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+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>Etudes Littéraires</title>
+ <meta name="author" content="Emile Faguet">
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+</head>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 ***</div>
+
+<h2>EMILE FAGUET</h2>
+
+<h5><i>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE</i></h5><br><br>
+
+
+
+<h1>ÉTUDES LITTÉRAIRES</h1>
+
+<h3>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h3><br><br>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>PIERRE BAYLE&mdash;FONTENELLE</p>
+<p>LE SAGE&mdash;MARIVAUX&mdash;MONTESQUIEU</p>
+<p>VOLTAIRE&mdash;DIDEROT&mdash;J.J. ROUSSEAU</p>
+<p>BUFFON&mdash;MIRABEAU&mdash;ANDRÉ CHÉNIER.</p>
+ </div> </div><br><br>
+
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+
+<p>Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment,
+s'adresse particulièrement aux étudiants
+en littérature. Ils y trouveront les principaux
+écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en
+leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un
+peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux
+écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des
+hommes qui ont prétendu penser que de purs
+artistes. L'exposition devient toute différente, et
+a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe
+des deux grands siècles littéraires de la
+France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps
+où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions
+et à poursuivre des controverses.</p>
+
+<p>Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien
+des égards, le XVIIIe siècle paraîtra, par ma faute
+peut-être, peut-être par la nature des choses,
+singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et
+celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable
+du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère
+aller sans un certain abaissement de l'esprit
+littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait,
+il semble aussi inférieur, au point de vue philosophique,
+au siècle de Descartes, de Pascal et
+de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire,
+d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille,
+d'autre part au siècle de Chateaubriand,
+de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très
+relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler,
+puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples
+dont j'essaie de démêler quelques-unes.</p>
+
+<p>Un homme né chrétien et français, dit La
+Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets.
+Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si
+à l'aise dans les grands sujets et les a traités si
+légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès
+le commencement du XVIIIe siècle l'extinction
+brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement
+du XVIIIe siècle la diminution progressive
+de l'idée de patrie, tels ont été les deux
+signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à
+1790. L'une de ces disparitions a été brusque,
+dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite
+insensiblement, mais avec rapidité encore, et,
+en 1750 environ, était consommée, heureusement
+non pas pour toujours.</p>
+
+<p>J'attribue la diminution de l'idée de patrie,
+comme tout le monde, je crois, à l'absence presque
+absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états
+sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de
+la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des
+partis excités créant une instabilité extrême dans
+la vie nationale et comme un étourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a
+spirituellement appelé une «émigration à l'intérieur»,
+c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup
+d'hommes de réflexion et d'étude de ne
+plus s'occuper du pays où ils sont nés, et en
+réalité de n'en plus être;&mdash;autant, et pour les
+mêmes causes, dans un état social où le citoyen
+ne participe en aucune façon à la chose publique,
+et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire,
+qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte
+à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude
+secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en
+France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très
+bien, au seuil même du siècle, quand il voulait
+faire revivre l'antique constitution française, et,
+par les conseils de district, les conseils de province,
+les Etats généraux, ramener peuple, noblesse
+et clergé, moins encore à participer à la
+chose nationale qu'à s'y intéresser<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Et on se
+rappellera qu'à l'autre extrémité de la période
+que nous considérons, la Révolution française a
+été tout d'abord cosmopolite, et non française, a
+songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est
+devenue «patriote» que quand le territoire a été
+Envahi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-septième Siècle</i>, article Fénelon. (Société
+française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote>
+
+<p>Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que
+la pensée du XVIIIe siècle n'a été aucunement
+tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence
+des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-là, et
+que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le
+pays dont ils sont. Cela, même au point de vue
+purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons,
+de petites conséquences.</p>
+
+<p>La disparition de l'idée chrétienne a des causes
+plus multiples peut-être et plus confuses. La
+principale est très probablement ce qu'on appelle
+«l'esprit scientifique», qui existait à peine au
+XVIIe siècle, et qui date, décidément, en France,
+de 1700. La «philosophie» du XVIIIe siècle
+n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce
+temps disent «esprit philosophique», c'est toujours
+esprit scientifique qu'il faut entendre. Le
+XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique,
+et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien
+et «géomètre», non scientifique à proprement
+parler. Il était mathématicien et géomètre,
+c'est-à-dire aimait la science purement
+<i>intellectuelle</i> encore, et que l'esprit seul suffit à
+faire; il n'aimait point la science réaliste, qui a
+besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses réelles.
+«<i>Les hommes ne sont pas faits pour considérer
+des moucherons</i>, disait Malebranche, <i>et l'on n'approuve
+point la peine que quelques personnes se
+sont donnée de nous apprendre comment sont
+faits certains insectes, et la transformation des
+vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand
+on n'a rien à faire et pour se divertir</i>.»&mdash;Pour
+les esprits les plus philosophiques et les plus
+austères, de telles occupations n'étaient pas
+même un «divertissement permis». C'étaient une
+forme de la concupiscence, <i>libido sciendi, libido
+oculorum</i>, un véritable péché, et une subtile et
+funeste tentation; c'était, pour parler comme
+Jansénius, une «<i>curiosité toujours inquiète, que
+l'on a palliée du nom de science. De là est venue
+la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaître, et
+que les hommes ne veulent savoir que pour les
+savoir seulement</i>.»&mdash;Littérature, art, philosophie,
+métaphysique, théologie, science mathématique
+et tout intellectuelle, voilà les
+différentes directions de l'esprit français au
+XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des
+voyageurs, par la médecine qui grandit et que le
+développement de la vie urbaine invite à grandir,
+par le <i>Jardin du roi</i> qui sort de son obscurité, par
+l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier,
+Tournefort, Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé,
+Duvernay, les sciences physiques et naturelles
+deviennent la préoccupation des esprits.
+Elles profitent, pour devenir populaires, de la décadence
+des lettres et de la philosophie, de cette
+sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent
+de 1700 à 1720 environ; elles deviennent
+même à la mode, et les femmes savantes ont partout
+remplacé les précieuses, et les présidents à
+mortier en leurs académies de province ne dédaignent
+point de «considérer des moucherons» et
+de disséquer des grenouilles. Elles ont cause gagnée
+en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit
+du siècle. Comme il arrive toujours à l'intelligence
+humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un
+côté des choses, la science nouvelle paraît toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de
+l'univers, et relègue dans l'ombre les explications
+théologiques, ou métaphysiques ou psychologiques
+qui en avaient été données. Tout sera
+expliqué désormais par les «lois de la nature»,
+le surnaturel n'existera plus, <i>l'humain</i> même disparaîtra;
+plus de métaphysique, plus de religion;
+et jusqu'à la morale, qui n'est pas dans la nature,
+n'étant que dans l'homme, finira elle-même par
+être considérée comme le dernier des «préjugés».</p>
+
+<p>Ajoutez à cela des causes historiques dont la
+principale est la funeste et à jamais détestable révocation
+de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme
+n'ait nullement été, en ses commencements
+et en son principe, une doctrine de libre
+examen, une religion individuelle, insensiblement
+et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer
+par degrés en pur rationalisme, encore est-il
+qu'il était dans sa destinée de devenir tel. Il a été,
+chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, une
+transition lente d'une religion à un état religieux,
+et d'un état religieux à une simple disposition
+spiritualiste. Ce passage progressif et lent eût pu
+avoir lieu en France comme ailleurs, sans la
+proscription des protestants sous Louis XIV. La
+Révocation a eu, comme toute mesure intransigeante,
+des conséquences radicales; elle a supprimé
+les transitions, et jeté brusquement dans
+le «libertinage» tous ceux qui auraient simplement
+incliné vers une forme de l'esprit religieux
+plus à leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare
+qu'on préfère un athée à un schismatique.
+A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des
+athées que l'on fait.</p>
+
+<p>Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins
+importantes, comme le trouble moral qu'ont jeté
+dans les esprits la Régence et les scandales financiers
+de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de
+départ, absolument perdu tout esprit chrétien.</p>
+
+<p>Ni chrétien, ni français, il avait un caractère
+bien singulier pour un âge qui venait après cinq
+ou six siècles de civilisation et de culture nationales;
+il était tout neuf, tout primitif et comme
+tout brut. La tradition est l'expérience d'un
+peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait
+point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut,
+adolescent. Il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète,
+la curiosité, la malice, l'intempérance,
+le verbiage, la présomption, l'étourderie, le
+manque de gravité et de tenue, les polissonneries,
+et aussi une certaine générosité, bonté de coeur,
+facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin
+cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout près de
+le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude
+et l'impatience.</p>
+
+<p>Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable,
+dans les recherches, les essais, les théories, les
+visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes,
+mais les certitudes contradictoires. Il avait tout
+coupé et tout brûlé derrière lui: il avait tout
+à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à
+tous les matériaux avec une fièvre de découverte
+et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante
+et divertissante, reprenant souvent comme
+choses nouvelles, et croyant inventer, des idées
+que l'humanité avait cent fois tournées et retournées
+en tous sens, et ne les renouvelant guère,
+parce qu'avant de les trancher il ne commençait
+pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où
+l'on ait plus improvisé; il en est peu où l'on ait
+inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de
+l'audace et tout le ragoût du scandale.</p>
+
+<p>Cherchant, discutant, imaginant et bavardant,
+le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout
+comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près
+d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées
+n'étaient pas précisément les points d'aboutissement
+d'un système bien lié et bien conduit; c'étaient
+des protestations; elles avaient un caractère
+presque strictement négatif; ce n'était que
+le XVIIIe siècle prenant définitivement conscience
+nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait
+pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était
+le christianisme; raison personnelle, puissance
+de l'homme à trouver la vérité, liberté de
+croyance et de pensée, mépris du passé sous le
+nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie,
+ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas
+dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.&mdash;Par
+suite, grand respect (du moins en
+théorie) de l'individu, de la personne humaine
+prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de
+l'humanité qui conserve le secret, mais chacun
+de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir,
+l'individu devient sacré, et on lui reporte
+l'hommage qu'on a retiré à la tradition.&mdash;Par
+suite encore, tendance générale à l'idée, un peu
+vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien
+des choses viennent contribuer: l'égalité <i>réelle</i> que
+le despotisme a fini par mettre dans la nation
+même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité
+financière relative que l'appauvrissement
+des grands et l'accession des bourgeois à la fortune
+commence à établir; plus que tout l'horreur
+de <i>l'autorité</i>, toute autorité, ou spirituelle ou matérielle,
+ne se constituant, ne se conservant surtout,
+que par une hiérarchie, ne pouvant descendre
+du sommet à toutes les extrémités de la
+base que par une série de pouvoirs intermédiaires
+qui du côté du sommet obéissent, du côté de la
+base commandent, ne subsistant enfin que par
+l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique
+entre les hommes.</p>
+
+<p>Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes
+qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations
+contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé
+forme en France, et contre l'ancienne France
+elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée,
+devinrent, peu à peu, comme une nouvelle
+religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme même
+dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen,
+la discussion et la recherche, et il faut toujours
+qu'un peuple se serre et se ramasse autour
+d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction;
+et jure et espère par quelque chose. Le
+XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion
+provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a
+trouvé deux.</p>
+
+<p>Il a fini par avoir la religion de la raison et la
+religion du sentiment.</p>
+
+<p>C'étaient deux formes de cet <i>individualisme</i> qui
+lui était si cher. Autorité, tradition, conscience
+collective et continue de l'humanité sont sources
+d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément,
+se consulte lui-même; «<i>que chacun, dans sa loi,
+cherche en paix la lumière</i>»; que chacun interroge
+l'oracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui.
+&mdash;Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de
+nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence,
+et celui-ci c'est la raison;&mdash;l'autre,
+plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,
+a des transports, crie et pleure, obéit à
+une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion;
+et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est
+partagé: les tendres ont été pour le sentiment,
+les intellectuels pour la raison. Les hommes ont
+été plutôt de la religion de la raison, les femmes
+de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité
+ont régné parallèlement vers la lin de cet
+âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils
+dérivaient de la même source qui n'est autre
+qu'orgueil personnel et grande estime de soi,
+mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions,
+aux règles de conduite, aux morales les
+plus différentes; et aussi, dans les esprits communs
+et peu capables de discernement, dans la
+foule, frères ennemis vivant côte à côte, prenant
+tour à tour la parole, mêlant leurs voix en des
+phrases obscures autant que solennelles; dieux
+invoqués en même temps d'une même foi indiscrète
+et d'un même enthousiasme confus.</p>
+
+<p>N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des
+cultes, des élévations, des manières de religions
+en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà
+un caractère religieux. De l'instrument même
+dont il s'était servi pour détruire la religion traditionnelle,
+le XVIIIe siècle avait fini par faire une
+religion nouvelle, et la pensée humaine avait
+parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.&mdash;
+De même le sentiment, la passion, sévèrement
+refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux
+par la religion traditionnelle, après avoir protesté
+contre elle et réclamé leurs droits (avec Vauvenargues,
+par exemple) de protestataires, puis d'insurgés,
+étaient devenus dogmes eux-mêmes et
+religions, et le cercle, de ce côté-là aussi, était
+parcouru.</p>
+
+<p>Entre ces deux divinités nouvelles et les deux
+groupes de leurs croyants, restaient en grand
+nombre, et restèrent toujours, ceux que l'évolution
+de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas
+entraînés jusqu'à son terme, les hommes du «pur»
+XVIIIe siècle, les hommes à la d'Holbach, qui s'en
+tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un
+autre.&mdash;Plus tard et la pure et simple négation,
+comme trop sèche et trop attristante; et le sentiment
+et la raison, comme choses trop évidemment
+individuelles, et qui sont trop autres d'un homme
+à un autre, pour être de vrais liens des âmes, <i>relligiones</i>,
+et soupçonnées de n'être devenues des divinités
+que par un effort singulier et un coup de
+force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un
+empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir
+à l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers
+d'autres solutions encore ou expédients.</p>
+
+<p>Mais il était important de marquer la dernière
+borne du stade parcouru par le XVIIIe siècle, et celle
+surtout où il a comme «tourné». On a fait remarquer,
+et avec grande raison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, que le XVIIIe siècle,
+à le prendre en général, et avec beaucoup de complaisance,
+avait eu une irréligion plutôt déiste, tandis
+que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. Cette
+vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie.
+La minorité irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu;
+la majorité irréligieuse du XVIIIe siècle, je n'oserais
+trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vinet, <i>Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle.&mdash;
+Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>La raison c'est précisément qu'elle est majorité.
+Tout parti qui réussit devient conservateur, et
+toute doctrine qui a du succès se moralise et
+s'épure et s'élève autant que sa nature et son
+essence le comportent. Le succès est une responsabilité,
+et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, à mesure que le nombre en
+augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche
+à aboutir à une morale, et à prendre au moins un
+air et une dignité théocratique. C'est pour cela
+que la philosophie du XVIIIe siècle, et d'assez bonne
+heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous
+lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de
+choses; et toujours et de plus en plus transforma
+en véritables objets de culte, sanctifia et divinisa
+les instruments mêmes de sa critique, et les armes
+mêmes de sa rébellion.</p>
+
+<p>Voilà comme le fond commun et l'esprit général
+du siècle que nous étudions. Quelle littérature
+en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.</p>
+
+<p>Ce pouvait être une admirable littérature philosophique;
+et c'est bien ce que les hommes du
+temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il
+n'y a point à cela de raison générale que j'aperçoive.
+La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop
+orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux.
+Ils sont restés très superficiels, brillants du reste,
+assez informés même, quoique d'une instruction
+trop hâtive et qui procède comme par boutades,
+pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot,
+quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup
+plutôt des polémistes que des philosophes.
+Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement;
+car un grand système, ou simplement une hypothèse
+satisfaisante pour l'esprit (et non seulement
+les philosophes modernes, mais Pascal aussi le
+sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais
+dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il
+envisage avec le même intérêt, et presque avec la
+même complaisance, sa pensée et le contraire de
+sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose
+qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et,
+sinon les concilie, du moins les embrasse tous
+deux. Infiniment personnels, et un peu légers,
+les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à
+la fois que leur idée actuelle à prouver et leur
+adversaire à confondre, ce qui est une seule et
+même chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait être un commencement de voir les
+choses sous leurs divers aspects, c'est, comme
+Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité
+dans l'affirmative et dans la négative tour à
+tour, mais non pas les voir ensemble.</p>
+
+<p>Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu
+de largeur, de peu d'haleine, de peu de course,
+et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils
+ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire
+de la philosophie.</p>
+
+<p>Il était difficile, à moins d'un grand et beau
+hasard, c'est-à-dire de l'apparition d'un grand
+génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit,
+que ce siècle fût un grand siècle poétique.
+Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel.</p>
+
+<p>Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre
+du XVIIe siècle, en remontant à la source où le
+XVIIe siècle avait puisé et qui était loin d'être tarie;
+il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique
+<i>et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle</i>,
+qui, après tout, s'est beaucoup plus inspiré des
+Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger
+l'esprit classique français qui n'avait pas dit son
+dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.</p>
+
+<p>Et il pouvait, décidément novateur, avec du
+génie, créer, à ses risques et périls, ce qui est
+toujours le mieux, une littérature toute nationale
+et toute autonome.</p>
+
+<p>Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par
+être novateur stérile; puis il a été traditionnel
+timide, cauteleux, servile, traditionnel par <i>petite
+imitation</i>, traditionnel par contrefaçon.</p>
+
+<p>Il a commencé par être novateur. Il était naturel
+qu'il le fût en littérature comme en tout le reste
+et qu'il repoussât la tradition littéraire comme
+toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature
+les représentants d'une réaction presque
+violente contre l'esprit classique français en général,
+et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont
+«modernes», et irrespectueux autant de l'antiquité
+classique que de l'école littéraire de 1660.
+Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était
+d'être novateur par simple négation, et sans avoir
+rien à mettre à la place de ce qu'on prétendait
+proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère
+que des insurgés. Ils méprisent la poésie classique,
+mais ils méprisent toute la poésie; ils
+méprisent la haute littérature classique, mais
+ils méprisent à peu près toute la haute littérature.
+Si, comme font d'ordinaire les nouvelles écoles
+littéraires, ils songeaient à se chercher des ancêtres
+par delà leurs prédécesseurs immédiats
+qu'ils attaquent, ils remonteraient à Benserade
+et à Furetière. Esprit précieux et réalisme superficiel,
+voilà leurs deux caractères. «Roman
+bourgeois» avec le <i>Gil Blas</i>, comédie romanesque
+et spirituellement entortillée avec les <i>Fausses
+Confidences</i>, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur même de La Bruyère,
+avec les <i>Lettres Persanes</i>, églogues fades et prétentieuses,
+fables élégantes et malicieuses sans
+un grain de poésie, voilà ce que font les plus
+grands d'entre eux. Cette première école, malgré
+un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou
+trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent
+singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse
+d'un grand siècle.</p>
+
+<p>Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face,
+non pas tout entier, nous le verrons, mais en
+majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée
+de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le
+moins du monde. Conservateur en toutes choses,
+et seulement forcé, pour les intérêts de sa gloire,
+à feindre et à imiter une foule d'audaces qui
+n'étaient nullement conformes à son goût intime,
+dans le domaine purement littéraire il était libre
+d'être conservateur décidé et obstiné, et il le fut
+de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition
+ses contemporains qui s'en détachaient. Il
+prêcha Boileau et crut continuer Racine. Il fut
+franchement traditionnel, et beaucoup le furent
+à sa suite. Mais c'était là la tradition prise par
+son petit côté. Ce que, surtout au théâtre, l'école
+de Voltaire nous donna, ce fut une «imitation»
+des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans
+la grande tradition et dans le vrai esprit classique,
+il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait
+de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et,
+au lieu de remonter à la première source, imiter
+ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que
+l'a comprise le XVIIIe siècle est une sorte de conservation
+des procédés, et c'est pour cela que, plus
+qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une
+tragédie ou une comédie. Une tragédie coulée dans
+le moule de Racine, ou une comédie <i>développée</i>
+sur un portrait de La Bruyère comme un devoir
+d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le
+grand art du XVIIIe siècle. Elles viennent de là la
+sensation de vide et l'impression de profonde
+lassitude que laissèrent dans les esprits, vers
+1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier
+littéraire. Le grand art du XVIIIe siècle est
+une manière de mandarinat très lettré, très circonspect,
+très digne, et très impuissant.</p>
+
+<p>Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant
+Voltaire, avait laissé quelque chose derrière
+elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou atténués,
+ou transformés en faiseurs de madrigaux et en
+poètes du <i>Mercure</i>; mais les réalistes étaient restés.
+Partis d'assez bas, ils ne s'élevèrent jamais,
+et même au contraire; mais ils furent intéressants;
+ils contèrent bien leurs vulgaires histoires,
+quelquefois vilaines, ils créèrent toute une
+école de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois même, quoique
+trop peu, observateurs, parfois même et, comme
+par hasard, donnant un petit livre où il y a du
+génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série,
+dont il faut bien savoir que le roman français
+moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est
+encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.</p>
+
+<p>Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent,
+manquent à ces romanciers, le goût du réel
+et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont des
+romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes
+qui ne sont pas réalistes. Ils n'ont pas le
+don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine
+sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une
+sensibilité fausse, et d'effort et de commande, est
+répandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'à ce
+que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui,
+les sources de la vraie et profonde sensibilité.&mdash;
+Et ils ne sont pas assez réalistes, j'entends, non
+point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs,
+ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils
+observent vraiment trop peu, et trop superficiellement,
+le monde qui les entoure. Ils ne sont pas
+assez de leur pays pour cela. Cette littérature,
+celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse,
+n'est pas nationale. Ni chrétien ni français,
+c'est le caractère général; ceux-ci ne sont pas
+plus français que les autres, et, précisément, si
+l'école de 1715, dont ils dérivent, si cette école
+novatrice n'a pas été plus féconde, c'est que si
+l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment
+autochtone, c'était une littérature
+nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos
+sentiments particuliers, de notre tour d'esprit
+spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins
+il fallait essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a
+pas songé.</p>
+
+<p>Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment
+sincère; un «grand art» sans inspiration
+et qui n'est souvent qu'une contrefaçon
+ingénieuse; une «littérature secondaire» habile,
+agréable et de peu de fond, aucune poésie,
+voila soixante années, environ, de ce siècle.</p>
+
+<p>Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences
+d'une nouvelle vie.</p>
+
+<p>Un homme doué d'imagination et de sensibilité
+se rencontra, c'est-à-dire un poète. Rousseau
+émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse
+qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.&mdash;Un
+autre, de sensibilité beaucoup
+moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination
+magnifique, déroula le grand spectacle
+des beautés naturelles, et écrivit l'histoire du
+monde. Non seulement dans la science, mais
+dans l'art, sa trace est restée profonde.</p>
+
+<p>Un troisième, beaucoup moins grand, traversé
+du reste trop tôt par la mort, s'avisa d'être un vrai
+classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient,
+retrouva les vrais anciens et la vraie
+beauté antique, et donna au XVIIIe siècle ce que,
+sans lui, il n'aurait pas, un poète écrivant en
+vers.</p>
+
+<p>Enfin, très pénétré des grandes leçons de
+ces trois artistes, très digne d'eux, en même
+temps profondément original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir
+et de troubler, et aussi croyant que la littérature
+et l'art devaient redevenir français et chrétiens,
+apportant une poétique nouvelle, et, ce
+qui vaut mieux, une imagination à renouveler
+presque toutes les formes de l'art littéraire,
+un grand poète apparaît vers 1800, ferme le
+XVIIIe siècle, quoique en retenant quelque chose,
+et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvième<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir dans nos <i>Etudes littéraires sur le XIXe siècle</i> l'article
+sur <i>Chateaubriand</i>. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote>
+
+<p>Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira
+donc, s'offusquera, et semblera peu à
+peu s'amincir entre les deux grands siècles dont
+il est précédé et suivi.&mdash;Cependant n'oublions
+point, et qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli
+tour dans les menus objets littéraires, et qu'il
+a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a créé des genres de littérature,
+ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscité
+des genres de littérature que l'on avait, à très
+peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature
+politique; il a presque créé la littérature
+scientifique; il a presque créé la littérature
+historique. Montesquieu n'est pas seulement un
+homme de l'école de 1715, et même il n'en a pas
+été longtemps; et il a fondé une école lui-même.
+Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a <i>essayé</i>
+un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité
+pour y réussir, il a du moins, à qui
+aura plus de sang-froid, montré le vrai chemin.
+Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature
+dans la science, qu'il a fait entrer la science dans
+la littérature, et que, désormais, il est comme
+interdit d'être un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance.
+Ces agrandissements du domaine littéraire sont
+les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles il
+est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.</p>
+
+<p>On remarquera peut-être avec malice que les
+conquêtes du XVIIIe siècle se sont renversées contre
+lui, que les sciences qu'il a créées se sont retournées
+contre les idées qui lui étaient chères.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la
+science politique; et la science politique est peu
+à peu arrivée à cette conclusion que la politique
+est une science d'observation, ne se construit
+nullement par abstractions et par syllogismes,
+et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la
+philosophie de l'histoire, ou mieux encore une
+sorte de pathologie historique; conception modeste
+et réaliste, qui, pour avoir été celle de Montesquieu,
+n'a nullement été celle du XVIIIe siècle
+en général, et tant s'en faut.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables
+voies l'histoire civile; et l'histoire civile,
+constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il,
+presque achevée par notre âge, condamne presque
+complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle,
+enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la
+tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple
+que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui,
+pour se développer, se déracine, d'abord ne peut
+pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se
+fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent
+s'accomplir que par mouvements continus
+et insensibles, et que le progrès n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits
+progrès.</p>
+
+<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé
+en avant les sciences naturelles; et les sciences
+naturelles ont des opinions très différentes de
+celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat
+social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par
+les théories de l'hérédité et de la sélection elles
+rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés
+de la «race» et de «l'aristocratie». Elles
+sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.</p>
+
+<p>Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes
+de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent
+mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il
+garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner
+un peu à notre confusion, reste encore à
+notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que
+faible par certains côtés, demeure grande et nous
+est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique,
+ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siècle initiateur en choses
+de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très
+brillante, de l'âge scientifique le plus grand et
+le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.</p>
+
+<p>Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire,
+j'étais en mauvaise situation pour bien servir
+ses intérêts. Je l'ai considéré avec application,
+et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je
+crois, que de complaisance.</p>
+
+<p>J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils
+doivent lire les auteurs plutôt que les critiques,
+et ne voir dans les critiques que des guides, des
+indicateurs, pour ainsi parler, des différents
+points de vue où l'on peut se placer en lisant les
+textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque
+tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment,
+je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles
+qui permettent à la rigueur de laisser les
+autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.</p>
+
+<p>On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr
+avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de
+critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore
+très bon, très nourri et très judicieux, et plein
+d'aperçus sur les littératures étrangères, très
+utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite
+le cours sur la <i>Littérature française au XVIIIe siècle</i>,
+du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore
+le <i>Diderot</i> du regretté Edmond Scherer; le <i>Marivaux</i>
+si complet et si agréable en même temps
+de M. Larroumet; l'admirable <i>Montesquieu</i> de
+M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus
+scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet;
+les différents articles de M. Ferdinand Brunetière,
+et particulièrement ses <i>Le Sage, Marivaux, Prévost,
+Voltaire et Rousseau</i>, dans le volume intitulé
+<i>Etudes critiques sur l'histoire de la littérature
+française</i> (troisième série).&mdash;J'ai profité de ces
+maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient
+mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop
+indigne d'eux.</p>
+
+<p>Janvier 1890.</p>
+
+<p>E. F.</p><br><br>
+
+<h2>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h2><br><br>
+
+<h3>PIERRE BAYLE</h3>
+
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>BAYLE NOVATEUR</h4>
+
+<p>Il est convenu que le <i>Dictionnaire</i> de Bayle est la
+Bible du XVIIIe siècle, que Pierre Bayle est le capitaine
+d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que
+généralement admis, n'est pas trop faux; cela est
+même vrai; seulement il faut savoir que jamais
+éclaireur n'a moins ressemblé à ceux de son armée,
+et que, s'il les eût connus, il n'est personne au monde,
+non pas même les jésuites et les dragons de Villars,
+qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que
+ses successeurs.</p>
+
+<p>Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très
+exactement. On feuillette, et voici les principaux traits
+distinctifs du XVIIIe siècle, tant littéraire que philosophique
+et «religieux», qui apparaissent. Bayle est
+«moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent
+un peu «bas», et, du reste, est aussi fermé à la
+grande poésie, et même à toute poésie, qu'il soit possible.
+Voltaire aura le goût plus large et plus élevé que
+lui.&mdash;Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et
+négateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes
+conséquences du petit fait, comme Voltaire; il a comme
+Voltaire, une sorte de positivisme historique, et là où
+nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion
+d'un grand sentiment et le déploiement soudain
+de grandes forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue
+habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous où
+est, à peu près, le sommaire de la <i>Pucelle</i> de Voltaire?
+Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit
+et encadré par Bayle dans son dictionnaire.&mdash;Bayle
+a l'esprit de raillerie bouffonne et irrévérencieuse, et
+cette méthode du burlesque appliqué à la métaphysique
+et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout entier,
+depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries
+sur le système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean
+est un imbécile, et Dieu, modifié en Leibniz est
+un grand génie; Dieu modifié en trente mille Autrichiens
+a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens),
+ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire;
+elles sont de Bayle, ou plutôt elles ont commencé par
+être de Bayle.</p>
+
+<p>&mdash;«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile
+et sur le Pape parlant <i>ex cathedra</i> peuvent être
+comparées à celles du paganisme touchant les oracles
+de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+répondant à une question trouvait dans l'esprit des
+peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement,
+quand même il aurait été rendu <i>ex cathedra</i>, ou
+plutôt <i>ex tripode</i>, ne passait pas pour irréformable.
+Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes
+était le juge de dernier ressort: voilà le concile.»
+&mdash;Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle.</p>
+
+<p>Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au
+sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression,
+et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses.
+Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier
+Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse
+pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur
+à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la
+providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe;
+mais encore il prend plaisir à bien montrer aux
+hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance
+tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils
+n'ont aucune raison de croire à ces choses sinon qu'ils
+y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant
+tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne,
+et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux
+faire, sont admirablement bien avisés en croyant. Ce
+détour malicieux, tactique absolument continuelle
+chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante;
+c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre
+dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point,
+d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour
+un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir
+rester, puisque aussi bien il ne pourrait être
+autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle.</p>
+
+<p>Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué
+et aussi désobligeant que possible de l'obscénité. Les
+détails scabreux recherchés avec soin et étalés avec
+complaisance, abondent dans ces volumes de forme
+austère. Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et
+réprimé au XVIIe, recommence à couler de source et à
+déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà jusqu'à
+ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette,
+pour un temps, une nouvelle digue.</p>
+
+<p>La défense de Bayle sur ce point est significative;
+c'est une accusation très grave, dans le plus grand air
+de bonhomie et d'innocence, à l'adresse des contemporains.
+Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid,
+qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et
+pour être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent
+à tout le monde, intéressent tout le monde, éveillent,
+entretiennent et satisfont toutes les curiosités. Autrement
+dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses
+contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger
+à l'être un peu, et même énormément, dans le seul
+but de ne point leur rester étranger. Un savant même
+est bien forcé d'être à peu près à la mode.</p>
+
+<p>Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle
+qui se dessine à nos yeux, au moins de profil. Il n'y
+a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si on me le permet,
+le <i>primitivisme</i>, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que
+l'humanité en s'organisant s'est éloignée du bonheur,
+en se civilisant s'est dénaturée et pervertie, idée familière
+au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et devenue
+populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans
+Bayle, à la vérité en y mettant un peu de complaisance.
+Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou
+divin, pour éloigner progressivement le monde de l'état
+primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de
+la bonté de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une
+idée singulière des Platoniciens que, par exemple,
+Dieu ait créé le monde par bonté. La création est plutôt
+une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur.
+«Tout était insensible dans cet état: le chagrin,
+la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal
+moral y était inconnu... La matière contenait en son
+sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été
+féconds, pernicieux et funestes qu'après la formation
+du monde. La matière était une Camarine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> qu'il ne
+fallait pas remuer.»&mdash;Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas
+autre chose que la doctrine de Rousseau poussée à
+l'extrême, en telle sorte qu'elle pourrait être ou page
+d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou parodie
+de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la surprirent en
+traversant un marais desséché par les habitants, malgré la défense
+de l'oracle.</blockquote>
+
+<p>Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter,
+cette impertinence savante et froide à l'adresse de
+toutes les croyances communes de l'humanité, cet art
+de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque
+conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des
+autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans
+Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en
+tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans
+Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit
+à une sorte de désorganisation des forces humaines
+et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait,
+et le dit fort agréablement: «On peut comparer la
+philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir
+consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient
+la chair vive et carieraient les os, et perceraient
+jusqu'aux moelles. La philosophie réfute
+d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là,
+elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie,
+elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni
+ne trouve plus où s'asseoir.»</p>
+
+<p>Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et
+où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on
+a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons
+d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'<i>Encyclopédie</i>
+et le <i>Dictionnaire philosophique</i> ne sont que
+des éditions revues, corrigées et peu augmentées du
+<i>Dictionnaire</i> de Bayle, que dans ce dictionnaire est
+l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin
+d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à
+Volney. Le XVIIIe siècle commence.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE</h4>
+
+<p>Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble
+si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque
+tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit
+l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est
+un homme très modeste, très sage, très honnête
+homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu,
+retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas
+et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas
+même celui qu'entraîne une influence sur les autres
+hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a
+horreur de toute dissipation, même de tout divertissement.
+Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à
+proprement parler, relations. La <i>vita umbratilis</i> a été
+la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la <i>vita beata</i>.
+Il a lu, toute sa vie&mdash;une plume en main, pour mieux
+lire, et pour relire en résumé&mdash;et voilà toute son
+existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport
+immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour
+lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce
+n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
+elle a besoin; et c'est là une première différence
+entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas
+de dessein; il n'a que des pensées.</p>
+
+<p>Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient,
+qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait
+tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas
+seulement un honnête homme et un sage&mdash;on l'est
+avec des passions, quand on les dompte&mdash;il est un
+homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend
+avec une peine extrême et un étonnement profond
+qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions
+sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus
+étrange, dans le combat des passions contre la conscience,
+est que la victoire se déclare le plus souvent
+pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience
+et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux
+que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas
+s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là
+au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait
+agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune
+gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être
+un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire,
+il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle
+divine fureur agitait tous ces névropathes.</p>
+
+<p>Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose
+qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle
+ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des
+lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
+persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une
+action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient
+la prétention de mener leur siècle quelque part, et
+ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y
+menaient avec véhémence; gens qui étaient capables
+d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté
+sur leur propre importance; gens qui faisaient leur
+métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le
+privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres
+sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée,
+et sans autre ambition que de continuer de
+l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs,
+de recherches désintéressées et de tranquille
+mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette
+marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la
+postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de
+curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.</p>
+
+<p>«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?..
+Avez-vous peur que les siècles à venir ne se
+fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas
+enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire?
+Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si
+l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content
+de vos livres et de vos études, et de consacrer votre
+temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
+bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant
+être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à
+l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de
+jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un
+savant, François Junius) était sans doute l'un des
+hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il
+n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vétilles...»</p>
+
+<p>Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là,
+il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel
+que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui
+passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au
+recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il
+ne voulait pas signer son monument. Des exigences
+de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il.
+Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il
+semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.</p>
+
+<p>Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins
+les choses concordent, aussi bien que toutes les
+vanités des hommes du XVIIIe siècle, tout de même
+les orgueilleuses et ambitieuses idées générales des
+philosophes de 1750 sont absolument étrangères à
+Pierre Bayle. Il ne croit ni à la bonté de la nature
+humaine, ni au progrès indéfini, ni à la toute-puissance
+de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui
+«est trop indisciplinable pour profiter des maladies
+des siècles passés, et <i>chaque siècle se comporte comme
+s'il était le premier venu</i>». L'humanité ne doute point
+qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement.
+La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était
+pas un animal indisciplinable, il se serait corrigé.»
+Mais il n'en est rien. «D'ici deux mille ans, si le monde
+dure autant, les réitérations continuelles de la bascule
+n'auront rien gagné sur le coeur humain.» Ce serait un
+bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler <i>de centro
+oscillationis moralis</i>, où l'on raisonnerait sur des principes
+à peu près aussi nécessaires que ceux <i>de centro
+oscillationis</i> et des vibrations des pendules».</p>
+
+<p>On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes
+en lui parlant du règne de la raison et de la
+toute-puissance à venir de la raison sur les hommes.
+Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses,
+dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et
+l'autre qu'elle ne nous mène jamais. Elle est pour lui le
+seul souverain légitime de l'homme, et le seul qui ne
+gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «<i>soutenir
+le droit et nier le fait</i>»; à soutenir «qu'il faut
+se conduire par la voie de l'examen, et que personne
+ne va par cette voie». La raison en est (dont Pascal
+s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
+la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie
+redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions
+un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous
+serions des êtres si absolument raisonnables et sages
+que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la
+vérité, le simple bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui
+donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant
+quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais
+il s'abandonne à celle qu'il devine qui est la source de
+tout repos et la fin de toute agitation et tourment?</p>
+
+<p>Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur
+naturelle et intéressée de la vérité, n'en a pas
+une moindre de la clarté. Il peut approuver ce qui est
+clair, il n'aime passionnément que ce qui est obscur, il
+ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont
+détruit ou effacé de mystères. C'est une sottise. C'est
+ce qu'ils en ont laissé qui leur assure des disciples,
+joint aux nouveaux sentiments de haine et de mépris
+dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité.
+«C'est l'incompréhensible qui est un agrément.»
+Quelqu'un qui inventerait une doctrine où il n'y eût
+plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à la
+vanité de se faire suivre par la multitude».</p>
+
+<p>Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel
+de l'humanité. L'homme est un animal mystique. Il
+aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime à ne
+pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
+c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours,
+et d'instinct repoussera toujours toute doctrine
+qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on
+la rêve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie
+intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et
+importune. «Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»&mdash;
+Il est donc d'un esprit très étroit de travailler à fonder
+le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute
+de psychologie et une <i>ignorantia elenchi</i>, comme Bayle
+aime à dire, tout à fait surprenante.</p>
+
+<p>Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne
+n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanité
+vit de préjugés, qui, seulement, se succèdent
+les uns aux autres et se transforment, comme de sa
+substance intellectuelle.</p>
+
+<p>Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes
+du XVIIIe siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai
+dit qu'il n'a point de passion; il a celle-là. Aucune
+rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il
+croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le
+conduira à faire l'éloge du paganisme et du merveilleux
+esprit de tolérance qui animait les religions antiques.
+Il laisse ce panégyrique à faire à Voltaire. Il sait, lui,
+qu'il est difficile à une doctrine d'être tolérante quand
+elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un
+jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais
+vu.&mdash;Il penche très sensiblement pour le protestantisme,
+et jamais il n'a dissimulé l'intolérance du protestantisme.
+Il insiste même avec complaisance sur
+celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié
+personnelle; mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse
+ou de Luther ou de Calvin, ou même d'Erasme,
+la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son bon
+sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où
+il est. Il l'eût peut-être trouvé jusque dans l'<i>Encyclopédie</i>,
+et l'eût dénoncé. Je dirai même que j'en suis
+sûr.</p>
+
+<p>Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se
+distingue des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité
+d'affirmation des philosophes du XVIIIe siècle leur
+vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques
+et de la confiance absolue qu'ils y ont mise.
+Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement,
+et sa <i>Dissertation sur les comètes</i> est un prétexte
+à philosopher, non proprement un ouvrage scientifique.
+Dans son <i>Dictionnaire</i>, deux catégories d'articles
+sont d'une regrettable et très significative sécheresse:
+c'est à savoir ceux qui concernent les hommes
+de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore
+sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle,
+hésitante, ou, pour mieux dire, assez indifférente,
+du moins est-il au courant. Pour ce qui est des
+savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté
+à Gassendi. Inutile de dire que c'est là une lacune
+fâcheuse. A un certain point de vue ce lui a été un
+avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
+philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins,
+et leur a donné le dogmatisme intempérant le plus
+désagréable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons
+assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme
+que Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si
+c'est son incompétence scientifique qui l'a maintenu
+dans une sage et scrupuleuse réserve; mais toujours
+est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau
+genre que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le
+pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle
+à l'ancienne révélation, ou il n'a pas assez vécu, ou il
+n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour accepter
+la nouvelle.</p>
+
+<p>Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points
+de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments
+et opinions infiniment modérés. En général sa
+méthode, ou sa tendance, consiste à montrer aux
+hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
+sceptiques, et beaucoup moins attachés
+qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus.
+Il excelle à extraire, avec une lente dextérité, de la
+pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme
+et cache, et non point à arracher, comme Pascal,
+mais à dérober doucement à chacun une confession
+d'infirmité dont il fait un aveu de scepticisme. Il
+tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme
+au jansénisme, le jansénisme au protestantisme,
+le protestantisme au socinianisme et le socinianisme à
+la libre pensée. Il aimera, par exemple, à nous montrer
+combien la pensée de saint Augustin est voisine de
+celle de Luther, combien il était nécessaire que le calvinisme
+finît par se dissoudre dans le socinianisme, et
+comment, après le socinianisme, il n'y a plus de mystères,
+c'est-à-dire plus de religion.&mdash;Il n'y a pas jusqu'à
+Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre,
+sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.</p>
+
+<p>Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie
+d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre
+les hommes que sont ces espaces, non point du tout
+entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre
+les hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être
+point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles
+divergences, et leurs passions désarmant, leurs vanités
+disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent à peu près
+la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.</p>
+
+<p>Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant
+admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement
+disposé aussi, et à les distinguer nettement
+pour les bien faire entendre, et à les concilier, ou
+plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer
+à quel point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement
+à l'une d'elles. On l'a appelé «l'assembleur
+de nuages», et voilà une singulière définition de
+l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. Personne
+ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir,
+et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais
+il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire,
+à la montrer toute proche des autres pour peu qu'on
+veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et confondre
+l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.</p>
+
+<p>Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en
+disconvenir, mais il n'y a jamais eu de négation
+plus douce, moins insolente et moins agressive. Son
+athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
+respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas
+s'adresser à la raison pour croire en Dieu, et que c'est
+lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour
+lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience,
+nous promettre de nous conduire à la croyance,
+niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne
+point les connaître, il ne se permet pas de mépriser.&mdash;
+Il se tient là très ferme, dans cette position sûre, et dans
+cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas
+d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour
+plaire à un croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus
+choquant est l'athéisme dogmatique, impérieux, insolent
+et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le
+déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à
+Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme
+à un directeur de la sûreté générale.</p>
+
+<p>Quand Bayle laisse échapper une préférence entre
+les systèmes, et semble incliner, c'est du côté du manichéisme.
+Il n'y croit non plus qu'à rien, mais il y
+trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est
+qu'avec sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il
+tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile
+à un homme qui n'a ni préjugé, ni parti pris, ni parti,
+il a bien vu que tout le fond de la question du déisme,
+du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal
+dans le monde, que là était le noeud de tout débat, et
+le point où toute discussion philosophique ramène.
+C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en
+Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en
+doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend
+à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé
+qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et
+l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte éternellement,
+et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.&mdash;
+C'est une considération raisonnable, remarque Bayle.
+Elle rend compte, à peu près, de l'énigme de l'univers.
+Elle nous explique pourquoi la nature est immorale,
+et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
+lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en
+dégager, secoue le mal derrière lui, s'en détache, y
+retombe, se débat encore, et appelle à l'aide; elle justifie
+Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend
+compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses
+désirs, et de ses espoirs, et, précisément, même de ses
+incertitudes et de son impuissance à se rendre compte.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas
+autre chose que les faits eux-mêmes décorés d'appellations
+théologiques. Ce n'est pas une explication, c'est
+une constatation qui se donne l'air d'une théorie. Il
+existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre,
+disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen
+répond: «Je la résous en disant: il existe une
+contrariété. Des deux termes de cette antinomie j'appelle
+l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
+j'ai donné deux noms aux deux éléments du
+conflit. Tout est expliqué.»</p>
+
+<p>Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est
+justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un
+peu résumée. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs,
+vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen lui
+plaît, comme une bonne table des matières, sur deux
+colonnes. Du reste, sa démarche habituelle est de faire
+le tour des idées, de les bien faire connaître, d'en faire
+un relevé exact, et d'insinuer qu'elles ne résolvent pas
+grand'chose.</p>
+
+<p>En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre
+affaire de nouveautés ambitieuses et de théories systématiques.
+Il semble même persuadé qu'il ne faut écrire
+nullement sur la politique, tant les passions des
+hommes rendront vite défectueuses et funestes dans la
+pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons
+sociologiques <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Il est à l'opposé même des
+écoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une
+grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît
+plus faux que la prétendue souveraineté de la raison.
+Il est très franchement monarchiste, conservateur et
+antidémocrate. Sans étudier à fond la question, car la
+politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
+point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté
+du peuple, il lui fait la suprême injure: il ne la tient
+pas pour une théorie. Il la prend pour un appareil
+oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner les
+souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant
+dans les ouvrages des tyrannicides appartenant
+aux écoles les plus diverses.&mdash;Seulement son
+impartialité ordinaire est ici un peu en défaut. M. de
+Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme
+de la souveraineté du peuple aux écoles protestantes,
+et c'est surtout aux jésuites que Bayle l'impute de préférence.
+Il n'ignore pas, et connaît trop bien pour cela
+la <i>Justification du meurtre du duc de Bourgogne</i> par
+Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux
+jésuites aussi bien qu'aux luthériens, et il déclare même
+que «l'opinion que l'autorité des rois est inférieure à
+celle du peuple et qu'ils peuvent être punis en certains
+cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es
+pays du monde, dans tous les siècles et dans toutes
+les communions <a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>»; mais il assure que si ce ne sont
+pas les jésuites qui ont inventé ces deux sentiments,
+ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
+extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du
+crime de Jacques Clément et sur le <i>De Rege et regis
+institutione</i> de Mariana<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.&mdash;Evidemment, chose bien
+rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'intéresse personnellement
+dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et
+inébranlable pour protéger la paix de son cabinet de
+travail, qui en affaires philosophiques se contente
+de mépriser la foule illettrée, brutale et incapable de
+raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en
+choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui
+fournisse des théories à exciter ses passions, à décorer
+d'un beau nom ses violences et à excuser d'un beau
+prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Article sur <i>Hobbes</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Article <i>Loyola</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Article <i>Mariana</i>.</blockquote>
+
+<p>Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré;
+il est la modération même. L'excès quel qu'il
+soit, sauf celui du travail, qu'il ne considère pas comme
+un excès, le choque, le désole et le désespère. Son idéal
+n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles
+et par son exemple, quelle bonne règle morale ce serait
+déjà que l'intérêt bien entendu, avec un peu de bonté,
+qui serait encore de l'intérêt bien compris. Labeur,
+patience, égalité d'âme, contentement de peu, tranquillité,
+absence d'ambition et d'envie, et conviction
+qu'ambition et envie sont plus que des fléaux, étant
+des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions
+des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne
+pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère,
+et c'est sa doctrine. La <i>mitis sapientia Læli</i> revient à
+l'esprit en le lisant, en y ajoutant <i>cum grano salis</i>.</p>
+
+<p>Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie
+au XVIIIe siècle et qui n'a rien de son esprit. Il eût
+bien haï les philosophes, et les aurait raillés un peu.
+Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points:
+c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur,
+ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate;
+aussi parce que Voltaire, s'il est intolérant,
+est partisan de la tolérance, et, s'il est assez dur, est
+partisan de la douceur. Ils ont des traits communs.
+Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent:
+«Un Bayle bilieux.» Mais voilà précisément la différence.
+Aussi emporté et âpre que Bayle était tranquille
+et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idées
+de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à
+moitié, dans une foule d'idées qui étaient fort éloignées
+de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire
+une foule de courants parfaitement contradictoires;
+et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
+représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait
+communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement
+qui les dénature.</p>
+
+<p>Bayle représente un moment, très court, très curieux
+et intéressant aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle
+et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme
+entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente
+et diligente entre deux efforts. L'effort religieux,
+tant protestant que catholique, du XVIIe siècle
+s'épuise déjà; l'effort rationaliste et scientifique du
+XVIIIe n'a pas précisément commencé encore. Bayle en
+est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, et
+tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle,
+et Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans
+plus tard, Fontenelle dira: «Je suis effrayé de la conviction
+qui règne autour de moi.» C'est tout à fait un
+mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader
+que gens si convaincus fussent ses disciples, encore
+qu'il y eût bien quelque chose de cela.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS</h4>
+
+
+<p>A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher
+autrement à marquer sa place et à déterminer
+son influence, il est agréable et profitable. Il est très
+savant, d'une science sûre, et qui va scrupuleusement
+aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie
+pas ceux qu'il corrige. Très modeste en son dessein,
+il n'avait, en commençant, que l'intention de faire un
+dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des
+autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il
+es très indulgent et aimable. Il manque rarement de
+commencer ainsi son chapitre rectificatif: «'ai peu
+de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il en relève
+une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.</p>
+
+<p>Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné.
+La longueur des chapitres ne dépend
+pas de l'importance de l'homme ou de la question qui
+en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout
+ce que Bayle écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils
+étaient dignes de l'être et de rester tels, s'étalent comme
+insolemment sur de nombreuses pages énormes. Des
+gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante.
+C'est que Bayle est sceptique si à fond qu'il l'est jusque
+dans ses habitudes de travail. Il est si indifférent
+qu'il s'intéresse également à toutes choses; et Aristote
+ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre
+chose qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à
+poursuivre&mdash;et l'autre aussi. Personne n'a été comme
+Bayle amoureux de la vérité pour la vérité, sans songer
+à voir ou à mettre entre les vérités des degrés d'importance.
+Il en résulte, sauf une petite réserve que nous
+ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard,
+comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas
+qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de
+finalité dans cet ouvrage.</p>
+
+<p>Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait
+M. Bayle. Ce qu'il savait, c'était la mythologie, l'histoire
+et la géographie ancienne, l'histoire des religions
+(très bien, admirablement pour le temps), la théologie
+proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne
+du XVIe et du XVIIe siècle.&mdash;Ce qu'il savait moins et ce
+qu'il aimait peu, c'était la littérature, la poésie, l'histoire
+du moyen âge.&mdash;Ce qu'il ne savait pas du tout, c'étaient
+les sciences. Ce qu'on trouve dans ce dictionnaire,
+c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
+d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout
+de la France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante,
+des particularités d'histoire ancienne, et
+presque une histoire complète du développement du
+christianisme, et presque une histoire complète des
+philosophies; et ni Voltaire, quand il travaille à son
+<i>Dictionnaire philosophique</i>, ni Diderot quand il travaille
+à la partie philosophique de l'<i>Encyclopédie</i>, n'ignorent
+ces deux derniers points.</p>
+
+<p>Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables.
+Quelque chose est plus désobligeant que les
+lacunes: ce sont les commérages et les obscénités. Le
+mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où
+il n'y aurait ni polissonneries ni propos de concierge,
+ne suffit vraiment pas à excuser l'auteur. Nous savons
+lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se
+plaît personnellement et bien pour son compte à ces
+récits ridicules, ou scabreux. Il goûte ces plaisirs secrets
+de petite curiosité malsaine qui sont le péché
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux
+savants solitaires et confinés. Il lui manque d'être
+homme du monde. Il ne l'est ni par le bon goût, ni
+par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains
+sujets, ni par l'indifférence a l'égard des choses qui
+sont la préoccupation des collégiens et des marchandes
+de fruits. Il devait bavarder avec sa gouvernante en
+prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent
+ceux de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre
+et un peu l'office. Et voyez le trait de ressemblance,
+et voyez aussi qu'il faut s'attendre à la pareille: la
+principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été
+l'amant de Madame Jurieu.</p>
+
+<p>Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore
+ses artifices et ses petites roueries de faux bonhomme.
+Il use d'abord de la classique ruse de guerre employée,
+ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis Montaigne
+jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle
+ne trompe personne, et même que personne n'y fait
+attention. Elle consiste, comme vous savez bien, à
+présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
+comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent
+tout livre rationnellement athéistique comme
+une introduction à la vie dévote. A ce compte, on est
+bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
+devient une <i>clausula</i> et comme un refrain. On est toujours
+sûr à l'avance que tout article sur le platonisme,
+le manichéisme, le socinianisme, la création, le péché
+originel ou l'immortalité de l'âme, finira par là.</p>
+
+<p>Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de
+dire d'autres terriers. C'est là où l'on cherche sa pensée
+sur les questions graves et périlleuses qu'on ne la
+trouve pas, le plus souvent. C'est dans un article portant
+au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
+couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention
+probable du lecteur, ose davantage, et traite à
+fond un problème capital, au coin d'une note qui
+s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait;
+car son livre est mal fait, moitié incurie (au point de
+vue artistique), moitié dessein, et prudence, et malice.
+Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter plutôt
+qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit
+qu'il n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas
+des découvertes là précisément où l'on se préparait à
+tourner deux feuillets à la fois. C'est le livre qu'il faut
+le moins lire quatre à quatre.</p>
+
+<p>Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui
+est bien à l'honneur de Bayle: c'est que tous ces défauts
+que je viens d'indiquer diminuent et s'effacent
+presque à mesure que Bayle avance. Les histoires
+grasses ou saugrenues deviennent plus rares, les questions
+philosophiques et morales attirent de plus en
+plus l'attention de l'auteur, la commère cède toute la
+place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit
+finir avec regret.</p>
+
+<p>Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable
+lecture. C'est le livre d'un honnête homme très intelligent
+avec un peu de vulgarité. Son impartialité, relative,
+comme toute impartialité, mais réelle, sa modestie,
+sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond
+et plein esprit de tolérance, le font aimer quoi qu'on
+en puisse avoir. La tolérance était son fond même, et
+l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il s'élève,
+quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain
+de l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction
+même, c'est qu'il s'agit de tolérance, c'est qu'il a
+à exprimer son horreur des persécutions, des guerres
+civiles, des guerres religieuses, du fanatisme, de la
+stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens.
+Il n'a pas dit: «Aimez-vous les uns les autres»:
+mais il a répété toute sa vie, avec une véritable
+angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
+les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi
+il ne faut pas dire comme Voltaire: «C'était une âme
+divine.» Mais c'était une âme honnête, droite et bonne.</p>
+
+<p>Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à
+lire; car si ses articles sont longs, son style est vif,
+aisé, franc, et va quelquefois jusqu'à être court. Il a
+deux manières, celle du haut des pages et celle des
+notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et
+lourd; en petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse
+abonder le flot pressé de ses souvenirs, il plaisante,
+avec sa bonhomie narquoise, malicieuse et prudente,
+et très souvent, presque toujours, il est charmant. On
+dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu
+gourmés, contraints et retenus, mais qui vous accompagnent
+après le cours tout le long des quais, et
+alors sont extrêmement instructifs, amusants, profonds
+et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
+intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter.
+C'est au sortir du cours qu'il faut prendre Bayle; tout
+le suc de sa pensée et toute la fleur de son esprit sont
+dans ses notes, dont certaines sont des chefs-d'oeuvre.
+Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse
+de Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un
+semblant de huis-clos, dans un enseignement au moins
+apparemment confidentiel.</p>
+
+<p>Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier,
+une manière d'<i>humour</i> naïve, de malice qui semble
+ingénue, avec toutes sortes d'épigrammes qui ressemblent
+à des traits de candeur. C'est le scepticisme
+joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
+avait raison contre Boileau<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, mais Boileau
+avait pour lui d'avoir amusé. Les raisons de Desmarets
+avaient beau être solides; la saison ne leur était
+pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas
+moindre garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière.
+Elle est bien aimable. Voyez-vous le geste arrondi et
+paternel et le demi-sourire dans une demi-moue?&mdash;De
+même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
+malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour
+s'apercevoir de la bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement:
+ils leur voudraient voir un grand génie.
+C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
+valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant
+d'esprit; car la gloire de donner son nom à une secte
+est un bien chimérique en comparaison des maux
+réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait point
+sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces
+hommes dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront
+point d'hérésie.» Ce ton de plaisanterie atténuée,
+adoucie et fourrée d'hermine, est admirable.&mdash;Voyez
+encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
+sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du
+célibat paraît incommode à une infinité de gens: le
+mariage est pour eux celui de tous les sacrements dont
+la participation paraît la plus chère et précieuse; et
+qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à
+celui de la <i>Fréquente communion</i> se rendrait aussi odieux
+que M. Arnauld le devint quand il publia, sur une autre
+matière, un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit.»&mdash;Quelquefois
+la plaisanterie de Bayle est plus lourde; quelquefois, très
+rarement, elle devient plus méchante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> J'abrège le texte.</blockquote>
+
+<p>Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement,
+de quelque bonté qu'il s'accompagne, ne peut
+pas aller toujours sans amertume. M. Renan a une page,
+une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, peut-être
+en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes,
+les confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis,
+téméraires, ne sont jamais un mal tout pur... Il en
+résulte des utilités par rapport aux sciences et à la
+culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres civiles
+dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un
+fort honnête homme l'a fait à l'égard de celles qui
+désolèrent la France au XVIe siècle. Il prétend qu'elles
+raffinèrent le génie à quelques personnes, qu'elles
+épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles
+servirent de bain aux uns, aux autres d'étrille...
+A la vérité, le public se passerait bien de telles étrilles
+ou de telles limes.» Voilà, à peu près, jusqu'où va
+l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas écrit <i>Candide</i>. Mais on voit très bien qu'il aurait
+été très capable de le concevoir.</p>
+
+<p>Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle
+est non seulement instructive et suggestive, mais combien
+agréable, attachante, enveloppante et amicale.
+C'est un délicieux causeur, savant, intelligent, spirituel,
+un peu cancanier et un peu bavard. Il dit souvent
+qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque
+et pour leur en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort
+bien atteint son but. Il était lui-même une bibliothèque,
+une grande et savante bibliothèque, incomplète
+à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais
+livres dans les petits coins.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont
+fait comme leur moelle et leur substance, et cela est
+amusant. Cela prouve (et j'ai trop dit que Bayle s'en
+fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que le
+scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme.
+L'homme est un animal qui a besoin d'être convaincu.
+Voilà un auteur qui, d'un solide bon sens et d'une
+rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les préjugés,
+ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le
+prouvant, que la raison ne mène à rien, et n'est qu'un
+dernier préjugé plus flatteur et séduisant que les
+autres. Ses disciples font de la raison une nouvelle
+foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et
+du scepticisme de leur maître trouvent moyen de
+tirer un dogmatisme aussi impérieux, aussi orgueilleux,
+aussi batailleur et aussi redoutable au repos
+public que tout autre dogmatisme. De cet homme qui
+ne croyait à rien ils tirent des raisons à démontrer
+qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de l'humanité
+ils tirent des raisons à prouver que l'humanité
+doit s'adorer elle-même, puisqu'elle n'a plus autre
+chose à adorer, ce qui est une conséquence un peu
+ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par le
+plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être
+le promoteur d'une croyance et le fondateur bien
+authentique, encore que bien involontaire, d'une religion.
+Imaginez Montaigne&mdash;<i>currente rota, cur urceus
+exit?</i> car il faut citer du latin quand on parle de Montaigne&mdash;devenant
+chef de secte. La roue aurait pu
+tourner ainsi; personne n'est le potier de soi-même.</p>
+
+<p>Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu
+besoin, car il était peu inconsolable, c'est qu'il avait
+réfuté à l'avance ses disciples dévots jusqu'à le travestir;
+c'est qu'il n'y a guère aucune de leurs théories
+dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité
+et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un
+précurseur de XVIIIe siècle qui en dégoûte.&mdash;Il eût pu
+très légitimement se laver les mains de ce qu'on tenait
+pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, l'était un
+peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre,
+à savoir son influence, et la direction, très inattendue
+de lui, de son propre prolongement parmi les hommes.
+Il aurait considéré cette dernière aventure comme
+une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se divertissait
+doucement, comme une des bonnes «scènes
+de la grande comédie du monde», comme un effet des
+«maladies populaires de l'esprit humain»; et il n'est
+pas à croire que son scepticisme désenchanté et malicieux
+en eût été diminué.</p>
+
+
+<br>
+<h3>FONTENELLE</h3>
+<br>
+
+<p>Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été
+très intelligent et qui n'a été artiste à aucun degré.
+C'est la marque même de cet homme, et ce sera longtemps
+la marque de cette époque. Ce qui manque tout
+d'abord à Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la
+vocation, et la vocation c'est l'originalité, et l'originalité,
+si elle n'est point le fond de l'artiste, du moins
+en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, non
+point, comme les talents vigoureux, avec le dessein
+d'être ceci ou cela, mais avec la volonté d'être quelque
+chose. Et ce que pourra être ce quelque chose, Dieu,
+table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, vers, que
+voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste,
+ou romancier. Il est homme de lettres. La
+chose est nouvelle, et le mot n'existe même pas encore.
+Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu des Corneille,
+des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes
+en souvenir de Voiture. Il a en lui du Thomas Corneille,
+du Benserade, du Céladon et du Trissotin.&mdash;Plusieurs
+disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux.
+Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point
+sot. Ce qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond
+solide, c'était sa curiosité intelligente. Ce poète de
+ruelles, ce «pédant le plus joli du monde», faisait
+avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes,
+comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait
+pendant quelques jours. Où était-il? Dans une petite
+maison du faubourg Saint-Jacques, avec l'abbé de Saint-Pierre,
+Varignon le mathématicien, d'autres encore
+qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.
+Tous jeunes, «fort unis, pleins de la première
+ardeur de savoir», étudiaient tout, discutaient
+de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne
+partie des différentes langues de l'Empire des lettres»,
+travaillaient énormément, se tenaient au courant de
+toutes choses.&mdash;C'est le berceau du XVIIIe siècle, cette
+petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un savant,
+un publiciste idéologue, un historien, un mondain
+curieux de toutes choses, déjà journaliste, d'un talent
+souple, et tout prêt à devenir un vulgarisateur spirituel
+de toutes les idées; ces gens sont comme les précurseurs
+de la grande époque qui remuera tout, d'une
+main vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance
+et témérité.&mdash;De tous Fontenelle est le mieux
+armé en guerre et par ce qu'il a, et par ce qui lui
+manque. Il est de très bonne santé, de tempérament
+calme, de travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune
+espèce de sensibilité. Ses sentiments sont des idées
+justes: loyauté, droiture, fidélité à ses amis, correction
+d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là
+en se disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris
+et de bon goût de les avoir. Il n'est point amoureux,
+et rien ne le montre mieux que ses poésies amoureuses.
+Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le
+mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie
+simple et retirée, d'autant plus que, par un bonheur
+assez rare, le mariage lui rendit la maison plus agréable.»
+Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de
+son parti. Son amour-propre même n'est pas une passion.
+C'est dire que la passion lui est inconnue. Il est
+né tranquille, curieux et avisé. Il est né célibataire,
+et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident,
+et mourant plus tôt, par aventure.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Éloge de Varignon.</blockquote>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence
+qui n'a pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas
+si loin qu'on pense. Car l'intelligence, même des idées,
+a besoin de l'amour des idées pour se soutenir. Fontenelle
+ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout
+en comprenant admirablement toutes les idées, il
+n'aura jamais pour elles la passion qui fait qu'on en
+crée, qu'on les multiplie, qu'on les poursuit, qu'on
+les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des systèmes
+puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine
+vie, parce qu'on a jeté en elles une âme humaine.
+Nous verrons cela plus tard. Pour le moment considérons-le
+dans les choses d'art. Véritablement, il n'y
+entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et
+vraiment précurseur au point de vue philosophique,
+il est arriéré en choses de lettres. Cela est très vrai.
+Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de Louis XIII.
+Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de
+Corneille, mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont
+des grâces surannées et de ces gestes de vieil acteur
+qui semblent non seulement appris, mais appris depuis
+très longtemps.&mdash;Ses opéras, qui sont très soignés,
+sont d'un homme naturellement froid, qui s'est
+instruit à pousser le doux, le tendre et le passionné.
+Ses <i>Bergeries</i> sont bien curieuses. Elles ne sont pas
+fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté
+bien singulière. On sent que cela est écrit par un
+homme avisé qui sait très bien où est l'écueil, et
+qu'on a toujours fait parler les pâtres comme des
+poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là
+qu'un mérite négatif, et n'être pas faux ne signifie point
+du tout être réel. Les bergers de Fontenelle ne sont
+point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune espèce de
+caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait
+qu'ils ne fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il
+semble que Fontenelle voudrait peindre simplement
+des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais
+réelle, pour composer des scènes voluptueuses, Fontenelle
+n'est pas assez sensible pour être un Gentil-Bernard.
+On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins du
+monde au succès des tentatives galantes de ses héros
+et ne tiendrait nullement à être à leur place. On voit
+aisément dès lors combien ces scènes sont laborieusement
+insignifiantes. C'est une chose d'une tristesse
+morne que les <i>juvenilia</i> d'un homme qui n'a jamais eu
+de jeunesse.&mdash;Cette singulière destinée d'un écrivain
+qui, après Molière et Racine, jouait le personnage d'un
+contemporain de Théophile, a dû bien surprendre, et,
+en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660,
+les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit
+Fontenelle» leur est souverainement désagréable, et
+leur paraît étrange. Le phénomène, de soi, n'est pas
+surprenant. Fontenelle est l'<i>homme de lettres</i> par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune
+force créatrice, mais qui est doué d'une grande facilité
+d'assimilation et d'exécution. Ces gens-là ne
+devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et non
+pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs
+immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle,
+ils s'en sont fait une avec les objets de leurs
+premières admirations et de leurs premières études,
+et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en littérature pure, est un homme qui adore
+l'<i>Astrée</i>, comme fait La Fontaine, mais qui ne sait pas,
+comme La Fontaine, la transformer en lui. Il la réédite,
+et, n'était une autre direction que son esprit devait
+prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de <i>Psyché</i>,
+moins les deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire
+une <i>Astrée</i> un peu moins longue.&mdash;Sa critique
+est comme ses poésies, et les explique bien. Le sentiment
+du grand art y manque absolument.&mdash;Et il est
+très intelligent!&mdash;Sans aucun doute; mais c'est une
+erreur de croire qu'il ne faille pour comprendre les
+choses d'art que de l'intelligence. Il y faut un commencement
+de faculté créatrice, un grain de génie
+artistique, juste la vertu d'imagination et de sensibilité
+qui, plus forte d'un degré, ou de dix, au lieu de comprendre
+les oeuvres d'art, en ferait une. On n'entend
+bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à accomplir,
+et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et
+capable d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit
+réalisé par un autre ce qu'il n'était capable que de
+concevoir; mais pour qu'il le voie, il fallait qu'il pût
+au moins le rêver.&mdash;Fontenelle n'a pas même eu le
+rêve du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait
+une petite guerre indiscrète, ingénieuse et taquine,
+qui n'a point de trêve. À chaque instant, dans les
+ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà les
+raisonnements de cette antiquité si vantée»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.&mdash;
+«Nous ne sommes arrivés à aucune absurdité aussi
+considérable que les anciennes fables des Grecs; mais
+c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde»<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.&mdash;Il faut se débarrasser «du préjugé
+grossier de l'antiquité»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Il y a là pour lui comme
+une obsession. On dirait un chrétien du IIIe siècle
+attaquant les païens, ou un homme de parti de notre
+temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien
+le plus indifférent, sans exprimer son horreur pour le
+parti adverse.&mdash;Et, en effet, sa critique, toute de détail,
+a bien ce caractère. Dans son <i>Discours sur la nature de
+l'Églogue</i>, il fait son procès à Théocrite, puis à Virgile,
+reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et
+à l'autre surtout d'être trop haut, mais trouvant
+moyen aussi de montrer qu'il arrive à Théocrite
+d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est
+une série de chicanes puériles.&mdash;Quand lui-même
+s'élève un peu, et laisse cette petite guerre pour
+des considérations plus sérieuses, il montre une inquiétante
+infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie,
+c'est-à-dire la poésie. Le <i>Silène</i> de Virgile lui paraît
+une étrange absurdité, à lui, homme de science, et
+qui, ailleurs, comprend la majesté de la nature. C'est
+que <i>Silène</i> est lyrique, et c'est le lyrisme qui est la
+chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe siècle
+commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout
+aussi bien, quoique «anciens», aux Dacier. C'est
+ce sens de la grande poésie qui manquera aux plus
+grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à d'autres
+causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité
+dont précisément le caractère est d'avoir converti en
+poésie tout ce qu'elle touchait.&mdash;Il ne faut pas croire
+qu'en cela le XVIIIe siècle soit la suite du XVIIe.
+L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il est
+bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des
+anciens consiste à peindre élégamment les petites
+choses<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; mais Racine comprenait la poésie des
+grandes passions tragiques autant que faisaient les
+anciens, et trop même pour être bien entendu de son
+temps; et Fénelon avait le sens de la grande mythologie,
+et d'Homère, autant que de Virgile; et Boileau,
+«moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre
+Perrault, non seulement Homère et Pindare, mais
+le lyrisme des poètes hébreux, et donne à ce propos
+la définition de la poésie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.&mdash;C'est bien vers 1700 que les hommes
+de prose, ou de poésie prosaïque, prennent le dessus,
+parce que quelque chose disparaît alors, qui, tout
+compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra
+qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût
+ardent du beau pour le beau, ce qui fait les grands
+artistes en vers, les grands orateurs, et même les
+grands critiques.&mdash;Soit, et de grande poésie, et de
+lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il
+ne soit plus question. Mais quand les enthousiastes
+s'éloignent, les réalistes arrivent. C'est une loi d'histoire
+littéraire en effet, et nous verrons qu'au XVIIIe
+siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à quel
+point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et
+non un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins
+réaliste qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.
+C'est là qu'il trouve Virgile tour à tour trop
+vulgaire et trop noble. Admettons. Que faut-il donc
+être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai,
+nous montrer cette poésie, plus humble, moins
+ambitieuse que l'autre, qui est dans le travail de
+l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour
+ses chèvres, du laboureur pour ses boeufs ou ses blés
+qui poussent; et aussi les vignerons attablés, les moissonneurs
+buvant à la dernière gerbe...&mdash;Nullement.
+«La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre
+parler de brebis et de chèvres, cela n'a rien par soi-même
+qui puisse plaire.»&mdash;Qu'est-ce donc qui plaira,
+et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs?
+&mdash;Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes
+aiment à ne rien faire; ils «veulent être heureux, et
+voudraient l'être à peu de frais». La tranquillité des
+campagnards, voilà le fond du charme des églogues, et
+c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de
+ces ouvrages, non les laboureurs qui travaillent péniblement,
+ou les pêcheurs qui peinent si fort; mais les bergers,
+qui ne font rien.&mdash;C'est bien cela. L'<i>Astrée</i>, et
+non les <i>Géorgiques</i>. A défaut de la poésie qui est l'expression
+des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle
+ne comprend pas même celle qui est l'expression de sa
+vie réelle dans la simplicité touchante de ses douleurs
+et de ses joies, et plus que le Silène de Virgile, il ne
+goûterait les paysans de La Fontaine.&mdash;Que lui reste-t-il?
+Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il
+ne sent point l'antiquité, qui, précisément, a, tour
+à tour, ouvert ces deux sources éternelles de poésie.
+A la vérité, s'il a persisté dans cette erreur de jugement,
+il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire.
+Il était très souple, et quoique vain, très avisé. Il vit
+assez vite, non point qu'il n'était pas poète, mais qu'on
+ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, et, comme il a
+dit dans le plus mauvais vers de la littérature française,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et son carquois oisif à son côté pendait.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme
+d'esprit. Il l'était véritablement, et de la bonne sorte,
+et de la mauvaise, et de toutes les façons dont on
+peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province,
+mais de son temps aussi, fréquemment, et
+même du temps qui va venir. Ses <i>Lettres Galantes</i>,
+que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus souvent,
+en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont
+bien du piquant et un joli tour. Le fond en est d'une
+cruelle insignifiance. Figurez-vous des <i>chroniques</i>
+comme nos journaux en publient à notre époque. Un
+mariage, un procès, une dame qui change de soupirant,
+le tout vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades.
+Il y en a d'exécrables. A une jeune personne protestante,
+qui, pour se marier avec un catholique, changeait
+de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de
+pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une
+toute particulière pour une aimable petite soeur errante
+comme vous. J'étais tout à fait fâché de croire
+que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»
+&mdash;Il y en a de plaisantes, sinon comme idées,
+du moins comme grâce de geste, pour ainsi dire, et de
+mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais
+pris la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir
+d'être aimée de moi... Gardez-moi, si vous voulez, pour
+l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt ans, s'il le faut.
+Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de
+superflu dans votre beauté. Je ne veux que le nécessaire,
+que vous aurez toujours... Je ne vous demande
+que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux
+réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à
+rien, vous pourrez rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à
+nos amours.»&mdash;Sans doute, il y a encore du
+Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive,
+la phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide,
+la pirouette sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à
+nos amours.»&mdash;On peut mesurer la distance
+parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond
+est le même. Grâce au travail des auteurs comiques et de
+La Rochefoucauld et de La Bruyère, la grande phrase
+patiemment tressée du commencement du XVIIe siècle
+s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être
+entortillé en phrases courtes. C'est l'instrument au
+moins qui est créé, la phrase rapide et cinglante, qui
+va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Histoire des oracles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Origine des Fables.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Digression sur les Anciens et les Modernes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Discours sur la nature de l'Eglogue.</blockquote>
+
+<p>Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise,
+le «coup de patte» lancé de côté et retiré du
+même mouvement, si familier à Le Sage, et qui est une
+des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous
+assure que j'ai désiré avec un égal empressement la
+tendresse, et l'indifférence de Madame de L. Enfin je
+les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, et c'est
+sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer.»&mdash;C'est ici même le genre d'esprit particulièrement
+propre à Fontenelle, homme d'ironie couverte
+et qui sourit du coin des yeux. Nous la retrouverons
+souvent dans les <i>Éloges</i>: «M. Dodart était laborieux.
+Ses amusements étaient des travaux moins pénibles.
+Il lisait beaucoup sur les matières de religion; car sa
+piété était éclairée, et il accompagnait de toutes
+les lumières de la raison la respectable obscurité de
+la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps
+des <i>Lettres Persanes</i>, et Cydias, avec cette adresse à
+manier la langue, à lancer l'épigramme et surtout à
+la retenir, n'est plus ce je ne sais quoi «immédiatement
+au-dessous de rien» qu'il était au temps de La Bruyère.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES</h4>
+
+<p>Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de
+style pour occuper une grande place dans le monde
+des lettres, à la condition de trouver sa voie. Il était
+de ceux qui ne la trouvent point tout de suite parce
+qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était
+de ceux qui peuvent ne jamais la trouver, précisément
+parce qu'ils ont l'esprit souple, et s'accommodent du
+premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont besoin des
+circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment où il parut dans le
+monde, celui surtout où il commençait à être connu
+sans être encore illustre, était le temps où les découvertes
+scientifiques attiraient vivement les esprits
+curieux, comme était le sien. La science moderne date
+du XVIIe siècle. Descartes, Leibniz, Newton, coup sur
+coup, presque en même temps, font aux yeux de l'intelligence
+un monde nouveau, renouvellent la matière
+des méditations de l'esprit humain. Les littérateurs
+du XVIIe siècle sont trop de purs artistes pour avoir
+tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils sont
+moralistes, très prompts à observer les changements
+des goûts, ils n'ont pas été sans s'apercevoir de cet
+état nouveau des esprits et de son influence au moins
+sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, l'astrolabe
+de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et
+Molière fait une place, d'avance, à madame du Châtelet
+ou à la «marquise» de la <i>Pluralité des mondes</i> dans
+son salon, agrandi désormais, des Précieuses.&mdash;Au
+commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse
+de plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne
+heure. Il n'était pas plus lettré, de vocation, que
+savant. Il était intelligent et curieux. Il s'occupa de
+sciences comme de pastorales. Seulement les sciences
+avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose
+de mode, et il était homme à suivre la mode, comme
+tous ceux qui n'ont pas une forte originalité. Surtout
+elles étaient chose que l'antiquité n'avait point
+connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel
+de la querelle des anciens et des modernes. S'il est
+une idée à laquelle tient un peu cet homme qui ne
+tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose de
+bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon
+ton et, même en le pensant un peu, ne le dirait point),
+avant le temps où il a eu l'honneur de naître. Il n'a
+pas le sens de l'admiration, ni le respect de la tradition,
+et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est
+point son fait. Il est «homme de progrès.» Dans
+l'idée du progrès il y a de très bons sentiments, et
+toujours aussi une très notable partie de fatuité. Tout
+au fond du Fontenelle savant et ami des sciences,
+personnage très respectable, en cherchant bien, en
+cherchant trop, on trouverait encore un peu de Cydias.
+Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les <i>Dialogues des
+morts</i>, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est
+toute en paradoxes, et en adresses légères à taquiner
+les opinions reçues. Elle consiste à prouver combien
+Phryné est incomparablement supérieure à Alexandre,
+autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur
+les conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant
+devant la sagesse de Montaigne, etc. Ce n'est point
+seulement un jeu. Fontanelle n'aime point les idées
+traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être plus
+spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères
+étaient aussi habiles que nous. Très doucement, en
+homme du monde, il a continué pendant quelque
+temps cette petite guerre, qui était le prélude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme,
+par exemple, sans le gêner, car qu'est-ce qui pouvait
+gêner cet homme si souple et qui glissait dans toute
+étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que le christianisme
+aussi est une antiquité, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du
+premier coup, en stratégiste consommé. Sous couleur
+d'attaquer les erreurs de l'antiquité païenne, il fait
+deux petits traités, l'un sur «<i>l'Origine des fables</i>»,
+l'autre sur «<i>les Oracles</i>», qui sont de petits chefs-d'oeuvre
+de malice tranquille et grave, et de scepticisme
+à la fois discret et contagieux. Il y laisse tomber
+comme par mégarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques,
+doivent d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la
+perte de toute croyance. Le procédé est habile, l'adresse
+légère, l'art très délicat. Les fables ne sont point
+l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne
+serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance
+quand à l'origine des croyances on ne verrait pas de
+thaumaturge. Elles sont des produits naturels de
+l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, en
+leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont
+parées des prestiges de l'art, et, parfois, recommandées
+de quelques considérations morales. Il ne faut pas les
+détester, il faut s'en débarrasser doucement par l'efficace
+de la raison. Car nous avons les nôtres, moins
+ridicules que celles des anciens, mais que le temps
+nous fait chérir comme eux les leurs. «Nous savons
+aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, <i>parce
+que nous sommes éclairés des lumières de la vraie religion
+et, à ce que je crois, des rayons de la vraie philosophie</i>.»
+&mdash;Il n'a pas dit quelles étaient ces erreurs; il
+compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur
+la philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces
+remarques, ni de plus orthodoxe.&mdash;Faites bien attention
+que l'histoire de tous les peuples, grecs, romains,
+phéniciens, gaulois, américains et chinois commence
+par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de
+conséquences. Attendez! «... <i>excepté le peuple élu,
+chez qui un soin particulier de la providence a conservé
+la vérité</i>.» Restriction pieuse et précaution honnête, à
+laquelle ce n'est pourtant point la faute de l'auteur si
+l'on trouve un air d'épigramme.&mdash;Et c'est ainsi, de
+l'air le plus doux du monde, que Fontenelle nous amène
+à cette modeste conclusion qui ne vise personne et
+n'est assurément qu'un conseil de haute prudence:
+«Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a
+point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire
+Trembler.»</p>
+
+<p>Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin
+de la complicité du lecteur, qui comptent sur elle et
+s'en assurent sans l'exciter. Il est l'homme dont parle
+La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a
+raison: il en a assez dit.»&mdash;Même art, avec un peu
+plus d'insistance et une malice un peu plus appuyée
+dans les <i>Oracles</i>. On saura que ce livre est inspiré par
+le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour
+le paganisme que certains chrétiens ont eu l'imprudence
+de ne pas pousser aussi loin que Fontenelle. Ils
+ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles païens avaient
+annoncé l'avènement du christianisme, et de ce que,
+le Christ venu, les oracles avaient cessé. De ces deux
+choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué
+de sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant
+quatre cents ans après Jésus; et la première blesse
+infiniment l'auteur qui n'aime pas que les vérités de la
+foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie.
+Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche
+même de leurs ennemis, ont supposé que les oracles
+étaient inspirés par les <i>démons</i>, c'est-à-dire par les
+anges déchus, à qui Dieu a permis de dire quelquefois
+la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et
+Fontenelle énumère religieusement tous ces ridicules
+artifices, dans le dessein de montrer, non pas tant,
+soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont se
+soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les
+prophéties, celles qui sont d'origine païenne sont
+vaines et ridicules, que de prouver combien le paganisme
+est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au
+monde comme ce petit livre.</p>
+
+<p>Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement
+perfide, l'ancien auteur de l'<i>île de Bornéo</i>,
+satire par allégorie du catholicisme, dont Bayle avait
+fait un ornement de son journal<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>., mais qui avait eu
+un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.&mdash;Aussi bien la science commençait
+à l'attirer pour elle-même, et sans cesser d'y
+voir une arme excellente contre le christianisme et
+l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte à les
+mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement
+sincère et presque désintéressée. Fontenelle a
+commencé par des opéras comiques et continué par des
+pamphlets. La <i>Pluralité des Mondes</i> est un ouvrage de
+savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et
+des souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une
+légère démangeaison d'embarrasser les théologiens, et
+une certaine vanité à se montrer recherché des belles.
+Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la
+lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et
+il nous fait de tout son coeur les honneurs de la marquise
+qui est censée l'écouter. Pour les habitants de
+la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop bien
+d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait
+embarrassant en théologie qu'il y eût des hommes
+qui ne descendissent point d'Adam...; mais je ne mets
+dans la Lune que des habitants qui ne sont point
+des hommes... Je n'attends donc plus cette objection
+que des gens qui parleront de ces Entretiens sans les
+avoir lus. Est-ce un sujet de me rassurer? C'en est un
+au contraire de craindre que l'objection ne me vienne
+de bien des endroits<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>..»&mdash;Pour sa marquise, il faut
+confesser qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit
+sans doute: «... Vous voyez, Madame, que la Géométrie
+est fille de l'intérêt, la Poésie de l'amour, et l'Astronomie
+de l'oisiveté.&mdash;En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle
+que lui a ménagé Fontenelle est bien désobligeant.
+Sous prétexte de donner une suite naturelle aux raisonnements,
+elle ne sert qu'à les interrompre à tout
+moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne
+comprend pas, trop visiblement, selon qu'il y a longtemps
+ou peu de temps qu'elle n'a parlé, et selon que
+Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous rappeler
+sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ]
+ou [Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins
+ne sont que des signes de ponctuation.&mdash;Et puis ce
+procédé du dialogue, quand l'écrivain y est si scrupuleusement
+fidèle, est impatientant. Je souhaiterais que
+l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué
+de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers
+dans une conversation, et je crains d'être gênant. Le
+plus simple, le plus naturel et le plus poli dans un
+livre destiné au public, est encore de lui parler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Nouvelles de la République des Lettres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Pluralité</i>, Préface.</blockquote>
+
+<p>Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de
+grand mérite. Pour la première fois Fontenelle y
+montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgré
+lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort
+pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté
+par les finesses et les petites grâces dont il l'accompagne.
+Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois
+l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout
+de Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie
+contenue, et que l'auteur s'obstine à contenir, mais
+qui éclate. C'est un passage presque éloquent que
+celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce
+tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des différents
+peuples humains. En ce même point de l'espace
+où Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu
+d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande
+nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique,
+puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la
+Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes
+chevelues, et puis des têtes rases; et tantôt des villes
+à clocher, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont
+des croissants, et des villes à tours de porcelaine, et de
+grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si
+l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se
+prémunit contre l'éloquence par le soin de badiner.
+Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a été,
+malgré lui: c'est sa punition.</p>
+
+<p>Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation,
+ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette
+petite leçon de cosmographie. Il est bon apôtre encore
+avec sa précaution de dire qu'il met dans les mondes
+qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas
+des hommes. C'est précisément cela qui forme une
+difficulté nouvelle dont la philosophie libre penseuse
+va s'emparer. Des habitants dans toutes les planètes?
+&mdash;Très probablement.&mdash;Semblables à nous?&mdash;Assurément
+non! qui ont une autre nature, une autre
+complexion, d'autres sens.&mdash;Plus que nous?&mdash;Il est
+possible.&mdash;Et alors le monde est pour eux tout différent,
+et l'âme tout autre?&mdash;Sans doute.&mdash;Et notre
+vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique,
+vérité morale, qu'est-elle donc?&mdash;Une vérité relative,
+une vérité de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit
+fier...&mdash;Ni qu'on y tienne?&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>C'est le «<i>vérité en deçà des Pyrénées</i>» de Montaigne
+et de Pascal, mais renouvelé et agrandi, plus frappant
+de cette énorme différence qu'on sent bien qui
+doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siècle,
+et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec
+véhémence cet argument du sixième sens ou du quinzième,
+que Fontenelle introduit le premier, en jouant,
+du bout des doigts, comme il fait toujours.</p>
+
+<p>La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y
+sentait admirablement à l'aise. Il la comprenait très
+bien; il en était l'interprète clair et élégant auprès
+des gens du monde: elle lui servait de prétexte perpétuel
+à faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun;
+elle donnait à son scepticisme l'apparence, la
+dignité, et peut-être pour lui-même l'illusion d'une
+croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément,
+une arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait,
+s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait
+ses épigrammes, et en habillait décemment sa frivolité.
+Du reste, il en avait le goût; mais il n'en avait
+pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa
+tournure d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province
+de la science et l'agrandit, ou cherche à entendre
+les rapports qui unissent les différentes sciences de
+son temps et en tire une doctrine: il fait une découverte
+bien précise ou un système bien général. Fontenelle
+lit tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise
+rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il
+est le secrétaire général du monde scientifique.&mdash;Non
+pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd
+pas de vue: persuader au monde par mille exemples
+que désormais la vérité devra être scientifique, et que
+la science est la source, désormais trouvée, de toute
+opinion générale. Le mot lui échappe, qui porte
+loin. Il appelle la science <i>Philosophie expérimentale</i>.</p>
+
+<p>L'auteur des <i>Éloges</i> est bien le même homme que
+l'auteur de l'<i>'Origine des Fables</i> et des <i>Oracles</i>. Seulement
+il a trouvé un terrain solide où il établit sa place
+d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais derrière
+lui un corps de réserve.&mdash;Il y a infiniment gagné,
+même au point de vue littéraire. Il a tant été dit que
+ces <i>Eloges</i> sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait
+qu'ils ne le fussent point tout à fait, pour pouvoir
+dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton
+convenable en une académie des sciences, simple, net,
+tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la
+moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit d'esprit.
+Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est
+spirituel sans paraître y songer. Le trait, qui est fréquent,
+est naturel à ce point qu'il n'est pas même
+dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure juste,
+disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir
+entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les
+<i>grands</i> éloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche,
+voudrait-on un peu plus de largeur, un ton
+qui imposât davantage, et une admiration non plus
+vive, mais, sans être fastueuse, plus déclarée. Mais
+toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs
+maintenant inconnus, sont de petites merveilles de
+vérité, de tact et de goût. Le <i>portrait littéraire</i> n'y est
+jamais fait, et la figure du personnage y est vivante,
+individuelle, tracée d'une manière ineffaçable en
+quelques traits. Ce sont des éloges, et rien n'y est
+dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits
+défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté,
+parfois leur ignorance des manières et des usages,
+leurs manies même, et les aliments pesés de celui-ci,
+et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et ces
+traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les
+personnages; et ce qui domine, sans étalage du reste,
+et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes
+de ces laborieux: leur probité, leur loyauté,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie,
+leur piété, leur dévotion même naïve et comme enfantine,
+et délicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathématicien<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>
+qui disait «qu'il appartient à la
+Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien
+d'aller au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils
+sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs
+leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus
+du public, formant en Europe comme une petite république
+dont les citoyens ne sont connus que les uns
+des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+régularité de quinze heures de labeur par jour, et
+disant quelquefois du Régent: «Je le connais. J'ai
+fréquenté dans son laboratoire. <i>Oh! c'est un rude travailleur</i>.»
+&mdash;Fontenelle en vient a les aimer, personnellement.
+C'était la passion dont il était capable. Et
+quelque chose se communique à lui, à sa manière, à
+son style, de leur candeur, de leur simplicité, de leur
+solidité, de leur vérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>Ozanam.</blockquote>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<p>Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre
+le monde, les lettres et les sciences. Ce génie moyen
+était bien fait pour une sorte de situation intermédiaire.
+Elle convenait à ses goûts aussi, à son besoin d'être en
+vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des
+salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux
+<i>templa serena</i>, et l'un lui était un divertissement, agréable
+et nécessaire de l'autre. De cela il se composait un
+bonheur délicat, élégant et discret, qui était bien celui
+qu'il avait défini naguère<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, quand il indiquait que
+le bonheur humain ne pouvait être qu'une absence
+de peine, faite d'esprit avisé, de froideur de coeur et
+de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi,
+comme un homme qui avait assez ménagé sa monture
+pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait
+souhaitée, c'est-à-dire extrêmement tardive, et comme
+il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le répétait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>:
+«d'une mort douce et paisible, et par la seule
+nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit
+avec des querelles littéraires qui n'aboutirent à rien,
+et sans bruit ni éclat, il avait soulevé les plus graves
+questions que Voltaire et l'<i>Encyclopédie</i> devaient remuer
+plus tard. Il les avait, surtout, posées, sans
+paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les présentant comme la Science opposée à la
+Foi, le Progrès opposé à la Tradition et l'Expérience
+au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui devait naître de
+là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction,
+deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres
+un entêtement, et chez d'autres encore une fureur.
+Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste
+élégant, les dents du dragon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Du bonheur</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a>A propos de <i>Du Hamel</i>, et aussi de <i>Cassini</i>.</blockquote>
+
+<br>
+<h3>LE SAGE</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT
+DE VUE PUREMENT LITTÉRAIRE</h4>
+
+<p>Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a
+rien trouvé de nouveau. Il a été dit un peu partout que
+Le Sage est le créateur du roman réaliste en France, et
+il a été dit, peut-être encore plus, qu'il formait une
+transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et je ne
+hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux
+banalités, ayant pour raison que je les crois vraies; et
+pour ce qui est de donner au lecteur de l'inattendu, il
+faudra que ce soit pour une autre fois.&mdash;Homme de transition
+entre les deux siècles, Le Sage l'est excellemment.
+Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, méconnu,
+repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout
+un côté du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé
+d'être, tant il appartient au temps où il écrit. Il ne
+manque guère d'exprimer son admiration et son culte
+pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, c'est-à-dire
+Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper,
+malgré ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant;
+voilà les dieux qu'il ne cesse d'opposer au
+héros du jour. Il est «classique» et il est «ancien». Il
+est pour ceux qui parlaient «comme le commun des
+hommes», et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe,
+d'avoir dit «que le peuple est un excellent maître de
+langue»<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il y a de son temps cinq ou six «Fabrice»
+qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut
+reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle,
+un peu Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il
+poursuit de ses épigrammes, dont il trouve insupportables
+«les expressions trop recherchées», les «phrases
+entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et
+«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les
+pensées «souvent très obscures», les vers «mal rimés»,
+etc.<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.&mdash;C'est presque une affectation chez lui que de
+ne point vouloir être de cette littérature-là, ni, pour ainsi
+dire, de son temps. Aussi bien les compliments que les
+épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme écrivain
+vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel
+et simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas
+seulement avec la netteté et la précision que je désirais,
+je trouve encore ton style léger et enjoué», lui dit
+le duc de Lerne. «Ton style est concis et même élégant,
+lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop
+naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire
+plein d'emphase, qu'Olivarès, homme à la mode,
+trouve «marqué au bon coin».&mdash;Evidemment, pour
+Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement
+du XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide
+décadence. Il est homme de 1660. Il n'est pas sûr qu'il
+eût écrit les <i>Précieuses ridicules</i> et les <i>Femmes savantes</i>;
+mais il les refait, discrètement, à sa manière, à plusieurs
+reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon
+lui échappe, et le mauvais l'exaspère; et de la <i>Henriade,</i>
+en son <i>Temple de mémoire</i>, malgré l'engouement
+d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout
+à fait un retardataire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Gil Blas</i>, VII, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, et X, 5.</blockquote>
+
+<p>Notez que du siècle précédent il en est aussi par la
+tournure d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit.
+Il a l'instinct généralisateur. Il n'est point contestable,
+bien que je ne me lasse point de protester contre
+l'excès où l'on a poussé cette considération, que les
+hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales,
+les conceptions qui s'étendent loin et embrassent un
+très grand nombre d'objets. Dieu sait si Le Sage est
+philosophe; mais, à sa manière, il aime aussi généraliser,
+et sinon avoir des idées universelles, du moins tracer
+des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que
+toute la vie humaine qu'il encadre dans chacun de ses
+romans. C'est tous les toits des maisons d'une ville, et
+ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et ceux des
+princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que
+soulève le <i>Diable boiteux</i>; c'est toutes les conditions
+humaines, de dupe, de fripon, d'écolier, de bandit, de
+valet, de gentilhomme, d'homme de lettres, d'homme
+d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en
+passer, que traverse successivement <i>Gil Blas</i>. Le goût
+du XVIIe siècle est là. Les hommes de ce temps, ou
+simplement de cet esprit, aiment les grands aspects,
+les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire
+le tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas
+le monde de la pensée humaine, ou celui de l'histoire,
+que ce soit celui de la société, avec tous ses vices, tous
+ses ridicules et tous ses travers.</p>
+
+<p>Et voyez encore de qui Le Sage procède directement,
+où sont ses origines et comme ses racines littéraires. Il
+est tout autre que La Bruyère; mais il est né de lui.
+Avant d'avoir pris possession de sa pleine originalité, il
+écrit un livre qui est le <i>Chapitre de la Ville</i> arrangé en
+petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des
+<i>Caractères</i>, cent imitations ou contrefaçons du livre à
+la mode se succédèrent. La centième, et la meilleure,
+c'est le <i>Diable boiteux</i>. Autre style, et un cadre, mais
+même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est
+un homme qui... et des portraits; et, pour varier,
+entre les portraits, des anecdotes, des actualités, des
+<i>nouvelles à la main</i>. Comparez aux <i>Lettres Persanes</i>.
+Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, mais,
+plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des
+paradoxes, des espiègleries, et, tout compte fait, plus
+de pamphlet que de tableau de moeurs; et dans Duclos
+il en sera de même, et aussi dans les romans de
+Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les
+deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs».
+Très naturellement, quand on lit Le Sage,
+c'est plutôt à ce qui précède qu'on songe, qu'à ce qui
+suit.</p>
+
+<p>Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une
+transition entre les deux âges, mais appartiendrait
+tout simplement au précédent. Il est vrai; mais à côté
+de ces inclinations d'esprit qui en font un contemporain
+de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond,
+Le Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute
+autre date, un peu trop même peut-être, et c'est ce
+qu'on verra par la suite.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>LE «RÉALISME DANS» LE SAGE</h4>
+
+<p>Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de
+son temps que le considérer comme réaliste. Presque
+au contraire. Le réalisme en effet a son germe dans
+l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour
+au naturel, à l'observation exacte, au goût du réel,
+et une réaction très violente contre le genre romanesque.
+Le réalisme remplit les satires de Boileau, les
+comédies de Molière, le <i>Roman bourgeois</i> de Furetière,
+aimé de Boileau, et les <i>Caractères</i> de La Bruyère. En
+1715, le réalisme n'est point une nouveauté, c'est une
+tradition, et bien plus novateurs seront ceux qui de
+la sphère des faits se jetteront dans celles des idées
+et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour
+au romanesque par une autre voie.&mdash;Le Sage, homme
+très peu prétentieux du reste, et modeste dans ses
+ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne croit faire,
+que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe,
+il collectionne, et il écrit des «caractères» avec
+l'assaisonnement d'un «roman comique». Seulement,
+si, à proprement parler, il n'invente rien, il
+apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se
+trouve que cette nature est comme merveilleusement
+appropriée à cet art, ne le dépasse pas, ne reste point
+en deçà, s'y accommode et le remplit exactement. Le
+Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité de
+le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il
+l'est plus qu'éminemment; il l'est exclusivement.</p>
+
+<p>Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne
+n'a été plus curieux que Le Sage, et n'a vu plus
+juste dans le monde où il lui était permis de regarder.
+&mdash;Mais ce monde n'était pas le très grand monde, et ce
+n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage.
+Très honnête homme, et même presque héroïque dans
+sa probité, encore est-il qu'il n'a guère fréquenté que
+dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits
+bourgeois.&mdash;Précisément! Je ne dirai pas tout à
+fait: «C'est ce qu'il faut,» mais je dirai, presque: ce
+n'est pas une mauvaise condition ni un mauvais point
+de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le
+plus bas sont tout aussi réels que le moyen; je le sais
+sans doute, et il n'est pas mauvais de le répéter; et,
+pourtant l'art réaliste a deux écueils dont le premier
+est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel
+grand réaliste moderne, Balzac, a échoué piteusement
+à vouloir faire des portraits de duchesses, et tel autre
+moins grand, très bien doué encore, Zola, a dénaturé
+le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous
+les bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et
+par conséquent une exclusion. C'est sa raison d'être.
+S'il était la reproduction exacte de la nature tout entière,
+il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il
+consiste, avant tout, à la voir d'un certain point de vue,
+bien choisi, ce qui est n'en voir qu'une portion. Or
+l'art réaliste, comme tout autre, est un point de vue,
+et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des
+choses la circonscription qui lui est propre. Mais laquelle,
+puisque ce dont il se pique, de par son nom
+même, est de nous donner la vérité même des moeurs
+humaines?</p>
+
+<p>La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste,
+ne pourra être que la <i>moyenne</i> des moeurs humaines,
+et son point de vue devra être pris à mi-côte. Pour le
+sens commun, qui se marque à l'usage courant de la
+langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent
+et comme assidûment nos regards. Un grand
+homme, comme Napoléon, est parfaitement réel; seulement
+il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur
+il est légendaire, relégué, même en un entretien
+populaire, dans le domaine du poème épique.&mdash;Et il
+en est tout de même d'un scélérat hors de la commune
+mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez
+que vous l'appelez un <i>monstre</i>: vous le mettez,
+quoiqu'il en soit aussi bien qu'un autre, en dehors
+de la nature. Par une sorte de nécessité rationnelle,
+qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+réalité&mdash;chose singulière mais incontestable&mdash;ne dit
+donc pas toute la réalité, mais ce qui, dans le réel,
+paraît plus réel, parce qu'il est plus ordinaire. L'art
+réaliste, comme un autre art, et précisément parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en
+bas, et devra s'interdire la peinture des caractères
+trop particuliers soit par leur élévation, soit par leur
+bassesse, soit, simplement, par leur singularité.
+Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, admirablement
+placé pour observer, sans effort et naturellement,
+les limites de cet art. Il ne le créait point; et
+souvent il en semble le créateur; moins parce qu'il
+l'inventait, que parce que cet art semblait inventé
+pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les
+créatures d'exception, ou seulement les hommes d'un
+monde élevé et raffiné; car, petit bourgeois modeste,
+timide même, à ce qu'il me semble, et un peu farouche,
+il ne faisait guère que passer dans les salons,
+parfois même un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il
+ne devait pas se plaire dans la peinture des trop vils
+coquins; car il était très honnête homme, et, notez ce
+point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes,
+n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du
+vice qui est un travers de fantaisie dépravée chez certains
+artistes d'ailleurs bonnes gens, ou cette affectation
+de tenir les scélérats pour personnages poétiques,
+qui est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur
+naïf chez certains artistes d'ailleurs très réguliers et
+très bourgeois.&mdash;Restait qu'il fût un bon réaliste en
+toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion d'un
+autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses
+prédécesseurs, en effet, ne le sont pas si purement.
+D'abord ils le sont moins <i>essentiellement</i> qu'ils ne le
+sont par réaction contre les romanesques qui les précédaient
+eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention
+satirique, et c'est cela, sans doute, mais ce n'est
+pas tout à fait cela. Le réalisme est une peinture dont
+le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel
+cas nous serions déjà dans un autre genre, tenant
+un peu du genre oratoire, lequel est précisément un
+des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière.
+Ai-je besoin de dire que quand nous donnons Racine
+pour un réaliste, nous ne cédons point à un goût
+de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison;
+mais qu'encore ce n'est qu'en son fond que
+Racine est réaliste, par son goût du vrai, du précis, et
+du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, qui du
+reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui
+est d'une espèce si délicate et précieuse, et son goût
+d'une certaine noblesse de sentiments, de moeurs et
+de langage, une sorte d'air aristocratique qui se répand
+sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste
+qui est poète et qui est homme de cour.&mdash;Le Sage
+est réaliste sans aucun de ces mélanges. Il l'est comme
+un homme qui non seulement a le goût de la réalité,
+mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la
+matière même du réalisme.</p>
+
+<p>Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement
+l'habitude et le goût des moeurs moyennes, il faut presque
+une moralité moyenne aussi, dans le sens exact de
+ce mot, et sans qu'on entende par là un commencement
+d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, vrai
+ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus
+haut, ni un trop grand mépris, ou du moins trop ardent,
+des bassesses et des vulgarités humaines. Philinte
+eût été bon réaliste, lui qui voit ces défauts, dont d'autres
+murmurent, comme vices unis à l'humaine nature,
+et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve
+les autres sans étonnement.&mdash;Il faut remarquer
+qu'une certaine élévation morale donne de l'imagination,
+étant probablement elle-même une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus
+mauvais qu'ils ne sont, par horreur de les voir mauvais.
+Tels La Rochefoucauld, ou même La Bruyère, et
+encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer
+à montrer les scélératesses des hommes pour se prouver
+à eux-mêmes, avec insistance et obstination chagrine,
+à quel point ils ont raison de les mépriser. Et
+nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la
+réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.&mdash;
+L'inverse peut se produire, et tel esprit délicat, par
+goût d'élévation morale, fermera les yeux aux petitesses
+humaines, s'habituera à ne les point voir, et
+peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une
+partie de l'imagination de Corneille est dans sa haute
+moralité, ou sa moralité tient à son tour d'imagination;
+car que la morale rentre dans l'esthétique ou que
+l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici il n'importe.</p>
+
+<p>Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un
+La Rochefoucauld. Il est tranquille dans une conception
+de la nature humaine où il entre du bien et du
+mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont
+point entre eux un abîme. Vous le voyez très bien
+écrivant une bonne partie des <i>Caractères</i>, avec moins de
+finesse et de force; mais vous ne le voyez point du tout
+y ajoutant le chapitre des <i>Esprits forts</i>, essayant de se
+faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance
+religieuse, mettant très haut et prenant très sérieusement
+sa fonction et sa mission de moraliste. Non, sans
+être un simple baladin, comme Scarron, il n'a pas une
+vive préoccupation morale qui circule au travers de
+ses imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère
+ou comme Rabelais. C'est pour cela qu'il est si vrai.
+Point de cette amertume qui force le trait et noircit les
+peintures. Il n'en a guère que contre certaines classes
+de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers,
+les comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille.
+Il peint les coquins sans complicité, certes, mais sans
+horreur, et, pour cela, les peint très juste. Il ne se refuse
+point du tout à voir des honnêtes gens dans le
+monde, des hommes bons et charitables, même de
+bonnes femmes, dévouées et simples, et il les peint sans
+plus de complaisance, ni d'ardeur, ni d'étonnement,
+très juste ici encore, et du même ton placide. Mais où il
+excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes qui
+sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et
+qu'il ne faudrait que très peu de chose pour jeter sans
+retour dans le mal, ou sans défaillance prévue, dans
+le bien. C'est en cela qu'il est plus capable de vérité
+que personne. La réalité ne se déforme point en passant
+à travers sa conception générale de la vie; parce
+que de conception générale de la vie, je crois fort qu'il
+n'en a cure. Est-il pessimiste ou optimiste? Soyez sûr
+que je n'en sais rien, ni lui non plus. Croit-il l'homme
+né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et comme,
+au point de vue de son art, il a raison de n'en rien
+savoir! Il voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela
+lui suffit très bien. Il nous le renvoie, comme ferait un
+miroir qui, seulement, saurait concentrer les images,
+aviver les contours, et rafraîchir les couleurs.
+&mdash;Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire
+que le «bon réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.
+&mdash;Ce ne serait point une idée si fausse. L'art réaliste
+est la forme la plus impersonnelle de l'art, celle où
+l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus
+à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais
+la personnalité de l'un peut être dans ses passions, et
+alors, comme artiste, il sera lyrique, ou élégiaque, ou
+orateur; et la personnalité de l'autre peut être dans
+ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;&mdash;
+c'est le cas du plus grand nombre;&mdash;et la personnalité
+de celui-ci peut être dans sa curiosité, dans son
+intelligence, et dans son goût de voir juste, et alors,
+comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui
+semble n'avoir eu ni passion forte, ni goût décidé, ni
+système, ni idée fixe, ni manie, ni vif amour-propre,
+ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons «n'était
+quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer
+et par le goût (aidé du besoin de vivre) de
+consigner ses observations.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE</h4>
+
+<p>Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les
+écueils de l'art réaliste: ce n'est pas de quoi y bien
+faire. Le Sage avait mieux pour lui qu'une absence de
+défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le mérite
+fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand
+bon sens.</p>
+
+<p>Quand les hommes&mdash;car dès qu'il s'agit d'art réaliste
+il ne faut guère songer à avoir des lectrices&mdash;
+quand les hommes s'éprennent d'art réaliste, c'est par
+un désir assez rare, mais qui leur vient quelquefois, par
+réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le
+cas se présente. Nous aimons successivement toutes
+choses, en art, et même la vérité. Mais voyez comme
+pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment,
+et même plus qu'en apparence, contradictoires.
+Il doit imaginer des choses réelles. Et ceci
+n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact
+que nous demandons au romancier réaliste des inventions
+et non absolument des choses vues, des créations
+de son esprit, et non des faits divers; mais inventions
+et créations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir,
+ce qu'il faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination
+dans beaucoup de bon sens; un peu d'imagination,
+une sorte d'imagination légère et facile, qui est
+surtout une faculté d'arrangement,&mdash;et beaucoup de
+bon sens, c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme
+instinctivement les limites du possible, du vraisemblable,
+et celles de l'extraordinaire et du chimérique,</p>
+
+<p>Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui
+qui sait prévoir et qui se trompe rarement dans ses
+prévisions, et nous disons que cet homme a «le sens
+du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette
+de la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire
+aussi sont réels, et le trompent quand ils
+surviennent; seulement il nous semble qu'ils ont tort
+contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups habituels,
+et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme
+de bon sens est celui qui ne met pas à la loterie. De
+même en art l'homme de bon sens est celui qui aura
+le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne des
+moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière
+du réalisme. Ce bon sens en art est fait de tranquillité
+d'âme, d'absence de parti pris, de modération,
+d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me semble,
+et d'une certaine répugnance à trancher net, à
+déclarer un homme tout coquin, ce qui est toujours lui
+faire tort, ou impeccable, ce qui est toujours exagérer.
+Cet art n'est point fait d'observations et d'enquête;
+ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il
+n'en dépend point. Car on peut être observateur très
+injuste, et voir avec iniquité. Personne n'a plus observé
+que notre Balzac, et ses observations étaient soumises
+à une imagination, et à une passion qui les déformaient
+à mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me
+fait dire que le bon sens est le fond même du vrai
+réaliste.</p>
+
+<p>Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est
+comme effrayé devant ses personnages; «Le Sage est
+familier avec les siens. Il semble leur dire: «Je vous
+connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez
+guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes,
+et les hommes ne vont pas bien loin dans aucun
+excès. Vous serez des friponneaux; car il n'y a guère de
+bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très
+bêtes; car la bêtise absolue n'est point si commune; et
+vous n'aurez pas de génie; car il est très rare. Et vous
+ne serez point maniaques; car c'est encore là une exception,
+et les êtres exceptionnels ne me semblent pas
+vrais. Si vous le deveniez, je serais très étonné, et je
+ne m'occuperais plus de vous.»</p>
+
+<p>Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son
+<i>Turcaret</i> est bien remarquable à cet égard. Le sujet
+est d'une audace inouïe pour le temps, et la modération
+est extrême dans la manière dont il est traité.
+Pour la première fois dans une grande comédie, le
+public verra en scène un gros financier voleur, et
+pour la première fois une fille entretenue, et pour la
+première fois un favori de fille. Les trois témérités de
+notre théâtre contemporain sont hasardées, toutes
+trois ensemble, du premier coup, en 1709, tant il
+est vrai que c'est bien de Le Sage (en y ajoutant, si
+l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et
+«moderne».&mdash;Mais ces trois témérités, il n'y avait
+guère que Le Sage qui les pût faire passer. Ce n'est
+point qu'il atténue, qu'il tourne les difficultés; non,
+mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en être
+ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas
+qu'il est hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation.
+Tout y est bien qui doit y être, dans ce drame: braves
+gens ruinés par le financier, financier «pillé» par une
+«coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle,
+qui, cent cinquante ans après Le Sage du reste, découvre
+ce monde-là, et ose l'exposer au jour. Il sera
+comme étourdi de son audace et, dans son émotion, il
+la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle»
+et «navrante»; il n'y aura pas une ligne qui ne nous
+crie: «quels êtres puissamment abjects, et quelle puissante
+audace il y a à les peindre!»&mdash;et de tout cela
+il résultera une grande fatigue pour nous, comme de
+tout ce qui est guindé et tendu.&mdash;Tout naturellement,
+et non point par timidité, car s'il eût été timide, c'est
+devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage borne sa peinture
+à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres très bourgeois, parce que
+c'est bien ainsi qu'ils sont dans la vie réelle.&mdash;Cette
+«coquette» est d'une inconscience naïve qui n'a rien
+de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et pour le
+«frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a
+perdu tout scrupule et n'a point perdu toute honnêteté;
+car, notez ce point, elle est capable encore d'être blessée
+de la perversité des autres: «Ah! chevalier, je ne
+vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la
+vérité même.&mdash;Et ce Turcaret! Comme cela est de bon
+sens de n'avoir pas dissimulé sa scélératesse, de l'avoir
+montré voleur et cruel, mais de n'avoir pas insisté sur
+ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus ridicule
+que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du
+monde. Scélérat, un tel homme l'est de temps on
+temps, quand l'occasion s'en présente; burlesque, il
+l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste,
+et de toute sa personne et de toute la suite naturelle
+de sa vie. C'est ce que nous voyons de lui à
+tout moment; c'est en quoi il est «réel», c'est-à-dire
+dans le continuel développement et non dans l'accident
+de non être.&mdash;Tous ces personnages ont comme
+une vie facile et simple. Ils n'ont pas une vie «intense»,
+ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils vivent
+comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible;
+ils n'ont pas d'attitudes. C'est au point que
+<i>Turcaret</i> est comme un drame qui n'est point théâtral.
+S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la lecture
+qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.</p>
+
+<p><i>Gil Blas</i> est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du
+roman réaliste, parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du
+sens juste et naïf des choses comme elles sont. Petits
+filous, petits débauchés, petites coquines, petits
+hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes
+de bien aussi, et capables de petites bonnes actions, il
+n'y a pas un genre de médiocrité dans un sens ou dans
+un autre, qui ne soit vivement marqué ici, et pas un
+genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression
+est celle d'un tour que l'on fait dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Et par conséquent cela ne vaut guère la peine
+d'être rapporté.&mdash;Pardon, mais fermez les yeux, et,
+un instant, regardant dans le passé, retracez-vous à
+vous-même votre propre vie. C'est précisément cette
+impression de médiocrité très variée que vous allez
+avoir. Cent personnages très ordinaires, dont aucun
+n'est un héros, ni aucun un gredin, tous avec de petits
+vices, de petites qualités et beaucoup de ridicules;
+cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un
+peu trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois
+vous avez fait assez bonne figure, dont quelques-unes
+ne sont pas tout à fait à votre honneur, et sans la
+bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà
+ce que vous apercevez.&mdash;Rendre cela, en tout naturel,
+sans rien forcer, vous donner dans un livre cette
+même sensation, avec le plaisir de la trouver dans un
+livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de
+Le Sage. Son héros c'est vous-même; mettons que
+c'est moi, pour ne blesser personne, ou plutôt pour
+ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que
+je sens bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept
+ans à travers le monde, sur la mule de mon
+oncle.</p>
+
+<p>Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il
+s'aime fort et il aime les hommes. Il compte faire son
+chemin par ses talents, sans léser personne. Nous avons
+tous passé par là. Et le monde qu'il traverse se charge
+de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à
+se délier, et à se battre, par la force s'il peut, par la
+ruse plutôt. Une dizaine de mésaventures l'avertiront
+suffisamment de ces nécessités sociales. Mais remarquez
+que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un
+caractère amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie,
+ou simplement l'humeur chagrine consisteraient
+à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses
+petits défauts. Il est volé, dupé et mystifié parce qu'il
+est vaniteux, imprudent, étourdi; parce qu'il parle
+trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi de
+suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et
+un peu trop guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à
+être jamais profondément dépravé.&mdash;Car ici encore
+la mesure que le bon sens impose serait dépassée. Il
+faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que
+vont les choses à l'ordinaire. Ce serait ou déclamation
+ou conception lugubre de la vie que de faire commettre
+à Gil Blas, désormais instruit, de véritables forfaits.
+Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel
+que la vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère
+de moyen ordre elles ne produisent pas de si
+grands effets, nous le savons bien. Elles peuvent pervertir,
+elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité
+que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des
+loups, un reste de naïveté et de candeur. Disgracié,
+mais sa disgrâce ignorée encore, il rencontre une de
+ses créatures, qui se répand en actions de grâces et en
+protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend
+un air «froid et rêveur» et le quitte brusquement. Et
+Gil Blas a un moment de surprise, comme s'il ne connaissait
+point encore les choses. Toujours le mot de la
+Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru
+capable d'un tel procédé.» Il reçoit encore des leçons
+d'immoralité; il peut en recevoir encore. Les plus
+mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!</p>
+
+<p>Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et
+détruit ses scrupules, elle affine son intelligence, et
+par là, tout compte fait, le ramène aux voies de la
+raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et
+tant de batailles et de ruses, une vie simple et calme.&mdash;
+Mais voyez encore ce dernier trait. N'est-ce point une
+idée très heureuse que d'avoir ramené Gil Blas de sa
+retraite sur le théâtre des affaires? Il est tranquille,
+il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons
+notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais
+dans cette sagesse la nécessité entrait pour beaucoup,
+sans qu'il s'en doutât. Le prince qu'il a servi monte sur
+le trône. Notre homme revient à Madrid, sans précipitation
+à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par
+ce qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté
+sur le passage du Roi dont il attend un regard, il confesse
+honteusement qu'il ne peut repartir: «<i>Afin que
+Scipion n'eût rien à me reprocher</i>, j'eus la <i>complaisance</i>
+de continuer le même manège <i>pendant trois semaines</i>.»
+On sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra
+plus tard à son jardin, sans doute; mais il était
+naturel qu'il eût au moins une rechute. La conversion
+d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il n'ait
+été relaps au moins une fois?</p>
+
+<p>Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la
+moindre affectation de profondeur. Il y a, je l'ai dit,
+une certaine imagination qui se mêle à ce bon sens,
+à cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poète comique. Elle est très difficile
+à définir, n'étant, pour ainsi dire, qu'une
+demi-faculté d'invention. Elle consiste, ce me semble,
+à <i>vivifier l'observation&mdash;et à lier entre elles
+les observations</i>, ce qui n'est encore rien dire, mais
+nous met sur la voie. Le poète comique observe les
+hommes, qui se présentent toujours à nous en leur complexité,
+c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il
+essaye de saisir la qualité ou le défaut principal de
+chacun d'eux, de l'isoler de tout le reste, et de le considérer
+à part. Cela fait, s'il a de bons yeux, il peut tracer
+<i>le portrait d'une faculté abstraite</i>, de l'avarice, de
+l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de «l'ambitieux
+», du «jaloux», ce qui est absolument la même
+chose.&mdash;S'il s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une
+manière de critique des caractères, nullement un
+artiste. S'il va plus loin, si ce produit de son analyse,
+sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son
+esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y
+accommodent, le complètent, l'élargissent, qu'est-il
+arrivé? C'est que l'imagination est intervenue; c'est
+que cette complexité de l'être humain, notre poète,
+après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une
+sorte de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a
+rétablie moins riche à coup sûr qu'elle n'est dans la
+réalité; l'a rétablie dans les limites de l'art, qui étant
+toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie juste
+assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais
+enfin l'a reconstituée.&mdash;C'est ce que j'appelle vivifier
+l'observation.&mdash;C'est ce que le poète comique doit
+savoir faire. C'est ce que Le Sage fait excellemment.</p>
+
+<p>Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses
+yeux; il les voit circuler et se promener par le monde.
+Voit-il bien le fond de leur âme? Il faut reconnaître, et
+on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est point
+bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est
+un mérite, je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il
+a adopté c'est un air de vérité de plus. Il ne voit pas
+le fond de ces âmes, parce que les âmes de ces héros
+n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la psychologie»
+d'un intrigant, d'une rouée et de son
+associé, d'un garçon de lettres moitié valet, moitié
+truand, d'un archevêque beau diseur, d'un ministre
+qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires.
+Les âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie
+Le Sage; et les âmes moyennes sont, de toutes les
+âmes, celles qui sont le moins des âmes. Celles des
+grands passionnés, celles des hommes supérieurs,
+celles des solitaires, qui au moins sont originales,
+celles des hommes du bas peuple, où l'on peut étudier
+les profondeurs secrètes, et les singuliers aspects et
+les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus pénétrant.</p>
+
+<p>&mdash;Autant dire que l'art qui veut donner la sensation
+du réel ne donne que la sensation de la médiocrité.
+&mdash;Sans aucun doute; seulement la médiocrité vraie,
+bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît
+son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage,
+autant, si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par
+ses qualités, était merveilleusement habile à la saisir:
+et je ne dis pas qu'il n'y ait un art supérieur au sien,
+je dis seulement que ce qu'il a entrepris de faire, il l'a
+fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.</p>
+
+<p>Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de
+vivifier les observations, mais de lier entre elles les
+observations. C'est d'abord la même chose, et ensuite
+quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce don de la
+vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances,
+des incidents, vrais eux-mêmes, et qui, de
+plus, servent à montrer le personnage dans la suite et
+la succession des différents aspects de sa nature vraie.
+On peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable.
+Les aventures de Gil Blas sont innombrables; toutes
+nous le montrent, et semblable à lui-même, et sous un
+aspect nouveau. Il y a là et un don de renouvellement
+et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type
+qui sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses,
+si diverses, aucune ne dépasse le personnage, ne
+l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il en est le lien
+naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme
+présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude,
+tantôt dans une autre; elles le font comme tourner
+sous nos regards, sans que jamais l'attention se détache
+de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle y soit
+sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.&mdash;Et avec
+quel sentiment juste de la réalité, encore, pour ce qui
+est du train naturel des choses! Elles ne se succèdent,
+ces aventures, ni trop lentement, ni trop vite. Par un
+art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu
+partout sans être particulièrement saisissable nulle
+part, elles semblent aller du mouvement dont va le
+monde lui-même. On ne trouve là ni la précipitation
+amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent factice,
+du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante
+aussi, et ce divertissement perpétuel des digressions,
+qui est un charme dans Sterne, mais qui nous fait
+perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément
+du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne
+va pas sans inquiétude, que l'auteur se moque de nous.
+Le Sage a tellement le sens du réel que jusqu'à la succession
+des faits et le mouvement dont ils vont a l'air,
+chez lui, de la démarche même de la vie.</p>
+
+<p>Les épisodes même, les aventures intercalées, qui
+sont une mode du temps dont il n'est aucun roman de
+cette époque qui ne témoigne, ont un air de vérité dans
+le <i>Gil Blas</i>. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations,
+le héros picaresque s'arrête un instant, avec
+complaisance, à écouter un roman d'amour et d'estocades,
+et s'y délasse un peu. On sent qu'il en avait besoin.
+On sent que ce sont là comme les rêves de Gil
+Blas entre deux affaires ou deux mésaventures. Il a
+pris plaisir à se raconter à lui-même une histoire fantastique
+et consolante de beaux cavaliers et de belles
+dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes
+dans une fontaine, pour ne pas manger son pain sec.
+Il a fait trêve ainsi au réel. Nous lui en savons gré.</p>
+
+<p>Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour
+bien marquer l'intention, ne met ces histoires-là que
+dans les épisodes. Ce sont choses qui se disent dans les
+conversations, que ses personnages se racontent pour
+s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se réserve la réalité.&mdash;Notez encore
+qu'à mesure que le roman avance, ces épisodes sont
+moins nombreux. L'action, sans se précipiter, domine,
+prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à mesure
+qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité,
+Gil Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur
+sa route; et c'est la même chose; et sa pensée est moins
+souvent traversée de Dons Alphonse et d'Isabelle.
+Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation
+ou en songes; et c'est encore le train véritable de
+la vie: car il faut toujours en revenir à cette remarque;
+et le roman se termine par la plus bourgeoise et
+la plus tranquille des conclusions.</p>
+
+<p>C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre,
+ce roman, quoi qu'on en ait pu dire. Qu'on observe
+qu'il semble quelquefois recommencer (comme la vie
+aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une
+partie, je le veux bien; mais il est bien lié, et il est
+en progression, et il s'arrête sur un dénouement
+naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où
+l'on se retrouve aisément. Dans quelle partie du livre
+se trouve telle scène caractéristique? D'après l'âge de
+Gil Blas, et la tournure d'esprit particulière chez lui
+qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le livre.
+Voilà la marque.&mdash;Et surtout, ce qui est art de composition
+supérieure encore, l'impression générale est
+d'une grande unité. Ignorez-vous que les <i>Pensées</i> de
+Pascal et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld sont livres
+mieux composés, tels qu'ils sont par la volonté ou
+contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel
+livre bien disposé, bien <i>arrangé</i>, bien symétrique et
+où l'unité et la concentration de pensée font défaut;
+parce que toutes les idées des <i>Maximes</i> et des <i>Pensées</i>
+se rapportent et se ramènent à une grande pensée
+centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y
+tendent, la montrant toujours?&mdash;À un degré inférieur
+il en est de même de <i>Gil Blas</i>. Il y a dans ce
+livre une conception de la vie, que chaque page suggère,
+rappelle, dessine de plus en plus vivement en
+notre esprit, et que la dernière complète. Cette conception
+n'est point sublime; elle consiste à penser que
+l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une
+grande tranquillité de ton et d'un style très naturel et
+très uni, ce qui revient à dire que dans la pratique il
+faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité
+d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie
+(c'est Le Sage qui me semble parler ainsi) est une
+plaisanterie médiocre, et, aux plaisanteries de ce
+genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou trop
+mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire,
+ni assez sot pour s'en fâcher.&mdash;Voilà une belle philosophie!&mdash;
+Je n'ai pas dit qu'elle fût belle, je dis que
+c'en est une, et que ce livre l'exprime fort bien, d'où
+je conclus qu'il est bien fait.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>LE SAGE PLUS VULGAIRE</h4>
+
+<p>Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien
+songé à tout cela, et est-il bien le philosophe même
+de moyen ordre que nous disons? Il l'est dans <i>Gil Blas</i>,
+et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant <i>Gil
+Blas</i> partie par partie, à des intervalles très éloignés,
+il ait toujours retrouvé cette même direction de pensée
+et ce même état d'humeur, et ce même ton.&mdash;Mais il y
+a tout un Le Sage qui n'a pas même cette demi-valeur
+morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer
+au plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du
+réalisme de tendre au bas, qui n'est pas moins son
+contraire que le sublime. Je comprends très bien les
+critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent
+pas ces peintures de l'humanité moyenne, et ne
+trouvent jamais assez de délicatesse et de distinction
+dans la littérature. Si on les pressait, ils nous diraient:
+«Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment
+au-dessous. L'étude de la réalité n'est jamais
+qu'un acheminement ou un prétexte a explorer les
+bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception distinguée
+et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous
+tenez jamais.»&mdash;Il y a du vrai en vérité, je ne sais
+pourquoi. Voilà un homme qui a écrit le <i>Gil Blas</i>, qui
+a montré un sens étonnant du réel, qui s'est tenu,
+comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui
+n'est pas distingué, mais qui est de bonne compagnie
+bourgeoise, qui n'est pas très moral, mais qui n'a pas
+le goût de l'immoralité, et qui, du reste, est honnête
+homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs
+et simples qu'il nous entretient, avec complaisance
+peut-être, en tout cas avec une remarquable impuissance
+à nous entretenir d'autre chose, <i>Guzman d'Alfarache,
+le Bachelier de Salamanque</i>, traductions ou adaptations
+de la littérature picaresque, sont du picaresque
+tout cru. Voilà des gens qui n'ont pas besoin de recevoir
+de la vie des leçons d'immoralité. Ils naissent
+gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent
+en bandits, après avoir fait souche de canaille.</p>
+
+<p>Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.&mdash;Quel intérêt voulez-vous en effet
+qu'il y ait, et quelle variété, et quel éveil de curiosité,
+et où se prendre, dans une série de fourberies se
+continuant par des vols auxquels succèdent des espiègleries
+de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est
+Guzman qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est
+Guzman qui est le volé; le divertissement est mince;
+et cela dure, et les volumes sont gros.&mdash;Et je remarque
+aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme,
+que l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais
+chez un peintre réaliste, il ne la garde plus tout
+à fait. Il penche vers les coquins, il faut l'avouer. Où
+est mon bon archevêque de Grenade qui n'était qu'un
+honnête sot? Je vois dans <i>Guzman</i> tel évêque qui est
+absolument enchanté de l'habileté de son laquais à
+lui voler ses confitures. Quel adroit coquin! Quel
+génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! Est-il
+assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On
+cherche des compliments à ajouter à ceux de Monseigneur.
+On envie le voleur. Que ne sait-on aussi
+spirituellement piller la maison pour mériter l'applaudissement
+du maître et entrer en faveur! Voilà le goût
+pour les coquins qui commence.&mdash;Oh! chez Le Sage, ce
+n'est pas encore bien grave. Mais c'est un commencement,
+c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal moral est
+toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine
+des lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et
+c'est La Bruyère qui marque son mépris des malhonnêtes
+gens à chaque page, et ne veut pas qu'un livre de
+portraits satiriques signé de lui s'en aille à la postérité
+sans un chapitre où se montre le grand honnête
+homme et le chrétien; et c'est Molière qui écrit <i>Scapin</i>,
+mais qui écrit <i>Alceste</i> aussi et <i>Tartuffe</i>. Ils ont au
+moins la préoccupation des choses morales; ils l'ont,
+ou leur public la leur impose, et cela revient presque
+au même.</p>
+
+<p>Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation,
+moins ce souci, du moins la plume en main. Et dans
+<i>Gil Blas</i> il n'est qu'insoucieux des choses de la conscience,
+et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres
+iront jusqu'au bas de l'échelle. Nous aurons deux phénomènes
+littéraires très curieux: le goût du bas, et le
+goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de méchanceté. Et ce sera la <i>Pucelle</i>, et Crébillon
+fils et Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on
+avance dans l'étude du XVIIIe siècle, plus on s'aperçoit
+de cette brusque rupture qui s'est faite, dès son
+commencement, dans les traditions intellectuelles.
+Une lumière s'est éteinte. L'affaiblissement des idées
+religieuses a eu pour effet une diminution morale. Les
+hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire
+la conscience. Pour le moment il ne faut
+pas se dissimuler qu'ils s'en passent. Et voilà comment
+le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du XVIIe siècle,
+est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de
+voir dans son oeuvre modeste une transition d'un âge
+à l'autre.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis
+malice, et bon auteur qui a laissé un chef-d'oeuvre de
+bon sens, d'observation juste, de narration facile et
+vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut se
+défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé
+à ne pas s'aviser assez des qualités incomparables
+qu'il cache sous sa bonhomie et l'aisance modeste de
+son petit train: auteur aussi qui fait le désespoir des
+critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un
+bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux
+grands éloges oratoires, ni aux grandes théories.&mdash;Il
+en est ainsi pour tous ceux qui ont excellé dans un
+genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils n'ont
+pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs
+tombeaux. Leur compensation c'est qu'ils sont toujours
+lus. Et ils sont lus <i>personnellement</i>, ce qui vaut
+beaucoup mieux que de l'être par «fragments bien
+choisis», dans les livres des autres.</p>
+
+<br>
+<h3>MARIVAUX</h3>
+<br>
+
+<p>Ce sera un divertissement de la critique érudite dans
+quatre on cinq siècles: on se demandera si Marivaux
+n'était point une femme d'esprit du XVIIIe siècle, et si
+les renseignements biographiques, peu nombreux dès
+à présent, font alors totalement défaut, il est à croire
+qu'on mettra son nom, avec honneur, dans la liste des
+femmes célèbres.&mdash;Si on se bornait à le lire, on n'aurait
+aucun doute à cet égard. Il n'y eut jamais d'esprit
+plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style.
+Il l'était, dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa
+susceptibilité très vive, une certaine timidité, l'absence
+d'énergie et de persévérance, une grande bonté et
+une grande douceur dans une sorte de nonchalance,
+et après des caprices d'ambition, des retours vers
+l'ombre et le repos. Ses sentiments religieux, des
+mouvements de tendresse pour ceux qui souffrent,
+son goût pour les salons et les relations mondaines,
+complètent, si l'on veut, l'analogie.&mdash;Mais c'est par sa
+tournure d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à
+ce sexe, qu'il a, souvent, peint avec tant de bonheur.
+Son nom est fragilité, et coquetterie, et grâce un peu
+maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité,
+pensée fine, brillante et légère, incapable des grands
+objets, et se brisant à les saisir. Je n'ai pas dit
+mauvais goût, je dis coquetterie, démangeaison de
+toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter
+encore un certain manque de suite dans les démarches
+de son esprit? Il quitte, reprend, et quitte encore
+les plus chers objets de son étude; il a comme de l'inconstance
+dans le talent.&mdash;Faut-il dire encore qu'un
+certain degré d'originalité lui manque, ou plutôt, car
+ici il y a lieu à de grandes réserves, qu'il ne sait pas
+bien se rendre compte de sa vraie originalité, et une
+fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?&mdash;Il y a toujours
+du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant
+mystère. Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement
+dans les définitions toutes faites, et non
+moins dans celles qu'on fait pour lui. Il impatiente
+par une inégalité de talent qui semble une inégalité
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois
+ennuyeux, quelquefois exquis; et tout compte
+fait, on est amoureux de lui. Décidément c'est l'érudit
+du vingt-cinquième siècle qui a raison.</p>
+
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX PHILOSOPHE</h4>
+
+<p>Il était absolument incapable d'une idée abstraite.
+Comme le goût de son temps était à la philosophie, il
+a philosophé de tout son coeur, en plusieurs volumes;
+car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait à la
+mode. Il semble même avoir eu une grande inclination
+pour cette mode-là. A plusieurs reprises il a voulu
+courir la carrière de publiciste. Après le <i>Spectateur
+français</i>, l'<i>Indigent philosophe</i>; après l'<i>Indigent philosophe</i>,
+le <i>Cabinet du philosophe</i>, et les <i>Lettre de Madame
+de M***</i>, et le <i>Miroir</i>. C'étaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer,
+au hasard des circonstances, ses idées sur toutes
+choses. La lecture en est cruelle. On préférerait l'abbé
+de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la discussion.
+Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une
+idée fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et
+petites histoires sentimentales, sur quoi nous reviendrons,
+ce sont des lieux communs entortillés dans des
+phrases difficiles, ou des banalités de sentiment délayées
+dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui
+soit plus vide. On saisit là le fond de la pensée de Marivaux,
+qui était qu'il ne pensait point. On s'est efforcé
+de trouver dans ces volumes au moins des <i>tendances</i>
+philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
+du tour d'esprit général de l'aimable écrivain.
+On le montre ennemi du préjugé nobiliaire, très touché
+de l'inégalité des conditions sociales, etc. A le lire
+sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
+complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne
+nous donne sur ces sujets, faiblement exprimées, que
+les idées courantes, et qui couraient depuis bien longtemps.
+Ses dissertations sont démocratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme
+un sermon de Massillon. C'étaient là propos de salon,
+à remplir les heures, et rien de plus. Quand il ne raconte
+pas quelque chose, on ne saurait dire à quel
+point Marivaux, dans le <i>Spectateur</i> et ouvrages analogues,
+nous tient les discours d'un homme qui n'a rien
+à dire.&mdash;«Du moment qu'il se fait journaliste...»,
+me répondra-t-on.&mdash;Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des
+feuilles volantes, on s'attendrait à trouver, çà et là,
+quelque passage révélant un homme qui réfléchit, ou
+qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et
+probablement l'incapacité d'en avoir, est un trait important
+du personnage que nous considérons. À lire
+les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette lacune;
+à lire le <i>Spectateur</i>, on s'en assure.</p>
+
+<p>La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert
+des idées littéraires de Marivaux. On sait que
+Marivaux est un «moderne», ce que je ne songe
+nullement à lui reprocher; car non seulement il est
+permis d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais
+de l'être, quand on est artiste, pour avoir le courage
+d'être original. Marivaux est donc contre les anciens;
+mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer
+une idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la
+manière dont il plaide sa cause. Tout à l'heure, il
+était diffus et vide, maintenant il est inintelligible et
+inextricable:</p>
+
+<p>«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous
+ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle.
+Eh bien, un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de
+faire de ces auteurs? Non! cette façon a je ne sais quel caractère
+ingénieux et fin dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un
+singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera
+d'être naturel. Ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux,
+ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne,
+parce que ou ses organes s'assujettissent à une autre sorte de fin,
+d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il
+voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère
+des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se nourrisse seulement
+l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait indiquer à quoi
+ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit à son
+geste naturel.»</p>
+
+<p>Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est
+ainsi qu'il parle. Ce qui précède est à là fin de la septième
+feuille du <i>Spectateur</i>; le galimatias est plus terrible
+au commencement de la huitième.</p>
+
+<p>&mdash;Voici de son style quand il se fait critique. Sur
+<i>Ines de Castro</i>:</p>
+
+<p>«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le
+trait du plus grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en
+faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir
+une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des
+sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment
+qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables,
+si significatives; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers,
+si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces mouvements faits
+pour aller les uns avec les autres, pour entraîner avec eux l'image
+de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux situations
+qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie
+tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à
+bon compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il
+cessât d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait
+de mouvement la nature a le pour et le contre; et il ne s'agit
+que de bien ajuster.»</p>
+
+<p>Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée
+pure, même très peu abstraite, échappe complètement,
+qui n'ont ni prise pour la saisir, ni force pour la
+suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un «penseur»
+à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les
+philosophes du XVIIIe siècle tient en partie à cette
+raison.</p>
+
+<p>&mdash;Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.
+&mdash;Ce n'est pas encore tout à fait le vrai mot, et
+c'est chose curieuse même, comme ce romancier si
+agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il
+observe assez peu, et qu'on ne trouverait guère dans
+Marivaux de véritables études de moeurs ni de copieux
+renseignements sur la société de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre
+que très peu de détails de moeurs. Il trouve le moyen
+de faire des «chroniques» non politiques, rarement
+littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux n'apparaît
+point. Il n'a pas même cette vue superficielle
+des choses environnantes qui rend lisible Duclos. Ses
+causeries, pour ce qui est du fond, et dans une forme
+abandonnée et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos
+qu'elles ne rappellent les <i>Lettres galantes</i> de Fontenelle.
+Ce sont des mémoires pour ne pas servir à l'histoire
+de son temps. Il est juste de faire quelques exceptions.
+On a relevé avec raison ce passage où nous
+apparaît un pauvre jeune homme, distingué, aimable,
+causeur spirituel, et qui devient absolument muet,
+stupide et paralysé de terreur devant son père. Voilà
+qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je
+qu'il me semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier
+et exceptionnel, et forme un renseignement
+plutôt sur l'époque antérieure que sur celle dont est
+Marivaux?&mdash;J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Français pour les étrangers, parce que c'est
+là un travers qui paraît bien s'introduire en France
+précisément dans le temps que Marivaux l'observe et
+le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:</p>
+
+<p>«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est
+pas faite comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout
+naturellement, ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment
+tout ce qui se fait chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs...
+voilà ce qu'on appelle une vanité franche. Mais nous autres,
+Français, il faut que nous touchions à tout et nous avons changé
+tout cela. Nous y entendons bien plus de finesse, et nous sommes
+autrement déliés sur l'amour-propre. Estimer ce qui se fait chez
+nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer ses compatriotes?... On
+ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent à dénigrer nos
+meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles venues de loin.
+Ces gens-là <i>pensent plus que nous</i>, dit-il; et, dans le fond, il ne le
+croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout le monde
+vive. <i>Primo</i> il parle des habiles gens de son pays, et, tout habiles
+qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment assez
+flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en profondeur
+de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne l'étonneront
+point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de
+son pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme
+de toute nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en
+sait plus que les étrangers eux-mêmes.»</p>
+
+<p>À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements
+une manie qui n'existait point à l'âge précédent,
+qui est un caractère assez important de tout le
+XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir,
+et dont le principe psychologique est très finement
+démêlé.</p>
+
+<p>Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe
+point, ou fait des observations déjà faites, par exemple
+sur les financiers et les directeurs, sans les renouveler
+par le détail ou par la forme. Dans ses romans même,
+je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va
+suivre; mais je fais une remarque générale qui m'inquiète
+un peu: voici deux romans de moeurs, formellement
+et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et
+dans la société où il vit, des romans où le petit détail
+des actions humaines a sa place, des «romans où l'on
+mange», comme on a dit spirituellement, enfin des romans
+de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère
+que des gens parfaits, et un autre où il n'y a guère
+que de plats gueux et des femmes perdues. Je ne sais
+pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est le
+plus faux. Dans <i>Marianne</i>, jusqu'aux loups sont tendres,
+sensibles et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse;
+voici une dame qui a la passion du désintéressement,
+en voici une autre qui est l'idéal même. Le
+Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante
+et dans tout le cours de son histoire une attitude si
+piteuse dans le mal, qu'on en vient à se dire que ce
+n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme bon et
+vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une
+tentation de quinquagénaire, très pardonnable quand
+on connaît Marianne. Savez-vous ce qu'aurait fait M. de
+Climal, s'il eût vécu, en présence de la résistance de la
+jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.</p>
+
+<p>Voilà l'aspect général de <i>Marianne</i>; on y voit comme
+un parti pris d'optimisme et une indiscrétion de vertu.
+Et voici le <i>Paysan parvenu</i> où je ne trouve ni un honnête
+homme ni une femme sage, où tout roule, je ne
+dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas
+des instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument,
+s'y mêle, de ce qui, d'ordinaire, le relève, le
+déguise, ou au moins l'habille. Lui, rien que lui. Par
+lui les intérieurs sont troublés, les familles désunies,
+robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt,
+on épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient
+à tout.</p>
+
+<p>Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le
+moment, je ne montre que l'ensemble et le contraste
+entre ces deux oeuvres d'imagination, et je crois voir
+que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
+domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni
+dans le bien ni dans le mal. Ces romans renferment,
+nous le verrons, des parties d'observation très distingués,
+qu'il faut connaître; mais, en leur fond, ils ne
+procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été
+conçus dans le réel; un peu de réel s'y est seulement
+ajouté. Ils procèdent chacun d'une idée, et un peu d'une
+idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, qui a amusé
+l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste
+qui a écrit cela.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme
+par boutades. La preuve en est encore dans ce tour
+d'esprit singulier, dans cette humeur fantasque d'imagination,
+dans cette excentricité laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de
+ses sujets. Il s'en ira écrire des comédies mythologiques
+où figurent Minerve, Cupidon et Plutus, échangeant
+des «discours sophistiqués et des raisonnements
+quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de
+Cydias; et ce que ces singulières productions dramatiques
+rappellent le plus, c'est bien en effet les <i>Dialogues
+des morts</i> de Fontenelle, et leur banalité attifée
+de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la
+Pudeur, ce qui est le fin du fin, le plus piquant ragoût,
+et il dit: «Moi! je l'adore, et mes sujets aussi! Ils la
+trouvent si charmante qu'ils la poursuivent partout
+où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier
+n'est point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la
+Sagesse, l'Honneur qui sont commis à sa garde; voilà
+ses officiers...»&mdash;Que tout cela est joli, et que voilà
+un rien bien travaillé!</p>
+
+<p>Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême
+en cela? Rien autre que la Moralité à allégories
+du moyen âge. Ne doutez point qu'il n'en ait écrit. Nous
+voici sur le <i>Chemin de Fortune</i>. Deux gentilshommes
+se rencontrent non loin du palais de <i>Fortune</i>. Ils voient
+de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît <i>la fidélité
+d'un ami!</i>»&mdash;«Ci gît <i>la parole d'un Normand!</i>»
+&mdash;«Ci gît <i>l'innocence d'une jeune fille!</i>»&mdash;«Ci gît
+<i>le soin que sa mère avait de la garder</i>», ce qui est bien
+plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.
+&mdash;Et les deux gentilshommes avancent. Un seigneur
+qui s'appelle <i>Scrupule</i> sort d'un petit bois et les
+arrête; une dame qui se nomme <i>Cupidité</i> les soutient
+et les encourage, et le drame continue ainsi...</p>
+
+<p>N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus
+toute la littérature classique, et qu'est-ce à
+dire, sinon, d'abord que Marivaux a une naturelle contorsion
+dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit s'abandonne
+à ces singulières démarches parce qu'il n'est
+pas nourri et soutenu de connaissances solides et
+de vérité?&mdash;Il y a autre chose, certes, dans Marivaux;
+qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond.
+Le fond, ce sont les idées et les observations morales,
+et les grands siècles littéraires sont riches,
+avant tout, de cette double matière. Quand elle fait
+un peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup
+d'esprit, et novateur sur certains points, recule tout
+à coup, par delà les grandes générations littéraires
+dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et où la
+littérature était une frivolité pénible, et une charade
+très soignée.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX ROMANCIER</h4>
+
+<p>Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il
+donc?&mdash;Il avait de très grands dons de romancier et
+de psychologue. Car il ne faut pas confondre le psychologue
+et le moraliste. Ils sont très différents. Pascal dirait
+que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion
+de regarder et le don de voir juste. Il se pénètre de réalité
+de toutes parts. Il voit une multitude de détails,
+du menus faits, «principes» ténus et innombrables de
+sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de
+ces multiples impressions du réel que se fait l'étoffe
+du son esprit. Il peut n'être pas psychologue: ces faits
+qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, et qu'il garde
+sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir les
+sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,
+l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie.
+Personne n'est plus sûr moraliste que Le Sage,
+personne n'est moins psychologue.&mdash;Le psychologue
+ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux
+et facilement saisissables de son art. Il peut
+n'être pas plus informé que chacun de nous. Mais, ces
+principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; ces
+faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce
+qu'ils supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent
+venir, et où ils mènent, et pénétrer comme leur
+constitution, comme leur physiologie.</p>
+
+<p>Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera
+un romancier admirable. Le moraliste qui n'est que
+moraliste, le psychologue qui n'est que psychologue,
+pourra être un romancier de grand mérite, mais incomplet.
+&mdash;Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient
+plus de l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle.
+Marivaux est surtout psychologue, et il l'est
+presque exclusivement. Voilà pourquoi ses romans
+semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez
+vu;&mdash;et ont des parties éclatantes de vérité: certaines
+choses qu'il a vues, il les a très profondément
+pénétrées.</p>
+
+<p>Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il
+l'était absolument. Le psychologue a toujours au moins
+la tentation d'être romancier. Le moraliste l'a souvent
+aussi, mais beaucoup moins. Réunir beaucoup de documents
+sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et le
+plus souvent il se borne à écrire les <i>Caractères</i>. Coordonner
+ses documents dans un tableau d'ensemble et
+faire mouvoir ce tableau sous les yeux du lecteur par
+la machine simple et légère d'un récit un peu lent,
+l'idée peut lui en plaire, et il écrira le <i>Gil Blas</i>; mais
+il faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres
+sollicitations que ceux du simple moraliste.</p>
+
+<p>Le psychologue, lui, va droit au roman, de son
+mouvement naturel, et sans se douter qu'il n'a pas
+tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, peut-être,
+vient que Marivaux a toujours commencé les siens et
+ne les a jamais finis. Il va droit au roman, parce que
+sa manière d'étudier est déjà une façon de se raconter
+quelque chose. Il n'est pas l'homme qui jette de tous
+côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;
+il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le
+creuse et le scrute avec patience pour remonter à ses
+origines, quitte à redescendre ensuite à ses conséquences.
+Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaîne d'une observation
+ou d'un souvenir, et comblant discrètement les
+lacunes avec quelques hypothèses. Il va, vient, induit,
+déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+récit de la naissance, du développement, de la grandeur
+et de la décadence d'un fait moral, qu'il s'expose
+à lui-même.&mdash;Que le roman sorte naturellement de
+là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, avec tous
+ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire.
+Quant à la tentation de l'écrire, elle est sûre.</p>
+
+<p>Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit,
+et un peu trop, qu'il n'y a rien dans le <i>Spectateur</i>, et
+suites. Il n'y a presque rien dont le moraliste ou l'historien
+des idées puisse faire son profit. Mais il y a à
+chaque instant des commencements de roman, des
+nouvelles, des romans rudimentaires. A chaque instant
+Marivaux glisse au récit. Et quel est le caractère
+de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des
+observations morales, mais des <i>situations psychologiques</i>.
+Une jeune fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je
+suis bien malheureuse, et voici ce que j'ai senti, et ce que
+je sens pour le coupable...»&mdash;Un mari lui écrit: «Je
+n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon
+égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté...
+de l'autre... etc.»&mdash;L'<i>Indigent philosophe</i> devrait
+être, comme le <i>Spectateur</i>, un recueil de réflexions
+diverses: très vite il se tourne de lui-même en récit
+picaresque.</p>
+
+<p>Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas
+loin sans qu'on voie poindre le roman, et sans qu'on
+voie aussi, peut-être, que c'est roman très mince
+d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire d'un
+seul sentiment traversant deux ou trois situations
+légèrement différentes, et entouré, pour qu'il y ait
+cadre, à peu près de n'importe quoi.</p>
+
+<p><i>Marianne</i> et le <i>Paysan parvenu</i> sont conçus ainsi,
+avec plus de prétentions, plus de suite, plus de succès
+aussi; mais au fond tout de même.</p>
+
+<p>Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin,
+l'amour-propre dans le désir de plaire. Il a vu
+une jeune fille française, assez froide de coeur et de
+sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,
+et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni
+pour le mal, incapable d'exaltation, à peu près fermée
+aux ardeurs religieuses et parfaitement à l'abri des
+emportements de l'amour, ne désirant que plaire et
+inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a d'elle-même,
+et puisant dans cette complaisance qu'elle a
+pour soi une foule de vertus moyennes qui la rendent
+très aimable et très recherchée. Elle est née avec des
+instincts de délicatesse, de précaution à ne point se
+salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez
+elle comme une forme de son amour-propre: quel que
+soit le miroir où elle se regarde, que ce soit sa petite
+glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des autres,
+elle veut s'y voir à son avantage.</p>
+
+<p>En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle
+n'aura point le mouvement de dégoût violent d'un
+coeur orgueilleux, la nausée d'une patricienne. Elle feindra
+de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, elle
+se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas.
+Tant qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce
+qu'on lui veut, l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on
+lui donne, ce trousseau qu'on lui achète, tant qu'on n'a
+rien demandé en échange, cela peut passer pour charités
+paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil refuserait,
+l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre
+est un sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant
+de voiture méritait un soufflet. Mais s'il peut
+passer pour un heurt involontaire? Il faut qu'il passe
+pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore
+pour cette fois l'amour-propre s'est tiré d'affaire.</p>
+
+<p>Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations
+franches, et aux propositions sans périphrases?
+&mdash;Cette fois, il n'est sophisme qui tienne. Il faut renvoyer
+l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la robe.
+Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur
+se gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter
+cette robe-là, offerte autrement! Est-ce qu'elle ne devrait
+pas venir d'elle-même sur ses épaules? Enfin
+on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut se
+regarder dans son miroir.</p>
+
+<p>Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle,
+puisqu'elle ne capitule point; mais elle négocie. Elle
+ne fait point de sortie; elle s'assure, au plus juste, et
+sans sacrifices inutiles, les honneurs de la guerre.
+Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être
+habile. Marianne la définit elle-même bien finement:
+«On croit souvent avoir la conscience délicate, non
+pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause
+de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter
+de lui en faire.»</p>
+
+<p>Ses coquetteries auront le même caractère que ses
+défenses; et comme ses résistances étaient mesurées
+juste à ce que l'amour-propre exige, ses demi-provocations
+se tiendront dans les limites d'une dignité qui
+est ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est
+à l'église. On se place parmi le beau monde. Et pourquoi
+non? On s'y place, on ne s'y étale point. La modestie,
+c'est la dignité, et l'on est modeste; mais
+l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse
+les bornes; c'est du christianisme.&mdash;On regarde les
+vitraux, non point parce que ce mouvement fait valoir
+les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces vitraux
+sont de belles choses; et si les yeux et le cou
+en profitent, ce n'est pas de notre faute.&mdash;Il n'est pas
+bien de montrer la naissance de son bras; mais il
+n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, dans
+ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce
+n'est point qu'il se montre, ce n'est point qu'il se
+laisse voir; c'est la faute de la cornette. Ce sont coquetteries
+innocentes, parce qu'elles sont involontaires,
+ou du moins qu'elles pourraient l'être.</p>
+
+<p>Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait
+naître, comment se comportera notre Marianne? Remarquez
+d'abord que les amours qu'elle inspire sont
+vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point à des femmes comme
+Marianne; elles vont plus haut, ou plus bas. Trois
+hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a vu que
+ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un
+homme mûr et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette
+ferme de son esprit. Le libertin est repoussé;
+l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes sérieux:
+il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de
+Valville, est accueilli, sévèrement puni d'un instant
+d'infidélité, et, en définitive, serait épousé, si Marianne
+avait terminé son oeuvre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a>Il épouse dans le dénouement que le continuateur de Marivaux
+a ajouté.</blockquote>
+
+<p>Marianne aime donc, mais comme elle fait toute
+chose: elle aime sur la défensive. Elle ne s'abandonne ni
+à l'amour, ni même au plaisir d'être aimée, parce
+qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend
+d'être dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle
+se montre attentive, et rien de plus. Et comme elle a
+bien raison! Car voilà que Valville est infidèle, et où en
+serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette
+faute, et nous confondons le perfide par une petite
+scène de générosité dédaigneuse très bien conduite:
+«Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»&mdash;Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins
+contente de nous, ce qui est la petite monnaie du bonheur!
+Comme nous puisons dans notre vanité satisfaite,
+dans notre amour-propre chatouillé, dans notre dignité
+qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amère, mais que
+nous trouvons très suffisante!</p>
+
+<p>«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition;
+mais je dis agréablement émue: cette dignité de sentiments que
+je venais de montrer à mon infidèle; cette honte et cette humiliation
+que je laissais dans son coeur; cet étonnement où il devait
+être de la noblesse de mon procédé; enfin cette supériorité que
+mon âme venait de prendre sur la sienne, supériorité plus attendrissante
+que fâcheuse... tout cela me chatouillait intérieurement
+d'un sentiment doux et flatteur... Voilà qui était fait: il ne lui
+était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle Walthon d'aussi bon
+coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir la paix avec lui-même...
+et c'étaient là les petites pensées qui m'occupaient... et
+je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni
+combien elles tempéraient ma douleur.»</p>
+
+<p>Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui
+est clair; mais, d'abord, vous prenez le vrai chemin
+pour être aimée, et du reste, vous êtes une petite personne
+clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,
+très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les
+réconforts du monde; et c'est plaisir de voir avec quelle
+gratitude envers vous-même vous vous regardez dans
+votre miroir.</p>
+
+<p>Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce
+n'est guère que l'étude minutieuse d'un seul sentiment,
+ou d'un groupe de sentiments qui ont ensemble étroit
+parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les autres.
+Mais c'est une étude psychologique très poussée,
+et souvent très finement juste. Quelquefois on dirait
+du La Rochefoucauld un peu délayé. Marivaux connaît
+bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;
+mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les
+ressorts déliés et frêles d'un caractère féminin. À ne
+considérer dans <i>Marianne</i> que Marianne seule, la lecture
+de ce livre est d'un très grand charme. Sur le reste
+je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a
+de pénétration psychologique pour aller jusqu'au fond
+intime d'un sentiment surprendre la structure secrète,
+compter les contractions, isoler les fibres.</p>
+
+<p>Le <i>Paysan parvenu</i>, à ne regarder encore que le personnage
+principal, est beaucoup moins distingué. Ne
+crions pas trop vite à la pure convention. Il y a de la
+vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par les
+femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement
+contemporain de Marivaux; mais qui est
+de tous les temps; et Marivaux en a bien saisi le trait
+principal, la confiance tranquille et presque béate, le
+laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent
+très vite une force naturelle, une puissance sereine
+et inévitable du monde physique, une sève. Il a la
+placidité d'un élément. Il en a l'inconscience. Les
+succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées profondes;
+il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.</p>
+
+<p>À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique,
+un patelinage de paysan madré, qui est un
+bon détail, et met un peu de variété dans la monotonie
+forcée, et comme essentielle, d'un tel personnage.</p>
+
+<p>La progression même, dans le développement du
+caractère, est bien observée. Au commencement quelques
+scrupules, et aussi quelques timidités. Le propre
+d'une force comme celle qui fait le fond de l'honorable
+M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation
+en usage chez les honnêtes gens. M. Jacob commence
+par n'accepter que quelques écus de la dame et
+de la femme de chambre; il refuse une forte somme,
+parce qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il
+refuse d'épouser la suivante, à certaines conditions
+que le maître de la maison veut imposer. On a son
+honneur, un honneur de valet, point trop délicat,
+mais qui ne s'accommode pas encore de tout.</p>
+
+<p>Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est,
+et il s'abandonne à son étoile; et il est admirable d'assurance
+sur le domaine qu'il sait qui est à lui. Distinction
+très fine: il est à l'aise, et très vite, beau parleur
+avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se
+sent gêné, voudrait se cacher; il rencontre le regard
+d'une marquise, et le voilà rétabli dans ses avantages.
+&mdash;Il y a des détails excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre
+femme de celui à qui on la retire arrive en larmes et
+supplie. Voyez-vous Gil Blas à la place de Jacob? Je crois
+l'entendre: «Je m'en allai très confus et faisant réflexion
+que le bonheur des uns est toujours formé du malheur
+des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;
+j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.»
+M. Jacob, lui, rend la place. Ce n'est point un ambitieux
+ou batailleur dans le combat de la vie. Il ne se
+pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont
+différents. Cette place, il a le sentiment qu'il n'en a
+pas besoin; il la retrouvera, ou mieux. Sa carrière est
+ailleurs que dans les antichambres ministérielles, et
+plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même
+d'effronterie que dans son métier.</p>
+
+<p>Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit,
+ce me semble, jusqu'au terme logique et naturel
+de son développement (ce qui tient peut-être à ce que
+Marivaux n'a pas terminé lui-même le <i>Paysan parvenu</i>,
+non plus que <i>Marianne</i>). J'ai soupçon que l'assurance
+de l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la
+fortune de M. Jacob, doit se tourner assez promptement,
+en une sorte de brutalité. Se sentir sûr de l'amour
+de toutes les femmes développe étrangement le fond de
+férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires
+ont tant d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie;
+un peu sentiment de dignité; surtout certitude que
+ces gens-là ne se bornent pas à être des misérables et
+deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué
+de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu
+l'être pour être Don Juan, et surtout à faire comme Don
+Juan, on est sûr de le devenir. Le <i>Leone-Leoni</i> de George
+Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très bien
+vu à cet égard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi
+et s'est peut-être trompé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Je n'ai pas besoin de rappeler le <i>Bel Ami</i> de Maupassant,
+qui pourrait être intitulé le <i>Sous-officier parvenu</i>, et où ce trait
+est très bien marqué, peut-être même avec excès.</blockquote>
+
+<p>Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère
+de rendre sa femme horriblement malheureuse,
+la rencontrant comme un obstacle après l'avoir saisie
+comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui
+a épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos.
+C'est peut-être reculer devant le point délicat, difficile
+et intéressant.&mdash;Passons, et après tout, Mme Jacob a
+pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le plus
+petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables,
+et dont il fallait au moins qu'il eût comme un germe.
+Il est bénin, et tout passif. Il est choyé, dorloté, engraissé
+et doucement papelard. Souvent on le prendrait
+plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un
+génie féminin, et s'entend a peindre surtout les femmes
+et les personnages qui leur ressemblent. Il a fait un
+Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans songer
+que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément
+parce qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob
+qui n'est point faux, car le trait principal est bien saisi;
+mais qui s'arrête comme à mi-chemin de son évolution
+naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis
+parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble,
+ne pas réussir, du moins entièrement.</p>
+
+<p>Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée
+d'un trait délié et fin, à laquelle il manque, comme
+toujours, la vigueur, la plénitude, les dons, pour tout
+dire, du grand moraliste.</p>
+
+<p>Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et
+l'on voit bien que c'est à cette conclusion que je suis
+forcé de venir. Marivaux est un psychologue; il fait un
+bon «portrait» ou un bon «caractère»; il l'expose
+bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois
+pour montrer son modèle dans deux ou trois attitudes
+et dans le jeu nouveau de lumière et d'ombres que de
+nouveaux entours font sur lui, et il croit avoir écrit
+un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une
+assez grande richesse d'observations pour que ce qui
+environne sa figure centrale ait autant de réalité
+qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses romans le personnage
+principal est vrai, et tout le reste conventionnel.</p>
+
+<p>J'exagère un peu. Dans <i>Marianne</i>, après Marianne,
+il y a M. de Climal. Dans le <i>Paysan</i>, après Jacob, il y a
+Mlle Habert cadette. Je le veux bien. Et encore M. de
+Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou trois
+discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges
+infiniment heureux de fausse dévotion qui ronronne
+et de libertinage honteux qui balbutie. Mais il y a bien
+quelque incertitude dans le trait général, et je ne sais
+pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à
+son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime,
+selon les circonstances. La complexité, dans la composition
+d'un personnage, est, suivant les cas, trait de
+génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, pour
+M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.</p>
+
+<p>Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la
+vérité; mais elle est pâle, elle est sans relief. Elle ne
+laisse presque rien dans la mémoire. Une figure pleine
+et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières discrètes,
+les lignes arrondies d'une chatte gourmande,
+voilà ce que je me rappelle, et c'est quelque chose, mais
+c'est tout.</p>
+
+<p>Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir
+de matière ses personnages secondaires, Marivaux en
+a conscience, et que c'est pour cela qu'il les tue à mi-chemin,
+M. de Climal au tiers de <i>Marianne</i>, Mlle Habert
+à la moitié du <i>Paysan</i>. Sans doute il ne pouvait point
+les soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition
+n'est peut-être qu'une indigence d'invention.</p>
+
+<p>Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous
+ce qui arrive? C'est que ce n'est plus de Marivaux
+qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui écrit, c'est son
+temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite,
+mais peu puissante, et son observation juste, mais peu
+riche, une, deux, trois figures, et surtout une, qui ont
+de la vérité; et il remplit les espaces vides avec ce que
+lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le
+bel air, le goût général, les lieux communs et les manies
+intellectuelles de son époque. Or dans l'époque dont il
+est, il y a surtout deux goûts dominants en littérature
+d'imagination: c'est à savoir la vertu et le dévergondage.</p>
+
+<p>Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue
+déjà du lecteur: il sait que Crébillon fils commence
+de très bonne heure au XVIIIe siècle, avec les <i>Lettres
+Persanes</i> et le <i>Temple de Gnide</i>. Ce qu'on oublie quelquefois,
+c'est que la «vertu», la vertu à la mode de
+Jean-Jacques, «l'âme vertueuse et sensible» n'est point
+née sous les auspices de Diderot et de Rousseau. Elle
+vient au jour, elle aussi, presque au commencement
+du siècle. On la trouve dans ces mêmes <i>Lettres Persanes</i>
+à l'épisode des <i>Troglodytes</i>; on la trouve dans tout le
+théâtre sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas
+de vue que le théâtre de La Chaussée est exactement
+contemporain des deux romans de Marivaux.</p>
+
+<p>Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé
+ni le libertinage, ni la sensibilité, et que l'un et l'autre
+sont venus à peu près ensemble, dès que l'influence
+du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme frère et soeur,
+qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et se
+soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent.
+Dès que la gravité chrétienne a cessé de remplir, ou de
+soutenir, ou, au moins, de réprimer les esprits, le libertinage
+s'y est insinué; et dès que le libertinage s'y est
+introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité,
+y a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement.
+On est licencieux, on est lubrique; mais
+on a bon coeur, on est pitoyable, le spectacle du
+malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous
+ce couvert, on continue d'être libertin en toute décence.
+Et le lecteur peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de
+vertu enveloppe un peu de cynisme; et l'auteur se sauve
+de ses écarts par la beauté morale de ses conclusions; et
+tout le monde trouve son compte; et vertu et dévergondage
+s'en vont de concert tout le long du siècle,
+jusqu'à Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme
+à l'autre, et qui ont à l'un et à l'autre, unis et enlacés
+jusqu'à se confondre, fait de si grandes fortunes, qu'ils
+passent pour les avoir inventés.</p>
+
+<p>Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas
+de moi; elle est de Marivaux. C'est lui qui établit cette
+règle de l'union nécessaire de la licence et de l'honnêteté.
+Il gronde Crébillon fils: Vous êtes trop cru, lui
+dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais
+tempérées par des tendances vertueuses; «nous
+sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire,
+corrompus; mais il ne faut pas nous traiter d'emblée
+sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la
+poussez point à bout. Le lecteur aime les licences, mais
+non point les licences extrêmes, excessives... Le lecteur
+est homme; mais c'est un bomme en repos, qui a du
+goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais
+honnêtement, avec des façons, avec de la décence.»&mdash;
+Que disais-je?</p>
+
+<p>Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs
+de l'esprit public au XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la
+vérité, dans Marivaux. Là où Marivaux est supérieur,
+ils sont absents; mais c'est avec quoi il a comblé les
+vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il
+n'y intervient pas directement, et qu'il la laisse aller
+d'elle-même.</p>
+
+<p>Sensibilité conventionnelle, toute la partie de <i>Marianne</i>
+(le second tiers) où la jeune fille est menée dans
+le monde, conduite chez le ministre, etc. Il y a là une
+scène dans le cabinet ministériel, avec larmes, génuflexions,
+genoux embrassés, et ministre la main sur
+son coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il
+n'y manque qu'un huissier au second plan ouvrant les
+bras à demi étendus dans un geste qui veut dire:
+«Spectacle divin pour une âme sensible!»</p>
+
+<p>Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames
+qui veulent du bien à M. Jacob; détails scabreux, peintures
+lascives qui se répètent à satiété; une certaine
+gorge de madame de Fécourt qui reparaît régulièrement,
+toutes les dix pages... Et tout cela aussi très
+conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:
+mademoiselle Habert à part, je confesse que
+je confonds toutes les autres, et que j'attribue peut-être
+à madame de Fécourt la gorge de madame de Ferval
+ou de madame de Vambures.&mdash;Il y a même un peu
+de libertinage dans <i>Marianne</i>, et le, pied, déchaussé
+par accident, de Marianne est bien le pendant du
+pied, volontairement sans pantoufle, de madame de
+Ferval.</p>
+
+<p>En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de
+tout le monde qui est autour du lui; cela n'a pas d'originalité
+parce que ce n'est pas conception de l'auteur,
+substance de son esprit, mais matière commune dont
+il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume.
+Il a un bien joli mot quelque part: «... moins
+à la honte de mon coeur qu'à la honte du coeur
+humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un
+peu celui de tout le monde...»&mdash;Et chacun aussi a
+d'abord son esprit, et puis un peu celui des autres,
+qu'on ajoute au sien pour étendre un peu son domaine;
+mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas
+sa marque et les traces d'une possession véritable.</p>
+
+<p>Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une
+autre espèce, d'interminables réflexions. «Je suis naturellement
+babillard», dit-il en une préface. Il l'est
+doublement, étant de complexion un peu féminine, et
+faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout
+par le menu, et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence.
+Il peint deux dévotes engloutissant des plats
+énormes avec des mines dégoûtées qui doivent donner
+le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes,
+qu'elles n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait
+de dire cela. Il le dit, déjà longuement, et ensuite:</p>
+
+<p>«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs
+de dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché
+la sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres mangeuses.
+Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent
+gourmandes (<i>sans doute, passons</i>); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable
+et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre,
+elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie...»</p>
+
+<p>Ah! c'est fini!&mdash;Non!</p>
+
+<p>«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour
+les viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de
+ne pas l'être; c'était (<i>allez! allez!</i>) à la faveur de cette singerie
+que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»</p>
+
+<p>Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que
+son lecteur est très inintelligent et n'a jamais compris.
+Marianne ne veut pas avouer au jeune Valville qu'elle
+est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique
+blessée. Elle évite de prononcer le nom de la lingère.
+Puis, à un moment donné, perdant la tête: «Il faudra
+donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! elle
+s'est trahie! «&mdash;Ah! cette marchande de linge...., répond
+Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez
+vous dire où vous êtes.» Quelle bonne fortune! Valville
+n'a pas compris!&mdash;Le revirement est joli, il est
+très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire.
+Mais Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:</p>
+
+<p>«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens
+de nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que
+Valville est à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il
+faut recommencer; que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai
+rien appris; et qu'au lieu de comprendre (<i>le voilà parti!</i>) que je
+n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulement
+que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parents où
+je suis; <i>c'est-à-dire qu'il</i> la prend pour ma commissionnaire:
+c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.»</p>
+
+<p>Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse,
+s'en excuse, s'en amuse, et recommence. C'est la marque
+de la manie psychologique. Vauvenargues a de ce
+travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas l'ombre.
+On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue,
+avec les défauts et les qualités aussi que comporte
+ce genre. Il est fait de l'élude très minutieuse de
+quelques sentiments, avec beaucoup de réflexions et
+de considérations; et cela fait un fond un peu dénué,
+et, pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne
+sont pas de lui, mais de ses voisins: un peu de ce
+réalisme des vulgarités qui avait commencé à poindre
+avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en
+France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un
+certain goût de s'encanailler; un peu de sensibilité et
+de vertu larmoyante; un peu de polissonnerie.</p>
+
+<p>Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils
+ont des disparates extraordinaires, et sont, selon les
+pages, excellents ou assommants. C'est qu'ils ont été
+écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La
+Fayette, qui est exquis, encore qu'un peu long, l'autre
+par un homme du XVIIIe siècle qui connaissait le goût
+du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des pages
+de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre.
+Et il n'y a personne qui ressemble moins au premier
+que le second, d'où suit dans l'ouvrage commun quelque
+incohérence.</p>
+
+<p>Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu
+près tout seul, et sans collaborateur trop apparent?
+Oui, et c'est là que nous allons le considérer pour
+achever de le bien connaître.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>MARIVAUX DRAMATISTE</h4>
+
+<p>Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était
+l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout
+leur jour,&mdash;où ce qui lui manquait n'est point nécessaire,
+&mdash;où, enfin, il se pouvait qu'il fût contraint de
+renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont
+plus graves qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le
+théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont
+point les grands moralistes qui réussissent à la scène,
+ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des
+tableaux très riches et abondants des moeurs humaines
+que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très
+nette, très diligente et bien conduite, d'une ou deux
+passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est
+l'évolution, bien suivie en ces phases successives,
+d'un ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et
+opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut
+qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien
+saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements
+sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de
+personnages trop complexes, sous peine de n'être plus
+clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous
+les accessoires de son caractère, il est réduit à ses passions
+dominantes; et puis, en revanche, ces passions
+sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout
+leur développement.</p>
+
+<p>Essayez de mettre <i>Gil Blas</i> au théâtre. Vous vous
+apercevrez d'abord que tant de personnages si variés,
+tous si précieux pourtant, deviennent inutiles et
+gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement
+et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil
+Blas prend une importance énorme; et que dès lors, en
+revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface
+pour les proportions que vous êtes contraint de
+lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau
+de moeurs qu'il faut laisser tomber, et un caractère
+qu'il faut creuser davantage.</p>
+
+<p>Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre
+précisément parce qu'il savait creuser un caractère,
+et parce que le grand tableau de moeurs, qu'il n'eût
+pas su remplir, ne lui était pas demandé là.</p>
+
+<p>Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice.
+Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le
+théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce
+que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le
+théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique
+réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes
+passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et
+regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante
+ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas
+tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.</p>
+
+<p>Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie
+fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur
+place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue,
+mais où l'art de provoquer des mouvements honteux
+est absolument proscrit; où les sentiments délicats
+sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante
+n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux
+avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale,
+il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée;
+mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource
+d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il
+pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne
+l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.&mdash;
+Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur
+de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine,
+minutieux commentaires, analyses confuses à force
+d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient
+le perdre absolument au théâtre,&mdash;à moins que
+le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout.
+Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais
+précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient,
+là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force
+d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans
+une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien
+on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne
+point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à peu
+près; car les défauts intimes ne s'abolissent point,
+mais il arrive qu'ils se contiennent.</p>
+
+<p>Rien ne montre mieux que cet exemple combien
+le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs
+salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a
+ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,
+de dons aimables et un peu suspects, de
+grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être
+court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de
+simples nonchalances;&mdash;comme il faut être vif, ses
+analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants,
+et les coups de sonde ont remplacé les longues
+galeries souterraines;&mdash;comme il faut être clair, son
+galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux;
+et de tout cela s'est formé le <i>marivaudage</i>, dont
+on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la
+plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui
+s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.</p>
+
+<p>Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme,
+où ses dons avaient leur emploi, ses lacunes leur
+excuse, ses mauvais penchants leur correctif; et où il
+pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a
+de commun ne pouvant guère y trouver place.</p>
+
+<p>Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare
+et précieuse. La première impression en est ravissante.
+Il est joli d'abord de tout ce qui n'y est point. On sent,
+au premier regard, un homme qui n'a point de métier
+(plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un
+métier à lui). On ouvre le volume, on parcourt, et
+c'est une surprise aimable. Quoi! point d'intrigue;
+point de quiproquo; point d'obstacle extérieur au
+bonheur des amants, point de circonstance accidentelle
+qui les sépare, corrigée par une circonstance accidentelle
+qui les réunit;&mdash;et point de tuteur barbare, de
+père terrible, d'oncle sauvage et stupide;&mdash;et pas
+davantage de <i>peinture de la société</i> (oh! non!); point de
+traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets
+flibustiers, de parvenus, de femmes galantes, de dévotes,
+de directeurs;&mdash;et point non plus de <i>comédies de
+caractère</i>: point de pièce qui s'intitule le distrait, l'inconstant,
+le maniaque, le disputeur, le décisionnaire,
+le grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le
+morne, l'acariâtre, le tranquille, l'amateur de prunes,
+et qui nous offre le divertissement de dix lignes de La
+Bruyère en cinq actes!&mdash;Quel singulier théâtre! Voilà
+qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose
+que cela, et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.</p>
+
+<p>On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un
+genre nouveau, une sorte de <i>comédie romanesque</i>, des
+ouvrages dramatiques qui sont des «nouvelles», ou
+bien plutôt, de petits romans traités dans la manière
+dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques
+qu'il se puisse. Cette comédie n'emprunte
+presque rien&mdash;ayons le courage de dire rien du tout&mdash;
+à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse
+ni un miroir; elle est faite d'une douce et légère aventure
+de coeurs entre gens qu'on n'a jamais rencontrés
+dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des
+renseignements sur les hommes du temps, ont le double
+malheur de n'y trouver rien, et de nous amener,
+par leurs analyses les plus laborieuses, à cette conclusion,
+très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont
+d'un pays qui n'est nullement géographique. Les suivantes
+sont des dames très bien élevées, et qui ne sont
+pas seulement spirituelles, qui sont ingénieuses. Et
+faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables
+ manques de réflexion ou de tenue qui en font
+de charmantes grisettes. Il n'y a pas une grande distance,
+non seulement d'allures, mais même de race,
+entre maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent
+ces rôles chacun selon son «emploi» et rétablissent la
+différence; mais examinez, et vous verrez qu'elle est
+factice.&mdash;Et, pareillement, les mères (le plus souvent)
+sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères
+dressent des pièges joyeux où se prendront leurs enfants,
+d'une humeur aussi gaie et alerte que de jeunes
+valets.&mdash;Et tout cela est léger, capricieux, aérien, fait
+de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin,
+loin des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on
+n'a jamais posé le pied, et que pourtant nous connaissons
+tous pour savoir qu'on y a les moeurs les plus
+douces, les caractères les plus aimables, des imperfections
+qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y
+habiter.</p>
+
+<p>&mdash;Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque,
+et diffère de toutes les autres en ce qu'elle est
+plus conventionnelle qu'aucune d'elles.&mdash;Il faut voir.
+Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des âmes,
+cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine
+réalité, qui consiste à ressembler aux nôtres tout
+en étant beaucoup plus belles; elles peuvent avoir une
+certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à sentir, à
+se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement
+dans la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la
+joie, à hésiter dans l'incertitude, à se mouvoir enfin
+librement dans l'atmosphère légère et pure qu'elles
+habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour
+mieux parler l'historien de moeurs, n'a guère que
+faire ici, il me semble que le psychologue peut s'y
+trouver bien.&mdash;Marivaux n'a pas compris autrement
+la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement
+en dehors de quelque temps et de quelque lieu
+que ce fût, mais qui étaient bien des âmes humaines,
+et qu'il regardait de très près. Il n'est fantaisiste que
+de première apparence, et parce qu'il supprime à peu
+près le support matériel et l'habitacle ordinaire des
+esprits humains; mais avec les ressorts mêmes de ces
+esprits, il ne badine point; il n'invente pas, il est très
+informé et très diligent, et il arrive ainsi que ce théâtre,
+qui contient si peu de <i>réalité</i>, contient plus de
+<i>vérité</i> que beaucoup d'autres.&mdash;Il est très libre, très
+dégagé, très affranchi de toute imitation des choses de
+la rue ou de la maison; il paraît très imaginaire, et
+tout à coup on s'aperçoit qu'il est très profond. Figurez-vous
+qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas
+des Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien
+d'homérique.» Il eût répondu sans doute: «Ce ne sont
+guère des Français davantage. Ce sont des hommes.
+J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains
+en eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du
+souci de la couleur des temps et des lieux. S'il me conduit
+à tracer des développements de passion qui ne
+soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans
+un autre ordre, Marivaux procède de même. La couleur
+locale de la comédie, c'est le réalisme. Il n'en a souci,
+et d'autant plus peut-être, étant connaisseur en choses
+de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité pure.
+Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient
+en l'esprit, et d'où il part pour en faire une? Allons
+chercher une comédie qu'il n'a point faite, et dont il
+n'a jeté sur le papier que la matière:</p>
+
+<p>«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie
+était de philosopher sur les passions quand je lui parlais de la
+mienne. Cela m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse
+de savoir si bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup
+et de faire le surpris de sa pénétration. Elle m'en croyait
+enchanté. Savez-vous ce qui arriva? C'est que pendant qu'elle
+définissait les passions, je lui en donnai en tapinois une pour moi,
+que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, et qui m'ennuya
+à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut fâchée
+de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne
+pour cela en me retirant. Elle ne parlait des passions que par
+théorie. Il n'y avait que son esprit qui les connût, et je les lui
+avais mises dans le coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus
+à les sentir qu'à les examiner.»</p>
+
+<p>Ceci est une page de l'<i>Indigent philosophe</i>, et ç'aurait
+pu devenir une comédie de Marivaux. C'est une analyse
+d'une façon d'aimer. La Rochefoucauld a dit qu'il y a
+bien des gens qui n'auraient jamais connu l'amour s'ils
+n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le
+sujet de cette comédie que Marivaux n'a pas écrite.</p>
+
+<p>La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute
+sur l'amour avec une profondeur extraordinaire,
+en femme qui affecte d'être sûre de ne point le ressentir,
+quand on cause en théoricien, avec une froide raison,
+de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer...
+En effet, il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais
+comme vous en parlez bien! quelle intelligence, quelle
+finesse, que d'esprit! C'est plaisir de s'entretenir
+avec une femme supérieure.»</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, je sais trop la vanité de
+l'amour pour trouver un homme aimable; mais je sais
+connaître le mérite. Le marquis est fort bien. Voilà un
+homme qui m'apprécie.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, le marquis vient moins souvent.
+Cela est fâcheux. Il a dit la conversation. Il sait les
+choses. Dans cette campagne, on ne sait avec qui causer.
+Il me manque...</p>
+
+<p>Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus.
+L'entretien d'une pauvre femme est sans doute languissant...</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Non, l'entretien d'une femme supérieure
+est intimidant. Les femmes qui sentent encouragent,
+et les femmes qui savent effrayent.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Qui vous dit que savoir empêche de
+sentir?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Il y est au moins un retardement,
+ou une distraction.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Ou un acheminement peut-être.</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Ce n'est vrai que de celles qui ne
+savent qu'à moitié. Mais il n'est point de secret pour
+vous; et connaître le fond de la passion, c'est s'en
+garantir. Ah! c'est dommage!</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Pour qui?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Pour... mettons pour le chevalier qui
+vous aime, et qui ne vous le dira jamais. Il sait trop
+bien qu'on n'aime point les philosophes; on les admire.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;L'admiration n'est-elle point une
+forme déguisée de l'amour?</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Pas plus que parler amour n'est une
+façon de le ressentir. À ce compte, vous m'aimeriez
+infiniment. Vous voyez bien!</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Je vois que vous voulez me faire dire
+que je vous aime!</p>
+
+<p>LE MARQUIS.&mdash;Vous pourriez le dire; car vous
+aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude
+sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.</p>
+
+<p>LA COMTESSE.&mdash;Lisette, ce marquis est un sot. Quand
+je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais,
+et peut-être de le croire! Il est très borné, avec
+toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre
+chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est
+timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis,
+il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant...»</p>
+
+<p>Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment,
+en saisir les éléments, démêler les parties dont il
+se compose, et de ces légers mouvements du coeur,
+de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de
+leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties
+couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux
+yeux des personnages, et surtout aux leurs.</p>
+
+<p>Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il
+soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse.
+À vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire,
+ne se connaissent bien qu'en amour. Il ressemble
+aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est
+tout simplement d'avoir introduit l'amour dans la
+comédie française; et cette petite découverte était une
+très grande nouveauté,</p>
+
+<p>Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux
+il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique;
+seulement il n'y avait pas eu de peintures de
+l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les
+comédies; il n'en était jamais le fond et la matière.
+L'auteur comique nous présentait une Angélique qui
+était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le
+soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose
+acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des
+débats; et ce qui s'opposait à cette passion, et comment
+elle finissait par triompher des obstacles, là était la
+matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un
+fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible
+à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est
+pas. On nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront
+toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en
+occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte
+sur autre chose.»&mdash;C'est pour cela que vous voyez
+tant de titres de comédies qui annoncent des analyses
+de caractère: <i>Avare, Imposteur, Glorieux, Grondeur</i>; et
+que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule
+l'<i>Amoureux</i>; car l'<i>Homme à bonnes fortunes</i>, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près,
+on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amour est
+même à peine un <i>ressort</i>; il est une manière de signalement:
+il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme
+il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui
+ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur
+nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et
+Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je
+vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai
+qu'au dénouement; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y
+a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez l'importance
+qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques,
+et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement
+les choses. A peine pourrez-vous citer comme
+sortant de cette règle le <i>Dépit amoureux</i>, qui n'est
+qu'une comédie d'intrigue, et le <i>Misanthrope</i>, qui est
+en partie une étude sur une manière comique d'aimer,
+et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant
+sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru
+moins du domaine de la comédie que du roman.</p>
+
+<p>Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple,
+qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu
+qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers,
+qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements,
+et ses marches et contre-marches, son <i>mouvement</i> par
+conséquent; et, par suite, qu'il pouvait <i>contenir sa
+comédie en lui-même</i>, sans avoir besoin, pour entrer
+dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs
+à lui.</p>
+
+<p>Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout
+parce qu'il avait une admirable psychologie féminine,
+j'entends une psychologie de la femme comme
+il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est
+quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point.
+Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité
+que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux
+sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en
+tiennent à leurs paroles. À ce compte, on peut, en
+effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une
+injustice véritable. Comment un être qui est tout de
+sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne
+peut que mentir. Précisément parce qu'il a conscience
+que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de
+réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye
+peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce n'est que
+la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.&mdash;Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter:
+la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous
+ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes,
+et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous
+l'apprend toujours «par une impatience, par une froideur,
+par une imprudence, par une distraction, en
+baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa
+place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme,
+de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni
+tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout
+cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la
+quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu!
+nos tendresses les plus babillardes approchent-elles
+de l'amour qui perce à travers son silence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>Surprises de l'amour</i>, I, 2.</blockquote>
+
+<p>Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des
+sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles
+inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans
+la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit,
+et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait
+fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine
+à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des
+passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences funestes,
+et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine
+qui n'écrit que le second acte d'<i>Andromaque</i>.</p>
+
+<p>On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour»,
+que l'amour en ses commencements incertains
+et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et
+non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour
+déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui
+il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout
+seul. Car de deux choses l'une: ou il est malheureux, et
+c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et il n'y
+a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire,
+peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant
+que le spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe
+d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend
+aux pièges des précautions dont il se défend; par tout
+ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,
+de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui
+finit par être confondu, de mille autres choses, et là
+est le drame gai et divertissant de l'amour.&mdash;Dans
+une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent
+clairement qu'ils aiment, <i>qui est celui du
+dénouement</i>, et, au contraire des autres, c'est par la
+déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir.
+&mdash;Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies
+de Marivaux.&mdash;On conçoit combien cette manière
+d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile.
+Il doit suivre avec sûreté le travail insaisissable
+d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et
+le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux
+personnages. Il doit étudier des passions si indécises
+encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre
+compte ne s'en doutent point, et que le spectateur
+qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public
+dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs;
+et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître
+une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a
+de la gageure dans cette conception de l'art et le désir
+malicieux, la prétention piquante de vouloir être
+compris sans presque rien dire. Marivaux a de la
+femme jusqu'à la coquetterie.</p>
+
+<p>Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est
+que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en
+pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de
+la nature intime de l'amour, il l'a pleinement. Personne,
+depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour
+seulement, n'a su démêler si finement ce qui
+entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion.
+De quoi l'amour est fait, dans telle circonstance
+ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même,
+c'est ce qu'il voit et montre ensuite.&mdash;Ici, il est fait de
+dépit amoureux (<i>Surprises</i>): que deux personnes qui
+ont juré de ne plus aimer se rencontrent et se confient
+leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles
+en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour:
+«Comme celui-ci sait me comprendre!»&mdash;Là il est fait
+d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce
+qu'on vous défend (<i>Double inconstance</i>).&mdash;Ailleurs
+il est fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me
+soupçonne d'aimer! J'ai bonne opinion de cet homme!
+Quelle insolence! écartons cette idée...» Il ne faut pas
+l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en
+préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (<i>Jeu de l'amour et
+du hasard</i>).&mdash;Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être
+aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction
+aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de
+votre amour en est indigne, et qu'à force de se dire:
+«C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser:
+«Serait-ce si fou?» (<i>Fausses confidences</i>.)&mdash;Tout cela
+avec une science des nuances, une connaissance de
+nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend
+et nous inquiète un peu.&mdash;La <i>Double inconstance</i>
+est un ouvrage un peu languissant; mais c'est plaisir
+comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance,
+celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable
+et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans
+oublier ses premières amours. On sent que le présent
+n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un
+peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux,
+la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne,
+comme il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif
+au moins, sinon de fait, qui est dans l'homme, est
+indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse.&mdash;Silvia,
+au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est
+ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue
+même par un regret; elle ne se sent plus attachée
+que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.</p>
+
+<p>Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et,
+qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses
+de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai
+que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels
+éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point
+fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?&mdash;Il y a du
+vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à
+dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie.
+L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame.
+L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié
+par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut
+aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est
+essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il
+est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui
+seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est
+piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable
+comme les armées qui marchent en bataille, ainsi
+qu'il est dit aux Livres saints.&mdash;Lui seul, par le conflit
+et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont
+il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et
+est plaisant pour cette raison même, forme un petit
+drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit
+drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement,
+«après beaucoup de mystère», comme
+dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.</p>
+
+<p>Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment
+profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on
+risque tout simplement de passer à côté; il est vrai
+aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait
+une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui
+plaisait.&mdash;Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez,
+je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de
+la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans
+doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je
+n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour
+voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour
+soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins
+est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche
+d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il
+n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable.
+L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un
+qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence.
+Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut
+encore s'accommoder.»&mdash;Eh! oui! et c'est de ce
+train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce
+petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce
+qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation
+parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.</p>
+
+<p>Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld
+a dit que «s'il existe un amour pur et exempt
+du mélange des autres passions, c'est celui qui est
+caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.»
+Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément,
+que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui
+qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres
+passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même,
+dont il a besoin pour se connaître et en quelque
+sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de
+l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au
+fond du coeur.&mdash;C'est pour cela que cette comédie
+de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante
+parce que c'est un malin plaisir, un des
+plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments
+des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir
+mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante
+parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est
+bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour
+bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+à se connaître ou à se faire entendre, que
+quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait
+l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit,
+amour-propre, capables de le faire éclater, commencent
+à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont
+faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter
+un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir
+que tu aimes!»</p>
+
+<p>Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour,
+parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté.
+C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses
+personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien
+de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre,
+parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie.
+Marivaux se sauve du danger parce que ses
+bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin.
+«Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera
+malheureux s'il ne l'épouse pas.&mdash;A la vérité, il sera
+d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un
+brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse,
+il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»&mdash;Voilà
+leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond
+du coeur.</p>
+
+<p>Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie
+de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa
+finesse, c'est dans le <i>Legs</i>. Le <i>Legs</i> est une étude
+d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé.
+Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très
+souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et
+durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est
+un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien
+démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel
+degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme,
+à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,&mdash;Ensuite
+c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,
+et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais
+il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la
+bonté pour s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est
+quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement
+original, et de très profond sous les apparences
+d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse
+de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie
+des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce
+sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous
+les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;
+Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là
+où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»</p>
+
+<p>La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques
+est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a
+chez lui aucun art de «composition», j'entends de
+composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier».
+Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite
+à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas
+composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer
+en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée
+et logique aboutissant à une conclusion contenue dans
+les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant
+d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance
+extérieure qui les suscite ou les pousse.&mdash;En pareil
+cas l'art de la composition se confond avec l'art même
+de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre
+marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue
+n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique
+est intime en quelque sorte et vient de l'évolution
+même des mouvements du coeur. L'intrigue est
+la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte
+dans le drame. A qui voit parfaitement la succession
+des sentiments dans les âmes, inventer n'est
+point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout
+naturellement son invention à trouver une <i>situation</i>,
+et, la situation trouvée, laissera ses personnages
+aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune
+à tous les grands psychologues au théâtre de
+réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant
+naturel, à <i>Bérénice</i>; et quand il a trouvé ce
+chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond:
+«Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention
+<i>consiste à créer quelque chose de rien</i>.»</p>
+
+<p>A la vérité, dans un grand drame, une situation et
+l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en
+présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes,
+ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il
+ne soit pas nécessaire que quelques circonstances
+habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et
+les fassent comme tourner pour présenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours
+pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru
+mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours
+d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,
+que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à
+disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme
+Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin
+d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement
+dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue
+où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les
+oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue
+lui serait indispensable.</p>
+
+<p>C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre
+sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci.
+Du drame ils ont l'essence, qui est la vie
+morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée
+du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété,
+parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des
+incidents chose vile en soi, simples machines, mais
+machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant
+accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son
+tour, fait son chemin, marque son trait, et complète
+la peinture du caractère.</p>
+
+<p>De là le seul défaut sérieux des petits drames de
+Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont
+un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons
+un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le
+théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu
+qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu
+naturel, l'inattendu dont on se dit après coup
+qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là,
+c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves
+de renseignements psychologiques et être habile à
+les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.</p>
+
+<p>Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative,
+et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe
+aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence
+de fond se marque dans le raffinement même de
+ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements
+de passion si impalpables, des lueurs
+d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement
+indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour
+être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne
+volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec
+complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule
+de l'inconscient à la lumière de la conscience. On
+est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils
+aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous
+pas un peu depuis quelque temps?»</p>
+
+<p>Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi
+n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre
+plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le
+nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et
+n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que
+de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et
+le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que
+nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment,
+nous le sentons, nous, à ne pas même le penser,
+et à ne pas trop le sentir.»</p>
+
+<p>Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et
+légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles
+qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de
+musique très délicat, très susceptible et infiniment
+compliqué.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La
+Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du
+reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri
+Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.&mdash;Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties
+de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs.
+Il est psychologue en un temps où la psychologie est
+infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un
+temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le
+monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son
+Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de
+l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu
+inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à
+l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.&mdash;Il
+est un de ces hommes du XVIIe siècle que le
+XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre.
+Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement
+pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit
+tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été
+plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être.
+Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités
+de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point
+trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis
+l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé
+jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine
+ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.&mdash;Tel qu'il
+est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce
+qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point
+avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est
+le plus original de nos auteurs comiques depuis
+Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il
+fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait
+passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé,
+un peu coqueté, et dit deux ou trois choses
+exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se
+trouvent être des choses profondes.&mdash;La conversation
+des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela
+que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir,
+de cette coquette, de cette caillette, de cette petite
+baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines
+choses, sans en avoir l'air.</p>
+
+<br>
+<h3>MONTESQUIEU</h3>
+<br>
+
+
+<p>La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu
+ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires.
+On y voit un côté du grand publiciste, puis
+un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport
+avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de même, comme je ferai certainement,
+peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne.
+C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément
+ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a
+comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion
+plusieurs hommes, qui ne font pas société très
+étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se
+rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné
+la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est
+complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité,
+l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent
+pour être, ou pour paraître, universel.</p>
+
+<p>Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un
+homme du notre, un homme des temps à venir, un
+conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe
+naturaliste, un philosophe rationaliste, autre
+chose encore; et tout cela non point confus et fumeux,
+comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux
+au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes,
+point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou,
+seulement qui nous guide. C'est un monde immense
+et brillant où manque une loi de gravitation.</p>
+
+<p>Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système,
+avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être
+difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions
+dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui
+serait le trahir.&mdash;Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire
+est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement,
+quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non
+point la pensée qui nous semblera envelopper toutes
+ses pensées&mdash;il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y
+en avait une, il l'aurait eue,&mdash;mais les tendances plus
+accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un
+homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles
+qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans
+être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines,
+semble du moins celle où il préférerait vivre si elle
+devenait une réalité.</p>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>MONTESQUIEU JEUNE</h4>
+
+<p>Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son
+temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent,
+très frivole, et qui semble, dans tous les sens
+de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette.
+C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il
+ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui
+étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de
+dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore,
+à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du
+beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude,
+et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
+celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il
+y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance
+qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.&mdash;En attendant,
+ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même,
+se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies
+sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans
+s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités
+scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole,
+et très irrespectueux des autres, comme de lui-même;
+se moquant de l'antiquité autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons,
+l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède;
+mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux
+de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu
+le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et
+un peu impertinent.</p>
+
+<p>Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce
+temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose
+(comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout
+entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait
+un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux.
+Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il
+est homme du monde aimable, et même charmant, «la
+galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde
+émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à
+des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
+cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>».
+Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées
+sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent
+haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte,
+un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation
+à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas
+à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie,
+et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais
+comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Cf. Usbeck dans les <i>Lettres Persanes</i> (Lettre vi). «Dans le
+nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
+par l'amour même.» (L'ensemble des <i>Persanes</i> donne l'idée que
+c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint
+lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)</blockquote>
+
+<p>Il n'est pas chrétien. Les <i>Persanes</i> sont avant tout
+un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle,
+indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire:
+«Il y a un autre magicien plus fort... c'est
+le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un;
+que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le
+vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses
+de cette espèce.» Voilà le ton général des <i>Lettres</i> qui
+touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses.
+Plus tard le ton sera tout différent, mais non
+la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le
+bien tout d'abord, des <i>Persanes</i> aux <i>Lois</i>,
+Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé
+d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant
+au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le
+christianisme, il pourra le considérer comme une force
+sociale, et non plus comme un objet de railleries;
+mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et
+moins encore le sentiment.</p>
+
+<p>Il est de son temps encore par l'inintelligence du
+grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques,
+pêle-mêle, surtout les lyriques<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, ne faisant
+grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions»
+parce que nos poètes dramatiques sont surtout
+des moralistes et des orateurs.&mdash;Les quatre plus grands
+poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et
+Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup
+d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus
+grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les
+créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des
+mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques,
+pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les
+romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui
+du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est
+de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la
+raison sous les agréments». On sent là l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idées.
+Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et
+même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les
+«maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de
+sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en
+vivent et qui les peignent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CXXXVII.</blockquote>
+
+<p>Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de
+ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art.
+Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts
+et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et,
+d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.
+Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A
+quoi bon ces découvertes, demande <i>Rhédi</i>, dont les
+suites salutaires ont toujours leur compensation, et au
+delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles
+versent sur l'humanité?&mdash;<i>Usbeck</i> va-t-il répondre par
+les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité,
+plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons
+toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de
+l'homme?&mdash;Non, mais par les arguments du <i>Mondain</i>
+et par «<i>l'homme à quatre pattes</i>» de Voltaire: Les arts
+engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes.
+La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et
+voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus.
+Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples
+barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur,
+passerait tout comme un autre, et serait même distingué
+par sa gentillesse?»&mdash;Il est possible; mais de
+l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas
+un mot dans les raisonnements d'Usbeck.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CVI.</blockquote>
+
+<p>De son temps, il en est encore par un certain souci
+de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle,
+de <i>philosophie expérimentale</i>. «Le philosophe épuise
+sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le
+philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte.
+Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le
+tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau
+sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des
+idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports à l'Académie de
+Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en
+route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non.
+Il est seulement de sa génération, et c'est un point à
+ne pas oublier que le premier des grands <i>philosophes</i>
+du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun,
+la marque encyclopédique, la curiosité des choses
+de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la
+clef d'un monde nouveau.</p>
+
+<p>Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout
+dans la manière dont il observe les hommes, et dont il
+les peint. Ces <i>Lettres Persanes</i> sont significatives. Voltaire
+a raison, cela est «facile à faire», j'entends
+pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes,
+dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait
+que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante.
+En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux?
+Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très
+sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est,
+mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la
+misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante,
+et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La
+Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les
+<i>Lettres Persanes</i>.</p>
+
+<p>Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure
+cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce,
+un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits
+chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment
+difficile à attraper, du moins à un pareil degré
+d'aisance. Mais comme observations, des observations
+de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages
+si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale,
+une coquette, un pédant, un petit-maître, un
+directeur...&mdash;C'est quelque chose!&mdash;Eh! non! pas
+même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement
+d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste
+fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce
+sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien
+saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire,
+«des choses qui sont de tous les temps et de tous
+les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il
+voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver
+le fond commun, la nature humaine permanente, et
+pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu
+se tient au dehors. Un geste caractéristique ne
+lui échappe point; l'homme lui échappe.</p>
+
+<p>Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été
+pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque
+aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il
+y avait quelque chose de plus intime à surprendre et
+à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique,
+faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais
+ne voyant bien que les choses du moment, <i>actualiste</i>, et
+incapable de soutenir l'observation au jour le jour de
+la science pleine et solide de l'homme éternel. Une
+partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra à cela.</p>
+
+<p>Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années
+de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants,
+que je ne relève que parce qu'il lui en restera
+toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination
+et de la préciosité dans le style. Nous sommes au
+temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites
+bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment
+Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque
+où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises
+aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est
+l'époque où les salons commencent à faire dire des
+sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans
+son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins
+un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui
+se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du
+désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les
+femmes l'admiration littéraire est une forme vague de
+l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène
+à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le
+tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu,
+elle les poussait à un libertinage précieux, à un
+mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie
+coquette, qui tient du courtisan et aussi de la
+courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des
+coquetteries.</p>
+
+<p>Même avant le <i>Temple de Gnide</i>, Montesquieu donne
+un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle.
+Dans la <i>Pluralité des Mondes</i> il n'y avait qu'une marquise;
+dans les <i>Persanes</i>, il paraît que ce n'est pas trop
+de tout un sérail. Dans les <i>Mondes</i> on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le
+sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres
+entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les <i>Persanes</i>,
+nous aurons des histoires de harem et les mémoires
+d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait
+dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de
+sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être
+écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est
+un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.</p>
+
+<p>Je ne sais quel air de corruption élégante commence
+à se répandre dès les premières années de ce siècle.
+Nous verrons pire, mais non point différent. La marque
+du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
+raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui
+n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique,
+qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait
+qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.</p>
+
+<p>Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des
+hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait
+en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721,
+il faisait surtout les honneurs de celui-là.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ</h4>
+
+
+<p>Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un
+homme extraordinaire pour cette date, un homme qui
+n'était point du tout de son temps, et qui semblait
+appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité.
+«Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de
+la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens...
+cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un
+coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu
+dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger,
+curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y
+a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide
+et de grave. Du mépris que les hommes de son temps
+affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et
+civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la
+mode.</p>
+
+<p>Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu
+dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que
+l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique.
+A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante»,
+ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur,
+c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui,
+homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon,
+marque singulière d'une forte originalité, qui le
+sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire
+romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement
+d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa
+patience et son courage, les grands consuls, les durs
+tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un
+peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant
+les âges, toute pleine d'une force inébranlable
+et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens
+et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur
+une grande force, l'empire romain établi sur la vertu
+romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable,
+cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain,
+à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.</p>
+
+<p>Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point
+fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et
+vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité
+faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live,
+et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et
+des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des
+lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère,
+de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse,
+d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image
+répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement
+en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière
+de religion. Les Français ont été très sensibles à cet
+ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre
+religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu
+en est très pénétré, en un temps où on l'a
+complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur?
+Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait
+partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos
+<i>sacra</i>. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe
+siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il
+revivait avec une force singulière, avait son contrecoup,
+et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur
+l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une
+superstition domestique, ce qui avait été un culte national
+et devait devenir un fanatisme.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<h4>SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES</h4>
+
+
+<p>Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui
+ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières,
+de coutumes locales, de relations de voyage,
+et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de réflexion aussi;
+car si les <i>Persanes</i> en sont sorties, une partie de l'<i>Esprit
+des Lois</i> y a sa source. Il est original par ce côté encore.
+De son temps on est curieux de sciences, comme aussi
+bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au
+XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout
+pour courir à la recherche de manuscrits précieux
+et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent
+moins: la France est si grande, son influence est si
+loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle
+on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes
+de ce temps a été de croire que Paris pensait
+pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité
+toute entière en devait sortir.</p>
+
+<p>Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes
+manières qu'on avait de penser et de sentir au delà
+des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec
+soin, dans les livres. Chardin; <i>Lettres édifiantes et curieuses
+des missions étrangères; Description des Indes occidentales</i>
+de Thomas Gage; <i>Recueil des voyages qui ont
+servi à l'établissement de la Compagnie des Indes</i>, etc.,
+voilà ses excursions de bibliothèque.&mdash;Il a poussé plus
+loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus
+la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous,
+mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors
+de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence
+que la transplantation donne aux esprits vigoureux,
+comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires.
+Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie,
+l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant
+avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.</p>
+
+<p>Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant,
+de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où
+le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la
+réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle
+d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu
+n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit
+ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi,
+et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme,
+Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision,
+haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son
+esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus
+fort. C'est de la <i>Grandeur et décadence</i> que fût sorti
+<i>l'Esprit des Lois</i>; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné
+en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué
+à nous faire un Montesquieu plus instructif, de
+plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant
+et moins maîtrisant.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<h4>IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU</h4>
+
+
+<p>En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en
+Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects
+divers des choses, la force systématique s'affaiblissait
+d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs
+hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes.
+Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le
+savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux,
+ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais
+que de personnages encore il peut prendre, et que de
+chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de
+très bonne heure. Je vois dans les <i>Lettres Persanes</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>
+telle théorie sur les peuples protestants et les peuples
+catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de
+simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités
+palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants
+ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en
+friches, rendement des impôts. Le sociologue positif
+apparaît.&mdash;Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI).
+Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de
+son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
+une première fois se présente à sa pensée: «Il semble
+que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe,
+et la servitude pour celui des peuples d'Asie.
+Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce,
+et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»&mdash;
+Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant
+et expliquant les développements des nations,
+les grands mouvements des peuples, les accroissements
+et les décadences, les conquêtes, les soumissions,
+par d'énormes et éternelles causes naturelles
+pesant sur les hommes et les poussant sur la surface
+de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+marée; et cela, dans un autre genre, et comme en
+contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle,
+que ce «<i>Discours</i>» immortel où nous voyions naguère
+empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
+main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent
+pas, vers une fin mystérieuse.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre CXVII.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur
+fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité,
+l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles,
+individuelles, supposant et prouvant la liberté
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances
+parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en
+soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent
+et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui
+s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un
+philosophe qui croit que la raison humaine est la
+reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans
+l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque.
+&mdash;N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même
+ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient
+tout à l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant
+comme des systèmes d'idées. Des principes
+deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine
+des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance
+et étendit au loin le gouvernement républicain<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.»
+Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est
+une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est,
+malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle
+et ne dépend point des conventions humaines.»
+Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se
+défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si
+elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il
+faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu.
+«S'il y a un Dieu, il faut <i>nécessairement</i> qu'il soit
+juste... il <i>n'est pas possible</i> que Dieu fasse jamais rien
+d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il
+tant <i>nécessairement</i> qu'il la suive...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, CXXXI.</blockquote>
+
+<p>Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme
+rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et
+qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du
+joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de
+celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas,
+l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire
+nos efforts pour ressembler à un être hypothétique
+supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement
+juste»<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensée
+humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la
+charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet
+du monde, comme une force indépendante des
+fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant
+hommes et dieux, reine et guide de l'univers?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote>
+
+<p>Cela dans les <i>Lettres Persanes</i>, dans ce livre frivole
+dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que
+la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure
+que le livre avance, le ton s'élève, les questions
+graves sont touchées, l'<i>Esprit des lois</i> s'annonce. Origine
+des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment
+elle dégénère soit en république, soit en despotisme
+(lettre CII); périls des gouvernements sans
+pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre
+CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait
+rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur
+mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des
+hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui écrira l'<i>Esprit des Lois.</i> Il ne serait
+même pas impossible que tous y missent la main.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»</h4>
+
+<p>Et, en effet, il en a été ainsi. L'<i>Esprit des Lois</i> nous
+montrera, agrandies, toutes les faces différentes de
+l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un
+livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre
+pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de
+travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout
+entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités,
+ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses
+gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.&mdash;
+Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit,
+juriste, mondain, politicien, voyageur et savant,
+qui réunit des notes et écrit des articles pour la <i>Revue
+des Deux-Mondes</i>, les <i>Annales de Jurisprudence</i>, le <i>Tour
+du Monde</i> et la <i>Romania</i>; qui s'occupe de politique
+spéculative, de science religieuse, de science juridique,
+de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou
+six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont
+pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu
+a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il
+a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.</p>
+
+<p>Ce livre s'appelle l'<i>Esprit des Lois</i>; il devrait s'appeler
+tout simplement <i>Montesquieu</i>. Il est comme une vie,
+il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale;
+il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais
+seulement une tendance constante; et tendance constante
+et direction générale suffisent comme ligne centrale
+d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je
+que, comme une vie humaine, à la prendre à partir
+de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses,
+les mots hautains qui sentent la force<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, les
+généralisations ambitieuses; plus tard, les études de
+détail, les investigations minutieuses: plus tard encore
+certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté
+dans beaucoup de science, de dessein général perdu,
+oublié, ou moins passionnément poursuivi?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> «Tout cède à mes principes.»&mdash;«J'ai posé les principes
+et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»</blockquote>
+
+<p>Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu
+que nous connaissons. D'abord, et disons-le
+vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence,
+l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands
+sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais
+reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'<i>Esprit
+des Lois</i> dans les <i>Lettres Persanes</i>, il y a encore des
+<i>Lettres Persanes</i> dans l'<i>Esprit des Lois</i>. Tel chapitre se
+termine par une pointe galante, telle considération
+sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique
+aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs
+d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».&mdash;
+L'homme du bel air n'a pas disparu.</p>
+
+<p>Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant
+moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur
+d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent
+on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité
+encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter
+une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de
+polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de
+rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment
+accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands
+sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La
+Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce
+qui était la plus longue.</p>
+
+<p>Et voici venir le <i>Romain</i>, l'adorateur de l'antiquité
+latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain,
+dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et
+de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes
+vertus civiques, législation forte, amour de la patrie,
+respect de la loi, un grand courage et un grand dessein;
+lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition,
+substitution de la Monarchie à la République:
+pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine,
+et voilà l'essence de toute république. La République
+est: <i>soyez vertueux</i>. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne,
+à restreindre le sens de ce mot de <i>vertu</i>. Qu'on
+ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «<i>politique</i>»,
+c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de
+la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre,
+en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens;
+et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque
+instant dans sa signification la plus étendue; et quand
+même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé
+jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre
+chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose
+toute.</p>
+
+<p>Montesquieu apporte donc comme un élément, au
+moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu,
+un peu <i>livresque</i>, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence
+dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce
+avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le,
+aussi avec les <i>Moeurs des Germains</i>, qu'il prend
+un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son
+fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales
+de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là.
+Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup
+d'autres en son siècle, une grande influence.</p>
+
+<p>Et si l'érudit ancien a sa part dans l'<i>Esprit des Lois</i>,
+l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend
+l'idée de l'essence de la République dans ses livres
+latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans
+le spectacle qu'il a sous les yeux. L'<i>honneur</i> est pour lui
+le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non
+point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce
+serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se
+confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil
+féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par
+une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties;
+mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense
+d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain
+généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué
+dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est
+dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot
+d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie.
+C'est l'impression laissée en son esprit par le
+siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les
+<i>Persanes</i> il voyait surtout en France des sentiments
+légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie,
+des airs, du <i>paraître,</i> de la vanité. La vanité française
+élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet <i>honneur</i>
+dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+tempérée. Il suppose un prince magnanime, une
+noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui
+n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser
+qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons
+de se faire de la monarchie cette idée-là.</p>
+
+<p>Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons
+en présence d'un autre homme, d'un savant qui
+a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie
+pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des
+peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment
+dans les <i>Persanes</i>; il arrive, dans les <i>Lois</i>, à en faire toute
+une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le
+sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur
+complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois;
+car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent
+de la nature des choses». Les climats font ici les fibres
+plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici
+la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel
+homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est
+pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la même dans les pays chauds et les
+pays froids<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Là où le climat fait la femme nubile de
+bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus
+grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une
+conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.
+Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique,
+voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement,
+la législation, la cité, forcés de changer d'une
+latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Livre XVI, ch. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> XVI, 9.</blockquote>
+
+<p>Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère
+commune, les hommes varient comme les végétaux
+d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu
+plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,
+offrent aux yeux des aspects différents dont la raison
+est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou
+qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie
+physiologique appliquée aux races humaines est
+dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement.
+Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme
+un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former,
+s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments,
+idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de
+cette race, se former lentement, éclore en une civilisation
+particulière, décliner, s'effacer, disparaître...</p>
+
+<p>&mdash;Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le
+chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un
+autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce
+système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une
+végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant
+de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser
+sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples;
+il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples
+se développent. Le mot même de législateur, si cette
+théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est
+né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes;
+il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples,
+formulant des maximes de conduite qui sont des
+morales, des principes de statique sociale qui sont
+des constitutions, des axiomes de justice qui sont des
+codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires
+qui résultent de la nature des choses» et
+s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des
+rapports justes entre les idées.&mdash;Et par suite il arrivera,
+conséquence assez piquante, que l'inventeur
+même, en France, de la sociologie fataliste, sera le
+plus déterminé et le plus minutieux des législateurs,
+sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs
+doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose à faire.</p>
+
+<p>&mdash;N'aperçoit-il point la contrariété?&mdash;Si vraiment
+Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point
+il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent
+les eaux les plus différentes; mais quand la variété
+des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne
+s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici
+montre, de ses différents sentiments, quel est enfin
+celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la
+pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative;
+il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le législateur peut et doit les combattre
+(Livre XVI).&mdash;Loin que la loi soit la dernière conséquence
+fatale du climat, elle est faite pour lutter contre
+lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les
+bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.»
+Il faut opposer les «<i>causes morales</i>» aux
+«<i>causes physiques</i>» (XIV, 5), combattre la paresse, par
+exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des
+pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du
+climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions,
+de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières
+de tempérer les constitutions, comme c'était
+aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. Là où la forme du gouvernement comportera
+une certaine rapidité d'exécution, les lois devront
+y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient
+pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient
+résulter de cette même nature.»</p>
+
+<p>Et nous voilà aussi loin que possible du point où
+nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec
+un philosophe expérimental, un naturaliste politique;
+mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge,
+une sorte de mécanicien qui monte et démonte
+les rouages des institutions humaines, non seulement
+explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut
+fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de
+liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue
+ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit
+avoir la puissance de l'établir.</p>
+
+<p>C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très
+divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence
+et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer,
+devient une passion aussi, et si, souvent, il lui
+suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire
+du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu
+y cède avec ravissement. En présence des peuples il
+est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un
+interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à
+force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser,
+corriger, améliorer, guérir, qui croit que les
+lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand
+elles sont si belles, doivent être fécondes;&mdash;et qui
+peut-être ne se trompe pas.</p>
+
+<p>Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je
+crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les
+autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par
+son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement
+pénétrante, entre partout et ne s'enferme
+nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille,
+aurait bien de la peine à être systématique.&mdash;Car
+un système est, selon les cas, une idée, une passion
+ou une table des matières.&mdash;C'est une idée chez
+ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et
+qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent
+toutes les observations de détail qu'ils font sur les
+routes.&mdash;C'est une passion chez ceux qui, incapables
+de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant
+de leur tempérament font une idée, optimisme,
+pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou
+la réflexion leur présente.&mdash;C'est un simple <i>memento</i>,
+une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires
+qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un
+casier commode à ranger leurs pensées et découvertes
+dans un bon ordre et à les retrouver aisément.</p>
+
+<p>Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament
+ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système
+qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui
+plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales
+des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer
+successivement à plusieurs points de vue très divers.
+Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui,
+chaque livre de l'<i>Esprit des lois</i> suggérant tout un
+système historique ou politique qui ferait la fortune
+intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de
+croire que c'est supériorité.</p>
+
+<p>De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait
+sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le
+critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle
+à entrer successivement dans les idées et les états
+d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa
+marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet
+que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est
+dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas
+degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre
+des idées et des systèmes différents et contraires
+qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément
+au sommet de l'intelligence humaine. Un génie
+si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant
+dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu;
+un livre de critique divinatrice, voilà l'<i>Esprit des lois</i>.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la
+portée. Cet homme se place au centre de l'histoire,
+puis, successivement, envisage toutes les façons dont
+les hommes ont organisé leur association, et de chaque
+institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le
+germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir
+grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou
+s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire
+même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir
+que la monarchie se soutient par le sentiment de
+l'<i>honneur</i> dans une classe privilégiée qui entoure le prince
+et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;&mdash;
+aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste
+par la <i>modération</i>, c'est-à-dire par la prudence et la
+sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie
+et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération
+l'abandonne;&mdash;démocrate, pour sentir que
+tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse
+d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige
+(qui s'est vu du reste), la <i>vertu</i> même, pour gagner
+une pareille gageure;&mdash;despotiste même (et pourquoi
+non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui
+a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; mais pour nous montrer aussi combien
+un pareil état est instable et comme monstrueux, effet
+d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Arsace et Isménie histoire orientale</i>.</blockquote>
+
+<p>Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est
+si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du
+christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son
+évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre
+ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est
+antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le
+célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les
+citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.»
+Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra
+(XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens,
+les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, étant les plus habitués
+au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu
+ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une
+religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne
+peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer
+que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en
+devenant un organe social; a par conséquent dans sa
+maturité des démarches contraires à l'esprit de son
+origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur
+la cité, elle revient à son point de départ.</p>
+
+<p>C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque
+tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une
+petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les
+institutions des Grecs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Quel rapport, et que signifie
+cet éloge de l'<i>État-couvent</i> établi par les Jésuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on
+verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique:
+comme il a bien vu que Sparte était une sorte de
+couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la
+liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à
+la maison commune, à la grandeur et à la richesse de
+l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes
+les républiques antiques, et dans la Rome primitive
+comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de
+l'ancien monde étaient des associations de religieux
+ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle
+d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes
+moeurs<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la <i>vertu</i>
+tenue pour principe des États républicains et cette autre
+idée que l'État républicain convient aux pays limités
+et concentrés; et toute cette admirable critique de la
+constitution républicaine, écrite par un philosophe
+solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu
+de l'Europe monarchique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Livre IV, ch. 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Cf. Livre V, ch. 6.</blockquote>
+
+<p>Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante,
+elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux,
+saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit
+produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique.
+Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il
+a vu que la Révolution française serait conquérante;
+cela sans songer à la Révolution française; mais la
+prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale:
+«Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres
+d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de
+la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut
+se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent
+il est en dehors de la croyance commune parce
+qu'il la dépasse. Continuons: «<i>Tout le monde, noble,
+bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat</i>, et cet
+Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont
+guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres
+civiles <i>il se forme sauvent des grands hommes</i>, parce que,
+dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour,
+chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans
+les autres temps on est placé presque toujours tout de
+travers<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Grandeur et Décadence</i>, XI.&mdash;<i>La Grandeur et Décadence</i>
+est un chapitre détaché de l'<i>Esprit des Lois</i> et publié à l'avance.</blockquote>
+
+<p>Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les
+suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée
+à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est
+pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré
+à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se
+précipite du gouvernement modéré au despotisme. La
+plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés
+par les moeurs. Mais <i>si par un long abus du pouvoir, si,
+par une grande conquête</i>, le despotisme s'établissait à
+un certain point, il <i>n'y aurait pas de moeurs ni de climats
+qui tinssent</i>; et dans cette belle partie du monde,
+la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps,
+les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»&mdash;
+Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le <i>Courrier
+de Provence</i> par Mirabeau<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, je ne vois pas
+d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer
+l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale</i>.</blockquote>
+
+<p>A le prendre comme un livre de critique, voilà cet
+ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre
+à se transformer pour comprendre, à se faire tour
+à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à
+entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y
+répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à
+vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à
+recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples
+d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une
+compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et
+plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence;
+c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie
+de milliers d'hommes.&mdash;La haute critique, aussi
+bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une
+infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière
+plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues,
+et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir
+que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire,
+et regarder en étranger sa propre âme; ou assez
+fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère
+et la contempler de près, comme chose à la fois
+familière et dont on sait ne pas dépendre.</p>
+
+<p>Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce
+livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter,
+y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre,
+le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle.
+Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est
+peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions
+comme en donnent les livres qui sont construits
+comme des monuments. Il a semé prodigalement
+et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes
+en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées
+qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait
+s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie
+et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était
+dans le grain.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<h4>SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT
+DES LOIS.»</h4>
+
+
+<p>Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain,
+l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent
+du reste, à force d'indépendance, et impartial
+jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique
+dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a
+jamais enseigné? Il a donné des explications de tout
+et n'a point donné de leçons?&mdash;Il faut s'entendre. A le
+prendre comme professeur de science politique, on le
+restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique
+toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
+quelques-unes, sa secrète inclination se révèle.
+On peut comprendre toutes choses et en préférer une.
+De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine,
+en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
+sa façon de rendre compte est une manière de recommander.
+Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel
+cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il
+désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.</p>
+
+<p>Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré
+de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système,
+qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour
+Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la <i>Sagesse</i>
+politique, exprimer la leçon que l'<i>Esprit des Lois</i>
+contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu,
+en donnant pour tout ce qu'il pense seulement
+ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant,
+parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.&mdash;Et
+voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.</p>
+
+<p>Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance,
+d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus
+de la moyenne, sans être grande, et dans un
+pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent
+et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première
+grande violence et frappante brutalité qu'il ait
+vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie
+française se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment
+dominant qu'il ait éprouvé. Les <i>Lettres Persanes</i> le
+prouvent assez. La haine du despotisme est restée le
+fond même de Montesquieu.</p>
+
+<p>Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il
+est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine
+sociale. Homme intelligent, il le déteste parce
+qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
+il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer,
+les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement
+despotique saute pour ainsi dire aux yeux.
+Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions
+pour l'établir, <i>tout le monde est bon pour cela</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.
+&mdash;Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance
+suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; <i>elle
+en suppose même chez celui qui commande</i>. Il n'a point
+à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»&mdash;Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à
+Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Ce qui
+n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements
+délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte;
+et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner,
+c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui
+sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui
+coupe l'arbre pour avoir les fruits<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Esprit</i> (v. 14).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v. 13</blockquote>
+
+<p>Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui
+en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez
+qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui
+répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières
+des hommes lui paraît un gouvernement
+arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception.
+Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y
+mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il
+faut nécessairement qu'il soit juste.... <a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.» Il ne veut
+pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne
+voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait
+un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une
+fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdité»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; mais ceux-là aussi lui sont insupportables
+«qui représentent Dieu comme un être qui
+fait un exercice tyrannique de sa puissance»<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.
+Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
+diffère pas sensiblement de la loi suprême née de
+lui<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Il s'amuse, dans une des <i>Persanes</i>, à dire que
+si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés.
+Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du
+despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité
+une constitution. Il ne la voit guère que comme
+l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu,
+Dieu, c'est l'Esprit des Lois.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, L 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote>
+
+<p>Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit
+de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus
+magnifiquement que lui des démocraties anciennes.
+C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul,
+elles ont penché vers la ruine. «Le peuple mené par
+lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles
+peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet
+sont extrêmes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Aussi toute démocratie est sur la
+pente ou du despotisme ou de l'anarchie. L'esprit
+«d'égalité extrême» la porte à considérer comme
+des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler
+au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et
+l'obstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de
+despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel
+cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie,
+dégénère en anéantissement»<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v, ii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, viii.</blockquote>
+
+<p>Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu,
+la recherche des moyens pour l'éviter sera
+toute sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui
+guette en chaque état politique le vice secret par ou la
+nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme
+est pour Montesquieu comme le gouffre commun,
+le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent
+péniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière,
+d'un mouvement très énergique et dans un équilibre
+infiniment laborieux et infiniment instable, et
+pour y retomber comme de leur poids naturel; les
+raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le
+point où il faut atteindre pour y échapper étant unique,
+subtil, presque imperceptible, et la liberté étant
+comme une sorte de réussite.</p>
+
+<p>Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans
+le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il
+est une chose parmi les choses et dépendant de la
+monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent,
+le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève
+pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état
+fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement
+de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
+&mdash;de même les peuples sont embourbés naturellement
+dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus
+raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison
+excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent
+en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute
+dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout
+l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple,
+un cette minute, a accompli l'humanité.</p>
+
+<p>Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate.
+Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la
+démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons
+vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve;
+elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est
+le despotisme lui-même.&mdash;Nous tournerons-nous vers
+l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est
+qu'une autre forme de la République? Montesquieu est
+profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualité qui
+était le fond de son propre caractère, la modération.
+C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par
+aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte,
+condensée et épurée. Un certain nombre&mdash;et il le veut
+assez considérable&mdash;de citoyens distingués par la
+naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation
+(notez ce point, il y tient), et se sentant, et se
+voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de
+leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.
+&mdash;Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu
+reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement
+qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire
+cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux
+fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges
+de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate
+pourtant, un cri d'indignation<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Ses idées
+sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité
+c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire
+mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.
+Comme il veut une séparation absolue
+entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>,
+pour que ce dernier soit absolument indépendant,
+à la nomination des juges par le gouvernement il préfère
+le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique
+que celle-là. Sous prétexte que les citoyens
+peuvent avoir des différends avec le gouvernement,
+elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut
+que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés
+à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les
+sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide,
+et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne
+voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie:
+«La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune
+ou de la vie des hommes, un métier de famille!»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> vi. 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote>
+
+<p>Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire,
+il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des
+nobles héréditaire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>, l'aristocratie étant «héréditaire
+par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que
+sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties,
+modération, stabilité et compétence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote>
+
+
+<p>Il reste donc aristocrate?&mdash;Non pas exclusivement.
+L'aristocratie a autant de raisons de glisser au
+despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin,
+sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
+héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand
+elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction
+de Montesquieu, c'est une contrariété des choses
+mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle
+fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie
+parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées
+sont exclues. Elle fait du corps aristocratique
+un gouvernement très intelligent qui arrive vite à
+n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans
+la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux:
+dans l'aristocratie manque le souci des intérêts
+généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration
+du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire
+de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux
+mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte:
+nous voilà encore au despotisme.</p>
+
+<p>Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?
+&mdash;Mais c'est le despotisme!&mdash;Non! Non! et Montesquieu
+tient à cette distinction. Pour lui la monarchie
+même non parlementaire, même sans Chambres
+délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.</p>
+
+<p>Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu
+ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée
+comme une singularité de son imagination. L'idée
+peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté.
+Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait
+de Bossuet<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>; c'est une idée commune aux
+publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans
+dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans
+lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle
+n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir;
+elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle <i>doit</i> obéir à
+quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales,
+vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit
+tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que
+dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur,
+ni conscience.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement
+de Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout
+ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir
+contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (<i>Politique</i>,
+viii, 2, 1.)</blockquote>
+
+<p>Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?&mdash;Il
+y a pente au despotisme et trop grande facilité à l'établir,
+mais non point despotisme. Pour Montesquieu,
+la monarchie de Louis XIV, par exemple, n'est point
+despotisme; il est vrai qu'elle y tend.</p>
+
+<p>La monarchie ne doit donc pas être repoussée <i>a
+priori</i>. Elle est très acceptable. Elle a même pour elle
+un singulier avantage: elle fait faire par <i>honneur</i>, par
+besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait ailleurs
+par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer
+des sentiments, et des sentiments qui sont très bons:
+fidélité personnelle, amour pour un homme ou une
+famille, dont c'est la patrie qui profite.&mdash;Autant dire
+(ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle fait une
+sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être
+languissamment, on l'aime ardemment, et on la sert,
+dans cet homme qu'on voit et qui vous voit, et peut
+vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui
+vous plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement,
+dans vingt ans, avec une mémoire que la
+grande patrie n'a guère.&mdash;Mais le despotisme est la
+pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie y
+tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse,
+que le roi soit fort et ne soit pas très intelligent<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>,
+qu'il soit si capricieux «qu'il croie mieux montrer sa
+puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le
+suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies
+que de ses volontés». Cela se rencontre bien vite et
+est bien vite imité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> vii, 7.</blockquote>
+
+<p>Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui
+suit. Aristote savait le secret, et Cicéron avait très bien
+lu Aristote. Il faut un gouvernement mixte, qui, par
+une combinaison très délicate des avantages des différents
+gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre,
+et soit aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble
+organisé des forces qui luttent contre la mort toujours
+menaçante: la mort des États, c'est le despotisme.</p>
+
+<p>Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et
+ce furent les meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et
+unir, à certains moments, aristocratie et démocratie,
+dans des proportions très heureusement rencontrées.
+Nous avons une force de plus, une institution particulière
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la
+monarchie: faisons-la entrer dans notre système.
+Montesquieu s'arrête à la <i>monarchie aristocratique entourée
+de quelques institutions démocratiques</i>.</p>
+
+<p>La monarchie, en effet, est excellente à la condition
+d'être à la fois soutenue et contenue par quelque chose
+qui soit entre elle et la foule. Le despotisme n'est pas
+autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. C'est pour
+cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
+despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière
+humaine, avec un trône au milieu. Elle est un
+organisme, où tout doit être poids et contrepoids, résistances
+concertées et équilibre. Egalité absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité
+absolue avec chef immuable, c'est, selon le caractère
+du chef, despotisme capricieux encore, ou despotisme
+dans la torpeur. Le fondement même de la
+liberté, c'est l'inégalité.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un
+qui contrôle, et quelqu'un qui obéisse; et entre
+ces personnes diverses de l'unité nationale des rapports,
+fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait le
+dépôt. Entre le roi et la foule des <i>Corps intermédiaires</i>,
+qui limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là
+et préparent l'obéissance de celle-ci. Une noblesse
+héréditaire est un bon corps intermédiaire<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> Elle
+a la tradition de l'honneur national, et héréditaire
+comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse.
+Elle est un excellent corps de <i>veto</i>; c'est la «faculté
+d'empêcher» qui est son office propre<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.&mdash;Le clergé
+est un corps intermédiaire assez utile. Bon surtout où
+il n'y en a point d'autre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>, il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour
+ainsi dire, infiniment fort encore par son ubiquité, sa
+ténacité, «algue» qui amortit, énerve le flot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> II, 4.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> **, 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> *, 1</blockquote>
+
+<p>Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le
+dépôt des lois». Sauf en Orient, toutes les monarchies
+ont des lois, puissances idéales, limitatives du prince,
+protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples précédents
+et coutumes, ou textes et chartes, elles existent
+partout où il y a organisme social. Elles ne sont que les
+définitions du jeu de cet organisme. Mais il est des pays
+où on les sent plutôt qu'on ne les voit. Elles en sont plus
+redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
+plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes.
+Il est bon qu'on puisse les voir, les lire
+quelque part. Un corps en aura la garde, les retiendra,
+les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, aura des
+privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie)
+parce qu'il aura un office social<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore
+un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe».
+«Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est
+modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs,
+laisse à ses sujets l'exercice du troisième.» (<i>Esprit</i>, XI, 6, alinéa 7.)</blockquote>
+
+<p>Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple
+doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de
+«conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions,
+les moments, d'en profiter», en un mot incapable
+de gouverner<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, il est essentiel pourtant qu'on
+sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce
+qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine
+les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent
+et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le peuple aura
+donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car
+«il est admirable pour cela», qui interviendront dans
+la direction générale des affaires publiques. Il aura
+même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en
+ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs
+essentiellement temporaires, seront tirés du
+corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir
+droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en équité, mais sur le texte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> II, 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> XI, 6.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Voilà la royauté, les institutions aristocratiques,
+et les institutions démocratiques mises en présence.</p>
+
+<p>Et comment tout cela s'organisera-t-il?&mdash;Trois puissances:
+exécutive, législative, judiciaire.</p>
+
+<p>Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y
+conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après
+elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le
+législateur ne jugera pas; car, alors, il ferait des lois
+en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait
+proscrire. Plus de liberté.</p>
+
+<p>Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait
+des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une
+loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté.</p>
+
+<p>Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait
+les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur.
+Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses
+arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de
+liberté.&mdash;Il ne nommera même pas les juges, car il
+ferait des juges des instruments, et de la justice un
+système de récompenses ou de vengeances personnelles.
+Plus de liberté.</p>
+
+<p>Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à
+faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La
+liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant, sans profit
+pour lui, au profit de tous.&mdash;L'exécution doit être
+prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un
+homme.&mdash;La délibération doit être lente: le pouvoir
+législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature
+différente, dont l'une aura toutes les chances de ne
+pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
+l'autre.&mdash;Le dépôt des lois et la justice sont choses
+de nature permanente: ils seront aux mains d'un grand
+corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement
+insensible, aura comme un caractère d'éternité. «Voilà
+la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de
+deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté
+mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par
+la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
+législatrice.»</p>
+
+<p>Et rien ne marchera!&mdash;Pardon! ces différents
+ressorts, forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils
+«devraient former une inaction». Mais les choses
+agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux;
+il faut «qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront
+qu'aller lentement et «qu'aller de concert», et c'est
+précisément ce qu'il nous faut<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> XI, 6. alinéas 55, 56.</blockquote>
+
+<p>Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes
+et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point
+dans l'ancienne monarchie française? Royauté et
+vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? Clergé,
+Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
+intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce
+point la part nécessaire et désirable d'institutions
+démocratiques?&mdash;Sans aucun doute; et Montesquieu
+n'est point un novateur, ce n'est point non plus
+un conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait,
+s'il faisait une constitution, un restaurateur ingénieux
+des plus anciens régimes. Il n'aime pas ce qui est de
+son temps, il aime ce qui a été. C'était un «très bon
+gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou
+du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur:
+«La liberté civile du peuple (<i>communes</i>), les prérogatives
+de la noblesse et du clergé, la puissance
+des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je
+ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement
+si bien tempéré». Tirer du gouvernement «gothique»
+toute l'excellente constitution qu'il contenait
+en germe, voilà quel aurait dû être le travail du
+temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique
+de certains hommes ont amené le résultat
+contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu,
+Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de
+la France<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, une monarchie est sortie, qui n'est
+point l'apogée de la monarchie française, qui en est
+la décadence, une monarchie mêlée de despotisme,
+qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie.
+Il est temps de revenir aux principes et en
+même temps aux précédents, aux principes rationnels
+et aux précédents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie
+et la liberté.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> III, 53; v.11.&mdash;<i>Pensées</i>. <i>Esprit</i>.</blockquote>
+
+<p>Un retour en arrière éclairé par la connaissance de
+l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu
+ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon
+qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur le Duc, est
+rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu
+à la fois sens historique, sens sociologique, et sens
+commun. Il sait que les nations se développent selon le
+mouvement naturel des puissances qu'elles portent en
+elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en
+France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables
+sont nécessaires à tout gouvernement
+humain, et cette mécanique, il l'applique à la constitution
+française. Mais l'historien et le mécanicien politique
+ne s'oublient point l'un l'autre; ils se rencontrent et
+conspirent. Les principes du gouvernement idéal,
+c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait
+pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les
+rapporte; les forces réelles et vives de la France historique,
+l'historien les place aux mains du mécanicien
+politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et
+en jeu.</p>
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<h4>MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE</h4>
+
+
+<p>Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien,
+Montesquieu paraît très grand. Il a vu infiniment
+de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. Il était
+capable de se détacher de son temps et d'y revenir,&mdash;de
+comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute
+moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation
+sociale qu'il avait sous les yeux;&mdash;et encore
+sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que
+deviendrait ce pays même quand les anciennes forces
+dont était composé son organisme auraient disparu.&mdash;Son
+livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes,
+et dont la plupart sont profondes. Il n'y a
+aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux
+défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée
+de faire une constitution puis une autre, puis une troisième,
+sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile
+d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il
+paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre
+comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante
+à travers toutes les conceptions humaines
+dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs,
+les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret.
+Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et
+très régulier, construit d'après les lois d'une logique
+dogmatique impérieuse, construction solide et
+immense, qui, encore, a laissé autour d'elle d'énormes
+matériaux à construire des édifices tout différents.</p>
+
+<p>C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système,
+se suffit à lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est
+une façon de dire qu'il se complète. Ne le prenez pas
+pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement épris d'idées
+pures, agençant la machine sociale comme par données
+mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout,
+soit; mais il est autre chose. Il est l'homme qui sait que
+ces subtiles combinaisons ne sont rien si elles ne sont
+soutenues et comme remplies de forces vives, vertus
+ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie
+morale partout. Il est étrange qu'on ait cru<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> qu'à ce
+livre il manque une morale. L'erreur vient de ce qu'il
+est très vite dit que le fonds des sociétés est fait de
+vertus sociales, et un peu plus long de tracer le cadre
+savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le
+mieux pour produire leurs meilleurs effets. La partie
+morale de l'ouvrage peut disparaître, matériellement,
+à travers la multitude des minutieuses considérations
+politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce
+livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures
+volontés sont au risque de demeurer impuissantes dans
+une constitution politique mal conçue, ce qui est vrai,
+et bien important; encore plus y trouvera-t-on comment
+les meilleurs agencements sociaux restent, faute
+de grandes forces morales, des ressorts sans moteur
+et des cadres vides.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Nisard.</blockquote>
+
+<p>Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être
+un peu trop optimiste. Il l'est de deux manières:
+par trop croire aux hommes, et par trop croire à lui-même,
+Il a trop confiance dans la bonté humaine. En
+plusieurs endroits de l'<i>Esprit</i> et de la <i>Défense de
+l'Esprit des Lois</i>, on le voit très préoccupé de combattre
+Hobbes et la théorie du «<i>Bellum omnium contra
+omnes</i>». L'homme naturel, «sorti des mains de la
+nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui
+un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier
+de mouton; c'est un être timide et doux, et c'est
+l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques
+Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les
+grandes idées modernes ont leur commencement dans
+Montesquieu.</p>
+
+<p>Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez
+grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai
+à Montesquieu, étant très enclin à penser
+comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt
+de n'avoir pas fait assez grande la part de démence.
+L'homme n'est point un fauve; mais c'est un être très incohérent,
+en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des
+forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu
+croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un système
+politique raisonnable, par exemple, peut être connu
+par un homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes.
+Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur.
+Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut
+point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît
+votre objection mieux que vous. Je sais très bien que
+ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire,
+pour un merveilleux accident dans l'histoire
+humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore
+est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et
+non pas seulement comme à des théories, à la vertu des
+démocraties, à la modération des aristocraties, surtout
+à la capacité politique des foules. Il <i>a affirmé</i> très énergiquement
+que le peuple ne se trompe point dans le
+choix de ses représentants, et il en donne comme exemple
+Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange.
+Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurez-vous
+Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne
+pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve
+que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury
+avec insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir
+en même temps (alinéa 17) que le verdict ne soit que
+l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis,
+sans être jamais une «opinion particulière du juge».
+Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour
+juger sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il
+pas que c'est précisément avec le jury que les jugements
+seront toujours des opinions particulières, et
+que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé
+«en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger,
+je le veux bien; mais que ce soit l'homme qui n'en
+veut point qui recommande des juges incapables d'en
+avoir une autre, cela m'étonne.</p>
+
+<p>Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu,
+un peu de l'homme qui n'est pas moraliste
+très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses
+admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont
+source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement
+intelligent et merveilleusement à l'abri des passions:
+il est un peu porté à en conclure que les hommes sont
+assez intelligents et peu passionnés. Cher grand
+homme, c'est faire trop petite la distance qui vous
+sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme;
+puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité
+morale, cela mène encore à une illusion, qui est de
+croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux
+hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire
+un défaut, pour être tout à fait dans le vrai? Peut-être
+bien.</p>
+
+<p>J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il
+croit trop aux hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en
+lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficace
+de son système, quand il en est à faire un système.
+Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions,
+et retirer à moitié sa critique au moment qu'on
+l'aventure. Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de
+scepticisme, et qu'il dit tout d'abord que le meilleur
+gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple.
+Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa
+théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut
+suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui
+serait, par cela seul, un très bon Etat. Il lui échappera
+de dire que dans «une nation libre il est très souvent
+indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il
+suffit qu'ils raisonnent: <i>de là sort la liberté qui garantit
+des effets de ces mêmes raisonnements</i>»&mdash;De là sort la
+liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord; mais
+«qui garantit des effets des mauvais raisonnements»,
+je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le <i>point dogmatique</i>,
+car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le
+point dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le
+despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté
+est un bien en soi, par conséquent un but, et que
+pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop.
+Il me semble que la liberté n'est point précisément un
+but, mais un état, un «milieu», comme on dit maintenant,
+où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs,
+pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne
+mal ou bien.</p>
+
+<p>Sa conception même de la liberté a quelque chose
+de «formel»; et, comme tout à l'heure il prenait pour
+la perfection sociale la condition qui peut y conduire,
+de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de
+faire ce que la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est
+là le <i>signe</i> à quoi l'on connaît un despotisme d'un
+État libre; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait
+donc pas y avoir de lois despotiques? On sent
+bien qu'il peut en être.&mdash;C'est que la liberté n'est pas
+seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la
+capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un
+despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice
+partant de la majorité des citoyens, se déversant et se
+fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme
+de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et
+organisés selon l'équité.&mdash;Elle n'est pas une forme
+de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple
+despotique dans l'âme peut renverser le despotisme;
+après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques.
+Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera,
+et contre lui-même; car la majorité est solidaire de la
+minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec
+celui-là même que vous liez, dans un état violent
+dont est gêné le peuple entier où une violence existe,
+dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est
+faite.</p>
+
+<p>Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu
+l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels
+devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me paraît
+pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est
+avant tout mon droit <i>senti par un autre</i>, c'est-à-dire
+un respect et un amour réciproques de la dignité de
+la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire
+une charité, il l'a eue peut-être; car il déteste
+trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément
+sentie; mais il ne l'a pas exprimée.</p>
+
+<p>Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car
+cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie
+s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée
+libérale puisse se dégager et venir remplir et animer
+la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si
+délicatement et prudemment et fortement établies,
+qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme
+de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout
+son effet, et parût presque plus grand dans ses effets
+qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il
+nomme liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et
+semble presque le contraindre à être.</p>
+
+<p>Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance
+dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même
+que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans
+l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples.
+Remarquez que ces deux optimismes se confondent,
+l'un supposant l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple
+est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation
+sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre
+à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace
+le cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il
+suffit presque de l'offrir à un peuple pour que demain
+il en soit digne. «Donnez aux hommes, semble-t-il
+dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés
+ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots
+qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.</p>
+
+<p>Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme
+dans la nécessité de son office. On ne peut pas être
+sociologue sans un peu d'optimisme. C'est pour cela
+que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait
+écrire une <i>politique</i>, c'est-à-dire un code sans sanction,
+une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux
+hommes que par l'éclat de la vérité qu'elle porte en
+elle, sans croire que les hommes sont séduits à la
+vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des
+instincts humains, on sera peut-être historien, non
+sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils
+doivent faire; on les regardera faire; et, tout au plus,
+on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si
+vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant
+sociologue qu'une partie du temps et comme dans ses
+moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme
+est comme une condition, non seulement du
+novateur, cela est évident, mais de tout sociologue
+dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point.
+Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure;
+et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui
+semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence,
+ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.</p>
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+
+<p>«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait
+Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression.
+L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble
+empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été,
+c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il
+est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris
+ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne
+comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée,
+son système, et ce qui est le plus opposé à son système
+et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+<i>l'entre-deux</i>, il pénètre en tous ces mystères, et
+s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un
+air lumineux, qui émane de lui.</p>
+
+<p>On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus
+forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus
+sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à
+l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre,
+jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systèmes, et comme des
+mondes; voir «tout céder à ses principes», «poser les
+principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et
+aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y
+soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre
+d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des
+voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement
+de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est
+pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui
+est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence
+jouissant d'elle-même comme d'un sens
+aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail
+pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous
+le nom dont je vous nomme? Je cours une
+longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui.
+Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous
+n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la
+sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses,
+je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je
+parle à la raison: <i>elle est le plus parfait, le plus noble
+et le plus exquis de tous les sens</i>.»</p>
+
+<p>Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu
+avec elle un entretien continu, plein de sincérité,
+d'abondance de coeur, d'infinis et renaissants plaisirs.
+Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir la lumière»,
+et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une
+sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la
+lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées
+et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles
+devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai,
+et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce
+qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu
+mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison,
+et même beaucoup de raisonnement, parce que, si
+le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque,
+ou, du moins, le signe qu'on la cherche.</p>
+
+<p>Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on
+ne se doutait même pas de la science où il reste le
+maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant,
+à ce point que Rousseau ne fait que pousser à
+l'extrême et mettre en système <i>une</i> des idées de Montesquieu,
+presque dédaignée par lui parmi tant d'autres.
+Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France
+revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon
+sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement
+abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison,
+si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure
+que sa pensée devient moins applicable, que ce soit par
+sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus belle,
+devenant purement artistique, et comme l'esquisse
+lumineuse d'un idéal.</p>
+
+<p>On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de
+choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite
+au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. «Il
+annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance
+de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a
+pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions
+aussi vite et aussi à fond que lui. «Je suis, dit-il
+lui-même, avec son esprit charmant, comme cet antiquaire
+qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un
+coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna.»&mdash;Je
+n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit
+comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les
+pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
+toutes, et surtout les plus hautes.</p>
+
+<br>
+<h3>VOLTAIRE</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HOMME</h4>
+
+<p>Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une
+représentation du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, et je l'entends
+dire: «C'est une très jolie satire. Elle me rappelle
+M. de Voltaire, comte de Tournay.»&mdash;Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant
+tout un bourgeois gentilhomme français du temps de
+la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très
+impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
+d'éducation.&mdash;Seulement c'est un bourgeois gentilhomme
+très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous
+les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis
+un grand talent au service de ses préjugés et a tenu
+par là une très grande place dans le monde intellectuel.</p>
+
+<p>«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont
+pas des bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans
+<i>Le Buste</i> d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord
+le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire
+n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue
+encore le bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe.
+Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune
+profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse
+lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble
+peu à Platon, et nullement à Malebranche.&mdash;Ce qui
+marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il
+est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des
+coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même
+d'aucun chevalier.</p>
+
+<p>Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il
+est éminemment pratique. Voltaire est un homme
+d'affaires de génie, et le sens du réel est son sens le
+plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie
+de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois
+qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très
+actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin
+que de considération, la cherche dans la littérature
+parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées
+à lui, ni de conception artistique personnelle, ni
+même de tempérament artistique distinct et tranché
+à exprimer dans ses écrits; mais qui se sait assez habile
+pour mettre en belle lumière pendant soixante
+ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des
+oeuvres d'art distinguées selon les formules connues.
+Ce n'est pas un monument à élever; c'est une fortune
+littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre,
+avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.</p>
+
+<p>Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français.
+Sans être précisément cruel, et même tout en ne
+détestant point donner quand on le regarde, il sera
+bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la
+«canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter
+avec une «suite enragée», comme disait de Saint-Simon
+le duc d'Orléans. On le verra poursuivre un
+Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise,
+avec un acharnement incroyable, le dénoncer
+comme ennemi de la religion, et, à ce titre, au moment
+où le malheureux est déjà proscrit et traqué
+partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
+séditieux»<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, ce qui est un peu fort peut-être dans
+la bouche d'un adversaire de la peine de mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Sentiment des citoyens (1764).</blockquote>
+
+<p>On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses
+comme un voleur à toute l'Académie française, dans
+vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de
+marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
+Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort
+du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à
+Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères,
+la Bastille et le Fort-l'Évêque contre tous les Fréron,
+Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent.
+La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par
+lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la liberté
+de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses
+amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
+dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....»
+Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du
+philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe
+qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.</p>
+
+<p>En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque
+titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices,
+rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des
+rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric
+ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours
+prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
+toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme
+un valet; mais à celui-ci on pardonne, «et la moindre
+faveur d'un coup d'oeil caressant nous rengage de plus
+belle.»&mdash;«Il fut donné à celui-ci de tromper les
+peuples»; mais non point de prévaloir contre les
+rois.&mdash;Richelieu ne lui paye point les intérêts de
+son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que
+voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi», si ce n'est merci?&mdash;Mme du
+Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec
+complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si
+bonne compagnie, et qui a si grande influence! On
+n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a
+reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers
+des puissances. C'est même alors qu'il est tout à
+fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une dignité»,
+&mdash;qui supplée à l'autre.</p>
+
+<p>C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut
+pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue.
+Dix fois Dalembert lui écrit: «Mais si! cela fait honneur
+à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur
+de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment
+le touchant peu; il redouble de colère. Mais Dalembert
+s'avise de lui écrire: «Rousseau, quoique exilé, se
+promène dans Paris la tête haute. Jugez s'il est protégé!»
+Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné
+Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre.
+Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur.
+Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne,
+parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la
+Silésie est une chose aussi qui a son charme; il prémunit
+Frédéric contre les remords qu'il en pourrait
+avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... Vous
+vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de
+vos <i>Mémoires</i>... N'aviez-vous pas des droits très
+réels?.... Je trouve Votre Majesté trop bonne...»&mdash;
+Sire, dit le renardt vous êtes trop bon roi.</p>
+
+<p>Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il
+est très prudent. Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel
+et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des
+lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de
+noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois,
+la <i>Henriade</i> et sauf, j'en suis sûr, <i>le poème de Fontenoy</i>,
+il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que
+le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir,
+c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée.
+Combler Maffei de compliments sur sa <i>Mérope</i>,
+et cribler la <i>Mérope</i> de Maffei d'épigrammes dans un
+ouvrage pseudonyme; dire à Mme de Luxembourg
+qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
+qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne,
+et à l'univers entier qu'il n'a jamais écrit le <i>Dictionnaire
+philosophique</i>; conseiller le mensonge aux autres
+comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos:
+«Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les <i>Lettres
+philosophiques</i> et qu'il est bon catholique; il est
+si facile d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour
+Voltaire.&mdash;Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est
+sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il est
+menteur à ce point que la notion du mensonge lui est
+étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche
+ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par
+exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement
+dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il
+y aurait danger à ne pas le faire; puisqu'on
+le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard
+ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce n'est
+qu'un acte de haute philosophie pratique.</p>
+
+<p>Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien
+conduite, troublée quelquefois par le noble souci de
+plaire au «Trajan» de Versailles ou au «Salomon»
+de Potsdam, et le désagrément de n'y pas réussir;
+mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et
+qui finit tard.</p>
+
+<p>Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le
+27 janvier 1733: «J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel:
+c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont
+j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on
+dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi
+qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir....
+J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les
+règles.... Je lui amenai un prêtre.... Quand il lui demanda
+si elle était bien persuadée que Dieu était dans
+l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui
+m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins
+lugubres».&mdash;Il voit arriver sa propre mort avec une
+gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure. Il
+regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a
+créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques,
+cette ville florissante qui est son oeuvre, et son rempart.
+Il fait du bien en s'enrichissant et en criant qu'il se
+ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou
+trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité,
+satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui
+sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait
+autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est
+très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard,
+et une estime de soi qu'il se ménage au dernier moment,
+et certes, c'est la seule chose qui lui manquât
+encore. Il est complet désormais; le bourgeois s'est
+épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur
+attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de
+courre la pension et le cordon à Versailles.</p>
+
+<p>Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent
+acteur», mais un peu en acteur, avec une insuffisante
+simplicité. Quand il communie à son église, c'est par
+intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à l'évêque
+d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage
+de seigneur, et pour haranguer avec dignité,
+comme c'est son «privilège», ses «vassaux», à l'issue
+de l'office.</p>
+
+<p>C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué
+qu'une solide estime publique: «Je n'ai jamais eu de
+<i>popularité</i>, s'il vous plaît, disait Royer-Collard, dites
+un peu de <i>considération</i>». Pour Voltaire, ç'a été l'inverse.
+Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette
+«royauté intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie
+phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le
+méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup,
+et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le
+tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion,
+et les occasions sont fréquentes, et d'un ton
+qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne
+semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs,
+que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage
+qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs
+moments; Roscius a été bien vertement sifflé dans
+la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le théâtre?&mdash;Des rois, des princes lui écrivent
+amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer
+qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine
+d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes
+motifs, et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à
+Ferney il y a des analogies.</p>
+
+<p>C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait
+la distinction du bien et du mal profondément.
+C'était le coeur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la
+conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée.
+Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons
+par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment;
+parce que l'intelligence sert à quelque chose.
+Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique
+et singulièrement inquiétant.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SON TOUR D'ESPRIT</h4>
+
+<p>Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup
+d'esprit se trouvent réunis dans un homme. Que
+va-t-il sortir de là? Un grand ambitieux ou un grand
+curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un et
+l'autre.&mdash;De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate,
+et même homme de guerre, du moins par ses
+inventions de ses «chars assyriens», nous ne parlerons
+pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est la
+définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de
+persuasion, un génie d'émotion, un génie de peinture,
+un génie d'exaltation ou de mélancolie, ou de vérité ou
+de logique. Voltaire a un génie de curiosité. Ce qu'il
+veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de
+l'agronomie à la métaphysique en passant par la
+musique et l'algèbre, et remplir des pages. Il a touché
+absolument à toutes choses. Faire le tour de son temps,
+savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où
+l'on y passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces,
+très rares, et ç'a été son effort, et presque son
+succès.&mdash;Seulement, d'abord il était pressé; ensuite
+il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient
+condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.&mdash;
+Il n'aimait pas; il était égoïste, et voilà pourquoi ce
+génie universel a été étroit; universel par dispersion,
+étroit, borné et sans profondeur sur chaque objet. Pour
+comprendre à fond quelque chose,&mdash;que vais-je dire
+là, et qui peut rien comprendre à fond?&mdash;pour pénétrer
+seulement assez loin dans une étude, la première
+condition est le détachement, le renoncement, l'oubli
+de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est incapable
+de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un
+amour passionné pour les idées, une joie profonde à
+sentir qu'on n'est plus soi-même, mais l'idée qu'on a
+eue, et qui à son tour vous possède, une abolition de
+l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses
+expressions) que Montesquieu éprouve à chérir les
+théories qui enchantent son esprit, à jouir pleinement
+et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus parfait,
+le plus exquis de tous les sens». Certes, en de
+pareils moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas,
+le détachement, pour un homme comme lui, est absolu,
+le renoncement parfait et facile, la personnalité délicieusement
+oubliée et détruite;&mdash;et ce sont ces
+moments que Voltaire n'a jamais connus.</p>
+
+<p>La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit
+une très haute distinction. Il y faut davantage; et c'est
+à ce degré que Voltaire ne s'est pas élevé. Il s'éprend
+des idées avec avidité, non avec enthousiasme; il a du
+plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les idées
+l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et,
+sans s'en apercevoir, par la contraire; et de chacune
+il aura saisi vite et un instant connu, non le fond
+et l'intimité, mais les brillants dehors, les abords attrayants,
+presque l'apparence seule, et les contours
+légers qui la dessinent.&mdash;Superficiel parce qu'il est
+étroit, étroit parce qu'il est égoïste, c'est bien l'homme;
+avec quelle légèreté gracieuse, quel élan preste et
+précis, quel investissement rapide et vif, à la française
+et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais
+laisse partout son nom éclatant et sonore, je le sais;
+mais enfin à la course, et avec des oublis, des contradictions,
+des efforts inutiles, des distractions, et peu de
+résultats.</p>
+
+<p>Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien
+approfondi, ce semble; et qu'est-il?</p>
+
+<p>Est-il optimiste? Est-il pessimiste?&mdash;Croit-il au libre
+arbitre humain ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité
+de l'âme, ou à l'âme purement matérielle et mortelle?
+&mdash;Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique et est-il
+un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain
+point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?&mdash;En
+histoire est-il fataliste, ou croit-il à l'action de la
+volonté individuelle sur le cours des destinées?&mdash;En
+politique est-il libéral ou despotiste?&mdash;En religion, oui,
+même en religion, est-il abolitioniste radical, ou abolitioniste
+modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes
+religieux, mais conservateur du culte?&mdash;Je défie qu'on
+réponde par un oui ou par un non bien tranché sur
+aucune de ces affaires, et, selon la question, on sera plus
+rapproché du non que du oui, ou du oui que du non,
+et sur certaines à égale distance de l'un et l'autre;
+mais jamais, si l'on est sincère, on ne pourra adopter
+la négative certaine ou l'affirmative absolue, et, si on
+le relit, s'y tenir.</p>
+
+<p>Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante».
+Il aime à croire, et il prend les idées au sérieux;
+il est convaincu, et il est pratique. Ce qu'il dit,
+il le croit toujours, et ce menteur effronté dans la vie
+sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement;
+il désire qu'il passe dans l'opinion des hommes,
+et de leurs opinions dans leurs actes; il <i>veut</i> ce qu'il
+pense, ce qui en fait le contraire du dilettante, qui
+pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a
+conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il
+a la conviction impérieuse et visant à l'acte. Seulement
+ses convictions sont multiples, fugaces, contradictoires
+et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres d'elles-mêmes.
+Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent
+souvent d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons
+dans le détail.</p>
+
+<p>Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement
+va me répondre oui, l'autre non, selon le livre
+de Voltaire, <i>Mondain</i> ou <i>Candide</i>, qui l'aura le plus
+frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (<i>Candide</i>),
+et la société bonne (<i>Mondain</i>); ou le monde bon
+(<i>Histoire de Jenni</i>), et la société mauvaise (<i>Dictionnaire
+philosophique</i>, «<i>Méchants</i>»). Il veut que l'homme
+se trouve heureux (<i>Mondain</i>) et il veut qu'il se méprise
+(<i>Marseillais et Lion</i>). Très souvent vous le prenez pour
+un pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main
+le progrès et la réalisation prochaine de toutes les promesses
+du progrès. Il vous dira: «J'ose prendre le
+parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants
+ni si malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la
+tradition de Vauvenargues et le pressentiment de Condorcet,
+et la transition de l'un à l'autre.&mdash;Il vous
+dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques
+messieurs qui veulent absolument que nous soyons
+misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me
+faire accroire que je suis malade pour me vendre ses
+pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est
+contre Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte
+que le pessimisme ne conduise à la religion, comme
+à ce qui le justifie à la fois, et le répare.&mdash;Il vous
+dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les
+enfants de l'univers; vous ne verrez en eux que l'innocence,
+la douceur et la crainte... L'homme n'est pas né
+mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris
+de cette maladie, la communiquent au reste des hommes...»
+Et voilà du pur Rousseau, l'homme né bon
+et perverti par l'état de société, et corrompu par ses
+gouvernements, et Voltaire va écrire l'<i>Inégalité parmi
+les hommes</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est <i>Candide</i> qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs
+même que dans <i>Candide</i>: L'homme est fou;
+«historien, je m'amuse à parcourir les petites maisons
+de l'univers.» Le monde est un gouffre: «<i>Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies</i>. Le
+monde est un grand naufrage. La devise des hommes
+est <i>sauve qui peut!</i>» Et dans ses moments de pessimisme
+il est le plus désespéré et le plus désespérant
+des pessimistes; et si dans le poème sur le <i>Tremblement
+de terre de Lisbonne</i> il laisse une place encore,
+restreinte et précaire, à l'espoir (<i>Tout est bien aujourd'hui,
+voilà l'illusion; tout sera bien un jour, voilà
+notre espérance</i>), dans <i>Candide</i> éclate et largement et
+longuement se déploie le pessimisme absolu, celui
+qui n'admet ni exception, ni espoir, ni plainte même
+et blasphème, forme encore, sans le vouloir, de la
+prière, et partant de l'espérance; ni recours à l'avenir
+humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à
+rien, sinon à la résignation muette, qui n'est que le
+désespoir, bien plus, qui est comme la lassitude du
+désespoir.</p>
+
+<p>Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain?
+J'en suis aux questions où chez lui les plateaux
+de la balance sont dans le plus parfait équilibre. Il est
+impossible de savoir ici de quel côté je ne dis pas il
+penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en
+avançant dans la vie il semble avoir plus incliné du
+côté du déterminisme. En attendant, pendant cinquante
+ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé
+du danger qu'il y aurait pour l'homme à se
+croire esclave de la force des choses: «Nier la liberté
+c'est détruire tous les liens de la société humaine.»
+&mdash;«Je vous demande comment vous pouvez raisonner
+et agir d'une manière si contradictoire, et <i>ce
+qu'il y a à gagner</i> à se regarder comme des tourne-broches
+lorsqu'on agit comme un être libre.»&mdash;«Le
+bien de la société exige que l'homme se croie libre; je
+commence à faire plus de cas du bonheur de la vie
+que d'une vérité.»&mdash;Et il vous dira, bon logicien:
+une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré
+sa volonté, il pourrait déranger les lois immuables
+du monde. Par quel privilège l'homme ne serait-il
+pas soumis à la morne nécessité que tout le reste de la
+nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion
+que nous en avons, illusion qui nous est nécessaire,
+comme d'autres, et qui nous maintient dans l'état où
+nous devons être pour ne pas mourir: «La liberté
+dans l'homme est la santé de l'âme.»</p>
+
+<p>Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une <i>entité</i>,
+un être en nous qui nous dirige, nous abandonne, et
+nous survit? Non, et dans cette négation il n'a pas
+varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté
+donnée à la matière humaine pour se conduire, comme
+elle en a d'autres pour se développer et se soutenir.
+&mdash;Mais survit-elle à la matière qui se dissout? Est-elle
+immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une faculté
+d'une matière essentiellement périssable. Et il
+insiste cent fois sur cette considération.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine
+ni récompense par delà le tombeau? Qu'importe,
+reprend Voltaire: «On chantait publiquement sur le
+théâtre de Rome: <i>Post mortem nihil est</i>....» et ces sentiments
+ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires.
+Tout se gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»&mdash;Il
+importe infiniment, réplique Voltaire, et dans le même
+ouvrage (<i>Dictionnaire philosophique</i>); je tiens essentiellement
+à l'âme immortelle parce qu'il n'est rien à
+quoi je tiens plus qu'à l'<i>Enfer</i>: «Nous avons affaire
+à force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de
+petites gens, brutaux et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur,
+si vous voulez, qu'il n'y a pas d'enfer, et que
+l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»&mdash;Et,
+donc, en style élevé: «Oui, Platon, tu dis vrai, notre
+âme est immortelle!»</p>
+
+<p>Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative
+qui saute aux yeux d'abord, dans Voltaire, et,
+tout compte fait, c'est à elle qu'il a toujours aimé à
+revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans interprétation
+abusive et sans chicane, elle ne suggère
+que l'athéisme. Sa conception de Dieu conduit, d'un
+seul pas, à le nier, et il est étonnant qu'à croire ainsi
+en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il n'y en avait
+point.&mdash;Son idée de Dieu est d'une part un expédient,
+et d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre
+part tout en l'air et ne tenant à rien qui la soutienne.
+Il voit Dieu comme un architecte qui a fait le monde,
+comme un «horloger» dont l'horloge où nous sommes
+prouve l'existence. <i>Quand il veut prouver Dieu</i>, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit
+que «tout est art dans l'univers» (<i>Histoire de Jenni</i>),
+et déclare qu'il y a un grand artiste.&mdash;Mais son raisonnement
+repose sur des prémisses qu'il a mis tous ses
+soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu
+près, à montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais
+été réglée; et d'autre part, quand l'idée de l'horloger
+lui vient à l'esprit, vite s'appliquer à admirer l'horloge,
+c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on n'y
+croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse
+les arguments mêmes dont on s'est servi pour
+lui faire procès. Ce serait perfide si ce n'était léger, et
+cela va contre le but, puisque cela va par le chemin
+qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire:
+Je crois en Dieu. Voir ma conception du monde.&mdash;
+Vous vous y reportez et vous la trouvez athéistique.</p>
+
+<p>Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu
+présente à son esprit d'une manière constante. Il n'y
+croit que quand il veut le prouver. Un pessimiste qui
+croit en Dieu tire l'idée de Dieu du pessimisme même.
+Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un système optimiste, c'est
+un homme qui ne croit en Dieu que tant qu'il l'enseigne.</p>
+
+<p>L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute
+disciplinaire. Il tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur».
+Dieu est pour lui un service auxiliaire et supérieur
+de la police: «Il ne faut point ébranler une opinion
+si utile au genre humain. <i>Je vous abandonne tout
+le reste</i>....»&mdash;«Mon opinion est utile au genre humain,
+la vôtre lui est funeste....»&mdash;«Ah! laissons aux humains
+la crainte et l'espérance!»&mdash;«Si Dieu n'existait
+pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie
+les domestiques: «Maintenant, Messieurs, vous
+pouvez continuer. Je craignais seulement d'être égorgé
+cette nuit....»<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.&mdash;Mille autres traits; car c'est à cette
+idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a
+pas de plus athéistique; car si elle prouvait quelque
+chose, elle prouverait que Dieu est une invention de la
+peur, un artifice humain, un expédient social, un instrument
+de gouvernement, une mesure de salubrité,
+bref un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement
+l'argument de Voltaire pour prouver <i>l'absence
+réelle</i> de Dieu; et il est bien vrai que dire que si
+Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Mallet-Dupan témoin oculaire (<i>Mercure Britannique</i>).</blockquote>
+
+<p>C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme
+Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui,
+ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout,
+sauf strictement les pages où il est question de lui,
+l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant
+pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde
+et de l'âme.&mdash;C'est ce qui me faisait dire que chez Voltaire
+l'idée de Dieu est «en l'air» et ne tient à rien.
+Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir,
+une timidité, ou une étourderie.&mdash;Et précisément l'idée
+de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas
+tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n'en
+parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et
+chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il
+ne l'avait pas.&mdash;Par où on revient bien à dire que,
+comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de
+Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont
+il a pris la pleine possession. C'est un des besoins de
+ses passions qu'il prend pour une conception de son
+esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera
+monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une
+forme de sa timidité.</p>
+
+<p>Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près
+l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire
+se donnait pour un homme qui connaît son impuissance
+métaphysique, s'il s'avouait «agnostique»
+et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer
+le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le,
+pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste,
+est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent
+il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse
+et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus
+souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et
+bâcle une métaphysique comme une tragédie contre
+Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas
+d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se
+soutint; et avait besoin de certitudes d'un jour et
+d'une heure, d'une foule de certitudes successives, qui
+au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien;
+et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme
+nous quand on en est là.</p>
+
+<p>Il en va parfaitement de même pour lui en histoire,
+en politique, en morale, en questions religieuses proprement
+dites. Est-il un pur positiviste en morale? Il
+semble que oui; il semble que non. Il semble que oui:
+il repousse de toutes ses forces les idées innées.
+L'homme, animal plus compliqué que les autres, mais
+seulement plus compliqué, est guidé par les instincts
+divers dont le jeu assure sa conservation, et
+il n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale,
+surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres
+animés. Donc point de loi morale, ce semble; car la
+loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait
+un but en dehors du but commun, qui n'est que
+persévérer dans l'être. Point de loi morale; car ce but
+autre que celui de persévérer dans l'être, ce n'est pas
+le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre)
+qui pourrait nous l'enseigner;&mdash;et il faudrait supposer
+qu'il nous est enseigné par une idée innée, par
+une <i>révélation</i>, à nous particulière, choses que nous
+nions qui existent.&mdash;Point de loi morale.</p>
+
+<p>&mdash;Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception
+en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée,
+une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné
+sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»;
+il a mis la conscience en l'homme comme un
+flambeau. <i>Qu'on ne dise point</i> que la conscience est un
+effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et
+de l'exemple, elle est bien un <i>ordre</i> de Dieu à notre
+âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale
+établie, et une idée théologique, un minimum,
+si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Poème sur la loi naturelle.</i></blockquote>
+
+<p>&mdash;Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à
+Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et
+constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où
+le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!&mdash;Fort
+bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il
+ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas
+commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi,
+c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que
+c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée
+qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas
+besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct
+social, l'instinct de conservation chez un être
+fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance
+dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont
+jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres,
+ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes
+ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas
+autre chose que: l'homme existe.&mdash;Ce n'est pas en
+tant que résistant à la mort sociale que la morale est
+une morale, c'est à partir du moment où, le trépas
+social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand
+elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car <i>ne
+tue point</i> indique seulement que l'homme a envie de
+vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi.
+Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité
+d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et
+semble être une véritable révélation. L'instinct social
+embrasse et comprend toute la justice, la morale commence
+à la charité.&mdash;Or c'est où elle commence que
+Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée
+par ses principes généraux, puis avoir un instant cru
+l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il
+ne l'a pas connue.</p>
+
+<p>En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste
+ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série
+de chocs et de répercussions de faits les uns sur les
+autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu
+et sans qu'ils aient aucun but?&mdash;ou croit-il qu'il s'y
+mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle,
+les guidant vers un but connu d'elle, inconnu
+d'eux?&mdash;ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se
+surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant,
+les dirigeant, en partie au moins, <i>l'esprit humain</i>,
+l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?</p>
+
+<p>Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est
+aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre
+«l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le <i>Discours
+sur l'histoire universelle</i>, c'est contre toute l'idée
+chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'<i>Essai sur les
+moeurs</i>, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire
+a indéfiniment et cruellement réédité l'<i>Essai sur les
+moeurs</i>. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort
+tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois
+le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse
+de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas
+eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup
+sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument,
+et radicalement odieuse. Il l'a combattue en
+tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire,
+avec la dernière énergie.</p>
+
+<p>Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le
+goût qu'il a pour montrer les grands événements comme
+des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre
+chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter
+le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir
+dans la série des faits historiques l'effet et le développement
+de grandes causes très générales, ne voyez-vous
+point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être,
+des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de
+l'humanité? Vous y voyez des <i>lois</i>. Mais une loi est une
+idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant
+l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa
+loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer,
+au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que
+Bossuet écrivant son <i>Histoire universelle</i>.&mdash;Direz-vous
+que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un
+esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est
+vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un
+expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est
+pas en effet <i>dans</i> l'histoire, et vous n'y croyez pas.
+Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un
+mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles,
+c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers
+les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal
+gré, dans un reste de conception théologique;&mdash;ou
+vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans,
+sans lois, sans signification, et comme un tourbillon
+d'atomes dans le hasard.</p>
+
+<p>Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre
+et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer
+qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune
+intelligence, que les révolutions des empires y dépendent
+d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court,
+d'un grain de sable,&mdash;et c'est ce que Voltaire a aimé à
+faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme
+se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal
+n'en est qu'à la première partie de son argumentation.</p>
+
+<p>Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée
+de providence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste,
+pur fataliste? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de
+lois historiques, ne voyons dans l'histoire que le hasard,
+agglomérations fortuites, dissolutions sans causes,
+ou ayant pour causes des riens, grands souffles,
+sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence
+dans les objets de son étude, et si d'intelligence
+générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y
+contempler des intelligences particulières. Il est, du
+moins il veut être, spiritualiste en histoire. Il attribue
+une immense importance aux hommes d'action, aux
+rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait
+Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants
+gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont
+cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent
+parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire
+est le domaine et la matière de la volonté de
+quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nous la
+retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi
+il a tant aimé les grands princes et a aimé à les
+voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV,
+Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros
+de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire,
+ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il
+le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est
+même un peu pour ceci qu'il croit cela.</p>
+
+<p>Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers.
+Elle reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle;
+elle est fragmentaire; elle éclate ici et là dans une tête
+élue; mais elle existe; et désormais elle va embarrasser
+Voltaire presque autant que l'autre. Son fond d'aristocratisme
+et de monarchisme va gêner son fond de positivisme
+et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard,
+va-t-on lui dire; son empire est donc suspendu par une
+grande intelligence unie à une grande volonté, par un
+grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard
+traversé de temps en temps par le génie? Voilà la providence
+générale remplacée par des providences particulières,
+le monothéisme historique remplacé par
+un polythéisme historique.&mdash;Voltaire a été, j'avais
+tort de dire embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été
+partagé sur cette affaire, comme il l'est toujours. Il a
+beaucoup donné au hasard, il a donné beaucoup au
+génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans le
+sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites
+maisons de l'humanité; puis tout à coup salue un
+grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien.
+Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à
+un «petit fait» un grand événement dont il pourrait
+faire remonter la cause à un grand homme. Il passe
+d'un système à l'autre. Son histoire en devient comme
+bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un
+état de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions,
+manies d'un peuple en un temps; tantôt elle
+est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un
+grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.&mdash;Curieux
+esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque
+page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression
+la plus confuse!</p>
+
+<p>En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme
+ou despotisme? Plus celui-ci que celui-là, sans doute,
+mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans
+l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent dans
+le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire
+l'homme bon, capable de progrès par l'intelligence et
+le «lumières». Il le dit, quelquefois: «Non, Monsieur,
+tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de
+s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux.
+Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les
+guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche,
+dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques
+passages de ce genre dans ses ouvrages. Il aimait
+même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point
+une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est
+libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.&mdash;Mais
+il est difficile de savoir ce qu'il entendait
+par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme,
+c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant
+à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il
+a détesté les Parlements, les Etats généraux et la liberté
+de la presse. On peut citer, de la <i>Henriade</i>, une
+jolie définition, et élogieuse, du gouvernement parlementaire
+anglais; mais s'il faut prendre la <i>Henriade</i>
+pour autorité en matière politique, on y trouve aussi
+cette jolie épigramme contre le gouvernement par les
+assemblées:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De mille députés l'éloquence stérile</p>
+<p>Y fit de nos abus un détail inutile:</p>
+<p>Car de tant de conseils l'effet le plus commun,</p>
+<p>Est de voir tous nos maux sans en soulager un.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste,
+Voltaire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait
+peu, et ne la goûtait pas. Il n'en a pas les premières
+notions. Il n'a exactement rien compris à
+l'<i>Esprit des lois</i>, et il fallut lui faire remarquer que le
+<i>Contrat social</i> était quelque chose. Quand il prétend
+réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule.
+Il observe que le gouvernement turc n'est point si
+despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré
+par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à
+ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout,
+mais surtout moitié ignorance, moitié mépris.
+Voltaire en science politique n'a absolument rien à
+nous apprendre.</p>
+
+<p>En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut,
+sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel
+a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception
+de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci:</p>
+
+<p>Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux
+d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts,
+et parfaitement inoffensif; tolérance absolue;
+liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de
+conquête, paix profonde; bonheur.&mdash;Christianisme:
+apparition de la croyance au surnaturel dans le monde.
+Dès lors «les deux puissances», la spirituelle et la
+temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées,
+et pour des idées qu'on ne comprend pas, persécutions,
+oppressions, assassinats, bûchers, barbarie,
+enfer sur la terre.&mdash;Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, «écrasement» d'une des puissances,
+omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix,
+bonheur.</p>
+
+<p>Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est
+net. C'est une conception d'ensemble qui est claire,
+c'est une idée générale qui est précise, chose si rare
+dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo
+en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se
+soutenir.&mdash;Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion
+c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois
+«Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de
+ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement
+de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la
+religion pour la foule. «Il faut une religion pour le
+peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion
+pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui
+ne sera jamais éclairée», etc.&mdash;Ici la contradiction
+est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation
+de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est
+vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de
+souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que
+les hommes, les hommes en chair, les hommes qui
+vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance
+du christianisme et des notions trop subtiles et
+dangereuses pour eux à manier qu'il apportait&mdash;ce
+que j'admets qu'on peut prétendre&mdash;si cela est vrai,
+ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver
+cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en
+écrire des <i>Ingénus</i>; il faut sauver ces hommes qui pâtissent
+et les arracher à leur torture.&mdash;Dire: il faut un
+Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur
+et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère
+et que vous vouliez que les simples y croient, c'est
+un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une
+cruauté.&mdash;Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre,
+est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse
+pour nous; et il nous est utile que pour les humbles
+elle continue; c'est cela qui est monstrueux.</p>
+
+<p>Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire.
+Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses
+énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable
+pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au
+bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au
+bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec
+une souveraine intrépidité de certitude; pour être
+athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur,
+réactionnaire enragé, toujours avec la même
+netteté de pensée et de décision d'argument, toujours
+comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait
+que chaque livre de lui est une merveille de limpidité,
+et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idées claires.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES GÉNÉRALES</h4>
+
+<p>Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme,
+comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant,
+devenant toute une philosophie. A se placer à ce point
+de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou
+les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses
+idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent.
+C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime
+le monde, le luxe, les arts, les conversations libres
+entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses
+fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera
+avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera
+sera faux.&mdash;Comme il n'a pas d'imagination, il n'a
+pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc <i>il
+n'y a pas</i> de religion.&mdash;Comme il a de la curiosité,
+qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux
+sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion
+hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage;
+donc <i>il ne faut pas</i> de religion.&mdash;Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins
+qui peuvent contenir le peuple; donc <i>il faut</i> une religion.
+&mdash;Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur
+de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore;
+donc <i>il ne faut pas</i> de religion, etc.&mdash;Le principe est
+constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
+contradictoires.</p>
+
+<p>Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme
+et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à
+tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie
+dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse
+pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que
+Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui
+empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il
+aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
+où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres,
+Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez
+que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse
+beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela
+qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait
+à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment
+connu, quand il est mort.</p>
+
+<p>Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la
+prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou
+ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est
+un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant
+mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a
+pas fait une phrase de sa vie».&mdash;Et certes, mieux
+vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement
+despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse
+et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie
+peu clairvoyante sur ces divers genres de
+mérite.&mdash;Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il
+avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler
+à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un
+despote, une aristocratie dont un despote ouvre les
+rangs pour qui lui plaît.&mdash;Mais point de corps privilégiés,
+point de parlements, point de clergé autonome,
+ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
+serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement
+personnel, sans profit appréciable pour un
+homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils?
+Point d'aristocratie indépendante, sous
+aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.</p>
+
+<p>Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout
+Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite,
+elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son
+histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations
+historiques, en philosophie, bref en idées générales,
+une manière d'anthropomorphisme un peu naïf,
+un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à
+considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement,
+fatalement, par définition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher,
+ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son
+but et sa cause finale;&mdash;ni de se tenir pour le modèle
+de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitué comme lui.&mdash;Voltaire
+lui-même a bien spirituellement indiqué cette
+tendance primitive et inévitable de l'esprit humain.
+Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la
+taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui
+ait fait cet ouvrage.&mdash;Vous vous moquez, dit le hanneton;
+c'est un hanneton tout plein de génie qui est
+l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons
+et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes
+plus ou moins selon, je le répète, que nous avons
+une plus grande ou moindre puissance de détachement.
+Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement
+personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il
+n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.</p>
+
+<p>L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste
+principalement à croire que les hommes ont
+toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et
+à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les
+fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la
+façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et
+particulièrement de la façon de penser et de sentir de
+M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.&mdash;«A
+qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...»,
+«Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules
+favorites de son <i>Essai sur les moeurs</i>. A qui
+fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la
+terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent
+des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui
+fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur?
+A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le
+sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un
+homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait
+été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»&mdash;C'est
+surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des
+chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme
+eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et
+par conséquent une impossibilité, et par conséquent
+un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne,
+c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il
+n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens;
+la persécution est de l'essence du christianisme,
+a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas,
+et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant,
+le christianisme oppresseur, la philosophie sera
+bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme
+a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire
+ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi
+d'<i>asébeia</i> comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras,
+ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos,
+ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate.
+Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète
+à atténuer les choses, il en arrive même à manquer
+d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais
+Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle
+différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de
+tout appareil infâme et horrible, <i>laisse</i> expirer tranquillement
+un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de
+M. Homais?&mdash;Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions
+subies par les chrétiens pendant quatre siècles,
+<i>parfois sous les meilleurs empereurs</i>. Ceci précisément
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes
+de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire
+que cette conclusion que les persécutions n'ont pas
+existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou
+les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des
+hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient
+fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas
+vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment.
+Donc c'est l'histoire qui se trompe.</p>
+
+<p>A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur
+l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre
+jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu
+et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui
+pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus
+grands crimes ont toujours été et seront toujours les
+crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui
+traverse le monde donne seulement matière à ce
+besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune
+le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme
+a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme
+sous forme philosophique d'abord, sous
+forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur
+a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes
+se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le
+christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance
+exterminée du monde, ne sachant pas prévoir,
+comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne
+vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner
+pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
+théologiens seront remplacés par des théoriciens
+politiques, et le crime d'être hérétique par celui
+d'être aristocrate.</p>
+
+<p>Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique
+à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire
+est incapable de sortir des idées de son temps
+pour comprendre le passé historique, tout de même
+il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour
+comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les
+théories de Buffon paraissent extravagantes. Quoi!
+La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les
+eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes!
+Quelle plaisanterie!&mdash;On lui montre les fossiles. Il ne
+veut pas les voir. Laissez donc: ce sont des coquilles
+de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de
+Terre Sainte.&mdash;Et cet autre, avec sa génération spontanée
+et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est
+pas même à examiner.&mdash;Et cet autre qui croit à la
+variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins
+pourraient bien être devenues avec le temps
+des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise.
+Quels fous!&mdash;Investigations curieuses pourtant,
+hypothèses fécondes dont un renouvellement de
+la science, et un peu de l'esprit humain, pourra sortir,
+et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention,
+examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment
+moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et,
+ce que vous n'êtes en rien, précurseur.</p>
+
+<p>C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité
+essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais
+chez Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache
+toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il
+passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si
+différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi.
+Optimiste il l'est à la façon d'un homme du XVIIe siècle,
+et avec, les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces
+montagnes comme elles sont bien disposées pour la
+répartition des eaux en vue de la plus grande commodité
+l'homme<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>... (Voir dans Fénelon la première
+partie du <i>Traité sur l'existence de Dieu</i>.) Un monde
+créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde
+et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison
+d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la
+Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe</i>.</blockquote>
+
+<p>Et quand il est pessimiste, c'est le même système à
+l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme
+d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de
+n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
+comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez
+fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien.
+Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il
+faudra réparer. Vous lui devez quelque chose.»&mdash;
+Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation
+des droits de l'homme sur le créateur;
+croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.</p>
+
+<p>Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se
+ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un
+immense effort des choses a été accompli pour nous
+contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint quelquefois
+ce but si considérable; que le monde est à peu près
+digne de nous; que pour cette raison nous devons le
+trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent
+s'appelle Dieu.&mdash;Mais aussi cet universel effort n'a pas
+laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses
+à nos souffrances et les lacunes du monde à nos
+déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux,
+donc intelligent mais capricieux ou étourdi,
+et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.&mdash;Comme le paganisme
+est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de
+la théologie humaine, et comme c'est bien la religion
+vraie des hommes, même très intelligents, quand on
+creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité,
+dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle,
+et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!</p>
+
+<p>Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit,
+dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire,
+quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir,
+il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales
+qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
+même, répétant en bon style de très anciennes
+choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens
+ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement
+la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement
+successif de l'esprit, et redisant à soixante-dix
+ans son <i>credo</i> philosophique, politique et moral de la
+trentième année.</p>
+
+<p>Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent
+sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on
+sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception
+familière, du cercle où notre caractère et notre
+première éducation nous ont établis et installés. Cette
+sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres,
+les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre,
+et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois
+deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est
+un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on
+peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations
+soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et
+d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne
+longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et
+d'une part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif
+à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se
+pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer
+à son tour et le répandre. Et de là viendra un
+premier développement de la pensée de Voltaire. Ce
+siècle est antireligieux, curieux de sciences, et curieux
+de réformes politiques et administratives. De tout cela
+c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de
+Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en
+devenir cruellement monotone. Quant à la politique
+proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en
+parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matière. Restent les sciences ef les réformes administratives.
+Il s'y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître
+Newton, très contesté alors en France et que la
+gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et
+n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
+génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes
+est un génie d'imagination. Descartes crée <i>son</i> monde,
+Newton démêle <i>le</i> monde, le pèse, le calcule et l'explique.
+Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination,
+est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce
+un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de
+critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses
+contemporains et qui est précieux. Sa sympathie pour
+Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
+réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est
+pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est
+donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence
+y fut très bonne, son exemple honorable, son encouragement
+précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert,
+il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit
+unir l'Académie des sciences à l'Académie française.</p>
+
+<p>En matière de réformes administratives il a fait
+mieux. Il a montré l'impôt mal réparti, iniquement
+perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures
+absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables
+erreurs. Je crains de me tromper en choses
+que je connais trop peu; mais il me semble bien que
+je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre
+Turgot. Cela doit compter. J'insiste, et quelque admiration
+que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que
+je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le
+remercie presque d'avoir été un théoricien politique
+très médiocre, en considérant que négliger la haute
+sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire
+dans l'administration, la police et la justice, était
+donner un excellent exemple, presque une admirable
+méthode dont il eût été à souhaiter que le XVIIIe siècle
+se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable.
+C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très
+étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que
+des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel
+de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en
+cet ordre d'idées, est un chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure
+(ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même,
+au développement naturel de ses instincts.
+C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de
+toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses,
+ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir.
+Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare
+(«l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce),
+et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement
+complet d'un instinct, dans une nature
+riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire,
+comme une idée longtemps suivie contient dans
+ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien
+aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à
+ses jouissances; mais il arrive à reconnaître ou à sentir
+que le bonheur des autres est nécessaire au sien,
+tout au moins que les souffrances des autres sont un
+très désagréable concert à entendre sous son balcon.
+Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir
+qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour
+un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée
+au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive
+impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il
+y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile
+qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste,
+en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les
+pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès,
+«travaillés en finances» horriblement, lui sont présents
+par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la
+fièvre de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il
+parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr,
+une simple phrase.&mdash;Et l'on se doute que je vais parler
+des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en
+défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop
+de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré
+ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle a la défense
+des accusés et à la réhabilitation des condamnés
+innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger
+pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop,
+à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire
+dans certaines biographies, que le biographe est
+trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet
+est contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher
+de répéter le mot de Gilbert:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous ne lisez donc pas le <i>Mercure de France</i>?</p>
+<p>Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez
+Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase,
+avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes
+identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises
+pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux;
+mais on vient de rouer un de leurs frères<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>...» Oui,
+sans doute, encore, il y a, dans ces belles batailles
+pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition
+de famille et forme de sa «combativité». Il a été
+en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne,
+ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
+contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour
+Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès,
+lequel n'était nullement une victime du fanatisme.&mdash;N'importe,
+c'est encore un bon et vif sentiment de
+pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants,
+des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout,
+le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car,
+remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne
+lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt
+à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire,
+sa haine étant plus grande contre les fanatiques que
+contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant; on
+le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens,
+la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> A Dalembert, 29 mars 1762.</blockquote>
+
+<p>On le voit, d'une part sous l'influence de son temps,
+d'autre part moitié influence de son temps, qui fut
+clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement,
+dans une heureuse direction, de ses instincts
+intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est
+dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de
+son oeuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique
+et <i>actuelle</i>; une partie (trop restreinte) de son
+action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
+d'humanité et de bon secours. «<i>J'ai fait un peu de bien,
+c'est mon meilleur ouvrage</i>», est un joli vers, et ce n'est
+pas une gasconnade.</p>
+
+<p>Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire
+pas une grande vénération, ni une admiration bien
+profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre
+en leur fond ni les grandes questions ni les grandes
+doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à
+l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune
+religion, à la politique moderne, à la science moderne
+naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à
+Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John
+Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles,
+ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin
+de l'humanité.</p>
+
+<p>Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses
+pensées et s'assurant sur une dernière lecture, récente,
+attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se
+le représenter à un de ces moments où l'homme le plus
+sautillant et répandu en tous sens, et <i>rimarum plenissimus</i>,
+s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et
+ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte
+précis, voici, ce me semble, comme il apparaît.&mdash;Positiviste
+borné et sec, impénétrable, non seulement à
+la pensée et au sentiment du mystère, mais même à
+l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux,
+il voit le monde comme une machine très simple, bien
+faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
+indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui
+est digne d'une admiration réservée et superficielle.&mdash;Conservateur
+ardent et inquiet, il a horreur de toute
+grande révolution dans l'artifice social et même de
+toute théorie politique générale et profonde ayant
+pour mérite et pour danger de pénétrer et partant
+d'ébranler, en pareille matière, le fond des choses.&mdash;Monarchiste
+ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire,
+ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé
+d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé,
+qui ait à lui une existence propre.&mdash;Antidémocrate
+et anti populaire plus que tout, il ne veut rien pour
+la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
+acharné, <i>même en religion</i>, voyant dans Dieu
+tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer,
+d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore,
+d'intimidation.&mdash;Et ce qu'il rêve, c'est une société
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et
+jusqu'à l'extrême, où le roi paye les juges, les soldats
+et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main;
+ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par Parlement;
+fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous,
+la religion pour le peuple, sans y croire; soit humain
+du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et
+mette en prison ses critiques. Il se fâche contre les
+philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
+rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît!
+«Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du
+temps de Luther ou de Calvin, mais d'en faire une
+dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
+Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric
+accueille et recueille les Jésuites; son vrai idéal,
+c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle
+de Napoléon Ier.</p>
+
+<p>Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes.
+Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi,
+ou pour atteindre, du système qu'il conçoit ou qu'il
+caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien
+les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il
+n'a pas l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a
+pas la raison d'être du monarchiste; antidémocrate,
+sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les
+qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les
+vertus conservatrices.</p>
+
+<p>Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme
+c'est une qualité, très religieuse, quoi qu'elle en
+ait et très grave, qui est l'humilité; que le positiviste
+sincère est surtout frappé des bornes étroites et des
+voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et
+répriment notre misérable connaissance; qu'il dit:
+«Bornons-nous, puisque nous sommes bornés; sachons
+ne pas savoir, puisqu'il est si probable que nous
+ne saurons jamais; à l'<i>ama nesciri</i> de l'<i>Imitation</i> ajoutons
+<i>aude nescire</i>»;&mdash;et que c'est là une disposition
+d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute
+téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame.&mdash;Voltaire,
+lui, ne s'humilie point, croit savoir (le plus souvent
+du moins) et tranche lestement. Il est positiviste
+assuré et audacieux, avec un petit déisme très
+positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour
+en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin
+comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être
+un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique.
+Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui
+s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce
+qu'il y est arrivé.</p>
+
+<p>Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste,
+qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme,
+quand il est profond, est un sacrifice. Il est
+l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie
+n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se
+ramasse autour d'un coeur; et que ce coeur, s'il n'est pas
+un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une
+maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur
+dans le pays, mais respect encore et fidélité au
+trône: ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité
+du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir;
+mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il
+en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre
+chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité.&mdash;Cette
+conception est absolument inconnue de
+Voltaire; il est monarchiste sans être dynastique, il est
+monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est
+monarchiste que par instinct banal de conservation.
+Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de
+patrie. Son indifférence pour le pays dont il est, est
+telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle
+est telle qu'elle le rend inintelligent même au point
+de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement
+de la Prusse, débordement de la Russie, suppression
+de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà
+sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours
+la France amoindrie qu'il semble rêver.&mdash;Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas
+compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent
+pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui
+seront «philosophiques», se forment dans le monde,
+il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
+blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent,
+mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se
+soit vu.</p>
+
+<p>Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est
+pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate,
+c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner
+ses affaires, et que, par conséquent, il faut se
+dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement.
+Il n'a que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate.
+Il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance,
+et c'est un système qui peut se défendre;
+mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée
+et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant
+adversaire, il devrait être démocrate; et Rousseau est
+plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie
+pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie,
+ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait,
+puisqu'il est si personnel, et puisque c'est
+notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur l'état où
+nous serions les personnages les plus considérables,
+qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement
+des «hautes capacités» et des «lumières».
+Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même
+une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
+être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception
+de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre.
+C'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des
+capacités.&mdash;Mais la vraie idée aristocratique est totalement
+étrangère à ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par négation.</p>
+
+<p>Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme
+sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir;
+c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale.
+C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que
+les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation
+l'idée de la continuité des efforts, de la longueur
+de la tâche, et de la patience commune. La tradition,
+c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les
+ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le
+temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.&mdash;
+Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été
+si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père
+mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement
+et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme
+ce souvenir devient en lui un viatique et un principe
+d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions
+qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
+qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui
+lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait
+dans son cabinet les longues gaules dont son
+père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et
+certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son
+père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.&mdash;
+Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est <i>homme
+nouveau</i> essentiellement; et il n'a aucune espèce de
+respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se
+trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle
+est. Il est conservateur par appréhension beaucoup
+plus que par respect. Il est conservateur beaucoup
+moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup
+plus des remparts que du Palladium.&mdash;Il n'y a pas â
+s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité
+ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire
+dégradée, un peu <i>déclassée</i>; et la société qu'il a rêvée
+serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée.
+Ce serait quelque chose comme l'Empire sans
+gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné
+et odieux.</p>
+
+<p>On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de
+temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est
+plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve
+tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup
+de bon sens, et que ses idées de détail sont très
+justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à
+suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le
+Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable.
+S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez
+pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez
+pas les morts dans les églises; ne rouez pas les
+blasphémateurs; ne <i>questionnez</i> pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations
+dans un seul royaume; ne donnez pas les
+charges de magistrature à la <i>seule</i> fortune sans mérite;
+n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
+chausse-trapes et à parti pris<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>; ne pratiquez pas la
+confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des
+pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même
+plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas
+un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a
+laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze
+serviettes; soyez très propres; faites des bains pour
+le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»;
+&mdash;s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie
+avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel,
+et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais
+mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et
+le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir
+comme idéal de civilisation est peu engageant.
+Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé
+et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu
+ce qui manquait à notre homme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser <i>surtout</i> la population, responsable
+des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce
+n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.</blockquote>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses
+autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines
+au premier regard: elles le sont en effet; et elles
+se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont
+uniformément assez justes, très étroites et peu profondes.
+&mdash;Au premier abord il paraît tout classique.
+Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande
+croisade des «modernes», et il prend parti contre les
+modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte,
+Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend,
+contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il
+sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la
+science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute
+n'est possible sur ses intentions. On est en réaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que
+l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais,
+et que, plus que jamais, on fasse des tragédies,
+des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner
+l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans
+lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.</p>
+
+<p>Et, sur cela, vous croyez qu'il est <i>ancien</i>, à la façon
+d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La
+Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec
+de vives clartés et très heureux reflets des littératures
+modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a
+guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste
+au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses
+d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il
+a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru
+en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement
+supérieure à la tragédie grecque. Aristophane
+n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser
+un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur
+à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition
+et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique
+qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est
+curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à
+chaque page que, du révolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement,
+le plus puissamment, le plus complètement, le
+sens de l'antiquité.</p>
+
+<p>C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose,
+n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est
+classique en littérature comme il est conservateur ou
+monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est
+qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur.
+En cela, comme en autre affaire, c'est aux
+formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le
+goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination
+énergique et mâle associant l'univers à la
+pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes
+idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité
+vraie et forte née de la conscience profonde des
+misères et des grandeurs de notre âme&mdash;et, <i>parce que</i>
+tout cela est bien compris et possédé pleinement, et,
+pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté,
+ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au
+but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique
+n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse,
+sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme,
+la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas
+soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.</p>
+
+<p>Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées
+et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance,
+de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a
+vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle
+de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et
+d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il
+pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est
+bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout
+ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on
+veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé
+par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux
+qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.</p>
+
+<p>Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre
+étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature
+classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en
+laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque
+les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est,
+à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle
+reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux;
+mais il est religieux, il est philosophe, il est
+grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et
+Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne
+restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.</p>
+
+<p>Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit.
+Pascal n'est pas compris, du moins celui des <i>Pensées</i>.
+C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe
+ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être,
+du XVIIe siècle.</p>
+
+<p>Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien
+curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement
+dit et de bienséance. Le grand défaut des
+auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop
+souvent <i>manqué de noblesse</i>. Bossuet est quelquefois
+bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité»
+de ces beaux ouvrages en est «déparée»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.
+Comparez le portrait si correct et bien compassé de
+la reine d'Egypte dans le <i>Séthos</i> de l'abbé Terrasson
+et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous
+serez étonné de voir combien le grand maître de
+l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.»
+La Fontaine est charmant; il a un «instinct
+heureux et singulier» et fait ses fables «comme
+l'abeille la cire»; mais que de trivialités quelquefois,
+que de «bassesses», que de «négligences» et que
+d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il
+n'ait «ni rime ni <i>mesure</i>».&mdash;Il n'y a pas jusqu'à ce
+bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un
+passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la
+«balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne
+saurait se souffrir.&mdash;Sait-on bien que Racine lui-même
+n'est pas constamment élégant? Il y a dans le
+second acte d'<i>Andromaque</i> des «traits de comique»
+qui sont absolument insupportables dans une tragédie.
+Ah! quel dommage!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Temple du goût</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de
+l'éloquence dans la Langue française.&mdash;Caractères et portraits</i>.</blockquote>
+
+<p>Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières
+délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature
+aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment
+anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.</p>
+
+<p>Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire
+«nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le
+coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour
+en Angleterre, et il a crié en France la gloire du
+grand tragique.&mdash;Pourquoi cette croisade furieuse,
+tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'<i>Othello</i>?
+C'est qu'on est l'auteur de <i>Zaïre</i>, sans doute; c'est
+aussi que le goût intime reprend le dessus; et que le
+goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment
+préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le
+goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup
+plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce
+qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle:
+trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse
+de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes
+choses qui sont des <i>effets</i> de la conception artistique
+du grand siècle, et non cette conception même; et
+cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans
+substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même;
+ayez cette illusion; vous aurez celle de Voltaire, et
+l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement,
+d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux
+dans l'art de Voltaire et de son groupe.</p>
+
+<p>Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les
+hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le
+de sa force de sa vertu première, réduisez-le
+à n'être plus un art de penser comme les anciens, et
+un commerce perpétuel avec eux, et une puissance
+de renouvellement par leur exemple; réduisez-le à
+n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation,
+et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un procédé
+s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile
+comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare:
+et s'appliquant, encore, à des modèles qui
+sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux
+oeuvres du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de
+l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler
+de Voltaire; et vous arrivez, par tout chemin,
+à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond
+de l'art.</p>
+
+<p>Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de
+Voltaire? Non pas! N'oublions jamais, en parlant d'un
+homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait
+son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct
+de <i>curiosité</i>. C'est par là que, de tous côtés, il
+échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire
+de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre
+le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était
+grand; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir
+fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé
+d'être, on ne va point partout sans en rapporter
+quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature,
+d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit
+pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses
+contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère,
+tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés
+qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter,
+disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots
+de mouton dans une marmite?...»&mdash;«Eh! mon
+Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu.
+Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca,
+sans perdre rien de son héroïsme.»&mdash;«Pourquoi tant
+louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du
+ton de la cour.»&mdash;«Non, mais avant l'invention de
+la poudre, la force du corps décidait de tout dans les
+batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez
+les hommes; par cette supériorité seule les nations
+du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la
+Chine jusqu'à l'Atlas.»</p>
+
+<p>Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses
+excursions à travers toutes les littératures à peu près,
+et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer
+quelquefois ce que son esprit avait naturellement
+d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient
+un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le
+verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation.
+De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie
+folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop)
+de son ferme propos de noblesse académique dans l'art.
+De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination,
+comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte
+fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que
+celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas
+dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses.
+Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un
+crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui
+de sa louange est d'une platitude incomparable; mais
+il a inventé <i>Athalie</i>, et c'est une gloire. C'est qu'il était
+homme de théâtre, grand premier rôle de naissance,
+et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus
+tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant
+remarquer combien <i>Athalie</i> est d'un mauvais exemple.
+C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces
+vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.</p>
+
+<p>En somme, il aimait passionnément la littérature, ce
+qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est
+étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à
+ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion
+mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux,
+qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même
+aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>SON ART LITTÉRAIRE</h4>
+
+<p>J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude
+de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois
+en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la
+critique qui se développe, et qui se donne à elle-même
+des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins,
+et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence
+de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y
+a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui
+sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas
+comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»;
+et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante:
+«et je vais le montrer, en en faisant un». On
+reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent
+qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce
+genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement
+les autres à ce qu'ils ont des idées de critique
+sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer
+des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels
+Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel
+Voltaire.&mdash;Seulement Voltaire, outre ce talent ou
+plutôt cette souplesse à transformer sa critique en
+exemples agréables, qu'il prend et donne pour des
+modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a
+un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien;
+il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,
+d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et
+c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits
+vers charmants, et un épistolier des plus aimables.</p>
+
+<p>Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration
+n'est que de la critique qui s'échauffe.</p>
+
+<p>Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils
+ont deux défauts, dont le premier est précisément
+d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme
+tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et
+par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence
+du premier, est d'être presque toujours des
+oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut
+guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui
+surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige
+ce qui redresse, mais de l'imitation encore.</p>
+
+<p>C'est là les caractères essentiels de tous les <i>grands</i>
+ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la
+<i>Henriade?</i> Du traité sur le poème épique qui l'accompagne,
+soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais
+il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais
+souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point;
+Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,
+éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème
+épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie
+et grande, des pensées philosophiques, des discours
+brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain
+est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne
+et philosophique, et des vers d'une prose solide et
+serrée, comme: «<i>Nil actum reputans si quid superesset
+agendum</i>», et je songe à une <i>Henriade</i>.»&mdash;Et la
+<i>Henriade</i> a vu le jour. C'est un poème très intelligent.</p>
+
+<p>Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde
+et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles
+se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici
+la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention
+juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici,
+sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la
+galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux
+et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une
+intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre
+conceptions supérieures de l'âme humaine, la <i>Henriade</i>
+est un poème très intelligent.&mdash;Je comprends qu'elle
+laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est
+de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique
+que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée.
+Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées,
+et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés
+en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui
+feraient très grand honneur à des manuels d'histoire
+pour homme du monde.&mdash;Comment il faut lire la
+<i>Henriade</i>? Posément, sans anxiété et sans transport
+(elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans
+chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en
+lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les
+allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est
+un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité
+du coeur et un grand calme de l'imagination. On y
+voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que
+Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois,
+Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque
+peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté
+ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les
+lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux
+et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.</p>
+
+<p>La <i>Pucelle</i> est moins amusante. On peut même dire
+qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il
+manque d'être comique. Ces personnages burlesques
+font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire
+un très grand mot en parlant de la <i>Pucelle</i>? N'importe;
+je dirai que c'est parce que Voltaire manque
+de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des
+hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes;
+ce sont les travers par où les hommes se jettent
+dans des aventures désagréables, ou par où ils les
+subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent
+plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces
+travers qui piquent notre malignité et la chatouillent.
+Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à
+Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai
+d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce
+fond n'existe aucunement dans la <i>Pucelle</i>. Ce ne sont
+qu'inventions de <i>petits faits</i> grotesques; on dirait les
+imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre
+que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains,
+il faut avoir lu tous les romans froidement
+lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre
+que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant
+à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument.
+Cela confond.</p>
+
+<p>Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns
+de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont
+placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis.
+Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y
+retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a
+l'Arioste.</p>
+
+<p>Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans
+cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y
+dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII
+jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la
+<i>Ménippée</i>. Mais c'est sans doute assez parlé de la
+<i>Pucelle</i>.</p>
+
+<p>C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel
+point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à
+se transformer en invention. La tragédie de Voltaire
+est sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie.
+C'est une date importante pour l'étude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur
+préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après
+Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant.
+Que manque-t-il à Racine? C'est de cette question et
+de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque
+à Racine de l'<i>action</i>. Il manque à Racine du <i>spectacle</i>.
+Deux pièces hantent sans cesse la pensée de
+Voltaire: <i>Rodogune</i> et <i>Athalie</i>. L'action de <i>Rodogune</i>
+ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses
+contemporains, on peut le voir par les lettres de
+Dalembert et de Bernis, en sont persuadés.</p>
+
+<p>Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait
+pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour
+Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire,
+qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de
+Corneille que de Racine. Le théâtre français pour
+lui est un recueil «d'élégies amoureuse»; c'est
+un <i>riassunto di elegie e epitalami</i>. Qu'est-ce
+à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700
+jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce
+qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit
+vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros
+de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort,
+de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement,
+et comme conséquences fatales, arrivent en
+effet, en réalité, assassinats, suicides et «grandes
+tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les
+prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs.
+Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des
+incidents. Remplacer la psychologie tragique de
+Racine, qui «fait longueur», par des incidents,
+«parce que toutes les tragédies françaises sont trop
+longues»: voilà le dessein et l'effort de Voltaire.</p>
+
+<p>Or remplacer le détail psychologique, qui est
+tout Racine, par un détail matériel, on a dit que
+c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille
+l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand
+tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue
+un peu gauche, mais puissant; c'est celui que
+les écoliers connaissent; c'est celui qui a créé les âmes
+d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins
+connu, qui a écrit quarante mille vers peu lus de nos
+jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns,
+comme <i>Attila</i>, sont inintelligibles, dont quelques-uns,
+comme <i>Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon</i>,
+sont très amusants, pleins d'<i>action</i>, d'incidents,
+d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances.
+C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé.
+Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable,
+il n'a pas inventé autre chose.</p>
+
+<p>Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent
+aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste
+du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine
+n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il n'est
+qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.&mdash;Tant y
+a que c'est là ce que Voltaire a fait, avec une application
+soutenue et une honorable dextérité. Prendre un
+sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois
+de Shakspeare, et le traiter en mélodrame,
+sans psychologie, sans peinture des variations et des
+démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup
+de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est
+montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était
+«dépasser» Racine en marchant à reculons; ce
+n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la
+France: il est vrai que c'était lui en rendre un.</p>
+
+<p>Il a repris deux fois le sujet d'<i>Athalie</i>, et deux fois il a
+comme noyé la tragédie dans un mélodrame. <i>Sémiramis</i>
+c'est <i>Athalie</i> sans Joad, et sans Athalie (avec un peu
+d'<i>Hamlet</i> rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire
+n'a pas compris que Joad est le caractère le plus
+profond et le plus intéressant du théâtre de Racine,
+et qu'une <i>Athalie</i> sans Joad est bien amoindrie; et
+c'est une <i>Athalie</i> moins Joad qu'il écrit. Ajoutez que
+sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement
+obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible.
+Mais en revanche que de spectres, que d'incestes,
+que de parricides, que de fratricides, et quelle
+«méprise»!</p>
+
+<p><i>Mahomet</i>, c'est <i>Athalie</i>, et cette fois avec Joad
+comme personnage principal. Mais Mahomet est un
+Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime.
+Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque
+de Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique.
+C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival,
+ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui crée autour
+de lui des dévouements aveugles et forcenés.&mdash;Il n'y
+a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son
+influence sur Séide. Figurez-vous un Joad dont on ne
+pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est
+le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf
+une maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt
+de curiosité bien ménagé.</p>
+
+<p><i>Mérope</i> c'est <i>Andromaque</i>; mais le procédé est le
+même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte,
+<i>Andromaque</i> est placée entre Pyrrhus et Astyanax à
+sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se
+produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de
+laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état
+d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est
+toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements
+divers d'une âme pressée entre deux devoirs,
+il saura faire toute une pièce, et que c'est son art
+même.&mdash;Que Voltaire est plus prudent! Ce n'est
+qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation.
+Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,
+complication étrange, bizarre (et intéressante
+du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de
+théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire
+de circonstances et une bonne volonté un peu
+forte du parterre.&mdash;La <i>convention</i> propre au mélodrame,
+c'est la naïveté du spectateur.</p>
+
+<p><i>Zaïre</i>, c'est <i>Othello</i> avec beaucoup de <i>Mithridate</i>;
+mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie,
+pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait
+perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son
+père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance»
+et qu'il y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant
+le temps que prennent ces choses, on n'est pas
+forcé d'avoir du génie.</p>
+
+<p><i>Alzire</i> c'est <i>Polyeucte</i>, un Polyeucte d'Ambigu. Que
+Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par
+Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà
+une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication.
+Supposez que Polyeucte ait un père qui a été
+sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été
+persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte
+ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez
+que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de
+l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ
+d'<i>Alzire</i> et vous voyez combien de méprises et de
+brusques révélations et de beaux coups de théâtre
+vous pouvez attendre.&mdash;Quant à Pauline entre Polyeucte
+et Sévère, c'est chose moins importante et qui
+pourra être considérablement abrégée, et qui le sera;
+n'en faites aucun doute. Par exemple, Alzire demandera
+à Guzman la grâce de Zamore, c'est-à-dire à
+l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime.
+Main elle n'osera pas le faire longuement. Trois
+phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se
+retrouve avec sa confidente, elle dira: «J'assassinais
+Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément
+la scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans
+ce vers. Il fallait tout un long combat où Alzire, s'avançant,
+reculant, revenant par détours, tirant parti
+de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui
+qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant
+trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant
+douce à Guzman pour regagner le terrain perdu;
+laissant voir au spectateur ses sentiments vrais
+sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins
+adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un
+tableau riche et varié des agitations de son coeur.&mdash;
+Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte.
+Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique
+intelligent au bas d'une page de Racine.</p>
+
+<p><i>Irène</i> c'est le <i>Cid</i>; mais, comme dans <i>Mérope</i>, Voltaire
+n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième
+acte. Figurez-vous un <i>Cid</i> qui, au lieu d'un acte de
+prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+séparés par un crime ne sont séparés par ce crime
+qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants,
+Corneille, naïvement, les fait se parier sans cesse,
+sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche
+le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande
+qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit
+jamais que séparément.</p>
+
+<p>L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre,
+dans la composition et la contexture de tous les ouvrages.
+Les plus brillants, comme <i>Tancrède,</i> sont fondés,
+non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine,
+mais sur une méprise initiale que tous les personnages
+font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros
+de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se
+point connaître contre toute apparence, et de retarder
+de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq
+actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent
+un zèle admirable.&mdash;Ces tragédies sont tellement des
+mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles.
+On sait qu'entre le mélodrame moderne et le
+vaudeville, il n'y a aucune différence de fond. L'un
+ont fondé sur une ou plusieurs méprises, l'autre sur
+un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un
+quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie,
+et les personnages du mélodrame doivent se prêter
+complaisamment à la méprise, et les personnages du
+vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les
+tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère.
+Combien le chemin est étroit en même temps que
+sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire
+un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever
+le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance;
+on ne l'imagine pas si l'on n'a point le
+texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits
+théâtres appellent «filer le quiproquo.» Il y avait
+déjà quelque chose de cela dans <i>don Sanche d'Aragon</i>.
+Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même
+qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans
+un grand nombre de ses tragédies.</p>
+
+<p>L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et
+qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains
+et qui, pour nous, est au moins important à
+considérer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion,
+de ménagement pour les nerfs et la «sensibilité»
+des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis
+que la même chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros
+tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme
+trop malheureux. Il adoucit très «philosophiquement»,
+et comme il convient en un siècle de «lumières»,
+l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus
+souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en pense
+Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire)
+amollie et énervée.&mdash;La tragédie était un
+spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser,
+avant tout; mais aussi, un peu, pour faire réfléchir
+l'homme sur l'affreuse misère de sa condition, sur tous
+les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard où
+il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées
+et folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui
+faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si
+Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille
+souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est
+qu'une, tragédie.&mdash;Voltaire l'entend aussi; mais il
+aime à adoucir les choses. L'épicurien reparaît ici.
+Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas «Crébillon le
+barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il
+aime qu'ils soient commis par mégarde. Il a pleuré
+bien des fois (on le voit par une dizaine de passages
+de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne
+que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec
+Athalie et devenir son fils adoptif; ce qui arrangerait
+tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas
+les grandes passions furieuses et absorbantes,
+ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas
+une idée vraie de la tragédie.</p>
+
+<p>Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise.
+Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et
+à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau.
+C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler.
+&mdash;Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans
+la confusion d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste
+cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès
+des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que
+parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans
+son droit; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la
+tragédie philosophique.</p>
+
+<p>Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue
+à expliquer la dernière manière de Voltaire tragique,
+ou plutôt une manière que, sans abandonner
+l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.
+&mdash;Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent,
+Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des romans
+philosophiques vertueux, auxquels il donne le nom
+de tragédie. Ce sont l'<i>Orphelin de la Chine</i>, les <i>Scythes</i>,
+et les <i>Guèbres</i>, et les <i>Lois de Mînos</i>. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la
+justice, l'humanité et la tolérance, racontées très lentement,
+sous forme de dialogue, en vers. Au fond, ce sont
+des <i>Bélisaîres</i>. Le mélodrame s'est dégagé peu à peu
+de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.
+Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de
+tragédie classique; en gardait les formes extérieures;
+sous cette enveloppe multipliait les complications et
+les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos.
+Maintenant il se montre à nu, simple histoire
+édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la
+liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un
+roman-feuilleton. L'alexandrin seul reste encore
+comme marque traditionnelle d'une vieille maison.</p>
+
+<p>Cette transformation de la manière dramatique de
+Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme
+je viens de dire, une évolution naturelle: le mélodrame
+a pris conscience de lui-même, a grandi, et a
+brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps.
+Autour du lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange
+de vieille tragédie, s'est produit et développé,
+avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine.
+Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son
+coeur; puis, après deux ou trois variations successives,
+n'aimant pas à être en minorité, il s'est habitué
+à ce genre et a fait des comédies sur ce modèle;
+et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même.
+Remarquez que dans sa correspondance, à deux ou
+trois reprises, il finit par donner à ses <i>Scythes</i> leur
+véritable nom; guéri de ses vieilles répugnances, il
+les appelle «<i>un drame</i>»; et il a raison. Au fond sa
+tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il
+a mis cinquante ans à s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation,
+sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni
+bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention.
+Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.
+&mdash;Il est étonnant, même, à quel point elle ne rappelle
+aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive,
+elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est
+pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme.
+Une noblesse banale continue, et une élégance facile,
+implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui
+qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de
+là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer
+une de ces négligences involontaires de
+Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine,
+que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au
+moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se
+divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre
+de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire
+tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un
+instant.&mdash;Disons aussi qu'on peut rencontrer deux
+ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de
+Luzignan dans <i>Zaïre</i> est célèbre. Elle est justement
+célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est pas
+incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la
+<i>Henriade</i>; il y en a quelquefois dans les <i>Discours sur
+l'homme</i>, qui sont décidément ce que Voltaire a fait
+de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre
+d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur,
+avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style,
+et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames
+entrecoupés de «Discours sur l'homme»; on
+en peut détacher d'assez belles dissertations, comme
+celle d'<i>Alzire</i> sur la tolérance. C'est butin tout prêt
+pour les «<i>morceaux choisis</i>»; et c'est bien le péché
+de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres d'art, travaillé
+pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.</p>
+
+<p>On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie
+théâtrale», c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en
+dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous
+les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes,
+Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême
+Orient, etc.&mdash;Puis on le lui a reproché, en faisant
+remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres,
+Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des
+Français du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce
+grand progrès est bien illusoire. C'est la «couleur
+locale» qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait
+tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des
+mandarins.&mdash;Le reproche fait à Voltaire d'avoir
+manqué de couleur locale me touche infiniment
+peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale.
+On appelle couleur locale ce qui distingue tellement
+une nation de celle dont je suis, que je ne
+le comprends pas, que je n'arrive à le comprendre
+qu'après mille patients efforts. Par définition cela
+est impossible à mettre au théâtre,&mdash;ou, si on l'y
+met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite,
+&mdash;ou, si on l'explique longuement, fera du drame la
+plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes,
+à quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point.
+S'il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre
+pour venger son injure, à voir cela en scène je ne
+serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je
+m'ennuierai.&mdash;Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est
+que (sauf quelques détails très rapidement jetés, et
+qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et me
+dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas
+un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un
+prêtre chef de parti, comme moi, homme du XVIIe siècle,
+sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la mesure.</p>
+
+<p>Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir
+point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des
+Chinois vraiment Chinois.</p>
+
+<p>Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du
+domaine consacré de l'antiquité?&mdash;Je dis encore non.
+La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre;
+mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à
+plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le
+réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux,
+condition nécessaire pour bien écouter, <i>localise</i> son
+attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine
+sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe
+au début de <i>Phèdre</i>, du sérail au début de <i>Bajazet</i>,
+de l'Euripe au début d'<i>Iphigénie</i>, et du Temple au
+début d'<i>Athalie</i>. Passé le premier acte, sa tragédie
+pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est
+l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre
+conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire
+ou la géographie pour la suivre; mais l'impression
+première était utile.&mdash;Voltaire, avec moins de talent,
+a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur
+locale il n'en a point mis; le minimum, je dirai
+presque la petite illusion nécessaire, ou agréable,
+de couleur locale, il l'a donnée.</p>
+
+<p>Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous
+que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière
+de <i>Bajazet</i>, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de
+l'antiquité grecque et latine: «C'est au théâtre anglais
+que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la
+scène les noms de nos rois et des anciennes familles
+du royaume.»&mdash;«L'auteur de <i>Manlius</i> prit son sujet
+de la <i>Venise sauvée</i>, d'Otway. Remarquez le préjugé
+qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms
+romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée
+naturellement sous des noms véritables... Cela seul
+en France eût fait tomber sa pièce.»&mdash;Voltaire n'a
+point élargi le domaine tragique, il a tout simplement
+varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre
+de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce
+sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir
+une source; mais c'était stimuler l'attention du public,
+l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de
+Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique.
+Les drames romantiques de 1830 sont des tragédies
+de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est
+pas un très grand service rendu à la littérature française
+d'avoir, en revenant à <i>Don Sanche</i>, conduit à
+<i>Hernani</i>, c'en est un de n'en être pas resté a <i>Manlius</i>.</p>
+
+<p>Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies
+de la dernière manière, et peuvent être un des chemins
+qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou
+de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement
+et solennellement, en dialogue, en alexandrins,
+c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte
+déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes,
+une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose.
+Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de
+Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en
+prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.»
+Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes.
+prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caractères, et
+presque (et cela étonne) nulle observation même
+des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont
+de jolies petites histoires. La <i>Prude</i> est un <i>conte</i>
+charmant. La suite et l'enchaînement des scènes,
+les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même,
+ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire,
+et il court moins lestement que dans un conte
+proprement dit; mais le conte est fait cependant, et
+il est agréable. La verve, l'invention facile de petites
+aventures amusantes est là, comme par-dessous, un
+peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On
+voudrait que cela fût raconté, tout simplement.</p>
+
+<p>L'<i>Enfant prodigue</i> est de même, et aussi <i>Nanine</i>. Ce
+n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais <i>en scène</i>.
+On ne voit jamais les forces diverses du petit drame
+former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et
+se froisser de plein contact. Dans un <i>Tartufe</i> écrit par
+Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon
+crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point.
+Dans un <i>Avare</i> écrit par Voltaire, Harpagon sérait
+avare en <i>a parte</i>, et <i>Frosine</i> intrigante en monologue.
+Ils ne se heurteraient guère.</p>
+
+<p>Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une
+scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le
+théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant,
+a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à
+sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus
+dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes,
+rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié
+satirique comme l'<i>Ecossaise</i>; un conte sentimental et
+moral comme <i>Nanine</i>, sorte d'<i>Ami Fritz</i> plus romanesque;
+un conte vertueux et «attendrissant», dans le
+goût de La Chaussée, comme l'<i>Enfant prodigue</i>, mais
+toujours des contes, où le <i>fait</i>, d'une part, l'<i>intention
+morale</i>, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de
+comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont
+d'un intérêt médiocre.&mdash;C'est dans son théâtre comique
+que l'impuissance psychologique de Voltaire et
+son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le
+plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique
+que les qualités ou de créateur ou d'observateur
+pénétrant sont le fond de l'art.</p>
+
+<p>Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est
+donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les
+mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les
+grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas
+capable de <i>détachement</i>; et c'est l'honneur des grands
+artistes que la même vertu leur soit essentielle et
+nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur
+des grands penseurs que la même vertu leur
+soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes.
+Aux uns comme aux autres, avec une personnalité
+puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir
+de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance
+de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes
+sans considération de ce qu'elles peuvent
+avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre
+fortune;&mdash;aux grands artistes il faut la connaissance
+de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les
+autres avec impartialité, détachement très difficile;
+ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement
+plus rare encore;&mdash;et il leur faut la
+sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien
+aristocrate;&mdash;et il leur faut l'imagination
+ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement
+à la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire,
+soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour
+cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art,
+comme il n'a touché le fond de rien.&mdash;Et comme
+nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus
+conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de
+Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique,
+et ainsi de suite; il a été poète, aussi,
+sans le fond et la source vive de la poésie. Du
+reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme
+supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui
+qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore
+être un homme curieux, intelligent et spirituel,
+ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce
+que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a
+excellé.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<h4>SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»</h4>
+
+<p>Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin
+de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa
+noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement
+au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires
+ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est
+très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience
+même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font
+grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le
+plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux
+renseignements, sans relâche cherchés, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent
+indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire
+aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée
+de très bonne heure, comme sûr d'une longue
+existence et d'une inépuisable puissance du travail.
+Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses
+colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse
+de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et
+s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'<i>Essai sur
+les moeurs</i> sent trop le pamphlet, et souvent inquiète
+et parfois irrite, le <i>Siècle de Louis XIV</i> et <i>Charles XII</i>
+et <i>Pierre le Grand</i> sont des oeuvres de conscience,
+d'exactitude et de grand talent.</p>
+
+<p>Et sans doute, reprenant mes considérations générales,
+je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration
+de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien
+informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+général de l'histoire de l'Europe moderne lui
+échappe; que sa politique est bornée comme elle est
+peu généreuse; que l'écrasement des petits par les
+colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée,
+redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les
+uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est
+résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité;
+que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment
+du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du
+XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur
+morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme,
+est chose dont il ne s'aperçoit guère.&mdash;Mais j'aime
+mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le
+menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique
+et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec
+une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs
+qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et
+artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire,
+que dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>; mais vraiment, ici,
+il y en a.&mdash;Et, peut-être on me dira que Voltaire
+est bien adroit, et que le <i>Siècle de Louis XIV</i> écrit à
+Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui
+l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle
+bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais
+j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français
+au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien,
+sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment où le sol natal lui manque;
+et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à
+l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant,
+de l'avoir quittée.</p>
+
+<p>On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire,
+parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme
+l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que&mdash;sauf cette
+intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit
+les lois d'existence et de développement de l'humanité,
+qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit
+philosophique&mdash;Voltaire a toutes les lumières,
+toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les
+prudences et tous les scrupules de l'intelligence.&mdash;
+On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de
+l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement
+clair et limpide.&mdash;On saura toujours que le
+tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'<i>Essai
+sur les moeurs</i> est un chef-d'oeuvre, et que les <i>récits</i>
+du <i>Siècle de Louis XIV</i> et de <i>Charles XII</i> sont incomparables
+de vivacité, de verve et de lumière.</p>
+
+<p>On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment
+composés. Sauf <i>Charles XII</i>, parce que
+<i>Charles XII</i> est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais
+construits, aménagés et ramassés autour d'une
+idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils
+commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du
+<i>Siècle</i>; on ne l'a pas dit assez de l'<i>Essai</i>, si admirable
+par endroits. L'<i>Essai</i> est souvent indéfinissable. Est-ce
+de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire
+anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente,
+et de l'histoire sautillante et saccadée.
+C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie
+elle-même à chaque instant, et laisse la place à
+l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au
+désordre tumultueux des petits faits amusants et des
+anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos.
+Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la
+ligne générale et le dessin.</p>
+
+<p>C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de
+tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on
+voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le
+sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux.
+L'<i>Esprit des Lois</i> ne l'est pas. Les ouvrages
+de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle
+sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont
+sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres
+ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont
+toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste
+ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents
+qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.</p>
+
+<p>La curiosité est une muse, la coquetterie en est une
+autre. On devrait les grouper toutes deux autour du
+médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de
+plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et
+au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait
+pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de
+son talent, a fait même son talent le plus original, le
+plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse
+de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme,
+la tyrannie que le <i>moi</i> exerce sur lui ne limite plus
+son talent; elle le sert. Car si le détachement est une
+condition du grand art, la forte attache à soi-même
+est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont
+eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art
+celui qui suppose et qui exige le détachement, et art
+inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent
+à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est
+dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout
+son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage
+où il faisait les honneurs de sa propre personne,
+divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle
+en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou
+en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine
+au sens précis du mot, sa maison parée et brillante,
+où il vous reçoit avec mille grâces.&mdash;Qu'est-ce
+qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal
+personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le
+maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui
+intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions,
+les digressions, les intentions et les malices.
+On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni
+en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un être assez singulier qui rencontre un
+homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher
+et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce
+qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser
+et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur.
+Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant
+d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse
+de M. de Voltaire.</p>
+
+<p>Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages
+de ses petites histoires n'existent pas plus, existent
+moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies.
+Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans,
+ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée
+de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes
+destinées à lui servir et d'illustrations et de
+preuves. C'est un article du <i>Dictionnaire philosophique</i>
+conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.&mdash;Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même,
+mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la
+forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie
+et un sourire, et glisse ses épigrammes, au
+lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un
+de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni
+avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité
+très piquante, qui a quelque chose d'accueillant,
+de gracieux et d'inquiétant.</p>
+
+<p>Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme
+c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où
+Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est
+grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses
+madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les
+Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On
+a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je
+plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.
+&mdash;Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez
+mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le
+ton.&mdash;Et encore la louange décidée, déchaînée et à
+corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne
+peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc
+tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.»
+&mdash;Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes.
+Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un
+grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir
+quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir
+de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un
+peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir
+une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies
+de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne
+humeur, de malice qui se montre juste assez pour
+qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le
+plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais.
+C'est un délice que la première lettre à Rousseau
+(avant toute brouille) sur le discours des <i>Lettres et des
+arts</i>. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce,
+loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus
+de correction à la fois digne, sympathique et impertinente.
+On sent là, qui se dissimule, rentre au moment
+qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée
+souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.&mdash;
+Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une
+petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie
+élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout
+et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On
+croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes,
+roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes
+et solides, en le caressant.</p>
+
+<p>Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté
+bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il
+a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires
+de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui
+eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent
+que le talent adroit et spirituel. Les <i>Discours sur
+l'homme</i>; un <i>Dictionnaire philosophique</i> moins prétentieux,
+et ne touchant point aux grandes questions;
+les <i>Contes et nouvelles</i>; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie
+de l'histoire; un peu de science intelligemment
+vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains
+sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait
+pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand
+des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule,
+parfois à un peu de mépris.&mdash;Il s'est un peu
+trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence
+elle-même nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant
+sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice
+en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui
+n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit
+capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si
+net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur
+de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même,
+l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur,
+précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la
+plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle
+ou ses passions n'ont point eu de part.</p>
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant
+et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps
+il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe,
+ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était
+vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi
+par la plupart. Il a été assez habile pour être même
+populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce
+à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui
+laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée
+pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée,
+et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a
+eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu
+pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour
+les hommes une félicité toute matérielle, longue vie,
+bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre
+et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a
+joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
+pour lui, comme il était venu.&mdash;Il a eu plus qu'il ne
+souhaitait à ses semblables: il a été heureux après
+sa mort. Une révolution faite en opposition absolue
+avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères
+n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi,
+l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution,
+démocratique, antilittéraire, antiartistique et
+antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que
+les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
+qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux,
+et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût
+détestée.&mdash;Une révolution littéraire faite, non plus
+seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a
+servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée
+et un peu ignorante, ont attaqué la littérature
+classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier
+un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le
+plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce
+qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme
+se sont, pendant longtemps, tournés au profit
+de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a
+traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement
+de Juillet, et même du second Empire,
+comme au milieu d'une conspiration en sa faveur.
+Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié
+raison quand il disait spirituellement, songeant à tout
+son «fatras»:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>..... on ne va pas sur Pégase monté</p>
+<p>Avec si gros bagage à la postérité.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Toutes les masses sont imposantes, et combien de
+critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de
+lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes
+lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir!
+Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!»
+&mdash;Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment
+tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées
+et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a
+plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire
+est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère
+de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire
+religieuse surtout, de critique littéraire même,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,&mdash;et on
+les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a
+même certaines plaisanteries qui lui sont chères,
+qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement
+un homme très instruit, se tenant au courant,
+bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu
+longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce
+qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais
+toute cette bibliothèque en impose.</p>
+
+<p>Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte,
+lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il
+est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand
+propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un
+sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela,
+cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans
+ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il
+n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou
+quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entré pour quelque chose.</p>
+
+<p>Voilà de petites explications d'une immense gloire.
+Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare
+qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient
+l'expression du pays dont ils sont, et représentent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni
+Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand,
+ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même
+agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le
+vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun
+un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles
+de cette race, comme choisie, et portée par eux
+à son point d'excellence, ce qui fait précisément que,
+tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité,
+ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui,
+nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en
+lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup
+plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un
+homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et
+qui se contredit abominablement quand il se hausse
+aux grandes questions, c'est un Français. Un homme
+impatient des jougs légers et s'accommodant des plus
+lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète,
+qui est conservateur de toute son âme, et
+qui en littérature et en art, est étroitement attaché à
+la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux,
+c'est un Français.&mdash;Voltaire est léger, décisif
+et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit
+du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la
+pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français.
+Il est à peu près incapable de métaphysique et de
+poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant
+en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est
+un Français. Il est radicalement incapable de comprendre
+l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé
+avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un
+Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout
+progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un
+Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus
+Français, mais les Français se sont tellement reconnus
+en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
+défaut, en faveur des autres.</p>
+
+<p>Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant
+encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le
+monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire
+tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire
+et de l'adorer, certains en étaient tellement
+devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses
+colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus
+grossières de ses facéties, que le prince des hommes
+d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
+élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire
+a longtemps, même après sa mort, ressemblé à
+une popularité. Il sort, à présent, de la popularité
+pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est
+très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent
+heureuse, par la langue excellente de clarté, de
+vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable
+à conter sobrement et spirituellement. Ils savent
+qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées,
+qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur
+l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie
+de Victor Hugo, moins le style, et la conception
+historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu
+étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire
+en dix volumes qui est une merveille de bonne
+humeur française, de fine satire française et d'esprit
+français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi
+ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu
+qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même
+supérieures, de leur caractère, pour les qualités
+même secondaires, de son esprit.</p>
+
+
+<br>
+<h3>DIDEROT</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HOMME</h4>
+
+<p>Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression
+de la société. Celle de Diderot est l'expression qui
+me semble la plus exacte de la petite société du
+XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande»
+de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien
+davantage! Diderot est éminemment Français, et Français
+du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne,
+Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français
+de classe moyenne, excellemment. Montesquieu
+est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire
+le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux.
+Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé,
+qui a fait ses études en province, qui s'est marié
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail,
+vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours
+demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame,
+impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le
+traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie,
+et qu'il soigne très, affectueusement, cependant,
+quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs
+de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement,
+«se crève de mangeaille», comme lui dit une
+contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne,
+a des indigestions terribles, et, trait à noter,
+raconte ces choses avec complaisance.</p>
+
+<p>Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans
+interruption pendant trente ans un travail à rendre
+idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais
+que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour
+n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre
+pliant, donne par jactance trois coups de cognée de
+trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe
+jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême
+ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de
+lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre
+constamment, intervenant dans les affaires des autres,
+arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et même sottement impérieux.
+Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il
+n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que
+Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison
+humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts
+ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants
+de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il
+faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève,
+sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il
+l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise!
+Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline,
+l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon
+les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié
+bien encombrante et bien contraignante. C'est
+celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments
+manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot
+l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine
+espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il
+extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son
+ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à
+la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des
+farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette
+mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur;
+il lâche devant des enfants des énormités de propos
+«qui font piétiner la mère de famille», et il les répète
+dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons
+de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire,
+et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses
+amis s'il n'a pas été un peu loin.</p>
+
+<p>Avec cela, excellent homme, serviable, charitable,
+généreux, probe et large en affaires, homme de famille
+malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa
+soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de
+tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection,
+parlant, en particulier, de son père, en des termes qui
+font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.&mdash;Moralité
+faible, délicatesse nulle, penchants grossiers,
+vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement
+dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité,
+mais lourdeur de main dans les relations sociales,
+voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du
+reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le
+voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis
+Diderot.</p>
+
+<p>Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un
+de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous
+avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne
+songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à
+l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours
+que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe
+amicalement sur le genou. C'est un bon compère.</p>
+
+<p>Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour
+cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts
+et ses qualités! D'une part il fait l'<i>Encyclopédie</i>.
+C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé».
+Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, écrivain lucide,
+sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent
+«chef de division»; il est l'honneur et le modèle
+de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce
+lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du
+moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue.
+L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par
+article, est fort convenable, nullement alarmante, très
+orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle
+à nous prévenir que ce n'est point sa vraie
+pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein
+de respect pour la religion du gouvernement. Un bon
+employé sait entendre avec dignité la messe officielle.</p>
+
+<p>D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y
+détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses
+ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très
+bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui
+ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique.
+Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et
+de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste,
+l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de
+théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois,
+l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit,
+aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté;
+tous ont une verve magnifique et une abondance puissante;
+et on a rédigé leurs conversations, et ce sont
+les oeuvres de Diderot.</p>
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>SA PHILOSOPHIE</h4>
+
+<p>Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines
+et contradictoires, car Diderot n'est pas assez
+réfléchi pour être systématique, sont cependant ce
+qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention.
+Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent,
+les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez,
+du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il
+est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup,
+infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus
+diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire
+de la philosophie, d'après Brucker, sans doute,
+mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait
+bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette
+science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle,
+ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
+sur <i>Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza</i>, le
+<i>Manichéisme</i>, sont tout à fait remarquables, et à lire
+encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible
+du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela
+est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie,
+l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que
+les idées générales des hommes se font avec tout ce
+qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme
+en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais
+est en retard. Il en est aux mathématiques, presque
+exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il
+s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
+légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus,
+où elles commencent à mener. Diderot est au courant
+de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte,
+ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse
+avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.</p>
+
+<p>Ses premiers ouvrages, <i>Essai sur le mérite et la
+vertu, Pensées philosophiques</i>, sont d'un écolier qui a,
+de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles.
+Mais déjà la <i>Lettre sur les aveugles</i> et la <i>Lettre sur
+les sourds-muets</i> contiennent une philosophie, qui sera
+celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa
+vie. <i>L'essai sur le mérite et la vertu</i> était religieux
+et «déiste»; les <i>Pensées philosophiques</i> étaient irréligieuses
+et «théistes», et peuvent être considérées
+comme une esquisse de «morale indépendante»; les
+<i>Lettres</i> sur les aveugles et sur les muets sont un
+programme de philosophie athéistique et matérialiste.
+Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau,
+avec beaucoup de verve et même d'ampleur,
+cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une
+force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en
+une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres
+informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se
+trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les
+«espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et
+le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les
+âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite
+école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources
+nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues
+lui fournissaient.</p>
+
+<p>En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet
+et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à
+1768<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, et toutes sous l'influence de la grande <i>loi de
+continuité</i> de Leibniz, voyant entre tous les êtres une
+chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine
+du transformisme; supposaient plus ou moins formellement
+que les espèces, puisque les limites qui les
+séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient
+bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être
+transformées les unes dans les autres et être douées
+d'une force de transformation et d'accommodement
+aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent
+donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du
+reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses,
+mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant
+qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient
+rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient
+fortement son imagination; et dans l'<i>Interprétation
+de la Nature</i> (1754), non seulement bien avant
+Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet,
+prenaient en son esprit énergique et audacieux une
+forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme,
+en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
+«De même que dans les règnes animal et végétal un individu
+commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, <i>n'en
+serait-il pas de même des espèces entières?...</i> Ne pourrait-on soupçonner
+que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers
+épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces
+éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que
+l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations
+et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années
+entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres
+développements à prendre et d'autres accroissements à subir
+qui nous sont inconnus...?»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> De Maillet: <i>Entretien d'un philosophe indien</i> (1748).&mdash;
+Charles Bonnet: <i>Contemplation de la nature</i> (1764).&mdash;Robinet:
+<i>De la nature</i> (1766); <i>Considérations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'être</i> (1768).</blockquote>
+
+<p>Et plus tard, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i>, il mettait en
+vive lumière, par une image ingénieuse et frappante,
+cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui
+une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection,
+une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet
+arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé
+d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches
+et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit
+Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette
+grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux
+accrochés les uns aux autres et vivant pour un
+temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraînés pour un temps dans une existence
+commune qui se sépareront plus tard, se disperseront,
+iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre
+à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou
+plante en une autre cité que nous appelons plante
+ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.</p>
+
+<p>Enfin, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i> encore, il donnait,
+avant le transformisme constitué, la formule définitive
+du transformisme: «<i>Les organes produisent les besoins,
+et, réciproquement, les besoins produisent les organes.</i>»
+Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans
+avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant
+que le mot de Pascal sur l'hérédité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Il arrive souvent
+que les hommes d'imagination devancent ainsi les
+sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur
+synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore à venir, et leur génie
+d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation
+des notions de détail ramènera.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est
+première habitude.»</blockquote>
+
+<p>Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un
+moment. La matière vivante, éternelle et éternellement
+douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans
+«cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant
+indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel
+bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres,
+des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément
+nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et
+des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et
+l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui
+pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus
+tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses
+sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui
+séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît.
+&mdash;Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète,
+et autant par exaltation que par raisonnement.
+La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même.
+Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient
+le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle
+du reste, qui est égarée, comme presque toutes les
+belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a
+que faire<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Début du <i>Second entretien sur le fils naturel</i>.</blockquote>
+
+<p>Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:</p>
+
+<p>«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré
+de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la
+ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler
+ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau;
+à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser
+à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux
+des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée...
+Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui...
+C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent,
+qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.</p>
+
+<p>«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu
+es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît
+d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants
+et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe,
+la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par
+un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière
+délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est
+une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter,
+qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce
+qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se
+multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré
+de la fureur.»</p>
+
+<p>Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme,
+car l'homme est toujours mystique par quelque
+endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été
+son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce,
+bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
+nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est
+l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables
+conventions et non la nature qu'il faut accuser<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.
+Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O
+vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez
+vers le bonheur à chaque instant de votre durée,
+ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre
+félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement,
+ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au
+delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé....
+Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe
+rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes
+lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature!
+Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces
+craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent,
+ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois
+aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même,
+répands des fleurs sur la route de ta vie....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>De la poésie dramatique</i>.&mdash;Du drame moral.</blockquote>
+
+<p>&mdash;C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce
+singulier philosophe!&mdash;N'en doutez pas un instant;
+et son dernier mot sur ce point est le <i>Supplément au
+voyage de Bougainville</i>, qu'il m'est difficile d'analyser
+ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie
+pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de
+religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale,
+et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement
+vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
+Toutes ces choses sont des «inventions» humaines,
+imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous
+rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on
+a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel,
+et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile
+qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le
+plus fort; tantôt il est terrassé par <i>l'homme moral et
+artificiel</i>.... Cependant il est des circonstances extrêmes
+qui ramènent l'homme à sa première simplicité:
+dans la misère l'homme est sans remords, dans la
+maladie la femme est sans pudeur<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>..»&mdash;Et à la
+bonne heure!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote>
+
+<p>Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner
+à son instinct?» Pressé de «répondre net»,
+Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez
+d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre
+mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la
+guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les
+tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle
+à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses:
+examinez-les profondément; et je me
+trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de
+siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se
+promettait de lui imposer.»&mdash;Voulez-vous, au contraire,
+«l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez
+pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut
+mettre l'ordre»<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>..</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote>
+
+<p>On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier
+inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature
+leur a été longtemps une chimère et une impatience
+communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
+social, état religieux, état moral étaient des inventions
+humaines, des supercheries ingénieuses et malignes
+imaginées un jour, et non par tous les hommes pour
+vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable!
+Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés
+tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé
+plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y
+gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité;
+Diderot intempérant, la morale.&mdash;Et, du reste,
+Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le
+scandale d'une attaque directe à la morale commune;
+Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron
+de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec
+insolence et bravade.</p>
+
+<p>Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme
+de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes
+du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine
+philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit
+d'une génération, d'autre part, de son état de passions;
+résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle
+sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français
+a été une lassitude et une impatience de toutes
+les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd,
+trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV,
+Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout
+cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes
+de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses
+d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les
+ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec
+ses éléments divers, législation dure, répression implacable,
+religion austère, morale, luttant contre la nature.
+C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les
+modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer.
+On commence par lui contester ses titres. On la
+représente proprement comme une invention, comme
+quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé,
+qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
+qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on
+ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles.
+On s'attache à montrer, pour ce qui est de
+la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour
+ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce
+qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.&mdash;Et il
+reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher
+d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en
+faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime
+trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines
+sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite,
+cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place
+de la morale «artificielle», revenant plus tard à une
+sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en
+l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse,
+qui n'exclut que le culte.</p>
+
+<p>Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la
+destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine
+de la morale, mais surtout, et presque exclusivement,
+insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il
+y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
+méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est
+elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme
+de l'état de nature où vivent les animaux et les
+plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son énergie à
+s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans
+vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce
+qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce
+qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement
+l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement
+de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement
+et mollement attaqué, c'est où il se porte
+avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier,
+maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité
+où la réaction violente contre l'état social, trop
+gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y
+est allé.</p>
+
+<p>N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un
+homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande
+importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de
+l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle
+comme d'impertinences, «d'extravagances» et de
+«bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table.
+C'est à cela qu'il se délasse de l'<i>Encyclopédie.</i> Considérez
+toujours Diderot comme un homme qui s'enivre
+facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait
+de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait
+de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il
+se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation
+et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque,
+une page de Richardson, la Marne, parce
+qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze;
+et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement
+indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de
+répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là
+de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés
+et de niaiseries.&mdash;Et ses ouvrages de philosophe
+et de moraliste sont propos d'homme très intelligent,
+très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
+naturelle.</p>
+
+<p>Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais,
+et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa
+morale, la morale étant, sans doute, une <i>règle</i> des
+moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et
+proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies.
+La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel»
+et facile d'un bon coeur, le penchant <i>altruiste</i>, la sympathie
+pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très
+vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin
+d'autre chose.</p>
+
+<p>A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur
+tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté
+générale que l'individu doit s'adresser pour savoir
+jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant,
+et quand il lui convient de vivre et de mourir.
+C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et
+cela, s'il s'y tenait, ce serait une <i>règle</i>, une loi du devoir,
+assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant
+une loi.&mdash;Mais d'autre part, et plus fréquemment,
+il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien
+qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond
+de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de
+la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant
+et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne
+et vertueuse. L'homme de bien <i>crée le devoir</i>, fait la
+loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux
+fois, dans <i>l'Entretien d'un père avec ses enfants</i>» et
+dans <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> il a, sinon conclu, du
+moins fortement penché en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui dépossède des malheureux
+et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches,
+désintéressé du reste absolument dans l'affaire,
+peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.
+&mdash;Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits
+sur des hommes qui du reste en ont le plus grand
+besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper,
+ruser, inventer des fables, et des machines et des
+fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le
+croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite,
+mais assez fort, que la morale commune est au-dessus
+et au-dessous des morales particulières,
+qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme
+peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait
+cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.</p>
+
+<p>C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient,
+appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin
+de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant
+un peu avec lui, elle procède du même fond que son
+immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à
+«l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société,
+la communauté, le <i>consensus</i> qui est dépossédé du
+droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos
+volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de
+devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement,
+fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
+générale, point de morale aucunement. La morale est
+une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des
+pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous.
+Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose
+qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
+interrogé; quelque chose de bon parlera
+en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré
+de la loi civile.</p>
+
+<p>Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme
+orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes
+sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus
+énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a
+progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun
+de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les
+hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et
+héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et
+par accepter comme vérités au moins provisoires,
+lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet
+«homme artificiel», en admettant même qu'il soit
+artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce
+n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce
+sont les hommes, les générations successives qui
+l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et
+ne semble plus légitime que le modifier à notre
+tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un
+monstre, vouloir le supprimer purement et simplement,
+c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est
+proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable
+absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était
+vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser
+à votre tour et tant de confiance en vos décisions
+individuelles, mais vous décourager à tout jamais de
+toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader
+de recommencer, en la reprenant à son point de
+départ, une expérience qui a si malheureusement
+réussi.&mdash;A moins que vous ne soyez convaincu que
+vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce
+que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns
+par les autres vous a appris, êtes capable d'une
+pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là
+l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe
+siècle.</p>
+
+<p>Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de
+Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques.
+Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il
+a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques;
+mais ce sont les audaces de la légèreté, de
+l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une
+pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant
+est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt
+inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux,
+avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et
+c'est Diderot; c'est l'homme dont on a pu dire et qui
+a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté
+qu'il n'en avait pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près
+ce que je vais dire. J'en ai le droit, parce que je ne
+résiste jamais à répéter un lieu commun quand je le
+crois juste.</p>
+
+<p>Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire.
+Il a, nous l'avons vu, une certaine imagination
+dans les idées, une certaine imagination philosophique.
+Le <i>Rêve de d'Alembert</i> est une sorte de poème
+matérialiste, non sans beauté, non sans beautés
+surtout. L'imagination littéraire est autre chose. Elle
+consiste à créer des âmes, ou à inventer des événements.
+Elle est faite d'une puissance singulière à sortir
+de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre âme,
+ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre.
+C'est une aptitude particulière et innée que rien ne
+remplace. L'observation y aide, mais ne la constitue
+pas; la sympathie, le détachement facile y aide, mais
+ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas
+l'observation pénétrante et patiente. Il avait le détachement
+et la sympathie; mais cela ne suffisait point.
+Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un caractère,
+fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais
+raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau,
+suggéré à l'esprit du lecteur toute une biographie.
+Il a tracé des silhouettes, et raconté des anecdotes.
+Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le
+savait comme personne au monde, mieux que Le Sage,
+mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que
+Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait voir,
+qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de
+Diderot, vous le connaissez, rond, à fleur de tête,
+interrogateur, tout en dehors, tout jeté en avant,
+curieux, avide et qui semble se précipiter sur les
+choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout
+aimé à regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans
+son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de
+sa journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la
+scène; puis, devant son papier, il revoyait encore,
+avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en
+écrivant.</p>
+
+<p>Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes
+vraies, des historiettes de son temps. Il les combine
+les unes avec les autres, les fait entrer dans un
+récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce sont
+les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il
+a bien vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté.
+Et dans chacune de ses histoires, après des préparations
+quelquefois longues, qui sont des hors-d'oeuvre,
+qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement
+dans nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette;
+cette femme suppliante aux pieds de cet homme immobile
+dans son fauteuil<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.; cet homme qui part, tordant
+ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers
+cette femme impérieuse et implacable<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>..&mdash;Ces
+choses Diderot les a vues. Le dessin, les lignes, les
+oppositions, les ombres, les traits de physionomie,
+les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé
+dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est
+le plus clair de son talent, qui est très grand et très
+Original.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Anecdote de Mme La Pommeraye dans <i>Jacques le Fataliste</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Anecdote de Mme Reymer dans <i>Ceci n'est pas un conte</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure,
+il écrit la <i>Religieuse</i>, où l'ennui le dispute au dégoût;
+il écrit les parties d'invention de <i>Jacques le Fataliste</i>, à
+savoir l'histoire proprement dite de Jacques et de son
+maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a plus alors
+(mais dans <i>Jacques le Fataliste</i> il les a à un haut degré)
+que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide
+courant du style, la cascade sautillante et brillante
+du dialogue. Mais le fond est singulièrement faible, je
+ne dis pas seulement comme peinture de caractères,
+mais comme invention d'incidents et d'aventures. A
+la vérité, et c'est toujours à <i>Jacques le Fataliste</i> que je
+songe, il produit une illusion agréable, ce qui est encore
+du talent: il mêle, suspend, ramène, entrecroise
+et entrelace cinq ou six récits différents, chacun peu
+intéressant en lui-même, de manière à toujours faire
+croire que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre
+est plus intéressant que celui qu'il fait; et il
+y a là comme un chatouillement de curiosité, et, aussi,
+comme une sensation de fourmillement et de foisonnement
+copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites
+et de soudains retours, en se mêlant, se quittant et
+courant les uns après les autres. Il y a là un peu de
+diversité d'accent; car Diderot était l'homme des
+digressions, des échappées, et des parenthèses plus
+longues que les phrases; mais il y a un peu de procédé
+aussi et d'attitude; et surtout il y a plus de verve de
+conteur que d'imagination de créateur, ou, pour
+parler simplement, de romancier.</p>
+
+<p>Notez aussi que ce manque de composition dont nous
+voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire
+une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté
+de fond. Où la composition est absente, mais je
+dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention
+même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est
+qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir,
+ou un personnage vrai, profond et puissant, qui
+vous obsède. <i>Gil Blas</i> est composé, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et
+lui donne son unité. <i>Candide</i> est composé. Il gravite
+autour d'une <i>idée</i> dont on sent toujours la présence, et
+qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le
+regard, haut sur l'horizon. Ni <i>Jacques</i> ni la <i>Religieuse</i>
+ni les <i>Bijoux</i> ne sont composés, parce que Diderot,
+demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur
+par belles rencontres, n'est ni grand penseur,
+ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux,
+complet et vraiment vivant, ni autour d'une
+idée importante et considérable.</p>
+
+<p>Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui
+descende profondément dans la mémoire, parmi toutes
+les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le
+<i>Neveu de Rameau</i>. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la
+main. Le neveu de Rameau est un personnage réel
+que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir
+de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion.
+Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux,
+et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier
+qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès
+inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot
+a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être
+distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages,
+les <i>a parte</i>, les questions à l'interlocuteur imaginaire,
+et les réponses de celui-ci et les répliques à
+ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur
+son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre,
+comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la
+soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est
+enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable.
+Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé
+avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon.
+&mdash;Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait
+fait de génie.&mdash;Sauf cette rencontre, Diderot
+n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus,
+ou un <i>novelliste</i> à qui manque ce qui est le charme
+même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux.
+Il est, sauf ce <i>Neveu de Rameau</i>, un romancier
+qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais
+qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au
+cours de son existence, avec aucun de ses personnages,
+ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une
+pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en
+scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie,
+et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est
+ce que je me plais à répéter.</p>
+
+<p>Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où
+il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près,
+pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi
+de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a
+beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un
+grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais
+signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme
+assez complet et assez bien doué pour être d'une part
+un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être
+capable d'oublier toute théorie quand il prend sa
+plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en
+bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire,
+des théories familières et chères au critique, les
+unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut
+le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre;
+mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient
+le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est
+pas chose plus grave, que la théorie reste parce
+que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de
+Diderot.</p>
+
+<p>Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre;
+d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent
+et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise,
+et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos,
+où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du
+mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les
+plus saisissables.</p>
+
+<p>Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le
+monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente
+paraît le pire conventionnel à celle qui vient;
+et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se
+maintenir au même degré de conventionnel, il faut
+réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans,
+sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux
+générations.&mdash;Il voulait donc plus de naturel, ce qui,
+pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours,
+et moins de paroles,&mdash;de la prose, plus de
+cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie
+française; il ne comprend rien à des gens qui parlent
+un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes
+répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent
+bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement
+la mort.&mdash;Remarquez que le sauvage regardant
+une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme
+toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité
+absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un
+sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à
+des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et
+qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine
+place précise; que l'art est précisément l'art, et
+reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et
+en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+<i>une certaine ressemblance</i>, à l'exclusion des
+autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une
+statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un
+mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;
+que, précisément parce que le théâtre, le plus
+complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais
+huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il
+<i>faut d'autant plus</i>, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même
+de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre
+de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires,
+préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le
+vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid,
+des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant
+les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités
+qui ne constituent point l'art, mais en sont
+les <i>conditions</i> nécessaires.</p>
+
+<p>Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,
+d'introduire un peu de réalité nouvelle,
+c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier
+par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge
+précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir
+dans le même se continuant, s'imitant et se répétant;
+j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite
+Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa
+préoccupation<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.. Nous verrons ce que, dans la pratique,
+il en a gardé.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets
+et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et
+servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est
+bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.</blockquote>
+
+<p>Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur.
+En cela il était dans la tradition du théâtre français
+et surtout de la critique dramatique française. Sur ce
+point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger,
+avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel
+et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle
+au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement
+insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de
+moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe
+siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était
+mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants.
+&mdash;D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs
+chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur,
+que la direction morale, qui autrefois venait de
+la religion, commençant à languir, il en fallait sans
+doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature
+qui pût recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.&mdash;Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce
+point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue
+qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours
+plus loin que tout le monde. Il voudrait que le
+drame fût non seulement un sermon; mais, comment
+dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai
+toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre
+les points de morale les plus importants, et cela sans
+nuire à la marche violente et rapide de l'action
+dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement
+en savait user et qu'il fût question de préparer
+le changement d'une loi ou l'abrogation d'un
+usage!»</p>
+
+<p>Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le
+théâtre en substituant la peinture des <i>conditions</i> à la
+peinture des <i>caractères.</i> Entendez par «condition»
+l'état où est un homme dans la famille: on est «un
+père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société:
+on est magistrat, on est soldat, etc.</p>
+
+<p>La critique s'est trop exercée sur cette vue de
+Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de
+suranné dans l'ancienne conception des «caractères»
+au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus
+des abstractions. On étudiait <i>le</i> distrait, <i>le</i> constant,
+<i>le</i> contradicteur et <i>le</i> glorieux, comme s'il y avait un
+homme au monde qui strictement ne fût que glorieux,
+que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore
+réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont dû
+faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser,
+voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant
+les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en
+effet sous le regard qu'un mot de la langue française
+dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.&mdash;Diderot
+se disait qu'un homme peut être né contradicteur,
+et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que
+la pression longue et continue de l'habitude, des
+fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et
+conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un
+homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de
+suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace
+le caractère inné.&mdash;J'ai la prétention, dont je
+m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le
+trahir.</p>
+
+<p>Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à
+la «comédie de caractères» un chemin nouveau que
+ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort
+de croire qu'il faille <i>substituer</i> purement et simplement
+les conditions aux caractères, comme si les conditions
+étaient tout, et les caractères si peu que rien.
+Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du
+caractère,&mdash;ou des forces en lutte contre le caractère,
+&mdash;et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter
+du caractère autant que de la condition. Je suis
+époux et père parce que j'étais <i>né</i> homme de famille,
+et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier
+ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez,
+et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement
+de l'art.&mdash;Ou bien je suis époux et père,
+par suite de circonstances, et <i>quoique</i> je ne fusse pas
+né pour cela; et alors le drame sera très probablement
+la lutte entre mon caractère et ma condition, entre
+mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les
+forces commencent à se montrer; auquel cas il faut
+bien que vous connaissiez mon caractère autant que
+ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir
+connaître et peindre que cette dernière, puisque par
+cette omission ou négligence, c'est le drame même
+qui disparaîtrait.</p>
+
+<p>De plus, à considérer les conditions comme de véritables
+caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri,
+modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore
+est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt
+qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères
+innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de
+la personne humaine plutôt que des ressorts intimes
+et permanents. Ce sont des modifications de caractère,
+et non des caractères.&mdash;Dès lors, autant elles sont
+intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont
+modifié, autant elles sont comme vides et comme
+sans support, présentées sans ce caractère et abstraites
+de lui.&mdash;Et de là cette conséquence curieuse: loin
+que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait
+à donner des abstractions pour des caractères,
+voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en
+un autre sens, il procède exactement de même. Eux
+nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui
+nous donne pour tout un homme, une habitude prise,
+ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'<i>inconstant</i>
+c'est faire une abstraction; mais peindre le <i>juge d'instruction</i>,
+c'est en faire une autre. Ecrire l'<i>Avare</i> c'est
+abstraire; mais écrire le <i>Père de famille</i> c'est abstraire
+encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les
+yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse,
+modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa
+condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec
+la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils
+laissent sur lui.&mdash;Et, par exemple, ce n'est ni <i>l'avare</i>
+ni le <i>père de famille</i> qu'il faut écrire, mais l'avare père
+de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière
+quand il a créé Harpagon.&mdash;D'où il suit qu'au lieu de
+faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière
+sur ceux qui, tout en procédant par «caractère»,
+d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret
+et complet, en présentant ce caractère dans le cadre
+que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la
+«condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le
+branle où la «condition» ne pouvait manquer de le
+mettre.</p>
+
+<p>Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas
+moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle
+justement que les contemporains n'aperçoivent pas,
+c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles où
+l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on
+s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la
+justesse et surtout de la portée.</p>
+
+<p>Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme
+un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble
+qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si
+l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais
+moraliste, médiocre et même à peu près nul comme
+psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme
+que des instincts innés qui se développent, grandissent,
+et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur
+des forces matérielles, il devait voir l'homme
+plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd
+mouvement des choses, et absolument asservi par
+elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que
+comme une cause, et comme une résultante que
+comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé
+et «conditionné», c'était l'homme tellement
+modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle,
+et en dernière analyse exactement défini par elle,
+qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il
+fallait peindre.</p>
+
+<p>De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de
+la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une,
+c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la
+scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce
+naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des
+caractères, il n'a pas davantage peint véritablement
+des «conditions». Le <i>naturel</i> de Diderot s'est réduit
+à éviter le discours suivi et à mettre souvent <i>plusieurs
+points</i> dans le texte de ses dialogues. Encore n'en
+met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel
+lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets
+sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac,
+étaient les lettres <i>ad familiares</i>. On a tout dit sur ces
+déclamations qui dépassent les limites légitimes et
+traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.</p>
+
+<p>Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce
+théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et
+aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et
+en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait
+sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre.
+Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont
+Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose
+de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et
+dogmatise de deux façons, par la <i>maxime</i>, comme au
+XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances
+que comportent et que suggèrent les dénouements. Il
+est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans <i>Alzire</i> de belles
+leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le
+théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle
+dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est
+absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et
+tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames.
+Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne»
+où il n'y aurait que des parabases.</p>
+
+<p>Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque
+absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de
+mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience
+faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il
+y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre
+littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi
+il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes.
+&mdash;Peut-être cela tient-il tout simplement à
+ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte
+moral est toujours chose louable et qu'on respecte;
+mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable
+et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne
+soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre
+compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et
+oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une
+leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien
+plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.&mdash;L'effet
+est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la
+leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux;
+nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.</p>
+
+<p>Voilà une des raisons pour lesquelles le <i>Père de Famille</i>
+et le <i>Fils naturel</i> sont des oeuvres si ennuyeuses.
+Il y a malheureusement d'autres raisons.
+Deux choses manquent essentiellement à Diderot,
+qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur
+dramatique, la connaissance des hommes et l'art
+du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.
+Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études,
+parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence.
+Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement
+roulée dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est médiocre observateur et
+mauvais miroir.&mdash;Et il ignorait l'art du dialogue
+pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les
+dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot
+sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont
+pas des dialogues, ce sont des monologues animés.
+C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même.
+Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue;
+mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux
+seuls toute une discussion. «Vous me direz que....
+J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira
+quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais.
+Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes,
+n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre
+une.&mdash;Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit
+quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voilà les moyens de se former
+au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a
+pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot
+ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout
+son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est
+toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il
+sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms
+d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel
+consistait à mettre des <i>points de suspension</i> au milieu
+des phrases, il a cru que le dialogue consistait à
+mettre beaucoup de <i>tirets</i> dans une dissertation.</p>
+
+<p>Une seule de ses comédies offre un certain intérêt.
+C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories,
+et où il a peint le seul caractère qu'il connût
+un peu, à savoir le sien. C'est <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i>
+&mdash;Dans <i>Est-il bon?</i> point de prétention
+moralisante; point de «condition», et au contraire,
+un caractère qui n'est modifié par aucune condition
+particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot
+devient ici presque une qualité, puisque ce défaut
+consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est
+au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce
+que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition
+bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs;
+et que cette comédie ne peut être mise à la
+scène, et je le crois; mais le personnage central est
+singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce
+Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux
+et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet
+homme de moralité douteuse et de générosité toujours
+en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents
+par des moyens à mériter d'être pendu, et dont
+la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité,
+naturelle à tout homme, se divertit sous
+cape du moyen employé; cela est original, piquant,
+inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme
+le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent
+que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous
+tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience
+des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification
+bien combinée et de la demi-escroquerie bien
+conduite.&mdash;Trop spirituel, cet homme-là; mais il est
+si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes
+qu'il ne risque pas d'être fade.</p>
+
+<p>L'étrangeté même de la composition de cette comédie
+n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire.
+C'est une comédie faite comme <i>Jacques le Fataliste</i>.
+Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite
+déconcertant et désespérant, si le principal personnage
+ne formait centre, et ne ramenait assez clairement
+tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou
+six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses.
+Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour
+à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle
+est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il
+faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi
+diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne
+me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte,
+que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire
+Bertrand!...»&mdash;Autant de dextérité qu'il y a,
+du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main
+de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit,
+et <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> serait une chose très
+distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.</p>
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>DIDEROT CRITIQUE D'ART.</h4>
+
+<p>Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement
+sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre
+qui restent de lui sont, avec le <i>Neveu de
+Rameau</i>, les <i>Salons</i> et la <i>Correspondance familière</i>. Il
+n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il
+avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste
+à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement
+ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose.
+Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir
+saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement
+extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait
+rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
+spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et
+replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette
+demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse
+encore, et que tant s'en faut que tout le monde
+ait, qui retient, achève, et recompose. Les <i>Lettres à
+mademoiselle Volland</i> sont pleines et fourmillantes
+d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites,
+de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et
+ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
+au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit;
+mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et
+dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il
+n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le
+tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la
+sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement
+avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire:
+vous sentirez ce que je veux dire mieux que je
+ne pourrais l'exprimer.</p>
+
+<p>Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette
+imagination <i>à la suite</i>, et qui a besoin que quelque
+chose fasse la moitié de son office, mais vive encore
+et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
+un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des
+tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son
+affaire. Les <i>Salons</i> sont très souvent admirables. Il
+décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire.
+C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination
+spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement
+rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé,
+l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend
+la matière que le peintre lui a fournie et la dispose
+d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées
+avec infiniment de souplesse, de vivacité et de
+bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un
+peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau
+refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu
+contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de
+fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes
+qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop
+loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne
+peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste,
+toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le
+souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions
+la verve de Diderot a tout charme, sans ses
+périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui
+donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on
+lui donne le ton.</p>
+
+<p>Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique
+artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on
+dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un
+lettré à propos de tableaux.&mdash;Il est un peu vrai. Et c'est
+ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
+fond même de la critique et de toute l'entente de l'art
+chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des
+genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et
+sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au
+théâtre des <i>tableaux</i> et sur les toiles des scènes de cinquième
+acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux
+yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et
+quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique
+dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
+Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa
+revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais
+il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des
+lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre,
+il est vrai qu'on leur fait parler à tous une
+langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être,
+de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible
+aux autres, c'est risquer de ne connaître que le
+métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
+pas <i>viser</i> au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture,
+même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile.
+Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir;
+mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans
+l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop.
+Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et
+transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu
+parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois;
+mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être
+risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
+arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là,
+à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et
+d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.</p>
+
+<p>Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce
+qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au
+théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions
+générales sont justes, et il ne s'est trompé
+ni sur Greuze ni sur Sedaine.&mdash;Remarquons de plus
+que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture
+de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à
+des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent:
+<i>Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité</i>;
+&mdash;<i>Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce
+qui amènent l'Abondance</i>;&mdash;<i>Le Sentiment de l'amour
+et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité</i>;
+&mdash;<i>L'Etude qui veut arrêter le Temps</i>;&mdash;<i>La Justice
+que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit</i>.
+«Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....;
+les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité
+de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils
+étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques,
+comme Greuze, et spirituels, comme Boucher.
+Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est
+point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique
+d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et
+c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
+je serais tenté de voir dans les <i>Salons</i> de Diderot
+qu'une influence prédominante et funeste du «point
+de vue littéraire».</p>
+
+<p>Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment
+sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière,
+et voilà deux points qui ne sont pas si peu de
+chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique
+de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment
+du ton et des colorations est entièrement juste,
+et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où
+elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés,
+il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que
+le sien.</p>
+
+<p>Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre,
+moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au
+peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître?
+J'entends parler de l'instinct de la composition et du
+juste choix du <i>moment</i>. Cet homme qui compose si
+mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement
+un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet
+d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il
+défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus
+souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les défauts de
+composition qu'il relève.</p>
+
+<p>Et de même, le moment précis de l'action qui est
+celui que le peintre doit saisir comme comportant le
+plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus
+d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent
+admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique
+juste. Tout le <i>Laocoon</i> de Lessing est sorti de cette
+notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur.
+Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action
+se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
+juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour
+indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer
+la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour
+être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin,
+La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne
+flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais
+presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient
+passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées
+dans ma tête.»&mdash;Je le crois fort, et cela va beaucoup
+plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même
+du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art
+doit être un peintre à qui ne manque que le métier.
+C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le métier lui-même, la technique, pour
+parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à
+ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur
+l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.
+&mdash;Il faut s'entendre, et ne point trop demander.
+Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre,
+je dis comprendre, et pleinement et minutieusement
+goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à
+fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir
+fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret
+de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe
+d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'<i>expression</i>
+qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits
+pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales,
+un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont
+la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge.
+Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.,
+peinture, sculpture et musique, par
+exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien
+qui racontent le même fait chacun en sa langue devant
+un homme qui ne sait que le français. Le Français
+ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend
+très bien que la chose racontée est triste ou gaie,
+dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd
+nullement son temps à les entendre et regarder. Très
+sensible même, femme, enfant, ou méridional, il
+pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit.
+Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa <i>langue</i> particulière, tous ont un
+<i>langage</i> commun.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>L'Expression dans les Beaux-Arts</i>, I, 2.</blockquote>
+
+<p>Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel
+service pourra-t-il rendre au Français qui écoute? Prétendre
+le faire entrer dans le talent de narrateur de
+l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point songer.
+C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il
+faudrait qu'il commençât par enseigner, dans toutes
+ses nuances. Mais appeler l'attention sur tel geste et
+telle intonation, traduire en passant tel mot plus
+nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence
+du récit, donner une idée générale, confuse
+encore, sans doute, mais déjà plus saisissable du fait
+raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce que le critique
+d'art doit se proposer. Il entre, de quelques
+pas, dans la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire,
+dans le domaine de l'expression, et il donne,
+par quelques vues discrètes sur la technique, un peu
+plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
+générale qui affectait la foule.</p>
+
+<p>Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui
+écrit au XIXe siècle pour un public plus familier déjà
+aux choses de peinture, un peu plus d'interprétation
+technique, quelques leçons de langue poussées un
+peu plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction
+brillante du sentiment général du tableau suffit
+le plus souvent, et doit suffire; et nos critiques
+modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
+de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces
+limites.&mdash;Un critique d'art sera toujours surtout un
+homme qui a assez de talent, en décrivant un tableau,
+pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait
+strictement qu'en cela, Diderot serait certainement
+le grand maître incontesté de la critique d'art.
+Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et éloquent
+initiateur.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN.</h4>
+
+<p>Diderot est grand écrivain par rencontre et comme
+par boutade, et il trouve une belle page comme il
+trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité
+du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent
+un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est
+pas un homme, dit La Bruyère; ce sont plusieurs.»
+Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.&mdash;Il y a
+l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles
+de l'Encyclopédie.&mdash;Il y a l'écrivain dur et obscur qui
+expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas
+bien.&mdash;Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau
+le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son
+tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir,
+au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre
+très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées
+qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui
+écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai
+une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma
+maison tomber en cendres sans en être ému, ma
+liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que
+mon amie me restât. Si elle me disait: Donne-moi de
+ton sang, j'en veux boire; je m'en épuiserais pour l'en
+rassasier.»&mdash;Ceci pour s'excuser auprès de Falconet
+de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette
+amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective
+et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même
+date, avec la plus parfaite tranquillité.
+Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux,
+d'une prompte et vive saillie, qui jette une
+scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel
+mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle
+perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme,
+qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir
+et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et
+la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot,
+a disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain.
+C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost
+une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont
+des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de
+pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette
+famille.</p>
+
+<p>Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot
+est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre,
+court et magnifique, si plein qu'il descend comme
+d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite
+immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout
+périt: il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le
+temps qui dure.»&mdash;Il trouve le symbole exact et en
+même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse
+dont le retentissement prolonge longtemps dans notre
+mémoire ses ondes sonores: «Méfiez-vous de ces gens
+qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment
+à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais
+ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte,
+le serin jasent et babillent tant que le jour dure.
+Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et
+les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa
+lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son
+gosier, commence son chant, fait retentir le bocage
+et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres
+de la nuit.»&mdash;Et voilà, certes, qui est étrange, de
+trouver dans l'auteur des <i>Bijoux indiscrets</i> une pensée,
+un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.&mdash;
+C'est que le style c'est l'homme, <i>quoi qu'en</i> ait dit Buffon:
+le style est la mélodie intérieure de notre pensée,
+et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle
+est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant,
+multiple, versatile, girouette sur le clocher de
+Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure,
+vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non
+acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son
+style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable
+de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries,
+de grâces, de vivacités aisées et brillantes,
+parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et
+même de sérénités imposantes.</p>
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<p>Quelques intuitions de génie, quelques récits
+plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées,
+quelques théories neuves trop mêlées d'obscurités,
+beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà
+ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé,
+ni comme système philosophique, ni comme oeuvre
+d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activité, par ses qualités estimables,
+et presque inestimables, de caractère et de bon coeur,
+il a tenu une très grande place en son temps; il a été
+le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles
+et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'était né directeur de journal.
+Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie,
+ou peut-être seulement de la suite dans les idées,
+pour mener son siècle, que personne n'a mené,
+comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.
+&mdash;Il l'a rempli d'un grand bruit d'audaces, de
+scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette
+fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément
+naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son
+père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui,
+moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail
+grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
+racontées, les discussions et la rhétorique. De
+pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation,
+au milieu de tout cela, aussi peu que rien.
+Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans
+distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation,
+de facilité au travail et à la parole, avec un
+idéal peu élevé, peu de scrupules de moralité, et un
+très bon coeur. Il s'est laissé aller à cette nature, si
+mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même,
+comme de réflexion. Cette nature, il la croyait
+bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre
+infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
+nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque,
+on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante.
+Il l'a été. Ce n'est pas peu.</p>
+
+<p>Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu
+dans son temps et très en lumière comme remueur
+d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme artiste,
+il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que
+ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus
+vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs
+intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques
+particulières ou des armoires à manuscrits
+les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation
+ç'a été un étonnement et une joie littéraire. On
+le croyait toujours la veille beaucoup moins grand.
+L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont
+été renouvelées et rajeunies périodiquement comme
+par son bon ami le hasard, qui se montrait aussi intelligent
+que bienveillant; et une sorte de dévotion
+littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec
+soin autour de son monument.</p>
+
+<p>Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument
+de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son
+nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont
+été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté
+la plus déterminée au service de la «saine philosophie».
+Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.</p>
+
+<p>Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout
+entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses,
+reléguées dans les basses classes de la nation,
+pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit.
+Nous le trouvons grand par le travail; curieux,
+intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré
+souvent, comme philosophe; romancier plein de
+verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un
+grand goût et d'une sensibilité artistique tout à
+fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques
+pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière
+la plus ordinaire est un bavardage intarissable
+mêlé de galimatias.&mdash;Il faut savoir dire qu'il est
+décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre,
+il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe
+siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment
+à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir;
+à la société, à la religion, à la morale; ne laissant
+debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour
+bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme
+de pensée commune dans l'espace, sous forme de
+pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus
+qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment
+plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche
+de la «nature» contre ce que les hommes ont
+cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obéissance et l'adhésion complaisante à
+l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire
+peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend
+nullement. Car il est aussi de la nature <i>humaine</i>, et
+c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de
+sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une
+loi commune, pour que nous puissions vivre et durer,
+ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux
+de notre nature.</p>
+
+
+<br>
+<h3>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</h3>
+<br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<h4>SON CARACTÈRE</h4>
+
+
+<p>Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit
+à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième
+année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé
+dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers,
+depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur
+et laquais, musicien et industriel forain, presque
+secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé
+de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois
+un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste,
+infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs
+simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant
+point, ne rimant point, de temps en temps lisant
+avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel,
+les verdures et les eaux, ou caressant avec extase
+un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à
+l'âge mûr.&mdash;C'est la vie de jeunesse et l'éducation
+d'un <i>Gil Blas</i> sensible, imaginatif et passionné. Il
+pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire
+espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point
+un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral,
+qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau
+avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce
+d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable,
+et, très réellement et non pas seulement en
+phrases, «fraternel».&mdash;Il ne faut jamais perdre
+cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un
+candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une
+forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité.
+Le premier mouvement dans Rousseau est un geste
+naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance,
+et de bras ouverts. Il a toujours commencé par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté
+lamentable, honorable et touchante. Les grandes
+amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours
+réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes
+qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs
+se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à
+l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné,
+il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement
+on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naïve tendresse.</p>
+
+<p>Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui
+est très dangereux, lorsque manque le correctif de
+l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral
+primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante,
+d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie
+vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation
+religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait
+pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se
+jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de
+tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête.
+Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation,
+comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à
+presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il
+songeait à lui, avec des transports de complaisance, à
+sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait
+un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous
+lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.</p>
+
+<p>Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et
+une imagination romanesque que tout a contribué à
+entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire
+et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à
+quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et
+dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour
+toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle
+est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à
+quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de
+l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et,
+comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des
+retours de l'être antérieur, souvent, même en sa
+maturité, il commençait par voir une chose nouvelle
+en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et
+brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait
+d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve
+s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour
+et changé la couleur des choses.</p>
+
+<p>Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était
+quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante
+ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage
+produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur
+voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les
+autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on
+ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des
+aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela
+avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant
+ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le
+connaissait point. Du contact du Rousseau que nous
+connaissons avec la société, et du froissement terrible
+qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante
+ans, celui qui a pensé et qui a écrit.</p>
+
+<p>Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des
+champs, des bois, des marches à pied, des rêveries,
+des amours faciles, et d'une imagination puissante et
+charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce
+qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une
+compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne
+dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à
+elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent
+être imputées;&mdash;c'était La Fontaine moins léger et
+déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même
+âge, même éducation provinciale et champêtre, même
+candeur, même tendresse caressante, même imagination
+romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes,
+et, remarquez-le, même absence de manuscrits
+jusqu'à quarante ans.&mdash;Il fut accueilli comme La
+Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas
+averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui
+l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil
+aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et
+simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter
+qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes
+vinrent, ou au moins les exigences.&mdash;Habiter
+une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple?
+Mais courir au château de Mme d'Epinay quand
+Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait
+pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.&mdash;Recevoir,
+à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay,
+en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux,
+toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait
+pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté,
+maladroit par conséquent, tergiversant, non
+sans une certaine duplicité, comme il arrive presque
+toujours dans les situations fausses, il en vient à se
+faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers
+contacts avec le monde.&mdash;Aimer une comtesse, charmante
+du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une
+dilettante du sentiment, nullement une héroïne de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il
+pourra, quand une trahison domestique, ou simplement
+les propos du monde, les auront compromis
+tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et
+des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières
+écoles.&mdash;Serrer sur son coeur toute la troupe
+encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si
+pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission
+dans l'école et la discipline dans le rang,
+et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une
+façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.</p>
+
+<p>L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en
+vint très vite à détester cette société humaine pour
+laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce
+qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire,
+de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante
+ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un
+misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites
+misères sociales; un homme candide, et tendre,
+et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en
+recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.&mdash;Ajoutez
+sa maladie, qui était de celles qui développent
+l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son
+intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui
+permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni
+sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce
+trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des
+amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien
+autre chose que la manie des persécutions et la folie
+des grandeurs, affections qui vont presque toujours
+ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le
+dernier état moral de Rousseau.</p>
+
+<p>N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première,
+à travers toutes les vicissitudes de la vie, est
+chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les
+amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs,
+persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme;
+que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances
+affreuses et adorées dont il fut toujours
+dégoûté et toujours épris; que le passage continuel
+d'un transport de confiance à un accès de désenchantement
+et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle
+machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs
+noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a
+d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages
+de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui
+vous étonne.</p>
+
+<p>Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est
+plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un
+homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des
+romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est
+l'<i>Inégalité</i>; le roman de la sociologie, et c'est le <i>Contrat</i>;
+le roman de l'éducation, et c'est l'<i>Emile</i>; un roman de
+sentiment, et c'est la <i>Nouvelle Héloïse</i>; le roman de
+sa propre vie, et c'est les <i>Confessions</i>.&mdash;Et dans chacun
+de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse
+et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil,
+sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple,
+de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement
+fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et
+implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli,
+à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir
+pour la refaire;&mdash;d'où résulte un optimiste misanthrope,
+un Sedaine satirique, un François de Sales
+qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit
+de paix et d'amour, le tout dans un romancier de
+génie.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».</h4>
+
+
+<p>Tout Rousseau est dans le discours sur <i>l'Inégalité
+parmi les hommes</i>. Ceci est un lieu commun. Je m'y
+résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la
+vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois
+vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit
+pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde,
+qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en
+est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout
+en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la <i>Nouvelle Héloïse</i>, c'est un plébéien épris d'une patricienne,
+aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle
+et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra
+en scène. La <i>Nouvelle Héloïse</i> est le rêve d'une nuit
+d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est
+qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver
+horrible. <i>Et pourtant l'homme est bon!</i> Rousseau
+le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme
+bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants;
+l'homme né bon, devenu infâme: cette double
+idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il
+l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il
+est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
+«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les
+hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela
+toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa
+tendresse n'ont cessé de parler.</p>
+
+<p>Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment
+l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra
+cette contrariété?&mdash;Ici intervient la réflexion, et se
+forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
+Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte,
+Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon.
+J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes
+mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la
+société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est
+eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir
+la même transformation. L'homme est né bon (car
+j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant
+social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité
+s'est trompée sur ses destinées; elle s'est
+abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre
+en état social. C'est en état de nature qu'elle devait
+rester. Cet état de nature a dû exister.&mdash;Il a existé.&mdash;Il
+faut le retrouver, et y retourner. Des siècles
+nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est
+pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou
+sept mille ans peut-être? Très probablement un court
+instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que
+nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la
+chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous
+rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons
+l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une
+nuit de l'humanité.»</p>
+
+<p>C'était une idée toute nouvelle,&mdash;très vieille aussi;
+nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les
+hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la
+<i>chute</i>. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu <i>inventer quelque
+chose</i>, sortir de son état. Il s'est perdu, il est <i>tombé</i>.
+Son effort, désormais, est éternellement à se relever et
+à revenir.&mdash;Cette idée, presque instinctive chez
+l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute
+le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et
+innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance
+heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
+le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui
+ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).&mdash;L'idée
+rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est
+celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun
+de nous sent les malheurs que le désir de changement
+lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le
+malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous
+concluons que le meilleur eût été, pour chacun de
+nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous
+voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a
+bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée,
+s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?</p>
+
+<p>Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien
+celle de Rousseau. Il rencontrait,&mdash;ou il retrouvait
+dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais
+très porté à croire&mdash;l'idée théologique de la chute. Il
+voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains
+de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce
+cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par
+une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où
+il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et
+ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.</p>
+
+<p>Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée
+théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son
+système, la chute de l'homme, c'est sa transformation
+en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le <i>Discours
+sur les lettres, les sciences et les arts</i>, bien moins
+important que le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, et presque
+enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci.
+Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société;
+il n'a pas été moins de <i>vouloir savoir</i> et de vouloir
+penser. «L'homme qui réfléchit est un animal
+dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité:
+voilà les conditions véritables du bonheur
+humain.</p>
+
+<p>L'homme a été dans cet état très longtemps; il en
+est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute
+aussi, si l'on veut, entendez par une sorte
+de paresse et d'abandonnement bien mal entendus.
+L'homme a cru que l'état social lui donnerait des
+moments de loisir et de repos. La vie naturelle est
+dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à
+celle de ses enfants. L'état social c'est la division du
+travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se
+reposer sur la communauté et de reprendre haleine.&mdash;Il
+est très vrai; mais l'état social développe, ou
+plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait
+pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos.
+L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation,
+l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
+et qui existent à présent, demandent à l'homme
+plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne
+ordonnance sociale ne lui en épargnent.&mdash;De
+même, sciences, lettres et arts sont des inventions
+de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent
+contre elle. On a inventé les premières sciences pour
+prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur
+la terre et avoir ainsi des moments de répit; les
+premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie,
+agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et
+à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures
+de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas
+que ces moyens d'affranchissement deviendraient
+puissances oppressives et absorbantes, véritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles
+seraient <i>la civilisation</i>, sorte de course furieuse à la
+poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de
+l'homme, seulement pour la suivre, des efforts
+énormes et une contention qui est un état morbide
+continu, et toujours aspirant à être plus complète et
+achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite
+dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours
+plus disproportionné à ses forces.&mdash;Il y a là une
+immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité
+revienne en arrière.</p>
+
+<p>Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un
+certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet
+état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse
+sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait
+point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir
+à l'état primitif par choix, par préférence et par
+juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y
+adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le
+pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement,
+mais à la fois un état, une idée et une volonté.
+Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés,
+aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on
+en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil,
+l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité
+mépris des vanités et des ambitions,&mdash;et l'innocence
+sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir,
+qui est un progrès, et sur le second, et même sur le
+premier.</p>
+
+<p>C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner
+le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne;
+car sa régression est un progrès, et le plus grand
+que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable;
+car sa réaction est un violent effort pour rebrousser,
+mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le
+vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible;
+car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est
+que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant
+meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible;
+bon, déchu et capable de relèvement, ce qui
+est croire à la perfectibilité comme avec redoublement
+de foi et un raffinement de certitude.</p>
+
+<p>Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et
+son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle
+trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne
+soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien
+possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et
+profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne
+qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle
+n'était que dans le <i>Discours sur les lettres et les sciences</i>
+et dans le discours sur l'<i>Inégalité</i>. Mais elle est reprise
+et résumée magistralement (après l'<i>Emile</i>) dans la
+<i>Lettre à Monseigneur de Beaumont</i> et, en la reprenant,
+Rousseau renvoie formellement le lecteur au
+discours sur l'<i>Inégalité</i>, dont il affirme que l'<i>Emile</i>
+n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le <i>Contrat social</i>), et de
+tous elle forme comme le fondement et le centre.</p>
+
+<p>Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose
+tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des
+faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau
+le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
+Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des
+termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau
+dit: «L'homme est né bon, et partout il est
+méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira
+plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est
+dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et
+partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux
+changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer,
+c'est que nous n'avons aucune notion historique de
+l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans
+nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper.
+Il n'existe pas comme élément de raisonnement.
+Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis;
+y pousser comme à un retour et à une restauration
+est mettre au principe de l'argumentation un vice
+qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des
+fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières;
+des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et
+des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a
+dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson
+dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une
+idée, du reste très intéressante, de romancier. Le <i>Discours
+sur l'Inégalité</i>, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau
+où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité
+neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire
+de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée
+de la sociologie.</p>
+
+<p>Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point.
+L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand
+poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées
+très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent
+la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit
+que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et
+rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait
+sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement
+et attribue uniquement l'invention sociale à
+l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de
+quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal
+fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que
+j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, <i>trop</i>
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social
+à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du
+moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient
+et la lourdeur de la tâche et l'intensité de
+l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes;
+qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire,
+luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi
+l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente
+encore, mais surtout saine, paisible, reposée et
+affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
+état de bonheur.&mdash;Et vous pouvez ne pas lire ce qui
+suit. Sauf dans le <i>Contrat social</i> (et encore!) Rousseau,
+de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il
+vient de dire.</p>
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»</h4>
+
+<p>Il l'a professé et proclamé dans sa <i>Lettre sur les
+spectacles</i> avec une éloquence spécieuse et entraînante
+qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste,
+qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la
+place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si
+la littérature est l'expression suprême de la civilisation,
+le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë
+de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier
+terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente
+pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression
+lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il
+conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même,
+sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit
+un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux décors.&mdash;Arrivé
+là, l'homme est aussi loin de l'état de
+nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il
+est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême
+amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau
+ce doit être l'extrême dégradation.</p>
+
+<p>De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur.
+Pour lui le théâtre est une école de mauvaises
+moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant.
+Il montre les hommes toujours dans un état violent
+et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et
+il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct
+d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme
+ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la
+faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était.
+Dépravé une première fois par la société, l'homme
+l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet
+homme ainsi perverti qui fera la société de demain,
+et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la
+génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà
+l'idée maîtresse de la <i>Lettre sur les spectacles</i>.</p>
+
+<p>Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau,
+son idée ici est bien contestable.&mdash;Ce ne serait
+point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire,
+mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa
+pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre
+doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation,
+à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent
+point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le
+théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et
+une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.&mdash;Reste
+à savoir précisément si les moeurs factices que
+le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer,
+comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par
+l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet
+ce fond.&mdash;C'est ce qu'il est très difficile de prouver.
+Le théâtre présente au public des moeurs figurées de
+telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément
+d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées
+par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a
+fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent
+que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les
+hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre
+que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et
+l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne
+nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour
+être vite saisis par nous, <i>qu'en leur fond</i> ces personnages,
+non seulement nous ressemblent, cela va de
+soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux,
+communs à un très grand nombre, à un
+nombre immense d'individus. Cela est une nécessité,
+une condition même de l'art dramatique, une manière
+d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier
+but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.&mdash;Dès
+lors c'est une <i>moyenne</i> des moeurs
+que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il
+est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous
+les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne
+déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En
+nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs
+moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs
+de tout le monde.</p>
+
+<p>Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a
+raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni
+le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et
+l'autre l'<i>humanise</i>, au sens propre du mot, le fait ressembler
+davantage à son semblable en l'en rapprochant.
+C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien
+comme en mal, que la société détruit dans l'humanité
+à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les
+autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le
+théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être,
+à la longue, fait périr.&mdash;Et il resterait à examiner
+si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement,
+une décadence, si mieux vaudrait, ou moins,
+pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres
+en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent,
+ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet
+ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point
+à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau
+juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est
+plutôt à croire que le théâtre est neutre.</p>
+
+<p>A un autre point de vue, Rousseau institue une
+théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle
+vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur
+fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la
+loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit
+les sentiments du parterre, suit les moeurs de son
+temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque
+les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre
+ne saurait corriger un goût auquel sa première règle
+est de se conformer.&mdash;Et, tout de suite, il ajoute que
+l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes
+convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment
+intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions
+pas.&mdash;Tout cela est très juste; mais si les hommes
+sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend
+que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin
+qu'il leur communique?&mdash;Ceci n'est qu'un cas particulier
+de la grande contradiction de Rousseau. Il a
+toujours soutenu deux choses: la première que
+l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt.
+Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais
+Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme,
+si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu
+exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment
+l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti;
+et, aussi bien, c'est exactement le même problème.</p>
+
+<p>Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau
+à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre,
+quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être
+pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils
+affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant,
+sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de
+morale, je ne suis pas sans lui accorder une très
+légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste
+à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il
+n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule
+ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne
+s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère
+générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on
+dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être
+pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou
+les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à
+mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde.
+Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est
+la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le
+théâtre le renvoie au public, mais «développé»,
+comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif,
+exprimé en traits brillants, ou en types et caractères
+saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des
+noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe,
+si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe
+soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est
+peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié,
+vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une
+opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la
+conduite des hommes. Les hommes pensent désormais
+un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre
+les actions des hommes un peu plus conformes à
+leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est
+pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais
+c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige
+pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui,
+à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé
+personne; je le veux bien; <i>mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde</i>.»
+Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.. Il
+est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on
+ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni
+de mépris.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Préface des <i>Lionnes Pauvres</i>.</blockquote>
+
+<p>Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements
+aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un
+caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup
+plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu
+plus nobles. Art et littérature sont presque un peu
+plus que des divertissements, ils commencent à être
+des contemplations; les jouissances qu'ils donnent
+ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on
+m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du <i>Discours
+sur les lettres et les arts</i> ne me l'accordera pas; mais je
+vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je
+ferai remarquer que par sa nature, de toutes les
+formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de
+chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre
+s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire
+que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller
+trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés
+ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est
+certain que les hommes assemblés veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de
+mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y
+adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous
+les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect,
+je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture,
+gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture
+et le théâtre, parce que tous deux sont arts
+de grand jour et de pleine lumière.</p>
+
+<p>Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire
+et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y
+a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme
+qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre
+de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur,
+ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.&mdash;Ce qui
+serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste
+qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit
+presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai
+dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le
+moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est
+art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la
+plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et
+la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de
+colère et d'inquiétude, poursuit en lui.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<h4>L'ÉMILE.</h4>
+
+
+<p>Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les
+serrant et pressant de plus près, dans l'<i>Émile</i>. L'<i>Émile</i>
+est un roman d'éducation destiné à montrer et à
+prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le
+système général de Rousseau, il n'y a rien de plus
+juste.&mdash;La société corrompt; l'éducation doit dépraver:
+car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de
+mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en
+commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas
+<i>le faire descendre</i>, et c'est ce commerce qu'il faut lui
+épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le
+subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler
+l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de
+la société des enfants, et <i>même de la famille</i>. Les
+reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à
+Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici.
+On peut leur dire avec raison que l'éducation non
+publique, que l'éducation par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle
+par sa nature même qu'elle ne peut servir ni
+de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile;
+qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de
+prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté
+toute la question.&mdash;Cette fin de non-recevoir, nous
+l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il
+peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord
+avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontières,
+et un chef de cordon sanitaire qui empêche
+la contagion sociale de parvenir à son élève. Son
+précepteur a pour essentielle mission d'empêcher
+l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce
+roman domestique, non seulement la société, le
+le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune
+Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la
+famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son
+éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne
+demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne
+paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre.
+Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante;
+et je crois que, quand Emile a quinze ans, le
+père est mort.&mdash;Rien de plus juste d'après l'ensemble
+des idées de Rousseau. La famille c'est la société
+encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant;
+c'est aussi, même chose sous un autre nom, la <i>tradition</i>,
+c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de
+<i>méprises sur sa destinée</i> que l'humanité a légué et
+lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations
+successives. L'homme naturel, voilà ce qui
+était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait
+tâcher de retrouver.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors retranchez aussi le précepteur!&mdash;Mais
+non, puisque la société existe! Elle est la; on ne
+peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre
+l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel
+de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît
+et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant
+contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à
+son disciple ce que Rousseau appelle très justement
+«l'éducation négative».</p>
+
+<p>Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même
+et trouver toute chose tout seul. Le maître
+n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un
+homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,
+et répond seulement à ses curiosités, sans même
+les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner,
+chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage
+des forces de l'esprit, nullement un fardeau
+qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible
+pour le porter.</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul
+toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie
+pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait
+l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre,
+et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité
+qui recommence.&mdash;A ceci Rousseau répond par la
+seconde partie de son système. «L'éducation négative,
+c'est son premier point; son second point c'est
+ce que j'appellerai l'<i>éducation positive indirecte</i>. Le
+maître doit d'abord empêcher la société d'instruire
+l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela
+jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire
+et excité à s'instruire.&mdash;Ce qui instruit, ce sont
+les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles:
+c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que
+peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger
+l'éducation personnelle, rapprocher les choses de
+l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé,
+arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination
+perpétuelle qu'on a tant remarquée dans <i>l'Emile</i>, et ces
+«coups de théâtre pédagogiques»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>. qui y sont si
+multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît,
+il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine
+d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Mot d'Edmond Scherer.</blockquote>
+
+<p>&mdash;Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.&mdash;Mais
+alors, il l'ignorera?&mdash;Non; ayez la complicité du jardinier
+qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire
+lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est
+qu'un droit.&mdash;Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes
+faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité
+de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez
+laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures
+concertées l'en dégoûtera.&mdash;Ainsi de suite.</p>
+
+<p>Ceci n'est que l'application particulière de tout un
+système d'éducation morale dont Rousseau avait eu,
+longtemps avant l'<i>Emile</i>, l'idée confuse. Convaincu de
+la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur
+nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu
+je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se
+gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent,
+nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes
+(comment? je le vois mal) de manière qu'en
+définitive elles nous gouvernassent pour notre bien.
+Je suppose, par exemple,&mdash;car je ne suis pas sûr de
+bien comprendre,&mdash;que l'hygiène bien entendue, une
+habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes,
+des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures
+dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent
+de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de manière a nous assurer de leur bonne
+influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions
+par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent;
+nous prenions en dehors de nous le levier à nous
+mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement.
+&mdash;Telle était cette «<i>morale sensitive</i>» ou ce
+«<i>matérialisme du sage</i>», idée ingénieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée
+en projet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>..</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Confessions</i>, Partie II, livre IX.</blockquote>
+
+<p>Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il
+crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère
+qui l'anime, la température qui le modifie, le concours
+de forces qui doucement le plient.&mdash;Ce système
+d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience
+confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté,
+et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur
+de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant,
+sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se
+gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur
+pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste
+que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.</p>
+
+<p>Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et
+nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux,
+a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et
+il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part
+soit banale, et d'autre part tende à montrer combien
+Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout
+plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation
+publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va
+qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant
+de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant
+Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si
+dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école
+publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une
+application extrêmement difficile, et, déjà, a un
+caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui
+se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise,
+et exige pour chaque enfant, dans chaque famille,
+un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?</p>
+
+<p>Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection,
+nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que
+l'éducation publique déprave, précisément parce
+qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,
+je veux justement créer un être d'exception, au moins
+un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle,
+dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le
+modèle.»</p>
+
+<p>&mdash;Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier
+d'enfants dans une nation pourront être élevés
+ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du
+labeur.&mdash;N'importe; Rousseau tient à son système
+parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète
+qu'il soit presque impraticable; et il y tient
+peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau
+seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même,
+au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me
+semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence,
+de même il a quelque chose du tempérament
+sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais
+prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a
+l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous
+pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du
+monde, des autres enfants et de la famille, et livré à
+l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire,
+chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste
+plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et
+du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite.
+Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un
+millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je
+ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la
+tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne
+croit.&mdash;Remarquez que si Rousseau respecte fort le
+développement spontané de l'<i>intelligence</i> dans son disciple,
+il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce
+qui est de la <i>volonté</i> dans l'enfant. Il la brise; il n'admet
+pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne
+avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui
+ressemble encore à une discussion, mais un <i>non</i> pur
+et simple et invincible, une contre-volonté massive,
+muette et inébranlable comme un obstacle matériel.
+«Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;
+empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement....
+Que le <i>non</i> une fois prononcé soit un mur
+d'airain<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>Emile</i>, livre II, au commencement.</blockquote>
+
+<p>Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste
+à dire que l'éducation de l'<i>Emile</i> est une éducation
+ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau,
+et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement
+j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il
+eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la
+classe élevée <i>à la Rousseau</i>, que devrait-on faire pour
+la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui,
+bon gré mal gré, sera toujours instruite <i>en société</i>? Je
+n'admets guère un prétendu traité d'éducation où
+une question pareille n'est pas même soulevée.</p>
+
+<p>Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque
+encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout,
+ensuite que cette éducation naturelle de l'homme
+naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.</p>
+
+<p>La première de ces deux objections est faible; elle
+ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il
+est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique
+des «matières vues» par Emile, pour parler
+pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de
+chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire,
+un peu de géographie, un peu d'astronomie, un
+peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion
+naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très
+juste dans une éducation privée et solitaire), voilà
+tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.</p>
+
+<p>Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur
+ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à
+peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère
+comme des agents de corruption; mais, même
+en sortant de son système, et en raisonnant dans le
+sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand
+tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et
+impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément
+et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous,
+il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus
+matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point
+que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle
+est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier,
+non pas un homme. Dans les conditions particulières,
+exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé,
+quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin
+de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier
+manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée
+change, et, sauf cela, une éducation générale toute de
+culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de
+développement du bon sens et d'élévation du coeur,
+une longue causerie grave et judicieuse, pendant
+vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres
+en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.&mdash;Ne
+croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une
+autre.&mdash;Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être
+intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie,
+on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi
+dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation
+prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à
+le livrer, je le dis une fois de plus, que songe
+Rousseau.</p>
+
+<p>L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel
+dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation
+par les choses et par ce qu'elles éveillent
+dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est
+meilleur; mais les leçons de choses concertées et
+machinées manquent absolument leur but, parce
+qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé,
+de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus.
+Enseigner une vertu par un événement qui en montre
+la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et
+susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette
+vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là
+une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que
+nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais
+dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne
+nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est,
+dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout
+brave.&mdash;Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que
+Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et
+pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons
+remarquée dans son caractère se retrouve peut-être
+ici.</p>
+
+<p>Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à
+cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation,
+la notion du devoir. Il s'agit de faire un
+homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est
+un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il
+sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent.
+Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état
+social, il crée les religions, les philosophies, les
+mystères, et les sociétés particulières d'édification,
+d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs.
+Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière
+expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le
+plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond
+de l'éducation, de «l'<i>humanitas</i>», comme disaient les
+anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit
+que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il
+est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance
+en l'homme et en ses bons instincts, l'amour
+aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les
+mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas
+plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau,
+en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et
+sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles
+de la nature. Puisqu'il devait terminer par la
+religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste,
+que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et
+la démonstration de la loi d'obligation morale?
+Comme c'est un beau cours de philosophie que celui
+qui, après les déblaiements nécessaires, commence
+par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été
+un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le
+toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique,
+que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à
+Dieu.</p>
+
+<p>Mais c'est une éducation attrayante que celle que
+donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et
+l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de
+la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière
+dans l'enseignement continuel, par les paroles
+et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile
+sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela
+pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible»,
+et légèrement déclamateur, et homme à effusions.
+Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et
+même dans une éducation aristocratique, que dis-je?
+surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas
+un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant,
+ou au moins un indépendant soustrait aux
+communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il
+faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,
+qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler
+à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra;
+dont, au moins, il faut faire mention.</p>
+
+<p>C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'<i>Emile</i>,
+parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son
+livre avec ses sentiments et son humeur, autant et
+peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit
+comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit
+romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses;
+il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale,
+libre (ou qu'il croit libre), vagabonde,
+pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique,
+et toute personnelle, et comme spontanée, c'est
+la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il
+est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit
+lui-même, dans le plus grand désordre du reste,
+sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme
+il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est
+pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,
+que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel
+grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement,
+vous le savez! Cette vie de jeunesse si
+féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que
+l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher
+Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la
+ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de
+quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.&mdash;Et
+il lui donne un précepteur qui est
+Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer
+deux fois; et quelques-unes des contradictions,
+quelque chose d'un certain embarras qui règne dans
+l'<i>Emile</i> vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui
+est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau
+rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes
+choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans
+qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi
+un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné
+à bien faire les parts.</p>
+
+<p>Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit
+romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements,
+reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau.
+Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le
+jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie,
+peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande;
+en tout cas, on ne lui doit que des conseils.
+Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y
+intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et
+jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion
+curieuse que de sage dévouement. Mais il
+y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur
+romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères
+du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa
+vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien
+grave, de belles amours; et le livre s'achève comme
+une <i>Nouvelle Héloïse</i> dont le dénouement serait heureux.&mdash;Il
+avait bien été un peu cela dès son principe,
+un roman traversé de dissertations morales, qui
+elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.</p>
+
+<p>Et n'y a-t-il rien à tirer de l'<i>Emile</i>?&mdash;Une seule
+leçon, mais importante, si importante et si naturellement
+oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle
+un grand homme la donne à nouveau. Au fond de
+l'éducation, comme au fond de toutes les choses
+humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle,
+inhérente, dont on ne sait comment faire pour
+se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style
+qui n'est pas original n'est pas un style;&mdash;nous enseignons
+à penser, et toute pensée que nous tenons
+d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et
+toute méthode pour penser que nous tenons d'un
+autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;&mdash;nous
+enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt
+est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;&mdash;nous
+enseignons à vouloir, et vouloir
+par obéissance est l'abdication de la volonté.&mdash;L'enseignement
+va donc, par définition, contre tous les
+buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent
+à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue.
+La perfection de l'enseignement aurait comme plein
+succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe,
+ni une vérité de théorie. La chose s'est vue.
+Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait
+disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.&mdash;Et
+pourtant il faut enseigner; car, si la perfection
+de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni
+moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement
+y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille,
+Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins,
+et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.&mdash;On
+se débat dans cette contradiction naturelle
+et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute
+affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr
+qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients
+des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais
+encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme?
+Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes
+selon les temps, les lieux, les maximes générales et
+les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement
+et l'exagération de son principe. L'éducation,
+dans les peuples civilisés, est une institution,
+comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce
+qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension
+illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans
+pouvoir songer que son point de développement extrême,
+et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils
+seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait
+sur elle-même.</p>
+
+<p>Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une
+réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps
+en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez
+garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner
+si fort. Vous revenez par un cercle au point que
+vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait
+trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul.
+C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais
+oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme
+il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui.
+C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais
+qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut
+enseigner; mais profiter de toutes les velléités que
+l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa
+curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors
+du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections
+quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où
+elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser
+en quelque sorte, au lieu de les proscrire,
+quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle
+façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement
+M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre
+pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas,
+celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui
+vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un
+paresseux qui n'a fait que nous écouter;&mdash;en un mot,
+croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et
+rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement
+à être tel.</p>
+
+<p>Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de
+lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée
+déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force
+et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des
+scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.</p>
+
+<p>Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs
+suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir
+compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité,
+mais seulement à la tradition et à l'institution
+pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et à un type unique, uniforme
+et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de
+l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous
+aurons toujours des penchants presque invincibles à
+retomber. Tenir grand compte des puissances propres
+de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait
+capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus
+qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration
+des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme
+pédagogique, qui mène à croire qu'il ne
+faut pas dans une nation une seule forme et comme
+un unique moule à façonner les esprits; qu'il en
+faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et
+d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité,
+leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où
+celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se
+prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des
+tempéraments et à l'inégalité des esprits.</p>
+
+<p>Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y
+amène même, car il y est venu, sinon dans l'<i>Emile</i>,
+du moins dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> (partie V, lettre III),
+et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement
+imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au
+moins, les vraies données du problème, qu'elle est
+une conquête.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<h4>LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»</h4>
+
+
+<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i> est tout le coeur de Rousseau.
+On le sait par ses <i>Confessions</i>, par ses lettres, jamais
+l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste
+que de Rousseau écrivant <i>Julie</i>. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il
+eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir;
+lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver
+toute sa vie;&mdash;sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert
+qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien
+voulu être.</p>
+
+<p>Le singulier roman! Tous les personnages y sont
+dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent
+point, mais cependant ne laissent pas de prendre
+plaisir à s'y sentir.&mdash;Ils sont dans le faux comme
+dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit.
+Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent
+je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari,
+d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien
+amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir
+tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse,
+consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal
+l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement
+et solennellement, la plus grande folie qui se
+puisse.&mdash;Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non
+pas précisément, ils se reconnaissent faibles.&mdash;Etudier
+leurs propres passions en les mettant dans les
+conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs
+prises et faire des expériences sur leur propre coeur?
+Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.&mdash;Mais
+ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment,
+partie orgueil, partie raffinement d'imagination,
+à n'être pas comme tout le monde, à être des
+créatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont
+recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils
+sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés
+dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils
+s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman,
+ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.</p>
+
+<p>Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable
+d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est
+si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun»,
+non point, comme les héros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonté, mais
+par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire,
+et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit
+des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de
+la <i>Nouvelle Héloïse</i> sont les aventuriers du sentiment,
+et la <i>Nouvelle Héloïse</i> est le roman picaresque du
+coeur.</p>
+
+<p>Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et
+non point d'une façon logique, non point par un
+dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou
+vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont
+placés volontairement dans une situation bizarre, avec
+assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour
+ne faillir point, que deviendront-ils?&mdash;Ils pourraient
+devenir fous, car on ne joue point impunément avec
+les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.&mdash;Ils
+pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer,
+s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur
+des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des
+mêmes yeux. Mais, ainsi, <i>ils deviendraient vulgaires</i>;
+et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela,
+ne veut point.&mdash;Aussi il tue le principal personnage,
+et il le tue par accident. La situation ne comportait
+guère de dénouement logique; on en a inventé un
+accidentel. Les personnages avaient fait comme une
+association de singularités. Ils seraient restés singuliers
+et étranges, examinant et discutant l'étrangeté
+de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou
+par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la
+fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur
+volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en
+même temps qu'ils la subissent.&mdash;Un cas fortuit
+était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur
+entreprise contre le sens commun.</p>
+
+<p>Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout
+son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont
+immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs;
+pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.&mdash;Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes
+comme ses idées.</p>
+
+<p>Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que,
+mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au
+monde, il y a là un goût profond de simplicité et de
+naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils
+le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de
+la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et
+sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale
+absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent
+aussi sagement leur maison que follement leur
+coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en
+ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela
+et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille
+chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange
+et même insensé dans sa vie de petit bourgeois
+tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le
+romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les
+deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa
+simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la
+forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un
+fond de conviction, de sincérité et de candeur.</p>
+
+<p>Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux
+du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent
+pas tous de vérité. Wolmar est décidément
+fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux,
+Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux,
+faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination
+et de sensibilité, né pour aimer et pour parler
+d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste
+de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes
+comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis
+babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau.
+L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aimé
+un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce
+un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit,
+se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord
+Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage;
+et c'était à peu près inconnu avant la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>; et cela intéressa comme une nouveauté
+où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison
+de le sentir, tout un renouvellement du roman.</p>
+
+<p>Claire, un peu manquée dans la première partie,
+parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu
+sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très
+juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut
+pas contempler trop complaisamment ni seconder les
+amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses
+qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi
+advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de
+l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé,
+de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus
+séductrices que ses joies, est d'une fine observation.</p>
+
+<p>Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans
+doute, n'en est pas moins un des caractères les plus
+complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature
+romanesque nous ait mis sous les yeux.</p>
+
+<p>Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il
+y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice
+de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence
+un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un
+jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné,
+ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux;
+elle se laisse aller aux premiers mouvements de son
+coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible,
+et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie
+pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse
+marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends
+bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau
+naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille
+fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable
+de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle
+peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble,
+du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement,
+à l'unir à une autre femme.&mdash;Mais voilà qu'un coup
+funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la
+ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit,
+et alors <i>elle croit l'avoir eu toujours</i> en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense
+empire des premières sensations sur l'être
+humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle
+bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit
+invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait
+vaincu.</p>
+
+<p>Le double caractère de la femme, persistance des
+premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée
+nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse,
+audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et
+aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement
+par la maternité; et aussi transformation, à
+demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance
+et protection maternelles.&mdash;Tout cela signifie
+que pour la première fois depuis bien longtemps
+une complète biographie féminine était faite dans un
+roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines,
+ne s'y sont pas trompées une heure.
+Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire
+qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était
+jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités
+cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment
+de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On
+leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa
+suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait
+une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités,
+ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns
+de leurs vices, quelques-uns de leurs bons
+penchants, et très directement et précisément leur
+orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne
+n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un
+osait faire pleurer, et non point par l'accumulation
+des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses
+longs romans, mais par la «douleur des amants,
+tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont,
+par une histoire simple en son fond, abominablement
+fausse aussi, mais où les principaux personnages
+avaient le goût naturel et comme l'appétit de la
+douleur.</p>
+
+<p>Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux,
+il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi
+attendri du sort de ses personnages que le pouvait
+être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire,
+Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit
+par un héros de roman triste, un roman romanesque
+écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret
+est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare.
+Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent
+que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des
+sentiments sur le modèle de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. C'était
+se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient
+à la vie, car, au moins à la source d'où ils
+venaient, ils avaient été vivants et profonds.&mdash;Le
+siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut
+adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle,
+devint fraternité, épanchement, expansion, besoin
+de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité
+existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée,
+dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et
+plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant
+moins des incidents, des situations extraordinaires,
+des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas
+besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant
+comme de source, palpitant du seul battement du coeur,
+mêlée à toute la vie et au train de tous les jours;
+plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement
+cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant
+en dominatrice légitime de l'existence humaine, se
+croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant
+pour la conscience, et par conséquent remplaçant la
+morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps
+vide, par un égoïsme sentimental et attendri.</p>
+
+<p>Tant de choses dans un roman!&mdash;Elles y étaient
+parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>, avec un peu de ses vices, beaucoup de
+ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses,
+beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que
+tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais
+en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce
+qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître
+romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus
+complètement déclaré.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<h4>LES «CONFESSIONS»</h4>
+
+
+<p>Ses <i>Confessions</i> n'en sont que le complément. Elles
+sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent
+et nous captivent davantage parce qu'il y dit <i>je</i>; plus
+agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en
+est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments,
+ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on
+voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce
+qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité
+même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage,
+d'insouciance, de paresse gaie, d'<i>insociabilité</i>,
+et, disons-le, d'immoralité.</p>
+
+<p>Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses
+diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons
+en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce
+qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en
+nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement,
+c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce
+me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment
+amer de ses années d'humiliation et d'épreuves.
+Mais ces années n'ont jamais été pour lui des
+épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec
+délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire,
+il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum.
+Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite
+avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les
+Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône,
+le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau,
+c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et
+délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se
+retrouve.&mdash;Ne vous figurez point un plébéien qui a
+peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde:
+voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien
+peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne
+détestant pas absolument le monde nouveau où il est
+entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant
+un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un
+long regard lointain caressant le beau désert vaste et
+libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources,
+les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond,
+propice au sommeil parfois, toujours au rêve.</p>
+
+<p>Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés!
+mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi
+tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences,
+ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie,
+ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi
+ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps
+sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité
+n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si
+longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le rêve recommence de
+l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être
+à reconquérir.</p>
+
+<p>Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque
+toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle
+ne voudrait même, à être incommode et irritante. On
+y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très
+proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous
+les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires,
+le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un
+peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux.
+Sachons que les hommes de ce genre sont les pires
+directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont
+les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence
+qu'ils ont exercée, sans que nous consentions
+à la subir.</p>
+
+<p>Et voilà aussi pourquoi les <i>Confessions</i> restent l'ouvrage
+de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire,
+sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur
+&mdash;aidée de celle du temps&mdash;a laissé des souillures
+honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de
+Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est
+toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite,
+même quand elle est profonde. Dans les <i>Confessions</i>,
+c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché
+naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut,
+avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau,
+dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société,
+de la civilisation, du monde organisé, en est
+venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, même
+des violences et des colères que tout cela lui inspirait.
+De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte
+fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous
+dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit
+surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!»
+Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait
+dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule
+que touchante, ou plus touchante que ridicule.</p>
+
+<p>Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité
+si frappante parmi tous les mémoires. Les
+mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant
+et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune.
+Il y a toujours une impertinence extrême à
+occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour
+une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on
+est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une
+loi de développement différente de celle des autres,
+alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins
+l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant.
+Les mémoires sont alors une explication des opinions
+et des théories, explication dont on pourrait se
+passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité
+et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à
+écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné
+par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde
+étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu
+parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient
+être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine,
+encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils
+me seraient agréables,&mdash;d'autant qu'ils seraient
+naïvement modestes, au lieu d'être naïvement
+orgueilleux.</p>
+
+<p>Enfin remarquez cette dernière différence entre les
+mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les
+autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave
+peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante
+ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que
+nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître.
+Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait
+nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec
+nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à
+vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en
+effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires
+sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte,
+produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est
+point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans
+qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la
+société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par
+la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé
+d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a
+pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le
+chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a
+gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé,
+ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte
+dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre
+dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans
+ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par
+le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution
+laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a
+eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a
+fait une résurrection.</p>
+
+<p>Aussi c'est un roman, ces <i>Confessions</i>; c'est un roman
+par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre,
+de préparer et d'amener les incidents, de mettre en
+pleine et vive lumière les points saillants, les événements
+décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un
+roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente,
+mais de franchise; plein de candeur, de candeur
+cynique, mais de candeur; l'une des informations les
+plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur
+l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et
+indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances,
+son acheminement, de si bonne heure commencé sans
+qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance
+et de la folie.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<h4>SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES</h4>
+
+<p>L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment,
+une certaine originalité même dans la conception
+de la vie suffisent à faire un grand romancier et
+une manière de brillant poète; elles ne suffisent point
+à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point
+été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et
+ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt
+que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de
+leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie
+est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques»,
+comme disait Diderot en parlant de la <i>Profession de
+foi du Vicaire Savoyard</i>, sont plus brillants de forme,
+plus entraînants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que
+satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.&mdash;Rousseau
+est parti, comme il était naturel, d'une morale
+toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte
+de bonne volonté instinctive, et après avoir songé,
+comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses
+sensations du bien en un système, il en est revenu à
+une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance
+en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache
+fortement sans renouveler les raisons d'y croire.
+Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près
+intact, des antiques croyances théologiques, il le relient,
+il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure
+qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par
+l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il
+l'exprime.</p>
+
+<p>Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle
+de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de
+charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle
+n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle
+était professée par un homme un peu indigne d'en être
+l'apôtre.&mdash;Elle n'est point mauvaise; je cherche par
+ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle
+emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni
+moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de
+Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a
+besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau
+est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même.
+Cela fait, certes, une différence, surtout dans le
+ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré;
+mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance,
+sinon de persuasion, du moins de conquête est
+égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un
+ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan
+du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant
+même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément
+de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de
+différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au
+même point par des chemins très divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre
+pour garder quelque consolation et quelque espérance;
+et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein
+pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et
+une assurance sans devoir.&mdash;Cette philosophie religieuse
+est à très bon marché, vraiment, et à très bon
+compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner
+quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le
+monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par
+Rousseau les gens de sentiment et de tempérament
+oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu
+ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais,
+quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement
+deux grands hommes de pensée du reste, il
+me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en
+dire plus, que je ne fais.</p>
+
+<p>Une remarque cependant. Comme, encore que revenant
+au même, la «religion» de Voltaire et «la religion»
+de Rousseau partent de sentiments très différents,
+il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la
+<i>question religieuse</i> s'écartent de celles de Voltaire. Il y
+a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et,
+nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût
+et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il
+n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le
+côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du <i>Dictionnaire
+philosophique</i>. Aussi Rousseau n'a jamais
+voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer.
+Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé»
+et moins croyant, devenant un simple «officier de
+morale»; mais gardant son influence, salutaire,
+douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais
+son influence encore, sur la société. C'est là un des
+rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste
+un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par
+lui.</p>
+
+<p>Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire;
+mais pourtant deux écoles très différentes, au point de
+vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de
+l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du
+reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et
+à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus
+doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne
+aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un
+clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis
+la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard.
+Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire
+et toute la période contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire
+des idées au XIXe siècle, représentant du reste
+deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre,
+de l'esprit français.</p>
+
+<p>Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale.
+Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois,
+dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce.
+Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que
+nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste
+s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste
+profondément.&mdash;L'optimisme misanthropique c'est la
+définition même de Rousseau.&mdash;Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se
+retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir.
+Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez,
+l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal
+moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il
+s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le
+désastre de Lisbonne, à laquelle <i>Candide</i> est une réponse,
+avec une assurance et une intrépidité de conviction
+très significatives. Le mal moral, l'homme serait
+mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le
+péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme
+a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et
+purge le monde.&mdash;Resterait à expliquer comment et
+pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau
+nierait, du moins si aisément capable de le devenir;
+et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus
+que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme
+nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait,
+par cette idée que l'homme, s'il était parfait,
+serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas;
+qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...&mdash;Mais
+l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement
+bon, cela va de soi, l'homme créateur
+du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est
+pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.</p>
+
+<p>Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a
+inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que,
+retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme
+ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les
+maladies par ses imprudences et ses intempérances.
+Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et
+sa fureur de braver les éléments dans un dessein de
+lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par
+la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller
+plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du
+tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne.
+De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée,
+ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement
+de terre.&mdash;Reste la mort; mais la mort sans maladie,
+sans accident et sans crime, après une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de
+vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême,
+la simple impossibilité d'exister toujours, et
+quelque chose qu'on ne sent point.&mdash;Voilà le système
+tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au
+contraire.</p>
+
+<p>Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette
+vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que
+des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par
+les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la
+loi universelle qui veut que les êtres animés vivent
+uniquement de la mort, prématurée et douloureuse,
+des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui,
+la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal
+n'est pas une exception dans le monde, mais ce par
+quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si
+bien que la vie universelle n'est que le mal organisé,
+si bien que vie et mal sont tout simplement la même
+chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien
+étrange.&mdash;Il semble que la pensée, quelquefois, chez
+les hommes surtout qui en font la complice de leurs
+sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise
+une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle
+perce vivement dans une certaine direction, d'autant
+elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère
+à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.</p>
+
+<p>L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la
+misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé
+par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice
+des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement
+malgré le mal, mais d'autant plus que le mal,
+pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué
+et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient
+obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.&mdash;Ses misères
+même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne
+laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une
+maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que
+ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente,
+qui se plaigne de l'organisation des choses, et un
+Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.&mdash;
+Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui
+n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique
+volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse,
+n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel
+à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire
+dans la considération de malheurs personnels, se
+prend à tout.&mdash;Mais si le pessimisme ordinaire est
+le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le
+besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il
+n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée
+qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci
+il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+système que le système adverse;&mdash;et s'il se complique
+d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus
+qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion,
+peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau
+qui doit le redresser.</p>
+
+<p>Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques,
+rares et courts du reste (<i>Lettre à Voltaire
+sur le désastre de Lisbonne</i>.&mdash;<i>Lettres à M. l'abbé
+de ***</i>, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait
+appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à
+M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers,
+Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont,
+dans le sens littéral du mot, des <i>lettres de direction</i>,
+c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très
+souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les
+«lettres de direction» de Rousseau, avec quelques
+pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il
+y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel»
+dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle
+est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence
+toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y
+égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile
+et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque
+demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière.
+Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains
+à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je
+dis les plus fines et pures, ne détestaient point une
+certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas
+poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec
+les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le
+«<i>Sénèque à Lucilius</i>» du XVIIIe siècle est dans Rousseau,
+partie dans l'<i>Emile</i>, partie dans <i>Héloïse</i>, partie, et c'est
+encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance.
+Rousseau moins malade, moins misanthrope
+et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un
+grand romancier, et un grand poète, et un peintre
+amoureux et touchant des beautés naturelles,&mdash;ensuite
+un médiocre philosophe,&mdash;enfin un moraliste
+délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami
+des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire,
+non sans quelque douce et insinuante puissance à
+les guérir.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<h4>LE «CONTRAT SOCIAL»</h4>
+
+
+<p>Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je
+le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses
+idées.</p>
+
+<p>Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des
+sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir
+lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du
+joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois
+exprimée?&mdash;Eh bien, ses théories politiques ne sont
+nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait
+vraiment point, de ma part, une exagération de
+polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer
+le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit
+et plus lourd.</p>
+
+<p>Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns
+à prouver justement le contraire de ce que
+j'avance<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>... Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau
+ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues
+servitudes qu'il impose et des prétendues
+dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'<i>Inégalité</i>
+est dans ce sens; mais c'est le <i>Contrat social</i> qu'il
+faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'<i>Inégalité</i>
+que comme une boutade de Rousseau jeune,
+soufflé très fort par Diderot.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> En particulier M. Champion dans son très beau livre sur
+l'<i>Esprit de la Révolution</i> et dans un article de la <i>Revue Bleue</i>,
+février 1889.</blockquote>
+
+<p>S'il n'y avait que l'<i>Inégalité</i> d'un côté et le <i>Contrat</i>
+de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales,
+si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais
+là. Mais l'idée de l'<i>Inégalité</i>, l'idée antisociale,
+l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien
+qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont
+ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent,
+cette idée elle n'est pas seulement dans l'<i>Inégalité</i>. Elle
+est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans
+le <i>Discours sur les Lettres</i>, dans l'<i>Inégalité</i>, dans la
+<i>Lettre sur les Spectacles</i>, dans l'<i>Emile</i>, dans la <i>Nouvelle
+Héloïse</i> et dans la <i>Lettre à Mgr. de Beaumont</i>; et
+j'ai montré que dans cette dernière (après l'<i>Emile</i>),
+Rousseau renvoie à l'<i>Inégalité</i>, en résume les principes,
+en répète et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais
+l'esprit.&mdash;Donc cette idée est partout dans Rousseau,
+et est presque le tout de Rousseau, et fort,
+maintenant, précisément du raisonnement de mes
+adversaires, pris à l'inverse, je dis que le <i>Contrat
+social</i> de Rousseau est en contradiction avec ses idées
+générales;&mdash;à moins qu'on ne préfère dire que tous
+les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le
+<i>Contrat social</i>, ce à quoi je ne m'oppose point.</p>
+
+<p>Oui, le <i>Contrat social</i> a l'air comme isolé dans l'oeuvre
+de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par
+la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent
+tout un livre par la première ligne.&mdash;«L'homme est
+né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien
+qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme
+est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été
+créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et
+partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner.
+Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât
+d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente
+d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons;
+donc revenons à un état social aussi proche que
+possible de la liberté primitive, à un état où l'individu
+ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force
+propre, où la société soit contenue et réduite autant
+que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme;
+en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un
+lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en
+ouvrant le <i>Contrat</i> et en lisant la première ligne, c'est
+à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral
+intransigeant, anarchiste.&mdash;Il a été le contraire; je
+n'y peux rien.</p>
+
+<p>Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens
+que, comme il y a un peu de flottement dans le
+<i>Contrat</i> et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera
+du libéralisme; comme on y trouvera un peu de
+bien des choses que Rousseau prétend combattre;
+mais le fond du <i>Contrat</i> est nettement et formellement
+anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie
+que la société était illégitime, et illégitime sa prétention
+de demander aux hommes le sacrifice d'une part
+d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui
+doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent
+qu'il n'y a de droit que le sien,</p>
+
+<p>Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain
+est absolu; voilà l'idée maîtresse du <i>Contrat social</i>. Ce
+tout le monde qui a corrompu chacun&mdash;n'est-il point
+vrai, Rousseau?&mdash;c'est lui qui a tout droit sur chacun
+de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave&mdash;n'est-il
+pas vrai, Rousseau?&mdash;peut légitimement
+disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude.
+Ce tout le monde qui m'a fait mauvais&mdash;n'est-il
+pas vrai, Rousseau?&mdash;ne doit rien sentir qui l'empêche
+de peser de plus en plus sur moi de toute sa
+détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique
+et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme être
+pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il
+m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi,
+«expression de la volonté générale», me fera penser
+selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout
+le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être
+exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si,
+l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+général du <i>Contrat</i>.</p>
+
+<p>Le détail en est, le plus souvent, encore plus
+oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce
+qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en
+défie. Une démocratie représentative, par cela seul
+qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale
+qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une
+volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une
+loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire
+cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs
+discuteront, réfléchiront, tiendront compte,
+sinon des droits, du moins des convenances, des
+intérêts respectables de la minorité; ou même des individus.
+Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà
+plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie
+élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme
+bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»;
+mais il s'arrange de manière que ce
+meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces
+législateurs, dont les discussions mettraient un peu
+de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce système de
+pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront
+pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur
+décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté»
+ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas
+être aliénée. «Les députés du peuple <i>ne sont pas</i> ses
+représentants; ils ne sont que ses commissaires.
+Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne
+l'est que durant l'élection des membres du parlement;
+sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»&mdash;Et nous voilà
+revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme,
+c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.</p>
+
+<p>Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote
+qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple
+et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu,
+parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose
+rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et
+qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une
+faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent.
+La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité
+est absolue. Elle ne risque pas même d'être
+méprisée.&mdash;C'est pourtant à ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance,
+s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté
+ni de sécurité dans son système.</p>
+
+<p>Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne
+justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait
+penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me
+jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par
+les candidats à la députation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. «La fonction de juge
+doit être un état passager d'épreuves sur lequel la
+nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un
+citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents
+dont il est trouvé capable. Cette manière de
+s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges
+très attentifs....»&mdash;à quoi, si ce n'est à plaire à ceux
+qui les nomment, et à être les instruments dociles
+d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien
+qui soit soustrait, par une constitution, ou par des
+privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance
+du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le
+plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit
+valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante
+d'un parti: tel est le système complet de
+Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa
+rigueur, avec tout son danger.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>Gouvernement de Pologne</i>.</blockquote>
+
+<p>J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate,
+avait eu quelques illusions sur l'aptitude
+du peuple, non pas seulement à contrôler la manière
+dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants.
+Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne
+reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais
+il la croit très judicieuse dans le choix des personnes.
+«Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats»,
+dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire,
+sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi
+bien dans le sens de juge que dans celui de représentant
+politique. Cette manière de penser, dont on voit
+que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient
+d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques
+souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus,
+au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions,
+enfin et surtout de l'absence d'expérience, et
+de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe
+siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas
+pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou
+moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les
+vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable
+au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre
+son intérêt. Un penseur est toujours un homme
+qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement
+obsédé que les autres, moyennant quoi, justement,
+il pense; et il est par là toujours assez porté à
+voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un
+peu, voient une nation comme une famille qui a un
+procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat.
+Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain
+nombre de classes, de groupes, de partis, qui
+sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel
+pour chacun est de vaincre les autres, ou à
+deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une
+élection qui ne fut un combat, et un combat pour le
+plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près.
+Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est
+pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est
+pas même l'expression de la volonté du parti le plus
+fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision
+de la majorité a le caractère d'un <i>veto</i>. Indication précieuse,
+qu'il faut bien se garder de négliger, et que
+même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement
+ni d'une législation ni d'une politique. Or
+toute législation et toute politique, selon Rousseau, est
+fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part,
+à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules
+fausse ou incomplète.</p>
+
+<p>Peut-être aussi&mdash;je n'en sais rien du reste&mdash;peut-être
+aussi les quelques écrivains politiques qui ont
+penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils
+jamais songé au suffrage universel. Il était trop
+loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop
+inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont
+le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate),
+pour que l'idée, nette du moins, de la foule
+gouvernant se soit vraiment présentée à eux.&mdash;Sans
+doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient
+aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à
+des aristocraties assez larges, mais très éloignées
+encore des démocraties modernes.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa
+simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les
+gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de
+haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement
+l'organisation la plus précise et la plus exacte
+de la tyrannie qui puisse être.</p>
+
+<p>Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales
+de Rousseau n'y mènent point?&mdash;Il vient, ce me
+semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques
+Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation;
+mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait
+des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que
+de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité
+protestante durant tout le premier développement de
+son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement
+eu les yeux tournés vers Genève pendant toute
+sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes
+n'est pas autre chose que le dogme de la
+souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques
+de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter
+point par point, et comme texte en main, le <i>Contrat
+social</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui
+a écrit le <i>Contrat social</i>. C'est Jurieu qui en est l'auteur,
+et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu
+que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter
+et à confondre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-Septième siècle</i>, article <i>Fénelon</i>. (Lecène, Oudin et Cie.)</blockquote>
+
+<p>Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est
+la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison
+pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins
+hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins posé en principe et comme base de
+tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau,
+une convention par laquelle les hommes ont fait
+délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui
+mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser
+qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre
+quand ils jugent qu'on les viole.&mdash;Même doctrine
+dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac,
+élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise,
+se maintien et se répète. Même doctrine enfin
+dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire
+attention; car il est protestant, il est de Genève, et les
+<i>Principes du droit politique</i> sont de 1751, et le <i>Contrat
+social</i> est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui
+sont ceux-ci textuellement: La société humaine
+est par elle-même et dans son origine une société
+d'égalité et d'indépendance.&mdash;L'établissement de la
+souveraineté anéantit cette indépendance.&mdash;Cet établissement
+ne détruit pas et ne doit pas détruire la
+société naturelle.&mdash;-Il doit servir à lui donner plus de
+force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)&mdash;De
+Burlamaqui encore, copiant Grotius, du
+reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la
+souveraine autorité sur l'économie de la religion doit
+appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté
+ne saurait permettre que l'on soustraie à son
+autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible
+de la direction humaine»; que, quand on prend une
+autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances»,
+auquel cas tout est perdu; car «on ne peut
+servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».&mdash;De
+Burlamaqui encore cette idée<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a> que la démocratie
+exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)</blockquote>
+
+<p>Rousseau était donc comme le dernier venu de
+l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien,
+qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il
+en subissait très directement l'influence, et ses idées
+générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en
+détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû
+faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre,
+et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux
+et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il
+cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet
+de son père.)&mdash;Cette école, tout entière, avait pris
+la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale
+a été très lente à naître en Europe. Elle est
+essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste
+à croire <i>qu'il n'y a pas de souveraineté</i>; qu'il y a un
+aménagement social qui établit une <i>autorité</i>, laquelle
+n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui,
+pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée,
+contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles,
+du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et
+qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup
+de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté.
+Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle,
+et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution
+elle est restée confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Montesquieu?&mdash;Nous y arrivons. Montesquieu
+a eu une très grande influence sur le <i>Contrat
+social</i>. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau
+a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> ce qui est vrai, mais va contre Rousseau
+plus que contre l'auteur de l'<i>Esprit des Lois</i>, que Montesquieu
+est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien
+systématique: «... il n'eut garde de traiter des
+principes du droit politique; il se contenta de traiter
+du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante
+un peu lourdement sur la théorie de la division
+des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la
+souveraineté dans son principe, la divisent dans son
+objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance
+législative et en puissance exécutive.... Tantôt
+ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent.
+Ils font du souverain un être fantastique et formé
+de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent,
+dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis,
+jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils
+font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.»
+&mdash;Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation
+ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et
+ramène à son profit quelques-unes de ses idées;&mdash;
+et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce
+qu'il y a de libéralisme dans le <i>Contrat social</i>; car il
+y en a.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Dans l'<i>Emile</i>, livre V.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 2.</blockquote>
+
+<p>Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si
+dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté
+doit rester indivisible, mais les <i>délégations</i>
+de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs
+délégués doivent être distincts, et cette précaution
+prise, revenant tout simplement à l'idée et même au
+langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si
+plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique
+on distingue la force et la volonté, celle-ci sous
+le nom de puissance exécutive<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.... Il n'est pas bon
+que celui qui fait les lois les exécute <a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 1.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 4.</blockquote>
+
+<p>Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et
+très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée
+même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole
+de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté
+générale. C'est pour cela que la souveraineté ne
+peut parler que par la loi, non par une décision particulière.
+La volonté générale n'a son expression que
+dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution
+de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait
+alors d'être volonté générale. «La volonté générale
+<i>change de nature ayant un objet particulier</i>, et ce
+n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur
+un fait<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement,
+ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre.
+Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et
+il faudrait ajouter son aptitude) à <i>penser généralement</i>,
+à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et
+la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il
+est législateur, ne peut être ni <i>gouvernement</i>, ni <i>juge</i>;
+ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,
+viser une personne, ou être faite pour une
+circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi
+de circonstance, non seulement a toutes les chances
+du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité:
+elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement
+qu'on appelle loi pour tromper l'opinion.
+C'est le renversement de toute morale politique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 4.</blockquote>
+
+<p>Quel dommage que ces idées, d'une part restent un
+peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part
+soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient
+quittées, reprises et quittées encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a
+pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur
+de les amener à leur dernier point de netteté, sentant
+qu'à ce moment il eût été la main dans la main de
+Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.</p>
+
+<p>Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes,
+qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la
+souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le <i>Contrat social</i>,
+sont dans le <i>Contrat social</i>. C'est la plus heureuse
+des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui
+n'a pas assez médité sur les questions politiques,
+n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système
+arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant
+lui-même, avec sa passion intime de liberté
+individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté
+populaire, y a glissé ou laissé s'introduire
+toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait
+à la doctrine libérale des publicistes modernes.
+&mdash;Et voilà que le dernier représentant de l'école politique
+protestante apparaît, non plus comme celui
+qui en a le plus étroitement ramassé les principes
+tyranniquement démocratiques, mais comme celui
+qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement
+la rigueur.</p>
+
+<p>Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales,
+encore que si profondes, que Rousseau insistait
+le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire,
+considérée comme ayant existé toujours, et s'étant
+seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais,
+dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté,
+soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et
+avec passion.&mdash;Et c'était aussi, partie grâce à lui,
+partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait
+dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus
+prenant, de plus vite et facilement intelligible.&mdash;Et
+il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est
+ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore
+qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme
+à ses idées générales, encore que même dans le
+<i>Contrat</i> il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur
+le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et
+influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi
+les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré
+(ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il
+est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part
+au moins, responsable.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+
+<h4>ROUSSEAU ÉCRIVAIN</h4>
+
+<p>Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible
+par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination,
+et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses
+mêmes des forces redoutables à charmer et plier les
+coeurs.</p>
+
+<p>Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux,
+chez qui l'imagination et la sensibilité dominent
+et étouffent la raison, le sens commun, les facultés
+de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un
+des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est
+un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et
+de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence
+de ses contemporains, dans des systèmes et
+des théories; et c'est là son originalité en même temps
+que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les
+autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.</p>
+
+<p>Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection
+de vie idéale, froissé, comme tous les poètes,
+par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle
+est, et dans la société telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire,
+dans des rêveries, des contemplations, des
+visions, mais dans des théories politiques et des
+doctrines sociales, où il a apporté non l'observation
+et l'étude des faits, mais des constructions <i>à priori</i> et
+des abstractions de «promeneur solitaire».</p>
+
+<p>Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce
+que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux,
+et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière
+puissance de raisonnement et de logique. Un
+logicien n'est pas nécessairement un homme de raison
+froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la
+déduction à outrance est une des formes de l'imagination
+et de la passion. On ne s'enivre point de <i>raison</i>,
+c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion;
+mais on s'enivre de <i>raisonnement</i>, c'est-à-dire
+de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives,
+d'une idée générale devenant système politique,
+système pédagogique, système religieux, système
+social.</p>
+
+<p>Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent
+jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé
+par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale
+très logique, très suivie, très liée, très systématique et
+très séduisante, voilà Rousseau.</p>
+
+<p>Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à
+ces rêveurs qui ont du génie, telle <i>intuition</i>, peu ramenée
+à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais
+contenant, comme en un germe, une partie de vérité,
+met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis
+et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail,
+très réalisable, très utile et féconde en résultats.
+Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme
+des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination
+humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais
+encore, au point de vue des applications, comme des
+initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs,
+mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs
+de la lumière qui commence à poindre, un peu
+étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs
+de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à
+naître et qu'ils doivent ne pas connaître.</p>
+
+<p>Rousseau est un des plus grands prosateurs français.
+Il est un rénovateur du style et de la langue. Il
+a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement
+désappris depuis Fénelon, et presque depuis
+Bossuet.</p>
+
+<p>A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse,
+au beau développement et aux souples évolutions
+des grands maîtres eu style du XVIIe siècle,
+avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans
+qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé
+une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre
+essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux
+plutôt que fort, procédant par phrases braves,
+vives et comme tranchantes, par traits, par maximes
+et par épigrammes.</p>
+
+<p>Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très
+grandes différences entre eux, du reste, présentent
+tous ce caractère commun; et leurs contemporains
+portent à l'excès cette manière, comme toujours font
+les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du
+moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style,
+n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style
+nouveau; et comme il est passionné, c'est le style
+oratoire.</p>
+
+<p>Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence,
+qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans
+le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les
+souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante
+de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement
+facile dans la conduite du discours, et, plutôt
+que <i>l'ordre</i> véritable, ce <i>mouvement</i> qui vient de
+l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce <i>mouvement</i>
+que Buffon a donné avec raison pour la seconde
+des deux qualités fondamentales du style, mais que,
+après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement
+et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a
+pas le don.</p>
+
+<p>C'est le don propre de Rousseau. Pour la première
+fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on
+put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur,
+le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans
+le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.</p>
+
+<p>Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui
+n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui
+est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et
+qui brille.</p>
+
+<p>C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement
+un écrivain, orateur entraînant et séduisant,
+mais un peintre des choses réelles, ce que personne
+n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il
+a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et
+réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles,
+susciter dans la génération littéraire qui l'a
+suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les
+Sénancour, et surtout son élève passionné, George
+Sand.</p>
+
+<p>A ces titres, j'entends comme peintre ému de la
+nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un
+grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus
+vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution
+littéraire du commencement de ce siècle, en
+grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes
+harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes
+harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et
+deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité.
+Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a
+passé?</p>
+
+<h4>X</h4>
+
+
+<p>Rousseau a été en son temps le maître et le guide le
+plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle
+Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son
+siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter,
+le piquer et achever de le séduire.</p>
+
+<p>Il était de son siècle en ce que, plus que personne,
+il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition,
+toutes les traditions. Ce n'était plus seulement
+avec la tradition religieuse et avec la tradition
+nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités
+séculaires, au delà des siècles, et presque au
+delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité
+tout entière, la tradition du genre humain. Ce
+n'était pas seulement une nation ou une religion,
+c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité
+dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait
+convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine
+qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu&mdash;et
+rien de plus préparé. L'habitude une fois
+prise de considérer l'antiquité et la longue possession
+d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il
+fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât
+en doute la croyance la plus ancienne du genre humain,
+et voulût convaincre d'illusion l'instinct même
+par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.&mdash;C'était,
+sous la forme d'un rêve doux et charmant, la
+plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée
+révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires
+français: «Vous avez préféré agir comme si vous
+n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux
+Français de 1760: «Il faut agir comme si nous
+n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire
+par excellence, et c'est bien pour cela que
+Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il
+tend directement à cette sorte de nihilisme politique,
+dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique,
+en morale, en éducation, avec Rousseau, est
+en ce moment le représentant prestigieux. Et les
+causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation,
+qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre
+poids,&mdash;<i>nec se Roma ferens</i>,&mdash;qui s'épuise à se
+poursuivre, et finit par douter d'elle-même.</p>
+
+<p>En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret
+désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au
+bout de la négation; ensuite se montrait vraiment
+grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+à rien, encore même qu'il reculât devant elles.
+Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui
+est au fond de la civilisation comme au fond de toute
+chose humaine. Il comprenait que la civilisation se
+ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le
+dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour
+soulager l'homme, elle finit par le surcharger;
+qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là
+encore une grande et douloureuse vanité, un grand et
+décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est
+point nécessaire, et une condition même de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière
+est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est
+un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à
+leur place en ce siècle de démolisseurs des idées
+toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un
+crible.</p>
+
+<p>S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il
+en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par
+ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de <i>non-sécheresse</i>,
+et de rêverie sentimentale.&mdash;C'était un
+romancier et un poète, en un temps où l'on devait
+être affamé de vraie poésie et de roman vraiment
+romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de
+sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle.
+C'est par ces armes que depuis cinquante ans
+on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres
+armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté
+de dessein avec son siècle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni
+n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont
+surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il
+portait le combat sur un nouveau champ de bataille,
+et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation
+de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en
+appelait, non plus à la raison et aux raisonnements,
+dont peut-être on était las, mais au sentiment, à
+l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle»,
+faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son
+talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer
+comme, des élégances.&mdash;C'était un poète, mais
+comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir
+ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception
+poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation
+idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de
+se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en
+songeries ou en tableaux, se développait en systèmes,
+en constructions logiques, en chaînes d'arguments.
+Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique;
+et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent
+plus de gré, du point de départ ou du chemin.</p>
+
+<p>Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien
+en leur temps, et comme réaction, et comme chose
+déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost,
+Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces
+larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à
+eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement,
+s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité
+nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et
+qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un
+homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un
+mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât
+par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme
+sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque
+part que fait le poète dramatique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Le poète, selon
+lui, «suit le goût public en le développant», et ne
+fait que penser ce que le public va penser lui-même,
+«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau
+a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit
+sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se
+donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une
+manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait,
+le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais
+les hommes ne se sont passés. L'homme de science
+avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce
+fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau,
+dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour
+une partie considérable de la nation, les prêtres par
+les romanciers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Lettre à Dalembert sur les spectacles.</blockquote>
+
+<p>C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il
+a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées
+et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été
+plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a
+fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il
+ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans
+l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement
+suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu
+prévoyait, ou, pour parler plus exactement, <i>la
+société à la Rousseau</i>, la société déjà désorganisée,
+confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses
+idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se
+faisant des moeurs factices, société chancelante et
+égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière
+impulsion et comme une dernière façon de fausseté
+d'esprit.</p>
+
+<p>En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne
+fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde
+dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé
+par son génie même, placé au centre de la société
+polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme
+le symbole même de la démocratie brusquement précipitée
+au sommet de la nation, et chargée, ou se
+chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire
+un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y
+grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse,
+puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante
+et irascible.&mdash;Et aussi, non accoutumée par l'hérédité
+à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans
+étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée,
+elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et
+songe vite à en rejeter le fardeau.&mdash;Et encore ses
+vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité
+de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et
+aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et
+elle traitera de l'organisation d'un grand État comme
+de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.&mdash;Rousseau
+a donné en lui, pour ainsi parler,
+cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à
+l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa manière de s'y accommoder.</p>
+
+<p>Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une
+nature originale et riche, une de ces individualités qui
+résument en elles, ou au moins figurent par la trace
+qu'elles laissent, toute une période historique. Ses
+intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries
+d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui
+Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant
+spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme
+homme d'imagination, l'égale par la puissance du
+regard, et le dépasse par la clarté de la vue.&mdash;Il y a
+de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs;
+il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant
+la hardiesse est une banalité, une plus imprévue
+et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.</p>
+
+
+<br>
+<h3>BUFFON</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>SON CARACTÈRE</h4>
+
+<p>De l'homme qui vit de la vie de son siècle au
+risque de se disperser, mais de manière à laisser son
+nom et son souvenir dans tout les chemins que
+ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de
+celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler
+complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même
+en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de
+n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais
+cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire,
+que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense,
+et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit
+le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est
+le plus grand, je ne sais; mais le second au moins
+paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une
+personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus
+original.</p>
+
+<p>Ce Buffon est très singulier. Contemporain de
+Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du
+XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle <i>central</i>, il ne s'est occupé
+ni de politique, ni d'économie politique, ni de
+théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été
+de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou
+<i>club</i> politique ou philosophique, il n'a pas même été
+d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il
+n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les
+plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements
+et leurs gaietés, Montesquieu lui-même,
+moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot;
+mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a
+jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un
+Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une
+page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein
+XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de
+Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être
+moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de
+date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature
+qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle
+va du moment où la terre s'est détachée du
+soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être
+jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société;
+mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il
+semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il
+ne s'est rien passé du tout.&mdash;Il compte par milliers de
+siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la
+formation d'une autre. Pour un tel homme un événement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride
+insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se
+confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il
+ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son
+existence.</p>
+
+<p>Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût
+même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui
+est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le
+plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément.
+Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosité «philosophique»
+et une démangeaison d'indépendance, comme
+Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle.
+Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était
+plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur
+du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit
+son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire
+dans le monde entier, moins les vétilles, s'y
+sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il
+ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au
+dehors, qui l'en détournât.</p>
+
+<p>Car s'il était hors de son siècle, il était également
+hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition
+que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire,
+choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots
+qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification.
+Quelques paroles de complaisance courtoise, comme
+précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église,
+c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances
+du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi
+impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est
+contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était
+presque, une pure intelligence en face des choses éternelles,
+les regardant et tâchant de les comprendre.
+Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très
+grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni
+aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois
+pour toutes, il s'était accordé très franchement celles
+dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout
+autant de les surfaire que d'en retrancher.</p>
+
+<p>Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille,
+la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude,
+c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup
+d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un
+jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste:
+c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement
+un peu les termes, et disons: un grand génie,
+et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y
+en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable
+et plus constante.</p>
+
+<p>La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé.
+Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution
+physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a
+vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie,
+on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que
+caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un
+tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni
+tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il
+souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été
+jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et
+simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les
+accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose
+humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude.
+Par là, il semble presque échapper à l'humanité;
+et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache
+d'une manière qui tient du prodige.</p>
+
+<p>Il est bien curieux à observer quand il considère
+les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus
+du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction.
+Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent
+le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur
+est au dedans de nous-mêmes; <i>il nous a été donné</i>; le
+malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.»
+Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et
+nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions
+changer la nature même de notre âme; <i>elle ne
+nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions
+l'employer qu'à sentir</i>. Et il en résulte que
+les hommes sont dans un état à peu près continuel de
+démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles,
+et ces intervalles, ils voudraient les supprimer».
+Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée
+et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que
+malheureuse et abrégée. «<i>La plupart des hommes
+meurent de chagrin</i>.»</p>
+
+<p>Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort.
+Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis.
+Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment
+qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y
+a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre
+en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le
+besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant
+toute son existence. Le secret de la vie naturelle de
+l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée
+lui a permis de la mener dans les conditions les
+plus belles et les plus nobles.</p>
+
+<p>On définit incomplètement, mais avec netteté par
+les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon.
+Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné,
+l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre,
+la puissance calme, le regard tranquille, le travail
+facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et
+d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces
+infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute
+sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé,
+et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que
+les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et
+la considérer comme un «supplice insupportable».</p>
+
+<p>C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans
+le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi
+les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très
+étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet
+homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot
+plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers
+tout son siècle, un long, sévère et imperturbable
+paradoxe.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>LE SAVANT</h4>
+
+<p>C'est un très grand savant. Aucune des qualités du
+savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et
+la patience à observer; ni le labeur énorme, continu
+et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni
+l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination
+scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation
+et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations
+que comme des hypothèses, et les hypothèses
+que comme des commodités de travail, ayant
+toujours un caractère provisoire et toujours destinées
+à être un jour abandonnée; ni la puissance de former
+des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils
+veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et
+lier l'esprit humain qui les a produits.</p>
+
+<p>Il était patient et humble et soumis observateur,
+quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout
+portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux
+grandes généralisations, <i>Théorie de la terre</i> et <i>Epoques
+de la nature</i>, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit
+sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu
+vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout
+un homme à magnifiques idées générales, ce qui est
+vrai de ses deux <i>Discours</i>. Mais il faut lire son admirable
+minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le
+temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel
+point il est l'homme du laboratoire, de l'observation
+cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée.
+Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la
+manière de se servir du microscope», et telles autres
+sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu
+restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le
+montrent sachant son métier et le faisant de près avec
+toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché,
+et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a
+pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait
+est plus intéressant et au moins aussi vrai que
+celui de Buffon en manchettes écrivant dans un
+cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope,
+le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la
+rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et
+pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté
+infiniment, et que la moitié de son oeuvre,
+géologie, minéralogie, génération, est strictement originale
+et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur
+et de sa main d'écrivain.</p>
+
+<p>Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie,
+dans le partage de son temps, dans la distribution de
+son travail, dans son domaine, dans sa correspondance,
+comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un
+ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science.
+Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France.
+Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant,
+provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant
+le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne
+l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot
+de l'Histoire naturelle.</p>
+
+<p>A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité
+du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave
+que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est
+qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse
+plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil,
+ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur
+à répéter les anciennes quand les nouvelles lui
+paraissaient plus justes. Il avait commencé par la <i>Théorie
+de la terre</i>, où il rapportait à peu près exclusivement
+au mouvement des eaux toute la configuration de
+la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les <i>Epoques
+de la nature</i>, où la planète est presque tout entière
+expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre
+la <i>Théorie de la terre</i> et les <i>Epoques de la nature</i>, à la
+science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées
+ses profondes études minéralogiques et la science
+des roches vitrescibles. Et que les <i>Epoques de la nature</i>
+semblent contredire la <i>Théorie de la terre</i>, il n'importe,
+si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas
+l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit
+plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au
+regard de la postérité, mais l'abondance des idées,
+chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles,
+profitant de toutes, la science à venir choisira.
+Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de
+son temps, et l'imperfection relative des instruments
+en est cause, croit à l'organisation spontanée de la
+matière. Il croit que <i>de</i> la pourriture, <i>de</i> la fermentation
+naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux.
+Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne
+vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare
+que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se
+plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement,
+il n'aperçoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se
+décomposent, changent de figure et deviennent plus
+petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la
+rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le
+mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils
+sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur,
+elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui
+m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces
+parties organiques des végétaux et des animaux <i>pourrait
+bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation</i>.</p>
+
+<p>J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin
+de la vipère et les autres poisons actifs, même celui
+de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être
+cette matière active trop exaltée.»&mdash;Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement
+l'idée que la pourriture et la fermentation
+pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils
+vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être
+un fourmillement de vies microscopiques, que les
+virus pourraient bien être des invasions d'animaux,
+et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine
+de la génération spontanée, est entrevue dans un
+éclair.</p>
+
+<p>Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées
+foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins
+exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est
+essentiellement un génie inventeur, de ces génies
+qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs
+d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et
+promoteur au moins sur trois points. En géologie&mdash;et
+qu'on n'oublie point que cet illustre peintre
+d'animaux est surtout un géologue, et que là est son
+vrai titre de gloire&mdash;en géologie, et je m'appuie ici
+sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire
+entendre que l'état actuel du globe est le résultat
+d'une longue succession de changements dont il est
+possible de saisir les traces<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>; en d'autres termes, il
+a le premier écrit l'histoire de la planète.&mdash;En zoologie,
+il est le créateur d'une véritable science nouvelle
+qu'on peut appeler la géographie des espèces, et
+ses idées sur les limites que les climats, les montagnes
+et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument
+une nouveauté, et une nouveauté vraie autant
+que féconde, qu'il a introduite.&mdash;Enfin en physiologie,
+son explication de l'intellect des animaux, peut-être
+trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très
+renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que
+celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un
+système mécanique de mouvements réflexes, me
+paraît une vue un peu indécise et incertaine encore,
+mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée
+de nous que des Cartésiens, et dont les théories
+les plus modernes ne sont guère qu'une application,
+ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Voir <i>Histoire des sciences naturelles</i>, tirée des leçons de
+Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.</blockquote>
+
+<p>Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la
+science des choses visibles où sa curiosité éveillée,
+patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit
+portée, et que partout sa curiosité a été suggestive,
+évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer
+des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant
+un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait
+connue.</p>
+
+<p>Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore
+qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son
+esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec
+une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non
+moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué
+merveilleusement ce dont il convenait de se défier.
+Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies
+sont d'excellents conseils et de précieuses indications.
+Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir
+les <i>abstractions</i>, les <i>classification</i>, et les <i>causes
+finales</i>. A l'état où elles étaient alors dans les esprits,
+c'étaient trois grands ennemis de la science et trois
+obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.</p>
+
+<p>L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue,
+non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire
+de notre faculté raisonnante, mais pour une
+vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour
+quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des
+puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction
+ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans
+la science une idole et un fléau. Dire: «<i>nulla
+fecundatio extra corpus</i>,&mdash;<i>tout vivant vient d'un
+oeuf</i>,&mdash;<i>toute génération suppose des sexes</i>»; c'est
+simplement constater la majorité des cas observés;
+c'est une simple généralisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le
+risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne
+science était à faire de ces «axiomes», de
+ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement
+Buffon, des principes supérieurs à l'observation
+et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain
+doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres
+divins, par suite de ce penchant de notre esprit à
+donner toujours à ce que nous imaginons une réalité
+personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient
+inventés. De même la <i>Raison suffisante</i> de Leibniz
+ou la <i>Perfection</i> de Platon, étaient comme des divinités
+métaphysiques gouvernant les choses créées, et
+au service et à la glorification desquelles le savant n'a
+qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la
+Perfection qui soutient et établit perpétuellement le
+monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement
+à elles, et pour les prouver.</p>
+
+<p>Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison
+suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres
+moraux créés par des vues purement humaines» et
+des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»?
+Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui
+était un soutien devient une entrave dans la recherche,
+quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande
+qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle
+personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur
+des devoirs, des obligations et des limites? La
+science, à ce compte, devient vite une apologétique,
+c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où
+la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire
+à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation,
+au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de
+n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent
+presque à coup sur la sincérité de la recherche
+et la rectitude de la pensée.</p>
+
+<p>Il en va de même des classifications trop superstitieusement
+respectées. Il faut classer par seul amour de la
+clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la
+classification. Il faut classer sans rien croire de la
+classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une
+bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose.
+Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature;
+car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part.
+Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce
+sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits
+naturels d'après des analogies qui sont des plis et des
+pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements
+sont donc forcément artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par
+définition ils le sont autant les uns que les autres,
+ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux,
+plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus
+rationnels, c'est à savoir encore plus <i>humains</i>, non plus
+<i>naturels</i>. Il faut donc bien se garder de s'y attacher
+avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette
+vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un
+orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous
+venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous
+aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore;
+c'est oublier le principe même de toute observation et
+de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.</p>
+
+<p>Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour
+interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans
+prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe
+pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend
+que des individus.» La nature n'est pas spécifiante,
+elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante,
+il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de
+connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas
+la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc;
+mais à la condition que nous sachions bien que nous
+ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière,
+en son unité, en sa continuité, c'est la nature
+vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et
+méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver
+l'idée de l'unité et de la continuité de la nature,
+voilà le devoir du savant.</p>
+
+<p>Enfin la source d'erreurs la plus funeste en
+choses de sciences naturelles est la préoccupation des
+causes finales. Les causes finales tuent la science,
+parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation.
+Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où
+nous en sommes empêche de conclure, et les causes
+finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse
+dire que tel phénomène existe <i>afin que</i> tel autre soit,
+c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention
+de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul
+celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement
+tout. Les causes finales sont comme un retour
+sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier.
+Elles disent: telle chose produit bien telle autre,
+<i>car</i> celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne
+peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout,
+manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire
+et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est
+dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et
+la circonférence sont partout; ce serait donc non pas
+de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets
+que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des
+causes finales, pour vérifier et justifier cette première
+série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité
+de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité
+de tous les rayons de cette circonférence qui
+est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on
+connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait
+assez fort pour entreprendre légitimement la vérification
+par les causes finales. Il est de leur essence, parce
+qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen
+de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique
+d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici
+à la consommation des âges.</p>
+
+<p>Ne nous en servons donc <i>jamais</i>. «La reproduction
+se fait <i>pour que</i> le vivant remplace le mort, <i>pour que</i> la
+terre soit toujours également couverte de végétaux et
+peuplée d'animaux, <i>pour que</i> l'homme trouve abondamment
+sa subsistance...» sont des formules absolument
+vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air
+de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions
+affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont
+maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire
+des abstractions fondées sur des «convenances
+morales». Nous ne disons ces choses uniquement que
+parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous
+«convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a
+pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent
+pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du
+savant.</p>
+
+<p>Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les
+fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion
+pour les abstractions, défiance des classifications,
+proscription des causes finales, sous trois formes c'est
+la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer
+de la science l'anthropomorphisme. L'homme
+conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met
+partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements,
+soit se substitue à elle, et en elle ne contemple
+que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il
+arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et,
+à peu près, comme un être qui lui commande. La classification
+c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit
+que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale
+enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et
+but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme
+ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un
+dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit
+pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.&mdash;Il y a dans
+ces trois procédés de notre esprit une nécessité de
+notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous
+puissions entièrement nous soustraire. Mais il est
+certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et
+stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à
+les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme
+projette sur les choses de la nature sa propre ombre,
+et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut
+pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que
+c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier
+cette erreur du sens intime, comme il redresse
+les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa
+faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement
+sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont
+il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.</p>
+
+<p>Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté
+d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard
+calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer
+ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu
+qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que
+cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder
+et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où
+il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon
+avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions,
+on dirait que c'est pour bien s'entretenir
+et entretenir les autres dans cette idée que le seul
+office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à
+l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien
+des hommes s'applique le <i>scribitur ad narrandum</i>.
+Et comme en même temps il est homme à idées,
+et infiniment ingénieux et fécond en inventions de
+théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise
+dans son office de théoricien; car chacune de ses
+théories ne sera qu'une <i>vue</i>, qu'un <i>aperçu</i>, qu'une
+manière de présenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les
+éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu
+ni visé à davantage.</p>
+
+<p>Et si, pour mesurer la force systématique de cet
+esprit, on veut se représenter sommairement la plus
+vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en
+voici à peu près le résumé.</p>
+
+<p>La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien,
+et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des
+preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous
+le demander; mais elle existe, ici les preuves
+matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers
+d'années.&mdash;Deux forces universelles la gouvernent:
+une force d'attraction, une force d'expansion, cette
+dernière très probablement effet elle-même, effet indirect,
+effet par réaction, de la première.&mdash;Il y a
+deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière
+morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive;
+l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,
+ou organique, qui est soumise et à la force attractive et
+à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est
+nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé
+végétal ou animal.&mdash;La planète que nous habitons
+est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments
+calcaires provenant en partie d'êtres vivants,
+recouverts eux-mêmes presque partout de détritus
+végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels,
+lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement
+les animaux, certains animaux mangeant les
+végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les
+animaux végétariens.</p>
+
+<p>Cette planète, comme toutes les autres du système
+solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans
+l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte
+de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis
+sa séparation, autour du soleil d'une part, et
+d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout
+entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et
+dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement
+plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-même et non des rayons du soleil.&mdash;Depuis
+son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant
+sa forme sphérique, mais, comme toute matière
+molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son
+axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire
+à son axe.&mdash;Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant,
+se creusant et se boursouflant çà et là comme
+toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines
+parties plus légères des éléments qui la constituaient
+sont restées flottantes à sa surface comme une écume;
+c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs
+et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner
+ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que
+tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace,
+se refroidissant, retombant pour bouillonner encore
+et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.</p>
+
+<p>Puis le refroidissement se faisant plus grand, les
+eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles
+ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les
+grands vides avec les fragments de matières usées par
+elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface
+terrestre, au point que les plus hautes montagnes et
+les plus profonds abîmes, en proportion du volume de
+la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin
+elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques
+qui sont ce que nous appelons les océans.</p>
+
+<p>Mais auparavant elles avaient comme préparé la
+surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la
+vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière,
+quelques grains de matière répandus à la surface
+de la planète ont une constitution particulière.
+Ils ont une <i>force d'expansion</i>; ils peuvent former de
+petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler,
+s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient
+pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement,
+soit quand l'un en rencontre un autre
+semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux
+et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans
+l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure
+à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la
+forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient
+dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface
+du globe, sauf les pointes des montagnes primitives,
+et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont
+laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la
+sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments
+que nous appelons la matière calcaire.</p>
+
+<p>Sur cette roche plus friable que la roche primitive
+se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en
+beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux
+qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire,
+mais l'est encore, toute pleine de grains de
+matière organique, toute prête aux différents modes
+d'<i>expansion</i>, toute prête à recréer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette
+pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux,
+nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de
+nos cadavres.</p>
+
+<p>Les végétaux ont ce qu'on appelle la <i>vie</i>: ils ont une
+force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la
+matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne
+sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire
+qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent
+en un point intime de leur être les impressions
+faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît
+point que tout leur individu prenne conscience de ce
+qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en
+d'autres termes ils ne vivent pas <i>d'ensemble</i>; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour
+chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité;
+ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils
+sont des collectivités; un arbuste est une collection
+de petits arbustes; un arbre est une forêt.&mdash;Ils ne
+veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils
+aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers
+le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment
+chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis,
+ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante
+dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation,
+ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même,
+on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui
+dort.»</p>
+
+<p>Les animaux sont avant tout des organismes qui se
+meuvent, qui vont d'un point à un autre. <i>Presque</i> tous
+les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère.
+Le végétal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace
+vers sa proie, et qui marche vers la vie.&mdash;Les animaux
+sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal
+le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire
+preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent:
+c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent
+des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir
+à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin
+c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique
+et <i>circonstancié</i>, qu'il n'est pas aveugle et sourd,
+et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux,
+sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le
+cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se
+satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.</p>
+
+<p>L'animal sent, pense et veut; il vit <i>d'ensemble</i>, il
+est un ensemble; il a une unité; il est un individu.
+Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées
+aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation,
+pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans réflexion,
+du moins sans suite de réflexions, sans généralisation,
+et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces
+sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées
+une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de
+conduite.&mdash;On est amené ainsi à croire qu'il a un
+cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que
+le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement
+un <i>sens</i>, un sens plus raffiné et plus délicat
+qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler
+les sensations et d'en conserver très longtemps
+les ébranlements. On sait que la rétine conserve,
+longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression
+très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur
+de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il
+conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et
+sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par
+telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement
+dite, d'un mouvement presque automatique, sorte
+de contraction inconsciente<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Le chien dressé à ne
+prendre le mets convoité que sur un signe, et qui
+résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne
+s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et
+qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est
+un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements
+produits en lui par la sensation d'agréable
+goût durent encore; les ébranlements produits par la
+sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent
+les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une
+troisième série d'ébranlements, conforme à la première,
+la balance penche. Ce chien qui veut ne pas
+prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais
+comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller.
+Le dormeur veut d'une façon générale ne pas
+être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise,
+puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions
+sont des volitions, mais qui ne sauraient être
+coordonnées, former système, devenir plan de conduite
+et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination
+des sensations, des pensées et des vouloirs
+qu'est la limite des animaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.</blockquote>
+
+<p>Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence,
+l'homme est un animal qui sent, qui pense,
+qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs,
+et qui les fixe et les résume dans des abrégés
+qui s'appellent <i>idées</i>, et qui fixe et résume ses idées
+dans des signes qui s'appellent des <i>mots</i>, et qui par
+les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui
+peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir
+et se combiner indéfiniment. L'animal capable
+de généralisation, et d'expérience, même isolé:
+capable de science, de tradition et de progrès, à la
+condition de vivre en société, existe sur la planète; et
+par l'immense différence qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard
+à la comprendre.</p>
+
+<p>Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables
+entre les végétaux, les animaux et les
+hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le
+chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranché dans ces classifications et ces délimitations.
+Il n'y a de différence profonde aux yeux du
+naturaliste qu'entre la matière morte et la matière
+vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la
+force d'attraction, et la matière soumise, en même
+temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion,
+qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux
+de l'autre, qu'entre la matière que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement
+à elle, et la matière que la nature semble travailler du
+dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un
+«moule intérieur».&mdash;La nature façonne le minéral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime,
+elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais
+en <i>ajoutant</i>, en déposant quelque chose à sa surface;
+tout son travail ici est extérieur, exactement semblable
+à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à
+l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous
+nous voyons avec certitude sur le point de faire tout
+ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le
+minéral que par la surface. Elle travaille le végétal
+<i>sur trois dimensions</i>, en longueur, en largeur, en profondeur;
+elle semble au centre de lui, et non seulement
+au centre de lui, mais au centre de chacun des
+éléments qui le constituent, de chacun des grains de
+matière organique qui frémissent dans ce tourbillon
+qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent
+ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule
+intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se
+creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,
+dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens,
+un moule, en un mot, à trois dimensions.&mdash;La nature,
+c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui
+se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau
+de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui
+se façonne organiquement, par une force d'expansion
+qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe
+l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les
+points, dans tous les sens, dans toutes les directions,
+dans toutes les dimensions.</p>
+
+<p>Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le
+monde inorganique et le monde organique. Entre les
+différentes, si nombreuses, provinces du monde organique
+il n'y a que des degrés, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et
+comme à dessein confuses. Le végétal est une collection,
+non un individu. Il est vrai en général: mais
+tel végétal commence à être un individu, commence
+à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai
+dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui
+semblent sentir. «Si par sentir nous entendons
+faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc
+ou d'une résistance, nous trouvons que la <i>Sensitive</i>
+est capable de cette espèce de sentiment, comme les
+animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel
+degré est déjà un individu.&mdash;Il est entendu que les
+végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis
+et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il
+est vrai, en général; mais la <i>Vallisnérie</i> mâle, attachée
+au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers
+la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.&mdash;On
+convient que le végétal est une collection de
+végétaux, se multiplie par parties détachées, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous détachez
+est un saule que vous détachez de plusieurs saules.
+Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels
+il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre
+d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en
+sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence
+du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal;
+et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais
+une transition obscure et mystérieuse entre l'un et
+l'autre règne.</p>
+
+<p>Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement
+animaux, doués de sensibilité, se contractant tout
+entiers à une blessure, individus <i>uns</i> par conséquent,
+qui cependant par certains caractères sont au-dessous
+d'un grand nombre de végétaux, comme par certains
+autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile,
+plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la
+proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches,
+sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni
+moins, peut-être moins, que la sensitive.&mdash;Et d'une
+façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit
+un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique
+moins ingénieusement: de ses racines il cherche
+la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge
+vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre
+nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique),
+contourne les obstacles, s'allonge vers les sources
+de vie.</p>
+
+<p>Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous
+les faits. C'est que ce sont, en effet, <i>nos</i> limites, et non
+celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des
+idées générales que nous nous faisons pour nous
+aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout
+comprendre. <i>Elles sont opposées</i>, même, <i>à la marche
+de la nature</i> qui se fait uniformément, insensiblement
+<i>et toujours particulièrement</i>.» Comptez que la nature
+se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter
+à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple
+elle a cette première singularité de permettre aux
+pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et
+ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double
+le paradoxe en leur permettant de se reproduire <i>aussi</i>
+par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement
+et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons,
+ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de
+dire ses divertissements et ses caprices.</p>
+
+<p>Pareillement, il sera toujours impossible de marquer
+la limite absolument précise qui sépare l'homme des
+animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé.
+Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions»
+à la plupart des animaux, et il faut bien avouer
+que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de
+semblable et que leurs actions paraissent avoir les
+mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant,
+et en connaissant bien les caractères généraux qui
+distinguent les végétaux, les animaux et les hommes,
+n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe
+bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité,
+dans les classifications établies par nous,
+et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne
+ininterrompue, et encore une ligne avec des retours,
+des diversions, des digressions, des accidents ingénieux
+de marche, et une série imperceptible, souvent,
+et déconcertante, de transitions. Il n'y a de
+«passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce
+qui ne l'est pas. La <i>vie</i> est continue.</p>
+
+<p>&mdash;D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle
+est une, que tant de variétés végétales et animales ne
+sont que des transformations d'une première <i>chose
+vivante</i> unique qui s'est modifiée de mille façons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire
+apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles
+espèces.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux problèmes dans cette question. Le
+premier est celui de l'origine des espèces, le second
+est celui de la variabilité des espèces<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré
+comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+<i>Edition complète de Buffon</i>, avec des notes et une introduction;
+Edmond Perrier: <i>La Philosophie zoologique avant Darwin</i>; Brunetière:
+article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 septembre 1888.</blockquote>
+
+<p>Sur le premier nous serons très réservé, parce que
+c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique
+beaucoup plus que de science de la nature. Tout
+au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer,
+avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et
+qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu
+employer qu'une seule idée et la varier en même
+temps de toutes les manières possibles.» Non, encore
+que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est
+ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique
+tous les êtres variant par des différences graduées à
+l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et
+général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on
+considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en
+apparence si différent de la main de l'homme, a été
+pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on
+jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus
+merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne
+faut pas se préoccuper surtout de cette conformité
+constante et de ce dessein suivi de l'homme aux
+quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés
+aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles
+aux poissons, etc.»&mdash;<i>Une seule idée organique</i>
+se modifiant progressivement dans le temps avec une
+infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement
+diverses mais rappelant toutes un ordre
+général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,
+cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la
+majesté de la nature; cela est conforme surtout à
+l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et
+qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent;
+et peut-être pourrait-on dire que cette conception
+est une forme du monothéisme; mais encore
+une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est
+qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins
+à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en
+parlons que brièvement et avec réserve, et toujours
+comme d'une vue très générale et probablement peu
+susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous
+prononçons pas.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous
+serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont
+variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons
+de notre peu de respect pour les classifications
+rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord,
+notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité
+des espèces. Un grand fait nous incline, avant
+toute autre considération, à croire que l'espère animale
+change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence
+des «faunes» selon les différents pays. La
+géographie des espèces, constituée par nous, conduit à
+l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent
+que la faune de l'Amérique méridionale et celle
+de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des
+animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues
+au nouveau monde, avec cette particularité que
+les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits
+que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne
+peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence
+du type primitif, une altération, une dégradation,&mdash;écartons
+ces idées de plus ou de moins, de mieux ou
+de pire, qui ne sont guère scientifiques,&mdash;une adaptation
+nouvelle au moins, un changement que l'espèce a
+apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles
+conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux,
+à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de
+la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans
+l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés,
+changés au point d'être méconnaissables. <i>En faut-il
+plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme
+n'est pas inaltérable?</i> que leur nature peut varier et
+même changer absolument avec le temps?»</p>
+
+<p>Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle
+se modifie au moins sous deux influences: l'influence
+des entours, les accidents de la guerre éternelle que se
+font les êtres vivants pour exister. Les variations de
+la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les
+êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement
+sur les espèces. Des espèces ont disparu,
+en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques,
+avec étonnement et comme avec terreur,
+dans vos fouilles géologiques,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a
+disparu. «Cette espèce était certainement la première (?),
+la plus grande et la plus forte de tous les
+quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres,
+plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont
+dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni
+renseignements sur leur existence passée! Combien
+d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées
+ou dégradées par les grandes vicissitudes
+de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de
+la nature, par la longue influence d'un climat devenu
+contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles
+étaient autrefois!»</p>
+
+<p>Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le,
+temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles
+qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre,
+celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le
+plus fortement le genre de défense, le genre de chance
+de salut qui leur est propre, celles qui <i>sont le mieux
+ce qu'elles sont</i>; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent,
+les espèces se fixent, se resserrent et se contractent
+pour ainsi dire, laissant entre elles de grands
+vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences
+que nous remarquons entre les espèces ne sont
+qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce.
+«Les espèces faibles ont été détruites par les
+plus fortes»; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi
+elles se ressemblent relativement si peu La vie
+organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un
+<i>processus</i>, dans une évolution, lente à nos yeux, mais
+continuelle. «Toutes les espèces animales étaient-elles
+autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, sans
+aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou
+<i>plutôt diminué</i>? «Oui, très apparemment.&mdash;Et cette
+évolution se poursuit; les espèces ne seront pas les
+mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «<i>Qui sait
+si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus
+refroidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont
+le tempérament différera de celui du renne autant que
+la nature du renne diffère de celle de l'éléphant</i>?»&mdash;Les
+«moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas
+éternels et indéfiniment immuables; ils sont des
+arrêts momentanés de l'invention de la nature, des
+succès de son invention créatrice où un instant elle
+se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons réussies où la matière organique trouve
+une installation convenable et qui peut durer; mais,
+dans des conditions générales devenues autres, ils
+ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place
+à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière
+trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement,
+profite d'une nouvelle «réussite», grâce à
+quoi elle entre dans un nouveau stade.</p>
+
+<p>Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la
+terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement
+refroidie, ne soit plus que mers glacées,
+humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes
+d'une pellicule de glaçons.</p>
+
+<p>Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur
+l'univers, tel est le sommaire de son histoire du
+monde.</p>
+
+<p>Au point de vue scientifique, sans rien exagérer,
+sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre
+esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux
+et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec
+assurance que Buffon est la plus grande date dans
+l'histoire de la science générale depuis Descartes
+jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur,
+l'<i>auctor</i>, reconnu par eux-mêmes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est
+l'homme qui a fait comme «lever» toutes les idées
+dont la science moderne a fait des systèmes et des
+explications de la nature. Il a tout compris, ou tout
+pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes
+ne le raviraient point d'admiration, mais en
+ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient
+par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au
+moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est à un
+avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant
+au plus haut degré l'esprit de généralisation
+sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une
+foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant
+comme la science elle-même, qui s'aide, un temps,
+d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la
+garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et
+grands systèmes, et l'homme le moins systématique
+qui fût au monde.</p>
+
+<p>Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le
+plus beau poème qui ait été composé en France. Il est,
+au moins, le plus grand poète du XVIIIe siècle, et il
+faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on sait en
+choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son
+oeuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en
+vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite
+en prose&mdash;ce dont à certains égards il faut, d'ailleurs,
+se féliciter&mdash;parce que le faux goût classique avait
+comme retourné les choses, et, réservant la versification
+au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un
+petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description
+du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe,
+et Buffon n'en a pas moins écrit notre <i>De natura
+rerum</i>. Il l'a écrit avec la même passion pour la science
+que Lucrèce, sans rien de la «passion» proprement
+dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le
+grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que
+Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que
+Lucrèce, est beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité,
+le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité
+de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à
+faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se révolter contre elles, non pas
+davantage pour faire de la manière dont il les entendra
+un argument contre qui que ce puisse être. Comme il
+ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la
+nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant,
+on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même,
+qu'il se contente de la science pour la science,
+et que dans son objet il n'a d'autre but que son objet.
+Il participe du calme inaltérable de son modèle; l'inscription
+fameuse: «<i>Majestati naturae par ingenium</i>»,
+est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les <i>Templa
+serena</i> de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>LE MORALISTE</h4>
+
+<p>Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste,
+ni y avoir songé, il a une science morale très élevée,
+et singulièrement plus pure que celle des hommes de
+son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et
+l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules
+qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton
+froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de
+bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre.
+Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et
+même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du
+tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine
+que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi
+pour mesure de précaution, et, comme Dalembert
+disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général
+de ce livre sur les évolutions de la matière et de la
+force est spiritualiste, en ce sens qu'il est <i>humain</i>, que
+l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est
+nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans
+l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement
+confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être
+qu'une modification très ordinaire et un aspect
+comme un autre.</p>
+
+<p>Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme.
+Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature.
+Comme un autre, dont il est loin d'avoir les
+idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre à
+l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon
+naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme
+dans la classe des animaux; mais il voit et met des
+distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement;
+mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a
+dit depuis lui et d'après lui: «le règne minéral, le
+règne végétal, le règne animal, <i>le règne humain</i>».
+Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un
+esprit spiritualiste; c'en est la marque. Il y a deux
+tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre
+l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne
+s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes
+forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller
+plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener
+en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de
+vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher
+davantage;&mdash;dont l'autre consiste au contraire
+à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste
+de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à
+tenir un compte vigilant et complaisant des facultés
+qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les
+êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader
+de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le
+met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue
+est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver
+et agrandir ses puissances, ses facultés, ses
+dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.</p>
+
+<p>De ces deux tendances c'est la seconde qui est
+excellemment, et sans hésitation et sans mélange,
+celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément
+spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici
+il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement
+des «causes finales» à la pensée de Buffon,
+que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications
+peut bien venir un peu de la crainte qu'il a
+qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et
+de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop
+décidément avec eux. C'est une observation peut-être
+plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de
+M. Edmond Perrier<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, mais encore qui n'est pas sans
+quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs
+voit surtout, avec chagrin, des hommes qui
+mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on admet
+une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il
+n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra
+dire également que le singe est de la famille de
+l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et cela,
+évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de
+Buffon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Ouvrage cité plus haut.</blockquote>
+
+<p>Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt
+ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne
+sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette
+place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais,
+<i>au contraire</i>, seraient des arguments en faveur et des
+preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable
+dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies
+elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si
+elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son
+type le plus parfait, la mieux douée des congénères
+détruisant ses congénères moins bien douées; si,
+de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune
+en sa perfection propre, et ont laissé entre elles
+de grands vides, jadis pleins de transitions d'une
+espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes
+lacunes; songez si la plus forte des espèces, la
+mieux douée, et la mieux douée précisément en usant
+du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce
+capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience
+héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans
+le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un
+vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée,
+n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une
+constitution tellement singulière qu'aucun être vivant
+ne peut lui être comparé même de loin!</p>
+
+<p>Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal
+tellement supérieur à la nature qu'il est comme
+une force particulière de la planète, il la change.
+Après les grandes révolutions géologiques, il y en a
+une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui
+est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication,
+ses travaux, son fourmillement intelligent, son
+égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec
+laquelle il multiplie les espèces animales et végétales
+qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales
+et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite
+du moins et volatilise les minéraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.</p>
+
+<p>Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout
+où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait
+un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des
+êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez
+étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se
+multiplier partout, et se prêter aux influences de tous
+les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu
+ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout,
+la plupart sont bornés et confinés dans de certains
+climats et même dans des contrées particulières;
+les animaux sont à beaucoup d'égards des productions
+de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du
+ciel.»&mdash;C'est de ce ton que Buffon parle toujours du
+«maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop
+connu, le passage fameux: «Tout marque dans
+l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous
+les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son
+attitude est celle du commandement...» <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> L'HOMME.&mdash;<i>Age viril</i>, premières pages.</blockquote>
+
+<p>Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux
+peut être contestée par les misanthropes, les
+humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères
+particulièrement significatifs contre lesquels ne
+vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme
+est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.</p>
+
+<p>Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de
+cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est
+capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas
+toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine.
+Ce trait est unique dans tout le règne animal.
+Aucune abeille qui construise sa cellule autrement
+que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa
+digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que
+cela signifie seulement que l'homme est un animal
+capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera
+toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui
+est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le
+repos; il est l'animal évolutionniste par excellence.
+Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique
+exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et
+éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a
+laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin
+encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager
+autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable
+et obstinée qu'il s'améliore.&mdash;Et soyons
+sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire
+et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment
+où nous sommes la progression n'existe plus,
+on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que
+l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou,
+très exactement destiné par la faiblesse de ses organes,
+la lenteur de son accroissement physique et la débilité
+extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et
+humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait
+de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur,
+les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque
+chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif.
+Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'à en
+considérer une courte période, et voisine de celle où
+nous sommes.</p>
+
+<p>Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement.
+Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que
+l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et
+doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner,
+s'en dégager, et toujours reprendre essor.&mdash;Il est
+progressiste en tant que persuadé que l'homme invente
+sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la
+fait très grande selon son énergie, dans une sphère de
+libre activité et de développement, si incomparablement
+plus étendue que celle des autres êtres, que
+c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée
+de l'indéfini.</p>
+
+<p>Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur
+à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en
+opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en
+opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.&mdash;Il est en opposition avec Rousseau, qui
+toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes
+lui font honneur, a eu l'idée que l'homme
+avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et
+tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux,
+tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre,
+et tort de vouloir agir.&mdash;Il est en opposition avec
+Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte
+qu'elle est meilleure et plus morale, mais un
+peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.&mdash;Même
+l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne
+encore, quoique progressiste, par la façon particulière
+dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon
+aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire,
+Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout
+la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements
+rapides et instantanés, aux Eldorados
+brusquement apparus du haut de la colline gravie,
+aux transfigurations qui ne sont pas des transformations,
+au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles,
+mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature
+n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante,
+et l'homme aussi, quoique plus alerte; que
+l'homme a mis, très probablement, un millier d'années
+à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion;
+qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout
+progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout
+progrès général sensible à un homme dans la brève
+carrière de la durée de sa vie est une pure illusion;
+que tout changement rapide est par définition le contraire
+d'un progrès, et exige que le vrai progrès se
+remette en marche pour réparer lentement le faux;
+que tout progrès par explosion est le tremblement
+de terre de Lisbonne.</p>
+
+<p>Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre
+la même chose, ou plutôt ce sont deux idées
+absolument contraires qui ont le même nom, et dont
+l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires.
+A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait:
+«Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il
+n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont
+l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue
+à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux.
+Je mesure celui qui est consommé, un lointain
+avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain.
+Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé
+en observant, en sachant, en inventant, en
+travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille.
+De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne
+poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui
+poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais.
+Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple
+ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un
+divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille
+qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»</p>
+
+<p>L'homme est capable de progrès, voilà un des deux
+caractères particulièrement significatifs qui le sépare
+nettement du règne animal, l'homme est capable de
+génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne
+tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement
+parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus
+d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres;
+il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des
+âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a
+inventé la ruche, c'est <i>l'abeille</i> qui la construit, depuis
+que <i>l'abeille</i> existe. «On ne voit pas parmi les animaux
+quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les
+obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à
+les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou
+blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que
+quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité
+de sa nature sur celle des autres.»&mdash;L'extraordinaire
+supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement
+par la nature. Inventeur et chercheur, il ne
+l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur
+et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce.
+Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui
+invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que
+toute l'espèce fasse un progrès.</p>
+
+<p>C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On
+peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu
+d'une si immense différence entre les hommes et les
+animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits
+et des passions, et ont une intelligence rudimentaire
+à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et
+également répartie dans toute l'espèce, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.»
+Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas
+observé le mille et unième individu humain, ou le cent
+mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de
+notre civilisation, si humble qu'elle soit.</p>
+
+<p>Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu;
+il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car
+l'homme, à considérer les ressources dont dispose la
+majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il
+est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique
+dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun
+des animaux dans celle des siens, cela est évident;
+mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est
+pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce
+qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le
+menace, par les impressions de l'air de l'instant précis
+ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien
+qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en
+majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques
+individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est
+éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il
+suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme
+observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés,
+c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu
+près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a
+fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que
+l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient
+après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y
+a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très
+imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et
+indéfiniment modifiable par l'éducation.</p>
+
+<p>C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore
+que les hommes ne pensent guère; et ce qui met l'humanité
+au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On
+s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.</p>
+
+<p>Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par
+la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la
+vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation
+n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle
+a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts
+plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents
+ans «savaient autant d'astronomie que Dominique
+Cassini», et avaient donc une science générale «qui
+ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui
+«suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit
+humain». Et elles ont été perdues pendant un long
+temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous
+sont parvenues que par débris trop informes pour
+nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence
+passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement,
+se forme et se développe; puis <i>la terre se refroidit</i>, les
+hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent
+vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les
+arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente
+siècles de lumière». C'est la diffusion de la science
+humaine sur toute la surface de la planète, de telle
+sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage,
+sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher
+le retour de tels malheurs.</p>
+
+<p>Persuadons-nous donc que l'homme est né pour
+savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son
+entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme,
+puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et
+ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va
+de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur:
+«Considérons l'homme sage, <i>le seul qui soit
+digne d'être considéré</i>: maître de lui-même, il l'est des
+événements; content de son état, il ne veut être que
+comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours
+vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible
+besoin des autres; il ne peut leur être à charge;
+occupé continuellement à exercer les facultés de son
+âme, il perfectionne son entendement, il cultive son
+esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se
+satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût;
+il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»</p>
+
+<p>Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme
+consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser,
+voilà le principe de la morale»; et si peu mystique,
+si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit
+de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.</p>
+
+<p>On voudrait peut-être que ce dernier mot même de
+la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût
+dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité
+de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des
+devoirs que la singularité même et l'excellence de sa
+nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que
+parmi tant de choses qui distinguent l'homme des
+animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus
+nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence
+en son esprit de cette idée qu'il est <i>obligé</i>. La morale
+de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir
+de plus en plus, C'est presque une morale suffisante,
+à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle
+contient. Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci:
+«Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et
+savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement:
+«Et soyez justes et bons; car c'est une
+manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.»
+Encore que très élevée, la morale de Buffon,
+comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme
+lui tout entier, est trop purement <i>intellectuelle</i>.&mdash;N'importe,
+elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui
+en son siècle est quelque chose; ensuite elle est
+fondée tout entière sur ce principe que tout avertit
+l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et
+pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même,
+lui être complaisant et docile; que tout avertit
+l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et
+créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement,
+de plus en plus supérieur à elle.&mdash;L'homme est
+l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir
+en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute
+la morale de Buffon.&mdash;En cela il est hautement spiritualiste,
+et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru
+lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien
+de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que
+le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement
+de la nature de l'homme comme de celle des
+bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son
+extrême modestie même reçoit une extrême autorité.
+Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non
+pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le
+plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent
+du <i>naturalisme</i> du XVIIIe siècle.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN&mdash;SES THÉORIES LITTÉRAIRES</h4>
+
+<p>C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son
+discours de réception à l'Académie française, que les
+ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la
+postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer.
+Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par
+ses idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait
+l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition
+simple et vaste, un certain penchant à la
+noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve
+dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble
+appartenir plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était.
+Il est avant tout «éloquent», sa parole est «belle»,
+plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle
+ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa grande
+histoire se déroule majestueusement, dans une grande
+unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement
+médité et préparé, comme un seul «discours»
+continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions.
+Il a fait un <i>discours</i> sur l'univers, comme Bossuet
+un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient
+à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies
+oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand
+effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de
+ces oeuvres imposantes qui demandent qu'on recule
+un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer
+dans leur grandeur.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on
+a pu même dire que parfois il ne l'est pas assez. Buffon,
+dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre
+des ressources singulièrement variées de pittoresque.
+Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a
+comme une sympathie toujours prête pour ses modestes
+héros, qui sait relever leurs mérites, faire
+éclater leurs beautés, bien saisir et à chacun bien conserver
+son caractère propre, et donner ainsi à la physionomie
+son unité, son air distinctif qu'on n'oublie
+point.&mdash;Sans doute il est trop orné; il s'applique
+trop; il est trop l'homme qui estimait Massillon le
+premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment
+son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce
+n'est pas assez sans s'en apercevoir.&mdash;Défaut
+commun, du reste, à presque tous les hommes de
+science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir
+assez bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre
+leur lecteur et se convaincre eux-mêmes qu'eux
+aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans cette
+application trop curieuse.&mdash;Cette explication que
+je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique
+bien, à ce qu'il me semble; car les parties de ses
+ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont
+d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française
+(<i>Discours de réception&mdash;Eloge de la Condamine</i>); ensuite
+ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants
+ses élèves (<i>Quadrupèdes, Oiseaux</i>). Dans ce dernier cas,
+il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement,
+mais il reçoit cependant et subit la contagion
+de la coquetterie littéraire des hommes de science, et
+du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits
+tout entiers lui-même, géologie, minéralogie, embryologie
+(j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus,
+et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie
+de la terre, époques de la nature, je ne sais pas de
+style plus simple, plus grave, plus net, plus franc,
+plus imposant sans faste, et même sans chaleur,
+comme il convient à un savant qui comprend tout,
+qui embrasse tout et que ses idées les plus grandes
+n'étonnent pas; je ne sais pas enfin meilleur modèle
+du style propre à l'exposition scientifique.</p>
+
+<p>Il est seulement, ce me semble, un peu plus long
+qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à
+la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs
+formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au
+même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne
+serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui
+expose des choses toutes nouvelles et qui songe au
+grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard,
+l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.</p>
+
+<p>Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie
+jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en
+oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue
+qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la
+variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou
+terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du
+tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de
+l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des
+objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante;
+c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait
+que, même dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance.»</p>
+
+<p>On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires
+de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères
+de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour
+être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire
+non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre,
+ou à la chaire, mais celui de la <i>leçon</i> faite par un
+homme naturellement éloquent. Il est méthodique,
+grave, mesuré, imposant, majestueux et <i>nombreux</i>. Il
+n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé
+en guerre comme le style des polémistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce
+que Buffon a été amené à recommander comme le
+style parfait, ou approchant de la perfection; car
+toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer
+pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que
+l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres
+qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon
+écrivant le <i>Discours sur le style</i>. Comme l'a dit excellemment
+Villemain, ce discours n'est que «la confidence
+un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie
+littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en
+profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus
+profonds qu'il renferme.</p>
+
+<p>Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire;
+et, du reste, sachons bien nous en rendre compte,
+Buffon n'a nullement entendu y mettre une <i>rhétorique</i>
+complète, même sommaire. L'admiration qu'on a
+éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après
+coup le titre <i>faux</i> de «Discours sur le style»; mais
+ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui
+imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours
+trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait
+pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles,
+sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé.
+Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception
+de M. de Buffon à l'Académie française», ou,
+comme l'auteur le définit lui-même dans les premières
+lignes, «<i>ce sont quelques idées sur le style</i>». Voilà le
+vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.</p>
+
+<p>Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections.
+On ne peut plus reprocher à ce discours où sont
+si vivement recommandées les qualités de composition,
+une certaine incertitude de plan; car il est permis,
+quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le
+style, de les exposer dans un ordre un peu libre et
+abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet.
+Il devait l'être. Il devait ne contenir que <i>quelques
+idées sur le style</i> les plus chères à l'auteur et les
+plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour
+parler le langage des savants, qu'une contribution à
+l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un
+mérite supérieur.</p>
+
+<p>Il faut retenir de cette remarquable dissertation
+comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance
+du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;&mdash;
+ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui
+met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la
+nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;
+&mdash;enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style,
+et sur ce que le style <i>est l'homme, même</i> ce qui ne veut
+nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du <i>caractère, des moeurs</i> et de
+la <i>façon de sentir</i> de l'auteur (rien n'est plus éloigné
+que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire);
+mais ce qui veut dire que le style c'est <i>l'intelligence</i>
+de l'auteur, la marque de son <i>esprit</i>, et par
+conséquent ce qui lui appartient en propre dans
+quelque ouvrage que ce soit.</p>
+
+<p>Voilà les parties solides et durables de ce morceau.
+Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources
+du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans
+quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité,
+sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de
+là naissent <i>toutes</i> les qualités du style, et cela n'est
+pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance,
+la vivacité même et un certain mouvement, et
+un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre
+et fait une forte impression sur l'esprit des
+hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui
+tiennent au <i>sentiment</i> et à l'imagination. Il semble,
+vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art
+d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination
+et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes,
+des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des
+philosophes souvent, des orateurs presque toujours,
+il semble que Buffon l'ait oublié.</p>
+
+<p>Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie.
+La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur,
+il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire
+provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement
+du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis
+dans les idées, du plan;&mdash;ensuite en recommandant
+à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion
+et comme en respect. Il faut relire le passage où il
+rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait
+comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait
+un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il
+aura du plaisir à écrire... <i>la chaleur naîtra de ce plaisir</i>... et
+donnera <i>la vie</i> à chaque expression... les
+objets prendront de la <i>couleur</i> et, le <i>sentiment</i> se joignant
+à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et
+sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire
+quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est
+point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur
+de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser
+sa matière et d'en bien voir comme étalées
+devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre.
+Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de
+chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait
+qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les
+morts de Marathon et à Racine le «<i>qui te l'a dit</i>?»
+d'Hermione.</p>
+
+<p>Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à
+s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs
+passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime
+pas la passion. Tout le <i>Discours sur le style</i> le montre.
+C'est là que l'on trouve qu'il faut «<i>se défier du premier
+mouvement</i>»; éviter «<i>l'enthousiasme trop fort</i>», et
+mettre partout «<i>plus de raison que de chaleur</i>». Voilà
+le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de
+chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait,
+c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa
+théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la
+littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination.
+Elle est quelque chose comme du Boileau
+poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination,
+passion et tendresse, et il veut seulement
+que la raison les guide, non qu'elle les remplace.</p>
+
+<p>On peut même ajouter que cette doctrine implique
+quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander
+le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi
+consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement
+dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier
+mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité,
+l'élan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment
+où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas
+un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne
+commençant point par «s'en défier».&mdash;De même
+Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner
+toujours les choses «par les termes les plus généraux»
+(ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le
+croire, quand il parle géologie), par les termes les plus
+généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les
+périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel
+en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime
+aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine
+coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté,
+sont le contraire du naturel, du premier mouvement,
+de la naïveté.&mdash;Voulez-vous un criterium infaillible
+pour juger de la justesse d'une théorie littéraire?
+Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine.
+La Fontaine jugé au point de vue du <i>Discours sur le
+style</i>, est mauvais. La question est tranchée: c'est le
+<i>Discours sur le style</i> qui a tort.</p>
+
+<p>Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre
+compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité
+si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant
+comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même
+et pour ce qu'il est. Il est une <i>vue</i> sur l'art
+d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand
+écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il
+est un petit traité d'<i>exposition scientifique</i>. A ce titre il
+n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y
+prendre pour écrire l'<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre
+pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours
+l'enseigne; et c'est quelque chose.</p>
+
+<p>Il y a eu une époque où le <i>Discours sur le style</i> était
+considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est
+le temps où d'illustres professeurs avaient apporté
+dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités
+d'exposition large et éloquente dont le <i>Discours
+sur le style</i> donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet,
+et la règle et le modèle de cette éloquence particulière,
+intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence
+du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la
+tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part,
+mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant
+à instruire d'une façon élevée et avec une manière
+imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans
+cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles
+et le fond de l'art. De là la grande fortune du
+<i>Discours sur le style</i>. Les leçons qu'il donne ne sont pas
+à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse
+spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont
+bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors
+de leur portée.</p>
+
+
+
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<p>Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand
+poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la
+Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse;
+car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait
+rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères,
+leurs passions, leurs efforts généreux même en
+vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la
+marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait
+point et trouvait singulièrement méprisables.
+Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif
+même pour un homme qui, surtout naturaliste,
+n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite.
+Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du
+reste, simples misères: «La tradition ne nous a
+transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire
+les actes d'une très petite partie du genre humain;
+tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous,
+nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant
+que pour passer comme des ombres qui ne laissent
+point de traces; et <i>plût au ciel</i> que le nom de tous ces
+prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la
+gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre
+de l'oubli!»&mdash;Cette petite portion de «l'histoire civile»
+qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante
+qu'une autre dans la marche de la nature, et
+même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus
+désagréable à traverser. La providence qui veillait sur
+lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours
+heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas
+fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.</p>
+
+<p>Il avait fait un très beau livre, et accompli une très
+grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle,
+et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait,
+confondue avec la «physique», chez ces timides
+et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance
+avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse,
+volontairement très réservée en ses conclusions et
+très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses
+successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet,
+Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse,
+très audacieuse, et s'était mise au service
+d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois,
+avec Diderot, immorales. Elle était devenue une
+forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme
+libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse,
+surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher
+qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a
+délivrée.</p>
+
+<p>Sans être religieux lui-même, il a eu de la science
+cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se
+mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle
+déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru
+qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine
+dont sortir est une désertion. La science, entre ses
+mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle
+était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais
+agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les
+hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à
+Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils
+ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux,
+c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs
+adversaires.</p>
+
+<p>Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son
+calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément
+un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait
+vers des conclusions très contraires à leurs tendances
+générales, relevant l'homme, le montrant obéissant
+aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et
+lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa
+dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et
+que le mouvement philosophique, issu, en grande partie,
+du nouvel esprit scientifique et du goût des
+sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus
+grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne
+l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant
+des écoles, c'est ce qui les désobligea sans
+doute extrêmement.</p>
+
+<p>La science y gagna en dignité, en indépendance, en
+aisance dans sa marche, et en autorité.</p>
+
+<p>L'influence de Buffon comme savant a été considérable.
+Son grand mérite d'abord et comme sa victoire,
+a été de conquérir le public à la science de l'histoire
+naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la
+science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle
+dans les préoccupations et dans le commerce du monde
+lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant,
+qui a attiré le public mondain à la science, sans faire
+à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans
+mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce
+et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez
+les particuliers date de lui. Comme tous les hommes
+de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le
+promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.</p>
+
+<p>Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet,
+le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité
+de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec
+toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes
+de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses;
+dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire,
+sont des hommes de génie et des créateurs.
+On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et
+dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est
+une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du
+lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les
+organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingéniant dans des constructions plus délicates
+et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable
+d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les
+premiers essais, trouve dans les <i>Dialogues philosophiques</i>
+de M. Renan son expression éloquente, poétique
+et audacieuse, et comme son écho magnifiquement
+agrandi.</p>
+
+<p>Son influence comme poète n'a pas été moins grande
+que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité.
+La plus grande idée poétique qu'ait eue le
+XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La
+majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il
+est étrange, quand on cherche les origines en France
+du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment
+ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de
+Buffon n'avoir lu que l'<i>Oiseau-mouche</i> ou le <i>Kanguroo</i>
+pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui,
+a lu les <i>Epoques de la nature</i>, est que le grand sentiment
+de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation
+de la nature est dans Rousseau. La grande vision de
+l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le
+sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire
+écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des
+côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque
+page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand
+sur «les rivages <i>antiques</i> des mers» est d'un homme
+qui a lu Buffon.</p>
+
+<p>A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois
+poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous
+les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations
+du XIXe siècle un sensible prolongement de leur
+pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les
+sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes
+l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités
+à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a
+retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on
+rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand;
+et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand,
+vous savez assez que tout le siècle dont
+noua sommes en a reçu la contagion, et a continué,
+jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.</p>
+
+
+<br>
+<h3>MIRABEAU</h3>
+<br>
+
+
+<h4>I</h4>
+
+<h4>CARACTÈRE&mdash;TOUR D'ESPRIT&mdash;ÉTUDES</h4>
+
+
+<p>Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique
+et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire
+comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau.
+Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque
+tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre,
+jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui
+l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»</p>
+
+<p>Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se
+retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux
+par la pensée, esclave de ses passions, avide de
+savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les
+jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus
+lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme
+Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter
+qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et
+improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie
+comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous
+avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité
+terrible.&mdash;Avec cela, ce double trait où presque tout
+homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une
+absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle
+largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans
+suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins
+pénible et répugnant.</p>
+
+<p>Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de
+ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de
+diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue,
+dissipateur de deux fortunes en quelques mois,
+homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses,
+embastillé, évadé en enlevant une femme
+mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné
+de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur
+d'études incroyable, et des épanchements de passion
+souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant
+en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et
+comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant
+de puissance à puissance d'un côté avec le roi et
+de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence
+qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant
+elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes,
+et retentissante d'un continuel redoublement
+d'orages.</p>
+
+<p>Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même,
+qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment
+de son goût. Il était romanesque comme
+Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui
+adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion,
+aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des
+âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non
+point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit,
+tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire,
+du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les
+rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un
+chasseur aventureux et allègre.</p>
+
+<p>Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de
+Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se
+trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord
+des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur,
+qui est méridional, qui est du sang des
+Mirabeau, et qui a lu la <i>Nouvelle Héloïse</i>;&mdash;ce sont ensuite
+des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de
+sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de
+tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes
+de bonne femme» pour le plus grand bien de cette
+petite <i>Sophie-Gabrielle</i>, qu'il n'a jamais vue et qu'il
+adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné,
+et ces caresses hasardeuses confiées au papier,
+et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout
+cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant,
+et de naïf, et de délicieusement suranné comme
+une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce
+qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence,
+et je ne sais rien de plus captivant ni de plus
+cruellement doux;&mdash;et ce sont enfin, l'enfant mort,
+le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres
+tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des
+longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes
+gaies, et des épanchements familiers, sans plus
+rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées
+de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à
+l'autre par les épreuves.&mdash;Mais ce sont surtout des
+lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux,
+amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on
+veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il
+était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition
+qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle,
+et dans son amour par les haines qu'il lui
+valait, et exalté et enivré par le froissement rude,
+sur sa poitrine, des vents contraires.</p>
+
+<p>Et ses idées générales, comme sa complexion, sont
+bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est
+absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres
+à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,
+et indiscutable précisément parce que l'athéisme y
+est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel.
+Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron,
+un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,
+ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme,
+qui n'a pas traversé de crise ni de période
+d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature,
+de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude.
+Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette
+étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à
+rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance
+traditionnelle, et où l'on est séparé des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir
+même les détester.&mdash;Le mystérieux, le surnaturel, et,
+sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes
+métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments
+de l'âme des hommes, ne répondent à rien
+dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle
+que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il
+est incapable de les soupçonner, d'en comprendre
+l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver
+l'inquiétude.</p>
+
+<p>Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous
+vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y
+croire de toute son âme et de toute son espérance.
+Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient
+davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique
+des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière
+des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec
+un certain degré de candeur qui aurait fait sourire
+Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal
+sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le
+jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront
+dans les diverses classes de la société... l'instruction
+diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les
+maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition
+la plus douce dont soient susceptibles des êtres
+périssables.»</p>
+
+<p>Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours
+posthume sur la liberté de la presse, il écrivait
+encore: «Un bon livre est doué d'une vie active,
+comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative
+des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le
+bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière,
+sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence
+humaine; il multiplie, il prolonge, il propage,
+il éternise l'influence des lumières et des vertus,
+de la raison et du génie; c'est leur essence pure
+et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer;
+c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur
+donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe
+périssable....»</p>
+
+<p>L'humanité cherchant péniblement sa voie que
+personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant
+en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une
+lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes
+supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière,
+la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par
+intervalles et formant ainsi comme une providence
+collective et successive; et à leur suite l'humanité
+marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite,
+grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur
+les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir
+assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de
+pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par
+la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des
+beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement
+est une de ses raisons d'être et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus
+vive et d'une plus entière assurance que par les
+hommes du XVIIIe siècle.&mdash;C'est bien la croyance que
+se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale
+et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu
+dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et
+animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus
+noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont
+agi en lui.</p>
+
+<p>Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est
+que dans tout son romanesque et à travers toutes ses
+fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son
+tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit
+pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore
+que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir
+en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul,
+mais du moins en grande partie, et digérant et classant
+le tout) sept gros volumes sur la constitution, les
+organes et les fonctions de la monarchie prussienne;
+il s'inquiétait de la constitution et de la législation
+anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté
+d'un <i>Essai sur le despotisme</i>, et d'une étude, essentiellement
+autobiographique, sur les <i>Lettres de cachet</i>, il
+écrit un <i>Mémoire sur les salines de la Franche-Comté</i>,
+des traités sur la <i>Liberté de l'Escaut</i>, sur <i>l'Agiotage</i>,
+sur la <i>Caisse d'escompte</i>, sur la <i>Banque Saint-Charles</i>,
+sur la <i>Question des eaux</i>, sur l'administration financière
+de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits
+vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations
+et une sûreté de raisonnement topique peu
+commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont
+senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude
+étreinte de ce vigoureux dialecticien.&mdash;Au donjon de
+Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les
+notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons»,
+si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de
+l'autre, un cours complet de sciences politiques,&mdash;comme
+toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova
+qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.</p>
+
+<p>Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois,
+et croire que Mirabeau a été improvisé par la
+Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser,
+parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et
+depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides
+études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789
+le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est,
+avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus
+savant.</p>
+
+<p>Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se
+sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci,
+décidément, donnent dans le pur chimérique et le
+rêve absolument romanesque. Son appréciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de
+Vincennes, à propos de la publication du <i>Gouvernement
+de Pologne</i>, est très curieuse et doit être lue de
+très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin
+du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète
+et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est
+guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination
+singulière et cette sorte de possession s'est
+dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien,
+dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant
+proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il
+sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens
+du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les
+dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés:
+«Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»</p>
+
+<p>Bien plus jeune, dans son <i>Essai sur le despotisme</i>,
+en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très
+nettement séparé de Rousseau sur la question de l'<i>état
+de nature</i>. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien
+cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien
+plutôt des livres satiriques que des études politiques
+véritables: «On prétend que les institutions sociales
+ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes
+plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion,
+tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des
+palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à
+faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»&mdash;Car
+enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce
+que pouvait être l'homme avant d'être un animal
+sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable
+qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme,
+c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque
+la société commence à s'organiser; car tant qu'il
+ne forme avec ses semblables qu'une association
+momentanée, <i>il est encore féroce, dévastateur</i>, et n'a
+guère que <i>des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance
+et de spoliation</i>».&mdash;Dès que Mirabeau s'occupe
+de questions politiques, il écarte, on le voit, l'<i>uchronie</i>,
+le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de
+l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans
+l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et
+aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la
+métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans
+la chaudière d'Eson.</p>
+
+<p>On verra plus tard qu'en face des faits, et aux
+prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais
+avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement
+dans le temps, mais dans le moment.</p>
+
+<h4>II</h4>
+
+<h4>LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU</h4>
+
+
+<p>Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le
+premier moment, longtemps avant même, il vit très
+nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle,
+qui n'avait jamais existé que par tolérance et à
+l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une
+nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a,
+ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans
+le tempérament du Français et n'est pas dans son
+esprit.&mdash;Le Français ne comprend pas la liberté, et
+il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme
+principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,
+libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à
+penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion
+et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir
+avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui;
+la liberté de sa personne, la liberté de parole
+et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels.
+Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter
+patiemment la contradiction, il est toujours
+désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés
+que lui et par conséquent est aussi peu libéral
+qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder
+la liberté qu'il est passionné à la prendre.</p>
+
+<p>C'est précisément à une telle race qu'il faut une
+liberté très large, parce que, chacun de ses individus,
+si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des
+autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère
+général, profondément individualiste; et c'est
+à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut
+satisfaire.&mdash;De toutes les choses que Mirabeau a
+comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La
+«Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est
+le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide,
+comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus
+vite mis en oubli, qui ait été écrit;&mdash;et c'est lui qui
+l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son
+<i>Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat</i>. Tous les principes
+des gouvernements libres y sont consignés et
+exprimés avec la plus grande clarté et précision.
+Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale,
+liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle,
+liberté des cultes, liberté de la presse, division
+et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette
+première «constitution française» moderne, qui
+devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.</p>
+
+<p>Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large
+possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand
+il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés
+à propos du départ des tantes du roi, il put lire
+un fragment de sa <i>Lettre à Frédéric-Guillaume II</i>,
+écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses
+idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.</p>
+
+<p>Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une
+rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une
+sorte de générosité et de sérénité, qui est très près
+d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous
+conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience
+de nos propres faiblesses; la prudence qui
+craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne
+pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est.
+Je me crois obligé de porter désormais cette extrême
+tolérance sur toutes les opinions philosophiques et
+religieuses. <i>Il faut réprimer les mauvaises actions,
+mais souffrir les mauvaises pensées</i>, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste
+et le réglementaire aussi entrent dans la composition
+et la direction du monde, et doivent servir aux têtes
+douées de la bonne ambition d'aider au bien-être
+du genre humain... En vérité, dans un certain sens
+tout m'est bon: les événements, les hommes, les
+choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je
+deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des
+guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident:
+quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux
+m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très
+utiles<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Lettres à Mauvillon.</i></blockquote>
+
+<p>Il voulait la simplification de l'administration centrale,
+et la décentralisation, et la vie rendue aux
+racines de la nation par les <i>assemblées provinciales</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.
+Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité
+et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force
+et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune
+et à la province.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dénonciation de l'agiotage</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée
+honnête, bien intentionnée et dévouée au pays,
+généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement
+intelligente, comprenant peu la liberté,
+comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée
+unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la
+liberté, mais de déplacer le gouvernement.</p>
+
+<p>Partir de ce principe que la souveraineté appartient
+à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement
+au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale,
+voilà le fond de la Constituante comme de
+toute la Révolution. La Constituante, en théorie du
+moins, a été la première Convention. Elle a cru que la
+liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on
+a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée
+ne peut pas être tyrannique, qu'une nation
+libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre;
+que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est
+une nation affranchie.</p>
+
+<p>Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup,
+et qu'il a combattue constamment pendant toute son
+existence parlementaire. A travers la Constituante,
+il a vu la Convention, et à travers la Convention le
+rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement
+son admirable prévoyance. Voici sa prophétie
+qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui,
+au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le
+détail; voici son histoire de la Révolution écrite a
+l'avance, dans le <i>Courrier de Provence</i>, en 1789:</p>
+
+<p>«Si une nation se montrait plus désireuse du bien
+public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si
+une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de
+bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour
+s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si
+l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à
+naître, une disposition à former; si quelques traces de
+précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue
+législative où elle est entrée, conviendrait-il de
+n'environner les législateurs d'aucune barrière et de
+leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la
+nation?&mdash;Les sages démocraties se sont limitées
+elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie
+où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées
+à une assemblée représentative, la nation doit-elle
+être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des
+formes sévères <i>et de prémunir sa propre liberté contre
+les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir</i>.&mdash;Quand
+le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle,
+en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même,
+et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous
+n'irons pas loin en chercher un exemple. <i>Mais si la
+révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de
+grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le
+devenait en effet</i>; s'il forçait un jour la nation à se
+soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à
+se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des
+factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé,
+les chefs les plus puissants seraient les centres
+de divers partis;... et si la puissance royale, après
+des années de division et de malheurs, triomphait
+enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire
+en écrasant tout. <i>La liberté publique resterait ensevelie
+sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous
+le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans</i>
+<i>le mépris, sous un despotisme presque nécessaire</i>.&mdash;Serait-ce
+là le fond de la perspective lointaine qui
+semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui
+s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous
+aurait préparé de meilleures choses que celui dans
+lequel nous allons entrer.»</p>
+
+<p>Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le
+parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi,
+voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce
+que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir.
+C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le
+<i>veto</i>, et la magnifique harangue sur le <i>Droit de paix
+et de guerre</i>. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles
+si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas
+le <i>veto</i>, qui empêchera les représentants du peuple
+de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?...
+Si le prince n'a pas le <i>veto</i>, qui empêchera les
+représentants de s'approprier la partie du pouvoir
+exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils
+de prétextes pour justifier cette usurpation?
+Les emplois sont si scandaleusement remplis!
+Les grâces si indignement prostituées!...»</p>
+
+<p>C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond
+de la situation, que personne ne comprit bien
+nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des
+sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour
+former une société. Nous sommes une nation vieille,
+et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous
+avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant,
+des préjugés préexistants: il faut autant que
+possible assortir toutes ces choses à la révolution, et
+sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous
+substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie
+du patriotisme, les méfiances à la discussion, de
+petites passions haineuses et des réminiscences rancunières
+à des débats réguliers, nous ne sommes que
+d'égoïstes prévaricateurs, <i>et c'est vers la dissolution et
+non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie</i>,
+dont les intérêts nous ont été confiés, pour son
+malheur.»</p>
+
+<p>Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été
+prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique,
+et de tant d'avenir contenu dans un esprit.
+Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;
+mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement,
+prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce
+sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui
+semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour
+réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il
+semble les avoir évoqués.</p>
+
+<p>C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et
+trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui
+faisait dire à propos du droit de paix et de guerre:
+«Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré
+sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses
+pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne
+l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous
+pas que, pour seconder le succès d'une guerre
+qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction,
+sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer
+des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches
+du monarque cette surveillance inquiète <i>qui serait
+par le fait un second pouvoir exécutif</i>?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif
+à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer
+le danger?&mdash;Prenez garde; par cela seul vous confondez
+tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir
+exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous
+ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»</p>
+
+<p>La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on
+peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu.
+A l'appétit de souveraineté que la Constituante
+prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec
+une indomptable fermeté, la loi de la séparation des
+pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de
+Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves:
+«Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il
+faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire
+soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le
+répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue
+que d'une chose, à savoir que son droit et son
+devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a été persuadé que la liberté politique
+n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces
+sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout
+et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le
+danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé
+d'établir un équilibre et une répartition régulière de
+puissances.</p>
+
+<p>Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la
+souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté
+cherchant encore à se maintenir du pouvoir
+personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du
+premier coup mesuré la profondeur de la déchéance
+de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de
+celle-là.</p>
+
+<p>Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée.
+Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante;
+à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé
+par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions
+du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et
+donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire
+conspiration, il mourut fort à propos, au moment où
+toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient
+s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu
+d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin
+tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.</p>
+
+<p>A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une
+partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa
+pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan?
+Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne
+laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève
+de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par
+Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que
+la liberté politique était dans un équilibre social, et
+cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu
+qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une
+était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir
+législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais
+vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale
+seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,
+et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore
+que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était
+vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues
+l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer
+l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant
+elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du
+reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce
+n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est
+des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant
+par l'union, selon les circonstances, de
+deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il
+fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas,
+le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque
+chose.</p>
+
+<p>Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa
+correspondance secrète avec la cour ressort presque
+uniquement cette idée: «créer dans la nation une
+opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et
+libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer
+le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la
+troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour
+compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive,
+pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix
+d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement
+la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part
+de force, pour qu'il y eût dans la France politique de
+véritables points de résistance ou d'action.&mdash;Par
+exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,
+et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi
+n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une
+constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et
+si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne pût être jugé que par des juges.&mdash;Par exemple
+encore, étant donné qu'il existait un clergé et une
+noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore
+très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse
+l'autre de privilèges abusifs pour le bien de
+l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la
+masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires,
+cela n'est point très politique. Au simple
+point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement <i>pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop
+fort</i>, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir,
+noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une
+chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre
+populaire.</p>
+
+<p>Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu,
+très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il
+point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps
+intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la
+sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,
+parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être
+trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit
+trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint
+«l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne
+songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites:
+pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de
+limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi
+est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée
+qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès
+espère-t-il?</p>
+
+<p>Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer,
+dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible
+et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur
+du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie,
+et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait
+peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes
+sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore,
+il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence
+par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable
+de toute aristocratie, de toute oligarchie,
+comme il aime à dire. Très fier personnellement de
+ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant
+pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse
+était mon cousin...», il a une défiance excessive
+à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce
+soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements,
+ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout
+cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.&mdash;Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblée unique
+souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi
+comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme
+antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses
+paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer,
+d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et
+de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et
+la dégénération d'un tel pouvoir: <i>car, il ne faut pas
+l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblée particulière porte avec elle des germes
+d'aristocratie</i>»<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.&mdash;L'Assemblée gouvernant c'est
+pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou
+de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et
+au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère,
+et qu'il gouverne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible
+que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain
+pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»</blockquote>
+
+<p>«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément
+à propos de Mirabeau, «<i>le roi règne et ne gouverne
+pas</i>» est une formule aristocratique.» Voilà la
+clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément
+un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut
+un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un
+modérateur, un roi <i>Veto</i>. Il voit en lui comme un
+représentant permanent et continu des intérêts généraux
+de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le
+<i>Veto</i>, qui est toute une constitution), vous verrez si
+ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire
+et perpétuel. Le fond de la pensée politique de
+Mirabeau c'est une «<i>Démocratie royale</i>», comme il
+n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit
+de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le
+représente pour faire la loi, un roi qui le représente
+pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée,
+et ce roi très solidement muni d'armes, du moins
+défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée
+assez fortement tenue en défiance, comme toujours
+suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et très sévèrement contenue
+dans son rôle de corps législatif: voilà son système.</p>
+
+<p>Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant
+pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier
+regard semblent singulières pour le peuple. Il a
+eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave,
+et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et
+à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa
+popularité et application à rester toujours, aux yeux de
+la multitude, le «Marius» des élections provençales, je
+ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie,
+intellectuelle au moins, pour le peuple, application
+d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne,
+et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est
+pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard
+du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais
+son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps
+législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif
+les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces.
+Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas
+essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout
+entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un
+moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est
+essentiellement aristocratique, sous peine de n'être
+qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les
+conséquences d'une pareille idée, essentiellement
+désagréable à son tempérament, à ses penchants et à
+ses rancunes.&mdash;Et il a essayé de ce système, séduisant
+du reste, et qui même peut quelque temps réussir,
+mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en
+face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou
+de l'autre, pour servir de contrepoids.</p>
+
+<p>Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup
+plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux
+du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté
+droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel,
+coté gauche ne voulant que la souveraineté
+pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement
+et également despotistes. Mirabeau ne trouvait
+peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais
+du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui
+a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le
+pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très
+fermement, très nettement, très judicieusement séparés.&mdash;Remarquez
+encore, pour achever de le juger
+avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il
+pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent
+considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait,
+sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire»
+et «aristocrate». Le dogme de l'époque était
+déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait
+encore; en profiter de manière à maintenir au roi
+une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne
+fussent pas ramassés dans les mêmes mains était,
+peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.</p>
+
+<p>Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat,
+puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un
+grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions
+essentielles de la liberté, et qui a fait à peu
+près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue,
+assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention
+et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les
+voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements
+que ce double pressentiment lui donnait,
+ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment
+un esprit historique, un de ces esprits en qui
+l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par
+suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent
+constamment au travail intellectuel.</p>
+
+<p>Cela revient à dire que c'est un esprit politique
+comme il y en a très rarement parmi les hommes. A
+le lire on se sent en commerce avec une haute raison
+et une spacieuse et facile intelligence.</p>
+
+<p>Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé
+à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a
+une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la
+magnifique ampleur et le beau développement de la
+forme, on sent de purs raisonnements, très froids,
+une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile,
+et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur
+de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment
+dont l'émotion contagieuse se communique à
+nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son
+démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion
+patriotique elle-même est rare et faible. Certes
+ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire,
+et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire,
+que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir
+que donne le travail facile et abondant de la pensée,
+vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,
+plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il
+n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate
+par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait
+et dans le sens défavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque
+de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le
+style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà
+de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque
+exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un
+grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti
+ou de secte qui mettent de la religion dans leurs
+idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.&mdash;Haute
+raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus
+grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.</p>
+
+<h4>III</h4>
+
+<h4>L'ORATEUR</h4>
+
+
+<p>Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très
+grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament.
+Sa phrase, même familière et confidentielle,
+est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le
+style périodique en écrivant au lieutenant de police
+ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux,
+comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves.
+Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires
+dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la
+tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme
+on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur
+empêché, comprimé, qui se soulage» par les
+écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute
+qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant,
+plus périodique, plus largement épandu quand il
+écrit que quand il parle, et dans le <i>Courrier de
+Provence</i>, par exemple, que dans le discours sur la
+sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus
+contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la
+tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé
+qui s'essaie dans ses écrits.&mdash;Il a appris à écrire dans
+Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et
+assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire,
+il n'a pas appris à écrire, mais il a <i>parlé</i>, avec l'abondance
+de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traités
+et de lettres; puis abordant la tribune, il a <i>parlé</i>,
+mais avec plus de retenue et de circonspection, des
+discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,
+surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au
+but.</p>
+
+<p>Son défaut, comme il est celui de presque tous les
+orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque
+toujours le même, la phrase, presque toujours,
+se déroule du même mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette «éloquence continue» dont
+parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que
+ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu,
+et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque
+saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux
+qui change et hausse le ton.&mdash;Ses débuts sont
+lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à
+remarquer, il en est de même sur ce point dans ses
+lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent
+presque toutes par une série d'exclamations assez
+froides dans le goût de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, et, à la
+première page, sonnent le creux. La véritable chaleur
+arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent
+par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation,
+la dialectique serrée et puissante, et une sorte
+de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible
+avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent
+plus tard; et alors plus de déclamation, plus de
+pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment
+vivant dans la souplesse robuste des raisonnements,
+qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,
+serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.&mdash;Il
+est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes
+un peu bizarres quelquefois, et qui étaient
+inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue
+est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave,
+par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus
+pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que
+périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité
+saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle,
+n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images,
+qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront,
+est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations
+anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre
+de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout
+cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns
+de ses écrits, malgré l'abondance des mots,
+la multiplicité des synonymes, et, en général, une
+certaine surcharge, le caractère de choses classiques,
+et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que
+peu de prise et a peu fait sentir son effet.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<p>Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes,
+malgré le scandale et la sottise de ses négociations
+financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un
+grand homme d'État, un grand philosophe politique,
+et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher
+de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité
+pour lui de la révolution, et par l'opportunité de
+sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle
+encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a
+servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée
+nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle
+de son système politique qui ait été sauvée.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son
+oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et
+plus fécond.&mdash;En 1750 il eut été un philosophe politique
+aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
+et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans
+doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent
+en choses politiques que Rousseau, et aussi grand
+orateur. Il eût été le grand théoricien politique du
+XVIIIe siècle.&mdash;En 1816 ou en 1830, il aurait été ce
+qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand
+ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle
+et parlementaire, puissant à la cour par
+son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par
+sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de
+temps à autre, par de grandes et subites marées de
+popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau
+d'être alternativement adorés et exécrés de la
+foule.&mdash;Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué,
+et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément,
+car il allait sombrer comme homme politique
+au moment où il a succombé à la maladie, mais
+parce que la révolution ne pouvait ni être contenue
+par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
+et un politique de grandes vues.&mdash;Personne,
+malgré les apparences, n'a plus manqué son moment
+que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et
+la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément
+si elle devait le prendre tout à fait au sérieux;
+il méritait de parler à l'Europe au nom de la France,
+et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de
+quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme
+écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires
+de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement
+découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un
+Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu;
+sous un roi constitutionnel, il serait certainement
+parvenu très vite au premier rang par les élections
+et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
+où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile,
+et mal compris et suspect, quoique éclatant, et
+où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.&mdash;
+La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante
+pour de tels hommes; elle peut leur être une
+consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a
+pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante
+encore pour un ambitieux de sa taille, et un
+peu amère.</p>
+
+
+<br>
+<h3>ANDRÉ CHÉNIER</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>I</h4>
+
+
+<h4>L'HELLÈNE</h4>
+
+<p>Aux premiers abords, et à un premier point de vue
+(qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être
+par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le
+XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un
+<i>cas</i> extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans
+un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où
+les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un
+«grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que
+possible de ces sources antiques de l'art européen.</p>
+
+<p>Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A
+coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait
+un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui
+on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progrès et cette certitude de supériorité qui
+fait de l'approbation une manière d'acquiescement
+et de la complaisance une forme de mépris intelligent.
+On les goûte en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils
+étaient les premières ébauches, et quels merveilleux
+artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs
+disciples.</p>
+
+<p>Chénier les goûte naïvement et cordialement, par
+un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il
+est possédé de leur charme avec cette passion dont
+étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première
+découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop
+peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français,
+complète cette analogie. On voit bien qu'il se
+sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son
+goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il
+goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la
+violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de
+Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais
+s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût,
+aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits.
+Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe
+avec moins de sécheresse, de rigueur, de
+pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs;
+et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et
+avec discernement. Un homme de la Pléiade <i>averti</i>,
+discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du
+monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.</p>
+
+<p>Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus
+grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle,
+qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome,
+a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la <i>Défense et illustration</i>, de piller plutôt
+le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est
+grec plus profondément, plus intimement. S'il est
+latin, et beaucoup trop, dans ses <i>Elégies</i>, il n'est que
+grec dans ses <i>Idylles</i>, dans ses fragments épiques,
+qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite,
+Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres,
+sans cesse relus, sans cesse médités, transformés
+en substance de son esprit. «Il est du pays»,
+comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord
+de la mer où a roulé Myrto.</p>
+
+<p>Quelque chose lui en échappe, et précisément
+comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment
+philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à
+leur manière ont eu les Grecs, comme tous les
+hommes qui ont été capables de méditation, et que les
+Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins.
+On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon,
+qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance,
+dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier
+coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien
+pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu
+des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes,
+si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si
+souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de
+la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la
+Grèce des beaux rivages, des belles collines, des
+groupes gracieux autour d'une source, des théories
+harmonieuses le long de la mer retentissante, des
+choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger
+des Cyclades.</p>
+
+<p>Son horreur pour les poètes du Nord vient de là.
+Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours
+ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air
+nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».
+Fuyons de toutes nos forces «la pesante
+ivresse</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De ce faux et bruyant Permesse</p>
+<p>Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et ne respirons que les senteurs fines et délicates,
+l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un
+murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des
+ravins de Sicile.</p>
+
+<p>Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce.
+Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois,
+la largeur et la simplicité homérique, comme
+dans l'<i>Aveugle</i>, et (un peu moins) dans le <i>Mendiant</i>;
+et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la <i>Jeune
+Tarentine</i>; et surtout, ce qui plus que toute chose a
+été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les
+imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement
+pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de <i>quadro</i>,
+souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire,
+de petits tableaux restreints, délicats, bien composés
+et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler,
+de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux
+relief, sans musculatures fortement accusées, sans
+expression de passions vives et puissantes, mais d'un
+dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement
+aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec
+grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre
+pur.</p>
+
+<p>C'est proprement là son domaine, son originalité,
+son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est
+à aucun degré celle des autres, le sentiment de
+beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs
+du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident,
+et qu'il transmettra à d'autres.</p>
+
+<p>C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été
+presque de même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre,
+du discret, et de l'harmonieux, et du pittoresque, et
+surtout du sculptural, oh! que voilà bien ce que
+n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces
+idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers
+d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du
+XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se figurer pour bien comprendre,
+c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon père
+ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau
+lui-même, et je parle de celui qui fut poète, non point,
+par conséquent, de celui qui a fait des vers, face à face
+avec l'<i>Aveugle</i>, la <i>Jeune Tarentine</i>, ou l'<i>Oaristys</i>.
+Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; remonter
+jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à
+Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la
+trouvant trop nue, et insuffisamment fastueuse, «la
+douce muse théienne».</p>
+
+<p>Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait.
+Encore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait,
+de temps en temps, quelques vers. Lesquels? Les
+idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non
+pas tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses
+amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine. Mais ce
+qu'il donnait au public, peut-être, hélas! le trouvant
+bon, à coup sûr le sentant dans le goût des contemporains,
+c'était le <i>Serment du jeu de Paume</i> et les
+<i>Suisses de Châteauvieux</i>; et par cela seul qu'il songeait
+au public en écrivant ces poèmes, les pires défauts
+du temps en toute leur lamentable perfection, nous
+le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul
+dans sa chambre, entouré de ses chers livres grecs
+et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant,
+il laissait la belle source grecque «se frayer
+murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement
+à ses oreilles.</p>
+
+<p>Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler
+nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa
+fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses
+grecques et de la beauté antique; mais isolé, c'est
+aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une
+véritable petite renaissance des études antiques, qui,
+certes, n'a pas créé Chénier mais dont Chénier a profité.
+On venait de retrouver Pompéi, et les esprits, non
+pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.
+Les <i>Analecta</i> de Brunck venaient de paraître, dont
+Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait
+son livre de chevet. Winckelmann, que Chénier a pu
+lire dans la traduction de Huber, donnait aux études
+sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait
+son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme.
+Et c'était les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier,
+Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la
+terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à
+l'écart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de
+ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait la
+Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.
+&mdash;C'était tout un petit monde grec, très passionné,
+très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit
+bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement
+connu cette société de grands travailleurs
+et de demi-artistes, et a parfaitement entendu ce petit
+bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de
+ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits
+et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y
+sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique
+français, et la tradition renouée.</p>
+
+<p>Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par
+les «imitations» et traductions proprement dites que
+par l'air et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une
+plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans
+André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec,
+et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement
+entré, mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique,
+et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère,
+de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce
+comme un Romain très intelligent des choses grecques
+la comprenait, comme l'entendaient un Catulle, un
+Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout
+en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est
+comme promené autour d'Athènes, à quelque distance,
+sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane,
+et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de
+génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand
+fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la
+rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la
+grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et
+purs sommets de l'imagination humaine; et Chénier
+pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce
+n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais
+c'était du moins le cap Sunium.</p>
+
+<p>Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon
+par sa faculté créatrice, du moins par son goût,
+par son tour d'esprit, par la direction de ses recherches
+et par le choix de son imitation. Imitateur, soit,
+mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs
+et les savants, ne se souciait.</p>
+
+<p>Et maintenant, comme personne n'est un, et
+comme personne n'est vraiment original, un autre
+Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son
+temps, et peut-être trop.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>II</h4>
+
+
+<h4>CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE</h4>
+
+<p>Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé
+en France et a passé sa jeunesse à Paris de 1780 à
+1791; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne
+qui préside un salon littéraire où trône Lebrun.
+C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait
+entrevu et même embrassé un autre horizon que celui
+de l'<i>Almanach des muses</i>; mais qu'il eût échappé à
+l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française,
+ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y
+a pas échappé.&mdash;Un homme écrit trois pages dans
+sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation,
+réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame
+chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en
+beau style; l'autre, lettre à un ministre ou conseiller
+d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement:
+l'une a été écrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel.
+Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie
+mondaine, et de la poésie officielle.</p>
+
+<p>De ces deux dernières la première est bien mêlée,
+souvent bien mauvaise, et la seconde, fréquemment,
+ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du
+temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le satisfaire.
+La poésie mondaine, la poésie élégante de ce
+temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement
+tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse
+où l'on procède par trouvailles rares et rencontres
+extraordinaires d'expressions imprévues ou de
+syntaxes surprenantes. «Il est beau, quand le sort
+nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir»:
+voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une
+expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier
+venu. Chénier a ce style. Il dira, même dans un
+fragment antique:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>......et j'étais misérable</p>
+<p>Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris</p>
+<p>N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de
+pierres et crier pour se faire craindre, voilà tout à fait
+l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.</p>
+
+<p>Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle
+grimace du sentiment qui en marque la recherche et
+en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une
+bergère:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>est bien un berger de 1780.</p>
+
+<p>Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans
+les choses de sentiment, est ce qui jette sur toute poésie
+amoureuse la plus sensible impression de froideur.
+Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler
+la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour
+trop ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime
+point, et dès lors que nous importent vos amours,
+que de lui faire dire, en conclusion: «On m'éteignit;</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.</p>
+<p>On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.</p>
+<p>Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,</p>
+<p>Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais
+à coup sûr elle n'est pas amoureuse.</p>
+
+<p>Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment
+de cette sorte. Mais l'impression générale en
+est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux,
+assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et
+s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces
+un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre,
+quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de
+Pompadour.&mdash;Voilà pourquoi, sans que je veuille
+entrer ici dans l'histoire très obscure des amours
+d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui
+s'adressent ces adorations composites et pour qui fut
+bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce
+à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou
+que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même
+pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle
+ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent.
+Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce
+moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si
+c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une
+strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et
+passionné.</p>
+
+<p>Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement
+factice, mais de factice, il faut, après une
+lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand
+élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point
+Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier
+élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien
+comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser
+par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en
+tirant du trouble des sens toute la vraie poésie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante,
+qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux
+qui l'éprouvent.</p>
+
+<p>Et je ne cherche pas à éviter <i>la Jeune Captive</i>. Je
+reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très
+heureux, que Chénier a employé plusieurs fois<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>, est
+ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal
+du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au
+lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un
+grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en
+l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui
+peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute,
+se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et
+pleure avec elle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Jeune malade</i>.&mdash;<i>Jeune Locrienne</i>.</blockquote>
+
+<p>Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont
+dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas
+répéter: <i>«Je ne veux point mourir encore!&mdash;Je plie et
+relève ma tête.&mdash;L'Illusion féconde habite dans mon
+sein.&mdash;J'ai les ailes de l'espérance.&mdash;Ma bienvenue au
+jour me rit dans tous les yeux»</i>; et merveilleusement
+opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de
+strophe: «<i>Je veux achever mon année... Je veux achever
+ma journée.</i>»</p>
+
+<p>Mais <i>la Jeune Captive</i> n'est cependant pas dénuée
+de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines
+les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la
+moisson, la rose à peine ouverte) est un développement,
+et un développement qui allait devenir un peu
+languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais
+on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà
+composé ainsi dans sa pièce <i>À mademoiselle de
+Coigny</i>: «Blanche et douce colombe...»&mdash;«Blanche
+et douce brebis...» Rien de plus dangereux que
+cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le
+lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche
+et douce gazelle...» Le trait final lui-même de <i>la Jeune</i>
+<i>Captive</i> sinon la dépare, du moins ne va pas sans
+l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une révérence trop correcte
+et un sourire trop accompli.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours</p>
+<p>Ceux qui les passeront près d'elle,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a
+bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément
+du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une
+ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront d'y être
+nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.</p>
+
+<p>Quant à ses poésies <i>officielles</i> et destinées à la publication,
+on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André
+Chénier. L'<i>Hymne à la France</i> est bien d'un écolier
+de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur
+au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions
+mesquines, menues et coquettes, et en périphrases
+élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui «joignent
+l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins départis
+en tous lieux»; et le poète cherchant un asile
+obscur où «sa main cultivatrice recueillera les dons
+d'une terre propice». C'est là qu'on peut admirer:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«...Ces réseaux légers, diaphanes habits,</p>
+<p>Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me
+tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge
+de Camille:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.</p>
+<p>Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,</p>
+<p>M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec
+toute l'énergie et tout le relief qu'on lui connaît:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,</p>
+<p>La mendicité blême, et douleur amère.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le <i>Jeu de Paume</i>, qui a du souffle, et, quoique trop
+long et surchargé, une certaine grandeur de composition,
+est bien difficile à goûter de nos jours. Il nous
+faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliées: «<i>O
+France!... ô Raison!... ô soleil!... ô jour!... ô peuple!...
+hommes!... Salut, peuple français...</i>»; ou cet
+emploi vraiment indiscret de l'interrogation:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Aux bords de notre Seine</p>
+<p>Pourquoi ces belliqueux apprêts?</p>
+<p>Pourquoi vers notre cité reine,</p>
+<p>Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?</p>
+<p>De quoi rit ce troupeau?.......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques
+mal accommodés à la description de scènes
+révolutionnaires. Rien de plus étrange, je veux dire
+rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que
+ce <i>Tiers-Etat</i> comparé à Latone «<i>déjà presque mère</i>»
+courant la terre pour «<i>mettre au jour les dieux de la
+lumière</i>», et dont la salle du Jeu de Paume «<i>fut la
+Délos</i>».</p>
+
+<p>L'<i>Hymne sur les Suisses de Châteauvieux</i> a un début
+éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt
+que la mythologie et les réminiscences classiques
+viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il
+faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les
+poètes chantaient autrefois la chevelure de Bérénice
+et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Châteauvieux.
+C'était le bel air des choses en ce temps-là.
+Dans une ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i>, le fils de
+Calliope devait apparaître, au sommet glacé de Rhodope.
+Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée,
+noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait
+autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son
+maître, et Marie-Joseph Chénier pour son frère. Mais
+en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire
+dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos
+à lui-même.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>III</h4>
+
+
+<h4>CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE</h4>
+
+<p>Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de
+devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître
+poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé
+que pour études préliminaires; et ce qu'il a rêvé, je ne
+doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était,
+par ses idées, par les penchants les plus impérieux
+de son esprit, par une partie au moins, très considérable,
+de ses études, le plus éveillé et le plus hardi
+des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal
+arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme,
+ou plutôt du <i>naturalisme</i>, adorait Lucrèce,
+savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant
+bien loin du pur hellène, et en plein courant du
+XVIIIe siècle.</p>
+
+<p>Il voulait profiter des découvertes de la science
+moderne, et écrire en vers ce poème du monde que
+Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on
+voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur
+cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que
+sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire
+Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués
+de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille
+et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une
+pleine sincérité et naïveté d'admiration:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Souvent mon vol armé des ailes de Buffon</p>
+<p>Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,</p>
+<p>La ceinture d'azur sur le globe étendue.....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans les plans et projets relatifs à <i>Hermès</i> que nous
+possédons, nous trouvons des pages entières qui ne
+sont que des résumés de la «genèse», de la géologie,
+de l'embryologie, et même de l'anthropologie de
+Buffon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée
+dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique
+de l'humanité, toujours guidée par les grands
+hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer
+d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne
+dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'<i>Hermès</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.
+A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la
+partie irréligieuse<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>; car Chénier était irréligieux, et
+<i>Hermès</i> l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour
+ce qui aurait eu trait à la première constitution des
+sociétés<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de
+l'<i>Hermès</i>, les sec. II, III, IV, VI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'<i>Hermès</i> sec. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant III, sec. I, II.</blockquote>
+
+<p>Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière
+grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est
+que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair
+sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont
+il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème
+aurait eu cela de <i>vrai</i>, de vivant, de non artificiel, qu'il
+eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il
+nous eût donné dans un grand tableau la conception
+du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou
+moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un
+grand poème est grand pour beaucoup de raisons
+diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette
+définition répondent aussi bien l'<i>Ennéide</i> que l'<i>Iliade</i> et
+le <i>Paradis Perdu</i> que la <i>Divine Comédie</i>. Je ne sais donc
+si l'<i>Hermès</i> eût été un des grands poèmes de l'humanité,
+mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en
+prenait le chemin.</p>
+
+<p>Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop
+scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire
+du mot. N'oublions pas, car je crois que nous
+nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup
+de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du
+secours d'un beau vers antique; c'est une belle et
+très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute,
+et les quelques fragments qu'il a écrits semblent
+l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette
+affaire son talent est prodigieux, mais peu animé,
+peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il
+aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions»
+qui transforment, au risque de la dénaturer un peu,
+mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité
+scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces
+procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se
+sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier
+dit dans un fragment de l'<i>Hermès</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,</p>
+<p>Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.</p>
+<p>Je poursuis la comète aux crins étincelants,</p>
+<p>Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;</p>
+<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...</p>
+<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p>
+<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;</p>
+<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts
+et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque
+part, et certes dans un poème indigne de contenir
+cette page:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>J'aime!&mdash;voilà le mot que la nature entière</p>
+<p>Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,</p>
+<p>Sombre et dernier soupir que poussera la terre</p>
+<p>Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!</p>
+<p>Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,</p>
+<p>Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!</p>
+<p>La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,</p>
+<p>A voulu traverser les plaines éthérées</p>
+<p>Pour chercher le soleil, son immortel amant;</p>
+<p>Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;</p>
+<p>Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes</p>
+<p>Se sont mis en voyage autour du firmament.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de
+faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou
+une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à
+Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une
+manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas
+même été menacé.</p>
+
+<p>Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul
+essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût
+renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir
+comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il
+avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant
+dans l'<i>Invention</i>, qu'il faut considérer comme la préface
+de l'<i>Hermès</i>, c'est que Chénier, dans ce manifeste
+littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra,
+conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il
+n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait
+guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût
+devenir.</p>
+
+<p>Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer
+et entretenir en soi une âme et un esprit antique,
+avoir, et facilement et comme spontanément par
+l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un
+Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments,
+mais les sensations à la manière antique, voir
+les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siècle de
+Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être
+goûter de la même façon, et trouver la même
+forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même
+parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct
+personnel, atavisme, éducation, ou tour de force
+de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant
+du peintre de l'<i>Aveugle</i> que de l'amant de «Camille»
+ou de «Fanny».</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être
+<i>inventeur</i>, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la
+vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls
+anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus
+«les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et
+dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas
+croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous
+charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et
+que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre
+«la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux
+hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et
+qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être
+indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des
+choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire
+telles que les yeux modernes ont appris à les voir.</p>
+
+<p>Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?&mdash;Ils restent
+nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non
+plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni
+de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage
+et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour.
+Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force
+et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici
+à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement
+et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre
+chose.&mdash;-Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier,
+comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne
+en ce que la préoccupation de l'antique y est
+encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est
+toute la conception d'André Chénier qui s'est comme
+renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers
+anciens faisait des vers quelquefois un peu
+jeunes, a pour but désormais et pour maxime:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a
+bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa
+pensée et dans sa forme; l'autre contemporain de ses
+contemporains par sa manière de penser et de sentir,
+et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante,
+quoique encore soutenu souvent par l'imitation de
+l'antique; le troisième enfin, qui voulait naître, et
+dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eût certainement été
+forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait
+bien dépasser le premier et oublier complètement
+le second.</p>
+
+<p>Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est
+intéressant que comme indication de tendances, et
+promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement;
+et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours
+aux deux autres qu'il en faut revenir.</p>
+
+<h4>IV</h4>
+
+
+<h4>OEUVRES EN PROSE</h4>
+
+<p>Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent
+pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste;
+et tout en faisant honneur au génie d'André Chénicr
+en font encore plus à son caractère. Il a brillamment
+soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison
+et de la justice; il a parfaitement mérité l'échafaud,
+et voila, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi l'on
+pourrait borner l'appréciation de ses articles et
+pamphlets.</p>
+
+<p>Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui
+frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur
+de la langue. André Chénier a quelque chose, on l'a vu,
+de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses
+vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument
+aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement,
+dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans
+la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. Vigoureux du
+reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent
+l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et
+qui, dit-on, à ses heures, l'était en effet. Elève de
+Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de
+Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop
+longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures,
+comme dans les plus courts écrits de Mirabeau,
+avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous
+une page de Mirabeau, à peu près au hasard,
+car il n'a pas, et c'est son défaut, en plus d'un style,
+et lisez cette page de Chénier, qui du reste vaut
+qu'on la lise:</p>
+
+<p>«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus
+dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique
+s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients
+s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des
+choses, et on ne doit point s'en alarmer; mais si, bien loin
+d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines
+publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations
+graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on
+voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement
+et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les
+coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la
+même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par
+les mêmes sophismes; si l'on voit paraître souvent, et en armes,
+et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple,
+qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien,
+ne sait que se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes
+doivent paraître effrayants.»</p>
+
+<p>Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le
+ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on
+parlait politique, mais qui seulement chez les hommes
+de mérite et d'éducation littéraire devenait un style,
+est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande
+allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche
+à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique
+enflammée des <i>Provinciales</i>. Ce qui suit,
+avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de
+plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal:</p>
+
+<p>«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix,
+parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont
+raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites;
+et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de
+bien; et l'hypocrisie ne serait plus dangereuse et ne mériterait
+pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles
+qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu... C'est ainsi que
+certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent
+des brevets de civisme, de la même manière que certaines
+gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les
+soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de
+Dieu et de la vertu.»</p>
+
+<p>Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance
+un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait
+vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est
+tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et
+du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas
+aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête
+colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver
+quelquefois une épigramme souple, brillante et
+aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir
+émanant du peuple, celui de pendre en émane
+aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il
+ne veuille pas exercer par représentant»&mdash;«Je reconnais
+là cet <i>honneur de corps</i>, l'éternel apanage de
+ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui
+soit à eux.»&mdash;Mais Chénier a trop peu de ces vives
+saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux,
+élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en
+prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.</p>
+
+<h4>V</h4>
+
+
+<h4>L'ÉCRIVAIN</h4>
+
+<p>À s'en tenir simplement aux questions de style,
+Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un
+véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien
+entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
+<i>Elégies</i>, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver
+une expression neuve, originale et jaillie de source.
+Mais il faut étudier, et de très près, le style des <i>Idylles</i>
+et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et
+d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création
+naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et
+comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues
+anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite
+de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener
+toutes les autres, c'est en effet la <i>qualité du son</i>.
+La langue française s'assourdissait depuis Racine.
+Ternie par les abstractions et les formules, elle était
+surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs.
+«L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
+encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux
+était chose oubliée et désapprise. La langue de
+Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus <i>nombreuse</i>,
+et <i>rythmée</i>, que mélodieuse à proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de
+compact encore et de trop solide. Les sonorités
+légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant
+au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin
+très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant
+jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier
+sans le pouvoir trouver.</p>
+
+<p>Les vers sont faits pour être retenus, et pour
+nous accompagner en chantant dans notre tête, quand
+nous allons nous promener. Les vers latins, les vers
+grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du
+Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier,
+puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu
+le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis
+de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve,
+sont seuls, à proprement parler, des vers, parce
+que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont
+amis de l'oreille.</p>
+
+<p>Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas
+toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une
+partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et
+extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au
+morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses
+deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début
+de l'<i>Aveugle</i>, ni la <i>Jeune Tarentine</i>, à tous les égards le
+chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute
+vois ces quatre vers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;</p>
+<p>Sur l'immobile arène il l'admire couler,</p>
+<p>Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,</p>
+<p>Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous
+cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé
+par son instinct épique, saluait avec admiration en
+1819:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.......Il monte. Sous nos pieds</p>
+<p>Etend du vieux lion la dépouille héroïque.</p>
+<p>Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,</p>
+<p>Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.</p>
+<p>Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu</p>
+<p>Brille autour du héros, et la flamme rapide</p>
+<p>Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'<i>Hermès</i>, qui
+n'a pas été écrit. C'est qu'un grand poème scientifique
+et philosophique sur l'histoire du monde comporte et
+réclame surtout le talent descriptif et le génie épique,
+et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était
+capable de conduire brillamment l'histoire du monde
+depuis</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées,
+par le génie scientifique, que n'émeut pas et
+n'arrête point</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.</p>
+ </div> </div>
+
+<h4>VI</h4>
+
+
+<h4>LE VERSIFICATEUR</h4>
+
+<p>On a beaucoup exagéré l'invention rythmique
+d'André Chénier, la réforme, la révolution rythmique
+apportée par André Chénier dans la versification française.
+Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là
+même qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le
+rythme uniforme de la versification de son temps; il
+ne s'en était pas encore fait un qui lui fût personnel.
+Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore
+un conquérant.</p>
+
+<p>En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un
+mauvais chemin, il remontait à la Pléiade, et retrouvait
+cette liberté de coupes que Ronsard et ses amis,
+un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais la liberté
+de coupes n'est nullement par elle seule une invention
+de rythmes heureux; elle permet seulement
+d'en trouver. Que le vers «n'ose pas enjamber»,
+cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, cela
+ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en
+sachant pourquoi.</p>
+
+<p>Un rythme est l'expression d'une pensée,&mdash;ou
+l'image d'un sentiment,&mdash;-ou la peinture soit d'une
+forme, soit d'un mouvement. Tout rythme, toute
+coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour
+donner la sensation de quelque chose, pensée, sentiment,
+mouvement ou forme, qui soit, aussi, extraordinaire,
+et pour en donner la sensation exacte. D'une
+part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans
+raison appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un
+heurt inutile, et partant un déplaisir;&mdash;d'autre part
+multiplier les coupes exceptionnelles inutiles finit
+par faire perdre de vue toute espèce de rythme et
+par donner la pure sensation de la prose, comme dans
+l'<i>Albertus</i> de Gautier, et la plupart des vers de Baïf;
+&mdash;et enfin risquer une coupe exceptionnelle, à dessein,
+avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le
+rhythme juste qui le devait produire, c'est un contre-sens
+rythmique.</p>
+
+<p>Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents
+dans Chénier. Il a deux procédés coutumiers de
+coupes exceptionnelles, le rejet monosyllabique et
+la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). Ce
+sont des coupes très exceptionnelles, très risquées;
+il en abuse. Elles sont dans son oreille, une fois pour
+toutes; elles ne sont pas <i>dans sa sensation actuelle</i>, au
+moment même où il veut peindre quelque chose,
+et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles
+sont plutôt un procédé qu'une inspiration.</p>
+
+<p>Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité
+des coupes exceptionnelles ramène le vers à la prose
+pure:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La liberté du génie et de l'art</p>
+<p>T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière</p>
+<p>De nature et d'éternité</p>
+<p>Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière</p>
+<p>Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,</p>
+<p>Dompte les coeurs La liberté......</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe
+d'amener ainsi qu'il suit un rejet ambitieux:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Strophe XI</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté</p>
+<p>Vole, débris infâme et cendre inanimée;</p>
+<p>Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté</p>
+<p>Altière, étincelante, armée.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>Srophe XII</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sort!&mdash;.....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce
+qu'elle veut dire. Dans l'exemple précèdent, ni <i>vole</i>,
+ni <i>sort</i>, à les prendre en eux-mêmes seulement, ne
+sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent
+de la fumée et de la cendre d'un château fort incendié.
+Il exprimerait mieux une flèche dardée ou une
+fusée qui file.&mdash;Ce n'est pas un monosyllabe sec qui
+exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant
+sur les ruines. Trois syllabes y conviendraient
+mieux.&mdash;De même dans cette peinture des élections
+de 1789:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.</p>
+<p>Versailles les attend. On s'empresse d'élire;</p>
+<p><i>On nomme</i>. Trois palais s'ouvrent pour recevoir</p>
+<p>Les représentants de l'Empire.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Cette cheville en rejet est une lourde faute et je
+m'y arrête point, de peur d'y trouver du burlesque.
+Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses alexandrins,
+ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
+poétique. Son style en prose est périodique, son style
+en vers ne l'est nullement, à l'ordinaire. Comme il
+était doué, comme il adorait les anciens, et comme il
+faisait des vers latins, il la cherchait, cette période en
+vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais
+furent longtemps malheureux. Sa strophe du <i>Jeu de
+Paume</i> est longue, lourde et pénible. Ces dix-neuf
+vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et deux
+décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux
+alexandrins tombent sur un octosyllabe, tantôt un
+alexandrin sur deux octosyllabes, tantôt trois alexandrins
+sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur
+un décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une
+oreille française; c'est une méthode, au contraire,
+pour rompre continuellement le rythme à mesure
+qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille
+dès qu'elle s'apprête à suivre une courbe mélodique.
+Elle y renonce, et on lit tout le <i>Jeu de Paume</i> avec
+cette sensation, bien contraire au dessein de l'auteur,
+qu'il est écrit en vers libres.</p>
+
+<p>Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique,
+en vers lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il
+trouva la strophe pleine, nettement coupée et soutenue,
+dans <i>Charlotte Corday</i> et dans la <i>Jeune Captive</i>.</p>
+
+<p>Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque
+l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant
+qui est d'un merveilleux effet dans l'invective
+et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête.
+«L'Iambe» consiste dans l'entrelacement <i>régulier</i>
+et continu de l'alexandrin à rime féminine et de
+l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la
+versification française, mais en <i>strophes</i>. Deux alexandrins
+et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient
+une strophe; puis, après un fort repos, une autre
+strophe semblable commençait. De ce système rythmique
+Chénier avait même sous les yeux un exemple
+tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé,
+c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un
+rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une
+marche ardente en avant, un des plus beaux de notre
+versification. Ce sont les distiques élégiaques latins,
+plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et,
+en outre, avec une plus grande différence entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la
+saillie de l'élan.&mdash;Et comme le rythme est continu,
+le poète peut y <i>faire sa strophe</i> à son gré, tantôt partir
+de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter
+en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe,
+varier ses effets à l'infini dans un dessin
+rythmique arrêté pourtant et très net qui est une
+certitude pour l'oreille.</p>
+
+<p>Chénier avait comme tourné autour de ce rythme
+dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience.
+Dans «<i>À Byzance</i>» on surprendra les tâtonnements
+de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui
+mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe
+et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis
+une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur
+un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à
+la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe,
+dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin
+est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe
+pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
+«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»;
+et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté
+et de vigueur.&mdash;Dans les <i>Suisses de Châteauvieux</i>, et
+surtout dans les <i>Vers écrits à Saint-Lazare</i>, il en fera
+un admirable instrument de passion et d'éloquence.</p>
+
+
+
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+
+<p>On voit quel homme supérieur était Chénier et quel
+grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer
+comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager
+et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui
+avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection
+de forme capable de soutenir tous les sujets et
+d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle.
+&mdash;Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois
+la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent
+l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire
+indiscrète d'un Properce.</p>
+
+<p>Il était peu connu comme poète à l'époque où il a
+vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les
+publiait encore moins. Le <i>Jeu de Paume</i> et les <i>Suisses</i>,
+c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de
+son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant
+que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de
+l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant.
+La <i>Jeune Captive</i> avait paru six mois après sa
+mort dans la <i>Décade</i>, et la <i>Jeune Tarentine</i> dans le
+<i>Mercure</i> de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments
+des Idylles dans une note du <i>Génie du Christianisme</i>;
+et Millovoye publia plusieurs fragments du
+poème <i>L'Aveugle</i> dans les notes de ses élégies.</p>
+
+<p>Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819.
+Mais il était inconnu du public. Latouche en publia
+une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et
+très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique
+et fit grand bruit dans une société toute préoccupée
+de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez
+curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement
+aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce
+qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour
+un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le
+moment où, par horreur de Racine et Boileau, les
+Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se
+douter que Ronsard est le plus classique des classiques,
+et le père de tout le «classicisme» français.
+L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile
+nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait
+certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les
+novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier
+romantique et même pour soupçonner Latouche
+d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet
+de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion
+s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois
+Chénier comme un précurseur de la littérature
+moderne.</p>
+
+<p>C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes
+classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de
+son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait
+aux sources au lieu de contrefaire des imitations;
+mais il est classique exclusivement, sans avoir même le
+soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui
+seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine,
+et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est
+celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après
+avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins
+justes: «C'est notre plus grand classique en vers
+depuis Racine».</p>
+
+<p>Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine
+partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand
+avait montré qu'on pouvait, tout en étant très
+original, et de son pays, et de sa religion, et de son
+temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique
+et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son
+génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne
+l'excluait point, au moins, et même le recommandait à
+son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui
+ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques
+et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus
+profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier,
+grâce à une information un peu plus complète.
+&mdash;C'est là toute une école beaucoup moins éclatante
+que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que
+la postérité en distinguera très nettement. C'est une
+petite école classique, écrivant quelquefois en vers
+modernes, mais toute classique en son essence et en
+son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le
+sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.</p>
+
+<p>Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués
+qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des
+<i>Parnassiens</i>, petite école un peu indistincte, où se sont
+rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et
+des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité,
+et qui procède un peu d'André Chénier par le
+soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même,
+qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse
+quelquefois à se donner la sensation de l'antique
+à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus
+de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier;
+malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de
+son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier,
+en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé.
+Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique
+dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que
+prosaïque; classique et connu seulement à l'époque
+romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération
+par ceux à qui il ressemblait le moins, et un
+peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris,
+et plus souvent mal classé.&mdash;Sans compter qu'on
+a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait
+devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il
+avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il
+reste.</p>
+
+<p>Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce
+mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être
+désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition,
+comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant
+en notes la clef de ses imitations et réminiscences.
+C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine
+qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante
+autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers
+d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent
+à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une
+fête de lumière gaie et d'harmonies légères:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle
+que nous donnerait un traducteur de génie. Et il voulait
+faire autre chose; et il l'aurait fait. Et ce ne sont là
+que ses études et exercices. Il faut les admirer et les
+chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas
+trop imiter les années d'apprentissage même d'un
+grand poète, sinon comme exercice aussi, et années
+d'apprentissage.</p>
+
+<br>
+<h3>FIN</h3>
+<br>
+<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>AVANT-PROPOS</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PIERRE BAYLE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Bayle novateur</p>
+<p>II.&mdash;Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être</p>
+<p>III.&mdash;Le «Dictionnaire» lu de nos jours</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>FONTENELLE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires</p>
+<p>II.&mdash;Ses idées et ses ouvrages philosophiques</p>
+<p>III.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LE SAGE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue purement littéraire</p>
+<p>II.&mdash;Le «réalisme» dans Le Sage</p>
+<p>III.&mdash;L'art littéraire de Le Sage</p>
+<p>IV.&mdash;Le Sage plus vulgaire</p>
+<p>V.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MARIVAUX</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Marivaux philosophe</p>
+<p>II.&mdash;Marivaux romancier</p>
+<p>III.&mdash;Marivaux dramatiste</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MONTESQUIEU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Montesquieu jeune</p>
+<p>II.&mdash;Montesquieu amateur de l'antiquité</p>
+<p>III.&mdash;Son goût pour les récits de voyages</p>
+<p>IV.&mdash;Idées générales de Montesquieu</p>
+<p>V.&mdash;«L'Esprit des lois», livre de critique politique</p>
+<p>VI.&mdash;Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»</p>
+<p>VII.&mdash;Montesquieu moraliste politique</p>
+<p>VIII.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>VOLTAIRE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;L'homme</p>
+<p>II.&mdash;«Son tour d'esprit</p>
+<p>III.&mdash;Ses idées générales</p>
+<p>IV.&mdash;Ses idées littéraires</p>
+<p>V.&mdash;Son art littéraire</p>
+<p>VI.&mdash;Son art dans les «genres secondaires»</p>
+<p>VII.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>DIDEROT.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.-L'homme</p>
+<p>II.&mdash;Sa philosophie</p>
+<p>III.&mdash;Ses oeuvres littéraires</p>
+<p>IV.&mdash;Diderot critique d'art</p>
+<p>V.&mdash;L'écrivain</p>
+<p>VI.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Son caractère</p>
+<p>II.&mdash;Le «Discours sur l'inégalité»</p>
+<p>III.&mdash;La «Lettre sur les spectacles»</p>
+<p>IV.&mdash;«L'Emile»</p>
+<p>V.&mdash;La «Nouvelle Héloïse»</p>
+<p>VI.&mdash;Les «Confessions»</p>
+<p>VII.&mdash;Idées philosophiques et religieuses de Rousseau</p>
+<p>VIII.&mdash;Le «Contrat social»</p>
+<p>IX.&mdash;Rousseau écrivain</p>
+<p>X.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>BUFFON</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Son caractère</p>
+<p>II.&mdash;Le savant</p>
+<p>III.&mdash;Le moraliste</p>
+<p>IV.&mdash;L'écrivain&mdash;Ses théories littéraires</p>
+<p>V.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>MIRABEAU</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;Caractère&mdash;Tour d'esprit&mdash;Etudes</p>
+<p>II.&mdash;Le système politique de Mirabeau</p>
+<p>III.&mdash;L'orateur</p>
+<p>IV.&mdash;Conclusion</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>ANDRÉ CHÉNIER</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>I.&mdash;L'Hellène</p>
+<p>II.&mdash;Le Français du XVIIIe siècle</p>
+<p>III.&mdash;Le poète philosophe</p>
+<p>IV.&mdash;Oeuvres en prose</p>
+<p>V.&mdash;L'écrivain</p>
+<p>VI.&mdash;Le versificateur</p>
+<p>VII.&mdash;Conclusion.</p>
+ </div> </div>
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 ***</div>
+</body>
+</html>