux amoureux procurent +1192 Trop de meschief; + Et elle aussi lui manda de rechief + Que jamais jour ne porroit par nul chief + A lui parler ne en long temps n'en brief +1196 Le veoir plus, + Dont longuement en fu morne et enclus, + Mais n'estoit droit qu'il se rendit reclus + A tousjours mais ou du tout fust desclus +1200 De joye avoir; + Car sans amours ne pourroit recepvoir + Nul joenne cuer joye, a dire le voir. + Et doncques puis que pour nesun avoir +1204 Ne la pouoit + Veoir, certes pourchacier se devoit + En autre part, pour ce mespris n'avoit, + Ce disoit il, du faire bien savoit; +1208 Mais s'il espoir + D'elle veoir eüst eü apoir + Il eust mespris, mais elle en desespoir + Trop le mettoit, si n'avoit plus pouoir +1212 De soustenir + La grant dolour qu'il lui falut tenir + Par trop long temps; doncques pour revenir + A reconfort li falu retenir +1216 Dame nouvelle + Pour en avoir quelque bonne nouvelle, + Car par long temps il n'avoit receu d'elle + Fors que doulour; si a tort qui l'appelle +1220 Faulz pour ce cas.» + Mais la dame qui ot le parler cas + Pour le grief plour, ou elle chut a cas, + Lui dist: «Certes ne vous fault advocas +1224 Pour raconter + Vostre raison, mais je m'ose vanter + Que, se juge loyal veult escouter + Noz deux raisons, tort arez sanz doubter +1228 Si com moy semble, + Car vostre cuer qui du mien se dessemble + Si n'a trouvé en moy riens qui ressemble + A fausseté depuis le jour qu'ensemble +1232 Premier parlames. + Si n'avez droit, juge en fois toutes dames + Et tous amans loyaulz et sanz diffames, + Et si soustiens que vous n'avez deux drames +1236 De cause bonne. + Si soit juge trouvé, bonne personne + Qui de noz cas tous deux nous araisonne. + Plus n'est mestier que je vous en sermonne, +1240 Au jugement + Je m'en attens du tout entierement.» + Atant fina d'eulz deux le parlement, + Et tost après vindrent soingneusement +1244 En ma maison, + De leur debat me distrent l'achoison + En moy priant qu'oÿe leur raison + J'en jugiasse, mais je dis qu'a foison +1248 Ilz trouveroient + Ailleurs meilleurs juges qui mieulz saroient + Droit en jugier; si distrent qu'ilz vouloient + Que j'en jugiasse ou que ilz me prioient +1252 Que je leur queisse + Juge loyal et bien en enqueïsse + Et sur cellui tout le fait asseïsse; + Et je leur dis que voulentiers feïsse +1256 Leur bon plaisir, + Mais, s'en tel fait je devoie choisir + Juge pour moy, ne vouldroie saisir + Aultre que vous pour l'amoureux desir +1260 Bien discerner + Et pour savoir bon jugement donner. + Et lors distrent qu'en nul autre assener + Ne pourroient mieulz, et pour ce ordener, +1264 S'il vous plaisoit, + Vous vouloyent leur juge et souffisoit + Vo jugement, si com chascun disoit; + Pour ce, Sire, tout le fait sur vous soit, +1268 S'a gré vous vient. + Et du tiers cas, si comme il me souvient, + Je vous diray le fait, il apertient + Puis que leur vueil a juge vous retient. +1272 Tel fu l'affaire: + Un chevalier, si com j'ouÿ retraire, + Avoit promis a tousjours sans retraire + Toute s'amour a doulce et debonnaire +1276 Et bonne et belle + Et si plaisant qu'aultre ne passoit celle + Fors seulement qu'elle estoit domoiselle, + Jeune d'age, simple comme pucelle +1280 Jolie et gente; + Et elle aussi ravoit mise s'entente + A lui amer, et de loial entente + S'entr'amoient et bien, que je ne mente, +1284 Plus de deux ans + S'entr'amerent leaument les amans. + Ce me jura saint Julien du Mans + Celle qui cuer ferme ot com dyamans +1288 Que d'un descort + En leur amour elle n'avoit record; + Ainçois tous deux furent si d'un accord + Qu'oncques n'y ot un tout seul mesaccort +1292 En ce termine. + Mais il n'est mur si fort que l'en ne mine + Ne si grant tas, que qui veult mine a mine + L'apetissier, que l'en ne le termine, +1296 Ne riens ne dure + Sans avoir fin par le cours de nature + En ce monde, n'il n'est chose tant dure + Qui ne s'use, soit chaleur ou froidure, +1300 Et qui ne tire + A quelque fin, et ainsi tire a tire + S'usent amours souvent, s'ay je ouy dire, + Et non obstant que souvent on souspire +1304 Par trop amer + Et que les maulz d'amours soient amer, + Si ne voit on mie amours affermer + A tousjours mais, ains les ot on clamer +1308 Et c'est souvent, + Fol s'i fie; fole amour est tout vent + Qui peu dure et les cuers va decevant + Et un espoir dont après ensuivent +1312 Va joye vaine. + Ainsi fina, qui qu'en eust après peine, + Ycelle amour qui souloit si certaine + Estre, et puis fut desprise et incertaine +1316 Et deffaillie. + Car l'amant qui l'amour en sa baillie + De celle avoit, qui puis fu maubaillie + Pour lui amer et en grief dueil saillie, +1320 Se changia tout + Et delaissa et estrangia de bout + Celle qu'amer souloit, et fu derout + Leur joyeux temps qu'elle cuidast qu'a bout +1324 Ne deust ja estre; + Si lui sembla qu'il estoit trop grant maistre + Pour elle amer et voult en plus hault estre + Mettre son cuer, et bien cuida a destre +1328 Droit assener. + Pour haultement son cuer mettre et donner + Si s'acointa, com j'oÿ raisonner, + D'une poissant dame a qui sans finer +1332 Son cuer promist, + Et tant l'ama et si grant peine y mist + Qu'elle l'ama en la fin, tant lui dist + Que il l'amoit qu'elle en grace le prist +1336 Et le retint + Pour son servant et a ami le tint. + Si ne sçay pas comment il s'i contint, + Car pou dura l'amour, a qui il tint +1340 Ne sçay je pas; + Mais il n'est nul qui vous deist en nul pas + La grant doulour et le mauvais repas + Que la lasse ot, qui auques au trespas +1344 Et mise en biere + En fu pour lui la doulente premiere, + Quant elle vid et perceut la maniere + De son amant qui se tyroit arriere +1348 De sienne amour + Et trop faisoit d'elle veoir demour + Ne n'ot pitié de sa lasse clamour, + Non obstant ce que souvent, en cremour +1352 Et a dongier, + A lui parloit d'elle le messagier + Et lui disoit pour quoy si estrangier + Vouloit celle qui mie de legier +1356 Ne l'oblieroit + Ains pour s'amour sans faille se morroit, + S'il la laissoit, du mal qu'elle tiroit. + Il respondoit qu'au plus tost qu'il porroit +1360 Yroit vers elle, + Mais survenu il lui estoit nouvelle + Qui l'empeschoit pour certaine querelle. + Si s'excusoit ainsi de veoir celle +1364 Qui ne finoit + De dueil mener, car bien apercevoit + Que delaissier son ami la vouloit, + Dont trop griefment la lasse se doloit, +1368 Mais pour neant + Se travailloit et s'aloit delaiant, + Car bien pouoit, s'elle estoit clerveant, + Apercevoir qu'il s'aloit recreant +1372 D'elle sans doubte; + Si en ploura en grant dueil mainte goute + Et de courroux elle se fondi toute. + A brief parler, du tout en tout desroute +1376 Celle amour fu, + Et la laissa et la mist en reffu + Le faulz amant, que fust il ars en feu! + Ainsi celle bien vid et aperceu +1380 Qu'une aultre amoit, + Dont longuement dolente se clamoit, + Mais n'y ot tour: pour riens le reclamoit. + Si s'en souffri quant vid qu'elle semoit +1384 Pour riens ses larmes. + Car il n'est riens qui n'ait saisons et termes, + Si n'estoit droit que tousjours mais fust fermes + Son cuer en dueil qui fait perdre les armes +1388 Et corps en terre; + Si apaisa son cuer de celle guerre + Au chief d'un temps et ne voult plus enquerre + De son amant n'aucune voie querre +1392 Pour luy veoir, + Ne autre part sienne amour asseoir, + Car d'amer plus ne lui devoit seoir + En son vivant ne d'ami pourveoir +1396 Son cuer jamais, + Ce lui sembloit, car trop lui fut remais + Dolent penser pour amer et dur maiz, + Si s'en tendroit, ce disoit, des or mais. +1400 Mais escoutez + Ce qu'il avint de ce fait et notez + Coment l'amant estoit peu arrestez, + Car ains que fust l'an passé, ne doubtez, +1404 Il esprouva + Grant fausseté en la dame et trouva, + Ce disoit il; car s'il le controuva + Ne sçay je pas, mais par ce se sauva +1408 D'elle laissier + Et dist que cuer haultain et boubensier + Avoit vers lui et legier a ploissier + A autre amour plus que verge d'osier. +1412 Si lui souvint + Des doulz plaisirs de celle qui devint + Pale pour lui et comment y avint. + Alors son cuer a raison se revint +1416 Et s'avisa + Qu'il l'aimeroit, car oncques n'avisa + Plus loiale, si comme il devisa, + Ne pouoit mieulx; pour ce se ravisa +1420 Et repenti + Dont oncques mais loiaulté lui menti + Ne dont son cuer a aultre consenti. + Si a dit lors comme vray converti +1424 Que humblement + Lui requerroit mercis piteusement + Et du meffait a son vueil vengement + Prensit sur lui, mais qu'après bonnement +1428 Lui pardonnast + Et de bon cuer loial elle l'amast, + Si qu'en tout cas son vueil lui ordenast, + Et se jamais failloit, si le blasmast +1432 Comme mauvais. + Ainsi cellui voult pourchassier sa paix + Devers la belle, a qui peu chaloit mais + De son amour, et vers elle s'est trais: +1436 Si l'araisonne + Moult doulcement et qu'elle lui pardonne + Prie humblement, et de ce la sermonne + Moult longuement et dist qu'oncques personne +1440 N'ama plus dame + Qu'il l'aimera des or mais, par son ame! + Et lors celle, en qui plus n'avoit la flamme + De fole amour qui deçoit homme et femme, +1444 Prist a respondre + Et dist «qu'on la devroit bien a sec tondre, + Puis qu'elle estoit hors du meschief qui fondre + Son cuer faisoit, pour prier ne semondre, +1448 S'a tel meschief + Se mettoit plus; si ne l'aimeroit brief + Puis que laissée il l'avoit de rechief, + Ne s'i fieroit jamais par nesun chief +1452 Puis que deceue + L'a une fois et mauvaistié perceue + En lui; jamais n'en quiert avoir veüe, + Ne plus ne veult estre d'amer meüe +1456 Certainement. + Si ne lui en tiengne plus parlement, + Car n'aimera jamais jour nullement.» + Et cil respont et lui dit doulcement +1460 «Qu'elle aroit tort, + Car repentant on ne doit mettre a mort + Et le pecheur que conscience mort + Dieu a mercy le prent, s'il se remort +1464 Com repentant.» + Et celle dit «qu'il s'en peut bien atant + Souffrir, s'il veut, car moult peu arrestant + Il y seroit, quoy qu'il voit promettant, +1468 Mais que nouvelle + Dame veïst qui lui semblast plus belle; + Si n'en veult plus ouïr male nouvelle.» + Et cil a dit «que de son dit appelle +1472 En jugement, + Car monstrer veult par raison clerement + Qu'elle grant tort lui feroit s'ensement + Le guerpissoit, puis qu'a repentement +1476 De son meffait, + Et se plaindra aux amans du tort fait + Qu'elle lui fait et juge veult de fait + Pour en jugier; car oncques si parfait +1480 Homs ne nasqui + Qui ne mesprist, fors Dieu qui tout vainqui, + Ce disoit il, ne si vaillant en qui + N'eust vice aucun; et d'estre relenqui +1484 En tel maniere + Ne seroit pas chose bien droitturiere, + Et pour ce veult que loial juge on quiere; + Et s'il est dit en si faitte maniere +1488 Qu'elle nel doie + Prendre a mercy, aler s'en veult sa voye.» + Et celle dit «qu'au jugement s'autroie, + Mais non obstant elle veult toutevoie +1492 Que, ains que l'en rende + Le jugement, aux dames on demende + Leur bon avis, et si se recommande + En leur priant que chascune y entende +1496 Diligement, + Et puis si soit donné le jugement.» + Ainsi greé cest accort bonnement + Ont ambedeux; atant leur parlement +1500 Ont afiné. + Et puis après de cerchier n'ont finé + Juge par qui il soit determiné + De leur debat et leur procès finé. +1504 Si sont venu + Par devers moy, combien qu'apartenu + N'ait pas a moy, et si se sont tenu + Sur mon avis. Adonc m'est souvenu +1508 De vous, chier Sire, + Si leur ay dit qu'il vous vueillent eslire, + Car mieulx sarez de leur debat voir dire. + Et droit jugier que moy; car a bon mire +1512 Doit le naivré. + Soy adrecier, s'estre veult delivré + De son grief mal, dont par vous decevré + Le droit du tort soit: si ont recovré +1516 Droit justicier + En vous, Sire, s'il vous plaist radrecier + Le grant debat dont j'ai oÿ tencier. + Mais or est temps de mon oeuvre avancier +1520 Et affiner, + Le demourant commet a parfiner + A vo bon sens, car bien sarez finer + De ce qu'il fault a bien l'euvre affiner +1524 Et la parfaire. + Si est saison que je m'en doie taire, + Mais au dernier ver vueil dire et retraire + Quel est mon nom, qui le voldra hors traire +1528 Comme il deffine. + Et en la fin, de pensée enterine, + Qui vous ottroit joye parfaitte et fine + Pri Jhesu Crist, qui ne fault ne ne fine. + + + + EXPLICIT LE DIT DES TROIS JUGEMENS + + + +_Rubrique:_ A2 _ajoute_ qui s'adrece au Seneschal de Haynault--B1 Ci +c. le dit d. + +2 B g. en l. + +3 B c. en f. + +6 A2 c. duis et appris + +9 B _supprime_ a j. + +10 B s. ou f. + +21 B _omet_ Pour + +27 B et le d. + +29 B m. en. m. + +36 B N'y s. + +46 A1 mate et + +59 B1 l. nulle riens o.--B2 b. secours o. + +75 A2 c. a q. + +106 A2 d. v. r. o. + +107 A2 m. dueil + +111 A2 Si q. je ne + +125 B l. s. entende + +126 B q. j'en soye a l'a. + +127 A1 q. guedon + +131 A2 ne ja ne + +161 A2 Mais p. + +182 A1 que ou + +184 A2 B Car p. + +185 B1 e. doubtance + +187 A2 B N. orroit + +199 B1 au l. + +22l A2 p. ij m. + +238 B ne r. + +255 B pour m. p. + +273 B q. en m. l'a. de v. c. + +273 A1 cessé + +279 A2 _ajoute_ vous ne v. + +286 A1 p. f. et a. + +330 B1 t. ou plus e. + +365 B a. lors c. + +366 A2 _omet_ Qu'un + +375 A1 chosir + +393 B c. par n. + +394 A1 folor--A1 Que on li faist + +399 B1 _omet_ amours + +401 B _omet_ de lui + +406 B si mal d. + +407 B en recevoit m. + +409 A2 Que j. + +433 B v. c. l.--A1 s. et a. + +447 A1 c. esbaïst + +454 A1 Donc + +457 A2 Et ne + +461 B l'a. un j. + +466 A2 et de h. + +493 A2 m. mal g.--A2 B ce me s. + +494 B1 _omet_ que + +501 A1 que un + +502 A2 Ce qu'il p. + +515 A2 Tout ne + +547 A1 serement + +553 B et ses s. + +569 B cuidiez--A1 a. velles + +572 A1 c. vous p. + +573 B _omet_ toudis + +577 A2 je y t. + +583 A2 q. tant a + +589 A2 Et a t. m. en d. s.--B en d. + +595 A2 Et q. + +602 A2 B p. autre c. + +605 A2 A. avoye p. par m.--A1 par m. serment + +610 B1 M'avez + +611 A2 De v. + +615 A2 d. tant m. + +630 A1 _supprime_ ja + +639 A _omet_ En + +641 A Vouldroit + +649 A2 et servant + +655 A1 r. n'i v. + +663 B e. ont mise leur r. + +675 A2 B a. car c. me r. + +677 B qu'en v. + +697 B ot en li + +699 A1 faussetté + +703 A2 Ere v. et + +706 _Les mss. portent_ souveraine + +717 B m. grans m. + +731 A1 n'a r. + +737 A2 porta + +745 A2 Et t. h. ot a c. livré + +759 A1 errent + +761 B ot amer p. + +770 B qu'elle ne pot c. + +791 B _omet_ a + +792 A2 les d. + +795 A1 et le p. + +809 B Q. a. lors j. + +811 A2 Et la t. + +818 B p. son d. + +829 A2 J. nul jour p. s. + +841 B Ne le doulz t. + +849 A1 encourre d. + +863 A2 m. p. acquestoit + +873 B De v. + +879 A2 B d. s'en va + +885 A2 B et s. l. ami et s. + +891 B Les d. + +893 A m. et e. + +933 B de tous maulz f. + +936 B Qu'a v. + +950 A2 _omet_ si + +957 A2 v. porter en + +961 B1 t. ces b. + +965 B par q. + +980 A2 Et v. + +985 B Ne vers A. + +990 A c. car p. + +991 A1 a nous g. + +1010 A1 B2 Avec D. + +1019 B a. ne p. c. + +1027 B S. amis p. q. vif en c. + +1028 B Et en d. + +1034 A1 oroit + +1039 B v. et s.--A1 je vueil + +1041 A1 encore + +1059 B s. me f. + +1061 A1 Mais g. + +1070 B1 m. de d. + +1073 et 1074 _intervertis dans_ A2 + +1085 B1 je ne s. + +1097 B De m. + +1098 A1 borbetant--B fureut g. + +1109 B1 ne t. + +1117 A1 houblia + +1135 A2 V. q. le v. si l. s. + +1137 A2 p. en s. + +1165 A2 _ajoute_ Et a. + +1197 B _omet_ en + +1205 B _omet_ veoir + +1213 A qui l. + +1217 A2 a. fait une autre n. + +1217 et 1219 _intervertis dans_ A2 + +1253 B1 _omet_ en + +1269 A2 _supprime_ Et + +1307 A2 l. voit on + +1309 A et t. + +1321 A2 et remist en debout + +1323 A1 que b.--B q. cuidoit + +1333 A et tant g. + +1337 B1 a amant + +1338 B il se c. + +1343 A1 q. oncques au--B Qu'en la l. et q. + +1348 B De son a. + +1373 A2 B en grief d. + +1380 A2 B Que a. + +1383 A1 que e. + +1387 A2 c. ou d.--B2 l. ames + +1393 B p. son a. + +1403 B n'en d. + +1409 A2 c. hault et + +1446 A1 _omet_ du m. + +1454 A2 n'en j. q. + +1470 A2 o. nulle n.--B vueil p. + +1473 A2 C. p. r. v. m. c. + +1486 A2 q.j.l. + +1499 B adonc 1. + +1506 A2 p. ami et + +1509 A2 ait + +1518 A1 d. je le oy--A2 d. les oÿ + +1529 A1 entrine + +1530 A1 joy p. + +1531 _On trouve dans ce vers l'anagramme de_ Cristine + +Rubrique A1 Explicit _seulement_ + + + + +NOTES + +LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS (p. 111 à 157.) + +33 à 681.--Cf. tome I, _Autres Ballades_, XIII, p. 221. + +591.--Cf. tome I, _Cent Ballades_, LVI, p. 57. + + + + +LE LIVRE + +DU DIT DE POISSY + +(Avril 1400). + + + +CY COMENCE LE LIVRE DU DIT DE POISSY + + + Bon chevalier, vaillant, plein de savoir, + Puis qu'il vous plaist a de mes diz avoir + Et le m'avez par escript fait savoir +4 De vostre humblece, + Non obstant ce que ma povre foiblece + Ne soit digne que vostre gentillece + S'encline ad ce, j'en tendré la promesse +8 Que je promis + Au messagier que vous m'avez tramis + De loings de cy, et comme a vrais amis + Me recommant a vous de cuer soubsmis. +12 A vo comant + Si vous envoy faire ce jugement + Dont deux amans contendent durement; + Si m'ont prié et requis chierement +16 Que je leur quiere + Juge loyal et que bien en enquiere + Pour droit jugier leur descort en maniere + Qu'il leur en doint sentence droituriere +20 Selon raison. + Et non obstant qu'en France ait grant foison + De bons et biaux, qui en toute saison + Saroient droit jugier, pour achoison +24 Du bien de vous + Vous ay choisy a juge desur tous, + Tout non obstant soiez vous loings de nous, + Si en vueilliez, s'il vous plaist, Sire doulz, +28 Le droit jugier. + Et, s'il vous plaist a du fait vous chargier, + Je vous diray le cas pour abrigier; + Comme il avint vous orrez sans targier +32 Et en quel temps, + La ou ce fu vous sera dit par temps, + Car il n'a pas ne mille ne cent ans, + Non pas un mois, ains fu en l'esbatans +36 Gracieux moys + D'Avril le gay, ou reverdissent bois, + Ce present an Mil quatre Cens ainçois + La fin du mois. Il avint une fois +40 Que j'os vouloir + D'aler jouer, si voulz aler veoir + Une fille que j'ay, a dire voir, + Belle et gente, joenne et de bon savoir, +44 Et gracieuse + Au dit de tous; si est religieuse + En abbaïe riche et precieuse, + Noble, royal et moult delicieuse, +48 Et est assise + Loings de Paris six lieues celle eglise, + Qui moult faite est de gracieuse guise; + Poissi a nom la ville ou elle est mise +52 Et celle terre. + Si apprestay a un lundi mon erre, + Compagnie plaisant envoyay querre + Qui tout plaisir me vouldroient pourquerre +56 Sans deslaier, + Si y avoit maint jolys escuier + Qui de leur bien me vindrent convoier + Pour esbatre, non pour autre loier. +60 Lors a grant joye + Nous partismes de Paris, nostre voye + Chevauchames, et moult joyeuse estoie; + Si furent ceulx qu'avecques moy menoie +64 Et toutes celles, + Ou il avoit de gentilz damoiselles, + Doulces, plaisans, gracieuses et belles. + Lors liement devisions des nouvelles +68 Et des estours + Qui moult souvent aviennent en amours; + En chevauchant gayement de mains tours + Nous parlames, n'y ot muez ne sours +72 Ne nul taisant, + Ainçois chascun y aloit devisant + Ce que le mieulx lui estoit advisant; + La n'avoit dit ne sonné mot cuisant +76 Mais tous joyeux. + Si y chantoit qui savoit chanter mieulx, + Si hault, si bien, que souvent tous li lieux + Retentissoit, et ainsi qui mieulx mieulz +80 S'esjouïssoit + Chascun en soy; et moult resjouïssoit + Le temps nouvel qui adonc commençoit, + Et le soleil clerement reluisoit +84 Sur l'erbe vert. + Tout le chemin y fu plein et couvert + De floretes, chascune a l'ueil ouvert + Vers le soleil qui luisoit descouvert. +88 Mais en l'anée + Il n'avoit fait si doulce matinée + Et toute fu la terre enluminée + De rosée que le ciel ot donnée, +92 Qui resplendir + Fist l'erbe vert pour les cuers esbaudir, + La n'avoit riens pour la terre enlaidir, + Tout estoit bel pour amans enhardir +96 A bien amer. + Parmi ces prez Nature ot fait semer + Marguarites et flours qu'on sieult nommer + Fleurs de printemps; partout veist on germer +100 Maintes diverses + Herbes et flours qui a la terre aherses + Encor furent, verdes, rouges et perses, + Jaunes, indes, qui malles ne diverses +104 Ne furent mie. + La ot la flour de ne m'oubliez mie, + Souviengne vous de moy, qui n'est blesmie + Mais vermeille, dont amant et amie +108 Font chappellez + Et qu'il mettent souvent en anellez + Pour devises et autres jouellez + Qu'ilz se donnent jolis et nouvellez +112 Par druerie. + Ainsi adonc fu la terre flourie, + Mais il n'est nul qui deist la chanterie + Des oysillons qui de voix trés serie +116 Nottes nouvelles + Chantoient hault, et ces aloues belles + En l'air sery disoient les nouvelles + Du doulz printemps, chantant de voix ysneles +120 Et a haulx sons; + Sur les arbres et parmi ces buissons + Ces oissillons disoient leurs chançons; + La peüst en oïr maintes lecçons +124 De rossignolz + Qui disoient leurs virelais mignos, + Et pastoures qui gardoient aignaulx + Leurs chappellez faisoient a lignaulx +128 Parmi ces champs + Tous purs de flours, en escoutant les chans + Des oisillons et par buissons crochans. + Près de Seine venimes approchans +132 A lie chiere. + Si fist plus bel encor sur la riviere, + Car oisillons de plus lie maniere + Par ces ysles a haulte voix plainiere +136 Se deduisoient + Si liement que tous esjouïssoient + Les cuers de nous, et trop fort nous plaisoient + Arbres et prez qui partout verdissoient, +140 Et ces saussoies + Reverdissans et ces jolies voies + Souef flairans; ces buissons et ces haies + Ou rossignolz disoyent chançons gaies, +144 Et le doulz bruire + De l'eaue qui en courant faisoit bruire + Ces gors, ces pieux, pour noz cuers plus deduire, + Si qu'il n'est dueil qui la ne deüst fuire +148 N'estre remis. + Adonc d'errer nous sommes entremis + Pour estre la a l'eure qu'os promis. + Alors fichié s'est entre nous et mis +152 Un ventelez + Doulz et plaisant, qui noz cours mantellez + Nous soubslevoit souefs et freschelés, + C'est zephirus qui boutons novellez +156 Fait espanir + Et ces belles doulcetes fleurs venir + Et aux amans donne maint souvenir + De leurs amours; pour ce voult survenir +160 En celle place + Que le soleil ne gastast nostre face, + Ce fist Amours, ce croy je, de sa grace + Qui l'envoya ainsi en tel espace. +164 Par le serain + Chevauchames tant que tous main a main + Arivames, encor ert assez main, + Au bel chastel qui a nom Saint Germain +168 Qu'on dit en Laie. + Adonc entrer nous convint en la gaie + Doulce forest, mais ou monde n'a laye + Gent ne lettrés, qui nel scet ou essaie, +172 Qui peüst croire + Le doulz deduit du lieu, car j'ay memoire + Que tout ainsi comme a marche ou a foire + S'assemblent gent a tas, c'est chose voire; +176 Avoit atant + De rossignolz en cellui lieu chantant, + Qui ça et la aloient voletant, + Qu'oncques je croy ensemble on n'en vid tant +180 Comme il eut cy, + Qui disoient: «ocy, ocy, ocy + Le faulz jaloux, se il passe par cy + Sans le prendre n'a pitié n'a mercy +184 En no pourpris.» + Et la forest espesse que moult pris + Reverdissoit si qu'en hault furent pris + L'un a l'autre les arbres qui repris +188 Sont, et planté + Moult près a près li chaine a grant planté + Hault, grant et bel, non mie en orphanté, + Ce scevent ceulz qui le lieu ont hanté, +192 Si que soleil + Ne peut ferir a terre a nul recueil. + Et l'erbe vert, fresche et belle a mon vueil, + Est par dessoubz, n'on ne peut veoir d'ueil +196 Plus belle place + A mon avis, et qui peut face a face + La ses amours veoir ou les embrace + Je ne cuide mie que pou li place, +200 Car c'est deduit + Trop avenant que d'estre en ce reduit + Ou doulz printemps, ou oisillons sont duit + De demener leur soulas et leur bruit +204 Ou temps d'esté. + Si croy pour vray qu'Amours ot apresté + A cellui jour toute gaye honnesté; + Aussi croient ceulz qui orent esté +208 O moy le jour, + Car d'esbatre ne cessames tousjour + Rire et jouer, et chanter sans sejour, + Ou deviser d'aucun parti d'amour. +212 Et la forest + Nous passames et vimes sanz arrest + Droit a Poissi, ou tost trouvames prest + Quanqu'il convint et tout ce que bon est +216 A droit souffire. + Quant descendus fumes, chascun s'atire + Le mieulz qu'il peut de vesteure et se mire + Si qu'en l'atour il n'y a que redire; +220 Et puis alames + Ensemble en l'abbaïe vers les dames + Au parlouer, et puis dedens entrames, + Tout non obstant que portes a grans lames +224 Y ait moult fortes; + Mais par congié on eut ouvert les portes. + La trouvames dames de belles sortes, + Car il n'y eut contrefaittes ne tortes +228 Mais moult honnestes + De vestemens et des atours des testes, + Simples, sages et a Dieu servir prestes. + La nous firent noz amies grans festes +232 Et lie chiere. + Adonc celle que j'aim moult et tiens chiere + Vint devers moy, de trés humble maniere + S'agenoilla, et je baisay sa chiere +236 Doulcete et tendre, + Puis main a main alames, sanz attendre + En l'Eglise pour servise a Dieu rendre; + Si oÿmes la messe et congié prendre +240 Vosmes après, + Mais les dames si nous prierent trés + De boire un cop et ylec assés près + Nous menerent en lieu bel, cler et frès +244 Pour desjuner, + Car n'estoit pas encor temps de disner. + Mais n'ommes pas loisir de sejourner + La longuement ne gaires desrener, +248 Quant la soingneuse + Et trés vaillant, noble religieuse, + Ma redoubtée dame gracieuse, + Marie de Bourbon, qui est prieuse +252 De celle place, + Tante du roy de France, en qui s'amasse + Toute bonté et qui tout vice efface, + Si nous manda de sa benigne grace +256 Que allissions + Devers elle, ne point ne laississions; + Joyeux fumes de ce, ne voulsissions + Que sans veoir elle nous yssissions +260 De ce pourpris. + Si nous sommes deux a deux entrepris + Et alames a la dame de pris: + Par les degrez de pierre, que moult pris, +264 En hault montames + Ou bel hostel royal, que nous trouvames + Moult bien paré, et en sa chambre entrames + De grant beaulté, si nous agenoillames +268 Lors devant elle, + Et la trés humble dame nous appelle + Plus près de soy et de mainte nouvelle + Nous arainna doulcement, comme celle +272 En qui humblece + A, et bonté et tout sens et noblece. + Et tost après la trés noble princece, + Fille du roy, qui venoit de la messe +276 Et est rendue + En cellui lieu et voillée et vestue, + A Dieu servir donnée et esleüe, + A qui honneur est donnée et deüe, +280 Entre en la chambre, + C'est ma dame Marie, joenne et tendre, + Mais ne fu pas seule, bien m'en remembre, + Ains mainte dame ot o soy, dont la mendre +284 Fu gentil femme, + Noble, poissant, et avec celle dame + Fu la noble fille de bonne fame + Du conte de Harecourt, ait son ame +288 Dieu qui ne fine, + Qui près estoit sa parente et cousine: + Et adonc ma dame, sans plus termine, + La prieuse se lieve et si s'encline, +292 Si fimes nous + Trés humblement, si nous reçut trestous + Si doulcement que ja ne fussions saoulx + D'elle veoir, tant a le maintien doulz +296 Et humble chiere. + Si nous plut moult a veoir la maniere + Du bel estat royal qui leans yere, + Toutes dames, car en nulle maniere +300 N'i entreroit + Pour les servir nul homme, on n'i lairoit, + Ne a elles aucun ne parleroit, + S'il n'est parent, ou ceulz que il menroit +304 Avecques lui; + N'on n'y lairoit jamais entrer nullui + Fors par congié, a dongier, n'a par lui + N'entre dedens seul, n'il n'y a cellui +308 Non en convent. + Ne je ne sçay se il leur va grevant, + Mais jamais jour pour pluye ne pour vent + De la n'ystront et ne voient souvent +312 Les gens estranges. + Et de belles plusiers y a comme angelz. + Si ne vestent chemises, et sus langes + Gisent de nuis; n'ont pas coultes a franges +316 Mais materas + Qui sont couvers de biaulx tapis d'Arras + Bien ordenés, mais ce n'est que baras, + Car ilz sont durs et emplis de bourras, +320 Et la vestues + Gisent de nuis celles dames rendues, + Qui se lievent ou elles sont batues + A matines; la leurs chambres tendues +324 En dourtouer + Ont près a près, et en refectouer + Disnent tout temps, ou a beau lavouer. + Et en la court y a le parlouer +328 Ou a treillices + De fer doubles a fenestres coulices, + Et la en droit les dames des offices + A ceulz de hors parlent pour les complices +332 Et neccessaires + Qu'il leur convient et fault en leurs affaires. + Si ont prevosts, seigneuries et maires, + Villes, chastiaulx, rentes de plusieurs paires +336 Moult bien assises; + Et riches sont, ne nulles n'y sont mises + Fors par congié du roy qui leurs franchises + Leur doit garder, et maintes autres guises +340 A la en droit, + Dont me tairay, car qui conter voldroit + Toutes choses longuement y mettroit. + Si tourneray a parler or en droit +344 Coment prenimes + De noz dames congié et nous enveimes; + Mais ne l'omes mie quant le requismes, + Tout non obstant notre devoir en feismes. +348 Ains voult, ainçois + Que partissions, que bussions une fois + Ma dame la prieuse, a basse voix + Moult nous pria par doulz maintien cortois +352 De desjuner, + Car en ce lieu nullui n'ose disner. + Si nous convint son vueil enteriner, + Et par pluseurs dames nous fist mener +356 En une chambre + Belle, plaisant, la ou ot fait estendre + Nappes flairans blanches et tapis tendre; + Vins, viandes aportent sans attendre +360 A grant largece + En vaissiaulz d'or et d'argent par noblece; + Et les dames pleines de gentillece, + Ou voulsissions ou non, de leur humblece +364 S'entremettoient + De nous servir et les mez aportoient + Delicieux et goute n'en goustoient, + Dont nous pesoit fort, et moult se penoient +368 D'umble maniere + De nous servir, Dieux leur rende la chiere + Qu'ilz nous firent liement sanz enchiere. + Et après ce devers ma dame chiere +372 Nous retournames + Prendre congié et la remerciames, + Puis les degrez du palais avalames, + Vers le convent de rechief nous alames +376 Pour congié prendre + Des dames de leans, car point mesprendre + Ne voulsissions; lors nous pristrent a prendre + Parmi les mains et nous vouldrent aprendre +380 Le trés bel estre + De cellui lieu qui fu fait de bon maistre, + Car ce semble droit paradis terrestre. + Si nous firent devaler en leur cloistre +384 Qui tant est bel + Que plus plaisant depuis le temps Abel. + Ne fut veüs, car maint jolis chambel + Y a ouvré, et sus maint fort corbel +388 Sont soustenues + Les grans voultes, haultes devers les nues, + Et par dessoubz pavées de menues + Pierres, faittes a ouvrages, et nues +392 Luisans et belles, + Et tout autour a haultes colombelles + Bien ouvrées a fueillage et tourelles + D'entailleure de pierre; ainsi sont elles +396 En tous les lieux + Du cloistre grant, large et espacieux, + Qui est quarré, et, a fin qu'il soit mieulx, + A un prael ou milieu gracieux, +400 Vert, sans grapin, + Ou a planté en mi un trés hault pin, + Ne fut veü plus bel depuis Pepin, + Si est fueillu et plus droit que sapin; +404 Bien y avient. + Après ou reffectouer on revient + Qui tant est bel que pas ne me souvient + Qu'oncques si bel lieu veisse, et si contient +408 Moult grant espace; + Hault, grant et cler est et luisans com glace, + Les voirrieres y sont de belle face + Et de menus karriaulx par la terrace +412 Est tout pavé + Et si trés net qu'il semble estre lavé, + Et près de la le chapitre est trouvé + Qui est moult bel et gentement ouvré. +416 A brief parler + Par tant de lieux biaux on nous fist aler + Que du veoir ne nous poions saouler + Ne nulle part n'y a que regaler, +420 Tant sont plaisans + Et en esté delictable et raisans. + Mais de conter ne doi estre taisans + Comment partout, pour estre plus aisans, +424 Vient la fontaine + Clere, fresche, doulce, plaisant et saine, + Qui en ce lieu sourt de dois et de vaine + Et par tuyaulx vait par leans, n'a peine +428 A il reduit + Nesun leans, grant ne petit, je cuit, + Ou ne voise fontaine par conduit. + Es cuisines es grans pierres y bruit +432 Toudis et chiet + A grans gorgons ne nul temps n'y dechiet; + Ainsi partout leans ou il eschiet + Est assise, dont moult bien en enchiet +436 A mains affaires + Qui sont ou lieu, qui de repos n'ont gaires; + Tonnes a vin, celiers de plusieurs paires, + Fours, despenses et aultres neccessaires +440 Tous a compas + Y sont assis, car en ce lieu n'a pas + Petit convent mais plus grant qu'au Hault Pas, + Ainsi partout nous trassames maint pas +444 Et par grans cours + Larges, longues plus d'un cheval le cours, + Ou grans chantiers de busche furent sours, + Bien pavées et belles a tous tours. +448 Mais encor voulrent + Plus nous monstrer les dames qui moult sçorent; + Car leur dortouer ordenné comme il l'orent + Et leurs beaulz lis, que sur cordes fait orent, +452 Ilz nous monstrerent; + Mais en ce lieu de noz hommes n'entrerent + Nul quel qu'il fust, car hommes ne monterent + Oncques mais la, par droit s'en deporterent +456 A celle fois. + Si est moult bel, grant, large, cler et cois. + Bien ordenné et fait en tous endrois, + Si qu'il pert bien qu'il fu fondé de roys +460 Et de grant gent + Qui espargné n'y ont or ne argent. + Après tout ce, li degré bel et gent + Descendimes, trouvasmes nostre gent +464 Et de rechief + Volmes aler ou moustier, ou maint chief + A de maint saint, si volmes en tout chief + Considerer le lieu, mais ja a chief +468 Je ne venroie + De deviser la beaulté qu'y veoie, + Car tant est bel, hault, cler, se Dieux me voye, + Que sa beaulté retraire ne saroie +472 Entierement, + Et semble estre fait tout nouvellement, + Tant est fin, blanc, et le maçonement + Et ens et hors fait si joliement +476 Qu'on ne pourroit + D'or ne d'argent ouvrer en nul endroit + Mieulx qu'ovrées sont pierres la en droit. + A brief parler, a souhaidier fauldroit +480 Qui vouldroit mieulx; + Et si est grant et large, se m'aist Dieux, + Et hault voulté a piliers gracieux, + Qui soustiennent l'edifice, et li lieux +484 Moult bien ouvrez. + Et le moustier est en deux decevrez + A fin qu'omme d'elles ne soit navrez; + N'y entreroit nesun pour dire: «ouvrez», +488 Ne d'aventure, + Car ou milieu il a une closture + Qui le moustier separe sans roupture; + Ceulz qui dient la messe et l'escripture +492 De l'euvangile + Si sont de hors et les gens de la ville, + Et en la nef sont les dames sanz guile + Qui respondent de haulte voix abile +496 A ceulz de hors + Et de leurs voix femmenines accors + Font gracieux; et vegiles de mors, + Nonne, vespres, matines et recors +500 Chantent leans. + Mais il n'est nul, tant fust il clerveans, + Qui racontast, et tout seroit neans, + Comment toutes choses y sont seans, +504 Ne je n'en mens, + Car il y a tant beaulx aournemens, + Riches, nouveaulz, et nobles paremens + Sur les autelz et tous estoremens, +508 Et ces doreures + Sur chapitiaulx et pomiaulx a pointures + D'or et d'azur, tant belles pourtraitures, + Biaulx ymages et propres pourtraitures +512 Selon la guise + Que il convient a paremens d'eglise, + Qu'il n'est chose qui n'y soit a droit mise, + Dont les dames et le lieu chacun prise +516 En tous affaires, + Car devotes, sages et debonnaires + Simples, doulces sont, et portent deux paires + De vesteures, carfros et scapulaires, +520 Et leur gonnelle + Qui est dessoubz blanche est com noif nouvelle, + Large, floutant, ceinte soubz la mamelle, + Mantel de noir ont dessus, n'y a celle +524 Qui aultre aroy + Ait a vestir, neis la fille du roy, + Et de ventres de conins sanz desroy + Sont ces manteaulz fourez de bon conroy, +528 Mais bien ont robes + De bons fins draps, ce ne sont mie lobes, + Tout ne soient ne mignotes ne gobes, + Blanches, nettes, sanz ordures ne bobes, +532 Et cuevrechiefs + Blans comme noif, desliez sur leurs chiefs, + Et un voille noir dessus atachiez. + Sans cointise, simplement sanz pechiez +536 Sont atournées, + Et en tous cas si bien sont ordenées + Que je les tiens pour de bonne heure nées + D'estre ensement a servir Dieu données; +540 S'il leur souffist: + Oïl, je croy, car c'est leur grant proffit, + Ne oncques mais nulle ne s'i meffist + Et bien leur plaist servir Dieu qui les fist +544 En celle guise. + Quant nous omes bien remiré l'eglise, + Clere com jour et couverte de bise + Pierre ardoise, bien taillée et assise +548 Comme il convient, + Et tout le lieu qui grant place contient, + Encor dient que veoir nous convient + Leurs beaulx jardins, la ou maint bon fruit vient. +552 Si nous menerent + En leurs jardins celles qui se penerent + De nous faire plaisir et ne finerent + Tant que leans fumes, ne s'en tanerent. +556 Mais pour voir dis + Que ce semble estre un trés doulz paradis, + Et y est on tout d'oisiaux essourdis, + Car la, je croy, plus de soixante et dix +560 Y a de paires + D'arbres portans fruit, et est cilz repaires + Tout de haulz murs bien clos, ne il n'est gaires + Choses estans en jardins neccessaires +564 Qui la ne soient. + Et un beau clos, y a que moult prisoient + Ceulz et celles qui en la place estoient, + La y a dains a cornes qui couroient +568 Moult vistement; + Lievres, connins y sont habondamment, + Et deux viviers la sourdans proprement, + Bien façonnez de tout estourement, +572 Pleins de poisson; + Chevriaulx y a sauvages a foison, + Qu'en diroie? Ja en nulle saison + Ne fussions las d'estre en celle maison, +576 Se Dieux me gart, + Tant y fait bel. Mais ja estoit moult tart + Temps de disner au convent, ou sa part + Celle perdroit qui y vendroit a tart +580 Et durement + Reprise fust; et adonc haultement + Ont le timbre sonné: le partement + Convint faire lors bien hastivement +584 A grant reclaim, + Et ma fille, qui toudis par la main + M'aloit tenant, de cuer de desir plein + Moult me prioit a jusque a l'endemain +588 De sejourner + Et retourner leans après disner + Nous voulsissions. Adonc falu finer + Nostre parler et nostre erre ordener, +592 Et la portiere + Bonne, sage et de doulce maniere, + Et celles, qui tant nous firent grant chiere, + Merciames; adonc la claceliere +596 A dessarrées + Les grans portes, fortes et bien barrées, + Hors yssimes, puis les ont ressarrées. + Mais de celles qui la sont demourées +600 Et de la place + N'y a cellui qui grant conte ne face; + Tout en parlant vismes en pou d'espace + Ou lieu qu'on dit Bourbon, ou gent s'amasse +603 Pour bien lougier. + La trouvames tout prest nostre mengier, + Si assismes au disner sans targier, + Mais n'avions pas besoing de nous chargier +608 De grant viande, + Mais on feroit bien une grant legende + Du long parler de la chiere trés grande + Qu'on nous ot fait et du lieu ou lavande +612 Croist et rosiers + A grant foison sans façon de closiers, + C'est es jardins ou a maint cerisiers, + Et du beau lieu qui n'est pas clos d'osiers +616 Mais de cloison + Fort et belle pour oster l'achoison + Des maulx qu'on fait au monde a grant foison. + Ainsi fu la ditte mainte raison, +620 Et puis lavames + Après disner noz mains et nous levames, + Et tout en piez une piece parlames, + Puis reposer un petit nous alames, +624 Tant qu'il fust temps + De retourner ou lieu si delittens; + Car quant a moy me sembloit bien cent ans + Que g'y fusse, mais gaires arrestans +628 Ne fusmes mie + Après disner, je croy, heure et demie + Quant celle, qui est maistresse et amie + De ma fille, nous manda; endormie +632 Ne fus lors pas + Et de dormir oz ja fait mon repas. + Si esveillay les autres, et le pas + Nous alames en devisant tout bas +636 Jusques au lices + De la grant court de hors, ou edifices + A grans et biaulx pour les gens des offices + Qui sont au lieu neccessaire et propices. +640 De la nous vismes + Au parlouer, longuement nous y tismes; + Car d'entrer ens a peine nous chevimes + Et requerir de grace le feïsmes +644 A la trés sage + Ma dame la prieuse au franc corage. + Car d'entrer ens deux fois n'est pas usage + N'a estrangiers ne a ceulz du lignage +648 Non en un jour, + Mais bien estre y voulsissions toutjour, + Car aux hommes trop plaisoit la doulçour + De ces dames qui de moult simple atour +652 Furent voillées; + Si ne furent ne noires ne hallées, + Mais comme lis blanches et potellées. + Si sont de nous les nouvelles alées +656 Devers ma dame + Qui l'entrer ens souffri; ce fu par m'ame + A grant peine, car pour tant s'elle est femme + De tel honneur, si craint elle le blasme +660 Des ancïenes. + Quant ens fumes, les dames trés humaines + Nous menerent ou jardin vers fontaines; + La nous sismes et de choses mondaines +664 Pou devisames, + N'y parlames d'amours ne ne dançames, + Ains enquismes tout et leur demandames + De leur ordre les poins, et n'y pensames +668 Decepcion, + La n'ot parlé fors de devocion, + De Dieu servir en bonne entencion, + Et d'oroisons et de la Passion +672 Et de telz choses. + Car les belles, plus freschetes que roses, + Qui moult joennes furent ou lieu encloses, + N'oyent parler fors de si faittes proses +676 En nul endroit, + Et grant pechié feroit qui leur touldroit + Leur bon propos. Et quant fu temps et droit + De nos partir, lors nous levames droit +680 Pour congié prendre, + Car demourer la trop on puet mesprendre; + Mais nous convint le vin ainçois attendre: + Si mengiames et bumes, et reprendre +684 De leurs joyaulx + Il nous covint, non fermillez n'aniaulx + Mais boursetes ouvrées a oysiaulx + D'or et soies, ceintures et laz biaulx, +688 Moult bien ouvrez, + Qui autre part ne sont telz recouvrez. + Si leur deismes: « Dames, or nous ouvrez, + Temps est d'aler, a peines decevrez +692 De vous serons, + Mais guerdonner jamais ne vous pourrons + Ne mercier assés, et ou serons + Vos bons servans estre tousdis voulrons, +696 Et commander + Vous nous pouez et au besoing mander + Com les vostres, s'il vous plaist demander. » + Ainsi parlant venimes sans tarder +700 Tout a loisir + Vers la porte. Lors failli mon plaisir + Si que des yeulx convint larmes yssir + Quant je laissay celle ou est mon desir, +704 Qui m'est prochaine; + En la baisant li dis « a Dieu » a peine, + En l'enortant qu'a Dieu servir se peine, + Et de toutes congié pris mate et vaine, +708 Et par pitié; + Mais ceulz, qui la furent, de m'amistié + Me blasmerent, dont j'oz cuer dehaistié + Et a parler pristrent d'aultre dittié +712 Pour m'oublier + Et moy tollir a malencolier, + Dont je les doz de leur bien mercier. + Ainsi parlant alions sanz detrier +716 A voix serie, + Tant qu'au logis a nostre hostelerie + Fumes venus, ou une galerie + A et dessoubz une place fleurie, +720 Moult belle et gente, + Et un jardin joly ou a mainte hente. + Lors d'entrer ens nous mismes a la sente. + Quant y fumes, adoncques sans attente +724 A chiere lie + Une belle damoiselle jolie + Jeune, gente, fresche, gaye et polie, + Qui fu o nous, dist sans melancolie: +728 « Cy que ferons? + Si vous m'en creez, trestous nous dancerons + Et la carole yci commencerons. » + Lors distrent tous: « Ne vous en desdirons. » +732 Si commença + La dance adonc et chascun se pensa + De sa chançon dire; si s'avança + Celle qui au premier les empressa +736 Et sa chançon + Dist haultement et de gracieux son + Ou il avoit en la prime leçon: + «Trés doulz amis, de bien amer penson.» +740 Et puis après + Un escuier qui d'elle fu emprès, + Qui moult courtois est et bel et doulz trés, + Et voulentiers de chanter est engrés, +744 Voix enrouée + Il n'avoit pas mais doulce et esprouvée, + Si a dit lors, ne sçay s'il l'ot trouvée: + « Gente de corps et de beaulté louée. » +748 Et de renc puis + Chascun chanta tant qu'il fu près de nuys, + Car le dancier ne tournoit a anuys + A nul qu'y fust. Si fu le souper cuis, +752 Ce nous dist on, + Adonc de la dance nous departon, + Ou il avoit maint joli valeton, + Mainte belle pucelle a doulz menton, +756 Mignote et gente, + N'estions pas seulz mais bien, que je ne mente, + Y avoit la, ce croy je, plus de trente + Tous joenne gent et de joyeuse entente, +760 Que de nous gens + Que d'autre gent, trestous mignoz et gens, + Qui de servir deduit sont diligens + Et bien semblent estre d'amours sergens +764 Moult amiables. + Congié pristrent, adonc seismes aux tables + Qui ou jardin soub treilles delictables + Furent mises, adonc les mez notables +768 Nous aporterent + Noz maignées, mais ne se deporterent + Mie atant, ainçois nous presenterent + Celles que Dieu et noblece enorterent +772 A tous biensfais, + Car ma dame la prieuse un beau mais + Nous envoya et de son bon vin, mais + De meilleur vin ne buvra homs jamais +776 De Saint Porçain, + En poz dorez, largement et a plain. + Pour ce le fist qu'o nous avoit tout plain + Des gens du roy, vaillans et de sens plein, +780 Trés noble gent. + Si rendismes les biaulx vaissiaulz d'argent, + Humble mercy en nous moult obligent + A ma dame et mercy a son sergent +784 Qui l'aporta; + Mais le convent pas ne se deporta, + Car de par les dames nous enorta + Un messagier salu et raporta +788 Bonnes goieres + Bien sucrées, bien faittes et legieres, + Pomes, poires de diverses manieres. + Lors de leurs biens et de leurs bonnes chieres +792 Les merciames. + Et après ce d'aultre chose parlames + Et en propos de pluseurs cas entrames + Et d'un et d'el la en droit devisames, +796 Tant qu'il avint + Que a parler de chevaliers on vint: + De ce royaume et d'autres plus de vint + Furent nommez et de pluseurs souvint, +800 En celle place, + Qui ont bonté, sens et valoir et grace. + Qui plus a fais de beaulz fais et qui passe + Autres en pris fu dit en cel espace, +804 Et qui se porte + Si vaillamment que renom on lui porte + En toutes pars, tant est de gentil sorte; + Et ou prouece et valour n'est pas morte, +808 Fu raconté, + Et ceulz qui plus ont les armes henté + Et les hentent et qui plus surmonté + Ont en beaulz faiz et ceulz qui voulenté +812 Ont et desir + De faire bien, et qui ont leur plaisir + De voyagier ne ne prenent loisir + De nul repos et ne vueillent choisir +816 Aultre deport, + Liquel sont bel et liquel joenne et fort, + Et qui le mieulx se revenche de tort. + Ainsi de ceulz lors devisames fort +820 A long sermons; + Et adonc vous, Sire, que je semons + Du jugement jugier, entre les bons + Fustes nommé, pour tant s'oultre les mons +824 Estes adès, + Car voiagier plus que Cleomadès, + Vray fin amant comme Palamedès, + Fustes nommé, et bien leur sovint des +828 Beaulz vacellages + Que avez fais pluseurs fois en voiages + Et corps a corps rabatus les oultrages + De mains autres et porté les grans charges +832 En mainte guerre, + Et la fu dit qu'il ne convenoit querre + Nul chevalier meilleur en nulle terre, + Ce savoit on en France et Angleterre +836 Et oultremer, + Et en maints lieux allieurs, ainsi nommer + Vous oÿ bon et pour voir affermer + Que plus loyal oncques es fais d'amer +840 Ne fu de vous, + Bel, gracieulx, franc, amiable et doulz, + Ce disoient pluseurs qui avec nous + Furent venus et noble gent trestous +844 Qui cognoissoient + Vous et voz fais et du bien en disoient + Si largement que voulentiere louoient + Ceulz et celles qui en la place estoient, +848 Et de ditter + Meisme en françois et gayement chanter + Vous louoient, et voulentiers henter + Dames d'onneur pour plus en vous planter +852 Toute noblece. + Lors quant j'oÿ parler de vo sagece, + Comme autrefois aye de vo prouece + Ouÿ parler, je fis veu et promesse +856 Que je feroye + Aucun beau dit et si l'envoyeroie + A vous, Sire, quant messagier aroie, + Car voulentiers vostre acointe seroie +860 En tout honnour, + Car a tous bons on doit avoir amour. + Adonc ot un qui lors dist sans demour + Que ou païs, ou vous estes, un tour +864 Et sans targier + Devoit aler, et se de ce chargier + Le vouloie, voulentiers messagier + Il en seroit. Et adonc du mengier +868 Somes levé, + Dites graces après qu'omes lavé; + Tout en parlant, par dessus le pavé + Somes alez jouer tant que trouvé +872 Avons les champs, + Ou grant deduit prenions d'oïr les chans + Des rossignolz quant fumes approchans + Des ysletes sur Seine, ou acrochans +876 Engins avoit + Rez et filez pour prendre la en droit + Le gros poisson se celle part venoit, + Et moult joly païs entour soy voit +880 Qui la demeure, + Car prez et bois, saulsoies qu'on labeure + On peut veoir et vignes par desseure. + La chantames et jouames une heure +884 Tant qu'il fut nuyt. + Si laissames atant nostre deduit, + Car il fu temps de soy traire au reduit. + Lors devisans, sans riens qui nous anuyt, +888 Nous en tornames + A nostre hostel ou a joye couchames. + Et au matin la messe oïr alames, + Primes congié des dames, puis montames +892 Sur haquenées + Grosses, belles, gentement ordennées, + Qui ains partir furent bien desjunées; + Si fusmes nous pour ce que matinées +896 Furent longuetes. + Lors au chemin par ou croissent herbetes + Nous sommes mis et de flours nouveletes + Eusmes chapiaulx, et parlant d'amoretes +900 Chevauchions fort + Par la forest, pleine de grant deport, + Ou oisillons font maint divers accort, + Qui aux amans fist plus poignant record +904 De leurs amours. + Lors s'avança en chevauchant tousjours + La plus belle de toutes, et le cours + Bien d'un cheval fu loins, et par destours +908 Aloit pensive; + Mais les autres chantoient a l'estrive. + Et quant je vi celle si ententive + A fort penser, doubtay que maladive +912 Fust ou doulente, + Car palie trop estoit et moult lente + A soulacier, peu y avoit s'entente; + Pour ce eus paour que d'aucun mal en sente +916 Fust ou troublée + Pour quelque cas. Lors un de l'assemblée + Qui bien voulsist avoir amour emblée, + Ce croy je bien, et aucune affublée +920 D'amour entiere + Vais appeller, ne en la place n'yere + Nul escuier de plus gente maniere, + Ne plus gentil ne de meilleure chiere, +924 Mais souspirant + Aloit souvent, bien croy qu'en desirant + Avoit maint mal. Lors dis en lui tirant: + «Beau sire, veez com celle retirant +928 S'en va lontaine + De nous; certes, je me doubt qu'elle ait peine + De quelque anui ou qu'elle ne soit saine, + Vers elle alons, qu'elle ne soit trop vaine +932 Ou a mal aise; + Car ne cuid pas que sans cause se taise.» + Et cil respont et dit: «Par saint Nicaise! + Aler y fault, car elle n'est pas aise +936 Ce croy je bien.» + Lors son cheval brocha et je le mien, + Et en pou d'eure aconsumes le sien. + Si lui dis lors: «Quel chiere? Avez vous rien +940 Qui bon ne soit + Que si pensez?» Et celle demussoit + Son visage, et pour ce le baissoit + Que trop grief plour durement la pressoit, +944 Ne vouloit mie + Qu'aperceussions que larme ne demie + De l'ueil gitast ne qu'elle fust blemie. + Et quant celle qui moult estoit m'amie +948 Je vi pleurer + Trop m'en pesa, et lors, sans demourer, + M'en tyray près, car moult volz labourer + Ad ce savoir qui si fort acourer +952 Fist la doulente; + Si lui priay de toute mon entente + Que l'achoison me deïst sans attente + Qui la troubloit et pour quoy se demente +956 Si durement. + Adonc celle prist plus parfondement + A souspirer et plourer tendrement. + Quant l'escuyer perceut le plourement, +960 Tant en ot dueil + Que les larmes lui en vindrent a l'ueil + Et, com cellui ou tout bien ot recueil, + Très doulcement lui dist et de bon vueil: +964 « Ma damoiselle + Doulce, plaisant, trés gracieuse et belle, + Ne nous cellez desplaisir ou nouvelle + Que vous avez, car je vous jur, par celle +968 Vierge Marie + Qui Dieu porta, qu'en vous sera tarie + La grief douleur dont je vous voy marrie, + Se c'est chose qui puist estre garie +972 Par mon labour. + Si vous requier et pry par grant amour, + Ne nous celez vostre trés grant doulour, + Car bien savez qu'en tous cas vostre honneur +976 Vouldrions garder. + Si nous dites vostre cas sanz tarder + Et puis vous plaise a dire et commander; + Se nullement il se puet amender +980 Je le feray, + Sachiez de vray et secret vous tenray. » + Et je li dis: « Amie de cuer vray, + Ne nous celez vostre anuy ou seray +984 Trop courrouciée, + Car ne croiez qu'il me plaise ne siée + Dont si vous voy estre mal apaisiée, + Si vous suppli que soiez acoisiée +988 Et nous contez + Pour quoy adès si grant dolour sentez. » + Et lors cellui de rechief presentez + S'est a elle, si lui dist: « N'en doubtez, +992 Doulce, courtoise, + Que l'amender vouldray comment qu'il voise. » + Et lors celle respont a basse noise: + « Vostre mercy, mais riens n'est qui racoise +996 Mon grief anuy + Qui n'est mie commencié ne yer n'uy, + Mais laissiez moy plourer: a nul ne nuy, + Ne vous doit point chaloir de fait d'autrui; +1000 Laissiez m'ester, + Car ne pourriez ma grief pesance oster, + Ce poise moy dont m'oiez guermenter, + Mais le grief plour ne puis ore arrester +1004 Qui si me point, + Dont me desplait, car il vient mal a point, + Mais de pieça, sachiez, suis en ce point, + Non obstant ce que je n'en vueille point +1008 Faire semblant + Devant les gens, combien c'aille tremblant + Souventes fois du mal qui si troublant + Va mon las cuer, mais je me vais emblant +1012 Souventes fois + D'entre les gens, et lors mon grief duel fois.» + Adonc respont cellui qui fu courtois: + «Hé las! pour Dieu, gracieuse aux crins bloys, +1016 Ne nous cellez, + Mais nous dittes vo mal, se vous voulez, + Car pour voir croy que d'amours vous dolez, + Mais il n'est nul qui soit plus affolez +1020 Las! que j'en suis, + Quelque chiere que je face, et ne truis + Nul bon repos et de joye suis vuis, + Dont je me doubt qu'Amours a ouvert l'uis +1024 De ma grief mort; + Ne point n'est tant grande, je m'en fais fort, + Vostre doulour com le mal que je port, + Car il n'est nul qui peust plus grief effort +1028 De dueil sentir + Sans mort souffrir, car souvent consentir + Me vueil a mort com d'amours vray martir + Et d'entre gent m'esteut souvent partir +1032 Pour dueil mener. + Si vueilliez donc vostre grief plour finer, + A moy laissiez le grant dueil demener + Qui plus en ay et dont me fault pener +1036 Toute ma vie.» + Adonc celle qui n'ot de riens envie + Fors de plourer dont n'estoit assouvie, + Revint un pou a soy comme ravie +1040 Et dist: «Hé las! + Comment puet cuer avoir moins de solas + Que le doulent mien, douloureux et las! + Et puis qu'il fault que descueuvre le laz +1044 Qui si me lie, + Par quoy je suis en tel melancolie + Que de dueil muir, ou soit sens ou folie, + Et la cause pour quoy ne suis pas lie +1048 Je vous diray + De mot a mot, ne ja n'en mentiray, + Et la chose qu'oncques plus desiray, + Et pour quoy plus de mal tire et tiray, +1052 Ja a long temps; + Car a vo dit souffrez, si com j'entens, + Plus mal que moy, mais ne suis consentens + De croire que nul ait pis, et par temps +1056 Le voir sarez; + Mais, avant tout, vo foy me baillerez + Que tout le voir vous me regeïrez + De vostre anuy et le mien celerés. » +1060 Adonc respont + Cil qui maint mal dedens son cuer repont: + « Tenez ma foy, car Cil qui fist le mont + Me puist grever quant chose diray dont +1064 Soiez dolente, + Et tout le mal qu'il convient que je sente + Par trop amer vous diray sans attente, + Mais qu'aiez dit le vostre et la tourmente +1068 Qui si vous tient. » + Adonc celle qui trop d'anuy soustient + Un grant souspir gita qui du cuer vient, + Et puis a dit: « Or diray dont me vient +1072 La grant doulour + Dont j'ay palie et tainte la coulour + Ne qu'oublier ne puis de ma folour + Et qui mon las dollent cuer noye en plour +1076 Souventes foys. + Sire, il a bien sept ans et plusieurs moys + Que je donnay m'amour au plus courtois + Et au meilleur chevalier a mon chois +1080 Qu'on peust trouver + En ce monde, car par soy esprouver + A tous bons fais on le pouoit prover + Pour le meilleur de tous; ainsi sauver +1084 Me vueille Dieux + Com je ne cuid qu'il soit joene ne vieux + Homs plus parfait adès dessoubz les cieulz; + Car on ne peust esgarder de deux yeulz +1088 En nul endroit + Nul plus trés bel, car long cors grant et droit + Et si bien fait qu'a souhaidier faudroit + Qui vouldroit mieulx, en riens ne l'amendroit, +1092 Et le coursage + Il avoit bel a droit, aussi visage, + Car cheveleure crespe ot et plumage + Sus le brunet; mais sur tous l'avantage +1096 Ot de beaulté + Son trés beau front karré en loyaulté, + Car grant et large en especiauté + Fu, avec ce portoit la royaulté +1100 De beaulx sourcilz; + Longs enarchiez, bruns, grailles furent cilz + Sur les doulz yeulz qui des maulz plus de six + M'ont fait et font et livré mains soussis +1104 Et maint grief dueil, + Car oncques homs ne porta plus doulz oeil + Brunet, riant, persant, de doulz accueil, + Qui ont occis mon cuer, mais son entreoeil +1108 Fu large et plain, + Et son regart tant fu de doulçour plain + Qu'il m'a donné le mal dont je me plain, + Car quant sur moy l'espart venoit a plain. +1112 Je vous dy bien, + Contenance n'avoie ne maintien, + Car a mon cuer sembloit qu'il deist: «ça vien», + Tant le tiroit a soy comme tout sien. +1116 Nés trés bien fait + Longuet a point, traittis sanz nul meffait, + Droit, et selon le vis si trés parfait + Que le viaire en grant beauté reffait; +1120 Mais a merveilles + Ses trés belles levres furent vermeilles, + Grosses sans trop: n'ot pas jusqu'aux oreilles + Bouche grande, mais petite et com fueilles +1124 De vert lorier + Souef flairant ou rose de rosier; + Li dent fin, blanc; petit, net et entier, + Menton rondet; encor ot pou mestier +1128 De barbe faire, + Car joenne estoit, et son trés doulz viaire, + Qui de beaulté fu le droit exemplaire, + Sanguin et plein, riant pour a tous plaire +1132 Estoit sans faille; + Et col bien fait, gros par la chevessaille, + Mais espaules ot de trop belle taille, + Larges, droittes, plaines, et ou qu'il aille +1136 Croy que son per + Ne trouvera de braz a coups fraper + Pleins de force, legiers pour agrapper + Contre ces murs pour ces chastiaulz happer +1140 Et prendre a force, + Si les ot longs, gros, bien fais; n'ot pas torce + Sa belle main, de tout bien faire amorce, + Droitte, longue et plus dure qu'escorce, +1144 Ferme et ossue; + Mais la beaulté est en mon cuer conceue + De son beau pis, quant m'en souvient j'en sue + De grant doulour, car maintes fois receue +1148 Par amour fine + G'y ay esté, car sa belle poittrine + Large, longue, bien faitte en tout termine + Passe toutes de beaulté, c'est la mine +1152 De toutes graces. + Ventre ot petit, basset, et hanches basses, + Gent par les flans, rains rondes, non pas casses, + Grosses cuisses qui onc ne furent lasses +1156 De souffrir peines + En fais d'armes, jambes longues et pleines, + De nerfs seches, droites depuis les haines, + Grosses assez, en bas grailes, sans veines, +1160 Bien façonnées. + Mais ses beautez de nature ordonnées + Trés parfaittes ne furent pas finées, + Car en ses piez furent enterinées: +1164 Ne furent pas + Grans ne petiz trop, mais faiz par compas + Selon le corps, droiz, longs, pour faire pas + Bien mesurez et pour saillir trespas +1168 A la barriere. + Sa charneure ferme, dure et entiere, + Souefve au tast et de bonne maniere, + Clere, brune, plaisant et si belle yere +1172 Que plus ne peust. + Ainsi fu bel, si qu'a peine le creust + Nul se veü avant sa beaulté n'eust, + Cil qui mon cuer avoit; droit fu qu'il l'eust, +1176 Car desservi + Bien le m'avoit puis que premier le vi; + Mais ne cuid pas c'onques plus assouvi + Chevalier fust ou mond, je vous plevi, +1180 En toute grace; + Car de proece avoit en toute place + Sur tous renom du joenne age et espace + Qu'il ot d'armer, et si estoit la masse +1184 De gentillece; + De lignée astrait de grant noblece, + Riche d'amis, d'avoir et de sagece, + Et si estoit encor de tel joenesce +1188 Qu'a mon avis + Vint et quatre ans n'ot encor assouvis + L'eure et le jour que premier je le vis + Et que mon cuer fu par ses yeulz ravis +1192 En son amour; + Et son gent corps, de beauté fait a tour, + Tant fut aisié qu'il n'estoit si fort tour, + Fust en armes pour conquester honnour +1196 Ou a jouster, + Lancier barres et dars, baston oster, + Saillir, lutter, legieretez haster, + Nul ne pouoit devant lui arrester. +1200 En toutes choses, + A brief parler, toutes graces encloses + Furent en lui, n'en diroie les closes + Jamais nul jour ne en rimes n'en proses, +1204 Mais son arroy + Jolis et gay fu cointe sans desroy + Et de maintien vous semblast filz de roy, + Tant fu plaisant et de gentil conroy, +1208 Et humble et doulz + Fu entre gent et gracieux sur tous, + Joyeux, riant, envoisiez, sans courroux, + Et belle voix ot et haulte sans toux, +1212 Et entre dames + Franc et courtois, et servoit toutes femmes + A son pouoir, mais n'en oïst diffames + Pour riens qui fust, et qui en deïst blasmes +1216 Ne le souffrist, + Certes son corps ainçois a mort offrist! + Et s'a feste venist ou il se prist + A la dance, je vous jur Jhesu Crist +1220 Que le dancier + Et le chanter ou a soy envoysier + Tant li seoit, ou a jeux commencier, + Qu'il n'estoit nul qui le voulsist laissier, +1224 Tant fu amé, + N'oncques de riens, je croy, ne fu blasmé; + En fais, en dis estoit trés affermé, + Et ja s'estoit en tant de lieux armé +1228 Que renommée + Estoit de lui ja en maint lieux semée, + Tant vaillamment s'estoit en mainte armée + Bien esprové; mais de lui si amée +1232 Fus par long temps + Trés qu'il n'avoit encore pas vint ans, + Qu'oncques encor homs ne fu plus constans + En nulle amour, plus loyal n'arrestans +1236 Qu'il fu en celle, + N'oncques ne fu dame ne damoiselle + Mieulx servie d'amant, non tant fust belle, + Qu'il me servi; ainçois que sa querelle +1240 Voulsisse entendre + Et en griefs plours sa belle face tendre + Souvent moilloit, priant qu'a mercy prendre + Le voulsisse, tant qu'Amours me fist rendre +1244 Et recevoir + Sa doulce amour, mais tant fist son devoir + De moy servir qu'oncques, a dire voir, + Plus loiaulté ne pot amant avoir +1248 Envers sa dame. + Si m'amoit tant et moy lui, par mon ame, + Que n'avions soing ne d'omme ne de femme + Ne d'autre riens, fors d'amer sans diffame +1252 Trés loyaulment. + Ainsi deux ans regnames doucement + Sanz avoir grief ne nul encombrement, + Si n'avions soing ne autre pensement +1256 Qu'a bien amer. + Lasse! doulente! or fault dire l'amer + Qui mon dolent triste cuer faist pasmer + Et qui me fait tant de larmes semer +1260 Pleine de rage! + Ce fu le mal et doloreux voiage + De Honguerie, ou trop ot grant dommage, + Qui me tolli le bel et bon et sage +1264 Que tant amoye. + Il a cinq ans et plus que celle voye + Fu emprise, dont mon cuer en plours noye, + Et qui me met de desespoir en voye, +1268 Tant suis marrie. + Ha! voyage mauvais de Honguerie, + La ou peri tant de chevalerie! + Et Turquie, puisses estre perie +1272 Long et travers! + Qui fis aler Monseigneur de Nevers + En ton païs desloyal et divers, + A qui Fortune ala trop a revers +1276 A celle fois, + Ou moururent tant de vaillans François + Et d'autre gent bons, gentilz et courtois, + Dont le dommage est et fu de grief pois +1280 Et trop grevable. + La s'en ala cil qui tant agreable + Mon cuer avoit, dont j'ay dueil importable, + Et le Basac, l'ame en soit au deable, +1284 L'emprisonna; + Ne le fist pas occire ains rançonna + Lui et d'aultres, si comme raisonna + Un sien parent qui de la retourna +1288 Bien d'aventure. + Si n'est pas mort cil en qui j'ai ma cure, + Mais encor est en griefve prison dure; + Il n'a pas moult que le vid, si com jure, +1292 Un vaillant homme + Qui dudit lieu vint pelerin a Rome + Puis en France, si raporta la somme + Qu'on lui demande et la guise et la forme +1296 De sa rançon. + Ainsi le bel et bon en tel façon + Des Sarrazins est tenu en prison, + Dont mon las cuer sueffre tel cuisançon +1300 Qu'il derve d'yre, + Et ce qui plus encor mon mal empire + C'est qu'il m'est vis qu'il n'y a qui l'en tire; + Car leur devoir en font mal, a voir dire +1304 Comme il me semble, + Tous ses parens, dont mon cuer de dueil tremble, + Car leurs terres deussent tous vendre ensemble + Ains qu'ilz n'eussent cil qui angel ressemble +1308 De beaulté fine. + Et plust a Dieu, qui ne fault ne ne fine, + Que traire hors l'en peusse en brief termine + Pour tout vendre ma chevance enterine +1312 Et mon vaillant, + Et moy mesmes alasse traveillant + Jusques ou lieu ou est le bon vaillant; + Certes mon cuer ne lui seroit faillant +1316 Jour de mon age, + N'y querroye tramettre autre message + Pour viseter le bel et bon et sage, + Et se la mort me prenoit ou voyage, +1320 De par Dieu fust; + Durast mon corps tant comme durer peust; + Et se Fortune vouloit et li pleust + Que jusques la alasse, et il y fust, +1324 Et tant feïsse + Qu'en la prison ou il est me meïsse, + Ne cuidiez pas que la durté haïsse, + Non pour mon corps, du lieu, et l'en treïsse, +1328 Ce m'est avis. + Ainsi seroit mon desir assovis + Qui du veoir est si trés alouvis + Qu'il n'en craindroit peine, je vous plevis, +1332 Pour prendre mort. + Et qui saroit le dueil et le remord + Que j'ai souffert pour lui tant grief et fort, + Merveille aroit comment je suis si fort +1336 De le souffrir! + Car bien cuiday mon corps a mort offrir + Quant la nouvelle j'ouÿ descouvrir + Du grant meschief, ou il convint mourir +1340 Tant de vaillans, + Car mon las cuer senti si deffaillans + Que je ne sçay qu'il ne me fu faillans + Ou que mon corps de griefs cotiaulz taillans +1344 N'alay occire, + Ne le grief dueil tout ne saroye dire + Qu'ay eu depuis, car ne saroye eslire + Quel m'est meilleur ou le plorer ou rire; +1348 Trestout m'est un. + Et pour tant se bonne chiere en commun + Je fais, certes mon cuer n'a bien nesun, + Et moult souvent plorer devant chascun +1352 Il me convient + Quant grant desir trop fort sur moy survient, + Car sans cesser de cellui me souvient + Qui a mon cuer, qu'en prison on retient +1356 Si durement, + Et quant plus suis en grant esbatement + Lors me souvient plus de son grief tourment + Qui ma joye rabat trop durement. +1360 Ainsi vous ay + Dit mon meschief et puis quant commençay: + C'est la cause pour quoy je vous laissay + Et pour plourer devant je m'avançay. +1364 Doncques ne dittes + Jamais nul jour que plus soient petites + Que les vostres mes griefs doulours despites; + Car ce ne sont fors que roses eslites +1368 Envers les moyes. + Mais les vostres, s'il vous plaist toutevoies, + Vous me direz et les tours et les voies + Dont vous vienent tristes pensées coyes +1372 Et si griefve yre.» + Lors a finé son parler sans plus dire; + Mais oncques mais ne raconter ne lire + N'oÿ parler d'aultre qui tel martire +1376 Alast menant, + Car en plorant si s'aloit demenant + Qu'il convenoit que cellui soustenant + Alast son corps et a force tenant +1380 Ou du cheval + Cheoite fust plus de cent fois aval. + Si nous faisoit a tous deux si grant mal + Que les larmes couroient contreval +1384 De nostre face, + Et de bon cuer nous confortions la lasse, + Mais tant souffroit de tristece grant mace + Que de plorer ne pouoit estre lasse +1388 Et de dueil faire. + Adonc le doulz escuier debonnaire + Li dist: «Hé las! Pour Dieu vueiliez vous traire + De ce grief plour qui tant vous est contraire! +1392 Vous vous tuez + Et vo beau corps tout changiez et muez. + Si n'est pas sens dont si vous arguez, + Et un petit tristece loings ruez. +1396 Si m'escoutez + Et vous orrez comment suis assotez + Par trop amer, plus ne vous guermentez, + Laissiez a moy le dueil, car, n'en doubtez, +1400 Trop plus en ay. + Si vous diray le fait de mon esmay: + Il a cinq ans ou avra en ce may + Que m'embati en lieu que trop amay +1404 En ma male heure. + Mais Fortune, qui sans cesser labeure + Pour nuyre aux gens, me voult lors corir sure, + Car je n'avoye ains, se Dieux me sequeure, +1408 Soing ne tristour; + Jolis et gay estoye en mon atour + Et joennement je vivoie a tout tour, + Ne cognoissoie alors d'amour le tour +1412 Ne sa pointure + Qui m'a depuis esté diverse et dure. + Si m'embati par ma mesaventure + Un jour en lieu ou Amours sa droitture +1416 Vouloit avoir + Des joennes gens, dont la, a dire voir, + Avoit assez qui moult bien leur devoir + En lui servir mettoient et savoir +1420 Entierement; + En un jardin fu plein d'esbatement + Ou de mon mal vint le commencement, + Car en ce lieu me prist trop doulcement +1424 Le grief malage + Qui puis m'a fait et fait trop de domage, + Car par regart m'enyvray du buvrage + Qu'Amours livre, qui met au cuer la rage +1428 De dueil comblée. + En ce jardin avoit une assemblée + Belle, plaisant, ou joye estoit doublée, + Mainte dame de beauté affublée +1432 Et mainte belle + Et avenant jolie damoiselle. + Il y avoit mainte doulce pucelle, + Son chevalier par la main n'y ot celle +1436 Qui ne tenist + Ou eseuier se près d'elle venist; + La dançoient, mais il vous souvenist + Que Dieux y fust qui si les soutenist +1440 En grant leesce. + Car onc ne vi de joye tel largece + Et en ce lieu ot mainte grant maistrece + Et mainte autre parée de noblece +1444 Et maint jolis + Gay chevalier, car de la fleur de lis + Noble et royal, ou lieu plein de delis + Avoit aucuns et d'aultres si polis +1448 Que ce sembloient + Dieux, deesses, qui ou lieu s'assembloient, + Dont l'un a l'autre les cuers s'entr'embloient + Moult soubtilment et du mal s'affubloient +1452 Qui a grant joye + Est commencié et puis en griefs plours noye. + Ou lieu entray ou Fortune la voye + Lors m'adreça qui a mort me convoye +1456 Sans departance. + Quant je fus près pour veoir l'ordenance, + Une dame, qui de ma cognoiscence + Estoit, adonc me va prendre a la dance, +1460 Voulsisse ou non; + Lors de pluseurs fus nommé par mon nom, + Si disoient que de chanter renom, + Bien voulentiers, avoye, dont de non +1464 Je ne deïsse. + Si fu raison que je leur obeïsse, + Ou bien ou mal que mon chant asseïsse; + Villennie fust se ne le feïsse. +1468 Adonc chantay, + Si com je sceus, un rondel que dittay. + Quant j'oz chanté, gaires la n'arrestay + Qu'une dame chanta, mais n'escoutay +1472 Jour de mon age + Chant si bien dit de voix et de langage, + Ne si plaisant a ouïr, l'avantage + Celle en avoit sur toutes par usage +1476 Et de nature. + Quant le doulz chant oÿs dit par mesure + Mes yeulz hauçay, regarday par grant cure + De celle qui chantoit la pourtraitture +1480 Et le viaire + Qui tant fut bel, doulcet et debonnaire + Que je ne sçay com nature pourtraire + Pot si bien fait n'en tel beauté parfaire +1484 Ne mettre a chief. + Car celle avoit comme fin or le chief, + Blont, crespellet, et d'un seul cuevrechief + Bien delié le couvert de rechief +1488 Mignotement. + Mais a son front ne fault amendement; + Car grant et plain, ouny, blanc, proprement + Comme yvoire ouvré poliement, +1492 Ert façonné, + Et sy sorcil par nature ordenné, + Grailes, longuez, bassez et affiné + De grant beaulté, brunez; n'ymaginé +1496 Plus bel entroeil + Ne puet estre, large, ouny, et si oeil + Vairs et rians; plaisans et sans orgueil + Fu son regard et de trés doulz accueil. +1500 Beau nés traittis + Ot, non trop grant, trop long ne trop petiz, + Mais droit, bien fait, odorant et faitis, + Selon le vis gracieux et gentilz; +1504 Et ses trés belles, + Doulces, plaisans jouetes et macelles + Ce sembloit lis avec rouses nouvelles + Entremeslé, n'aultre beaulté a celles +1508 Ne s'appareille, + Car grassetes de beaulté non pareille + Furent et sont, et sa petite oreille + Assise a point et de coulour vermeille; +1512 Souef flairant + La bouchete ot, petite et riant, + Grossete a point, et quant en soubriant + Elle parloit, corn perle d'Oriant +1516 Ses dens menus + On veoit blans et serrez plus que nulz, + Ouniz, doulcès, en santé maintenuz, + Bien arrengiez, en tous lieux beaulz tenuz, +1520 Et deux petites + Fosses plaisans, de grant doulçour eslites, + En souriant, es jouetes escriptes, + Ot bien seans; mais les doulçours, descriptes, +1524 Du mentonnet + Rondet, plaisant, gracieux, sadinet + Et fosselu, vermeillet, mignonnet, + Ne pourroient, tant est fin, doulcinet, +1528 Et a doulz vis + Bien respondant, qui fu tout assouvis + De grant beaulté, rondelet a devis, + Le plus doulcet et plus bel qu'oncques vis +1532 Mieulx façonné; + Et son beau col, par mesure ordenné, + D'un colier d'or entour avironné, + Fu riche et bel, que le roy ot donné, +1536 Sur sa gorgete + Moult avenant, qui fu blanche et bien faitte + Et de petiz filez semble estre traitte. + Mais Nature, qui mainte oeuvre a parfaitte, +1540 Ne fist ouvrage + Oncques plus bel, je croy, ne dis oultrage, + Que sa plaine, polie, blanche et large + Poitrine, fu sans os ne vaine umbrage, +1544 C'est chose voire, + Blanche com lis, polie comme yvoire, + Et le tetin tout ainsi qu'une poire + Poignant, rondet ot ou sain; ne memoire, +1548 Bien dire l'ose, + N'ay d'avoir veu oncques si doulce chose. + Hé las! eureux est qui la se repose! + Mais plus tendrete et plus fresche que rose, +1552 Je vous asseure, + Ferme, clere fu sa belle charneure + Et ses beaulx braz longs, grailes par mesure, + Et plus belle main oncques creature +1556 Longuete et lée + Ne pot avoir, n'est pas chose cellée, + Blanche a longs dois, grassete et potellée, + Bien faitte, ounie, droitte et bien dolée; +1560 Et corsellet + Grailet, longuet, droit, appert, grasselet. + Hanches basses, rains voultis, rondelet, + Le ventre avoit fin doulcet et mollet, +1564 Si com je tiens; + Car Nature qui en lui mist tous biens + Ou demourant, je croy, n'oblia riens, + Ainçois la fist, ainsi com je maintiens, +1568 Toute parfaitte + En grant beaulté; si ot jambe greslette + Et petit pié, de guise nouvelete + Doulcetement chauciez; et ainsi faitte +1572 Par moult grant cure + L'ot creée et formée Nature + Belle, plaisant sur toute creature; + Et avec ce en bonté fu si pure +1576 Qu'il n'y ot vice + En son bon cuer qui fu vuit de malice, + Et en tous cas elle fu si propice + Qu'elle n'estoit de riens faire novice +1580 Qui a valable + Dame d'onneur soit faire raisonable, + Et de lignée astraitte moult notable. + Mais en tous fais elle est tant agreable +1584 En doulz maintien + Et en parler et en tout autre bien + Qu'il n'est tresor qui s'acompare au sien. + Rire, jouer, dancer, sur toute rien +1588 Bien lui avient + Et ses plaisans doulçours mon cuer retient, + Comment ou lieu la vis bien m'en souvient. + Rire, parler, jouer comme apertient +1592 A noble dame + Par si trés doulz maintien que, par mon ame, + Tant li seoit qu'il n'y avoit nulle ame + Qui ne deïst qu'oncques si doulce femme +1596 N'avoit veüe, + De gaietté par a point esmeüe, + Lie, jouant et de sens pourveüe. + Si ot vestu adonc la trés esleue +1600 Un vert corset + De fin samit, ou son beau corps doulcet + Estoit estroit cousu a un lacet + A son cousté rondelet et grasset, +1604 Qui gentement + Lui avenoit. Ainsi songeusement + La regarday ne ne pos nullement + D'elle mes yeulx retraire aucunement, +1608 Tant me plaisoit. + Mais Amours, qui tout ce faire faisoit, + Aperceut bien que mon cuer y musoit + Et pour ce l'arc, qui souvent entesoit, +1612 Traÿ de poche + Et fleche prist poignant et mist en coche, + Tire vers moy et roidement descoche, + Parmi le cuer m'assena de la floche +1616 De doulz regart, + Or fus navrés: ne feri pas en dart, + Car en tel point fus mis, se Dieux me gart, + Ains que partis fusse de celle part +1620 Qu'en moy n'avoit + Sens ne avis, mais encor pou grevoit + La navreure qu'Amours faitte m'avoit, + Ne savoie la force qu'elle avoit, +1624 Ains agreable + Me fu ce trait ne me sembla grevable + Mais si trés doulz et si trés savorable + Qu'il m'yere avis qu'il me seroit valable +1628 En tous endrois + Et seroie par ce trop plus adrois + Et plus jolis et plus gay, c'estoit drois. + Et si fus je, car j'en devins plus drois +1632 Et trop plus cointe. + Ainsi devins adonc d'amours acointe + Et me plut bien au de premier la pointe + Qui m'a depuis esté d'amertume ointe +1636 Diverse et dure. + Ou lieu me tins jusqu'a la nuit obscure, + Car de veoir celle en qui mis ma cure + Ne fusse las jamais, je le vous jure, +1640 Mais par raison + De departir il fu temps et saison, + Si s'en ala chascun en sa maison; + Mais ne cuidiez que dormisse foison +1644 Celle nuittée. + Tant doulcement s'est adonc delittée + Ma pensée qui toute a recitée + La grant beaulté qui en celle habitée +1648 A, qui largece + En a. Ainsi pensant a sa noblece + Fus maintes nuis et mains jours en simplece + Sans sentir mal ne chose qui me blece, +1652 Ainçois estoie + Gay et jolis plus qu'oncques, et hantoye + Souvent les lieux ou ma dame sentoye. + Si jouoye et dançoie et chantoie +1656 Par grant revel + Moult liement comme amoreux nouvel, + Et du gay temps le trés doulx renouvel + Lié me tenoit, et ainsi me fu bel +1660 Par un espace + De temps, ainçois qu'eusse pensée lasse; + Mais vraye amour, qui les amans enlasce, + Souffrir ne voult plus que me deportasse +1664 D'ardent desir + D'elle estre amé: cellui me vint saisir + Parmi le cuer tellement que plaisir + Ne pos avoir oncques puis ne choisir +1668 Autre soulas + Qu'elle veoir, dont oncques ne fus las; + Mais ce veoir plus estraignoit le las + De mon desir, dont souvent dire: hé las! +1672 En regraittant + Me convenoit, desirant s'amour tant + Que n'estoie nulle part arrestant + Qu'ou service de ma dame, et pour tant +1676 Je m'acointay + De ses amis et souvent les hantay, + Plaisir leur fis, les servi et pourtay + Leur grant honneur et si me presentay +1680 Du tout a eux. + Ainsi tant fis par promesses et veux + Et par servir ses amis en tous lieux + Que je poz bien sans blasme aler tous seulz +1684 En son hostel + Quant me plaisoit, dont j'en oz plaisir tel + Que ne voulsisse avoir autre chastel; + Et moult souvent parloie et d'un et d'el +1688 Avecques elle. + Et par tel sens long temps hantay la belle + Que mesdisans n'en esmurent nouvelle, + Car sagement me gouvernoye en celle +1692 Amour qu'avoye + Et ay encor et aray ou que soie + Tout mon vivant, quoy qu'avenir m'en doye. + Ainsi souvent m'esbatoie et jouoye +1696 D'umble maniere + Avecq celle, que tant aim et tiens chiere, + A toute heure liement sanz enchiere, + Et elle aussi me faisoit bonne chiere +1700 Et me mandoit + Souventes fois et son vueil commandoit. + Si faisoie, comme amans faire doit, + Tout son command; assez bien m'en rendoit, +1704 Ce m'yere avis, + Le guerredon: quant de son trés doulz vis + Avoie un ris, tous estoie assouvis, + Ou un plaisant regart; quant vis a vis +1708 A long loisir + La pouoie veoir, aultre plaisir + Ne sceüsse en ce monde choisir. + Mais ne cuidiez que mon ardent desir +1712 J'osasse dire + Ne raconter comment pour lui martire, + Car trop doubtoye encheoir en son yre + Mais bien pouoit cognoistre mon martire +1716 A mon semblant. + Car moult souvent estoie tout tremblant + Devant elle, tant m'aloient troublant + Souspirs et plours et mon vis affublant +1720 Par grant destrece, + Mais non pour tant ma trés dure tristece + Ne geïssoie a ma doulce maistresse + Qui me veoit souvent par grant asprece +1724 Muer coulour + Devant elle; et ainsi ma dolour + Je lui cellay, bien croy que ce ert foulour. + Et quant tout seul demenoie mon plour +1728 Par grant aïr, + Lors pensoie a lui tout regehir, + Mais la paour qu'elle m'en peust haïr + Et que mon plaint ne daignast point oïr +1732 Si me touloit + Force et vigour du mal qui me douloit + Devant elle dire; si s'en aloit + Tout mon propos et de moy s'envouloit +1736 Tout hardement. + En ce point fus et souffris longuement + Sans requerir nul autre alegement; + Si me sembla que trop petitement +1740 Desservi eusse + D'elle estre amé et que digne ne fusse + D'elle prier ne qu'a dame l'eleusse, + Pour tant que pou valoie; et pour ce en Pruce +1744 Et oultremer + Et en mains lieux aillours me voulz armer. + Pour moy vanter ne le dis, car amer + Faisoit tout ce, dont louer ne blasmer +1748 On ne m'en doit. + Par son congié d'elle mon corps partoit, + Mais le vray cuer point ne s'en departoit; + Au retourner elle me recevoit +1752 A lie chiere. + Ainsi l'amay de vraye amour entiere + Sans lui oser dire en nulle maniere, + Ne d'aultre riens soingneux en nul temps n'yere +1756 Que de servir + Elle, qui tant me pouoit desservir + Qu'il m'yere avis que mon cuer asservir + N'y pouoie assez pour assouvir +1760 Son bon vouloir. + Mais autrement m'avint, dont tant douloir + Il m'en esteut que tout en nonchaloir + Ma vie met souvent, mais pou valoir +1764 Me pot mon dueil; + Car la belle doulce, en qui j'ay mon vueil, + Ne sçay pour quoy se changia ne acueil + Plus ne me fist ne de chiere ne d'ueil +1768 Ne de maintien, + Et tout m'osta l'esperance du bien + Que j'avoie, et si me monstra bien, + Qu'elle n'amoit moy ne mes fais en rien, +1772 Ne sçay pour quoy, + Mais tout a cop me planta la tout coy, + Sans moy vouloir n'en appert n'en recoy + Plus regarder ne veoir entour soy, +1776 Tant me fu fiere. + Et quant je vi et perceu la maniere + Et que tant me faisoit diverse chiere + Se j'en oz dueil, nul nel demant n'enquiere, +1780 Car esbaïs + Si me trouvay d'estre d'elle haïs + Et sans savoir pour quoy, qu'onc fol naïs + Plus erragiez ne fu, et s'envaïs +1784 Et dechaciez + De tout le mont fusse en exil chaciez, + Ne me fust pas tant de mal pourchaciez, + Ce m'yere avis, com le mal qu'enchaciez +1788 Fu et fichié + En mon las cuer a tort et a pechié, + N'oncques depuis il n'en fu relachié, + Dont j'ay souffert et ay trop de meschié. +1792 Mais qu'avint il + Quant je me vi gitté en tel exil? + Trop bien cuiday ouvrer comme soubtil + De lui compter mon trés mortel peril +1796 Et la grief peine + Que j'oz souffert pour lui mainte sepmaine. + Si la trouvay un jour en une plaine, + Vers elle alay a chiere triste et vaine, +1800 Et hardement + Je pris en moy de dire ouvertement + Ma grief languour, si dis couardement + La grant amour et le grant marrement +1804 La ou j'estoye, + Et en plourant en grant doulour contoie + Tout mon estat et si me guermentoye + Pour quoy d'elle si estrangié estoie +1808 Et pour quel cas + Elle m'avoit ainsi flati a cas + Et de mon bien si estrangié et cas, + Ne qui m'avoit esté tel avocas +1812 Ne si contraire. + Car ne cuiday oncques dire ne faire + A mon pouoir riens qui lui deust desplaire + Mais la servir en tous cas et complaire +1816 A mon pouoir, + Ce pouoit bien de vray apercevoir. + Ainsi lui dis de tout mon fait le voir. + Mais quant lui os mon cas fait assavoir +1820 Or valu pis, + Car response si pleine de despis + Me fist et fus d'elle si racroupis + Que bien cuiday mortellement ou pis +1824 Tout devant elle + M'aler ferir, car la response d'elle + Me poingny trop, n'oncques n'oÿ nouvelle + Si desplaisant, certes, comme fu celle. +1828 A brief parler, + Celle me dist plainement sans celer + Ne lui plaisoit ne mon venir n'aler, + Ne se pour lui morir ou affoler +1832 Or en devoie + Ne m'aimeroit jamais par nulle voie, + Si n'y pensasse, ains alasse ma voie, + Car autre riens jamais d'elle n'aroie, +1836 Par son serment, + Et que je l'en creüsse seurement. + Si s'en parti mal de moy durement; + Je demouray plus noirci qu'arrement +1840 De grant doulour + Et comme mort, sans poulz et sans coulour, + Un mien compaing me trouva sans chalour + La enroiddi, qui de ma grant folour +1844 Trop me reprist. + Si m'emporta et a force me prist, + Et bien cuidoit que dure mort surprist + Mon povre corps, qui fu, par Jhesu Crist, +1848 Si tormenté + Que mainte fois me vint en volenté + De moy tollir la vie ou la santé, + Si que je fusse en trés dure orphanté +1852 Trestout mon age. + Ainsi me fu celle dame sauvage, + Mais ne cuidiez qu'oncques puis son corage + Vers moy changiast, mais toudis si ombrage +1856 Et si trés dure + De pis en pis, et encor ainsi dure + Que je ne sçay veoir comment j'endure + Si grant meschief ne si cuisant ardure +1860 Ne tel contraire + Come j'en ay et ne m'en puis retraire; + Ne tant ne sçay pour elle de mal traire + Que je m'en puisse eslongnier n'en sus traire +1864 Pour l'oublier. + Ainçois la voy souvent pour plus lier + Mon dolent cuer, ne par humilier, + Las! je ne puis son cuer amolier, +1868 Ains est plus dur + Encontre moy que de marbre un gros mur. + Si sueffre mal et meschief pesme et sur, + Ou je n'espoir fors la mort! je vous jur +1872 Dieu et les sains. + Et pour ce di que vous avez trop mains + De mal que moy et que vo cuer est sains + Envers le mien qui de mal est ençains +1876 Et de pesance.» + Ainsi cellui ot dit sa mesaisance + Et comme il ert de mort en grant balance. + Adonc respont celle sans arrestance +1880 Et dist: «Ay lasse! + Que dites vous? Certes, sauve vo grace, + J'ay plus de mal en un tout seul espace + Que vous n'avez tant que tout un mois passe, +1884 Et c'est raison + Ne il n'y a point de comparoison; + Car quant je pense a la dure prison, + Ou mon ami a ja mainte saison +1888 Esté en mue, + Et qu'il est la comme une beste mue, + N'ay si bon sens que tout ne se remue. + Et comment donc pourroie estre desmue +1892 D'avoir la rage + Douloureuse qui trop me fait d'oultrage? + Mais vous avez sur moy grant avantage, + Car vous veez la belle au cler visage, +1896 Souvent avient, + Et si avez espoir qui vous soustient, + Car s'a present vostre dame se tient + Dure vers vous, certes mon cuer maintient +1900 Que desservir + Pourrez encor s'amour par bien servir; + Si vous pourra et donner et plevir + Toute s'amour, ainsi pourrez chevir +1904 Tout a vo gré, + Et puet estre qu'elle fait tout de gré + Pour essaier vous; et, se tout en gré + Prenez son vueil, encor en hault degré +1908 Vous pourra mettre. + Si vous en di tout le voir a la lettre. + Hé las! mais moy quel reconfort m'empetre + Nul bon espoir fors ma vie desmettre +1912 Par desespoir!» + Et cil respont: «Dites vous donc qu'espoir + Ay qui me dit que bien aray apoir, + Certes non ay, ains du tout me despoir +1916 D'avoir jamais + L'amour d'elle, car ja long temps remais + Suis en ce point, mais oncques n'en eux mais + Que tout meschief et divers entremais +1920 Trop douloureux. + Et si la voy, dont je suis eüreux, + Ce dites vous, mais pou m'est savoureux + Cellui veoir, las! dolent, meseureux; +1924 C'est vision + Qui trop me vient a grant confusion, + Car j'alume ma grant destruction + Et le grief feu qui mon entencion +1928 Ne lait changier. + Car, quant la voy si trés belle, estrangier + Je ne m'en puis, mais vif doy enragier + Quant ses semblans voy pour moy domagier +1932 Si trés contraire + A mon vouloir, et si ay pluseurs paire + De grant doulours, car trop me fait contraire + Jalousie, dont ne me puis retraire. +1936 Car trop ay doubte + Que ma dame d'elle tant me deboute + Pour autre amer, a qui ne plaisoit goute + Q'entour elle j'alasse, somme toute, +1940 Car n'a raison + De moy haïr pour nulle autre achoison. + Et donc, se bien entendés ma raison, + J'ay plus de mal que vous, si nous taison, +1944 Atant souffise, + Car bien savez qu'en vous est toute assise + De vostre ami la vraye amour et mise, + Et moy j'aime celle qui me desprise +1948 En grant contant; + Dont vostre cuer ne pourroit avoir tant + De grans anuys comme je vois sentant: + Je ne dis pas que n'en aiez pour tant +1952 A grant planté, + Mais vostre ami, a qui Dieux doint santé, + Pourrez veoir brief, car son parenté + Ne le lairoit mie en ce lieu planté +1956 Par long termine; + Et si n'est dueil ne meschief qui ne fine, + Car il a ja long temps que ce fu, si ne + Peut estre que l'amour ne se decline, +1960 Car qui est d'oeil + Moult esloingnié, pou lui dure son dueil; + Et si pouez avenir a vo vueil + Prochainement et tout en aultre fueil +1964 Soy atorner, + Fortune qui a voulu bestourner + Vo bien en mal, si se porra tourner + Si que verrez vostre ami retourner +1968 Et tost mander. » + Adonc le prist ycelle a regarder + Et respondi: « Dieux le doint sans tarder! + Mais s'il y meurt, Dieux l'en vueille garder! +1972 Comment ravoir + Le pourray je? Il est bon assavoir + Qu'a grant peine vif eschapera voir, + Et c'est ce qui me fait plus recevoir +1976 De grief martire. + Et je vous ay cy en droit ouÿ dire + Que qui est loings d'oeil le cuer loings s'en tire, + Hé las! aimi! Dieux scet que je desire +1980 Plus ou autant + Mon doulz ami et l'aim tout autretant + Com quant de moy estoit près arrestant, + Ne jamais jour, tant que l'ame batant +1984 Me voit ou corps, + Ne l'oblieray, et vous diray encors + Ce qui me fait encor plus durs recors + C'est que je sçay qu'il a de moy remors +1988 Et grant pitié, + Car il scet bien que pour son amistié + J'ay cuer dolent et triste et dehaitié. + Et vous dittes que j'en ay la moitié +1992 Moins de doulour + Pour ce que sçay que j'ay toute s'amour, + Mais, sauve soit vo paix, ainçois mon plour + En est plus grant et en ay plus favour +1996 A sa personne; + Car plus trouvé ay sa doulce amour bonne + Et tant plus l'aim. Mais celle qui fellonne + Est si vers vous droitte achoison vous donne +2000 D'avoir moins dueil + De son reffus, et par ce prouver vueil + Que mille fois et plus que vous recueil + De pesant mal et ay moins de recueil +2004 Et moins reffuge + A bon espoir, et de ce requier juge, + Sage et loial, qui de no debat juge. » + Et cil respont: « Et de cel acort suis je. +2008 Or soit trouvé + Juge loial, par qui il soit prouvé + Et droit jugé, car par moy reprouvé + Ne sera ja puis que l'avez rouvé. +2012 Or avison + Qui il sera, et si soit gentilz hom + Qui sache bien entendre no raison + Et en jugier le droit selon raison, +2016 Et si soit sage + En fais d'amours par sens et par usage. + Si en mettrons sur lui toute la charge, + Et nous tendrons de fait et d'arbitrage +2020 Au jugement + Qu'il en donra, sanz nul descordement. » + Ainsi greé l'ont tous deux bonnement, + Et puis si m'ont prié moult chierement +2024 Que j'avisasse + Qui seroit bon et que leur devisasse. + Lors y pensay un bien petit d'espace, + Si me souvint de la trés bonne grace +2028 Et bon renom + De vous, chier Sire, ou il n'a se bien non, + Si leur dis lors et vous nommay par nom + Mais qu'il vous pleust ne leur dire de non, +2032 Qu'il m'yert avis + Qu'ilz aroient en vous juge a devis + Sage et loyal et de tout bon avis. + Cé leur pleut moult et furent assouvis +2036 De leur vouloir, + Car tant orent ouÿ, a dire voir, + Dire de vous de bien et de savoir + Q'aultre juge ja ne quierent avoir; +2040 Mieulx ne demandent + Se il vous plaist, et si se recommandent + A vous, Sire, a qui supplient et mandent + Que vos pensers un petit y entendent, +2044 Non obstant qu'armes + Vous occupent; et de leurs dures larmes + Me prierent que le cas misse en termes + Pour envoier a vous dedens briefs termes +2048 Pour droit jugier + Lequel par droit doit avoir plus legier + Mal a porter ou en doit plus chargier + Et qui plus vit en peine et en dongier +2052 Des deux parties. + Atant se sont noz paroles parties, + Car de Paris approchions les parties, + Et de noz gens, dont estions departies, +2056 Nous approchames + Et liement ensemble chevauchames + Tant que chieux moy a Paris arrivames. + Ou a grant joye et a festes disnames. +2060 Et quant mengié + Et solacié eusmes, prendre congié + Vouldrent trestuit, mais bien m'ont enchargié + Lui dui amant que tost fust abrigié +2064 De leur affaire; + Dont tost après je commençay a faire + Ce present dit, si com l'oiez retraire. + Mais or est temps que je m'en doye taire +2068 Et en la fin + Du derrenier vers de cuer loyal et fin + Me nommeray, et Dieu pri au defin + Que bonne vie et puis a la perfin +2072 Son paradis + Il vous ottroit et a tous les gentilz + Vrais fins amans loiaulz et non faintis + Que vraye amour tient subgiez et creintis. + +EXPLICIT LE DIT DE POISSY + + + +_Rubrique_: A2 _supprime_ l. du dit _et ajoute_ qui + s'adrece a un estrange + +1 A1 Mon c. + +i5 A1 priée et requier + +22 A2 Des b. + +41 A1 si vous + +43 A2 _supprime_ et g. + +55 B p. si me voldrent p. + +62 B1 Chevauchoye + +63 A1 B2 qu'avec + +77 A2 q. c. s. m.--B chantoit + +88 A2 B Ne en + +93 A2 p. tous c.--B1 c. resbaudir + +110 A2 Par d. + +121 B S. ces a. + +129 B1 en estoient l. + +154 B N. s. souvent et. + +163 B l'envoyoit + +174 B marchié ou f. + +179 B on ne v. + +181 A1 aussi a. a. + +183 A2 _supprime le 1er_ n' + +201 B _omet_ que + +206 A1 honnesteté + +219 A2 B ait q. + +224 B Y ot + +229 A2 Des v. + +231 A1 f. nous a. + +233 A1 et trés c. + +242 A1 asés p. + +262 B vers la d. + +264 B1 Et h. + +291 A2 B l'encline + +292 A1 Si finees + +302 A1 e. homme ne + +307 B _omet_ n' + +313 B1 b. y a p. + +325 B et ou r. + +344 B preïsmes + +345 A1 conjé + +358 A2 N. b. f. + +378 A2 v. e l. n. vindrent p. + +386 B1 c. moult j. + +401 A2 p ou mi--B t. bel p. + +403 A2 qu'un s. + +410 A2 voirriere + +415 A1 b. ce puet estre prouvé + +418 A1 et B2 _omettent_ nous--A2 ne pouoit s. + +435 B en eschiet + +437 B1 r. n'a g. + +452 B1 _omet_ nous + +461 A2 e. n'orent or ne a. + +468 B1 ne verroye + +475 B1 _omet_ si + +495 A1 hault v. + +500 A1 chantant + +502 A1 racontant + +510 et 511 _intervertis dans_ A2 + +514 B N'il + +52l B1 _omet le deuxième_ est + +525 A2 A. de v. + +527 A2 S. leurs m. + +532 A1 De c. + +536 B1 Vont + +537 A1 s. si b. o. + +540 B1 Si l. + +544 B En telle + +551 A1 b. vergiers + +558 B Et la e. + +559 B C. croy que bien p. + +562 A2 de beaulz m. + +570 A1 Et un v. + +582 A2 s. departement + +593 B _ajoute_ et s. + +601 A1 n'en f. + +621 A1 d. et de table l. + +631 A1 B2 f. est n. + +632 B N'y f. + +645 A2 au grant c. + +647 A1 estrangier + +649 A tousjour + +663 B1 et des c. + +665 A1 denssames--A2 Ne p. + +694 B a. mais ou + +702 A1 ques + +703 A2 ou j'ay m. + +707 A2 B p. c. m. + +718 B1 v. en u. + +719 A2 A par d. + +721 B _omet_ a + +722 A1 d'entre eulx n.--B1 _omet_ ens + +726 A1 g. f. et p. + +741 B1 Un e. delez elle fut près--B2 e. q. dellez e. fu e. + +749 B1 presque n. + +761 B _omet_ trestous + +763 A2 s. d'a. e. s. + +765 A1 au t. + +803 B en tel e. + +813 A1 B2 l. desir + +819 A1 de ce l. + +851 B1 D. d'amour p. + +855 veu et p. _écrits après grattage dans_ A2--A2 B f. une p. + +862 A2 l. q. d.--B q. d. l. + +879 A1 voioit + +887 B n. ait nuit + +891 A2 P. d. d. c. et p. + +902 A2 Dont o. + +903 B a. font p. + +907 B _omet_ fu + +913 B _omet_ trop + +916 B1 _omet_ ou + +919 B ou a. a. + +928 B Se va + +932 B ou en m. + +938 A2 En p. d'e. aconsuivismes + +939 B1 que c. + +942 A1 vissage + +943 B1 Car t. + +949 B me p. + +950 B1 Me t. + +967 A2 v. ayés + +984 A B courroucié + +985 A1 B sié + +998 et 999 _intervertis dans_ B1 + +1001 B ma grant p. + +1002 B1 m. vous m'o. + +1006 B en tel p. + +1017 A2 Car n. + +1039 A2 B R. a s. un p. et com r. + +1042 B m. d. d. et maz + +1075 B l. c. d. + +1081 B c. pour s. + +1082 A2 En t. + +1086 A2 H. de lui p. p. soubz l. + +1092 A1 se c. + +1094 A2 c. ot. c. et de p.--B _omet_ ot + +1100 A1 beau + +1118 A t. bien fait + +1122 A2 t. non pas. + +1123 B _omet_ et + +1125 B com r. de + +1126 A2 b. n. p. + +1135 A2 L. p. d. + +1145 B M. en m. c. e. la b. c. + +1147 A2 d. qu'ay m. + +1149 A1 ay est c. + +1153 A1 ot pet b. + +1163 A2 Ains en + +1171 B C. b. et si trés p. y. + +1174 B se a. v. + +1178 B _ajoute_ M. je + +1183 B d'armes + +1189 A et B2 _omettent_ et + +1197 A L. barre, lances, b. + +1198 A2 l. hanter--B legierement hanter + +1206 B f. d'un r. + +1211 A2 B h. sur tous + +1219 B1 _omet_ jur + +1233 A2 n'a. p. e. + +1236 B1 _omet_ fu + +1249 B et je l. + +1251 B _supprime_ d' _devant_ amer + +1262 A2 B ou tant ot + +1269 A1 B1 Hongrie + +1273 A2 a. le Conte de N. + +1285 A1 raçonna + +1297 B bon et b. de t. + +1309 B Hé! p. + +1311 A2 Par t. + +1319 B p. en v. + +1321 A1 com d. + +1324 A2 Certes t. + +1337 A2 m. cuer a m. + +1339 B Du grief m.--A2 c. perir + +1341 A2 B c. je s. si dueillans + +1372 B Et grief martire + +1374 A m. r. n'oÿ l. + +1375 A Moy p. + +1377 A2 en parlant s'a. si d. + +1390 A1 v. taire--A2 d. tous bas: P. + +1393 B t. chargiez et + +1419 A m. leur s. + +1426 B r. je pris trop du b. + +1430 A2 B et p. + +1450 B Et l'u. + +1463 A1 don + +1470 A2 c. la g. n'a. + +1491 B y. ouny p. + +1492 _Les mss. donnent_ Est + +1501 A2 B Et n. + +1504 B1 _omet_ ses + +1505 A1 Et trés p. + +1523 B1 Et b. + +1525 B R. doulcet, g. + +1529 A1 respondent + +1537 A1 M. avenoit + +1546 B a. comme p. + +1547 A2 s.; onc m. + +1566 A1 demouroit + +1569 A1 j. grassete + +1573 A B creé + +1580 A1 a sa v. + +1586 B q. se compare + +1590 A2 b. me s. + +1591 A2 R. j. p. c. + +1593 B t. bel m. + +1597 A2 p. si meüe + +1616 B Le d. + +1634 A1 promier + +1645 A _omet_ s'e. + +1647 A2 Sa g. + +1649 A2 En va. A + +1655 B Et j. + +1661 A2 Le t.--A1 que e. + +1667 A2 Ne p. o. p. a. ne + +1670 B p. estrangoit + +1675 A1 Qu'el + +1678 A2 f. et s. + +1681 A1 promesse et + +1686 A1 Qu'en v. a. a. chetel--A2 Que n'en v. + +1687 B _supprime le deuxième_ et + +1698 _omis dans_ A1 + +1698 et 1699 _intervertis dans_ A2 + +1705 A1 guerdon + +1707 A2 En un p. + +1710 A1 chosir + +1713 A l. m'atire + +1721 A1 B2 d. destrece + +1729 B a elle t. r. + +1733 B Le hardement du m.--A1 _omet_ me + +1742 B d. je l'eusse + +1743 B _supprime_ et + +1745 A2 l. me v. pour elle a. + +1782 A1 que o.--B q. n'onc f. + +1802 A2 g. doulour, si d. couvertement + +1822 A1 raccopis + +1829 A2 Elle me + +1830 B en m. + +1846 B b. cuida + +1858 A2 c. je dure + +1862 A2 s. de m. p. e. t. + +1863 B e. ne soustraire + +1881 A1 s. vostre--B sauf vostre + +1910 A2 q. confort + +1912 à 1915 _omis dans_ B1 + +1915 B1 desespoir + +1918 A1 mains o. + +1958 A1 _omet_ ja + +1975 B trop r. + +1978 A1 d'o. que le c. s'en t. + +1981 A2 t. autrement + +1979 B s. se je + +1987 A1 Ce qui je + +2006 A1 _supprime_ et l. + +2013 B et qu'il s. + +2023 A2 p. ilz m'o. + +2034 A1 _supprime_ et l. + +2038 B Sire, de v. + +2042 A2 q. prient et + +2069 B2 Au d. + +2075 _On trouve dans_ creintis _l'anagramme de_ Cristine + +_Rubrique_ B1: Cy fine le d. de P. + + + + +NOTES + + +LE LIVRE DU DIT DE POISSY (p. 159 à 222). + + +Des extraits assez importants de ce poème ont été donnés par Pougin +dans la _Bibl. de l'Ecole des Chartes_, (4e série, III, p. 535 et +suiv.) vers 1 à 14, 35 à 52, 212 à 731, 773 à 794. Paulin Paris a, de +son côté, cité (_Mss.fr._ V, p. 171) les vers 34 à 46. + +1 à 28.--Le chevalier auquel Christine dédie son livre de Poissy doit +être sans aucun doute le célèbre sénéchal de Hainaut. Jean de Werchin +était fils de Jacques de Werchin également sénéchal de Hainaut; +d'abord simple écuyer à la tête d'une petite compagnie, (Revue passée +à Corbeil le 1er sept. 1380. _Titres scellés. Clair. III_) il +devint bientôt lui-même sénéchal et mérita d'être appelé par Froissart +«moult vaillant homme et très renommé en armes». A l'époque où +Christine composa le dit de Poissy, il était allé faire un pèlerinage +à Saint-Jacques de Compostelle où il défia tous les chevaliers de +France et d'Espagne. Christine fait allusion, dans deux passages +différents, à ce lointain voyage et aux glorieuses actions qui en +résultèrent (vers 7 à 10 et 821 à 829). + +46 à 52.--L'Abbaye royale des dominicaines de Poissy fut fondée en +1304 par Philippe le Bel et placée sous l'invocation du roi Louis IX +qui venait d'être canonisé. Ce monastère était d'une construction +remarquable et jouissait des plus grands privilèges. On en trouve une +description suffisamment complète dans Noël, _Histoire de +Poissy_, 1869. + +248 à 264.--Marie de Bourbon, fille de Pierre Ier de Bourbon, était la +septième prieure de l'Abbaye de Poissy. Elle se trouvait être la tante +du roi Charles VI, par suite du mariage de sa soeur Jeanne de Bourbon +qui avait épousé Charles V. Elle prit l'habit religieux en 1351 dès +l'âge de quatre ans, mais ne fit naturellement profession qu'à +dix-sept ans. Élue prieure de l'abbaye le 14 août 1380, elle gouverna +avec sagesse et distinction. Le duc de Bourbon, son frère, lui avait +reconnu par acte du 1er mars 1380 une pension viagère de 500 liv., et +fit en même temps don à la communauté de la seigneurie de Carrière, de +l'hôtel de Bourbon sis à Paris et de la terre de Villevrard près de +Lagny-sur-Marne. Marie de Bourbon mourut le 10 janvier 1401 et fut +inhumée dans le choeur de l'église abbatiale de Saint-Louis où on lui +érigea une belle statue en marbre blanc et noir. Ce monument, qui a +échappé à la destruction du monastère, est aujourd'hui conservé dans +l'église de Saint-Denis (Noël, _op. cit._). + +274 à 282--Marie de France, fille de Charles VI et d'Isabeau de +Bavière, née le 22 août 1392. A cinq ans elle prit le voile au prieuré +de Poissy le jour de la Nativité de la Vierge, en 1397. Elle mourut le +28 août 1438 et laissa au couvent la terre de Pissefontaine ainsi +qu'un fief situé à Triel (Bibl. Nat. Fr. 20,176, fol. 1185). + +286 à 289.--Catherine d'Harcourt, fille de Jean, comte d'Harcourt. +Elle était effectivement la cousine germaine de la princesse Marie, +son père ayant épousé Catherine de Bourbon, soeur de Jeanne de +Bourbon, reine de France. Entrée au couvent de Poissy en 1380, on lui +reconnut 200 liv. de rente le 8 août 1396. Sa soeur Blanche, d'abord +religieuse à Sainte-Marie de Soissons, était, depuis 1391, abbesse du +célèbre monastère de Fonteyrault (Bibl. Nat., _Pièces orig. 1479_ et +P. Anselme, V, 133). + +317.--La ville d'Arras possédait dès le XIVe siècle des ateliers dont +la réputation fut universelle (Voy. Guiffrey, _Hist. de la +Tapisserie_, p. 59). + +334 à 340.--Philippe le Bel, par sa charte de fondation (juillet +1304), assigna au couvent de Poissy des revenus considérables. Cette +riche dotation se composait de la plus grande partie du produit des +domaines royaux de Poissy, Béthisy, Verberie, Pierrefont, Vernon et +Andilly, plus de droits de pâturages dans les forêts royales, excepté +celles de Laye et de Coucy, etc. La communauté possédait en outre de +nombreux droits et privilèges, tels que le droit de passage sous les +arches du pont de Poissy (Arch. Nat. L 1084, liasse 1), le droit de +chasse dans la garenne royale de Draveil où elle avait un hôtel +(Arch. Nat. K 191, liasse 5), des rentes établies sur les halles et +moulins de Rouen (Arch. Nat. Xia _1473 fol. 206 v°_), et bien +d'autres avantages. A tous ces revenus il fallait encore ajouter les +rentes souvent fort importantes servies par les familles aux filles de +grandes maisons et les donations ou legs faits par les religieuses +elles-mêmes à leur communauté. Le nombre des soeurs fut d'abord fixé +à cent vingt, il s'éleva plus tard à deux cents; elles devaient être +issues de familles nobles et avoir obtenu pour leur admission une +autorisation expresse du roi (Noël, _op. cit._). + +1273 à 1280.--Jean sans Peur, duc de Bourgogne et comte de Nevers, +partit à l'âge de vingt-cinq ans au secours de Sigismond, roi de +Hongrie dont la patrie était menacée de l'invasion des Turcs commandés +par Bajazet. On sait que l'armée française éprouva une sanglante +défaite à Nicopolis, le 28 septembre 1396, le comte de Nevers et +quelques chevaliers échappèrent seuls au massacre qui suivit ce +désastre. Moyennant une rançon considérable, Bajazet consentit à +rendre la liberté au comte de Nevers et à quelques-uns de ses +compagnons d'armes qui firent leur rentrée à Dijon le 28 février 1398. + + + + +LE DIT + +DE LA PASTOURE + +(_Mai 1403_). + + + +CY COMMENCE LE LIVRE DE LA PASTOURE + + + Moy de sagece pou duitte + Ja par mainte fois deduitte + Me suis de faire dittiez + De plusieurs cas apointiez, +5 Combien que pou entremettre + M'en sache, mais pour desmettre + Aucunement la pesance + Dont je suis en mesaisance, + Qui jamais ne me fauldra +10 Jusques vie me fauldra; + Car oublier impossible + M'est le doulz et le paisible + Dont la mort me separa, + Ce dueil tousjours m'apparra. +15 Ay fait ce dittié en rimes, + A mon pouoir leonimes, + A requeste de personne + Dont par le mond le nom sonne, + Qui bien me puet commander +20 Et son bon vouloir mander. + Si le fis et le rimay + En ce desrain moys de may + L'An Mil Quatre Cens et troys; + Et m'est avis, qui veult drois +25 Y visier, qu'on puet entendre + Qu'a aultre chose veult tendre + Que le texte ne desclot, + Car aucune fois on clot + En parabole couverte +30 Matiere a tous non ouverte, + Qui semble estre truffe ou fable, + Ou sentence gist notable. + Si diray le sentement + En rimant presentement: + + + _La Pastoure_ + + +35 Antendez mon aventure, + Vrais amans, par aventure + Oncques n'oïstes pareille, + Si y tendez tous l'oreille, + Voiez comment Amours traire +40 Scet soubtilment pour attraire + Les cuers et faire subgiez + De ceulz qu'il lie en ses giez. + Pastoure suis qui me plains + En mes amoureux complains, +45 Conter vueil ma maladie, + Puis qu'il fault que je la die. + Comme d'amours trop contrainte, + Par force d'amer estraintte, + Diray comment je fus prise +50 Estrangement par l'emprise + Du dieu qui les cuers maistroie + Et qui bien et mal ottroie. + Si soit exemplaire aux dames + Mon fait, qui jurent leur ames +55 Que jamais jour n'aimeront. + Voiez comment Amours rompt + Par son trés poisant effort + Tout propos, soit foible ou fort. + + Trés que joenne touse estoie, +60 Parmi bouscages hantoye + Et par ces landes sauvages + Pour repaistre enmi herbages + Les berbietes mon pere, + Et quoy qu'adès en appere, +65 Ainsi par maintes anées + Furent par moy pormenées, + Tant que je fus ja percreue, + Sans estre nul jour recreue + Du mestier, qui me plaisoit, +70 De bergerie, et faisoit + Matin lever par grant cure. + D'autre riens n'avoye cure + Fors de repairier en champs + Et en bois, ou les doulz chans +75 Des oysiaulx souvent ouoye, + N'autres gens je n'avouoye + Fors pastoures et pastours. + Si savoye tous les tours + Du mestier de bergerie: +80 Aigniaulx en la bergerie + Soignier, mettre fein en creche, + Semer en toit paille fresche, + Et les mottons d'une part + Trier, oindre et mettre a part, +85 Berbis traire, et faire a heure + Aigneulx teter, et desseure + Le fourrage es rastiaulx mestre; + Ne nulle mieulx entremettre + Ne se sceust de tout l'affaire +90 Qu'il convient au mestier; faire + Anble de son et d'aveine + Pour faire remplir la veine + Aux berbis, qui aignelé + Avoyent qui n'est coulé, +95 Savoye, et mes berbis tondre + En may assise en belle onbre + Au matin et a vesprée, + Et aporter de la prée + Herbe aux aignelez petiz, +100 Pour leur donner appetiz + Quant ilz viennent en saison + Qu'on les tient en la maison; + Et bien raporter des champs + Aucunes berbis meschans, +105 Vieilles et a dos pelé; + Et, s'aucune eust aignelé + La hors, l'aignel entre bras + Porter dedens mon rebras, + Et eulz garir de la rongne. +110 N'y avoit si grant besoingne + Dont je ne fusse maistresse + Et des bergieres l'adrece. + De tout ce soigneuse estoye. + A droitte heure me hastoye +115 De mener a remontée + Mes berbis sus la montée + D'un tertre ou herbe ot menue; + Et quant soleil ert soubz nue, + Au matin a la rousée +120 D'ou terre estoit arrosée, + Ou temps d'esté, par herbis + Couvers mener mes berbis + Bien savoye, et assembler + Mon parc, que le loup embler +125 Ne m'en peüst chief ne queue + Et que nulle ne fust seue. + La en l'ombre me seoie + Soubz un chaine et essayoye + A ouvrer de filz de laine, +130 En chantant a haulte alaine; + Ceinturetes je faisoie, + Ouvrées com ce fust soye, + Ou je laçoye coyfettes + Gracieusetement faittes, +135 Bien tyssues et entieres, + Ou raisiaux ou panetieres + Ou l'en met pain et fromage. + La soubz le chaine ramage + S'assembloient pastourelles, +140 Et non mie tout par elles, + Ainçois veissiez soir et main + Son ami parmi la main + Venir chascune tenant, + Plus de vint en un tenant, +145 Dont l'un flajolant venoit + Et l'autre un tabour tenoit, + L'autre musete ou chievrete; + N'il n'y avoit si povrete + Qui ne fust riche d'ami. +150 Et la vous veissiez enmi + La place mener la tresche + Joliement sus l'erbe fresche + Parrot, Soyer et Harnou + Et Regnault, qui ot maint nou +155 D'amours fait sus son chappel + Et boquet sus le jupel + Que Rambourt ot atachié + Et mis le chappel ou chié, + Comme a son ami trés chier. +160 Ainsi les veissiez treschier + Et karoler et baler, + L'un en dançant reculer + Tenant la main au cousté, + Et le pan devant osté +165 Et a la ceinture mis, + Puis en dançant s'est remis + A la queue emprès Gilon + Et devant met Sebilon. + Joliement y vait Belote +170 Qui bien joue a la pelote, + E Mangon et Jehanneton + Et Belon, au joly ton + Des instrumens acordés. + La veissiez bergiers hordez +175 De gans blans et d'aumosnieres + Et de diverses manieres + D'outilz telz qu'il apartienent + A bergiers qui gays se tiennent: + Trenche pain, cysiaulx, forsetes, +180 Boiste a ointure, esguilletes, + Aloine, cernoir, cordele, + Une grande tace belle, + Fil, aguille, et deel avec + Y a, bergier n'est sanz hec; +185 Mainte autre chose a dedens + Bonne, et lanieres pendans, + Et la grant clef de la porte + De la bergerie on porte + Qui a une bille pent +190 Et derriere vait frappent, + Et tout pent a la ceinture, + Ou le mastin a esture + On tient lié a toute heure + Qu'après les conins ne cueure, +195 La houlete bien taillée, + Par amoretes baillée, + Que bergier tient en sa main, + Et la panetiere a pain, + Ou aulx et fromage on met. +200 Biaulx oysiaulz, je vous promet, + Ont ceulz qui sont les plus cointes, + Tout n'ayent ilz nulles pointes + Qui leur voise au pas grevant, + Et la poittrine devant +205 Desnoulée, ou le blanchet + Pert blanc de nouvel achet + Ou la croix de la chemise + Quant toute neufve elle est mise. + La a cotes de buriaulx +210 Vous veissiés ces pastoreaulx + Mener feste a desmesure, + Pour attaindre a la mesure + Fraper du pié en dançant, + Gautier emprès Helissant +215 A cloche pié faire un sault, + Si comme amours les assault, + Huer, crier, rigoler + Et ensemble entr'acoler; + Est ce vie vie vie? +220 Qui jamais a d'autre envie? + Puis, quant de dancier sont las, + Les veissiez par grant solas + Eulx seoir sus l'erbe drue, + Chascun amant lés sa drue, +225 Sus la clere fontenelle, + En chantant de voix isnelle, + Ataindre pain et fromage + Et tout mettre sus l'erbage, + Et ces pastoureaulx gentilz +230 Vous trenchier ce pain faitis + Par lesches grandes et lées, + Après doulces acollées + Les gitter en la fontaine + Et par bonne amour certaine +235 D'ycellui mengier eulx paistre. + En celle lande champestre, + De flours couverte a tous tours, + Sont ilz aise ces pastours + Berbis gardans par sillons, +240 Et ces jolis oysillons + Qui les cuers leur resjoïst! + En celle place on oÿst + Chanter Parrot et Margot: + «Larigot va larigot, +245 Mari, tu ne m'aimes mie, + Pour ce a Robin suis amie.» + Ainsi amont et aval + Tout y retentist li val + Des haultes voix deliées +250 De ces pastorelles liées, + Chantans a joyeuse chiere. + Et Robin, qui a moult chiere + Marion qu'il aime moult, + Si quiert aval et amont +255 Pour trouver couldre qui ploye, + Large et longe, et la s'employe + Atout un large coutel, + Assis sus son bleu mantel, + Si fent la couldre par mi +260 Et dit que, par Saint Remi! + Esclisse fera de couldre, + Ensemble veult les bous couldre, + Si ara de flours chapiau + Moult bien suroré d'orpeau +265 Que s'amie a en sa bourse. + Adonc n'y a si rebourse + Qui chapel a lie face + A son doulz ami ne face + De muguet et flours d'amer +270 Ou de roses d'oultremer. + Tendis vont o leurs musetes + Cueillir cormes ou noisetes, + Ou chastaignes en ce boys + Abatre ou cerner des noix, +275 Selon qu'il est la saisons, + Ou roysins en moustoisons, + Li pastours, puis les aportent + Aux belles qui se deportent + En l'ombre et leur font chapeaulz. +380 Chascun dit: «Li miens est beaulz.» + Si broustent la tel viande + Ne nul d'eulx plus ne demande. + Telz y a qui jus leurs fleustes + Mettent et trayent aux butes, +285 Aultres la lute commencent, + Et les autres si s'avancent + A faire aucuns jeux de forces, + Ou arrachent les escorces + Des arbres vieulx et mossus; +290 Leurs chaperons lient sus + De bien estroitte maniere + Et cousent une lasniere + Grande et large a celle escorce, + Leur main ou creux de la torse +295 Boutent et bouclier en font, + Espées de boys reffont; + Lors commence l'escremie, + Chascun dru devant s'amie + Joue du bouclier et fiert +300 Ses compains comme il affiert. + La veissiez vous de beaulx coups + Lancier sur teste et sur coulz, + Et cellui qui mal se targe + De l'escorce dont fait targe, +305 En emporte mainte boce + Souvent quant lui fault l'escorce; + L'aultre le mort, et se couche, + Fait, et tient close la bouche; + La chascun se vient ploier +310 Et au lever essaier, + Et cellui qui mieulx le lieve + Le pris et l'onneur enlieve. + En yver jouent aux billes + Et au parquet et aux quilles +315 Et aux meriaulx et aux noix + Et a autres esbanois. + D'aultres jeux font ilz assez + Biaulx et plaisans, ce pensez, + Devant leurs belles amies +320 Qui ne sont pas endormies + A jugier des mieux apris + Et bien asseoir le pris. + Et orriez ces valetons, + Quant ilz sont es sommetons +325 Des montaignes, jargonner + Et l'un l'autre ramposner + En jargon, tout en chantant, + Que nul fors qu'entr'eulx n'entent. + Ainsi se vont deportant +330 Li pastorel, mais pour tant + Ne laissent a prendre garde + Des berbis qu'ilz ont en garde; + Puis au vespre s'en retournent + Et tous et toutes s'atournent +335 De trier leurs berbietes; + Congié de leurs amietes + Prenant li joli pastour, + Et se mettent au retour. + Ainsi longuement hantay +340 Celle vie ou je chantay + Mainte jolie chançon, + Et en l'ombre du buisson, + O mes compaignetes belles + Et leur ami avec elles, +345 M'ombroyay mainte journée. + Joenne estoye et atournée + Comme pastoure polie: + Surcot vert, cote jolie + J'avoye et graille ceinture, +350 Bourse, espinglier a esture + Fait et cotelet faitis + Et tous les gentilz outilz + Qu'apertiennent a bergiere, + Et sus pelice legiere, +355 Chainse crespé et delié, + Blanc flairant et bien lié. + Mignote estoie et grassete, + Et riant a voix bassete, + Et gente, ce disoit on. +360 Si fus de maint valeton + Amée moult chierement, + Mais si me tins fierement + Que nul ne daignay amer; + Maint bergier a cuer amer +365 Plourant vint m'amour requerre, + Mais nul ne la pot acquerre. + Non obstant que mes compagnes + Veoye par ces champaignes + O leurs doulz amis deduire, +370 Nul ne pouoit mon cuer duire + Ad ce que l'amer empreisse + Ne qu'aultre vie appreïsse + Que celle qu'aprise avoie. + Qu'estoit amer ne savoie +375 N'aprendre ne le vouloie, + Ne de riens ne me doloie. + Tout mon soing ert de berbis + Garder parmi ces herbis + Et ces flours par prez cueillir +380 En may, ne un seul jour faillir + On ne veist, main ne ressie, + Que chappellet de soussie + Ne meisse ou de passeroses + Ou de muguet ou de roses +385 Ou d'aultres flours plus nouvelles. + Ces pastoureaulx leurs nouvelles + Me venoient raconter + Et pour mieulx mon cuer domter + Nouvellès dons m'aportoyent: +390 Ceinturetes ou estoient + Pendans bourses et couteaulx, + Et aultres soubz leurs manteaulx, + Chappellez vers, devisez + Gentement, moult desguisez, +395 Me presentoient en don; + Et vous y veissiez adon + Varlez descendens d'un tertre, + Qui maton, formage et tartre + M'aportoient ou flamiche; +400 Pomes, poires, blanche miche + Me venoient presenter, + Et de leurs maulx guermenter + Piteusement se penoient, + Et près de moy se tenoient +405 Pour moy servir, s'eusse chier + Leur servise, ou pour trenchier + Devant moy pain et fromage. + L'un me disoit: «C'est dommage, + Marotele, se tu n'aimes +410 Je te pry qu'ami me claimes, + Pastourele gente et belle, + Ne soiez vers moy si felle.» + L'autre disoit: «Doulce amie, + Et ne m'aimeras tu mie +415 Quant je suis ton chier ami? + Tu vois que, s'un seul demi + Pain avoie, la moitié + T'en donroye a cuer haitié. + Aime moy, fillete doulce, +420 Je te donray une bourse + Jolie d'or et de soye.» + Ainsi alors ne pensoie + Nulle riens qui me grevast, + N'il ne fust riens qui levast +425 De moy parole d'acort + D'amer, pour tout leur recort. + A tous faisoie response + Que pour neant tel semonse + M'aloient amonnestant; +430 Si s'en souffrissent atant, + Car amer par tel devise + Ne vouldroie en nulle guise. + En ce point longuement fus + Faisant de m'amour reffus +435 Et dongier a toute gent; + Tant fussent preux, bel ou gent, + Pou m'estoit de leurs clamours. + Orgueilleusete d'amours + On m'appelloit pour le temps; +440 Mais je vous diray par temps + Coment Amours s'en venga, + Qui bien mon vouloir changa, + Combien qu'il m'estoit avis + Que tant eust homme cler vis, +445 Gent corps, beaulté ne valour, + N'aimeroie, ains grant folour + Me sembloit d'ainsi amer + Pour en sentir doulz n'amer. + Or diray je que m'avint, +450 Il n'a mie des ans vint, + Ains croy que quatre ans passez + N'a mie encore d'assez: + Un jour en l'ombre seoie + Soubz un chaine et asseoie +455 Un vert jolis chappellet + Dessus mon chief crespellet, + Sus une fontaine belle. + Et comme d'amours rebelle + Vouloye la seulete estre; +460 Ou lieu avoit moult bel estre, + Bois fueillu tout environ + Et l'erbe jusqu'au giron, + Par placetes drue et basse; + De flouretes a grant masse +465 Diverses ot et planté, + Sus la fontaine planté + Arbres beaulz de moult belle ombre + Que soleil ne feist encombre. + Mes berbietes gardant, +470 La seoie en regardant + Les floretes que cueilloye, + Qu'en la fontaine mouilloie, + Et de haulte voix serie + Chantoye si que l'orie +475 Du boys en retentissoit. + Droit a celle heure passoit + Par le grant chemin ferré, + Qui ert lez le bois querré, + Une grant tourbe de gens +480 Sus chevaulx mignoz et gens + Qui entendirent le son + Et le dit de ma chançon. + Adonc se sont arrestez + Et ou boys, y ot de telz, +485 Entrerent, suivant la voix + Du chant queroient ou bois, + Mais ne m'ont pas tost trouvée, + Car le boys fueillu leur vée; + Mais moy, qui fus seule en crainte, +490 Des chevaulx ouÿ la frainte + Qui par le bois se hastoient + Et ja près de moy estoient, + Tout ne me veissent ilz mie. + Adonc la char me fremie +495 De paour, si me tins coye + Et du tout mon chant acoye. + Au chief de piece tant firent + Ceulz qui en riens ne meffirent + Que dessus la fontenelle +500 Me trouverent; voix ysnele + N'oz pas a les saluer, + Ainçoys, sans moy remuer, + Me tins assise et honteuse + Et de baudour souffraiteuse. +505 Tremblant et rougie ou vis + Je devins quant je les vis, + Car je n'oz gens de tel pris + A veoir souvent apris: + Frains dorez, selles couvertes +510 Avoyent blanches et vertes + Et de diverses couleurs + Faittes aux devises leurs. + Dessus gros chevaulx mignos + Et sus genez espagnolx +515 Montez estoient li ber, + Plus gentilz que nul ober, + Riches robes et trainans, + Vestues trés avenans, + D'or et de soye brodées +520 Et a devises bandées, + L'une d'or, l'autre d'argent, + Escharpes qui bel et gent + Leur estoient avenans, + Dont les cliquetes sonnans +525 Tout le boys retentissoient + Pour les sons qui en yssoient, + Chappeaulx jolis de festus + Sus leurs chaperons vestus + Avoyent jusques a l'ueil +530 Pour l'arsure du soleil. + Moult furent bien assesmez + Les gentilz hommes amez, + Beaulx et gens a droit souhaid, + Gracieux et de bon hait. +535 Adonc assembla la route + Ou mainte haye fu route + Pour venir a l'assemblée + Ou sans cause fus troublée. + Lors, comme frans, sans orgueil, +540 Tous descendirent ou brueil. + Or me tins je pour surprise, + Bien cuiday morte estre ou prise. + Vers moy adreçant leur pas + Tous ensemble isnel le pas +545 Distrent a joyeuse chiere: + «Dieux vous gard, doulce bergiere.» + Et je honteuse et tremblant + Me lieve a couart semblant; + Si com je sceus leur rendi +550 Leur salu, plus n'atendi + Mais loings fus plus d'une toyse. + En celle route courtoise + Ot un si fait chevalier + Que, s'ilz fussent un millier, +555 Si passast il, com moy semble, + Trestous les aultres ensemble + De valeur, de sens, de pris + Et de quanque bien apris + Doit avoir en tous endrois. +560 Beauls et gens, jolis et drois + Fu dessus les aultres tous, + Et me semble que trestous + L'appelloient Monseigneur, + Dont vi qu'il ert le greigneur +565 Et le plus autorisié. + La un chevalier prisié + S'avance et me prist a dire: + «Pastoure, paour n'ayez n'yre, + Car vous n'arez se bien non +570 Par nous.» Lors nomma par nom + Cil qui les autres passoit + Et dist: «Par cy trespassoit + Monseigneur que voiez cy + Et sa compagnie aussi. +575 Si chantiez, ce m'est avis, + Bel et bien a droit devis + De haulte voix deliée, + Pour ce vostre chiere liée + Moult desira a veoir +580 Et decoustes vous seoir + Pour vostre doulz chant ouïr. + Si ne nous pouez fouïr: + Chanter il vous convendra + Dont ja mal ne vous vendra.» +585 Adonc vers cellui me meine + Qui Dieu doint bonne sepmaine, + Et je humblement m'encline + Devant lui la chiere cline, + Si le saluay tout bas, +590 Mais cellui fist un grant pas + Et tost relever me vint, + Un doulz ris qui lui avint + Gitta moult joyeusement + Et dist gracieusement: +595 «Et, par Saint Sauveur d'Esture + Voycy joyeuse aventure!» + Adonc sus l'erbe menue + S'assist et par la main nue + Me prist et decouste lui +600 M'assist, si n'y ot cellui + Qui ne se soit tost assis. + Adonc des foys plus de six + Me pria que je chantasse + Hault et cler, riens ne doubtasse, +605 Mais longuement m'excusay + De chanter, car je n'osay. + Cil dist: «Doulce, pastourele, + N'escondissez la querelle + Que vous fais, ainçois chantez +610 La chançon que plus hantez.» + Quant vis la grant courtoisie + De ceulz, aucques acoisie + Fut la paour qu'eue avoye; + Si m'asseuray toutevoye +615 Et dis a cil, qui rioit + Doulcement et me prioit, + Que par son commandement + Chanteroye ysnelement, + Mais en gré le voulsist prendre, +620 Car moult y ot a reprendre. + Lors a chanter commençay + La chançon que je pensay + Qui la plus nouvelle estoit + Et qui le mieulx me goustoit. +625 Si vous diray la chançon + Dont ouÿrent du chant son: + + + _Bergierette_ + + + Il n'est si jolis mestier + Com de mener en pasture + Ces aigneaulx sus la verdure, +630 Jamais faire aultre ne quier. + + Qui verroit ces bergieretes + Et ces jolis pastoureaulx + Entr'amer par amouretes + Et faire de flours chapeaulz, + +635 Il diroit qu'il n'est sentier + Ne voye qui soit si pure, + Jamais d'aultre n'aroit cure, + Si s'en vouldroit accointier. + Il n'est si jolis mestier. + +640 Ces pastours o leurs chevretes + Au joli chant des oysiaulx + Vous dient ces bergieretes + Et ces beaulx motez nouveaulx, + + Et aiment de cuer entier, +645 Au son de leur turelure + Dançant tant comme esté dure, + D'autre joye n'ont mestier. + Il n'est si joli mestier. + + + Ainsi ma chançon finay +650 Et devant cil m'enclinay + Qui de chanter m'ot requise. + Mon chant loua de grant guise + De son bien et de sa grace, + Si m'en sceut et gré et grace +655 Et bien m'en remercia, + Et dist: «Pastoure, cy a + Maint gentil homme vaillant, + Si ne soyez deffaillant + D'encore une a leur requeste +660 Chanter, vous l'arez tost preste, + S'il vous plaist, en petit d'oure, + Or chantez, doulce pastoure.» + Adonc pour leur vueil perfaire + Plus prier ne me voulz faire, +665 Si chantay joliement + Ceste chançon liement: + + + _Bergierete_ + + + Au joly bousquet + Vont ces pastoureles + Cueillir du muguet. + +670 Chappellet de flours + Font a leurs amis, + Par fines amours + Ou chief leur ont mis. + + La font maint hocquet +675 O leurs chalemeles + Parrot et Huguet, + Au joly bousquet. + + + Après ma chançon finée + Joye et bonne destinée +680 Ilz m'ont trestuit aouré, + Mais ja orent demouré + Longuement, et la vesprée + Fu ja bien près qu'avesprée + Comme a soleil resconçant; +685 Mes berbis, qu' ou bois paissant + Aloyent, fu temps de traire + En leur toyt, et moy retraire. + Si dis lors a voix rassise + A cil lés qui fus assise: +690 «Monseigneur, trop tarde jé; + S'il vous plaist, prendray congié + Que je ne soye blasmée. + Tart est, près de nuyt fermée, + Temps est de mes berbis mettre +695 En toyt et de m'entremettre + D'afforrer mes aignelez + En noz petiz hostelez.» + Lors en piez me suis levée, + Et cil le congié ne vée, +700 Ains de bon cuer l'ottroya; + Hors du boys me convoya, + Ne point ne m'ot en despris + Pour tant s'a trier me pris + Mes bestes a mon appel, +705 Ainçois aida au tropel + Assembler, dont pris a rire + Et en souriant lui dire: + «Monseigneur, par saint Legier! + Bien vous siet estre bergier; +710 Oncques si jolis pastour + Ne repaira cy entour.» + A rire s'en commença, + Congié pris, il me laissa, + Mais ainçois a moy s'offry +715 Ne oncques il ne souffry + Que genoil je meisse a terre + N'au congié n'a don requerre. + Tous me touchierent la main + En disant: «Et soir et main +720 Vous doint Dieux, doulce bergiere, + La riens que plus ariez chiere.» + Ainsi adonc se partirent + Ceulz de moy et congié prirent, + Et ou terminoit li vaulz +725 On leur mena leurs chevaulz; + Si s'en vont dessus ridant, + Jouant, riant et chantant. + Et je a l'ostel m'en tourne, + Mais tart m'est que je retourne; +730 Si mis mes berbis en toit, + Car la nuit ja me hastoit + Et les pris a affourrer, + Besoing n'oz de demourer. + Ainsi celle nuit passay, +735 Mais sachiez que moult pensay + A ceulz qui sus la fontaine + Me trouverent a grant peine, + Sur tous d'un me souvenoit + Et au devant me venoit +740 Son beau corps, gent et faitis, + Et son doulz maintien gentilz, + Son parler, son regard doulz + Qui plaire el me fist sur tous. + Au matin, quant vachier corne, +745 Que toutes bestes a corne + On meine aux champs pour repaistre, + Mis mes berbis en champestre + Et vers le bois me tournay, + Mais ainçois bien m'atornay +760 D'estroitte cotte de vert; + Mon peliçon fu couvert + D'un beau ridé chainse blanc, + Et ceinte parmi le flanc + Fus de ceinture ferrée, +755 Reluisant com fust dorée, + La ou pendoit la boursete + De soye fine, doulcete. + Et le faitis esguillier + Lez le coutel a taillier. +760 La alay ou je souloye, + Et ainsi comme j'aloye + Mes compaignetes encontre; + En alant en leur encontre + De loings me pristrent a rire +765 Et commencerent a dire: + «Dont me vient ce, Marotele, + Qu'adès ta belle cotele + Tu as vestue et es ceinte + De ta jolie sursainte? +770 T'a ton pere fiancée, + Ou se as nouvelle pensée? + Oncques ne te veismes yer; + Ou alas tu ombroier? + Si fus tu bien demandée; +775 Or le demande a Houdée. + En l'aunoy fusmes en l'ombre; + De pastours y ot grant nombre + Atout flajolz et bedons, + Qui aporterent maints dons +780 Aux pastoureles qui tindrent + La feste et bien s'i maintindrent: + Parrot a la joue enflée + Aporta de giroufflée + Trestout fin plein son giron +785 A Belote du Firon; + De soussie plein chappel + Aporta Robin Happel + A Marion la Gautiere; + Une tartre toute entiere +790 Et un beau gros grant gastel + Aporta soubz son mantel + Colin Gautre de la Broce; + Jehannot pendant a sa croce + Aporta tout un jambon, +795 Oncques je ne vi si bon, + Et la meilleure despense + Qui oncques entrast en pense, + Deux bouteilles toutes pleines. + Si dançames en ces plaines +800 Ou ot moult belle assemblée + De joye et baudour comblée. + N'y a pastoure ou paÿs + Jusqu'en ces larris laÿs + Qui ne venist a la feste, +805 De dancer et chanter preste. + Si n'y ot en ceste année + Plus grant feste et mieulx menée. + Girout te demanda moult, + Ne oncques dancer ne voult +810 Pour ce que pas n'y estoies. + Et ou fus tu toutesvoyes + Quant avecques nous ne vins? + Or nous di que tu devins?» + Adonc Lorete appellay +815 Et tout bas a lui parlay, + Car celle fu plus m'amie, + Et dis: «Ne m'esgaray mie, + Ains compagnie plaisant + Plus que vous vi et faisant +820 Chiere bonne et doulcereuse, + Dont je suis toute amoreuse. + Si n'y avoit pas pastours, + Mais ceulz qui scevent les tours + De courtoisie et d'onneur, +825 Car n'y avoit nul menour + De chevalier ou gentil + Escuier, de baron fil. + Sus la fontaine en ce bois, + Ou souvent seulete vois, +830 Me trouverent ou chantoye + Et mon entente mettoye + A ces floretes cueillir. + La me vindrent acueillir, + Ainsi mon chant me traÿ. +835 Quant je les vi m'esbahy, + Car cuiday estre honnie + Et de toute honneur banie. + Mais de ce garde n'avoye, + Car oncques, se Dieux me voye, +840 Je ne vi gent si courtoise. + Doulcement sans mener noise + Gracieux salu me dirent, + Puis des chevaulx descendirent + Et s'assirent couste mi, +845 Mais sur tous, par saint Remi! + Y ot un qu'ilz appelloient + Monseigneur, quant l'appelloient, + Qui estoit doulz et plaisant + Et bonne chiere faisant, +850 Qui de chanter me requist + Et moult doulcement m'enquist + De mon estre et que faisoie + En ce bois ou m'esbatoye; + Et tant fist que je chantay, +855 Quant plus riens je ne doubtay, + Une chançonnete ou deux, + Et certes je fus bien d'eulx + Merciée et chier tenue; + Et ja estoit nuyt venue +860 Quant d'eulx je me departi. + Or t'ay dit en quel parti + Je fus yer la remontée, + Mais en pensée boutée + Nouvellete suis sans doubte, +865 Tant me plaist ycelle route + De gens doulz et avenans, + Et adès suis souvenans + De cil qui le mieulz me plaist, + Qui me dist sans trop long plaist +870 Qu'il me revendroit veoir + Et decouste moy seoir. + Si me tarde qu'il y viengne. + Dieux doint qu'il lui en souviengne + Et que, sans penser villain, +875 Me vueille amer com je l'aim, + Sans villennie me faire! + Car ne pense a me meffaire + Pour homme qui soit en vie, + Ne d'autre riens n'ay envie +880 Fors que nous chantions ensemble, + Il n'y pense, ce me semble, + Autre mal et non fais je.» + «Hé Dieux! que c'est bien songé!» + Lorete adonc respondi: +885 «Par le Dieu qu'en crois pendi! + Or te voy en male cole + Qui veulz laissier nostre escole + Et renoncier au mestier + Pour de tel gent t'acointier. +890 Laisse en paix tout, soterele. + Est ce estat de pastorelle + Qui bestes a a garder? + Il te convient regarder + A ton honneur, ou, sans doubte, +895 Tost la perderoies toute, + Mieulx te vauldroit estre morte. + Sont telle gent de ta sorte? + Ilz t'aroient tost honnie + De toy faire villennie. +900 Certes, pou tenroient conte. + Te fault il un filz de conte + Se d'amours te veulz tramettre? + Certes, chascun son cuer mettre + Doit, se joïr veult a droit +905 D'amours, selon son endroit. + Il est tant de valetons + Si beaulx qui gardent motons + Et pour t'amour se deffrisent + Et te servent et te prisent; +910 Choisis un, se veulz amer, + Et ne te fay pas blasmer + De ceulz qui d'amour legiere + Aymeroient toy, bergiere.» + Adonc respons: «Certes, suer, +915 Amer ne vueil a nul fuer + Par amours, ce n'est pas fable, + Qui qu'il soit, mais s'agreable + M'est un seul plus qu'aultres mille + Pour son corps gent et abille, +920 Pour tant n'ay je pas envie + D'emprendre amoureuse vie; + Ja Dieux ne m'y doint embatre! + Mais je me vueil, bien esbatre + Et jouer sans villennie, +925 Ne fault ja que je le nye. + La veue riens ne me couste + De cil qui me plaist et gouste; + Si ne m'en fault ja blasmer, + Car sans mal le vueil amer +930 Pour le bien qui en lui maint, + Et ainsi sont amé maint + Vaillans pour leur grant bonté + Si com l'en m'a raconté.» + Lorete adonc me respond: +935 «Voir est, si com lievre pont, + Qu'a ton vueil a droit compas + Aimeras, n'y fauldras pas. + Cuides tu faire a ta guise + D'Amours qui les cuers desguise +940 Estrangement et scet prendre? + Et ja le pues tu aprendre + Quant elle te fait tant plaire + Homs de nature contraire + Au mestier de bergerie. +945 Par Dieu! c'est grant resverie + Coment ton cuer y puet tendre, + Et si te pues bien attendre, + Tant t'en vueil bien ores dire, + Puis que le tien cuer y tire, +950 Se souvent as sa hantise, + Qu'Amours, qui les cuers atise, + Ne te laira pas durer + Sans de lui t'enamorer, + Se il est tel qu'il te face +955 Semblant ne d'ueil ne de face. + Mais je te pri, toutevoye + S'il te plaist, que je le voye + Et que le secret tout sache, + Car en soy maint mal ensache +960 Cuer qui aime ou veult haïr + Sans a nul le regehir.» + Lors dis qu'il me plaisoit bien, + Car je la savoye bien + Secrete, et o moy venroit +965 Ou boys ou j'aloye droit, + Si seroye mieulx que seule, + Mais ja n'yssist de sa gueule + Chose qui a celer feist, + Gardast que tant ne meffeist; +970 Et celle le me jura + Par serment et asseura. + Ainsi, noz berbis chaçant + Qui devant nous vont paissant, + Entre noz deux seulement, +975 De ce parlant belement, + Vers le bois nous sommes traittes + Et loings des autres retraittes + Tant qu'a la fontaine veismes + Et sus l'erbe nous seïsmes. +980 La fusmes la matinée, + Reveismes a la disnée, + A ressie retournames + Ou boys, ou d'amours parlames. + Ainsi trois ou quatre jours +985 En ce boys allons tousjours + Qu'onques nul vers nous ne vint, + Mais tost après cil revint + Dont m'anuyoit la demeure; + Les chevaulx senti en l'eure +990 Car l'oreille ailleurs n'avoye, + Si saillis tost en la voye + Pour savoir se cil estoit + Que le cuer m'amonnestoit. + Quant de loings le vi venir +995 Amours me fist devenir + Vermeille ou vis, et couleur + Muay, sans sentir douleur. + De loings je le regardoye; + A l'entrée l'attendoye +1000 Du boys dont il approchoit. + Lui troisiesme chevauchoit + Sans plus, li biaux et li gens. + N'ot pas mené tant de gens + Comme a l'aultre fois avoit. +1005 Ma compaingne qui le voit + De paour prist a trembler + Et ou vis morte sembler; + Si me dist par grant freour: + «Je mourray cy de paour, +1010 Nous serons ja tost honnies, + De folie t'ensonnies + De tel seigneur t'acointier. + Yssons hors de ce sentier, + Il nous en vault mieulx fouïr +1015 Et nous aler enfouïr + Soubz ces fueilles en ce boys. + Vien se tu veulz, je m'en vois; + Mieulz voulsisse estre grevée + D'un bras que t'avoir trouvée +1020 Anuyt n'ycy convoyée. + --Dieux! que tu es effroyée!» + Dis je, «Lorete, regarde + Comme il rit; tu n'aras garde: + Il n'est pas tel qu'il nous face +1025 Villennie ne mefface.» + Cellui ainsi chevaucha + Tant que de nous approcha, + Et je contre lui m'aval. + Il descent de son cheval, +1030 Je m'encline et le salue + Comme affiert a sa value, + Mais tost me vint relever + Et dist: «Dieu vueille sauver + Ceste bergierete gente, +1035 D'aigniaulx garder diligente.» + Lors me prent parmi la main, + Et je ou vert boys le main + Seoir sus la fontenele. + Doulcement dist: «Marotele, +1040 Vous veoir moult desiroye + N'a aultre riens ne tiroye + Qu'a cy retourner arriere, + Car oncques ne vi bergiere, + Dont je soye souvenant, +1045 A mon gré si avenant + Ne dont le chant tant me pleust, + Tant autre bien chanter sceust. + Or vous pri je, doulce amie, + Que ne m'escondissiez mie +1050 De chanter sans plus long plait, + Car vostre chant moult me plait. + Mais dites, doulce maignete, + Est ce vostre compaignete + Que je voy la toute seule +1055 Assise sus celle esteule?» + Lors a respondre me pris + Au chevalier que tant pris, + Bassement sans arrestance, + Et de mesprendre en doubtance +1060 Dis: «Monseigneur, grant mercy + Dont tout mon fait vous plait si. + C'est de vostre bien sans faille, + Non mie que je le vaille. + Si suis de bonne heure née +1065 Quant Dieu m'a ad ce menée + Qu'a tel chevalier je plais + Dont tout li mondes tient plais + Du grant renom et vaillance; + Si vueil du tout sans faillance +1070 Estre vostre en tout honneur, + Car bien sçay que deshonneur + Jamais ne pourchaceriez + Vers moy, vous ne daigneriés. + Si commandez a vo guise, +1075 Soit chant ou autre devise, + Ja ne vous contrediray + Mais du tout obeïray + Sans que nulle riens remaigne, + Monseigneur; mès ma compaigne, +1080 Que veez la, seure n'est mie.» + Lors dist: «Venez ça, m'amie, + N'aiez ja de moy doubtance, + Car a vous faire ne pense + Chose qui vous desagrée. +1085 --C'est ma conpagne secrée, + Monseigneur, faittes lui chiere,» + Ce dis je, «et l'aim et tiens chiere.» + Lors celle c'est approchée + Qui tint la chiere embrunchée, +1090 Et de contenance simple, + Le chapperon, que ot sans guimple + Affulé, de son chief oste + Et s'agenoilla decoste + Cellui, qui lui tend la main +1095 Et dit: «Dieux vous doint bon main, + Bergierete savoureuse, + Ne soiez pas paoureuse + De moy qui suis vostre ami, + Mais vous seez coste mi. +1100 Et dittes de voz nouvelles + Entre vous deux, pastourelles, + Car pastouriaux aussi sommes, + Voz chiers amis et voz homes.» + En sa compagnie avoit +1105 Deux chevaliers qu'il savoit + Secrez, sages, sans murmure, + Car d'autres gens n'ot il cure, + Qui furent jolis et cointes, + N'orent pas gonnele a pointes +1110 Mais haincellins a grans manches, + Estrois, serrez sus les hanches. + De velous vert decouppez, + Brodez, d'or entour frappez, + Et coliers d'orfavrefie, +1115 Moult riches a pierrerie; + Si n'a de cy en Artois + Nul chevalier plus courtois + En fait, en dit, en langage + Et en maintien doulz et sage. +1120 Cellui ou le plus pensoye + Lors n'estoit vestu de soye, + Mais d'une grant hoppellande + Longue et ot une guerlande + En son chief o un fermail +1125 De pierrerie et d'esmail, + Un riche colier luisant + Qui moult lui fu aduisant, + De dyamans tout semé + Et de perles asesmé, +1130 Mais de ce ne fais je conte + Combien qu'adès vous en conte, + Car ses condicions, faittes + A souhait, toutes perfaittes + Furent a mon gré, par m'ame, +1135 Telles qu'en ce monde dame + N'a que on la deust blasmer + D'un tel chevalier amer, + Et ce plus l'embelissoit + Que le fin or qui luisoit +1140 Ne la pierrerie aussi. + Longuement fusmes yssi, + Ou mainte raison ot ditte + Que je n'ay pas cy escripte + Pour le conte qui seroit +1145 Si long qu'anuyer porroit; + Pluseurs chançons y chantay, + Et cil chanter escoutay + De qui le chant me plaisoit + Et trestout quanque il faisoit. +1150 La devisames sans conte + D'amours maint gracieux conte, + Et a mainte belle enqueste + Respondis a sa requeste; + Maint doulz ris, maint doulz regart +1155 Fu gitté, se Dieux me gard, + Celle part ou fist bel estre; + Et, tout soit il bien grant maistre, + En son fait n'en son accueil + N'ot ne mauvaistié n'orgueil, +1160 Dont forment m'esbaÿssoie + Quant a sa valour pensoye + Et le veoie sur tous + Humble, gracieux et doulz, + Et ce yert ce que plaissoit +1165 Mon cuer a qui il plaisoit. + Longuement ou lieu nous seismes, + Ou maint plaisant conte deismes + Qui a conter bien seoit + Mais pas ne nous desseoit, +1170 Tant y fussions grant espace, + Car legierement temps passe + Cuer qui en ayse demeure, + Un jour ne lui est une heure. + Ja d'avesprir s'aprestoit; +1175 Un chevalier qui estoit + En la place avoit ja dit + Maintes fois, dont fu maudit + De moy, a basse murmure: + « Sire, le temps pou vous dure, +1180 Ja est tart, le jour nous fault; + Souviengne vous qu'il vous fault + Devers noz seigneurs aler + A qui avez a parler. » + Lors disoit cil: « Je m'en vois », +1185 Puis se rasseoit ou bois + Et ne s'en pouoit partir, + Et moy aussi sans mentir + Voulsisse bien qu'a tousjours + Près de lui fust mes sejours, +1190 Mais partir nous convenoit + Pour la nuit qui ja venoit. + De moy se parti atant + Le bel et bon que j'aim tant; + Au departir m'acola, +1195 Je m'encline, il s'en ala + Esperonnant son cheval; + Et je m'en viens contreval + La prée, atout vert chappel + Ou chief, menant mon tropel, +1200 Devisant a ma compagne. + Et ainsi par la champagne + Venismes en noz maisons, + De hebergier fu saisons; + Si failly no parlement +1205 Atant, mais tout bellement + Avons l'une a l'autre ou bois + Mis journée; a basse voix + Deismes: « Lieve toy par main, + A Dieu jusques a demain. » +1210 Celle nuit ainsi passa + C'oncques mon cuer ne pensa + Fors a cil sanz qui n'avoie + Nul bien se ne le veoie. + Si n'y ay gaires dormi, +1215 Mais en pensant a par mi + Disoie ces mos yci + Comme ouïr les pouez ci: + + + _Bergierete_ + + + Dont me vient telle aventure + Qu'amer me fault maugré mien? +1220 Je ne cuidasse pour rien + Qu'amours fust de tel nature. + + Simple sans amer estoye + Ne pensée sossieuse, + Je me jouoye et chantoye, +1225 De plus n'estoye envieuse. + + Or n'ay fors de penser cure + Ne je n'ay nul aultre bien + Fors veoir cil qui le mien + Guer a tout, je le lui jure, +1230 Dont me vient telle aventure? + + Son gent corps ou que je soye + Et sa chiere gracieuse + Adès m'est vis que je voye, + De plus ne suis curieuse. + +1235 Hé las! je sens la pointure + D'amours qui me tient si bien + Que je n'ay sens ne maintien, + Tant mez en amer ma cure, + Dont me vient telle aventure? + + +1240 Au matin quant le jour crieve + Pensant a amours me lieve, + A soleil levant m'en vois + O mes berbis vers le bois. + Ma compaingne d'assez près +1245 Me suivoit, si vint après, + Dont je fus moult resjouÿe + Si tost que je l'oz ouÿe; + De loings le chief me hocha, + Puis, quant elle s'approcha, +1250 Sus la fontaine en alons + Seoir, ne fu mie longs + Ly chemins, lors commençay + Com celle qui plus pensay: + « Dis, Lorete, doulce amie, +1255 Et ne te mentoys je mie? + Est il bel le chevalier, + Par ta foy, que tu vis hyer? + N'est il gracieux et gent + Et plaisant a toute gent? +1260 Sont pastoureaulz de tel sorte? + Bien aroit pensée torte + Ou aveugle les deux yeulx + A qui il ne plairoit mieulx + Qu'un bergier, tant fust apris. +1265 De quoy ay je donc mespris + S'il me plaist, sans mal penser + Et sans nullui offenser? » + Lorete respond atant: + « Bel et gracieux est tant +1270 Voirement que riens n'y fault, + Ne je n'y voy nul deffault, + Et bien voy que l'aimeras, + Dont encor te blasmeras. + Mais, s'il les autres surmonte, +1275 A toy ce que vault et monte + Qui pastourelle remains? + De tant t'aimera il mains + Comme en lui a plus valour. + Bien tendroit a grant foulour +1280 D'en toy mettre s'amour toute. + Quelque dame aime sans doubte + Belle et de grant renommée. + Cuideroies tu amée + Estre de lui, fole, nyce! +1285 Garde qu'il ne te honnisse, + Car s'amour n'aras tu pas; + Et ne te fie en ce pas + N'en son regard doulz et simple; + Chascun te tendroit a simple +1290 De toy attendre a s'amour. + Mais me croy et sans demour + Esloingne ce bois ramage + Ains que plus ayes domage, + Et gard que plus ne t'y treuve +1295 Ains que fole amour t'esmeuve + A faire plus grant folie, + Car a grant sens cil s'alie + Qui esloingne le meschief + Ains qu'il en viengne a mal chief; +1300 Mais pour bien je le t'anonce, + Car tu n'aras ja une once + De s'amour, ne pou ne grain: + Tel espi n'est pas sans grain. + Cuides tu qu'a pourveoir +1305 Soit adès bon? a veoir + Est au regard savoureux + Qu'il a le cuer amoreux, + Mais pour passer temps puet estre. + Tout soit il noble et grant maistre, +1310 Bien vouldroit trouver aucune, + Car pou sont qui n'aiment qu'une, + A qui se peüst esbatre, + S'a ce se pouoit embatre. + Mais c'est trop grevable peine +1315 A cuer, qui d'amour certaine + Aime entierement, partie + Qui en deux lieux est partie + Ou en pluseurs, et scet bien + Qu'il n'en a pas tout le bien; +1320 Et mieulx vauldroit, n'est pas gas, + Amer en un lieu plus bas + Qu'en si hault n'en si grant pris + Qu'on soit tenu en despris. + Ne te souvient il, Marote, +1325 Que ton pere, Jehan Burote, + Qui est sage homme entre mille, + N'a pareil en nostre ville, + A de beaulx rommans assez + Qui parlent des temps passez. +1330 L'aultrier en un, dessoubz l'orme, + Lisoit seant sus sa forme; + Au propos de telz amans + Raconte cellui rommans, + Ainsi com je me recorde +1335 Il me semble qu'il recorde + D'un filz de roy, et m'est vis + Comme il compte en son devis, + Qu'on appelloit roy de Troye + Le pere; avint toutevoye +1340 Que la roÿne un fier songe + Songa, nel tint a mençonge, + Quant de cel filz grosse estoit, + Avis lui fu qu'elle avoit + Enfanté un grant tyson +1345 Ardent qui la bastison + De la ville toute ardoit, + La cité toute perdoit + Le païs et le regné. + Le roy, quant l'enfant fut né, +1350 Occire le commanda, + Mais la roÿne manda + Qu'a son pastour fust baillié + Et non de coteaulx taillié, + Car trop ert bel enfançon. +1355 Si fu nourry en façon + De filz de bergier ou bois, + Et quant grant fu, atout oys, + Cuidoit au pastour filz estre, + Nés en village champestre. +1360 Si fu bel, gentil et gent + Et plaisant a toute gent, + Sur toute autre creature. + Bien retrait a sa nature, + Car, tout gardast il berbis +1365 Et mengast lait et pain bis, + Courtoys fu et avenant, + Abille et bien souvenant; + En lui ot gentil bergier; + En maint boys, en maint vergier +1370 Repairoit berbis paissant. + Une pucelle en passant + Vid li gentilz homs naïs, + La plus belle du paÿs, + Menant berbis en pasture; +1375 Cent corps et belle faitture + Ot la pucelle au cler vis, + Et nommée a mon avis + Fu par droit nom Senonné, + Si lui a son cuer donné, +1380 Car trop lui plot son doulz ris. + Le bergier nommé Paris + Fu puis, comme on fait entendre, + Mais lors nommé Alixandre + Estoit cil gentil pastour, +1385 Si n'y avoit la entour + Pastourel a lui semblable, + Tant fust doulz et amiable + Que Senoné moult l'ama + Et doulz ami le clama. +1390 Si orent, si com j'entens, + Les deux amans moult bon temps; + Un tendis et lit faisoient + De fueilles vers, ou gisoient + Braz a braz sans couverture +1395 Fors de branches et verdure, + N'aultre ne voulsissent mie, + Paris promist a s'amie + Qu'a toujours mais l'aimeroit + Ne jamais ne la lairoit, +1400 Ainçois une grant riviere + Tourneroit son cours ariere + Que son cuer fust deposé + D'elle amer ne reposé. + Si fist ceste convenance: +1405 En un arbre en souvenance + L'escript atout le coutel, + Dont il tailloit maint fretel, + Et dist que cel arbre et fust + Tesmoing du convenent fust. +1410 Mais puis autrement avint, + Car dit lui fu dont il vint + Et de quel gent estoit né, + Dont desplut a Senonné, + Car aussi tost s'en ala, +1415 Plus berbis ne garda la, + Ains s'en retourna a Troye + Dont ses parens orent joye, + Sa pouvre amie oublia + Qui moult s'en contralia, +1420 Puis ama roÿne Heleyne + Dont il eut doleur et peine. + Doncques puez tu bien veoir + Que chascun veult asseoir + Son cuer selon son degré, +1425 Car Senonné plus a gré + Ne vint a cil par nul tour + Quant sceut qu'il n'estoit pastour, + Ains yert de royal orine; + Pour ce amer une roÿne +1430 Voult, dont mal lui ensuivi. + Et ainsi, je te pleuvi, + Puez tu veoir et aprendre + Qu'on se doit a son per prendre + Qui veult joïr a son vueil +1435 D'amours et avoir moins dueil. + Or t'ay conseillié, moy semble, + Loyaument, car, puis qu'ensenble + Loyalles compaignes sommes, + Ne devons pour nulles sommes +1440 Souffrir l'une l'autre traire + A riens qui lui soit contraire, + S'estre y puet remede mis + Par nous ou par noz amis.» + Adonc a celle respons +1445 Qui m'ot tel sermon expons: + «Lorete, tu dis merveilles + Qui l'amer me desconseilles + Pour ce que pastoure simple + Suis sans atour et sans guimple, +1450 Et dis qu'en moy a nul fuer + Cellui ne mettroit son cuer + Pour ce que d'estat pareil + Ne sommes ne d'appareil, + Et a Senonné, te semble, +1455 Bien devroye prendre exemple, + Que Paris tost oublia. + Tu dis voir, mais il y a + Aultre livre, il m'en recorde, + Qui d'Ercules nous recorde, +1460 Qui fu si chevalereux + Et en armes tant eureux + Qu'oncques nul ne le passa, + Tant en armes s'avança, + Et si ert roy couronné +1465 De grant terre et de regné; + Mais Amours si le lia + Et si fort humilia + Qu'il ne lui desplaisoit mie + Charpir laine avec s'amie; +1470 Et lui, qui ert de tel pris + Que les lyons rendoit pris, + Fut subgiet a une femme + Qu'il servoit comme sa dame. + Si n'y a nulle grandeur +1475 En amours quant grant ardeur + Fait par plaisance soubzmettre + Le cuer ou il se veult mettre.» + Ainsi respondis atant + A Lorete, mais pour tant +1480 Lui dis que ja ne doubtast + Et son penser en ostast, + Que ja mon cuer si volage + Ne seroit qu'il eust folage + En l'amour ou m'embatoye, +1485 Mais amer, bien le sentoye, + Le me convendroit sans faille, + Quel mal que souffrir m'en faille, + Car mon cuer s'y adonnoit + Et du tout a lui donnoit, +1490 Voulsisse ou non, et ne peusse + Pour poyssance que g'y eusse + M'en oster ja, tant l'amoye; + Et que trop mieulx l'amour moye + Me plaisoit a lui donner +1495 Et mon cuer abandonner + Qu'a nul aultre; posé ore + Que tant ne m'amast encore + Comme un autre m'aimeroit + Qui dame me claimeroit +1500 Souveraine et redoubtée. + Tant y eux m'amour boutée, + Si ne m'en blasmast jamais, + Car trop tart ert dès or mais. + Et celle me dist qu'atant +1505 S'en deporteroit et tant + Comme elle pourroit au fort + Me donroit bon reconfort, + Car puis qu'une riens fault estre + N'y a lieu sermon ne maistre. +1510 En tel devis tout le jour + Nous fusmes et sans sejour + Ne parlions d'autre matiere + Ensemble, et se toute entiere + Une sepmaine en parlasse +1515 Ne me sembloit pas l'espace + D'une heure, tant me plaisoit + En parler, si me faisoit + Resjoïr la souvenance + De sa doulce contenance. +1520 La tous les jours assemblions + Et des aultres nous amblions + Entre nous deux bergieretes + Parlant de noz amoretes; + Si repairions la souvent, +1525 Ou fust par pluie ou par vent, + Nul mal ne nous estoit grief. + Mais, pour conter plus en brief + Sans tous les jours raconter + Qu'Amours nous y feist hanter, +1530 Nous y fusmes celle année + Mainte heure et mainte journée, + Et cil souvent y venoit + A qui bien en souvenoit. + Si me plut tant sa hantise +1535 Que je l'amay de tel guise + Que tout mon age y parra. + Ainsi ou bois repaira + Celui qui si s'y maintint + Qu'entre ses laz bien me tint, +1540 Combien que peine mettoie + A moins l'amer, et doubtoye + Que mal m'en peüst venir, + Et se m'en peusse tenir + Volentiers trop moins l'amasse +1545 Pour n'en souffrir si grant masse + De doulour pour sienne amour + Dont j'estoye en grant cremour. + Pour ce contre Amours disoie + Ainsi, quant je m'avisoie, +1550 Et m'yert vis qu'en mes clamours + Ainsi respondoit Amours: + + + _Balade a responses_ + + + Amours, escoute ma complainte. + --Or dis: qu'as tu? de quoy te plains? + --De toy par qui je suis destraintte. +1555 --Tort as quant de ce te complaings. + --Non ay voir, car ma joye estains. + --Joye en aras s'en toy ne tient. + --Trop crain le grant mal qui en vient. + --Pense au bien, non pas au domage. +1560 --Vueille ou non, d'un seul me souvient. + --Aime ley; si feras que sage. + + Veulx tu que j'aime? est ce contrainte? + --C'est drois quant ton cuer est atteins. + --Sera ce cil qui m'a estraintte? +1565 --Oïl, car de tout bien est pleins, + --Je n'ay donc pas tort si je l'aims? + --Non, car chascun a bon le tient. + --Et se mon honneur ne soustient? + --Si fera voir, c'est son usage. +1570 --Or me dy qu'en faire apartient? + --Aime ley; si feras que sage. + + Raison me met en trop grant crainte. + --Ne la croys, joye tolt a mains. + --Tu m'as vers elle en guerre empainte. +1575 --Desconfis la, joing moy les mains. + --Honneur dist qu'en vauldroye mains. + --Il ment, chascun bon en devient. + --Fait, et donc amer me convient? + --Ce te sera grant avantage. +1580 --Que feray donc se cil revient? + --Aime ley; si feras que sage. + + Princes gentilz, Amours me tient. + --Il apertient bien a ton age. + --Un seul ami mon cuer retient. +1585 --Aime ley; si feras que sage. + + + Ainsi je me debatoye + A par moy et combatoye, + Pensant a son doulz maintien + Si trés plaisant que je tien +1590 C'oncques plus perfait en somme + Ne l'ut autre mondain homme. + Et ad ce mon cuer pensoit + Tout temps et ne reposoit. + Mais quant la ensemble estions +1595 Toute l'entente mettions + A nous entre regarder. + Ne sçaroye recorder + Les regars, les doulz parlers, + Les venirs et les alers, +1600 Les doulz ris, les contenances, + Les trés plaisans ordenances + Amoureuses; tout n'aroye + Jamais dit, je ne pourroye. + La se seoit couste mi +1605 Mon trés savoureux ami, + Que j'ay maint jour attendu, + Ou gisoit tout estendu + Sus l'erbete qui venoit, + Et en mon giron tenoit +1610 Sa teste et j'aplanioye + Son chief et aonnyoye, + Puis je lui mettoye au col + Les deux braz dont je l'acol. + Or pensez se la avoit +1615 Plaisir et s'il y devoit + Avoir maint doulz mot conté, + Tout ne soit cy raconté. + Et sachiez certainement + Qu'ainsi dura longuement +1620 Sans que m'amour me requist, + Mais ne failloit qu'il enquist + Se il la pourroit avoir, + Car savoir pouoit de voir + Que toute entiere l'avoit, +1625 Apercevoir le pouoit. + Mais, comme soit chose dure + A souffrir la grant ardure + Dont Amours les cuers destraint, + Il me dist, comme contraint, +1630 Une fois que vers moy vint, + Et ou moys de may advint, + Qu'il m'amoit de cuer entier, + Et que ja n'estoit mestier + De ce long sermon en faire, +1635 Car aviser son affaire + Je pouoie bien de fait + Et com de vouloir perfait + Il m'amoit, et que l'amasse + Seurement, et ne doubtasse +1640 Que mon honneur garderoit; + Et moult bien se garderoit + De faire chose nesune + Dont j'euse pesance aucune. + Ainsi cellui me pria +1645 Qui mon cuer sur tous tria; + Si fus adonc esperdue, + Car doubtay qu'en guise deue + Respondre ne lui sceüsse + Ainsi comme je deüsse, +1650 Car ne le peusse escondire + N'aussi ne vouloye dire + L'amour que je lui portoye. + Aussi en mon cuer sentoye + Que pour riens chose ne feisse +1655 Dont nullement me meffeisse; + Si doubtoye a ottroyer + Chose dont mauvais loyer + Me venist et cuer dolent, + Et ne sçavoye el talent +1660 Qui l'ot meu a me prier. + Et cellui sans detrier + Me prie que je le croie + Et que m'amour lui ottroye + Et mon vouloir lui responde. +1665 Lors de pensée perfonde + Souspiray sans avoir yre, + Et lui commençay a dire + Craintivement en tremblant: + « Monseigneur, par mon semblant +1670 La moye amour se descele; + Ne fault ja que je le cele, + Bien sçay que l'apercevez; + Apercevoir le devez, + Car Amours si le demonstre; +1675 Mais pour tant se je le monstre, + Vueille ou non, ne croy je mie + Que n'ayez dame et amie + Aultre part qui vous adrece + Et de moy plus grant maistrece. +1680 Si ne devez requerir + Autre amour n'ailleurs querir, + Se loyal estre voulez, + Et mon cuer trop adoulez + Seroit, quelque povre femme +1685 Que je soye, s'autre dame + Avoit la joye de vous + Et j'en eusse le courroux; + Si nous en passons ainsi, + Car sachiez que vous aim si +1690 Qu'aultre je ne vueil amer, + En aye doulz ou amer; + Mais de vous je ne vueil, voir, + Nulle aultre promesse avoir + Ne qu'aultrement je me loye: +1695 Il me souffist que vous voye + Et que vous aime a par mi, + Car a autre estes ami; + Et aussi je vous di bien + Que pour morir ne pour rien +1700 Je ne m'abandonneroye + A folie, ainçois mourroie. + Je ne sçay se vostre entente + Seroit a si faitte attente, + Mais, pour voir, sus sains vous jure +1705 Que jamais si faitte injure + Ne feray a mon honneur, + Soit pour grant ou pour meneur. » + Adonc cil respond atant: + « Et qui vous en requiert tant? +1710 Ne m'en fault ja escondire, + Car pourchacier, faire ou dire, + Je ne pense, par mon ame! + Chose dont vous aiez blasme + Ne dont vostre honneur descroisse, +1715 Ains desir que je l'accroisse + Ne ja ne le requerray, + De vous avoir ne querray + Fors l'amour en bonne foy + Et le doulz baisier par foy; +1720 Nulle n'est qui excuser + S'en doye ne reffuser + Ce a son ami; par m'ame! + Ce n'est pas trop, belle dame. + Aultre chose ne demand, +1725 Est ce oultrage a un amant? + Quant de plus feray requeste + Je vueil qu'on m'oste la teste! » + Lors m'en ris et pris a dire: + «Qui vous pourroit escondire +1730 Requeste si trés courtoise? + Je l'ottroy, comment qu'il voise, + Car mon cuer sens par mi fendre, + Si ne le puis plus deffendre. » + Lors cil m'embrace et me baise +1735 Doulcement, souspirant d'aise, + Et puis m'en regracia + Humblement et mercia. + Mais ce baisier me trahy, + Maintes fois l'ay puis haÿ, +1740 Car mon cuer vint du tout prendre + Et d'amoureux dart esprendre. + Si en fusmes puis si duit + Que c'estoit tout no deduit + Trés plaisant, sans nous lasser, +1745 Et noz braz entrelacer + En baisant a longue alaine + Sans pensée autre villeine. + Ainsi en ce bois ramé + J'acointay mon bien amé +1750 Et devins toute changée + Et de pastours estrangée, + Ou je souloie hanter + Autres chançons a chanter + Que celles qu'ains oz apris, +1755 Et ceste balade apris, + Que cy deviser propos, + Qui fu selon mon propos: + + + _Balade_ + + + Ha! le plus doulz qui jamais soit formé, + Le plus plaisant que nulle autre accointast, +1760 Le plus perfait pour estre bon clamé, + Le mieulx amé qu'onques mais femme amast! + De mon vray cuer le savoreux repast, + Tout quanque j'aim, mon amoreux desir, + Mon seul amé, mon paradis en terre, +1765 Et de mes yeulx le trés perfait plaisir, + Vostre doulceur me meine dure guerre. + + Vostre douleur voirement antamé + A le mien cuer qui jamais ne pensast + Estre en ce point, mais si l'a enflammé +1770 Ardent desir qu'en vie ne durast + Se doulz penser ne le reconfortast, + Mais souvenir vient avec lui gesir; + Lors en pensant vous embrace et vous serre, + Mais quant ne puis le doulz baisier saisir +1775 Vostre doulceur me meine dure guerre. + + Mon doulz ami, de tout mon cuer amé, + Il n'est penser qui de mon cuer gitast + Le doulz regard que voz yeulz enfermé + Ont dedens lui; riens n'est qui l'en ostast +1780 Ne le parler et le gracieux tast + Des doulces mains qui, sanz lait desplaisir, + Veulent partout encerchier et enquerre, + Mais quant ne puis de mes yeulx vous choisir + Vostre doulceur me meine dure guerre. + +1785 Trés bel et bon, qui mon cuer vient saisir, + Ne m'oubliez, ce vous vueil je requerre, + Car quant veoir ne vous puis a loisir + Vostre doulceur me meine dure guerre. + + + Pour ce qu'en ce point estoie +1790 A mon pouoir je mettoye + Peine a me tenir jolie, + Une heure triste, autre lie, + Selon les divers assaulx + Qu'Amours livre à ses vassaulx. +1795 Or ploroye, ores chantoye, + Mes compaignes pou hantoye + Fors Lorete qui savoit + Tout quanque mon cuer avoit. + Si n'est riens qui ne soit sceu +1800 Au desrain et aperceu, + Et a peine, quoy qu'on die, + Muce amant sa maladie; + S'il est d'amours bien attaint + Fort est qu'il ne pere au taint. +1805 Si commença grant murmure + Du fait, qui encore dure, + Aussi tost qu'a estrangier + Je pris bergiere et bergier + Et je me tins solitaire; +1810 Les gens ne s'en porent taire, + Si y mirent avant garde + Li pasteur, et par leur garde + Sçorent comment cil venoit + Ou boys et près se tendit +1815 De moy, dont furent dolent + Tous et toutes, et parlant + En aloient entr'eulx bas, + Car hault n'oserent ilz pas, + Et comme amans envieux +1820 Disoient joennes et vieulx: + « Plus n'a la doulce bergiere + Nostre compagnie chiere. + Hé las! la bien enseignée + Bien a du tout eslongnée +1825 Nostre assemblée si belle, + Plus ne sera pastourele, + Ains par un autre acointier + Renoncera au mestier. + C'est domage, par saint Pere! +1830 Qui le deïst a son pere + Puet estre l'en garderoit, + Mais comparer le porroit + Cil qui diroit telz nouvelles. + Hé! entre vous, pastoureles, +1835 Mettez peine a la retraire + Du bois, qui Dieux doint contraire, + Et vers nous la ramenez, + Nous sommes bien fortunez + D'avoir perdu tel pastoure, +1840 Ce fu bien en la male houre + Que cil oncques l'acointa + Qui si nous en despointa. + Et dont lui puet ce venir? + Oncques ne vi avenir +1845 Que d'amours estre surprise + Peüst, mais or en est prise + Durement et bien y pert. + Hé las! son honneur se pert + Ou perdra, ce n'est pas doubte, +1850 Puis qu'en tel amour se boute + Qui petit la prisera. + Hé Dieux! qui l'avisera + De s'en retraire bon erre! + Lorete fault mander querre +1855 Qui est sa chiere compagne, + Nulle autre ne l'acompagne. + A celle dirons de fait + Qu'elle l'enorte du fait, + Si l'en retraye briefment. » +1860 Ainsi li pastour griefment + Se complaignoient de mi + Qui oz fait nouvel ami. + Ma compagne estoit mandée + Et lui estoit demandée +1865 La cause pour quoy guerpis + Les avoye, dont trop pis + M'en pourroit venir sanz faille, + Si le me die et n'y faille; + Et celle m'en excusoit +1870 Disant « que point ne musoit + Mon cuer a nullui amer, + Ne desservi que blasmer + On me deust pour tant n'avoye, + S'ou bois souvent m'ombroyoye +1875 Pour estre plus solitaire; + Si s'en voulsissent tuit taire + Du fait dont mon cuer ert sains; + De ce leur juroit sur sains. + Et du chevalier disoit +1880 Que pour tant ne me nuisoit + En riens s'en ce bois chaçoit. + Et repairier y pouoit + Un chascun; si leur louoit + Qu'ilz s'en teussent sans plus dire, +1885 Car mal venoit de mesdire. » + + Or avez vous entendu + Coment j'avoye attendu + Longuement sanz m'entremetre + D'amer n'en nul mon cuer mettre, +1890 Et comment depuis fu pris; + Si diray qu'il m'en est pris + Depuis et com m'en va ore, + Car faillie n'est encore + Celle amour, ne deffauldra +1895 Jusques vie me fauldra. + En joye au commencement + Je fus, non pas longuement, + Cy après diray pour quoy, + Mais lors souvent en recoy +1900 Mon trés doulz ami veoye, + Vers moy bien savoit la voye + Et son devoir en faisoit + Si bien qu'il me souffisoit. + Doulceur, paix et bonne amour +1905 G'y trouvay, et sans demour + Tout plaisir qu'il pouoit faire + Me faisoit en tout affaire + Tant que n'y sceusse amender + Ne riens plus lui demander. +1910 Bien est voir, si dire l'ose, + Que j'en fus un pou jalose + Un temps et me fu avis + Qu'un petit changié le vis; + Ne sçay s'essaier vouloit +1915 Combien de lui me chaloit, + Ou puet estre sans raison + Y avoye souspeçon, + Car le cuer d'amours estraint + Ce qu'il aime a perdre craint, +1920 Et com de ce mal malade + Disoye ceste balade: + + + _Balade_ + + + Ja ne vueille consentir + Vostre trés noble courage + Que mon cuer en dueil partir +1925 Faciez, plein de telle rage + Com d'apercevoir mestrait + En vous qui l'avez attrait, + Si qu'il s'est tout ordonné + A vous et abandonné. + +1930 Mais je me doubt sans mentir + Qu'ainsi que maint ont usage + D'en plusieurs lieux departir + Leurs cuers de penser volage, + Qu'ainsi ja se soit fortrait +1935 De moy qui vous a pourtrait + Ou mien qu'ay tout assené + A vous et abandonné. + + Tart venroye au repentir, + Mais oncques perte ou domage +1940 Ne me fist tel dueil sentir + Com j'aray trestout mon age + Se de moy vous voy retrait + Et que m'aiez fait tel trait, + Pour tant se j'é me donné +1945 A vous et abandonné. + + Si pry vostre doulz attrait + Qu'il lui souviengne du trait + Qui mon cuer a adonné + A vous et abandonné. + + +1950 Mais, quant ma douleur perçut + Et mon trés amer plour sceut, + Il m'apaisa doulcement, + Et me jura fermement + Qu'aultre que moy il n'amoit; +1955 Pour certain le m'affermoit. + Aussi une fois avint + Que partir il lui convint + Bien en haste et n'ot espace + De dire a Dieu, dont grant masse +1960 De dueil oz, mais il revint + Tost et excuser se vint. + Si dis quant il fu parti + Ces moz cy en dur parti: + + + _Rondel_ + + + Pour quoy m'avez vous ce fait, +1965 Trés bel ou n'a que redire? + Et si savez mon martire + N'oncques ne vous fis meffait. + + Et parti estez de fait + Sans moy daigner a Dieu dire; +1970 Pour quoy m'avez vous ce fait? + + Au dieu d'amours du tort fait + Me plaindray, disant: « Dieux Sire, + Amy m'avez fait eslire + Dont me vient si dur effait; +1975 Pour quoy m'avez vous ce fait? » + + + Mais je vous diray la dure + Pesance qu'encor me dure + Tous les jours et plus agrieve + Le tourment qu'encor me griefve. +1980 Cil ou toute valour maint, + Ce scevent maintes et maint, + N'ot pas apris qu'a sejour + Demourast, ains sans sejour + Aloit et va par la terre +1985 En maint païs honneur querre. + Si n'estoit pas tousjours près + De moy cellui que j'aim trés, + Ains souvent s'en departoit, + Dont a pou que ne partoit +1990 Mon cuer pour sa departie. + Lors toute estoit convertie + Ma joye en pesant doleur; + Triste et a pale couleur + Demouroie et esplourée. +1995 Ha! mainte larme ay plourée + Pour s'amour et maint souspir + Gitté, encor en souspir; + Au departir me pasmoye, + Quant a cellui que j'amoye +2000 Disoye « a Dieu », lors mi oeil + Demonstroient mon grief dueil + Dont griefment a lui pesoit; + Si me baisoit et disoit + Qu'il revendroit en brief temps, +2005 De ce ne fusse doubtans. + Ainsi demouroie, lasse! + De plourer non jamais lasse, + Et jusqu'au retour nul bien + N'avoye, je vous dy bien, +2010 Dont toute en plours me baignoie + Et ainsi me complaingnoie: + + + _Balade_ + + + Quant je voy ces amoreux + Tant de si doulz semblans faire + L'un a l'autre et savoreux +2015 Et doulz regars entretraire, + Liement rire et eulx traire + A part, et les tours qu'il font, + A pou que mon cuer ne font! + + Car lors me souvient, pour eulx, +2020 De cil dont ne puis retraire + Mon cuer qui est desireux + Qu'ainsi le peüsse attraire; + Mais le doulz et debonnaire + Est loings, dont en dueil parfont +2025 A pou que mon cuer ne font! + + Ainsi sera langoreux + Mon cuer en ce grief contraire + Plein de souspirs doulereux + Jusques par deça repaire +2030 Cil qu'Amours me fait tant plaire; + Mais du mal qui me confont + A pou que mon cuer ne font! + + Princes, je ne me puis taire + Quant je voy gent paire a paire +2035 Qui en joye se reffont, + A pou que mon cuer ne font! + + + Mais quant le terme passoit + Que mis m'avoit, ne pensoit + Mon cuer qu'a toute dolour. +2040 Ou fust sens ou fust folour, + J'enqueroye a toutes gens + S'on savoit ou li trés gens + Jolis chevalier estoit, + Qu'Amours si amonnestoit. +2045 Si en ouoie souvent + Telz nouvelles dont griefment + M'anuioit quant dire ouoye + Qu'il feroit moult longue voye + Ains qu'il retournast arriere. +2050 Encore plus dure m'yere + La paour que son corps gent. + D'acquerre honneur diligent, + Ne fust quelque fois mal mis + En guerre ou par anemis. +2055 Si prioye saints et sainttes, + Et veulx et promesses maintes, + Pleurant seulete en destour, + Faisoie pour son retour. + Lorete avoit les reclaims, +2060 A lui disoye mes plains + Souvent a moillée face: + « Ha! je ne sçay que je face, + Doulce compaigne et amie. + Bien n'ay heure ne demie +2065 Quant cil que j'aim tant demeure; + Le cuer ay plus noir que meure, + Je ne puis avoir repos + N'oncques puis dormir ne pos + Qu'il parti, et, s'il ne vient, +2070 Bien sçay, morir me convient! + Hé las! Lorete m'amie, + Et ne te souvient il mie + Comment il est gracieux? + Est il homme soubz les cieulx +2075 Plus perfait en toute grace? + Beaulté, bonté, sens et grace + Sont en lui entierement. + Ha! je te pri chierement, + Ne te remembre il des fais +2080 De lui en doulceur perfais + Et comment a toy parloit + Doulcement et t'appelloit + Quant loings de nous tu estoies, + Et quant flours lui aportoies +2085 Ou chose qui lui plaisoit + Quel grant chiere il en faisoit? + Son venir et son aler + Et son gracieux parler + Adès m'est vis que je voye +2090 Et qu'il vient par celle voye + Par ou venir il souloit, + Et comment il m'appelloit + Quant devant lui m'enclinoye. + Tout le cuer en plours me noye +2095 Et me deffaillent li membre + Quant tous ses fais je remembre, + Et il est de moy si loings; + Ha las! mais mes trés durs soings, + Ma trés doulce chiere amie, +2100 Sont plus griefs, car je fremie + De paour d'estre oubliée + De lui qui me tient liée. + La! quel chose! la mort viegne + Ainçois que le cas m'aviegne! +2105 Mais la grant valeur haultaine + Qui en maint païs le meine + Lui donne, bien dire l'oz, + Honneur, grace, pris et loz, + Par quoy pluseurs grans maistresses, +2110 Voyans les belles adreces + De sa grant chevalerie, + L'aimeront; ainsi perie + Pourra estre l'amour doulce + Dont cellui m'amoit, et pour ce +2115 Vifs en soussi, n'est merveille! + Mais, quiconque amer le vueille, + Sçay je bien certainement + Que jamais plus fermement + Ne plus loyaument amé +2120 Ne sera n'ami clamé + De nulle qui plus de bien + Lui vueille, je le sçay bien; + Dieux! mais trop est loings de mi! + Ha! mon trés loyal ami, +2125 Quant verray je la journée + Que voye la retournée + De vous que je tant desir + Et sans qui je n'ay plaisir!» + Ces paroles et plus maintes +2130 Je disoie en mes complaintes + En plour ou mon cuer fondoit, + Et celle me confortoit + A son pouoir; par pitié + Plouroit pour mon amistié. +2135 Mais quant cellui revenoit + De qui tant me souvenoit, + Lors n'estoie plus troublée, + Ains joye m'yert redoublée + A cent doubles quant vers my +2140 Retournoit mon doulz ami + Qui en desir attendus + Ert de moy; lors estendus + Braz vers lui m'en acouroie + Et de grant joye plouroye +2145 Sans dire mot, mais le doulz + Me disoit: «Et qu'avez vous, + Ma belle amour gracieuse? + N'estes vous pas bien joyeuse + Du retour de vostre ami? +2150 Or nous seons cy enmy + Ceste herbete, et bonne chiere + Me faites, doulce amour chiere + Qu'a veoir tant desiroye!» + Adonc dire ne pourroie +2155 La joye que nous menions. + Braz a braz entretenions + L'un l'autre si trés estrains + Qu'oncques Tristan, qui destrains + D'amours fu oultre mesure, +2160 Yseut, par qui ot mort seure, + Gaires plus fort n'estraigny + Quant a mort le contraigny; + De baisier, disant: hé las! + Doulcement, n'estions pas las, +2165 Car lasser ne nous peussions + Se sans cesser y fussions. + Long ne nous fust le demour + Ne oncques en celle amour + Qui en deux cuers fu unie +2170 Il n'ot mal ne villennie + Ne n'ara jamais sans faille. + Si ne croys je qu'elle faille + Nul temps, car nos esperiz, + Quant mors seront et periz +2175 Les corps, croy qu'ilz s'aimeront + Et ensemble demourront. + Ainsi duroit ma plaisance + Tant que j'avoye l'aisance + D'estre près du doulz et cointe +2180 Qu'Amours fist si mon acointe, + Et certes près de lui estre + M'estoit paradiz terrestre + N'autre nul ne demandasse. + Mais pou duroit cel espace, +2185 Car petite ert sa demeure + Ou païs, dont noir com meure + Mon povre cuer devenoit + Aussi tost qu'il avenoit + Que cil me disoit: «M'amour, +2190 Partir me fault sans demour + Pour aler en tel voyage.» + Ha Dieux! com piteux visage, + Lassete, adonc je faisoie! + Et par grant doulour disoye: +2195 «Or me voulez vous occire, + Ma doulce amour, mon doulz sire, + Qui ja vous voulez partir? + Morte une fois sanz mentir + Me trouverez au retour, +2200 Car je ne puis par nul tour + Souffrir longuement tel peine!» + Et cil qui me veoit vaine + Et lasse adonc m'apaisoit + Doulcement, et me baisoit +2205 Disant: «Ma belle maistrece, + Pour Dieu ceste grant destrece + Ostez, car trop il m'en poise; + Il convient que je m'en voise + Mais je revendray briefment.» +2210 Ainsi «a Dieu vous commant,» + Me disoit cil que baisoie + Cent fois, et grant dueil faisoie + Au departir et toute heure + Tant com duroit la demeure. +2215 Or diray comme or me va + De cil qui ja me trouva + Ou bois seule, et qui en may + Me pria, et je l'amay. + Hé las! il party de moy +2220 Et prist congié en l'ormoy, + Dont de dueil cuiday partir + Quant je le vis departir. + Il a ja un an passé, + N'oncques puis mon cuer lassé +2225 Ne fu de mener tel dueil, + N'aultre deduit je ne vueil + Fors guermenter et plorer + Et Dieu et sains aourer + Et prier qu'il tourne a joye +2230 De la longue et griefve voye + Qu'il a par valeur emprise, + Dont chascun le loe et prise. + Mais mon cuer n'est pas asseur + Pour doubtance de meseur +2235 Qui moult souvent aux bons griefve. + Dieux l'en gard qui la mort briefve + Me doint ainçois qu'il aviengne + Ne que mal n'anuy lui viegne. + Desir aussi d'autre part +2240 Assez de mal me depart, + Dont souvent je me demente + A vray Amour et guermente + Qui me fist enamourer + D'un tel que son demourer +2245 Me fait livrer a martire + Et destruire tire a tire + Cuer et corps et esperit. + Et ainsi Amours merist + Ceulx et celles qui le servent: +2250 Mal ont et ne le desservent; + C'est bien diverse aventure. + Mieulx me vaulsist en pasture + Encor mes aigniaulx garder + Et d'amours bien me garder +2255 Que d'amer un tel sans faille, + Combien qu'il mieulx de moy vaille, + Qu'en souffrir si faitte peine, + Que, se Dieux tost ne l'ameine, + Il en est pic de ma vie! +2260 Car sanz lui je n'ay envie + De vivre; il est la pasture + Sans qui de vivre n'ay cure. + Si pry Dieu qu'il le rameint + Et me doint grace qu'il m'aint +2265 Toudis ainsi com je l'aim, + Car ses doulz yeulx pris a l'aim + Ont mon cuer, c'est sans partir; + Mieulx vouldroit en deux partir. + Si vous suppli, tous et toutes, +2270 A nuds genoulz et a coutes, + Fins amans, priez pour lui, + Car je vous jur que cellui + Entre les bons est clamé + Vaillant et des preux amé. + + +EXPLICIT LE DIT DE LA PASTOURE + + + + +3 B s. a f. + +15 A _omet_ ce + +25 A1 que on + +43 B2 Bergiere s. + +46 A1 je le d. + +56 B Voient c. + +61 B4 p. les l. + +62 B en ces h. + +76 A1 n'avooye + +82 A2 s. ou t. + +87 A1 foubrage + +92 B2 f. emplir + +99 A. Herbes a.--B2 Herbes a. aigneaux + +105 B4 V. ou a + +120 B Dont t. + +121 B2 Ou chault + +125 A2 c. ou q. + +138 A1 Dessoubz + +153 B4 P. seoir et + +155 A2 s. s. juppel + +156 A3 s. le chappel + +176 A1 Et des d. + +178 B A pastours + +180 A B4 a oindre et e. + +205 B et le + +207 B Et la + +209 B2 La o c. + +212 A1 a. et la m.--B4 a leur m. + +217 A2 Hucher c. + +220 B Q. a j. + +223 B2 Les s. + +225 _et_ 226 _omis dans_ A + +235 B4 e. repaistre + +241 B2 Q. leurs c. + +255 B P. querir c. + +256 _B2 supprime le 1er_ et + +263 B Et dit qu'il a. c. + +264 B2 M. bel + +269 B m. ou f. + +272 B2 c. et n. + +274 B ou cueillir d. + +283 A1 leur f. + +286 B Et pluseurs a. s'a. + +301 B Si y verriez de + +302 B par t. et par c. + +312 B4 L'o. et le p. e. + +314 B ou au p. ou + +315 B ou aux m. ou + +316 B Ou aux a. + +318 B2 p. et p. + +325 B D. haulx tertres j. + +328 B2 _supprime_ qu'--B4 Q. nulz f. eulx ne l'entendent + +335 A1 leur b. + +344 B4 Et leurs amis a. + +349 B Avoie + +355 A1 Chainge + +362 B2 t. cointement + +369 A1 leur + +372 A2 Mais q. + +374 _et_ 375 _omis dans_ B4 + +380 B2 m. nul s. + +383 A1 passerosses + +387 A v. presenter + +395 B2 Et p. + +398 B4 f. ou t. + +407 B m. tartre ou f. + +424 B4 f. nul q. + +432 B Ne vouloie + +436 B b. et g. + +439 B2 par le + +445 B c. bonté ou v. + +449 B je qu'il + +452 B4 n'a pas e. + +459 A1 le s. + +471 B2 L. fueilletes + +472 A1 moulloie + +481 B4 Q. entr'ouirent + +486 B4 c. qu'ouoient + +495 B me tiens + +500 A Me saluerent + +525 B2 Tous les b. + +540 A1 ou prael + +551 B2 _omet_ plus + +555 B2 passoit il + +578 A1 chiée l. + +588 B2 c. encline--B4 l. a c.--B4 a c. c. + +591 A t. saluer + +601 B Q. t. ne + +613 A1 que e. + +629 A2 Ses a. + +637 B Nul jour d'a. + +638 B se v. + +655 A me regracia + +661 B et en pou d'o. + +664 B2 ne m'en v. + +670 B2 Chappelles + +674 B2 m. boquet + +683 B2 Estoit b. p.--B4 Estoit ja p. + +685 A1 que ou + +697 B2 En leurs p. + +704 B4 M. berbis. + +714 A1 s'ouffry + +717 B2 Au c. + +720 A2 D. v. d. d. b. + +725 B1 l. menoit + +734 B C. n. a. p. + +740 A1 beaul + +746 A1 repastre + +762 A1 Chainge + +757 B4 f. et d. + +785 B4 Fuiron + +793 B4 Perrot p. + +796 A1 _ajoute_ de _devant_ la + +801 B Qui de riens ne fu troublée + +803 B4 ce l. + +805 A1 chaster + +808 B2 Gigoult + +825 B N'il n'y a. pas m. + +826 B Que c. + +835 A1 _omet_ je + +848 A1 estoient + +850 B2 Car de + +853 B ou je seoie + +865 B2 me plut + +868 B2 q. trop m. + +885 B4 P. D. qui en c. + +892 A1 as a.p. + +897 B S. itelz gens + +909 A1 Et se s. + +913 B4 Aimeront t. + +917 B2 _omet_ s' + +935 A1 Voire + +941 A ja la + +948 A2 B4 T. te v.--B v. or en droit d. + +951 B4 c. desguise + +955 B ou d'u. ou + +956 A1 _omet_ je + +964 B2 et ou bois v. + +965 B2 Ou je m'en a. + +966 B2 Et s. + +969 A1 meffaist + +971 A s. m'en a. + +978 A1 venismes + +979 B2 n. asseimes + +981 A1 Revenisme, s _finale grattée_--B4 Venismes + +982 B2 Arriere si r. + +985 B2 En ces b. + +986 B2 _supprime_ ne + +986 A1 Que o. + +1022 A2 L. d. je r. + +1023 B2 r. nous n'aurons g. + +1051 A1 plest + +1064 A1 b. heurée + +1069 B4 Pour ce v. s. deffaillance + +1072 A1 pourchariez + +1073 B2 V. nous + +1080 B2 Q. voyla + +1085 A1 secré + +1087 B2 _supprime le 1er_ et + +1099 seez _gratté en partie dans_ A1 + +1109 B p. cottelle + +1116 B4 Si n'y a + +1117 A1 B Nulz chevaliers + +1124 B2 c. ot + +1141 B2 f. ainsi + +1150 B2 La dançames nous s. + +1157 B2 Et tant s. + +1164 A2 qui cy p.--B2 Et c'est ce qui si p. + +1166 B Grant piece en ce lieu + +1167 B2 p. dit d. + +1168 B2 Ainsi le temps se passoit + +1169 B4 Et p. + +1177 B Pluseurs f. + +1187 A1 nentir + +1196 B Ridant dessus s. + +1213 B4 Aucun b. se nel v. + +1217 A1 p. yci + +1218 B2 celle a. + +1223 A1 Et p. + +1228 A2 q. tout sien + +1229 A2 A. mon c. je + +1237 B n'ay cuer qui soit mien + +1238 B Ains met tout ailleurs sa c. + +1248 A haucha + +1257 B2 _omet_ tu + +1259 B2 p. lui et sa g. + +1284 B2 f. et n. + +1287 A2 B4 en ses p. + +1294 B ne te t. + +1311 A1 que u. + +1313 B2 S'en ce + +1322 B2 Que si + +1323 A1 que on + +1325 B2 J. Pirote--B4 Birote + +1326 B Lequel est de nostre ville + +1327 B Le plus saige et entre mille + +1331 B2 s. la f. + +1333 B4 Racontoit + +1334 B2 m'en r. + +1335 B2 Il m'est avis q. + +1352 B s. bergier + +1358 B au bergier + +1365 B4 Et l. m. + +1377 B2 Fu n. + +1378 B2 Par son d. n. Cenoné + +1379 B2 Cil l. + +1407 B2 De quoy t. + +1408 B2 Si d. + +1416 B s'en tourna droit a + +1422 B Or p. tu donc b. + +1429 B2 ce ama il la r. + +1430 B2 Dont tout m. + +1433 A1 Que on + +1435 A1 B4 ou a. + +1436 B2 me s. + +1440 B2 Pu. a l'a. + +1442 B2 Se r. e. y p. m. + +1450 B2 Si d. + +1458 B2 me r. + +1467 B4 f. l'umilia + +1477 B c. la ou se v. + +1482 B2 Q. m. c. ja + +1483 A1 qu'il y e. + +1487 B2 Q. que m. qu'en s. f. + +1491 B4 Par p. + +1501 B2 y est + +1504 B2 _omet_ me + +1509 B2 N'y vault neant conseil de m. + +1515 A1 d'e.--B4 semblast + +1516 B4 h. si me + +1517 B2 p. et me--B4 p. tant me + +1522 A1 noz d. + +1523 A1 nous a. + +1539 _omis dans_ A1 + +1543 B2 me p. + +1550 B qu'a m. + +1554 B4 s. estrainte + +1564 A1 B destraintte + +1565 B4 de tous biens + +1570 B2 m'en dy + +1580 A2 Qu'en f. + +1593 B2 et n'en + +1601 A1 Le t. plaisances o. + +1607 A2 Se g. + +1610 B2 _supprime_ j' + +1625 B4 le devoit + +1645 A Que + +1648 B2 l. peüsse + +1653 B2 Ainsi + +1655 A1 et B4 _omettent_ me--A1 meffaisse + +1662 B4 je l'ottroie + +1704 A1 saints + +1712 B2 sur m. + +1716 B4 _omet_ le + +1718 B par b. + +1723 B2 En celle n'a point de blasme + +1725 B4 ce trop a + +1726 A1 que on + +1731 B4 Je l'accort c. + +1746 A1 baissant + +1749 B _supprime_ J' + +1750 B Si d. + +1751 B Et des + +1754 A1 que a. + +1759 A2 B qu'onques n. accointast + +1761 A1 que o. f. a. + +1763 A2 B2 m. savoreux d. + +1770 B2 D'a. + +1779 A1 gitast + +1795 B2 p. et puis c. + +1798 B2 quanqu'en m. + +1800 A1 que on + +1803 A e. fort d'amer a. + +1810 B4 ne se p. + +1834 B2 _ajoute_ v. autres + +1840 A1 hore + +1842 B2 en descointa + +1848 A1 _omet_ se + +1867 B4 Me p. + +1869 B4 Mais c. + +1873 B2 m'en d. + +1876 B si se v. + +1885 A1 et B2 _portent en regard de ce vers le mot_ « nota » + +1895 B2 Tant que v. + +1909 B p. r. + +1913 A1 Que un--B2 changa + +1918 B destraint + +1920 B tel m. + +1934 B2 ja soies fors trait + +1935 B v. ay p. + +1936 B ou cuer qui t. a. + +1947 A Qui l. + +1952 A1 m'apaissa + +1962 B2 q. se fu + +1977 B Penance + +1985 B2 h. conquerre + +2009 B N'a. Dieu le scet b. + +2022 A Que a. + +2028 B de pensers d. + +2039 B4 qu'en t. + +2044 A1 Que A.--B Qui bonté a. + +2045 B4 en avoie s. + +2049 B4 q. s'en tournast a. + +2055 B2 p. et s. + +2078 B2 _ajoute_ moult c. + +2089 B2 q. le v. + +2092 B2 il m'acouloit + +2112 A2 l'aimeroit + +2116 A1 quiconques + +2129 A2 B Telz p. + +2131 A2 B4 Ou p. + +2134 A P. par m. + +2138 A1 redoublé + +2140 B Revenoit + +2158 A1 Que o. + +2162 B2 la. c. + +2168 B2 Mais o. + +2174 A1 seroit + +2178 B4 T. com j' + +2185 A1 petit e. + +2196 B Ma belle a. + +2213 B4 Au partir et a t. + +2214 B4 d. sa d. + +2215 B Si d. + +2216 B De lui q. + +2224 B4 Qu'o. + +2228 A1 saints + +2230 B g. et l. v. + +2261 B2 v. c'est la + +2262 B4 de vie n' + +2264 A1 me a. + + + + +NOTES + + + +LE DIT DE LA PASTOURE (p. 223 à 294.) + +Indépendamment des vers 148 et 149 qui ont été fréquemment cités, +R. Thomassy (_Essai sur les écrits politiques de Christine de Pisan_, +p. 116 à 120) a publié les vers 24 à 32, 43 à 52, 127 à 149, 2190 à +2214, 2271 à 2274. + +1324 à 1421.--Christine fait allusion ici à une compilation d'Histoire +ancienne dont on possède deux rédactions qui ont été étudiées il y a +quelques années par M. Paul Meyer dans le tome XIV de la _Romania_. La +plus récente de ces rédactions, fort répandue à la fin du XIVe siècle, +se distingue surtout de la première en ce qu'on y a introduit une +version en prose du _Roman de Troie_ de Benoit de Sainte-Maure +(Voy. _Romania_, XIV, 63 et suiv.). Christine a, sans aucun doute, +fait usage de la seconde rédaction; c'est là, en effet, qu'elle a +trouvé la forme Senoné ou Cenoné pour Oenone dans l'épisode des amours +de Paris et d'Oenone qui fait défaut dans la première rédaction. (Voir +Bibl. nat. fr. 301, fol. 36 b et 48ve _a_, ms. du XIVe siècle. Même +forme dans les mss. fr. 254, 15455 et 24396 qui sont moins anciens). + +2156 à 2162.--Allusion au dénouement du roman en prose de +Tristan. C'était d'ailleurs la rédaction la plus répandue et celle qui +a servi de base aux nombreuses éditions parues en France et à +l'étranger depuis la fin du XVe siècle. (Voy. _Hist. littéraire de la +France_, XIX p. 688 et XXX p. 19). + + + + +UNE EPISTRE + +A EUSTACE MOUREL + + +(_10 Février 1403, anc. st._) + + + A trés expert, en scens apris, + Eustace Mourel ou a pris, + De Senlis baillif trés nottable, + Orateur de maint vers notable. + +5 Ta grant valeur en moy a mis + Le vouloir, chier maistre et amis, + De cestuy mien' epistre en vers + T'envoyer, non obstant qu'envers + Ton fait riens ne fait, bien le say je, +10 Mais comme nous lisons: le saige + Enseigne aux disciples a prendre + Amistié aux saiges, se apprendre + Desirent; et pour tant en voye + M'a mis ton scens que je l'envoye. +15 Sy soit premisse a humble chiere + Recommandacion trés chiere, + Te suppliant que a desplaisance + Ne te tourt se adès plaisance + Ay qu'em singulier nom je parle +20 A toy, car je l'ay apris par le + Stille clergial de quoy ceulx usent + Qui en science leurs temps usent. + Et moy, désirant de tes oeuvres + Vertueuses veoir, que oeuvres +25 Te suppli humblement trés or + A moy ton valable tresor + Que ou giron Science puisas, + Lequel bien estendu puis as. + Mon femenin scens ne desprises +30 Sy que g'i faille, ains adès prises + La grant amour qu'ay a savoir, + Par quoy te foys ce assavoir. + Et se de veoir apetis, + Combien qu'en moy scens a petis, +35 De mes dittiez, saiches de voir, + Commander puez par droit devoir, + Sans enquerir ou ne comment, + Car tout est en ton bon comment. + Et, pour ce que je suis certaine +40 De ton scens, t'envoyé certaine + Desplaisance que j'ay complainte + Plourable, expliquant ma complainte, + Doulousant de ce que mieulx estre + Adès ne voy le mondain estre +45 Gouverné, qui de mal em pire + Va, ce m'est vis, en tout empire; + Et ce mal qui m'anuye et poyse + Sçay que ton meismes scens moult poise, + Car que on se gouvernast a droit +50 Tout hom desire en qui a droit. + O maistre! quel merveille dure + Est de veoir ou temps qui dure + Mençonge et barat si en cours + En cités, en chastiaulx, en cours +55 De princes, par rigle commune, + En nobles gens et en commune, + En clergie et en toute court + De justice, sans doubte, court + Sy que verité point n'a part, +60 En lieu aucun mucié n'appart, + Mais chascun s'efforce d'avoir + Par grant convoytise d'avoir + Malice frauduleuse et cure + De decepvoir, et nul n'a cure +65 De vertueux prouffiz acquerre. + Sans plus s'estudient a querre + Les biens vains qui a vices tirent, + A riens plus les mondains ne tirent. + O te souvient il, mon chier sire, +70 Com trop plus le miel que la cire + Phillosophie nous apreuve, + Sy com Bouesce trait a preuve + En son bel et notable livre + Qui consolacion nous livre, +75 Quant les biens met sy a despris + Qui des mondains sont adès pris + Et esleuz plus que autre grace? + Mieulx aiment que ciel terre grace + Semée de fiens et d'ordure. +80 Tel convoitise ou temps d'or dure. + On treuve en escript es leus + Livres que jadiz les esleuz + Saiges phillosophes estoyent + Des cités ou lieux ou estoyent +85 Conseilleurs, et aussi des roys, + Et par leur bon scens les desroys + Supperflus erent confondus, + Sy com jadiz fu confondus + L'orgueil du roy Emiradès, +90 Com mon scens voit et mire adès, + Par Philometor, le vaillant + Phillosophe, qui son vaillant + Et soy meisme en ame et en corps + Mist pour bien commun et encors. +95 Ce prouffit meisme adès faisoyent + Les bons saiges qui desfaisoyent + Les laides settes, mais en vie + A pou n'est nul qui ait envie + Devers le bien commun soy traire, +100 Mais chascun le propre a soy traire + Veult; plus n'est la chose publique + Gardée, ainçois tout en publique + De telz orreurs faire on n'a honte + Dont meisme Nature en ahonte. +105 Es voluptez chascun s'enlace, + Ne je ne voy nul qui s'en lasse; + Gent ne considerent qu'ilz faillent; + Toutes bonnes coustumes faillent, + Car vertus sont mis en mesconte; +110 De science on ne tient mais compte + Par qui on gouvernoit jadis + Les raignés, comme ailleurs ja dis; + Pour ce estoit equité au monde, + Mais ore y a pou de gent monde. +115 Lors le siecle estoit de fin or + Qui du tout est a defin or. + Les princes estoyent lettrez, + Lesquels les pilliers et les trefz + Doivent estre pour soustenir +120 Justice et puepple soubz tenir + Par ordre de loy et raison. + Eloquens par vraye rayson + Les nobles travaillans confors + Donnoyent aux pueples confors +125 Excercitant les meurs parfaiz + En sollicitude et par faiz, + Et leur vie ainsi employoyent, + Combien que l'eschine en ployoient + Souventes foiz par mainte paine +130 Pour vertu dont pou ore on paine. + Or regardes s'en tel maniere + Ceulx qui de fait et de maniere + Se doivent delitter en suivre + Noble fait vueillent ceulx ensuivre: +135 S'il en est assez d'ainsi faiz, + Louez ent Dieu et je aussi faiz. + Freres chiers, pourroit on compter + Le nombre de ceulx dont compter + On puet les grans orguieulx hautains +140 Pour supperflus habis hault tains + Ou par richesces que on a quises + Au grief d'autruy et mal aquises + Puet estre en honneurs ou estas? + Apperçois tu nulz telz es tas +145 Des mondains? croy que si sens faille: + N'ay doubte que de ce je faille + Et appert que trestuit enssemble + Cuident estre dieux; que t'en semble? + Est ce voye d'en meurs errer +150 Ou ce c'est la sante d'errer? + Meismes voit on qu'en orgueil monte + Maint de qui le scens petit monte + Et qui n'ont pas vaillant ma coiffe + Des fortunez biens, et a quoy fe- +155 Roye de ce plus long procès? + Car certain es qu'a la proces- + Sion en dure longue route, + Et par tel erreur foy est route + Au monde ou pou on voit aprendre +160 Les meurs qui bonnes sont a prendre. + Aux juges par ta foy meffaire + Vois tu fors droit en riens meffaire, + Chier frere et amy, or prens garde + Se adès justice bien on garde. +165 Ha! Justice la trés eleue + Com notablement tu es leue + Et enseignée es traittiez + Ou l'en apprent justes traittiez! + Voiz tu que la faveur des droiz +170 Soit estendue adès es droiz + Povres orphelins et aux lasses + Vefves de plourer non ja lasses. + Et que t'en semble? est il ainsi? + Je croy que non certes, ains si +175 Est tout le monde adès tourné + Que tout bien leur est destourné. + Et ce puis pour certain tenir, + Car bien m'en sçay a quoy tenir, + Et Fortune m'a fait maistresce +180 Du sçavoir par preuve, mais trés ce + Que fus en ses liens liée + Nul ne vint plus a chiere liée + M'offrir confort en bonne entente + Fors puet estre ainsi comme en tente +185 Les simples pour les decepvoir, + Et certes je dis de ce voir, + Dont mes adversitez communes + Sont ainsi tournées comme unes + Acoustumances qui adès +190 Continuent, ainsi a des + Meschiefs eüz de ma partie + Puis que je parti ma partie + Vraye et loyal a ton amy: + Estoit cil, si ert il a my +195 Sy que jamais si fait n'aray + Comme ailleurs qu'ycy le naray. + Et de telz annuis encor ay je + Dont je te pri de bon couraige, + Que Dieux pries que pacience +200 M'i doint, car je n'ay pas science + De toudis me tenir com forte + En pacience qui conforte. + Dieu pry qu'il t'ottroit par durable + Temps vivre au monde et pardurable. +205 Escript seullette en m'estude + Le dixsiesme jour par estude + De Fevrier l'An Mil quatre cens + Et trois en deliberé scens. + + Christine de Pizan, ancelle +210 De Science, que cest an celle + Occuppacion tint vaillant, + Ta disciple et ta bienveillant. + + +1: _Cette pièce ne se trouve que dans les mss. de la famille_ A. + +_Dans la rubrique_ A2 _ajoute_ tout de rimes equivoques + +9 _On pourrait corriger_: r. ne soit + +50 A1 homme + +59 A n'appart + +87 A1 errent + +125 A1 Exercititant + +162 A2 _ajoute_ n' _devant_ en + +174 A1 nom + +196 A1 que y. + +199 A prie + +201 A conforte + +209 A P. an ce celle + + + + + + +ERRATA + +[corrigées dans l'édition électronique] + + + +ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS + + +P. 15, vers 445, mettre un point d'interrogation après _Cartage_. + +P. 15, vers 449, remplacer le point d'interrogation qui est à la fin +de ce vers par un simple point. + +P. 16, vers 489, il serait préférable de mettre deux points après +_plus_ et d'écrire _rigle_ au lieu de _riglé_. + + + +LE DIT DE LA ROSE + + +P. 31, vers 81, on pourrait corriger _firent_ par _sirent_. + +P. 32, vers 100, lire: _chappellès_. + +P. 32, vers 108, on peut écrire aussi _acompagnie_ en un seul mot. + +P. 47, vers 590, lire: _bel estre_. + + + +LE DÉBAT DE DEUX AMANTS + + +P. 51, vers 62, supprimer l'apostrophe après _cest_. + +P. 58, vers 309, mettre un point à la fin de ce vers. + +P. 66, vers 565, lire: _apoir_ en un seul mot. + +P. 71, vers 749, il vaudrait mieux supprimer le D majuscule de +_de_ et reporter le point d'interrogation à la fin du vers. + +P. 79, vers 1013, corriger en mettant _au plus lié_ au singulier. + +P. 84, vers 1165, supprimer la virgule après _Sire_. + +P. 109, vers 2004, fermer les guillemets après _feste_. + + + +LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS + + +P. 116, vers 162, lire: _apoir_ en un seul mot. + +P. 122, vers 356, _atant_ serait peut-être mieux écrit ici _a tant_. + +P. 125, vers 480, supprimer l'apostrophe après _cest_. + + + +LE DIT DE POISSY + + +P. 161, vers 77, il vaut mieux prendre la forme de B _chantoit_ et +supprimer la virgule après ce mot. + +P. 163, vers 119, lire: _ysneles_ au lieu de _ysveles_. + +P. 166, vers 217, lire: _descendus_. + +P. 166, vers 247, on pourrait écrire aussi _desrener_ au lieu de +_d'esrener_. + +P. 170, vers 357, on peut mettre _ou_ à la place de _on_. + +P. 172, vers 431, lire: _Es cuisines_. + +P. 177, vers 587, écrire: _l'endemain_. + +P. 184, vers 841, remplacer le point qui est après _gracieulx_ par +une virgule. + +P. 192, vers 1101, mettre une virgule après _Longs_ et écrire _enarchiez_ +en un seul mot. + +P. 194, vers 1154, mettre une virgule après _flans_ et supprimer le +point et virgule après _rains_. + +P. 205, vers 1518, lire: _doulcès_. + +P. 212, vers 1747, reporter la virgule après _ce_. + + + +***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES POETIQUES II*** + + +******* This file should be named 12812-8.txt or 12812-8.zip ******* + + +This and all associated files of various formats will be found in: +https://www.gutenberg.org/1/2/8/1/12812 + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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