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diff --git a/12782-0.txt b/12782-0.txt new file mode 100644 index 0000000..242032e --- /dev/null +++ b/12782-0.txt @@ -0,0 +1,19246 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12782 *** + +OEUVRES + +DE + +NAPOLÉON BONAPARTE. + +TOME DEUXIÈME. + +MDCCCXXI. + + + +PREMIÈRE CAMPAGNE D'ITALIE. + +(Suite). + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 15 fructidor an 5 (1er septembre +1797.) + +_Au directoire exécutif._ + +Les nouveaux entrepreneurs des hôpitaux, depuis trois mois qu'ils +doivent prendre leur service, ne sont pas encore arrivés: ce retard a +tellement bouleversé ce service, malgré le soin qu'on y a apporté, que +les malades s'en ressentent, et que le nombre des morts aux hôpitaux +s'en accroîtra considérablement. + +L'équipage d'artillerie a été formé avec beaucoup de peine et de +soins; il est notre seul espoir si nous entrons en campagne, et est, +aujourd'hui, fort de six mille chevaux. Il n'a pas coûté un sou à +l'entreprise Cerfbeer; au contraire, il doit lui en être revenu des pots +de vin de la part de ses agens en Italie: nous avons tout acheté avec +l'argent de la république. + +Voilà déjà quinze jours que l'entreprise Cerfbeer a cessé, et +qu'aucune autre ne la remplace. L'équipage d'artillerie périt déjà si +sensiblement, que nous avons pensé, l'ordonnateur et moi, devoir prendre +des mesures promptes pour que ce service n'éprouvât aucun choc, et que +les hommes qui en ont l'inspection dans ce moment-ci puissent nous en +répondre. + +L'ordonnateur en chef a passé, en conséquence, le marché que je vous +envoie, je vous prie de le ratifier: c'est le seul moyen pour que nos +six mille chevaux ne soient pas gaspillés en peu de temps, et que se +service, si essentiel maintenant, ne soit pas entièrement bouleversé. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre +1797.) + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai l'honneur de vous communiquer la lettre que j'écris au ministre des +finances, je vous prie d'en prendre lecture. + +Je désirerais même que vous la fissiez imprimer, afin que chacun connût +quelle peut être la source de ces mille et un propos qui se répandent +dans le public, et dont on trouve l'origine dans les impostures de la +trésorerie. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général de Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre +1797). + +_Au citoyen Carnot._ + +Le ministre de la guerre me demande des renseignemens sur les opérations +que l'on pourrait entreprendre si la guerre recommençait. Je pense qu'il +faudrait avoir sur le Rhin une armée de douze mille hommes de cavalerie +et quatre-vingt mille hommes d'infanterie; avoir un corps faisant le +siége de Manheim et masquant les quatre places fortes du Rhin; avoir en +Italie quatre-vingt mille hommes d'infanterie et dix mille de cavalerie. + +La maison d'Autriche, prise entre ces deux feux, serait perdue. + +Elle ne peut pas nous nuire; car, avec une armée de quatre-vingt +mille hommes on peut toujours avoir soixante mille hommes en ligne de +bataille, et vingt mille en deçà en détachemens, pour se maintenir et +rester maîtres de ses derrières. + +Or, soixante-dix mille hommes en battent quatre-vingt-dix mille sans +difficulté, à chance égale de bonheur. + +Mais il faudrait que l'armée d'Italie eût quatre-vingt mille hommes +d'infanterie. + +Il y a aujourd'hui trente-cinq mille hommes à l'armée d'Italie présens +sous les armes. + +Dans ce cas, l'armée d'Italie ne sera donc, pour entrer en Allemagne, +que de soixante mille hommes d'infanterie; on aura huit mille +Piémontais, deux mille Cisalpins; il lui faudrait encore dix mille +Français. + +Quant à la cavalerie, elle a six mille deux cents hommes. + +Il lui faudrait encore trois mille hommes de cavalerie. + +Nous avons déjà eu deux conférences, que nous avons employées à nous +entendre. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre +1797). + +_Au ministre des finances._ + +J'ai reçu, citoyen ministre, la lettre que vous m'avez envoyée par le +dernier courrier. + +Je ne puis répondre que trois mots: tout ce qu'on vous a dit sur les +principes qui avaient été posés pour la marche de la comptabilité des +finances de l'armée d'Italie est faux. Il n'y a jamais eu à l'armée +d'Italie, depuis qu'il n'y a plus de commissaire du gouvernement, +qu'une seule caisse, qui est celle du payeur de l'armée; elle se divise +naturellement en deux branches, en caisse recevante, que nous avons +appelée _caisse centrale_, et qui est destinée à recevoir les +contributions, et en _caisse dépensante_: celle-ci sert à payer les +dépenses de l'armée. + +Tout ce que je lis, venant de la trésorerie, porte un caractère +d'ineptie et de fausseté qui ne peut être expliqué que par la plus +grande malveillance. + +La trésorerie dit que nous avons 33,000,000 en caisse: elle dit un +mensonge, car l'ordonnateur a beaucoup de peine à faire son service, et +l'on suffit difficilement au prêt. + +On estime le prêt de l'armée d'Italie à 1,400,000 fr. par mois, autre +inexactitude: le prêt de l'armée monte à 3,000,000 par mois. + +On dit que l'armée d'Italie n'a envoyé qu'un million à l'armée du Rhin, +autre fausseté; elle lui a envoyé un million l'année dernière, et un +autre million cette année: il y a près de trois mois que ce dernier est +arrivé. + +Si tous les autres calculs pour toutes les autres dépenses de l'état et +les autres armées de la république sont faits avec la même bonne foi, je +ne suis plus étonné que les comptes de la trésorerie soient en si grande +dissonance avec la réalité. + +Au reste, citoyen ministre, je ne me mêle des finances de l'armée que +pour ne pas souffrir qu'une trésorerie mal intentionnée vienne nous ôter +la subsistance que le soldat s'est gagnée, et nous fasse périr de faim. + +Que la trésorerie assure la subsistance de l'armée, et alors nous nous +embarrasserons fort peu de ce qu'elle fera. + +Mais, par l'emploi qu'elle a fait du million que j'avais envoyé pour +les matelots de Toulon, qu'elle a retiré à Paris, quoique la paye des +matelots se trouvât arriérée de trois mois, et par le million que +j'avais envoyé à Brest, qu'elle a retenu à Paris, quoique les matelots +de Brest se trouvassent sans prêt, je vois qu'elle se soucie fort peu +du bien du soldat, pourvu qu'elle conclue des marchés comme ceux de la +compagnie Flachat, par lesquels elle lui accorde 50,000 fr. pour le +transport d'un million à Paris. Un million en espèces pèse à peu près +dix milliers: cela ferait la charge de six voitures, qui, rendues en +poste et en cinq jours à Paris, occasionneraient une dépense de trois +à quatre cents louis; si vous ajoutez à cela la faculté de pouvoir +le transporter en or et en lettres de change, il est facile de vous +convaincre quelle est la friponnerie qui dirige toutes les opérations de +la trésorerie. + +Je vous prie, citoyen ministre, de communiquer cette lettre aux +commissaires de la trésorerie, et de les prier, lorsqu'ils auront des +assertions à publier sur les finances de l'armée d'Italie, de vouloir +bien être un peu mieux instruits, et de s'occuper franchement des +besoins de l'état. + +L'armée d'Italie a procuré quarante ou cinquante millions à la +république, indépendamment de l'équipement, de l'habillement, de +la solde et de tout l'entretien d'une des premières armées de la +république. Mais la postérité, en feuilletant l'histoire des siècles qui +nous ont précédés, observera qu'il n'y a de cela aucun exemple. Qu'on +ne s'imagine pas que cela ait pu se faire sans imposer des privations +à l'armée d'Italie, elle en a souvent éprouvé; mais je savais que les +autres armées, que notre marine, que le gouvernement avaient de plus +grands besoins encore. + +L'escadre du contre-amiral Brueys arrive à Venise. J'avais envoyé un +million à Toulon, la trésorerie s'en est emparée, et il nous faut +aujourd'hui près de deux millions, pour pouvoir acquitter six mois de +l'arriéré de la solde, fournir à l'approvisionnement de la flotte et à +l'habillement et équipement des matelots et garnisons des vaisseaux. +Sans doute que la trésorerie dénoncera encore le commissaire +ordonnateur, parce qu'il pourvoira aux besoins de son escadre: je ne +sache pas qu'on puisse pousser plus loin la malveillance, l'ineptie et +l'impudence. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 17 fructidor an 5 (3 septembre +1797). + +_Bonaparte, général en chef de l'armée d'Italie, aux citoyens de la +huitième division militaire._ + +Le directoire exécutif vous a mis sous mon commandement militaire. + +Je connais le patriotisme du peuple des départemens méridionaux; des +hommes ennemis de la liberté ont en vain cherché à vous égarer. + +Je prends des mesures pour rendre à vos belles contrées le bonheur et la +paix. + +Patriotes, républicains, rentrez dans vos foyers; malheur à la commune +qui ne vous protégera pas! malheur aux corps constitués qui couvriraient +de l'indulgence le crime et l'assassinat! + +Et vous, généraux, commandans de place, officiers, soldats, vous êtes +dignes de vos frères d'armes d'Italie! protégez les républicains, et ne +souffrez pas que des hommes couverts de crime, qui ont livré Toulon aux +Anglais, qui nous ont obligés à un siége long, et pénible, qui ont en un +seul jour incendié treize vaisseaux de guerre, rentrent et nous fassent +la loi. + +Administrateurs, municipaux, juges de paix, descendez dans votre +conscience: êtes-vous amis de la république, de la gloire nationale? +êtes-vous dignes d'être les magistrats de la grande nation? Faites +exécuter les lois avec exactitude, et sachez que vous serez responsables +du sang versé sous vos yeux; nous serons vos bras, si vous êtes à la +constitution et à la liberté; nous serons vos ennemis, si vous n'êtes +que les agens de la cruelle réaction que soudoie l'or de l'étranger. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 20 fructidor an 5 (6 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +L'escadre du contre-amiral Brueys est arrivée à Venise. Elle est nue et +arriérée de quatre mois de paye: cela ne laisse pas de nous embarrasser +beaucoup, puisqu'elle nous coûtera deux millions. + +L'Italie s'épuise: les sommes considérables qu'il faut chaque mois pour +entretenir une armée nombreuse, et qui se nourrit déjà depuis deux ans +dans cette contrée, ne donnent de l'inquiétude pour l'avenir. + +Le ministre des relations extérieures vous rendra compte que les +négociations vont assez mal; cependant je ne doute pas que la cour de +Vienne n'y pense à deux fois avant de s'exposer à une rupture, qui +aurait pour elle des conséquences incalculables. + +Plus nous conférons avec les plénipotentiaires, et plus nous +reconnaissons de la part de Thugut, qui a rédigé les instructions, une +mauvaise foi qui n'est plus même dissimulée. Tout le manége d'Udine me +paraît avoir pour but d'obtenir Palma-Nova, qui est aujourd'hui dans +une position effrayante pour eux. Vous connaissez sa situation +topographique: neuf bons bastions avec de bonnes demi-lunes bien +revêtues, fortifications bien rasantes; armée de deux cents pièces de +canon et approvisionnée pour huit mois à six mille hommes. Ce serait +pour eux un siège du premier ordre à entreprendre; ils seraient obligés +de faire venir leur artillerie de Vienne. Depuis quatre mois que nous +possédons cette place, j'y ai fait travailler constamment avec la plus +grande activité: les fossés en étaient comblés, et tout était dans +le plus grand désordre. Cette place seule change la nature de notre +position en Italie. + +Mais si l'on passe le mois d'octobre, il n'y a plus de possibilité +d'attaquer l'Allemagne: il faut donc se décider promptement et +rapidement. Si la campagne ne commence point dans les premiers jours +d'octobre, vous ne devez pas compter que je puisse entrer en Allemagne +avant la fin de mars. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 21 fructidor an 5 (7 septembre +1797). + +_À MM. Vurtemberger et Schmidt, représentans de la confédération +helvétique._ + +Je ne reçois qu'aujourd'hui, messieurs, votre lettre, datée du 29 août. +Je vous prie d'être persuadés du plaisir que j'aurais eu à pouvoir +de nouveau vous témoigner de vive voix les sentimens que vous m'avez +inspirés, et vous remercier moi-même de la sagesse avec laquelle vous +avez, pendant votre gouvernement, contribué à la tranquillité de nos +frontières. + +La nation que vous représentez a une réputation de sagesse, que l'on +aime à voir confirmée par la conduite de ses représentans. + +Croyez que, en mon particulier, je regarderai toujours comme un des +momens les plus heureux celui où il me sera possible de faire quelque +chose qui puisse convaincre les treize cantons de l'estime et de la +considération toute particulière que les Français ont pour eux. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier général à Passeriano, le 24 fructidor an 5 (10 septembre +1797). + +_À l'archevêque de Gênes._ + +Je reçois dans l'instant, citoyen, votre pastorale du 5 septembre. J'ai +cru entendre un des douze apôtres: c'est ainsi que parlait saint Paul. +Que la religion est respectable quand elle a des ministres comme vous! +Véritable apôtre de l'Evangile, vous inspirez le respect, vous obligez +vos ennemis à vous estimer et a vous admirer; vous convertissez même +l'incrédule. + +Pourquoi faut-il qu'une église qui a un chef comme vous ait de +misérables subalternes, qui ne sont pas animés par l'esprit de charité +et de paix? Leurs discours démentent l'Evangile. Jésus-Christ mourut +plutôt que de confondre ses ennemis autrement que par la foi. Le prêtre +réprouvé, au contraire, a l'oeil hagard; il prêche la révolte, le +meurtre, le sang; il est payé par l'or du riche; il a vendu, comme +Judas, le pauvre peuple. Purgez-en votre église, et faites tomber sur +eux l'anathème et la malédiction du ciel..... + +La souveraineté du peuple, la liberté, c'est le code de l'Evangile. + +J'espère sous peu être à Gênes: mon plus grand plaisir sera de vous y +voir. Un prélat comme Fénélon, l'archevêque de Milan, l'archevêque +de Ravenne, rend la religion aimable en pratiquant toutes les vertus +qu'elle enseigne; et c'est le plus beau présent que le ciel puisse faire +à une grande ville et à un gouvernement. Croyez, je vous prie, aux +sentimens, etc. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 25 fructidor an 5 (11 septembre +1797). + +_Au gouvernement de Gênes._ + +Le citoyen Ruggieri m'a communiqué les différentes proclamations qui +contestent ce que vous avez fait dans les journées difficiles où vous +vous êtes trouvé. Agissez avec force; faites désarmer les villages +rebelles; faites arrêter les principaux coupables; faites remplacer +les mauvais prêtres, ces lâches qui, au lieu de prêcher la morale de +l'Evangile, prêchent la tyrannie. Chassez les curés, ces scélérats qui +ont ameuté le peuple et armé le bon paysan contre sa propre cause; que +l'archevêque vous fournisse des prêtres qui, comme lui, retracent les +vertus des pères de l'Evangile. + +Achevez d'organiser promptement votre garde nationale, votre troupe de +ligne, et, s'il en était besoin, faites connaître aux ennemis de la +liberté que j'ai cent mille hommes pour rejoindre avec votre nombreuse +garde nationale, et effacer jusqu'aux traces des ennemis de votre +liberté. + +Désormais la liberté ne peut plus périr à Gênes: malheur à ceux qui ne +se contenteraient pas du titre de simple citoyen, qui chercheraient à +reprendre un pouvoir que leur tyrannie leur a fait perdre! le moment de +leur exaltation deviendrait celui de leur perte. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre +1797). + +_Aux marins de l'escadre du contre-amiral Brueys._ + +Camarades, les émigrés s'étaient emparés de la tribune nationale. + +Le directoire exécutif, les représentans restés fidèles à la patrie, les +républicains de toutes les classes, les soldats, se sont ralliés autour +de l'arbre de la liberté: ils ont invoqué les destins de la république, +et les partisans de la tyrannie sont aux fers. + +Camarades, dès que nous aurons purifié le continent, nous nous réunirons +à vous pour conquérir la liberté des mers: chacun de vous aura présent à +sa pensée le spectacle horrible de Toulon en cendre, de notre arsenal, +de treize vaisseaux de guerre en feu; et la victoire secondera nos +efforts. + +Sans vous, nous ne pourrions porter la gloire du nom français que dans +un petit coin du continent; avec vous, nous traverserons les mers, et la +gloire nationale verra les régions les plus éloignées. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre +1797). + +_Proclamation à l'armée._ + +Soldats, + +Nous allons célébrer le premier vendémiaire, l'époque la plus chère aux +Français; elle sera un jour bien célèbre dans les annales du monde. + +C'est de ce jour que datent la fondation de la république, +l'organisation de la grande nation; et la grande nation est appelée par +le destin à étonner et consoler le monde. + +Soldats! éloignés de votre patrie, et triomphant de l'Europe, on vous +préparait des chaînes; vous l'avez su, vous avez parlé: le peuple s'est +réveillé, a fixé les traîtres, et déjà ils sont aux fers. + +Vous apprendrez, par la proclamation du directoire exécutif, ce que +tramaient les ennemis particuliers du soldat, et spécialement des +divisions de l'armée d'Italie. + +Cette préférence nous honore: la haine des traîtres, des tyrans et des +esclaves sera dans l'histoire notre plus beau titre à la gloire et à +l'immortalité. + +Rendons grâce au courage des premiers magistrats de la république, +aux armées de Sambre-et-Meuse et de l'intérieur, aux patriotes, aux +représentans restés fidèles au destin de la France; ils viennent de nous +rendre, d'un seul coup, ce que nous avons fait depuis six ans pour la +patrie. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous envoie ma proclamation à l'armée, en lui faisant part de votre +proclamation et des événemens qui sont arrivés le 18 à Paris. + +Je ne sais par quelle fatalité le ministre de la guerre ne m'a pas +encore envoyé votre arrêté qui incorpore l'armée des Alpes dans l'armée +d'Italie. Un de ces arrêtés, qui est du 4 fructidor, vient de m'arriver +aujourd'hui, encore est-ce un envoi que vous m'avez fait des bureaux du +directoire même. + +J'ai fait partir pour Lyon la quarante-cinquième demi-brigade de ligne, +commandée par le général de brigade Bon, et une cinquantaine d'hommes +à cheval: ces troupes se trouveront à peu près à Turin lorsque vous +recevrez cette lettre. + +J'ai fait partir le général de brigade Lannes avec la vingtième +d'infanterie légère, et la neuvième de ligne, pour Marseille: elle se +trouvera, lorsque vous lirez cette lettre, à peu près à la hauteur de +Gênes. + +J'ai envoyé dans les départemens du Midi la proclamation que je vous +fais passer. + +Je vais également m'occuper de faire une proclamation pour les habitans +de Lyon, dès que je saurai à peu près ce qui s'y sera passé; dès +l'instant que j'apprendrai qu'il y a le moindre trouble, je m'y porterai +avec rapidité. + +L'état-major a envoyé copie de votre arrêté au général Kellermann. +Comptez que vous avez ici cent mille hommes qui, seuls, sauraient faire +respecter les mesures que vous prendrez pour asseoir la liberté sur des +bases solides. + +Qu'importe que nous remportions des victoires, si nous sommes honnis +dans notre patrie? On peut dire de Paris ce que Cassius disait de Rome: +Qu'importe qu'on l'appelle reine, lorsqu'elle est, sur les bords de la +Seine, esclave de l'or de Pitt? + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Le général Clarke vous écrit en grand détail, citoyen ministre, pour +vous faire connaître notre situation; vous trouverez également dans sa +correspondance la copie des procès-verbaux; toutes ces négociations ne +sont que des plaisanteries, les vraies négociations se feront à Paris. +Si le gouvernement prend une bonne fois la stabilité qu'il doit avoir; +si cette poignée d'hommes évidemment vendus à l'Angleterre, ou séduits +par les cajoleries d'une bande d'esclaves, se trouve une fois dans +l'impuissance et sans moyens d'agiter, vous aurez la paix, et telle que +vous la voudrez, quarante-huit heures après. + +On se figurerait difficilement l'imbécillité et la mauvaise foi de la +cour de Vienne. Dans ce moment-ci nos négociations sont suspendues, +parce que les plénipotentiaires de S.M. ont envoyé un courrier à Vienne +pour connaître l'_ultimatum_ de l'empereur. + +Le seul projet auquel nous avons paru donner quelque assentiment, +dans le confidentiel, est celui-ci: les limites spécifiées dans nos +observations sur l'article 4 des préliminaires, seraient pour nous +Mayence, etc. + +Pour l'empereur, Venise et les limites de l'Adige. Corfou, etc., à nous. + +Le reste de l'Italie libre, à la Cisalpine. + +Nous donnerions Palma-Nova le même jour qu'ils nous donneraient Mayence. + +Je vous le répète, que la république ne soit pas chancelante; que cette +nuée de journaux qui corrompent l'esprit public et font avoir de nous +une très mauvaise opinion à l'étranger, soit étouffée; que le corps +législatif soit pur et ne soit pas ambitieux; que l'on chasse hors de la +France les émigrés, et que l'on ôte de toutes les administrations les +partisans de la royauté, que solde l'or de l'Angleterre, et la grande +nation aura la paix comme elle voudra. Tant que tout cela n'existera +pas, ne comptez sur rien. Tous les étrangers nous menacent de l'opinion +de la France: que l'on ait de l'énergie sans fanatisme, des principes +sans démagogie, et de la sévérité sans cruauté; que l'on cesse d'être +faible, tremblant; que l'on n'ait pas honte, pour ainsi dire, d'être +républicain; que l'on balaye de la France cette horde d'esclaves +conjurés contre nous, et le sort de l'Europe est décidé. + +Que le gouvernement, les ministres, les premiers agens de la république +n'écoutent que la voix de la postérité. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 26 fructidor an 5 (12 septembre +1797). + +_Au citoyen Canclaux, ministre de la république à Naples._ + +Je reçois, citoyen ministre, votre lettre du 13 fructidor: M. le marquis +de Gallo m'a effectivement parlé du projet qu'avait S.M. le roi des +Deux-Siciles, soit sur les îles du Levant, soit sur les nouvelles +frontières du côté du pape. + +La république française saisira toutes les occasions de donner à S.M. +le roi des Deux-Siciles une marque du désir qu'elle a de faire quelque +chose qui lui soit agréable. M. le marquis de Gallo, qui a toujours été +l'interprète des sentimens de la cour de Naples à la cour de Vienne, +pour porter cette cour à une paix si nécessaire pour les deux états et +si ardemment désirée par le gouvernement français, est plus propre que +personne à suivre des négociations si intéressantes pour S. M. le roi +des Deux-Siciles. Si, donc, les circonstances l'eussent permis, nous +aurions déjà ouvert des négociations à cet effet; mais nous avons pensé +que dans un moment où l'on traitait des négociations qui doivent servir +à la France de base dans le système du midi de l'Europe, il était +impossible de rien décider. J'espère cependant que, d'un moment à +l'autre, les négociations d'Udine prendront un caractère plus décidé, et +assurez S. M. le roi des Deux-Siciles que la république française fera +tout ce qui dépendra d'elle pour répondre à ses désirs. + +Quant à moi, la cour de Naples connaît l'empressement que j'ai toujours +eu de faire quelque chose qui pût lui être agréable. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le département du Liamone, en Corse, n'est pas content d'avoir pour chef +d'escadron de la gendarmerie de ce département le citoyen Gentilli: je +vous prie de confirmer la nomination du citoyen Caura, qui remplit déjà +cette place; il a rendu des services essentiels dans la reprise de +l'île, et joint à une parfaite connaissance des sentiers, des montagnes, +un grand courage et un patriotisme éprouvé. + +Ce département se plaint aussi de ce qu'on a ôté les bons patriotes et +anciens officiers qui remplissaient les places de lieutenans, pour y +mettre trois cousins du citoyen Salicetti, dont l'un est un jeune homme +qui n'a jamais servi. + +Il y a entre les deux départemens qui divisent la Corse une certaine +rivalité, qu'il est d'une bonne politique de laisser subsister, et qui +serait d'ailleurs extrêmement difficile à détruire. + +Le département du Liamone aime mieux avoir un Français du continent +employé dans sa garde qu'un Corse du département du Golo. Vous sentez +combien il est avantageux que ces deux extrémités de l'île s'attachent +entièrement à la métropole. Je crois donc qu'il serait utile de nommer +les citoyens Bonneli et Costa dans la gendarmerie du Liamone. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au ministre de la marine._ + +L'amiral Brueys est arrivé à Venise, comme j'ai eu l'honneur de vous +écrire; je lui ai fait fournir l'habillement pour ses matelots et ses +soldats, trois mois de vivres, et toute la solde arriérée: cela nous +coûte deux millions, et met le prêt de l'armée en danger de manquer. +Nous avions déjà envoyé un million à Toulon à cet effet. + +L'amiral Brueys ne tardera pas à partir prendre à Corfou une partie des +vaisseaux vénitiens qu'il y a laissés, et à retourner à Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai eu l'honneur de vous prévenir, dans le temps, que j'avais fait +prendre, à Livourne, trente mille fusils appartenant au roi d'Espagne: +c'est avec ces fusils que nous avons fait toute la campagne. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_À M. le marquis de Manfredini._ + +Je reçois, monsieur le marquis, votre lettre du 11 septembre avec un +extrait de la réponse de M. de Corsini. Vous attachez peut-être trop +d'importance au dire de certains folliculaires aussi méprisables +qu'universellement méprisés. Au reste, je crois que vous ferez très-bien +d'engager M. Corsini à ne plus se mêler des intrigues de France: c'est +un pays difficile à connaître, et les ministres étrangers ne doivent pas +se mêler des affaires intérieures. + +J'ai été fâché de voir, dans les papiers qui sont tombés entre mes +mains, que M. de Corsini voyait souvent M. Stuart et autres intrigans, +gagnés par les guinées de l'Angleterre, et qui sont une source de +dissensions et de désordres. Ici, les choses ne vont pas aussi bien +qu'elles devraient aller: heureux les princes qui ont des ministres +comme vous! + +Un jour, le protocole de nos séances sera publié, et vous serez +étonné de l'impudence et de l'effronterie avec lesquelles on joue les +intentions de l'empereur et peut-être la sûreté de sa couronne. Au +reste, rien n'est encore désespéré. Croyez que, quels que soient les +événemens, rien n'altérera l'estime et la considération que j'ai pour +votre personne. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797) + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je vous envoie la lettre que j'écris au citoyen Canclaux, ministre à +Naples, en réponse aux ouvertures qui lui ont été faites par M. Acton, +et dont il vous aura sûrement rendu compte. + +La cour de Naples ne rêve plus qu'accroissement et grandeur; elle +voudrait, d'un côté, Corfou, Zante, Céphalonie, etc.; de l'autre, la +moitié des états du pape, et spécialement Ancône. Ces prétentions sont +trop plaisantes: je crois qu'elle veut en échange nous céder l'île +d'Elbe. Je pense que désormais la grande maxime de la république doit +être de ne jamais abandonner Corfou, Zante, etc., nous devons, au +contraire, nous y établir solidement. Nous y trouverons des ressources +pour notre commerce, elles seront d'un grand intérêt pour nous et les +événemens futurs de l'Europe. + +Pourquoi ne nous emparerions-nous pas de l'île de Malte? L'amiral Brueys +pourrait très-bien mouiller là et s'en emparer: quatre cents chevaliers, +et au plus un régiment de cinq cents hommes, sont la seule garde qu'ait +la ville de la Valette. Les habitans, qui montent à plus de cent mille, +sont très-portés pour nous, et fort dégoûtés de leurs chevaliers qui ne +peuvent plus vivre et meurent de faim; je leur ai fait exprès confisquer +tous leurs biens en Italie. Avec l'île de Saint-Pierre, que nous a cédée +le roi de Sardaigne, Malte, Corfou, nous serons maîtres de toute la +Méditerranée. + +S'il arrivait qu'à notre paix avec l'Angleterre nous fussions obligés +de céder le cap de Bonne-Espérance, il faudrait alors nous emparer de +l'Egypte. Ce pays n'a jamais appartenu à une nation européenne, les +Vénitiens seuls y ont une prépondérance précaire. On pourrait partir +d'ici avec vingt-cinq mille hommes escortés par huit ou dix bâtimens de +ligne ou frégates vénitiennes, et s'en emparer. + +_L'Egypte n'appartient pas au grand-seigneur_. + +Je désirerais, citoyen ministre, que vous prissiez à Paris quelques +renseignemens, et me fissiez connaître quelle réaction aurait sur la +Porte notre expédition d'Egypte. + +Avec des armées comme les nôtres, pour qui toutes religions sont égales, +mahométane, cophte, arabe, etc., tout cela nous est indifférent: nous +respecterons les unes comme les autres. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général a Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures_. + +Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je reçois du citoyen +Arnault. La cour de Naples est gouvernée par Acton. Acton a appris l'art +de gouverner sous Léopold à Florence, et Léopold avait pour principe +d'envoyer des espions dans toutes les maisons pour savoir ce qui s'y +passait. + +Je crois qu'une petite lettre de vous à Canclaux pour l'engager à +montrer un peu plus de dignité, et une plainte à Acton sur ce que les +négocians français ne sont pas traités avec égard, ne ferait pas un +mauvais effet. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au général Augereau._ + +J'ai reçu, citoyen général, par votre aide-de-camp, la lettre que vous +m'avez écrite. + +J'avais précédemment reçu celle par laquelle vous m'annonciez les +événemens mémorables du 18 fructidor. Toute l'armée a applaudi à la +sagesse et à l'énergie que vous avez montrées dans cette circonstance +essentielle, et elle a pris part au succès de la patrie avec cet +enthousiasme et cette énergie qui la caractérisent. + +Il est à souhaiter actuellement que l'on ne fasse pas la bascule et +que l'on ne se jette pas dans le parti contraire. Ce n'est qu'avec +la sagesse, et une modération de pensée, que l'on peut assurer d'une +manière stable le bonheur de la patrie. Quant à moi, c'est le voeu le +plus ardent de mon coeur. + +Je vous prie de m'instruire quelquefois de ce que vous faites à Paris. + +Je vous prie de croire aux sentimens que je vous ai voués. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +M. de Gallo est venu hier me trouver; il m'a dit que M. le général +Meerweldt partait ce matin pour Vienne pour décider cette cour à nous +faire promptement une réponse catégorique et à culbuter Thugut ou le +forcer, malgré lui, à faire la paix; qu'il avait écrit à cet effet à +l'impératrice et dressé leur petit manége de cour. + +Nous sommes convenus que, si l'empereur, en exécution de l'article 4 des +préliminaires, nous reconnaissait les limites constitutionnelles, qui, +à peu de choses près, sont celles du Rhin; si, avec notre bonne foi, il +faisait tous ses efforts pour nous mettre en possession de Mayence, +nous le mettrions à notre tour en possession de Venise et de la rive de +l'Adige. Il n'entrerait en possession de Palma Nova, d'Osopo, etc., que +lorsqu'au préalable nous serions dans les remparts de Mayence. Pendant +les dix ou douze jours que l'on attendra la réponse de Vienne, les +négociations vont à peu près languir. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 fructidor an 5 (13 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Les commissaires du gouvernement pour la recherche des objets de +sciences et d'arts, en Italie, ont fini leur mission. + +Je retiens auprès de moi les citoyens Monge et Berthollet. Les citoyens +Tinet et Barthelemi partent pour Paris; les citoyens Moitte et Thouin +sont partis avec les convois venus de Rome et sont déjà arrivés à +Marseille. + +Ces hommes distingués par leurs talens ont servi la république avec +un zèle, une activité, une modestie et un désintéressement sans égal; +uniquement occupés de l'objet de leur mission, ils se sont acquis +l'estime de toute l'armée; ils ont donné à l'Italie, dans la mission +délicate qu'ils étaient chargés de remplir, l'exemple des vertus qui +accompagnent presque toujours les talens distingués. + +Le citoyen Tinet désirerait avoir un logement à Paris. + +Si vous formiez une académie à Rome, le citoyen Berthollet serait digne +d'en avoir la présidence. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 1er jour complémentaire an 5 (17 +septembre 1797). + +_Au contre-amiral Brueys._ + +J'ai reçu, dans le temps, citoyen général, vos différentes lettres: il +est indispensable, pour les opérations de l'armée d'Italie, que je sois +absolument maître de l'Adriatique. + +J'estime que, pour être maître de l'Adriatique dans toutes les +circonstances et dans toutes les opérations que je voudrai entreprendre, +j'ai besoin de deux vaisseaux de guerre, quatre frégates, 4 corvettes, +tous commandés et montés par des équipages de garnison française. + +Je vous prie donc de vouloir bien organiser cette escadre. + +Je prendrai deux vaisseaux des meilleurs de ceux qui sont à Corfou; je +prendrai deux frégates vénitiennes et deux françaises, deux corvettes +vénitiennes et deux françaises. + +Je vous prie donc de vouloir bien recevoir chez vous l'officier-général +auquel vous remettrez le commandement de cette escadre. J'accepte avec +plaisir le citoyen Perrée ou tout autre que vous voudrez me donner. + +Le commissaire ordonnateur Roubaud et le général Berthier, ou, si +celui-ci était parti, le général Baraguay d'Hilliers, m'enverront, par +le retour de mon courrier, l'état nominatif des vaisseaux, des officiers +marins et la quantité des matelots français que vous destinez à monter +sur chacun d'eux. Croyez que, lorsque j'aurai reçu cet état, il me sera +possible de vous autoriser à retourner sur-le-champ à Corfou, et de là à +Toulon; et je vous ferai passer différentes instructions sur les objets +que vous aurez à remplir tout en faisant route. + +Profitez de ce temps-là pour achever vos approvisionnemens. Comme il +est impossible que je me rende à Venise, si vous pouviez vous absenter +pendant trente-six heures, vous pourriez vous-même vous rendre à +Passeriano. J'aurai a renouveler votre connaissance et à vous convaincre +des sentimens d'estime que vous m'avez inspirés. + +Je vous envoie une proclamation pour votre escadre, je vous prie de la +communiquer à l'ordre; assurez-les que tout est tranquille en France, et +qu'il n'a pas été répandu une seule goutte de sang. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 1er jour complémentaire an 5 (17 +septembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai envoyé par un courrier extraordinaire l'ordre au général Sahuguet +de retourner à l'armée d'Italie. Ce général, qui était le seul +qui pouvait être utile pour calmer un peuple furieux et +contre-révolutionnaire dont Villot était le représentant, et lorsque +Dumolard présidait les cinq-cents, est aujourd'hui plus utile a l'armée. + +J'ai envoyé l'ordre au général Lanusse, qui est chez lui pour se guérir +d'une blessure qu'il a reçue à l'armée d'Italie, et dont il ne se +remettra jamais au point de pouvoir servir dans une armée active, de +se rendre à Toulon pour y prendre le commandement de cette place. +J'ai donné l'ordre au général Mailly d'aller prendre le commandement +d'Avignon. + +J'ai rappelé à l'armée le général commandant à Avignon, le général +Parat, l'adjudant-général Léopold Stabeurath, l'adjudant-général Boyer +et d'autres officiers de la huitième division, qui sont depuis trop +long-temps dans leurs places, et que j'ai cru nécessaire de faire +revenir, pour respirer l'air pur et républicain des camps. + +J'ai envoyé le chef de brigade Berthollet, blessé a Arcole, commander la +place d'Avignon. + +Le chef de brigade à la suite, Lapisse, de la cinquante-neuvième, +commande l'arrondissement d'Antibes. + +J'ai envoyé dans la huitième division, pour être reportés comme +adjudans, une douzaine d'officiers patriotes qui ont été blessés dans la +campagne et qui tous étaient à la suite. + +Dès l'instant qu'un officier que j'ai envoyé à Lyon sera de retour, et +que j'aurai un état de situation exact de cette division, je ferai la +même chose pour Lyon. + +Ce sont surtout les commandans des places, les adjudans et tous les +subalternes qu'il faut changer dans les places secondaires, sans quoi +un général s'y trouve impuissant. J'ai donc lieu d'espérer qu'avec les +mêmes troupes qui existent dans ce moment-ci dans le midi, elles seront +suffisantes pour comprimer les malveillans, rétablir l'ordre, surtout si +vous destituez les administrations qui sont mauvaises, et que vous les +remplaciez par des hommes attachés à la liberté. + +J'ai envoyé l'ordre pour faire venir a l'armée d'Italie l'état-major +d'artillerie qui était à l'armée des Alpes, ainsi que tous les +détachemens des demi-brigades de l'armée d'Italie qu'on avait mal à +propos retenus. + +J'ai également envoyé l'ordre à deux bataillons de la vingt-troisième +demi-brigade d'infanterie légère, qui ne faisaient rien à Chambéry et +dans le Mont-Blanc, et dont en général l'esprit est bon, de rejoindre +l'armée. + +La quarante-cinquième demi-brigade est en marche pour Lyon. + +La vingtième demi-brigade va à Marseille. + +Il y a cependant à Lyon plus de monde qu'il n'en faut pour contenir +cette ville, si ceux qui les commandent veulent les faire agir, et que +les autorités et le gouvernement n'aient qu'une action. + +Il y a également dans la huitième division plus de troupes qu'il n'en +faut. + +Je crois qu'au moment où les nouvelles autorités constituées seront +organisées dans la huitième division militaire et à Lyon, et dès +l'instant où j'aurai pu également renouveler tous les états-majors +subalternes de ces départemens, qu'alors vous jugerez nécessaire de +m'ôter un commandement qui se trouve trop éloigné de moi, et qui n'est +qu'un surcroît aux occupations déjà trop considérables que j'ai. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 2e jour complémentaire an 5 (18 +septembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Il est indispensable que vous jetiez un coup d'oeil sur le congrès +d'Udine. + +M. de Meerveldt est parti pour Vienne. + +Vous aurez vu, dans la seconde séance du protocole, que nous avons +déclaré aux plénipotentiaires de S.M.I. que si au premier octobre la +paix n'était pas signée, nous ne négocierions plus sur la base des +préliminaires, mais sur la base respective de la puissance des deux +états. + +Il serait possible qu'avant le premier octobre, M. de Meerveldt revînt +avec des instructions de signer la paix aux conditions suivantes: + +1°. La ligne de l'Adige à l'empereur, y compris la ville de Venise. + +2°. La ligne de l'Adige à la république cisalpine, et dès lors Mantoue. + +3°. Les limites constitutionnelles telles qu'elles sont spécifiées dans +le protocole de la cinquième séance, y compris Mayence. + +4°. Que l'empereur n'entrerait en possession de l'Italie que lorsque +nous entrerions dans les remparts de Mayence. + +5°. Corfou et les autres îles à nous. + +6°. Que ce qui nous manque pour arriver aux limites du Rhin pourrait +être arrangé dans la paix avec l'Empire. + +Il faut que je sache si votre intention est d'accepter ou non ces +propositions. + +Si votre _ultimatum_ était de ne pas comprendre la ville de Venise dans +la part de l'empereur, je doute que la paix se fasse (cependant Venise +est la ville la plus digne de la liberté de toute l'Italie); et les +hostilités recommenceraient dans le courant d'octobre. + +L'ennemi est en position de guerre vis-à-vis de moi: il a sur les +frontières de l'Italie, dans la Carinthie, la Carniole et le Tyrol dix +mille hommes de cavalerie, et quatre-vingt-dix mille d'infanterie. + +Il y a dans l'intérieur et sur les confins de la Hongrie, dix-huit mille +hommes de cavalerie Hongroise levés en masse, et qui s'exercent depuis +trois mois. + +L'armée française en Italie a un pays immense et un grand nombre +de places fortes à garder, ce qui fait que je ne pourrai prendre +l'offensive qu'avec quatre mille hommes de cavalerie et quarante-cinq +mille hommes d'infanterie sous les armes. Ajoutez à cela à peu près deux +mille Polonais, et tout au plus mille Italiens devant rester en Italie +pour maintenir la police et prêter main forte à leur gouvernement qui +sera tourmenté par toute espèce de factions et de fanatisme, quelles que +soient les mesures que je compte prendre pour assurer la tranquillité +pendant mon absence. + +Je crois donc que si votre _ultimatum_ est de garder Venise, vous devez +regarder la guerre comme probable, et: + +1°. M'envoyer l'ordre d'arrêter la marche de cinq cents hommes qui vont +dans l'intérieur, pour que je les fasse revenir à l'armée. + +2°. Faire ratifier par les conseils le traité d'alliance avec le roi de +Sardaigne; ce qui mettrait à peu près huit mille hommes de plus à ma +disposition. + +Malgré ces mesures l'ennemi sera encore plus fort que moi. + +Si je le préviens et que je prenne l'offensive, je le bats, et je suis, +quinze jours après le premier coup de fusil tiré, sous les murs de +Vienne. S'il prend l'offensive avant moi, tout devient très-douteux. + +Mais, en supposant que vous prissiez les deux mesures que je vous +indique afin d'augmenter l'armée, vous sentez que le jour où je serais +près de Gratz, j'aurais le reste des forces autrichiennes sur les bras. + +J'estime donc que pour faire de grandes choses, telles que la nation a +le droit de l'attendre du gouvernement, si les Autrichiens n'acceptent +pas les propositions de paix supposées plus haut, il faut que je sois +renforcé de quatre mille hommes de cavalerie, entre autres de deux +régimens de cuirassiers et de douze mille hommes d'infanterie. + +Je pense également que du restant vous ne devez former sur le Rhin +qu'une seule armée, qu'elle doit avoir pour but d'entrer en Bavière, de +manière qu'en pressant l'ennemi entre ces deux masses, nous l'obligions +à nous céder tout le pays en-deçà du Danube. + +Faites attention que je suis ici plus près de Vienne, que ne l'est +Ratisbonne de l'armée du Rhin, et qu'il faut vingt jours de marche à +celle-ci pour arriver à cette dernière ville. + +Tous les yeux, comme toutes les meilleures troupes et toutes les forces +de la maison d'Autriche sont contre l'armée d'Italie, et toutes ces +forces sont disposées en échelons de manière à accourir promptement au +point où j'aurais percé. + +Si votre _ultimatum_ est que Venise ne soit pas donnée à l'empereur, +je pense qu'il faut sur-le-champ prendre les mesures que je vous ai +indiquées: à la fin d'octobre, les renforts que je demande peuvent être +arrivés à Milan, et en supposant que nous rompions le 15 octobre, les +quinze jours dont nous conviendrons pour en prévenir nos gouvernemens +et les armées, conduisent au premier novembre, et je m'arrangerai de +manière, dès l'instant que je saurai que ces renforts auront passé les +Alpes, à m'en servir comme s'ils étaient déjà sur l'Isonzo. + +Je vous prie, citoyens directeurs, de donner la plus grande attention à +toutes les dispositions contenues dans la présente lettre, de surveiller +et de vous assurer de l'exécution des différens ordres que vous +donnerez, car la destinée de l'Europe sera indubitablement attachée aux +mesures que vous prendrez. + +Je vous fais passer une note sur la situation de mon armée, calculée +sur sa force actuelle, pour vous mettre à même de juger de la vérité de +l'exposé que je vous fais. + +BONAPARTE. + + + +An quartier-général à Passeriano, le 3e jour complémentaire an 5 (18 +septembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je reçois à l'instant votre arrêté du 18 fructidor, relatif au général +Clarke: votre lettre a été quatorze jours en route. Je me suis déjà +aperçu du même retard dans les arrêtés que vous m'avez envoyés +relativement à la huitième division militaire et à l'armée des Alpes. + +Je dois rendre au général Clarke un témoignage de sa bonne conduite. +Soit dans les négociations, soit dans ses Conversations, il m'a paru +toujours animé par un patriotisme pur et gémir sur les progrès que +faisaient tous les jours les malveillans et les ennemis intérieurs de la +république. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 3e jour complémentaire an 5 (19 +Septembre 1797) + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Les plénipotentiaires de l'empereur ont reçu un courrier de Vienne; +ils sont venus nous trouver et voulaient insérer, au protocole, des +observations sur le congrès qui doit se tenir à Rastadt pour la paix +avec l'Empire; ils voulaient que ce congrès se tînt sur-le-champ et +allât de pair avec les négociations d'Udine. La mauvaise foi de Thugut +est égale à la bêtise de ses négociateurs. + +Je leur ai fait sentir que c'était représenter le congrès de Berne sous +un autre nom; je leur ai fait voir la réponse que nous ferions à leur +note, et j'ai fini par leur dire que le directoire exécutif était +indigné des menées ridicules du cabinet de Vienne; qu'il fallait enfin +qu'ils se souvinssent que cette paix avait été accordée par le vainqueur +aux vaincus; et s'ils avaient trouvé à Léoben un refuge dans notre +modération, il était temps de les faire souvenir de la posture humble et +suppliante qu'ils avaient alors; qu'à force de vouloir analyser sur des +choses de forme, et en elles-mêmes étrangères au grand résultat de la +négociation, ils m'obligeraient de leur dire que la fortune s'était +prononcée, que désormais non-seulement le ton de la supériorité était +ridicule, mais même le ton de l'égalité inconvenant; que s'ils n'avaient +pas voulu reconnaître la république française à Léoben, ils avaient été +obligés de reconnaître la république italienne. _Prenez garde,_ leur +ai-je dit, _que l'Europe ne voie la république de Vienne._ Tout cela les +a portés à ne pas faire leur déclaration pour le congrès de Rastadt. +Vous sentez facilement quel piège grossier Thugut prétendait nous +tendre, en voulant nous conduire à un congrès, tandis que nos +arrangemens ne sont pas faits avec l'empereur, et nous mettre par là +dans une position délicate avec plusieurs princes germains avec lesquels +nous sommes en paix. + +Nous leur avons déclaré que si l'empereur convoquait le congrès de +l'Empire avant que nous fussions d'accord, il nous obligerait à +déclarer, par une contre-note, à plusieurs princes que cela est sans +notre consentement, et que par là S. M. impériale se trouverait avoir +fait une école. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 3e. jour complémentaire an 5 (19 +septembre 1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +J'ai reçu, citoyen ministre, votre lettre confidentielle, du 22 +fructidor, relativement à la mission que vous désirez donner à Sieyes en +Italie. Je crois effectivement comme vous, que sa présence serait aussi +nécessaire à Milan, qu'elle aurait pu l'être en Hollande, et qu'elle +l'est à Paris. + +Malgré notre orgueil, nos mille et une brochures, nos harangues à perte +de vue et très-bavardes, nous sommes très-ignorans dans la science +politique morale. Nous n'avons pas encore défini ce que l'on entend par +pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Montesquieu nous a donné +de fausses définitions, non pas que cet homme célèbre n'eût été +véritablement à même de le faire; mais son ouvrage, comme il le dit +lui-même, n'est qu'une espèce d'analyse de ce qui a existé ou existait: +c'est un résumé de notes faites dans ses voyages ou dans ses lectures. + +Il a fixé les yeux sur le gouvernement d'Angleterre; il a défini, en +général, le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. + +Pourquoi effectivement regarderait-on comme une attribution du pouvoir +législatif le droit de guerre et de paix, le droit de fixer la quantité +et la nature des impositions? + +La constitution anglaise a confié avec raison, une de ces attributions +à la chambre des communes, et elle a très-bien fait, parce que la +constitution anglaise n'est qu'une charte de privilèges: _c'est un +plafond tout en noir, mais bordé en or._ + +Comme la chambre des communes est la seule qui, tant bien que mal, +représente la nation, seule elle a dû avoir le droit de l'imposer; c'est +l'unique digue que l'on a pu trouver pour modifier le despotisme et +l'insolence des courtisans. + +Mais dans un gouvernement où toutes les autorités émanent de la nation, +où le souverain est le peuple, pourquoi classer dans les attributions du +pouvoir législatif des choses qui lui sont étrangères? + +Depuis cinquante ans je ne vois qu'une chose que nous avons bien +définie, c'est la souveraineté du peuple; mais nous n'avons pas été +plus heureux dans la fixation de ce qui est constitutionnel, que dans +l'attribution des différens pouvoirs. + +L'organisation du peuple français n'est donc véritablement encore +qu'ébauchée. + +Le pouvoir du gouvernement, dans tonte la latitude que je lui donne, +devrait être considéré comme le vrai représentant de la nation, lequel +devrait gouverner en conséquence de la charte constitutionnelle et des +lois organiques; il se divise, il me semble, naturellement en deux +magistratures bien distinctes: + +Dans une qui surveille et n'agit pas, à laquelle ce que nous appelons +aujourd'hui pouvoir exécutif serait obligé de soumettre les grandes +mesures, si je puis parler ainsi, la législation de l'exécution: cette +grande magistrature serait véritablement le grand conseil de la nation; +il aurait toute la partie de l'administration ou de l'exécution, qui +est, par notre constitution, confiée au pouvoir législatif. + +Par ce moyen le pouvoir du gouvernement consisterait dans deux +magistratures, nommées par le peuple, dont une très-nombreuse, où +ne pourraient être admis que des hommes qui auraient déjà rempli +quelques-unes des fonctions qui donnent aux hommes de la maturité, sur +les objets du gouvernement. + +Le pouvoir législatif ferait d'abord toutes les lois organiques, les +changerait, mais pas en deux ou trois jours, comme l'on fait; car une +fois qu'une loi organique serait en exécution, je ne crois pas qu'on pût +la changer avant quatre ou cinq mois de discussion. + +Ce pouvoir législatif, sans rang dans la république, impassible, sans +yeux et sans oreilles pour ce qui l'entoure, n'aurait pas d'ambition et +ne nous inonderait plus de mille lois de circonstances qui s'annulent +toutes seules par leur absurdité, et qui nous constituent une nation +sans lois avec trois cents in-folio de lois. + +Voilà, je crois, un code complet de politique, que les circonstances +dans lesquelles nous nous sommes trouvés rendent pardonnable. C'est un +si grand malheur pour une nation de trente millions d'habitans, et au +dix-huitième siècle, d'être obligée d'avoir recours aux baïonnettes pour +sauver la patrie! Les remèdes violens accusent le législateur; car une +constitution qui est donnée aux hommes, doit être calculée pour des +hommes. + +Si vous voyez Sieyes, communiquez-lui, je vous prie, cette lettre. +Je l'engage à m'écrire que j'ai tort; et croyez que vous me ferez un +sensible plaisir si vous pouvez contribuer à faire venir en Italie un +homme dont j'estime les talens, et pour qui j'ai une amitié tout à fait +particulière. Je le seconderai de tous mes moyens, et je désire +que, réunissant aux efforts, nous puissions donner à l'Italie une +constitution plus analogue aux moeurs de ses habitans, aux circonstances +locales, et peut-être même aux vrais principes, que celle que nous lui +avons donnée. Pour ne pas faire une nouveauté, au milieu du tracas de la +guerre et des passions, il a été difficile de faire autrement. + +Je me résume, + +Non-seulement je vous réponds confidentiellement que je désire +que Sieyes vienne en Italie, mais je pense même, et cela +très-officiellement, que si nous ne donnons pas à Gênes et à la +république cisalpine une constitution qui leur convienne, la France n'en +tirera aucun avantage: leurs corps législatifs, achetés par l'or de +l'étranger, seront tout entiers à la disposition de la maison d'Autriche +et de Rome. Il en sera, en dernière analyse, comme de la Hollande. + +Comme la présente lettre n'est pas un objet de tactique; ni un plan de +campagne, je vous prie de la garder pour vous et pour Sieyes, et de ne +faire usage, si vous le jugez à propos, que de ce que je viens de vous +dire sur l'inconvenance des constitutions que nous avons données en +Italie. + +Vous verrez, citoyen ministre, dans cette lettre, la confiance entière +que j'ai en vous, et une réponse à votre dernière. + +Je vous salue. + +BONAPARTE. + + + +Passeriano, le 3e jour complémentaire an 5 (19 septembre 1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je vous envoie, citoyen ministre, une lettre que je vous prie de +remettre au directoire, parce qu'elle renferme des dispositions +politiques et militaires. Je vous prie de la lire avec attention, et +d'avoir soin que dans le cas où l'_ultimatum_ serait que Venise restât +à la république cisalpine, l'on prît toutes les dispositions militaires +que j'indique dans ma lettre. + +Le parti qu'on doit prendre dépend absolument de l'intérieur. Peut-on +y rétablir la tranquillité sans armées? Peut-on se passer de la plus +grande partie des troupes qui y sont dans ce moment-ci? Alors il peut +être avantageux de faire encore une campagne. + +Ce n'est pas que, peut-être, lorsque l'empereur verra les armées du Rhin +et de Sambre-et-Meuse organisées dans une seule masse, l'armée du Nord +se rappuyant sur les armées du Rhin, les troupes de l'intérieur marchant +pour renforcer les armées; peut-être alors consentira-t-il lui-même à +renoncer à Venise. Mais, je vous le répète, il ne faut pas y compter. + +Toutes leurs positions sur leurs frontières sont telles que, s'ils +devaient se battre d'un instant à l'autre, leurs troupes sont campées et +prêtes à entrer eu campagne. + +BONAPARTE. + + + +Passeriano, le 5e. jour complémentaire an 5 (21 septembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Les pouvoirs que j'ai pour la paix de l'Europe sont collectifs avec le +général Clarke: pour la règle, il faudrait que vous m'en envoyassiez de +nouveaux. + +Si j'ai accepté dans le temps la réunion de plusieurs fonctions dans ma +personne, j'ai voulu répondre à votre confiance, et j'ai pensé que les +circonstances de la patrie m'en faisaient un devoir. + +Aujourd'hui je pense que vous devez les séparer, je demande: + +1°. Que vous nommiez des plénipotentiaires pour le congrès d'Udine, et +que je n'y sois plus compris. + +2°. Que vous nommiez une commission de trois membres choisis parmi +les meilleurs publicistes, pour organiser la république d'Italie. La +constitution que nous lui avons donnée ne lui convient pas; il y faut de +grands changemens, que la religion, les moeurs de ces peuples et leur +situation locale recommandent. + +3°. Je m'occuperai plus soigneusement de mon armée, elle a besoin de +tous mes soins. + +Voyez, je vous prie, dans cette lettre, citoyens directeurs, une +nouvelle preuve du désir ardent que j'ai pour la gloire nationale. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 1er. vendémiaire an 6 (22 septembre +1797). + +_Au contre-amiral Brueys._ + +J'ai reçu, citoyen, vos différentes lettres; j'ai examiné avec attention +les observations que vous me faites: je vais vous tracer la conduite que +vous avez à tenir, qui conciliera à la fois les intentions du ministre +de la marine, qui vous appelle à Toulon, et les intérêts de la +république dans les mers où vous vous trouverez. + +Les bâtimens vénitiens que vous devez conduire en France sont à Corfou; +il me parait qu'il faut quinze jours pour y arriver, et un mois de +station dans ce port pour pouvoir lever des matelots et vous mettre à +même de conduire en France les vaisseaux vénitiens. + +Je crois donc nécessaire que vous envoyiez sur-le-champ l'ordre à +l'officier de marine qui commande le sixième vaisseau vénitien à Corfou, +de faire toute la diligence nécessaire pour lever des marins, afin que, +lorsque vous y serez arrivé, votre séjour soit le moins long possible. + +Vous partirez avec votre escadre, dès l'instant que le temps vous le +permettra, pour vous rendre à Corfou. + +Vous passerez par Raguse; vous ferez connaître à cette république +l'intérêt que prend à elle le directoire exécutif de la république +française, et la volonté qu'il a de la protéger contre quelque +ennemi que ce fût qui voudrait se l'approprier, et de garantir son +indépendance. + +Vous prendrez des renseignemens sur la situation actuelle des bouches du +Cattaro, et, s'il est vrai que les Autrichiens s'en soient emparés, vous +déclarerez à l'officier qui y commande, qu'il n'a pas pu les occuper +sans violer un des articles préliminaires de paix qui existent entre S. +M. I. et la république française; vous le sommerez dès-lors d'évacuer +sur-le-champ les bouches du Cattaro, le menaçant, s'il s'y refusait, de +vous emparer de toutes les iles de la Dalmatie, et d'agir hostilement +contre les troupes de S. M. I. + +S'il s'y refuse et que vous trouviez le moyen de vous emparer des +bàtimens qui servent au transport de leurs vivres, ainsi que de +quelques-uns de leurs convois, vous le ferez, ayant soin de ne pas y +toucher et de mener tous les bâtimens autrichiens en séquestre à Corfou. +Vous préviendrez dans ce cas le commandant autrichien que vous tiendrez +en séquestre les-dits bâtimens jusqu'à ce qu'il ait évacué un territoire +qu'il n'a pas dû occuper. + +Vous pourrez demander à Raguse un rafraîchissement en vivres pour votre +équipage, moyennant cependant quelques procédés. + +Arrivé à Corfou, vous en partirez avec les six vaisseaux vénitiens dès +l'instant qu'ils seront montés par un assez grand nombre de matelots +albanais. + +En partant de Venise, vous embarquerez sur votre bord la troisième +légion cisalpine sans qu'elle se doute de l'endroit où vous la +conduirez; vous vous concerterez à cet effet avec le général Baraguey +d'Hilliers: vous devez également faire courir le bruit que vous +embarquez un bien plus grand nombre de troupes, et qu'il s'est embarqué +à Ancône, sous l'escorte de vos frégates, plusieurs bataillons de +troupes. + +Vous aurez soin également de continuer à laisser entrevoir que vos +opérations vont se combiner avec celles de l'armée d'Italie. + +Vous vous concerterez à Venise avec l'ordonnateur de la marine et le +citoyen Forfait, pour embarquer à votre bord les caisses de tableaux et +d'objets d'art destinés pour Paris. + +Vous laisserez dans la rade de Venise ou dans celle de Goro, ou même +dans le port d'Ancône, les frégates _la Junon_ et _la Diane_, et les +bricks _l'Alceste_ et _le Jason_, qui seront sous les ordres du chef de +division Perrée. + +Vous laisserez à Corfou les frégates _l'Arthémise_ et _la Sibylle_, et +les bricks _le Mondovi_ et _la Cybèle_, qui seront également sous les +ordres du chef de division Perrée, et qui devront se tenir à Corfou +prêts à partir immédiatement après l'ordre qu'ils en recevront, pour +concerter leurs opérations avec celles de _la Junon_ et de _la Diane_. + +Je fais connaître au directoire exécutif, par un courrier +extraordinaire, le présent ordre, et je lui demande son autorisation +pour pouvoir garder toute votre escadre dans l'Adriatique, afin de +concerter vos opérations avec celles de l'armée d'Italie. Je vous ferai +passer la réponse du gouvernement par un aviso, qui nécessairement vous +trouvera encore à Corfou. + +Je vous envoie: + +1º. Une lettre pour le général Gentili, par laquelle j'approuve toutes +les mesures qu'il a prises pour nourrir votre escadre à Corfou, où je +prescris que le reçu des sommes qu'il a déboursées sera accepté en +paiement dans la caisse du payeur de Corfou, approuvant également +l'emploi des treize cents sacs de farine que vous avez pris. + +2º. L'ordre pour que l'administration de terre de l'armée d'Italie +fournisse à l'escadre, partout où elle pourrait se trouver, les vivres +journaliers comme aux troupes de terre, et, d'après les envois qui ont +été faits en subsistances à Corfou, à Ancône, à Constantinople et à +Messine, vous ne devez avoir aucune inquiétude sur la subsistance de +votre escadre pendant tout le temps qu'elle demeurera dans ces parages. + +3°. Je vous autorise à prendre dans les magasins de Corfou tout ce que +vous croirez nécessaire à l'approvisionnement de nos arsenaux et au +ravitaillement de notre marine; + +4°. À embarquer à Corfou cent pièces de canon de fonte, en conséquence +cependant d'un procès-verbal dressé chez le général Gentili par un +conseil composé de vous, du général Gentili, du commandant du génie, du +chef de l'état-major, des commissaires des guerres: ce procès-verbal +devra constater: 1°. la quantité de pièces nécessaires pour la défense +de la citadelle et celle de la rade de Corfou; 2°. la quantité hors de +service; 3°. la quantité existante: et ce ne sera que dans le cas où +ledit conseil ne trouverait aucun inconvénient à vous délivrer les cent +pièces, que le présent ordre sera exécuté. + +5°. Je vous envoie également un ordre pour que le général Sugny vous +remette à Venise les ustensiles pour chauffer à boulets rouges six +pièces de canon, et dont le général Gentili se servirait à Corfou, si +jamais les circonstances l'exigeaient. + +6°. Un ordre pour que le général Gentili mette à votre disposition +quatre cents hommes cisalpins pour servir de garnison aux vaisseaux +vénitiens. + +7°. Vous garderez et menerez avec vous à Toulon les officiers vénitiens +qui désirent servir dans la marine française, jusqu'à ce que le ministre +vous ait envoyé des ordres. + +8°. Quant aux objets trouvés à bord des vaisseaux vénitiens et +appartenant aux capitaines, vous en ferez des reçus qui seront valables +pour leur liquidation par le gouvernement de Venise. + +9°. Je vous envoie un ordre pour que le général Gentili vous remette +50,000 fr. pour la solde des marins vénitiens destinés à l'armement des +vaisseaux vénitiens. + +10°. L'ordre pour qu'on vous fournisse les blés, riz et vins pour deux +mois, pour deux mille hommes; la nourriture journalière pour votre +escadre vous sera fournie à Corfou. + +11°. Je vous enverrai la solde des marins de votre escadre pour un mois, +dès l'instant que la caisse de l'armée le permettra, et que la solde de +fructidor sera payée à l'armée. + +12°. Quant aux dépenses qu'auraient faites les équipages à Corfou, vous +aurez soin de les liquider, de vérifier toutes les pièces et de les +envoyer au commissaire ordonnateur de la marine à Venise, qui y +pourvoira. + +13°. Je vous fais passer une ordonnance de 10,000 fr., que le +citoyen Haller vous fera payer: cette somme est destinée à vos frais +extraordinaires et qui vous sont particuliers. + +14°. Une ordonnance de 30,000 fr., que le citoyen Haller mettra à +votre disposition entre les mains de votre payeur, pour les dépenses +extraordinaires de votre escadre, pour servir à compenser aux matelots +l'incomplet des fournitures que vous pourriez ne pas recevoir des +magasins de Corfou. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 1er vendémiaire an 6 (22 septembre +1797). + +_Au général Kellermann._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 2 fructidor; J'avais déjà +reçu précédemment quelques exemplaires de votre lettre imprimée au +directoire. + +Puisque vous vous êtes donné la peine de répondre à des calomnies +auxquelles des personnes raisonnables ne pouvaient prêter l'oreille, +vous avez dû le faire, sans doute, d'une manière aussi convaincante. Les +personnes qui connaissent les services distingués que vous avez rendus à +la liberté par vos victoires, sont indignées de penser que vous avez pu +croire votre justification nécessaire. Cependant vous avez bien fait +de le faire, sans doute, en pensant à ce grand nombre d'hommes qui ne +désirent que le mal. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 1er vendémiaire an 6 (22 Septembre +1797). + +_Au commissaire ordonnateur de la marine à Toulon._ + +Je reçois, citoyen ordonnateur, votre lettre du 17 fructidor. J'apprends +avec plaisir que vous reprenez vos fonctions importantes et que +vous avez déjà gérées avec distinction. Je vous remercie des choses +extrêmement obligeantes contenues dans votre lettre: je les mérite par +la sollicitude que j'ai toujours eue de faire quelque chose qui pût être +avantageux à notre marine. + +L'escadre de l'amiral Brueys est ici: elle a reçu son approvisionnement +de trois mois, pour 400,000 francs d'habillement, 600,000 francs pour +la solde, ainsi que des câbles, des cordages et autres objets qui lui +étaient nécessaires. Il me paraît que l'amiral Brueys et son équipage +sont très-satisfaits. Il part, demain ou après, pour se rendre à Corfou, +où il prendra six vaisseaux vénitiens qu'il vous amènera. Le citoyen +Roubaud, votre préposé à Venise, vous aura sans doute donné sur tout +cela des détails plus circonstanciés. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (13 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Vous trouverez ci-joint la copie de l'ordre que je donne au +contre-amiral Brueys; vous verrez que par là il se trouvera à même +d'exécuter vos ordres, quels qu'ils soient. + +Le contre-amiral Brueys a 1º. six vaisseaux de guerre français; 2º. six +frégates, _id_.; 3º. six corvettes, _id_. parfaitement équipées: j'ai +fait habiller à neuf les équipages et les garnisons; je lui ai fait +payer plusieurs mois de solde, et les arsenaux de Corfou et de Venise +ont fourni toutes les pièces de rechange et les câbles dont il peut +avoir besoin. + +Lorsque vous lirez cette lettre, le contre-amiral Brueys sera bien près +de Corfou, où j'ai fait établir des batteries à boulets rouges pour +défendre la rade, et où il est parfaitement en sûreté. + +Il y a à Corfou six bâtimens de guerre vénitiens et six frégates +qu'il peut armer en guerre dans un mois: ils sont déjà montés par des +officiers mariniers et des garnisons françaises. + +À Corfou, Zante, Céphalonie, il trouvera les 2,000 matelots qui lui +sont nécessaires, tant pour l'équipement desdits vaisseaux, que pour le +complément des siens. + +Les frégates _la Muiron_ et _la Carrère_, ainsi que les trois autres +bâtimens de guerre qui sont en armement à Venise, pourront également +augmenter son escadre d'ici à deux mois. + +Je pense donc que, si vous m'autorisez à garder l'escadre de l'amiral +Brueys à Corfou, vous pourrez disposer, d'ici au 1er frimaire, 1º. +de six vaisseaux de guerre français parfaitement bien en équipages, +approvisionnés pour quatre mois et abondamment pourvus de tous les +objets nécessaires, même de cordages; 2º. six frégates françaises; 3º. +six bricks français; 4º. huit vaisseaux de guerre vénitiens; 5º. huit +frégates, _id_.; 6º. huit bricks, _id_.: tous approvisionnés pour quatre +mois. + +Voudriez-vous faire filer le contre-amiral Brueys dans l'Océan, il +partira de Corfou en meilleur état qu'il ne partirait de Toulon; il +partira de Corfou plus vite que de Toulon, car ses équipages seront +toujours complets et exercés, ce qui ne sera jamais à Toulon. + +Vous pourrez même, à mesure qu'un vaisseau de guerre sera armé à Toulon, +faire ramasser les équipages et les faire partir pour Corfou. + +Voudrez-vous vous servir des vaisseaux vénitiens? Ils seront tout prêts +à seconder notre escadre. + +Voulez-vous, au contraire, que les vaisseaux vénitiens soient +sur-le-champ armés en flûte et envoyés à Toulon? Le contre-amiral Brueys +les fera filer en les escortant jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à +craindre. + +Si vous voulez que votre escadre prenne un bon esprit, devienne +manoeuvrière et se prépare à faire de grandes choses, tenez-la loin de +Toulon: sans quoi, les équipages ne se formeront jamais et vous n'aurez +jamais de marine. + +Enfin, de Corfou, cette escadre peut partir pour aller partout où vous +voudrez, et vous devez la laisser à Toulon: elle sera beaucoup plus +utile dans l'Adriatique, parce que, 1º. ne se trouvant qu'à vingt lieues +de la côte de Naples, elle tiendra en respect ce prince; 2º. elle me +servira à boucher entièrement tout l'Adriatique à nos ennemis; 3º. +enfin, elle prendra les îles de l'Adriatique, reconquerra l'Istrie et la +Dalmatie en cas de rupture, et sera, sous ce point de vue, très-utile à +l'armée. + +Si nous avons la guerre, votre escadre vous rapportera plus de dix +millions, et fera une bonne diversion à l'avantage de l'armée d'Italie. +Quand vous voudrez la faire aller dans un point quelconque, elle sera, à +Corfou, à portée d'exécuter vos ordres en vingt-quatre heures, pour s'y +rendre. + +Enfin, si nous avons la paix, votre escadre, en abandonnant ces mers et +en s'en retournant en France, pourra prendre quelques troupes, et, en +passant, mettre 2,000 hommes de garnison à Malte: île qui, tôt ou tard, +sera aux Anglais si nous avons la sottise de ne pas les prévenir. + +Quant à la sûreté, quatre-vingts vaisseaux anglais viendraient dans +l'Adriatique, qu'ils ne pourraient rien contre notre escadre, qui est +aussi sûre dans le golfe de Corfou qu'à Toulon. + +Je vous demande donc: 1º. un ordre au ministre de la marine de faire +armer tous les vaisseaux qu'il a à Toulon, et de les envoyer, un à un, +à Corfou; 2º. un ordre au ministre de la marine de faire partir une +trentaine d'officiers et encore soixante ou quatre-vingts officiers +mariniers, pour être distribués sur les vaisseaux vénitiens; 3º. que +vous m'autorisiez à garder cette escadre dans l'Adriatique jusqu'à +nouvel ordre; 4º. que vous preniez un arrêté qui m'autorise à cultiver +les intelligences que j'ai déjà à Malte, et, au moment où je le jugerai +propre, de m'en emparer et d'y mettre garnison. + +Répondez-moi, je vous prie, le plus promptement possible à ces différens +articles, afin que je sache à quoi m'en tenir; mais je vous préviens +que, dans tous les cas, l'escadre ne peut partir de Corfou avec les +vaisseaux vénitiens, même armés en flûte, que vers la fin de brumaire. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général a Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (23 septembre +1797). + +_Au citoyen Perrée, chef de division de l'armée navale._ + +J'ai reçu, citoyen, les différentes lettres dans lesquelles vous me +témoignez le désir de reprendre vos fonctions à la mer: la place de +commandant des armes que vous occupez, n'offre pas un assez grand +aliment à votre activité. En rendant justice à votre zèle, je consens à +ce que vous repreniez le commandement de la frégate _la Diane_, que vous +n'avez quitté que momentanément, et j'envoie l'ordre au citoyen Roubaud +de vous remplacer dans vos fonctions. Vous rentrerez sous les ordres du +contre-amiral Brueys jusqu'à son départ pour France, et vous commanderez +ensuite la division qui restera dans l'Adriatique. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (23 septembre +1797). + +_Au citoyen Roubaud._ + +Le citoyen Perrée devant commander une flotte, vous remplirez les +fonctions de commandant des armes, et vous aurez une autorité entière +pour l'armement des trois vaisseaux et des deux frégates. + +Vous organiserez le port et l'arsenal comme vous le jugerez nécessaire +au bien du service. + +Vous presserez, le plus possible, l'armement du brick _le James_; vous +ferez armer les deux frégates _la Muiron_ et _la Carrère_, afin qu'elles +puissent se joindre le plus tôt possible à Corfou, et augmenter +l'escadre du contre-amiral Brueys. + +Je donne l'ordre au citoyen Haller de remettre 15,000 fr. à votre +disposition pour commencer la levée des matelots pour l'armement de ces +deux frégates. + +Vous ferez fabriquer un câble pour chacun des vaisseaux français de +l'escadre de l'amiral Brueys, ainsi que les manoeuvres de rechange qui +sont les plus nécessaires. Ces objets seront pris à compte des trois +millions que doit nous payer la république de Venise. + +La division Bourdé se trouvant à l'escadre de l'amiral Brueys, les +hardes qui lui sont destinées seront envoyées au contre-amiral Brueys, +pour qu'il puisse les lui remettre. + +BONAPARTE. + + + +_Note._ + +Le plénipotentiaire de la république française soussigné a l'honneur de +faire connaître à leurs excellences MM. les plénipotentiaires de S.M. +l'empereur et roi la douleur qu'il a éprouvée en apprenant que les +troupes de S. M. l'empereur venaient de prendre possession de la +province d'Albanie, vulgairement appelée Bouches du Cattaro. + +Par l'article 1er des préliminaires secrets, S.M. l'empereur devait +entrer, à la paix définitive, en possession de la Dalmatie et de +l'Istrie vénitiennes. Lors donc que les troupes de S.M. ont occupé +lesdites provinces, cela a été une violation des formes, mais non du +fond des préliminaires. + +Mais l'occupation, par les troupes de S.M. l'empereur, de l'Albanie +vénitienne, dite Bouches du Cattaro, est une violation réelle et +est contraire au texte comme à la nature des préliminaires. Le +plénipotentiaire français soussigné ne peut donc regarder, dans les +circonstances présentes, l'occupation par elles des Bouches du Cattaro +que comme un acte d'hostilité. + +La connaissance qu'il a des intentions qui animent leurs excellences +messieurs les plénipotentiaires de S.M. l'empereur et roi, ne lui permet +pas de douter qu'ils ne prennent des mesures expéditives, dont l'effet +soit d'ordonner aux troupes de S.M. l'empereur l'évacuation des Bouches +du Cattaro, dont l'occupation par elles est contraire à la bonne foi +et aux traités. Le plénipotentiaire français assure leurs excellences +messieurs les plénipotentiaires de S.M. l'empereur et roi de sa haute +considération. + +Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (23 septembre 1797). + +_Le général en chef, plénipotentiaire de la république française_. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (23 septembre +1797). + +_Au citoyen François de Neufchâteau, membre du directoire exécutif._ + +Quoique je n'aie pas l'avantage de vous connaître personnellement, je +vous prie de recevoir mon compliment sur la place éminente à laquelle +vous venez d'être nommé; je me souviens avec reconnaissance de ce que +vous avez écrit dans le temps contre les apologistes des inquisiteurs de +Venise. + +Le sort de l'Europe est désormais dans l'union, la sagesse et la force +du gouvernement. + +Il est une petite partie de la nation qu'il faut vaincre par un bon +gouvernement. + +Nous avons vaincu l'Europe, nous avons porté la gloire du nom français +plus loin qu'elle ne l'avait jamais été: c'est à vous, premiers +magistrats de la république, d'étouffer toutes les factions, et à être +aussi respectés au dedans que vous l'êtes au dehors. Un arrêté du +directoire exécutif écroule les trônes; faites que des écrivains +stipendiés, ou d'ambitieux fanatiques, déguisés sous toute espèce de +masque, ne nous replongent pas dans le torrent révolutionnaire. + +Croyez que, quant à moi, mon attachement pour la patrie égale le désir +que j'ai de mériter votre estime. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 2 vendémiaire an 6 (23 septembre +1797). + +_Au citoyen Merlin, membre du directoire._ + +J'ai appris, citoyen directeur, avec le plus grand plaisir, la nouvelle +de votre nomination à la place que vous occupez. + +On ne pouvait pas choisir un homme qui eût rendu constamment plus de +services à la liberté: en mon particulier, je m'en félicite. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 4 vendémiaire an 6 (25 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Un officier est arrivé avant-hier de Paris à l'armée d'Italie: il a +répandu dans l'armée qu'il était parti de Paris le 25, qu'on y était +inquiet de la manière dont j'aurais pris les événemens du 18; il était +porteur d'une espèce de circulaire du général Augereau à tous les +généraux de division de l'armée. + +Il avait une lettre du ministre de la guerre à l'ordonnateur en chef, +qui l'autorisait à prendre tout l'argent dont il aurait besoin pour sa +route: je vous en envoie la copie. + +Il est constant, d'après tous ces faits, que le gouvernement en agit +envers moi à peu près comme envers Pichegru après vendémiaire. + +Je vous prie, citoyens directeurs, de me remplacer et de m'accorder ma +démission. Aucune puissance sur la terre ne sera capable de me faire +continuer de servir après cette marque horrible de l'ingratitude du +gouvernement, à laquelle j'étais bien loin de m'attendre. + +Ma santé, considérablement affectée, demande impérieusement du repos et +de la tranquillité. + +La situation de mon âme a aussi besoin de se retremper dans la masse des +citoyens. Depuis trop long-temps un grand pouvoir est confié dans mes +mains, je m'en suis servi dans toutes les circonstances pour le bien de +la patrie: tant pis pour ceux qui ne croient point à la vertu, et +qui pourraient avoir suspecté la mienne. Ma récompense est dans ma +conscience et dans l'opinion de la postérité. + +Je puis, aujourd'hui que la patrie est tranquille et à l'abri des +dangers qui l'ont menacée, quitter sans inconvénient le poste où je suis +placé. + +Croyez que s'il y avait un moment de péril, je serais au premier rang +pour défendre la liberté et la constitution de l'an 3. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 5 vendémiaire an 6 (26 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je viens de recevoir, citoyen ministre, votre lettre du 30 fructidor. + +Je ne puis tirer aucune ressource de Gênes, pas plus de la république +cisalpine: tout ce qu'ils pourront faire, c'est de se maintenir maîtres +chez eux. Ces peuples-là ne sont point guerriers, et il faut quelques +années d'un bon gouvernement pour changer leurs inclinations. + +L'armée du Rhin se trouve très-loin de Vienne, pendant que j'en suis +très-près. Toutes les forces de la maison d'Autriche sont contre moi, on +a très-tort de ne pas m'envoyer dix ou douze mille hommes. Ce n'est que +par ici que l'on peut faire trembler la maison d'Autriche. + +Mais puisque le gouvernement ne m'envoie pas de renfort, il faut au +moins que les armées du Rhin commencent leurs opérations quinze jours +avant nous, afin que nous puissions nous trouver à peu près dans le même +temps dans le coeur de l'Allemagne. Dès l'instant que j'aurai battu +l'ennemi, il est indispensable que je le poursuive rapidement, ce qui me +conduit dans le coeur de la Carinthie, où l'ennemi n'aura pas manqué, +comme il s'y prépare déjà, de réunir toutes les divisions qu'il a en +échelons sur l'armée du Rhin, qu'il peut éviter pendant plus de vingt +jours; et je me trouverais avoir encore en tête toute les forces qui, +dans l'ordre de bataille naturel, devraient être opposées à l'armée du +Rhin. Il ne faut pas être capitaine pour comprendre tout cela: un seul +coup d'oeil sur une carte, avec un compas, convaincra, à l'évidence, +de ce que je vous dis là. Si on ne veut pas le sentir, je n'y sais que +faire. + +Le roi de Sardaigne, si l'on ne ratifie pas le traité d'alliance qu'on a +fait avec lui, se trouve à l'instant même notre ennemi, puisque, dès cet +instant, il comprend que nous avons médité sa perte. + +Pendant mon absence, il se chicanera nécessairement avec la république +cisalpine, qui n'est pas dans le cas de résister à un seul de ses +régimens de cavalerie: d'ailleurs, je me trouve alors obligé de +calculer, en regardant comme suspectes les intentions du roi de +Sardaigne: dès-lors il faut que je mette deux mille hommes à Coni, deux +mille à Tortone, autant à Alexandrie. + +Je pense donc que si l'on s'indispose avec le roi de Sardaigne, on +m'affaiblit de cinq mille hommes de plus que l'on m'oblige à mettre dans +la garnison des places que j'ai chez lui, et de cinq à six mille +hommes qu'il faut que je laisse pour protéger le Milanais, et, à tout +événement, la citadelle de Milan, le château de Pavie et la place de +Pizzigithone. + +Ainsi donc, vous perdez, en ne ratifiant pas le traité avec le roi de +Sardaigne: + +1º. Dix mille hommes de très-bonnes troupes qu'il nous fournit; + +2º. Dix mille hommes de nos troupes qu'on est obligé de laisser sur nos +derrières, et, outre cela, de très-grandes inquiétudes en cas de défaite +et d'événemens malheureux. + +Quel inconvénient y a-t-il à laisser subsister une chose déjà faite? + +Est-ce le scrupule d'être allié d'un roi? Nous le sommes bien du roi +d'Espagne et peut-être du roi de Prusse! + +Est-ce le désir de révolutionner le Piémont et de l'incorporer à la +Cisalpine? Mais le moyen d'y parvenir sans choc, sans manquer au traité, +sans même manquer à la bienséance, c'est de mêler à nos troupes +et d'allier à nos succès un corps de dix mille Piémontais, qui, +nécessairement, sont l'élite de la nation: six mois après, le roi de +Piémont se trouve détrôné. + +C'est un géant qui embrasse un pygmée, le serre dans ses bras et +l'étouffe sans qu'il puisse être accusé de crime. C'est le résultat de +la difficulté extrême de leur organisation. Si l'on ne comprend pas +cela, je ne sais qu'y faire non plus; et si à la politique sage et vraie +qui convient à une grande nation, qui a de grandes destinées à remplir, +des ennemis très-puissans devant elle, on substitue la démagogie d'un +club, l'on ne fera rien de bon. + +Que l'on ne s'exagère pas l'influence des prétendus patriotes cisalpins +et génois, et que l'on se convainque bien que, si nous retirions d'un +coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces prétendus +patriotes seraient égorgés par le peuple. Il s'éclaire tous les jours et +s'éclairera bien davantage; mais il faut le temps et un long temps. + +Je ne conçois pas, lorsque, par une bonne politique, on s'était conduit +de manière que ce temps est toujours en notre faveur, qu'en tirant tout +le parti possible du moment présent, nous ne faisons qu'accélérer la +marche du temps en assurant et épurant l'esprit public, je ne conçois +pas comment l'on peut hésiter. + +Ce n'est pas lorsqu'on laisse dix millions d'hommes derrière soi, d'un +peuple foncièrement ennemi des Français par préjugés, par l'habitude des +siècles et par caractère, que l'on doit rien négliger. + +Il me paraît que l'on voit très-mal l'Italie, et qu'on la connaît +très-mal. Quant à moi, j'ai toujours mis tous mes soins à faire aller +les choses selon l'intérêt de la république: si l'on ne me croit pas, je +ne sais que faire. + +Tous les grands événemens ne tiennent jamais qu'à un cheveu. L'homme +habile profite de tout, ne néglige rien de ce qui peut lui donner +quelques chances de plus. L'homme moins habile, quelquefois en en +méprisant une seule, fait tout manquer. + +J'attends le général Meerweldt. Je tirerai tout le parti dont je suis +capable des événemens qui viennent d'arriver en France, des dispositions +formidables où se trouve notre armée, et je vous ferai connaître la +véritable position des choses, afin que le gouvernement puisse décider +et prendre le parti qu'il jugera à propos. + +Il ne faut pas que l'on méprise l'Autrichien comme on paraît le faire; +ils ont recruté leurs armées et les ont organisées mieux que jamais. + +Je viens de prendre des mesures pour l'incorporation à la république +cisalpine, du Brescian et du Mantouan. + +Je vais aussi m'occuper à organiser la république de Venise. Je ferai +tout arranger de manière que la république, en apparence, ne se mêle de +rien. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 5 vendémiaire an 6 (26 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +J'attendais, citoyen ministre, pour vous parler du général Clarke, que +vous-même m'en eussiez écrit. Je ne cherche pas s'il est vrai que ce +général ait été envoyé dans l'origine pour me servir d'espion: si cela +était, moi seul aurais le droit de m'en offenser, et je déclare que je +lui pardonne. + +Je l'ai vu, dans sa conduite passée, gémir le premier sur la malheureuse +réaction qui menaçait d'engloutir la liberté avec la France. Sa conduite +dans la négociation a été bonne et loyale: il n'y a pas déployé de +grands talens, mais il y a mis beaucoup de volonté, de zèle et même une +sorte de caractère. On l'ôte de la négociation, peut-être fait-on bien; +mais, sous peine de commettre la plus grande injustice, on ne doit pas +le perdre. Il a été porté principalement par Carnot. Auprès d'un homme +raisonnable, lorsqu'on sait qu'il est depuis près d'un an à trois cents +lieues de lui, cela ne peut pas être une raison de proscription. Je vous +demande donc avec instance pour lui une place diplomatique du second +ordre, et je garantis que le gouvernement n'aura jamais à s'en repentir. +Il est chargé d'une très-grande mission; il connaît tous les secrets +comme toutes les relations de la république, il ne convient pas à notre +dignité qu'il tombe dans la misère et se trouve proscrit et disgracié. + +J'entends dire qu'on lui reproche d'avoir écrit ce qu'il pensait des +généraux de l'armée d'Italie. Si cela est vrai, je n'y vois aucun crime: +depuis quand un agent du gouvernement serait-il accusé d'avoir fait +connaître à son gouvernement ce qu'il pensait des généraux auprès +desquels il se trouvait? + +On dit qu'il a écrit beaucoup de mal de moi. Si cela est vrai, il l'a +également écrit au gouvernement: dès-lors il avait droit de le faire; +cela pouvait même être nécessaire, et je ne pense pas que ce puisse être +un sujet de proscription. + +La morale publique est fondée sur la justice, qui, bien loin d'exclure +l'énergie, n'en est au contraire que le résultat. + +Je vous prie donc de vouloir bien ne pas oublier le général Clarke +auprès du gouvernement: on pourrait lui donner une place de ministre +auprès de quelque cour secondaire. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 7 vendémiaire an 6 (28 septembre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +M. le comte de Cobentzel, citoyen ministre, est arrivé de Vienne avec le +général Meerweldt; il m'a remis la lettre dont je vous envoie copie, et +à laquelle je ne répondrai que dans trois ou quatre jours, lorsque je +verrai la tournure que prendra la négociation. + +Pour ma première visite, j'ai eu une prise très-vive avec M. de +Cobentzel, qui, à ce qu'il m'a paru, n'est pas très-accoutumé à +discuter, mais bien à vouloir toujours avoir raison. + +Nous sommés entrés en congrès. + +Je vous ferai passer: 1º. Copie des pleins pouvoirs donnés à M. le comte +de Cobentzel; + +2º. Copie du protocole d'hier; + +3º. Copie de la réponse que je vais faire insérer au protocole +d'aujourd'hui. Je les attends dans un quart d'heure. + +Il est indispensable que le directoire exécutif donne les ordres qu'on +se tienne prêt sur le Rhin: ces gens-ci ont de grandes prétentions. Au +reste, il paraît, par la lettre de l'empereur, par la contexture des +pleins-pouvoirs de M. de Cobentzel, même par son arrivée, que l'empereur +accéderait au projet d'avoir pour lui Venise et la rive de l'Adige, de +nous donner Mayence et les limites constitutionnelles. + +Je dis il paraît, parce qu'en réalité notre conversation avec M. le +comte de Cobentzel n'a été, de son côté, qu'une extravagance. + +C'est tout au plus s'ils veulent nous donner la Belgique. Je vous fais +grâce de ma réponse là-dessus comme de notre discussion, qui vous ferait +connaître ce que ces gens-ci appellent diplomatie. + +_À minuit._ + +Le courrier devait partir à midi, il n'est pas parti. Ces messieurs +sortent à l'instant même d'ici. Nous avons été à peu près quatre ou cinq +heures en conférences réglées. M. de Cobentzel et nous avons beaucoup +argumenté, beaucoup rabâché les mêmes choses. + +Il n'a été question dans le protocole que des deux notes annoncées dans +ma lettre ci-dessus, auxquelles ces messieurs répondront demain. + +Après le dîner, moment où les Allemands parlent volontiers, j'ai causé +quatre ou cinq heures de suite avec M. Cobentzel; il a laissé entrevoir, +au milieu d'un très-grand bavardage, qu'il désire fort que S.M. +l'empereur réunisse son système politique au nôtre, afin de nous opposer +aux projets ambitieux de la Prusse. Il m'a paru que le cabinet de Vienne +adoptait le projet des limites de l'Adige et de Venise, et pour nous +les limites à peu près comme elles sont portées dans notre note et +spécialement Mayence: ce n'est pas qu'il n'ait dit qu'il lui paraissait +tout simple que nous donnions à S.M. l'empereur les Légations. + +Mais lorsque je lui ai dit que le gouvernement français venait de +reconnaître le ministre de la république de Venise, et que dès-lors je +me trouvais dans l'impossibilité de pouvoir, sous aucun prétexte et dans +aucune circonstance, consentir à ce que S.M. devînt maîtresse de Venise, +je me suis aperçu d'un mouvement de surprise qui décèle assez la +frayeur, à laquelle a succédé un assez long silence, interrompu à +peu près par ces mots: Si vous faites toujours comme cela, comment +voulez-vous qu'on puisse négocier? Je me tiendrai dans cette ligne +jusqu'à la rupture. Je ne leur bonifierai point Venise jusqu'à ce que +j'aie reçu de nouvelles lettres du gouvernement. + +Demain, à midi, nous nous verrons de nouveau, et je vous expédierai +demain au soir un autre courrier. Je n'entre pas dans d'autres détails +sur les propositions réciproques que nous nous faisons; mais il y a la +négociation officielle, qui est, comme vous l'avez vu par le protocole, +une suite d'extravagances de leur part, et la confidentielle qui, +quoiqu'elle n'ait pas été mise clairement en discussion avec M. de +Cobentzel, est basée cependant sur le projet que M. de Meerweldt apporté +de Vienne. Vous vous apercevrez, par la note que je vais leur présenter +aujourd'hui, que je veux les conduire à dire dans le protocole qu'on ne +peut pas exécuter les préliminaires, et regarder, si le gouvernement le +juge à propos, ces préliminaires comme nuls. J'ai pensé qu'il n'y avait +pas d'autre moyen de sauver les apparences, que de leur faire dire +d'eux-mêmes que les préliminaires sont impossibles: ce qui nous est +très-facile. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 8 vendémiaire an 6 (29 septembre +1797). + +_Au citoyen Canelaux, ministre de la république à Naples._ + +J'apprends, citoyen ministre, qu'il y a des mouvemens sur les frontières +de Naples, en même temps qu'un général autrichien vient commander +à Rome. Je ne saurais penser que, si cela était, vous ne soyez pas +instruit des mouvemens et des desseins que pourrait avoir la cour +de Naples, et vous me les auriez fait connaître par un courrier +extraordinaire. L'intention du directoire exécutif de la république +française n'est point que la cour de Naples empiète sur le territoire +romain. Soit que le pape continue à vivre, soit qu'il meure au qu'il +soit remplacé par un autre pape ou par une république, vous devez +déclarer, lorsque vous serez assuré que la cour de Naples a intention +de faire des mouvemens, que le directoire exécutif de la république +française ne restera pas tranquille spectateur de la conduite hostile +du roi de Naples, et que, quelque événement qu'il arrive, la république +française s'entendra avec plaisir avec la cour de Naples pour lui faire +obtenir ce qu'elle désire, mais non pour autoriser le roi de Naples à +agir hostilement. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 8 vendémiaire an 6 (29 septembre +1797). + +_À l'ambassadeur de la république française à Rome._ + +Je reçois, citoyen ambassadeur, votre lettre du 13 vendémiaire. Vous +signifierez sur-le-champ à la cour de Rome, que si le général Provera +n'est pas renvoyé de suite de Rome, la république française regardera +cela de la part de Sa Sainteté comme un commencement d'hostilités. +Faites sentir combien il est indécent, lorsque le sort de Rome a dépendu +de nous, qu'elle n'a dû son existence qu'à notre générosité, de voir le +pape renouer encore des intrigues et se montrer sous des couleurs qui ne +peuvent être agréables à la république française. Dites même dans vos +conversations avec le secrétaire d'état, et, s'il le faut, même dans +votre note: La république française a été généreuse à Tolentino, elle ne +le sera plus si les circonstances recommencent. + +Je fais renforcer la garnison d'Ancône d'un bataillon de Polonais. +L'escadre de l'amiral Brueys me répond de la conduite de la cour de +Naples. + +Vous ne devez avoir aucune espèce d'inquiétude, ou, si elle agit, je +détruirai son commerce, avec l'escadre de l'amiral Brueys, et, lorsque +les circonstances le permettront, je ferai marcher une colonne pour leur +répondre. Je verrai dans une heure M. de Gallo, et je m'expliquerai avec +vous en termes si forts, que messieurs les Napolitains n'auront pas la +volonté de faire marcher des troupes sur Rome. + +Enfin, s'il n'y a encore aucun changement à Rome, ne souffrez pas qu'un +général aussi connu que M. Provera prenne le commandement des troupes de +Rome. L'intention du directoire exécutif n'est pas de laisser renouer +les petites intrigues des princes d'Italie. Pour moi, qui connais bien +les Italiens, j'attache la plus grande importance à ce que les troupes +romaines ne soient pas commandées par un général autrichien. + +Dans la circonstance, vous devez dire au secrétaire d'état: «La +république française, continuant ses sentimens de bienveillance au pape, +était peut-être sur le point de lui restituer Ancône: vous gâtez toutes +vos affaires, vous en serez responsable. Les provinces de Macerata et le +duché d'Urbin se révolteront, vous demanderez le secours des Français, +ils ne vous répondront pas.» + +Effectivement, plutôt que de donner le temps à la cour de Rome d'ourdir +de nouvelles trames, je la préviendrai. + +Enfin, exigez non-seulement que M. Provera ne soit point général des +troupes romaines, mais que, sous vingt-quatre heures, il soit hors de +Rome. Développez un grand caractère; ce n'est qu'avec la plus grande +fermeté, la plus grande expression dans vos paroles, que vous vous ferez +respecter de ces gens-là: timides lorsqu'on leur montre les dents, ils +sont fiers lorsqu'on a trop de ménagemens pour eux. + +Dites publiquement dans Rome que, si M. Provera a été deux fois mon +prisonnier de guerre dans cette campagne, il ne tardera pas à l'être une +troisième fois: s'il vient vous voir, refusez de le recevoir. Je connais +bien la cour de Rome, et cela seul, si c'est bien joué, perd cette cour. + +L'aide-de-camp qui vous portera cette lettre a ordre de continuer +jusqu'à Naples pour voir le citoyen Canclaux; il s'assurera par lui-même +des mouvemens des troupes napolitaines, auxquels je ne peux pas croire, +quoique je m'aperçoive qu'il y a depuis quelque temps une espèce de +coalition entre les cours de Naples, de Rome, et même celle de Florence; +mais c'est la ligue des rats contre les chats. + +Si vous le jugez à propos, mon aide-de-camp présentera une lettre, que +vous trouverez ci-jointe, au secrétaire d'état, et lui dira, d'un ton +qui convient aux vainqueurs de l'Italie, que si, sous vingt-quatre +heures, M. Provera n'est point hors de Rome, ils nous obligeront à une +visite. + +Si le pape était mort, vous devez faire tout ce qu'il vous est possible +pour qu'on n'en nomme pas un autre, et qu'il y ait une révolution. +Le roi de Naples ne fera aucun mouvement: s'il en faisait lorsque la +révolution serait faite, vous déclareriez au roi de Naples, à l'instant +où il franchirait les limites, que le peuple romain est sous la +protection de la république française; ensuite, en vous rendant de votre +personne auprès du général napolitain, vous lui diriez que la république +française ne voit point d'inconvénient à entamer une négociation avec +la cour de Naples sur les différentes demandes qu'elle a faites, et +spécialement sur celle qu'a faite à Paris M. Balbo, et auprès de moi M. +de Gallo, mais qu'il ne faut pas qu'elle prenne les armes, la république +regardant cela comme une hostilité. + +Enfin, vous emploieriez en ce double sens beaucoup de fierté extérieure +pour que le roi de Naples n'entre pas dans Rome, et beaucoup de +souplesse pour lui faire comprendre que c'est son intérêt; et si le roi +de Naples, malgré tout ce que vous pourriez faire, ce que je ne saurais +penser, entrait dans Rome, vous devez continuer à y rester, et affecter +de ne reconnaître en aucune manière l'autorité qu'y exercerait le roi +de Naples, de protéger le peuple de Rome, et faire publiquement +les fonctions de son avocat, mais d'avocat tel qu'il convient a un +représentant de la première nation du monde. + +Vous pensez bien, sans doute, que je prendrai bien vite dans ce cas les +mesures qui seraient nécessaires pour vous mettre à même de soutenir la +déclaration, que vous auriez faite de vous opposer à l'invasion du roi +de Naples. + +Si le pape est mort, et qu'il n'y ait aucun mouvement à Rome, de sorte +qu'il n'y ait aucun moyen d'empêcher le pape d'étre nommé, ne souffrez +pas que le cardinal Albani soit nommé; vous devez employer non-seulement +l'exclusion, mais encore les menaces sur l'esprit des cardinaux, en +déclarant qu'à l'instant même je marcherai sur Rome, ne nous opposant +pas à ce qu'il soit pape, mais ne voulant pas que celui qui a assassiné +Basseville soit prince. Au reste, si l'Espagne lui donne aussi +l'exclusion, je ne vois pas de possibilité à ce qu'il réussisse. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 8 vendémiaire an 6 (29 septembre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le pape est très-malade et peut-être mort à l'heure qu'il est. + +Le roi de Naples fait beaucoup de mouvemens. + +Je vous enverrai copie des lettres que j'ai écrites à nos ministres à +Rome et à Naples. + +Je ne dissimule pas que depuis quelque temps il y a une espèce de +coalition entre le pape, le roi de Naples, et même la Toscane. Le pape +n'a-t-il pas eu l'insolence de confier le commandement de ses troupes au +général autrichien Provera! + +Je pense que tout cela, est une nouvelle raison pour que vous ratifiez +le traité d'alliance avec le roi de Sardaigne. Le général Berthier, que +j'ai envoyé à Novare pour passer la revue des troupes piémontaises, +m'écrit que ce corps est dans une situation superbe. Je vous ferai +passer copie de la lettre que m'écrit M. Priocca. + +Vous m'aviez écrit, il y a quatre mois, qu'en cas que le roi de Naples +se rendît à Rome, de l'y laisser aller: quant à moi, je crois que ce +serait une grande sottise. Quand il sera à Rome, il fera emprisonner une +soixantaine de personnes, il fera prêcher les prêtres, se prosternera +devant un pape dont il aura en vérité la puissance, et nous aurons tout +perdu. Vous verrez dans mes lettres aux ministres de la république a +Rome et à Naples la conduite que je leur ai dit de tenir. Je vous prie +de me faire connaître positivement vos instructions sur ce point. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 10 vendémiaire an 6 (1er octobre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Messieurs les plénipotentiaires de l'empereur sortent d'ici; nos +différentes entrevues n'avancent pas encore beaucoup: c'est toujours la +même exagération de prétentions. + +Je les renverrai demain, et vous ferai connaître le projet qu'ils +doivent me remettre avec ma réponse. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général a Passeriano, le 10 vendémiaire an 6 (1er octobre +1797). + +_Au ministre de la marine._ + +Je reçois, citoyen ministre, votre lettre du 28 fructidor; j'ai fait +passer à l'amiral Brueys celle qui était pour lui. J'ai écrit, il y +a quelques jours, au directoire exécutif pour lui demander une +autorisation pour garder la flotte dans ces mers, d'où vous pourrez lui +donner la destination qu'il vous plaira, quelle qu'elle soit. L'amiral +Brueys vous a écrit par le même courrier. L'escadre se trouve bien +approvisionnée et ses équipages fort contens. J'espère que, si nous +rompons, elle nous sera du plus grand service. Recevez mes remercimens +pour les choses honnêtes renfermées dans votre lettre, et croyez que mon +plus grand plaisir sera de mériter votre estime. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 10 vendémiaire an 6 (1er octobre +1797). + +_À S.A.R. le duc de Parme._ + +La caisse de l'armée d'Italie aurait besoin du crédit de votre A.R., +afin de ne pas retarder le prêt du soldat, et pour subvenir aux dépenses +les plus indispensables à l'armée. Comme je connais les sentimens de +bienveillance que votre A.R. a pour l'armée française, je la prie +d'ordonner à son ministre de seconder l'opération que lui proposera le +citoyen Haller, administrateur des finances de l'armée, pour assurer les +comptes. + +Croyez aux sentimens d'estime, etc., etc. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 10 vendémiaire an 6 (1er octobre +1797). + +_Au ministre de la police générale._ + +J'ai reçu, citoyen ministre, votre lettre du 27 fructidor. Je vous +remercie de l'avis que vous me donnez; je souhaite à messieurs les +royalistes de ne pouvoir faire plus de mal à la république que celui +qu'ils feraient en tuant un de ses citoyens; d'ailleurs il est plus +facile d'en faire le projet que de l'exécuter. + +Permettez que je saisisse cette occasion pour vous faire mon compliment +sur votre nomination au ministère, que vous avez déjà signalée par un +rehaussement de l'esprit public. + +Je vous prie de croire aux sentimens d'estime et de considération que +j'ai pour vous. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 10 vendémiaire an 6 (1er octobre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Vous verrez, par la lettre que j'écris au directoire exécutif, les +nouvelles de Rome: la santé du pape chancelle de nouveau. J'ai eu une +conversation avec M. de Gallo, et je lui ai fait connaître que le +directoire exécutif de la république française ne souffrirait jamais que +le roi de Naples se mêlât des affaires de Rome sans sa participation. +Nous avons eu hier une conférence: je vous envoie la copie du protocole, +et vous vous convaincrez que les choses continuent à prendre mauvaise +tournure. + +J'ai eu, après le dîner, une conférence avec M. le comte de Cobentzel; +il m'a dit que l'empereur pourrait nous céder le Rhin, si nous lui +faisions de grands avantages en Italie: ce qu'il articulait est +extravagant. Il me remettra demain un projet confidentiel; je vous +l'enverrai, et j'y ferai une réponse qui sera en moins ce que lui aura +fait en plus. + +Nous sommes convenus, en cas de rupture, d'établir la manière dont l'un +ou l'autre gouvernement se signifierait la rupture, afin que les deux +armées ne pussent pas être surprises, et que les deux nations continuent +a être liées par le droit des gens. + +Comme les grandes opérations dépendent ici de ce que fera l'armée du +Rhin, et de l'époque où l'on entrera en campagne, je ne précipiterai +rien ici; mais je mettrai le gouvernement à même de prendre le parti +qu'il voudra, et de pouvoir mettre en mouvement en même temps les armées +du Rhin et d'Italie. + +La position de l'armée française d'Italie est superbe. Le Brescian et le +Mantouan seront bientôt réunis à la république cisalpine. Je m'occupe à +réunir les différentes parties de l'état de Venise dans un seul et même +état, afin d'organiser robustement les derrières de l'armée, qui seront +tranquilles pendant ce grand mouvement; et ce gouvernement s'engagera +à donner 25,000,000 pour pouvoir sustenter l'armée pendant ses grandes +opérations. + +Toutes les places fortes sont approvisionnées pour un an. Palma et +Osoppo, qui doivent être les pivots des armées, contiennent des dépôts +pour nourrir l'armée pendant un long temps. + +L'artillerie se trouve également dans une position satisfaisante. + +De grandes choses pourront être faites avec cette armée. + +Tout ce que je fais, tous les arrangemens que je prends dans ce +moment-ci, c'est le dernier service que je puisse rendre à la patrie. + +Ma santé est entièrement délabrée; et la santé est indispensable et ne +peut être substituée par rien, à la guerre. Le gouvernement aura sans +doute, en conséquence de la demande que je lui ai faite il y a huit +jours, nommé une commission de publicistes pour organiser l'Italie +libre; + +De nouveaux plénipotentiaires pour continuer les négociations ou les +renouer, si la guerre avait lieu, au moment où les événemens de la +guerre seraient les plus propices; + +Et, enfin, un général qui ait sa confiance pour commander l'armée: car +je ne connais personne qui puisse me remplacer dans l'ensemble de ces +trois missions, toutes trois également intéressantes. + +Je donnerai aux uns et aux autres des renseignemens, soit sur les +hommes, sur les moeurs, caractères, positions et les projets qui leur +seront utiles, s'ils veulent en profiter. + +Quant à moi, je me trouve sérieusement affecté de me voir obligé de +m'arrêter dans un moment où, peut-être, il n'y a plus que des fruits à +cueillir; mais la loi de la nécessité maîtrise l'inclination, la volonté +et la raison. + +Je puis à peine monter à cheval: j'ai besoin de deux ans de repos. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 15 vendémiaire an 6 (8 octobre +1797). + +_Au président du gouvernement provisoire de Gênes._ + +J'apprends avec peine que vous êtes divisés entre vous, et que par là +vous donnez un champ libre à la malveillance et aux ennemis de votre +liberté. Etouffez toutes vos haines, réunissez tous vos efforts, si vous +voulez éviter de grands malheurs à votre patrie et à vos familles. Les +rois voient avec plaisir et fomentent peut-être une dissension dans +votre gouvernement, qui ruine votre commerce, dégoûte la masse de la +nation de l'égalité, et établit les privilèges et les préjugés. + +Les hostilités peuvent recommencer d'un moment à l'autre, vous devez +vous mettre en mesure de pouvoir aussi concourir à la cause commune: +comment croyez-vous le faire lorsque vous avez même besoin des Français +pour vous garder? + +Si vous en croyez un homme qui prend un vif intérêt à votre bonheur, +remettez en termes plus clairs dans votre constitution ce qui a +pu alarmer les ministres de la religion: je dirai même plus, la +superstition aux prises avec la liberté; la première l'emportera dans +l'esprit du peuple. + +Enfin, supprimez toutes les commissions violentes qui pourraient alarmer +la masse des citoyens. + +Vous ne devez pas vous gouverner par des excès, comme vous ne devez vous +laisser périr par faiblesse. Éclairez le peuple, concertez-vous avec +l'archevêque pour leur donner de bons curés; acquérez des titres à +l'amour de vos concitoyens et à l'estime de l'Europe, qui vous fixe, et +croyez qu'en tout temps je vous appuierai et prendrai un vif intérêt à +tout ce qui vous concerne. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 16 vendémiaire an 6 (7 octobre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je vous envoie, citoyen ministre, le projet confidentiel que m'a remis +M. le comte de Cobentzel; je lui ai témoigné toute l'indignation que +vous sentirez en le lisant. Je lui répondrai par la note ci-jointe. Sous +trois ou quatre jours, tout sera terminé, la paix ou la guerre, Je vous +avoue que je ferai tout pour la paix, vu la saison très-avancée et le +peu d'espérance de faire de grandes choses. + +Vous connaissez peu ces peuples-ci; ils ne méritent pas que l'on fasse +tuer 40,000 Français pour eux. + +Je vois par vos lettres que vous partez toujours d'une fausse hypothèse: +vous vous imaginez que la liberté fait faire de grandes choses à un +peuple mou, superstitieux, pantalon et lâche. + +Ce que vous désireriez que je fisse sont des miracles: je n'en sais pas +faire. + +Je n'ai pas à mon armée un seul Italien, excepté 1500 polissons ramassés +dans les rues des différentes villes de l'Italie, qui pillent et ne sont +bons à rien, + +Ne vous laissez pas inspirer par quelque aventurier italien, peut-être +par quelque ministre même, qui vous diront qu'il y a 80,000 hommes +italiens sous les armes; car, depuis quelque temps, je n'aperçois pas +les journaux, et ce qui me revient de l'opinion publique en France +s'égare étrangement sur les Italiens. + +Un peu d'adresse, un ascendant que j'ai pris, des exemples sévères, +donnent seuls à ces peuples un grand respect pour la nation, et un +intérêt, quoique extrêmement faible, pour la cause que nous défendons. + +Je désire que vous appeliez chez vous les différents ministres cisalpins +qui se trouvent à Paris, que vous leur demandiez d'un ton sévère ....., +qu'ils vous déclarent sur-le-champ, par écrit, le nombre de troupes qu'a +la république cisalpine à l'armée; et, s'ils vous disent que j'ai plus +de 1500 hommes cisalpins et à peu près 2000 à Milan, employés à la +police de leur pays, ils vous en imposeront, et réprimandez-les comme +ils le méritent; car telle chose est bonne à dire dans un café ou dans +un discours, mais non au gouvernement, puisque ces fausses idées peuvent +le mettre dans le cas de prendre un parti différent de celui qui +convient, et produire des malheurs incalculables. + +J'ai l'honneur de vous le répéter, peu à peu le peuple de la république +cisalpine s'enthousiasmera pour la liberté, peu à peu cette république +s'organisera, et peut-être dans quatre ou cinq ans pourra-t-elle avoir +30,000 hommes de troupes passables, surtout s'ils prennent quelques +Suisses; car il faudrait être un législateur habile pour leur faire +venir le goût des armes: c'est une nation bien énervée et bien lâche. + +Si les négociations ne prennent pas une bonne tournure, la France se +repentirait à jamais du parti qu'elle a pris avec le roi de Sardaigne. +Ce prince, avec un de ses bataillons et un de ses escadrons de +cavalerie, est plus fort que toute la Cisalpine réunie. Si je n'ai +jamais écrit au gouvernement avec cette précision, c'est que je ne +pensais pas qu'on pût se former des Italiens l'idée que je vois, par vos +dernières lettres, que vous en avez. J'emploie tout mon talent à les +échauffer et à les aguerrir, et je ne réussis tout juste qu'à contenir +et à disposer ces peuples dans de bonnes intentions. + +Je n'ai point eu, depuis que je suis en Italie, pour auxiliaire, l'amour +des peuples pour la liberté et l'égalité, ou du moins cela a été un +auxiliaire très-faible; mais la bonne discipline de l'armée, le grand +respect que nous avons tous eu pour la république, que nous avons porté +jusqu'à la cajolerie pour les ministres de la justice, surtout une +grande activité et une grande promptitude à réprimer les malintentionnés +et à punir ceux qui se déclaraient contre nous, tel a été le véritable +auxiliaire de l'armée d'Italie: voilà l'historique. Tout ce qui n'est +bon qu'à dire dans des proclamations, des discours imprimés, sont des +romans. + +Comme j'espère que les négociations iront bien, je n'entrerai pas dans +de plus grands détails pour vous déclarer beaucoup de choses qu'il me +paraît qu'on saisit mal. Ce n'est qu'avec de la prudence, de la sagesse, +beaucoup de dextérité, que l'on parvient à de grands buts, et que +l'on surmonte tous les obstacles: autrement on ne réussit en rien. Du +triomphe à la chute il n'est qu'un pas. J'ai vu, dans les plus grandes +circonstances, qu'un rien a toujours décidé des plus grands événemens. + +S'il arrivait que nous adoptassions la politique extérieure que nous +avions en 1793, nous aurions d'autant plus tort, que nous nous sommes +bien trouvés de la politique contraire, et que nous n'avons plus +ces grandes masses, ces moyens de recrutement, et ce premier élan +d'enthousiasme qui n'a qu'un temps. + +Le caractère distinctif de notre nation est d'être beaucoup trop vif +dans la prospérité. Si l'on prend pour base de toutes les opérations la +vraie politique, qui n'est que le résultat du calcul, des combinaisons +et des chances, nous serons pour long-temps la grande nation et +l'arbitre de l'Europe; je dis plus, nous tenons la balance, nous la +ferons pencher comme nous voudrons, et même, si tel est l'ordre du +destin, je ne vois pas d'impossibilité à ce que l'on arrive en peu +d'années à ces grands résultats que l'imagination échauffée et +enthousiaste entrevoit, et que l'homme extrêmement froid, constant et +raisonné, atteindra seul. Ne voyez, citoyen ministre, je vous prie, dans +la présente lettre, que le désir de contribuer autant qu'il est en moi +au succès de la patrie. + +Je vous écris comme je pense, c'est la plus grande marque d'estime que +je puisse vous donner. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 19 vendémiaire an 6 (10 octobre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Les négociations de paix sont enfin sur le point de se terminer. La paix +définitive sera signée cette nuit, ou la négociation rompue. + +En voici les conditions principales: + +1º. Nous aurons sur le Rhin la limite tracée sur la carte que je vous +envoie, c'est-à-dire la Nethe jusqu'à Kerpen, et passe de là à Juliers, +Venloo; + +2º. Mayence et ses fortifications en entier et tel qu'il est; + +3º. Les îles de Corfou, Zante, Céphalonie, etc., et l'Albanie +vénitienne; + +4º. La Cisalpine sera composée de la Lombardie, du Bergamasque, +du Cremasque, du Brescian, de Mantoue, de Peschiera, avec les +fortifications, jusqu'à la rive droite de l'Adige et du Pô; du Modenais, +du Ferrarais, du Bolonais, de la Romagne: + +Cela fait à peu près trois millions cinq à six cent mille habitans. + +5º. Gênes aura les fiefs impériaux; + +6º. L'empereur aura la Dalmatie et l'Istrie, les états de Venise jusqu'à +l'Adige et le Pô, la ville de Venise; + +7º. Le prince d'Orange, conformément au traité secret avec la Prusse, +obtiendra une indemnité. Le duc de Modène sera indemnisé par le Brisgaw, +et en place l'Autriche prendra Salzburg et une partie de la Bavière +comprise entre la rivière d'Inn, la rivière de Salza, l'évêché de +Salzburg, faisant cinquante mille habitans; + +8º. Nous ne céderons les pays que doit occuper l'empereur que trois +semaines après l'échange des ratifications et lorsqu'il aura évacué +Manheim, Ingolstadt, Ulm, Ehrenbreistein et tout l'Empire; + +9º. La France aura ce que la république de Venise avait de meilleur, +etc., et les limites du Rhin, auxquelles il ne manquera que deux cent +mille habitans que l'on pourra avoir à la paix de l'Empire. Elle gagnera +de ce côté quatre millions de population; + +10º. La république cisalpine aura de très-belles limites militaires, +puisqu'elle aura Mantoue, Peschiera, Ferrare. + +11º. La liberté gagne donc: république cisalpine, trois millions cinq +cent mille habitans; nouvelles limites de la France, quatre millions: en +tout sept millions cinq cent mille habitans; + +12º. La maison d'Autriche gagnera un million neuf cent mille habitans: + +Elle en perdra, en Lombardie, un million cinq cent mille; à Modène, +trois cent mille; en Belgique, deux millions cinq cent mille: en tout +quatre millions trois cent mille habitans; sa perte sera donc encore +assez sensible. + +J'ai profité des pouvoirs que vous m'avez donnés et de la confiance dont +vous m'avez revêtu pour conclure ladite paix; j'y ai été conduit: + +1º. Par la saison avancée, contraire à la guerre offensive, surtout +de ce côté-ci, où il faut repasser les Alpes et entrer dans des pays +très-froids; + +2º. La faiblesse de mon armée, qui cependant a toutes les forces de +l'empereur contre elle; + +3º. La mort de Hoche, et le mauvais plan d'opérations adopté; + +4º. L'éloignement des armées du Rhin des états héréditaires de la maison +d'Autriche; + +5º. La nullité des Italiens. Je n'ai avec moi au plus que quinze cents +Italiens qui sont le ramassis des polissons dans les grandes villes; + +6º. La rupture qui vient d'éclater avec l'Angleterre; + +7º. L'impossibilité où je me trouve, par la non ratification du traité +d'alliance avec le roi de Sardaigne, de me servir des troupes sardes, et +la nécessité d'augmenter de six mille hommes de troupes françaises les +garnisons du Piémont et de la Lombardie; + +8º. L'envie de la paix qu'a toute la république, envie qui se manifeste +même dans les soldats, qui se battraient, mais qui verront avec plus +de plaisir encore leurs foyers, dont ils sont absens depuis bien +des années, et dont l'éloignement ne serait bon que pour établir le +gouvernement militaire; + +9º. L'inconvenance d'exposer des avantages certains et le sang français +pour des peuples peu dignes et peu amans de la liberté, qui, par +caractère, habitude et religion, nous haïssent profondément. La ville +de Venise renferme, il est vrai, trois cents patriotes: leurs intérêts +seront stipulés dans le traité, et ils seront accueillis dans la +Cisalpine. Le désir de quelques centaines d'hommes ne vaut pas la mort +de vingt mille Français; + +10º. Enfin, la guerre avec l'Angleterre nous ouvrira un champ plus +vaste, plus essentiel et plus beau d'activité. Le peuple anglais vaut +mieux que le peuple vénitien, et sa libération consolidera à jamais +la liberté et le bonheur de la France, ou, si nous obligeons ce +gouvernement à la paix, notre commerce, les avantages que nous +lui procurerons dans les deux mondes, seront un grand pas vers la +consolidation de la liberté et le bonheur public. + +Si, dans tous ces calculs, je me suis trompé, mon coeur est pur, mes +intentions sont droites: j'ai fait taire l'intérêt de ma gloire, de ma +vanité, de mon ambition; je n'ai vu que la patrie et le gouvernement; +j'ai répondu d'une manière digne de moi à la confiance illimitée que le +directoire a bien voulu m'accorder depuis deux ans. + +Je crois avoir fait ce que chaque membre du directoire eût fait en ma +place. + +J'ai mérité par mes services l'approbation du gouvernement et de la +nation; j'ai reçu des marques réitérées de son estime. «Il ne me reste +plus qu'à rentrer dans la foule, reprendre le soc de Cincinnatus, et +donner l'exemple du respect pour les magistrats et de l'aversion pour le +régime militaire, qui a détruit tant de républiques et perdu plusieurs +états.» + +Croyez à mon dévouement et à mon désir de tout faire pour la liberté de +la patrie. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 19 vendémiaire an 6 (10 octobre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le citoyen Botot m'a remis votre lettre du premier jour complémentaire; +il m'a dit, en conséquence, de votre part, de révolutionner l'Italie: je +lui ai demandé comment cela se devait entendre; si le duc de Parme, +par exemple, était compris dans cet ordre. Il n'a pu me donner aucune +explication. Je vous prie de me faire connaître vos ordres plus +clairement. + +J'ai retenu quelques jours ici le citoyen Botot, pour qu'il pût +s'assurer par lui-même de l'esprit qui anime mon état-major et tout +ce qui m'environne. Je serais bien aise qu'il en fit autant dans +les différentes divisions de l'armée, il y trouverait un esprit de +patriotisme qui distingue ces braves soldats. + +Ma santé considérablement affaiblie, mon moral non moins affecté, ont +besoin de repos et me rendent incapable de remplir les grandes choses +qui restent à faire. Je vous ai déjà demandé un successeur: si vous +n'avez pas obtempéré à ma demande, je vous prie, citoyens directeurs, de +le faire. Je ne suis plus en état de commander. Il ne me reste qu'un +vif intérêt, qui ne m'abandonnera jamais, pour la prospérité de la +république et la liberté de la patrie. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 22 vendémiaire an 6 (13 octobre +1797). + +_Au directoire exécutif de la république cisalpine._ + +J'ai reçu, citoyens directeurs, le projet que vous m'avez envoyé pour +la formation du département de Mantoue. Faites faire une loi par les +comités réunis, pour joindre Mantoue, la partie du Véronais que vous +désirez dans votre plan, et le Brescian à la république cisalpine. Si +vous le croyez nécessaire, envoyez-la moi, je la signerai: surtout que +chaque département n'excède pas cent quatre-vingt mille habitans. +Je crois qu'il sera bon de mettre une partie du Brescian dans le +départemens de Mantoue, pour pouvoir faire une bonne limite. La ville de +Mantoue continuera cependant à être en état de siége, et immédiatement +sous les ordres du général commandant la place. + +Les fortifications de Mantoue seront désormais aux frais de votre +gouvernement, ainsi que celles de Pizzighittone et de Peschiera. Il est +indispensable que vous envoyiez un de vos officiers du génie à Mantoue, +lequel se concertera avec l'officier français, et prendra des mesures +pour augmenter, autant que possible, les fortifications de cette place. +J'ordonne au général Chasseloup de faire faire des projets en grand pour +des fortifications permanentes. + +Il est également indispensable que l'on commence à travailler à un bon +fort à la roche d'Anfous, entre Brescia et le Tyrol. Ce poste est des +plus importans pour la république cisalpine, et il demande toute votre +sollicitude. Envoyez un officier du génie à Brescia. + +Je donne l'ordre au général Chasseloup d'en envoyer également un pour se +concerter avec le vôtre, et présenter un projet pour établir une bonne +forteresse dans cette position. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 vendémiaire an 6 (18 octobre +1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le général Berthier et le citoyen Monge vous portent le traité de paix +définitif qui vient d'être signé entre l'empereur et nous. + +Le général Berthier, dont les talens distingués égalent le courage et le +patriotisme, est une des colonnes de la république, comme un des plus +zélés défenseurs de la liberté. Il n'est pas une victoire de l'armée +d'Italie à laquelle il n'ait contribué. Je ne craindrai pas que l'amitié +me rende partial en retraçant ici les services que ce brave général a +rendus à la patrie; mais l'histoire prendra ce soin, et l'opinion de +toute l'armée fondera le témoignage de l'histoire. + +Le citoyen Monge, un des membres de la commission des sciences et arts, +est célèbre par ses connaissances et son patriotisme. Il a fait estimer +les Français par sa conduite en Italie. Il a acquis une part distinguée +dans mon amitié. Les sciences, qui nous ont révélé tant de secrets, +détruit tant de préjugés, sont appellées à nous rendre de plus grands +services encore. De nouvelles vérités, de nouvelles découvertes nous +révéleront des secrets plus essentiels encore au bonheur des hommes; +mais il faut que nous aimions les savans et que nous protégions les +sciences. + +Accueillez, je vous prie, avec une égale distinction, le général +distingué et le savant physicien: tous les deux illustrent la patrie et +rendent célèbre le nom français. Il m'est impossible de vous envoyer le +traité de paix par deux hommes plus distingués dans un genre différent. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Passeriano, le 27 vendémiaire an 6 (18 octobre +1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +La paix a été signée hier après minuit. J'ai fait partir, à deux heures, +le général Berthier et le citoyen Monge pour vous porter le traité +en original. Je me suis référé à vous en écrire ce matin, et je vous +expédie, à cet effet, un courrier extraordinaire qui vous arrivera en +même temps, et peut-être avant le général Berthier: c'est pourquoi j'y +inclus une copie collationnée de ce traité. + +1°. Je ne doute pas que la critique ne s'attache vivement à déprécier +le traité que je viens de signer. Tous ceux cependant qui connaissent +l'Europe et qui ont le tact des affaires, seront bien convaincus qu'il +était impossible d'arriver à un meilleur traité sans commencer par se +battre, et sans conquérir encore deux ou trois provinces de la maison +d'Autriche. Cela était-il possible? oui. Préférable? non. + +En effet, l'empereur avait placé toutes ses troupes contre l'armée +d'Italie, et, nous, nous avons laissé toute la force de nos troupes sur +le Rhin. Il aurait fallut trente jours de marche à l'armée d'Allemagne +pour pouvoir arriver sur les lisières des états héréditaires de la +maison d'Autriche, et pendant ce temps-là j'aurais eu contre moi les +trois quarts de ses forces. Je ne devais pas avoir les probabilités de +les vaincre, et, les eusse-je vaincues, j'aurais perdu une grande partie +des braves soldats qui ont à seuls vaincu toute la maison d'Autriche et +changé le destin de l'Europe. Vous avez cent cinquante mille hommes sur +le Rhin, j'en ai cinquante mille en Italie. + +2°. L'empereur, au contraire, a cent cinquante mille hommes contre moi, +quarante mille en réserve, et au plus quarante mille au-delà du Rhin. + +3°. Le refus de ratifier le traité du roi de Sardaigne me privait de dix +mille hommes et me donnait des inquiétudes réelles sur mes derrières, +qui s'affaiblissaient par les armemens extraordinaires de Naples. + +4°. Les cimes des montagnes sont déjà couvertes de neige: je ne pouvais +pas, avant un mois, commencer les opérations militaires, puisque, par +une lettre que je reçois du général qui commande l'armée d'Allemagne, il +m'instruit du mauvais état de son armée, et me fait part que l'armistice +de quinze jours qui existait entre les armées n'est pas encore rompu. +Il faut dix jours pour qu'un courrier se rende d'Udine à l'armée +d'Allemagne annoncer la rupture; les hostilités ne pouvaient donc en +réalité commencer que vingt-cinq jours après la rupture, et alors nous +nous trouvions dans les grandes neiges. + +5°. Il y aurait eu le parti d'attendre au mois d'avril et de passer tout +l'hiver à organiser les armées et à concerter un plan de campagne, qui +était, pour le dire entre nous, on ne peut pas plus mal combiné; mais ce +parti ne convenait pas à la situation intérieure de la république, de +nos finances et de l'armée d'Allemagne. + +6°. Nous avons la guerre avec l'Angleterre: cet ennemi est assez +considérable. + +Si l'empereur répare ses pertes dans quelques années de paix, la +république cisalpine s'organisera de son côté, et l'occupation de +Mayence et la destruction de l'Angleterre nous compenseront de reste et +empêcheront bien ce prince de penser à se mesurer avec nous. + +7°. Jamais, depuis plusieurs siècles, on n'a fait une paix plus +brillante que celle que nous faisons. Nous acquérons la partie de la +république de Venise la plus précieuse pour nous. Une autre partie du +territoire de cette république est acquise à la Cisalpine, et le reste à +l'empereur. + +8°. L'Angleterre allait renouveler une autre coalition. La guerre, qui +a été nationale et populaire lorsque l'ennemi était sur nos frontières, +semble aujourd'hui étrangère au peuple, et n'est devenue qu'une guerre +de gouvernement. Dans l'ordre naturel des choses, nous aurions fini par +y succomber. + +9°. Lorsque la Cisalpine a les frontières les plus militaires de +l'Europe, que la France a Mayence et le Rhin, qu'elle a dans le Levant +Corfou, place extraordinairement bien fortifiée, et les autres îles, que +veut-on davantage? Diverger nos forces, pour que l'Angleterre continue à +enlever à nous, a l'Espagne, à la Hollande leurs colonies, et éloigner +encore pour long-temps le rétablissement de notre commerce et de notre +marine? + +10°. Les Autrichiens sont lourds et avares: aucun peuple moins intrigant +et moins dangereux pour nos affaires militaires qu'eux; l'Anglais, au +contraire, est généreux, intrigant, entreprenant. Il faut que notre +gouvernement détruise la monarchie anglicane, ou il doit s'attendre +lui-même à être détruit par la corruption et l'intrigue de ces actifs +insulaires. Le moment actuel nous offre un beau jeu. Concentrons toute +notre activité du côté de la marine, et détruisons l'Angleterre: cela +fait, l'Europe est à nos pieds. + +BONAPARTE + + + +Au quartier-général à Trévise, le 5 brumaire an 6 (26 octobre 1797). + +_Au citoyen Villetard._ + +J'ai reçu, citoyen, votre lettre du 3 brumaire, je n'ai rien compris à +son contenu; il faut que je ne me sois pas bien expliqué avec vous. + +La république française n'est liée avec la municipalité de Venise par +aucun traité qui nous oblige à sacrifier nos intérêts et nos avantages à +celui du comité du salut public ou de tout autre individu de Venise. + +Jamais la république française n'a adopté pour maxime de faire la guerre +pour les autres peuples. Je voudrais connaître quel serait le principe +de philosophie ou de morale qui ordonnerait de faire sacrifier 40,000 +Français contre le voeu bien prononcé de la nation et l'intérêt bien +entendu de la république. + +Je sais bien qu'il n'en coûte rien à une poignée de bavards, que je +caractériserais bien en les appelant fous, de vouloir la république +universelle; je voudrais que ces messieurs pussent faite une campagne +d'hiver: d'ailleurs, la nation vénitienne n'existait pas. Divisés en +autant d'intérêts qu'il y a de villes, efféminés et corrompus, aussi +lâches qu'hypocrites, les peuples de l'Italie, et spécialement le peuple +vénitien, n'est pas fait pour la liberté. S'il était dans le cas de +l'apprécier, et s'il avait les vertus nécessaires pour l'acquérir, eh +bien! la circonstance actuelle lui est très-avantageuse pour le prouver: +qu'il la défende! Il n'a pas eu le courage de la conquérir, même contre +quelques misérables oligarques; il n'a pas pu même se défendre quelque +temps dans la ville de Zara, et peut-être même que, si l'armée fût +entrée en Allemagne, nous eussions vu se renouveler, sinon les scènes +de Verone, du moins des assassinats particuliers, multipliés, qui +produisent le même effet sinistre pour l'armée. + +Au reste, la république française ne peut pas donner, comme on pourrait +le croire, les états de Venise. Ce n'est pas que, dans la réalité, ces +états n'appartiennent à la France par droit de conquête; mais c'est +parce qu'il n'est point dans les principes du gouvernement de donner +aucun peuple. Lors donc que l'armée française évacue ces pays-ci, les +différens gouvernemens sont maîtres de prendre toutes les mesures qu'ils +pourraient juger avantageuses à leur pays. + +Si je vous avais chargé de conférer avec le comité de salut public sur +l'évacuation qu'il est possible que l'armée française exécute, c'est +pour le mettre à même de prendre toutes les mesures, soit pour leur +pays, soit pour les individus qui voudraient se retirer dans les pays +qui, réunis à la république cisalpine, sont reconnus et garantis par la +république française. + +Vous avez dû également faire connaître au comité de salut public que les +individus qui voudraient suivre l'armée française auraient tout le temps +nécessaire pour vendre leurs biens, quel que soit le sort de ces pays, +et que même je savais qu'il était dans l'intention de la république +cisalpine de leur accorder le titre de citoyen. Votre mission doit se +borner là; quant au reste, ils feront ce qu'ils voudront. Vous leur en +avez assez dit pour leur faire sentir que tout n'était pas perdu, que +tout ce qui arrivait était la suite d'un grand plan. Si les armes de la +république française continuaient à être heureuses contre une puissance +qui a été le nerf et le coffre-fort de toute la coalition, peut-être +Venise aurait pu, par la suite, se trouver réunie avec la Cisalpine; +mais je vois que ce sont des lâches. Ils ne savent que faire, eh bien! +qu'ils fuient! Je n'ai pas besoin d'eux. + +Le général Serrurier vous communiquera les différens ordres que je +lui ai envoyés. Je vous prie, dans l'absence du citoyen Lallemant, de +coopérer de tout votre pouvoir à leur exécution. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 10 brumaire an 6 (31 octobre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le contre-amiral Brueys a mouillé, le 8 brumaire, dans la rade de +Raguse. Conformément aux instructions que je lui avais données, il +annonça à cette république l'intérêt que le directoire exécutif prend +à son indépendance, et le désir qu'il avait de faire tout ce qui était +nécessaire pour la maintenir; il a été accueilli, de la manière la plus +amicale, par les habitons de Raguse. + +Il est difficile de voir une escadre plus belle que celle du +contre-amiral Brueys. J'ai cru devoir donner une marque de satisfaction +aux équipages pour leur bonne conduite et la dextérité qu'ils ont mise +dans les différentes manoeuvres que le contre-amiral Brueys leur a fait +exécuter, en leur accordant, en gratification, un habillement neuf. J'ai +fait également solder tout ce qui était dû aux équipages. + +Le contre-amiral Brueys est un officier distingué par sel connaissances, +autant que par la fermeté de son caractère. Un capitaine de son escadre +ne se refuserait pas deux fois de suite à l'exécution de ses signaux. Il +a l'art et le caractère pour se faire obéir. Je lui ai fait présent de +la meilleure lunette d'Italie, avec l'inscription suivante: «Donné par +le général B......... au contre-amiral Brueys, de la part du directoire +exécutif.» + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 12 brumaire an 6 (2 novembre 1797). + +_À M. de Cobentzel, ambassadeur._ + +Je reçois à l'instant, monsieur l'ambassadeur, un courrier de Paris, qui +m'apporte la ratification du directoire exécutif du traité de paix +que nous avons signé. Je me fais en conséquence un devoir de vous en +prévenir. + +Les citoyens Treilhard, Bonnières et moi, nous avons été nommés pour +assister au congrès de Rastadt. + +Le gouvernement m'a également nommé pour être l'officier-général chargé +de prendre toutes les mesures pour l'exécution du traité de paix, +conformément à notre convention additionnelle. J'attends, monsieur le +comte, avec intérêt le courrier que vous m'avez promis de m'envoyer. + +Je l'attendrai à Milan. + +Je suis charmé que cette occasion me mette à même de me rappeler à votre +souvenir, ainsi qu'à celui de MM. de Gallo, de Merweeldt et Dengelmann. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 5 brumaire an 6 (5 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai envoyé à Vienne, par le courrier Moustache, l'avis à M. le comte de +Cobentzel que vous aviez ratifié le traité de paix de Passeriano. + +J'attends à chaque instant l'avis que l'empereur a ratifié, je suis +surpris de ne l'avoir pas encore reçu. + +J'envoie à Corfou la sixième demi-brigade de ligne pour renforcer la +garnison, j'y ai fait passer des approvisionnemens considérables. + +J'ai expédié un navire au contre-amiral Brueys pour qu'il se tînt prêt à +partir de Corfou avec l'escadre vénitienne. + +J'ai renforcé la garnison d'Ancône de la trente-neuvième demi-brigade. + +Je crois que vous pourriez laisser 25,000 hommes en Italie, en mener +trente-six mille en Angleterre, et faire rentrer le reste à Nice, à +Chambery et en Corse. + +Je me rendrai à Rastadt dès l'instant que j'aurai des nouvelles de +Vienne. + +Je prépare tout pour les différens mouvemens des troupes, qui ne +pourront plus avoir lieu avant que nous occupions Mayence. + +Pour faire avec quelques probabilités l'expédition d'Angleterre, il +faudrait: + +1°. De bons officiers de marine; + +2°. Beaucoup de troupes bien commandées, pour pouvoir menacer sur +plusieurs points et ravitailler la descente; + +3°. Un amiral intelligent et ferme: je crois Truguet le meilleur; + +4°. Trente millions d'argent comptant; + +5°. Le général Hoche avait de très-bonnes cartes d'Angleterre, qu'il +faudrait redemander à ses héritiers. + +Vous ne pouviez pas faire choix d'un officier plus distingué que le +général Desaix. + +Quoique véritablement j'aurais besoin de repos, je ne me refuserai +jamais à payer, autant qu'il sera en moi, mon tribut à la patrie. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 17 brumaire au 6 (7 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous fais passer l'organisation que je viens de donner aux Iles du +Levant dans la mer Ionienne. + +J'ai écrit à Venise que l'on réunisse tous les mémoires géographiques +et tous les ouvrages relatifs à ces établissemens, pour les envoyer au +ministre de l'intérieur. + +Je m'occupe à force à mettre la dernière main à l'organisation de la +république cisalpine. + +Je ne crois pas qu'il soit possible que je parte avant le 22. + +Je ne pourrai pas être avant le 30 à Rastadt[1]: je compte passer par +Chambéry et Genève; mais je vais faire partir demain matin un de mes +aides-de-camp, qui y arrivera avant le 27. + +BONAPARTE. + +[Footnote 1: Bonaparte venait d'être nommé ministre plénipotentiaire de +la république française auprès du congrès de Rastadt.] + + + + +Au quartier-général à Milan, le 18 brumaire an 6 (8 novembre 1797). + +_À M. le marquis de Chasteler, quartier-maître général de l'armée +autrichienne._ + +Je n'attendais, monsieur, que la nouvelle de la ratification de Vienne, +pour vous engager à terminer le travail dont vous êtes chargé. + +J'écris par le même courrier au général Chasseloup pour qu'il se rende +à Verone: je le prie de m'expédier par un courrier extraordinaire la +première partie de votre travail depuis la Lizza jusqu'à San-Giacomo. + +Je désire, si vous tombez d'accord, comme je l'espère, que vous me +l'expédiiez par un courrier extraordinaire, afin que je le reçoive +avant mon départ pour Rastadt, et que cela n'apporte aucun obstacle à +l'échange des ratifications. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797). + +_À M. le marquis de Manfredini._ + +Le citoyen Cacault, ministre de la république, s'adressera à vous, +monsieur, de ma part, pour obtenir un service pour l'armée. + +Je désirerais que S.A.R. facilitât la négociation de 2,000,000 de +lettres de change que la caisse de l'armée a sur la république +cisalpine. + +Vous trouverez ci-joint une note détaillée sur cet objet de +l'administrateur général des finances de l'armée. + +Croyez, je vous prie, monsieur le marquis, aux sentimens d'estime et à +la haute considération, etc., etc. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797). + +_ À M. Louis, comte de Cobentzel, ambassadeur._ + +Le courrier que vous m'avez envoyé, monsieur l'ambassadeur, s'est croisé +avec celui que je vous avais expédié. Je pars dans deux ou trois jours +pour me rendre à Rastadt. Les conseils ont également ratifié le traité +de paix. Je ne doute pas que j'aurai le plaisir de vous voir à Rastadt +pour l'échange des ratifications. + +J'ai donné les ordres pour que les séquestres mis à Venise sur les +effets appartenans à S.M. l'empereur soient levés. + +Croyez, je vous prie, à l'estime et à la haute considération que j'ai +pour vous, et renouvelez-moi au souvenir de MM. le chevalier de Gallo, +le comte de Meerweldt et le baron de Degelmann. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 20 brumaire an 6 (10 novembre 1797). + +_Au général Gentili._ + +Vous avez très-bien fait, citoyen général, de vous refuser aux +prétentions d'Ali-Pacha: tout en l'empêchant d'empiéter sur ce qui nous +appartient, vous devez cependant le favoriser autant qu'il sera en vous. +Il est de l'intérêt de la république que ce pacha acquière un grand +accroissement, batte tous ses rivaux, afin qu'il puisse devenir un +prince assez puissant pour pouvoir rendre des services à la république. +Les établissemens que nous avons sont si près de lui, qu'il n'est jamais +possible qu'il puisse cesser d'avoir intérêt d'être notre ami. + +Envoyez des officiers du génie et d'état-major auprès de lui, afin de +vous rendre un état de la situation, de la population et des coutumes +de toute l'Albanie; faites faire des descriptions géographiques, +topographiques de toute cette partie si intéressante aujourd'hui pour +nous depuis l'Albanie jusqu'à la Morée, et faites en sorte d'être bien +instruit de toutes les intrigues qui divisent ces peuples. + +Il est nécessaire, citoyen général, que vous caressiez toutes les +peuplades qui environnent Prevesa, et en général celles qui touchent nos +possessions, et qui paraissent déjà si bien disposées en notre faveur. + +Je vous fais passer l'organisation des îles en trois départemens, je +vous prie de la mettre sur-le-champ à exécution. + +J'ai nommé au consulat d'Otrante le citoyen Leclerc. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 21 brumaire an 6 (11 novembre 1797). + +_Au gouvernement provisoire de la république ligurienne._ + +Je vais répondre, citoyens, à la confiance que vous m'avez montrée, en +vous faisant connaître une partie des modifications dont votre projet de +constitution peut être susceptible. + +Vous avez besoin de diminuer les frais de l'administration, pour ne +pas être obligés de surcharger le peuple, et de détruire l'esprit de +localité fomenté par votre ancien gouvernement. Cinq directeurs, trente +membres du conseil des anciens, et soixante des jeunes, vous forment une +représentation suffisante. + +La suppression de vos administrations de district me parait essentielle. + +Que le corps législatif partage votre territoire en quinze ou vingt +juridictions, en cent cinquante ou deux cents cantons, ou municipalités +centrales. + +Ayez, dans chaque juridiction, un tribunal composé de trois juges; +dans chaque canton un, deux et même trois juges de paix, selon leur +population et leurs localités. + +Ayez, dans chaque juridiction, un commissaire nommé par le directoire +exécutif, qui soit à la fois commissaire près le tribunal et +spécialement chargé de faire passer aux différentes municipalités les +ordres du gouvernement et de l'instruire des événemens qui pourraient +survenir dans chaque municipalité. + +Que la municipalité centrale du canton soit composée de la réunion d'un +député de chacune des communes qui composent le canton; qu'elle soit +présidée par le juge de paix du chef-lieu du canton, et qu'elle ne se +rassemble momentanément qu'en conséquence des ordres du gouvernement. + +Partagez votre territoire en sept ou dix divisions militaires; que +chacune soit commandée par un officier de troupes de ligne: vous aurez +par là une justice qui pourra être bien administrée, et une organisation +extrêmement simple, tant pour la répartition des impositions, que pour +le maintien de la tranquillité publique. + +Plusieurs questions particulières sont également intéressantes: ce n'est +pas assez de ne rien faire contre la religion, il faut encore ne donner +aucun sujet d'inquiétude aux consciences les plus timorées, ni aucune +arme aux hommes mal-intentionnés. + +Exclure tous les nobles des fonctions publiques est d'une injustice +révoltante, vous feriez ce qu'ils ont fait; cependant les nobles qui ont +exercé les places dans les colléges, qui s'étaient attribué tous +les pouvoirs, qui ont tant de fois méconnu les formes mêmes de leur +gouvernement, et ont sans cesse cherché à river davantage les chaînes +du peuple, et à organiser une oligarchie au détriment même de +l'aristocratie, ces hommes ne peuvent plus être appelés aux fonctions de +l'état; la justice le permet et la politique l'ordonne, tout comme l'une +et l'autre vous ordonnent de ne pas priver des droits de citoyen ce +grand nombre d'hommes qui sont si utiles à votre patrie. + +Le port franc est une pomme de discorde que l'on a jetée au milieu +de vous. Autant il est absurde que tous les points de la république +prétendent à la franchise du port, autant il pourrait être inconvenant +et paraître un privilége d'acquisition de laisser la franchise du port à +la ville de Gênes seule. + +Le corps législatif doit avoir le droit de déclarer la franchise pour +deux points de la république; la ville de Gênes ne doit tenir la +franchise de son port que de la volonté du corps législatif, mais le +corps législatif doit la lui donner. + +Pourquoi le peuple ligurien est-il déjà si changé? À ces premiers élans +de fraternité et d'enthousiasme ont succédé la crainte et la terreur: +les prêtres s'étaient, les premiers, ralliés autour de l'arbre de la +liberté; les premiers, ils vous avaient dit que la morale de l'Evangile +est toute démocratique; mais des hommes payés par vos ennemis, dans les +révolutions de tous les pays, auxiliaires immédiats de la tyrannie, ont +profité des écarts, même des crimes de quelques prêtres, pour écrire +contre la religion, et les prêtres se sont éloignés. + +Une partie de la noblesse a été la première à donner l'éveil au peuple +et à proclamer les droits de l'homme; l'on a profité des écarts, des +préjugés ou de la tyrannie passée de quelques nobles; l'on a proscrit en +masse, et le nombre de vos ennemis s'est accru. + +Après avoir ainsi fait planer les soupçons sur une partie des citoyens, +et les avoir armés les uns contre les autres, on a fait plus, on a +divisé les villes contre les villes. On vous a dit que Gênes voulait +tout avoir, et tous les villages ont prétendu avoir le port franc; ce +qui détruirait les douanes, et rendrait impossible la conservation de +l'état. + +La situation alarmante où vous vous trouvez est l'effet des sourdes +menées des ennemis de la liberté et du peuple; méfiez-vous de tout homme +qui veut exclusivement concentrer l'amour de la patrie dans ceux de +sa cotterie. Si son langage a l'air de défendre le peuple, c'est pour +l'exaspérer et le diviser. Il dénonce sans cesse, lui seul est pur. Ce +sont des hommes payés par les tyrans, dont ils secondent si bien les +vues. + +Quand, dans un état (surtout dans un petit), l'on s'accoutume à +condamner sans entendre, à applaudir d'autant plus à un discours, qu'il +est plus furieux; quand on appelle vertu l'exagération et la fureur, et +crime la modération, cet état-là est près de sa ruine. + +Il en est des états comme d'un bâtiment qui navigue, et comme d'une +armée; il faut de la froideur, de la modération, de la sagesse, de +la raison dans la conception des ordres, commandemens ou lois, et de +l'énergie et de la vigueur dans leur exécution. + +Si la modération est un défaut, et un défaut très-dangereux pour les +républiques, c'est d'en mettre dans l'exécution des lois sages; si +les lois sont injustes, furibondes, l'homme de bien devient alors +l'exécuteur modéré; c'est le soldat qui est plus sage que le général: +cet état-là est perdu. + +Dans un moment où vous allez vous constituer en un gouvernement stable, +ralliez-vous; faites trêve à vos méfiances, oubliez les raisons que vous +croiriez avoir pour vous désunir, et, tous d'accord, organisez votre +gouvernement. + +J'avais toujours désiré pouvoir aller à Gênes, et vous dire moi-même +ce que je ne puis ici que vous écrire: c'est le fruit de l'expérience +acquise au milieu des orages de la révolution du grand peuple, et que +confirment l'histoire de tous les temps et votre propre exemple. + +Croyez que dans tous les lieux où mon devoir et le service de ma patrie +m'appelleront, je regarderai comme un des momens les plus précieux celui +où je pourrai être utile à votre république, et comme ma plus grande +satisfaction d'apprendre que vous vivez heureux, unis, et que vous +pouvez, dans tous les événemens, être, par votre alliance, utiles à +la grande nation, à qui vous devez la liberté et un accroissement de +population de près de cent mille ames. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 21 brumaire an 6 (11 novembre 1797). + +_Au peuple cisalpin._ + +Citoyens, + +À compter du 1er frimaire, votre constitution se trouvera en pleine +activité. + +Votre directoire, votre corps législatif, votre tribunal de cassation, +les autres administrations subalternes se trouveront organisés. + +Vous êtes le premier exemple, dans l'histoire, d'un peuple qui devient +libre sans factions, sans révolutions et sans déchiremens. + +Nous vous avons donné la liberté, sachez la conserver. Vous êtes, +après la France, la république la plus populeuse, la plus riche. Votre +position vous appelle à jouer un grand rôle dans les affaires de +l'Europe. + +Pour être dignes de votre destinée, ne faites que des lois sages et +modérées. + +Faites-les exécuter avec force et énergie. + +Favorisez la propagation des lumières, et respectez la religion. + +Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de citoyens qui +se nourrissent des principes de la république, et soient immédiatement +attachés à sa prospérité. + +Tous avez en général besoin de vous pénétrer du sentiment de votre force +et de la dignité qui convient a l'homme libre. + +Divisés et pliés depuis tant d'années à la tyrannie, vous n'eussiez pas +conquis votre liberté; mais sous peu d'années, fussiez-vous abandonnés à +vous-mêmes, aucune puissance de la terre ne sera assez forte pour vous +l'ôter. + +Jusqu'alors la grande nation vous protégera contre les attaques de vos +voisins. Son système politique sera réuni au vôtre. + +Si le peuple romain eût fait le même usage de sa force que le peuple +français, les aigles romaines seraient encore sur le Capitole, et +dix-huit siècles d'esclavage et de tyrannie n'auraient pas déshonoré +l'espèce humaine. + +J'ai fait, pour consolider la liberté et en seule vue de votre bonheur, +un travail que l'ambition et l'amour du pouvoir ont seuls fait faire +jusqu'ici. + +J'ai nommé à un grand nombre de places, je me suis exposé à avoir oublié +l'homme probe et avoir donné la préférence à l'intrigant; mais il y +avait des inconvéniens majeurs à vous laisser faire ces premières +nominations: vous n'étiez pas encore organisés. + +Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon gouvernement, et un +danger imminent que courrait la république cisalpine, me rappelleront +seuls au milieu de vous. + +Mais, dans quelque lieu que le service de ma patrie m'appelle, je +prendrai toujours une vive sollicitude au bonheur et à la gloire de +votre république. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 11 brumaire an 6 (12 novembre 1797). + +_Au chef des trois ligues._ + +Le citoyen Comeyras, résident de la république française, vous a fait +passer la décision que j'ai prise, au nom de la république, le 10 +octobre, par laquelle les peuples de la Valteline, Chiavene et Bormio +sont libres de pouvoir se réunir avec la république cisalpine, laquelle +réunion a effectivement eu lieu. + +Vous avez, magnifiques seigneurs, sollicité la médiation de la +république française. Je l'avais acceptée avec répugnance, parce qu'il +est dans nos principes de nous mêler le moins possible dans les affaires +des autres peuples; mais j'ai dû céder à vos vives instances, j'ai +dû céder même à la voix du devoir, étant garant de l'exécution des +capitulats qui vous liaient avec les peuples de la Valteline, de +Chiavene et de Bormio. + +De quelle influence et de quelle raison a-t-on pu se servir pour vous +aveugler sur vos intérêts, et pour vous faire substituer à la conduite +franche et loyale qui distingue votre brave nation, une conduite +tortueuse, contraire a la bonne foi et spécialement aux égards que vous +devez à la grande nation que vous avez choisie pour médiatrice? + +Depuis quatre mois que j'ai accepté la médiation, quoique le citoyen +Comeyras vous eût continuellement sollicités, ce n'est qu'aujourd'hui, +lorsque vous avez dû savoir la décision que j'avais prise, que vous avez +envoyé des députés. Magnifiques seigneurs, votre brave nation est mal +conseillée, les intrigans substituent la voix de leurs passions et de +leurs préjugés à celle de l'intérêt de leur patrie et aux principes de +la démocratie. + +La Valteline, Chiavene et Bormio sont irrévocablement réunis à la +république cisalpine. Du reste, cela n'altérera d'aucune manière +la bonne amitié et la protection que la république française vous +accordera, toutes les fois que vous vous conduirez envers elle avec les +égards qui sont dus au plus puissant peuple du monde. + +Croyez au sentiment d'estime et à la haute considération que j'ai pour +vous, etc., etc. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 22 brumaire an 6 (12 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous ferai passer la distribution de l'armée d'Italie en armée +d'Angleterre. + +J'ai fait toutes les dispositions et donné tous les ordres en +conséquence, afin que, dès l'instant que l'échange des ratifications +aura eu lieu, et que nous serons dans Mayence, on puisse commencer à +mettre les colonnes en marche pour l'Océan. + +Je ferai partir demain le citoyen Andréossy, chef de brigade +d'artillerie, pour se rendre à Paris, afin de faire fondre des canons +du calibre de l'artillerie de campagne anglaise, et faire faire des +caissons plus légers et plus propres à l'embarquement que les nôtres. Il +est nécessaire d'avoir des canons du calibre de ceux des Anglais, afin +qu'une fois dans le pays on puisse se servir de leurs boulets. + +Je travaille nuit et jour pour achever l'organisation de la république +cisalpine et pour arranger l'Italie et l'armée, de manière que mon +absence n'y fasse aucun vide et n'ait aucun inconvénient. + +Je ne pourrai pas partir avant le 29. + +Je me suis fait précéder à Rastadt du général de brigade Murat. Je ne +suis pas fâché de ne m'y trouver que le 4 ou 5 frimaire, cela me donne +d'autant plus de temps pour achever les cinq bâtimens de guerre qui nous +reviennent à Venise, et les mettre dans le cas de tenir la mer. + +Le ministre des relations extérieures vous rendra compte des opérations +que je viens de faire dans la Cisalpine et à Gênes. + +Une grande partie des Génois désirent être Français. C'est une +acquisition qui, je crois, nous serait utile et qu'il ne faut pas perdre +de vue. Je ne crois pas que la constitution qu'ils ont acceptée, quoique +j'y aie fait quelques changemens pour l'améliorer, puisse leur convenir, +et, si nous aidons un peu, avant deux ou trois ans ils viendront se +jeter à nos genoux pour que nous les recevions comme citoyens français. + +J'ai envoyé à Malte le citoyen Poussielgue sous le prétexte d'inspecter +toutes les Echelles du Levant mais, à la vérité, pour mettre la dernière +main au projet que nous avons sur cette île. + +Je vous ferai tenir l'ordre que j'ai donné pour régler les affaires de +Venise. + +La république cisalpine s'est emparée de quelques villages qui sont sur +la rive gauche du Pô, qui depuis long-temps sont en controverse avec le +duc de Parme, et dès lors les gênaient beaucoup. + +Elle s'empare également de la forteresse de Saint-Leo, enclavée dans la +Romagne, où le pape est entré. Je ne sais trop pourquoi elle aura cette +forteresse, extrêmement intéressante, en donnant quelque argent aux +soldats du pape qui la défendent, et en faisant quelques dispositions. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 23 brumaire an 6 (13 novembre 1797). + +_Au consul de la république française à Malte._ + +De nouvelles relations, citoyen, vont résulter de la réunion à la +république française des îles de Corfou, Zante, Céphalonie et Cerigo. +Je charge le citoyen Poussielgue, premier secrétaire de la légation de +France à Gênes, qui a la confiance du gouvernement et toute la mienne, +de se transporter dans les différentes échelles du Levant, à l'effet +d'y recueillir les observations et d'y prendre tous les renseignemens +nécessaires pour mettre le gouvernement en état de faire les changemens +et modifications à apporter dans nos relations commerciales et +politiques dans cette partie, et d'établir, de la manière la plus sûre, +la correspondance et les communications régulières entre le continent de +la république française et ses îles de l'Adriatique. + +Je vous prie d'aider le citoyen Poussielgue de vos connaissances et +de vos lumières dans tout ce qui concerne sa mission, et de le faire +connaître auprès du gouvernement du pays où vous résidez. + +L'intention du gouvernement de la république française est de consolider +toujours ses intérêts avec ceux des gouvernemens étrangers, dans les +relations qu'il peut avoir à établir chez eux. + +BONAPARTE. + + + +_Commission d'inspecteur général des échelles du Levant._ + +La réunion à la république française des îles de Corfou, Zante, +Céphalonie et Cerigo, allant procurer à la France de nouvelles relations +politiques et commerciales dans la Méditerranée et principalement dans +le Levant; et le gouvernement voulant, le plus tôt possible, établir ses +rapports d'une manière régulière et avantageuse, le général en chef de +l'armée d'Italie charge, en son nom, le citoyen Poussielgue, premier +secrétaire de la légation de la république française à Gênes de se +transporter immédiatement, en qualité d'inspecteur général des échelles +du Levant auprès des différens consuls et agens de la république dans le +Levant, et en général de visiter tous les établissemens français situés +dans cette partie; il examinera dans chaque point la situation actuelle +de notre commerce et de nos relations; observera les changemens éprouvés +depuis la révolution; recherchera les moyens les plus prompts de +rétablir l'ancienne prospérité de notre commerce, et de l'accroître en +proportion des avantages de notre nouvelle position; il examinera sous +quels rapports il conviendrait d'étendre ou de modifier nos relations +politiques; il prendra enfin des renseignemens sur la manière la plus +sûre d'établir notre correspondance et nos communications régulières et +périodiques entre le continent de la France et nos îles de l'Adriatique, +en fixant les points intermédiaires en Corse, en Sardaigne, en Sicile ou +à Malte, ou en les établissant sur le continent de l'Italie par Ancône. +Au retour de cette mission, qu'il accélérera autant qu'il sera possible, +il remettra au général en chef de l'armée d'Italie son rapport général +sur tous les objets dont il est chargé par la présente commission. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je vous fais passer, citoyen ministre, copie de la commission que j'ai +donnée au citoyen Poussielgue et de ma lettre au consul à Malte. + +Le but réel de la mission du citoyen Poussielgue est de mettre la +dernière main aux projets que nous avons sur Malte. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797). + +_Au cardinal Mattei._ + +J'ai reçu, monsieur le cardinal, votre lettre du 9 novembre. Je pars +demain pour le congrès de Rastadt. + +La cour de Rome commence à se mal conduire. + +Contre l'opposition formelle qu'avait faite l'ambassadeur, et la +promesse qu'avait donnée le secrétaire de l'état, elle vient de donner +le commandement des troupes papales au général Provera. + +Je crains bien que les maux que vous avez en partie épargnés à votre +patrie ne tombent sur elle. Souvenez-vous, monsieur le cardinal, des +conseils que vous avez donnés au pape à votre départ de Ferrare. + +Faites donc entendre à Sa Sainteté, que, si elle continue à se laisser +mener par le cardinal Busca et autres intrigans, cela finira mal pour +vous. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797). + +_Au citoyen Joseph Bonaparte, ambassadeur de la république française à +Rome._ + +J'ai partagé votre indignation, citoyen ambassadeur, lorsque vous m'avez +appris l'arrivée du général Provera. Vous pouvez déclarer présentement à +la cour de Rome que, si elle reçoit à son service aucun officier +connu pour être on avoir été au service de l'empereur, toute bonne +intelligence entre la France et la cour de Rome cesserait à l'heure +même, et la guerre se trouverait déclarée. + +Vous ferez connaître, par une note spéciale au pape, que vous adresserez +à lui-même en personne, que quoique la paix soit faite avec S.M. +l'empereur, la république française ne consentira pas à ce que le pape +accepte dans ses troupes aucun officier ni aucun agent, sous quelque +dénomination que ce soit, de l'empereur, hormis les agens diplomatiques +d'usage. + +Vous exigerez que M. le général Provera, vingt-quatre heures après la +présentation d'une note que vous ferez à ce sujet, quitte le territoire +de Sa Sainteté, sans quoi vous déclarerez que vous allez quitter Rome. + +Vous ferez connaître, dans la conversation, au pape que je viens +d'envoyer trois autres mille hommes à Ancône, lesquels ne rétrograderont +que lorsque vous leur ferez connaître que M. Provera et tous les autres +officiers autrichiens auront quitté le territoire de Sa Sainteté. + +Vous ferez connaître au secrétaire-d'état que si Sa Sainteté se porte +à faire exécuter aucun des détenus, de ceux que vous avez réclamés, la +république française, par représailles, fera arrêter les attenans du +cardinal Busca et des autres cardinaux qui égarent la cour de Rome. +Enfin, je vous invite à prendre dans vos notes un style concis et ferme, +et, si le cas arrive, vous pouvez quitter Rome et vous rendre à Florence +ou à Ancône. + +Vous ne manquerez pas de faire connaître à Sa Sainteté et au +secrétaire-d'état, qu'à peine vous aurez quitté le territoire de Sa +Sainteté, vous déclarerez la réunion d'Ancône à la Cisalpine. Vous +sentez que cette phrase doit se dire et non pas s'écrire. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797). + +_Au général Kilmaine._ + +Je pars, citoyen général, pour me rendre au congrès de Rastadt. Vous +prendrez le commandement de l'armée jusqu'à l'arrivée du général +Berthier. + +Le général de brigade Leclerc remplira les fonctions de chef de +l'état-major. + +Le chef de l'état-major vous fera connaître les mouvemens que j'ai +ordonnés pour mettre l'armée en état de faire son mouvement rétrograde, +dès l'instant que je vous en enverrai l'ordre par un de mes +aides-de-camp. + +Si le bataillon de la soixante-dix-neuvième, qui était dans la huitième +division militaire arrive, vous l'enverrez à Ancône, où il s'embarquera +pour Corfou, ainsi que tous les détachemens des sixième et +soixante-dix-neuvième demi-brigades. + +Vous laisserez a Ancône la trente-neuvième demi-brigade de ligne. + +Les généraux Chabot et Lasalcette ont ordre de se rendra à Corfou. + +Le général Baraguey d'Hilliers, comme vous le verrez par les ordres que +j'ai donnés, doit faire l'arrière-garde de l'armée. + +Jusqu'à ce que vous receviez de nouveaux ordres de moi de Rastadt, le +général Baraguey d'Hilliers occupera la Ponteba, les gorges de Cividale +et Monte-Falcone, indépendamment de quoi il y aura une demi-brigade, +comme j'en ai spécialement donné l'ordre, pour la garnison de +Palma-Nova, et un bataillon pour celle d'Osopo. + +Si des événemens quelconques vous faisaient penser nécessaire de +renforcer le général Baraguey d'Hilliers, vous le feriez avec la onzième +demi-brigade de ligne, qui doit être à Bassano, et avec la division +du général Guieux, qui se trouvera à Padoue et composée des onzième, +vingt-troisième et vingt-neuvième d'infanterie légère; et enfin, si cela +ne suffisait pas, par toute la division du général Serrurier, qui est à +Venise, et par la grosse cavalerie, le vingt-quatrième de chasseurs, +le septième de hussards, et, s'il le fallait, par toute la division de +cavalerie aux ordres du général Rey. + +Par ce moyen, la partie de l'armée qui est destinée à faire partie de +l'armée d'Angleterre, resterait toujours placée en deçà de la Brenta. + +Je ne prévois pas le cas où vous vous trouverez en rupture ouverte avec +l'ennemi, alors même il faudrait marcher avec toutes vos divisions, et +employer tous les moyens qui sont en votre pouvoir. + +Vous devez prendre les mesures, même celles de rigueur, des +arrestations, des contributions forcées, pour que les ordres que j'ai +donnés à Venise pour l'achèvement de nos vaisseaux et l'évacuation +de cette place soient terminés. Le chef de l'état-major, le général +Serrurier et le citoyen Villetard vous donneront des renseignemens sur +cette place. J'ai donné tous les ordres nécessaires, il ne s'agit plus +que de les exécuter avec vigueur. + +Il faut laisser le gouvernement cisalpin livré à lui-même, s'essayer; +cependant, s'il demandait votre secours, vous devez lui accorder celui +de votre influence morale et des troupes qui sont à vos ordres, pour le +soutenir. + +Tous les princes d'Italie étant accoutumés, pour le moindre événement, à +recourir à moi, vous devez, pour ce qui regarde la république cisalpine, +les renvoyer au ministre des affaires étrangères, disant que cela +ne vous regarde point. Pour ce qui est de nos troupes, veillez à ce +qu'elles vivent en bonne intelligence et sous la plus sévère discipline, +à ce qu'elles soient bien logées et bien nourries, excepté dans la +république cisalpine, où nous en sommes empêchés par nos traités. + +Vous pouvez favoriser tous les élans de la ville d'Ancône pour la +liberté, notre intention étant de la considérer comme une république +indépendante. + +La neuvième demi-brigade de bataille doit être toute réunie à Gênes. +Vous devez également prêter le secours de votre influence morale et de +vos troupes, pour soutenir le gouvernement démocratique à Gênes. + +Vous me ferez passer à Rastadt, par des courriers extraordinaires, +toutes les dépêches que vous recevrez de Corfou et de l'amiral Brueys. + +La cour de Rome commence à se mal conduire: vous devez soutenir par +votre influence morale, et, dans l'occasion, en faisant concourir le +mouvement de quelques troupes, les démarches que ferait l'ambassadeur de +la république de Rome, et surtout avoir bien soin que le roi de Naples +ne sorte point de ses frontières. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 24 brumaire an 6 (14 novembre 1797). + +_Au contre-amiral Brueys._ + +Je vous ai écrit, général, par mon aide-de-camp Eugène Beauharnais, pour +vous donner des nouvelles de la paix. Je vous instruis aujourd'hui que +la paix ayant été ratifiée par les deux conseils, je me rends à Rastadt +pour suivre différentes négociations diplomatiques. + +Je vous ai déjà écrit de vous préparer avec vos vaisseaux vénitiens, +afin de pouvoir les convoyer jusqu'aux îles Saint-Pierre, et, de là, +prendre votre vol pour la grande expédition. J'ai été nommé pour +commander l'armée d'Angleterre, j'ai demandé que Truguet commandât: +vous sentez combien il serait nécessaire de vous avoir là avec vos six +vaisseaux, vos frégates et vos corvettes. + +Je viens d'envoyer un agent diplomatique à Malte. La sixième +demi-brigade, forte de seize cents hommes, part demain pour se rendre à +Corfou: cela vous mettra à même de pouvoir embarquer trois mille hommes +pour la petite expédition, et je vous enverrai des ordres pour l'une et +pour l'autre par un de mes aides-de-camp. + +Vous aurez avec vous _la Diane_ et _la Junon_. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 25 brumaire an 6 (15 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Le général Clarke, qui se rend à Paris, est employé en Italie depuis +plusieurs mois. Dans toutes les lettres qui lui ont été adressées et qui +ont été interceptées, et qui me sont parvenues, je n'ai jamais rien vu +que de conforme aux principes de la république. + +Il s'est conduit dans les mêmes principes aux négociations. Le général +Clarke est travailleur et d'un sens droit. Si ses liaisons avec Carnot +le rendent suspect dans la diplomatie, je crois qu'il peut être utile +dans le militaire, et surtout à l'expédition d'Angleterre. + +S'il se trouve avoir besoin d'indulgence, je vous prie de lui en +accorder un peu. En dernière analyse, le général Clarke est un bon +homme: je l'ai retenu à Passeriano jusqu'au 30 vendémiaire, et depuis il +a été malade. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 25 brumaire an 6 (15 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous envoie plusieurs exemplaires de mes adieux à la république +cisalpine et à l'armée: je compte partir décidément demain. + +Le citoyen Cerbelloni m'a demandé sa démission. Je vous fais passer +copie de sa lettre et de l'arrêté du directoire. + +Le citoyen Savaldi, patriote prononcé, un des chefs du gouvernement de +Brescia, a été nommé pour le remplacer. + +La cour de Rome n'a pas reconnu la république cisalpine. Je vous envoie +copie du message du directoire exécutif aux comités réunis, faisant +fonctions de corps législatif, et de la résolution qu'ils ont prise en +conséquence. + +Cela ne laissera pas de beaucoup embarrasser le pape et finira par +l'avilir, en l'obligeant à reconnaître de force une puissance qu'il eût +dû, comme les autres puissances, reconnaître de bonne volonté. + +Notre ambassadeur à Rome instruit, je crois, le ministre des relations +extérieures de la conduite de cette imbécile cour de Rome; je vous +envoie copie de la lettre que j'écris à notre ambassadeur. J'ai lieu de +penser qu'à l'heure qu'il est Provera aura été chassé. + +Je pense que nous devons tenir garnison dans la citadelle d'Ancône, et +laisser cette ville se déclarer indépendante. + +Dans cet intervalle, le temps s'écoulera, et nous aurons toujours un +point extrêmement intéressant pour notre commerce, pour observer le pape +et brider Naples. + +Il faudra, je pense, garder Ancône, en disant toujours que nous y +attachons peu de prix, et que, dès que le pape se conduira envers nous +comme il convient, nous n'aurons point de difficulté à le lui rendre. + +Je vous envoie une lettre d'Ottolini, gouverneur de Bergame, que l'on +a trouvée dans les papiers des inquisiteurs de Venise. Vous y verrez +qu'elle compromet beaucoup un adjudant-général nommé Landrieux, qui, +depuis long-temps, a quitté l'armée pour se rendre en France. Ce +misérable, a ce qu'il parait, excitait le Brescian et le Bergamasque +à l'insurrection, et en tirait de l'argent; dans le même temps qu'il +prévenait les inquisiteurs, il en tirait aussi de l'argent. Peut-être +jugerez-vous à propos de faire un exemple de ce coquin-là; mais, dans +tous les cas, j'ai pensé qu'il fallait que vous fussiez instruits, afin +qu'il ne vint pas à demander à être employé. + +J'ai destitué un nommé Gérard, chef de brigade, qui a été sept ou huit +mois commandant à Brescia; il parait, par la correspondance également +prise à Venise, qu'il avait avec le provéditeur ou gouverneur de la +république de Venise des relations d'intimité que l'intérêt de l'armée +aurait dû lui prohiber. + +Dans quelques autres lettres trouvées également à Venise, de légers +indices de soupçons planent sur des officiers d'ailleurs estimables. Ces +malheureux inquisiteurs répandaient l'argent partout, et cherchaient par +ce moyen à connaître et à avoir des indices sur tout. + +J'ai envoyé a Corfou le citoyen Rolhières, homme instruit, pour remplir +les fonctions de commissaire près le département de la mer Egée. Je +n'ai point trouvé de sujets pour envoyer comme commissaires dans les +départemens de Corcyre et d'Ithaque. Il faudrait des hommes instruits et +extrêmement désintéressés. Ces peuples aiment beaucoup les Français. Je +vous fais passer copie d'une lettre de la municipalité de Zante. + +Je vous prie de donner l'ordre pour que l'on fasse travailler à la +fonderie et à l'organisation d'un petit équipage d'un calibre anglais. +J'envoie à Paris le citoyen Andréossy, chef de brigade d'artillerie, +pour faire exécuter ledit travail. + +BONAPARTE. + +_P.S._ Le citoyen Pocholle, ex-conventionnel, et le citoyen Carbini, +m'ayant demandé à être commissaires dans les départemens de Corcyre et +d'Ithaque, je les y ai envoyés. Cela vous donnera le temps d'envoyer +dans ces départemens des hommes qui aient votre confiance, en même temps +que cela épargne des frais de route, ces citoyens se trouvant ici. + +Le citoyen Comeyras, président de la république à Coire, désirerait être +votre commissaire pour l'organisation de ces îles. Comme cette place est +très-importante, et que le citoyen Comeyras est employé comme agent, je +n'ai pas voulu prendre sur moi de le nommer. + +BONAPARTE. + + + +Au quartier-général à Milan, le 26 brumaire an 6 (16 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous envoie le drapeau dont la convention fit présent à l'armée +d'Italie par un des généraux qui ont le plus contribué aux différens +succès des dernières campagnes, et par un des officiers d'artillerie +les plus instruits de deux corps savans qui jouissent d'une réputation +distinguée dans l'Europe. + +Le général Joubert, qui a commandé à la bataille de Rivoli, a reçu de +la nature les qualités qui distinguent les guerriers. Grenadier par le +courage, il est général par le sang-froid et les talens militaires: il +s'est trouvé souvent dans ces circonstances où les connaissances et les +talens d'un homme influent tant sur le succès. C'est de lui qu'on a dit +avant le 18 fructidor: Cet homme vit encore. Malgré plusieurs blessures +et mille dangers, il a échappé aux périls de la guerre; il vivra +long-temps, j'espère, pour la gloire de nos armes, le triomphe de la +constitution de l'an III et le bonheur de ses amis! + +Le chef de brigade d'artillerie Andréossy a dirigé dans les deux +campagnes la partie la plus essentielle comme la plus difficile en +Italie; il a eu la direction des ponts; il nous a rendu de grands +services à tous les passages. À celui de l'Izonzo, il trouva plus +expéditif, pour répondre à la demande qu'on lui fit si la rivière était +guéable, de s'y jeter le premier devant l'ennemi pour la sonder. + +Un état n'acquiert des officiers comme le citoyen Andréossy, qu'en +soignant l'éducation et en protégeant les sciences dont le résultat +s'applique à la marine, a la guerre comme aux arts, à la culture des +terres, à la conservation des hommes et des êtres vivans. + +BONAPARTE. + + + +Rastadt, le 10 frimaire an 6 (30 novembre 1797). + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai reçu, citoyens directeurs, votre lettre du 6 frimaire. Conformément +à vos intentions, je partirai demain au soir ou après-demain. + +Nous avons aujourd'hui échangé les ratifications. M. le comte de +Cobentzel et le général Meerweldt ont été chargés de cette opération +du côté de l'empereur. Demain nous achèverons tout ce qui nous reste +à faire pour l'exécution de la convention secrète. Si cela est achevé +demain, je partirai le soir même. + +BONAPARTE. + + + +Paris, 21 frimaire an 6 (17 décembre 1797). + +_Discours de Bonaparte en présentant au directoire la ratification du +traité de Campo-Formio._ + +«Citoyens directeurs, «Le peuple français, pour être libre, avait des +rois à combattre. + +«Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit +siècles de préjugés à vaincre. + +«La constitution de l'an III, et vous, vous avez triomphé de tous ces +obstacles. + +«La religion, la féodalité et le royalisme ont successivement, depuis +vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de +conclure, date l'ère des gouvernemens représentatifs. + +«Vous êtes parvenus à organiser la grande nation, dont le vaste +territoire n'est circonscrit, que parce que la nature en a posé +elle-même les limites. + +«Vous ayez fait plus. + +«Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis si célèbres par les +arts, les sciences et les grands hommes dont elles furent le berceau, +voient avec les plus grandes espérances le génie de la liberté sortir +des tombeaux de leurs ancêtres. + +«Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux +puissantes nations. + +«J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et +ratifié par S.M. l'empereur. + +«La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république. + +«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur les meilleures +lois organiques, l'Europe entière deviendra libre.» + +Paris, le 18 nivose an 6 (7 février 1798). + +_Au ministre de la guerre._ + +Je reçois, citoyen ministre, avec reconnaissance, le drapeau et le sabre +que vous m'avez envoyés. + +C'est l'armée d'Italie que le gouvernement honore dans son général. +Agréez en particulier mes remercimens sur la belle lettre qui accompagne +votre envoi. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 18 nivose an 6 (7 février 1798). + +_Au général de brigade Lannes._ + +Le corps législatif, citoyen général, me donne un drapeau en mémoire +de la bataille d'Arcole: il a voulu honorer l'armée d'Italie dans +son général. Il fut, aux champs d'Arcole, un instant où la victoire +incertaine eut besoin de l'audace des chefs: plein de sang et couvert +de trois blessures, vous quittâtes l'ambulance, résolu de mourir ou de +vaincre. Je vous vis constamment, dans cette journée, au premier rang +des braves; c'est vous également qui, a la tête de la colonne infernale, +arrivâtes le premier à Dego, passâtes le Pó et l'Adda: c'est à vous à +être le dépositaire de cet honorable drapeau, qui couvre de gloire les +grenadiers que vous avez constamment commandés. Vous ne le déploierez +désormais que lorsque tout mouvement en arrière sera inutile, et que la +victoire consistera à rester maître du champ de bataille. + +BONAPARTE. + + + +_Au directoire exécutif de la république cisalpine._ + +Le pays de Vaud et les différens cantons de la Suisse, animés d'un même +esprit de liberté, adoptent les principes de liberté, d'égalité et +d'indivisibilité sur lesquels est fondé le gouvernement représentatif. + +Nous savons que les bailliages italiens sont animés du même esprit; nous +croyons essentiel que, dans ce moment-ci, ils imitent le pays vaudois et +manifestent le voeu de se réunir à la république helvétique. + +Nous désirons, en conséquence, que vous vous serviez de tous les moyens +que vous pouvez avoir pour répandre chez ces peuples, vos voisins, +l'esprit de liberté; faites répandre des imprimés libéraux; excitez-y un +mouvement qui accélère le mouvement général de la Suisse. + +Nous donnons l'ordre au général de brigade Monnier de se porter sur les +confins des bailliages suisses avec des troupes, afin d'encourager et de +soutenir les mouvemens que pourraient opérer les insurgés. Il a ordre de +se concerter avec vous pour parvenir à ce but, qui intéresse également +les deux républiques. + +_Note._ + +Dans la position actuelle de l'Europe, la prudence nous fait une loi de +nous tenir prêts sur nos différentes frontières à pouvoir, au premier +signal des autres puissances, faire la guerre. + +Nous avons en Italie seize mille Français et cinq mille Polonais contre +le roi de Naples, ce qui, joint à deux mille hommes de débarquement que +le gouvernement a ordonné de préparer à Toulon, suffit pour n'avoir rien +à craindre de ce monarque. + +Nous avons en Italie, contre l'empereur, vingt-un mille hommes, qui, +joints aux quatre mille que le gouvernement vient de mettre à la +disposition de cette armée, forment vingt-cinq mille hommes. + +On peut compter à peu près sur dix mille Cisalpins de mauvaises +troupes, ce qui porterait nos forces à trente-cinq mille hommes, nombre +insuffisant pour garnir les places et former un corps d'observation, +en comparaison de quatre-vingt mille hommes que l'empereur a sur cette +frontière. + +Mais toutes les forces de la république peuvent se réunir en Allemagne +pour bien vite dégager l'Italie, et empêcher les places fortes d'être +prises. + +Il nous serait bien facile de porter à quatre-vingt ou quatre-vingt-dix +mille-hommes l'armée de Mayence, et d'avoir quarante ou cinquante +mille hommes sur le lac de Constance, renforcés d'un certain nombre de +Suisses. + +Ces deux armées se réuniraient bien vite pour attaquer la maison +d'Autriche dans le coeur de ses états héréditaires. + +Si nous avions la guerre contre le roi de Prusse, l'armée de Mayence et +celle de Hollande se jetteraient bien vite dans l'évêché de Munster, +pour entrer dans le Hanovre. + +Mais, dans tous les cas, il est indispensable: 1°. de faire travailler à +l'armement et à l'approvisionnement de Dusseldorf et à celui de Mayence; +2°. De suspendre le licenciement de nos équipages d'artillerie, afin +de ne pas être obligé de faire des achats pressés, qui nécessiteraient +beaucoup d'argent et perdraient un temps précieux, car si la guerre a +lieu, ceux qui frapperont les premiers coups auront, par leur position, +de grands avantages. + + + + +_Au général Bernadote._ + +Je reçois, citoyen général, votre dernière lettre. Le directoire +exécutif, à ce qu'il m'a assuré, s'empressera de saisir toutes les +occasions de faire ce qui pourrait vous convenir. + +Il a décidé qu'il vous laisserait le choix de prendre le commandement +des îles ioniennes; de prendre une division de l'armée d'Angleterre, +laquelle sera augmentée des anciennes troupes que vous aviez à l'armée +de Sambre-et-Meuse, ou même de prendre une division territoriale, la +dix-septième, par exemple. + +Personne ne fait plus de cas que moi de la pureté de vos principes, de +la loyauté de votre caractère, et des talens militaires que vous avez +développés pendant le temps que nous avons servi ensemble. Vous seriez +injuste si vous pouviez en douter un instant. + +Dans toutes les circonstances, je compterai sur votre estime et sur +votre amitié. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 8 ventose an 6 (26 février 1798). + +_Au général Dufalga._ + +Le résultat à obtenir dans les travaux des ports du Pas-de-Calais est +celui-ci: + +Travailler à ces ports de manière à obtenir que le plus grand nombre de +bateaux possible pût sortir dans une seule marée. + +Calais, Ambleteuse, Boulogne, Etaples, peuvent seuls être comptés, et +encore n'est-ce qu'avec réserve, de sorte que je me trouverais obligé de +calculer sur Calais pour porter les premiers trente mille hommes. + +Il serait inutile de faire des travaux longs et coûteux au port de +Boulogne, pour le rendre susceptible de contenir un plus grand nombre de +bateaux qu'il n'en peut sortir dans une marée. + +Ainsi, il est bien prouvé que l'on ne peut sortir du port de Boulogne +que cent à cent cinquante bateaux dans une marée; il ne faut travailler +au port que pour le mettre à même de contenir ce nombre de bateaux. + +À Calais, même raisonnement. + +Il faudrait forcer les travaux du port d'Ambleteuse, et le mettre à même +de contenir autant de bateaux qu'il serait possible d'en faire sortir +dans une marée. + +Je vous prie de me faire connaître le parti que l'on peut tirer +d'Etaples, tant en raisonnant sur sa situation actuelle, que sur sa +position géographique. + +Si le chenal du port de Boulogne et ceux des autres ports étaient +parallèles au rivage de la mer, il est clair que les bâtimens, recevant +l'eau de la marée au même instant, pourraient sortir sur-le-champ: c'est +donc sur la partie des ports qui est la plus proche de la mer, qu'il +faut travailler. + +Enfin, il faut que vous vous appliquiez à favoriser partout les travaux +qu'il sera possible de faire pour la prompte sortie d'une grande +quantité de bateaux. + +Tous les petits bateaux ne portant que quarante à cinquante hommes ne +pourraient-ils pas être échoués sur la plage, et ne pourrait-on pas +favoriser cet échouage eu faisant quelques travaux sur la plage? + +Tous les bâtimens hollandais, et même ceux de Dieppe, ne pourraient-ils +pas être échoués sur la plage? + +Puisqu'il n'est pas possible de faire sortir plus de cent bateaux de +Boulogne dans une marée, nous y mettrons de préférence les écuries, les +bâtimens chargés et les grosses chaloupes canonnières. + +Nous mettrons les bateaux canonniers et les muskins[2], qui ne tirent +que trois pieds d'eau, dans le port d'Ambleteuse. + +Et les trois ou quatre cents bateaux, nous les échouerons sur la plage +de la rade de Saint-Jean: ces bâtimens ne doivent porter que des hommes +et deux ou trois sacs de biscuit, et ne se trouveront chargés de rien. + +Je voudrais que vous vous occupassiez de choisir: 1°. le local de la +plage, depuis Ambleteuse jusqu'à Boulogne, le plus favorable pour cet +échouement; 2°. voir les travaux que l'on pourrait faire à ladite plage +pour rendre cette opération plus facile et moins fatigante pour les +bateaux. + +Quant à Calais et à Dunkerque, on s'en servirait pour le complément de +l'armée, le reste des denrées, les bagages, les approvisionnemens, etc. + +BONAPARTE. + +[Footnote 2: Espèce de prâme ou chaloupe cannonière, de l'invention du +capitaine de vaisseau Muskins.] + + + +Paris, le 24 ventose an 6 (14 mai 1798). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Je viens d'être instruit, citoyen ministre, que l'Empire a enfin +consenti à prendre pour base du traité de Rastadt la rive gauche du +Rhin. Les citoyens Treilhard et Bonnier achèveront sans difficulté ce +qu'ils viennent de commencer si heureusement. Mon intervention désormais +devient superflue; je vous prie donc de vouloir bien m'autoriser à faire +revenir de Rastadt une partie de ma maison que j'y avais laissée, ma +présence à Paris étant nécessaire pour différens ordres et différentes +expéditions. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 7 germinal an 6 (27 mai 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Les papiers publics répandent que vous avez fait arrêter plusieurs +membres des conseils de la république cisalpine, et qu'il est dans ce +moment-ci question de faire arrêter Moscati et Paradisi, deux membres du +directoire exécutif de ladite république. + +Je crois qu'il est de mon devoir, comme citoyen qui a quelque +connaissance des personnes et des événement qui se sont passés en +Italie, de vous faire connaître que la France et la liberté n'ont point +d'amis plus vrais que ces deux directeurs. + +Le citoyen Paradisi, qui était professeur renommé à Reggio, est le seul +Italien qui ait rendu quelques services aux armées françaises, tandis +que Mantoue était encore au pouvoir des Autrichiens, et, vers le milieu +de la première campagne, il osa, les armes à la main, à la tête de douze +cents hommes de Reggio, ses compatriotes, investir un détachement de +deux cents Autrichiens qui s'étaient retirés dans un château, et les +fit prisonniers. Lui, sa famille et la ville de Reggio ont été depuis +spécialement menacés par les Autrichiens, qui leur ont conservé un +ressentiment très-vif de cet événement. + +Le citoyen Moscati était connu pour un des plus célèbres médecins de +l'Europe, ayant de grandes connaissances dans les sciences morales et +politiques. Il s'abandonna tout entier au service de l'armée, et c'est à +lui et à ses conseils que nous devons peut-être vingt mille hommes, qui +eussent péri dans nos hôpitaux en Italie. + +L'avilissement du gouvernement cisalpin dès sa naissance et la perte de +ses meilleurs citoyens seraient un malheur réel pour la France, et un +sujet de triomphe pour l'empereur et ses partisans. + +Voyez, je vous prie, dans cette lettre, le désir constant qui m'a +toujours animé, d'employer toutes mes connaissances au service de la +patrie. + +BONAPARTE. + + + + +EXPÉDITION D'ÉGYPTE. + +LIVRE DEUXIEME. + + + +Paris, le 15 ventose an 6 (5 mars 1798). + +_Note remise par le général Bonaparte au directoire exécutif._ + +Pour s'emparer de Malte et de l'Egypte, il faudrait de vingt à +vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et de deux à trois mille hommes de +cavalerie sans chevaux. + +L'on pourrait prendre et embarquer ces troupes de la manière suivante, +en Italie et en France: + +À Civita-Vecchia, la vingt-unième d'infanterie légère, deux mille; la +soixante-unième de ligne, seize cents; la quatre-vingt-huitième, _id._, +seize cents; le vingtième de dragons, de quatre cents; et le septième de +hussards, de quatre cents: en tout six mille hommes, commandés par les +généraux Belliard, Friant et Muireur. + +À Gènes, la vingt-deuxième d'infanterie légère, deux mille; la treizième +de ligne, dix-huit cents; soixante-neuvième _id._, seize cents; +quatorzième de dragons, quatre cents; deux escadrons du dix-huitième de +dragons qui sont en Italie, deux cents; en tout cinq mille cinq cents +hommes, commandés par les généraux Baraguey d'Hilliers, Veaux, Vial et +Murat. + +En Corse, la quatrième d'infanterie légère, douze cents hommes, +commandés par le général Ménars. + +À Marseille, la neuvième de ligne, dix-huit cents; la quarante-cinquième +_id._, deux mille; vingt-deuxième de chasseurs, quatre cents; deux +escadrons du dix-huitième dragons qui sont dans le midi, deux cents; en +tout quatre mille quatre cents hommes, commandés par les généraux Bon +et -------. + +À Toulon, sur les vaisseaux de guerre, la dix-huitième de ligne, deux +mille; vingt-cinquième _id._, deux mille; trente-deuxième _id._, deux +mille; soixante-quinzième _id._, deux mille; troisième dragons, quatre +cents; quinzième _id._, quatre cents; en tout huit mille huit cents +hommes, commandés par les généraux Brune, Rampon, Pigeon et Leclerc. + +À Nice et à Antibes, la deuxième d'infanterie légère, quinze cents +hommes. + +Ce qui formerait un total de vingt-quatre mille six cents hommes +d'infanterie, et de deux mille huit cents de cavalerie. + +Les demi-brigades, avec leurs compagnies de canonniers. + +La cavalerie, avec les harnois et sans chevaux, et chaque cavalier armé +d'un fusil. Tous les corps avec leur dépôt, cent cartouches par homme; +de l'eau pour les bâtimens, pour un mois; des vivres pour deux. + +Il faudrait que ces troupes fussent embarquées dans ces différens ports, +et prêtes à partir au commencement de floréal, pour se rendre dans le +golfe d'Ajaccio, et réunies et prêtes à partir de ce golfe avant la fin +de floréal. + +Il faudrait joindre à ces troupes soixante pièces d'artillerie de +campagne, quarante grosses bouches à feu de siége, deux compagnies de +mineurs, un bataillon d'artillerie, deux compagnies d'ouvriers, un +bataillon de pontonniers, qui seraient embarqués dans les ports d'Italie +et de France de la manière suivante: + +À Marseille, vingt obusiers de six pouces, quatre pièces de 12, trois +cents coups à tirer par pièce, deux compagnies d'artillerie à pied. + +À Civita-Vecchia, deux obusiers de 6 pouces, deux pièces de 8, deux +pièces de 12, trois cents coups par pièce; une compagnie d'artillerie à +cheval, une compagnie d'artillerie de ligne, commandés par le général +Sugny. + +À Gênes, quatre obusiers de 6 pouces, quatre pièces de 8, quatre pièces +de 12, douze pièces de 3, cinq cents coups à tirer par pièce; deux +compagnies d'artillerie à chenal, deux _id._ d'artillerie de ligne. + +À Nice et Antibes, vingt pièces de 24, six mortiers à la Gomère, de 12 +pouces, cinq cents coups à tirer par pièce, deux compagnies d'artillerie +de ligne, commandées par le général Dommartin. + +À Toulon, six obusiers de 6 pouces, six pièces de 8, six pièces de 12, +quatre mortiers à la Gomère de 12 pouces, quatre _id._ de 6, cinq cents +coups à tirer par pièce, quatre compagnies d'artillerie à pied, deux +compagnies d'artillerie à cheval. + +À Civita-Vecchia, le général Masséna peut être chargé de noliser les +bâtimens les plus grands qu'il trouvera dans ce port, d'y embarquer les +troupes et ladite artillerie, et les faire partir sur-le-champ pour se +rendre et rester jusqu'à nouvel ordre dans le port d'Ajaccio: on peut +prendre, sur les contributions de Rome, de quoi subvenir aux frais de +cet embarquement. On doit spécialement y affecter les galères du pape +qui seraient dans le cas de tenir la mer. + +Le général qui commande dans la Cisalpine peut exécuter le même ordre à +Gênes, et le général Baraguey d'Hilliers peut s'y rendre à cet effet; il +faut, au préalable, envoyer l'argent nécessaire. + +On demandera au directoire exécutif de la république cisalpine deux +galères, qui serviront à aider, à transporter les troupes et à escorter +le convoi. + +Quant à Nice, Antibes et Marseille, il faut que le ministre de la +marine: + +1°. Frête les plus gros bâtimens de commerce, suffisamment pour porter +les troupes et l'artillerie désignées ci-dessus; + +2°. Travaille aux approvisionnement nécessaires; + +3°. Que le ministre de la guerre donne ordre pour y faire passer les +troupes ci-dessus, avec l'artillerie et autres approvisionnemens. + +Nous avons à Toulon six vaisseaux de guerre, des frégates, des +corvettes; il faudrait y joindre six tartanes canonnières. + +Tous ces bâtimens réunis seraient dans le cas de porter la partie des +troupes qui doit être embarquée à Toulon. + +Cette escadre, selon le rapport du ministre de la marine, sera, sous +quinze jours, prête à partir; mais elle manque entièrement de matelots. +Il n'y aura donc qu'a noliser et mettre l'embargo sur les bâtimens +nécessaires au transport de l'artillerie. + +Pour réussir dans cette expédition, on doit calculer sur une dépense +extraordinaire de cinq millions, sans compter les dépenses ordinaires +tant pour l'approvisionnement, armement et solde de l'escadre, que pour +la solde, nourriture et habillement des troupes, que pour les dépenses +de l'artillerie et du génie, auxquelles il est indispensable de pourvoir +en effectif; ce qui forme donc une somme de huit à neuf millions qu'il +faudrait que le gouvernement déboursât d'ici au 20 germinal. + +Paris, le 7 ventose an 6 (7 mars 1798). + +_Instruction pour la commission chargée de l'inspection de la côte de la +Méditerranée_ (proposée par Bonaparte au directoire exécutif). + +Le premier soin de la commission doit être de conférer à Toulon avec +les chefs du port, et de prendre toutes les mesures pour que les six +vaisseaux de guerre, les quatre frégates qui s'y trouvent, les quatre +frégates que le citoyen Perrée amène avec lui d'Ancône, six corvettes, +six chaloupes canonnières, six tartanes canonnières et quatre bombardes +portant un mortier de 10 ou 12 pouces, ayant à bord pour trois mois de +vivres, soient prêts a partir de la rade de Toulon au 15, ou au plus +tard au 20 germinal. + +On placera sur chaque chaloupe ou tartane canonnière, indépendamment de +ces pièces, un mortier de 4 a 5 pouces. + +2º. Faire prendre les mesures pour que les approvisionnemens pour deux +mois soient embarqués sur lesdits vaisseaux, à raison de six cents +hommes par vaisseau de guerre, deux cent dix par frégate, et cent par +corvette. + +3°. Faire préparer la solde et les vivres, également pour trois mois, +pour l'escadre de l'amiral Brueys, de manière que cette escadre puisse, +le 15 germinal, sortir de quarantaine pour reprendre la mer. + +4°. Faire armer _le Conquérant,_ les gabares, les vieilles frégates, +etc., en flûte, de manière à pouvoir porter le supplément de dix mille +hommes que doit embarquer le port de Toulon, dans le cas où l'amiral +Brueys ne rejoindrait pas à temps. + +5°. Donner des ordres pour que l'on embarque sur-le-champ à bord des six +vaisseaux de guerre et des six frégates ou gabares, vingt pièces de 24 +en bronze, avec deux affûts, un porte-voix, cinq ou six cents coups à +tirer par pièce. + +Dix mortiers à la Gomère, de 12 pouces; dix _id._, de 8 pouces, avec +cinq cents coups à tirer par mortier; double crapaud et les camions +nécessaires pour transporter les mortiers; six forges pour rougir les +boulets, avec leurs soufflets et leurs ustensiles; quatre millions de +cartouches avec les pierres à feu, en proportion; vingt mille fusils; +trente mortiers de 4 à 5 pouces, ayant chacun six cents coups a tirer, +et tous les ustensiles et approvisionnemens nécessaires à un équipage +de siège de quarante bouches à feu; spécialement une grande quantité +d'objets pour artifices. + +_Nota_. Une partie de ces objets est portée sur le tableau joint aux +instructions du gouvernement, comme devant être embarqués à Nice ou à +Antibes; mais il sera possible de les faire embarquer sur les vaisseaux +de guerre, si cela ne les obstrue pas trop. + +6°. Faire embarquer sur les vaisseaux de guerre et frégates six obusiers +de campagne, six pièces de 8, six pièces de 12; cinq cents coups à tirer +par pièce. + +7°. Faire transformer en écuries deux ou trois gabares ou autres +bâtimens de transport, de manière a pouvoir transporter deux cent +cinquante chevaux. + +8°. Se procurer et faire embarquer trois paires de boeufs sur chaque +bâtiment de guerre, avec les harnois et les hommes nécessaires, afin de +pouvoir s'en servir pour le transport de l'artillerie. + +9°. La commission fera charger à Antibes ou à Nice, sur deux ou trois +très-gros bâtimens, des approvisionnemens, de manière à ce que toutes +les pièces de campagne de l'équipage qui s'embarque à Civita-Vecchia, +à Gênes, à Nice, à Toulon et à Marseille, et qui se trouve composé de +seize pièces de campagne, seize pièces de 12, seize pièces de 8, seize +pièces de 3, ait sur ces bâtimens un approvisionnement de réserve de +trois cents coups par pièce. + +L'on pourra également faire embarquer à Nice ou à Antibes un supplément +extraordinaire d'artifices, d'outils et autres objets nécessaires au +gros parc de l'armée, indépendamment des onze cents hommes que l'on doit +faire embarquer dans ce port. + +Le général Dommartin donnera les ordres pour toute la partie de +l'artillerie, et fournira les états nécessaires. + +10°. La commission fera mettre l'embargo et nolisera à Marseille de gros +bâtimens en suffisance pour embarquer de quatre à cinq mille hommes, et +des écuries pour deux cents chevaux, et fera en sorte que ces bâtimens +soient approvisionnés d'un mois d'eau, de deux mois de vivres, et que ce +convoi soit prêt à partir de Marseille le 15 germinal. + +11°. La commission correspondra avec le consul de Gênes; elle enverra de +suite, à Gênes, un officier de marine intelligent, qui puisse lui rendre +compte de tout. Indépendamment des 200,000 fr. que le payeur y fait +passer, il y fera passer tous les fonds qui seraient nécessaires. + +12°. La commission ne correspondra qu'avec moi. + +13°. Si l'amiral Brueys arrivait à temps pour pouvoir partir le 20 +germinal, la commission ferait sur-le-champ armer en flûte les six +vaisseaux vénitiens qu'il amène avec lui, ce qui diminuerait d'autant le +convoi. + +14°. La commission correspondra avec le général Vaubois en Corse, pour +l'embarquement des deux mille hommes que ce général a reçu l'ordre du +gouvernement de faire embarquer. Indépendamment des 200,000 fr. que +l'on a envoyés dans cette île, elle y fera passer ce qui pourrait être +nécessaire pour l'établissement d'un hôpital de cinq cents lits et un +magasin de rafraîchissemens que l'ordonnateur de la division de Corse a +reçu ordre d'établir à Ajaccio. + +15°. Indépendamment de tous ces objets, la commission formera à Toulon +et à Marseille un magasin de seize mille paires de souliers, mille +paires de bottes, seize mille chemises, huit mille gibernes, six mille +chapeaux, seize mille paires de bas pour pouvoir être distribués aux +troupes. + +16°. Elle fera également acheter un million de pintes de vin, cent vingt +mille pintes d'eau-de-vie, qu'elle fera charger sur de gros bâtimens, +auxquels elle donnera ordre de se rendre dans le port d'Ajaccio, où ils +resteront sans décharger, jusqu'à nouvel ordre; les équipages ayant de +l'eau pour un mois et des vivres pour deux. + +17°. Le commissaire ordonnateur Sucy ordonnancera toutes les dépenses +relatives aux troupes de terre; le citoyen Leroy, celles relatives +au fret des bâtimens et en général à la marine, et l'on mettra à la +disposition des directeurs d'artillerie les sommes nécessaires pour les +dépenses de l'artillerie. + +18°. Les dix mille hommes qui s'embarqueront à Toulon, les cinq mille +autres qui s'embarqueront à Marseille, et ceux qui s'embarquent à Gênes, +doivent avoir chacun une ambulance avec les chirurgiens, médecins et +approvisionnemens nécessaires. + +19°. Indépendamment du million que le payeur de la commission recevra +demain, la commission recevra, chaque décade, à commencer du 20 ventose, +500,000 fr. jusqu'au 30 germinal. Elle aura soin de garder en réserve, +et pour être employés sur un ordre exprès de moi, 200,000 fr. sur le +million qu'elle touche demain, et 200,000 fr. sur le demi-million +qu'elle touchera chaque décade; ce qui fera, au 30 germinal, qu'il y +aura dans la caisse du payeur un million en réserve. + +Lorsque la commission fera des marchés, elle réservera une partie des +paiemens desdits marchés pour être faits en floréal. + +20°. La commission m'enverra, le plus tôt possible, l'état des sommes +présumées nécessaires pour l'exécution du présent ordre. + +21°. La commission formera une compagnie de vingt-cinq armuriers, avec +leurs outils; deux compagnies d'ouvriers bourgeois de la même formation +que celles de l'artillerie, avec leurs outils, destinées également à +être embarquées. + + + +Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798). + +_Aux commissaires de la trésorerie nationale._ + +J'ai l'honneur de vous envoyer, citoyens, l'arrêté du directoire, +relatif à la commission de la Méditerranée, et que vous m'avez paru +désirer. + +Je joins également l'état des demi-brigades qui se trouvent en ce moment +à Gênes et en Corse. Je désirerais savoir si la solde des troupes est +assurée pour les mois de ventose et germinal. + +BONAPARTE. + + + +_Etat des troupes qui se trouvent dans ce moment-ci en Corse._ + +Dix-neuvième demi-brigade de ligne, deux mille hommes; premier bataillon +de la quatre-vingt-sixième, neuf cents; quatrième d'infanterie légère, +quinze cents; vingt-troisième id., deux mille cent; artillerie, deux +cents: en tout, six mille sept cents hommes. + +_État des troupes qui viennent de recevoir l'ordre de se rendre à +Gênes._ + +Vingt-deuxième d'infanterie légère, quinze cents hommes; treizième de +ligne, deux mille; soixante-neuvième id., dix-sept cents; quatorzième +de dragons, cinq cents; dix-huitième id., deux cents; artillerie, trois +cents: en tout, six mille deux cents hommes. + + + + +Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798). + +_À la commission de l'armement de la Méditerranée._ + +Le citoyen Estève, nommé payeur près de la commission, part ce soir. Il +a des ordres pour toucher 1,300,000 fr. à Toulon. Il a touché ici, et a +fait partir pour Gênes, par un courrier extraordinaire, 200,000 fr., ce +qui fait les 1,500,000 f. que vous deviez toucher dans ce mois. + +J'aurai soin qu'au premier germinal on vous fasse passer 500,000 autres +francs. + +Il est indispensable que vous fassiez partir sur-le-champ, par une +frégate, 200,000 fr. en Corse. J'attends avec intérêt votre première +dépêche. Mettez la plus grande activité dans tous vos travaux. + +Les troupes qui doivent s'embarquer à Toulon sont en marche, et +arriveront vers le 15 germinal. Faites préparer les casernes et les +subsistances. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798). + +_Instruction pour le général Dommartin._ + +L'équipage d'artillerie pour la Méditerranée est composé d'un équipage +de campagne et d'un de siége. + +Il a été ordonné au général Masséna, par un courrier qui est parti le 15 +ventose, de faire embarquer à Civita-Vecchia deux obusiers de 6 pouces, +deux pièces de 8, deux pièces de 12; trois cents coups à tirer par +pièce; une compagnie d'artillerie à cheval, une id. de ligne, un +capitaine faisant fonctions de directeur du parc. + +Il a été ordonné au général Berthier, par un courrier parti le même +soir, de faire embarquer à Gênes le général Sugny, un chef de brigade +d'artillerie, deux compagnies d'artillerie à cheval, deux id. de ligne, +le commissaire des guerres Boinod, des conducteurs et inspecteurs +d'équipages, deux cents charretiers, cinq cents harnois de chevaux +de trait, une compagnie d'ouvriers, une id. de mineurs, une id. de +pontonniers, un bataillon de sapeurs, douze pièces de 3 approvisionnées +à cinq cents coups, quatre obusiers de 6 pouces approvisionnés à trois +cents coups, quatre pièces de 8 id., quatre pièces de 12 approvisionnées +à trois cents coups, deux mortiers à la Gomère de 12 pouces, deux id. +de 6 pouces approvisionnés à cinq cents coups, deux cents outils de +pionniers, un million de cartouches. Vous devez faire embarquer à +Marseille deux obusiers de 6 pouces, quatre pièces de 12, trois cents +coups à tirer par pièce, deux compagnies de ligne; à Toulon, six +obusiers de 6 pouces, six pièces de 8, six pièces de 12, approvisionnées +à trois cents coups par pièce. + +Vous devez faire embarquer à Nice ou à Antibes un double +approvisionnement pour tout l'équipage. + +Vous devez faire également embarquer à Toulon ou à Marseille trois ou +quatre millions de cartouches, avec tout ce qui est nécessaire pour un +équipage de campagne de cette importance. + +Vous devez également faire embarquer un équipage de siége de vingt +pièces de 24, dix mortiers de 12 pouces, dix id. de 8 pouces, vingt ou +trente mortiers de 3 ou 4 pouces; le tout approvisionné à six cents +coups. + +Embarquez le plus d'ouvriers et d'armuriers, munis de leurs outils, +qu'il vous sera possible. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 25 ventose an 6 (15 mars 1798). + +_Au général Berthier._ + +Le courrier qui vous porte cette lettre, mon cher général, porte au +consul de Gênes des lettres de change pour 200,000 fr., afin de subvenir +aux dépenses extraordinaires de l'embarquement, tant pour la marine que +pour l'artillerie et les approvisionnemens extraordinaires de deux mois. + +Il serait nécessaire de faire arranger trois des plus gros bâtimens de +transport, pour servir d'écuries, de manière qu'ils pussent porter, à +eux trois, une centaine de chevaux de cavalerie et une cinquantaine +d'artillerie. Vous feriez alors choisir les chevaux les plus forts et en +meilleur état. + +Si l'on peut trouver à Civita-Vecchia, également pour embarquer, une +centaine de chevaux de cavalerie et une cinquantaine d'artillerie, +donnez-en l'ordre; si on ne le peut pas, on s'en passera. + +Envoyez à Civita-Vecchia un de vos aides-de-camp qui prendra l'état de +situation des troupes qui s'embarquent, de l'artillerie; le nombre, le +nom et le tonnelage des bâtimens. + +Donnez l'ordre, tant à Gênes qu'à Civita-Vecchia, pour que le général de +division ne puisse pas embarquer plus de trois chevaux, le général de +brigade, plus de deux, le chef de brigade plus d'un: vous sentez combien +il est nécessaire de n'avoir que ce qui est strictement nécessaire et +indispensable; mais vous pouvez engager les officiers à embarquer leurs +selles, brides, etc., pour les chevaux qu'ils doivent avoir. + +Je vous ai déjà écrit, je crois, pour que vous teniez tous vos chevaux, +ceux de Leclerc, et cinq à six autres bons chevaux, prêts à partir. + +Vous enverrez également à Gênes, pour être embarquée, la compagnie des +guides qui est dans le Mont-Blanc, ainsi que les douze gardes à cheval +que vous avez gardés avec vous. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 26 ventose an 6 (16 mars 1798). + +_Au ministre de la marine._ + +Je désirerais, citoyen ministre, que vous envoyassiez l'ordre à la +frégate qui est à Cadix de se rendre à Ajaccio en Corse, où elle +attendra les ordres du contre-amiral Duchayla, et que vous en +prévinssiez à Toulon, pour qu'on y fît passer la solde et les vivres +dont elle doit avoir besoin. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 27 ventose an 6(17 mars 1798). + +_Au ministre de la guerre._ + +J'ai reçu, citoyen ministre, votre lettre relative aux adjudans-généraux +Grésieux et Clauzel. Vous pourrez donner des lettres de service au +citoyen Clauzel pour l'armée d'Angleterre, et envoyer le citoyen +Grésieux à Toulon, où il serait employé sur les côtes de la +Méditerranée. + +Je vous demanderai également d'employer l'adjudant-général Jullien à +Marseille, sous les ordres du général Bon. Cet adjudant-général est +actuellement employé à l'armée d'Angleterre. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 27 ventose an 6 (17 mars 1798). + +_Aux commissaires du gouvernement, à Rome._ + +Le directoire exécutif, attachant la plus grande importance à la bonne +organisation et au prompt départ de la division qui doit s'embarquer à +Civita-Vecchia, a jugé à propos d'en confier le commandement au général +Desaix, qui part ce soir même pour s'y rendre en toute diligence. + +Je vous prie de lui faire fournir tout ce dont il peut avoir besoin, et +tous les officiers d'état-major, d'artillerie, du génie, commissaires +des guerres qu'il demandera. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 27 ventose an 6 (17 mars 1798). + +_Note au directoire exécutif._ + +Le général commandant à Berne fera faire le prêt de la deuxième +demi-brigade d'infanterie légère, de la dix-huitième de ligne, de la +vingt-cinquième idem, du troisième régiment de dragons, du quinzième +idem, ainsi que des canonniers attachés à cette division, jusqu'au 13 +germinal. + +Il fera compléter leur armement, leur buffleterie, et, autant qu'il sera +possible, leur habillement. + +Il donnera l'ordre au troisième et au quinzième régimens de dragons, +avec toute l'artillerie de campagne qui est attachée à la division qui +est venue de l'armée d'Italie, de se rendre, par le chemin le plus +court, à Toulon. + +Le ministre de la guerre donnera l'ordre au général de brigade de +cavalerie Leclerc de se rendre sur-le-champ à Lyon pour prendre le +commandement de ces deux régimens, et les conduire lui-même à Toulon. + +Le général commandant l'armée d'Helvétie incorporera dans la seconde +d'infanterie légère les éclaireurs de la vingt-troisième d'infanterie +légère; après quoi, il donnera l'ordre au général Pigeon de partir +avec la deuxième demi-brigade d'infanterie légère, les dix-huitième +et vingt-cinquième de ligne, pour se rendre à Lyon, où ces corps +s'embarqueront sur le Rhône jusqu'à Avignon, d'où ils se rendront par +terre à Toulon. + +Deux jours après, il donnera l'ordre au général Rampon de partir avec +la trente-deuxième et la soixante-quinzième pour se rendre également à +Lyon, s'y embarquer sur le Rhône jusqu'à Avignon, et se rendre de là par +terre à Toulon. + +Le ministre de la guerre donnera l'ordre au général Lannes de +partir sur-le-champ en poste de Paris, pour se rendre à Lyon avec +l'adjudant-général Lagrange, et prendre toutes les mesures, en se +concertant avec le commandant de cette place, le commissaire-ordonnateur +et celui du directoire exécutif, pour qu'il y ait dans cette ville la +quantité de bateaux et tout ce qui est nécessaire pour embarquer les +troupes ci-dessus, et surveiller ledit embarquement; après quoi, le +général Lannes et le citoyen Lagrange se rendront à Toulon. + +Le ministre de la guerre donnera également les ordres pour qu'il y ait +à Lyon: dix mille paires de souliers, six mille paires de culottes, six +mille chapeaux, quatre mille vestes, dix mille paires de bas, dix mille +chemises, trois mille sacs de peau, trois mille habits, quatorze mille +paires de bottes, pour pouvoir être distribués auxdites troupes, à leur +passage. + +Le général Lannes aura soin de veiller aux distributions, pour qu'elles +se fassent conformément aux besoins de chaque corps. + +Le général commandant l'armée d'Helvétie fera mettre à l'ordre des +demi-brigades ci-dessus désignées, qu'elles vont se rendre à Toulon, +d'où elles partiront pour une opération extrêmement essentielle, et +qu'elles trouveront à Toulon le général Bonaparte, sous les ordres +duquel elles continueront d'être. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 27 ventôse an 6 (17 mars 1798). + +_Au président du directoire exécutif._ + +Je vous ferai passer, citoyen président, la réponse de la trésorerie à +la demande que je lui avais faite si la solde était assurée pour les +troupes qui se rendent en Corse et à Gênes. + +La caisse de l'armée d'Italie a bien de la peine à subvenir aux dépenses +des corps qui sont dans ce pays. + +Je crois qu'il serait nécessaire que le directoire prit l'arrêté +ci-joint: + +ARRÊTÉ. + +ART. 1er. La trésorerie nationale fera sur-le-champ passer à son payeur, +en Corse, la solde pour les troupes qui y sont, pour les mois de nivose, +pluviose et ventose. + +2. L'ordonnateur de la marine à Toulon fera partir une corvette pour +porter lesdits fonds. + +Pour cet effet, il en remettra les sommes au payeur de la marine à +Toulon, qui les fera passer en Corse par un aviso. + +3. La trésorerie nationale fera solder a Gênes, dons le plus court +délai, aux troupes qui s'y trouvent, la solde des mois de ventose et +germinal. + + + +_Etat des troupes qui sont en Corse._ + +La quatrième d'infanterie légère, quinze cents hommes; la +vingt-troisième _id._, deux mille cent; la dix-neuvième de ligne, +dix-huit cents; un bataillon de la quatre-vingt-sixième _id._, huit +cents; artillerie, trois cents: en tout, six mille cinq, cents hommes. + + + +_Etat des troupes qui sont à Gênes, sous les ordres du général Baraguey +d'Hilliers._ + +La vingt-deuxième d'infanterie légère, quinze cents hommes; la treizième +de ligne, deux mille; la soixante-neuvième _id._, dix-huit cents; le +quatorzième de dragons, cinq cents; le dix-huitième _id._, deux cents; +artillerie, deux cents: en tout, six mille deux cents hommes. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 2 germinal an 6 (22 mars 1798). + +_Au ministre des finances._ + +La commission chargée de l'armement de la côte de la Méditerranée doit +recevoir 500,000 fr. cette décade-ci. Je désirerais, citoyen ministre, +être informé si la trésorerie a donné des ordres pour cet objet. + +Je vous prierais de faire réserver sur cette somme 50,000 f., pour être +mis à la disposition du général Dufalga, commandant l'arme du génie, +attaché à ladite commission, lesquels 50,000 fr. doivent être soldés à +Paris. + +Je vous prie également de donner des ordres pour que la trésorerie +fasse passer des fonds pour solder les troupes qui sont dans les deux +départemens de Liamone et du Golo, qui sont arriérées de trois mois. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 3 germinal an 6 (23 mars 1798). + +_Au ministre de la guerre._ + +Je vous prie, citoyen ministre, de donner l'ordre au général de brigade +Gardane, qui est à Paris, de se rendre à Toulon, où il s'adressera au +général Dommartin, chez lequel il trouvera de nouveaux ordres. + +Je vous prie de donner les mêmes ordres au général Verdier, qui est à +Toulouse; au général de brigade Davoust, qui est dans ce moment-ci a +Paris, de se rendre à Marseille, pour y prendre le commandement de la +cavalerie qui se réunit dans cette ville, où il sera sous les ordres du +général Bon; et au général de division Dumas de se rendre à Toulon, où +il recevra de nouveaux ordres. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 5 germinal an 6 (25 mars 1798). + +_À la commission chargée de l'approvisionnement de la Méditerranée._ + +J'ai reçu, citoyens, la lettre que vous m'avez envoyée par un courrier +extraordinaire. + +J'ai vu avec plaisir l'état satisfaisant de l'escadre. J'aurais désiré +avoir également l'état des galères ou bâtimens de transport que vous +avez arrêtés à Toulon, pour l'embarquement de dix mille hommes. + +Les troupes arriveront avant le 15 germinal; il est nécessaire que tout +soit prêt à partir le 20. + +Si le contre-amiral Brueys n'est point arrivé lorsque vous aurez reçu +cette lettre, vous ferez vos préparatifs pour vous en passer. + +Les six vaisseaux de guerre qui sont en rade: _le Conquérant,_ les +frégates, les briks, doivent, ensemble, porter facilement six mille +hommes. Il ne vous reste donc plus qu'a chercher, à Toulon, des bâtimens +de transport pour quatre mille hommes. + +Si l'escadre du contre-amiral Brueys était arrivée, ou si vous aviez des +nouvelles du jour où elle arrivera, vous n'auriez plus alors besoin de +transports à Toulon. + +Le général Dommartin doit être arrivé. Vous avez déjà, sans doute, +commencé à embarquer l'artillerie. + +Si le citoyen Sucy n'était pas arrivé, cela ne doit pas vous empêcher +de faire tout ce dont il est chargé, appelant auprès de vous un +commissaire-ordonnateur le plus à portée. + +Le payeur, qui doit être arrivé, vous aura apporté l'argent qui vous +était nécessaire; la trésorerie prend ses dispositions pour vous faire +toucher 500,000 fr. cette décade. + +J'attends avec impatience votre premier courrier pour savoir si tout est +prêt, et si les troupes pourront être embarquées le 20 de ce mois. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798). + +_Aux commissaires de la trésorerie nationale._ + +Le ministre des finances, citoyens commissaires, a dû vous prévenir +que, sur les 500,000 fr. de cette décade que vous devez mettre à la +disposition de la commission de la Méditerranée, 50,000 fr. devaient +être soldés, à Paris, au général Dufalga. + +Je vous prie, citoyens commissaires, de vouloir bien faire solder +lesdits 50,000 fr. au général Dufalga, et de donner son reçu en paiement +au payeur de la commission, qui le recevra pour comptant. Le revirement +est tout simple: la lettre du ministre des finances et celle que j'ai +l'honneur de vous écrire, cette commission se trouvant sous mes ordres, +vous y autorisent suffisamment. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 6 germinal on 6 (26 mars 1798). + +_Au ministre des relations extérieures._ + +Ayant besoin, citoyen ministre, pour remplir les intentions du +gouvernement, des citoyens Royer et Belletête, deux jeunes gens qui sont +partis, il y a quelques jours, pour Constantinople, et qui doivent être +actuellement à Toulon, je vous prie de leur envoyer l'ordre de rester à +Toulon. + +Je désirerais également que vous donnassiez l'ordre aux citoyens +Jaubert, Chéry, Lapone, trois jeunes gens les plus avancés à l'école des +langues orientales à Paris, de se rendre à Constantinople, et de leur +envoyer contre-ordre à Toulon, pour qu'ils y attendent de nouveaux +ordres. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798). + +_Au ministre de l'intérieur._ + +Le directeur de l'imprimerie de la république et le citoyen Langlès, +citoyen ministre, sont animés de la plus mauvaise volonté. Je vous prie +de donner l'ordre positif que tous les caractères arabes actuellement +existans, hormis les matrices, soient sur-le-champ emballés, et au +citoyen Langlès l'ordre de les suivre. + +Le citoyen Langlès m'a paru, dans la première conférence que j'ai eue +avec lui, très-disposé à venir; d'ailleurs la république, qui a fait son +éducation et qui l'entretient depuis long-temps, a le droit d'exiger +qu'il obéisse. + +Je vous prie de donner l'ordre que l'on emballe également les caractères +grecs; il y en a, puisque l'on imprime en ce moment Xénophon, et ce +n'est pas un grand mal que le Xénophon soit retardé de trois mois, +pendant lequel temps on fera d'autres caractères, les matrices restant. + +Je vous prie de donner également l'ordre positif d'emballer les +caractères pour trois presses françaises. Il nous suffit d'avoir des +caractères ordinaires. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 6 germinal au 6 (26 mars 1798). + +_Au ministre de l'intérieur._ + +J'ai l'honneur de vous envoyer, citoyen ministre, la lettre du +directoire pour vous. + +Je vous prie en conséquence de vouloir bien donner l'ordre aux citoyens +dont la liste est ci-jointe[3] de se tenir prêts à partir, au premier +ordre qu'ils recevront, pour se rendre à Bordeaux. + +Ceux d'entre eux qui ont des places les conserveront, les appointemens +en seront payés à leur famille. Ils recevront en outre un traitement +extraordinaire et les frais de poste pour la route. + +Je vous prie de donner l'ordre aux citoyens dont la liste est +ci-jointe[4] de se tenir prêts à partir, au premier ordre, pour +Flessingue. Les ingénieurs jouiront d'un traitement pour leurs travaux +extraordinaires. Leur mission n'étant que temporaire, leurs places +doivent leur être conservées. + +BONAPARTE. + +[Footnote 3: Dangés, Duc-la-Chapelle, astronomes; Costaz, Fourier, +Monge, Molard, géomètres; Conté, chef de bataillon des aérostiers; +Thouin, Geoffroi, Delisle, naturalistes; Dolomieu, minéralogiste; +Berthoilet, chimiste; Dupuis, antiquaire.] + +[Footnote 4: Isnard, Lepère, Lepère (Gartien), Lancret, Lefebvre, Chézy, +ingénieur des ponts et chaussées; Panuson, interprète.] + + + +Paris, le 6 germinal an 6 (26 mars 1798). + +_À la commission chargée de l'inspection des côtes de la Méditerranée._ + +Je viens de recevoir, citoyens, des nouvelles du contre-amiral Brueys. +Il est parti de Corfou, le 6 ventose, avec six vaisseaux de guerre +français, six frégates _idem_, cinq vaisseaux de guerre vénitiens, trois +frégates _idem_, deux cutters pris sur les Anglais. + +Le chef de brigade Perrée est parti d'Ancône le 12, avec deux frégates +françaises et deux vénitiennes. + +Il est donc possible que, lorsque vous recevrez cette lettre, l'un et +l'autre soient déjà arrivés, et j'espère que, moyennant votre activité +et les mesures que vous avez prises avec l'ordonnateur Najac, ces +vaisseaux pourront repartir quinze jours après leur arrivée. _Le +Mercure_ est le seul vaisseau, je crois, qui ait besoin de réparation. + +Quant aux vaisseaux vénitiens, s'ils peuvent être armés en guerre tous +les cinq, vous y ferez travailler de suite; et, s'il fallait trop de +temps, vous n'en ferez armer qu'une partie: ainsi, vous n'auriez besoin +d'aucun secours de bâtimens de transport pour porter les dix mille +bommes que vous devez embarquer à Toulon, avec l'artillerie; et, je vous +le répète, le 25 ou même le 20 germinal, tout doit être prêt à partir. + +Plusieurs médecins et officiers généraux ont eu ordre de se rendre à +Toulon: ils s'adresseront à vous, vous leur ferez fournir le logement +et tout ce dont ils auront besoin, et vous leur direz d'attendre de +nouveaux ordres. + +La quatre-vingt-cinquième demi-brigade s'est embarquée le 3 à Lyon, +pour se rendre à Marseille. Le deuxième bataillon du quatrième régiment +d'artillerie s'est embarqué le 5 pour se rendre à Toulon. + +Cinq demi-brigades doivent être, à l'heure qu'il est, embarquées à Lyon, +pour aller par le Rhône jusqu'à Avignon, et de là se rendre à Toulon. + +Conférez avec le commissaire ordonnateur et le général de division +Dugua, pour vous assurer que les subsistances et les cantonnemens de ces +troupes sont assurés. + +Les dix-huitième et trente-deuxième demi-brigades, commandées par le +général Rampon, feront cantonnées au fort Lamalgue, à Lavalette, à +Solier, à Hières et autres villages dans ces environs. + +Les vingt-cinquième et soixante-quinzième, commandées par le général +Gardanne, seront cantonnées à Ollioules, au Bausset, Laseine, +Saint-Lazaire et autres villages environnans. + +La deuxième demi-brigade d'infanterie légère sera cantonnée dans Toulon. +Le général Pigeon aura le commandement de la deuxième demi-brigade +d'infanterie légère. Le général Gardanne commandera la vingt-cinquième +et la soixante-quinzième. Vous placerez les troisième et quinzième +régimens de dragons dans les endroits où il y aura le plus de fourrages. + +Je vous recommande de veiller à ce que les troupes aient tous les jours +du vin ou de l'eau-de-vie, et à ce que les subsistances leur soient +assurées. + +Il me tarde d'avoir un compte détaillé sur tous les ordres contenus dans +les instructions que je vous ai données, ainsi que d'apprendre l'arrivée +et l'état dans lequel se trouve le contre-amiral Brueys. + +Pour n'être pas dans le cas de vous tromper dans vos calculs, vous devez +compter, pour l'embarquement de Toulon, sur douze à treize mille hommes, +compris l'artillerie, les charretiers et les domestiques, et cinq mille +à Marseille. + +Actuellement que le contre-amiral Brueys est arrivé, il sera bon que +vous ménagiez à Toulon de quoi embarquer plutôt mille hommes de plus que +de moins. + +Je vous envoie: + +1°. Des plans et des notes sur la construction d'un ponton qui ne doit +pas peser plus de neuf cents livres; vous en ferez mettre sur-le-champ +trente en construction, avec les poutrelles et ce qui est nécessaire +pour établir le pont. + +2°. L'esquisse d'un petit bateau portant une pièce de 12, et dont la +simple carcasse de doit pas peser plus de dix milliers: vous en ferez +mettre sur-le-champ deux en construction. + +3°. Le mémoire et le projet d'une petite corvette portant une pièce de +24 et plusieurs pièces de 6, laquelle doit se diviser en parties, pour +pouvoir être transportées par terre sur huit diables. Vous en ferez +mettre une sur-le-champ en construction. + +Vous ferez en sorte que les pontons et les deux petits bateaux soient +en état de partir le plus tôt possible. Il les faudrait avoir pour les +premiers jours de floréal. + +Quant à la petite corvette, mettez-la en construction; lorsqu'elle sera +finie, nous nous en servirons. Je sais bien que cela ne peut pas être +avant le milieu de prairial: ce serait un grand bien, s'il était +possible que cela fût plus tôt. + +En vous envoyant ces plans et les mémoires qui les expliquent, je n'ai +pas entendu vous prescrire de n'y faire aucun changement dans le détail. +Le véritable point de vue est de tout sacrifier à la légèreté, afin de +les rendre transportables par terre. + +Je vous prie de remettre la lettre ci-jointe au contre-amiral Brueys, du +moment qu'il arrivera. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798). + +_Au contre-amiral Brueys._ + +Je présume, citoyen général, que vous êtes arrivé à Toulon, puisque +vos dernières dépêches m'apprennent que vous êtes parti de Corfou le 7 +ventose. + +L'on est ici extrêmement satisfait de votre conduite. Il faut que les +bâtimens qui vous ont plusieurs fois porté les ordres du gouvernement +aient été pris. + +Maintenez une sévère quarantaine parmi vos équipages: c'est le plus sûr +moyen d'empêcher la désertion. Tous les ordres ont été donnés pour que +la solde et les vivres leur soient fournis. + +Vous aurez sous vos ordres une des plus belles escadres qui soient +sorties depuis long-temps de Toulon. + +Je compte sur vos six vaisseaux. Vous vous dépêcherez de faire faire les +réparations dont _le Mercure_ pourrait avoir besoin; ce qui, joint aux +six vaisseaux qui sont en ce moment en rade; aux treize frégates, au +_Conquérant_ armé en flûte, et au plus grand nombre des vaisseaux +vénitiens qui seront susceptibles d'être promptement armés, vous mettra +à même de remplir la mission brillante qui vous est destinée. + +Je serai fort aise de vous revoir: j'espère que ce sera dans très-peu de +temps. + +Casabianca partira bientôt pour servir sous vos ordres. Il faut +absolument que vous vous arrangiez de manière à ce que vous puissiez +partir le premier floréal. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798). + +_Au général Lannes._ + +Je reçois, citoyen général, votre dernière lettre de Lyon, du 3 du +courant. J'aurais désiré que vous m'eussiez envoyé l'état de situation +de la quatre-vingt-cinquième, celui des effets qui lui ont été délivrés, +et des notes sur l'esprit qui anime les troupes. + +Ne manquez pas de me l'envoyer le plus tôt possible, ainsi que celui des +demi-brigades qui viennent de Suisse. + +Prévenez le général Dugua à Marseille, et le commissaire ordonnateur +Sucy à Toulon, des mouvemens des troupes, afin qu'ils fassent préparer +tout ce qui leur est nécessaire sur les routes d'Avignon à Marseille et +Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798). + +_Au général Dugua._ + +Les neuvième et quatre-vingt-cinquième demi-brigades de ligne, ainsi que +le vingt-deuxième de chasseurs et le deuxième escadron du dix-huitième +régiment de dragons, se rendent à Marseille, où ils doivent s'embarquer. +Je vous prie, mon cher général, de veiller à ce qu'ils ne manquent de +rien. Le général Bon et le général Davoust sont partis pour commander, +le premier l'infanterie, le second la cavalerie, et l'adjudant-général +Jullien, pour faire les fonctions de chef de l'état-major de cette +division. + +La deuxième d'infanterie légère, les dix-huitième, vingt-cinquième, +trente-deuxième et soixante-quinzième arriveront également sous peu de +jours à Avignon par le Rhône. + +Elles ont ordre de se rendre à Toulon. + +Vous enverrez l'ordre au général Rampon avec, les dix-huitième et +trente-deuxième, de tenir garnison au fort Lamalgue, Solliers, Lavalette +et Hières; à la vingt-cinquième et soixante-quinzième de tenir garnison +à Ollioules, Saint-Lazaire, Lascine et autres villages environnans. +Cette brigade sera commandée par le général Gardanne. + +Vous enverrez l'ordre à la deuxième d'infanterie légère, qui sera +commandée par le général Pigeon, de tenir garnison à Toulon. + +Vous placerez le général Leclerc et deux régimens de dragons qu'il +commande, dans l'endroit le plus favorable pour la subsistance de la +cavalerie, mais de manière à ce qu'ils soient dans un cercle de trois ou +quatre lieues de Toulon. + +Donnez les ordres à votre commissaire-ordonnateur pour que ces troupes +ne manquent de rien, et prévenez le payeur de votre division pour +qu'elles aient leur prêt avec exactitude, qu'elles aient le vin ou +l'eau-de-vie tous les jours. Voyez aussi l'ordonnateur Sucy, le général +Dommartin, l'amiral Blanquet et le citoyen Leroy, qui forment la +commission de la Méditerranée. + +Prévenez vos étapiers d'Avignon à Toulon, afin que ces troupes aient +leur subsistance assurée pendant la route. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 10 germinal an 6 (30 mars 1798). + +_Au citoyen Sucy._ + +Indépendamment, citoyen ordonnateur, de votre qualité de membre de +la commission, vous remplissez plus spécialement les fonctions de +l'ordonnateur en chef de l'armée qui va s'embarquer. + +Je compte assez sur votre discrétion pour vous faire part de suite de la +composition de toute l'armée dont vous êtes chargé, en vous enjoignant +surtout de garder le plus profond silence. + +L'armée sera composée de cinq divisions: + +1°. Les trois demi-brigades qui s'embarquent à Civita-Vecchia, qui ont +ordre d'embarquer avec elles deux commissaires des guerres, un chef de +chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois. + +2°. La division qui s'embarque à Gênes, composée de trois demi-brigades, +et qui a ordre d'embarquer deux commissaires des guerres, un chef de +chaque administration, une ambulance et des vivres pour deux mois. + +3°. Une division qui s'embarque à Toulon, composée de la quatrième +d'infanterie légère, de la dix-huitième et de la trente-deuxième de +ligne; vous y attacherez deux commissaires des guerres, un chef de +chaque administration, une ambulance. + +4°. Une division qui s'embarquera à Marseille, composée des neuvième et +quatre-vingt-cinquième de ligne, à laquelle vous attacherez également +un chef de chaque administration, deux commissaires des guerres et une +ambulance. + +Vous ferez bien attention surtout que la manière dont je viens de +classer les divisions, n'est point par les numéros qu'elles doivent +garder; j'ai suivi leur position géographique; ainsi vous désignerez les +deux divisions qui sont à Toulon, l'une sous le nom de Solliers, l'autre +sous celui de Laseine, sans leur donner aucun numéro. + +Toutes ces troupes, avec un corps de cavalerie et d'artillerie à +proportion, doivent être réunies sur un seul point pour concourir à une +même opération. Il est donc nécessaire que vous ayez avec vous, pour +les employer selon les circonstances, sept à huit bons commissaires des +guerres, un chef d'attelage d'artillerie et huit ou dix hommes entendus, +pour pouvoir, lorsque notre débarquement sera opéré, les charger des +différens services de l'armée, sans cependant leur désigner encore +aucune fonction. + +Le général Dommartin commande l'artillerie de ladite armée; vous vous +entendrez avec lui pour tous les détails. + +Le citoyen Desgenettes est médecin en chef; le citoyen Larrey, +chirurgien en chef. Dix-huit chirurgiens et médecins doivent être +partis, et, a l'heure qu'il est, être rendus à Toulon. Indépendamment +de cela, vous prendrez le plus de chirurgiens et de médecins que vous +pourrez, soit en en faisant venir de l'armée d'Italie, soit en prenant +ceux de quelque mérite, que vous pourriez trouver dans le pays où vous +êtes: vous n'en aurez jamais de trop. + +Vous organiserez aussi une pharmacie, que vous prendrez dans les +hôpitaux de Marseille et de Toulon. + +Chaque vaisseau de guerre ou vaisseau de transport doit avoir sa +pharmacie pour les malades qui pourraient survenir pendant le passage, +et vous devez aussi embarquer une quantité de médicamens proportionnée à +la force de l'armée, qui se trouve être de trente mille hommes. + +Procurez-vous deux ou trois cents infirmiers, huit ou dix bons +directeurs d'hôpitaux, un bon architecte, douze ou quinze maçons, cinq +ou six garde-magasins, et un agent en chef des hôpitaux. Vous avez là +dessus liberté toute entière. Dans les instructions de la commission, +j'ai demandé beaucoup de souliers; indépendamment des besoins qu'aura la +troupe au moment de l'embarquement, il faudra encore y suppléer jusqu'à +ce que nous ayons pu faire des établissemens dans le pays où nous +allons. + +Le payeur général sera le citoyen Estève. Il faut qu'il y ait autant +de payeurs qu'il y a de divisions, indépendamment des bureaux et des +payeurs qui peuvent lui devenir nécessaires. + +N'oubliez pas de vous procurer quelques artistes vétérinaires. + +Le général de division ne pourra embarquer que trois chevaux, le général +de brigade deux, et tous les officiers qui eut le droit d'avoir des +chevaux, un; le commissaire ordonnateur, trois, et les commissaires des +guerres en chef, un; les administrateurs, aucun; mais tout le monde a la +liberté d'embarquer le nombre de selles et de palfreniers que la loi lui +accorde. + +Faites-vous rendre compte s'il y a des tentes dans l'arrondissement où +vous vous trouvez: s'il y en avait, il faudrait les faire mettre en +état: je désirerais en avoir un millier. + +Le deuxième bataillon du quatrième régiment s'est embarqué le 5 à Lyon, +pour Avignon. Ainsi, il sera déjà rendu à Toulon quand vous recevrez +cette lettre. + +J'ai donné ordre que l'on embarque cinquante chevaux d'artillerie à +Civita-Vecchia, cinquante à Gênes. Nous en embarquerons le plus que nous +pourrons à Toulon et à Marseille. Dans les instructions que j'ai données +à la commission, cet article de l'artillerie est spécialement détaillé. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 11 germinal an 6 (31 mars 1798). + +_Au ministre des finances._ + +Vous devez remettre, citoyen ministre, pour cette décade, 500,000 fr. à +la disposition de la commission chargée de l'inspection des côtes de la +Méditerranée. Je désirerais que la trésorerie pût faire partir demain +des lettres de change pour 200,000 francs sur Gênes, et faire passer +300,000 francs à Toulon. + +La solde des troupes qui s'embarquent à Gênes est arriérée. Il serait +nécessaire que la trésorerie fit passer au payeur de la division du +général Baraguey-d'Hilliers à Gênes 400,000 fr., pour payer cette +division jusqu'au premier germinal. + +J'ai un courrier tout prêt, qui porterait les lettres de change pour +ces 600,000 fr. Il serait fort essentiel à nos opérations que cela pût +partir demain. + +Je vous prie aussi de donner des ordres pour qu'elle fasse passer de +l'argent pour la solde des troupes qui sont en Corse. Il faudrait au +moins 300,000 fr. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (a avril 1798). _Au général +Baraguey-d'Hilliers._ Le consul recevra, citoyen général, par un +courrier que j'expédierai demain, 600,000 fr., ce qui, joint aux 200,000 +fr. que j'ai déjà fait passer, fournira les sommes nécessaires a +l'embarquement. + +Faites-moi passer, par le retour de mon courrier: + +1°. L'état de situation des bâtimens, le nombre des tonneaux et de +l'équipage de chaque bâtiment, avec le nombre d'hommes et le nombre de +chaque corps que chaque bâtiment transporte. + +2°. L'état de situation de votre division, le nom de votre payeur, de +vos deux commissaires des guerres, de vos deux adjudans généraux, et +des officiers d'artillerie et de génie attachés à l'état-major de la +division. + +Tâchez d'embarquer avec vous le plus de chirurgiens et de médecins que +vous pourrez, français ou italiens; quatre médecins, douze chirurgiens, +indépendamment des chirurgiens des corps et de l'ambulance, ne seraient +pas trop. + +Embarquez huit ou dix armuriers avec leurs outils, français ou italiens, +et des calfats, charrons, serruriers, le plus que vous pourrez vous en +procurer. + +J'écris au général Berthier de vous faire passer trois mille fusils, +s'il peut se les procurer. + +Ne partez pas sans de nouveaux, ordres. + +Faites en sorte d'avoir plutôt trois ou quatre jours de vivres de plus +que de moins. Tenez la main à ce que l'on n'embarque rien d'inutile. +Vous ne pouvez embarquer pour vous que trois chevaux, les généraux de +brigade deux, et les autres officiers qui ont le droit d'avoir des +chevaux, un; mais chacun embarquera ses selles et ses palfreniers. + +Laissez à Gênes un officier supérieur par corps composant votre +division, afin de réunir dans cette ville tous vos hommes sortant des +hôpitaux; et, toutes les fois qu'il y en aura cent, on leur donnera +des ordres pour vous rejoindre. Les officiers peuvent également donner +rendez-vous à Gênes à leurs domestiques, et gros bagages, qu'ils ne +pourraient pas embarquer avec eux. + +Embarquez tous les dépôts actuellement existans. + +J'imagine que vous menez avec vous Parthouneaux. J'écris à Berthier de +vous envoyer Almeyras, qui est un fort bon adjudant-général. + +Faites-moi connaître, par le retour du courrier, l'état exact et par +corps de tout ce qui serait dû aux soldats. + +Ayez avec vous trois bons directeurs d'hôpitaux et une centaine de bons +infirmiers. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 8 (2 avril 1798). + +_Au général Lannes._ + +Je vous envoie, citoyen général, des lettres pour le payeur de la +division qui vient de Suisse, pour le payeur de Lyon et de deux autres +départemens. + +Vous ferez donner à Lyon la solde aux troupes jusqu'au 15 de ce mois. +Si la division n'avait point à Lyon de payeur, vous chargeriez un des +quartiers-maîtres d'en faire les fonctions et de recevoir l'argent que +la trésorerie donne ordre de remettre entre ses mains pour subvenir aux +dépenses ultérieures du prêt. + +Ayez soin, en m'envoyant l'état de situation de chaque corps, de +m'instruire jusqu'à quel jour les soldats ont été payés, ainsi que de la +quantité d'effets qui a été distribuée a chaque corps et ce qui pourrait +leur manquer encore. Surtout ayez bien soin de completter l'armement. + +Voyez le commandant de l'artillerie à Lyon, pour vous informer quand +partiront les différens objets que le général Dommartin doit lui avoir +demandés, et pressez-le le plus que vous pourrez. Voyez les salles +d'armes. Faites partir le plus tôt possible dix ou douze mille bons +fusils avec autant de sabres, et deux mille selles et brides de hussards +et même de dragons. + +Il faut que tous ces différens objets soient à Avignon le 25 de ce mois. +Vous préviendrez le général Dommartin de tout ce qui partira, afin qu'il +prenne ses mesures pour que, d'Avignon, le tout se rende de suite à +Toulon. + +Instruisez moi de tout dans le plus grand détail. + +Envoyez l'adjudant-général Lagrange à Grenoble, pour connaître le jour +où les différens objets que le général Dommartin a dû demander, seront +arrivés a Avignon et pressez le départ du tout. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798). + +_Au général Brune._ + +Je profite du départ de Suchet pour vous écrire deux mots. J'ai expédié +à Rome un courrier extraordinaire il y a trois heures: il était chargé +d'une lettre pour Berthier ou vous. + +J'imagine que Berthier, en vous remettant le commandement de l'armée, +vous communiquera les renseignemens sur les embarcations qui se font à +Civita-Vecchia et à Gênes. Comme il est extrêmement essentiel que +ces embarquemens n'éprouvent aucun retard, je vous les recommande +spécialement. Il paraît que celui de Gênes va assez bien, mais celui de +Civita-Vecchia est bien arriéré. + +Aidez Dessaix, à qui le directoire a confié le commandement des troupes +qui s'embarquent a Civita-Vecchia. + +Vous avez beaucoup à faire dans le pays où vous êtes. J'espère que ce +sera le passage d'où vous viendrez me rejoindre pour donner le dernier +coup de main à la plus grande entreprise qui ait encore été exécutée +parmi les hommes. + +Entourez-vous d'hommes à talens et forts. + +Je vous recommande de protéger l'observatoire de Milan, et, entre +autres, Oriani, qui se plaint de la conduite que l'on tient à son égard: +c'est le meilleur géomètre qu'il y ait eu. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798). + +_Au général Schawenbourg._ + +La trésorerie donne ordre, citoyen général, à son payeur à Berne, de +faire passer 3,000,000 à Lyon. J'expédie l'ordre de la trésorerie par un +courrier extraordinaire. + +Comme ces 3,000,000 sont destinés à l'armée d'Angleterre, je vous serai +obligé de me faire connaître le jour où ils pourront arriver à Lyon, et +en quelle monnaie. Il serait nécessaire que, le plus possible, ce fût en +monnaie de France. + +La trésorerie donne ordre de les faire partir en toute diligence. Je +vous prierai d'activer par tous les moyens possibles leur arrivée à Lyon +avant le 20 de ce mois. + +Je suis fort aise, citoyen général, que cette circonstance m'ait fourni +l'occasion de correspondre avec vous et de vous témoigner l'estime et la +considération distinguée avec laquelle je suis, + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798). + +_Au citoyen Belleville._ + +J'ai reçu, citoyen, vos dernières lettres. Je ferai partir, par un +courrier extraordinaire, des lettres de change pour 600,000 fr. Elles +ne sont payables que dans un mois; mais vous vous arrangerez pour avoir +tout de suite de l'argent comptant. + +Quatre cent mille fr. sont destinés pour la solde des troupes, et +200,000 pour l'extraordinaire de l'expédition. Le payeur de la division +du général Baraguey-d'Hilliers rendra compte des 400,000 fr. à la +trésorerie, et vous rendrez compte à la commission à Toulon des autres +200,000. + +J'espère que, moyennant cet argent, vous pourrez subvenir à toutes les +dépenses de l'opération, puisque vous ne paierez que quinze jours de +nolis aux bâtimens. Vous savez qu'il est avantageux qu'il ne soit payé +en définitif qu'à la fin de l'expédition. Vous avez parfaitement fait de +noliser par mois. + +J'ai trouvé que 16 fr. par tonneau était excessivement cher. Vous devez +trouver quelques biscuits à Tortone ou à Milan: j'en ai fait faire une +très-grande quantité; cela économiserait d'autant. + +Sur les 400,000 fr. que j'envoie sur la solde, vous devez retenir une +décade, laquelle ne doit être donnée que lorsqu'on sera embarqué. + +J'écris à Berthier qu'il vous fasse remettre le présent que j'ai destiné +au marquis de Gallo. Il doit valoir 100,000 fr.; vous le vendrez; mais +faites en sorte que l'on ne sache pas que c'était ce que l'on destinait +à M. de Gallo, afin que cela ne fasse pas un mauvais effet. L'argent +provenant de ces diamans sera mis dans la caisse du payeur de cette +division, pour les événement extraordinaires, et on n'en disposera que +pour subvenir aux dépenses que pourrait nécessiter un nouveau relâche +dans quelque port, et sur mon ordre. + +Le convoi ne partira que d'après de nouveaux ordres; mais je vous +conjure de faire en sorte qu'il puisse partir dans les premiers jours de +floréal, et que les deux mois de vivres soient bien complets, et qu'il y +ait plutôt pour quatre ou cinq jours de plus que de moins. + +Spécifiez qui doit nourrir les équipages, et que dans tous les cas leur +subsistance soit assurée pour deux mois. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798). + +_Au général Berthier._ + +Vous ferez remettre, mon cher général, à Belleville, le présent que +j'avais destiné pour M. de Gallo. Il s'en servira pour faire de +l'argent. Les circonstances présentes et le besoin que nous en avons +pour l'expédition de la Méditerranée, sont d'une importance majeure. +Gardez le plus profond secret, afin que cela ne produise pas un mauvais +effet. + +Je vous prie de donner l'ordre au citoyen Monge et à tous les ingénieurs +des ponts et chaussées, ou géographes qui sont à l'armée, de se rendre +à Gênes, pour y être embarqués sous les ordres du général +Baraguey-d'Hilliers. + +Faites-lui passer trois bons directeurs d'hôpital, une centaine +d'infirmiers, et les médecins et chirurgiens qu'il vous demandera. + +Voyez aussi, je vous prie, s'il ne serait pas possible de faire passer, +de Milan ou de Tortone, 3,000 fusils, pour être embarqués à Gênes. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (2 avril 1798). + +_Au général Desaix._ + +Par la lettre que je reçois de Monge, citoyen général, du 30 ventose, je +vois qu'il sera impossible que vous soyez prêt pour le 30 germinal. Dans +ce cas-là, continuez toujours vos préparatifs, et tâchez d'être-prêt +pour le 20 floréal époque à laquelle je vous Enverrai de nouveaux +ordres. + +Je préfère, si cela est possible, que vous vous embarquiez sur les plus +gros bâtimens, ayant les vivres et tout ce qui vous est nécessaire, et +retardiez d'une ou deux décades pour vous les procurer, à vous voir +passer en Corse sur de petits bateaux. + +Ou je viendrai vous prendre à Civita-Vecchia, ou je vous enverrai des +frégates pour vous escorter et vous conduire à l'endroit où il sera +nécessaire. + +Tâchez de vous procurer à Rome deux ou trois mille fusils; faites-les +transporter à Civita-Vecchia; embarquez-les sur votre convoi, ou, si +cela vous encombre et exige de nouveaux moyens de transport, nous l'es +ferons venir après. + +Vous ne devez avancer aux patrons que tout juste ce qu'il leur faut pour +commencer l'opération. On leur soldera tous les mois le nolis de leurs +bâtimens. + +Spécifiez qui doit nourrir les équipages, et que, dans tous les cas, +leur subsistance leur soit assurée pour deux mois. + +Le contre-amiral Brueys est arrivé à Toulon; là, à Marseille et à Gênes, +les affaires vont parfaitement. + +Je compte partir de Paris le 26 de ce mois. + +Si vous envoyez des courriers, il sera nécessaire qu'ils s'adressent, à +Lyon, au général Lannes, ou, dans le cas qu'il n'y soit plus, au général +commandant, qui saura seul si je suis passé, afin de se diriger sur +Toulon ou sur Paris. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 germinal an 6 (3 avril 1798). + +_Au citoyen Monge._ + +J'ai reçu, mon cher Monge, votre lettre du 30 ventose. Desaix doit être +arrivé. Je vous prie de lui remettre la lettre ci-jointe. Je ne compte +que sur vous et sur lui pour l'embarquement de Civita-Vecchia. J'ai +envoyé d'ici de l'argent, afin de vous décharger entièrement de +l'embarquement à Gênes. + +Je compte sur l'imprimerie arabe de la Propagande et sur vous, dussé-je +remonter le Tibre avec l'escadre pour vous prendre. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au même._ + +J'apprends à l'instant qu'un courrier part pour Rome. Je vous écris +deux mots: j'ai reçu votre lettre du 8. J'ai appris avec plaisir que +l'embarquement de Civita-Vecchia avançait. + +J'envoie l'ordre, par un courrier extraordinaire, à Toulon, a une +frégate armée en flûte, de se tendre a Civita-Vecchia; elle pourra +embarquer quatre cents hommes et servira à embarquer Desaix, auquel vous +direz de m'envoyer un courrier extraordinaire pour m'instruire de sa +position au 1er floréal. + +Nous aurons avec nous un tiers de l'institut et des instrumens de +toute espèce. Je vous recommande spécialement l'imprimerie arabe de la +Propagande. + +Si Faypoult voulait être des nôtres, il pourrait nous être bien utile +là-bas. Les choses sont ici assez tranquilles. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_À la commission chargée de l'inspection des côtes de la Méditerranée._ + +Je vous prie, citoyens, de m'envoyer par le retour du courrier, 1°. +l'état des vaisseaux de guerre, de leurs vivres et de leurs équipages +qui se trouvent en rade et prêts à partir au 1er floréal, avec le nombre +d'hommes que chacun peut porter; + +2°. Les bâtimens de guerre armés en flûte, le nombre d'hommes, +d'équipages, et la quantité de monde que chacun peut embarquer; + +3°. L'état de l'artillerie, ou embarquée, ou qui pourra être embarquée +pour le 1er floréal; + +4°. La situation des vivres et des approvisionnemens pour la troupe de +passage, pendant deux mois, qui se trouvera embarquée au 1er floréal; + +5°. La quantité d'eau que chaque bâtiment aura à bord au 1er floréal; + +6°. Le transport, avec le nombre d'équipages, le nombre d'hommes que +chacun doit porter, qui seront prêts à partir au 1er. floréal, tant a +Marseille qu'à Toulon, et la quantité de vivres et d'eau que chacun aura +à bord; + +7°. Le nom des officiers de génie, d'artillerie, commissaires des +guerres, généraux, troupes d'artillerie, demi-brigades qui seront +arrivés à Marseille ou à Toulon, au jour où ledit état sera fait, ainsi +que les sommes qui seront dues à ces différens corps. + +Le courrier part aujourd'hui 16 à dix heures du soir; il arrivera le 20, +avant minuit, à Toulon. Je vous prie de le faire partir dans la journée +du 21, afin qu'il soit de retour, au plus tard, le 25. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au citoyen Belleville._ + +La division du général Baraguey-d'Hilliers, qui s'embarque à Gênes, ne +se monte pas à plus de six mille hommes, et cependant le convoi composé +de soixante-six bâtimens, dont vous m'avez envoyé l'état, porte de douze +à treize mille tonneaux. Un bâtiment peut porter un homme par tonneau, +sans aucune espèce d'inconvénient. Je vous prie de faire l'essai et de +vous assurer du nombre d'hommes que chaque bâtiment peut porter: car si +c'est un inconvénient de trop resserrer les hommes, c'en serait un aussi +de trop les diviser et d'employer plus de transports qu'il ne faut. Je +m'en rapporte là-dessus à votre expérience. + +S'il arrivait que ces bâtimens ne pussent pas porter davantage d'hommes, +mais pussent porter davantage d'artillerie, je vous prierais d'y faire +embarquer, sans augmenter le convoi, un second million de cartouches, +et jusqu'à la concurrence de dix mortiers de 12 pouces, dix _id._ de 8 +pouces, dix pièces de 24, approvisionnés tous à cinq cents coups, avec +double affût. + +Vous ne manquez pas a Gênes de ces différens objets d'artillerie, qui, +en tout cas, seraient bien vite arrivés de Tortone. Vous aurez soin de +m'instruire de ce que vous pourrez faire là-dessus, et d'en envoyer +l'état circonstancié au général Dommartin. Ce que vous embarquerez de +ces objets diminuera d'autant l'embarquement que nous sommes obligés de +faire de notre équipage de siége. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_À la commission chargée de inspection des côtes de la Méditerranée._ + +La trésorerie, citoyens, vous fait passer exactement l'argent qui vous +est destiné: vous devez n'avoir aucune inquiétude sur cet objet, et +pousser vos travaux avec la plus grande activité. Il est indispensable +que l'escadre du contre-amiral Brueys et celle qui est en rade avec tous +les transports soient prêtes à partir au 1er floréal. + +La frégate armée en flûte reçoit l'ordre, par le courrier, de se rendre +à Civita-Vecchia, pour embarquer du monde dans ce port. Il est urgent +qu'elle parte le plus promptement possible. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au général Dommartin._ + +Je vois avec peine, citoyen général, que tous les préparatifs que vous +faites, pour vous procurer de l'artillerie, traîneront en longueur. +Voyez à prendre à Toulon, Antibes, Marseille et Nice, ce qui vous serait +nécessaire. Il y a, à Nice, toutes les pièces de 24 que vous pourrez +désirer. Il y a sur la côte de la Méditerranée plus de soixante mortiers +à la Gomère. Il faut être prêt à partir dans les premiers jours de +floréal: vous sentez bien que les bombes que vous faites faire dans les +foyers du Forez, ne peuvent être prêtes pour cette époque. + +Faites-moi connaître par le retour de mon courrier, dans le plus grand +détail, dans quelle situation vous vous trouverez au moment où vous +m'écrirez, quelles sont les pièces ou autres effets qui sont embarqués, +et où se trouvent les objets qui ne le sont pas. + +J'ai écrit au général Lannes pour qu'il ait à activer, de Lyon et +Grenoble, les demandes que vous avez faites. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au ministre de la marine._ + +Vous avez ordonné, citoyen ministre, il y a un mois, à l'ordonnateur +Najac d'armer en flûte une vieille frégate pour servir au transport des +troupes: je vous prie de faire donner l'ordre à cette frégate de se +rendre à Civita-Vecchia, où elle servira à embarquer une partie des +troupes qui ont ordre de s'y embarquer. Elle servira en même temps pour +l'escorte du convoi. Elle embarquera le général qui commande cette +expédition, duquel elle recevra des ordres pour toute la destination +du convoi. Il serait nécessaire que cette frégate partît le plus tôt +possible. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au Ministre de la guerre._ + +Il serait nécessaire, citoyen ministre, d'avoir à Toulon vingt mille +fusils pour l'opération qu'y a commandée le gouvernement. Comme il n'y +en a pas dans cette place, ni à Marseille, je vous prie de les faire +partir le plus tôt possible de Lyon ou de Saint-Etienne. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 16 germinal an 6 (5 avril 1798). + +_Au général Brune._ + +Je vous prie, général, de faire partir, par un courrier extraordinaire, +la lettre ci-jointe pour le citoyen Belleville. Je désirerais que +le citoyen Belleville fit embarquer à Gênes dix pièces de 2, vingt +mortiers, à cinq cents coups par pièce, si les bâtimens du convoi y +peuvent suffire. + +Je vous prie de lui fournir, soit de Tortone, ou même de Gênes, les +effets d'artillerie dont il peut avoir besoin. + +Je vous recommande, mon cher général, d'accélérer de tous vos +moyens l'embarquement de Civita-Vecchia. Il ne faudrait pas que cet +embarquement retardât nos opérations. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 18 germinal an 6 (7 avril 1798). + +_Au citoyen Belleville._ + +Je vous envoie, citoyen consul, la lettre que vous écrit la trésorerie, +avec l'envoi de lettres de change pour quarante-huit mille piastres; +sous trois jours je vous enverrai le reste, jusqu'au complément de +600,000 fr. + +Je vous ai écrit tous ces jours-ci. Je vous prie, par le retour de mon +courrier, de m'instruire dans le plus grand détail de la situation dans +laquelle vous vous trouverez au 1er. floréal, et de me l'expédier de +suite. Je lui donne l'ordre de ne pas rester plus de vingt-quatre heures +à Gênes. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798). + +_Au général Berthier._ + +Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles, mon cher général; mais les +dernières nouvelles que j'ai reçues de Monge, le 8 germinal, étaient +assez satisfaisantes. + +Le général de division ne peut embarquer que trois chevaux, le général +de brigade, deux, et les deux autres officiers qui ont droit à des +chevaux, un. Il faut tenir la main a l'exécution du dit ordre. + +Si vous pouvez faire embarquer cinquante chevaux d'artillerie et cent +chevaux de cavalerie, vous ferez embarquer les cent meilleurs chevaux du +septième régiment de hussards, ayant soin de les donner tous à un même +escadron, et tenir la main à ce que, sous ce prétexte, les officiers +de cavalerie ne fassent passer tous leurs chevaux, de sorte qu'au +commencement du débarquement, vous ayez cent hommes de cavalerie à +mettre à terre. + +Les chevaux restans du septième régiment de hussards et du vingtième +de dragons, seront donnés aux autres corps de cavalerie de l'armée; en +embarquant le harnachement, vous aurez soin que, sous quelque prétexte +que ce soit, il ne reste aucun homme du septième et du vingtième en +Italie. Faites compléter la musique de vos différentes demi-brigades. +Donnez-en une à la vingt-unième d'infanterie légère, s'il n'y en a pas. + +Ayez soin qu'il ne manque point de tambours. Si cela était, vous +pourriez vous en faire donner dans les corps qui restent à Rome. + +Faites donner un drapeau à chaque bataillon de la vingt-unième +d'infanterie légère. Ayez soin que les lieutenans et les sous-officiers +d'infanterie légère soient armés de fusils, ainsi que les sous-officiers +de ligne. Faites armer de fusils les canonniers. + +J'avais ordonné, dans le temps, que chaque corps eût un certain nombre +de sapeurs, avec des haches et des outils. Assurez-vous que cet ordre +est exécuté. + +_La Courageuse_, frégate armée en flûte, qui peut porter six cents +hommes, doit être partie de Toulon, pour se rendre à Civita-Vecchia. +Cela servira à vous embarquer. + +Tout étant prêt à Toulon, Marseille et Gênes, je compte partir dans six +jours. J'y serai dans les premiers jours de floréal. Envoyez-moi un +courrier pour Lyon. Il s'informera chez le général commandant où je +suis. + +Je désirerais aussi que vous m'en envoyassiez un en droite ligne à +Toulon, qui me fît connaître la situation dans laquelle vous vous +trouverez au 1er floréal, pour que je vous envoie des ordres en +conséquence. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798). + +_Au général Brune._ + +Il était resté en Italie, citoyen général, vingt-cinq hommes de mes +guides à cheval, soit aux hôpitaux, soit en détachement avec le général +Berthier; je vous prie de leur donner l'ordre de se rendre à Gênes, où +ils s'embarqueront avec le général Baraguey-d'Hilliers. + +Je vous prie aussi de faire partir pour Gênes tous les hommes qui +resteraient des demi-brigades suivantes: deuxième d'infanterie légère, +vingt-deuxième _id._; dix-huitième, vingt-cinquième, trente-deuxième, +soixante-quinzième, neuvième, quatre-vingt-cinquième, treizième, +soixante-neuvième de ligne; quatorzième, quinzième, dix-huitième +régimens de dragons; vingt-deuxième de chasseurs. + +Et de faire rendre à Civita-Vecchia ceux des vingt-unième d'infanterie +légère, soixante-unième, quatre-vingt-huitième de ligne; septième +régiment de hussards, vingtième _idem_ de dragons. + +Ces hommes s'embarqueront à la suite des divisions qui s'embarquent à +Gênes et à Civita-Vecchia; et quand même ces divisions seraient parties, +leurs dépôts resteront à Gênes et à Civita-Vecchia, de manière que +lorsqu'il y aura cent hommes réunis, on pourra les faire partir pour +rejoindre au lieu où se rend ledit embarquement. + +Les quatorzième et dix-huitième de dragons et le septième de hussards +laissent leurs chevaux sans hommes à Gênes et à Civita-Vecchia. Envoyer +des détachemens des différens corps de cavalerie qui ont le plus +d'hommes à pied. Vous trouverez dans les régimens de dragons, des +chevaux qui pourront remonter votre grosse cavalerie. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 20 germinal an 6 (9 avril 1798) + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +J'imagine, citoyen général, qu'à l'heure qu'il est, l'embarquement de +Gênes doit être prêt. + +J'avais écrit au général Berthier, en date du 25 ventose, pour qu'il +fît préparer des bâtimens capables de porter cent cinquante chevaux, +indépendamment de ceux des états-majors. + +Vous ferez choisir cinquante chevaux des plus forts d'artillerie et cent +des meilleurs chevaux du quatorzième de dragons. Vous aurez surtout bien +soin que ces chevaux montent les hommes d'un même escadron, et que les +officiers de cavalerie n'en profitent point pour faire passer leurs +chevaux, de manière qu'au moment du débarquement, vous ayez un escadron +tout monté pour votre service. + +Vous ferez préparer en outre des bâtimens pour porter les chevaux de +l'état-major, si vous ne croyez pas plus convenable de les embarquer +dans les mêmes bâtimens où s'embarquent les officiers. Au reste, ce ne +doit pas être un objet, puisque je ne calcule pas que cela puisse passer +vingt ou vingt-cinq chevaux. + +Les chevaux restans des quatorzième et dix-huitième de dragons seront +donnés à des détachemens de différens régimens qui sont en Italie, +auxquels ils seront distribués; bien entendu que vous aurez soin de +faire embarquer les selles et tout le harnachement. + +Vous aurez soin que le quatorzième et le dix-huitième de dragons ne +laissent aucun homme en Italie, et que tout soit embarqué. Faites +completter la musique de vos différentes demi-brigades. Donnez-en une à +la vingt-deuxième d'infanterie légère, si elle n'en a pas. + +Donnez trois drapeaux à la vingt-deuxième d'infanterie légère. Ayez soin +que les lieutenans et les sous-officiers d'infanterie légère aient des +fusils, ainsi que les sous-officiers des demi-brigades de bataille. +Faites donner à l'artillerie à pied des fusils. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 21 germinal an 6 (10 avril 1798). + +_Au général Regnier._ + +Le général de division Regnier se rendra à Lyon; il y verra le général +de brigade Lannes; il s'informera si les objets d'artillerie, qui ont +été demandés par le général Dommartin, sont partis de Lyon. + +Il verra le commandant de l'artillerie et le directeur des transports, +pour activer le départ des objets demandés. + +Il m'écrira de Lyon pour me rendre compte de tout ce qu'il aura fait. + +Il se rendra à Grenoble pour activer également le départ des objets +d'artillerie qui auraient été demandés par le général Dommartin. + +Arrivé à Avignon, il fera faire toutes les dispositions nécessaires pour +que tous les objets d'artillerie qui arriveraient dans cette ville, +soient sur-le-champ mis en route pour Toulon. + +Avant de partir pour Paris, il verra le général Dufalga, pour avoir de +lui la note de tous les effets qui sont partis ou doivent partir de +Paris, et le jour où ils passent à Lyon ou à Avignon. + +Il préviendra les directeurs des transports de ces deux villes, afin que +ces objets n'éprouvent aucun retard. + +De là il se rendra à Marseille, où il attendra de nouveaux ordres. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798). + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 11, avec les états qui y +étaient joints. Le courrier porte au citoyen Belleville le restant +des sommes pour completter 800,000 fr., y compris le premier envoi de +200,000 fr. + +Je trouve que quatorze mille tonneaux pour sept mille hommes, c'est +trop. Dans les embarquemens que nous faisons à Toulon et à Brest, l'on +ne compte qu'un tonneau par homme; 16 fr. par tonneau, c'est encore +trop cher: nous ne payons que la moitié sur l'Océan et à Marseille. +Une décade d'avance pour les nolis suffit. Le reste sera payé lors de +l'arrivée. + +Six cent quatre-vingts francs par navire pour les arrangemens me +paraissent aussi trop cher. + +Pourvu que le prêt soit payé à jour, à l'instant qu'on s'embarque, l'on +pourra se passer de deux mois d'avance. + +Il résulte, que les 800,000 fr. que Belleville a touchés doivent faire +votre embarquement, puisque vous en portez la valeur à 1,500,000 fr., +et que vous y comprenez 260,000 fr. pour deux mois de prêt d'avance, +400,000 fr. pour le nolis de deux mois; en tout 660,000 fr. +d'économisés. + +Il sera facile d'économiser 40 ou 60,000 fr. sur le reste. S'il vous est +possible d'avoir deux décades de prêt au moment de votre embarquement, +ce sera un grand bien. S'il reste une queue de 100,000 fr. à devoir aux +fournisseurs, cela serait payé à Paris. + +J'espère donc qu'au 1er floréal vous serez prêt à partir. Dans quatre +jours, je vous expédierai un courrier, avec l'ordre, qui devra être +exécuté, quelle que soit la position où vous vous trouverez. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798) + +_Au citoyen Belleville._ + +Je vous en voie, citoyen consul, une lettre de la trésorerie nationale +avec des lettres de change pour 20,000 piastres. Ainsi, voilà 800,000 +fr. que vous avez reçus pour l'embarquement. Cela doit vous suffire: +d'ailleurs les diamans que vous vendez vous mettront peut-être à même de +pouvoir prendre 200,000 fr., s'il est nécessaire, et enfin s'il y avait +un reste de compte de 100,000 francs dû aux fournisseurs, cela serait +payé à Paris. + +Dans quatre jours, j'enverrai l'ordre pour le départ du convoi: il faut +que tout soit prêt à partir le 1er floréal. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 22 germinal an 6 (11 avril 1798). + +_Au général Lannes._ + +J'ai reçu, citoyen général, la lettre que m'a remise votre aide-de-camp. +3,000,000 sont partis en poste, le 18 de ce mois, de Berne pour Lyon. +Vous trouverez ci-joint l'ordre de la trésorerie à son payeur de Lyon, +de les faire passer sur-le-champ à Toulon. + +Vous ferez embarquer ce convoi sur le Rhône; vous vous rendrez avec lui +à Avignon, d'où vous le ferez partir en toute diligence, de Lyon pour +Toulon. Vous m'instruirez du jour de votre départ de Lyon, et des +différentes espèces qui composent le convoi de 3,000,000. + +Lorsque votre convoi sera parti d'Avignon, et que vous aurez pris toutes +les mesures nécessaires pour la sûreté de son transport, vous vous +rendrez à Marseille, où vous attendrez de nouveaux ordres. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798). + +_Au ministre des finances._ + +Je vous prie, citoyen ministre, de faire nommer par la trésorerie +nationale un contrôleur auprès du payeur de la commission de la +Méditerranée. Je vous recommanderai, pour cette place, le citoyen +Poussielgue, qui est actuellement à Paris, et qui a été long-temps +employé dans votre ministère. + +Je désirerais que sur les 600,000 fr. que vous devez mettre, cette +décade, à la disposition de la commission de la Méditerranée, vous +fissiez remettre, à Paris, au général Dufalga, commandant le génie de +l'armement de la Méditerranée, 500,000 fr. pour dépenses de ce corps, +instrumens, etc.; et 100,000 fr. à ma disposition à toucher à Paris. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798). + +_Au ministre des relations étrangères._ + +Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien donner l'ordre +au citoyen Magallou, consul de la république au Caire, de partir +sur-le-champ pour se rendre le 3 floréal à Marseille, où il recevra de +nouveaux ordres. + +Ce consul réclame 30,000 fr. qui lui sont dus par votre département, +dont les comptes ne sont pas encore apurés. Je désirerais que vous lui +fissiez donner un à-compte de moitié. + +Je vous prie de donner également l'ordre au citoyen Venture de partir +sur-le-champ pour Toulon, où il recevra de nouveaux ordres. Je +désirerais que vous lui fissiez donner les frais de poste, et que vous +lui assurassiez la place qu'il a dans votre département, en faisant +toucher à sa famille les appointemens qu'il a. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 23 germinal an 6 (12 avril 1798). + +_Au ministre de la marine._ + +Je désirerais, citoyen ministre, que vous ordonnassiez à une de nos +bonnes frégates de partir de Toulon pour se rendre à Gênes, et prendre +sous son escorte le convoi qui est prêt à partir de cette ville. Elle +prendra à son bord le général de division qui commande le convoi, de qui +elle recevra des ordres pour sa destination. + +Je vous prie également de donner l'ordre pour qu'on fasse partir pour +Ajaccio, en Corse, neuf des plus gros bâtimens de transport qui sont à +Toulon, pour embarquer les troupes qui doivent partir d'Ajaccio. Ils +y attendront de nouveaux ordres. Ils pourraient partir sous l'escorte +d'une corvette. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 24 germinal an 6 (13 avril 1798). + +_Au vice-amiral Brueys._ + +Le directoire exécutif, citoyen général, voulant récompenser les +services que vous lui avez rendus dans la Méditerranée, où vous naviguez +depuis quinze mois, vous a nommé au grade de vice-amiral. Vous recevrez +incessamment votre nomination ainsi que votre brevet. + +Une frégate reçoit ordre de partir pour Gênes, pour escorter le convoi +qui doit partir de cette ville; il est nécessaire qu'elle soit commandée +par un homme de tête. + +Les chefs de division Decrés et Thevenard doivent être arrivés. Le +citoyen Ganteaume et deux autres officiers de marine partent après +demain de Paris. Nous organiserons l'escadre avant de partir, de manière +à ce qu'elle puisse être digne de la grande mission qu'elle va remplir. + +Je ne doute pas que, grâce à votre activité, tout ne soit prêt à partir +dans les premiers jours de floréal. J'imagine qu'à l'heure qu'il est +vous avez l'artillerie, les vivres et l'eau à bord, et qu'il n'y a plus +qu'à y mettre les hommes. + +Il est indispensable d'avoir avec l'escadre le plus de corvettes et +d'avisos qu'il sera possible. J'imagine que toutes les corvettes et tous +les avisos qui étaient de l'armée d'Italie et sous vos ordres, sont dans +ce moment à Livourne ou à Gênes. Envoyez par la frégate qui part l'ordre +à tous ceux qui sont à Gênes, de partir pour escorter le convoi, à tous +ceux qui sont à Livourne ou ailleurs, de se rendre à Civita-Vecchia, où +ils seront sous les ordres de la frégate qui s'y rendra de Toulon, et +serviront à escorter le convoi. + +Faites rallier à Toulon toutes les corvettes qui seraient disséminées +dans nos différens ports. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 24 germinal an 6 (13 avril 1798). + +_Note remise au directoire._ + +Dans notre position, nous devons faire à l'Angleterre une guerre sûre, +et nous le pouvons. + +Que nous soyons en paix ou en guerre, il nous faut quarante ou cinquante +millions pour réorganiser notre marine. + +Notre armée de terre n'en sera ni plus ni moins forte, au lieu que la +guerre oblige l'Angleterre à faire des préparatifs immenses qui ruinent +ses finances, détruisent l'esprit de commerce et changent absolument la +constitution et les moeurs de ce peuple. + +Nous devons employer tout l'été à armer notre escadre de Brest, à faire +exercer nos matelots dans la rade, à achever les vaisseaux qui sont en +construction à Rochefort, à Lorient et à Brest. + +Si l'on met quelque activité dans ces travaux, nous pouvons espérer +d'avoir au mois de septembre, trente-cinq vaisseaux à Brest, y compris +les quatre ou cinq nouveaux que l'on peut construire à Lorient et à +Rochefort. + +Nous aurons, vers la fin du mois, dans les différens ports de la +Manche, près de deux cents chaloupes canonnières. Il faut les placer à +Cherbourg, au Havre, à Boulogne, à Dunkerque et à Ostende, et employer +tout l'été à emmariner nos soldats. + +En continuant à donner à la commission des côtes de la Manche 300,000 +fr. par décade, nous pouvons faire construire deux cents autres +chaloupes d'une dimension plus forte et propre à transporter des +chevaux. + +Nous aurions donc, au mois de septembre, quatre cents chaloupes +canonnières à Boulogne, et trente-cinq vaisseaux de guerre à Brest. + +Les Hollandais peuvent également avoir dans cet intervalle douze +vaisseaux de guerre au Texel. + +Nous avons dans la Méditerranée deux espèces de vaisseaux: + +Douze vaisseaux de construction française qui peuvent, d'ici au mois de +septembre, être augmentés de deux nouveaux; + +Neuf vaisseaux de construction vénitienne. + +Il serait possible, après l'expédition, que le gouvernement projetât +dans la Méditerranée de faire passer les quatorze vaisseaux à Brest et +de garder dans la Méditerranée, simplement les neuf vaisseaux vénitiens; +ce qui nous ferait, dans le courant des mois d'octobre ou de novembre, +cinquante vaisseaux de guerre français à Brest, et presque autant de +frégates. + +Il serait possible alors de transporter quarante mille hommes sur le +point de l'Angleterre que l'on voudrait, en évitant même un combat +naval, si l'ennemi était plus fort, dans le temps que quarante mille +hommes menaceraient de partir sur les quatre cents chaloupes canonnières +et autant de bateaux pêcheurs de Boulogne, et que l'escadre hollandaise +et dix mille hommes de transport menaceraient de se porter en Écosse. + +L'invasion en Angleterre, exécutée de cette manière, et dans les mois de +novembre et de décembre, serait presque certaine. + +L'Angleterre s'épuiserait par un effort immense et qui ne la garantirait +pas de notre invasion. + +En effet, l'expédition dans l'Orient obligera l'ennemi à envoyer six +vaisseaux de guerre de plus dans l'Inde et peut-être le double de +frégates a l'embouchure de la mer Rouge. Elle serait obligée d'avoir de +vingt-deux à vingt-cinq vaisseaux à l'embouchure de la Méditerranée, +soixante vaisseaux devant Brest, et douze devant le Texel, ce qui ferait +un total de trois cents vaisseaux de guerre, sans compter ceux qu'elle +a aujourd'hui en Amérique et aux Indes, sans compter dix ou douze +vaisseaux de cinquante canons, avec une vingtaine de frégates, qu'elle +serait obligée d'avoir pour s'opposer à l'invasion de Boulogne. + +Nous nous conserverions toujours maîtres de la Méditerranée, puisque +nous y aurions neuf vaisseaux de construction vénitienne. + +Il y aurait encore un moyen d'augmenter nos forces dans cette mer; ce +serait de faire céder par l'Espagne trois vaisseaux de guerre et trois +frégates à la république ligurienne: cette république ne peut plus être +aujourd'hui qu'un département de la France. Elle a plus de vingt mille +excellens marins. + +Il est d'une très-bonne politique de la part de la France de favoriser +et d'exiger même que la république ligurienne ait quelques vaisseaux de +guerre. + +Si l'on prévoit des difficultés à ce que l'Espagne cède à nous ou à la +république ligurienne trois vaisseaux de guerre, je croirais utile que +nous-mêmes nous rendissions à la république ligurienne trois des neuf +vaisseaux que nous avons pris aux Vénitiens, et que nous exigeassions +qu'ils en construisissent trois autres. C'est une bonne escadre, montée +par de bons marins, que nous nous trouverons avoir gagnée. Avec l'argent +que nous aurons des Liguriens, nous ferons faire à Toulon trois bons +vaisseaux de notre construction, car les vaisseaux de construction +vénitienne exigent autant de matelots qu'un bon vaisseau de 74; et des +matelots, voilà notre partie faible. + +Dans les événemens futurs qui peuvent arriver, il nous est extrêmement +avantageux que les trois républiques d'Italie qui doivent balancer les +forces du roi de Naples et du grand-duc de Toscane, aient une marine +plus forte que celle du roi de Naples. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 24 germinal an 6 (l3 avril 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Je ne mène avec moi, citoyens directeurs, dans l'expédition de la +Méditerranée, que deux mille cinq cents hommes de cavalerie sans +chevaux. Cela fait donc deux mille cinq cents chevaux qui seront +distribués aux autres régimens de cavalerie de la république. + +Mais, dans le pays où nous allons, on peut compter facilement sur dix ou +douze mille très-bons chevaux. + +Je crois donc qu'il serait nécessaire de faire embarquer quatre ou cinq +régimens de cavalerie sans chevaux, et remonter avec les chevaux desdits +régimens les hommes que nous avons à pied dans les différens dépôts. + +Je désirerais que le gouvernement ordonnât au premier régiment de +cavalerie de se rendre à Gênes pour y être embarqué avec ses selles et +sans chevaux; au vingt-quatrième régiment de chasseurs, de s'embarquer à +Civita-Vecchia avec ses selles et sans chevaux; au onzième de hussards, +de se rendre à Toulon, de s'y embarquer avec ses selles et sans chevaux; +aux deux régimens de chasseurs qui ont le plus d'hommes à pied, de se +rendre à Toulon pour s'y embarquer. + +Faire distribuer les chevaux: 1°. du vingt-quatrième régiment de +chasseurs, du neuvième d'hussards, du vingtième de dragons, qui +s'embarquent à Civita-Vecchia; 2°. du quatorzième de dragons, du +premier de cavalerie, de deux escadrons du dix-huitième de dragons qui +s'embarquent a Gênes, ces six régimens faisant ensemble à peu près +dix-huit cents chevaux; aux cinquième et onzième régimens de cavalerie, +premier d'hussards, quinzième, dix-neuvième, vingt-cinquième régimens de +chasseurs; et comme ces régimens n'ont pas plus de douze cents hommes à +pied, il serait nécessaire d'envoyer en Italie des régimens de chasseurs +et d'hussards de ceux qui ont le plus d'hommes à pied. Cela servirait +d'ailleurs à renouveler les régimens qui sont en Italie depuis +long-temps et qui s'ennuient d'y être. + +Il faudrait distribuer les chevaux du vingt-deuxième régiment de +chasseurs, des deux escadrons du dix-huitième de dragons, du troisième +et quinzième de dragons, du onzième d'hussards, formant seize cents +chevaux, et de deux régimens de chasseurs que je demande, aux régimens +de la république qui en ont le plus besoin, et dès-lors envoyer dans la +huitième division des détachemens d'hommes à pied des régimens auxquels +on veut les donner, pour les prendre. + +Je crois qu'il serait nécessaire d'envoyer en Italie un officier général +inspecteur de cavalerie, uniquement chargé de la distribution desdits +chevaux, afin qu'il n'y ait point de perte pour la république. + +Je crois qu'il serait également nécessaire d'en envoyer un dans la +huitième division, uniquement chargé de la même opération: sans quoi, je +prévois que les trois quarts des chevaux seront dilapidés. + +En prenant toutes ces précautions, nous nous trouverons avoir très-peu +d'hommes à pied, à nos dépôts. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 25 germinal an 6 (14 avril 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +J'ai reçu, citoyen président, le dernier arrêté que le directoire a +pris, relatif à l'armement de la Méditerranée. + +Je désirerais: + +1°. Une lettre du directoire qui autorisât le citoyen Monge, commissaire +du gouvernement à Rome, à s'embarquer avec le général Desaix, comme +savant attaché à l'expédition. + +2°. Avoir avec moi le citoyen Peyron, qui a été longtemps employé auprès +de Tippoo Sultan, en qualité d'agent du roi. On essaierait de le faire +passer aux Indes pour renouveler nos intelligences dans ce pays. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 27 germinal an 6 (16 avril 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Le général d'artillerie Andréossi, citoyen président, qui était +directeur de l'équipage des ponts de l'armée d'Italie, serait nécessaire +à l'expédition de la Méditerranée. Il est, dans ce moment, employé dans +la commission des côtes de l'Océan. Vous pourriez le remplacer dans +cette commission par un autre général du génie ou d'artillerie, soit par +le général Debelle, soit par le général Dulanloy, soit par les généraux +Marescot ou Sorbier. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798). + +_Au général Lannes._ + +D'après les renseignemens que j'ai reçus de Berne, citoyen général, les +3,000,000 doivent arriver au plus tard le 30 de ce mois à Lyon. Il est +indispensable qu'ils ne s'y arrêtent que douze heures, pour en faire la +vérification, et que vous ne vous couchiez pas qu'ils ne soient partis. + +Dès l'instant que les 3,000,000 seront arrivés, vous m'en expédierez la +nouvelle par un courrier extraordinaire. + +Comme j'ai des nouvelles que cet argent est parti de Berne en toute +diligence, faites préparer des bateaux en toute diligence pour le +transport. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798). + +_À la commission chargée de l'armement de la Méditerranée._ + +Les citoyens Sucy et Blanquet sont arrivés hier, et mon courrier, +Lesimple, est arrivé ce matin. + +Les différens états de situation que vous m'avez envoyés sont +satisfaisans, et incessamment vous recevrez les ordres pour +l'embarquement. + +Vous ne devez avoir aucune inquiétude pour l'argent, les dispositions +sont faites depuis long-temps pour qu'il arrive dix millions dans les +caisses du payeur de la marine à Toulon: 2,500,000 fr. existans dans la +caisse, du 20 ventose; 683,000 fr. qu'il a dû recevoir depuis, dont les +ordres étaient envoyés par la trésorerie précédemment à cette époque; +655,000 fr. que la trésorerie a fait des dispositions, au 29 ventose, +pour faire passer à Toulon. + +Le 5 germinal, on a envoyé des ordres pour faire passer 941,525 fr. + +Le 15 germinal, 670,000 fr. + +Le 25 germinal, 1,050,000 fr. + +La trésorerie a donné des ordres pour que 3,000,000 se rendissent à +Toulon; ils doivent être arrivés dans cette ville, à l'heure qu'il est. + +Vous ne devez donc avoir aucune espèce d'inquiétude; vous voyez que les +200,000 fr. qui sont nécessaires à la solde de l'amiral Brueys; + +Les 4,500,000 fr. que doit avoir la commission pour ventose, germinal et +floréal; + +Les 700,000 fr. pour le service des deux mois du port, et 1,500,000 fr. +pour les dépenses extraordinaires de l'ordonnateur, et spécialement +les deux mois d'avance aux matelots; Les 600,000 fr. pour la solde des +troupes de terre, et 600,000 pour la Corse, sont assurés. + +Marchez hardiment, rassurez les fournisseurs, et n'ayez aucune +inquiétude. + +Je viens moi-même de me rendre à la trésorerie avec le ministre des +finances, et j'ai vérifié que tous ces fonds sont en pleine marche pour +Toulon. + +Faites connaître la présente lettre a l'ordonnateur Najac, dont les +services et le zèle sont appréciés par le gouvernement. + +Les fonds qui existent dans ce moment-ci, soit dans la caisse d'Estève, +soit dans celle du payeur de la marine, doivent être employés à lever +tous les obstacles qui s'opposeraient à vos approvisionnemens. + +Les matelots de l'escadre du vice-amiral Brueys seront soldés avant le +départ et à l'instant où les trois millions de Berne seront arrivés; ce +qui sera avant le 5 floréal. + +Il faut que le général Dommartin fasse embarquer sur-le-champ son +artillerie, de manière qu'au 5 floréal, il n'y ait plus aucun chariot à +embarquer. + +Il faut qu'il emporte le plus de charrettes qu'il pourra; qu'il fasse +embarquer sur-le-champ toutes les cartouches, et les fasse distribuer +par chaque vaisseau de guerre. + +Le capitaine Perrin, qui est un excellent artificier, doit se tenir prêt +à partir. + +Il est impossible d'attendre le convoi de marine jusqu'au 15 floréal; +qu'un membre de la commission s'y rende sur-le-champ, et que l'on prenne +toutes les mesures pour qu'il soit prêt le 6. + +Si l'on n'a pas tout le biscuit nécessaire, et que l'on ne puisse pas se +le procurer, l'on embarquera de la farine pour l'équivalent. + +Si tous les bâtimens pour les chevaux ne sont pas prêts à partir, il +suffit d'en avoir pour cent cinquante, à Marseille, et l'on continuera +toujours pour les autres qui viendront après. + +Vous ferez prévenir les généraux commandans à Marseille et à Toulon de +se tenir prêts à s'embarquer le 5 floréal. + +Vous enverrez l'ordre par un courrier à Nice et à Antibes, pour que tous +les bâtimens que vous y avez fait préparer se rendent sur-le-champ à +Toulon, où il serait à désirer qu'ils fussent arrivés avant le 5 ou le 6 +floréal. + +Enfin, vous recevrez les ordres par le courrier prochain, de faire +embarquer à Marseille et à Toulon, le 5 floréal, et de se trouver prêt à +partir le 7 ou le 8, tel qu'on se trouvera. Tout ce qui ne sera pas prêt +sera l'objet d'un second convoi. + +Je vous promets qu'avant cette époque, tout l'argent ci-dessus désigné +sera en caisse à Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798). + +_Au vice-amiral Brueys._ + +J'ai reçu, citoyen général, les différentes lettres que vous m'avez +écrites. + +Le gouvernement a une entière confiance en vous, et ce ne seront pas +quelques têtes folles, payées peut-être par nos ennemis pour semer le +trouble dans nos escadres et nos armées, qui pourront le faire changer +d'opinion. Maintenez une sévère discipline. + +Dans la première décade de floréal, je serai à votre bord. Faites-moi +préparer un bon lit comme pour un homme qui sera malade toute la +traversée. + +Le général Berthier, chef de l'état-major; le général Dufalga, +commandant du génie; le général Dommartin, commandant l'artillerie; +le commissaire ordonnateur Sucy; l'ordonnateur de la marine Leroy; le +payeur général de l'armée (Estève); le médecin et le chirurgien en chef +(Desgenettes et Larrey) seront a votre bord. + +J'aurai avec mois huit ou dix aides-de-camp. + +Berthier aura deux ou trois adjudans-généraux et cinq ou six adjoints à +l'état-major. + +Faites de bonnes provisions. + +Faites mettre à l'ordre de l'escadre, de ma part, qu'avant de partir les +matelots seront satisfaits. + +Il faut que tout ce qui doit partir de Toulon soit prêt à lever l'ancre +le 8 floréal. + +J'imagine que vous avez des avisos au détroit de Gibraltar et aux îles +Saint-Pierre. Si vous n'en avez pas, envoyez-en sur-le-champ, avec +ordre de venir vous instruire de ce qu'il y aurait de nouveau aux îles +Saint-Pierre; où ils apprendront si vous êtes passé, et dans le cas où +vous ne le seriez pas encore, et qu'il y ait quelque chose d'important à +vous faire connaître, ils se dirigeront sur Ajaccio, et dans le cas où +vous ne seriez pas arrivé, ils feront route sur Toulon. Si vous étiez +passé aux îles Saint-Pierre, ils trouveront là des nouvelles de la route +qu'ils devront faire pour vous trouver. + +Je vous recommande surtout d'avoir le plus d'avisos possible. Je crois +qu'une douzaine ne serait pas trop. + +Comme vous êtes le seul auquel, j'ai écrit que je dois me rendre à +Toulon, il est inutile de le dire. + +Je crois indispensable que nous montions _l'Orient_, qui est le vaisseau +à trois ponts. Vous donnerez vos ordres en conséquence. + +J'écris à l'ordonnateur de faire entrer dans la grande rade les treize +bâtimens de guerre, les frégates et les avisos, et de les mettre sous +votre commandement immédiat. + +Je lui donne l'ordre également de faire mettre le vaisseau _l'Orient_ +en quarantaine, afin que vous puissiez le monter, et d'y mettre pour +garnison tous ceux des hommes de la sixième demi-brigade que vous avez +amenés de Corfou. + +Vous répartirez sur le vaisseau _l'Orient_ une partie de l'équipage du +_Guillaume Tell_ ou des autres vaisseaux. + +Vous sentez qu'il est essentiel que le vaisseau amiral ne soit pas le +plus mal équipagé. + +BONAPARTE. + +_P.S._ Je vous fais passer un arrêté du directoire, que vous ne devez +communiquer à personne. + +Je vous enverrai par un courrier qui partira dans vingt-quatre heures, +différens ordres pour l'organisation de l'escadre. Je vous le répète, il +faut que tout soit prêt à partir du 6 au 7 floréal. + + + +Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798). + +_Au commissaire ordonnateur Najac._ + +Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un arrêté du directoire exécutif; +le général Brueys seul en a connaissance. Vous devez garder le plus +grand secret. Répandez le bruit que le ministre de la marine va se +rendre à Toulon, et faites en conséquence préparer un logement qui sera +pour moi. + +Donnez des ordres pour que les vaisseaux dont l'état est ci-joint, se +rendent sur-le-champ dans la grande rade, où ils seront sous les ordres +immédiats du général Brueys. + +Mettez le vaisseau _l'Orient_ en quarantaine, afin que le vice-amiral +Brueys puisse le monter de suite. + +Vous pourrez en retirer les garnisons, pour les répartir sur les autres +bâtimens. + +Prenez vos mesures pour que les vaisseaux _le Dubois_ et _le Causse_ +soient armés en flûtes, et que les frégates _la Muiron, la Carrère, la +Léoben, la Mantoue, la Montenotte, la Sensible_ soient également armées +en flûtes. + +Faites embarquer, tant sur les vaisseaux de l'escadre que sur les +vaisseaux armés en flûtes, les vivres, savoir: + +Trois mois pour les équipages. + +Deux mois pour les hommes de passage. + +Deux mois d'eau pour tout le monde. + +Un mois d'eau suffira pour les frégates armées en flûtes, s'il n'est pas +possible de faire autrement. + +Tâchez d'avoir des transports pour pouvoir embarquer, à Toulon, trois ou +quatre cents chevaux. + +Je vous recommande spécialement, citoyen ordonnateur, d'employer tous +vos soins pour que l'escadre soit prête à partir et à lever l'ancre le 6 +ou le 7 floréal. + +La flotte qui va partir de Toulon est due au zèle que vous avez montré +dans toutes les circonstances. Je renouvellerai votre connaissance avec +un plaisir particulier, et je me ferai un devoir de faire connaître au +gouvernement les obligations que l'on vous a. + +Vous ne manquerez pas d'argent; avant le 5 floréal vous aurez reçu cinq +ou six millions. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 28 germinal an 6 (17 avril 1798.) + +_Au général Dufalga._ + +Vous voudrez bien, général, donner l'ordre à tous les savans, ouvriers, +artistes, et officiers du génie, de partir le plus tôt possible pour +se rendre à Lyon, où il est indispensable qu'ils soient arrivés le 4 +floréal. + +Vous vous adresserez au général Berthier, chef de l'état-major de +l'armée d'Angleterre, qui vous donnera des passeports pour chacun d'eux. +Vous partirez vous-même, de manière à être arrivé à Lyon avant cette +époque. + +Vous ferez partir sur-le-champ un officier de génie, qui louera une +diligence ou un coche, et, en cas qu'il n'y en ait pas, il louera un +bateau, afin de faciliter l'arrivée de toutes ces personnes à Avignon. + +Vous leur donnerez à Lyon un rendez-vous, soit chez vous, soit chez +l'officier de génie que vous y enverrez, où ils trouveront leurs ordres +pour se rendre à Toulon. Il est indispensable qu'ils soient arrivés le 8 +au soir. + +Vous pouvez leur dire dans la lettre que vous leur écrirez, qu'ils +doivent se préparer à faire le voyage de Rome. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1738). + +_Aux commissaires de la trésorerie nationale._ + +Je vous prie, citoyens commissaires, de vous rappeler la promesse que +vous m'avez faite de 500,000 fr. en lettres de change sur vous ou vos +payeurs. J'aurai soin de les employer de manière à ce qu'elles nous +valent de l'argent. Je charge le citoyen Poussielgue, votre contrôleur +auprès de la commission de la Méditerranée, de prendre lesdites lettres +de change que je désire avoir le 1er. floréal. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_Au général Brune._ + +Je vous fais passer, citoyen général, un arrêté du directoire exécutif. + +J'envoie, par le même courrier, des ordres pour leur départ aux généraux +de division Baraguey-d'Hilliers et Desaix. + +Je vous recommande la formation des dépôts pour les hommes qui +rentreront après notre départ, et de les faire rejoindre à mesure, dès +l'instant qu'on connaîtra la destination. + +Je vous prie de donner l'ordre au chef de brigade Hullin de rejoindre +en poste la demi-brigade à Toulon, et au chef de bataillon Dupas de +se rendre à Gênes, où il sera sous les ordres du général +Baraguey-d'Hilliers. + +Je compte partir sous peu de jours. Avant de m'embarquer, je vous +enverrai un courrier extraordinaire. Je vous prie de faire en sorte +qu'il y ait deux bons commissaires des guerres à la division du général +Baraguey-d'Hilliers. + +L'ordonnateur Sucy a demandé au citoyen Aubernon plusieurs objets qu'il +lui a refusés. Je vous prie d'ordonner à cet ordonnateur d'accéder aux +demandes du citoyen Sucy. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_À la commission chargée de l'armement de la Méditerranée._ + +Je vous envoie, citoyens, par un courrier extraordinaire, l'état des +fonds que la trésorerie a faits pour l'armement de Toulon. + +Vous y verrez ce que je vous ai dit, par mon courrier d'hier, que vous +ne devez avoir aucune inquiétude. Allez hardiment, l'argent ne manquera +point. + +Ce courrier-ci porte encore au citoyen Peyrusse, en sus de tous les +calculs établis, des lettres de change à tirer sur les différens +payeurs, pour la somme de 600,000 fr. Lorsque la trésorerie les a +données, elle s'est assurée que les fonds existaient dans la caisse de +ces différens payeurs. J'ai préféré ces lettres de change à des mandats +ordinaires, parce que l'argent de ces payeurs n'aurait pu arriver à +Toulon avant quinze jours. + +Vos collègues sont partis, ils arriveront vingt-quatre heures après ce +courrier. Je ne doute pas que, le 7 ou le 8 floréal, tout ne soit prêt à +mettre à la voile. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_Au citoyen Peyrusse, payeur._ + +Je vous adresse, citoyen, des lettres de change pour 600,000 fr. tirées +sur différens payeurs, que la trésorerie vous envoie. + +J'ai préféré ces traites à la mesure ordinaire. Par ce moyen, vous +pouvez utiliser de suite ces fonds et faire marcher le service. Ces +traites ne doivent rien perdre. S'il était nécessaire, vous pouvez les +garantir personnellement. + +Comme ce qui se fait à Toulon exige la plus grande célérité, et que +c'est une des opérations les plus importantes de l'armée d'Angleterre, +je vous serai particulièrement obligé de ce que vous voudrez bien faire +pour sa réussite. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_Au même._ + +J'écris à l'ordonnateur Najac de faire partir sur-le-champ un aviso pour +la Corse. Il est indispensable que vous fassiez passer 100,000 fr. des +600,000 que la trésorerie à destinés pour la Corse. + +La célérité des opérations qui doivent s'exécuter dans cette île dépend +du prompt envoi de cet argent. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798) + +_Au citoyen Najac._ + +J'écris à la commission, citoyen ordonnateur, d'envoyer 100,000 fr. à +Ajaccio en Corse, à la disposition de l'ordonnateur de cette division +pour le service de l'extraordinaire de l'expédition. + +J'écris au payeur Peyrusse d'envoyer 100,000 fr. des 600,000 que la +trésorerie a destinés pour la Corse. Faites partir ces deux sommes par +un aviso qui mouillera dans le port d'Ajaccio. Mettez-y deux officiers +intelligens, un pour commander l'embarquement qui a lieu dans ce port, +l'autre pour y prendre note de la situation positive où se trouve +ledit embarquement, et venir m'en rendre compte à Toulon. Il serait +nécessaire, si le temps le permet, que l'aviso ne restât pas plus de +vingt-quatre heures mouillé à Ajaccio. + +Si les neuf bâtimens de transport que le ministre de la marine vous a +ordonnés par sa dépêche du 23, n'étaient pas encore partis, la corvette +qui doit escorter ce convoi pourrait être chargée de cette mission. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_Au vice-amiral Brueys._ + +Le général Villeneuve part demain pour se rendre à Toulon, et servir +sous vos ordres. + +La frégate qui est à Cadix a reçu ordre, il y a un mois, de se rendre à +Ajaccio en Corse, si elle peut le faire avec sûreté. Envoyez-lui, par +le même aviso, l'ordre de completter son eau à Ajaccio, et de se tenir +prête à partir avec tout le couvois qui est dans cette rade, pour +joindre l'escadre, lorsque vous en ferez parvenir l'ordre. + +Le citoyen Casablanca sera votre capitaine de pavillon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 29 germinal an 6 (18 avril 1798). + +_Au général Vaubois._ + +Je vous ai mandé précédemment, citoyen général, de réunir à Ajaccio +la quatrième légère et la dix-neuvième de ligne, avec les bateaux +nécessaires pour les faire embarquer, de l'eau pour un mois et des +vivres pour deux. + +Craignant que vous ne fussiez embarrassé, je vous ai prévenu que j'avais +donné l'ordre, à Toulon, à neuf bâtimens de transport, de se rendre a +Ajaccio pour aider à l'embarquement desdites troupes. + +Je vous prie aujourd'hui de réunir également à Ajaccio deux bataillons +de la vingt-troisième d'infanterie légère. Toutes ces troupes seront +commandées par le général de division Mesnard, et sous ses ordres, par +le général de brigade Casalta et l'adjudant-général Brouard. + +Vous y attacherez un officier de génie, et, comme je vous l'ai déjà +prescrit, une compagnie d'artillerie et quatre pièces de 3, si vous en +avez. Ce convoi doit être prêt à lever l'ancre au premier signal que lui +donnera un aviso que lui enverra l'escadre, du 12 au 15 floréal. + +Je donne l'ordre à la commission de vous faire passer 200,000 fr.; +ces 400,000 doivent suffire pour les dépenses de l'embarquement. +Indépendamment de cette somme, vous recevrez sous peu de l'argent pour +completter la solde de vos troupes. + +Je vous prie de me faire connaître, par le retour de l'aviso, la +situation exacte dans laquelle vous vous trouverez du 12 au 15 floréal. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798). + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +Il est ordonné au général Baraguey-d'Hilliers de lever l'ancre de Gênes, +si le temps le permet, le 6 floréal, ou au plus tard le 7, et se diriger +sur Toulon avec toute sa division. Il m'expédiera, au moment de son +départ, un courrier à Toulon avec l'état exact de sa situation. + +Il m'expédiera un courrier extraordinaire de tous les endroits où il +sera possible de relâcher. + +Il est probable que, si les temps le permettent, l'escadre de Toulon +mettra à la voile, au plus tard le 10 floréal. Il doit être accordé aux +officiers un mois de gratification pour les mettre à même de faire leurs +petites emplettes. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798). + +_Au citoyen Belleville._ + +Je vous envoie, citoyen consul, l'ordre pour le départ du général +Baraguey-d'Hilliers. Il est indispensable que le convoi mette à la voile +au plus tard le 7 floréal. + +Vous emploierez toute votre activité pour que cet ordre soit promptement +exécuté, et si cela vous fait prendre de nouveaux engagemens de finance, +j'y ferai faire honneur. + +Les frégates, briks et galères de la république de Gênes doivent partir +avec le convoi. + +Il sera formé à Gênes un dépôt pour tous les hommes des deuxième, +vingt-deuxième d'infanterie légère; treizième, dix-huitième, +vingt-cinquième, trente-deuxième, soixante-quinzième, soixante-neuvième, +quatre-vingt-cinquième de bataille; troisième, quatorzième, quinzième et +dix-huitième régimens de dragons. + +Toutes les fois qu'il y aura cent cinquante hommes de ces différens +corps à Gênes, vous les ferez partir pour une destination qui vous sera +désignée. + +Vous me renverrez le présent courrier en toute diligence à Toulon, où +je serai le 6 floréal, et vous correspondrez avec moi dans cette ville, +jusqu'à ce que je vous aie envoyé un courrier extraordinaire pour vous +instruire de mon départ. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 30 germinal an 6 (19 avril 1798). + +_Au général Desaix._ + +Je n'ai point de vos nouvelles depuis le 15, mon cher général; je pars +demain pour Toulon. L'escadre mettra à la voile le 10 floréal et se +dirigera droit sur les îles Saint-Pierre. Le convoi qui est à Gênes part +le 7 floréal pour se rendre dans les mers de Toulon. + +Vous recevrez incessamment des ordres pour partir le 15. Côtoyez toutes +les côtes de Naples; passez le phare de Messine et mouillez à Syracuse, +ou dans toute autre rade, dans les environs. + +Vous devez avoir une frégate, deux briks, deux avisos et deux galères +du pape. Il serait à désirer que vous pussiez vous procurer deux autres +avisos, bons voiliers, soit en arrêtant deux corsaires français et +mettant des officiers et des hommes intelligens à bord, soit en se +servant de deux bons voiliers du pays. + +Notre point de réunion sera sur Malte, + +Quoique nous n'ayons aucun indice que les Anglais aient passé ou +veuillent passer le détroit, cependant la nécessité de ne pas vous +aventurer, me fait préférer de vous faire filer côte à côte. Il sera +cependant nécessaire que vous expédiiez un aviso aux îles Saint-Pierre, +pour croiser entre la Sardaigne et l'Afrique, afin que, si les Anglais +arrivaient aux îles Saint-Pierre avant nous, vous pussiez en être +prévenu et régler vos mouvemens en conséquence. Soit que vous soyez dans +un port du continent, soit dans un de ceux de la Sicile, vous n'avez +rien à craindre des Anglais; mais la prudence veut que vous préveniez ce +cas, et vous ferez donc embarquer quatre pièces de 24, deux mortiers, +deux grils à boulets rouges, deux ou trois cents coups par pièce, afin +de pouvoir établir une bonne batterie. Ce seront d'ailleurs des pièces +qui, arrivées dans l'endroit principal, nous serviront. + +Vous devez organiser votre dépôt à Civita-Vecchia, afin que tous les +hommes malades, ou en arrière des corps que vous commandez, puissent se +réunir et filer à fur et mesure. + +Je vous enverrai, d'ici à quatre jours, des ordres positifs pour votre +départ. Ce que je vous en dis là, c'est pour vous préparer et que vous +preniez d'avance, dans le secret, les renseignements qui vous seront +nécessaires. + +Vous embarquerez avec vous le citoyen Mesnard et tous les hommes qui +servent à l'organisation du port de Civita-Vecchia et dont vous pourrez +avoir besoin; on les remplacera de Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 1er floréal an 6 (20 avril 1798). + +_Aux commissaires de la trésorerie nationale._ + +Vous avez donné l'ordre, citoyens commissaires, au payeur de Lyon de ne +faire passer à Toulon que la partie des trois millions qui serait en +espèces françaises ou en piastres; il serait cependant nécessaire d'être +assuré d'avoir à Toulon ces trois millions. Je désirerais que vous +m'envoyassiez l'ordre pour votre payeur à Lyon, de faire passer à Toulon +ces trois millions, quelles que soient les espèces qui les composent; on +aura soin de se servir des monnaies étrangères, de manière à ce que la +trésorerie n'y perde rien. + +Je vous prie aussi d'expédier la commission que vous avez l'intention +d'accorder au citoyen Poussielgue, de contrôleur près du payeur de la +Méditerranée, désirant que ce citoyen parte de suite. Je vous prierais +également de le faire porteur d'une commission de payeur pour le citoyen +Estève, qui n'est que payeur de département, et de lui donner l'ordre de +s'embarquer, et, dès l'instant que toutes les divisions seront réunies +et formeront une armée, il jouira du traitement de payeur général +d'armée. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 1er floréal an 6 (20 avril 1798). + +_Au général Desaix._ + +Je vous ai écrit hier, citoyen général, par un courrier extraordinaire +que j'ai expédié à Milan, en priant le général Brune de vous faire +parvenir ma dépêche par un autre courrier. + +Je reçois aujourd'hui votre courrier du 23, et je vois avec une vive +satisfaction que vous serez prêt à partir le 15, comme je l'espérais +hier. + +_La Courageuse_, frégate armée en flûte, et capable de porter six cents +hommes, doit être arrivée à Civita-Vecchia. Cela nous servira d'autant. + +Je réunis à Toulon le convoi de Gênes, et si les vents contrariaient son +arrivée à Toulon, l'escadre attendrait à la cape, entre Toulon et les +îles Saint-Pierre, mais sans relâcher dans un fort de Corse. J'ai +considéré que tout relâche dans un port de la Corse nous donnerait des +retards très-considérables. La saison est déjà avancée, puisque nous ne +pouvons espérer d'être hors de Toulon que vers le 1er de mai. + +Vous recevrez l'ordre de vous rendre de Civita-Vecchia à Syracuse, +et vous n'avez pas plus de chemin à faire que si vous vous rendiez à +Toulon; ainsi, en partant le 15, il y a possibilité à ce que vous soyez +le 20 au point désigné, et il serait difficile, même favorisés autant +qu'on peut l'être, que nous fussions à la même époque sur Malte. + +Je préfère de vous voir aller à Syracuse plutôt qu'à Trepano, parce que +je crois que vous côtoierez toujours l'Italie et profiterez du vent de +terre. + +Si, pendant votre navigation, les vents deviennent contraires et +s'opposent à votre passage au détroit et vous permettent de vous rendre +promptement à Trepano, je ne verrai aucun inconvénient à cela; mais dans +ce cas, il faudrait doubler le cap Trepano et vous mettre dans une rade +d'où vous pussiez sortir avec le même vent qui nous est nécessaire pour +nous rendre des îles Saint-Pierre à Malte. + +Vous sentez que, dans ce dernier cas, plus encore que dans le premier, +il serait nécessaire que vous fissiez croiser un aviso entre la +Sardaigne et le Cap-Blanc, afin d'avoir à temps des nouvelles des +Anglais, si jamais ils paraissaient. + +Dans tous les cas, dès l'instant que nous aurons passé les îles +Saint-Pierre, j'enverrai à Trepano un aviso, pour avoir de vos +nouvelles. De votre côté, il sera bon que vous envoyiez dans la petite +île de Pentellaria, où j'enverrai prendre de vos nouvelles. + +Je vous ai déjà mandé d'embarquer six pièces de 3 autrichiennes. Ce sont +les plus commodes dans le pays où nous allons, puisqu'une bête de somme +peut en porter une. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 1er floréal an 6 (20 avril 1798). + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +Par la lettre que je vous ai écrite le 22 germinal, citoyen général, +je vous dis que, dans quatre jours, vous recevrez l'ordre de vous +embarquer, et que cet ordre devra être exécuté de suite. Vous avez +dû recevoir cette lettre le 28, vous aurez fait dès-lors toutes vos +dispositions. Ainsi, j'espère que mon courrier, qui est parti d'ici le +30 germinal, avec l'ordre positif du départ pour le 7, arrivera à Gênes +le 4, et que mon ordre pourra être ponctuellement exécuté. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 1er floréal an 6 (20 avril 1798). + +_Au général Dufalga._ + +Le général Dufalga, commandant le génie de l'expédition de la +Méditerranée, nommera deux officiers ou adjoints du génie par chacune +des divisions, de Regnier, qui est réunie à Marseille, et qui est +composée des neuvième et quatre-vingt-cinquième demi-brigades de ligne; +de Kléber, qui est à la droite de Toulon, à Laseine et villages voisins, +et qui est composée des vingt-cinquième et soixante-quinzième de ligne, +de la deuxième d'infanterie légère; enfin la division Mesnard, qui +est composée de la quatrième d'infanterie légère, la dix-huitième, la +trente-deuxième de ligne. + +Le général Dufalga ira droit à Marseille, et il verra l'ordonnateur de +la marine dans ce port, les commissaires des guerres chargés du service +de cette division, et le citoyen Perrier, commandant l'artillerie de +Marseille. + +Il se fera remettre les états de la situation et du nombre d'hommes +que peut porter chaque bâtiment de transport et de la distribution de +rembarquement. + +Il chargera l'officier de génie commandant la division, de lui rendre +compte, tous les jours, au quartier-général, de la situation dudit +embarquement. + +Il me transmettra les notes qu'il aura faites sur l'état de +l'embarquement et la situation morale des individus qu'il aura vus. + +Arrivé à Toulon, il fera prendre de suite connaissance, par les +officiers du génie, du cantonnement des troupes, de la situation des +vaisseaux de guerre, des approvisionnemens, et me tiendra également +prêtes des notes sur la situation matérielle et personnelle. + +Il aura soin de voir les membres de la commission, l'ordonnateur de la +marine, auquel il aura soin de dire que je fais grand cas de lui; le +vice-amiral Brueys et le contre-amiral Décrès. + +Il cherchera à voir également le commandant de la place de Toulon, les +généraux Gardanne et Rampon. + +Il fera aussi tout ce qu'il pourra pour trouver des logemens pour les +savans. + +Dans l'organisation générale de l'armée, il restera chargé +de transmettre à tous les savans et artistes des ordres pour +l'embarquement. Il aura donc soin d'avoir, à son état-major, la note de +leurs logemens et des détails de l'embarquement. + +Il dira au vice-amiral Brueys et à l'ordonnateur qu'ils fassent faire +sur le vaisseau _l'Orient_ tous les préparatifs nécessaires pour qu'il y +ait le plus de logemens possible, vu que tous les chefs de l'état-major +seront sur ce vaisseau. + +Il fera préparer à Avignon tous les transports nécessaires pour que tout +ce qui y arrivera en parte pour Toulon sans éprouver de retard. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 3 floréal an 6 (22 avril 1798). + +_À la commission chargée de l'armement de la Méditerranée._ + +Le citoyen Poussielgue, contrôleur de la trésorerie nationale auprès de +votre payeur, part cette nuit, portant avec lui 300,000 fr. en or, et +200,000 fr. en lettres de change sur Marseille. J'espère que le 9 ou le +10 tout sera prêt et qu'on pourra lever l'ancre. + +Le citoyen Leroi doit se tenir prêt à s'embarquer. Le général Blanquet +doit s'embarquer en sa qualité de contre-amiral sur l'escadre, et le +général Dommartin, en qualité de commandant d'artillerie; le citoyen +Sucy, commissaire ordonnateur, en qualité de commissaire ordonnateur en +chef; et le citoyen Estève comme payeur général de l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 3 floréal an 6 (22 avril 1798). + +_Au citoyen Najac._ + +J'expédie l'ordre par le présent courrier, citoyen ordonnateur, au +vice-amiral Brueys d'organiser l'escadre et de nommer le citoyen +Ganteaume pour faire les fonctions de chef de l'état-major, et de +distribuer les chefs de division, et autres officiers sur les différens +vaisseaux, afin qu'ils soient promptement prêts à mettre à la voile. Il +faudrait que tout fût prêt à lever l'ancre sans aucune espèce de retard, +le 9 ou le 10 au matin. + +Je vous prie de tenir la main à ce que, pour cette époque, l'eau, les +vivres et les autres approvisionnemens soient embarqués. + +Je pars demain dans la nuit, et je compte être le 8 à Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 4 floréal an 6 (23 avril 1798). + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +Il est ordonné au général Baraguey-d'Hilliers de rester à Gênes jusqu'à +nouvel ordre; de débarquer ses troupes, si elles étaient embarquées; +de rentrer dans le port, s'il avait mis à la voile, de cantonner ses +troupes tant à Gênes que dans les environs, de manière à pouvoir les +rassembler en quarante-huit heures. Ces troupes seront à la disposition +du général commandant en Italie. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 4 floréal an 6 (23 avril 1798). + +_Au général Desaix._ + +Il est ordonné au général de division Desaix de débarquer ses troupes +s'il les a embarquées, et de les cantonner tant à Civita-Vecchia que +dans les environs, de manière à pouvoir les rassembler en quarante-huit +heures. Ces troupes seront à la disposition du général commandant en +Italie. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 4 floréal an 6 (23 avril 1798). + +_Au général Brune._ + +Je donne ordre, citoyen général, au général Baraguey-d'Hilliers de +débarquer ses troupes, si elles sont embarquées, et de retourner, +s'il est parti. Les troupes resteront cantonnées à Gênes et dans les +environs, et seront à votre disposition, ainsi que celles qui sont à +Civita-Vecchia, où j'ai donné le même ordre, si des indices vous font +penser avoir besoin de ces troupes. Dans ces nouvelles mesures du +gouvernement, vous voyez l'effet des événemens qui viennent d'arriver +à Vienne, sur lesquels cependant le gouvernement n'a encore rien de +positif. + +Si jamais les affaires se brouillaient, je crois que les principaux +efforts des Autrichiens seraient tournés de votre côté, et, dans ce cas, +je sens bien que vous avez besoin de beaucoup de troupes, de beaucoup de +moyens, et surtout de beaucoup d'argent. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 9 floréal an 6 (28 avril 1798). + +_Au général Dufalga_. + +Vous avez appris, citoyen général, l'événement arrivé à Vienne. Cela est +arrivé au moment où j'allais partir, et a dû nécessairement occasionner +un retard; j'espère cependant que cela ne dérangera rien. Peut-être +serai-je obligé d'aller à Rastadt pour avoir une entrevue avec le comte +de Cobentzel, et, si tout allait bien, je partirais de Rastadt pour +Toulon. + +Le 11 au soir, je ferai partir un courrier avec l'ordre à l'escadre de +partir avec le convoi pour se rendre à Gênes, où je serai moi-même le 26 +de ce mois. + +Je donne, par le présent courrier, l'ordre au convoi de Marseille de se +rendre à Toulon. + +Ayez soin que tous les savans, et que tous les objets nécessaires à +notre expédition soient embarqués comme il faut qu'ils le soient. + +Le convoi de Gênes a reçu contre-ordre, puisque c'est nous, au +contraire, qui allons à Gênes et à Civita-Vecchia. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 9 floréal an 6 (28 avril 1798). + +_Au général Kléber_. + +Il est ordonné au général Kléber de prendre le commandement des troupes +de terre composant la division du général Réguier, la division du +général Mesnard et celle du général Kléber; de transmettre au général +Regnier l'ordre ci-joint, et de tout disposer pour l'embarquement des +deux autres divisions sur l'escadre et sur les autres vaisseaux de +guerre armés en flûtes, afin d'être prêt à partir au premier ordre qu'il +recevra. + +Il se concertera avec le général Dufalga, qui lui donnera tous les +renseignemens relatifs au nombre des savans et des artistes qui doivent +s'embarquer. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 9 floréal an 6 (28 avril 1798). + +_Au vice-amiral Brueys_. + +Quelques troubles arrivés à Vienne, citoyen général, ont nécessité ma +présence quelques jours à Paris: cela ne changera rien à l'expédition. +Je donne l'ordre par le présent courrier aux troupes qui sont à +Marseille de s'embarquer et de se rendre à Toulon. + +Vous tiendrez ce convoi en grande rade et dans le meilleur ordre qu'il +vous sera possible. + +Je vous expédierai, le 11 au soir, par un courrier, l'ordre d'embarquer +et de partir avec l'escadre et le convoi pour Gênes, où je vous +rejoindrai. + +Le retard que ce nouvel incident a apporté dans l'expédition aura été, +j'imagine, nécessaire pour vous mettre plus en mesure. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 9 floréal an 6 (28 avril 1798). + +_Au général Regnier_. + +Il est ordonné au général Regnier de faire embarquer ses troupes à +Marseille, le 16 floréal, sur les bâtimens de transport qui sont +préparés, et de partir le 17, si le temps le permet, pour se rendre à +Toulon, où son convoi se rangera sous les ordres du vice-amiral Brueys. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 9 floréal an 6 (28 avril 1798). + +_À l'ordonnateur Najac_. + +L'ordonnateur Najac donnera, l'ordre au convoi de Marseille d'embarquer +les troupes du général Regnier le 16 floréal, et de partir le 17 pour se +rendre à Toulon. Il se concertera avec le vice-amiral Brueys, pour faire +sortir, s'il est nécessaire, une frégate pour l'escorte dudit convoi. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréal an 6 (2 mai 1798). + +_Au général Baraguey-d'Hilliers._ + +Je vous ai donné l'ordre, citoyen général, par ma lettre du 30 germinal, +de vous rendre à Toulon. Je vous ai donné l'ordre, par ma lettre du 4 +floréal, de débarquer et de cantonner vos troupes aux environs de Gènes +jusqu'à nouvel ordre. Je vous envoie l'ordre d'embarquement le plus tôt +possible, et de vous diriger sur Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréal an 6 (2 mai 1798). + +_Au même._ + +Il est ordonné au général Baraguey d'Hilliers d'embarquer sa division +le 20, et de mettre à la voile le 21, pour se rendre à Toulon. S'il +rencontrait sur sa route l'escadre française, composé de 14 vaisseaux de +guerre et de douze ou quinze frégates, il enverrait un aviso à l'amiral +pour prendre des ordres, et si ladite escadre n'est point encore partie +de Toulon, il enverra prendre des ordres auprès du vice-amiral Brueys, +pour la place qu'il doit occuper dans la rade. Il me préviendra par un +courrier extraordinaire à Toulon, de son départ. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréal an 6 (2 mai 1798). + +_Au général Desaix._ + +Je vous avais donné l'ordre, citoyen général, par une lettre du 4 +floréal, de cantonner vos troupes à Civita-Vecchia et aux environs, et +d'attendre de nouveaux ordres. C'était l'effet des nouveaux événemens +arrivés à Vienne. + +Vous devez vous préparer à partir au premier ordre. Le même courrier +porte ordre au général Baraguey-d'Hilliers de partir pour Toulon. Là je +verrai si j'irai vous prendre à Civita-Vecchia, où je vous donnerai des +ordres pour vous rendre sur les côtes de Syracuse, comme je vous en ai +déjà entretenu. Ainsi, dans l'un et l'autre cas, il faut vous tenir prêt +à lever l'ancre vingt-quatre heures après l'arrivée de mon courrier ou +aviso. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréa| an 6 (2 mai 1798). + +_Au vice-amiral Brueys._ + +J'espère, citoyen général, que le 20 vous pourrez embarquer les troupes, +pour mettre à la voile incessamment après. Je compte être à bord le 19. + +Je viens de faire partir un courrier pour Gênes, avec ordre au général +Baraguey d'Hilliers de se rendre à Toulon. L'un et l'autre seront sous +vos ordres, dès qu'ils seront arrivés. Vous les placerez convenablement +dans la rade. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréal an 6 (2 mai 1798). + +_Au général Brune._ + +Par ma lettre du 4 floréal, je vous ai instruit, citoyen général, que +les divisions Baraguey-d'Hilliers et Desaix étaient à votre disposition. +Le premier bruit des événemens survenus à Vienne avait fait penser que +cette mesure était nécessaire. Aujourd'hui le gouvernement a pris une +autre détermination. + +Je donne l'ordre aux généraux Baraguey-d'Hilliers et Desaix de +s'embarquer sur-le-champ. + +L'on vous fait passer par la Suisse, six autres demi-brigades, +indépendamment des deux autres qui avaient déjà reçu les ordres +antérieurement, et deux autres régimens de cavalerie. + +Je tous prie, citoyen général, de surveiller autant qu'il vous sera +possible, lesdits embarquemens. + +J'ai reçu votre lettre de Gênes et j'ai vu le zèle et l'activité que +vous y avez montrés. + +BONAPARTE. + + + +Paris, le 13 floréal an 6 (2 mai 1798). + +_À la commission chargée de l'armement de la Méditerranée._ + +Par ma dernière lettre datée du 9 floréal, j'ai envoyé l'ordre au +convoi de Marseille de se rendre à Toulon, et de se tenir tout prêt à +embarquer, au premier instant, a Toulon. + +Je pars dans la journée de demain pour cette ville, et j'espère que tout +sera prêt à mettre à la voile le 20. Noubliez rien pour atteindre ce +but. + +BONAPARTE. + + + +Châlons, le 16 floréal an 6 (5 mai 1798). + +_À l'ordonnateur Najac._ + +Je reçois à Châlons votre courrier du 12, par lequel vous m'annoncez que +le convoi de Gênes était sur le point d'arriver, lorsque vous lui avez +expédié l'aviso, avec mou contre-ordre. + +J'ai donné à ce convoi l'ordre de partir le 8 de Gênes pour Toulon. + +Je lui ai expédié un contre-ordre le 4; cela était relatif aux événemens +de Vienne. + +Je lui ai expédié le 13, l'ordre de partir de Gênes au plus tard le 18. + +Ainsi, s'il est dans vos parages, donnez-lui l'ordre de se rendre en +grande rade ou tenez-le a Hyères, en lui faisant completter ses vivres +et son eau. + +Je serai, douze heures après mon courrier, à Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Le 18 floréal an 6 (7 mai 1798). + +_À la commission chargée de l'armement de la Méditerranée._ + +Mon courrier, Lesimple, qui m'a rejoint sur le Rhône près Valence, m'a +remis vos dernières dépêches. Vous devez exécuter l'ordre relatif à +l'embarquement, tel que je l'ai donné, c'est-à-dire les généraux de +division doivent embarquer trois chevaux; les généraux de brigade, deux, +les adjudans généraux, aides-de-camp et chefs de brigade des corps, un. + +Chacun peut embarquer ses selles, ses brides et les palfreniers, +conformément au nombre de chevaux que la loi lui accorde. + +Vous ferez embarquer à Marseille cent chevaux d'artillerie et deux cents +de cavalerie. Si vous pouvez en embarquer davantage, vous ferez toujours +les embarquemens dans cette proportion. + +Les corps embarqueront toutes leurs selles et leurs brides, et vous +aurez soin que l'on embarque les meilleurs chevaux, en les faisant +donner aux premier et deuxième escadrons, et en prenant de préférence +les chevaux de chasseurs. + +Le restant des chevaux sera donné aux détachemens de cavalerie des +autres régimens qui se trouvent à Marseille. + +Je vous prié de m'expédier un courrier extraordinaire, qui m'attendra à +mon passage à Aix, qui ne sera pas plus de huit heures après celui de +Lesimple, pour m'instruire si le convoi de Marseille est parti, afin que +je me décide à aller à Marseille ou droit à Toulon. Je serais même fort +aise, si cela ne dérangeait rien à vos opérations, qu'un de vous se +transportât à Aix, car je ne compte pas m'y arrêter du tout, mon +intention étant d'aller droit a Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Le 18 floréal an 6 (7 mai 1798). + +_Au général commandant à Lyon._ + +Le 19 ou le 20, doivent arriver 60 ou 80 de mes guides à cheval. Je vous +envoie l'ordre pour qu'ils se rendent à Toulon. Je vous prie de les +faire embarquer sur le Rhône. S'il passe par Lyon des courriers pour +moi, je vous prie de les diriger sur Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 18 floréal an 6 (7 mai 1798). + +_Aux guides._ + +J'ordonne à la compagnie de mes guides qui arrive à Lyon le 20, de +partir le 2, pour se rendre en toute diligence à Toulon. + +BONAPARTE + + + +Toulon, le 20 floréal an 6 (9 mai 1798). + +_Au général Mesnard._ + +Il est ordonné au général Mesnard de s'embarquer immédiatement après la +réception du présent ordre, avec la quatrième d'infanterie légère, la +dix-neuvième de bataille, et de partir au premier beau temps. Il se +rendra dans les îles de la Madelaine, au nord de la Sardaigne, où il +recevra des ordres nouveaux du vice-amiral Brueys. Il se conformera +exactement aux ordres qu'il recevra dudit amiral, qui lui envoie un +officier de marine intelligent pour diriger tous ses mouvemens. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 20 floréal an 6 (9 mai 1798). + +_Au général Vaubois_. + +Je vous fais passer, citoyen général, un ordre pour le général Mesnard. +Si ce général n'y était pas, ou s'il était malade, vous feriez commander +ledit convoi par l'officier le plus ancien. + +Sur les représentations que vous m'avez faites du besoin que vous avez +de garder la vingt-troisième d'infanterie légère, je renonce à l'idée +que j'avais de la faire partir, et je la laisse en Corse jusqu'à ce que +le gouvernement vous ait renvoyé son remplacement. + +N'oubliez pas d'embarquer sur le convoi trois ou quatre pièces de canon +de 3 ou 4, avec une bonne compagnie de canonniers. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 20 floréal an 6 (9 mai 1798). + +_Au commandant de la place_. + +Je vous prie, citoyen général, de faire embarquer tout ce qui reste de +la sixième demi-brigade d'artillerie, sur les vaisseaux de l'escadre, +pour suppléer au manque de matelots. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 20 floréal an 6 (9 mai 1798). + +_Au commandant des armes_. + +Je vous prie, citoyen général, de faire armer dans la journée de demain, +s'il est possible, les deux felouques nouvellement construites. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 20 floréal an 6 (9 mai 1798). + +_Au général Vaubois_. + +Les magasins pour vingt-cinq mille hommes, citoyen général, que vous +aviez formés, deviennent à peu près inutiles. Vous pouvez donc prendre +dans ces magasins tout ce qui sera nécessaire pour approvisionner le +convoi qui va partir. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 21 floréal an 6 (10 mai 1798). + +_Au général Dugua_. + +Je vous fais passer, citoyen général, l'ordre que vous enverrez au chef +de brigade Lucotte, pour se rendre avec les troupes de la demi-brigade +qui sont à Aix, à Toulon. + +J'emmène avec moi les trois compagnies de carabiniers de la septième +demi-brigade. Je ferai aussi venir le reste de la demi-brigade, +lorsqu'elle sera remplacée; j'écris a Paris pour cela. + +Je vous prie de les faire rapprocher, en les tenant, soit à Toulon ou à +Marseille, afin qu'elles soient à portée. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 21 floréal an 6 (10 mai 1798). + +_Au même_. + +Je vous prie, mon cher général, de faire mettre l'embargo sur tous les +bâtimens qui sont dans le port de Marseille. Aucun ne pourra sortir, à +moins que ce ne soit un bâtiment pour l'expédition, que cinq jours après +le départ de l'escadre. + +Je vous prie aussi de faire ramasser à Marseille, à la petite pointe du +soir, tous les matelots qui peuvent s'y trouver, et de les envoyer à +Toulon. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 21 floréal an 6 (10 mai 1798). + +_Au commandant des armes à Toulon._ + +Je vous prie, citoyen général, de donner les ordres pour qu'il ne sorte +aucun bâtiment de Toulon, à dater d'aujourd'hui, jusqu'à dix jours après +le départ de l'escadre. + +BONAPARTE. + +Toulon, le 21 floréal an 6 (10 mai 1798). + +_Au général Desaix._ + +Je suis à Toulon, mon cher général, depuis hier. + +La division du général Regnier est partie hier au soir de Marseille, +je l'attends à chaque instant de là rade de Toulon. Je partirai +sur-le-champ pour aller à la rencontre du général Baraguey-d'Hilliers, +et de là passer entre l'île d'Elbe et la Corse, faisant route vers la +Sicile et la Sardaigne. Nous vous enverrons prévenir par un aviso, afin +que vous veniez nous joindre. + +Il faut donc que vous soyez en rade, embarqués, afin qu'au premier +jour vous puissiez mettre à la voile. Si vous avez des avisos à votre +disposition, vous pouvez envoyer reconnaître. Si le temps est bon, il +est probable que le 28 ou le 29, nous passerons à votre hauteur. Vous +ne recevrez cette lettre que le 27; ainsi vous n'aurez guère que +vingt-quatre heures pour vous préparer. + +Tout le monde est rendu ici, et votre colonie de savans est en très +bonnes dispositions. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 21 floréal an 6 (10 mai 1738). + +_À l'ordonnateur Najac_. + +Je vous prie, citoyen ordonnateur, de vouloir bien faire solder aux +officiers subalternes, tant de marine que de terre, embarqués sur +l'escadre, ou sur le convoi a la suite de l'escadre, 3 fr. par jour, +pour la table. Il suffira que vous fassiez les fonds pour quatre +décades. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 22 floréal an 6 (11 mai 1798). + +_Au général Dugua_. + +Je vous prie, mon cher général, de faire partir dans la matinée de +demain pour Toulon, si le vent est bon, cinq bâtimens neutres, soit +danois, soit suédois, espagnols, etc.; vous mettrez à bord de chaque +bâtiment une garnison suffisante pour être sûr que ces bâtimens sortis +de Marseille arrivent à Toulon, et si vous avez un aviso ou une chaloupe +canonnière, vous les ferez escorter. + +Vous prendrez les plus gros bâtimens possible; cela doit servir à +embarquer des troupes. + +Il y a à Marseille cinq ou six bâtimens que l'ordonnateur Leroy avait +frétés. S'il y en avait un ou deux qui fussent prêts, faites-les partir +de suite. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 23 floréal an 6 (12 mai 1798). + +_Ordre_. + +En vertu de l'autorisation qu'il a reçue du directoire exécutif, le +général en chef ordonne: + +ART. 1er. Les deux vaisseaux vénitiens qui sont en ce moment-ci dans +le port de Toulon, seront armés en guerre et en état de partir au 20 +prairial, avec deux mois de vivres. + +2. Les deux vieilles frégates seront armées en flûte et prêtes à partir +pour la même époque, ayant également pour deux mois de vivres. Sur les +deux vaisseaux et sur les deux frégates, l'on embarquera les soldats qui +seront rendus au dépôt le 20 prairial; on peut calculer sur un millier +d'hommes. Il suffira de les approvisionner pour un mois de vivres et +vingt jours d'eau. + +3. Il sera armé extraordinairement douze avisos bons voiliers, portant +au moins une pièce de 8, et commandés par de bons officiers, pour servir +à la communication de l'expédition. Il devra en partir au moins deux +fois par décade. On embarquera dessus, le courrier ordinaire de l'armée, +et des officiers et soldats, autant que le bâtiment pourra en porter. + +4. Les bâtimens frétés à Marseille recevront ordre de se rendre à +Toulon. Ils seront approvisionnés pour vingt jours d'eau et trente +jours de vivres. L'on embarquera dessus le restant de l'artillerie, +les habillemens, le vin et les soldats qni pourraient arriver. On doit +calculer sur un millier d'hommes, indépendamment de mille autres qui se +trouveront au dépôt pour le 20 prairial. Les troupes de passage seront +également approvisionnées pour un mois de vivres et vingt jours d'eau. + +5. La frégate _la Badine_ va recevoir ordre de se rendre à Toulon, et +escortera ce convoi, qui devra être prêt à partir du 10 au 15 prairial. +Je remettrai une instruction particulière au commandant de _la Badine_, +pour la route qu'elle devra tenir et le lieu où il devra se rendre avec +ledit convoi. + +6. Il y aura à Toulon un commissaire des guerres qui aura les ordres de +l'ordonnateur Sucy, pour tous les objets qui devront être embarqués, un +officier d'artillerie qui aura les ordres du général Dommartin, et enfin +un général ou un officier supérieur commandant les dépôts, qui aura les +ordres de l'état-major. Ces trois personnes ont ordre de voir souvent +l'ordonnateur de la marine, et de prendre ses ordres pour tous les +objets qui doivent être embarqués. + +7. En partant, je laisserai deux avisos. Le premier partira +quarante-huit heures après l'escadre; il portera le courrier de l'armée, +s'il est arrivé, les officiers ou les savans qui sont en retard; et le +second partira soixante-douze heures après le premier. Il escortera un +bâtiment portant soixante guides, s'ils sont arrivés le 29. Il est donc +indispensable que l'ordonnateur se procure un bâtiment pour porter ces +soixante guides. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 23 floréal An 6 (12 mai 1798). + +Au citoyen Najac. + +Le départ de l'escadre est invariablement fixé dans la nuit du 24 au 25. + +Il est indispensable que le convoi soit en grande rade dans la matinée +de demain. J'ai, en partant, trois choses à vous recommander: + +1°. De me faire passer, avec la plus grande célérité, les courriers qui +m'arment, de Paris; + +2°. De faire exécuter avec la plus grande exactitude l'ordre ci-joint; + +3°. De faire terminer de suite la corvette et de me l'envoyer; nous en +aurons le plus grand besoin. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 24 floréal an 6 (13 mai 1798). + +Promotion. + +En conséquence de l'autorisation spéciale que j'en ai reçue du +directoire exécutif, et voulant reconnaître les services que les +citoyens Jean Villeneuve, capitaine de vaisseau; Guillaume-François +Bourdé, capitaine de frégate.; Pierre-Philippe Altimont, lieutenant de +vaisseau; Serval, aspirant de première classe, ont rendus depuis quinze +mois sur l'escadre qui était attachée à l'armée d'Italie, dans le golfe +Adriatique: je nomme le citoyen Villeneuve, chef de division; les +citoyens Bourdé, capitaine de vaisseau; Altimont, capitaine de frégate; +et Serval, enseigne de vaisseau. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 24 floréal an 6 (13 mai 1798). + +À l'administration municipale de Toulon, + +Je donne les ordres, citoyens administrateurs, pour que la partie de +la garde nationale qui sera requise pour faire le service, soit payée +conformément aux lois. J'ai cependant pourvu à une augmentation de +garnison. Dans tous les cas, la république ne doit avoir aucune +sollicitude, les habitans de Toulon ayant toujours donné des preuves de +leur attachement à la liberté. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 24 floréal an 6 (13 mai 1798). + +À l'administration centrale du Var. + +Je vous remercie, citoyens administrateurs, de la députation que vous +m'avez envoyée, et des choses extrêmement flatteuses qu'elle m'a dites +de votre part. + +L'opération que nous allons entreprendre, sera spécialement avantageuse +à votre département et à celui des Bouches-du-Rhône. Il y aura une +grande activité sur les routes et dans les postes, qui sont absolument +désorganisées. Je vous prie de prendre des mesures pour réorganiser ce +service essentiel, afin que les courriers et autres officiers portant +des ordres, puissent aller à Paris et en revenir facilement. Croyez au +désir que j'aurai toujours de mériter l'estime de mes concitoyens. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 24 floréal an 6 (i3 mai 1798). + +Ordre. + +Ordonne que tous les maîtres, contre-maîtres, matelots, novices, +ouvriers de l'arsenal qui ont été mis en surveillance par ordre du +gouvernement, seront embarqués et répartis sur l'escadre. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 27 floréal an 6 (16 mai 1798). + +Au vice-roi de Sardaigne. + +J'envoie, monsieur, à Cagliari, pour y résider en qualité de consul, le +citoyen Augier, officier de marine. + +Je vous prie de le reconnaître en cette qualité, et d'agréer les +sentimens d'estime et de considération que j'ai pour vous. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 27 floréal an 6 (16 mai 1798). + +Au citoyen Augier, consul à Cagliari. + +Vous vous rendrez, citoyen, à Cagliari, en qualité de consul; vous +remettrez la lettre ci-jointe au vice-roi de Sardaigne ou à celui qui en +fait les fonctions. + +Vous interrogerez tous les bâtimens pour avoir des nouvelles des +Anglais, et si vous appreniez qu'ils ont mouillé dans la Méditerranée, +vous expédieriez un bâtiment que vous fréteriez, à la suite de l'amiral +Brueys, pour l'en informer. + +Vous dirigerez ce bâtiment du côté de Malte. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 29 floréal an 6 (18 mai 1798). + +À l'ordonnateur Najac. + +Le service de l'expédition qui va avoir lieu a exigé, de la part des +principaux employés de l'administration, des efforts où ils ont été à +même de faire connaître leur zèle pour la prospérité des armes de la +république. + +Je vous prie de témoigner aux directeurs des constructions, +de l'artillerie du port, au citoyen Cuviller, commissaire des +approvisionnemens, et en général à tous les contrôleurs, commissaires et +sous-commissaires, une satisfaction particulière sur leurs services dans +cette circonstance essentielle. + +Je vous autorise à nommer à la place de chef des mouvemens les citoyens +Aycard et Giroudreux; à la place de commissaire de première classe, +les citoyens Bugerin, Pigeon et Gobert; à celle de deuxième classe, le +citoyen Desanit; à élever au grade de commissaires de la marine les +citoyens Gasquet, Giraud, Franqueville, Galopin et Bellanger; à la place +de sous-commissaires, les citoyens Nicolas et Rey qui remplissent +les fonctions de sous-commissaires à la Ciotat; à la place de commis +principal, le citoyen Cappel, et de commis en deuxième, le citoyen +Ollivault. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 29 floréal an 6 (18 mai 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. Ier. Tout marin qui, étant embarqué, aura resté a terre après le +départ de l'armée navale, sera traduit en prison jusqu'au départ d'un +bâtiment de guerre quelconque, à l'effet de rejoindre celui dont il a +déserté. + +2. Tout maître chargé qui aura manqué le départ, sera cassé et réduit à +la basse paie de deuxième maître. + +3. Les maîtres non chargés subiront la même punition. + +4. Les deuxièmes maîtres de toutes classes et les contre-maîtres de la +manoeuvre, restés à terre, seront mis à la basse paie de quartier-maître +ou d'aide de leur profession respective. + +5. Les aides de toute classe et les quartiers-maîtres déserteurs seront +réduits à la paie des matelots à vingt-sept sous. + +6. Les matelots de première et deuxième classe, également déserteurs, +descendront à la paie de 12 sous, ceux de troisième et quatrième classe +seront réduits à celle de novice, à huit sous. + +7. Dans aucun cas, les officiers, mariniers et matelots, qui auront subi +les réductions prescrites par les articles précédens, ne pourront être +réintégrés dans leurs grades primitifs que par un avancement progressif +d'une paie à l'autre, et de six mois en six mois sur la demande motivée +des commandans de leurs vaisseaux, qui certifieront leur exactitude et +leur bonne conduite. + +8. Les attestations de maladie n'auront de valeur que sur la signature +de la majorité des membres composant le conseil de salubrité navale. Il +est défendu formellement aux commissaires de marine préposés aux +détails des armemens, d'en admettre d'autres, sous leur responsabilité +personnelle. + +9. Il sera établi garnison chez toutes les familles des marins embarqués +qui seront restés à terre après le départ de l'armée; et les garnisaires +n'en seront retirés que lorsque ces déserteurs se seront présentés au +bureau des armemens pour y recevoir une nouvelle destination. + +10. Dans le temps que l'armée navale de la république, de concert avec +l'armée de terre, se prépare à relever la gloire de la marine française, +les marins, dans le cas de servir et qui restent chez eux, méritent +d'être traités sans aucun ménagement. Avant de sévir contre eux, +le général en chef leur ordonne de se rendre à bord de la deuxième +flottille qui est en armement. Ceux qui, quinze jours après la +publication du présent ordre, ne se seront pas fait inscrire pour faire +partie dudit armement, seront regardés comme des lâches. En conséquence +l'ordonnateur de la marine leur fera signifier individuellement l'ordre +de se rendre au port de Toulon, et si, cinq jours après, ils n'ont point +comparu, ils seront traités comme des déserteurs. + +L'ordonnateur de la marine tiendra la main à l'exécution du présent +règlement. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 29 floréal an 6 (18 mai 1798). + +_Réglement pour la répression des délits commis à bord de l'armée +navale._ + +Vu que les lois existantes sur la manière de procéder aux jugemens des +délits militaires n'ont pas prévu le cas où se trouve l'armée par sa +composition actuelle; qu'il est juste et urgent que les troupes de +terre et de mer, les soldats, matelots et autres employés à la suite de +l'armée, réunis sur les vaisseaux, ne soient pas, pour le même délit, +soumis à des lois différentes, soit pour la procédure, soit pour la +forme des jugemens, ordonne: + +ART. 1. La loi du 15 brumaire an 5, qui règle la manière de procéder aux +jugemens militaires, sera ponctuellement et exclusivement suivie à bord +des vaisseaux composant l'armée navale. + +2. Chaque vaisseau ou frégate sera considéré comme une division +militaire. + +3. Il y aura en conséquence, par chaque vaisseau ou frégate, un conseil +de guerre composé de sept membres, pris dans les grades désignés par +l'article 2 de la loi du 13 brumaire, ou dans les grades correspondans +de l'armée de mer. + +4. Les membres du conseil de guerre, le rapporteur et l'officier chargé +des fonctions de commissaire du pouvoir exécutif, seront nommés par +le contre-amiral, dans chaque division de l'armée navale; en cas +d'empêchement légitime de quelqu'un de ces membres, il sera pourvu à son +remplacement par le commandant du vaisseau. + +5. À défaut d'officier dans quelqu'un des grades désignés par l'art. 2 +de la loi du 13 brumaire, ou des grades correspondans dans la marine, il +y sera suppléé par des officiers du rang immédiatement inférieur. + +6. Les jugemens prononcés par le conseil de guerre seront sujets à +révision. + +7. Il sera établi à cet effet, a bord de chaque vaisseau ou frégate de +l'armée navale, un conseil permanent de révision, dans la forme indiquée +par la loi du 18 vendémiaire an 6. + +8. Ce conseil sera composé de cinq membres du grade désigné en l'article +21 de ladite loi, ou du grade correspondant dans la marine; et à défaut +d'officiers supérieurs, il y sera suppléé, ainsi qu'il est dit à +l'article 5, pour la formation du conseil de guerre. + +9. En cas d'annulation du jugement par le conseil de révision, celui-ci +renverra le fond du procès, pour être jugé de nouveau par-devant le +conseil de guerre de tel autre vaisseau qu'il désignera. Ce conseil de +guerre remplira dès lors les fonctions et aura toutes les attributions +du deuxième conseil de guerre établi par l'article 9 de la loi du 18 +vendémiaire an 6. + +10. Les fonctions du commissaire du pouvoir exécutif seront remplies par +un commissaire d'escadre ou par un commissaire ordonnateur des guerres, +et à leur défaut, par un sous-commissaire de marine ou commissaire +ordinaire des guerres. + +11. Le commandant de l'armée navale nommera les membres du conseil +permanent de révision. En cas d'empêchement d'aucun de ses membres, il +sera pourvu à son remplacement par le commandant du vaisseau à bord +duquel le conseil devra se tenir. + +12. Les délits commis sur les bâtimens de transport et autres, faisant +partie du convoi, seront jugés par le conseil de guerre du vaisseau ou +frégate sous le commandement desquels ils se trouveront naviguer. En cas +d'empêchement, les prévenus seront mis aux fers, si le cas l'exige, pour +être jugés au premier mouillage ou à la première occasion favorable. + +13. Les peines portées par la loi du 21 brumaire an 5, notamment celles +contre la désertion, sont applicables aux marins, et réciproquement +celles portées par la loi du 22 août 1790 sont déclarées communes aux +troupes de terre et à tous individus embarqués, dans les cas non prévus +par la loi du 21 brumaire. + +14. Seront justiciables desdits conseils de guerre et de révision, le +cas échéant, tous individus faisant partie de l'armée de terre et de +mer, et autres embarqués sur les vaisseaux. + +BONAPARTE. + + + +Toulon, le 30 floréal an 6 (19 mai 1798). + +PROCLAMATION. + +_Aux soldats de terre et de mer de l'armée de la Méditerranée._ + +Soldats, + +Vous êtes une des ailes de l'armée d'Angleterre. + +Vous avez fait la guerre de montagnes, de plaines, de siéges; il vous +reste à faire la guerre maritime. + +Les légions romaines, que vous avez quelquefois imitées, mais pas encore +égalées, combattaient Carthage tour-à-tour sur cette même mer, et +aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que +constamment elles furent braves, patientes à supporter la fatigue, +disciplinées et unies entre elles. + +Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes destinées à +remplir, des batailles à livrer, des dangers, des fatigues à vaincre; +vous ferez plus que vous n'avez fait pour la prospérité de la patrie, le +bonheur des hommes et votre propre gloire. + +Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis; +souvenez-vous que, le jour d'une bataille, vous avez besoin les uns des +autres. + +Soldats, matelots, vous avez été jusqu'ici négligés; aujourd'hui la plus +grande sollicitude de la république est pour vous: vous serez dignes de +l'armée dont vous faites partie. + +Le génie de la liberté, qui a rendu, dès sa naissance, la république +l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations les +plus lointaines. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 24 prairial an 6 (12 juin 1798). + +_Convention arrêtée entre la république française et l'ordre des +chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, sous la médiation de Sa Majesté +Catholique le roi d'Espagne._ + +ART. 1er. les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem +remettront à l'armée française la ville et les forts de Malte. Ils +renoncent, en faveur de la république française, aux droits de +souveraineté et de propriété qu'ils ont tant sur cette ville que sur les +îles de Malte, du Gozo et de Cumino. + +2. La république française emploiera son influence au congrès de Rastadt +pour faire avoir au grand-maître, sa vie durant, une principauté +équivalente à celle qu'il perd, et, en attendant, elle s'engage à lui +faire une pension annuelle de 300,000 fr. Il lui sera donné en outre la +valeur de deux années de ladite pension, à titre d'indemnité, pour son +mobilier. Il conservera, pendant le temps qu'il restera à Malte, les +honneurs militaires dont il jouissait. + +3. Les chevaliers de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem qui sont +Français, actuellement à Malte, et dont l'état sera arrêté par le +général en chef, pourront rentrer dans leur patrie; et leur résidence à +Malte leur sera comptée comme une résidence en France. + +La république française emploiera ses bons offices auprès des +républiques cisalpine, ligurienne, romaine et helvétique, pour que le +présent article soit déclaré commun aux chevaliers de ces différentes +nations. + +4. La république française fera une pension de 700 fr. aux chevaliers +français actuellement à Malte, leur vie durant. Cette pension sera de +1,000 fr. pour les chevaliers sexagénaires et au-dessus. + +La république française emploiera ses bons offices auprès des +républiques cisalpine, ligurienne, romaine et helvétique, pour qu'elles +accordent la même pension aux chevaliers de ces différentes nations. + +5. La république française emploiera ses bons offices auprès des autres +puissances de l'Europe, pour qu'elles conservent aux chevaliers de leur +nation l'exercice de leurs droits sur les biens de l'ordre de Malte +situés dans leurs états. + +6. Les chevaliers conserveront les propriétés qu'ils possèdent dans les +îles de Malte et du Gozo, à titre de propriété particulière. + +7. Les habitans des îles de Malte et du Gozo continueront à jouir, comme +par le passé, du libre exercice de la religion catholique, apostolique +et romaine. Ils conserveront les privilèges qu'ils possèdent: il ne sera +mis aucune contribution extraordinaire. + +8. Tous les actes civils, passés sous le gouvernement de l'ordre, seront +valables, et auront leur exécution. + +Fait double, à bord du vaisseau l'_Orient_, devant Malte, le 24 prairial +an 6 de la république française (12 juin 1798.) + +BONAPARTE, etc. + + + +En exécution des articles conclus le 24 prairial, entre la république +française et l'ordre de Malte, ont été arrêtées les dispositions +suivantes: + +ART. 1. Aujourd'hui, 24 prairial, le fort Manoël, le fort Timer, le +château Saint-Ange, les ouvrages de la Bormola, de la Cottonnere, et de +la Cité Victorieuse, seront remis, à midi, aux troupes françaises. + +2. Demain, 25 prairial, le fort de Riccazoli, le château Saint-Elme, les +ouvrages de la Cité Valette, ceux de la Florianne, et tous les autres, +seront remis, à midi, aux troupes françaises. + +3. Des officiers français se rendront aujourd'hui, à dix heures du +matin, chez le grand-maître, pour y prendre les ordres pour les +gouverneurs qui commandent dans les différens ports et ouvrages qui +doivent être mis au pouvoir des Français. Ils seront accompagnés d'un +officier maltais. Il y aura autant d'officiers qu'il sera remis de +forts. + +4. Il sera fait les mêmes dispositions que ci-dessus pour les forts +et ouvrages qui doivent être mis au pouvoir des Français, demain 25 +prairial. + +5. En même temps que l'on consignera les ouvrages de fortifications, +l'on consignera l'artillerie, les magasins, et papiers du génie. + +6. Les troupes de l'ordre de Malte pourront rester dans les casernes +qu'elles occupent jusqu'à ce qu'il y soit autrement pourvu. + +7. L'amiral commandant la flotte française nommera un officier pour +prendre possession aujourd'hui des vaisseaux, galères, bâtimens, +magasins, et autres effets de marine appartenans à l'ordre de Malte. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 24 prairial an 6 (12 juin 1798). + +_À l'évêque de Malte._ + +J'ai appris avec un véritable plaisir, monsieur l'évêque, la bonne +conduite, que vous avez eue, et l'accueil que vous avez fait aux troupes +françaises. + +Vous pouvez assurer vos diocésains que la religion catholique, +apostolique et romaine, sera non-seulement respectée, mais ses ministres +spécialement protégés. + +Je ne connais pas de caractère plus respectable et plus digne de la +vénération des hommes, qu'un prêtre qui, plein du véritable esprit +de l'évangile, est persuadé que ses devoirs lui ordonnent de prêter +obéissance au pouvoir temporel, et de maintenir la paix, la tranquillité +et l'union au milieu d'un diocèse. + +Je désire, monsieur l'évêque, que vous vous rendiez sur-le-champ dans la +ville de Malte, et que, par votre influence, vous mainteniez le calme +et la tranquillité parmi le peuple. Je m'y rendrai moi-même ce soir. Je +désire que, dès mon arrivée, vous me présentiez tous les curés et autres +chefs d'ordre de Malte et villages environnans. + +Soyez persuadé, monsieur l'évêque, du désir que j'ai de vous donner des +preuves de l'estime et de la considération que j'ai pour votre personne. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Les citoyens Berthollet, le contrôleur de l'armée, et un +commis du payeur, enlèveront l'or, l'argent et les pierres précieuses +qui se trouvent dans l'église de St.-Jean, et autres endroits dépendans +de l'ordre de Malte, l'argenterie des auberges et celle du grand-maître. + +2. Ils feront fondre dans la journée de demain tout l'or en lingots, +pour être transporté dans la caisse du payeur à la suite de l'armée. + +3. Ils feront un inventaire de toutes les pierres précieuses qui seront +mises sous le scellé dans la caisse de l'armée. + +4. Ils vendront pour 250 à 300,000 fr. d'argenterie à des négocians du +pays pour de la monnaie d'or et d'argent, qui sera également remise dans +la caisse de l'armée. + +5. Le reste de l'argenterie sera remis dans la caisse du payeur, qui la +laissera à la monnaie de Malte, pour être fabriquée, et l'argent remis +au payeur de la division, pour la subsistance de cette division. On +spécifiera ce que cela doit produire, afin que le payeur puisse en être +comptable. + +6. Ils laisseront, tant à l'église St.-Jean qu'aux autres églises, ce +qui sera nécessaire pour l'exercice du culte. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +_Au citoyen Garat, ministre à Naples._ + +Je vous envoie, citoyen ministre, un courrier que j'expédie à Paris. Je +vous prie de lui fournir les passe-ports nécessaires, et de l'expédier +en toute diligence. + +Je vous prie de donner à la cour de Naples une connaissance pure et +simple de l'occupation de Malte par les troupes françaises, et de la +souveraineté et propriété que nous venons d'y acquérir. Vous devez en +même temps faire connaître à S.M. le roi des Deux-Siciles, que nous +comptons conserver les même relations que par le passé pour notre +approvisionnement, et que si elle en agissait avec nous autrement +qu'elle en agissait avec Malte, cela ne serait rien moins qu'amical. + +Quant à la suzeraineté que le royaume de Sicile a sur Malte, nous ne +devons pas nous y refuser, toutes les fois que Naples reconnaîtra la +suzeraineté de la république romaine. + +Je m'arrête ici deux jours pour faire de l'eau, après lesquels je pars +pour l'Orient. + +Je ne sais pas si vous resterez encore long-temps à Naples; je vous prie +de me faire connaître ce que vous comptez faire, et de me donner, le +plus souvent que vous pourrez, des nouvelles de l'Europe. + +Vous connaissez l'estime et la considération particulière que j'ai pour +vous. + +BONAPARTE. + +P.S. Pour épargner le temps, je mets ma lettre au directoire, sous +cachet volant; vous pourrez en prendre connaissance. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Les chevaliers qui n'étaient pas profès et qui se seraient +mariés à Malte; + +2. Les chevaliers qui auraient des possessions particulières dans l'île +de Malte; + +3. Ceux qui auraient établi des manufactures ou des maisons de commerce; + +4. Enfin, ceux compris dans la liste que je vous envoie, connus par les +sentimens qu'ils ont pour la république, seront regardés comme citoyens +de Malte et pourront y rester tant qu'ils désireront. Ils seront +exceptés de l'ordre donné aujourd'hui. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Les îles de Malte et du Gozo seront administrées par une +commission de gouvernement composée de neuf personnes, qui seront à la +nomination du général en chef. + +2. Chaque membre de la commission la présidera à son tour pendant six +mois. Elle choisira un secrétaire et un trésorier hors de son sein. + +3. Il y aura, près de la commission, un commissaire français. + +4. Cette commission sera spécialement chargée de toute l'administration +des îles de Malte et du Gozo, et de la surveillance de la perception des +contributions directes et indirectes. Elle prendra des mesures relatives +à l'approvisionnement de l'île. L'administration de santé sera +spécialement sous ses ordres. + +5. Le commissaire ordonnateur en chef fera un abonnement avec la +commission pour établir ce qu'elle doit donner par mois à la caisse de +l'armée. + +6. La commission de gouvernement s'occupera incessamment de +l'organisation des tribunaux pour la justice civile et criminelle, en le +rapprochant le plus possible de l'organisation qui existe actuellement +en France. La nomination des membres aura besoin de l'approbation du +général de division commandant à Malte. En attendant que ces tribunaux +soient organisés, la justice continuera d'être administrée comme par le +passé. + +7. Les îles de Malte et du Gozo seront divisées en cantons dont le +moindre aura trois mille ames de population. Il y aura à Malte deux +municipalités. + +8. Chaque canton sera administré par un corps municipal de cinq membres. + +9. Il y aura dans chaque canton un juge de paix. + +10. Les juges de paix, les différentes magistratures seront nommés par +la commission de gouvernement, avec l'approbation du général de division +commandant à Malte. + +11. Tous les biens du grand-maître de l'ordre de Malte et des différens +couvens des chevaliers appartiennent à la république française. + +12. Il y aura une commission, composée de trois membres, chargée +de faire l'inventaire desdits biens et de les administrer; elle +correspondra avec l'ordonnateur en chef. + +13. La police sera toute entière sous les ordres du général de division +commandant et des différens officiers sous ses ordres. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Il y aura, dans chaque municipalité de la ville de Malte, un +bataillon de garde nationale composé de neuf cents hommes, qui portera +l'uniforme habit vert, paremens et collet rouges, et passe-poil blanc. +Cette garde nationale sera choisie parmi les hommes les plus riches, les +marchands, et ceux qui sont intéressés à la tranquillité publique. + +2. Elle fournira tous les jours toutes les gardes et patrouilles +nécessaires pour la police. Elle ne sera jamais de garde aux forts. + +3. L'institution du corps des chasseurs sera conservée. + +4. Le général de division fera un réglement tant pour l'organisation et +le service de la garde nationale que pour l'organisation et le service +des chasseurs. On donnera aux uns et aux autres la quantité d'armes +nécessaire pour le service. + +5. On formera quatre compagnies de vétérans de tous les vieux soldats +qui auraient été au service de l'ordre de Malte, et qui sont incapables +d'un service actif. + +Les deux premières, dès l'instant qu'elles seront organisées, seront +envoyées pour tenir garnison dans le fort de Corfou. On exécutera le +présent article, quelques difficultés que l'on puisse rencontrer, mon +intention n'étant pas que cette grande quantité d'hommes, habitués à +l'ordre de Malte, continue à y rester. + +6. On formera quatre compagnies de canonniers, à peu près sur le même +pied que celles qui existaient ci-devant, qui seront employées dans +les batteries de la côte. Il y aura, dans chacune de ces compagnies de +canonniers, un officier et un sous-officier français. + +7. Tous les individus qui voudront former une compagnie de cent +chasseurs seront maîtres de la former. Eux et les officiers de ces +compagnies seront conservés, et, dès l'instant qu'elles seront +organisées, le général de division les fera partir pour rejoindre +l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798). + +_Aux commissaires du gouvernement à Corcyre, Ithaque, et près le +département de la mer Egée._ + +Je vous préviens, citoyens, que le pavillon de la république flotte sur +tous les forts de Malte, et que l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem est +détruit. + +Je vous instruirai incessamment de la direction que prendra l'armée. + +Apprenez aux habitans de votre département ce que nous faisons dans ce +moment-ci; ils en tireront tout l'avantage. + +N'oubliez aussi aucun moyen de le faire connaître à tous les Grecs de la +Morée et des autres pays. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798). + +_Aux consuls de Tunis, Tripoli et Alger._ + +Je vous préviens, citoyens, que l'armée de la république est en +possession depuis deux jours de la ville et des deux îles de Malte et du +Gozo. Le pavillon tricolore flotte sur tous les forts. + +Vous voudrez bien, citoyen, faire part de la destruction de l'ordre de +Malte et de cette nouvelle possession de la république au bey, près +duquel vous vous trouvez, et lui faire connaître que, désormais, il doit +respecter les Maltais, puisqu'ils se trouvent sujets de la France. + +Je vous prie aussi de lui demander qu'il mette en liberté les différens +esclaves maltais qu'il avait; j'ai donné l'ordre pour que l'on mit en +liberté plus de deux mille esclaves barbaresques et turcs, que l'ordre +de Saint-Jean de Jérusalem tenait aux galères. + +Laissez entrevoir au bey que la puissance qui a pris Malte en deux ou +trois jours, serait dans le cas de le punir, s'il s'écartait un moment +des égards qu'il doit à la république. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 27 prairial an 6 (15 juin 1798). + +_Au général Chabot._ + +Nous sommes entrés, citoyen général, depuis trois jours dans Malte. +La république vient, par-là, d'acquérir une place aussi forte que +favorablement située pour le commerce. + +Les habitans des trois départemens qui composent votre division, doivent +en tirer un avantage tout particulier. Annoncez-leur cette bonne +nouvelle. + +Je laisse le général Vaubois pour commander ici. Vous pourrez +correspondre avec lui pour tous les objets dont vous pourriez avoir +besoin. + +Votre division fait partie de l'armée que je commande. Je vous prie de +m'envoyer par le brick l'état de situation exacte de vos troupes, de +votre marine, de vos magasins, soit d'artillerie, soit de vivres. + +Faites-moi connaître aussi ce qui est dû à la troupe, et s'il vous +serait possible de pouvoir vous procurer des matelots, d'armer en flûte +le vaisseau et la frégate qui sont à Corfou, et de me les envoyer dans +l'endroit que je vous désignerai. + +Je vous prie d'expédier à notre ministre à Constantipople, la nouvelle +de l'occupation de Malte par l'armée française, et de la destruction de +l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem. Annoncez également cette nouvelle à +Ali-Pacha, au pacha de Scutari et au pacha de la Morée. + +Je désire que vous n'envoyiez à Constantinople qu'un bateau de commerce. +Le chebeck _le Fortunatus_ a ordre de venir joindre l'armée: faites-le +accompagner par un de vos meilleurs bricks, afin que je puisse vous le +renvoyer avec de nouveaux ordres. + +Mettez-vous en mesure contre l'attaque des Turcs. Il est inutile que +vous fassiez connaître la destination que prend l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Tous les habitans des îles de Malte et du Gozo sont tenus de +porter la cocarde tricolore. Aucun habitant de Malte ne pourra porter +l'habit national français, à moins qu'il n'en ait obtenu la permission +spéciale du général en chef. Le général en chef accordera la qualité +de citoyen français et la permission de porter l'habit national aux +habitans de Malte et du Gozo qui se distingueront par leur attachement à +la république, par quelque action d'éclat, trait de bienfaisance ou de +bravoure. + +2. Tous les habitans de Malte sont désormais égaux en droits. Leurs +talens, leur mérite, leur patriotisme, et leur attachement à la +république française, établissent seuls la différence entre eux. + +3. L'esclavage est aboli: tous les esclaves connus sous le nom de +_bonnivagli_ seront mis en liberté, et le contrat déshonorant pour +l'espèce humaine qu'ils ont fait est détruit. + +4. En conséquence de l'article précédent, tous les Turcs qui sont +esclaves de quelque particulier seront remis entre les mains du général +commandant, pour être traités comme prisonniers de guerre; et, vu +l'amitié qui existe entre la république française et la Porte ottomane, +ils seront envoyés chez eux lorsque le général en chef l'ordonnera, et +lorsqu'il aura connaissance que les beys consentent à renvoyer à Malte +tous les esclaves français ou maltais qu'ils auraient. + +5. Dix jours après la publication du présent ordre, il est défendu +d'avoir des armoiries soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des +maisons, de cacheter des lettres avec des armoiries, ni de prendre des +titres féodaux. + +6. L'ordre de Malte étant dissous, il est expressément défendu à qui que +ce soit de prendre des titres de baillis, commandeurs, ou chevaliers. + +7. On mettra dans chaque église, à la place où étaient les armes du +grand-maître, celles de la république. + +8. Dix jours après la publication du présent ordre, il est défendu, +sous quelque prétexte que ce soit, de porter des uniformes des corps de +l'ancien ordre de Malte. + +9. L'île de Malte appartenant à la république française, la mission des +différens ministres plénipotentiaires a cessé. + +10. Tous les consuls étrangers cesseront leurs fonctions, et ôteront +les armes qui sont sur leurs portes, jusqu'à ce qu'ils aient reçu des +lettres de créance de leur gouvernement pour continuer leurs fonctions +dans la ville de Malte, devenue port de la république française. + +11. Tous les étrangers venant et vivant à Malte seront obligés de se +conformer au présent ordre, quels que soient leur grade et le rang +qu'ils auraient chez eux. + +12. Tous les contrevenans aux articles ci-dessus seront condamnés, pour +la première fois, à une amende du tiers de leurs revenus; la seconde, à +trois mois de prison; la troisième, à un an de prison; la quatrième, à +la déportation de l'île de Malte, et à la confiscation de la moitié de +leurs biens. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Il sera fait un désarmement général de tous les habitans des +îles de Malte et du Gozo. Il ne sera accordé des armes que par une +permission du général commandant, et à des hommes dont le patriotisme +sera reconnu. + +2. L'organisation des chasseurs volontaires dans les îles de Malte et du +Gozo sera continuée; mais ce corps ne sera composé que d'hommes sur les +services desquels on peut compter. On aura soin surtout d'avoir des +officiers patriotes. + +3. Les signaux seront rétablis depuis la pointe du Gozo à Malte. + +4. Les lois de la santé à Malte ne seront ni plus ni moins rigoureuses +que les lois de la santé à Marseille. + +5. Il sera formé une compagnie de trente volontaires, composée de jeunes +gens de quinze à trente ans, et pris dans les familles les plus riches. + +6. Le général de division désignera, dans l'espace de dix jours, à +la commission de gouvernement les hommes qui doivent composer ladite +compagnie. La commission de gouvernement le leur fera signifier; et, +vingt jours après, ils seront obligés d'être armés d'un sabre. Ils +auront le même uniforme que les guides de l'armée, à l'exception qu'ils +porteront l'aiguillette et le bouton blanc. + +7. Ceux qui ne se trouveraient pas à la revue que passera le général de +division dix jours après seront condamnés, les jeunes gens à un an de +prison, et les parens, jouissant du bien de la famille, à mille écus +d'amende. + +8. La commission de gouvernement désignera les jeunes gens de neuf à +quatorze ans, appartenans aux plus riches familles, lesquels seront +envoyés a Paris pour être élevés dans les écoles de la république. Les +parens seront tenus de leur faire 800 fr. de pension, et de leur donner +600 fr. pour leur voyage. Le passage leur sera accordé sur les vaisseaux +de guerre. + +9. La commission de gouvernement enverra la liste de ces jeunes gens, au +plus tard dans vingt jours, au général en chef, et ils partiront au plus +tard dans un mois. + +10. Ils devront avoir pantalon et gilet bleus, paremens et revers +rouges, liseré blanc. Ils seront débarqués à Marseille, où le ministre +de l'intérieur donnera des ordres pour les faire passer dans les écoles +nationales. + +11. Le commissaire-ordonnateur de la marine désignera à la commission de +gouvernement les jeunes gens maltais appartenans aux familles les plus +riches, pour pouvoir être placés comme aspirans, et pouvoir s'instruire +et parvenir à tous les grades. + +12. Comme l'éducation intéresse principalement la prospérité et la +sûreté publiques, les parens dont les enfans seront désignés, et qui s'y +refuseraient, seront condamnés à payer mille écus d'amende. + +13. Les classes pour les matelots seront rétablies comme dans les ports +de France. Lorsque l'escadre aura besoin de matelots, et qu'il n'y aura +pas assez de gens de bonne volonté, on prendra de préférence les jeunes +gens de quinze à vingt-cinq ans. Si cela ne suffit pas, on prendra +ceux de vingt-cinq à trente-cinq, et enfin ceux de trente-cinq à +quarante-cinq. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Tous les prêtres, religieux et religieuses, de quelque ordre +que ce soit, qui ne sont pas natifs des îles de Malte et du Gnzo, seront +tenus d'évacuer l'île au plus tard dix jours après la publication du +présent ordre: l'évêque, vu ses qualités pastorales, sera seul excepté +du présent ordre. + +2. Toutes les cures, bénéfices, qui, en vertu du présent ordre, seraient +vacans, seront donnés à des naturels des îles de Malte et du Gozo, +n'étant point juste que des étrangers jouissent désavantages du pays. + +3. On ne pourra pas désormais faire de voeux religieux avant l'âge de +trente ans. Il est défendu de faire de nouveaux prêtres, jusqu'à ce que +les prêtres actuellement existans soient tous employés. + +4. Il ne pourra pas y avoir à Malte et au Gozo plus d'un couvent de +chaque ordre. + +5. La commission de gouvernement, de concert avec l'évêque, désignera +les maisons où les individus d'un même ordre doivent se réunir. Tous les +biens qui deviendraient inutiles à la subsistance desdits couvens seront +employés à soulager les pauvres. + +6. Toutes les fondations particulières, tous les couvens d'ordre +séculier et corporations de pénitens, toutes les collégiales, sont +supprimés. La cathédrale seule aura quinze chanoines résidans à Malte, +et cinq résidans à Civita-Vecchia. + +7. Il est expressément défendu à tout séculier, qui n'est pas au moins +sous-diacre, de porter le collet ou la soutane. + +8. L'évêque sera tenu de remettre, dix jours après la publication du +présent ordre, l'état des prêtres et le certificat qu'ils sont naturels +des îles de Malte et du Gozo, et l'état de ceux qui, en vertu du présent +ordre, doivent évacuer le territoire. + +Chaque chef d'ordre sera tenu de remettre un pareil état au commissaire +du gouvernement. Tout individu qui n'aurait pas obtempéré au présent +ordre sera condamné à six mois de prison. + +9. La commission de gouvernement, le commissaire près elle, le général +de division, sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution +du présent ordre. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 28 prairial an 6(16 juin 1798). + +_À l'ordonnateur Najac._ + +Il y a déjà long-temps que vous n'avez reçu de nos nouvelles. Vous devez +cependant avoir reçu deux avisos que je vous ai envoyés. Je n'ai reçu +de Toulon, depuis mon départ, que le brick qui est parti quarante-huit +heures après nous. + +Après deux jours de fusillade et de canonnade, nous avons obtenu la +ville de Malte et tous ses forts: nous y avons trouvé deux vaisseaux de +guerre, une frégate, quatre galères, quinze à dix-huit cents pièces de +canon, et quarante mille fusils. + +Du reste, l'arsenal est fort peu approvisionné. + +_La Sensible_ que je vous expédie, conduira l'ambassadeur de la +république à Constantinople. + +J'espère que les trois vaisseaux vénitiens, grâce à vos soins, seront a +présent en état, et que toutes les troupes restées en arrière, pourront +partir sous leur escorte. + +Adressez tout ce qui nous serait destiné, à Malte qui nécessairement +doit être notre première échelle. + +Je désirerais que ces vaisseaux prissent sous leur escorte toutes les +troupes que le consul de Gènes a à nous envoyer. + +Je vous prie d'expédier, deux fois par décade, un aviso pour Malte, d'où +il retournera à Toulon: le commissaire de la marine, qui est à Malte, +nous expédiera nos courriers là où nous serons. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +_Au citoyen Lavalette._ + +_L'Arthémise_, citoyen, a ordre de vous faire mouiller sur la côte +d'Albanie, pour vous mettre à même de conférer avec Ali-Pacha. La lettre +ci-jointe que vous devrez lui remettre, ne contient rien autre chose que +d'ajouter foi à ce que vous lui direz, et de l'inviter à vous donner un +truchement sûr pour vous entretenir seul avec lui. Vous lui remettrez +vous-même ladite lettre, afin d'être assuré qu'il en prenne lui-même +lecture. + +Après quoi, vous lui direz que, venant de m'emparer de Malte, et me +trouvant dans ces mers avec trente vaisseaux et cinquante mille hommes, +j'aurai des relations avec lui, et que je désire savoir si je peux +compter sur lui; que je désirerais aussi qu'il envoyât près de moi, en +l'embarquant sur la frégate, un homme de marque et qui eût sa confiance; +que sur les services qu'il a rendus aux Français, et sur sa bravoure +et son courage, s'il me montre de la confiance et qu'il veuille me +seconder, je peux accroître de beaucoup sa gloire et sa destinée. + +Vous prendrez en général note de tout ce que vous dira Ali-Pacha, et +vous vous rembarquerez sur la frégate pour venir me joindre et me rendre +compte de tout ce que vous aurez fait. + +En passant à Corfou, vous direz au général Chabot, qu'il nous envoie des +bâtimens chargés de bois, et qu'il fasse une proclamation aux habitans +des différentes îles pour qu'ils envoient à l'escadre, du vin, des +raisins secs, et qu'ils en seront bien payés. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +_À Ali-Pacha._ + +Mon très-respectable ami, après vous avoir offert les voeux que je fais +pour votre prospérité et la conservation de vos jours, j'ai l'honneur de +vous informer que depuis long-temps je connais l'attachement que vous +avez pour la république française, ce qui me ferait désirer de trouver +le moyen de vous donner des preuves de l'estime que je vous porte. +L'occasion me paraissant aujourd'hui favorable, je me suis empressé +de vous écrire cette lettre amicale, et j'ai chargé un de mes +aides-de-champ de vous la porter, pour vous la remettre en mains +propres. Je l'ai chargé aussi de vous faire certaines ouvertures de ma +part, et comme il ne sait point votre langue, veuillez bien faire choix +d'un interprète fidèle et sûr pour les entretiens qu'il aura avec vous. +Je vous prie d'ajouter foi à tout ce qu'il vous dira de ma part, et de +me le renvoyer promptement avec une réponse écrite en turc de votre +propre main. Veuillez-bien agréer mes voeux et l'assurance de mon +sincère dévouement. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +_Au roi d'Espagne._ + +La république française a accepté la médiation de V.M. pour la +capitulation de la ville de Malte. + +M. le chevalier d'Amatti, votre résident dans cette ville, a su être à +la fois agréable à la république française et au grand-maître. Mais par +l'occupation du port de Malte par la république, la place de M. d'Amatti +se trouve supprimée. Je le recommande à Votre Majesté, pour qu'elle +veuille bien ne pas l'oublier dans la distribution de ses grâces. + +Je prie Votre Majesté de croire aux sentimens d'estime et à la +très-haute considération que j'ai pour elle. + +BONAPARTE. + + + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Les prêtres latins ne pourront pas officier dans l'église qui +appartient aux Grecs. + +2. Les messes que les prêtres latins ont coutume de dire dans les +églises grecques seront dites dans les autres églises de la place. + +3. Il sera accordé protection aux Juifs qui voudront établir une +synagogue. + +4. Le général commandant remerciera les Grecs établis à Malte de la +bonne conduite qu'ils ont tenue pendant le siège. + +5. Tous les Grecs des îles de Malte et du Gozo, et des départemens +d'Ithaque, de Corcyre, et de la mer Egée, qui conserveront des relations +quelconques avec les Russes, seront condamnés à mort. + +6. Tous les bâtimens grecs qui naviguent sous pavillon russe, s'ils sont +pris par des bâtimens français, seront coulés bas. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798). + +ART. 1er. Les femmes et les enfans des grenadiers de la garde du +grand-maître et du régiment de Malte, qui partent avec la flotte +française, recevront: + +Les femmes, vingt sous par décade; les enfans au-dessous de dix ans, dix +sous par décade. + +2. Tous les garçons au-dessus de dix ans seront embarqués sur les +bâtimens de la république, comme mousses. + +3. Il sera fait, par le payeur, une retenue d'un centime sur la paie de +chaque grenadier ou soldat, du régiment de Malte, qui a des enfans. + +4. Les femmes des sous-officiers auront trente sous par décade, et les +enfans au-dessous de dix ans, quinze sous. + +5. La retenue en sera faite sur les appointemens de leur mois. + +6. La commission du gouvernement de Malte est chargée de l'exécution du +présent ordre. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798). + +ART. 1er. La commission du gouvernement se divisera en bureau et en +conseil. + +2. Le bureau sera composé de trois membres; y compris le président. + +3. Le conseil nommera tous les six mois un des deux membres qui doivent +composer le bureau. + +4. Le bureau sera en activité constante de service; chacun des membres +aura 4,000 fr. d'appointemens. + +5. Le conseil ne se réunira qu'une fois par décade, pour prendre +connaissance de ce qu'aura fait le bureau. + +6. Il leur sera accordé à chacun un traitement de 1,000 fr. par an. + +7. Les membres du bureau seront, pour cette fois, le citoyen N---- pour +six mois, et le citoyen N---- pour un an. + +8. Le commissaire de gouvernement aura 6,000 fr. d'appointemens: outre +ses frais de bureau, il lui sera accordé, sur l'extraordinaire, une +gratification pour son établissement. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798). + +ART. 1er. Le général de division commandant à la police générale de +l'île et du port; aucun bâtiment ne peut ni entrer ni sortir qu'en +conséquence de son réglement. + +2. La commission du gouvernement est chargée de l'organisation civile, +judiciaire et administrative. + +3. Elle ne peut rien faire que sur la demande du commissaire, ou après +avoir ouï son rapport; les conclusions du commissaire devront être mises +dans toutes les délibérations de la commission. + +4. Tout ce qui est réglement ne peut être publié, ni avoir son effet, +que visé par le commandant et le général de division. + +5. La commission des domaines est chargée de faire l'inventaire de tous +les meubles et immeubles appartenans à la république; ainsi que de +l'administration de tous les biens nationaux. + +6. Elle enverra tous les mois les inventaires qu'elle aura faits et le +bordereau de ce qu'elle aura reçu au commissaire du gouvernement. + +7. Elle ne pourra faire aucune vente qu'en conséquence d'un ordre du +général en chef, et, s'il survenait des circonstances extraordinaires +qui exigeassent des fonds, le général de division, le commissaire +du gouvernement, le commissaire des guerres, et la commission, se +réuniraient et prendraient un arrêté, en conséquence duquel on serait +autorisé a vendre jusqu'à la concurrence de 150,000 fr. Le commissaire +du gouvernement serait alors chargé de faire un réglement, et d'en +suivre tous les détails. + +8. La commission des domaines n'aura pas d'autre payeur que celui de la +division militaire, qui aura un registre et une caisse particulière pour +les objets y relatifs. + +10. Le général commandant l'île aura seul le droit de contrôler et de se +mêler de l'administration du pays. Les généraux commandant sous lui, +les commandans de place, et autres agens militaires, ne se mêleront +en aucune manière des objets administratifs. Le général-commandant ne +pourra jamais être représenté par un de ses subordonnés. + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798). + +ART. 1er. Les impôts établis seront provisoirement maintenus. Le +commissaire du gouvernement et la commission administrative en +assureront la perception. + +2. Dans le plus court délai, il sera établi un système d'impositions +nouvelles, de manière que le produit total, pris sur les douanes, le +vin, l'enregistrement, le timbre, le tabac, le sel, les loyers de +maisons et les domestiques, s'élève à 720,000 fr. + +3. De cette somme, il sera versé chaque mois 50,000 fr. dans la caisse +du payeur de l'armée. Ce versement n'aura lieu cependant que dans trois +mois, et jusque-là la caisse des domaines nationaux y suppléera. + +4. Les 120,000 fr. restans seront laissés pour fournir aux frais +d'administration, justice, etc., selon l'état par aperçu ci-joint. + +5. Cet état sera arrêté définitivement par la commission du gouvernement +avec le commissaire de la république française, lors de l'organisation +des tribunaux, et des diverses parties du service administratif. + +6. Le pavé des villes, et l'entretien pour la propreté et le» lumières, +sera payé par les habitans. + +7. L'entretien des fontaines, par un droit qui sera établi sur les +bâtimens qui font de l'eau, ainsi que les gages des employés attachés à +ce service. + +8. Il sera établi un droit de passe pour l'entretien des routes. + +9. L'instruction publique sera payée avec les biens qui y sont déjà +affectés; et, en cas d'insuffisance, avec ceux des fondations et couvens +supprimés, suivant l'ordre précédent du général en chef. + +10. Les gages des magistrats de santé et frais y relatifs seront payés +par un droit sur les vaisseaux et sur les voyageurs. + +11. Le mont-de-piété sera maintenu, et le commissaire du gouvernement +pour voira à son organisation nouvelle. + +12. L'établissement dit de l'Université, pour l'approvisionnement en +grains de l'île, sera maintenu, en séparant l'administration ancienne à +compter du premier messidor; et le commissaire du gouvernement sera tenu +de l'organiser de manière à ne laisser aucune inquiétude à la république +sur l'approvisionnement de l'île. + +13. Les hôpitaux seront organisés sur des bases nouvelles, et il +sera pourvu à leurs besoins par des biens des couvens ou fondations +supprimés; ceux qui y sont déjà affectés leur seront conservés. + +14. La poste aux lettres sera organisée de manière à couvrir, par la +taxe des lettres, la dépense qu'elle occasionnera. + +15. Les dépenses relatives au passage de l'armée, aux fournitures faites +pour elle, à l'état du nouveau gouvernement, seront prises sur les fonds +qui resteront disponibles pendant les trois mois où le gouvernement ne +paiera rien à l'armée. + +16. Le commissaire du gouvernement est autorisé à régler, +provisoirement, les cas non prévus, en rendant compte de la +détermination au général en chef. + + +_Ordre du 29 prairial (17 juin 1798.)_ + +ÉCOLES PRIMAIRES. + +ART. 1er. Il sera établi dans les îles de Malte et du Gozo quinze écoles +primaires. + +2. Les instituteurs des écoles enseigneront aux élèves à lire et écrire +en français, les élémens de calcul et du pilotage, et les principes de +la morale et de la constitution française. + +3. Les instituteurs seront nommés par le commissaire du gouvernement. + +4. Ils seront logés dans une maison nationale à laquelle sera attaché un +jardin. + +5. Leur salaire en argent sera de mille francs dans les villes et de 800 +fr. dans les casals. + +6. Il sera affecté au paiement de chaque instituteur une portion +suffisante des biens des couvens supprimés. + +7. La distribution des écoles et les réglemens sur leurs administration +et régime seront confiés à la commission de gouvernement. + + +ÉCOLE CENTRALE. + +ART. 1er. Il sera établi à Malte une école centrale qui remplacera +l'université et les autres chaires. + +2. Elle sera composé: + +1°. D'un professeur d'arithmétique, et de stéréotomie, aux appointemens +de 1,800 f.; 2°. d'un professeur d'algèbre et de stéréotomie, aux +appointemens de 2,000 fr.; 3°. d'un professeur de géométrie et +d'astronomie, aux appointemens de 2,400 fr.; 4°. d'un professeur de +mécanique et de physique, aux appointemens de 5,000 fr.; 5°. d'un +professeur de navigation, aux appointemens de 2,400 fr.; 6°. d'un +professeur de chimie, aux appointemens de 1,800 fr.; 7°. d'un professeur +de langues orientales, aux appointemens de 1,200 francs; 8°. d'un +bibliothécaire, chargé des cours de géographie, aux appointemens de +1,000 fr. + +3. À l'école centrale seront attachés: + +1°. La bibliothèque et le cabinet d'antiquités; 2°. un muséum d'histoire +naturelle; 3°. un jardin de botanique; 4°. l'observatoire. + +Une somme de 3,000 fr. sera affectée à l'entretien du matériel de +l'école centrale. + +5. On vendra pour 300,000 fr. de biens nationaux pour la fondation de +l'approvisionnement. + +6. Le commissaire du gouvernement se concertera avec le commissaire des +domaines pour la vente desdits biens. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.) + +Le commissaire-ordonnateur ouvrira un crédit sur le payeur de la place, +de 3,000 fr. par mois pour le commandant de l'artillerie; 4,000 fr. par +mois pour le commandant du génie; 25,000 fr. par mois pour la marine; +3,000 fr. par mois pour l'extraordinaire, à la disposition du +général-commandant. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.) + +ART. 1er. Les commissaires des domaines nationaux auront chacun 4,000 +fr. d'appointemens par an. + +2. Ceux qui ne sont pas établis dans le pays auront six mois +d'appointemens en forme de gratification pour leur établissement. + +3. Sur les fonds provenant des domaines, il sera accordé également +une somme de 6,000 fr. au commissaire de gouvernement pour son +établissement, dont 3,000 fr. seront payés sur les premiers fonds, et +3,00 fr. dans six mois. + +4. les frais de logement et de bureau de la commission ne pourront pas +excéder la somme de 12 à 1,500 fr. par an. + +5. Les professeurs formeront ensemble un conseil qui s'occupera des +moyens de perfectionner l'instruction, et proposera à la commission de +gouvernement les mesures d'administration qu'il jugera nécessaires. + +6. Les appointemens des professeurs, le salaire des employés, dont +l'état aura été arrêté par la commission de gouvernement, et les +dépenses nécessaires pour l'entretien des divers établissemens, seront +payés sur les fonds ci-devant affectés à l'entretien de l'université et +de la chaire des langues orientales. + +7. Il sera affecté au jardin de botanique un terrain de trente arpens, +que la commission de gouvernement désignera sans délai parmi les +terrains les plus fertiles et les plus près de la ville. + +8. Il sera fait à l'hôpital de la ville de Malte des leçons d'anatomie, +de médecine et d'accouchement, par les officiers qui y sont attachés. + + + +_Ordre du 29 prairial_ (17 juin 1798.) + +ART. 1. On affectera pour l'hôpital, des fonds des couvens ou dotations +supprimées, jusqu'à la concurrence de 40,000 fr. de rentes. On prendra +de préférence toutes les dotations qui existent déjà affectées aux +hospices, quelques dénominations qu'elles aient. + +2. On affectera des biens nationaux pour 300,000 fr., pour les +créanciers du grand-maître. + +3. On vendra pour 300,000 fr. de biens nationaux pour subvenir aux +besoins de la garnison et de la marine. + +Ordre du 29 prairial (17 juin 1798.) + +ART. 1er. L'évêque n'exercera d'autre justice qu'une police sur les +ecclésiastiques; toutes procédures relatives au mariages seront du +ressort de la justice civile et criminelle. + +Il est expressément défendu à l'évêque, aux ecclésiastiques et aux +habitans de l'île, de rien recevoir pour l'administration des sacremens, +le devoir de leur état étant de les administrer gratis. Ainsi les droits +d'étole, et autres pareils, restent abolis. + +3. Aucun prince étranger ne pourra avoir d'influence ni dans +l'administration de la religion, ni dans celle de la justice. Ainsi +aucun ecclésiastique ni habitant ne pourra avoir recours au pape ni à +aucun métropolitain. + +BONAPARTE. + + + +Le 30 prairial (18 juin 1798). + +Au directoire exécutif. + +Je vous envoie, citoyens directeurs, + +1°. Un réglement pour la répression des délits à bord de l'escadre. + +2°. Copie d'une lettre écrite au citoyen Najac, pour les différens +avancemens dans l'arsenal. + +Le citoyen Najac a mis autant d'activité que de zèle dans l'exécution +de vos ordres pour l'expédition; c'est un homme de mérite, qui entend +parfaitement sa besogne. + +3°. Un ordre pour la punition des matelots qui se seraient débarqués de +dessus l'escadre. + + (Cette lettre a été écrite a différentes reprises, tant à bord + De la flotte qu'à Malte. Nous la classons à sa dernière date.) + +Le 8 prairial (27 mai 1798). + +Nous sommes depuis deux jours en calme, à dix lieues au large du détroit +de Bonifaccio. + +Le convoi de Corse vient de se réunir à nous; les troupes de ce convoi +sont commandées par le général Vaubois. J'attends à chaque instant le +convoi de Civita-Vecchia. + +Un brick anglais a été poursuivi par l'aviso _le Corcyre_, commandé par +le citoyen Renould, et obligé de se jeter sur les côtes de Sardaigne, +où il s'est brûlé. L'équipage de ce bâtiment nous parle toujours d'une +escadre anglaise. + +Le convoi de l'escadre n'a encore eu aucune espèce d'avaries ni de +maladies; tout continue à fort bien aller. Nos soldats travaillent +nuit et jour, soit pour apprendre à grimper sur les mâtures, soit à +l'exercice du canon. + + + +Le 9, à huit heures du soir. + +Le troisième bataillon de la soixante-dix-neuvième, auquel vous aviez +depuis long-temps donné l'ordre de passer à Corfou, est encore à Ancône. +J'écris a Brune pour qu'il ne perde pas un instant pour l'y faire +passer. Il est bien essentiel que nos îles soient suffisamment gardées, +surtout dans le premier moment. + + + +Malte, le 25 prairial an 6 (13 juin 1798). + +Nous sommes arrivés le 21, à la pointe du jour, à la vue de l'île de +Gozo. Le convoi de Civita-Vecchia y était arrivé depuis trois jours. + +Le 21 au soir, j'ai envoyé un de mes aides-de-camp pour demander au +grand-maître la faculté de faire de l'eau dans différens mouillages de +l'île. Le consul de la république à Malte vint me porter sa réponse, qui +était un refus absolu, ne pouvant, disait-il, laisser entrer plus de +deux bâtimens de transport à la fois: ce qui, calcul fait, aurait exigé +plus de trois cents jours pour faire de l'eau. + +Le besoin de l'armée était urgent et me faisait un devoir d'employer la +force pour m'en procurer. + +J'ordonnai à l'amiral Brueys de faire des préparatifs pour la descente. +Il envoya le contre-amiral Blanquet avec son escadre et le convoi de +Civita-Vecchia, pour l'effectuer dans la calle de Marsa-Siroco. Le +convoi de Gênes débarqua à la calle Saint-Paul, celui de Marseille à +l'île de Gozo. + +Le général de brigade Lannes, le chef de brigade Marmont, descendirent +à la portée du canon de la place. Le général Desaix fit débarquer +le général Belliard avec la vingt-unième. Il s'empara de toutes les +batteries et de tous les forts qui défendaient la rade et le mouillage +de Marsa-Siroco. + +Le 22, à la pointe du jour, nos troupes étaient à terre sur tous les +points, malgré l'obstacle d'une canonnade vive, mais extrêmement mal +exécutée. + +Le 22 au soir, la place était investie de tous les côtés, et le reste de +l'île était soumis. + +Le général Reynier venait de s'emparer de l'île de Gozo; le général +Baraguey-d'Hilliers de tout le midi de l'île de Malte, après avoir fait +plusieurs chevaliers et deux cents hommes prisonniers. Le général Desaix +était à une portée de pistolet du glacis de la Cottonère et du fort +Riccazoli: il avait aussi fait plusieurs chevaliers prisonniers. + +Les malheureux habitans, effrayés au-delà de ce qu'on peut imaginer, +s'étaient réfugiés dans la ville de Malte, qui se trouva par ce moyen +suffisamment garnie de monde. + +Pendant toute la soirée du 22, la ville canonna avec la plus grande +activité. Les assiégés voulurent faire une sortie; mais le chef de +brigade Marmont, à la tête de la dix-neuvième, leur enleva le drapeau de +l'ordre. + +Le 22, je commençai à faire débarquer l'artillerie. Nous avons peu de +places en Europe aussi fortes et aussi soignées que celle de Malte. Je +ne m'en tins pas aux seuls moyens militaires, et j'entamai différentes +négociations: le résultat en a été heureux. + +Le grand-maître m'envoya demander, le 22 au matin, une suspension +d'armes. + +J'ai envoyé mon aide-de-camp chef de brigade Junot au grand-maître, +avec la faculté de signer une suspension d'armes, s'il consentait, pour +préliminaires, à négocier de la reddition de la place. + +J'envoyai les citoyens Poussielgue et Dolomieu pour sonder les +intentions du grand-maître. + +Le 22 à minuit, les chargés de pouvoir du grand-maître vinrent à bord +de l'Orient, où ils conclurent dans la nuit la convention dont je vous +envoie les articles. + +À la tête de la députation du grand-maître était le commandeur +Bosredon-Ransigeat, chevalier de la ci-devant langue d'Auvergne, qui, du +moment où il vit que l'on prenait les armes contre nous, a sur-le-champ +écrit au grand-maître que son devoir, comme chevalier de Malte, était +de faire la guerre aux Turcs, et non à sa patrie; qu'en conséquence +il déclarait ne vouloir prendre aucune part à la mauvaise conduite de +l'Ordre dans cette circonstance. Il fut sur-le-champ mis en prison, et +il n'en sortit que pour être chargé de venir négocier. + +Hier, 24, nous sommes entrés dans la place, et nous avons pris +possession de tous les forts. Aujourd'hui, à midi, l'escadre y est venue +mouiller. + +Je suis extrêmement satisfait de la conduite de l'amiral Brueys, de +l'harmonie et de l'ensemble qui régnent dans toute l'escadre. J'ai +beaucoup à me louer du zèle et de l'activité du citoyen Gantheaume, chef +de division de l'état-major de l'escadre. + +Le citoyen Motard, capitaine de frégate, a commandé les chaloupes de +débarquement. C'est un jeune officier d'espérance. + +Nous avons trouvé à Malte deux vaisseaux de guerre, une frégate, quatre +galères, douze cents pièces de canon, quinze cents milliers de poudre, +quarante mille fusils, etc. On vous en enverra incessamment l'état. + +Je vous envoie copie des différens ordres que j'ai donnés pour +l'établissement du gouvernement dans cette île. + +Je vous envoie la liste des Français résidant à Malte, dont la plupart +chevaliers, qui, un mois avant notre arrivée, ont fait des dons pour la +descente en Angleterre. + +Je vous prie d'accorder le grade de général de brigade au citoyen +Marmont. + + + +Malte, le 28 prairial an 6 (16 juin 1798). + +L'escadre commence à sortir du port; et, le 30, nous comptons être tous +à la voile pour suivre notre destination. + +J'ai laissé, pour commander l'île, le général de division Vaubois; c'est +lui qui a commandé le débarquement, et il s'est concilié les habitans de +l'île par sa sagesse et sa douceur. + +Le grand-maître part demain pour se rendre à Trieste. Sur les six cent +mille francs que nous lui avons accordés, il laisse ici trois cent mille +francs pour payer ses dettes. Je ferai prévaloir ces trois cent mille +francs sur les terres que nous avons appartenant à l'Ordre. + +Je lui ai donné cent mille francs comptant, et le payeur lui a remis +quatre traites sur celui de Strasbourg, de cinquante mille francs +chacune, faisant les deux cent mille francs. Je vous prie d'ordonner +qu'elles soient acquittées. + +Toute l'argenterie d'ici, y compris le trésor de Saint-Jean, ne nous +donnera pas un million. Je laisse cet argent pour subvenir aux dépenses +de la garnison et à l'achèvement du vaisseau _le Saint-Jean_. + +Vous trouverez ci-joint les noms que j'ai donnés aux deux vaisseaux, à +la frégate et aux galères que nous avons trouvés ici. + +Je vous envoie copie de plusieurs ordres que j'ai donnés. Je n'ai rien +oublié de ce qui pouvait nous assurer cette île. + +Je vous prie d'y envoyer le reste de la septième demi-brigade +d'infanterie légère, de la quatre-vingtième et de la vingt-troisième. +Cette dernière est en Corse. + +Nous avons besoin ici d'un bon corps de troupes. Rien n'égale +l'importance de cette place. Elle est soignée et dans le meilleur état; +mais les fortifications sont très-étendues. + +Je vous prie de faire rejoindre tous les hommes de nos demi-brigades qui +sont restés en arrière: cela se monte à plusieurs milliers. Malte aurait +besoin aussi de quatre compagnies d'artillerie à pied. + +J'ai fait embarquer comme matelots tous les esclaves turcs qui étaient +ici: ils nous seront utiles. + +Le nombre des chevaliers de Malte français se monte à trois cents. Une +partie ayant plus de soixante ans pourra rester ici. J'emmène avec moi +tout ce qui avait moins de trente ans. Le reste se rend à Antibes, +afin que ceux qui n'ont pas porté les armes contre la France puissent +rentrer, conformément à l'article 3 de la capitulation. + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +Du moment que le convoi de Civita-Vecchia nous a joints, j'ai été +instruit que les ordres que vous aviez donnés pour arrêter les +instigateurs des troubles de Rome n'avaient pas été exécutés, et que +tous les officiers avaient donné leur parole d'honneur de ne pas +souffrir leur arrestation; ce qui avait obligé le général Saint-Cyr à se +relâcher de l'exécution de vos ordres. J'ai sur-le-champ fait +arrêter quatre officiers du septième de hussards, et quatre de la +soixante-unième, qui sont désignés par les chefs comme les principaux +meneurs. Je les ai destitués et renvoyés en France, comme indignes de +servir dans les troupes de la république. N'ayant pas le temps de faire +faire leur procès, j'ordonne qu'on les tienne au fort Lamalgue, jusqu'à +ce qu'on ait reçu vos ordres. + + + +Malte, le 29 prairial an 6 (17 juin 1798). + +Je vous envoie l'original du traité que venait de conclure l'ordre de +Malte avec la Russie. Il n'y avait que cinq jours qu'il était ratifié, +et le courrier, qui est le même que celui que j'ai arrêté, il y a deux +ans, à Ancône, n'était pas encore parti. Ainsi, sa majesté l'empereur de +Russie nous doit des remercimens, puisque l'occupation de Malte épargne +à son trésor quatre cent mille roubles. Nous avons mieux entendu que +lui-même les intérêts de sa nation. + +Cependant, si son but avait été de préparer les voies pour s'établir +dans le port de Malte, sa majesté aurait dû, ce me semble, faire les +choses un peu plus en secret, et ne pas mettre ses projets tant à +découvert. Mais enfin, quoi qu'il en soit, nous avons, dans le centre de +la Méditerranée, la place la plus forte de l'Europe, et il en coûtera +cher à ceux qui nous en délogeront. + + + +Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798). + +Le général Baraguey-d'Hilliers vous porte le grand drapeau de l'Ordre et +ceux de plusieurs des régimens de Malte. + +La santé de cet officier l'obligeait de retourner à Paris. + +Le général Baraguey-d'Hilliers s'est conduit toujours avec distinction à +l'armée d'Italie, et s'est fort bien acquitté des différentes missions +que je lui ai confiées. + + + +Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798). + +Je vous envoie copie de nouveaux ordres pour l'organisation de l'île. +Vous en trouverez, entre autres, un pour l'instruction publique. + +Je vous prie d'envoyer ici trois élèves de l'école polytechnique, qui +pourront vous être désignés par le citoyen Guyton. + +Le premier montrera l'arithmétique et la géométrie descriptive; le +second l'algèbre; le troisième la mécanique et la physique. Ils seront +logés et bien payés. + +Vous trouverez aussi ci-joint plusieurs des meilleures vues de l'île de +Malte. + +Je vous envoie une galère en argent. Cest le modèle de la première +galère qu'a eue l'ordre de Rhodes: ainsi cela est curieux par son +ancienneté. + +Je vous envoie un surtout de table venant de Chine. Il servait au +grand-maître dans les grandes cérémonies; il est assez bien travaillé. + + + +Malte, le 30 prairial an 6 (18 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Le général Vaubois fera déporter à Rome, sous quarante-huit +heures, les consuls d'Angleterre et de Russie. + +2. Si ces deux consuls sont naturels du pays, la déportation sera d'une +année, au bout de laquelle ils pourront rentrer, si la république +française n'a pas a se plaindre d'eux. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 3 messidor an 6 (21 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1. Tout individu de l'armée qui aura pillé ou violé, sera fusillé. + +2. Tout individu de l'armée qui, de son chef, mettra des contributions +sur les villes, villages, sur les individus, ou commettra des extorsions +de quelque genre que ce soit, sera fusillé. + +3. Lorsque des individus d'une division auront commis du désordre dans +une contrée, la division entière en sera responsable; si les coupables +sont connus, le général de division les fera fusiller; s'ils sont +inconnus, le général de division préviendra à l'ordre que l'on ait à +lui faire connaître les coupables, et, s'ils restent inconnus, il sera +retenu, sur le prêt de la division, la somme nécessaire pour indemniser +les habitans de la perte qu'ils auront soufferte. + +4. Lorsque des individus d'un corps auront commis du désordre dans une +contrée, le corps entier en sera responsable; si le chef a connaissance +des coupables, il les dénoncera au général de division qui les fera +fusiller; s'ils sont inconnus, le chef fera battre à l'ordre pour qu'on +les lui fasse connaître; et s'ils continuent à être inconnus, il sera +retenu sur le prêt du corps, la somme nécessaire pour indemniser les +habitans de la perte qu'ils auront soufferte. + +5. Aucun individu de l'armée n'est autorisé à faire des réquisitions +ni lever des contributions, que muni d'une instruction du commissaire +ordonateur en chef, en conséquence d'un ordre du général en chef. + +6. Dans le cas d'urgence, comme il arrive souvent à la guerre, si le +général en chef et le commissaire ordonnateur en chef se trouvaient +éloignés d'une division, le général de division enverra sur-le-champ +copie au général en chef de l'autorisation qu'il aura donnée, et le +commissaire des guerres enverra une copie au commissaire ordonnateur en +chef des objets qu'il aura requis. + +7. Il ne pourra être requis que des choses nécessaires aux soldats, aux +hôpitaux, aux transports et à l'artillerie. + +8. Une fois la réquisition frappée, les objets requis doivent être remis +aux agens des différentes administrations qui doivent en donner des +reçus, et en recevoir de ceux à qui ils les distribueront, afin d'avoir +leur comptabilité en matière, en règle. Ainsi, dans aucun cas, les +officiers et soldats ne doivent recevoir directement des objets requis. + +9. Tout l'argent et matières d'or et d'argent provenant des +réquisitions, des contributions et de tout autre événement, doit, sous +douze heures, se trouver dans la caisse du payeur de la division, et +dans le cas que celui-ci soit éloigné, il sera versé dans la caisse du +quartier-maître du corps. + +10. Dans les places où il y aura un commandant, aucune réquisition ne +pourra être faite sans qu'auparavant, le commissaire des guerres n'ait +fait connaître au commandant de la place, en vertu de quel ordre cette +réquisition est frappée; le commandant de la place devra sur-le-champ en +instruire l'état-major général. + +11. Ceux qui contreviendraient aux articles 5, 6, 7, 8, 9 et 10, seront +destitués et condamnés à deux années de fers. + +12. Le général en chef ordonne au général chef de l'état-major, aux +généraux, au commissaire-ordonnateur en chef, de tenir la main à +l'exécution du présent ordre, son intention n'étant pas que les fonds de +l'armée deviennent le profit de quelques individus; ils doivent tourner +à l'avantage de tous. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 10 messidor an 6 (28 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Art. 1er. L'amiral aura la partie des ports et côtes des pays occupés +par l'armée. Tous les réglemens qu'il fera, et ordres qu'il donnera, +auront leur exécution. + +2. Les ports de Malte et d'Alexandrie seront organisés conformément aux +réglemens que fera l'amiral, ainsi que ceux de Corfou et de Damiette. + +3. Le citoyen Leroy remplira les fonctions d'ordonnateur à Alexandrie; +le citoyen Vavasseur, celles de directeur de l'artillerie. + +4. Les agens de l'administration des ports et rades des pays occupés par +l'armée, correspondront avec l'ordonnateur Leroy de qui ils recevront +directement des ordres. + +5. Toutes les munitions navales qui seront trouvées dans les pays +conquis par l'armée, seront mises dans les magasins des ports. + +6. Les classes pour les matelots seront établies à Malte, en Egypte et +dans les îles de la mer Ionienne. + +Tous les matelots ayant moins de trente ans, seront requis pour +l'escadre. + +7. La marine n'aura aucun hôpital particulier; elle se servira des +hôpitaux de l'armée de terre. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 10 messidor an 6 (28 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Il ne sera rien débarqué des bâtimens de transports et des +convois que sur l'ordre de l'amiral, et en conséquence des réglemens +qu'il fera. + +2. Les bâtimens seront réduits au frêt de 18 fr. le tonneau par mois, +pour ceux de cent tonneaux, et de 16 f. pour ceux au-dessus. + +3. Les bâtimens hors de service, et qui ne seront pas jugés capables +de retourner en Europe, seront évalués et dépecés pour le service de +l'escadre. + +4. Il sera fait trois états des bâtimens du convoi. + +1°. De ceux au-dessus de cent tonneaux. + +2°. De ceux au-dessus de deux cents. + +3°. De ceux au-dessus. + +On spécifiera la nation dont ils sont. + +5. Tous les matelots français qui sont à bord des bâtimens du convoi, +seront pris pour la flotte. + +Il sera pris des matelots égyptiens pour les convois. + +6. Tout bâtiment qui s'en retournera en Europe, ne pourra avoir que le +nombre de matelots qui lui est nécessaire, de quelque nation qu'il soit. +Le surplus sera mis à bord de l'escadre. + +7. Les bâtimens du convoi, les équipages sont sous les ordres de +l'amiral. Il fera tous les réglemens qu'il jugera nécessaires pour le +bien de l'armée. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 11 messidor an 6 (19 juin 1798). + +Bonaparte, général en chef. + +En conséquence de l'autorisation spéciale du Directoire exécutif, et +voulant reconnaître les services du citoyen Mesnard, commissaire de la +marine: + +Le nomme contrôleur de la marine pour prendre rang avec ceux des grands +ports. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798). + +PROCLAMATION. + +Soldats! + +Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation +et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à l'Angleterre +le coup le plus sûr et le plus sensible, en attendant que vous puissiez +lui donner le coup de mort. + +Nous ferons quelques marches fatigantes; nous livrerons plusieurs +combats; nous réussirons dans toutes nos entreprises; les destins sont +pour nous. Les beys mameloucks, qui favorisent exclusivement le commerce +anglais, qui ont couvert d'avanies nos négocians, et qui tyrannisent +les malheureux habitans des bords du Nil, quelques jours après notre +arrivée, n'existeront plus. + +Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans; leur +premier article de foi est celui-ci: «il n'y a pas d'autre Dieu que +Dieu, et Mahomet est son prophète». Ne les contredisez pas; agissez avec +eux comme nous avons agi avec les juifs, avec les Italiens; ayez les +égards pour leurs muphtis et leurs imans, comme vous en avez eu pour les +rabbins et les évêques; ayez pour les cérémonies que prescrit l'alcoran, +pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvens, +pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus-Christ. + +Les légions romaines protégeaient toutes les religions. Vous trouverez +ici des usages différens de ceux de l'Europe: il faut vous y accoutumer. + +Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes +différemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui viole est un +monstre. + +Le pillage n'enrichit qu'un petit nombre d'hommes; il nous déshonore; il +détruit nos ressources; il nous rend ennemis des peuples qu'il est de +notre intérêt d'avoir pour amis. + +La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre: +nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter +l'émulation des Français. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798). + +Au pacha d'Egypte. + +Le directoire exécutif de la république française s'est adressé +plusieurs fois a la sublime Porte pour demander le châtiment des beys +d'Egypte, qui accablaient d'avanies les commerçans français. + +Mais la sublime Porte a déclaré que les beys, gens capricieux et avides, +n'écoutaient pas les principes de la justice, et que non-seulement elle +n'autorisait pas les outrages qu'ils faisaient à ses bons et anciens +amis les Français, mais que même elle leur ôtait sa protection. + +La république française s'est décidée à envoyer une puissante armée +pour mettre fin aux brigandages des beys d'Egypte, ainsi qu'elle a été +obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle, contre les beys de +Tunis et d'Alger. + +Toi qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent +au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec +plaisir. + +Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour rien faire +contre l'Alcoran, ni le sultan. Tu sais que la nation française est la +seule et unique alliée que le sultan ait en Europe. + +Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys. + +BONAPARTE. + + + +À bord de _l'Orient_, le 12 messidor an 6 (30 juin 1798). + +_Au commandant de la Caravelle._ + +Les beys ont couvert nos commercans d'avanies; je viens en demander +réparation. + +Je serai demain dans Alexandrie; vous ne devez avoir aucune inquiétude; +vous appartenez à notre grand ami le sultan: conduisez-vous en +conséquence; mais si vous commettez la moindre hostilité contre l'armée +française, je vous traiterai en ennemi, et vous en serez cause, car cela +est loin de mon intention et de mon coeur. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 13 messidor an 6 (1er juillet 1798). + +PROCLAMATION. + +Depuis trop long-temps les beys qui gouvernent l'Egypte insultent à la +nation française, et couvrent ses négocians d'avanies: l'heure de leur +châtiment est arrivée. + +Depuis trop long-temps ce ramassis d'esclaves achetés dans le Caucase et +la Géorgie tyrannisent la plus belle partie du monde; mais Dieu, de qui +dépend tout, a ordonné que leur empire finît. + +Peuples de l'Egypte, on vous dira que je viens pour détruire votre +religion; ne le croyez pas: répondez que je viens vous restituer +vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte, plus que les +mameloucks, Dieu, son prophète, et le Koran. + +Dites-leur que tous les hommes sont égaux devant Dieu: la sagesse, les +talens et les vertus mettent seuls de la différence entre eux. + +Or, quelle sagesse, quels talens, quelles vertus distinguent les +mameloucks, pour qu'ils aient exclusivement tout ce qui rend la vie +aimable et douce? + +Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux mameloucks. Y a-t-il une +belle esclave, un beau cheval, une belle maison? cela appartient aux +mameloucks. + +Si l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent le bail que Dieu leur en a +fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple; tous les +Egyptiens sont appelés à gérer toutes les places: que les plus sages, +les plus instruits, les plus vertueux gouvernent; et le peuple sera +heureux. + +Il y avait jadis parmi vous de grandes villes, de grands canaux, +un grand commerce: qui a tout détruit, si ce n'est l'avarice, les +injustices et la tyrannie des mameloucks? + +Qadhys, cheykhs, Imâms, thcorbâdjys, dites au peuple que nous sommes +aussi de vrais Musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, +qui disait qu'il fallait faire la guerre aux Musulmans? N'est-ce pas +nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés +croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux Musulmans? +N'est-ce pas nous qui avons été dans tous les temps les amis du +grand-seigneur (que Dieu accomplisse ses desseins), et l'ennemi de ses +ennemis? Les mameloucks au contraire ne sont-ils pas toujours révoltés +contre l'autorité du grand-seigneur, qu'ils méconnaissent encore? Ils ne +font que leurs caprices. + +Trois fois heureux ceux qui seront avec nous! Ils prospéreront dans leur +fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres! Ils auront le +temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. + +Mais malheur, trois fois malheur, à ceux qui s'armeront pour les +mameloucks, et combattront contre nous: il n'y aura pas d'espérance pour +eux; ils périront. + +ART. 1er. Tous les villages, situés dans un rayon de trois lieues +des endroits où passera l'armée, enverront une députation au général +commandant les troupes, pour le prévenir qu'ils sont dans l'obéissance, +et qu'ils ont arboré le drapeau de l'armée (blanc, bleu et rouge.) + +2. Tous les villages qui prendraient les armes contre l'armée seront +brûlés. + +3. Tous les villages qui se seront soumis à l'armée mettront, avec le +pavillon du grand-seigneur notre ami, celui de l'armé. + +4. Les cheykhs feront mettre les scellés sur les biens, maisons, +propriétés qui appartiennent aux mameloueks, et auront soin que rien ne +soit détourné. + +5. Les cheykhs, les qadhys et les Imams, conserveront les fonctions +de leurs places; chaque habitant restera chez lui et les prières +continueront comme à l'ordinaire. Chacun remerciera Dieu de la +destruction des mameloucks, et criera: gloire au sultan, gloire à +l'armée française, son amie! malédiction aux mameloucks et bonheur au +peuple d'Egypte! + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 25 messidor an 6 (3 juillet 1798). + +Dans la circonstance où se trouve l'armée, il est indispensable de +prendre des dispositions telles que l'escadre puisse manoeuvrer selon +les événemens qui peuvent survenir, et se trouver à l'abri des forces +supérieures que pourraient avoir les Anglais dans ces mers; le général +en chef ordonne, en conséquence, les dispositions suivantes: + +ART. 1er. L'amiral Brueys fera entrer, dans la journée de demain, son +escadre dans le port vieux d'Alexandrie, si le temps le permet et s'il y +a le fond nécessaire. + +2. S'il n'y avait pas dans ce port le fond nécessaire pour mouiller, +il prendra des mesures telles, que dans la journée de demain, il ait +débarqué l'artillerie et autres effets de terre, ainsi que tous les +individus composant l'armée de terre, en gardant seulement cent hommes +par vaisseau de guerre et quarante par frégate, ayant soin qu'il ne se +trouve parmi les troupes ni grenadiers ni carabiniers. + +3. Il enverra à terre le citoyen Ganteaume, chef de l'état-major de +l'escadre, pour présider et vérifier lui-même l'opération de la sonde du +port, et, dans le cas où il n'y aurait pas le fond nécessaire pour que +l'escadre puisse mouiller, pour accélérer le débarquement des individus +et objets qui sont à bord de l'escadre. Mais, vu le peu de ressource +qu'il y a dans ce port, l'amiral ne peut compter que sur les +embarcations. + +4. _Le Dubois_ et _le Causse_ entreront dans le port. + +5. Le citoyen Perrée, chef de division, avec les deux galères, les +bombardes et les différentes chaloupes canonnières et avisos se rendra +dans le port d'Alexandrie; le général en chef lui fera passer des +instructions pour seconder avec ses forces, les opérations de l'armée de +terre. + +6. Le citoyen Leroy et le citoyen Vavasseur, avec les employés, +officiers de la marine et tous les ouvriers que l'escadre pourra +fournir, se rendront également à Alexandrie pour y former un +établissement maritime. + +7. L'amiral fera, dans la journée de demain, connaître au général +en chef, par un rapport, si l'escadre peut entrer dans le port +d'Alexandrie, ou si elle peut se défendre, embossée dans la rade +d'Aboukir, contre une escadre ennemie supérieure; et dans le cas où ni +l'un ni l'autre ne pourraient s'exécuter, il devra partir pour Corfou, +l'artillerie débarquée, laissant à Alexandrie _le Dubois_, _le Causse_, +tous les effets nécessaires pour les armer en guerre; _la Diane_, _la +Junon_, _l'Alceste_, _l'Arthémise_, toute la flottille légère, et toutes +les frégates armées en flûte, avec ce qui est nécessaire, pour leur +armement. + +8. Si l'ennemi paraissait avec des forces très-supérieures, dans le cas +où l'amiral ne pût entrer, ni à Alexandrie, ni au Beckier, la flotte se +retirerait également à Corfou où l'amiral prendrait toutes les mesures +pour exécuter les dispositions de l'article septième. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART 1er. Tous les blés et autres comestibles et bois nécessaires à +l'armée, qui se trouvent sur les bâtimens qui sont dans l'un ou l'autre +port, seront sur-le-champ débarqués. L'inventaire en sera fait, et +lesdits vivres seront achetés à des particuliers des nations qui ne +seront pas ennemies de la France. + +2. Tous les bâtimens de guerre qui appartiendraient aux mameloucks ou à +des nations ennemies de la France, seront confisqués. + +3. Le scellé sera mis sur toutes les maisons et autres propriétés des +mameloucks. + +4. Toutes les marchandises qui sont à la Douane, appartenant aux +mameloucks ou à des sujets des nations ennemies de la France, qui sont +la Russie, l'Angleterre et le Portugal, seront confisquées. + +L'ordonnateur en chef nommera une commission de trois personnes +spécialement chargées de faire les recherches, les inventaires, et +même les évaluations. Elle remettra aux commissaires des guerres les +différens objets à la disposition des diverses administrations. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Demain à midi, il se tiendra un conseil chez le général +du génie, composé du commissaire-ordonnateur en chef, du général +d'artillerie, du commandant de la place, du citoyen Dumanoir, commandant +du port, et de l'ordonnateur Leroy: l'officier du génie, chargé du +casernement, fera les fonctions de secrétaire. + +2. On établira dans ce conseil les emplacemens qui doivent être donnés +pour les différens services. + +3. Pour l'artillerie: l'arsenal de construction, les magasins à poudre, +le parc, le logement du personnel. Il faudrait que tout cela fût à peu +près réuni dans un même endroit. + +4. Le logement du personnel: un petit atelier de construction et +quelques magasins pour les outils. + +5. Pour le service de l'ordonnateur: différens magasins pour les vivres +et autres parties de l'administration, au moins douze fours, des +hôpitaux. + +6. Pour la place et le service des troupes: le logement des officiers de +l'état-major, un cachot, deux prisons, une pour les gens du pays, une +pour les militaires. + +Pour la marine: les lazarets, l'arsenal, le logement du personnel. + +8. On fera une organisation particulière pour les différentes parties. + +Pour le fort du Phare, pour le grand fort, pour le pharillon, pour le +fort d'Aboukir, pour le Marabou. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART 1er. Tous les matelots turcs qui étaient esclaves à Malte et qui ont +été mis en liberté, et qui sont de Syrie, des îles de l'Archipel ou du +Bey de Tripoli, seront sur-le-champ mis en liberté. + +2. L'amiral les fera débarquer demain à Alexandrie, d'où l'état-major +leur donnera des passeports pour se rendre chez eux, et des +proclamations en arabe. + +BONAPARTE. + + + + +Alexandrie, le 15 messidor an 6 (3 juillet 1798). + +_À l'ordonnateur Najac._ + +Nous sommes arrivés, citoyen ordonnateur, à Alexandrie, après +différentes opérations militaires. Nous avons déjà fait divers +établissemens militaires. Nous sommes maîtres d'Alexandrie, de Rosette +et de Damanhour, qui sont trois grandes villes éloignées de douze +lieues. + +Nous avons bien besoin que le second convoi que vous préparez nous +arrive promptement. Faites, je vous prie, imprimer un écrit dans nos +différens ports de la Provence et du Languedoc, et même au consul de +Gênes, pour engager tous les négocians à nous envoyer à Alexandrie des +chargemens de vin et d'eau-de-vie qui seront payés, soit en marchés +d'échange, soit en argent comptant. Les négocians ne doivent avoir +désormais aucune inquiétude, puisque le port de Malte leur offre une +retraite aussi sûre que commode. + +Notre premier soin a été d'établir ici un lazaret auquel nous avons +donné la même organisation qu'à celui de Marseille. Ainsi, dès ce +moment, il n'y a plus rien à craindre de la peste qui, heureusement dans +ce moment-ci, n'existe plus ni à Alexandrie, ni à Rosette, ni dans aucun +endroit de l'Égypte. + +Je vous recommande de nouveau de nous envoyer promptement tout ce qui +est de la suite de l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 17 messidor an 6 (5 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART 1er. Les noms de tous les hommes de l'armée française qui ont été +tués a la prise d'Alexandrie, seront gravés sur la colonne de Pompée. + +2. Ils seront enterrés au pied de la colonne. Les citoyens Costas et +Dutertre feront un plan qu'ils me présenteront pour l'exécution du +présent ordre. + +3. Cela sera mis à l'ordre de l'armée. + +4. L'état-major remettra à cette commission l'état des noms des hommes +tués à la prise d'Alexandrie. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 17 messidor an 6 (5 juillet 1798). + +_Au citoyen Ferrée._ + +Vous ferez partir de suite tous les bâtimens de votre flottille qui ne +tirent que quatre ou cinq pieds d'eau. Vous en donnerez le commandement +à l'officier qui aura votre confiance. Il se rendra à Aboukir; il +mettra embargo sur tous les bâtimens qui pourraient s'y trouver. Il +correspondra avec le commandant du fort, pour savoir si la division +Dugua est passée, et se mettra sur-le-champ en marche pour arriver au +bord du Nil par la Barre, et se portera à Rosette. + +Un de ces bâtimens fera sonder l'embouchure, et y restera pour la +désigner aux bâtimens qui arriveront après. + +Les bâtimens arrivés de Rosette seront à la disposition du général +Dugua. + +Vous partirez le plus tôt possible avec le reste de votre flottille. +Vous laisserez deux avisos ici, à la disposition du général Dumanoir. + +Quand vous serez à l'embouchure du Nil, vous ferez entrer tous les +bâtimens que vous pourrez, en vous servant de tous les moyens que vous +suggéreront vos connaissances et votre expérience. + +Vous laisserez cependant deux de vos plus grands bâtimens en dehors, +que vous enverrez croiser au canal de Damiette, avec ordre d'amener à +l'escadre, mouillée au Beckier, tous les bâtimens qui voudraient sortir +du Nil. Vous leur recommanderez de respecter les pêcheurs et les +djermes, de leur faire beaucoup d'honnêtetés, et leur donner des +proclamations dont je vous envoie ci-joint une trentaine d'exemplaires. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 18 messidor an 6 (6 juillet 1798) + +_Au directoire exécutif._ + +L'armée est partie de Malte le 1er messidor, et est arrivée le 13, à la +pointe du jour devant Alexandrie. Une escadre anglaise que l'on dit être +très-forte, s'y était présentée trois jours avant et avait remis un +paquet pour les Indes. + +Le vent était grand frais, et la mer très-houleuse. Cependant je crus +devoir débarquer de suite; la journée se passa à faire les préparatifs +du débarquement. Le général Menou, à la tête de sa division, débarqua le +premier près du Marabou, à une lieue et demie d'Alexandrie. + +Je débarquai avec le général Kléber, et une autre partie des troupes, à +onze heures du soir. Nous nous mîmes sur-le-champ en marche pour nous +porter sur Alexandrie; nous aperçûmes à la pointe du jour la colonne de +Pompée. Un corps de mameloucks et arabes commençait à escarmoucher avec +nos avant-postes; mais nous nous portâmes rapidement, la division du +général Bon à la droite, celle du général Kléber au centre, et celle +du général Menou à la gauche, sur les différens points d'Alexandrie. +L'enceinte de la ville des Arabes était garnie de monde; le général +Kléber partit de la colonne de Pompée, pour escalader la muraille; dans +le temps que le général Bon forçait la porte de Rosette, le général +Menou bloquait le château triangulaire avec une partie de sa division, +se portait avec le reste sur une autre partie de l'enceinte, et la +forçait. Il entra le premier dans la place; il y reçut six blessures +dont heureusement aucune n'est dangereuse. + +Le général Kléber, au pied de la muraille, désignait l'endroit où il +voulait que ses grenadiers montassent; mais il reçut une balle au front +qui le jeta par terre; sa blessure, quoique très-grave, n'est pas +mortelle; les grenadiers de sa division en doublèrent de courage et +entrèrent dans la place. La quatrième demi-brigade, commandée par le +général Marmont, enfonça à coups de hache la porte de Rosette, et toute +la division du général Bon entra dans l'enceinte des Arabes. + +Le citoyen Mars, chef de brigade en second de la trente-deuxième, a été +tué, et l'adjudant général l'Escalle dangereusement blessé. + +Maîtres de l'enceinte des Arabes, les ennemis se réfugièrent dans le +fort triangulaire, dans le Phare et dans la nouvelle ville. Chaque +maison était pour eux une citadelle; mais avant la fin de la journée la +ville fut calme, les deux châteaux capitulèrent, et nous nous +trouvâmes entièrement maîtres de la ville, des forts et des deux ports +d'Alexandrie. + +Pendant ce temps-là les Arabes du désert étant accourus par pelotons de +30 à 50 hommes, inondaient nos derrières et tombaient sur nos traînards. +Ils n'ont cessé de nous harceler pendant deux jours; mais hier je suis +parvenu à conclure avec eux un traité, non-seulement d'amitié, mais même +d'alliance: treize des principaux chefs sont venus hier chez moi; je +m'assis au milieu d'eux et nous eûmes une très-longue conversation. +Après être convenus de nos articles, nous nous sommes réunis autour +d'une table et nous avons voué au feu de l'enfer celui de moi ou d'eux +qui violerait nos conventions, consistantes: + +Eux à ne plus harceler nos derrières, à me donner tous les secours qui +dépendraient d'eux, et à me fournir le nombre d'hommes que je leur +demanderais pour marcher contre les mameloucks. + +Moi à leur restituer, quand je serai maître de l'Égypte, les terres qui +leur avaient appartenu jadis. + +Les prières se font, dans les Mosquées, comme à l'ordinaire, et ma +maison est toujours pleine des imans ou cadis, des scheicks, des +principaux du pays, des muphtis ou chefs de la religion. + +Cette nation-ci n'est rien moins que ce que l'ont peinte les voyageurs +et les faiseurs de relations, elle est calme, fière et brave. + +Le port vieux d'Alexandrie peut contenir une escadre aussi nombreuse +qu'elle soit; mais il y a un point de la passe où il n'y a que cinq +brasses d'eau, ce qui fait penser aux marins qu'il n'est pas possible +que les vaisseaux de 74 y entrent. + +Cette circonstance contrarie singulièrement mes projets; les vaisseaux +de construction Vénitienne pourront y entrer, et déjà _le Dubois_ et _le +Causse_ y sont. + +L'escadre sera aujourd'hui à Aboukir, pour achever de débarquer +l'artillerie qu'elle a à nous. + +La division du général Desaix est arrivée à Damanhour après avoir +traversé quatorze lieues dans un désert aride, où elle a été bien +fatiguée; celle du général Reynier doit y arriver ce soir. + +La division du général Dugua est à Rosette; le chef de division Ferrée +commande notre flottille légère, et va chercher à faire remonter le Nil +par une partie de ses bâtimens. + +Je vous demande le grade de contre-amiral pour le citoyen Gantheaume, +chef de l'état-major de l'escadre, officier du plus grand mérite, aussi +distingué par son zèle que par son expérience et ses connaissances. + +J'ai nommé le citoyen Leroi, ordonnateur de la marine à Alexandrie. + +J'ai fait dans l'armée différens avancemens dont je vous enverrai l'état +dès que l'armée aura pris un peu d'assiette. + +Nous avons eu à la prise d'Alexandrie trente ou quarante hommes tués, et +quatre-vingts à cent blessés. + +Je vous demande le grade de chef d'escadron pour le citoyen Sulkowski, +qui est un officier du plus grand mérite, et qui a été deux fois culbuté +de la brèche. + +BONAPARTE. + + + +Alexandrie, le 18 messidor an 6 (8 juillet 1798). + +_Au chargé d'affaires à Constantinople._ + +Je vous envoie une dépêche que je vous ai écrite à bord de _l'Orient_. + +L'armée est arrivée: elle a débarqué près d'Alexandrie et s'est emparée +de cette ville après quelques fusillades. + +Nous sommes en pleine marche sur le Caire. + +Vous devez convaincre la Porte de notre ferme résolution de continuer à +vivre en bonne intelligence avec elle. + +Un ambassadeur vient d'être nommé pour s'y rendre, et il ne tardera pas +à y arriver. + +Je désire que vous répondiez le plus tôt possible à ces différentes +lettres et que vous m'en accusiez la réception. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798). + +_Au pacha d'Égypte._ + +Je suis très-fâché de la violence que vous a faite Ibrahim, en vous +forçant à quitter le Caire pour le suivre. Si vous en êtes le maître, +revenez dans cette ville; vous y jouirez de la considération et du rang +dus au représentant de notre ami le sultan. + +Je vous ai écrit d'Alexandrie la lettre ci-jointe (en date du ...), et +j'ai chargé le commandant de la caravelle de vous la faire remettre, et +je suis assuré que vous ne l'avez pas reçue. Par la Grâce de Dieu, de +qui tout dépend, les mameloucks ont été détruits. Soyez assuré que les +mêmes armes que nous avons rendues victorieuses, seront toujours à la +disposition du sultan. Que le ciel comble ses désirs contre ses ennemis! + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798). + +_Aux scheicks et notables du Caire._ + +Vous verrez, par la proclamation ci-jointe, les sentimens qui m'animent. + +Hier, les mameloucks ont été pour la plupart tués ou faits prisonniers, +et je suis à la poursuite du peu qui reste encore. + +Faites passer de mon côté les bateaux qui sont sur votre rive, +envoyez-moi une députation pour faire connaître votre soumission. + +Faites préparer du pain, de la viande, de la paille et de l'orge pour +mon armée, et soyez sans inquiétude, car personne ne désire plus +contribuer à votre bonheur que moi. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798). + +_Proclamation jointe à la précédente._ + +Peuple du Caire, je suis content de votre conduite: vous avez bien fait +de ne pas prendre parti contre moi; je suis venu pour détruire la race +des mameloucks, protéger le commerce et les naturels du pays. Que tous +ceux qui ont peur se tranquillisent; que ceux qui se sont éloignés +rentrent dans leurs maisons; que la prière ait lieu comme à l'ordinaire, +comme je veux qu'elle continue toujours. Ne craignez rien pour vos +familles, vos maisons, vos propriétés, et surtout pour la religion du +prophète, que j'aime. Comme il est urgent qu'il y ait des hommes chargés +de la police, afin que la tranquillité ne soit pas troublée, il y aura +un divan composé de sept personnes qui se réuniront à la mosquée de Ver. +Il y en aura toujours deux près du commandant de la place, et quatre +seront occupées à maintenir la tranquillité publique et à veiller à la +police. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 4 thermidor an 6 (22 juillet 1798). + +_Au général Desaix._ + +L'état-major a dû vous donner l'ordre, citoyen général, de vous porter +avec votre division à deux lieues en avant de Giza, en suivant les bords +du Nil. Vous emploierez la journée de demain, 6 thermidor, à choisir un +emplacement qui ne soit pas, lors de la crue du Nil, inondé, et qui, +cependant, soit près du Nil. + +Mon intention est que ce point soit retranché par trois redoutes formant +le triangle, et se flanquant entre elles. + +Chacune de ces redoutes devra pouvoir être défendue par quatre-vingt-dix +hommes, deux canonniers, et deux petites pièces de canon. + +Lorsque ces redoutes seront achevées, elles seront réunies entre elles +par trois bons fossés, qui formeront les courtines, et de manière à ce +que ce triangle puisse contenir toute votre division et lui servir de +camp retranché. + +Le général du génie a ordre d'envoyer un officier supérieur du génie +pour tracer ces ouvrages, et vous laisserez un officier du génie de +votre division et tous vos sapeurs, et vous prendrez même à la journée +le plus de paysans que vous pourrez pour pousser vivement la confection +desdits travaux. + +Le général d'artillerie a ordre d'y envoyer six pièces de canon pour les +trois redoutes, et deux pièces de 24 pour faire une batterie qui domine +la navigation du Nil. + +Vous donnerez l'ordre au général Belliard d'envoyer des espions, et de +pousser souvent des reconnaissances au loin pour connaître ce que font +les mameloucks, et d'envoyer des lettres jusqu'à cinq et six lieues en +remontant le Nil, en répandant des proclamations, et en exigeant que les +villages envoient des députés pour prêter le serment d'obéissance. + +Le 8 à la pointe du jour, si toutes ces opérations sont finies, vous +vous en retournerez avec le reste de votre division à Giza, où vous +recevrez de nouveaux ordres. + +Vous ferez connaître au général Belliard que, dès l'instant que les +trois redoutes seront susceptibles de quelque défense, et qu'il croira +suffisant d'y laisser un bataillon, il vous en fera part et je lui +enverrai l'ordre de rejoindre sa division. + +Vous ordonnerez à l'autre officier du génie de votre division de faire +un croquis à la main de tout le pays, depuis Giza jusqu'à la position +que vous choisirez, et aux Pyramides, où est l'avant-garde du général +Dugua. Il aura soin de bien placer les villages, et de spécifier +particulièrement ceux qui sont habités par les Arabes. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798). + +_Au pacha du Caire._ + +L'intention de la république française en occupant l'Égypte a été d'en +chasser les mameloucks, qui étaient à la fois rebelles à la Porte et +ennemis du gouvernement français. + +Aujourd'hui qu'elle s'en trouve maîtresse par la victoire signalée +que son armée a remportée, son intention est de conserver au pacha du +grand-seigneur ses revenus et son existence. + +Je vous prie donc d'assurer la Porte qu'elle n'éprouvera aucune espèce +de perte, et que je veillerai à ce qu'elle continue à percevoir le même +tribut qui lui était ci-devant payé. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798). + +_Au général du génie._ + +Vous voudrez bien, citoyen général, envoyer un officier supérieur du +génie avec l'avant-garde de la division du général Dugua, qui part +demain pour se rendre aux Pyramides, et un autre avec la division du +général Desaix, qui part ce soir pour prendre position à deux lieues, en +remontant le Nil. + +Ils seront chargés de tracer des ouvrages dans la position qu'occupe le +général Desaix, trois redoutes ou bastions retranchés se flanquant entre +eux, et capables d'être défendus chacun par quatre-vingt-dix hommes, +deux pièces de canon et dix canonniers. + +Ces trois redoutes se lieront par un grand fossé, ce qui formera un +retranchement, dans lequel la division du général Desaix devra pouvoir +se camper. + +Le profil de ces redoutes doit être respectable, elles doivent surtout +avoir un fossé très-profond, et sur toutes les parties les plus faibles, +vous pouvez ordonner que l'on fasse une grande quantité de trous de +loup. + +L'officier du génie qui ira aux Pyramides devra tracer un fort à étoile, +ou redoute brisée, capable de contenir deux cent cinquante à trois cents +hommes, et pouvant être défendue par cent hommes et deux pièces de +canon: le but de cette redoute est de contenir les Arabes. + +L'un et l'autre de ces deux ouvrages doivent être à l'abri de +l'inondation du Nil. Celui que vous ferez établir à la position du +général Desaix, aura une batterie de deux pièces de 24, qui doivent être +placées de manière à être maître de la navigation du Nil. + +BONAPARTE. + + + +Giza, le 5 thermidor an 6 (23 juillet 1798). + +_Au général Dugua._ + +Vous voudrez bien, général, faire partir demain, à la pointe du jour, +votre avant-garde avec une pièce de 3 et trente hommes à cheval, le tout +commandé par le général Verdier; elle se rendra aux Pyramides. Il fera +connaître par une circulaire à tous les Arabes qui sont établis dans +les environs, qu'ils seront responsables si les Arabes continuent à +assassiner les Français et à nous faire la guerre; que je leur donne +quarante-huit heures pour prévenir leurs compatriotes desdites +dispositions: après quoi, si l'on continue, je sévirai contre eux. + +Vous enverrez également avec cette avant-garde tous vos sapeurs et un +officier du génie. + +Le général du génie a ordre d'y envoyer un officier supérieur de cette +arme, lequel se concertera avec le général Verdier pour y tracer une +redoute à étoile capable de contenir cent hommes et deux pièces de +canon, et de la mettre à l'abri de toute attaque de la part des Arabes. +Vous ordonnerez au général Verdier de fournir des sapeurs travailleurs +de la demi-brigade pour aider les sapeurs, et de prendre des paysans +pour travailler. + +Dès l'instant que cette redoute sera achevée, le général Verdier m'en +préviendra, et je lui donnerai l'ordre de rejoindre sa division. + +Le général d'artillerie a ordre de fournir deux pièces de canon pour +ladite redoute. + +Vous ordonnerez à cette division de nettoyer demain ses armes, pour +pouvoir après demain occuper la position qui lui sera désignée de +l'autre côté du Nil. + +Cherchez à vous procurer le plus de bateaux que vous pourrez, afin de +passer promptement. J'ai ordonné qu'on vous en envoyât du Caire le plus +que l'on pourra. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 thermidor an 6 (24 juillet 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Le 19 messidor, l'armée partit d'Alexandrie. Elle arriva à Damanhour le +20, souffrant beaucoup à travers ce désert de l'excessive chaleur et du +manque d'eau. + +_Combat de Rahmanieh._ + +Le 22 nous rencontrâmes le Nil à Rahmanieh, et nous nous rejoignîmes +avec la division du général Dugua, qui était venue par Rosette en +faisant plusieurs marches forcées. + +La division du général Desaix fut attaquée par un corps de sept à huit +cents mameloucks, qui après une canonnade assez vive, et la perte de +quelques hommes, se retirèrent. + +_Bataille de Chebrheis._ + +Cependant j'appris que Mourad-Bey, à la tête de son armée composée +d'une grande quantité de cavalerie, ayant huit ou dix grosses chaloupes +canonnières, et plusieurs batteries sur le Nil, nous attendait au +village de Chebrheis. Le 24 au soir, nous nous mîmes en marche pour +nous en approcher. Le 25, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes en +présence. + +Nous n'avions que deux cents hommes de cavalerie éclopés et harassés +encore de la traversée; les mameloucks avaient un magnifique corps de +cavalerie, couvert d'or et d'argent, armés des meilleures carabines +et pistolets de Londres, des meilleurs sabres de l'Orient, et montés +peut-être sur les meilleurs chevaux du continent. + +L'armée était rangée, chaque division formant un bataillon carré, +ayant les bagages au centre et l'artillerie dans les intervalles des +bataillons. Les bataillons rangés, les deuxième et quatrième divisions +derrière les première et troisième. Les cinq divisions de l'armée +étaient placées en échelons, se flanquant entre elles, et flanquées par +deux villages que nous occupions. + +Le citoyen Perrée, chef de division de la marine, avec trois chaloupes +canonnières, un chébec et une demi-galère, se porta pour attaquer la +flottille ennemie. Le combat fut extrêmement opiniâtre. Il se tira de +part et d'autre plus de quinze cents coups de canon. Le chef de division +Perrée a été blessé au bras d'un coup de canon, et, par ses bonnes +dispositions et son intrépidité, est parvenu à reprendre trois chaloupes +canonnières, et la demi-galère, que les mameloucks avaient prises, et +à mettre le feu à leur amiral. Les citoyens Monge et Berthollet, qui +étaient sur le chébec, ont montré dans des momens difficiles beaucoup +de courage. Le général Andréossy, qui commandait les troupes de +débarquement, s'est parfaitement conduit. + +La cavalerie des mameloucks inonda bientôt toute la plaine, déborda +toutes nos ailes, et chercha de tous côtés sur nos flancs et nos +derrières le point faible pour pénétrer; mais partout elle trouva que la +ligne était également formidable, et lui opposait un double feu de flanc +et de front. Ils essayèrent plusieurs fois de charger, mais sans s'y +déterminer. Quelques braves vinrent escarmoucher; ils furent reçus par +des feux de pelotons de carabiniers placés en avant des intervalles +des bataillons. Enfin, après être restés une partie de la journée à +demi-portée de canon, ils opérèrent leur retraite, et disparurent. On +peut évaluer leur perte à trois cents hommes tués ou blessés. + +Nous avons marché pendant huit jours, privés de tout, et dans un des +climats les plus brûlans du monde. + +Le 2 thermidor au matin, nous aperçûmes les pyramides. + +Le 2 au soir, nous nous trouvions à six lieues du Caire; et j'appris que +les vingt-trois beys, avec toutes leurs forces, s'étaient retranchés à +Embabeh, qu'ils avaient garni leurs retranchemens de plus de soixante +pièces de canon. + +_Bataille des Pyramides._ + +Le 3, à la pointe du jour, nous rencontrâmes les avant-gardes, que nous +repoussâmes de village en village. + +À deux heures après midi, nous nous trouvâmes en présence des +retranchemens et de l'armée ennemie. + +J'ordonnai aux divisions des généraux Desaix et Reynier de prendre +position sur la droite entre Djyzeh et Embabeh, de manière à couper à +l'ennemi la communication de la Haute-Égypte, qui était sa retraite +naturelle. L'armée était rangée de la même manière qu'à la bataille de +Chebrheis. + +Dès l'instant que Mourad Bey s'aperçut du mouvement du général Desaix, +il se résolut à le charger, et il envoya un de ses beys les plus braves +avec un corps d'élite qui, avec la rapidité de l'éclair, chargea les +deux divisions. On le laissa approcher jusqu'à cinquante pas, et on +l'accueillit par une grêle de balles et de mitraille, qui en fit +tomber un grand nombre sur le champ de bataille. Ils se jetèrent dans +l'intervalle que formaient les deux divisions, où ils furent reçus par +un double feu qui acheva leur défaite. + +Je saisis l'instant, et j'ordonnai à la division du général Bon, qui +était sur le Nil, de se porter à l'attaque des retranchemens, et au +général Vial, qui commande la division du général Menou, de se porter +entre le corps qui venait de le charger et les retranchemens, de manière +à remplir le triple but, + +D'empêcher le corps d'y rentrer; + +De couper la retraite à celui qui les occupait; + +Et enfin, s'il était nécessaire, d'attaquer ces retranchemens par la +gauche. + +Dès l'instant que les généraux Vial et Bon furent à portée, ils +ordonnèrent aux premières et troisièmes divisions de chaque bataillon de +se ranger en colonnes d'attaque, tandis que les deuxièmes et quatrièmes +conservaient leur même position, formant toujours le bataillon carré, +qui ne se trouvait plus que sur trois de hauteur, et s'avançait pour +soutenir les colonnes d'attaque. + +Les colonnes d'attaque du général Bon, commandées par le brave général +Rampon, se jetèrent sur les retranchemens avec leur impétuosité +ordinaire, malgré le feu d'une assez grande quantité d'artillerie, +lorsque les mameloucks firent une charge. Ils sortirent des +retranchemens au grand galop. Nos colonnes eurent le temps de faire +halte, de faire front de tous côtés, et de les recevoir la baïonnette au +bout du fusil, et par une grêle de balles. À l'instant même le champ +de bataille en fut jonché. Nos troupes eurent bientôt enlevé les +retranchemens. Les mameloucks en fuite se précipitèrent aussitôt en +foule sur leur gauche. Mais un bataillon de carabiniers, sous le feu +duquel ils furent obligés de passer à cinq pas, en fît une boucherie +effroyable. Un très-grand nombre se jeta dans le Nil, et s'y noya. + +Plus de quatre cents chameaux chargés de bagages, cinquante pièces +d'artillerie, sont tombés en notre pouvoir. J'évalue la perte des +mameloucks à deux mille hommes de cavalerie d'élite. Une grande partie +des beys a été blessée ou tuée. Mourad Bey a été blessé à la joue. Notre +perte se monte à vingt ou trente hommes tués et à cent vingt blessés. +Dans la nuit même, la ville du Caire a été évacuée. Toutes leurs +chaloupes canonnières, corvettes, bricks, et même une frégate, ont été +brûlées, et le 4, nos troupes sont entrées au Caire. Pendant la nuit, +la populace a brûlé les maisons des beys, et commis plusieurs excès. +Le Caire, qui a plus de trois cent mille habitans, a la plus vilaine +populace du monde. + +Après le grand nombre de combats et de batailles que les troupes que je +commande ont livrés contre des forces supérieures, je ne m'aviserais +point de louer leur contenance et leur sang-froid dans cette occasion, +si véritablement ce genre tout nouveau n'avait exigé de leur part une +patience qui contraste avec l'impétuosité française. S'ils se fussent +livrés à leur ardeur, ils n'auraient point eu la victoire, qui ne +pouvait s'obtenir que par un grand sang-froid et une grande patience. + +La cavalerie des mameloucks a montré une grande bravoure. Ils +défendaient leur fortune, et il n'y a pas un d'eux sur lequel nos +soldats n'aient trouvé trois, quatre, et cinq cents louis d'or. + +Tout le luxe de ces gens-ci était dans leurs chevaux et leur armement. +Leurs maisons sont pitoyables. Il est difficile de voir une terre plus +fertile et un peuple plus misérable, plus ignorant et plus abruti. Ils +préfèrent un bouton de nos soldats à un écu de six francs; dans les +villages ils ne connaissent pas même une paire de ciseaux. Leurs maisons +sont d'un peu de boue. Ils n'ont pour tout meuble qu'une natte de paille +et deux ou trois pots de terre. Ils mangent et consomment en général +fort peu de chose. Ils ne connaissent point l'usage des moulins, de +sorte que nous avons bivouaqué sur des tas immenses de blé, sans +pouvoir avoir de farine. Nous ne nous nourrissions que de légumes et de +bestiaux. Le peu de grains qu'ils convertissent en farine, ils le fout +avec des pierres; et, dans quelques gros villages, il y a des moulins +que font tourner des boeufs. + +Nous avons été continuellement harcelés par des nuées d'Arabes, qui +sont les plus grands voleurs et les plus grands scélérats de la terre, +assassinant les Turcs comme les Français, tout ce qui leur tombe +dans les mains. Le général de brigade Muireur et plusieurs autres +aides-de-camp et officiers de l'état-major ont été assassinés par ces +misérables. Embusqués derrière des dignes et dans des fossés, sur leurs +excellens petits chevaux, malheur à celui qui s'éloigne à cent pas des +colonnes. Le général Muireur, malgré les représentations de la grande +garde, seul, par une fatalité que j'ai souvent remarqué accompagner +ceux qui sont arrivés à leur dernière heure, a voulu se porter sur un +monticule à deux cents pas du camp; derrière étaient trois bédouins qui +l'ont assassiné. La république fait une perte réelle: c'était un des +généraux les plus braves que je connusse. + +La république ne peut pas avoir une colonie plus à sa portée et d'un sol +plus riche que l'Égypte. Le climat est très-sain, parce que les nuits +sont fraîches. Malgré quinze jours de marche, de fatigues de toute +espèce, la privation du vin, et même de tout ce qui peut alléger la +fatigue, nous n'avons point de malades. Le soldat a trouvé une grande +ressource dans les pastèques, espèce de melons d'eau qui sont en +très-grande quantité. + +L'artillerie s'est spécialement distinguée. Je vous demande le grade de +général de division pour le général de brigade Dommartin. J'ai promu au +grade de général de brigade le chef de brigade Destaing, commandant la +quatrième demi-brigade; le général Zayonschek s'est fort bien conduit +dans plusieurs missions importantes que je lui ai confiées. + +L'ordonnateur Sucy s'était embarqué sur notre flotille du Nil, pour être +plus à portée de nous faire passer des vivres du Delta. Voyant que je +redoublais de marche, et désirant être à mes côtés lors de la bataille, +il se jeta dans une chaloupe canonnière, et, malgré les périls qu'il +avait à courir, il se sépara de la flottille. Sa chaloupe échoua; il +fut assailli par une grande quantité d'ennemis. Il montra le plus +grand courage; blessé très-dangereusement au bras, il parvint, par son +exemple, à ranimer l'équipage, et à tirer la chaloupe du mauvais pas où +elle s'était engagée. + +Nous sommes sans aucune nouvelle de France depuis notre départ. + +Je vous enverrai incessamment un officier avec tous les renseignemens +sur la situation économique, morale et politique de ce pays-ci. + +Je vous ferai connaître également, dans le plus grand détail, tous ceux +qui se sont distingués, et les avancemens que j'ai faits. + +Je vous prie d'accorder le grade de contre-amiral au citoyen Perrée, +chef de division, un des officiers de marine les plus distingués par son +intrépidité. + +Je vous prie de faire payer une gratification de 1,200 fr. à la femme +du citoyen Larrey, chirurgien en chef de l'armée. Il nous a rendu, au +milieu du désert, les plus grands services par son activité et son zèle. +C'est l'officier de santé que je connaisse le plus fait pour être à la +tête des ambulances d'une armée. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 7 thermidor an 6 (25 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Le Caire sera gouverné par un divan composé de neuf personnes, +savoir: le scheick El-Sadat, le scheick El-Cherkaouï, le scheick +El-Sahoni, le scheik El-Bekri, le scheick El-Fayoumiy, le scheick +Chiarichi, le scheick Mussa-Lirssi, le scheick Nakib-el-Aschraf +Seid-Omar, le scheick Mohamed-el-Emir. Ils se rendront ce soir à cinq +heures dans la maison de ...; ils composeront le divan, et nommeront un +d'entre eux pour président; ils choisiront un secrétaire pris hors de +leur sein, et deux secrétaires interprètes, sachant le français et +l'arabe. + +Ils nommeront deux agas pour la police, une commission de trois pour +surveiller les marchés et la propreté de la ville, et une autre +également de trois, qui sera chargée de faire enterrer les morts qui se +trouveraient au Caire, ou à deux lieues aux environs. + +2. Le divan sera assemblé tous les jours à midi, et il y aura +perpétuellement trois membres qui seront en permanence. + +3. Il y aura à la porte du divan une garde française et une garde +turque. + +4. Le général Berthier et le commandant de la place se rendront le soir +au divan, à cinq heures, pour les installer et leur faire prêter le +serment de ne rien faire contre les intérêts de l'armée. + +BONAPARTE. + +_Noms des familles les plus anciennes._ + +La maison des Beckris, la maison El-Sadat, la maison du nakib +El-Aschraf, la maison du scheick Yuani. + + + + +Au Caire, le 8 thermidor an 6 (26 juillet 1798). + +_Au général Vial._ + +Vous devez avoir reçu, citoyen général, l'ordre de l'état-major pour +votre départ à Damiette. + +Le général Zayonscheck est à Menouf. + +Je vous envoie une trentaine de proclamations que vous répandrez sur +la route; vous vous arrêterez dans les plus grands endroits pour faire +prêter le serment aux scheicks et rassurer les habitans; vous ferez +mettre, par les scheicks, les scellés sur les biens des mameloucks, et +vous veillerez à ce que rien ne soit volé. + +Arrivé à Damiette, vous préviendrez le citoyen Blanc, directeur général +de la santé à Alexandrie, pour qu'il y fasse établir sur-le-champ un +lazaret. Vous ne laisserez rien sortir du port. + +Vous ordonnerez que les douanes et toutes les impositions directes +et indirectes soient prises comme à l'ordinaire. Vous ferez faire +l'inventaire de tous les effets appartenans aux mameloucks. + +Vous ferez réparer les forts situés à l'embouchure du Nil, de manière à +les mettre à l'abri d'un coup de main. + +Vous ferez désarmer tout le pays. + +Vous aurez soin de vous faire instruire de ce qui se passe à Acre et en +Syrie et de m'en prévenir. + +Vous vous mettrez en correspondance avec la frégate qui croise à +l'embouchure du Nil, ainsi qu'avec les bombardes, afin de vous en servir +et de les faire avancer jusqu'au Caire, à mesure que le Nil s'accroîtra. + +Votre commandement s'étendra non-seulement dans toute la province de +Damiette, mais encore dans celle de Mansoura. + +Je vous envoie l'organisation donnée à ce pays. + +Vous nommerez un divan pour la province de Damiette, et un pour celle de +Mansoura, ainsi qu'un aga des janissaires. + +Vous vous empresserez également de nommer les deux compagnies. + +Je fais nommer l'intendant de chacune des provinces, et l'administration +des finances nommera l'agent français. + +Pour faire l'inventaire des magasins, meubles et maisons des mameloucks, +vous nommerez une commission de trois personnes; vous pouvez les prendre +parmi les négocians français établis à Damiette, tant pour la province +de Damiette, que pour celle de Mansoura. + +Votre premier soin sera de prendre toutes les mesures, et de requérir +des chevaux pour monter cent hommes de cavalerie. Vous pouvez demander à +Rosette deux pièces de canon de campagne, et vous trouverez dans le pays +les moyens de les atteler. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 thermidor an 6 (27 juillet 1798). + +Le général en chef Bonaparte, considérant que les femmes des beys et des +mameloucks, errantes aux environs de la ville, deviennent la proie des +Arabes, et mu par la compassion, premier sentiment qui doit animer +l'homme, autorise toutes les femmes des beys et des mameloucks à rentrer +en ville dans les maisons qui sont leur propriété, et leur promet +sûreté. + +Elles seront tenues dans les vingt-quatre heures de leur arrivée, de se +faire connaître au citoyen Magallon, et de déclarer leur demeure. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 thermidor an 6 (27 juillet 1798). + +_À l'amiral Brueys._ + +Après des marches fatigantes et quelques combats, nous sommes enfin +arrivés au Caire. + +J'ai été spécialement content du chef de division Perrée, et je l'ai +nommé contre-amiral. + +Je suis instruit d'Alexandrie qu'enfin vous avez trouvé une passe telle +qu'on pouvait la désirer, et qu'à l'heure qu'il est vous êtes dans le +port avec votre escadre. + +Vous ne devez avoir aucune inquiétude sur les vivres nécessaires à votre +armée. + +J'imagine que demain, ou après, je recevrai de vos nouvelles et des +nouvelles de France; je n'en ai point reçu depuis mon départ. + +Dès que j'aurai reçu une lettre de vous, qui me fasse connaître ce que +vous aurez fait et la position où vous êtes, je vous ferai passer des +ordres sur ce que nous aurons encore à faire. L'état-major vous aura +sans doute envoyé le détail de notre affaire des Pyramides. + +Je pense que vous avez une frégate sur Damiette: comme j'envoie prendre +possession de cette ville, je vous prie de dire à l'officier qui +commande cette frégate de s'approcher le plus possible et d'entrer en +communication avec nos troupes qui y seront lorsque vous aurez reçu +cette lettre. + +Faites partir le courrier que je vous envoie pour prendre terre à +l'endroit qui vous paraîtra le plus convenable, selon les nouvelles que +vous avez des ennemis et selon les vents qui règnent dans cette saison. + +Je désire que vous puissiez envoyer une frégate qui aurait ordre de +partir quarante-huit heures après son arrivée, dans les ports, soit de +Malte, soit d'Aucune, en lui recommandant de nous apporter les gazettes +et nouvelles qu'elle recevrait des agens français. + +J'ai fait filer sur Alexandrie une grande quantité de denrées, pour +solder le nolis des bâtimens de transport. + +Mille choses à Ganteaume et à Casa-Bianca. + +Faites bien garder Coraïm; c'est un coquin qui nous a trompés: s'il ne +nous donne pas les cent mille écus que je lui ai demandés, je lui ferai +couper la tête. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au commissaire ordonnateur._ + +Je vous fais passer, citoyen ordonnateur, différentes impositions que je +viens de frapper sur Rosette, Alexandrie et Damiette. Le tiers de ces +impositions sera affecté au service de ces places; donnez vos ordres aux +commissaires des guerres pour leur répartition; le deuxième tiers sera +affecté à la solde des troupes, et enfin l'autre tiers à l'ordonnateur +Leroi. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au citoyen Leroi._ + +Je donne l'ordre au général Kléber de percevoir différentes +contributions à Alexandrie, montant à 600,000 fr. + +Le tiers sera à votre disposition pour le service de la marine, le +deuxième tiers est destiné à la solde de l'armée, et le troisième +tiers est à la disposition de l'ordonnateur en chef pour les frais +d'administration d'armée. + +Je donne ordre au général Vial de percevoir à Damiette une contribution +de 150, + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_À l'amiral Brueys._ + +D'après tous les relevés, il me paraît que l'escadre anglaise a passé le +détroit le 12 prairial, est arrivée devant Toulon le 23, devant Naples +le 29, devant Alexandrie le 9 messidor. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au général Kléber._ + +Je vous prie, citoyen général, d'organiser la place d'Alexandrie: dès +l'instant que tous les officiers seront organisés et que vos blessures +seront cicatrisées, vous pourrez rejoindre l'armée. + +Vous sentez que votre présence est encore nécessaire dans cette place +une quinzaine de jours. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au même._ + +Je viens de recevoir tout à la fois vos lettres depuis le 22 messidor +jusqu'au 3 thermidor. La conduite que vous avez tenue est celle qu'il +fallait tenir. + +Je vous ai envoyé, avant-hier, l'ordre pour l'organisation de la +province d'Alexandrie: ainsi nommez pour composer le divan, l'aga et +les commissaires, les hommes les plus attachés aux Français et les plus +ennemis des beys. Non-seulement j'approuve l'arrestation de Coraïm, mais +vous verrez par l'ordre ci-joint que j'ordonne encore celle de plusieurs +autres individus. + +La chose que nous avions le plus à craindre, c'était d'être précédés par +la terreur qui n'existait déjà que trop et qui nous aurait exposés dans +chaque bicoque, à des scènes pareilles à celles d'Alexandrie. Tous +ces gens-ci pouvaient penser que nous venions dans le même esprit que +Saint-Louis, et qu'ils portent eux-mêmes lorsqu'il entrent dans les +états chrétiens; mais aujourd'hui les circonstances sont tout opposées. +Ce n'est plus ce que nous ferons à Alexandrie qui fixera notre +réputation, mais ce que nous ferons au Caire: d'ailleurs répandus sur +tous les points, nous sommes parfaitement connus. + +Il paraît que vous êtes peu satisfait de la soixante-neuvième +demi-brigade: faites connaître au chef que si sa demi-brigade ne va pas +mieux, on le destituera. + +Vous trouverez ci-joint différens ordres; vous les ferez publier l'un +après l'autre, et vous veillerez surtout à leur exécution. Ce n'est que +par ces moyens-là que nous avons pu trouver quelque chose au Caire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_À l'amiral Brueys._ + +Je reçois à l'instant et tout à la fois vos lettres depuis le 25 +messidor jusqu'au 8 thermidor. Les nouvelles que je reçois d'Alexandrie +sur le succès des sondes, me font espérer qu'à l'heure qu'il est, vous +serez entré dans le port. Je pense aussi que _le Causse_ et _le Dubois_ +sont armés en guerre de manière à pouvoir se trouver en ligne, si +vous étiez attaqué; car enfin deux vaisseaux de plus ne sont point à +négliger. + +Le contre-amiral Perrée sera pour long-temps nécessaire sur le Nil, +qu'il commence à connaître. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous +donniez le commandement de son vaisseau au citoyen ... Faites là-dessus +ce qu'il convient. + +Je vous ai écrit le 9, je vous ai envoyé copie de tous les ordres que +j'ai donnés pour l'approvisionnement de l'escadre; j'imagine qu'à +l'heure qu'il est, les cinquante bateaux chargés de vivres sont arrivés. +Nous avons ici une besogne immense; c'est un chaos à débrouiller et +à organiser qui n'eut jamais d'égal. Nous avons du blé, du riz, des +légumes en abondance. Nous cherchons et nous commençons à trouver de +l'argent; mais tout cela est environné de travail, de peines et de +difficultés. + +Vous trouverez ci-joint un ordre pour Damiette, envoyez-le par un aviso, +qui, avant d'entrer, s'informera si nos troupes y sont. Elles sont +parties pour s'y rendre il y a trois jours, en barques sur le Nil: ainsi +elles seront arrivées lorsque vous recevrez cette lettre; envoyez-y +un des sous-commissaires de l'escadre pour surveiller l'exécution de +l'ordre. + +Je vais encore faire partir une trentaine de bâtimens chargés de blé +pour votre escadre. + +Toute la conduite des Anglais porte à croire qu'ils sont inférieurs +en nombre, et qu'ils se contentent de bloquer Malte et d'empêcher les +subsistances d'y arriver. Quoi qu'il en soit il faut bien vite entrer +dans le port d'Alexandrie, ou vous approvisionner promptement de riz, de +blé, que je vous envoie, et vous transporter dans le port de Corfou; car +il est indispensable que jusqu'à ce que tout ceci se décide, vous vous +trouviez dans une position à portée d'en imposer à la Porte. Dans le +second cas, vous aurez soin que tous les vaisseaux, frégates vénitiennes +et françaises qui peuvent nous servir, restent à Alexandrie. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au commissaire ordonnateur en chef._ + +Les pailles arrivent continuellement au Caire lors de l'inondation du +Nil, parce qu'alors le transport devient très-facile. + +Les provinces les plus riches de l'Égypte sont dans ce moment occupées +par nos troupes; je crois que vous avez un commissaire dans la province +de Menoufié où commande le général Zayonscheck. Envoyez-en un dans la +province de Kélioubeh où commande le général Murat, un dans la province +de Giza où commande le général Bélijard, et un dans la province de +Mansoura et Damiette, où commande le général Vial, et un dans la +province de Bahhiré, où commande le général Dumuy. + +Dans chacune de ces provinces, il y a un commandant français, une +commission administrative du pays ou divan, un intendant cophte, un +agent français près l'intendant, et enfin une commission, pour faire +dans chaque province l'inventaire des biens des mameloucks. En envoyant +des commissaires de guerre dans ces différentes provinces, il vous sera +facile de faire venir au Caire les approvisionnemens du pays. + +Je vous envoie copie des ordres que j'ai donnés, soit pour les +approvisionnemens, soit pour l'organisation du pays. J'ai aussi ordonné +à l'état-major général de vous envoyer une carte avec les divisions des +différentes provinces. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ayant des preuves de trahison de Sidi +Mohamed-el-Coraïm qu'il avait comblé de bienfaits, ordonne: + +ART 1er. Sidi Mohamed-el-Coraïm paiera une contribution de 300,000 fr. + +2. À défaut par lui d'acquitter ladite contribution cinq jours après la +publication du présent ordre, il aura la tête tranchée. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au général Menou._ + +Je vous fais passer, citoyen général, un ordre pour lever une +contribution de 100,000 fr. sur les habitans de Rosette. Le tiers de +cette contribution sera destiné à l'ordonnateur en chef, pour les +dépenses de l'administration, et les deux autres tiers à la solde des +troupes. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 thermidor an 6 (30 juillet 1798). + +_Au général Zayonscheck._ + +Je donne ordre, citoyen général, pour qu'on établisse à Menouf un +hôpital de cinquante lits, et qu'on y construise deux fours. Voyez à +faire tout ce qui sera possible pour activer cette opération. + +Vous avez dû recevoir hier les ordres pour l'organisation de votre +province. Il faut que vous traitiez les Turcs avec la plus grande +sévérité; tous les jours ici je fais couper trois têtes et les promener +dans le Caire: c'est le seul moyen de venir a bout de ces gens-ci. + +Veillez surtout a l'entier désarmement du pays. + +Faites-moi faire, par un officier du génie ou de l'état-major, un +croquis de toutes les provinces, avec la situation de tous les +villages, et des renseignemens généraux sur leur population, et ce que +produisaient le miri, le seddan et autres impositions. + +Prenez tous les moyens pour monter votre cavalerie; avec les chevaux, +prenez les selles, et faites faire par vos commissions, un inventaire +exact et prompt de tous les biens appartenans aux mameloucks. + +Faites-moi connaître quelles sont les ressources pécuniaires que nous +offre votre province. + +Je vous envoie une grande quantité de proclamations que vous répandrez +dans la province; je désire que vous vous mettiez en correspondance avec +le général Murat, qui commande la province de Kelioubeh. + +Il me serait facile de vous procurer deux pièces de canon, si vous +trouviez dans le pays des moyens de les atteler. Je vous les enverrais +sur des bateaux jusqu'au point de débarquement où vous les feriez +prendre. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 thermidor an 6 (31 juillet 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART 1er. Tous les propriétaires de l'Égypte sont confirmés dans leurs +propriétés. + +2. Les fondations pieuses affectées aux mosquées, et spécialement à +celles de Médine et de la Mecque, sont confirmées comme par le passé. + +3. Toutes les transactions civiles continueront à avoir lieu comme par +le passé. + +4. La justice civile sera administrée comme par le passé. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 thermidor an 6 (31 juillet 1798). + +_Au général Menou._ + +Votre présence est encore nécessaire, citoyen général, à Rosette pendant +quelques jours, pour l'organisation de cette province; les Turcs ne +peuvent se conduire que par la plus grande sévérité; tous les jours je +fais couper cinq ou six têtes dans les rues du Caire. Nous avons dû les +ménager jusqu'à présent pour détruire cette réputation de terreur qui +nous précédait: aujourd'hui, au contraire, il faut prendre le ton qui +convient pour que ces peuples obéissent; et obéir, pour eux, c'est +craindre. + +Je vous ai envoyé, par mon dernier courrier, des ordres pour +l'organisation du divan, de l'aga d'une compagnie de soixante hommes +turcs pour la police. + +Il serait nécessaire que la commission chargée de faire l'inventaire des +biens des mameloucks envoyât ses états à l'ordonnateur. + +Faites-nous passer avec la plus grande promptitude des nouvelles de +l'amiral et de l'escadre. + +Ordonnez au commandant d'artillerie d'envoyer prendre à Alexandrie deux +ou trois grosses pièces d'artillerie, pour les placer à l'embouchure du +Nil, et empêcher les chaloupes anglaises de nous insulter. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Tous les effets et esclaves appartenans à la femme de +Mourad-Bey et aux femmes des mameloucks qui composaient sa maison, leur +seront laissés en pleine propriété. + +2. La femme de Mourad-Bey versera dans la caisse du payeur de l'armée +600,000 fr., dont 100,000 fr. demain, et le restant 50,000 fr. par jour. + +3. À défaut d'effectuer lesdits paiemens, tous les esclaves et biens +appartenans aux femmes des mameloucks de la maison de Mourad-Bey, seront +regardés comme propriétés nationales; il sera seulement laissé à la +femme de Mourad-Bey les meubles de l'appartement qu'elle occupe et six +esclaves pour la servir. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +_Au citoyen Rosetti._ + +Vous vous rendrez secrètement, citoyen, auprès de Mourad-Bey: vous lui +direz que vous m'avez présenté l'homme qu'il avait envoyé; que cet +homme, par des paroles indiscrètes, des discours verbeux et faux, +n'était parvenu qu'à m'indisposer davantage contre lui: mais que j'ai +compris que le moment pouvait venir où il fût de mon intérêt de me +servir de Mourad-Bey comme de mon bras droit, et que je consentais à +ce qu'il conservât la province de Girgé, dans laquelle il devrait se +retirer dans l'espace de cinq jours, et que, de mon côté, je n'y ferais +point entrer de troupes; vous lui direz que, ce premier arrangement +fait, il sera possible, en le connaissant mieux, que je lui fasse de +plus grands avantages, et vous signerez de suite un traité en français +et en arabe, conçu à peu près en ces termes: + +ART 1er. Mourad-Bey conservera avec lui cinq ou six cents hommes à +cheval, avec lesquels il gouvernera la province de Girgé, depuis les +cataractes jusqu'à une demi-lieue plus bas que Girgé, et la maintiendra +à l'abri des Arabes. + +2. Il se reconnaîtra dans le gouvernement de ladite province, dépendant +de la France. Il paiera à l'administration de l'armée le miri que cette +province payait. + +3. Le général s'engage de son côté à ne faire entrer aucune troupe dans +la province de Girgé, et à en laisser le gouvernement à Mourad-Bey. + +4. Mourad-Bey sera rendu au-delà de Girgé, dans l'espace de cinq jours. +Aucun de ses gens n'en pourra sortir pour entrer dans les limites d'une +autre province sans une permission du général. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +_Pouvoirs au citoyen Rosetti._ + +Le général en chef, mu par les sentimens d'humanité qui l'ont toujours +animé, donne au citoyen Rosetti les pleins pouvoirs pour négocier avec +Mourad-Bey, conclure et signer avec lui une convention qui mette fin aux +hostilités. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Ceux qui m'ont donné des preuves de la trahison de Coraïm, m'ont assuré +que son argent est dans une citerne; qu'il a un registre particulier +où est le détail de toutes ses affaires; qu'il y a plusieurs de ses +domestiques qui sont au fait de tout. + +J'ordonne en conséquence à l'amiral Brueys de faire arrêter tous les +domestiques qu'il a avec lui et de vous les envoyer; faites également +arrêter tous ceux qu'il a dans sa maison, et faites-y mettre les scellés +par la commission, ainsi que sur tous ses biens. + +Faites interroger séparément avec de fortes menaces ses domestiques. + +S'il paie dans les huit jours les 300,000 fr., mon intention est qu'on +le retienne comme prisonnier à bord d'un des bâtimens de l'escadre, de +manière qu'il ne puisse s'échapper, désirant le faire passer en France +par une occasion sûre. S'il n'a pas, dans les cinq jours, payé au moins +le tiers de la contribution à laquelle il est imposé, vous donnerez +l'ordre qu'on le fasse fusiller. + +Je vous envoie copie de la lettre que j'écris à l'amiral Brueys. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +_À l'amiral Brueys._ + +Depuis que je vous ai écrit, j'ai acquis de nouvelles preuves de la +trahison de Coraïm: vous voudrez bien le faire mettre aux fers et +prendre toutes les précautions pour qu'il ne vous échappe pas. + +Vous ferez arrêter tous les domestiques et autres individus qu'il aurait +avec lui, que vous enverrez sous bonne escorte à Alexandrie, à la +disposition du général Kléber. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 thermidor an 6 (1er août 1798). + +Bonaparte, général en chef, + +Voyant avec déplaisir que le versement d'argent que doivent faire les +Cophtes et les négocians de café et de Damas ne s'effectue qu'avec la +plus grande lenteur, charge le citoyen Magallon de leur déclarer que les +60,000 talaris que doivent payer les Cophtes, seront livrés dans six +jours, à raison de 10,000 talaris par jour. + +Les 130,000 mille talaris que doivent les négocians de café, seront +payés à raison de 22,000 par jour; les 35,275 que doivent les négocians +de Damas, seront également payés en six jours, à raison de 5,878 par +jour. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_À l'ordonnateur en chef._ + +Je vous envoie, citoyen ordonnateur, un ordre pour la poste. + +Les individus de l'armée paieront leurs ports de lettres conformément à +l'usage établi en France; mais le directeur de la poste versera, toutes +les décades, l'état des sommes qu'il aura reçues; nous en serons +responsables, s'il est nécessaire, à l'administration des postes, et +cela sera un revenu pour l'armée. + +Vous aurez soin, pour ce moment, de commencer par organiser les bureaux +du Caire, d'Alexandrie, de Rosette et de Damiette. + +Dès que ceux-là seront établis, vous formerez les quatre autres. +Cependant, comme il est indispensable que nous communiquions avec +Menouf, lorsque le bateau qui va à Rosette sera arrivé au village de +Genid, il remettra le paquet qui sera pour Menouf. Il y aura à ce +village un détachement qui sera chargé de le porter à Menouf. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 thermidor an 6 (2 août 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1er. Les citoyens Berthollet, Monge et le général du génie se +concerteront pour choisir une maison dans laquelle on puisse établir une +imprimerie française et arabe, un laboratoire de chimie, un cabinet de +physique, et, s'il est possible, un observatoire. + +Il y aura une salle pour l'Institut. + +2. Ils me présenteront un projet pour l'organisation de ladite maison +avec un état de dépenses. + +3. Je désirerais que cette maison fût située sur la place Elbekieh ou le +plus près possible. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_Au général Chabot, gouverneur de Corfou et des îles de la mer +Ionienne._ + +C'est avec le plus grand plaisir, citoyen général, que j'ai appris de +vos nouvelles; on nous avait beaucoup alarmés sur votre sûreté. + +L'état-major vous aura fait part des événemens militaires qui ont eu +lieu ici. Nous sommes enfin au grand Caire et maîtres de toute l'Égypte. + +Il est indispensable que vous nous fassiez passer, par tout les moyens +possibles, la plus grande quantité de vins, eau-de-vie, raisins secs +et bois. Ce sont des objets dont vous savez que l'Égypte manque +entièrement; les négocians porteront en retour, du café, du sucre, de +l'indigo, du blé, du riz et toute espèce de marchandises des Indes. + +Tenez-moi instruit de toutes les nouvelles que vous avez des affaires +des Turcs, et surtout de Passwan-Oglou. + +Le premier bataillon de la soixante-neuvième demi-brigade a reçu un +ordre positif de partir lorsque je quittai Toulon; je ne doute donc pas +qu'en ce moment il ne soit arrivé. + +Dès l'instant que ce pays sera organisé et les impositions assises, je +vous enverrai 300,000 fr. qui paraissent nécessaires pour votre solde; +mais comme il me sera beaucoup plus facile de vous envoyer des blés, +du riz, etc., je vous prie de former une compagnie de dix ou douze +négocians des plus riches; qu'ils chargent plusieurs bâtimens, qu'ils +m'expédient des bois, du vin, des eaux-de-vie, etc., ils seront payés en +échange avec des marchandises du pays. Ils enverront un commissaire avec +une lettre de vous, et je leur donnerai en surplus pour 3 ou 400,000 fr. +de marchandises qu'il vous solderont. + +Je vous envoie un ordre qu'il est bien nécessaire d'exécuter +ponctuellement pour l'approvisionnement de l'escadre. Comme ici nous +manquons de bois, je désire que vous fassiez beaucoup de biscuit à +Corfou, afin que nous ayons toujours un point où nous puissions puiser +et ravitailler notre escadre toutes les fois que nous en aurons besoin: +je compte sur votre zèle. Vous pouvez tirer, pour la confection, pour +50,000 fr. de lettres de change sur le payeur au Caire. Elles seront +soldées, soit en marchandises, soit en argent, comme le négociant le +désirera. Incessamment je vous enverrai, par la première occasion, du +blé et du riz pour votre approvisionnement. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_Au citoyen Rhullières, commissaire du directoire exécutif français à +Corfou et dans les îles Ioniennes._ + +J'ai reçu à Paris les différentes lettres que vous m'avez écrites +à votre arrivée à Zante. Je viens d'en recevoir une, en date du 13 +messidor, de Corfou. L'état-major vous aura instruit des différentes +batailles que nous avons livrées aux mameloucks et des succès complets +qu'a obtenus l'armée de la république. À la bataille des Pyramides, nous +leurs avons pris soixante ou quatre-vingt pièces de canon, et tué plus +de dix mille hommes de cavalerie d'élite; nous sommes au Caire depuis +une douzaine de jours et en possession de presque toute l'Égypte. Il +nous manque ici trois choses, le vin, l'eau-de-vie et le bois à brûler. +Faites faire, avec la plus grande quantité que vous aurez de raisins +secs, de l'eau-de-vie; les négocians porteront en retour le blé, le +sucre, l'indigo, le riz, les marchandises des Indes et le café. C'est un +vrai service à rendre à la république, que d'employer l'influence que +vous avez par votre place, à activer le commerce de Zante avec l'Égypte. +Continuez à bien mériter de ces peuples par votre conduite sage et +philantrophique, et croyez au désir vrai que j'ai de vous donner des +preuves de l'estime et de l'amitié que vous savez que je vous porte. +Soit en Égypte, soit en France, soit ailleurs, vous pouvez compter sur +moi. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_À l'amiral Brueys._ + +Je vous envoie, citoyen amiral, la lettre que je reçois de Corfou; je +vous prie de me faire connaître quand le bâtiment chargé de bois sera +arrivé. + +Peut-être jugez-vous également nécessaire d'envoyer deux ou trois +bâtimens de transport pour continuer lesdits chargemens de bois, tant +pour la flotte que pour Alexandrie. + +Le général Chabot me mande que _le Fortunatus_ escorte plusieurs +bâtimens chargés de bois; moyennant cela, vous serez dans le cas de ne +pas prendre les quinze cents quintaux de bois que je vous ai accordés à +Rosette et dont nous avons plus grand besoin au Caire. + +Je vous fais passer un nouvel ordre pour l'approvisionnement de +l'escadre. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_À l'administration centrale de Corcyre (Corfou.)_ + +Tous les renseignemens qui me sont donnés sur la conduite de votre +département, font l'éloge de ses administrateurs. Les nouveaux +établissemens de la France doivent d'autant plus accroître votre +commerce, et vous ouvrir une nouvelle source de richesse et de +prospérité. + +Faites connaître aux négocians qu'ils trouveront ici des blés, du riz, +du café, des marchandises des Indes, du sucre en abondance, et que je +désire qu'en échange, ils portent à Alexandrie du bois à brûler, des +bois de construction, des vins, des eaux-de-vie: ce sont les principales +choses qui manquent à ce beau pays. + +Croyez au désir que j'ai de vous donner des preuves du vif intérêt que +je prends à votre tranquillité. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_À Georgio Gioari, intendant général de l'Égypte._ + +Vos fonctions doivent se borner à l'organisation des revenus de +l'Égypte, à une correspondance suivie avec les intendans particuliers +des provinces, avec le général en chef et l'ordonnateur en chef de +l'armée. Vous vous ferez aider dans ces travaux par le moalleim Fretaou. +Ainsi donc, vous chargerez, de ma part, les moalleims Malati, Anfourni, +Hanin et Faudus, de la recette de la somme que j'ai demandée à la nation +cophte. Je vois avec déplaisir qu'il reste encore en arrière 50,000 +talaris, je veux qu'ils soient rentrés, dans cinq jours, dans la caisse +du payeur de l'armée. Vous pouvez assurer les Cophtes que je les +placerai d'une manière convenable lorsque les circonstances le +permettront. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +ART. 1. L'or ou l'argent monnoyé, tous les objets d'or et d'argent, +tous les lingots, les schals de valeur, les tapis brodés en or qui se +trouvent dans les magasins généraux, seront enfermés dans des caisses +sur lesquelles seront apposés les scellés du payeur de l'armée, de +l'état-major général et de la commission chargée de l'inventaire. +Lesdites caisses seront transportées dans le logement du payeur +de l'armée; l'inventaire sera remis à l'ordonnateur en chef et à +l'administrateur des finances. + +2. Tous les objets nécessaires à la subsistance de l'armée seront remis +de suite à la disposition de l'ordonnateur en chef; la commission tirera +un reçu du garde-magasin auquel elle remettra lesdites denrées. + +3. Tous les cinq jours, l'ordonnateur en chef, assisté d'un officier +de l'état-major, de l'administrateur des finances ou d'un membre de la +commission provisoire, et des agens en chef de chaque service, feront +une tournée dans les magasins généraux et affecteront aux hôpitaux, aux +transports, à l'habillement, tout ce qui peut leur être utile; mais les +garde-magasins des magasins généraux ne livreront rien qu'après avoir +dressé un inventaire circonstancié, et tiré un reçu des garde-magasins +d'administration auxquels ils livreront lesdits objets. + +4. Il sera formé une compagnie de commerce, à laquelle seront vendus +tous les effets qui se trouveraient dans les magasins généraux, et qui +ne seraient pas essentiels au service de l'armée. + +L'ordonnateur en chef me remettra un règlement sur la manière de former +cette compagnie et de procéder avec elle. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_Au commandant de la place du Caire._ + +Vous requerrez, citoyen général, deux moines de Terre-Sainte pour être +toujours de planton à l'hôpital, afin de servir d'interprètes et de +soigner les malades. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_Aux généraux de l'artillerie et du génie._ + +Je vous prie, citoyen général, de vouloir bien me faire connaître +combien de temps il vous faudrait pour faire abattre toutes les portes +qui barricadent les différens quartiers de la ville et en faire +transporter le bois pour le service de votre arme; vous pourriez +partager la besogne avec le génie, l'artillerie; je désirerais qu'on pût +commencer dès demain: j'en donnerai l'ordre aussitôt que j'aurai reçu +votre réponse. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_À l'ordonnateur en chef._ + +L'hôpital du grand Caire manque d'eau, d'eau-de-vie, et de toute espèce +de médicamens. Je vous prie de vouloir bien me rendre compte si le +pharmacien en chef a trouvé au Caire de quoi l'approvisionner. + +Je vous prie d'ordonner que les officiers soient mis dans des chambres +séparées, et qu'il leur soit fourni tout ce qui leur est nécessaire. +Vous sentez que cela est d'autant plus essentiel dans un pays où tout +homme malade est obligé d'aller à l'hôpital. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 thermidor an 6 (3 août 1798). + +_Au général Berthier._ + +Je vous prie, citoyen général, de vouloir bien faire vérifier en +présence d'un officier de l'état-major, combien un chameau porte d'eau +dans les outres ordinaires. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 août 1798). + +_Au consul de la république à Tripoli._ + +Je profite du passage de la caravane pour vous faire part du succès de +la république à la bataille des Pyramides, où nous avons tué plus de +deux mille mameloucks. Je désire que vous fassiez connaître au bey de +cette régence, que la république française continuera à vivre en bonne +intelligence avec lui, comme elle l'a fait par le passé. Tous les sujets +du bey seront également protégés en Égypte; j'espère que de son côté, +il se comportera envers la république avec tous les égards qui lui sont +dus. Faites-moi part de toutes les nouvelles que vous pourriez avoir +dans la Méditerranée. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 août 1798). + +_Au général Zaionscheck._ + +Vous avez bien fait, citoyen général, de faire fusiller cinq hommes des +villages qui s'étaient révoltés: je désire fort apprendre que vous avez +monté notre cavalerie. Le moyen le plus court, je crois, est celui-ci: +ordonnez que chaque village vous fournisse deux bons chevaux. Il ne faut +pas en recevoir de mauvais, et les villages qui, cinq jours après la +proclamation de votre ordre, ne les auront pas fournis, seront condamnés +à payer mille talaris d'amende. C'est un moyen infaillible, expéditif, +d'avoir les six cents chevaux qui vous seront nécessaires. En requérant +les chevaux, requérez les brides et selles, afin d'avoir tout de suite +un corps de cavalerie à votre disposition: c'est le seul moyen d'être +maître de ce pays. + +Vous pouvez garder sans inconvéniens le chef de bataillon du génie +Lazowski, qui vous est nécessaire. + +Le général Fugières, avec un bataillon de la dix-huitième, part demain +ou ce soir pour Mehal-el-Kebir; il passe par Kélioubé, et il se rendra +à Menouf, où il arrivera probablement le 21: j'ai donné l'ordre qu'on +embarquât sur une djerme, du pain pour ce bataillon, pour quatre ou cinq +jours; il se rendra jusqu'à ..., d'où l'officier qui escorte ces djermes +fera partir ce pain à Menouf. Cependant, si vos fours sont achevés, il +serait essentiel que vous fissiez préparer du pain pour ce bataillon. +J'ai donné ordre à ce bataillon de séjourner deux jours à Menouf. Vous +en profiterez pour opérer le désarmement et tous les actes difficiles. + +À mesure que vous aurez des chevaux, donnez-les aux différens +détachemens de dragons qui sont sous vos ordres, en tirant des reçus des +officiers. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 août 1798). + +_Au général Dupuis._ + +Je viens d'écrire au divan pour qu'il fasse faire une distribution de +blé pour les pauvres de la grande mosquée. + +Il faudra se servir des magasins qui sont à Boulac et à Gizeh, +appartenans à ..., attendu qu'un seul magasin ne suffirait pas pour +contenir tous les effets provenant des maisons des mameloucks. J'ai +ordonné qu'un magasin servirait à deux commissions, tout comme une +commission doit faire la visite dans deux arrondissemens. + +Une grande vigilance est plus nécessaire pour la tranquillité de la +place, qu'une grande dissémination de troupes; quelques officiers +de service qui courent la ville, quelques sergens de planton qui se +croisent sur des ânes, quelques adjudans-majors qui visitent les +endroits les plus essentiels, quelques Francs qui se faufilent dans les +marchés et les différens quartiers, et quelques compagnies de réserve +pour pouvoir envoyer dans les endroits où il y aurait quelque trouble, +sont plus utiles et fatiguent moins que des gardes fixées sur des places +et dans les carrefours. Si ce n'était la surveillance à exercer sur les +maisons de mameloucks, quatre cents hommes d'infanterie et cinquante +de cavalerie suffiraient pour le service de la place: en mettant trois +cents hommes pour le service des mameloucks, cela exige quinze cents +hommes. Je pense que deux mille hommes de garnison sont suffisans ici; +faites-moi remettre l'état des postes que vous occupez, et de tout le +service en détail. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 thermidor an 6 (4 août 1798). + +_Au commissaire ordonnateur en chef._ + +Il m'a été présenté plusieurs états signés par des commissaires des +guerres, où ils paraissent légaliser des abus évidens et des prétentions +peu fondées. + +Je vous prie de leur écrire pour leur faire sentir combien ils sont +coupables, lorsqu'ils s'éloignent de ce que la loi prescrit. J'ai vu +un état où le commissaire des guerres demande une indemnité pour non +fourniture de vin. + +Je vous prie de faire un réglement pour ce qui est accordé par mois aux +demi-brigades et aux régimens, pour leur entretien. + +Les corps doivent toucher les sommes qui leur reviennent pour +l'entretien pendant le temps qu'ils ont été embarqués. + +Les corps de cavalerie qui n'ont qu'un cinquième des hommes montés, +doivent-ils toucher une somme qui est jugée nécessaire pour un régiment +de huit cents chevaux? + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 thermidor an 6 (5 août 1798). + +_Au général Reynier._ + +Vous partirez, citoyen général, avec le restant de votre division +pour vous rendre au village de El-Hanka, où se trouve déjà le général +Leclerc. + +L'état-major a dû vous donner l'ordre de partir avec six jours de +vivres, mais ils ne seront probablement pas prêts, et, si vous les +attendez, ils retarderaient considérablement votre marche. Laissez votre +commissaire des guerres et le troisième bataillon de la neuvième, afin +qu'ils vous conduisent des vivres dès l'instant qu'ils seront livrés. Ne +partez pas au moins avant que la division n'ait son pain pour la journée +de demain. + +Le général Leclerc a déjà fait construire un four, faites-en construire +deux autres. + +Les villages environnans, qui sont extrêmement riches, vous fourniront +de la farine, de la viande et des légumes pour votre division; +indépendamment de cela, j'ordonne qu'on vous complette vos six jours de +vivres et qu'on vous en fasse passer une plus grande quantité. + +Plusieurs scheicks sont réunis à Belbeis, avec Ibrahim-Bey, et l'on +pense que demain la caravane y sera arrivée; c'est ce qui m'a fait juger +votre présence nécessaire à El-Hanka, où, selon le rapport que l'on m'a +fait, vous vous trouverez juste à un jour de chemin du Caire à Belbeis. + +Le général Leclerc a mené avec lui une certaine quantité de chameaux +pour porter des vivres. Il est indispensable qu'il les renvoie, ainsi +que tous ceux qui vous porteront des vivres, afin de pouvoir continuer. + +Vous vous trouverez à El-Hanka au milieu de plusieurs tribus d'Arabes. +Faites ce qu'il vous sera possible pour leur faire entendre qu'ils n'ont +rien à gagner à nous faire la guerre, pour qu'ils nous envoient des +députations, et pour qu'ils vivent tranquilles sans nous attaquer; vous +leur enverrez de mes proclamations. + +Vous vous tiendrez en garde contre les attaques que vous pourrait faire +Ibrahim-Bey. Vous vous retrancherez dans le village de manière à être à +l'abri de toute insulte, et une heure avant le jour, vous ferez faire +des reconnaissances, afin d'être prévenu et de pouvoir me prévenir aussi +avant que la cavalerie ne soit sur vous. + +Vous interrogerez en détail tous les hommes qui viendraient de Belbeis +ou de Syrie, et vous m'enverrez leurs rapports. Si la caravane se +présentait pour venir, vous l'accueillerez de votre mieux; mais vous +ne dissimulerez pas au boy qui l'escorte, s'il y était encore, que mon +intention est, comme je le lui ai fait écrire, qu'arrivés à la Coubé, +les mameloucks livrent leurs armes et leurs chevaux, excepté lui et les +siens. + +Je n'attends, pour me mettre en marche et me porter à Belbeis, que la +construction de vos trois fours, et l'établissement d'une boulangerie à +El-Hanka; je vous recommande de veiller spécialement à la formation de +vos magasins de subsistances à El-Hanka, d'y faire réunir le plus de +légumes, blé et riz, qu'il vous sera possible. + +Je désire aussi que vous employiez les deux ou trois jours que vous +resterez à El-Hanka, à vous retrancher en crénelant quelques maisons, en +creusant quelques fossés. Mon intention est de faire occuper toujours ce +village par un bataillon. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 thermidor an 6 (5 août 1798). + +_Au général Dugua._ + +Le général Murat me mande de Médié, qu'il a entendu quelque canonnade à +une lieue en avant de lui, et qu'il est parti avec le bataillon qu'il +commande pour connaître ce que c'était. + +Je désire que vous me fassiez partir un bataillon de la +soixante-quinzième, qui se rendra avec une pièce de canon jusqu'à +Kélioubeh, où est le général Murat. Si, en route, il apprenait que le +général Murat est rentré à son poste, et qu'il n'y a rien de nouveau, +il rentrera au camp; s'il n'apprend rien en route, il se rendra à +Kélioubeh, où il restera pendant la journée, et reviendra le lendemain +matin, à moins que le général Murat ne croie avoir des raisons pour le +retenir. + +Si le bataillon apprenait en route que le général Murat est aux mains +avec l'ennemi, il me renverrait l'officier des guides porteur de la +présente, pour me faire part des renseignement qu'il aurait recueillis. + +Faites commander cette reconnaissance par un homme intelligent. En +partant exactement à deux heures après minuit, elle arrivera à cinq +heures à Kélioubeh. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Le kyaya du pacha d'Egypte expédie à Constantinople un exprès: je vous +prie, citoyen général, de lui donner toutes les facilités nécessaires +pour son passage. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 août 1798). + +_À l'ordonnateur en chef._ + +Je vais partir, citoyen ordonnateur, pour me porter à vingt-cinq lieues +d'ici vers la Syrie. + +Moyennant les différens envois de farine que je vous ai demandés, +et ceux que l'état-major ordonne, nous serons en mesure pour les +subsistances; mais je vous prie de veiller à ce qu'on nous fasse les +envois demain, comme je le demande, de cinquante quintaux de riz, et +autant après-demain, ainsi que de dix-huit cents rations de pain. + +La police de la ville exigerait que le blé y fût maintenu à un bon prix. +Un moyen nécessaire serait que vous fissiez vendre tous les jours une +certaine quantité de blé au tarif. Cela nous procurerait de l'argent et +ferait un grand bien à la ville. + +Je vous recommande, pendant mon absence, d'avoir en magasin la plus +grande quantité de farine que vous pourrez, et de faire faire, tant à +Boulac qu'au Caire et au vieux Caire, la plus grande quantité possible +de biscuit: les mameloucks en faisaient faire dans la ville de fort +beau. Je désirerais que vous pussiez passer un marché avec les +boulangers de la ville, car il serait essentiel que vous eussiez, d'ici +à dix jours, trois cent mille rations de biscuit. C'est le seul moyen +d'assurer les subsistances dans nos routes et de ne pas mourir de faim +dans nos opérations. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 thermidor an 6 (7 août 1798). + +_Au général Desaix._ + +Je vais m'absenter, citoyen général, pour quelques jours de la ville du +Caire. + +Je donne ordre au général commandant de vous instruire de tous les +mouvemens qui provoqueraient des mesures extraordinaires. Votre +division, dans la position où elle se trouve, a le double but: 1°. de +garantir la province de Gizeh; 2°. de former une réserve pour le Caire. + +La commission provisoire, composée des citoyens Monge, Berthollet et +Magallon, s'adressera à vous pour avoir tous les sauf-conduits qu'elle +jugera à propos d'accorder aux femmes des mameloucks, et moyennant les +traités particuliers qu'elle conclura avec elles. + +Vous nommerez quatre officiers pour suivre les quatre commissions +chargées de faire les inventaires et de dépouiller les maisons des beys. +Ces officiers me rendront compte tous les jours de la manière dont s'est +faite l'opération; ils doivent d'ailleurs laisser faire entièrement les +commissaires. S'ils apercevaient des abus, ils vous les dénonceraient et +vous y apporteriez remède. + +Le citoyen Beauvoisin a ordre de vous rendre compte tous les jours de la +séance du divan. + +Je donne ordre au commandant de la place de faire partir tous les jours +cinquante ou soixante hommes avec un officier pour me porter de vos +dépêches, les siennes, celles de la commission, de l'ordonnateur, et de +l'adjudant-général qui reste à l'état-major. + +Par ce moyen, vous vous trouverez instruit de la position des esprits au +Caire, et vous ferez faire à votre division et à la garnison tous les +mouvemens que les circonstances exigeront. + +Si un courrier de France arrivait, il faudrait avoir soin de ne me +l'expédier que fortement escorté. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 24 thermidor an 6 (11 août 1798). + +_À Ibrahim-Bey._ + +La supériorité des forces que je commande ne peut plus être contestée: +vous voilà hors de l'Egypte et obligé de passer le désert. + +Vous pouvez trouver dans ma générosité la fortune et le bonheur que le +sort vient de vous ôter. + +Faites-moi de suite connaître votre intention. + +Le pacha du grand-seigneur est avec vous, envoyez-le moi porteur de +votre réponse; je l'accepte volontiers comme médiateur. + +BONAPARTE. + + + +Le 25 thermidor an 6 (12 août 1798). + + [5]Entrevue de Bonaparte, membre de l'Institut national, + général en chef de l'armée d'Orient, et de plusieurs + muphtis et imans, dans l'intérieur de la grande pyramide, + dite pyramide de Chéaps. + +Cejourd'hui, 25 thermidor de l'an 6 de la république française, une et +indivisible, répondant au 28 de la lune de Mucharem, l'an de l'hégire +1213, le général en chef, accompagné de plusieurs officiers de +l'état-major de l'armée et de plusieurs membres de l'Institut national, +s'est transporté à la grande pyramide, dite de Chéaps, dans l'intérieur +de laquelle il était attendu par plusieurs muphtis et imans, chargés de +lui en montrer la construction intérieure. À neuf heures du matin, il +est arrivé avec sa suite, sur la croupe des montagnes de Gizeh, +au nord-ouest de Memphis. Après avoir visité les cinq pyramides +inférieures, il s'est arrêté avec une attention particulière à la +pyramide de Chéaps, dont les membres de l'Institut ont à l'instant +déterminé, par des figures trigonométriques, la hauteur perpendiculaire. + +Cette hauteur s'est trouvée être d'environ cent cinquante-cinq mètres +(près de quatre cent soixante cinq pieds), ce qui est près du double de +celle des monumens les plus élevés de l'Europe[6]. + +Le général et sa suite ayant pénétré dans l'intérieur de la pyramide, +ont trouvé d'abord un canal de cent pieds de long et de trois pieds de +large, qui les a conduits, par une pente rapide, vers les vallées qui +servaient de tombeau au Pharaon qui érigea ce monument. Un second canal +fort dégradé, et remontant vers le sommet de la pyramide, les a menés +successivement sur deux plates-formes, et de là, à une galerie voûtée, +de la longueur de cent dix-huit pieds, aboutissant au vestibule du +tombeau. C'est une vallée voûtée, d'environ dix-sept pieds de long sur +quinze de large, dans un des murs de laquelle on remarque la place d'une +momie que l'on croit avoir été l'épouse du Pharaon. + +On voit dans cette vallée la trace des fouilles faites avec violence par +les ordres d'un calife arabe, qui fit ouvrir la pyramide, et qui croyait +que ces lieux recelaient un trésor. L'effet des mêmes tentatives se +remarqua dans une seconde salle, perpendiculaire à la première, et plus +haute de cent pieds, où l'on croit qu'était le corps du Pharaon. + +Cette dernière salle, à laquelle le général en chef est enfin parvenu, +est à voûte plate, et longue de trente-deux pieds sur seize de large et +dix-neuf de haut. On ignore ce que les Arabes spoliateurs découvrirent +dans ce sanctuaire de la pyramide; le général n'y a trouvé qu'une caisse +de granit, d'environ huit pieds de long sur quatre d'épaisseur, qui +renfermait sans doute la momie d'un Pharaon. Il s'est assis sur le bloc +de granit, a fait asseoir à ses côtés les muphtis et imans, Suleiman, +Ibrahim et Muhamed, et il a eu avec eux, en présence de sa suite, la +conversation suivante: + +_Bonaparte._ Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Voici +un grand ouvrage de main d'hommes! Quel était le but de celui qui fit +construire cette pyramide? + +_Suleiman._ C'était un puissant roi d'Egypte, dont on croit que le +nom était Chéaps. Il voulait empêcher que des sacriléges ne vinssent +troubler le repos de sa cendre. + +_B._ Le grand Cyrus se fit enterrer en plein air, pour que son corps +retournât aux élémens. Penses-tu qu'il ne fit pas mieux? le penses-tu? + +_S._ (s'inclinant): Gloire à Dieu, à qui toute gloire est due. + +_B._ Honneur à Allah! Quel est le calife qui a fait ouvrir cette +pyramide et troubler la cendre des morts? + +_Muhamed._ On croit que c'est le commandeur des croyans Mahmoud, qui +régnait il y a plusieurs siècles à Bagdad; d'autres disent le renommé +Aaroun-Al-Raschid (Dieu lui fasse paix!) qui croyait y trouver des +trésors; mais quand on fut entré par ses ordres dans cette salle, la +tradition porte qu'on n'y trouva que des momies, et sur le mur cette +inscription en lettres d'or: _l'impie commettra l'iniquité sans fruit, +mais non sans remords._ + +_B._ Le pain dérobé par le méchant remplit sa bouche de gravier. + +_M._ (s'inclinant): C'est le propos de la sagesse. + +_B._ Gloire à Allah. Il n'y a point d'autre Dieu que Dieu; Mohamed est +son prophète, et je suis de ses amis. + +_S._ Salut de paix sur l'envoyé de Dieu. Salut aussi sur toi, invincible +général, favori de Mohamed. + +_B._ Muphti, je te remercie. Le divin Coran fait les délices de mon +esprit et l'attention de mes yeux. J'aime le Prophète et je compte, +avant qu'il soit peu, aller voir et honorer son tombeau dans la ville +sacrée; mais ma mission est auparavant d'exterminer les mameloucks. + +_Ibrahim._ Que les anges de la victoire balayent la poussière sur ton +chemin et te couvrent de leurs ailes. Le mamelouck a mérité la mort. + +_B._ Il a été frappé et livré aux anges noirs Moukir et Quarkir. Dieu, +de qui tout dépend, a ordonné que sa domination fût détruite. + +_S._ Il étendit la main de la rapine sur les terres, les moissons, les +chevaux de l'Egypte. + +_B._ Et sur les esclaves les plus belles, très-saint muphti. Allah a +desséché sa main. Si l'Egypte est sa ferme, qu'il montré le bail que +Dieu lui a fait; mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple. + +_Ib._ O le plus vaillant entre les serviteurs d'Issa[7], Allah t'a fait +suivre de l'ange exterminateur pour délivrer sa terre d'Egypte. + +_B._ Cette terre était livrée à vingt-quatre oppresseurs rebelles au +grand sultan notre allié (que Dieu l'entoure de gloire), et à dix mille +esclaves venus du Caucase et de la Géorgie. Adriel, ange de la mort, a +soufflé sur eux; nous sommes venus, et ils ont disparu. + +_M._ Noble successeur de Scander[8], honneur à tes armes invincibles et +à la foudre inattendue qui sort du milieu de tes guerriers à cheval[8]. + +_B._ Crois-tu que cette foudre soit une oeuvre des enfans des hommes? le +crois-tu? Allah l'a fait mettre en mes mains par le génie de la guerre._ + +_Ib._ Nous reconnaissons à tes oeuvres, Allah qui t'envoie. Serais-tu +vainqueur si Allah ne l'avait permis? Le Delta et tous les pays voisins +retentissent de tes miracles. + +_B._ Un char céleste montera par mes ordres jusqu'au séjour des nuées[10] +et la foudre descendra vers la terre le long d'un fil de métal[11] dès +que je l'aurai commandé. + +_S._ Et le grand serpent sorti du pied de la colonne de Pompée, le jour +de ton entrée triomphale à Scanderieh[12], et qui est resté desséché sur +le socle de la colonne, n'est-ce pas encore un prodige opéré par ta +main? + +_B._ Lumière des fidèles, vous êtes destinés à voir, encore de plus +grandes merveilles; car les jours de la régénération sont venus. + +_Ib._ La divine unité te regarde d'un oeil de prédilection, adorateur +d'Issa, et te rend le soutien des enfans du prophète. + +_B._ Mohamed n'a-t-il pas dit: tout homme qui adore Dieu et qui fait de +bonnes oeuvres, quelle que soit sa religion, sera sauvé? + +_Suleiman, Muhamed, Ibrahim_ (ensemble en s'inclinant): Il l'a dit. + +_B._ Et si j'ai tempéré par ordre d'en haut l'orgueil du vicaire d'Issa, +en diminuant ses possessions terrestres pour lui amasser des trésors +célestes, dites, n'était-ce pas pour rendre gloire à Dieu, dont la +miséricorde est infinie? + +_M._ (d'un air interdit): Le muphti de Rome était riche et puissant; +mais nous ne sommes que de pauvres muphtis. + +_B._ Je le sais: soyez sans crainte; vous avez été pesés dans la +balance de Balthazar et vous avez été trouvés légers. Cette pyramide ne +renfermait donc aucun trésor qui vous fût connu? + +_S._ (ses mains sur l'estomac): Aucun, seigneur; nous le jurons par la +cité sainte de la Mecque. + +_B._ Malheur, et trois fois malheur à ceux qui recherchent les richesses +périssables, et qui convoitent l'or et l'argent, semblables à la Loue! + +_S._ Tu as épargné le vicaire d'Issa et tu l'as traité avec clémence et +bonté. + +_B._ C'est un vieillard que j'honore (que Dieu accomplisse ses désirs +quand ils seront réglés par la raison et la vérité); mais il a tort de +condamner au feu éternel tous les Musulmans, et Allah défend à tous +l'intolérance. + +_Ib._ Gloire à Allah et à son prophète qui t'a envoyé au milieu de nous +pour réchauffer la foi des faibles et rouvrir aux fidèles les portes du +septième ciel. + +_B._ Vous l'avez dit, très-zélés muphtis, soyez fidèles à Allah, le +souverain maître des sept d'eux merveilleux, à Mohamed son vizir, qui +parcourut tous ces cieux dans une nuit. Soyez amis des Francs, et Allah, +Mohamed et les Francs vous récompenseront. + +_Ib._ Que le prophète lui-même te fasse asseoir à sa gauche le jour de +la résurrection, après le troisième sou de la trompette. + +_B._ Que celui-là écoute, qui a des oreilles pour entendre. L'heure +de la résurrection politique est arrivée pour tous les peuples qui +gémissaient dans l'oppression. Muphtis, imans, mullahs, derviches, +kalenders, instruisez le peuple d'Egypte. Encouragez-le à se joindre à +nous pour achever d'anéantir les beys et les mameloucks. Favorisez +le commerce des Francs dans vos contrées, et leurs entreprises pour +parvenir d'ici à l'ancien pays de Brama. Offrez-leur des entrepôts dans +vos ports, et éloignez de vous les insulaires d'Albion, maudite entre +les enfans d'Issa; telle est la volonté de Mohamed. Les trésors, +l'industrie et l'amitié des Francs seront votre partage, en attendant +que vous montiez au septième ciel, et qu'assis aux côtés des houris aux +yeux noirs, toujours jeunes et toujours pucelles, vous vous reposiez à +l'ombre du laba, dont les branches offriront d'elles-mêmes aux vrais +Musulmans tout ce qu'ils pourront désirer. + +_S._ (s'inclinant): Tu as parlé comme le plus docte des mullahs. Nous +ajoutons foi à tes paroles, nous servirons ta cause, et Dieu nous +entend. + +_B._ Dieu est grand et ses oeuvres sont merveilleuses. Salut de paix sur +vous, très-saints muphtis! + +Le général est alors ressorti, avec sa suite, de la pyramide de Chéaps, +et il est retourné au Caire, laissant les autres membres de l'institut +national occupés à terminer leurs Observations. + + +[Footnote 5: Ce morceau a été publié dans le no. LXVII du Moniteur, le +7 frimaire an VII (27 novembre 1798). Quoique son authenticité ait été +discutée, nous n'avons pas cru devoir omettre une pièce aussi curieuse +et qui donne une si juste idée du caractère de Bonaparte et des moyens +qu'il employait avec tant d'habileté pour rapper l'imagination déjà si +irritable des habitans de l'Egypte.] + +[Footnote 6: Cette assertion n'est pas exacte. La flèche de Strasbourg, +qui est le monument le plus élevé de l'Europe, a quatre cent vingt-huit +pieds quatre pouces, on à peu près cent trente-huit mètres de hauteur, y +compris la croix. Saint-Pierre de Rome, au-dessus de la croix, à quatre +cent vingt-un pieds d'élévation, ou à peu près cent trente-six mètres. +On voit donc qu'il n'y a que dix-sept mètres de différence entre la +pyramide de Chéaps et la flèche de Strasbourg. Voyez à ce sujet les +mesures des principaux édifices de l'Europe, consignées dans le +_Voyage d'Italie_, par Lalande; édition de 1769, tome IV, pages 62 et +suivantes.] + +[Footnote 7: Jésus-Christ.] + +[Footnote 8: Alexandre.] + +[Footnote 9: L'artillerie volante, qui a beaucoup étonné les +mameloucks.] + +[Footnote 10: Les aérostats, inconnus en Egypte.] + +[Footnote 11: Les phénomènes de l'électricité, les paratonnerres.] + +[Footnote 12: Alexandrie.] + + + + + +Le 25 thermidor an 6 (12 août 1798). + +_Au général Leclerc._ + +Je vous prie, citoyen général, de vouloir bien témoigner aux septième de +hussards, vingt-deuxième de chasseurs, troisième et cinquième de dragons +ma satisfaction de la conduite qu'ils ont tenue dans la charge glorieuse +qu'ils ont faite sur l'arrière-garde des mameloucks[13], auxquels ils ont +tué et blessé beaucoup de monde, entre autres le chef Aly-Bey, et pris +deux pièces de canon. + +Je donne l'ordre à l'état-major pour qu'on fasse reconnaître comme chef +de brigade le citoyen d'Estrées, comme chef d'escadron le capitaine +Renaud, comme capitaine le citoyen Leclerc, lieutenant du septième de +hussards, et comme lieutenant le sous-lieutenant des guides, Dallemagne. + +Je vous prie de me faire passer dans la journée la liste des officiers +et des soldats des quatre corps qui se sont distingués et qui méritent +un avancement particulier. + +BONAPARTE. + +[Footnote 13: Il est question du combat de Salchich.] + + + +Le 25 thermidor an 6 (12 août 1798). + +_Au citoyen Leturq._ + +Le général Leclerc m'a rendu compte, citoyen, de la bravoure que vous +avez montrée et de la conduite que vous avez tenue dans la journée +d'hier. Vous vous êtes souvent distingué dans la campagne d'Italie, et +je vous donnerai incessamment l'avancement que vous méritez. + +BONAPARTE. + + + +Le 25 thermidor an 6 (12 août 1798). + +_À la commission de commerce._ + +Je vous autorise, citoyens, à conclure définitivement et à signer les +arrangemens que vous ferez avec les différentes femmes des beys et des +autres mameloucks pour le rachat de leurs effets: vous délivrerez des +sauf-conduits à celles qui consentiront à un accommodement. + +BONAPARTE. + + + +Le 26 thermidor an 6 (13 août 1798). + +_Au général du génie._ + +Mon intention est, citoyen général, de réunir à Salehieh des magasins de +bouche et de guerre suffisans pour pourvoir aux besoins d'une armée de +trois cent mille hommes pendant un mois. + +Vous sentez qu'il est indispensable que des magasins aussi précieux +soient contenus dans une forteresse qui les mette à l'abri d'être +enlevés par une attaque de vive force, et qui fasse que les sept ou huit +cents hommes de garnison obligent l'ennemi à un siége d'autant plus +pénible, qu'il ne peut charrier son artillerie qu'après un passage de +neuf jours dans le désert. + +Une fois cette forteresse construite, on pourra, si on le juge +nécessaire, y appuyer un camp retranché, soit pour tenir pendant +long-temps les corps de l'ennemi éloignés, soit pour pouvoir protéger un +corps d'armée inférieur, mais trop considérable pour y tenir garnison. + +Il serait essentiel que vous dirigeassiez vos travaux de manière à +ce que, d'ici à quatre ou cinq décades, cette forteresse eût déjà +l'avantage d'un fort poste de campagne, et qu'avec une garnison plus +nombreuse que celle que l'on sera obligé d'y tenir, lorsqu'elle sera +achevée, les magasins pussent déjà être à l'abri d'une attaque de vive +force. + +Vous laisserez à Salehieh assez d'ingénieurs pour confectionner lesdits +travaux avec promptitude, et pour pouvoir suffire aux reconnaissances +qui serviront à déterminer la position précise de Salehieh par rapport à +la mer, à Mansoura, a Damiette, à l'inondation du Nil, et aux canaux du +Nil qui peuvent porter bateau. + +Vous trouverez l'ordre que j'envoie au payeur du quartier-général qui +est à Salehieh, de verser 10,000 fr. à la disposition de l'officier +supérieur du génie que vous laisserez à Salehieh pour le commencement +desdits travaux. + +BONAPARTE. + + + +Le 26 thermidor an 6 (13 août 1798). + +_Au général de l'artillerie._ + +Mon intention, citoyen général, est d'établir une forteresse à Salehieh +qui puisse mettre à l'abri de toute insulte les magasins de bouche et de +guerre que j'ai l'intention d'y réunir: vous vous concerterez avec +le général du génie pour tous les établissemens d'artillerie, +indépendamment des magasins nécessaires à l'approvisionnement pour trois +ou quatre pièces de campagne et cinq ou six cent mille cartouches. + +Je vous envoie une ordonnance de 2,000 fr. que vous laisserez à la +disposition de l'officier d'artillerie que vous chargerez dudit +établissement, pour commencer à travailler de suite. + +BONAPARTE. + + + +Le 16 thermidor an 6 (13 août 1798). + +_Au général Reynier._ + +Mon intention est, citoyen général, que le génie et l'artillerie +travaillent à la construction d'une forteresse qui mette les magasins +que j'ai l'intention de réunir à Salehieh à l'abri d'une attaque de vive +force, et dans le cas d'être gardés par moins de mille hommes. + +Jusqu'alors vous sentez qu'il est indispensable que vous occupiez en +force le point désigné, et que vous envoyiez des espions en Syrie pour +vous tenir au fait de tous les mouvemens que l'on pourrait faire de ce +côté-là. + +Vous vous mettrez en correspondance suivie avec Damiette, qui est plus +à même d'en recevoir par mer, et vous reconnaîtrez bien la position de +Salehieh par rapport à la mer et aux différens canaux du Nil. + +Le général Dugua, avec sa division, va à Mansoura, et le général Vial va +à Damiette. Quand vous aurez reconnu la route qui de la mer conduit à +Salehieh, on pourra ordonner à une frégate et à un ou plusieurs avisos +de se tenir toujours à portée de ce point, et l'on pourra par là vous +faire passer du vin, du canon, des outils, que nous avons à Alexandrie, +ainsi que les bagages de votre division. + +Vous répandrez, soit dans votre province, soit en Syrie, le plus de mes +proclamations que vous pourrez, et vous prendrez des mesures pour que +tous les voyageurs qui arrivent de Syrie vous soient amenés, afin que +vous puissiez les interroger. + +Indépendamment de ces fonctions militaires, vous en aurez encore +d'administratives à remplir, en organisant la province de Salehieh dont +le chef-lieu est à Belbeis. + +Il faut commencer par vous mettre en correspondance avec toutes les +tribus arabes, afin de connaître les camps qu'ils occupent, les champs +qu'ils cultivent, et dès lors le mal que vous pourrez leur faire +lorsqu'ils désobéiront à vos ordres. + +Cela fait, il faudra remplir deux buts: le premier de leur ôter le plus +de chevaux possible; le second de les désarmer. + +Vous ne leur laisserez entrevoir l'intention de leur ôter leurs chevaux +que peu à peu, en en demandant d'abord une certaine quantité pour +remonter notre cavalerie, et, cela obtenu, il sera possible de prendre +d'autres mesures; mais auparavant il faut que vous vous occupiez de +connaître les intérêts qui les lient à nous; ce qui seul vous fera +connaître les menaces et le mal que vous pouvez leur faire. + +Je vous envoie une ordonnance de 2,000 fr. pour pouvoir subvenir aux +dépenses extraordinaires d'espions à envoyer en Syrie. + +BONAPARTE. + + + +Le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Dupuy._ + +Vous voudrez bien, citoyen général, prendre de nouvelles précautions +pour vous assurer que Coraïm ne vous échappera pas: après quoi vous lui +ferez subir un interrogatoire, dans lequel vous lui demanderez qu'il +réponde positivement: 1°. a-t-il écrit à Mourad-Bey depuis qu'il nous a +juré fidélité? 2°. à quels mameloucks a-t-il écrit depuis qu'il nous a +juré fidélité? 3°. quelle espèce de correspondance a-t-il eue avec les +Arabes de Bahiré? + +BONAPARTE. + + + +Le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Dupuy._ + +Je vous prie, citoyen général, de me faire connaître ce qu'a produit le +désarmement. + +Je désirerais également connaître les mesures efficaces que vous pensez +qu'on pourrait prendre pour se procurer des chevaux: vous pourrez faire +prendre tous les chevaux, armes et chameaux qui pourraient se trouver +dans les maisons des femmes avec lesquelles nous avons traité. Ces trois +objets sont objets de guerre. + +BONAPARTE. + + + +Le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Ganteaume._ + +Le tableau de la situation dans laquelle vous vous êtes trouvé, +citoyen général, est horrible. Quand vous n'avez point péri dans cette +circonstance, c'est que le sort vous destine à venger un jour notre +marine et nos amis; recevez-en mes félicitations: c'est le seul +sentiment agréable que j'aie éprouvé depuis avant-hier. J'ai reçu, à +mon avant-garde, à trente lieues du Caire, votre rapport, qui m'a été +apporté par l'aide-de-camp du général Kléber. + +BONAPARTE. + + + +Le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Vous prendrez, citoyen général, le commandement de tout ce qui reste de +notre marine, et vous vous concerterez avec l'ordonnateur Leroy pour +l'armement et l'approvisionnement des frégates _l'Alceste_, _la Junon_, +_la Carrère_, _la Muiron_, les vaisseaux _le Dubois_ et _le Causse_, et +toutes les autres frégates, bricks ou avisos qui nous restent. + +Vous nommerez tous les commandans; vous ferez tout ce qu'il vous sera +possible pour retirer de la rade d'Aboukir les débris qui peuvent y +rester. + +Vous ferez partir de suite sur un aviso, pour Corfou et de là pour +Ancolie, les dépêches que porte le courrier que j'ai expédié il y a +quinze jours du Caire, et que l'on m'assure être encore à Rosette. Vous +adresserez au ministre de la marine une relation de l'affaire, telle +qu'elle a eu lieu. + +Je brûle du désir de conférer avec vous; mais, avant de vous donner +l'ordre de venir au Caire, j'attendrai quelques jours, mon intention +étant, s'il est possible, de me porter moi-même à Alexandrie. + +Envoyez-moi l'état des officiers, des matelots et des bâtimens qui nous +restent. + +Vous sentez qu'il est essentiel que vous fassiez prévenir de suite Malte +et Corfou de ce qu'aura fait le général Villeneuve, afin que ces îles se +tiennent en surveillance et à l'abri d'une surprise. + +Je pense bien qu'à l'heure qu'il est, les Anglais se seront retirés avec +leur proie. + +BONAPARTE. + + + +Le 28 thermidor an 6 (15 août 1798) + +_Au citoyen Leroy,_ + +Je vous envoie par une chaloupe canonnière 100,000 fr. pour servir aux +travaux les plus pressans de la marine. Il est indispensable que vous +vous concertiez avec le contre-amiral Ganteaume pour armer en guerre _le +Dubois_, le _Causse_, _la Carrère_, _la Muiron_; il faudra doubler +en cuivre les deux dernières, qui doivent avoir le doublage. Le +contre-amiral Ganteaume nommera au commandement de ces différens +bâtimens. Vous ne devez pas être embarrassé d'en organiser les équipages +avec les débris de l'escadre. + +J'imagine que _l'Alceste_ n'a besoin de rien. Vous aurez déjà sans doute +fait travailler à _la Junon_. Dès l'instant que vous aurez des nouvelles +de la route qu'aura tenue le contre-amiral Villeneuve, vous me la ferez +connaître. Envoyez-moi aussi l'état de tous les bâtimens et de tous les +matelots échappés, soit de l'escadre, soit des convois qui se trouvent à +Rosette. + +Indépendamment des sommes que le général Kléber vous fera remettre des +contributions d'Alexandrie et de celles qui nous reviendront de la +contribution frappée à Damiette, je vous ferai toucher toutes les +décades 100,000 fr. Il est arrivé à Rosette cinquante djermes chargées +de blés et de légumes, que, dès mon arrivée au Caire, j'avais envoyées à +l'amiral Brueys pour approvisionner l'escadre; je donne ordre au général +Menou de les tenir à votre disposition, et de faire tout ce qu'il pourra +pour les faire passer à Alexandrie. Faites de votre côté tout ce qui +sera possible pour favoriser ce passage, afin que vous ayez à Alexandrie +les approvisionnemens nécessaires pour cette grande quantité d'hommes. + +BONAPARTE. + + + +Le 18 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Vous devez sans doute, à l'heure qu'il est, avoir reçu la réponse a +toutes vos lettres, et vous aurez vu mon aide-de-camp Julien, qui est +parti d'ici, il y a douze jours. + +J'ai appris la journée du 14, avant-hier 26, par votre aide-de-camp, qui +m'a trouvé à Salehieh, à trente-trois lieues du Caire. Je n'ai pas perdu +un instant à m'y rendre. + +Je vous ai écrit souvent, et comme la plupart de vos lettres me sont +parvenues toutes à la fois, j'espère qu'il en aura été de même des +miennes. + +J'ai envoyé l'adjudant-général Brives à Rahmanieh avec un bataillon. + +Vous devez avoir reçu une grande quantité de monde aujourd'hui à +Alexandrie. + +J'envoie 100,000 fr. à l'ordonnateur Leroy pour les premiers besoins de +l'armement. + +J'ordonne que l'on vous fasse passer de Rosette tous les vivres que l'on +y avait envoyés pour l'approvisionnement de l'escadre. + +Après cinq ou six marches, nous avons poussé Ibrahim-Bey dans les +déserts de Syrie; nous avons dégagé une partie de la caravane qu'il +avait retenue, et lui-même avec tous ses trésors et ses femmes a failli +tomber en notre pouvoir. + +Il nous reste encore à détruire Mourad-Bey, qui occupe la Haute-Égypte, +et à soumettre l'intérieur du Delta, où plusieurs partisans des beys se +trouvent encore les armes à la main. + +L'argent est extrêmement rare dans ce pays, et j'ai ordonné à +l'ordonnateur Leroy et au contre-amiral Ganteaume de pousser le plus +vivement qu'ils pourront l'armement des vaisseaux _le Dubois_ et _le +Causse_, et celui des avisos, bricks ou frégates qui nous restent +encore. + +L'adjudant-général Brives et sa colonne sont à vos ordres: si les +Anglais laissent des forces dans ces parages et interceptent nos +communications avec Rosette, il devient indispensable d'occuper les +villages d'Aboukir en force, afin que vous puissiez communiquer avec +Rosette par terre. + +Le général Manscourt se rend à Alexandrie: c'est un général d'artillerie +qui pourra vous servir pour l'armement de la côte; il pourra d'ailleurs +prendre des renseignemens sur le pays, pour vous remplacer lorsque les +circonstances permettront que vous nous rejoigniez. + +Je ferai filer des troupes dès l'instant que cela sera possible, du +côté de Rosette, pour pouvoir vous seconder; mais vous devez, d'ici à +plusieurs jours, ne pas y compter: ainsi tirez parti de vos propres +forces. + +Je n'ai point reçu de vos lettres depuis celles que m'a remises votre +aide-de-camp: ainsi j'ignore jusqu'à quel point les Anglais ont été +maltraités, et quelle est la quantité de troupes et d'équipages qui +s'est réfugiée à Alexandrie. + +J'ai écrit à Ganteaume d'instruire Malte et Corfou de tous les détails +de cette affaire, afin que ces îles restent en surveillance. L'on +m'apprend que le courrier que j'ai expédié d'ici, il y a quinze jours, +est encore à Rosette. J'ai écrit au contre-amiral de l'expédier le plus +tôt possible pour Corfou, d'où il passera en Italie. Coraïm est arrivé +ici; je l'ai fait enfermer. Vous ne devez pas avoir eu de difficulté +à avoir les 300,000 fr auxquels j'ai imposé Alexandrie; il faudra +cependant soustraire de cette somme 100,000 fr. que vous avez déjà +touchés. + +Les choses dans ce pays ne sont pas encore assises, et chaque jour +y porte une amélioration considérable. Je suis fondé à penser que, +quelques jours encore, nous commencerons à être maîtres du pays. + +L'expédition que nous avons entreprise exige du courage de plus d'un +genre. Le général de brigade Vial occupe Damiette. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Menou._ + +Vous ferez partir, citoyen général, pour Alexandrie tous les blés et +autres approvisionnemens qui étaient chargés sur les djermes, et qui +étaient destinés pour l'escadre. + +Vous devez avoir reçu plusieurs de mes lettres par mon aide-de-camp +Jullien, qui est parti d'ici il y a quinze jours. + +Dans une, je vous disais de percevoir une contribution de 100,000 fr. +sur le commerce de Rosette, pour subvenir à nos besoins. + +La djerme de poste vient d'arriver et ne porte aucune de vos lettres: +veillez, je vous prie, à ce qu'aucun courrier ne parte de Rosette sans +aller vous demander vos ordres, et qu'il y ait toujours un billet de +vous ou d'un officier de votre état-major. + +L'aide-de-camp du général Kléber ne m'a appris que le 26, à Salehieh, où +je me trouvais, la nouvelle de la journée du 14. + +Je ne fais que d'arriver au Caire; j'espère cette nuit recevoir de vos +lettres qui m'instruisent de la perte réelle des Anglais. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Je vous préviens, citoyen général, que j'ai donné ordre de vous envoyer +15,000 fr., qui sont partis aujourd'hui dans la même caisse que les +100,000 fr. de l'ordonnateur Leroy. + +Vous vous servirez de ces 15,000 fr. pour distribuer aux officiers de +l'armée navale qui auraient le plus de besoins. Vous garderez 3,000 fr. +pour vos besoins particuliers. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 thermidor an 6 (15 août 1798). + +_Au général Menou._ + +Je donne ordre au payeur de vous envoyer 15,000 fr. pour distribuer +aux individus de l'escadre qui auraient le plus de besoins et qui se +seraient réfugiés à Rosette, et pour activer l'arrivée au Caire de tous +les objets nécessaires à l'armée, et à Alexandrie, de tous les objets +nécessaires à son approvisionnement. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 thermidor an 6 (16 août 1798). + +_Au général Zayonscheck._ + +J'ai reçu, citoyen général, à mon retour de Salehieh, votre lettre. +J'espère qu'après les avantages que nous avons remportés sur +Ibrahim-Bey, que nous avons poussé à plus de quarante lieues, et obligé +de passer le désert de Syrie, après l'avoir blessé et après avoir tué +Aly-Bey, les habitans de votre province deviendront plus traitables. + +Le général Dugua, qui doit être arrivé à Mansoura, se rendra lui-même +à Mehal-el-Kebir, pour soumettre la province de Garbié. Le général +Fugières s'y rendra dès l'instant qu'il saura que le général Dugua est +en marche; cela nécessitera quelques jours encore sa présence à Menouf. + +Je n'ai pas vu avec plaisir la manière avec laquelle vous vous êtes +conduit envers le Cophte: mon intention est qu'on ménage ces gens-là et +qu'on ait des égards pour eux. Prononcez les sujets de plainte que vous +avez contre lui, je le ferai remplacer. + +Je n'approuve pas non plus que vous ayez fait arrêter le divan sans +avoir approfondi s'il était coupable ou non; il a fallu le relâcher +douze heures après: ce n'est pas le moyen de se concilier un parti. +Étudiez les peuples chez lesquels vous êtes, distinguez ceux qui sont +les plus susceptibles d'être employés; faites quelquefois des exemples +justes et sévères, mais jamais rien qui approche du caprice et de la +légèreté. Je sens que votre position est souvent embarrassante, et je +suis plein de confiance dans votre bonne volonté et votre connaissance +du coeur humain; croyez que je vous rends la justice qui vous est due. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 thermidor an 6 (16 août 1798). + +_Au général Rampon._ + +Je vous envoie, citoyen général, des souliers et du biscuit; on vous a +envoyé des cartouches. + +Le général Desaix, avec sa division, s'embarque dans la nuit de demain +pour se rendre à Benecouef: par-là vous vous trouverez couvert, et +reprendrez sans inconvénient la position d'Alfieli, et punirez le +scheick de la conduite perfide qu'il a tenue. + +Je connais trop l'esprit qui anime les trois bataillons que vous +commandez, pour douter qu'ils ne fussent fâchés que je donnasse à +d'autres le soin de les venger de la trahison infâme des habitans +d'Alfieli. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 30 thermidor an 6 (17 août 1798) + +_Au général Chabot._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 25 messidor: j'y vois que +_le Fortunatus_ est arrivé avec deux bâtimens chargés de bois; je vous +prie de continuer à nous en envoyer. + +Le contre-amiral Villeneuve, avec une partie de l'escadre, est arrivé à +Corfou. + +Je ne doute pas que vous ne lui accordiez tous les secours et +approvisionnemens qu'il doit attendre. Dans ce cas, félicitez-le, de +ma part, sur le service qu'il a rendu dans cette circonstance, en +conservant à la république un aussi bon officier et d'aussi bons +bâtimens. + +Vous lui direz que je désire qu'il fasse armer le plus tôt possible le +bâtiment de guerre qui est à Corfou, et qu'il envoie l'ordre a Ancône +pour que les trois bâtimens de guerre et les frégates qui y sont, +se rendent également à Corfou, afin de pouvoir ainsi commencer à +réorganiser une escadre. Nous faisons armer les vaisseaux et les +frégates qui se trouvent dans le port d'Alexandrie. Plusieurs vaisseaux +de guerre et frégates, partis de Toulon, vont arriver à Malte, où il y a +également quelques vaisseaux de guerre et frégates: mon intention est de +réunir tous ces vaisseaux à Corfou. + +Écrivez de ma part au général Brune, pour qu'il fasse mettre, sur +nos vaisseaux d'Ancône, de bonnes garnisons de troupes, et mettez-en +vous-même sur ceux qu'a amenés le contre-amiral Villeneuve. Je ne lui +écris pas à lui-même, parce que je ne suis pas assuré qu'il se trouve à +Corfou; mais s'il s'y trouve, cette lettre lui sera commune. Tout ici +va parfaitement bien, et commence même à s'organiser: notre conquête se +consolide tous les jours. + +Faites-moi connaître, le plus souvent que vous pourrez, ce qui se passe +en Turquie, et surtout du côté de Passwan-Oglou. En général, quand vous +m'écrirez, envoyez-moi les journaux que vous aurez, et une note de ce +que vous aurez appris, car ici nous sommes très-souvent sans nouvelles +de France. + +J'ai vu avec plaisir que les choses vont bien dans votre division. Les +troupes qui vous sont arrivées, sont un renfort bien précieux dans ce +moment-ci. + +Faites faire la plus grande quantité de biscuit que vous pourrez; je +vous enverrai des blés le plus tôt qu'il me sera possible; d'ailleurs, +je vois par votre état de situation, que vous en avez sept cents +quintaux, en approvisionnement de siège. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 août 1798). + +_Au général Marmont._ + +Vous vous rendrez, citoyen général, le plus tôt possible à Rosette. + +En passant à Rahmanieh, vous vous aboucherez avec l'adjudant-général +Brives, afin d'avoir des nouvelles, soit d'Alexandrie, soit de la +province de Damanhour. + +Si l'expédition que j'ai ordonnée sur le Damanhour n'avait pas réussi, +vous débarqueriez a Rahmanieh, et vous prendriez le commandement de +toutes les colonnes mobiles; vous dissiperiez les attroupemens de toute +la province de Damanhour, et puniriez les habitans de cette ville pour +la manière dont ils se sont conduits avec le général Dumuy. + +Si, comme je dois le présumer, il n'y a rien de nouveau à Rahmanieh, et +que l'adjudant-général Brives soit à Damanhour ou à Rahmanieh, vous lui +donnerez de vos nouvelles en l'instruisant que le but de votre mission +est d'entretenir la communication du canal de Rahmanieh à Alexandrie, +afin que les eaux y coulent; ainsi que la communication de Rosette à +Alexandrie. + +Arrivé a Rosette, votre premier soin sera de visiter la barre du Nil, et +de vous assurer si l'on y a placé les batteries et chaloupes nécessaires +pour le mettre à l'abri des corsaires et chaloupes anglaises. + +Vous vous trouverez sous les ordres du général Menou pour les opérations +qu'il jugera à propos de faire, soit pour la sûreté de la ville, soit +pour celle des villages environnans: de là vous vous rendrez à Aboukir; +vous verrez s'il y a quelque chose à faire pour perfectionner les +retranchemens du fort, et rendre plus commode la rade d'Aboukir à +Rosette. + +De là vous vous rendrez à Alexandrie; vous vous trouverez sous les +ordres du général Kléber, pendant votre séjour dans cette ville, soit +pour les mesures qu'il voudrait prendre dans la ville, soit pour quelque +opération contre les Arabes, soit pour quelque opération le long du +canal qui va à Rahmanieh. Mon intention est que, de retour à Aboukir +et à Rosette, vous restiez dans cette dernière ville, jusqu'à ce que +l'escadre anglaise ait disparu, et que la communication par mer soit à +peu près rétablie. + +Ainsi, le but de votre opération est de former une colonne mobile propre +à observer les mouvemens de l'escadre anglaise, et à assurer la bouche +du Nil de la branche de Rosette, d'empêcher toute communication entre +les Anglais et les Arabes par Aboukir, de rendre facile la communication +de Rosette à Aboukir, d'offrir une réserve pour dissiper les +rassemblemens qui se formeraient dans la province de Rahmanieh, de punir +la ville de Damanhour, et enfin de protéger l'écoulement des eaux le +long du canal, le seul qui procure de l'eau à Alexandrie. + +Vous m'enverrez, de Rahmanieh, un mémoire sur le temps où les eaux +entrent dans ce canal, sur les obstacles que les Arabes pourraient +mettre à l'écoulement des eaux, et sur la situation de la province de +Rahmanieh. + +J'ai déjà ordonné plusieurs fois que tous les magasins qui se trouvent +à Rahmanieh filassent sur Rosette et sur Alexandrie. Vous me ferez +connaître spécialement si le canal qui va de Rahmanieh à Alexandrie peut +porter des djermes. + +Je vous ordonne, à votre retour à Alexandrie, de rester à Rosette de +préférence, afin que, si cela était nécessaire, vous pussiez vous porter +entre les deux branches du Nil, et vous opposer aux incursions que +pourraient faire les Anglais pour tenter de s'approvisionner de Rosette, +d'Aboukir et d'Alexandrie. + +Vous m'écrirez, dans le plus grand détail, pour me faire connaître la +situation des Anglais, et la manière dont notre escadre s'est comportée +dans le combat. + +En parlant, soit aux généraux, soit aux marins, soit aux soldats, vous +aurez soin de dire et de faire tout ce qui peut encourager. + +Ayez soin surtout de voir et de conférer avec le contre-amiral +Ganteaume, et vous me ferez connaître ce qu'il pense que feront les +Anglais, ce qu'il pense qu'a fait Villeneuve, ce qu'il pense de la +conduite de notre escadre et de celle des Anglais. Témoignez-lui +l'estime que j'ai pour lui et le plaisir que j'ai eu à apprendre qu'il +était sauvé. + +Vous direz à Brives de faire entrer le plus de vivres qu'il pourra à +Damanhour et à Rosette, en y envoyant soit du blé, soit de la viande. + +Je m'en rapporte à votre zèle et à vos talens pour la conduite que vous +tiendrez. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er. fructidor an 6 (18 août 1798). + +_Au général Perrée._ + +Vous partirez, citoyen général, cette nuit, avec deux bâtimens armés, +et la quantité de djermes nécessaires pour porter la colonne du général +Marmont. + +Arrivé à Rosette, vous me rendrez compte si les batteries que l'on y +a établies, sont suffisantes pour empêcher les avisos et chaloupes +anglaises de venir nous troubler. + +Vous prendrez, des officiers et matelots qui sont à Rosette, tous les +détails sur le combat de l'escadre, et vous me les ferez connaître; vous +irez à Aboukir avec le général Marmont, afin de prendre une connaissance +exacte sur la position qu'occupe l'escadre anglaise, des vaisseaux qui +sont brûlés, de ceux qui restent, et enfin de tout ce qu'ils ont fait ou +de ce qu'ils ont l'air de faire. + +Vous ferez partir de Rosette _la Cisalpine_, que vous enverrez en +Italie porter un de mes courriers. Vous direz au capitaine, que s'il me +rapporte la réponse de Paris à ce courrier, je lui donnerai mille louis. + +Vous lui tracerez une instruction sur le chemin qu'il doit tenir. + +Vous resterez, jusqu'à nouvel ordre, à Rosette, afin de faciliter autant +qu'il sera possible la communication par mer d'Alexandrie à Rosette, +celle de Rosette au Caire, et de me faire parvenir promptement les +nouvelles intéressantes qu'il pourrait y avoir. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 août 1798). + +_Au général Menait._ + +Ce soir, le général de brigade Marmont, avec la quatrième demi-brigade, +part pour se rendre à Rosette et y observer les mouvemens des Anglais. + +Le contre-amiral Perrée se rend à Rosette avec deux avisos; j'espère que +dès l'instant que le général Marmont sera arrivé à Rosette, on pourra +empêcher les Anglais d'avoir aucune communication avec les Arabes. + +J'ai appris, par voie indirecte, qu'un de mes derniers courriers avait +été arrêté par les Anglais, et qu'il n'avait pas eu l'esprit de jeter +ses paquets à la mer. J'ai appris également indirectement que deux cents +hommes étaient arrivés d'Alexandrie à Rosette, J'en vous veux un peu de +mal de ce que ce n'est pas vous ou votre état-major qui m'ayez fait +part de ces nouvelles. Vous sentez combien, dans ces circonstances, les +moindres choses sont essentielles. + +L'adjudant-général Jullien et l'aide-de-camp du général Kléber, avec +une caisse de 130,000 fr., dont la majeure partie est destinée pour le +citoyen Leroy, ordonnateur de la marine, sont partis avant-hier, sur un +aviso; ils doivent être arrivés à l'heure qu'il est. + +Écrivez-moi, je vous prie, citoyen général, souvent et longuement; +faites passer à Alexandrie la plus grande quantité de riz qu'il vous +sera possible. + +Je n'ai pas encore reçu le plan que j'avais tant recommandé que l'on +m'envoyât promptement, de Rosette à la mer. + +Tout ici va parfaitement bien. La fête que l'on y a célébrée pour +l'ouverture du canal du Nil, a paru faire plaisir aux habitans. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er fructidor an 6 (18 août 1798). + +_Au général Reynier._ + +Je reçois votre lettre du 26, par laquelle vous m'annoncez +qu'Ibrahim-Bey était, le 27, à plusieurs journées de Salehieh. + +Je vous ai envoyé du riz, de la farine et quatre mille rations de bon +biscuit; j'imagine qu'à l'heure qu'il est, vos fours sont faits, et que +vous ne manquez point de pain. + +Le parti que vous avez pris de retrancher la mosquée est extrêmement +sage; vous avez dû recevoir six pièces de canon turques qui vous +serviront à cet objet. + +Ne gardez pas de chameaux qui vous soient inutiles, parce que cela vous +priverait des moyens de vous approvisionner. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er fructidor an 6 (8 août 1798). + +_Au consul français à Tripoli._ + +J'ai reçu, citoyen consul, votre lettre du 13 messidor: depuis la prise +de Malte, nous avons pris Alexandrie, battu les mameloucks, pris le +Caire, et nous nous sommes emparés de toute l'Égypte. + +Les Anglais ayant battu notre escadre, ont dans ce moment la supériorité +dans ces mers, ce qui m'engage à vous prier d'expédier un courrier pour +se rendre, soit à Malte, soit à Civita-Vecchia, soit à Cagliari, d'où il +regagnera facilement Toulon. + +Je vous envoie une copie de la lettre à faire partir; vous direz que +l'armée de terre est victorieuse et bien établie en Égypte, sans +maladies et sans perte de monde, que je me porte bien, et qu'on n'ajoute +pas foi en France aux bruits que l'on fait courir. Expédiez-moi de +Tripoli un courrier pour me faire parvenir les nouvelles que vous aurez +de France, et écrivez à Malte pour qu'on envoie toutes les gazettes que +l'on y reçoit et que vous me ferez parvenir. + +Il est indispensable que vous nous expédiiez, au moins une fois toutes +les décades, un courrier qui ira par mer jusqu'à Derne, et de là +traversera le désert. Je vous ferai rembourser tous les frais que cela +vous occasionera. Je n'ose aventurer de l'argent au travers du désert; +mais si vous trouvez un négociant de Tripoli qui ait besoin d'avoir +6,000 fr. au Caire, vous pouvez les prendre et tirer une lettre de +change sur moi. D'ailleurs, je paierai bien tous les courriers qui +m'apporteront des nouvelles intéressantes. + +Faites connaître au bey que demain nous célébrons la fête du prophète +avec la plus grande pompe. La caravane de Tripoli part également demain; +je l'ai protégée, et elle a eu à se louer de nous. + +Engagez le bey à envoyer beaucoup de vivres à Malte, des moutons à +Alexandrie, et à faire savoir aux fidèles que les caravanes sont +protégées par nous, et que l'émir-aga est nommé. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 2 fructidor an 6 (19 août 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Le 18 thermidor, j'ordonnai à la division du général Reynier de se +porter à Elkhankah, pour soutenir le général de cavalerie Leclerc, +qui se battait avec une nuée d'Arabes à cheval, et de paysans du pays +qu'Ibrahim-Bey était parvenu à soulever. Il tua une cinquantaine de +paysans, quelques Arabes, et prit position au village d'Elkhankah. Je +fis partir également la division commandée par le général Lannes et +celle du général Dugua. + +Nous marchâmes à grandes journées sur la Syrie, poussant toujours devant +nous Ibrahim-Bey et l'armée qu'il commandait. + +Avant d'arriver à Belbeis, nous délivrâmes une partie de la caravane +de la Mecque, que les Arabes avaient enlevée et conduisaient dans le +désert, où ils étaient déjà enfoncés de deux lieues. Je l'ai fait +conduire au Caire sous bonne escorte. Nous trouvâmes à Qouréyn une autre +partie de la caravane, toute composée de marchands qui avaient été +arrêtés d'abord par Ibrahim-Bey, ensuite relâchés et pillés par les +Arabes. J'en fis réunir les débris et je la fis également conduire au +Caire. Le pillage des Arabes à dû être considérable; un seul négociant +m'assura qu'il perdait en schalls et autres marchandises des Indes, pour +deux cent mille écus. Le négociant avait avec lui, suivant l'usage du +pays, toutes ses femmes. Je leur donnai à souper, et leur procurai les +chameaux nécessaires pour leur voyage ou Caire. Plusieurs paraissaient +avoir une assez bonne tournure; mais le visage était couvert, selon +l'usage du pays, usage auquel l'armée s'accoutume le plus difficilement, + +Nous arrivâmes à Ssalehhyeh, qui est le dernier endroit habité de +l'Égypte où il y ait de bonne eau. Là commence le désert qui sépare la +Syrie de l'Égypte. + +Ibrahim-Bey, avec son armée, ses trésors et ses femmes, venait de partir +de Ssalehhyeh. Je le poursuivis avec le peu de cavalerie que j'avais. +Nous vîmes défiler devant nous ses immenses bagages. Un parti d'Arabes +de cent cinquante hommes, qui étaient avec eux, nous proposa de charger +avec nous pour partager le butin. La nuit approchait, nos chevaux +étaient éreintés, l'infanterie très-éloignée; nous leur enlevâmes les +deux pièces de canon qu'ils avaient, et une cinquantaine de chameaux +chargés de tentes et de différens effets. Les mameloucks soutinrent la +charge avec le plus grand courage. Le chef d'escadron d'Estrées, +du septième régiment de hussards, a été mortellement blessé; mon +aide-de-camp Shulkouski a été blessé de sept à huit coups de sabre et de +plusieurs coups de feu. L'escadron monté du septième de hussards et du +vingt-deuxième de chasseurs, ceux des troisième et quinzième de dragons, +se sont parfaitement conduits. Les mameloucks sont extrêmement braves et +formeraient un excellent corps de cavalerie légère; ils sont richement +habillés, armés avec le plus grand soin, et montés sur des chevaux de +la meilleure qualité. Chaque officier d'état-major, chaque hussard +a soutenu un combat particulier. Lasalle, chef de brigade du +vingt-deuxième, laissa tomber son sabre au milieu de la charge; il fut +assez adroit et assez heureux pour mettre pied à terre et se trouver +à cheval pour se défendre et attaquer un des mameloucks les plus +intrépides. Le général Murat, le chef de bataillon, mon aide-de-camp +Duroc, le citoyen Leturcq, le citoyen Colbert, l'adjudant Arrighi, +engagés trop avant par leur ardeur dans le plus fort de la mêlée, ont +couru les plus grands dangers. + +Ibrahim-Bey traverse dans ce moment-ci le désert de Syrie; il a été +blessé dans ce combat. + +Je laissai à Salehieh la division du général Reynier et des officiers du +génie, pour y construire une forteresse, et je partis le 26 thermidor +pour revenir au Caire. Je n'étais pas éloigné de deux lieues de +Salehieh, que l'aide-de-camp du général Kléber arriva et m'apporta +la nouvelle de la bataille qu'avait soutenue notre escadre, le 14 +thermidor. Les communications sont si difficiles, qu'il avait mis onze +jours pour venir. + +Je vous envoie le rapport que m'en fait le contre-amiral Ganteaume. Je +lui écris, par le même courrier, à Alexandrie, de vous en faire un plus +détaillé. + +Le 18 messidor, je suis parti d'Alexandrie. J'écrivis à l'amiral +d'entrer sous les vingt-quatre heures, dans le port d'Alexandrie, et, +si son escadre ne pouvait pas y entrer, de décharger promptement toute +l'artillerie et tous les effets appartenans à l'armée de terre, et de se +rendre a Corfou. + +L'amiral ne crut pas pouvoir achever le débarquement dans la position où +il était, étant mouillé dans le port d'Alexandrie sur des rochers, et +plusieurs vaisseaux ayant déjà perdu leurs ancres; il alla mouiller à +Aboukir, qui offrait un bon mouillage. J'envoyai des officiers du génie +et d'artillerie qui convinrent avec l'amiral que la terre ne pouvait lui +donner aucune protection, et que, si les Anglais paraissaient pendant +les deux ou trois jours qu'il fallait qu'il restât à Aboukir, soit +pour décharger notre artillerie, soit pour sonder et marquer la passe +d'Alexandrie, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que de couper ses +câbles, et qu'il était urgent de séjourner le moins possible à Aboukir. + +Je suis parti d'Alexandrie dans la ferme croyance que, sous trois jours, +l'escadre serait entrée dans le port d'Alexandrie, ou aurait appareillé +pour Corfou. Depuis le 18 messidor jusqu'au 6 thermidor, je n'ai reçu +aucune nouvelle ni de Rosette, ni d'Alexandrie, ni de l'escadre. +Une nuée d'Arabes, accourus de tous les points du désert, étaient +constamment à cinq cents toises du camp. Le 9 thermidor, le bruit de nos +victoires et différentes dispositions rouvrirent nos communications. Je +reçus plusieurs lettres de l'amiral, où je vis avec étonnement qu'il se +trouvait encore à Aboukir. Je lui écrivis sur-le-champ pour lui faire +sentir qu'il ne devait pas perdre une heure à entrer à Alexandrie, ou à +se rendre à Corfou. + +L'amiral m'instruisit, par une lettre du 2 thermidor, que plusieurs +vaisseaux anglais étaient venus le reconnaître, et qu'il se fortifiait +pour attendre l'ennemi, embossé à Aboukir. Cette étrange résolution me +remplit des plus vives alarmes; mais déjà il n'était plus temps, car la +lettre que l'amiral écrivait le 2 thermidor ne m'arriva que le 12. Je +lui expédiai le citoyen Jullien, mon aide-de-camp, avec ordre de ne pas +partir d'Aboukir qu'il n'eût vu l'escadre à la voile. Parti le 12 il +n'aurait jamais pu arriver à temps; cet aide-de-camp a été tué en chemin +par un parti arabe qui a arrêté sa barque sur le Nil, et l'a égorgé avec +son escorte. + +Le 8 thermidor, l'amiral m'écrivit que les Anglais s'étaient éloignés; +ce qu'il attribuait au défaut de vivres. Je reçus cette lettre par le +même courrier, le 12. + +Le 11, il m'écrivait qu'il venait enfin d'apprendre la victoire des +Pyramides et la prise du Caire, et que l'on avait trouvé une passe pour +entrer dans le port d'Alexandrie; je reçus cette lettre le 18. + +Le 14, au soir, les Anglais l'attaquèrent; il m'expédia, au moment où +il aperçut l'escadre anglaise, un officier pour me faire part de ses +dispositions et de ses projets: cet officier a péri en route. + +Il me paraît que l'amiral Brueys n'a pas voulu se rendre à Corfou, avant +qu'il eût été certain de ne pouvoir entrer dans le port d'Alexandrie, et +que l'armée dont il n'avait pas de nouvelles depuis long-temps, fût +dans une position à ne pas avoir besoin de retraite. Si dans ce funeste +événement il a fait des fautes, il les a expiées par une mort glorieuse. + +Les destins ont voulu dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, +prouver que, s'ils nous accordent une grande prépondérance sur le +continent, ils ont donné l'empire des mers à nos rivaux. Mais ce revers +ne peut être attribué à l'inconstance de notre fortune; elle ne nous +abandonne pas encore: loin de là, elle nous a servis dans toute cette +opération au-delà de tout ce qu'elle a jamais fait. Quand j'arrivai +devant Alexandrie avec l'escadre, et que j'appris que les Anglais y +étaient passés en force supérieure quelques jours avant; malgré la +tempête affreuse qui régnait, au risque de me naufrager, je me jetai à +terre. Je me souvins qu'à l'instant où les préparatifs du débarquement +se faisaient, on signala dans l'éloignement, au vent, une voile de +guerre: c'était _la Justice_. Je m'écriai: «Fortune, m'abandonneras-tu? +quoi, seulement cinq jours!» Je débarquai dans la journée; je marchai +toute la nuit; j'attaquai Alexandrie à la pointe du jour avec trois +mille hommes harrassés, sans canons et presque pas de cartouches; +et, dans les cinq jours, j'étais maître de Rosette, de Damanhour, +c'est-à-dire déjà établi en Égypte. Dans ces cinq jours, l'escadre +devait se trouver à l'abri des forces des Anglais, quel que fût leur +nombre. Bien loin de là elle reste exposée pendant tout le reste de +messidor. Elle reçoit de Rosette, dans les premiers jours de thermidor, +un approvisionnement de riz pour deux mois. Les Anglais se laissent voir +en nombre supérieur pendant dix jours dans ces parages. Le 11 thermidor, +elle apprend la nouvelle de l'entière possession de l'Égypte et de notre +entrée au Caire; et ce n'est que lorsque la fortune voit que toutes ses +faveurs sont inutiles qu'elle abandonne notre flotte à son destin. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 2 fructidor an 6 (19 août 1798). + +_À la citoyenne Brueys._ + +Votre mari a été tué d'un coup de canon, en combattant à son bord. Il +est mort sans souffrir, et de la mort la plus douce, la plus enviée par +les militaires. + +Je sens vivement votre douleur. Le moment qui nous sépare de l'objet que +nous aimons est terrible; il nous isole de la terre; il fait éprouver au +corps les convulsions de l'agonie. Les facultés de l'âme sont anéanties, +elle ne conserve de relation avec l'univers, qu'au travers d'un +cauchemar qui altère tout. Les hommes paraissent plus froids, plus +égoïstes qu'ils ne le sont réellement. L'on sent dans cette situation +que si rien ne nous obligeait à la vie, il vaudrait beaucoup mieux +mourir; mais, lorsqu'après cette première pensée, l'on presse ses enfans +sur son coeur, des larmes, des sentimens tendres raniment la nature, +et l'on vit pour ses enfans: oui, madame, voyez dès ce premier moment +qu'ils ouvrent votre coeur à la mélancolie: vous pleurerez avec eux, +vous éléverez leur enfance, cultiverez leur jeunesse; vous leur parlerez +de leur père, de votre douleur, de la perte qu'eux et la république ont +faite. Après avoir rattaché votre âme au monde par l'amour filial et +l'amour maternel, appréciez pour quelque chose l'amitié et le vif +intérêt que je prendrai toujours à la femme de mon ami. Persuadez-vous +qu'il est des hommes, en petit nombre, qui méritent d'être l'espoir de +la douleur, parce qu'ils sentent avec chaleur les peines de l'âme. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 fructidor an 6 (20 août 1798). + +_Au général Vial._ + +Vous avez mal fait de laisser cent hommes à Mansoura, c'était évidemment +les compromettre. + +La division du général Dugua aura sans doute dissipé les attroupemens et +puni sévèrement les chefs d'attroupemens. + +Je donne ordre à l'artillerie de vous faire passer six pièces de gros +calibre et deux mortiers pour placer à l'embouchure du Nil. Organisez +votre province le plus tôt possible; tenez toujours vos troupes réunies; +vous pouvez laisser libre le commerce de Damiette à la Syrie, mais ayant +soin qu'on n'y transporte pas les riz qui sont nécessaires à l'armée. +Écrivez a Djezzar-Pacha et au pacha de Tripoli, que je vous ai chargé +de leur annoncer que nous ne leur en voulons pas, encore moins aux +musulmans et vrais croyans; qu'ils peuvent se tranquilliser et vivre en +repos, et que j'espère qu'ils protégeront le commerce d'Égypte en Syrie, +comme mon intention est de le protéger de mon côté: envoyez-leur ces +lettres par des occasions sûres. + +J'imagine que vous aurez eu soin que l'on célèbre avec plus de pompe +encore la fête du prophète, qui est dans quatre ou cinq jours. La fête +du Nil a été très-belle ici, celle du prophète le sera encore davantage. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 fructidor an 6 (20 août 1798). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Les citoyens Monge, Berthollet, Caffarelli et Geoffroy sont membres de +l'institut national, ainsi que les citoyens Desgenettes et Andréossi. +Ils se réuniront demain dans la salle de l'institut pour arrêter un +règlement pour l'organisation de l'institut du Caire et désigner les +personnes qui doivent le composer. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au contre-amiral Villeneuve à Malte._ + +J'ai reçu, citoyen général, la lettre que vous m'avez écrite en mer, à +... lieues du cap de Celidonia. Si l'on pouvait vous faire un reproche, +ce serait de n'avoir pas mis a la voile immédiatement après que +_l'Orient_ a sauté, puisque, depuis trois heures, la position que +l'amiral avait prise, avait été forcée et entourée de tous côtés par +l'ennemi. + +Vous avez rendu dans cette circonstance, comme dans tant d'autres, un +service essentiel à la république eu suivant une partie de l'escadre. + +Les contre-amiraux Ganteaume et Duchayla sont à Alexandrie, ainsi que +tous les matelots, canonniers, soldats de l'escadre, soit blessés, soit +bien portans, tous les prisonniers ayant été rendus. + +Les deux vaisseaux _le Causse_ et _le Dubois_ sont armés, ainsi que les +frégates _l'Alceste_, _la Junon_, _la Muiron_, _la Carrère_, et les +autres frégates vénitiennes. + +Vous trouverez à Malte deux vaisseaux et une frégate; vous y attendrez +l'arrivée de trois bâtimens de guerre vénitiens et de deux frégates, qui +doivent venir de Toulon avec le convoi; vous ferez tous vos efforts et +tout ce que vous croyez nécessaire pour nous le faire passer. + +Mon projet est de réunir trois vaisseaux neufs que nous avons à Ancône, +celui que nous avons à Corfou, et les deux que nous avons à Alexandrie +dans le port, afin de pouvoir contenir, à tout événement, l'escadre +turque, de chercher ensuite à les joindre avec les sept vaisseaux que +vous vous trouverez avoir alors sous vos ordres, et dont la principale +destination est dans ce moment de favoriser le passage des convois qui +nous arrivent de France. + +Je donne ordre au général Vaubois de vous fournir cent Français par +vaisseau de guerre de plus, afin de pouvoir avec ce renfort mieux +contenir votre équipage, que vous completterez de tous les matelots +maltais que vous trouverez. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor en 6 (21 août 1798). + +_Au général Vaubois._ + +Il est indispensable, citoyen général, que vous fournissiez à l'amiral +Villeneuve tout ce qui lui sera nécessaire, soit en approvisionnemens, +soit en garnison, soit en matelots pour pouvoir ravitailler sa division. + +Les communications sont extrêmement difficiles. Je n'ai point reçu de +lettres de vous et fort peu de France; mais je compte assez sur votre +zèle, pour ne pas douter que la place de Malte se trouve dans le +meilleur état, et que vous employez tous vos moyens à captiver le peuple +et à nous faire passer toutes les nouvelles qui pourront vous arriver de +France. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au général Ganteaume._ + +Je vous envoie, citoyen général, une lettre pour le contre-amiral +Villeneuve, qui m'a écrit, à la hauteur du cap de Celidonia, qu'il se +rendait à Malte. Je vous prie de la lui faire passer. Je vous prie de me +faire connaître dans quel port _la Marguerite_ a eu ordre de relâcher, +et si vous pensez qu'elle soit arrivée. + +Le citoyen Leroy ne m'envoie aucun état, de sorte que j'ignore +absolument le nombre des matelots qui se trouvent dans le port +d'Alexandrie. Les uns disent que les Anglais ont rendu tous les +prisonniers de guerre: dès-lors, il devrait y avoir cinq ou six mille +personnes de l'escadre à Alexandrie; je vous prie de me rendre un compte +très-détaillé de l'événement qui a eu lieu, afin que je puisse en +instruire le gouvernement. De tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent, je +n'ai pas de quoi faire la moindre relation. Quelle était la force +des Anglais? avaient-ils des vaisseaux à trois ponts? combien de +quatre-vingt? combien de soixante-quatorze? À l'heure qu'il est, +j'imagine qu'ils sont partis. Combien et quels sont les vaisseaux qui +ont été emmenés ou brûlés? qui sont ceux de nos principaux officiers +qui se sont sauvés, qui sont tués ou qui sont prisonniers? Pourquoi _le +Franklin_ s'est-il rendu presque sans se battre? + +_Le Généreux_, que le contre-amiral a emmené avec lui, est-il un bon +vaisseau? Un vaisseau de quatre-vingts peut-il décidément entrer dans +le port d'Alexandrie? L'amiral m'écrivait, le 11, qu'il croyait qu'il +pouvait y entrer. + +J'ai envoyé le citoyen Perrée à Rosette pour observer la position des +Anglais et me rendre compte de son côté de ce qu'il verra. + +Lorsque les Anglais auront quitté ces parages, s'ils n'y laissent pas +une forte croisière, comme je pense qu'ils ne pourront le faire, ayant +besoin de leur monde pour emmener tous nos vaisseaux, j'enverrai trois +à quatre cents matelots à Ancône pour augmenter l'équipage des trois +vaisseaux vénitiens qui s'y trouvent, et les conduire à Corfou et +ensuite à Alexandrie. Vous les ferez accompagner d'un officier +intelligent, et vous lui donnerez une instruction sur la route qu'il +devra suivre. + +Nous avons un vaisseau à Corfou, envoyez-y une trentaine de matelots +pour augmenter les équipages, et donnez-lui des ordres pour, s'il y a +possibilité, le faire réunir aux trois autres et le faire venir ici. + +J'ai écrit au général Villeneuve de tâcher de réunir à Malte les trois +vaisseaux vénitiens et les deux frégates que nous avons à Toulon, ce +qui, joint aux deux vaisseaux, à la frégate maltaise, et à ce qu'il a +avec lui, fera cinq vaisseaux de guerre et cinq frégates. Nos forces +de la Méditerranée étant dans ces deux masses, nous verrons, dans le +courant de l'hiver, ce qu'il nous sera possible de faire pour leur +réunion et pour seconder l'opération ultérieure de l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_À l'ordonnateur Leroy._ + +Je suis extrêmement mécontent, citoyen ordonnateur, de votre +correspondance; deux ou trois lettres que je reçois de vous ne +m'apprennent rien. Vous ne m'envoyez ni l'état approximatif des blessés, +des morts, ni celui des prisonniers que nous ont rendus les Anglais; +j'ignore absolument le nombre d'hommes réfugiés de notre escadre qui se +trouvent dans ce moment à Alexandrie. + +J'ignore également ce qui a été fait pour l'armement des deux bâtimens +vénitiens, pour l'armement des deux frégates, et dans quelle situation +se trouve le convoi. + +Je vous prie de vouloir bien m'envoyer tous ces états dans le plus court +délai. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Dès l'instant que vous aurez, citoyen général, expédié les ordres pour +Corfou, et que vous aurez pris les états de situation du personnel et du +matériel dans les ports d'Alexandrie, vous vous rendrez au Caire: avant +de partir, conférez avec le citoyen Dumanoir. + +Vous aurez soin d'écrire par toutes les occasions en France, et de +rendre compte au directoire du combat naval qui a eu lieu. Notre +position au Caire est extrêmement satisfaisante puisque nous avons perdu +peu de monde, et que nos prisonniers nous sont tous rendus. Cet échec, +si considérable qu'il soit, se réparera. Croyez à l'estime et à l'amitié +que j'ai pour vous. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au même._ + +Vous ferez partir, citoyen, aussitôt que cela sera possible., +d'Alexandrie; sept ou huit avisos dans le genre du _Cerf_, du _Pluvier_, +pour remonter le Nil à Rosette, et se rendre au Caire; vous y ferez +embarquer deux cents matelots de surplus, pour pouvoir armer quelques +bricks qui se trouvent ici. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au général Menou._ + +Ni moi ni l'état-major, nous ne recevons aucun compte de vous; vous ne +dites rien de ce qui se passe à Aboukir et à Rosette: cela en mérite +pourtant bien la peine; et je ne suis instruis que par les oui-dire. + +Je vous prie de vouloir bien envoyer a l'état-major un état de situation +des corps qui composent la garnison, les hôpitaux; de m'instruire des +mouvemens que feraient l'escadre à Aboukir ou les bâtimens anglais au +Bogaz. Je n'ai aucun détail sur la communication de Rosette à Aboukir, +quoique je sache d'un autre côté qu'elle est ouverte. + +Je vous prie également de me faire connaître ce que sont devenues les +lettres à l'amiral Brueys, que vous avez dû avoir dans les mains, et qui +ne sont arrivées à Rosette que lorsque l'amiral n'y était plus. + +Le citoyen Croizier a porté des lettres pour le général Kléber: +ont-elles été remises au courrier? ce courrier avait aussi des lettres à +l'amiral Brueys, les a-t-il emportées avec lui? + +J'aurais dû être instruit dans le plus grand détail de tout ce qui se +disait et se faisait d'essentiel. Dès l'instant que les Anglais seront +partis d'Aboukir, ce qui ne peut tarder, si cela n'est pas déjà fait, +favorisez autant qu'il vous sera possible l'arrivée de quelques pièces +de 24 pour les mettre au Bogaz. Rosette est le seul point de l'armée sur +lequel je n'aie aucune espèce de détails. + +Vous pouvez faire partir pour le Caire tous les meubles de la commission +des arts. Je ne vous enverrai des ordres pour quitter Rosette, que +lorsque la province sera organisée et que l'embouchure du Nil pourra ne +pas craindre d'insulte de quelque corsaire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au général Dommartin._ + +Je crois nécessaire, citoyen général, que votre partiez ce soir pour +vous rendre à Rosette et de là à Alexandrie. Vous profiterez du +moment où les Anglais laisseront libre la communication de Rosette +à Alexandrie, pour faire passer une pièce de gros calibre et quatre +mortiers à établir à l'embouchure de cette rivière, et enfin faire +passer, indépendamment de ce que vous avez, du Caire à Damiette, huit +autres pièces de gros calibre et quatre mortiers; pour faire également +armer le fort d'Aboukir avec une très-bonne batterie de côte, et enfin +augmenter et inspecter les fortifications et batteries d'Alexandrie, en +ayant soin qu'on occupe le poste de l'île du Marabou. Votre présence +sera d'ailleurs utile pour détruire beaucoup de faux bruits que l'on +fait courir sur l'armée et sa position, et pour ranimer autant qu'il +vous sera possible, les espérances et le courage de ceux qui en auront +besoin. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_À l'ordonnateur de la marine à Toulon._ + +L'amiral Ganteaume vous aura sans doute instruit, citoyen ordonnateur, +de l'événement arrivé à l'escadre. Le général Villeneuve est allé, avec +tout ce qu'il a sauvé, à Malte. L'ordonnateur Leroy vous rendra sans +doute un compte détaillé du nombre des blessés et morts, et vous enverra +l'état des marins qui sont à Alexandrie. + +Je vous envoie une lettre pour madame Brueys: je vous prie de la lui +remettre avec tous les ménagemens possibles. L'armée de terre est dans +la plus brillante position, nous sommes maîtres de toute l'Égypte, +et dès l'instant que nous aurons reçu le convoi que vous devez nous +envoyer, il ne nous restera plus rien à désirer. J'ordonne au général +Villeneuve de réunir dans le port de Malte et sous son commandement les +deux vaisseaux maltais, les trois vaisseaux vénitiens et les frégates +que nous avons à Toulon. + +Je réunirai les vaisseaux vénitiens que nous avons à Ancône et celui que +nous avons à Corfou, ainsi que les deux vaisseaux et les six frégates +qui sont dans le port d'Alexandrie. Il n'y a eu que fort peu de blessés: +ceux-ci ne montent qu'à huit cents. Tous les équipages qui ont été pris +par les Anglais, sont presque tous rendus et existans à Alexandrie. +Les trente ou quarante ouvriers que vous avez envoyés sont arrivés +également. + +Soyez assez aimable, je vous prie, pour faire connaître à ma femme, dans +quelque lieu qu'elle se trouve, et à ma mère en Corse, que je me porte +fort bien. J'imagine bien que l'on m'aura dit, en Europe, tué une +douzaine de fois. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au citoyen Menars, commissaire de la marine à Malte._ + +Je vois avec plaisir, citoyen commissaire, par votre lettre du 5 +thermidor, que _le Dego_ et _la Carthaginoise_ sont prêts à partir. À +l'heure qu'il est, le contre-amiral Villeneuve aura mouillé dans le port +de Malte avec son escadre. J'espère aussi que vous travaillerez avec la +plus grande activité à l'armement du troisième vaisseau, et qu'avant un +mois il pourra augmenter l'escadre de l'amiral Villeneuve. Je vous prie +de mettre dans cette circonstance plus de zèle et d'activité que dans +toutes les autres. J'ai écrit en France pour qu'on vous fît passer +600,000 fr. et j'écris au général Vaubois pour qu'il vous aide de tous +ses moyens. J'espère que vous serez bientôt joint par le reste de nos +vaisseaux qui sont à Toulon. + +Faites-nous parvenir par toutes les occasions des nouvelles de France; +les petits bateaux qui côtoient la côte d'Afrique doivent pouvoir +arriver sans difficultés. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 fructidor an 6 (21 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Je vous remercie, citoyen général, de votre sollicitude sur ma santé: +elle n'a jamais, je vous assure, été meilleure. Les affaires ici vont +parfaitement bien, et le pays commence à se soumettre. + +J'ai appris la nouvelle de l'escadre onze jours après l'événement, et +dès-lors ma présence n'y pouvait plus rien. Quant à Alexandrie, je n'ai +jamais eu la moindre inquiétude; il n'y aurait personne que les Anglais +n'y entreraient pas. Ils ont bien assez à faire de garder leurs +vaisseaux, et sont trop empressés à profiter de la bonne saison pour +regagner Gibraltar. + +J'ai reçu des lettres du contre-amiral Villeneuve à six lieues du cap de +Celidonia: il va à Malte. J'ai reçu des lettres de cette île. Les deux +bâtimens et la frégate sont prêts; les trois bâtimens sont aussi prêts +à Toulon: ainsi j'espère que, dans le courant de septembre, nous aurons +sept bâtimens de guerre et cinq frégates équipés à Malte, tout comme +nous aurons six, sept à huit frégates à Alexandrie. J'espère que les +quatre d'Ancône nous y joindront. + +Je n'ai pas encore reçu la revue, au moins approximative, des matelots +qui se trouvent à Alexandrie. Je voudrais qu'au lieu de trois, vous y +gardassiez pour six mois de riz. Ne vous sachant pas si bien pourvu, +j'avais ordonné que l'on en achetât cinq mille quintaux à Damiette et +cinq mille à Rosette, pour faire passer à Alexandrie. + +J'ai envoyé le général Marmont avec la quatrième demi-brigade +d'infanterie légère et deux pièces de canon pour soumettre la province +de Bahiré, maintenir libre la communication de Rosette à Alexandrie, et +rester sur la côte pour empêcher la communication de l'escadre avec la +terre. + +Je ferai partir cette nuit le général Dommartin pour profiter du moment +favorable et accélérer le départ de l'artillerie de campagne pour +l'armée: avec six pièces de 24 à boulets rouges et deux mortiers, toutes +les escadres de la terre n'approcheraient pas. Il faut, dans ce cas, +recommander qu'on tire lentement et très-peu; il faut avoir quelques +gargousses de parchemin bien faites. Il faut le plus promptement +possible mettre en état le fort d'Aboukir et occuper la tour du Marabou, +où nous avons descendu: occupez-la avec un poste et quelques pièces de +canon. + +Le turc Passwan-Oglou est plus fort que jamais, et les Turcs y penseront +à deux fois avant de faire un mouvement contre nous: au reste ils +trouveront à s'en repentir. Tous les mois, tous les jours, notre +position s'améliore par les établissemens propres à nourrir l'armée, par +les fortifications que nous établissons sur différens points; et dès +l'instant que nos approvisionnemens de campagne qui sont à Alexandrie, +seront en état d'être transportés au Caire, je vous assure que je ne +crains pas cent mille Turcs. + +Si les Anglais relèvent cette escadre-ci par une autre et continuent à +inonder la Méditerranée, ils nous obligeront peut-être à faire de plus +grandes choses que nous n'en voulions faire. Au milieu de ce tracas, je +vois avec plaisir que votre santé se rétablit, que votre blessure est +guérie. Vous sentez que votre présence est encore nécessaire dans le +poste où vous êtes; vous voyez que la blessure que vous avez reçue a +tourné à bien pour l'armée. Faites-moi passer de suite tous les hommes +qui viendraient de Malte ou de France, quand même ils n'auraient pas +de dépêches. Vous me ferez connaître quels sont les bâtimens que vous +m'envoyez. Je vous fais passer l'ordre pour le commerce; il faut +rependant prendre garde qu'aucun négociant d'Alexandrie ne profite de +cette liberté de commerce pour faire transporter ses richesses, et de +ne le mettre à exécution que lorsque la plus grande partie de l'escadre +anglaise sera partie. + +Encouragez, autant qu'il vous sera possible, les barques de Tripoli qui +transportent des moutons à Alexandrie. J'ai écrit à ce bey et au consul +français, par le désert; écrivez lui de votre côté par mer, et surtout +au bey de Bengazé. Quant aux bâtimens de guerre turcs, il faut +nous tenir dans la position où nous sommes jusqu'aux nouvelles de +Constantinople, afin qu'aux premières hostilités du capitan pacha, nous +puissions nous en emparer; ils équivaudront toujours dans nos mains à +une de leurs caravelles. + +J'imagine qu'à l'heure qu'il est la masse de l'escadre anglaise sera +partie. Aujourd'hui que les chemins sont ouverts, écrivez-moi souvent +et faites-moi envoyer exactement les états de situation. J'espère que +l'arrêté du conseil pour couler les soixante bâtimens de transport +n'aura pas eu lieu. Avec six pièces de 24, deux grils à boulets rouges +et quarante canonniers, j'ai lutté pendant quatre jours contre l'escadre +anglaise et espagnole au siège de Toulon, et après lui avoir brûlé une +frégate et plusieurs bombardes, je l'ai forcée à prendre le large. Si le +génie de l'armée voulait qu'ils tentassent de se frotter contre notre +port, ils pourraient, par ce qui leur arriverait, nous consoler un peu +de l'événement arrivé à notre flotte. Le parti que vous avez pris +de renforcer la batterie des Figuiers et du fort triangulaire est +extrêmement sage. + +J'ai envoyé, par votre aide-de-camp, une assez forte somme à +l'ordonnateur Leroy. Faites-moi connaître ce que l'opinion dit sur la +conduite _du Francklin_: il paraît qu'il ne s'est pas battu. + +Faites-moi connaître la date de toutes les lettres que vous avez reçues +de moi, afin que je vous envoie copie de toutes celles qui ne vous +seraient point parvenues. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 5 fructidor an 6 (22 août 1798). + +_Instructions remises au citoyen Beauvoisin, chef de bataillon +d'état-major, commissaire près le divan du Caire._ + +Le citoyen Beauvoisin se rendra à Damiette; de là il s'embarquera sur un +vaisseau turc ou grec; il se rendra à Jaffa; il portera la lettre que je +vous envoie à Achmet-Pacha; il demandera à se présenter devant lui, et +il réitérera de vive voix que les musulmans n'ont pas de plus vrais amis +en Europe que nous; que j'ai entendu avec peine que l'on croyait en +Syrie que j'avais dessein de prendre Jérusalem et de détruire la +religion mahométane; que ce projet est aussi loin de notre coeur que de +notre esprit; qu'il peut vivre en toute sûreté, que je le connais de +réputation comme un homme de mérite; qu'il peut être assuré que, s'il +veut se comporter comme il le doit envers les hommes qui ne lui font +rien, je serai son ami, et bien loin que notre arrivée en Égypte soit +contraire à sa puissance, elle ne fera que l'augmenter; que je sais que +les mameloucks que j'ai détruits étaient ses ennemis, et qu'il ne doit +pas nous confondre avec le reste des Européens, puisque, au lieu de +rendre les musulmans esclaves, nous les délivrons; et enfin il lui +racontera ce qui s'est passé en Égypte et ce qui peut être propre à lui +ôter l'envie d'armer et de se mêler de cette querelle. Si Achmet-Pacha +n'est pas à Jaffa, le citoyen Beauvoisin se rendra à Saint-Jean-d'Acre; +mais il aura soin auparavant de voir les familles européennes, +et principalement le vice-consul français, pour se procurer des +renseignemens sur ce qui se passe à Constantinople et sur ce qui se fait +en Syrie. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 5 fructidor an 6 (11 août 1798). + +_À Achmet-Pacha[14], gouverneur de Séid et d'Acra (Saint-Jean-d'Acre.)_ + +En venant en Égypte faire la guerre aux beys, j'ai fait une chose juste +et conforme à tes intérêts, puisqu'ils étaient tes ennemis; je ne suis +point venu faire la guerre aux musulmans. Tu dois savoir que mon premier +soin, en entrant à Malte, a été de faire mettre en liberté deux mille +Turcs, qui, depuis plusieurs années, gémissaient dans l'esclavage. En +arrivant en Égypte, j'ai rassuré le peuple, protégé les muphtis, les +imans et les mosquées; les pèlerins de la Mecque n'ont jamais été +accueillis avec plus de soin et d'amitié que je ne l'ai fait, et la fête +du prophète vient d'être célébrée avec plus de splendeur que jamais. + +Je t'envoie cette lettre par un officier qui te fera connaître de vive +voix mon intention de vivre en bonne intelligence avec toi, en nous +rendant réciproquement tous les services que peuvent exiger le commerce +et le bien des états: car les musulmans n'ont pas de plus grands amis +que les Français. + +BONAPARTE. + +[Footnote 14: Le même que le célèbre Djessar pacha.] + + + + +Au Caire, le 5 fructidor an 6 (22 août 1798). + +_Au grand-visir._ + +L'armée française que j'ai l'honneur de commander est entrée en Égypte +pour punir les beys mameloucks des insultes qu'ils n'ont cessé de faire +au commerce français. + +Le citoyen Talleyrand-Périgord, ministre des relations extérieures +à Paris, a été nommé, de la part de la France, ambassadeur à +Constantinople, pour remplacer le citoyen Aubert, Dubayet, et il est +muni des pouvoirs et instructions nécessaires de la part du directoire +exécutif pour négocier, conclure et signer tout ce qui est nécessaire +pour lever les difficultés provenant de l'occupation de l'Égypte par +l'armée française, et consolider l'ancienne et nécessaire amitié qui +doit exister entre les deux puissances. Cependant, comme il pourrait se +faire qu'il ne fût pas encore arrivé à Constantinople, je m'empresse +de faire connaître à votre excellence l'intention où est la république +française, non-seulement de continuer l'ancienne bonne intelligence, +mais encore de procurer à la Porte l'appui dont elle pourrait avoir +besoins contre ses ennemis naturels, qui, dans ce moment, viennent de se +liguer contre elle. + +L'ambassadeur Talleyrand-Périgord doit être arrivé. Si, par quelque +accident, il ne l'était pas, je prie votre excellence d'envoyer ici +(au Caire), quelqu'un qui ait votre confiance et qui soit muni de vos +instructions et pleins-pouvoirs, ou de m'envoyer un firman, afin que je +puisse envoyer moi-même un agent, pour fixer invariablement le sort de +ce pays, et arranger le tout à la plus grande gloire du sultan et de +la république française, son alliée la plus fidèle, et à l'éternelle +confusion des beys et mameloucks, nos ennemis communs. + +Je prie votre excellence de croire aux sentimens d'amitié et de haute +considération, etc. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 8 fructidor an 6 (25 août 1798). + +_Au schérif de la Mecque._ + +En vous faisant connaître l'entrée de l'armée française en Égypte, je +crois devoir vous assurer de la ferme intention où je suis de protéger +de tous mes moyens le voyage de pélerins de la Mecque: les mosquées +et toutes les fondations que la Mecque et Médine possèdent en Égypte, +continueront à leur appartenir comme par le passé. Nous sommes amis des +musulmans et de la religion du prophète; nous désirons faire tout ce qui +pourra vous plaire et être favorable à la religion. + +Je désire que vous fassiez connaître partout que la caravane des +pèlerins ne souffrira aucune interruption, qu'elle n'aura rien à +craindre des Arabes. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 10 fructidor an 6 (27 août 1798). + +_Au même._ + +Je m'empresse de vous faire connaître mon arrivée, à la tête de l'armée +française, au Caire, ainsi que les mesures que j'ai prises pour +conserver aux saintes mosquées de la Mecque et de Médine les revenus qui +leur étaient affectés. Par les lettres que vous écriront le divan et les +différens négocians de ce pays, vous verrez avec quel soin je protège +les imans, les schérifs et tous les hommes de loi; vous y verrez +également que j'ai nommé pour emir-adji Mustapha-Bey, kiaya de +Seid-Aboukekir, pacha gouverneur du Caire, et qu'il escortera la +caravane avec des forces qui la mettront à l'abri des incursions des +Arabes. + +Je désire beaucoup que, par votre réponse, vous me fassiez connaître si +vous souhaitez que je fasse escorter la caravane par mes troupes, ou +seulement par un corps de cavalerie de gens du pays; mais, dans tous les +cas, faites connaître à tous les négocians et fidèles que les musulmans +n'ont pas de meilleurs amis que nous, de même que les schérifs et tous +les hommes qui emploient leur temps et leurs moyens à instruire les +peuples n'ont pas de plus zélés protecteurs, et que le commerce +non-seulement n'a rien à craindre, mais sera spécialement protégé. + +J'attends votre réponse par le retour de ce courrier. + +Vous me ferez connaître également les besoins que vous pourriez avoir, +soit en blé, soit en riz, et je veillerai à ce que tout vous soit +envoyé. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 10 fructidor an 6 (27 août 1798). + +_Aux négocians français à Jaffa._ + +Je n'ai reçu, citoyens, qu'aujourd'hui votre lettre du 7 thermidor. Je +vois avec peine la position dans laquelle vous vous trouvez; mais les +nouvelles ultérieures que l'on aura eues de nos principes, auront, j'en +suis persuadé, dissipé toutes les alarmes qui vous entouraient. + +Je suis fort aise de la bonne conduite de l'aga, gouverneur de la ville: +les bonnes actions trouvent leur récompense, et celle-là aura la sienne. + +Malheur, au reste, à qui se conduira mal envers vous! Conformément à vos +désirs, le divan, composé des principaux schérifs du Caire, le kiaya +du pacha, le mollah d'Égypte, et celui de Damas, qui se trouvent ici, +écrivent en Syrie pour dissiper toutes les alarmes. Les vrais musulmans +n'ont pas de meilleurs amis que nous. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 août 1798). + +_Au général Menou._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 6 fructidor. Il sera fait +incessamment un règlement général pour le traitement à accorder au +divan et à la compagnie des janissaires, ainsi qu'à l'aga dans chaque +province. + +Faites arrêter tous les Français arrivant du Caire, qui n'auraient pas +de passeports de l'état-major. + +Diminuez votre service. Comment est-il possible que vous ayez +trois cents hommes de garde à Rosette, lorsque nous n'en avons que +quatre-vingts, au Caire? + +Une garde chez vous, une de police, quelques factionnaires aux +principaux magasins, et tout le reste en réserve, cela ne fait que +vingt-cinq ou trente hommes de service. + +L'officier du génie et l'ingénieur des ponts et chaussées doivent +travailler sans instrumens: on ne demande que des croquis. Si vous +pouviez nous envoyer un croquis de votre province, fait à la main, avec +tous les noms des villages, cela nous serait fort utile. + +Je ne puis trop vous louer d'avoir donné à dîner aux scheiks du pays. +Nous avons célébré ici la fête du Prophète avec une pompe et une ferveur +qui m'ont presque mérité le titre de saint. Je n'approuve pas la mesure +de donner du blé aux pauvres; nous ne sommes pas encore assez riches, et +il faut nous garder de les gâter. + +J'imagine que vous avez opéré le désarmement de la ville, et que vous +avez profité des sabres pour armer votre cavalerie. Vous aurez vu, dans +l'ordre du jour, que vous devez lever dans votre province trois cents +chevaux. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Vous avez très-bien fait, citoyen général, de faire arrêter le négociant +Abdel-Bachi, puisque vous avez eu des preuves qu'il était avec les +mameloucks. En général, confisquez les propriétés et les biens de tous +ceux qui se trouvent avec eux. Je vous envoie un ordre pour un autre +habitant d'Alexandrie, qui est un des _factotum_ de Mourad-Bey, et qui, +dans ce moment-ci, est avec lui. + +J'ai lu les lettres que les pilotes barbaresques, qu'avaient pris les +Anglais, ont écrites à El-Messiri. C'est une plate bêtise; cependant +j'aurais assez aimé que vous eussiez fait couper le cou au reis de la +djerme. + +Il va incessamment y avoir un règlement à l'ordre pour la solde du +divan, de l'aga et de la compagnie des janissaires; employez surtout +cette compagnie à protéger l'arrivage des eaux. Ménagez bien vos armes, +nous en avons grand besoin; nous devons peu compter sur le second +convoi: vous savez combien nos troupes en dépendent. + +J'ai envoyé, par votre aide-de-camp, 100,000 fr. à l'ordonnateur Leroy; +j'en fais partir demain 50,000 autres. Nous ne sommes pas ici, comme +vous pourriez vous l'imaginer, au milieu des trésors, et, jusqu'à la +perception, nous éprouverons toujours une certaine pénurie. + +Les ressources que vous trouverez chez les différentes personnes +arrêtées; la contribution que vous devez percevoir, à titre de prêt, +sur les négocians; les fonds que les généraux d'artillerie et du génie +envoient pour leurs services, ceux que j'envoie pour la marine, +vous mettront, j'espère, à même d'aller, et vous éviteront le grand +inconvénient de vendre du riz, que nous aurions tant de peine à +transporter à Alexandrie, et où la prudence veut que nous en ayons pour +toute l'armée pendant un an ou deux. Le général du génie a envoyé de +l'argent à Rahmanieh, pour les travaux du canal. + +Vous devez déclarer positivement au commandant de la caravelle, qu'il +ait à vous remettre tout l'argent, tous les effets qui n'appartiennent +ni à lui, ni à son équipage, sous peine d'être puni exemplairement. + +J'espère que si le citoyen Delisle est à Alexandrie, vous aurez fait +mettre la main dessus, et surtout que vous aurez fait prendre sa +vaisselle. Je suis ici dans l'embarras de trouver de l'argent, et dans +un bois de fripons. + +Quant à l'administration de la justice, c'est une affaire +très-embrouillée chez les musulmans; il faut encore attendre que nous +soyons un peu plus mêlés avec eux. Laissez faire le divan à peu près ce +qu'il veut. + +J'espère que vous aurez fait célébrer la fête du Prophète avec le même +éclat que nous l'avons fait au Caire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 août 1798). + +_Au scheick El-Messiri[15]._ + +Le général Kléber me rend compte de votre conduite, et j'en suis +satisfait. + +Vous savez l'estime particulière que j'ai conçue pour vous an premier +moment que je vous ai connu, j'espère que le moment ne tardera pas où je +pourrai réunir tous les hommes sages et instruits du pays, et établir +un régime uniforme, fondé sur les principes de l'Alcoran, qui sont les +seuls vrais, et qui peuvent seuls faire le bonheur des hommes. + +Comptez en tout temps sur mon estime et mon appui. + +BONAPARTE. + +[Footnote 15: Un des notables de la ville d'Alexandrie.] + + + +Au Caire, le 11 fructidor an 6 (28 août 1798). + +_Ordre du jour._ + +Le général en chef ordonne que le 1er. vendémiaire, époque de la +fondation de la république, sera célébré dans tous les différens points +où se trouve l'armée, par une fête civique. + +La garnison d'Alexandrie célébrera sa fête autour de la colonne de +Pompée. + +Les noms de tous les hommes de l'armée française qui ont été tués à la +prise d'Alexandrie, seront en conséquence gravés sur cette même colonne. + +L'on plantera le pavillon tricolore au haut de la colonne. + +L'aiguille de Cléopâtre sera illuminée. + +L'on dressera au Caire, au milieu de la place d'Esbeckieh, une pyramide +de sept faces dont chacune sera destinée à contenir les noms des hommes +des cinq divisions qui sont morts à la conquête de l'Égypte; + +La sixième sera pour la marine; + +La septième pour l'état-major, la cavalerie, l'artillerie et le génie. + +La partie de l'armée qui se trouvera au Caire s'y réunira à sept heures +du matin, et après différentes manoeuvres et avoir chanté des couplets +patriotiques, une députation de chaque bataillon partira pour aller +planter au haut de la plus grande pyramide le drapeau tricolore. + +La pince d'Esbeckieh sera disposée de manière à ce que le soir, à quatre +heures, il puisse y avoir course de chevaux autour de la place, et +course à pied. + +À ces courses seront admis ceux des habitans du pays qui voudront s'y +présenter; il y aura des prix assignés pour le vainqueur. + +Le soir, la pyramide sera toute illuminée; il y aura un feu d'artifice. + +Les troupes qui sont dans la Haute-Égypte célébreront leur fête sur les +ruines de Thèbes. + +Le général du génie, le général d'artillerie et le commandant de la +place du Caire se réuniront chez le général en chef de l'état-major +général pour se concerter et faire un programme plus détaillé de la +fête, chacun en ce qui concerne son arme. + +Le général en chef ordonne qu'il ne sera fait dans l'armée qu'un seul +pain; toutes les rations, soit à l'état-major, soit aux administrations, +seront de pain de munition. + +Il sera fait un pain plus soigné pour les hôpitaux; mais il est +défendu, sous quelque prétexte que ce soit, aux administrateurs et aux +garde-magasins, de donner de ce pain au général en chef, ni à aucun +général, ni au munitionnaire général; à la visite que l'officier de +service fait tous les jours des hôpitaux, le directeur fera connaître la +quantité de pain d'hôpitaux qu'il aura reçue. Il lui est défendu, sous +les peines les plus sévères, de donner de ce pain à tout autre. + +Le général en chef est instruit que des employés et administrateurs +s'embarquent sur les diligences du Caire à Rosette et Damiette, sans +être munis d'ordres, ainsi qu'il a été ordonné. Le général en chef +défend expressément de laisser embarquer aucun Français, soit à Boulac, +soit au Vieux-Caire, ou dans tout autre endroit, s'il n'est muni d'un +passeport, soit du général chef de l'état-major général, soit de +l'ordonnateur en chef Sucy. Des postes seront placés de manière à +s'assurer, soit au départ, soit à l'arrivée des bateaux, de l'exécution +du présent ordre. Tous les Français trouvés sur des barques sans être +munis de passeports ou d'ordres, seront arrêtés. + +Le conseil militaire de la division du général Bon a condamné à cinq +années de fers le citoyen Vaultre, domestique du citoyen Thieriot, +adjudant sous-lieutenant au vingt-deuxième de chasseurs à cheval, +convaincu de vol. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au général Zayonscheck._ + +Je suis fort aise d'apprendre, par votre lettre, que la dénonciation +que l'on m'avait faite sur la contribution que vous aviez imposée, est +fausse. Vous devez m'envoyer les noms des villages qui ont tiré sur nos +troupes lors de notre marche au Caire; vous ne devez leur accorder le +pardon qu'à condition: + +1°. De vous rendre les armes; + +2° De vous donner le nombre des chevaux et mulets qu'ils peuvent +fournir; + +3°. De vous remettre chacun deux ôtages pour garantir leur conduite à +l'avenir. Vous m'enverrez un ôtage au Caire. Conformément à la demande +que vous avez faite de revenir au Caire, j'ai nommé le général Lanusse +pour vous remplacer; vous mènerez avec vous la plus grande partie de vos +troupes, conformément à l'ordre que vous aura donné l'état-major. + +Avant de partir, faites un croquis de tous les canaux et de tous les +villages qui composent la province de Menoufié. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +Je n'approuve pas, citoyen général, la mesure que vous avez prise de +retenir les 15,000 fr. que j'avais destinés au contre-amiral Ganteaume. +Je vous prie, s'il est à Alexandrie, de les lui remettre: beaucoup +d'officiers de marine sont dangereusement blessés, et doivent +nécessairement avoir des besoins. Les officiers qui faisaient partie +des garnisons, qui doivent être peu nombreux, se trouvent naturellement +compris dans cette répartition. Vous devez avoir reçu l'ordre de faire +partir tous les détachemens qui faisaient partie des garnisons des +vaisseaux, et j'aurai soin, à leur arrivée au Caire, de les indemniser +autant qu'il me sera possible. + +Il est indispensable de vous procurer, sur la ville d'Alexandrie, les +185,000 fr., pour compléter la contribution de 300,000 fr. Il n'y a pas +d'autre moyen de subvenir à nos besoins. Le général Menou, qui croyait +trouver de grands obstacles à lever sa contribution de 100,000 fr., me +mande, par le dernier courrier, qu'elle est déjà levée. + +Il faut construire une batterie à Aboukir; il faudrait également +défendre par deux redoutes et quelques pièces d'artillerie, l'entrée du +lac, afin que les chaloupes anglaises ne viennent pas vous y inquiéter. +Je crois très-nécessaire d'y travailler, ainsi que de compléter la +batterie d'Aboukir, et la mettre dans une situation respectable. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au général Menou._ + +J'ai reçu, citoyen général, par toutes les diligences, toutes vos +lettres, que je lis avec d'autant plus d'intérêt, que j'approuve +davantage vos vues et vos manières de voir. Je vous remercie des +honneurs que vous avez rendus à notre prophète. + +Vous devez, à l'heure qu'il est, avoir reçu l'ordre pour les limites de +la province de Rosette. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au citoyen Leroi, ordonnateur de la marine._ + +Il y a à Damiette, citoyen, une corvette portant vingt pièces de canon, +laquelle n'est pas encore achevée. Il est indispensable que vous y +envoyiez un ingénieur constructeur pour la faire terminer. Cela est +extrêmement essentiel. Envoyez également reconnaître les ressources que +pourra vous fournir cette place. On m'assure qu'elle renferme beaucoup +de fer, de bois, tous objets qui vous sont essentiels. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au général Kléber._ + +J'ai déjà répondu, citoyen général, à toutes les questions contenues +dans votre lettre du 8 fructidor; mais, pour me résumer, je réponds ici +à vos sept questions. + +1°. Oui, vous pouvez faire lever l'embargo mis sur les bâtimens neutres, +et les laisser sortir malgré la présence de l'ennemi, pourvu qu'ils ne +portent aucuns vivres, et spécialement du riz. + +2°. Même réponse pour les bâtimens de commerce turcs. + +3°. Cela ne s'étend pas jusqu'à la caravelle et aux bâtimens de guerre +turcs, auxquels il faut donner de belles paroles, et attendre, pour +prendre une décision, que nous ayons des renseignemens ultérieurs. + +4°. Les bâtimens auxquels on a fait des réquisitions, si les denrées +qu'ils avaient appartenaient à des particuliers, doivent être soldés. +Envoyez-moi l'état de tous ces bâtimens, ainsi que la valeur de leurs +chargemens. Que les patrons fassent une assemblée, et qu'ils envoient +ici des fondés de procuration; je leur ferai donner de l'argent pour la +valeur de leurs marchandises. Ceux qui, après cette opération faite, +voudraient s'en aller, en seront les maîtres. Vous leur ferez connaître +qu'à leur retour, cette commission aura obtenu de moi cette demande; et +qu'ils seront soldés. Voue les engagerez à nous apporter du bois et du +vin. + +5°. Les bâtimens neutres attachés à notre convoi ne pourront pas sortir +jusqu'à nouvel ordre: j'attends un état sur leur nombre et sur ce qui +leur est dû, pour prendre un parti à leur égard. + +6°. Les esclaves mameloucks seront regardés comme marchandise ordinaire; +vous exigerez seulement qu'ils évacuent Alexandrie, et se rendent au +Caire. Cependant il faut, avant, vérifier si les beys ne les avaient pas +déjà payés. L'artillerie fera des reçus des armes, estimera leur valeur, +et les marchands viendront au Caire, où je les ferai solder. Si les +armes sont ordinaires, elles resteront à la disposition de l'artillerie; +si ce sont des armes qui passent le prix des armes ordinaires, +l'artillerie m'en enverra l'inventaire, et on n'en disposera pas jusqu'à +nouvel ordre. + +7°. Tous les officiers de marine rendus sur parole, pourront partir, +dès l'instant qu'ils ont juré de ne pas servir de cette guerre; vous +excepterez du nombre quatre ou cinq, qui, par leur activité, pourraient +nous être utiles sur le Nil. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 fructidor an 6 (30 août 1798). + +_Au citoyen Dubois[16]._ + +Je reçois votre lettre, citoyen, en date du 6 fructidor. Par le +même courrier, le général Kléber m'apprend qu'il n'a plus besoin de +pansemens. Vos talens nous sont utiles ici, et je vous prie de partir le +plus tôt possible pour vous y rendre: l'air du Nil vous sera favorable. +Les circonstances, d'ailleurs, ne rendent pas le passage assez sûr pour +que j'expose un homme aussi utile. Vous serez content de voir de près +cette grande ville du Caire; vous trouverez à l'Institut un logement +passable, et une société d'amis[17]. + +BONAPARTE. + +[Footnote 16: C'est le célèbre Antoine Dubois, l'un des chirurgiens les +plus habiles de l'Europe.] + +[Footnote 17: La santé du docteur Dubois ne lui permit pas de rester en +Égypte.] + + + + +Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 août 1798). + +_Au général Dugua._ + +J'ai reçu votre lettre, citoyen général, du 11 fructidor. Je savais bien +que ce n'était pas à Mehal-el-Kebir que l'on s'était battu; mais l'on +m'avait supposé que c'était le chef-lieu de tous les rassemblemens. Je +désire que vous y envoyiez un bataillon, afin d'assister le général +Fugières dans ses opérations, et spécialement dans le désarmement. + +Il serait extrêmement dangereux de lever des contributions par village: +cela serait capable dans ce moment-ci de décider les paysans à +abandonner la culture; j'ai cependant ordonné la levée de quelques +contributions sur quelques villages; je les ai mises à la disposition de +l'ordonnateur eu chef. Je vous envoie ci-joint, copie de mon ordre. Vous +recevrez incessamment les instructions pour les contributions à lever +dans votre province, L'intendant cophte a dû recevoir des ordres de son +intendant général pour la manière dont elles doivent être soldées. D'ici +à quelque temps, il ne sera pas possible au général Dommartin de vous +procurer l'artillerie qu'il vous avait promise; l'événement arrivé à la +flotte a apporté dans toutes ses combinaisons beaucoup de changemens; +faites raccommoder votre artillerie le mieux qu'il vous sera possible. + +Je ne pense pas que le général Cafarelli puisse vous envoyer un autre +officier du génie: il y en a beaucoup de malades. + +Vous trouverez ci-joint l'ordre au général Vial de mettre trente djermes +à votre disposition. Il est indispensable que vous soyez toujours en +mesure pour que, vingt-quatre heures après la réception d'un ordre, vous +puissiez vous porter où le besoin l'exigerait, et, dans ce moment-ci, +je sens que cela ne peut s'exécuter qu'avec des bateaux. J'approuve que +vous accordiez à la ville de Mansoura une amnistie. Pressez toutes les +mesures pour donner de la confiance aux habitans, leur faire reprendre +le commerce. Je désire que vous écriviez aux trois ou quatre villages +qui se sont le plus mal comportés dans l'affaire de Mansoura, pour +qu'ils reviennent à l'obéissance. Dans ce cas, vous ferez sentir aux +députés les dangers qu'ils courent, et, s'ils ne veulent pas voir brûler +leurs villages, qu'ils doivent faire arrêter les plus coupables et vous +les livrer. + +Il faut absolument que vous profitiez du moment où les circonstances +me permettent de laisser votre division à Mansoura, pour soumettre +définitivement tous les villages de votre province, prendre des otages +des sept ou huit qui se sont mal comportés, et livrer aux flammes celui +de tous qui s'est le plus mal conduit: il ne faut pas qu'il y reste une +maison, Sans cet exemple, dès l'instant que votre division aurait quitté +Mansoura, ces gens-ci recommenceraient. Vous trouverez facilement de +petits bateaux pour vous transporter au village que vous voudrez brûler; +enfin faites l'impossible pour cela. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 août 1798). + +_Au pacha de Damas._ + +Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres pour vous faire connaître que +nous n'étions pas ennemis des musulmans, et que la seule raison qui nous +avait conduits en Égypte, était pour y punir les beys et venger les +outrages qu'ils avaient faits au commerce français. Je désire donc que +vous restiez persuadé du désir où je suis de vivre en bonne intelligence +avec vous, et de vous donner tous les signes de la plus parfaite amitié. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 fructidor an 6 (31 août 1798). + +_Au pacha du Grand-Seigneur en Égypte._ + +Lorsque les troupes françaises obligèrent Ibrahim à évacuer la province +de Scharkieh, je lui écrivis que je vous acceptais pour médiateur, et +qu'il vous envoyât vers moi. Je vous réitère aujourd'hui le désir que +j'aurais que vous revinssiez au Caire pour y reprendre vos fonctions: ne +doutez pas de la considération que l'on aura pour vous, et du plaisir +que j'aurai à faire votre connaissance. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 fructidor an 6 (1er septembre 1798). + +_Au général Kléber._ + +Le citoyen Leroy me mande que toutes les dispositions que j'avais faites +pour la marine sont annulées, par le parti que vous avez pris d'affecter +à d'autres services les 100,000 liv. que je lui avais envoyées. Vous +voudrez bien, après la réception du présent ordre, remettre les 100,000 +liv. à la marine, et ne point contrarier les dispositions que je fais et +qui tiennent à des rapports que vous ne devez pas connaître, n'étant pas +au centre. + +L'administration d'Alexandrie a coûté le double que le reste de l'armée. +Les hôpitaux, quoique vous n'ayez que trois mille malades, coûtent, et +ont coûté beaucoup plus que tous les hôpitaux de l'armée. + +Je ne crois pas, dans les différens ordres que je vous ai donnés, vous +avoir laissé maître de lever ou non la contribution à titre d'emprunt, +sur les négocians d'Alexandrie: ainsi, si vous en avez suspendu +l'exécution, je vous prie de vouloir bien prendre les mesures, +sur-le-champ, pour la faire rentrer, quels que soient les inconvéniens +qui doivent en résulter: nous n'avons point, pour ce moment-ci, d'autre +manière d'exister. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798). + +_Au général Desaix._ + +Votre état-major doit correspondre avec le chef de l'état-major +de l'armée. Il n'est pas d'usage que je reçoive des lettres des +adjudans-généraux, à moins que ce ne soit pour des réclamations qui leur +soient particulières. Votre commissaire, et surtout votre agent des +subsistances, sont extrêmement coupables. Les biscuits ont resté cinq ou +six jours embarqués, et ils avaient bien le temps de les vérifier. Il +faut avoir soin aussi qu'on ne donne pas aux corps plus de rations qu'il +ne leur en revient. + +_La Cisalpine_ part ce soir avec le troisième bataillon de la +vingt-unième, quarante mille rations de biscuit, deux pièces de canon et +cinquante mille cartouches: ils se rendent a Abugirgé. On m'assure qu'il +y a à Abugirgé un canal qui conduit à Benhecé, et j'espère que vous +trouverez moyen de vous porter directement à cette position et +d'atteindre Mourad-Bey. C'est le projet qui me paraît le plus simple: +s'il n'était pas exécutable, je désire que vous remontiez jusqu'à +Melaoni, pour descendre par le canal de Joseph. + +Vous savez qu'en général je n'aime pas les attaques combinées; arrivez +devant Mourad-Bey par où vous pourrez et avec toutes les forces: là, sur +le champ de bataille, vous ferez vos dispositions pour lui causer le +plus de mal possible. + +Vous verrez, par l'ordre que vous envoie l'état-major, que je vous +autorise à traiter avec les anciens beys. + +Je n'envoie personne dans le Faioum, jusqu'à ce que je sache +définitivement ce que veut faire Mourad-Bey, car je ne peux pas y +envoyer de grandes forces, et pour y envoyer cinq ou six cents hommes, +il faut que je connaisse les opérations ultérieures de Mourad-Bey. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798). + +Le général en chef Bonaparte ordonne: + +ART. 1er La femme de Mourad-Bey paiera, dans la journée du 20, vingt +mille talaris, à compte de sa contribution. + +2. Si le 20 au soir ces vingt mille talaris ne sont pas soldés, elle +paiera un vingtième par jour en sus, jusqu'à ce que les vingt mille +talaris soient entièrement versés. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 fructidor an 6 (4 septembre 1798). + +_Au vice-amiral Thévenard._ + +Votre fils est mort d'un coup de canon sur son banc de quart: je +remplis, citoyen général, un triste devoir en vous l'annonçant; mais il +est mort sans souffrir et avec honneur. C'est la seule consolation qui +puisse adoucir la douleur d'un père. Nous sommes tous dévoués à la mort: +quelques jours de vie valent-ils le bonheur de mourir pour son pays? +compensent-ils la douleur de se voir sur un lit environné de l'égoïsme +d'une nouvelle génération? valent-ils les dégoûts, les souffrances d'une +longue maladie? Heureux ceux qui meurent sur le champ de bataille! ils +vivent éternellement dans le souvenir de la postérité. Ils n'ont jamais +inspiré la compassion ni la pitié que nous inspire la vieillesse +caduque, ou l'homme tourmenté par des maladies aiguës. Vous avez +blanchi, citoyen général, dans la carrière des armes; vous regretterez +un fils digne de vous et de la patrie: en accordant avec nous quelques +larmes à sa mémoire, vous direz que sa mort glorieuse est digue d'envie. + +Croyez à la part que je prends à votre douleur, et ne doutez pas de +l'estime que j'ai pour vous. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 fructidor an 6 (6 septembre 1798). + +_Au général Dugua._ + +À l'heure qu'il est, vous devez avoir reçu les cartouches: ainsi +j'espère que vous aurez mis à la raison les maudits Arabes des villages +de Soubat. Faites un exemple terrible, brûlez ce village et ne permettez +plus aux Arabes de venir l'habiter, qu'ils n'aient livré dix otages des +principaux, que vous m'enverrez pour les tenir à la citadelle du Caire. + +Faites reconnaître par vos officiers de génie, d'artillerie et de +l'état-major, tous vos différens canaux, et surtout faites-moi connaître +quelle route vous devriez prendre si vous étiez forcé de marcher sur +Salahieh. + +J'ai donné les ordres pour que tous les individus de votre division qui +sont au Caire, rejoignissent. + +Vous devez avoir des officiers de santé, qui étaient à votre ambulance, +et ceux des différens corps. L'ordonnateur en chef va vous envoyer +d'ailleurs tout ce qui peut être nécessaire à votre hôpital. + +On se plaint du pillage de vos troupes à Mansoura: c'est le seul point +de l'armée sur lequel j'aie en ce moment des plaintes; on se plaint même +des vexations que commettent plusieurs officiers d'état-major. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 24 fructidor an 6 (10 septembre 1798). + +_Au citoyen Regnault de Saint Jean d'Angely._ + +J'ai reçu, citoyen, par le courrier Lesimple, vos lettres du 14 +thermidor et du 8 fructidor. + +C'est avec un véritable plaisir que j'apprends la bonne conduite que +vous tenez à Malte, et les services que vous rendez à la république en +lui organisant ce poste important. + +Les affaires ici vont parfaitement bien, tous les jours, notre +établissement se consolide; la richesse de ce pays en blé, riz, légumes, +coton, sucre, indigo, est égale à la barbarie du peuple qui l'habite. +Mais il s'opère déjà un changement dans leurs moeurs, et deux ou trois +ans ne seront pas passés, que tout aura pris une face bien différente. + +Vous avez sans doute reçu les différentes lettres que je vous ai +écrites, et les relations des différens événemens militaires qui se sont +passés; ne négligez rien pour faire passer en France, par des spronades, +toutes les nouvelles que vous avez de nous, ne fût-ce même que les +rapports des neutres, pour détruire les mille et un faux bruits que les +curieux d'une grande ville accueillent avec tant d'imbécillité. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 24 fructidor an 6 (10 septembre 1798). + +_Au général Kléber._ + +Un vaisseau comme _le Franklin_, citoyen général, qui portait l'amiral, +puisque _l'Orient_ avait sauté, ne devait pas se rendre à onze heures +du soir. Je pense d'ailleurs que celui qui a rendu ce vaisseau est +extrêmement coupable, puisqu'il est constaté par son procès-verbal qu'il +n'a rien fait pour l'échouer et pour le mettre hors d'état d'être amené: +voilà ce qui fera à jamais la honte de la marine française. Il ne +fallait pas être grand manoeuvrier ni un homme d'une grande tête pour +couper un câble et échouer un bâtiment; cette conduite est d'ailleurs +spécialement ordonnée dans les instructions et ordonnances que l'on +donne aux capitaines de vaisseau. Quant à la conduite du contre-amiral +Duchaila, il eût été beau pour lui de mourir sur son banc de quart, +comme du Petit-Thouars. + +Mais ce qui lui ôte toute espèce de retour à mon estime, c'est sa lâche +conduite avec les Anglais depuis qu'il a été prisonnier. Il y a des +hommes qui n'ont pas de sang dans les veines. Il entendra donc tous les +soirs les Anglais, en se soûlant de punch, boire à la honte de la marine +française! Il sera débarqué à Naples pour être un trophée pour les +lazzaronis: il valait beaucoup mieux pour lui rester à Alexandrie ou à +bord des vaisseaux comme prisonnier, sans jamais souhaiter ni demander +rien. Ohara, qui d'ailleurs était un homme très-commun, lorsqu'il fut +fait prisonnier à Toulon, sur ce que je lui demandais de la part du +général Dugommier ce qu'il désirait, répondit: _être seul, et ne rien +devoir à la pitié_. La gentillesse et les traitemens honnêtes n'honorent +que le vainqueur, ils déshonorent le vaincu, qui doit avoir de la +réserve et de la fierté. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798). + +_Instruction pour le citoyen Mailly._ + +Le citoyen Mailly partira sur une djerme qui lui sera fournie à +Damiette, directement pour Lataquie; la première attention qu'il doit +avoir, c'est d'éviter les croisières anglaises. Il engagera le patron à +changer de route lorsqu'il s'en verra menacé; il ne s'approchera même +qu'avec précaution des petits bâtimens venant de la côte, et ne les +hélera que lorsqu'il sera sûr que ce ne sont pas des corsaires. Les +patrons de la barque reconnaissent facilement au large les djermes de +leur pays. + +Il cachera soigneusement les paquets en cas de visite, et fera en pareil +cas ce que la prudence lui dictera. Son habit oriental pourra lui être +utile dans cette occasion, et il aura soin de ne parler qu'en langue +turque avec son interprète arabe, lors d'une visite. + +Arrive à la marine de Lataquie, il demandera à parler à +Codja-Hanna-Coubbé, intendant du gouverneur, et noligataire du brigantin +français _la Marie_, arrivé à bon port à la rade de Damiette le 11 +fructidor de cette année. Il lui fera valoir la permission qu'a donnée +le général en chef à son correspondant, de faire son retour en riz, pour +alimenter son échelle et la ville d'Alep. + +Il demandera de suite la permission de communiquer avec le citoyen +Geoffroi, proconsul de la république française à Lataquie, distant d'un +demi-quart de lieue de la marine. Assisté de cet officier, il se rendra +chez le gouverneur, à qui il remettra la lettre du général en chef. + +Le citoyen Mailly devra bien prévoir qu'il y a des espions anglais à +Lataquie: ainsi, pour mieux masquer l'expédition de son paquet pour +Constantinople, il aura soin de dire au gouverneur et de répandre dans +le public, que le général en chef a envoyé sur toute la côte divers +officiers pour engager les pachas à laisser toute liberté de commerce +avec l'Égypte, et que sa mission particulière se borne à Lataquie et +Alep. + +Cette ouverture donnera au proconsul la facilité d'expédier sur-le-champ +un messager qui se rendra en deux jours a Alep. Le citoyen Chos-de-Clos, +notre consul, le gardera un jour ou deux tout au plus, pendant lequel +temps il donnera au général en chef les nouvelles les plus authentiques +qu'il aura pu recueillir de la légation de Constantinople, soit aussi de +diverses lettres particulières sur la situation de cette capitale, de +même que les mouvemens en Romélie, Syrie, etc., et en général tout ce +qui peut intéresser le général en chef. + +Le citoyen Mailly attendra chez le proconsul de la république, le retour +du message; il se tiendra très-réservé sur les nouvelles de l'Égypte, +autant qu'elles pourront entraver sa mission, et, dans le cas qu'il +trouve le peuple de Lataquie en fermentation, il pourra dire comme de +lui-même: «Le bruit constant au Caire est que l'expédition des Français +est terminée, et, sans l'échec arrivé à notre escadre, notre armée se +serait déjà retirée; mais qu'en attendant de nouvelles forces maritimes, +les ports de l'Égypte sont ouverts aux négocians musulmans, et que ceux +de Lataquie peuvent en toute sûreté y envoyer leur tabac, qui fait toute +leur richesse.» + +Le messager étant de retour d'Alep, le citoyen Mailly mettra +sur-le-champ à la voile, tâchera de n'aborder aucune terre et de s'en +retourner en droiture à Damiette, d'où il se rendra sur-le-champ près du +général en chef. + +Il mettra la même prudence à cacher ses dépêches pour le général en +chef, et, dans le cas où il se verrait forcé de les jeter à la mer ou +qu'elles seraient interceptées par les Anglais, son voyage ne sera +pas inutile sous le rapport des nouvelles, en prenant à Lataquie la +précaution de faire écrire en Arabe les nouvelles les plus saillantes, +et de les confier à son interprète ou de les cacher dans un ballot de +tabac. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798). + +_Au général Murat._ + +Si les Arabes que vous avez attaqués sont les mêmes qui ont assassiné +nos gens à Mansoura, mon intention est de les détruire. Faites-moi +connaître les forces qui vous seraient nécessaires à cet effet, et +étudiez la position qu'ils occupent; afin de pouvoir les attaquer, les +envelopper, et donner un exemple terrible au pays. + +J'imagine que, si vous avez fait la paix provisoirement avec eux, vous +aurez exigé des otages, des chevaux et des armes. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 fructidor an 6 (13 septembre 1798). + +_Au général Fugières._ + +J'espère qu'à l'heure qu'il est, citoyen général, vous aurez, de concert +avec le général Dugua, soumis le village de Soubat et exterminé ces +coquins d'Arabes. + +J'attends toujours des nouvelles de la réquisition des chevaux, qui +n'avance pas dans votre province. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 fructidor an 6 (14 septembre 1798). + +_Au général Murat._ + +Je vous répète que mon intention est de détruire les Arabes que vous +avez attaqués; c'est le fléau des provinces de Mansoura, de Kelioubeh et +de Garbieh. + +Le général Dugua doit, de concert avec le général Fugières, avoir +attaqué la partie de ces Arabes qui se trouve au village de Soubat; +envoyez reconnaître où se trouvent les Arabes que vous avez attaqués; +faites-moi connaître les forces dont vous aurez besoin, et l'endroit +d'où vous pourrez partir pour les attaquer avec succès, en tuer une +partie et prendre des otages, afin de s'assurer de leur fidélité. + +Faites reconnaître la route de Met-Kamao à Belbeys: vous ne devez pas, à +Met-Kamao, vous en trouver éloigné. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 fructidor an 6 (15 septembre 1798). + +_À l'adjudant-général Bribes._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 25 fructidor, où vous +me rendez compte de l'attaque qu'a essuyée le convoi d'Alexandrie à +Damanhour. Le commandant du convoi ne mérite aucun éloge, puisqu'il a +laissé prendre plusieurs bêtes chargées; il devait faire assez de haltes +pour ne rien laisser en arrière: le commandant du convoi eût mérité des +éloges, s'il l'eût amené sans avoir rien laissé prendre. + +Donnez la chasse à ces brigands; écrivez au général Marmont à Rosette. +Si vous avez besoin de lui, il s'y portera avec sa demi-brigade. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 fructidor an 6 (15 septembre 1798). + +_À l'ordonnateur Leroy._ + +Il est extrêmement ridicule, citoyen ordonnateur, que vous vous amusiez +à payer le traitement de table, quand la solde des matelots et le +matériel sont dans une si grande souffrance. Je vous prie de vous +conformer strictement à mon ordre, d'employer au matériel les trois +quarts de l'argent que je vous ai envoyé, et le quart seulement au +personnel de la marine. En faisant de si grands sacrifices pour la +marine, mon intention a été de mettre les trois frégates à même de +sortir le plus tôt possible, ainsi que les deux vaisseaux. + +Par votre lettre du 23, il est impossible de savoir si les deux neutres, +_l'Aimable Mariette_ et _l'Alexandre_ sont rentrés, ou non, dans le +port. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 30 fructidor an 6 (16 septembre 1798). + +_Au conseil d'administration de la soixante-neuvième demi-brigade._ + +J'ai reçu, citoyens, votre lettre du 21 fructidor; je me fais faire un +rapport sur la solde qui vous est due. + +L'armée, depuis son entrée en Égypte, a été soldée des mois de floréal, +prairial et messidor: elle se trouve encore arriérée des mois de +thermidor et fructidor. + +La division dont vous faisiez partie a, ainsi que vous, un arriéré +antérieur à floréal: conformément à ce qui a été mis à l'ordre du jour, +il y a près d'un mois, il faut que vous vous adressiez, pour tout ce qui +est antérieur à floréal, à l'ordonnateur en chef. + +Si, dans le rapport que le payeur général me fera, il est constaté que +vous ayez touché moins de paye que le reste de l'armée, je donnerai +sur-le-champ les ordres et je prendrai les mesures pour que vous soyez +mis au courant de paye de l'armée. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er jour complémentaire an 6 (17 septembre 1798). + +_À l'ordonnateur en chef._ + +J'avais ordonné qu'on payât quarante mille rations de biscuit au général +Desaix; ou n'en a, sur la lettre de voiture, compté que trente mille, +et, lorsque le biscuit est arrivé, il ne s'en est trouvé que vingt +mille. + +L'agent à Boulac doit avoir le reçu de celui qui a accompagné le convoi, +faites-le moi présenter: si vous ne mettez point d'ordre à cet abus, il +est impossible que l'armée existe. + +Si l'on continue cette friponnerie malgré la plus grande surveillance, +que sera-ce lorsque je serai en avant et qu'il y aura des envois +multipliés à faire? + +Les envoyés ont la friponnerie, lorsque l'ordonnateur donne l'ordre en +quintaux, d'envoyer, en quintaux du pays de soixante livres; mais ils ne +peuvent avoir cette pitoyable excuse par mon ordre, puisque je demandé +toujours par rations. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er jour complémentaire an 6 (17 septembre 1798). + +_Au général Kléber._ + +Un officier du génie, chargé des ordres du général Caffarelli, se rend à +Alexandrie pour activer autant qu'il sera possible les travaux de cette +place, surtout du côté de terre. + +Mourad Dey a été battu par Desaix, qui lui a pris cent cinquante barques +chargées de blé, d'effets, douze pièces de canon et quelques mameloucks: +nous sommes maîtres de toute l'Égypte. Mourad Bey, avec cinq à six cents +mameloucks et quelques Arabes, est entre le Fayoum et le désert: il va +se rendre dans les oasis ou en Barbarie. Dans ce dernier cas, il ne +passerait pas loin de la province du Bahhiré. + +J'ai donné ordre au général Marmont de se rendre à Rhamanieh, d'y +prendre le commandement des troupes de toute la province, pour être à +même, dans tous les cas, de protéger la navigation du Nil, celle du +canal, et la campagne d'Alexandrie. + +Ibrahim Bey est toujours à Gaza, d'où il promet et écrit beaucoup à ses +partisans. + +Notre fête ici sera fort belle. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 2e. jour complémentaire an 6 (18 septembre 1798). + +_Au même._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 26. Il est extrêmement +urgent de débarrasser Alexandrie de cette grande quantité de pèlerins: +qu'ils s'en aillent par terre à Derne, où ils pourront s'embarquer, ou +faites-les embarquer sur trois bons bâtimens et partir de suite. + +Une fois partis, il ne faut plus les laisser rentrer. Dans la saison où +nous nous trouvons, où il ne fait grand jour qu'a six heures du matin, +tous les bâtimens peuvent sortir à la barbe des Anglais. Forcez ceux qui +seront chargés des hommes dont vous voulez débarrasser votre place, à +sortir. + +Moyennant l'expédition que vous avez faite sur le village qui +s'était révolté, les choses changeront. Le général Marmont, avec +l'adjudant-général Bribes, se trouve avoir près de quinze cents hommes; +ce qui forme une colonne respectable, qui protégera l'arrivée des eaux à +Alexandrie. + +Ou me mande de Rosette qu'on a envoyé à Rahmanieh trois mille quintaux +de blé pour Alexandrie; j'en ai envoyé une grande quantité du Caire: si +la navigation était commode, il serait facile de pouvoir payer en blé ce +que nous devons à une grande partie du convoi. + +Le sévère blocus que veulent établir les Anglais ne produira aucun +résultat; les vents de l'équinoxe nous en feront bonne raison. J'imagine +que M. Hood veut tout bonnement se faire payer pour la sortie et pour +l'entrée, comme cela est arrivé quarante fois sur les côtes de Provence. +Je désirerais qu'il n'y eût plus de parlementaires, et que le commandant +des armes et l'ordonnateur de la marine cessassent enfin d'écrire des +lettres ridicules et qui n'ont point de but. Il est fort peu important +que les Anglais gardent prisonnier un commissaire, ou non: ces gens-là +me paraissent déjà assez orgueilleux de leur victoire, sans les enfler +encore davantage. Quand les circonstances vous feront croire nécessaire +de leur envoyer un parlementaire, qu'il n'y ait que vous qui écriviez. + +Mourad-Bey est toujours dans la même position entre le Fayoum et le +désert. Je me suis porté à Gizeh pour surveiller ses mouvemens. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er vendémiaire an 7 (22 septembre 1798). + +_À l'armée._ + +Soldats! + +Nous célébrons le premier jour de l'an 7 de la république. + +Il y a cinq ans, l'indépendance du peuple français était menacée: mais +vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de nos ennemis. + +Un an après, vous battiez les Autrichiens à Dego. + +L'année suivante, vous étiez sur le sommet des Alpes. + +Vous luttiez contre Mantoue il y a deux ans, et vous remportiez la +célèbre victoire de Saint-George. + +L'an passé, vous étiez aux sources de la Drave et de l'Isonzo, de retour +de l'Allemagne. + +Qui eût dit alors que vous seriez aujourd'hui sur les bords du Nil, au +centre de l'ancien continent? + +Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux +et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde. + +Soldats, votre destinée est belle, parce que vous êtes dignes de ce que +vous avez fait et de l'opinion que l'on a de vous. Vous mourrez avec +honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide, +ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de +l'admiration de tous les peuples. + +Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été +l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce +jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernemens +représentatifs; quarante millions de citoyens pensent à vous. Tous +disent: c'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devrons la paix +générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la +liberté civile. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 2 vendémiaire an 7 (23 septembre 1798). + +_Au général Dugua._ + +Il faut faire partir, citoyen général, le premier bataillon de la +soixante quinzième avec une chaloupe canonnière; mon aide-de-camp Duroc, +sur l'aviso _le Pluvier_, et le troisième bataillon de la seconde +d'infanterie légère, qui sont partis avant-hier, doivent être arrivés. + +J'attends, à chaque instant, des nouvelles de l'opération du général +Damas; s'il n'a que trois à quatre cents hommes, il est un peu faible. + +À Mit-el-Kouli, le lundi 1er complémentaire à neuf heures du matin, on a +égorgé quinze Français qui étaient sur un bateau qui venait de Damiette. +Les cinq villages qui sont immédiatement après Mit-el-Kouli, se sont +réunis pour cette opération. Les habitans de Mit-el-Kouli ont trois ou +quatre mauvaises pièces de canon; ils ont fait quelques retranchemens. +La première chose que vous aurez faite sans doute, aura été de vous +emparer de ces canons, détruire ces retranchemens et désarmer ces +villages: celui de Mit-el-Kouli a plus de quatre-vingts fusils. +J'imagine qu'à l'heure qu'il est, vous êtes arrivé à Damiette. Il faut +demander des otages dans tous les villages qui se sont mal comportés, et +avoir sur le lac Menzalé des djermes armées avec des pièces de 5 ou de +3. + +Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été +l'objet perpétuel des sollicitudes de nos compatriotes. Dans ce +jour, quarante millions de citoyens célèbrent l'ère des gouvernemens +représentatifs; quarante millions de citoyens pensent à vous. Tous +disent: c'est à leurs travaux, à leur sang, que nous devrons la paix +générale, le repos, la prospérité du commerce, et les bienfaits de la +liberté civile. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 2 vendémiaire an 7 (23 septembre 1798). + +_Au général Dugua._ + +Il faut faire partir, citoyen général, le premier bataillon de la +soixante quinzième avec une chaloupe canonnière; mon aide-de-camp Duroc, +sur l'aviso _le Pluvier_, et le troisième bataillon de la seconde +d'infanterie légère, qui sont partis avant-hier, doivent être arrivés. + +J'attends, à chaque instant, des nouvelles de l'opération du général +Damas; s'il n'a que trois à quatre cents hommes, il est un peu faible. + +À Mit-el-Kouli, le lundi 1er complémentaire à neuf heures du matin, on a +égorgé quinze Français qui étaient sur un bateau qui venait de Damiette. +Les cinq villages qui sont immédiatement après Mit-el-Kouli, se sont +réunis pour cette opération. Les habitans de Mit-el-Kouli ont trois ou +quatre mauvaises pièces de canon; ils ont fait quelques retranchemens. +La première chose que vous aurez faite sans doute, aura été de vous +emparer de ces canons, détruire ces retranchemens et désarmer ces +villages: celui de Mit-el-Kouli a plus de quatre-vingts fusils. +J'imagine qu'à l'heure qu'il est, vous êtes arrivé à Damiette. Il faut +demander des ôtages dans tous les villages qui se sont mal comportés, et +avoir sur le lac Menzalé des djermes armées avec des pièces de 5 ou de 3 +naître les canaux et pris des mesures pour soumettre la province. + +Vous aurez vu, par ma lettre d'hier, différentes mesures que je vous ai +prescrites concernant le désarmement, et pour prendre des ôtages dans +les différens villages révoltés. + +Faites passer dans le lac Menzalé quatre où cinq djermes armées de +canon, que vous avez à Damiette, et, si vous pouvez, une chaloupe +canonnière; enfin, armez le plus de bateaux que vous pourrez, pour être +entièrement maître du lac. Tâchez d'avoir Hassan-Thoubar dans vos mains, +et pour cela faire, employez la ruse s'il le faut. + +Sur-le-champ, faites partir une forte colonne pour s'emparer +d'El-Menzalé; faites-en partir une autre pour accompagner le général +Andréossi, et s'emparer de toutes les îles du lac. J'imagine que vous +aurez donné une leçon sévère au gros village de Mit-el-Kouli. Mon +intention est qu'on fasse tout ce qui est nécessaire pour être +souverainement maître du lac de Menzalé, et dussiez-vous y faire marcher +toute votre division, il faut que le général Andréossi arrive à Peluse. + +Je vous ai écrit, dans une de mes lettres, de faire une proclamation; +faites-la répandre avec profusion dans le pays. + +Il faut faire des exemples sévères, et comme votre division ne peut pas +être destinée à rester dans les provinces de Damiette et de Mansoura, il +faut profiter du moment pour les soumettre entièrement, et pour cela il +faut le désarmement, des têtes coupées et des ôtages. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 vendémiaire an 7 (25 septembre 1798). + +_Au général Dupuy._ + +Vu les intelligences que la femme d'Osman-Bey a continué d'avoir avec le +camp de Mourad-Bey, et, vu aussi l'argent qu'elle y a fait, et voulait +encore y faire passer, j'ordonne que la femme d'Osman-Bey restera en +prison jusqu'à ce qu'elle ait versé dans la caisse du payeur de l'armée +dix mille talaris. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 4 vendémiaire an 7 (25 septembre 1798). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je vous prie d'envoyer chez les marchands de café, les Cophtes et les +marchands de Damas, des gardes, si dans la journée de demain ils n'ont +pas payé ce qu'ils doivent de leur contribution. + +Si la femme de Mourad-Bey n'a pas versé dans la journée de demain les +huit mille talaris qu'elle doit, sa contribution sera portée a dix mille +talaris. + +Sur les quinze mille talaris imposés sur le Saga, il n'en a encore été +perçu que mille cinquante-cinq; il en reste treize mille neuf cent +quarante-cinq. Trois mille neuf cent quarante-cinq seront versés dans la +journée de demain, et les dix mille restant, mille par jour. + +Faites verser dans la caisse du payeur, dans la journée d'aujourd'hui, +l'argent que vous auriez des cotons, café, des morts sans héritiers ou +de tout autre objet. Le Caire se trouve absolument dépourvu de fonds, et +l'armée a déjà de grands besoins. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 5 vendémiaire an 7 (26 septembre 1798). + +_Au général Dugua._ + +Soit par terre, soit par le canal, il faut absolument, citoyen général, +parvenir à Menzalé; faites-y marcher votre avant-garde en la renforçant +de ce que vous jugerez nécessaire; je désire qu'elle prenne position à +Menzalé. En réunissant la quantité de bateaux nécessaires pour pouvoir +se porter rapidement soit à Damiette, soit à Salahieh, soit à Mansoura, +essayez de prendre par la ruse Hassan-Thoubar, et, si jamais vous le +tenez, envoyez-le moi au Caire. Désarmez le plus que vous pourrez; +n'écoutez point ce qu'ils pourraient vous dire, que, par le désarmement, +vous les exposez aux incursions des Arabes: tous ces gens-là +s'entendent; surtout il faut que le village de Mit-el-Kouli vous +fournisse au moins cent armes et des pièces de canon: ils les ont +cachées; mais je suis sûr qu'ils en ont. Concertez-vous avec le général +Vial pour faire désarmer Damiette et faire arrêter les hommes suspects. + +Prenez des ôtages, exigez que les villages vous remettent leurs fusils, +tâchez d'avoir leurs canons, et faites entrer dans le lac de Menzalé des +djermes armées ou armées de leurs bateaux. + +Envoyez un officier de génie à Menzalé, afin de bien établir sa position +par rapport a Damiette, à Mansoura et surtout à Salahieh. + +Faites faire des reconnaissances le long de la mer à droite et à gauche +jusqu'au cap Bourlos d'un côté, et aussi loin que vous pourrez de +l'autre. + +Ordonnez aussi que les troupes soient désarmées. Je vous ai envoyé une +djerme armée, _la Carniole_; vous devez en avoir deux à Damiette. Je +vous ai envoyé deux avisos; il y avait une chaloupe canonnière; et cela +fait six bâtimens armés. BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 vendémiaire an 7 (27 septembre 1798). + +_Au général Dupuis._ + +Faites couper la tête aux deux espions et faites-les promener dans la +ville avec un écriteau pour faire connaître que ce sont des espions du +pays. Faites connaître à l'aga que je suis très-mécontent des propos que +l'on tient dans la ville contre les chrétiens. Il doit y avoir en ce +moment des ôtages de Menouf à la citadelle. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 vendémiaire an 7 (2 octobre 1798). + +_Au commandant de la Caravelle._ + +J'ai reçu la lettre que vous vous êtes donné la peine de m'écrire. +J'ai appris avec peine que vous aviez éprouvé à Alexandrie quelques +désagrémens. J'ai donné les ordres au Caire pour que tout votre monde +vous rejoignît. Tenez-vous prêt a partir a l'époque à laquelle vous +aviez l'habitude de quitter Alexandrie. Faites-moi connaître le temps où +vous comptez partir; j'en profiterai pour vous donner des dépêches pour +la Porte. + +Croyez aux sentimens d'estime, et au désir que j'ai de vous être +agréable. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 vendémiaire an 7 (4 octobre 1798). + +_Au général Kléber._ + +Le général Caffarelli, citoyen général, m'a fait connaître votre désir. + +Je suis extrêmement fâché de votre indisposition: j'espère que l'air +du Nil vous fera du bien, et, sortant des sables d'Alexandrie, vous +trouverez peut-être notre Égypte moins mauvaise qu'on peut le croire +d'abord. Nous avons eu différentes affaires avec les Arabes de Scharkieh +et du lac Menzalé: ils'ont été battus à Damette et avant-hier à +Mit-Kamar. + +Desaix a été jusqu'à Syouth: il a poussé les mameloucks dans le désert; +une partie d'eux a gagné les oasis. + +Ibrahim-Bey est à Gaza: il nous menace d'une invasion; il n'en fera +rien; mais nous qui ne menaçons pas, nous pourrons bien le déloger de +là. + +Croyez au désir que j'ai devons voir promptement rétabli, et au prix que +j'attache à votre estime et à votre amitié. Je crains que nous ne soyons +un peu brouillés: vous seriez injuste si vous doutiez de la peine que +j'en éprouverais. + +Sur le sol de l'Égypte, les nuages, lorsqu'il y en a, passent dans six +heures; de mon côté, s'il y en avait, ils seraient passés dans trois: +l'estime que j'ai pour vous est au moins égale à celle que vous m'avez +témoignée quelquefois. + +J'espère vous voir sous peu de jours au Caire, comme vous le mande le +général Caffarelli. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 24 vendémiaire an 7 (15 octobre 1798). + +_Au général Fugières._ + +Il est nécessaire, citoyen général, que vous portiez le plus grand +respect au village de Tenta, qui est un objet de vénération pour les +Mahométans. Il faut surtout éviter de faire tout ce qui pourrait leur +donner lieu de se plaindre que nous ne respectons pas leur religion et +leurs moeurs. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 25 vendémiaire an 7 (15 octobre 1798). + +_Au même._ + +J'ai appris avec peine, citoyen général, ce qui est arrivé à Tenta: je +désire que l'on respecte cette ville, et je regarderais comme le plus +grand malheur qui pût arriver, que de voir ravager ce lieu saint aux +yeux de tout l'Orient. J'écris aux habitans de Tenta, et je vais faire +écrire par le divan général: je désire que tout se termine par la +négociation. + +Quant aux Arabes, tâchez de les faire se soumettre et qu'ils vous +donnent des ôtages: écrivez leur à cet effet, et, s'ils ne se soumettent +pas, tâchez de leur faire le plus de mal que vous pourrez. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 vendémiaire an 7 (17 octobre 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Citoyens directeurs, je vous fais passer le détail de quelques combats +qui ont eu lieu à différentes époques et en différens lieux contre les +mameloucks, diverses tribus d'Arabes, et quelques villages révoltés. + +_Combat de Rémeryeh._ + +Le général de brigade Fugières, avec un bataillon de la dix-huitième +demi-brigade, est arrivé à Menouf dans le Delta, le 28 thermidor, pour +se rendre à Mehalleh-el-kébyr, capitale de la Gharbyéh. Le village de +Rémeryeh lui refusa le passage. Après une heure de combat, il repoussa +les ennemis dans le village, les investit, les força, en tua deux cents, +et s'empara du village. Il perdit trois hommes, et eut quelques blessés. +Le citoyen Chênet, sous-lieutenant de la dix-huitième, s'est distingué. + +_Combat de Djémyleh._ + +Le général Dugua envoya, le premier jour complémentaire, le général +Damas, avec un bataillon de la soixante-quinzième, reconnaître le canal +d'Achmoun, et soumettre les villages qui refusaient obéissance. Arrivé +au village de Djémyleh, un parti d'Arabes, réuni aux fellahs ou +habitans, attaqua nos troupes. Les dispositions furent bientôt faites, +et les ennemis repoussés. Le chef de bataillon du génie, Cazalès, s'est +spécialement distingué. + +_Combat de Myt-Qamar._ + +Les Arabes de Derneh occupaient le village de Doundeh; environnés +de tous côtés par l'inondation, ils se croyaient inexpugnables, et +infestaient le Nil par leurs pirateries et leurs brigandages. Les +généraux de brigade, Murat et Lanusse, eurent ordre d'y marcher, et +arrivèrent le 7 vendémiaire. Les Arabes furent dispersés après une +légère fusillade. Nos troupes les suivirent pendant cinq lieues, ayant +de l'eau jusqu'à la ceinture. Leurs troupeaux, chameaux, et effets, sont +tombés en notre pouvoir. Plus de deux cents de ces misérables ont été +tués ou noyés. Le citoyen Niderwood, adjoint à l'état-major, s'est +distingué dans ce combat. + +Les Arabes sont à l'Égypte ce que les Barbets sont au comté de Nice; +avec cette grande différence qu'au lieu de vivre dans les montagnes +ils sont tous à cheval, et vivent au milieu des déserts. Ils pillent +également les Turcs, les Égyptiens et les Européens. Leur férocité est +égale à la vie misérable qu'ils mènent, exposés des jours entiers, dans +des sables brûlans, à l'ardeur du soleil, sans eau pour s'abreuver. Ils +sont sans pitié et sans foi. C'est le spectacle de l'homme sauvage le +plus hideux qu'il soit possible de se figurer. + +Le général Desaix est parti du Caire le 8 fructidor, pour se rendre dans +la Haute-Égypte, avec une flottille de deux demi-galères, et six avisos. +Il a remonté le Nil, et est arrivé à Benéçouef le 14 fructidor. Il mit +pied à terre, et se porta par une marche forcée à Behnéce, sur le canal +de Joseph. Mourad-Bey évacua à son approche. Le général Desaix prit +quatorze barques chargées de bagage, de tentes, et quatre pièces de +canon. + +Il rejoignit le Nil le 21 fructidor, et arriva à Acyouth le 29 +fructidor, se trouvant alors à plus de cent lieues du Caire, poussant +devant lui la flottille des beys, qui se réfugia du côté de la +cataracte. + +Le cinquième jour complémentaire, il retourna à l'embouchure du canal +de Joseph. Après une navigation difficile et pénible, il arriva le 12 +vendémiaire à Behnéce. + +Le 14 et le 15, il y eut diverses escarmouches qui préludèrent à la +journée de Sédyman. + +_Bataille de Sédyman._ + +Le 16, à la pointe du jour, la division du général Desaix se mit en +marche, et se trouva bientôt en présence de l'armée de Mourad-Bey, forte +de cinq à six mille chevaux, la plus grande partie Arabes, et un corps +d'infanterie qui gardait les retranchements de Sédyman, où il avait +quatre pièces de canon. + +Le général Desaix forma sa division, toute composée d'infanterie, en +bataillon carré qu'il fit éclairer par deux petits carrés de deux cents +hommes chacun. + +Les mameloucks, après avoir longtemps hésité, se décidèrent, et +chargèrent, avec d'horribles cris et la plus grande valeur, le petit +peloton de droite que commandait le capitaine de la vingt-unième, +Valette. Dans le même temps, ils chargèrent la queue du carré de +la division, où était la quatre-vingt-huitième, bonne et intrépide +demi-brigade. + +Les ennemis sont reçus partout avec le même sang-froid. Les chasseurs +de la vingt-unième ne tirèrent qu'à dix pas, et croisèrent leurs +baïonnettes. Les braves de cette intrépide cavalerie vinrent mourir +dans, le rang, après avoir jeté masses et haches d'armes, fusils, +pistolets, à la tête de nos gens. Quelques-uns, ayant eu leurs chevaux +tués, se glissèrent le ventre contre terre pour passer sous les +baïonnettes, et couper les jambes de nos soldats; tout fut inutile: ils +durent fuir. Nos troupes s'avancèrent sur Sédyman, malgré quatre pièces +de canon, dont le feu était d'autant plus dangereux que notre ordre +était profond; mais le pas de charge fut comme l'éclair, et les +retranchemens, les canons et les bagages, nous restèrent. + +Mourad-Bey a eu trois beys tués, deux blessés, et quatre cents hommes +d'élite sur le champ de bataille; notre perte se monte à trente-six +hommes tués et quatre-vingt-dix blessés. + +Ici, comme à la bataille des Pyramides, les soldats ont fait un butin +considérable. Pas un mamelouck sur lequel on n'ait trouvé quatre ou cinq +cents louis. + +Le citoyen Conroux, chef de la soixante-unième, a été blessé; les +citoyens Rapp, aide-de-camp du général Desaix, Valette, et Sacro, +capitaines de la vingt-unième, Geoffroy, de la soixante-unième, +Géromme, sergent de la quatre-vingt-huitième, se sont particulièrement +distingués. + +Le général Friant a soutenu dans cette journée la réputation qu'il avait +acquise en Italie et en Allemagne. + +Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Robin, +chef de la vingt-unième demi-brigade. J'ai avancé les différens +officiers et soldats qui se sont distingués. Je vous en enverrai l'état +par la première occasion. + +BONAPARTE. + + + + +Le 26 vendémiaire an 6 (17 octobre 1798). + +_Au citoyen Barré, capitaine de frégate._ + +J'ai reçu, citoyen, le travail sur les passes d'Alexandrie, que vous +m'avez envoyé. Vous avez dû depuis vous confirmer davantage dans les +sondes que vous aviez faites. Je vous prie de me répondre à la question +suivante: + +Si un bâtiment de soixante-quatorze se présente devant le port +d'Alexandrie, vous chargez-vous de le faire entrer? + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 vendémiaire an 7 (17 octobre 1798). + +_Au général Marmont._ + +L'intrigant Abdalon, intendant de Mourad-Bey, est passé il y a trois +jours à Chouara avec trente Arabes; on croit qu'il se rend dans les +environs d'Alexandrie: je désirerais que vous pussiez le faire prendre; +je donnerais bien 1,000 écus de sa personne; ce n'est pas qu'elle les +vaille; mais ce serait pour l'exemple: c'est le même qui était à bord +de l'amiral anglais. Si l'on pouvait parler à des Arabes, ces gens-là +feraient beaucoup de choses pour 1,000 sequins. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 brumaire an 7 (23 octobre 1798). + +_Au même._ + +Nous avons eu hier et avant-hier beaucoup de tapage ici: mais tout est +aujourd'hui tranquille. Le général Dupuy a été tué dans une rue, au +premier moment de la révolte; Sullowski a été tué hier matin: j'ai été +obligé de faire tirer des bombes et des obus sur la grande mosquée, +pour soumettre un quartier qui s'était barricadé: cela a fait un effet +très-considérable. Plus de quinze obus sont entrés dans la mosquée. Nous +avons eu en différens points quarante ou cinquante hommes de tués. La +ville a eu une bonne leçon, dont elle se souviendra long-temps, je +crois. + +J'ai reçu votre lettre du 26. Faites-nous passer le plus d'artillerie +que vous pourrez: je vous ai demandé quelques pièces de 24 et quelques +mortiers; il serait bien essentiel qu'il nous en arrivât. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 brumaire an 7 (27 octobre 1798). + +_Au général Reynier._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 4 brumaire, avec différens +extraits des lettres du général Lagrange. Vous devez avoir reçu un +convoi avec des cartouches et quatre pièces de canon, dont deux pour +votre équipage de campagne, deux pour Salahieh, dans le cas que +l'équipage par eau tardât à y arriver. La tranquillité est parfaitement +rétablie au Caire. Notre perte se monte exactement à huit hommes tués +dans les différens combats, vingt-cinq hommes malades qui, revenant de +votre division, ont été assassinés en route, et une vingtaine d'autres +personnes de différentes administrations et de différens corps, +assassinées isolément. Les révoltés ont perdu un couple de milliers +d'hommes. Toutes les nuits nous faisons couper une trentaine de têtes et +beaucoup de celles des chefs: cela, je crois, leur servira d'une bonne +leçon. + +Ibrahim-Bey ne tardera pas, je crois, à se jeter dans le désert. Si +quelques Arabes ont été le joindre, cela a été pour lui porter du blé +et autres provisions. Il paraît qu'il y a à Gaza une grande disette. +Au reste, si nous pouvions être prévenus à temps, il n'échapperait que +difficilement. + +Pour le moment, tenez-vous concentré à Salahieh et à Belbeis; punissez +les différentes tribus arabes qui se sont révoltées contre vous; tâchez +d'en obtenir des chevaux et des ôtages; faites activer, par tous les +moyens possibles, les travaux de Belbeis, afin que l'on puisse +y confier, d'ici à quelques jours, quelques pièces de canon; +approvisionnez Salahieh le plus qu'il vous sera possible. La meilleure +manière de punir les villages qui se sont révoltés, c'est de prendre le +scheick El-Beled et de lui faire couper le cou, car c'est de lui que +tout dépend. + +Le général Andréossi est reparti de Peluse le 28; il y a trouvé de +très-belles colonnes et quelques camées. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 brumaire an 7 (27 octobre 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Le 30 vendémiaire, à la pointe du jour, il se manifesta quelques +rassemblemens dans la ville du Caire. + +À sept heures du matin, une populace nombreuse s'assembla à la porte du +cadhi, Ibrahim Ehctem Efendy, homme respectable par son caractère et ses +moeurs. Une députation de vingt personnes des plus marquantes se rendit +chez lui, et l'obligea à monter à cheval, pour, tous ensemble, se rendre +chez moi. On partait, lorsqu'un homme de bon sens observa au cadhi que +le rassemblement était trop nombreux et trop mal composé pour des +hommes qui ne voulaient que présenter une pétition. Il fut frappé de +l'observation, descendit de cheval, et rentra chez lui. La populace +mécontente tomba sur lui et sur ses gens à coups de pierre et de bâton +et ne manqua pas cette occasion pour piller sa maison. + +Le général Dupuy, commandant la place, arriva sur ces entrefaites; +toutes les rues étaient obstruées. + +Un chef de bataillon turc, attaché à la police, qui venait deux cents +pas derrière, voyant le tumulte et l'impossibilité de le faire cesser +par douceur, tira un coup de tromblon. La populace devint furieuse; le +général Dupuy la chargea avec son escorte, culbuta tout ce qui était +devant lui, s'ouvrit un passage. Il reçut sous l'aisselle un coup de +lance qui lui coupa l'artère: il ne vécut que huit minutes. + +Le général Bon prit le commandement. Les coups de canon d'alarme furent +tirés; la fusillade s'engagea dans toutes les rues; la populace se mit +à piller les maisons des riches. Sur le soir, toute la ville se trouva +à-peu-près tranquille, hormis le quartier de la grande mosquée, où se +tenait le conseil des révoltés, qui en avaient barricadé les avenues. + +À minuit, le général Dommartin se rendit avec quatre bouches à feu +sur une hauteur, entre la citadelle et la qoubbeh, qui domine à cent +cinquante toises la grande mosquée. Les Arabes et les paysans marchaient +pour secourir les révoltés. Le général Lannes fit attaquer par le +général Vaux quatre à cinq mille paysans qui se sauvèrent plus vite +qu'ils n'auraient voulu; beaucoup se noyèrent dans l'inondation. + +À huit heures du matin, j'envoyai le général Dumas avec de la cavalerie +battre la plaine. Il chassa les Arabes au-delà de la qoubbeh. + +À deux heures après midi, tout était tranquille hors des murs de la +ville. Le divan, les principaux scheicks, les docteurs de la loi, +s'étant présentés aux barricades du quartier de la grande mosquée, les +révoltés leur en refusèrent l'entrée; on les accueillit à coups de +fusil. Je leurs fis répondre à quatre heures par les batteries de +mortiers de la citadelle, et les batteries d'obusiers du général +Dommartin. En moins de vingt minutes de bombardement, les barricades +furent levées, le quartier évacué, la mosquée entre les mains de nos +troupes, et la tranquillité fut parfaitement rétablie. + +On évalue la perte des révoltés de deux mille à deux mille cinq cents +hommes; la nôtre se monte à seize hommes tués en combattant, un convoi +de vingt-un malades revenant de l'armée, égorgés dans une rue, et à +vingt hommes de différens corps et de différens états. + +L'armée sent vivement la perte du général Dupuy, que les hasards de la +guerre avaient respecté dans cent occasions. + +Mon aide-de-camp Sullowsky allant, à la pointe du jour, le premier +brumaire, reconnaître les mouvemens qui se manifestaient hors la ville, +a été à son retour attaqué par toute la populace d'un faubourg; son +cheval ayant glissé, il a été assommé. Les blessures qu'il avait reçues +au combat de Salahieh n'étaient pas encore cicatrisées; c'était un +officier de la plus grande espérance. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 brumaire an 7 (30 octobre 1798). + +_Au citoyen Braswich, chancelier interprète._ + +Vous vous embarquerez, citoyen, avec Ibrahim-Aga; vous vous rendrez +avec lui à bord de la caravelle. Vous tâcherez de prendre tous les +renseignemens possibles sur notre situation avec la Porte, et sur celle +de notre ambassadeur à Constantinople et de l'ambassadeur ottoman à +Paris. + +Vous ferez connaître à l'officier qui commande la flottille turque le +désir que j'aurais qu'il m'envoyât au Caire un officier distingué, pour +conférer avec lui d'objets importans; que si les Anglais ne les laissent +pas entrer à Alexandrie, ni à Rosette, il peut envoyer une frégate à +Damiette, et que j'en profiterai pour écrire à Constantinople des choses +également avantageuses aux deux puissances. + +Je compte, pour cette mission importante, sur votre zèle et sur votre +capacité. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 brumaire an 7 (30 octobre 1798). + +_Au général commandant à Alexandrie._ + +Vous ferez sortir, citoyen général, deux parlementaires, l'un sera le +canot de la caravelle, sur lequel seront embarqués le turc Ibrahim Aga +et le citoyen Braswich, qui s'habillera à la turque, s'il ne l'est pas. + +Le second portera un officier de terre. + +Vous ferez commander le canot par un officier intelligent qui puisse +tout observer sans se mêler de rien. + +Ces deux parlementaires sortiront en même temps du port: l'un portera +pavillon tricolore et pavillon blanc; l'autre pavillon turc et pavillon +blanc. + +Sortis du port, le parlementaire français ira aborder l'amiral anglais; +le parlementaire turc ira aborder l'amiral turc. + +Vous écrirez à l'amiral anglais une lettre, dans laquelle vous lui direz +que vous vous êtes empressé d'envoyer au Caire la lettre qu'il vous a +écrite le 19 octobre; que la caravelle qui est à Alexandrie étant à la +disposition du pacha d'Égypte, elle suivra les ordres que lui donnera +ledit pacha; que celui-ci ayant jugé à propos d'envoyer un de ses +officiers a bord de l'amiral turc, avant de donner ledit ordre, vous +avez autorisé la sortie du parlementaire qui porte la chaloupe de la +caravelle. + +Vous aurez soin qu'aucun individu de la caravelle ne s'embarque sur son +parlementaire, hormis les rameurs, qui devront être matelots. + +L'officier de terre que vous enverrez à bord de l'amiral anglais se +comportera avec la plus grande honnêteté: il remettra à l'amiral, comme +par hasard, quelques journaux d'Égypte, et cherchera à tirer toutes les +nouvelles possibles du continent. Il lui dira que je l'ai spécialement +chargé de lui offrir tous les rafraîchissemens dont il pourrait avoir +besoin. + +Dans la nuit, le général Murat partira avec une partie de la +soixante-quinzième; il se rendra à Rahmanieh, de là à Rosette, et de +là à Aboukir ou à Alexandrie. Je juge cet accroissement de forces +nécessaire pour vous mettre à même de vous opposer à toutes les +entreprises que pourraient former les ennemis. Je fais disposer d'autres +bâtimens pour vous envoyer d'autres troupes, et m'y transporter +moi-même, si les nouvelles que je recevrai demain me le font penser +nécessaire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 14 brumaire an 7 (4 novembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +Je reçois, citoyen général, vos lettres des 6 et 7. Puisque les Anglais +ne tentaient leur descente qu'avec une vingtaine de chaloupes, il était +évident qu'ils ne pouvaient débarquer que huit ou neuf cents hommes: +c'eût donc été une bonne affaire de les laisser débarquer, vous nous +auriez envoyé quelque colonel anglais prisonnier, qui nous aurait donné +quelques nouvelles du continent. + +Il est bien évident que les Anglais ne veulent tenter leur débarquement +à Aboukir qu'en conséquence de quelque projet mal ourdi, où Mourad-Bey, +ou de nombreuses cohortes d'Arabes, ou peut-être même des habitans, +devaient combiner leurs mouvemens avec le leur. Puisque rien de tout +cela n'est arrivé et que cependant ils tentaient de débarquer, c'était +une bonne occasion dont on pouvait profiter. J'espère toujours que si le +9 ils ont voulu descendre, vous aurez eu le temps de vous préparer: vous +pourrez les attirer dans quelque embuscade et leur faire un bon nombre +de prisonniers. + +Quant au fort d'Aboukir, ayant une enceinte et un fossé, il est à +l'abri d'un coup de main, quand même les Anglais auraient effectué leur +débarquement: cent hommes s'y renfermeraient dans le temps que l'on +marcherait d'Alexandrie et de Rosette pour écraser les Anglais. + +J'ai reçu des nouvelles de Constantinople: la Porte se trouve dans une +position très-critique, et il s'en faut beaucoup qu'elle soit contre +nous. L'escadre russe a demandé le passage par le détroit; la Porte le +lui a refusé avec beaucoup de décision. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 19 brumaire an 7 (9 novembre 1798). + +_À son excellence le grand-visir._ + +J'ai eu l'honneur d'écrire à votre excellence le 13 messidor, à mon +arrivée à Alexandrie; je lui ai écrit également le 5 fructidor par +un bâtiment que j'ai expédié exprès de Damiette; je n'ai reçu aucune +réponse à ces différentes lettres. + +Je réitère cette troisième lettre pour faire connaître à votre +excellence l'intention de la république française de vivre en bonne +intelligence avec la sublime Porte. La nécessité de punir les mameloucks +des insultes qu'ils n'ont cessé de faire au commerce français, nous a +conduits en Égypte, tout comme, à différentes époques, la France a dû +faire la même chose pour punir Alger et Tunis. + +La république française est, par inclination comme par intérêt, amie +du sultan, puisqu'elle est l'ennemie de ses ennemis; elle s'est +positivement refusée à entrer dans la coalition qui a été faite avec les +deux empereurs contre la Sublime Porte: les puissances qui se sont déjà +précédemment partagé la Pologne ont le même projet contre la Turquie. +Dans les circonstances actuelles la Sublime Porte doit voir l'armée +française comme une amie qui lui est dévouée et qui est toute prête à +agir contre ses ennemis. + +Je prie votre excellence de croire que personnellement je désire +concourir et employer mes moyens et mes forces à faire quelque chose qui +soit utile au sultan, et puisse prouver à votre excellence l'estime et +la considération avec laquelle je suis, + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 brumaire an 7 (11 novembre 1798). + +_Au général Menou._ + +S'il se présentait, citoyen général, une ou deux frégates turques pour +entrer dans le port d'Alexandrie, vous devez les laisser entrer. S'il se +présentait plusieurs bâtimens de guerre turcs pour entrer dans le port +d'Alexandrie, vous ferez connaître à celui qui les commande qu'il est +nécessaire que vous me fassiez part de sa demande; vous pourrez même +l'engager à envoyer quelqu'un au Caire, et, s'il persistait, vous +emploierez la force pour l'empêcher d'entrer. + +Si une escadre turque vient croiser devant le port et qu'elle communique +directement avec vous, vous serez à même de prendre toute espèce +d'information: vous lui ferez toute sorte d'honnêtetés. + +Si elle ne communique avec nous que par des parlementaires anglais, vous +ferez connaître à celui qui la commande combien cela est indécent et +contraire au respect que l'on doit à la dignité du sultan, et vous +l'engagerez à communiquer avec vous directement sans parlementaire +anglais, lui faisant connaître que vous regarderez comme nulles toutes +les lettres qui vous viendront par les parlementaires anglais. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 brumaire an 7 (16 novembre 1798). + +_Au citoyen Guibert, lieutenant des guides._ + +Vous vous rendrez, citoyen, à Rosette, en vous embarquant de suite sur +_la Diligence_. Vous remettrez les lettres ci-jointes, au général Menou; +vous aurez avec vous un Turc nommé Mohammed-Tehaouss, lieutenant de la +caravelle qui est à Alexandrie. + +Vous vous embarquerez à Rosette sur un canot parlementaire, que le +contre-amiral Perrée vous fournira. Vous vous rendrez à bord de l'amiral +anglais avec votre Turc, qui remettra une lettre dont il est porteur à +l'officier qui commande la flottille turque. + +Vous resterez quelques heures avec l'amiral anglais: vous lui remettrez +sans prétention les différens journaux égyptiens et les numéros de la +décade; vous tâcherez qu'il vous remette les journaux qu'il pourrait +avoir reçus d'Europe; vous laisserez échapper dans la conversation que +je reçois souvent des nouvelles de Constantinople par terre. S'il vous +parle de l'escadre russe qui assiége Corfou, vous lui laisserez d'abord +dire tout ce qu'il voudra, après quoi vous lui direz que j'ai des +nouvelles en date de vingt jours de Corfou; vous lui ferez sentir que +vous ne croyez pas à la présence de l'escadre russe devant Corfou, parce +que, si les Russes avaient des forces dans ces mers, ils ne seraient pas +assez dupes de ne pas être devant Alexandrie; vous lui direz, comme par +inadvertance, qu'il attribuera facilement à votre jeunesse, que, depuis +les premiers jours de septembre, tous les jours, je fais partir un +officier pour la France; que plusieurs de mes aides-de-camp ont été +expédiés, et entre autres, mon frère, que vous direz parti depuis +vingt-cinq jours. S'il vous demande d'où ils partent, vous direz que +vous ne savez pas d'où tous sont partis; mais que, pour mon frère, il +est parti d'Alexandrie. + +Vous leur demanderez des nouvelles de la frégate _la Justice_, sur +laquelle vous direz avoir un cousin; vous demanderez où elle se trouve: +s'il ne la connaissait pas, vous la lui désigneriez comme une de celles +qui s'en sont allées avec l'amiral Villeneuve. + +Vous leur direz que je suis dans ce moment-ci à Suez et que vous croyez +que vous me trouverez de retour; vous lui direz, mais très-légèrement, +que vous croyez qu'il est arrivé un très-grand nombre de bâtimens à +Suez, venant de l'Île de France. + +Vous lui direz que le premier parlementaire qu'il aurait à m'envoyer, je +désirerais qu'il vînt à Rosette, et que j'avais donné l'ordre qu'il vînt +au Caire, et que, dans ce cas, je désirerais qu'il nommât quelqu'un qui +eût sa confiance et qui fût intelligent. + +Vous lui direz également que, s'ils ont de la difficulté à faire de +l'eau ou qu'ils aient difficilement des choses qui puissent leur être +agréables, vous savez que mon intention est de les leur faire fournir; +vous leur raconterez que devant Mantoue, sachant que le maréchal de +Wurmser avait une grande quantité de malades, je lui avais envoyé +beaucoup de médicamens, générosité qui avait beaucoup étonné le vieux +maréchal; que je lui faisais passer tous les jours six paires de boeufs +et toutes sortes de rafraîchissemens; que j'avais été très-satisfait de +la manière dont ils avaient traité nos prisonniers. + +Enfin, vous rentrerez à Rosette avec votre Turc sans toucher Alexandrie. +Si le contre-amiral Perrée préférait vous faire partir d'Aboukir sur la +chaloupe de _l'Orient_, vous vous y rendriez. + +Vous reviendriez à Aboukir, et de là à Rosette, et descendrez avec votre +Turc au quartier-général. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 brumaire an 7 (16 novembre 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous fais passer la note des combats qui ont eu lieu à différentes +époques et sur différens points de l'armée. + +Les Arabes du désert de la Lybie harcelaient la garnison d'Alexandrie. +Le général Kléber leur fit tendre une embuscade; le chef d'escadron +Rabasse, à la tête de cinquante hommes du quatorzième de dragons, les +surprit le 5 thermidor et leur tua quarante-trois hommes. + +À la sollicitation de Mourad-Bey et des Anglais, les Arabes s'étaient +réunis et avaient fait une coupure au canal d'Alexandrie, pour empêcher +les eaux d'y arriver. Le chef de brigade Barthélémy, à la tête de six +cents hommes de la soixante-neuvième, cerna le village de Birk et +Glathas, la nuit du 27 fructidor, tua plus de deux cents hommes, pilla +et brûla le village. Ces exemples nécessaires rendirent les Arabes +plus sages, et, grâces aux peines et à l'activité de la quatrième +d'infanterie légère, les eaux sont arrivées, le 14 brumaire, à +Alexandrie en plus grande abondance que jamais. Il y en a pour deux ans. +Le canal nous a servi à approvisionner de blé Alexandrie, et à faire +venir nos équipages d'artillerie à Djyzéh. + +Le général Andréossi, après différens combats sur le lac Menzaléh, est +arrivé, le 29 vendémiaire, sur les ruines de Peluse. Il y a trouvé +plusieurs antiques, entre autres un fort beau camée; il y a dressé la +carte de ce lac et de ses sondes avec la plus grande exactitude. Nous +avons dans ce moment beaucoup de bâtimens armés dans ce lac. Il ne reste +plus que deux branches, celle d'Ommfaredje et celle de Dybéh, peu de +traces de celle de Peluse. + +Deux jours après que la populace du Caire se fut révoltée, les Arabes +accoururent de différens points du désert, et se réunirent devant +Belbeis. Le général Reynier les repoussa partout; un seul coup de canon +à mitraille en tua sept: après différens petits combats ils disparurent, +et quelque temps après se sont soumis. + +Quelques djermes, chargées de chevaux nous appartenant, ont été pillées +par les habitans du village de Ramleh, et deux dragons ont été tués. Le +général Murat s'y est porté, a cerné le village, et a tué une centaine +d'hommes. + +Le général Lanusse, instruit que le célèbre Abouché'ir, un des +principaux brigands du Delta, était à Kafr-Khaïr, l'a surpris la nuit du +29 vendémiaire, a cerné sa maison, l'a tué, lui a pris trois pièces de +canon, quarante fusils, cinquante chevaux, et beaucoup de subsistances. + +Les Anglais, avec quinze chaloupes canonnières et quelques petits +bâtimens, se sont approchés du fort d'Aboukir, les 3, 4, 6 et 7 +brumaire. Ils ont eu plusieurs chaloupes coulées bas: l'ordre était +donné de les laisser débarquer; ils ne l'ont pas osé faire. Ils doivent +avoir perdu quelques hommes; nous en avons eu deux blessés et un de tué: +le citoyen Martinet, commandant la légion nubique, s'est distingué. + +Depuis la bataille de Sédyman, le général Desaix était dans le Faïoum. +Dans cette saison, on ne peut en Égypte aller ni par eau, il n'y en a +pas assez dans les canaux; ni par terre, elle est marécageuse et pas +encore sèche: ne pouvant donc poursuivre Mourad-Bey, le général Desaix +s'occupa à organiser le Faïoum. + +Cependant Mourad-Bey en profita pour faire courir le bruit qu'Alexandrie +était pris, et qu'il fallait exterminer tous les Français. Les villages +se refusèrent à rien fournir au général Desaix, qui se porta, le 19 +brumaire, pour punir le village de Céruni (Chérùnéh) qui était soutenu +par deux cents mameloucks; une compagnie de grenadiers les mit en +déroute. Le village a été pris, pillé et brûlé; l'ennemi a perdu quinze +à seize hommes. + +Dans le même temps, cinq cents Arabes, autant de mameloucks, et un grand +nombre de paysans, se portaient à Faïoum pour enlever l'ambulance. +Le chef de bataillon de la vingt-unième, Epler, sortit au devant +des ennemis, les culbuta par une bonne fusillade, et les poussa la +baïonnette dans les reins. Une soixantaine d'Arabes, qui étaient entrés +dans les maisons pour piller, ont été tués; nous n'avons eu, dans ces +différens combats, que trois hommes tués et dix de blessés. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 brumaire an 7 (18 novembre 1798). + +_À l'ordonnateur Leroy._ + +Le capitaine du navire le _Santa-Maria_, qui a acheté ou volé quatre +pièces de canon de 2, un câble et un grappin, de concert avec un matelot +français, sera condamné a payer 6,000 fr. d'amende, qui seront versés +dans la caisse du payeur. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 brumaire an 7 (19 novembre 1798). + +_À Djezzar-Pacha._ + +Je ne veux pas vous faire la guerre, si vous n'êtes pas mon ennemi; mais +il est temps que vous vous expliquiez. Si vous continuez à donner refuge +et à garder sur les frontières de l'Égypte Ibrahim-Bey, je regarderai +cela comme une marque d'hostilité, et j'irai à Acre. + +Si vous voulez vivre en paix avec moi, vous éloignerez Ibrahim-Bey à +quarante lieues des frontières de l'Égypte, et vous laisserez libre le +commerce entre Damiette et la Syrie. + +Alors, je vous promets de respecter vos états, de laisser la liberté +entière au commerce entre l'Égypte et la Syrie, soit par terre, soit par +mer. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798). + +_Au général Menou._ + +Faites sentir, citoyen général, au conseil militaire combien il est +essentiel d'être sévère contre les dilapidateurs qui vendent la +subsistance des soldats. C'est par ce manège-là qu'ils nous ont vendu +tout le vin que nous avons apporté de France. Par la seule raison qu'il +ne surveille pas des dilapidations aussi publiques, le commissaire des +guerres est coupable, et mérite une punition exemplaire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 frimaire an 7 (23 novembre 1798). + +_Au scheick El-Messiri._ + +J'ai vu avec plaisir votre heureuse arrivée à Alexandrie; cela +contribuera à y maintenir la tranquillité et le bon ordre. Il serait +essentiel que vous et les notables d'Alexandrie, prissiez des moyens +pour détruire les Arabes et les forcer à une manière de vivre +plus conforme à la vertu. Je vous prie aussi de faire veiller les +malintentionnés qui débarquent à deux ou trois lieues d'Alexandrie, se +glissent dans la ville et y répandent des faux bruits qui ne tendent +qu'à troubler la tranquillité. + +Sous peu, je ferai travailler au canal d'Alexandrie, et j'espère +qu'avant six mois l'eau y viendra en tout temps. + +Quant à la mer, persuadez-vous bien qu'elle ne sera pas long-temps à +la disposition de nos ennemis. Alexandrie réacquerra son ancienne +splendeur, et deviendra le centre du commerce de tout l'Orient; mais +vous savez qu'il faut quelque temps. Dieu même n'a pas fait le monde en +un seul jour. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 5 frimaire an 7 (25 novembre 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous envoie, par le citoyen Sucy, ordonnateur de l'armée, un +duplicata de la lettre que je vous ai écrite le 1er. frimaire, et que je +vous ai expédiée par un de mes courriers, et le quadruplicata de celle +que je vous ai écrite le 30 vendémiaire, et que je vous ai également +expédiée par un de mes courriers, et enfin tous les journaux, ordres du +jour et relations que je vous ai fait passer par mille et une occasions. + +L'ordonnateur Sucy est obligé de se rendre en France pour y prendre les +eaux, par suite de la blessure qu'il a reçue dans les premiers jours de +notre arrivée en Égypte. Je l'engage à se rendre à Paris, où il pourra +vous donner tous les renseignemens que vous pourrez désirer sur la +situation politique, administrative et militaire de ce pays. + +Nous attendons toujours avec une vive impatience des courriers d'Europe. + +L'ordonnateur Daure remplit en ce moment les fonctions d'ordonnateur en +chef. + +Comme nos lazarets sont établis à Alexandrie, Rosette et Damiette, je +vous prie d'ordonner qu'il ne soit pas fait de quarantaine pour les +bâtimens qui viennent d'Égypte, dès l'instant qu'ils auront une patente +en règle. Vous pouvez être sûrs que nous serons extrêmement prudens, +et que nous ne donnerons point de patente, dès qu'il y aura le moindre +soupçon. + +Nous sommes, au printemps, comme en France au mois de mai. + +Je me réfère, sur la situation politique et militaire de ce pays, aux +lettres que je vous ai précédemment écrites. + +J'envoie en France une quarantaine de militaires estropiés ou aveugles: +ils débarqueront en Italie ou en France: je vous prie de les recommander +à nos généraux et à nos ambassadeurs en Italie, en cas qu'ils débarquent +dans un port neutre. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 frimaire an 7 (29 novembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +L'état-major vous ordonne, citoyen général, de prendre le commandement +de la place d'Alexandrie. Je fais venir le général Manscourt au Caire, +parce que j'ai appris que le 24 il a envoyé un parlementaire aux Anglais +sans m'en rendre compte, et que d'ailleurs sa lettre à l'amiral anglais +n'était pas digne de la nation. Je vous répète ici l'ordre que j'ai +donné, de ne pas envoyer de parlementaire aux Anglais sans mon ordre. +Qu'on ne leur demande rien. J'ai accoutumé les officiers qui sont sous +mes ordres, à accorder des grâces et non à en recevoir. + +J'ai appris que les Anglais avaient fait quatorze prisonniers à la +quatrième d'infanterie légère; il est extrêmement surprenant que je n'en +aie rien su. + +Secouez les administrations, mettez de l'ordre dans cette grande +garnison, et faites que l'on s'aperçoive du changement de commandant. + +Écrivez-moi souvent et dans le plus grand détail. Je savais depuis +trois jours la nouvelle que vous m'avez écrite, des lettres venues de +Saint-Jean d'Acre. + +Renvoyez d'Alexandrie tous les hommes isolés qui devraient être à +l'armée. Ayez soin que personne ne s'en aille qu'il n'ait son passeport +en règle; que ceux qui s'en vont n'emmènent point de domestiques avec +eux, surtout d'hommes ayant moins de trente ans, et qu'ils n'emportent +point de fusils. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 frimaire an 7 (29 novembre 1798). + +_Au général Ganteaume._ + +Je vous prie, citoyen général, de faire expédier d'Alexandrie à Malte +un bon marcheur du convoi, avec des dépêches pour le contre-amiral +Villeneuve. Vous lui ferez connaître le désir que j'aurais qu'il pût, +par le moyen de ses frégates, nous envoyer des nouvelles d'Europe. Les +frégates pourraient venir à Damiette où les ennemis ne croisent pas. + +Vous lui ferez connaître que depuis Alexandrie jusqu'à la bouche d'Orum +Faredge, à vingt heures est de Damiette, toute la côte est à nous, et +qu'en reconnaissant un point quelconque de cette côte, et mettant un +canot à la mer avec cinquante hommes armés dedans, les dépêches nous +parviendront très-certainement. + +Vous lui direz que nous ne sommes bloqués ici que par deux vaisseaux et +une ou deux frégates: s'il pouvait paraître ici avec trois ou quatre +vaisseaux qu'il a à Malte, et deux ou trois frégates, il pourrait +enlever la croisière anglaise; que nos bâtimens de guerre qu'il sait que +nous avons à Alexandrie, sont organisés et pourraient sortir pour lui +donner des secours. + +Vous donnerez pour instructions à ce bâtiment de ne point se présenter +devant le port de Malte, mais dans la cale de Massa-Sirocco. + +Expédiez un autre bâtiment grec ou du convoi à Corfou pour faire +connaître à celui qui commande les forces navales dans ce port, combien +il est nécessaire qu'il nous expédie un aviso avec toutes les nouvelles +qu'il pourrait avoir à Corfou, d'Europe, de l'Albanie, de la Turquie, +et de tout ce qui s'est passé de nouveau dans ces mers. Donnez-lui +également une instruction du point où il doit aborder. + +Expédiez un troisième bâtiment du convoi, si vous pouvez, un bâtiment +impérial, au commandant des bâtimens de guerre à Ancône. Vous lui direz +que je désire qu'il m'expédie un aviso pour me faire connaître la +situation de ses bâtimens, et qu'il m'envoye toutes les nouvelles, et +entre autres toutes les gazettes françaises et italiennes depuis notre +départ. + +Vous lui donnerez également une instruction sur la marche que doit tenir +l'aviso. + +Vous expédierez un quatrième bâtiment du convoi, bon voilier, pour se +rendre à Toulon, avec une lettre pour le commandant des armes, dans +laquelle vous lui ferez connaître notre situation dans ce pays, et la +nécessité où nous nous trouvons qu'il nous fasse passer des nouvelles +de France et les ordres du gouvernement, en évitant Alexandrie, et +en venant aborder, soit à Bourlas, soit à Damiette, soit à la bouche +d'Orum-Faredge. + +Vous ordonnerez au bâtiment de Toulon de passer entre le cap Bon et +Malte, d'éviter l'un et l'autre, de doubler les îles Saint-Pierre, et +de passer entre la Corse et les îles Minorques. Si les vents le +contrariaient ou qu'il apprît la présence des ennemis, il pourrait +aborder en Corse ou dans un port d'Espagne. + +Sur chacun de ces trois ou quatre bâtimens, vous mettrez un aspirant de +la marine ou un officier marinier, qui sera porteur de vos dépêches, +et qui devra en rapporter la réponse. Vous leur donnerez toutes les +instructions nécessaires à cet égard, et vous leur ferez bien connaître +la manière dont ils doivent se conduire à leur retour. Il sera promis +une gratification aux patrons des navires qui retourneront et nous +rapporteront des nouvelles du continent. + +Je vous enverrai, dans la matinée de demain, quatre paquets, dont seront +porteurs ces quatre officiers. Vous leur ordonnerez de les garder, en +les cachant; s'ils étaient pris par les Anglais, je préfère qu'ils +soient pris, plutôt que de les jeter à la mer. + +Il n'y a que des imprimés dans ces paquets. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 10 frimaire an 7 (30 novembre 1798). + +_Au général Menou._ + +Si la contribution ne rentre pas, faites parcourir, citoyen général, une +colonne mobile dans toute la province de Rosette, village par village, +avec l'intendant, l'agent français et un officier intelligent; à mesure +qu'ils passeront dans un village, ils exigeront les chevaux et la +contribution. + +Vous verrez qu'elle rentrera très-promptement. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 frimaire an 7 (1er décembre 1798). + +_Au général Bon._ + +Vous vous rendrez, citoyen général, demain à Birket-el-Adji. Vous +partirez après-demain avant le jour de cet endroit pour vous rendre, +avec la plus grande diligence possible à Suez. Il serait à désirer que +vous pussiez y arriver le 14 au soir, ou le 15 avant midi. + +Vous m'enverrez un exprès arabe, tous les jours, auquel vous ferez +connaître que je donnerai plusieurs piastres lorsqu'ils me remettront +vos lettres. + +Vous aurez avec vous, indépendamment des troupes que le chef de +l'état-major vous a annoncées, le citoyen Collot, enseigne de vaisseau +avec dix matelots et le moallem ... qui aura aussi huit ou dix de ses +gens avec lui. + +Vous trouverez, à Suez, toutes les citernes, que j'ai fait remplir. + +Votre premier soin sera, en arrivant, de nommer un officier pour +commander la place. Le citoyen Collot remplira les fonctions de +commandant des armes du port, et les officiers du génie et d'artillerie +qu'y envoient les généraux Caffarelli et Dommartin, commanderont ces +armes dans cette place; le moallem ... remplira les fonctions de mazir +ou inspecteur des douanes. + +Votre première opération sera de remplir toutes les citernes qui ne sont +pas pleines, et de faire un accord avec les Arabes de Thor, pour qu'ils +continuent à vous fournir toute l'eau existant dans les citernes, en +réserve. + +Vous ferez retrancher, autant qu'il sera possible, tout le Suez ou une +partie de Suez, de manière à être à l'abri des attaques des Arabes, et +avoir une batterie de gros canons qui battent la mer. + +Vous vivrez dans la meilleure intelligence avec tous les patrons des +bâtimens venant de Jambo ou de Djedda, et vous leur écrirez, pour les +assurer qu'ils peuvent en toute sûreté continuer le commerce, qu'ils +seront spécialement protégés. + +Vous tâcherez de vous procurer, parmi les bâtimens qui vont à Suez, une +ou deux felouques des meilleures qui se trouvent dans ce port, que vous +ferez armer en guerre. + +Vingt-quatre heures après votre arrivée, vous m'enverrez toujours, par +des Arabes et par duplicata, un mémoire sur votre situation militaire, +sur celle des citernes et sur la situation du pays et le nombre des +bâtimens. + +Vous ferez tout ce qui sera possible pour encourager le commerce et rien +pour l'alarmer. + +Dès l'instant que je saurai votre arrivée, je vous enverrai un second +convoi de biscuit. + +Vous ferez commencer sur-le-champ les travaux nécessaires pour mettre +tout le Suez ou une partie de Suez à l'abri des attaques des Arabes, et +si vous ne trouvez pas dans cette place un assez grand nombre de pièces +pour mettre en batterie, indépendamment des deux que vous emmènerez avec +vous, je vous en ferai passer d'autres. + +Mon intention est que vous restiez dans cette place assez de temps pour +faire des fortifications, afin que la compagnie Omar, les marins et les +canonniers suffisent pour la défense contre les entreprises des Arabes, +et si ces forces n'étaient pas suffisantes, vous me le manderez: alors +je les renforcerai de quelques troupes grecques. + +Je vous recommande de m'écrire, par les Arabes, deux fois par jour. + +Vous m'enverrez toutes les nouvelles que vous pourrez recueillir, soit +sur la Syrie, soit sur Djedda ou la Mecque. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 12 frimaire an 7 (2 décembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +Vous ferez réunir chez vous, citoyen général, dans le plus grand secret, +le contre-amiral Perrée, le chef de division Dumanoir, le capitaine +Barré. + +Vous dresserez un procès-verbal de la réponse qu'ils feront aux +questions suivantes, que vous signerez avec eux. + +_Première question_. Si la première division de l'escadre sortait, +pourrait-elle, après une croisière, rentrer dans le port neuf ou dans le +port vieux, malgré la croisière actuelle des Anglais? + +_Seconde question_. Si _le Guillaume-Tell_ paraissait avec _le +Généreux_, _le Dégo_, _l'Arthémise_, et les trois vaisseaux vénitiens +que nous avons laissés à Toulon et qui sont actuellement réunis à Malte, +la croisière anglaise serait obligée de se sauver: se charge-t-on de +faire entrer l'amiral Villeneuve dans le port? + +_Troisième question_. Si la première division sortait pour favoriser +sa rentrée, malgré la croisière anglaise, ne serait-il pas utile, +indépendamment du fanal que j'ai ordonné qu'on allumât au phare, +d'établir un nouveau fanal sur la tour du Marabou? Y aurait-il quelques +autres précautions à prendre? + +Si, dans la solution de ces trois questions, il y avait différence +d'opinions, vous ferez mettre dans le procès-verbal l'opinion de chacun. + +Je vous ordonne qu'il n'y ait à cette conférence que vous quatre. Vous +commencerez par leur ordonner le plus grand secret. + +Après que le conseil aura répondu à ces trois questions et que le +procès-verbal sera clos, vous poserez cette question: + +Si l'escadre du contre-amiral Villeneuve partait le 15 frimaire de +Malte, de quelle manière s'apercevrait-on de son arrivée à la hauteur +de la croisière? Quels secours les forces navales actuelles du port +pourraient elles lui procurer? et de quel ordre aurait besoin le +contre-amiral Perrée pour se croire suffisamment autorisé à sortir? + +Combien de temps faudrait-il pour jeter les bouées pour désigner la +passe? + +Les frégates _la Carrère_, _la Muiron_ et le vaisseau _le Causse_ +seraient-ils dans le cas de sortir? + +Après quoi vous poserez cette question: + +Les frégates _la Junon_, _l'Alceste_, _la Carrère_, _la Courageuse_, _la +Muiron_, les vaisseaux _le Causse_, _le Dubois_, renforcés chacun par +une bonne garnison de l'armée de terre et de tous les matelots européens +qui existent à Alexandrie, seraient-ils dans le cas d'attaquer la +croisière anglaise, si elle était composée de deux vaisseaux et d'une +frégate? + +Vous me ferez passer le procès-verbal de cette séance dans le plus court +délai. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 frimaire an 7 (3 décembre 1798). + +_Au même._ + +J'ai donné, citoyen général, plusieurs ordres pour que tous les matelots +existant à bord du convoi et ayant moins de vingt-cinq ans, de quelque +nation qu'ils soient, fussent envoyés au Caire, ainsi que tous les +matelots napolitains provenant des bâtimens brûlés par les Anglais. L'un +et l'autre de ces ordres ont été mal exécutés, puisque les Napolitains +étaient seuls plus de trois cents, et qu'il était impossible que tout le +convoi ne contînt au moins cinq ou six cents personnes dans le cas de la +réquisition que je fais. + +Vous sentez facilement combien il est essentiel, dans la position où est +l'armée, qu'elle trouve dans les convois qui sont sur le point de +passer en Europe, de quoi se recruter des pertes que peut lui avoir +occasionnées, en différons événemens, la conquête de l'Égypte. + +Indépendamment de cette raison, j'attachais une grande importance à +intéresser à notre opération un grand nombre de marins de nations +différentes, lesquelles, par-là, se trouveraient plus à portée de nous +donner des nouvelles, et ce que nous avons besoin de France. Je vous +prie donc, citoyen général, de vous concerter avec le citoyen Dumanoir, +commandant des armes, et de prendre des mesures efficaces pour que, dans +le plus court délai, tous les jeunes matelots, italiens, espagnols, +français, etc., évacuent Alexandrie et soient envoyés a Boulac. + +Veillez à ce qu'aucun bâtiment, en sortant du port, n'emmène avec lui de +jeunes matelots qui pourraient nous servir. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798). + +_Au général Leclerc._ + +Comme nous avons grand besoin d'argent, citoyen général, faites verser +dans la caisse du payeur général les 30,000 fr. que vous avez dans votre +caisse. + +Les souliers vont vous arriver, ainsi que les deux harnois pour votre +pièce. + +Occupez-vous sans relâche à vous procurer des chevaux: vous savez le +besoin que nous en avons. + +Douze cents hommes de cavalerie bien montés et bien armés partent demain +pour se mettre aux trousses de Mourad-Bey. J'espère, moyennant les +chevaux que toutes les provinces envoient, en avoir bientôt encore +autant. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +Je vous ai fait connaître, par mes dernières lettres, l'importance +extrême qu'il y avait à retenir tous les matelots napolitains, génois, +espagnols, etc.: cette mesure a été exécutée en partie par le citoyen +Dumanoir; mais elle est bien loin de l'être entièrement, puisque les +Napolitains seuls étaient trois cent quatre-vingt. Les états que l'on +m'a remis de la force du convoi, portaient deux cent soixante-dix-sept +bâtimens et deux mille cinq cent soixante-quatorze matelots. Je pense +qu'aujourd'hui il sera réduit à deux mille. Il est indispensable que +vous parveniez à me procurer encore huit cents hommes. + +Si les nouvelles recherches que vous ferez pour trouver des jeunes gens +ayant moins de vingt-cinq ans, ne suffisent pas, pour trouver ce nombre +vous aurez recours à une réquisition, d'un quart de chaque équipage, +ayant soin de prendre les plus jeunes: ceci doit avoir lieu pour tous +les bâtimens du convoi, soit français ou étrangers. + +Ne donnez communication de cette lettre qu'au citoyen Dumanoir, et +concertez-vous avec lui pour nous procurer huit cents hommes. Ce ne sera +qu'après l'exécution préalable de cet ordre, que je lèverai l'embargo +mis sur une partie du convoi. + +Visez vous-même tous les passeports de ceux qui s'en vont, et ne laissez +partir personne qui puisse faire un soldat. Ceux qui s'en vont n'ont pas +besoin de domestiques, à moins qu'ils n'aient plus de vingt-cinq ans. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 frimaire an 7 (5 décembre 1798). + +_Au même._ + +Je vous envoie, citoyen général, un ordre que je vous prie d'exécuter +avec la plus grande exactitude. Après que vous aurez fait arrêter ce +citoyen, faites venir chez vous tous les administrateurs de la marine, +et lisez-leur mon ordre. Vous leur direz que je reçois des plaintes de +tous côtés sur leur conduite, et qu'ils ne secondent en rien le citoyen +Leroy; que je punirai les lâches avec la dernière sévérité, et avec +d'autant moins d'indulgence, qu'un homme qui manque de courage n'est pas +français. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 frimaire an 7 (7 décembre 1798). + +_À l'intendant-général de l'Égypte._ + +J'ai reçu, citoyen, la lettre que m'a écrite la nation cophte. Je me +ferai toujours un plaisir de la protéger: désormais elle ne sera plus +avilie, et, lorsque les circonstances le permettront, ce que je prévois +n'être pas éloigné, je lui accorderai le droit d'exercer son culte +publiquement, comme il est d'usage en Europe, en suivant chacun sa +croyance. Je punirai sévèrement les villages qui, dans les différentes +révoltes, ont assassiné des cophtes. Dès aujourd'hui, vous pourrez leur +annoncer que je leur permets de porter des armes, de monter sur des +mules ou sur des chevaux, de porter des turbans et de s'habiller de la +manière qui peut leur convenir. Mais si tous les jours seront marqués de +ma part par des bienfaits; si j'ai à restituer à la nation cophte une +dignité et des droits inséparables de l'homme, qu'elle avait perdus, +j'ai le droit d'exiger sans doute des individus qui la composent +beaucoup de zèle et de fidélité au service de la république. Je ne peux +pas vous dissimuler que j'ai eu effectivement à me plaindre du peu de +zèle que plusieurs y ont mis. Comment en effet, lorsque tous les jours +des principaux scheicks me découvrent les trésors des mameloucks, ceux +qui étaient leurs principaux agens ne me font-ils rien découvrir? + +Je rends justice à votre zèle et a celui de vos collaborateurs, ainsi +qu'à votre patriarche, dont les vertus et les intentions me sont +connues, et j'espère que, dans la suite, je n'aurai qu'à me louer de +toute la nation cophte. + +Je donne l'ordre pour que vous soyez remboursé, dans le courant du mois, +des avances que vous avez faites. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 frimaire an 7 (7 décembre 1798). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Vu les pertes que nous avons éprouvées sur les diamans, la femme de +Mourad-Bey sera tenue de verser dans la caisse du payeur 8,000 talaris +dans l'espace de cinq jours. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 frimaire an 7 (8 décembre 1798). + +_Au général Rampon._ + +Vous devez avoir reçu, citoyen général, du pain pour quatre jours. + +Si cette lettre vous arrive à temps, vous partirez demain avec la plus +grande partie de votre monde pour aller reconnaître la position de +Géziré-Bili, qui est à quatre lieues de l'endroit que vous occupez. +Quand vous serez à une demi-lieue de ladite position, vous ferez +connaître à ladite tribu de Bili qu'elle n'a rien à craindre; qu'elle +peut rester dans son camp, parce que vous avez été prévenu que le +scheick était venu me voir et avait obtenu grâce. + +Vous tiendrez note de tous les villages par où vous passerez pour +arriver à Géziré, et vous observerez les différentes positions +qu'occupent les Arabes, afin que, si les circonstances exigent que vous +deviez y marcher, vous sachiez comment faire. + +Vous aurez soin que les troupes ne fassent aucun mal, et après vous +être promené en différens sens, avoir demandé s'il y a des mameloucks à +El-Mansoura, qui est un village près de Géziré, avoir recommandé à +tous les villages de payer exactement le miri au général commandant la +province, et à ne pas cacher les mameloucks, à les déclarer s'il y en a, +vous retournerez, s'il est possible, coucher à Birket-el-Hadji. + +Si cette lettre vous arrivait demain trop tard, vous remettriez la +partie à après-demain. + +BONAPARTE. + + + + +Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798). + +_Au général Menou._ + +Je reçois votre lettre du 14, citoyen général: je venais d'ordonner la +mesure que vous me proposez, de vendre soixante-quatre mille pintes de +vin. Veillez autant qu'il vous sera possible à ce que ces fonds rentrent +dans la caisse du payeur, et que les voleurs n'en vendent pas une plus +grande quantité pour masquer leurs vols. Écrivez au général Marmont +pour qu'il fasse vendre les vins les plus aigres et les plus près de se +gâter, et que l'on profite de cette circonstance pour vérifier ce qu'il +y a en magasin. + +J'ai reçu votre lettre du 15, dans laquelle vous m'apprenez que +messieurs les Anglais ont évacué Aboukir. Profitez-en pour faire passer +à Alexandrie la plus grande quantité de blé possible. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798). + +_Au général Ganteaume._ + +Vous voudrez bien, citoyen général, faire partir d'Alexandrie le brick +_le Lodi_ pour se rendre à Derne. Il prendra tous les renseignemens +qu'il pourrait acquérir sur les nouvelles de France et d'Europe. + +Je suis instruit que plusieurs tartanes de Marseille, expédiées par le +gouvernement, y sont arrivées dans le courant de brumaire, et n'y ont +séjourné que vingt-quatre heures, après avoir pris des renseignemens sur +les Anglais et sur notre position. Comme il est extrêmement intéressant +que la mission de ce brick soit ignorée, vous lui donnerez ses +instructions à ouvrir en mer. + +Vous lui ordonnerez de prendre des pilotes d'Alexandrie, connaissant la +côte depuis Alexandrie jusqu'à Saint Jean-d'Acre et depuis Alexandrie +jusqu'à Tripoli. + +J'imagine que la tartane que j'avais ordonné d'envoyer depuis long-temps +à Derne, sera partie: si elle ne l'était pas, vous ordonneriez, au +préalable, au citoyen Dumanoir de n'expédier _le Lodi_ que vingt-quatre +heures après la tartane, en ayant bien soin que la tartane ignore que ce +brick devait partir. + +Ce brick portera le citoyen Arnaud, qui, parlant parfaitement la langue, +et ayant eu des relations avec Derne, pourra plus facilement prendre +tous les renseignemens nécessaires. + +Vous spécifierez bien au commandant du brick que le citoyen Arnaud n'est +rien sur son bord, et n'a point d'ordre à lui donner, et que lui seul +est responsable de la manière dont sa mission sera remplie. + +Vous lui ferez connaître qu'il faut qu'il retourne le plus tôt possible +à Alexandrie. + +Je compte que son absence sera de moins de quinze jours; que, sous +quelque prétexte que ce soit, il ne doit point cingler vers l'Europe; +que cela serait regardé par le gouvernement comme une lâcheté et une +trahison, dont un Français ne peut être soupçonné. + +Vous donnerez deux ordres au commandant du brick: 1°. de partir et +d'ouvrir ses instructions à telle hauteur, et d'embarquer, au moment du +départ, un homme qui lui sera remis par le général Marmont, commandant +de la place; + +2°. Son instruction à ouvrir en mer. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798). + +_Instructions pour le citoyen Arnaud._ + +Le brick sur lequel vous êtes embarqué, citoyen, vous conduira à Derne. + +Vous remettrez les lettres ci-jointes au commandant de Derne; vous +prendrez tous les renseignemens sur les nouvelles d'Europe et de +Tripoli. + +Vous me rendrez compte de votre mission et de tout ce que vous aurez vu +et appris en mer, en expédiant de Derne deux Arabes. + +Le brick vous ramènera à Alexandrie, et, à peine débarqué, vous viendrez +au Caire sans communiquer à personne les nouvelles que vous aurez pu +apprendre. + +Je compte sur votre zèle et sur vos lumières. Je saurai vous tenir +compte du service que vous aurez rendu dans cette occasion à la +république. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 19 frimaire an 7 (9 décembre 1798). + +_Au bey de Tripoli._ + +Je profite d'un bâtiment qui va à Derne pour vous renouveler l'assurance +de vivre avec vous en bonne intelligence et amitié. + +Dans plusieurs lettres que je vous ai écrites, je vous ai témoigné le +désir que j'ai de vous être utile ainsi qu'à ceux qui dépendent de vous. + +Je vous prie, lorsque vous aurez des nouvelles d'Europe, de me les +envoyer par des exprès. + +Croyez aux sentimens d'estime et à la considération que j'ai pour vous. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 frimaire an 7 (10 décembre 1798). + +_Au citoyen Poussielgue,_ + +Vous voudrez bien, citoyen, ordonner sur-le-champ au citoyen +Marco-Calavagi, agent du citoyen Rosetti à Terraneh, de verser dans +la caisse du payeur, la valeur de deux mille moutons et de cinquante +chameaux, que le général Murat avait pris aux Arabes et qu'il a fait +restituer en disant que c'était mon intention. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 frimaire an 7 (11 décembre 1798). + +_Au commissaire du gouvernement, à Zante._ + +Je vous expédie le brick _le Rivoli_ pour avoir de vos nouvelles et de +celles de Corfou. + +Faites-moi passer toutes les gazettes françaises, italiennes ou +allemandes que vous auriez depuis le mois de messidor, ainsi que les +nouvelles que vous pourriez avoir d'Italie ou de France, et de tous les +bâtimens anglais, russes ou turcs qui auraient paru sur vos côtes depuis +ledit mois de messidor. + +Donnez-moi toutes les nouvelles que vous pourriez avoir sur +Passwan-Oglou et sur Constantinople. + +Envoyez-nous ici un Français intelligent qui puisse me donner de vive +voix toutes les petites nouvelles que vous pourriez avoir oubliées. + +Expédiez des bâtimens à Corfou et en Italie pour faire connaître au +commandant de cette place et au gouvernement français que tout va au +mieux ici. + +Expédiez-moi souvent des bâtimens sur Damiette. + +Les journaux et les imprimés que je vous fais passer vous mettront à +même de connaître notre position. + +Je vous, recommande de ne pas retenir le _Rivoli_ plus de trois ou +quatre heures, et de le faire repartir tout de suite, car je suis +impatient d'avoir de vos nouvelles. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 décembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +Cette lettre, citoyen général, vous sera remise par le citoyen +Beauchamp. + +Vous ferez appeler le capitaine de la caravelle: vous lui direz que je +consens à ce que son bâtiment parte pour Constantinople aux conditions +suivantes: + +1°. Qu'il laissera en ôtages ses deux enfans et l'officier de la +caravelle, son plus proche parent, pour me répondre du citoyen +Beauchamp, qui va s'embarquer à son bord pour se rendis à +Constantinople. + +2°. Qu'il passera devant l'île de Chypre; qu'il fera entendre au pacha +que nous ne sommes pas en guerre avec la Porte; qu'il nous renvoie le +consul et les Français qui sont à Chypre; qu'il les fera embarquer +devant lui sur une djerme pour se rendre à Damiette; qu'en conséquence +vous allez tenir en arrestation un officier et dix hommes de la +caravelle pour répondre du consul et des Français à Chypre, lesquels +seront envoyés à Damiette et renvoyés sur le même bâtiment qui amènera +les Fiançais de Chypre à Damiette. + +3°. Qu'il sortira du port d'Alexandrie de nuit, afin d'échapper à la +croisière anglaise; qu'il évitera Rhodes, afin d'échapper aux Anglais. + +4°. Qu'après que le citoyen Beauchamp aura causé avec le grand-visir à +Constantinople, il sera chargé de le faire revenir à Damiette, et que, +sur le même bâtiment qui ramènera le citoyen Beauchamp, je ferai placer +ses enfans et l'officier qu'il aura laissés en ôtages. + +5°. Que du reste il peut compter que, dans tous les événemens, je serai +fort aise de lui être utile. + +Vous dresserez de votre séance avec lui un procès-verbal en turc et en +français, qu'il signera avec vous, et dont vous et lui garderez une +copie, en me faisant passer l'original. + +Cette conversation devra avoir lieu à neuf heures du matin: vous lui +mènerez le citoyen Beauchamp à bord. Vous aurez soin auparavant que l'on +tienne tout prêts sur un bâtiment les affûts et tous les objets qu'on +aurait à lui rendre. + +Dès l'instant que le procès-verbal sera signé et que les ôtages seront +remis, vous lui ferez rendre ses effets; et la nuit, si le temps est +beau, il devra partir, ayant bien soin: + +1°. Que votre entretien et la mission du citoyen Beauchamp soient +parfaitement secrets; + +2°. Que le commandant de la caravelle, en arrivant à la conférence, ait +avec lui ses enfans et les personnes que vous voulez garder pour ôtages, +que vous lui désignerez pour qu'ils se rendent à la conférence, et que +vous laisserez dans un autre appartement. + +3°. Qu'il n'ait plus, le reste de la journée, aucune espèce de +communication avec la terre sous quelque prétexte que ce soit, afin +que personne ne sache le départ de la caravelle: sans quoi ces gens-là +embarqueraient beaucoup de marchandises et beaucoup de monde. + +Il faut que le lendemain à la pointe du jour, les Français et les gens +du pays soient tout étonnés de ne plus voir la caravelle. + +Quelque observation qu'il puisse vous faire, vous déclarerez que, s'il +ne part pas dans la nuit, il vous faudra de nouveaux ordres pour le +laisser partir. + +Je vous envoie deux ordres que vous remettrez au commandant des armes, +deux ou trois heures avant l'exécution. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 décembre 1798). + +_Instruction pour le citoyen Beauchamp._ + +Vous vous rendrez à Alexandrie; vous vous embarquerez sur la caravelle; +vous aborderez à Chypre, vous demanderez au pacha, de concert avec le +commandant de la caravelle, qu'on envoie à Damiette le consul et les +Français qu'on a arrêtes dans cette île. + +Vous prendrez à Chypre tous les renseignemens possibles sur la situation +actuelle de la Syrie, sur une escadre russe qui serait dans la +Méditerranée, sur les bâtimens anglais qui auraient paru ou qui y +seraient constamment en croisière, sur Corfou, sur Constantinople, +sur Passwan-Oglou, sur l'escadre turque, sur la flottille de Rhodes, +commandée par Hassan-Bey, qui a été pendant un mois devant Aboukir, sur +les raisons qui empêchent qu'on apporte du vin à Damiette, enfin sur les +bruits qui seraient parvenus jusque dans ce pays-là sur l'Europe. + +Vous m'expédierez toutes ces nouvelles avec les Français, si on les +relâche, sur un petit bâtiment qui viendrait à Damiette; ou, lorsque +vous verrez l'impossibilité de porter ces gens-là à relâcher les +Français, vous expédieriez un petit bateau avec un homme de la caravelle +pour me porter vos lettres, et sous le prétexte de me mander que le +capitaine de la caravelle, ayant fait tout ce qu'il a pu, je fasse +relâcher les matelots de la caravelle. + +À toutes les stations que le temps ou les circonstances vous feraient +faire dans les différentes échelles du Levant, vous m'expédierez des +nouvelles par de petits bâtimens envoyés exprès à Damiette, et qui +seront largement récompensés. + +Arrivé à Constantinople, vous ferez connaître à notre ministre notre +situation dans ce pays-ci; de concert avec lui, vous demanderez que les +Français qui ont été arrêtés en Syrie soient mis en liberté, et vous +ferez connaître le contraste de cette conduite avec la nôtre. + +Vous ferez connaître à la Porte que nous voulons être ses amis; que +notre expédition d'Égypte a eu pour but de punir les mameloucks, les +Anglais, et empêcher le partage de l'empire ottoman que les deux +empereurs, ont arrêté; que nous lui prêterons secours contre eux, si +elle le croit nécessaire, et vous demanderez impérieusement et avec +beaucoup de fierté qu'on relâche tous les Français qu'on a arrêtés; +qu'autrement cela serait regardé comme une déclaration de guerre; que +j'ai écrit plusieurs fois au grand-visir sans avoir eu une réponse, et +qu'enfin la Porte peut choisir et voir en moi ou un ami capable de la +faire triompher de tous ses ennemis, ou un ennemi aussi redoutable que +tous ses ennemis. + +Si notre ministre est arrêté, vous ferez ce qu'il vous sera possible +pour pouvoir causer avec des Européens: vous reviendrez en apportant +toutes les nouvelles que vous pourrez recueillir sur la position +actuelle politique de cet empire. + +Vous aurez soin de vous procurer tous les journaux en quelque langue +qu'ils soient depuis messidor. + +Si jamais on vous faisait la question: Les Français consentiront-ils à +quitter l'Égypte? Pourquoi pas, pourvu que les deux empereurs fassent +finir la révolte de Passwan-Oglou et abandonnent le projet de partager +la Turquie européenne? Que, quant à nous, nous ferons tout ce qui +pourrait être favorable à l'Empire ottoman et le mettre à l'abri de ses +ennemis: mais que le préliminaire à toute négociation, comme à tout +accommodement, est un firman qui fasse relâcher les Français partout où +on les a arrêtés, surtout en Syrie. + +Vous direz et ferez tout ce qui pourra convenir pour obtenir cet +élargissement; vous déclarerez que vous ne répondez pas que je +n'envahisse la Syrie, si on ne met pas en liberté tous les Français +qu'on a arrêtés; et, dans le cas où on voudrait vous retenir, que si, +sous tant jours, je ne vous voyais pas revenir, je pourrais me porter à +une invasion. + +Enfin le but de votre mission est d'arriver à Constantinople, d'y +demeurer, de voir nos ministres sept à huit jours, et de retourner avec +des notions exactes sur la position actuelle de la politique et de la +guerre de l'empire ottoman. + +Profitez de toutes les occasions pour m'écrire et pour m'expédier des +bâtimens à Damiette. + +De Constantinople, expédiez une estafette à Paris par Vienne avec tous +les renseignemens qui pourraient être nécessaires au gouvernement: vous +lui ferez passer les relations et imprimés que je joins ici à cet effet. + +Ainsi, si la Porte ne nous a point déclaré la guerre, vous paraîtrez à +Constantinople comme pour demander qu'on relâche le consul français et +qu'on laisse libre le commerce entre l'Égypte et le reste de l'empire +ottoman. + +Si la Porte nous avait déclaré la guerre et avait fait arrêter nos +ministres, vous lui direz que je lui renvoie sa caravelle comme une +preuve du désir qu'a le gouvernement français de voir se renouveler +la bonne intelligence entre les deux états, et en même temps +vous demanderez notre ministre et les autres Français qui sont à +Constantinople. + +Vous lui ferez plusieurs notes pour détruire tout ce que l'Angleterre et +la Russie pourraient avoir imaginé contre nous, et vous reviendrez. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 décembre 1798). + +_Au grand-visir._ + +J'ai écrit plusieurs fois à votre excellence pour lui faire connaître +les intentions du gouvernement français, de continuer à vivre en bonne +intelligence avec la Sublime Porte. Je prends aujourd'hui le parti de +vous en donner une nouvelle preuve en vous expédiant la caravelle du +grand-seigneur et le citoyen Beauchamp, consul de la république, homme +d'un grand mérite, et qui a entièrement ma confiance. + +Il fera connaître à votre excellence que la Porte n'a point de plus +véritable amie que la république française, comme elle n'aurait pas +d'ennemie plus redoutable, si les intrigues des ennemis de la France +parvenaient à avoir le dessus à Constantinople: ce que je ne pense pas, +connaissant la sagesse et les lumières de votre excellence. + +Je désire que votre excellence retienne le citoyen Beauchamp à +Constantinople le moins de temps possible, et me le renvoie pour me +faire connaître les intentions de la Porte. + +Je prie votre excellence de croire aux sentimens d'estime et à la haute +considération que j'ai pour elle. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 frimaire an 7 (11 décembre 1798). + +_Au citoyen Talleyrand, ambassadeur à Constantinople._ + +Je vous ai écrit plusieurs fois, citoyen ministre; j'ignore si mes +lettres vous sont parvenues; je n'en n'ai point reçu de vous. + +J'expédie à Constantinople le citoyen Beauchamp, consul à Mascate, pour +vous faire connaître notre position, qui est extrêmement satisfaisante, +et pour, de concert avec vous, demander qu'on mette en liberté tous les +Français arrêtés dans les échelles du levant et détruire les intrigues +de la Russie et de l'Angleterre. + +Le citoyen Beauchamp vous donnera de vive voix tous les détails et +toutes les nouvelles qui pourraient vous intéresser. + +Je désire qu'il ne reste à Constantinople que sept à huit jours. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 22 frimaire an 7 (12 décembre 1798). + +_Au général Reynier._ + +Je désirerais, citoyen général, qu'avant de faire un tour à Salahieh, +vous envoyassiez cinq ou six colonnes mobiles dans les différens points +de votre province. + +Tous les villages qui n'auront pas vu la troupe ne se regarderont pas +comme soumis: c'est le seul moyen, d'ailleurs, de faire lever le miri et +les chevaux. Votre province est celle qui est le plus en retard. + +Le général Lagrange porte avec lui des outres. Mon intention serait que +vous lui procurassiez une quinzaine de chameaux; et, après qu'il aura +passé quelques jours a Salahieh pour y organiser son service et rendre +des visites aux villages qui se sont mal conduits pendant l'inondation, +je désire qu'on aille occuper Catieh, où mon intention est de faire +construire un fort. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 22 frimaire an 7 (12 décembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 14. + +Il est toujours plus intéressant de rendre compte d'une mauvaise +nouvelle que d'une bonne, et c'est vraiment une faute que vous avez +faite, d'oublier de rendre compte des neuf prisonniers qu'ont faits les +Anglais à la quatrième demi-brigade. + +L'état-major donne l'ordre à la légion nautique de se rendre à Foua, +d'où je la ferai venir au Caire pour l'habiller et l'organiser, afin +qu'elle puisse retourner, si les circonstances l'exigeaient, et servir +utilement. + +Envoyez-moi au Caire tous les individus inutiles. J'ai ordonné le +désarmement de la galère, qui a quatre ou cinq cents hommes qui mangent +beaucoup et ne nous rendraient pas un service utile les armes à la main. + +Dès l'instant que vous aurez envoyé ici beaucoup d'hommes du convoi, +et qu'il n'y aura plus que des vieillards ou des hommes inutiles, j'en +ferai partir la plus grande partie. + +Vous devez avoir beaucoup de pèlerins; débarrassez-vous-en le plus tôt +possible, ou par terre ou par mer. + +Envoyez aussi des Arabes à Derne pour avoir des nouvelles; il y arrive +souvent des tartanes de Marseille. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 septembre 1798). + +_Au général Bon._ + +J'ai reçu, citoyen général, vos lettres des 20 et 21. + +Il est parti hier un convoi. + +Vous avez dû recevoir, par le premier convoi, du riz, du biscuit, de +l'eau-de-vie, des matelots, des ouvriers de toute espèce, des outils et +des sapeurs. + +Je vous ai mandé hier de faire venir tous les chameaux qui vous ont +porté du biscuit; joignez-y les chameaux qui ont porté notre artillerie. +Ne gardez que les chameaux qui doivent porter l'eau à votre troupe. Ayez +soin surtout que les chameaux des Arabes soient parfaitement libres: il +faut faire ce que ces gens-là veulent. Laissez passer les lettres pour +Djedda sans les décacheter, et laissez aller et venir chacun librement. +Le commerce est souvent fondé sur l'imagination. La moindre chose est un +monstre pour ces gens-ci, qui ne connaissent pas nos moeurs. + +Je vous recommande de faire mettre une corde au puits d'Adjeroud, de +manière que l'on puisse s'en servir. On dit que l'eau est bonne pour les +chevaux. + +Gardez spécialement les matelots, les sapeurs et les Turcs d'Omar, une +partie de la trente-deuxième, et renvoyez l'autre partie. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 décembre 1798). + +_Au général Leclerc._ + +Je vous préviens, citoyen général, que j'ai fait arrêter Cheraïbi: si +vous êtes encore à Nay, vous vous rendrez à Kélioubé pour mettre le +scellé sur tous ses biens. Vous écrirez au divan de la province et aux +scheicks des Arabes que Cheraïbi a été arrêté, parce qu'il m'a trahi, +parce qu'il a, malgré ses sermens de fidélité, correspondu avec les +mameloucks, et, le jour de la révolte du Caire, appelé les habitans +des différens villages qui environnent cette ville, à se joindre +aux révoltés; qu'ils doivent d'autant plus sentir la justice de +l'arrestation de Cheraïbi, qu'ils ont été témoins de ses crimes, et que +je l'avais comblé de bienfaits. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 23 frimaire an 7 (13 décembre 1798). + +_Au commandant de la place du Caire._ + +Je vous envoie, citoyen général, Cheraïbi, chef de la province de +Kélioubé. Vous le ferez mettre en prison à la citadelle et au secret, +afin qu'il n'ait de communication avec qui que ce soit. Vous prendrez +toutes les mesures nécessaires pour qu'il ne puisse pas s'échapper. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 25 frimaire an 7 (15 décembre 1798). + +_Au général Bon._ + +L'adjudant-général Valentin, citoyen général, est parti hier de +Berket-el-Hadji. J'ai reçu votre lettre du 22. + +Vous me demandez de vous envoyer Mustapha-Effendi; mais il doit être +avec vous. Il n'est pas au Caire; il est parti immédiatement après votre +colonne. Si, à l'heure qu'il est, il n'est pas à Suez, je crains fort +qu'il n'ait été assassiné. Au reste, je vais prendre des renseignemens. + +L'adjudant-général Valentin doit être arrivé, et vous allez vous trouver +approvisionné pour long-temps. + +On enverra, par la première occasion, de l'argent pour les Turcs et pour +les fortifications. + +Envoyez-nous les chameaux qui ont porté vos pièces. Comme elles doivent +rester à Suez, ils vous sont inutiles, et serviront à vous en porter +d'autres. + +Si vos rhumatismes, au lieu de se guérir, continuaient à empirer, vous +laisseriez le commandement à l'adjudant-général Valentin, et vous vous +rendriez au Caire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 frimaire an 7 (16 décembre 1798). + +_Au contre-amiral Perrée._ + +Je vous envoie, citoyen général, un sabre en remplacement de celui que +vous avez perdu à la bataille de Chebreisse. Recevez-le, je vous prie, +comme un témoignage de la reconnaissance que j'ai pour les services que +vous avez rendus à l'armée dans la conquête de l'Égypte. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au général Dugua._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 20 frimaire, de Mansoura, +relative au commerce de Damiette avec la Syrie. Mon intention est que le +commerce soit entièrement libre. L'inconvénient d'aider à la subsistance +de nos ennemis est compensé par d'autres avantages. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au même._ + +J'ai lu avec surprise dans votre lettre, citoyen général, que l'on +employait l'argent du miri à acheter du blé. Ce doit être une coquinerie +des intendans; je vais m'en faire rendre compte. Mais je vous prie de +tenir la main à ce que le produit de toutes les impositions entre dans +la caisse des préposés du payeur général, et n'en sorte plus sans +l'ordre du payeur. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au contre-amiral Villeneuve._ + +Je n'ai point reçu de vos lettres, citoyen général; je vous envoie un +aviso. Faites-moi connaître par son retour quelle est votre position et +ce que vous pourriez avoir appris des mouvemens et du nombre des ennemis +dans la Méditerranée. + +Les ennemis n'ont que deux vaisseaux de guerre et deux frégates devant +Alexandrie. + +Vous devez actuellement avoir trois ou quatre vaisseaux et trois ou +quatre frégates de Malte. Nous désirons bien vous voir arriver ici. + +Nous aurions besoin de cinq ou six mille fusils; chargez-en un millier +sur l'aviso que je vous expédie, et envoyez-nous le reste sur des +bâtimens qui viendraient aborder à Damiette. + +Vous devez avoir reçu du contre-amiral Ganteaume des lettres qui ont +dû vous faire connaître le besoin où nous sommes d'avoir des nouvelles +d'Europe, et de recevoir notre second convoi. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au directoire exécutif._ + +Je vous ai expédié un officier de l'armée, avec ordre de ne rester que +sept à huit jours à Paris, et de retourner au Caire. + +Je vous envoie différentes relations de petits événemens et différens +imprimés. + +L'Égypte commence à s'organiser. + +Un bâtiment arrivé à Suez a amené un Indien qui avait une lettre pour le +commandant des forces françaises en Égypte: cette lettre s'est perdue. +Il paraît que notre arrivée en Égypte a donné une grande idée de notre +puissance aux Indes, et a produit un effet très-défavorable aux Anglais: +on s'y bat. + +Nous sommes toujours sans nouvelles de France; pas un courrier depuis +messidor. Cela est sans exemple dans les colonies même. + +Mon frère, l'ordonnateur Sucy et plusieurs courriers que je vous ai +expédiés, doivent être arrivés. + +Expédiez-nous des bâtimens sur Damiette. + +Les Anglais avaient réuni une trentaine de petits bâtimens, et étaient +à Aboukir; ils ont disparu. Ils ont trois vaisseaux de guerre et deux +frégates devant Alexandrie. + +Le général Desaix est dans la Haute-Égypte, poursuivant Mourad-Bey, qui, +avec un corps de mameloucks, s'échappe et fuit devant lui. + +Le général Bon est à Suez. + +On travaille avec la plus grande activité aux fortifications +d'Alexandrie, Rosette, Damiette, Belbeis, Salahieh, Suez et du Caire. + +L'armée est dans le meilleur état et a peu de malades. Il y a en Syrie +quelques rassemblemens de forces turques. Si sept jours de désert ne +m'en séparaient, j'aurais été les faire expliquer. + +Nous avons des denrées en abondance, mais l'argent est très-rare, et la +présence des Anglais rend le commerce nul. + +Nous attendons des nouvelles de France et d'Europe; c'est un besoin vif +pour nos âmes: car si la gloire nationale avait besoin de nous, nous +serions inconsolables de ne pas y être. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au chef de division Dumanoir._ + +Vous voudrez bien, citoyen, faire partir, le plus promptement possible, +un bâtiment pareil à celui dans lequel s'est embarqué le citoyen Louis +Bonaparte: il sera approvisionné pour un mois d'eau et deux de vivres. +Il prendra à son bord le citoyen ... chargé d'une mission. + +Vous remettrez au commandant du bâtiment que vous expédierez, l'ordre +que je vous envoie qu'il ouvrira à trois lieues en mer. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 7 (17 décembre 1798). + +_Au citoyen ... officier, chargé de dépêches._ + +Le bâtiment sur lequel vous vous embarquerez, vous conduira à Malte. +Vous remettrez les lettres que je vous envoie à l'amiral Villeneuve et +au général commandant de Malte. + +Le commandant de la marine, à Malte, vous donnera sur-le-champ un +bâtiment pour vous conduire dans un port d'Italie qu'il jugera le plus +sûr, d'où vous prendrez la poste pour vous rendre en toute diligence à +Paris et remettre les dépêches que je vous fais passer au gouvernement. + +Vous resterez huit à dix jours à Paris: après quoi vous reviendrez en +toute diligence, en venant vous embarquer dans un port du royaume de +Naples ou à Ancône. + +Vous éviterez Alexandrie et aborderez avec votre bâtiment à Damiette. + +Avant de partir, vous aurez soin de voir un de mes frères, membre du +corps législatif; il vous remettra tous les papiers et imprimés qui +auraient paru depuis messidor. + +Je compte, dans tous les événemens imprévus qui pourraient survenir dans +votre mission, sur votre zèle, qui est de faire parvenir vos dépêches au +gouvernement, et d'en apporter les réponses. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 frimaire an 6 (17 décembre 1798). + +_Au citoyen ..._ + +Vous vous dirigerez sur Malte, citoyen, en passant hors de vue de toute +terre. Si vous apprenez que le port soit bloqué, vous aborderez de +préférence à la cale de Massa-Sirocco, où il y a des batteries qui vous +mettront à l'abri de toute insulte. + +Là, vous débarquerez l'officier que vous avez à votre bord. + +Vous instruirez le Commandant de la marine à Malte et le contre-amiral +Villeneuve, de tout ce que vous aurez vu en mer, et du nombre des +vaisseaux qui sont devant Alexandrie, et vous demanderez les ordres du +commandant de la marine. + +Vous reviendrez m'apporter les dépêches du général commandant à Malte, +et du contre-amiral Villeneuve, et, si vous ne pouvez pas aborder à +Alexandrie, vous aborderez à Damiette ou sur tout autre point de +la côte, depuis le Marabou jusqu'à Orum-Faregge à trente lieues de +Damiette. + +Vous ne resterez que vingt-quatre heures à Malte. + +Je compte sur votre zèle dans une mission aussi importante, qui, +indépendamment des nouvelles qu'elle doit nous faire avoir de l'Europe, +doit nous faire venir des objets essentiels pour l'armée. + +Vous chargerez sur votre bâtiment les armes que le commandant de Malte +vous remettra. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 frimaire an 7 (18 décembre 1798). + +_Au général Bon._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 25. J'ai lu avec le plus +vif intérêt ce que vous m'avez dit relativement à l'Indien des états de +Tippoo Saïb. + +Il serait nécessaire que vous fissiez sonder la rade pour savoir si des +frégates de l'île de France que j'attends, pourraient, étant arrivées +à Suez, s'approcher de la côte jusqu'à deux cents toises, de manière à +être protégées par les batteries de la côte. + +Le chef de bataillon Say est arrivé. La caravelle que je vous ai +envoyée, chargée de riz et d'avoine pour les chevaux, sera sans doute +arrivée également. + +J'ai ordonné au kiaka des Arabes de me faire venir deux bouteilles d'eau +de la source chaude qui se trouve à deux journées de Suez, sur la côte +de la mer Rouge. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 28 frimaire an 7 (18 décembre 1798). + +_Au général Marmont._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 19 frimaire. La +correspondance commence à être bien lente par le Nil. + +Le citoyen Beauchamp, et mon aide-de-camp Lavalette, doivent être +arrivés. + +Si un bâtiment, dans la principale passe, peut favoriser l'entrée des +bâtimens qui vous viendraient de France, il est nécessaire, je crois, +que vous vous concertiez avec le commandant des armes pour en faire +mettre un. + +Envoyez à Rosette toutes les djermes, chaloupes et petits bâtimens qui +peuvent passer la barre, afin de charger à Rosette pour Alexandrie des +riz, du biscuit, du blé, de l'orge et autres objets. Je vais faire filer +sur Rosette jusqu'à cent mille quintaux de blé; mais prenez toutes les +mesures pour qu'il ne soit pas dilapidé. + +Tâchez d'envoyer des Arabes à Derne. Faites écrire par un habitant +d'Alexandrie à un habitant de Derne, afin de lui faire connaître que si, +toutes les fois qu'il arrive des nouvelles de France, il nous les fait +passer, ses courriers seront bien payés, et que lui aura une bonne +récompense. + +Il part demain cent mille rations de biscuit pour Rosette, et deux mille +quintaux de farine. + + + +Au Caire, le 29 frimaire an 7 (19 décembre 1798). + +Bonaparte, général en chef, voulant favoriser le couvent du mont Sinaï: + +1°. Pour qu'il transmette aux races futures la tradition de notre +conquête; + +2°. Par respect pour Moïse et la nation juive, dont la cosmogonie nous +retrace les âges les plus reculés; + +3°. Parce que le couvent du mont Sinaï est habité par des hommes +instruits et policés, au milieu de la barbarie des déserts où ils +vivent; + +Ordonne: + +ART 1er. Les Arabes bédouins, se faisant la guerre entre eux, ne +peuvent, de quelque parti qu'ils soient, s'établir ou demander asile +dans le couvent, ni aucune subsistance ou autres objets. + +2. Dans quelque lieu que résident les religieux, il leur sera permis +d'officier, et le gouvernement empêchera qu'ils ne soient troublés dans +l'exercice de leur culte. + +3. Ils ne seront tenus de payer aucun droit ni tribut annuel, comme ils +ont été exemptés suivant les différens titres qu'ils en conservent. + +4. Ils sont exempts de tout droit de douane pour les marchandises et +autres objets qu'ils importeront et exporteront pour l'usage du couvent, +et principalement pour les soieries, les satins et les produits des +fondations pieuses, des jardins, des potagers qu'ils possèdent dans les +îles de Scio et de Chypre. + +5. Ils jouiront paisiblement des droits qui leur ont été assignés dans +diverses parties de la Syrie et au Caire, soit sur les immeubles, soit +sur leurs produits. + +6. Ils ne paieront aucune épice, rétribution et autres droits attribués +aux juges dans les procès qu'ils pourront avoir en justice. + +7. Ils ne seront jamais compris dans les prohibitions d'exportation et +d'achat de grains pour la subsistance de leur couvent. + +8. Aucun patriarche, évêque ou autre ecclésiastique supérieur, étranger +à leur ordre, ne pourra exercer d'autorité sur eux ou dans leur couvent; +cette autorité étant exclusivement remise à leurs évêques et au corps +des religieux du mont Sinaï. + +Les autorités civiles et militaires veilleront à ce que les religieux du +mont Sinaï ne soient pas troublés dans la jouissance desdits privilèges. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 1er. nivose an 7 (21 décembre 1798). + +_Aux habitans du Caire._ + +Des hommes pervers avaient égaré une partie d'entre vous: ils ont péri. +Dieu m'a ordonné d'être clément et miséricordieux pour le peuple; j'ai +été clément et miséricordieux envers vous. + +J'ai été fâché contre vous de votre révolte; je vous ai privés pendant +dix mois de votre divan; mais aujourd'hui je vous le restitue: votre +bonne conduite a effacé la tache de votre révolte. + +Chéryfs, eulémas, orateurs de mosquées, faites bien connaître au +peuple que ceux qui, de gaîté de coeur, se déclareraient mes ennemis, +n'auraient de refuge ni dans ce monde ni dans l'autre. Y aurait-il un +homme assez aveugle pour ne pas voir que le destin lui-même dirige +toutes mes opérations? y aurait-il quelqu'un assez incrédule pour +révoquer en doute que tout, dans ce vaste univers, est soumis à l'empire +du destin? + +Faites connaître au peuple que, depuis que le monde est monde, il était +écrit qu'après avoir détruit les ennemis de l'islamisme, fait abattre +les croix, je viendrais du fond de l'occident remplir la tâche qui m'a +été imposée. Faites voir au peuple que, dans le saint livre du Qoran, +dans plus de vingt passages, ce qui arrive a été prévu, et que ce qui +arrivera est également expliqué. + +Que ceux donc que la crainte seule de nos armes empêche de nous maudire, +changent; car, en faisant au ciel des voeux contre nous, ils sollicitent +leur condamnation; que les vrais croyans fassent des voeux pour la +prospérité de nos armes. + +Je pourrais demander compte à chacun de vous des sentimens les plus +secrets du coeur; car je sais tout, même ce que vous n'avez dit à +personne: mais un jour viendra que tout le monde verra avec évidence +que je suis conduit par des ordres supérieurs, et que tous les efforts +humains ne peuvent rien contre moi: heureux ceux qui, de bonne foi, sont +les premiers à se mettre avec moi! + +ART 1er. Il y aura au Caire un grand divan composé de soixante personnes +ci-après nommées: + +(_Suivent les noms_). + +2. Il y aura auprès du divan un commissaire français, le citoyen +Cloutiers, et un commissaire musulman, Dzulfekar Kiaka. + +3. Le général commandant la place fera réunir le 5 nivose, à neuf heures +du matin, les membres qui doivent composer le divan général. + +4. Ils procéderont à la nomination d'un président, de deux secrétaires, +au scrutin et à la majorité absolue des suffrages. + +5. Après quoi ils procéderont à la nomination des quatorze personnes qui +devront composer le petit divan, au scrutin et à la pluralité absolue. +Les séances du divan général doivent être terminées en trois jours: il +ne pourra être réuni que par une convocation extraordinaire. + +6. Lorsque le général en chef aura accepté les membres nommés par le +divan général pour faire partie du divan, ceux-ci se réuniront et +procéderont à la nomination d'un président pris dans les quatorze, d'un +secrétaire, de deux interprètes pris hors des quatorze, d'un huissier, +d'un chef de bâtonniers et de dix bâtonniers. + +7. Les membres composant le petit divan se réuniront tous les jours, et +s'occuperont sans relâche de tous les objets relatifs à la justice, au +bonheur des habitans, et aux intérêts de la république française. + +8. Le président aura cent talaris par mois, les autres treize membres +quatre-vingt talaris par mois, les secrétaires auront vingt-cinq talaris +par mois, l'huissier soixante parahs par jour, le chef des bâtonniers +quarante parahs, les autres bâtonniers quinze parahs. + +BONAPARTE. + + + +Belbeis, le 13 nivose an 7 (3 janvier 1799). + +_Au divan du Caire._ + +J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, que j'ai lue avec le plaisir +que l'on éprouve toujours lorsqu'on pense à des gens que l'on estime et +sur l'attachement desquels on compte. + +Dans peu de jours je serai au Caire. + +Je m'occupe, dans ce moment-ci, à faire faire les opérations nécessaires +pour désigner l'endroit par où l'on peut faire passer les eaux pour +joindre le Nil et la mer Rouge. Cette communication a existé jadis, car +j'en ai trouvé la trace en plusieurs endroits. + +J'ai appris que plusieurs pelotons d'Arabes étaient venus commettre +des vols autour de la ville. Je désirerais que vous prissiez des +informations pour connaître de quelle tribu ils sont; car mon intention +est de les punir sévèrement. Il est temps enfin que ces brigands cessent +d'inquiéter le pauvre peuple qu'ils rendent bien malheureux. + +Croyez, je vous prie, au désir que j'ai de vous faire du bien. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 18 nivose an 7 (7 janvier 1799). + +_Au général Marmont._ + +À mon retour d'une course dans le désert, je reçois vos lettres des 21, +25 et 28 frimaire, et 4 et 6 nivose. + +J'approuve les mesures que vous avez prises dans les circonstances +essentielles où vous vous êtes trouvé. + +Vous sentez bien que le moment d'augmenter la garnison d'Alexandrie +n'est pas celui dans lequel vous êtes, d'autant plus que la saison vous +débarrassant des Anglais, vous êtes tranquille de ce côté-là. + +Que la caravelle parte le plus tôt possible, que _le Lodi_ parte lorsque +le citoyen Arnaud sera guéri. + +Multipliez vos relations avec Damanhour, où se trouve le +quartier-général de la province. Vous recevrez l'ordre de l'état-major, +pour que l'adjudant-général Leturcq vous rende compte exactement. + +Le citoyen Boldoni part. + +J'attends les quatre à cinq cents matelots que vous m'avez annoncés et +surtout les Napolitains. + +Je donne ordre pour que le village du schérif d'Alexandrie lui soit +donné. + +Je vous autorise à envoyer un parlementaire aux Anglais: vous leur direz +que vous avez appris qu'ils avaient la peste à bord, et que dans ce cas +vous leur offrez tous les secours que l'humanité pourrait exiger. + +Envoyez un homme extrêmement honnête, qui soit peu parleur et qui ait de +bonnes oreilles. + +Si Lavalette était à Alexandrie, et que vous eussiez l'idée de l'y +envoyer, ce n'est point mon intention; il faut y envoyer un homme qui +ait le grade tout au plus de capitaine, qui leur pourra porter les +gazettes d'Égypte, et qui tâchera de tirer des gazettes d'Europe, s'ils +en ont et s'ils veulent en donner. + +Recommandez que l'officier seul monte à bord, de manière qu'à son retour +dans la ville il n'y soit pas fait de caquets, et qu'il vous confie seul +tout ce qui se sera passé. + +Tous les engagemens que vous avez pris avec le divan seront +ponctuellement exécutés. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 22 nivose an 7 (11 janvier 1799). + +_Au général Murat._ + +Vous partirez demain, citoyen général, à huit heures du matin. Vous +sortirez comme pour aller à Belbeis, dehors de la ville; vous gagnerez +le Mokattam; vous vous enfoncerez à deux lieues dans le désert, et vous +vous dirigerez en suivant toujours le désert sur le village de Gamasé, +province d'Alfiéli, où se trouvent les tribus des Aydé et des Masé, +qui ont cent hommes montés sur des chameaux, et qui sont des tribus +ennemies. + +Le citoyen Venture vous donnera un conducteur qui est un des grands +ennemis de ces tribus. + +Vous combinerez votre marche de manière à vous reposer pendant la nuit +à deux ou trois lieues de ces Arabes, et pouvoir, à la pointe du jour, +tomber sur leur camp, prendre tous leurs chameaux, bestiaux, femmes, +enfans, vieillards, et la partie de ces Arabes qui sont à pied. + +Vous tuerez tous les hommes que vous ne pourrez pas prendre. + +Comme le village où ils sont n'est pas éloigné du Nil, vous ferez +embarquer sur des djermes, pour nous les envoyer, les femmes, bestiaux, +et tous les prisonniers. Vous vous mettrez à la poursuite des fuyards +qui nécessairement se porteront du côté de Gendeli et de Toueritz. Vous +irez dans l'un et l'autre de ces endroits; de là vous irez jusqu'à la +mer Rouge, et vous vous trouverez pour lors à peu près à trois lieues de +Suez, au commandant duquel vous écrirez un mot. + +Vous mènerez avec vous le chef de brigade Lédé avec quatre-vingts hommes +du dix-huitième et du troisième. Vous le chargerez, avec ce détachement, +de la garde des prisonniers, du détail de l'embarquement, de la conduite +des prisonniers et de tout ce que vous aurez pris. + +Indépendamment de quatre jours de vivres que vous avez eu l'ordre +d'emporter sur des chameaux, faites-en prendre pour deux jours à la +troupe; ce qui vous fera pour six jours. + +Dans toute votre marche dans le désert, vous pousserez toujours sur +votre droite et votre gauche, à une lieue, un officier et quinze hommes +de cavalerie, et vous marcherez sur tous les convois de chameaux que +vous rencontrerez dans votre route. Je compte que votre course en +produira plusieurs centaines. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 23 nivose an 7 (12 janvier 1799). + +_Au général Lanusse._ + +Je désire, citoyen général, que vous fassiez arrêter le fils +d'Abou-Chaïr, et que vous l'envoyiez sous bonne escorte à la citadelle +du Caire: c'est un ôtage qu'il est bon d'avoir. Ses biens seront +confisqués au profit de la république. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 25 nivose an 7 (14 janvier 1799). + +_Au général Caffarelli._ + +Demain, citoyen général, le général Junot part pour Suez. + +Je désire que la position du puits qui se trouve vers la moitié du +chemin soit déterminée; que les ingénieurs se munissent de tout ce qui +sera nécessaire pour descendre dans ce puits; qu'ils reconnaissent +si l'on a creusé jusqu'au roc, et s'il serait possible de creuser +davantage; enfin qu'ils mesurent la distance du Caire à Suez. + +Après demain d'autres ingénieurs partiront escortés par cinquante +hommes, que le général Junot laisse à cet effet. Ils mesureront aussi la +distance du Caire à Suez, par la vallée de l'Égarement. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 25 nivose an 7 (14 janvier 1799). + +_Au général commandant à Alexandrie._ + +Je ne conçois pas, citoyen général, comment les consuls étrangers ont pu +recevoir une lettre de l'amiral anglais sans que vous en soyez instruit, +et je conçois encore moins comment l'ayant reçue, ils l'aient publiée +sans votre permission. + +Faites-vous rendre compte par les consuls qui leur a remis cette lettre, +et faites-leur connaître que si, à l'avenir, ils ne vous remettaient +pas toutes cachetées les lettres qu'ils recevraient, vous les feriez +fusiller. Si ce cas se représentait, vous m'enverriez la lettre toute +cachetée. + +Vous ferez mettre le scellé sur tous les effets du nommé Jennovisch, +capitaine impérial qui s'est rendu à Alexandrie, et vous me l'enverrez +sous bonne escorte au Caire; vous aurez soin de le faire mettre nu, +et de prendre tous ses habillemens que vous ferez découdre pour vous +assurer qu'il n'y a rien dedans. Vous lui ferez donner d'autres habits. + +L'envoi de cet homme à Alexandrie me paraît suspect: du reste, je +suis fort aise qu'il y soit, puisqu'il nous donnera des nouvelles du +continent; mais qu'il ne parle à personne. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Nous avons le plus grand besoin d'argent. Les fermes doivent six mille +talaris; les sagats, mille; les négocians de Damas, sept cents. Voyez de +les faire payer dans les vingt-quatre heures. + +Vous me ferez demain un rapport sur nos ressources et nos moyens d'avoir +de l'argent. Tâchez de nous avoir deux à trois cent mille francs. + +Les deux bâtimens de café qui sont arrivés à Suez doivent avoir payé +quelques droits; faites-vous-en remettre le montant. + +Je vous envoie un ordre pour que les Cophtes versent demain dix mille +talaris, après demain dix mille autres; le 1er. pluviose, dix mille; le +3, dix mille autres; le 5, dix mille autres: en tout cinquante mille +talaris. + +Vous hypothéquerez pour le paiement dudit argent, les blés qui sont dans +la Haute-Égypte, et vous leur ferez connaître qu'il est indispensable +que cela soit soldé, parce que j'en ai le plus grand besoin. + +Vous me ferez demain un rapport sur la quantité d'obligations qu'a en +ce moment l'enregistrement, en comptant depuis aujourd'hui, décade par +décade. + +Enfin, vous me ferez un rapport sur la quantité des villages et terres +qui ont été affermés et sur les conditions desdits affermages. + +Vous demanderez deux mois d'avance à tous les adjudicataires des +différentes fermes. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 16 nivose an 7 (15 janvier 1798). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Vous vous rendrez à Suez, citoyen général; vous y passerez une +inspection rigoureuse de tous les établissemens de la marine de Suez; +vous donnerez les ordres pour que tous les magasins et établissemens +soient conformes au projet que j'ai d'organiser et de maintenir à Suez +un petit arsenal de construction. + +La chaloupe canonnière _la Castiglione_ sera sans doute de retour. + +Si les trois autres chaloupes canonnières sont prêtes, bien armées, et +dans le cas de remplir une mission dans la mer Rouge, vous partirez avec +elles. + +Vous vous rendrez à Cosseir, Vous vous emparerez de tous les bâtimens +appartenant aux mameloucks, qui sortiront du port. + +Vous vous emparerez du fort, et vous le ferez mettre sur-le-champ dans +le meilleur état de défense. + +Vous tâcherez de correspondre avec le général Desaix. Vous laisserez +en croisière, devant le port de Cosseir, une partie de vos chaloupes +canonnières. + +Vous mènerez avec vous un commissaire de la marine, et un officier +intelligent que vous établirez à Cosseir, commissaire et commandant des +armes. + +Vous ferez tous les réglemens que vous jugerez nécessaires pour +l'établissement de la douane, pour la formation des magasins nationaux, +la recherche de tout ce qui appartenait aux mameloucks, et pour le +commerce. + +Vous écrirez à Yamb'o, Gedda et Mokka, pour faire connaître que l'on +peut venir, en toute sûreté, commercer dans le port de Suez; que toutes +les mesures ont été prises pour l'organisation du port, et pour pouvoir +fournir aux bâtimens tous les secours dont ils auront besoin. + +Vous embarquerez sur chacune de vos chaloupes canonnières vingt hommes, +dont quarante de la légion maltaise, dix canonniers que vous laisserez +en garnison à Cosseir, et trente hommes de la trente-deuxième +demi-brigade. + +Vous ferez embarquer deux pièces de quatre, de campagne, que vous +laisserez pour armer le fort de Cosseir, si on n'y en trouve pas. + +Du reste, vous combinerez votre marche de manière que, autant que les +vents pourront le permettre, vous soyez, de votre personne, de retour au +Caire du 15 au 20 pluviose. + +Je vous enverrai, par l'officier qui part dans deux jours, des lettres +pour Mascate et Djedda, que vous ferez parvenir à leur destination. + +Si les quatre armemens n'étaient pas achevés, vous enverriez alors les +trois qui seraient prêts, avec les mêmes instructions que je vous donne; +mais vous resteriez à Suez, et donneriez le commandement à un capitaine +de frégate. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Tous les adjudicataires des fermes ou douanes de la république paieront, +du 1er au 10 pluviose, les mois de pluviose et ventose d'avance. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Les Cophtes verseront cinquante mille talaris, à titre d'emprunt, +savoir: demain, dix mille talaris; après demain, dix mille; le 1er. +pluviose, dix mille; le 3 _idem_, dix mille; le 5 _id._, dix mille. En +tout, cinquante mille talaris. + +Il leur sera vendu, pour cette somme, une quantité de blés de la +Haute-Égypte. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 26 nivose an 7 (15 janvier 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +Il sera formé un conseil des finances, chez l'administrateur des +finances, qui se réunira demain à deux heures après-midi. Il +sera composé des citoyens Monge, Caffarelli, Blanc, James, et de +l'ordonnateur en chef. + +Ce conseil s'occupera: 1°. du système et du tarif des monnaies et des +changemens possibles à y faire, les plus avantageux à nos finances; 2°. +des opérations que dans la position actuelle de l'Égypte, on pourrait +faire pour procurer de l'argent à l'armée et accroître ses ressources; +3°. du plan raisonnable que l'on pourrait adopter pour, sans diminuer +les revenus de la république, donner aux soldats de l'armée une +récompense qu'ils ont méritée à tant de titres. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 27 nivose an 7 (16 janvier 1799). + +_Au général Marmont._ + +Faites faire, tous les cinq jours, une visite des hôpitaux par un +officier supérieur de ronde, qui prendra toutes les précautions +nécessaires à cet effet, qui visitera tous les malades, et fera fusiller +sur-le-champ dans la cour de l'hôpital les infirmiers ou employés qui +auraient refusé de fournir aux malades tous les secours et vivres dont +ils ont besoin. Cet officier, en sortant de l'hôpital, sera mis pour +quelques jours en réserve dans un endroit particulier. + +Vous avez bien fait de faire donner du vinaigre et de l'eau-de-vie à la +troupe. Épargnez l'un et l'autre; il y a loin d'ici au mois de juin. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 29 nivose an 7 (18 janvier 1799). + +_Au général Verdier._ + +Je reçois, citoyen général, vos lettres des 24 et 25. J'ai appris avec +intérêt l'expédition que vous avez faite contre les Arabes de Derne. + +Le scheick du village de Mit-Massaout est extrêmement coupable; vous le +menacerez de lui faire donner des coups de bâton, s'il ne vous désigne +pas l'endroit où il y aurait d'autres mameloucks et d'autres pièces +qu'ils auraient cachées. Vous vous ferez donner tous les renseignemens +que vous pourrez sur les bestiaux appartenant aux Arabes de Derne qui +pourraient être dans son village: après quoi vous lui ferez couper la +tête, et la ferez exposer avec une inscription qui désignera que c'est +pour avoir caché des canons. + +Vous ferez également couper la tête aux mameloucks, et vous enverrez à +Gizeh les trois pièces de canon que vous avez trouvées dans ce village. +Faites une proclamation dans la province, pour que tous les villages qui +auraient des canons, aient à les envoyer dans le plus court délai. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 3 pluviose an 7 (22 janvier 1799). + +Bonaparte, général en chef, ordonne: + +La maison qu'occupe le général Lannes dans l'île de Baouda avec +vingt feddams de terre, dix de chaque côté, lui sont donnés en toute +propriété. + +La maison qu'occupe le général Dommartin et le jardin qui est vis-à-vis, +à gauche du nouveau chemin, lui sont donnés en toute propriété. + +La maison qu'occupe le général Murat lui est donnée en toute propriété. + +L'île de Baouda sera partagée en dix portions: seront exceptées la +partie sud, où est le Mekkias, et la partie nord, où il y a une +batterie, avec un arrondissement convenable. + +L'île vis-à-vis Boulac, où est le lazaret, sera partagée en dix +portions. + +Le général en chef se réserve le soin de donner ces vingt portions à des +officiers de l'armée qui les mériteront. + +L'administrateur général des finances fera rédiger, dans la journée de +demain, par le bureau d'enregistrement, les actes de propriété de ces +différens officiers, et prendra des mesures pour exécuter d'ici au 20 +pluviose l'article 2 du présent ordre. Les actes de propriété seront +remis chez le payeur. + +Le chef de l'état-major général fera connaître aux généraux en +chef Dommartin, Lannes et Murat, que ces biens leur sont donnés en +gratification extraordinaire pour les services qu'ils ont rendus dans la +campagne et pour les dépenses qu'elle leur a occasionnées. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799). + +_À l'iman de Mascate._ + +Je vous écris cette lettre pour vous faire connaître ce que vous avez +déjà appris sans doute, l'arrivée de l'armée française en Égypte. + +Comme vous avez été de tout temps notre ami, vous devez être convaincu +du désir que j'ai de protéger tous les bâtimens de votre nation, et que +vous les engagiez à venir à Suez, où ils trouveront protection pour leur +commerce. + +Je vous prie aussi de faire parvenir cette lettre à Tipoo-Saïb, par la +première occasion qui se trouvera pour les Indes. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799). + +_À Tipoo-Saïb._ + +Vous avez déjà été instruit de mon arrivée sur les bords de la mer Rouge +avec une armée innombrable et invincible, remplie du désir de vous +délivrer du joug de fer de l'Angleterre. + +Je m'empresse de vous faire connaître le désir que j'ai que vous me +donniez, par la voie de Mascate et de Mokka, des nouvelles sur la +situation politique dans laquelle vous vous trouvez. Je désirerais même +que vous pussiez envoyer à Suez ou au grand Caire quelque homme adroit +qui eût votre confiance, avec lequel je pusse conférer. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799). + +_Au sultan de la Mecque._ + +J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, et j'en ai compris le +contenu. Je vous envoie le règlement que j'ai fait pour la douane de +Suez, et mon intention est de le faire exécuter ponctuellement. Je ne +doute pas que les négocians de l'Hygiaz ne voient avec gratitude la +diminution des droits que j'ai faite pour le plus grand avantage du +commerce, et vous pouvez les assurer qu'ils jouiront ici de la plus +ample protection. + +Toutes les fois que vous aurez besoin de quelque chose en Égypte, vous +n'avez qu'à me le faire savoir, et je me ferai un plaisir de vous donner +des marques de mon estime. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 6 pluviose an 7 (25 janvier 1799). + +_Au général Berthier._ + +Vous partirez, citoyen général, le 10 pluviose, pour vous rendre à +Alexandrie: vous vous y embarquerez sur la frégate _la Courageuse_: vous +aurez avec vous deux bâtimens du convoi, bons voiliers, que j'ai fait +arranger à cet effet. + +Dès l'instant que vous aurez rencontré quelque bâtiment qui vous aura +donné des nouvelles, vous m'en expédierez un sur Damiette, le lac +Bourlos ou même sur Alexandrie, si les vents l'y portaient. Vous +m'expédierez l'autre dès l'instant que vous aurez appris d'autres +nouvelles, ce que je désirerais être avant que vous ne touchassiez +aucune terre d'Europe. + +Le plus sûr paraît être que vous vous dirigiez sur les côtes d'Italie du +côté du golfe de Tarente, du port de Crotone, et, si le temps le permet, +de remonter le golfe Adriatique jusqu'à Ancône. Soit que vous touchiez +à Corfou ou à Malte, ou dans un point quelconque, ne manquez pas de +m'envoyer toutes les nouvelles que vous pourriez avoir, en m'expédiant +des bâtimens, auxquels vous donnerez l'instruction spéciale de se +diriger sur Damiette. + +Vous prendrez aussi des mesures pour que l'on nous envoie de l'une de +ces places des sabres, des pistolets, des fusils, dont vous savez que +nous avons besoin. + +Vous aurez bien soin que la frégate qui vous portera, dès l'instant +qu'elle sera approvisionnée de ce qui pourrait lui manquer, reparte +sur-le-champ, se dirigeant sur Jaffa, et là elle saura où je suis. +Arrivée à Jaffa, elle mouillera au large et avec précaution, afin de +s'assurer si l'armée y est; si elle n'y était pas, elle se dirigerait +vers Damiette. + +Si vous pouvez faire charger sur la frégate quelques armes, vous le +ferez; si les événemens qui se passeront sur le continent font que votre +présence n'y soit pas nécessaire, vous rejoindrez l'armée à la prochaine +mousson. + +Vous remettrez les paquets que je vous envoie au gouvernement, et vous +remplirez la mission dont vous êtes chargé. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 7 pluviose an 7 (26 janvier 1799). + +_Au général Kléber._ + +J'ai reçu, citoyen général, votre lettre du 3. Comme les lettres que +je reçois de Mansoura me font craindre que la maladie de la deuxième +demi-brigade ne soit contagieuse, je crois qu'il serait dangereux de la +mettre en libre communication avec les autres demi-brigades. Faites-vous +faire un rapport détaillé sur la situation de cette demi-brigade, et, +dans le cas où la maladie serait contagieuse, vous pourriez la renvoyer +à Mansoura: je la ferais remplacer à votre division par un bataillon de +la vingt-cinquième demi-brigade. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 pluviose an 7 (28 janvier 1799). + +_Au général Marmont._ + +J'imagine, citoyen général, que vous aurez changé la manière de faire le +service d'Alexandrie. Vous aurez placé aux différentes batteries et aux +forts de petits postes stables et permanens: ainsi, par exemple, à la +hauteur de l'observatoire, à la batterie des bains, vous aurez placé +douze à quinze hommes qui ne devront pas en sortir, et que vous +tiendrez là sans communication. Ces douze à quinze hommes fourniront le +factionnaire nécessaire pour garder le poste. La position de la mer vous +dispense d'avoir aujourd'hui une grande surveillance; vous vous trouvez +ainsi avoir besoin de fort peu de monde. Pourquoi avez-vous des +grenadiers pour faire le service en ville? Je ne conçois rien à +l'obstination du commissaire des guerres Michaux à rester dans sa +maison, puisque la peste y est. Pourquoi ne va-t-il pas camper sur un +monticule du côté de la colonne de Pompée? + +Tous vos bataillons sont, l'un de l'autre, au moins à une demi-lieue. Ne +tenez que très-peu de chose dans la ville, et, comme c'est le poste le +plus dangereux, n'y tenez point de troupe d'élite... Mettez le bataillon +de la soixante-quinzième sous ces arbres où vous avez été long-temps +avec la quatrième d'infanterie légère. Qu'il se baraque là en +s'interdisant toute communication avec la ville et l'Égypte. Mettez le +bataillon de la quatre-vingt-cinquième du côté du Marabou: vous pourrez +facilement l'approvisionner par mer. Quant à la malheureuse demi-brigade +d'infanterie légère, faites-la mettre nue comme la main, faites-lui +prendre un bon bain de mer; qu'elle se frotte de la tête aux pieds; +qu'elle lave bien ses habits, et que l'on veille à ce qu'elle se tienne +propre. Qu'il n'y ait plus de parade; qu'on ne monte plus de garde que +chacun dans son camp. Faites faire une grande fosse de chaux vive pour y +jeter les morts. + +Dès l'instant que, dans une maison française, il y a la peste, que les +individus se campent ou se baraquent; mais qu'ils fuient cette maison +avec précaution, et qu'ils soient mis en réserve en plein champ. Enfin, +ordonnez qu'on se lave les pieds, les mains, le visage tous les jours, +et qu'on se tienne propre. + +Si vous ne pouvez pas garantir la totalité des corps où cette maladie +s'est déclarée, garantissez au moins la majorité de votre garnison. Il +me semble que vous n'avez encore pris aucune grande mesure proportionnée +aux circonstances. Si je n'avais pas à Alexandrie des dépôts dont je ne +puis me passer, je vous aurais déjà dit: partez avec votre garnison, et +allez camper à trois lieues dans le désert. Je sens que vous ne pouvez +pas le faire. Approchez-en le plus près que vous pourrez. Pénétrez-vous +de l'esprit des dispositions contenues dans la présente lettre; +exécutez-les autant que possible, et j'espère que vous vous en trouverez +bien. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 9 pluviose an 7 (28 janvier 1799). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Je reçois, citoyen général, votre lettre du 5. L'intention où vous êtes +de vouloir suivre vous-même l'expédition de Cosseir fait honneur à votre +zèle; mais j'ai besoin de vos lumières pour une expédition considérable. +Vous savez que, lorsque je vous ai envoyé à Suez, j'espérais que vous +seriez de retour du 20 au 30: nous sommes au 10, et vous n'êtes pas +encore parti. Les événemens arrivés à _la Castiglione_ me persuadent +qu'une fois parti, je ne vous verrai plus d'ici à deux mois; et les +événemens sont tels, que je ne puis me passer de vous. Donnez les +instructions nécessaires à l'officier qui commandera l'expédition, et +rendez-vous de suite au Caire, où je vous attends avant le 15. Vous +pouvez ramener mes vingt-cinq guides. J'écris au général Junot de +compléter votre escorte au moins à cinquante ou soixante hommes. + +Donnez au commandant des armes et à Feraud toutes les instructions +nécessaires à votre départ. Je désirerais que la construction de la +goëlette pût être tellement en train d'ici au 20, que le citoyen Feraud, +avec un petit détachement d'ouvriers, pût être disponible pour se porter +ailleurs. + +Un gros brick anglais a fait côte à Bourlos. Sur cinquante-six hommes +d'équipage, quarante se sont noyés, et seize sont en notre pouvoir. Je +les attends à chaque instant. Ils nous donneront des renseignemens sur +les mouvemens des Anglais. Il paraît que, cette année, les temps sont +terribles. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 10 pluviose an 7 (29 janvier 1799). + +_Au payeur-général._ + +Vous passerez, citoyen, les douze actions de la compagnie d'Égypte qui +appartiennent à la république, à la disposition des citoyens: +Boyer, chef de brigade de la dix-huitième; Darmagnac, _id._ de la +trente-deuxième; Conroux, _id._ de la soixante-unième; Lejeune, _id._ +de la vingt-deuxième; Delorgne, _id._ de la treizième; Grezins, +adjudant-général; Maugras, chef de brigade de la soixante-quinzième; +le chef de la neuvième; Venoux, _id._ de la vingt-cinquième; Duvivier, +colonel du quatorzième de dragons; Bron, _id._ du troisième; Pinon, +_id._ du quinzième, à titre de gratification extraordinaire. + +Dix actions existent dans votre caisse; je donne à l'administrateur des +finances l'ordre de s'arranger avec la compagnie d'Égypte pour avoir les +deux autres. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 pluviose an 7 (30 janvier 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +La femme Selti-Nefsi, veuve d'Ali-Bey et femme actuelle de Mourad-Bey, +conservera la partie de ses biens qui lui vient d'Ali-Bey: je veux +par-là donner une marque d'estime pour la mémoire de ce grand homme. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 pluviose an 7 (30 janvier 1799). + +_Au divan du Caire._ + +J'ai reçu votre lettre du 10 pluviose. Non-seulement j'ai ordonné à +l'aga des janissaires et aux agens de la police de publier que l'on +jouira, pendant la nuit du Rhamadan, de toute la liberté d'usage, mais +encore je désire que vous-même fassiez tout ce qui peut dépendre de vous +pour que le Rhamadan soit célébré avec plus de pompe et de ferveur que +dans les autres années. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 13 pluviose an 7 (31 janvier 1799). + +_Au général Kléber._ + +L'état-major, citoyen général, vous fera passer l'ordre de mouvement +pour l'occupation d'El-Arich. Pour y arriver, vous avez deux ennemis à +vaincre, la faim et la soif, et les ennemis qui sont à Gaza, et qui, en +deux jours, peuvent retourner à El-Arich. + +Vous direz aux gens du pays que vous pourriez rencontrer, que vous +n'avez ordre d'occuper qu'El-Arich, Kan-Iounes, et de chasser +Ibrahim-Bey; que c'est à lui seul que vous en voulez. + +Les moyens de transport que vous avez dans ce moment-ci à Catieh peuvent +seuls décider de la quantité de troupes que vous pourrez envoyer à +El-Arich. L'avant-garde du général Reynier épuisera tous les moyens de +transport: car il est indispensable que les soldats portent pour trois +jours sur eux, et qu'il ait avec lui un convoi qui assure la subsistance +pour douze jours. + +Arrivé à Kan-Iounes, vous pouvez écrire à Abdallah-Pacha que le bruit +public nous a instruits que le grand-seigneur l'avait nommé pacha +d'Égypte; que si cela est vrai, nous avons lieu d'être étonnés qu'il +ne soit pas venu; que nous sommes les amis du grand-seigneur; que vous +n'avez aucune intention hostile contre lui; que vous n'avez ordre de moi +que d'occuper le reste de l'Égypte, et de chasser Ibrahim-Bey; que vous +ne doutez pas que, s'il me fait connaître l'ordre qui le nomme pacha +d'Égypte, je ne le reçoive avec tous les honneurs dus à son poste; que, +du reste, vous êtes persuadé que, s'il est véritablement officier de la +Sublime-Porte, il n'a rien de commun avec un tyran tel qu'Ibrahim-Bey, à +la fois ennemi de la république française et de la Sublime-Porte. + +Les divisions Bon et Lannes, la cavalerie et le parc de réserve sont +en mouvement; je compte partir moi-même le 17. Je suivrai la route +de Birket-el-Haldji, Belbeis, Corice, Salahieh, le pont Kautaxeh et +Cathieh. Vous m'enverrez par cette route les rapports que vous aurez à +me faire. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 15 pluviose an 7 (3 février 1799). + +_Au général Desaix._ + +Votre dernière lettre que j'ai reçue hier, citoyen général, est datée +du 16 nivose. Je n'ai eu depuis aucune nouvelle de vos opérations +ultérieures. + +Le général Davoust m'a écrit de Syout le 23 nivose: il m'a annoncé le +succès qu'il a obtenu sur les différens rassemblemens de fellahs qui +s'étaient révoltés. + +Depuis le 3 nivose nous sommes à Catieh et nous y avons établi un fort +et des magasins assez considérables. + +Le général Reynier part le 16 de Catieh pour se rendre à El-Arich. + +Une grande partie de l'armée est en mouvement pour traverser les déserts +et se présenter sur les frontières de Syrie. + +Le quartier-général va incessamment se mettre en marche. + +Mon but est de chasser Ibrahim-Bey du reste de l'Égypte, dissiper les +rassemblemens de Gaza, et punir Ibrahim-Bey de sa mauvaise conduite. + +Le citoyen Collot, lieutenant de vaisseau, est parti avec quatre +chaloupes canonnières de Suez, portant quatre-vingts hommes de +débarquement: il a ordre de croiser devant Cosseir et même de s'en +emparer. Dès l'instant qu'il aura effectué son débarquement, il vous en +préviendra en vous expédiant des Arabes. De votre côté, expédiez d'Esneh +des hommes, pour pouvoir être instruit de son arrivée, correspondre avec +lui et lui envoyer des vivres dont il pourrait se trouver avoir besoin. + +Défaites-vous, par tous les moyens et le plus tôt possible, de ces +vilains mameloucks. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 pluviose an 7 (5 février 1799). + +_Au général Kléber._ + +Nous avons reçu enfin, citoyen général, des nouvelles de France. Un +bâtiment ragusais, chargé de vins, est arrivé, ayant à son bord les +citoyens Hamelin et Liveron. Ils apportent des lettres que je n'ai pas +encore reçues, parce que Marmont m'a écrit par un Arabe. + +Jourdan a quitté le corps législatif, et commande l'armée sur le Rhin. +Le congrès de Rastadt était toujours au même point: on y parlait +beaucoup sans avancer. + +Joubert commande l'armée d'Italie. Schawenburg commande à Malte. +Pléville est parti pour Corfou. Passwan-Oglou a détruit entièrement +l'armée du capitan-pacha, et est maître d'Andrinople. + +_La Marguerite_, expédiée après la prise d'Alexandrie, et _la +Petite-Cisalpine_, expédiée de Rosette un mois après le combat +d'Aboukir, sont toutes deux arrivées. + +Descoutes était en route pour Constantinople. + +Au commencement de novembre, l'ambassadeur turc à Paris faisait encore +ses promenades à l'ordinaire. + +Les Espagnols, au nombre de vingt-quatre vaisseaux, se laissent bloquer +par seize vaisseaux anglais. + +On a pris des mesures pour recruter les armées: il paraît que l'on a +requis tous les jeunes gens de dix-huit ans, que l'on a appelés les +_conscrits_. + +Les choses de l'intérieur sont absolument dans le même état que lorsque +nous sommes partis: on ne remarque, dans l'allure du gouvernement, que +le changement qu'a pu y apporter le nouveau membre qui y est entré. + +Le général Humbert, avec quinze cents hommes, est arrivé en Irlande. Il +a réuni quelques Irlandais autour de lui, et, quinze jours après, a été +fait prisonnier avec toute sa troupe. + +On arme en Europe de tous côtés; cependant on ne fait encore que se +regarder. + +Je retarde mon départ de deux jours, afin de recevoir des lettres avant +de partir. + +La trente-deuxième doit être arrivée à Catieh. Le général Bon, avec le +reste de sa division, est à Salahieh. Si des événemens pressans vous +rendaient un secours nécessaire, vous lui écririez: il n'aurait pas +besoin de mon ordre pour marcher à vous. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 17 pluviose an 7 (5 février 1799). + +_Au général Marmont._ + +J'ai reçu, citoyen général, la lettre que vous m'avez écrite le 7, +m'annonçant l'arrivée du citoyen Hamelin à Alexandrie. Toutes les +troupes dans ce moment-ci traversent le désert, et j'étais moi-même sur +le point de partir. Je retarde mon départ pour voir le citoyen Hamelin, +ou recevoir au moins les lettres de Livourne et de Gênes que vous +m'annoncez. + +Vous ferez sortir un parlementaire, par lequel vous préviendrez le +commandant anglais que plusieurs avisos anglais ont, à différentes +époques, échoué sur la côte; que nous avons sauvé les équipages; qu'ils +sont dans ce moment-ci au Caire, où ils sont traités avec tous les +égards possibles; que, ne les regardant pas comme prisonniers, je les +lui enverrai incessamment. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 pluviose an 7 (8 février 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je donne ordre au payeur d'envoyer un de ses préposés sur une djerme +armée à Mehal-el-Kebir et Menouf, pour ramasser l'argent et le rapporter +au Caire le plus promptement possible. + +Donnez ordre à l'agent de la province de Gizeh de se mettre en course +pour lever le deuxième tiers du miri. + +Pressez de tous vos moyens la rentrée du premier tiers que doivent payer +les adjudicataires. Joignez-y tout ce que rend la monnaie et tout ce +que doit rendre l'enregistrement; car il est indispensable que vous +ramassiez, d'ici au 1er ventose, 500,000 fr., et que vous me les fassiez +passer à l'armée. Ils seront escortés par un adjudant-général de +l'état-major et le troisième bataillon de la trente-deuxième, qui ont +ordre de partir le 30. + +Envoyez des exprès de tous côtés, et écrivez que l'on active la rentrée +des impositions. + +Donnez ordre à Damiette pour que l'on recouvre les 150,000 fr. qui +restent à recouvrer, et que l'on fasse rentrer le deuxième tiers du +miri; de manière que le payeur de cette place puisse nous envoyer le 30, +par Tineh et Catieh, 200,000 fr. + +Donnez ordre également que les impositions se lèvent dans la Scharkieh, +de manière que l'on puisse nous envoyer, d'ici au 1er du mois prochain, +100,000 fr. + +Vous sentez combien il est nécessaire que, surtout dans ce premier +moment, nous ayons de quoi subvenir à l'extraordinaire de l'expédition. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 20 pluviose an 7 (8 février 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Plusieurs généraux et officiers m'ayant fait connaître que leur santé ne +leur permettait point de continuer à servir dans ce pays-ci, surtout la +campagne redevenant plus active, je leur ai accordé la permission de +passer en France. + +Je vous ai expédié et je vous expédie ces jours-ci plusieurs bâtimens +avec des courriers: j'espère que quelques-uns vous arriveront. + +L'on nous annonce à l'instant l'arrivée à Alexandrie d'un bâtiment +ragusais chargé de vins, et porteur de lettres pour moi de Gênes et +d'Ancône: depuis huit mois c'est la première nouvelle d'Europe qui nous +arrive. Je ne recevrai ces lettres que dans deux ou trois jours, et je +désire bien vivement qu'il y en ait de vous, et du moins que je puisse +être instruit de ce qui se passe en Europe, afin de pouvoir guider ma +conduite en conséquence. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 pluviose an 7 (9 février 1799). + +_Au général Marmont._ + +Vous verrez par l'ordre du jour, citoyen général, que tous les fonds des +provinces d'Alexandrie, de Rosette et de Bahhireh doivent être versés +dans la caisse du payeur d'Alexandrie. Le citoyen Baude a été investi de +toute l'autorité du citoyen Poussielgue. + +Le commissaire Michaud est investi de toute l'autorité de l'ordonnateur +en chef sur l'administration de ces trois provinces, dont les fonds +seront exclusivement destinés à pourvoir à vos services. + +Ordonnez que le troisième bataillon de la soixante-quinzième se +réunisse, avec deux bonnes pièces d'artillerie, à Damanhour; que cette +colonne puisse se porter dans toute cette province, et même dans +celle de Rosette, pour lever les impositions et punir ceux qui ce +comporteraient mal. Cette mesure aura l'avantage de tirer tout le parti +possible de ces deux provinces; détenir une bonne réserve éloignée de +l'épidémie d'Alexandrie; et, selon les événemens, vous la feriez revenir +à Alexandrie, où sa présence relèverait le moral de toute la garnison: +car il est d'axiome que, dans l'esprit de la multitude, lorsque l'ennemi +reçoit des renforts, elle doit en recevoir pour se croire égalité de +force; et, enfin, s'il arrivait quelque événement dans le Delta, ce +bataillon pourrait s'y porter, et être d'un grand secours. + +Mettez-vous en correspondance avec le général Lanusse, qui commande à +Menouf, et le général Fugières, qui commande à Mehal-el-Kebir. Ne vous +laissez point insulter par les Arabes. Le bon moyen de faire finir +votre épidémie, est peut-être de faire marcher vos troupes. Saisissez +l'occasion, et calculez une opération de quatre à cinq cents hommes sur +Mariout: cela sera d'autant plus essentiel, que, partant demain pour me +rendre en Syrie, l'idée de mon absence pourrait les enhardir. + +Si des événemens supérieurs arrivaient, le commandant de Rosette doit se +retirer dans le fort de Catieh, qui doit être approvisionné pour cinq +ou six mois. Maître de ce fort, il le serait de la bouche du Nil, et +dès-lors empêcherait de rien faire de grand contre l'Égypte. Faites donc +armer et approvisionner le fort de Raschid; mettez dans le meilleur état +celui d'Aboukir, et profitez de tous les moyens possibles et du temps +qui vous reste d'ici au mois de juin, pour mettre Alexandrie à l'abri +d'une attaque de vive force pendant, 1°. cinq a six jours qu'une armée +puisse débarquer et l'investir; 2°. quinze jours pour qu'elle commence +le siège; 3°. quinze à vingt jours de siège. + +Vous sentez que, lorsque cette opération pourrait être possible, je ne +serais pas éloigné de dix jours de marche d'Alexandrie. + +Faites lever exactement la carte des provinces de Bahhireh, Rosette et +Alexandrie, et dès l'instant qu'elle sera faite, envoyez-la moi, afin +qu'elle puisse me servir si votre province devenait le théâtre de plus +grands événemens. + +Dans ce moment-ci, la saison ne permet pas aux Anglais de rien faire de +dangereux. Envoyez-moi des Arabes par Damiette et par le Caire pour me +donner de vos nouvelles: dans ces deux villes, on saura où je me trouve. + +Je vous envoie la relation de la fête du Rhamadan et une proclamation du +divan du Caire. Il est bon de répandre l'une et l'autre non-seulement +dans votre province, mais encore par les bâtimens qui partiront. + +Je ne puis pas vous donner une plus grande marque de confiance qu'en +vous laissant le commandement du poste le plus essentiel de l'armée. + +Le citoyen Hamelin est arrivé hier: j'ai trouvé beaucoup de +contradictions dans tout ce qu'il a appris en route et j'ajoute peu +de foi à toutes les nouvelles qu'il donne comme les ayant apprises en +route: la situation de l'Europe et de la France jusqu'au 10 novembre me +paraissait assez satisfaisante. + +J'apprends qu'il est arrivé un nouveau bâtiment venant de Candie: +interrogez-le avec le plus grand soin, et envoyez-moi les demandes et +les réponses. Informez-vous de l'escadre russe. + +Quoique je croie que nous soyons en paix avec Naples et l'empereur, +cependant je vous autorise à retarder, sous différens prétextes, le +départ des bâtimens napolitains, impériaux, livournais; concertez-vous +avec le citoyen Leroy, et envoyez-en moi l'état: nous acquerrons tous +les jours des renseignemens plus certains. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 21 pluviose an 7 (9 février 1799). + +_Au général Dugua._ + +Vous prendrez, citoyen général, le commandement de la province du Caire. + +Les dépôts des divisions Bon et Reynier gardent la citadelle avec deux +compagnies de vétérans. + +Il y a à la citadelle des approvisionnemens de réserve pour nourrir +pendant cinq à six mois la garnison et l'hôpital qui s'y trouvent. + +Il y a au fort Dupuy un détachement de la légion maltaise et de +canonniers. + +Le fort Sullowski est gardé par les dépôts du septième de hussards et du +vingt-deuxième de chasseurs. + +Le fort Camin est gardé par un détachement du quatorzième de dragons. + +La tour du fort de l'institut est gardée par un détachement des dépôts +de la division Lannes, ainsi que le fort de la Prise d'eau, et de la +maison d'Ibrahim-Bey. Dans cette dernière est notre grand hôpital. + +Tous nos établissemens d'artillerie sont à Gizeh, ainsi que les dépôts +de la division du général Desaix. + +Tous les Français sont logés autour de la place Esbequieh. J'y laisse un +bataillon de la soixante-neuvième, un de la quatrième légère et un de la +trente-deuxième. + +Le bataillon de la quatrième partira le 24, une compagnie de canonniers +marins, le 27, et le bataillon de la trente-deuxième, le 30 pluviose. +J'ai désigné le 30 pour le départ de ce bataillon, parce que je suppose +que le général Menou sera arrivé à cette époque avec la légion nautique. +Si elle n'était pas arrivée, vous garderez ce bataillon jusqu'à son +arrivée, et dans ce cas vous feriez escorter le trésor qu'on doit +envoyer à l'armée, par un détachement qui ira jusqu'à Belbeis. + +Je laisse à Boulac tous les dépôts de dragons, ce qui, avec les dépôts +des régimens de cavalerie légère, forme près de 300 hommes. Il leur +reste à tous quelques chevaux; il en arrive d'ailleurs journellement que +vous leur ferez distribuer. + +La première opération que vous aurez à faire est de réunir chez vous les +commandans des différens dépôts, de passer la revue de leurs magasins, +et de prendre toutes les mesures afin que chacun de ces régimens puisse, +en cas d'alerte, monter, tant bien que mal, un certain nombre de +chevaux. + +Ce sont principalement les selles qui manquent. Il y a à Boulac un +atelier qui a déjà reçu 6,000 fr. et qui doit en fournir quatre cents, +à trente par décade. Vous ne recevrez que des selles très-bonnes, +puisqu'on les paie très-cher. Le quatorzième de dragons a deux cents +selles qui sont en quarantaine à Rosette depuis vingt-cinq jours, et qui +doivent être ici avant la fin du mois. + +On doit monter à Gizeh au moins cinq à six cents sabres par jour; vous +les ferez donner aux dépôts de cavalerie qui en ont le plus besoin. Vous +passerez une réforme des chevaux, et je vous autorise à faire vendre au +profit des masses des régimens de cavalerie tous les chevaux hors d'état +de servir. + +Il y a dans la province du Caire cinq tribus principales d'Arabes: + +Les Billy: c'est la plus nombreuse; elle est en paix avec nous, elle a +dans ce moment-ci son chef et plus de deux cents chameaux à l'armée. + +Les Joualka: nous sommes en paix avec eux. Les fils des deux principaux +scheicks sont en ce moment en ôtage chez Zulvekias, commissaire près le +divan. + +Les Terrabins; nous sommes en paix avec eux. Ils ont leurs scheicks et +presque tous leurs chameaux dans les convois de l'armée. + +Enfin, les Aouatah et les Haydé, qui sont nos ennemis. Nous avons brûlé +leurs villages, détruit leurs troupeaux. Ils sont dans le fond du +désert, mais ils pourraient revenir faire des brigandages aux environs +du Caire. + +Il faut que les forts Camin, Sullowski et Dupuy leur tirent des coups de +canon, quand ils approchent de trop près. + +Il faut toujours avoir un bâtiment armé, embossé plus bas que la ville, +près du rivage, de manière à pouvoir tirer dans la plaine. + +Il faut de temps en temps envoyer cent hommes à Kelioubeh, avec une +petite pièce de canon, tant pour lever le miri, que pour connaître si +ces Arabes sont retournés, et pouvoir les investir et surprendre leur +camp. + +Il faut aussi, de temps en temps, réunir une centaine d'hommes à Giza, +faire une tournée surtout dans le nord de la province, lever le miri, et +donner la chasse aux Arabes. + +Je désirerais que, dès que le général Leclerc sera arrivé à Gizeh, vous +l'envoyassiez avec cent hommes de Jerich et cinquante hommes de la +garnison du Caire, faire, dans le nord de sa province, une tournée de +cinq à six jours. Vous régleriez sa marche de manière à être instruit +tous les jours où il se trouverait, afin de pouvoir le rappeler, si les +circonstances l'exigeaient. + +Le divan du Caire a une influence réelle dans la ville, et est composé +d'hommes bien intentionnés; il faut le traiter avec beaucoup d'égards et +avoir une confiance particulière dans le commissaire Zulvekias et dans +le scheick Madich. + +L'intendant-général cophte, le chef des marchands de Damas, +Michaël-Kebil, que vous pouvez consulter secrètement lorsque vous aurez +quelques inquiétudes, pourront vous donner des renseignemens sur ce qui +se passerait dans la ville. + +S'il y avait des troubles dans la ville, il faudrait vous adresser +au petit divan, réunir même le divan général. Ils réussiront à tout +concilier en leur témoignant de la confiance; enfin, prendre toujours +des mesures de sûreté, telles que consigner la troupe, redoubler les +gardes du quartier français, y placer quelques petites pièces de canon, +mais n'arriver à faire bombarder la ville par le fort Dupuy et la +citadelle qu'à la dernière extrémité: vous sentez le mauvais effet que +doit produire une telle mesure sur l'Égypte et dans tout l'Orient. + +S'il arrivait des événemens imprévus à Alexandrie et à Damiette, vous y +feriez marcher le général Lanusse et même le général Fugières. + +Si vous veniez à craindre quelque ruse de la populace du Caire, vous +feriez venir le général Lanusse de Menouf; il viendrait sur l'une et +l'autre rive, et son arrivée ferait beaucoup d'effet dans la ville. + +J'ai donné des fonds au génie, à l'artillerie et à l'ordonnateur pour +tout le service de ventose. + +Vous correspondrez avec moi par des Arabes, et par tous les convois qui +partiront. + +Quels que soient les événemens qui se passent dans la Scharkieh, +vingt-cinq hommes partant de nuit arriveront toujours à Birket-el-Hadji, +à Belbeis et à Salahieh. + +Le commandant des armes à Boulac vous remettra l'état des bâtimens armés +que vous avez sur le Nil. Il est nécessaire que ces bâtimens fassent un +service de plus en plus actif. + +Le payeur a ordre de tenir à votre disposition 2,000 fr. par décade, +pour payer les courriers que vous m'expédierez. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 22 pluviose an 7 (10 février 1799). + +_Au général Desaix._ + +Je suis fort impatient de recevoir de vos nouvelles, quoique la voix +publique nous apprenne que vous ayez battu les mameloucks; et que vous +en ayiez détruit un grand nombre. + +Les généraux Kléber et Reynier sont à El-Arich; je pars à l'instant +même pour m'y rendre. Mon projet est de pousser Ibrahim-Bey au-delà des +confins de l'Égypte, et de dissiper les rassemblemens du pacha qui sont +faits à Gaza. + +Écrivez-moi par le Caire, en m'envoyant des Arabes droit à El-Arich. + +Le citoyen Collot, lieutenant de vaisseau, est parti le 12 de ce moi, +avec un très-bon vent, de Suez avec les chaloupes canonnières, portant +quatre-vingts hommes de débarquement pour se rendre à Cosseir: on +m'écrit de Suez, qu'à en juger par le temps qu'il a fait, il doit être +arrivé le 16. Écrivez-lui par des Arabes, et procurez-lui tous les +secours que vous pourrez. + +Les citoyens Hamelin et Liveron sont arrivés, le 7 pluviose, à +Alexandrie: ils étaient partis le 24 octobre de Trieste; le 3 novembre, +d'Ancône, et le 28 nivose, de Navarino, en Morée, où ils ont resté +mouillés fort long-temps; ils sont venus sur un bâtiment chargé de +vin, d'eau-de-vie et de draps. À leur départ d'Europe, tout était +parfaitement tranquille en France; le congrès de Rastadt durait +toujours; le corps législatif paraissait avoir repris un peu plus de +dignité et de considération, et avoir dans les affaires un peu plus +d'influence que lorsque nous sommes partis. On avait fait une loi pour +le recrutement de l'armée. Tous les jeunes gens, depuis dix-huit ans, +avaient été divisés en cinq conscriptions militaires. + +Voulant activer les négociations de Rastadt, on avait envoyé Jourdan +commander l'armée du Rhin, Joubert, celle d'Italie, et on avait demandé +à la première conscription 200,000 hommes: cela paraissait s'effectuer. + +Presque tous les avisos que j'avais envoyés en France, étaient arrivés. + +On avait appris en Europe la prise d'Alexandrie un mois avant la +bataille des Pyramides, et la bataille des Pyramides toujours avant le +combat d'Aboukir. + +Le vaisseau _le Généreux_, qui s'était retiré à Corfou, a pris, en +différentes occasions, deux frégates anglaises et le vaisseau _le +Leander_, de 64: ce dernier s'est battu quatre heures. + +Au 5 novembre, _la Cisalpine_ et deux autres avisos que j'avais +expédiés, étaient en rade à Corfou, attendant, à chaque instant, le +retour de leur courrier pour remettre à la voile et revenir ici. + +Une escadre russe bloquait Corfou; les habitans s'étaient réunis à la +garnison, forte de quatre mille hommes. Le blocus n'a pas empêché la +frégate _la Brune_ d'y entrer le 20 novembre. L'ancien ministre de la +marine Pléville est à Corfou, où il cherche à réunir le reste de notre +marine. Descoutes est parti, le 15 octobre, pour Constantinople, comme +ambassadeur extraordinaire. + +Dès l'instant que l'on a su à Londres que toute notre armée avait +débarqué en Égypte, il y a eu en Angleterre une espèce de délire. + +Nos dignes alliés, les Espagnols, avaient vingt-quatre vaisseaux dans le +port de Cadix, et ils étaient bloqués par seize. + +L'Angleterre a déclaré la guerre à toutes les républiques italiennes. + +Le général Humbert, que vous connaissez bien, a eu la bonté de doubler +l'Écosse et de débarquer avec deux à trois mille hommes en Irlande. +Après avoir obtenu quelques avantages, il s'est laissé investir et a été +fait prisonnier; l'adjudant-général Sarrasin était avec lui. Il me +fâche de voir, dans une opération aussi ridicule, le brave troisième de +chasseurs. + +L'escadre de Brest était très-belle. + +Les Anglais bloquaient Malte, mais plusieurs bâtimens chargés de vivres +y étaient déjà entrés. + +On était très-indisposé à Paris contre le roi de Naples. + +Ne donnez pas de relâche aux mameloucks, détruisez-les par tous les +moyens possibles. + +Faites construire un petit fort capable de contenir deux à trois cents +hommes, et capable d'en contenir un plus grand nombre dans l'occasion, +dans l'endroit le plus favorable que vous pourrez, et il faut le choisir +près d'un pays fertile. + +Le but de ce fort serait de pouvoir réunir là nos magasins et nos +bâtimens armés, afin que dans le mois de mai ou de juin, votre division +devenant nécessaire ailleurs, on puisse laisser un général avec quatre +ou cinq djermes armées, qui, de là, tiendra en respect toute la +Haute-Égypte. Il y aura des fours et des magasins, de sorte que quelques +bataillons de renfort le mettraient dans le cas de soumettre les +villages qui se seraient révoltés, ou de chasser les mameloucks qui +seraient revenus. Sans cela, vous sentez que si votre division est +nécessaire ailleurs, cent mameloucks peuvent revenir et s'emparer de la +Haute-Égypte; ce qui n'arrivera pas si les habitans voient toujours des +troupes françaises, et dès-lors peuvent penser que votre division n'est +absente que momentanément. Je désirerais, si cela est possible, qu'un +fort fût à même de correspondre facilement avec Cosseir. + +Je fais construire, dans ce moment, deux corvettes à Suez, qui porteront +chacune douze pièces de canon de 6. Mettez la main, le plus tôt +possible, à la construction de votre fort; prenez là vos larges. Assurez +le nombre de pièces nécessaires pour armer votre fort. Je désire, si +cela est possible, qu'il soit en pierre. + +BONAPARTE. + + + +Au Caire, le 11 pluviose an 7 (10 février 1799). + +_Au Directoire exécutif._ + +Un bâtiment ragusais est entré le 7 pluviose dans le port d'Alexandrie: +il avait à bord les citoyens Hamelin et Liveron, propriétaires du +chargement du bâtiment, consistant en vins, vinaigre et draps: il m'a +apporté une lettre du consul d'Ancône en date du 11 brumaire, qui ne +me donne point d'autre nouvelle que de me faire connaître que tout est +tranquille en Europe et en France; il m'envoie la série des journaux de +Lugano depuis le n°. 36 (3 septembre) jusqu'au n°. 43 (22 octobre), +et la série du _Courrier de l'armée d'Italie_, qui s'imprime à Milan, +depuis le n°. 219 (14 vendémiaire) jusqu'au n°. 280 (6 brumaire). + +Le citoyen Hamelin est parti de Trieste le 24 octobre, a relâché à +Ancône le 3 novembre et est arrivé a Navarino, d'où il est parti le 22 +nivose. + +J'ai interrogé moi-même le citoyen Hamelin, et il a déposé les faits +ci-joints. + +Les nouvelles sont assez contradictoires: depuis le 18 messidor je +n'avais pas reçu de nouvelles d'Europe. + +Le 1er. novembre, mon frère est parti sur un aviso. Je lui avais ordonné +de se rendre à Crotone ou dans le golfe de Tarente: j'imagine qu'il est +arrivé. + +L'ordonnateur Sucy est parti le 26 frimaire. + +Je vous expédie plus de soixante bâtimens de toutes les nations et par +toutes les voies: ainsi vous devez être bien au fait de notre position +ici. + +Nous avons appris par Suez que six frégates françaises, qui croisent à +l'entrée de la mer Rouge, avaient fait pour plus de 20,000,000 de prises +aux Anglais. + +Je fais construire dans ce moment-ci une corvette à Suez, et j'ai ma +flottille de quatre avisos, qui navigue dans la mer Rouge. + +Les Anglais ont obtenu de la Porte que Djezzar-Pacha aurait, outre +son pachalic d'Acre, celui de Damas. Ibrahim-Pacha, Abdallah-Pacha et +d'autres pachas sont à Gaza, et menacent l'Égypte d'une invasion: je +pars dans une heure pour aller les trouver. Il faut passer neuf jours +d'un désert sans eau ni herbes; j'ai ramassé une quantité assez +considérable de chameaux, et j'espère que je ne manquerai de rien. Quand +vous lirez cette lettre, il serait possible que je fusse sur les ruines +de la ville de Salomon. + +Djezzar-Pacha est un vieillard de soixante-dix ans, homme féroce, qui a +une haine démesurée contre les Français; il a répondu avec dédain aux +ouvertures amicales que je lui ai fait faire plusieurs fois. J'ai, dans +l'opération que j'entreprends, trois buts: + +1°. Assurer la conquête de l'Égypte en construisant une place forte +au-delà du désert, et dès-lors éloigner tellement les armées de quelque +nation que ce soit, de l'Égypte, qu'elles ne puissent rien combiner avec +une armée européenne qui viendrait sur les côtes. + +2°. Obliger la Porte à s'expliquer, et par-là appuyer la négociation que +vous avez sans doute entamée, et l'envoi que je fais à Constantinople du +citoyen Beauchamp sur la caravelle turcque. + +3°. Enfin ôter à la croisière anglaise les subsistances qu'elle tire de +Syrie, en employant les deux mois d'hiver qui me restent à me rendre, +par la guerre et la diplomatie, toute cette côte amie. + +Je me fais accompagner dans cette course du molah, qui est, après le +muphti de Constantinople, l'homme le plus révéré dans l'empire musulman; + +Des quatre scheicks des principales sectes; de l'émir Hadji ou prince de +la caravane. + +Le rhamadan, qui a commencé hier, a été célébré de ma part avec la plus +grande pompe. J'ai rempli les mêmes fonctions que remplissait le pacha. + +Le général Desaix est à plus de cent soixante lieues du Caire, près des +Cataractes. Il fait des fouilles sur les ruines de Thèbes. J'attends à +chaque instant les détails officiels d'un combat qu'il aurait eu contre +Mourad-Bey, qui aurait été tué et cinq à six beys faits prisonniers. + +L'adjudant-général Boyer a découvert dans le désert, du côté du Fayoum, +des mines qu'aucun Européen n'avait encore vues. + +Le général Andréossi et le citoyen Berthollet sont de retour de leur +tournée aux lacs de Natron et aux couvens des Cophtes. Ils ont fait des +découvertes extrêmement intéressantes; ils ont trouvé d'excellent natron +que l'ignorance des exploiteurs empêchait de découvrir. Cette branche +de commerce de l'Égypte deviendra encore par-là plus importante. Par le +premier courrier, je vous enverrai le nivellement du canal de Suez, dont +les vestiges se sont parfaitement conservés. + +Il est nécessaire que vous nous fassiez passer des armes et que vos +opérations militaires et diplomatiques soient combinées de manière que +nous recevions des secours: les événemens naturels font mourir du monde. + +Une maladie contagieuse s'est déclarée depuis deux mois à Alexandrie: +deux cents hommes en ont été victimes. Nous avons pris des mesures pour +qu'elle ne s'étende pas: nous la vaincrons. + +Nous avons eu bien des ennemis à combattre dans cette expédition: +déserts, habitans du pays; Arabes, mameloucks, Russes, Turcs, Anglais. + +_Si, dans le courant de mars, le rapport du citoyen Hamelin m'était +confirmé, et que la France fût en guerre contre les rois, je passerais +en France._ + +Je ne me permets, dans cette lettre, aucune réflexion sur les affaires +de la république, puisque, depuis dix mois, je n'ai plus aucune +nouvelle. + +Nous avons tous une entière confiance dans la sagesse et la vigueur des +déterminations que vous prendrez. + +BONAPARTE. + + + +Belbeis, le 23 pluviose an 7 (11 février 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je suis parti hier soir à dix heures et je suis arrivé à minuit à +Belbeis. Je reçois votre lettre du 19, et, deux heures après, celle du +20. Le parc d'artillerie est arrivé hier à Salahieh. J'ai ordonné que +le reste de la division Bon partît demain de Salahieh pour se rendre à +Catieh; la division Lannes ira ce soir à Corain, et demain à Salahieh; +toute la division de cavalerie du général Murat, forte de plus de mille +chevaux, part également, et sera demain soir à Salahieh; deux cents +chameaux chargés d'orge doivent être arrivés ou sont en chemin pour +Catieh. Nous ramassons dans la Scharkieh tous les chameaux nécessaires, +et nous cherchons tous les vivres que nous pouvons. Si les officiers de +marine ont trouvé un point de débarquement près d'El-Arich, et que l'un +des deux convois y arrive, je crois que nous serons bien, grâce au +mouvement que vous avez donné à Damiette pendant le peu de temps que +vous y êtes resté. + +Quand je suis parti du Caire, le général Desaix avait détruit une partie +des mameloucks à trois journées des Cataractes. On disait trois beys +pris et Mourad-Bey tué depuis trois jours: cette nouvelle était celle +du Caire, et l'intendant-général l'avait presque reçue officiellement. +Ainsi, il est sûr qu'il y a eu une affaire. + +BONAPARTE. + + + +À Belbeis, le 23 pluviose an 7 (11 février 1799). + +_Au général Bon._ + +Vous aurez reçu, citoyen général, l'ordre de vous rendre à Catieh: nous +passerons sans doute par la route du fort, où il y a de l'eau. Je suis +arrivé ici hier soir, et je repars ce matin. Je serai demain à Salahieh, +où j'espère recevoir de vos nouvelles. + +Plusieurs convois de chameaux sont en route, et vont arriver à Catieh: +donnez les ordres pour qu'ils soient déchargés. Envoyez a Tineh pour +y prendre les vivres venant de Damiette qui y seraient en dépôt, et +faites-les filer le plus possible sur El-Arich. + +BONAPARTE. + + + +Catieh, le 26 pluviose an 7 (14 février 1799). + +_Au général Ganteaume._ + +Il est nécessaire, citoyen général, que vous vous rendiez demain à Tineh +et à la bouche d'Omin Faredge. + +Vous ferez passer des ordres au commandant de la marine, à Damiette, +pour le départ, par El-Arich, du citoyen Slendelet avec sa flottille. + +Vous ferez partir pour El-Arich le convoi qui est à Tineh ou +Omin-Faredge, et qui est destiné pour El-Arich. + +Vous activerez par tous les moyens possibles la navigation du lac +Menzaleh, qui, dans ce moment, est notre moyen principal pour +l'approvisionnement de l'armée. + +Dès le moment que vous croirez que votre présence n'est plus nécessaire, +vous viendrez par terre à Catieh, et de-là au quartier-général. + +BONAPARTE. + + + +Catieh, le 26 pluviose an 5 (14 février 1799). + +_Au général Kléber._ + +Le général Bon, avec le reste de sa division, citoyen général, part ce +matin pour se rendre à la première journée. + +La cavalerie part ce matin pour le même endroit. + +J'ignore encore si le convoi par mer pour El-Arich est parti; je ne sais +pas même si le convoi d'Omin-Faredge est arrivé à Tineh; cependant je le +présume, la journée d'hier ayant été favorable. + +On a envoyé hier quarante chameaux à Tineh: je les attends ce matin, et +je ne partirai moi-même que lorsque je les aurai vu filer sur El-Arich. + +Je fais partir deux cents chameaux appartenans au quartier-général, qui +viennent du Caire pour se charger à Tineh de tout ce qui pourrait y +rentrer, et, dans le cas où le convoi ne serait pas arrivé a Tineh, ils +iront jusqu'à Omin-Faredge. + +Vous devez avoir reçu un convoi commandé par l'adjudant-général +Gillyvieux, un autre par l'adjudant-général Fouler: celui-ci est le +troisième Arabe que je vous expédie sur un dromadaire depuis que je suis +ici. + +Je n'ai point de vos nouvelles depuis la lettre du général Reynier, que +vous m'avez envoyée il y a trois jours. + +BONAPARTE. + + + +Catieh, le 27 pluviose an 7 (15 février 1799). + +_À l'adjudant-général Grezieux._ + +Vous allez partir pour Tineh, citoyen, avec 200 chameaux et cinquante +hommes d'escorte et une compagnie de dromadaires. Arrivé à Tineh, vous +ferez charger sur ces chameaux tout l'orge, le riz et le biscuit que +vous pourrez; vous presserez le départ du bataillon de la quatrième et +des trois compagnies de grenadiers de la dix-neuvième; vous écrirez +à l'adjudant-général Almeyras, commandant à Damiette, et vous lui +marquerez d'activer le plus possible le départ des convois de +subsistances pour Tineh. Vous m'expédierez de Tineh un Arabe sur un +dromadaire pour me rendre compte exactement de la situation des magasins +de Tineh, et me donner des nouvelles du Caire et de Damiette. + +Vos chameaux chargés, vous vous rendrez à Catieh; vous y trouverez un +convoi de chameaux revenant à vide d'El-Arich; vous ferez charger dessus +cinquante mille rations de riz, de biscuit, et si le nombre des chameaux +n'était pas suffisant, vous prendriez dans les deux cents chameaux de +quoi assurer le transport de ces cinquante mille rations; vous partirez +avec ce convoi pour El-Arich, et vous remettrez les chameaux dont +vous n'aurez plus besoin. Avant de partir, vous donnerez l'ordre au +commandant de Catieh de faire filer continuellement sur El-Arich les +vivres qui arriveraient de Tineh, et de m'envoyer des exprès pour +m'instruire de sa situation, de celle de ses magasins et de celle de +Tineh. + +BONAPARTE. + +_P.S._ Si, à Tineh, il y avait des denrées pour charger plus de deux +cents chameaux, vous feriez un second voyage avec vos chameaux. + +Le parc d'artillerie a ordre, dès l'instant qu'il sera arrivé, d'envoyer +cent chameaux à Tineh. + + + +Catieh, le 27 pluviose an 7 (15 février 1799). + +_À l'ordonnateur en chef._ + +L'adjudant-général Grezieux, qui part avec deux cents chameaux pour +Tineh, a ordre de faire un second voyage, si cela est nécessaire, pour +l'entière évacuation des magasins de Tineh. Le parc d'artillerie +qui arrive ce soir enverra cent chameaux à Tineh, et, si cela est +nécessaire, ces chameaux feront deux voyages. + +Vous donnerez ordre au commissaire Sartelon de rester à Catieh jusqu'à +nouvel ordre, et de faire filer, avec la plus grande activité, sur +El-Arich tous les objets de subsistance qui se trouveraient à Catieh. + +Il doit y avoir à Damiette, Menouf, Mehal-el-Kebir, une grande quantité +de son; faites filer le tout sur Catieh: ce point est le plus essentiel +tant pour avancer que pour la retraite, et doit être approvisionné par +tous les moyens possibles. + +Vous renouvellerez les ordres à Salahieh, Belbeis et au Caire, de faire +filer avec activité des convois de biscuit, orge, fèves, son et riz sur +Catieh. + +BONAPARTE. + + + +Kan-Jounes, le 6 ventose an 7 (24 février 1799). + +_Aux scheicks et ulemas de Gaza._ + +Arrivé à Kan-Jounes avec mon armée, j'apprends qu'une partie des +habitans de Gaza ont eu peur et ont évacué la ville. Je vous écris la +présente pour qu'elle vous serve de sauvegarde, et pour faire connaître +que je suis ami du peuple, protecteur des ulemas et des fidèles. + +Si je viens avec mon armée à Gaza, c'est pour en chasser les troupes de +Djezzar-Pacha, et le punir d'avoir fait une invasion en Égypte. + +Envoyez donc au devant de moi des députés, et soyez sans inquiétude pour +la religion, pour votre vie, vos propriétés et vos femmes. + +BONAPARTE. + + + +Ramleh, le 12 ventose an 7 (2 mars 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je pense que la lettre que vous avez fait écrire par votre capitaine des +Maugrabins pourra faire un bon effet. Joignez-y une sommation en règle +pour leur faire sentir que la place ne peut pas tenir. + +Si vous pensez qu'un mouvement de votre division sur Jaffa en accélère +la reddition, je vous autorise à le faire. Si vous entrez dans la ville, +prenez toutes les mesures pour empêcher le pillage; vous placerez la +cavalerie en avant sur le chemin de Saint-Jean d'Acre. + +Nous avons trouvé ici une assez grande quantité de magasins, surtout +beaucoup d'orge. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 12 ventose an 7 (2 mars 1799). + +_Au contre-amiral Ganteaume._ + +Vous donnerez l'ordre qu'on fasse partir d'Alexandrie les troupes qui +s'y trouveraient sur les bâtimens de transport que l'on jugera les plus +propices. + +Vous donnerez l'ordre au contre-amiral Perrée, s'il peut sortir +d'Alexandrie avec les trois frégates _la Junon_, _l'Alceste_ et _la +Courageuse_ et deux bricks, sans que l'ennemi s'en aperçoive, de se +rendre à Jaffa, où il recevra de nouveaux ordres. Si le temps le +poussait devant Saint-Jean d'Acre, il s'informera si nous y sommes: +il est probable que nous y serons. Alors il embarquera avec lui, sur +chacune de ses frégates, une pièce de 24 et un mortier avec trois cents +coups à tirer, et sur chaque frégate une forge pour rougir les boulets +à terre. Il ne faut pas cependant que l'embarquement desdits objets +retarde en rien son départ, si le temps était propice. + +S'il pensait ne pouvoir sortir sans que l'ennemi eût connaissance de son +mouvement, il tacherait de m'envoyer à Jaffa deux bons bricks, tels que +_le Salamine_ et _l'Alerte_. + +Vous enverrez cet ordre par un officier de marine qui partira sur une +djerme, qui débarquera à Damiette, et par le courrier qui part demain +pour le Caire. + +BONAPARTE. + + + +El-Arich, le 15 ventose an 7 (5 mars 1799). + +_Au général Dugua._ + +Le chef de l'état-major doit vous avoir tenu instruit des différens +mouvemens militaires qui ont eu lieu ici. + +Vous recevrez une quinzaine de drapeaux avec six cachefs et une +trentaine de mameloucks: mon intention est qu'ils soient bien traités. +On leur restituera leurs maisons, mais on exercera sur eux une +surveillance particulière. Vous leur réitérerez la promesse que je leur +ai faite de leur faire du bien si, à mon retour, vous êtes content de +leur conduite. + +Je désire que vous voyiez le scheik Mahdieh et les différens membres +du divan, que vous vous concertiez pour faire une petite fête à la +réception des drapeaux, et, si cela se peut, faire naturellement qu'ils +soient placés dans la mosquée de Geuil-Azur, comme un trophée de la +victoire remportée par l'armée d'Égypte sur Djezzar et sur les ennemis +des Égyptiens. + +Arrangez tout cela comme vous pourrez. Faites connaître aux habitans +du Caire, de Damiette, qu'ils peuvent envoyer des caravanes en Syrie; +qu'ils vendront bien leurs marchandises, et que leurs propriétés seront +respectées. + +Faites filer du biscuit par toutes les occasions. + +Faites dire à Ibrahim, scheick des Billis, que je désire qu'il vienne, +ainsi que le kiaya des Arabes, qui est un Maugrabin qui me serait utile. +Faites-nous passer, dès que vous le pourrez, cinq ou six cents coups à +boulet de 8 et trois ou quatre cents de 12. + +Envoyez-moi les lettres de l'armée par des convois sûrs, et ne m'écrivez +par les Arabes que des lettres par duplicata de ce que vous m'écrirez +par des détachemens: le désert est fort long, et les Arabes viennent de +piller toutes les dépêches que le général Rampon m'envoyait de Catieh +par un Arabe. + +Je n'ai reçu de vous, depuis mon départ, qu'une seule lettre du 26. S'il +venait surtout des lettres importantes, soit de la Haute-Égypte, soit +de France, ne les hasardez pas légèrement; mais envoyez-les-moi par un +officier et une bonne escorte, en me prévenant en gros, par un Arabe, de +ce qui serait parvenu à votre connaissance. + +J'ai enrôlé trois à quatre cents Maugrabins, qui marchent avec nous. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_Au général Kléber._ + +Je vous envoie, citoyen général, une lettre au scheick de Naplouse, +que je vous prie de lui faire passer. Je vous prie d'en faire faire +plusieurs copies, et de les envoyer successivement, afin d'être sûr +qu'une d'elles arrivera. + +J'ai écrit à Djezzar-Pacha: s'il prend le parti d'envoyer quelqu'un, +comme je le lui propose, recommandez à vos avant-postes de le bien +traiter. + +À l'instant nous prenons deux bâtimens, un chargé de deux mille quintaux +de poudre, et l'autre de riz. + +La garnison de Jaffa était de quatre mille hommes: deux mille ont été +tués dans la ville, et près de deux mille ont été fusillés entre hier et +aujourd'hui. + +BONAPARTE. + + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_Aux scheicks, ulémas, et autres habitans des provinces de Gaza, Ramleh +et Jaffa._ + +Dieu est clément et miséricordieux. + +Je vous écris la présente pour vous faire connaître que je suis +venu dans la Palestine pour en chasser les mameloucks et l'armée de +Djezzar-Pacha. + +De quel droit, en effet, Djezzar a-t-il étendu ses vexations sur les +provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza, qui ne font pas partie de son +pachalic? De quel droit avait-il également envoyé ses troupes à +El-Arich? Il m'a provoqué à la guerre, je la lui ai apportée; mais ce +n'est pas à vous, habitans, que mon intention est d'en faire sentir les +horreurs. + +Restez tranquilles dans vos foyers: que ceux qui, par peur, les ont +quittés, y rentrent. J'accorde sûreté et sauvegarde à tous. J'accorderai +à chacun la propriété qu'il possédait. + +Mon intention est que les cadis continueront comme à l'ordinaire leurs +fonctions et à rendre la justice, que la religion surtout soit protégée +et respectée, et que les mosquées soient fréquentées par tous les bons +musulmans: c'est de Dieu que viennent tous les biens, c'est lui qui +donne la victoire. + +Il est bon que vous sachiez que tous les efforts humains sont inutiles +contre moi, car tout ce que j'entreprends doit réussir. Ceux qui se +déclarent mes amis, prospèrent; ceux qui se déclarent mes ennemis, +périssent. L'exemple de ce qui vient d'arriver à Jaffa et à Gaza doit +vous faire connaître que si je suis terrible pour mes ennemis, je suis +bon pour mes amis, et surtout clément et miséricordieux pour le pauvre +peuple. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_Aux scheicks, ulémas et commandant de Jérusalem._ + +Je vous fais connaître par la présente que j'ai chassé les mameloucks et +les troupes de Djezzar-Pacha des provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa; que +mon intention n'est pas de faire la guerre au peuple; que je suis l'ami +des musulmans; que les habitans de Jérusalem peuvent choisir la paix ou +la guerre. S'ils choisissent la première, qu'ils envoient au camp de +Jaffa des députés pour promettre de ne jamais rien faire contre moi. +S'ils étaient assez insensés pour préférer la guerre, je la leur +porterai moi-même. Ils doivent savoir que je suis terrible comme le feu +du ciel envers mes ennemis, clément et miséricordieux envers le peuple +et ceux qui veulent être mes amis. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_Aux scheicks de Naplouse._ + +Je me suis emparé de Gaza, Ramleh, Jaffa et de toute la Palestine. Je +n'ai aucune intention de faire la guerre aux habitans de Naplouse, +car je ne viens ici que pour faire la guerre aux mameloucks, à +Djezzar-Pacha, dont je sais que vous êtes les ennemis. + +Je leur offre donc, par la présente lettre, la paix ou la guerre. S'ils +veulent la paix, qu'ils chassent les mameloucks de chez eux, et me le +fassent connaître, en promettant de ne commettre aucune hostilité contre +moi. S'ils veulent la guerre, je la leur porterai moi-même; je suis +clément et miséricordieux envers mes amis, mais terrible comme le feu du +ciel envers mes ennemis. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_À Djezzar-Pacha._ + +Depuis mon entrée en Égypte, je vous ai fait connaître plusieurs fois +que mon intention n'était pas de vous faire la guerre, que mon seul +but était de chasser les mameloucks; vous n'avez répondu à aucune des +ouvertures que je vous ai faites. + +Je vous avais fait connaître que je désirais que vous éloignassiez +Ibrahim-Bey des frontières de l'Égypte: bien loin de là, vous avez +envoyé des troupes à Gaza, vous avez fait de grands magasins, vous avez +publié partout que vous alliez entrer en Égypte: effectivement vous avez +effectué votre invasion en portant deux mille hommes de vos troupes dans +le fort d'El-Arich, enfoncé à six lieues dans le territoire de l'Égypte. +J'ai dû alors partir du Caire, et vous apporter moi-même la guerre que +vous paraissiez provoquer. + +Les provinces de Gaza, Ramleh et Jaffa sont en mon pouvoir. J'ai traité +avec générosité celles de vos troupes qui s'en sont remises à ma +discrétion, j'ai été sévère envers celles qui ont violé les droits de +la guerre; je marcherai sous peu de jours sur Saint-Jean d'Acre. Mais +quelle raison ai-je d'ôter quelques années de vie à un vieillard que je +ne connais pas? Que font quelques lieues de plus à côté des pays que +j'ai conquis? et puisque Dieu me donne la victoire, je veux, à son +exemple, être clément et miséricordieux, non-seulement envers le peuple, +mais encore envers les grands. + +Vous n'avez point de raisons réelles d'être mon ennemi, puisque vous +l'étiez des mameloucks. Votre pachalic est séparé par les provinces de +Gaza, Ramleh et par d'immenses déserts de l'Égypte. Redevenez mon ami, +soyez l'ennemi des mameloucks et des Anglais, je vous ferai autant de +bien que je vous ai fait et que je peux vous faire de mal. Envoyez-moi +votre réponse par un homme muni de vos pleins pouvoirs et qui connaisse +vos intentions. Il se présentera à mon avant-garde avec un drapeau +blanc, et je donne ordre à mon état-major de vous envoyer un +sauf-conduit, que vous trouverez ci-joint. + +Le 24 de ce mois, je serai en marche sur Saint Jean d'Acre; il faut donc +que j'aie votre réponse avant ce jour. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 19 ventose an 7 (9 mars 1799). + +_Au général Dugua._ + +J'ai reçu, citoyen général, fort peu de lettres de vous; elles ont, +j'imagine, été interceptées par cette nuée d'Arabes qui couvrent le +désert: la dernière que j'ai reçue de vous est du 6 ventose. + +L'état-major vous instruira des détails de la prise de Jaffa. Les 4,000 +hommes qui formaient la garnison ont tous péri dans l'assaut, ou ont été +passés au fil de l'épée. + +Il nous reste encore Saint-Jean d'Acre. + +Avant le mois de juin, il n'y a rien de sérieux à craindre de la part +des Anglais. + +Quant à l'affaire de la mer Rouge, on ne comprend pas grand'chose au +rapport qui vous a été envoyé. Il faut espérer que les officiers de +marine qui s'y trouvent, en donneront un plus intelligible. + +La victoire du général Desaix doit avoir tout tranquillisé dans la +haute Égypte. Nos victoires en Syrie doivent apaiser les troubles de la +Scharkieh. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799). + +_Au général Marmont._ + +L'état-major vous aura instruit, citoyen général, des différens +événemens militaires qui se sont succédé et auxquels nous devons la +conquête de toute la Palestine. La prise de Jaffa a été brillante; 4,000 +hommes des meilleures troupes de Djezzar et des meilleurs canonniers de +Constantinople ont été passés au fil de l'épée. Nous avons trouvé dans +cette ville soixante pièces de canon, des munitions, et beaucoup de +magasins. Ces pièces sont toutes fondues à Constantinople et de calibre +français. + +Jaffa a une rade assez sûre et une petite anse où nous avons trouvé un +bâtiment de cent cinquante tonneaux. Comme nous avons ici beaucoup de +savon et autres objets, si quelques bâtimens de convoi de cent à cent +cinquante tonneaux veulent se hasarder à venir, on les frétera. + +Les dernières nouvelles que j'ai de Damiette sont du 4 ventose, d'où je +conclus qu'il n'y avait rien de nouveau à Alexandrie. Le 1er ventose, il +a fait des vents très-violens qui auront éloigné les Anglais. + +Je vous envoie une proclamation en arabe, faite aux habitans du pays: si +vous avez encore une imprimerie, faites-la imprimer et répandre dans le +Levant, la Barbarie et partout où il sera possible. Dans le cas où vous +n'auriez plus d'imprimerie, je donne ordre qu'on l'imprime au Caire et +que l'on vous envoie deux cents exemplaires de cette proclamation. + +S'il partait des bâtimens pour France, je vous autorise à écrire au +gouvernement ce que vous savez de notre position: vous sentez qu'il ne +doit rien y avoir de politique, mais seulement des faits. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799). + +_Au général du génie._ + +Des personnes arrivées d'El-Arich m'instruisent qu'on n'y a rien fait, +pas même rétabli la brèche: veuillez donner des ordres pour que les +réparations d'un fort si essentiel n'éprouvent aucun retard. Vous sentez +qu'il peut arriver des événemens tels qu'El-Arich devienne notre tête de +ligne, laquelle pouvant tenir quinze jours ou un mois, pourrait donner +des résultats incalculables. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799). + +_À l'adjudant-général Almeyras._ + +L'état-major vous aura instruit, citoyen général, de la prise de Jaffa, +où nous avons trouvé beaucoup de riz, et nous en avions besoin, car +notre flottille nous manque toujours. + +Nous y avons trouvé une grande quantité d'artillerie, beaucoup +d'obusiers, de pièces de 4 du calibre français. + +Comme il y a ici de l'huile et du savon, et d'autres objets qui sont +utiles en Égypte, et que la Palestine a besoin de riz, engagez les +négocians de Damiette à ouvrir un commerce avec Jaffa. Assurez-les +qu'ils seront protégés et n'essuieront aucune avanie. + +Si la flottille n'était pas partie, prenez toutes les mesures pour la +faire sortir. Envoyez-moi aussi des djermes avec du biscuit, droit à +Jaffa. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 20 ventose an 7 (10 mars 1799). + +_Au citoyen Poussielgue._ + +Je vous fais passer une proclamation que j'ai faite aux habitans de +ces provinces. Faites-la imprimer et répandez-la par tous les moyens +possibles; envoyez-en deux cents exemplaires à Damiette et à Alexandrie, +pour qu'il s'en répande dans le Levant, à Constantinople et dans la +Barbarie. + +Je renvoie au Caire le chef des scheicks, celui qui avait la place que +j'ai donnée au scheick El-Bekri. Vous assurerez ce dernier que cela ne +doit l'inquiéter en rien, et que je sais mettre de la différence entre +mes vieux amis et les nouveaux. + +Engagez les négocians de Damiette à venir vendre leur riz à Jaffa. Nous +avons ici une grande quantité de savon; engagez les négocians du Caire +à venir en acheter. Ils savent que je protège le commerce; ils n'ont +à craindre ni avanies ni tracasseries. Il y a ici des articles qui +manquent en Égypte, tels que le savon, l'huile; qu'ils apportent en +échange du riz et du blé; prenez toutes les mesures pour activer, autant +que possible, ce commerce. + +Faites imprimer en arabe tout ce que Venture écrit au divan, en y +faisant mettre les ornemens que le scheick Mahdi jugera à propos, et +répandez-le dans l'Égypte. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 21 ventose an 7 (11 mars 1799). + +_Au général Dugua._ + +J'ai reçu, citoyen général, par mon aide-de-camp Lavalette le duplicata +des lettres que vous m'avez écrites. Vous aurez reçu des lettres de Gaza +et le récit de l'affaire de Jaffa. + +L'événement arrivé à Cosseir est d'autant plus inconcevable, que le +contre-amiral Ganteaume avait donné pour instructions au citoyen Collot, +que, s'il y avait des bâtimens à Cosseir, il s'en tînt à croiser pour +les empêcher de sortir. + +L'état-major envoie l'ordre au général Menou de se rendre à Jaffa pour +prendre le commandement de la Palestine. + +Après tous les accidens que nous apprenons de la mer, il ne vous +paraîtra pas prudent que vous la traversiez dans ce moment-ci; vous +penserez, sans doute, qu'il est nécessaire que vous attendiez d'autres +circonstances. + +Votre convoi de cent cinquante chameaux chargés de vivres et de +munitions d'artillerie, nous est venu fort à propos, pour les munitions +d'artillerie surtout, car nous avons grand besoin de boulets de 8 et de +12. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 23 ventose an 7 (13 mars 1799). + +_À l'adjudant-général Grezieux._ + +Vous aurez, citoyen, le commandement de la province de Jaffa et de celle +de Ramleh. + +Votre première opération sera de faire placer une pièce de canon sur +chacune des tours, et de disposer les quatre plus grosses du côté du +front, pour sa défense. + +L'officier du génie a ordre de réparer sur-le-champ la brèche. + +Vous vous assurerez que les portes puissent se fermer facilement. Comme +les deux qui existent me paraissent très-rapprochées l'une de l'autre, +il suffirait d'en tenir une ouverte. + +Les Grecs doivent fournir des secours à l'hôpital des blessés. + +Les chrétiens latins et les Arméniens doivent fournir des secours à +l'hôpital des fiévreux. + +Vous formerez un divan, composé de sept personnes; vous y mettrez des +mahométans et des chrétiens. + +Vous seconderez toutes les opérations du citoyen Gloutier, tendant à +établir les finances et à procurer de l'argent à la caisse. + +Aucun bâtiment de ceux qui sont actuellement dans le port, ne doit en +sortir sous quelque prétexte que ce soit. + +Le commerce avec Damiette et l'Égypte sera encouragé le plus possible. + +Vous enverrez dans tous les villages une proclamation afin que les +habitans vivent tranquilles. J'ai chargé le général Reynier d'organiser +un divan à Ramleh. + +Il reste ici un officier de marine. + +Si vous aviez des nouvelles plus intéressantes à me faire passer, et que +le temps fût beau, vous pourriez profiter à la fois de la terre et de la +mer. + +Toutes les fois qu'il y aura des occasions pour l'Égypte, vous ne +manquerez pas de donner des nouvelles de l'armée à l'adjudant-général +Almeyras, à Damiette, et au général Dugua, au Caire. + +Ayez bien soin que les magasins soient tenus en bon état et ne soient +pas gaspillés. Faites toutes les recherches possibles pour en découvrir +de nouveaux. + +BONAPARTE. + + + +Jaffa, le 23 ventose an 7 (13 mars 1799). + +_Au directoire exécutif._ + +Le 5 fructidor, j'envoyai un officier à Djezzar, pacha d'Acre: il +l'accueillit mal et ne répondit pas. + +Le 29 brumaire, je lui écrivis une autre lettre: il fit couper la tête +au porteur. + +Les Français étaient arrêtés à Acre et traités cruellement. + +Les provinces d'Égypte étaient inondées de firmans, dans lesquels +Djezzar ne dissimulait point ses intentions hostiles et annonçait son +arrivée. + +Il fit plus: il envahit les provinces de Jaffa, Ramleh et Gaza. Son +avant-garde prit position à El-Arich, où il y a quelques bons puits +et un fort situé dans le désert à dix lieues dans le territoire de +l'Égypte. + +Je n'avais donc plus le choix: j'étais provoqué à la guerre; je ne crus +pas devoir tarder à la lui porter moi-même. + +Le général Reynier rejoignit le 16 pluviose son avant-garde, qui, sous +les ordres de l'infatigable général Lagrange, était à Catieh, situé +à trois journées dans le désert, où j'avais réuni des magasins +considérables. + +Le général Kléber arriva le 18 pluviose de Damiette sur le lac Menzaleh, +sur lequel on avait construit plusieurs barques canonnières, débarqua à +Peluse et se rendit à Catieh. + +_Combat d'El-Arich._ + +Le général Reynier partit le 18 pluviose de Catieh avec sa division, +pour se rendre à El-Arich. Il fallut marcher plusieurs jours à travers +le désert sans trouver d'eau; des difficultés de toute espèce furent +vaincues: l'ennemi fut attaqué, forcé, le village d'El-Arich enlevé, et +toute l'avant-garde ennemie bloquée dans le fort d'El-Arich. + +_Attaque de nuit._ + +Cependant la cavalerie de Djezzar-Pacha, soutenue par un corps +d'infanterie, avait pris position sur nos derrières à une lieue, et +bloquait l'armée assiégeante. + +Le général Kléber fit faire un mouvement au général Reynier; à minuit, +le camp ennemi fut cerné, attaqué et enlevé; un des beys fut tué. +Effets, armes, bagages, tout fut pris: la plupart des hommes eurent le +temps de se sauver, plusieurs mameloucks d'Ibrahim-Bey furent faits +prisonniers. + +_Siège du fort d'El-Arich._ + +La tranchée fut ouverte devant le fort d'El-Arich: une de nos mines +avait été éventée et nos mineurs délogés. Le 28 pluviose, une batterie +de brèche fut construite, ainsi que deux batteries d'approche: +on canonna toute la journée du 29. Le 30 à midi, la brèche était +praticable; je sommai le commandant de se rendre, il le fit. Nous avons +trouvé a El-Arich trois cents chevaux, beaucoup de biscuit, de riz, cinq +cents Albanais, cinq cents Maugrabins, deux cents hommes de l'Adonie et +de la Caramanie; les Maugrabins ont pris du service avec nous: j'en ai +fait un corps auxiliaire. + +Nous partîmes d'El-Arich le 4 ventose; l'avant-garde s'égara dans le +désert et souffrit beaucoup du manque d'eau: nous manquâmes de vivres, +nous fûmes obligés de manger des chevaux, des mulets, des chameaux. + +Nous étions le 6 aux colonnes placées sur les limites de l'Afrique et de +l'Asie; nous couchâmes en Asie le 6. + +Le jour suivant, nous étions en marche sur Gaza: à dix heures du +matin, nous découvrîmes trois ou quatre mille hommes de cavalerie qui +marchaient à nous. + +_Combat de Gaza._ + +Le général Murat, commandant la cavalerie, fit passer les différens +torrens qui se trouvaient en présence de l'ennemi par des mouvemens +exécutés avec précision. + +La division Kléber se porta par la gauche sur Gaza; le général Lannes, +avec son infanterie légère, appuyait les mouvemens de la cavalerie, +qui était rangée sur deux lignes. Chaque ligne avait derrière elle un +escadron de réserve: nous chargeâmes l'ennemi près de la hauteur qui +regarde Nebron, et où Samson porta les portes de Gaza. L'ennemi ne reçut +point la charge et se replia: il eut quelques hommes tués, entre autres +le kiaya du pacha. + +La vingt-deuxième d'infanterie légère s'est fort bien conduite: elle +suivait les chevaux au pas de course; il y avait cependant bien des +jours qu'elle n'avait fait un bon repas ni bu de l'eau a son aise. + +Nous entrâmes dans Gaza: nous y trouvâmes quinze milliers de poudre, +beaucoup de munitions de guerre, des bombes, des outils, plus de deux +cent mille rations de biscuit et six pièces de canon. + +Le temps devint affreux: beaucoup de tonnerre et de pluie; depuis notre +départ de France, nous n'avions pas vu d'orage. + +Nous couchâmes le 10 a Eswod, l'ancienne Azot. + +Nous couchâmes le 11 à Ramleh; l'ennemi l'avait évacué avec tant de +précipitation, qu'il nous laissa cent mille rations de biscuit, beaucoup +plus d'orge, et quinze cents outres que Djezzar avait préparées pour +passer le désert. + +_Siège de Jaffa._ + +La division Kléber investit d'abord Jaffa, et se porta ensuite sur la +rivière de la Hhayah, pour couvrir le siége; la division Bon investit +les fronts droits de la ville, et la division Lannes les fronts gauches. + +L'ennemi démasqua une quarantaine de pièces de canon de tous les points +de l'enceinte, desquelles il fit un feu vif et soutenu. + +Le 16, deux batteries d'approche, la batterie de brèche, une de +mortiers, étaient en état de tirer. La garnison fit une sortie; on +vit alors une foule d'hommes diversement costumés, et de toutes les +couleurs, se porter sur la batterie de brèche: c'étaient des Maugrabins, +des Albanais, des Kurdes, des Natoliens, des Caramaniens, des +Damasquyns, des Alepins, des noirs de Tekrour; ils furent vivement +repoussés, et rentrèrent plus vite qu'ils n'auraient voulu. Mon +aide-de-camp Duroc, officier en qui j'ai grande confiance, s'est +particulièrement distingué. + +À la pointe du jour, le 17, je fis sommer le gouverneur; il fit couper +la tête à mon envoyé, et ne répondit point. À sept heures, le feu +commença; à une heure je jugeai la brèche praticable. Le général Lannes +fit les dispositions pour l'assaut; l'adjoint aux adjudans-généraux, +Netherwood, avec dix carabiniers, y monta le premier et fut suivi +de trois compagnies de grenadiers de la treizième et de la +soixante-neuvième demi-brigade, commandées par l'adjudant-général +Rambaud, pour lequel je vous demande le grade de général de brigade. + +À cinq heures, nous étions maîtres de la ville, qui, pendant +vingt-quatre heures, fut livrée au pillage et à toutes les horreurs de +la guerre, qui jamais ne m'a paru si hideuse. + +Quatre mille hommes des troupes de Djezzar ont été passés au fil de +l'épée; il y avait huit cents canonniers: une partie des habitans a été +massacrée. + +Les jours suivans, plusieurs bâtimens sont venus de Saint-Jean d'Acre +avec des munitions de guerre et de bouche; ils ont été pris dans le +port: ils ont été étonnés de voir la ville en notre pouvoir; l'opinion +était qu'elle nous arrêterait six mois. + +Abd-Oullah, général de Djezzar, a eu l'adresse de se cacher parmi les +gens d'Égypte, et de venir se jeter à mes pieds. + +J'ai renvoyé à Damas et à Alep plus de cinq cents personnes de ces deux +villes, ainsi que quatre a cinq cents personnes d'Égypte. + +J'ai pardonné aux mameloucks et aux kachefs que j'ai pris à El-Arich; +j'ai pardonné à Omar Makram, cheikh du Caire; j'ai été clément envers +les Égyptiens, autant que je l'ai été envers le peuple de Jaffa, mais +sévère envers la garnison qui s'est laissé prendre les armes à la main. + +Nous avons trouvé à Jaffa cinquante pièces de canon, dont trente formant +l'équipage de campagne, de modèle européen, et des munitions, plus de +quatre cent mille rations de biscuit, deux mille quintaux de riz, et +quelques magasins de savon. + +Les corps du génie et de l'artillerie se sont distingués. + +Le général Caffarelli, qui a dirigé ces sièges, qui a fait fortifier +les différentes places de l'Égypte, est officier recommandable par une +activité, un courage et des talens rares. + +Le chef de brigade du génie Samson a commandé l'avant-garde qui a pris +possession de Cathieh, et a rendu dans toutes les occasions les plus +grands services. + +Le capitaine du génie Sabatier a été blessé au siége d'El-Arich. + +Le citoyen Aimé est entré le premier dans Jaffa, par un vaste souterrain +qui conduit dans l'intérieur de la place. + +Le chef de brigade Songis, directeur du parc d'artillerie, n'est parvenu +à conduire les pièces qu'avec de grandes peines; il a commandé la +principale attaque de Jaffa. + +Nous avons perdu le citoyen Lejeune, chef de la vingt-deuxième +d'infanterie légère, qui a été tué a la brèche: cet officier a été +vivement regretté de l'armée; les soldats de son corps l'ont pleuré +comme leur père. J'ai nommé à sa place le chef de bataillon Magni, qui a +été grièvement blessé. Ces différentes affaires nous ont coûté cinquante +hommes tués et deux cents blessés. + +L'armée de la république est maître de toute la Palestine. + +BONAPARTE. + + + + +FIN DU SECOND VOLUME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres de Napoléon Bonaparte, Tome II. +by Napoléon Bonaparte + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12782 *** |
