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ROUSSEAU</p> +<p>BUFFON—MIRABEAU—ANDRÉ CHÉNIER.</p> + </div> </div><br><br> + +<p>AVANT-PROPOS</p> + +<p>Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, +s'adresse particulièrement aux étudiants +en littérature. Ils y trouveront les principaux +écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en +leurs idées qu'en leurs procédés d'art. C'était un +peu une nécessité de ce sujet, puisque les principaux +écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des +hommes qui ont prétendu penser que de purs +artistes. L'exposition devient toute différente, et +a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe +des deux grands siècles littéraires de la +France, qui sont le XVIIe et le XIXe, ou des temps +où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions +et à poursuivre des controverses.</p> + +<p>Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien +des égards, le XVIIIe siècle paraîtra, par ma faute +peut-être, peut-être par la nature des choses, +singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et +celui qui le suit. Il a vu un abaissement notable +du sens moral, qui, sans doute, ne pouvait guère +aller sans un certain abaissement de l'esprit +littéraire et de l'esprit philosophique; et, de fait, +il semble aussi inférieur, au point de vue philosophique, +au siècle de Descartes, de Pascal et +de Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, +d'une part au siècle de Bossuet et de Corneille, +d'autre part au siècle de Chateaubriand, +de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très +relative d'ailleurs, et dont on peut se consoler, +puisqu'on s'en est relevé, a des causes multiples +dont j'essaie de démêler quelques-unes.</p> + +<p>Un homme né chrétien et français, dit La +Bruyère, se sent mal à l'aise dans les grands sujets. +Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si +à l'aise dans les grands sujets et les a traités si +légèrement, n'a été ni chrétien ni français. Dès +le commencement du XVIIIe siècle l'extinction +brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement +du XVIIIe siècle la diminution progressive +de l'idée de patrie, tels ont été les deux +signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à +1790. L'une de ces disparitions a été brusque, +dis-je, et comme soudaine; l'autre s'est faite +insensiblement, mais avec rapidité encore, et, +en 1750 environ, était consommée, heureusement +non pas pour toujours.</p> + +<p>J'attribue la diminution de l'idée de patrie, +comme tout le monde, je crois, à l'absence presque +absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états +sociaux ruinent l'idée ou plutôt le sentiment de +la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des +partis excités créant une instabilité extrême dans +la vie nationale et comme un étourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a +spirituellement appelé une «émigration à l'intérieur», +c'est-à-dire le ferme dessein chez beaucoup +d'hommes de réflexion et d'étude de ne +plus s'occuper du pays où ils sont nés, et en +réalité de n'en plus être;—autant, et pour les +mêmes causes, dans un état social où le citoyen +ne participe en aucune façon à la chose publique, +et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai dire, +qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte +à ne se réveiller, plus tard, que sous la rude +secousse de l'invasion. C'est ce qui est arrivé en +France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très +bien, au seuil même du siècle, quand il voulait +faire revivre l'antique constitution française, et, +par les conseils de district, les conseils de province, +les Etats généraux, ramener peuple, noblesse +et clergé, moins encore à participer à la +chose nationale qu'à s'y intéresser<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Et on se +rappellera qu'à l'autre extrémité de la période +que nous considérons, la Révolution française a +été tout d'abord cosmopolite, et non française, a +songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est +devenue «patriote» que quand le territoire a été +Envahi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-septième Siècle</i>, article Fénelon. (Société +française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que +la pensée du XVIIIe siècle n'a été aucunement +tournée vers l'idée de patrie, que l'indifférence +des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-là, et +que la langue seule qu'ils écrivent rappelle le +pays dont ils sont. Cela, même au point de vue +purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, +de petites conséquences.</p> + +<p>La disparition de l'idée chrétienne a des causes +plus multiples peut-être et plus confuses. La +principale est très probablement ce qu'on appelle +«l'esprit scientifique», qui existait à peine au +XVIIe siècle, et qui date, décidément, en France, +de 1700. La «philosophie» du XVIIIe siècle +n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce +temps disent «esprit philosophique», c'est toujours +esprit scientifique qu'il faut entendre. Le +XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit scientifique, +et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien +et «géomètre», non scientifique à proprement +parler. Il était mathématicien et géomètre, +c'est-à-dire aimait la science purement +<i>intellectuelle</i> encore, et que l'esprit seul suffit à +faire; il n'aimait point la science réaliste, qui a +besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. +«<i>Les hommes ne sont pas faits pour considérer +des moucherons</i>, disait Malebranche, <i>et l'on n'approuve +point la peine que quelques personnes se +sont donnée de nous apprendre comment sont +faits certains insectes, et la transformation des +vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand +on n'a rien à faire et pour se divertir</i>.»—Pour +les esprits les plus philosophiques et les plus +austères, de telles occupations n'étaient pas +même un «divertissement permis». C'étaient une +forme de la concupiscence, <i>libido sciendi, libido +oculorum</i>, un véritable péché, et une subtile et +funeste tentation; c'était, pour parler comme +Jansénius, une «<i>curiosité toujours inquiète, que +l'on a palliée du nom de science. De là est venue +la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaître, et +que les hommes ne veulent savoir que pour les +savoir seulement</i>.»—Littérature, art, philosophie, +métaphysique, théologie, science mathématique +et tout intellectuelle, voilà les +différentes directions de l'esprit français au +XVIIe siècle.</p> + +<p>Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des +voyageurs, par la médecine qui grandit et que le +développement de la vie urbaine invite à grandir, +par le <i>Jardin du roi</i> qui sort de son obscurité, par +l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, +Tournefort, Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, +Duvernay, les sciences physiques et naturelles +deviennent la préoccupation des esprits. +Elles profitent, pour devenir populaires, de la décadence +des lettres et de la philosophie, de cette +sorte de vide intellectuel qui n'est que trop apparent +de 1700 à 1720 environ; elles deviennent +même à la mode, et les femmes savantes ont partout +remplacé les précieuses, et les présidents à +mortier en leurs académies de province ne dédaignent +point de «considérer des moucherons» et +de disséquer des grenouilles. Elles ont cause gagnée +en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit +du siècle. Comme il arrive toujours à l'intelligence +humaine, trop faible pour voir à la fois plus d'un +côté des choses, la science nouvelle paraît toute la +science, semble apporter avec elle le secret de +l'univers, et relègue dans l'ombre les explications +théologiques, ou métaphysiques ou psychologiques +qui en avaient été données. Tout sera +expliqué désormais par les «lois de la nature», +le surnaturel n'existera plus, <i>l'humain</i> même disparaîtra; +plus de métaphysique, plus de religion; +et jusqu'à la morale, qui n'est pas dans la nature, +n'étant que dans l'homme, finira elle-même par +être considérée comme le dernier des «préjugés».</p> + +<p>Ajoutez à cela des causes historiques dont la +principale est la funeste et à jamais détestable révocation +de l'Edit de Nantes. Encore que le protestantisme +n'ait nullement été, en ses commencements +et en son principe, une doctrine de libre +examen, une religion individuelle, insensiblement +et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer +par degrés en pur rationalisme, encore est-il +qu'il était dans sa destinée de devenir tel. Il a été, +chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, une +transition lente d'une religion à un état religieux, +et d'un état religieux à une simple disposition +spiritualiste. Ce passage progressif et lent eût pu +avoir lieu en France comme ailleurs, sans la +proscription des protestants sous Louis XIV. La +Révocation a eu, comme toute mesure intransigeante, +des conséquences radicales; elle a supprimé +les transitions, et jeté brusquement dans +le «libertinage» tous ceux qui auraient simplement +incliné vers une forme de l'esprit religieux +plus à leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare +qu'on préfère un athée à un schismatique. +A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des +athées que l'on fait.</p> + +<p>Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins +importantes, comme le trouble moral qu'ont jeté +dans les esprits la Régence et les scandales financiers +de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de +départ, absolument perdu tout esprit chrétien.</p> + +<p>Ni chrétien, ni français, il avait un caractère +bien singulier pour un âge qui venait après cinq +ou six siècles de civilisation et de culture nationales; +il était tout neuf, tout primitif et comme +tout brut. La tradition est l'expérience d'un +peuple; il manquait de tradition, et n'en voulait +point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, +adolescent. Il a de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, +la curiosité, la malice, l'intempérance, +le verbiage, la présomption, l'étourderie, le +manque de gravité et de tenue, les polissonneries, +et aussi une certaine générosité, bonté de coeur, +facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, et enfin +cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout près de +le saisir, et en a perpétuellement le besoin, la certitude +et l'impatience.</p> + +<p>Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, +dans les recherches, les essais, les théories, les +visions, et, l'on ne peut pas dire les incertitudes, +mais les certitudes contradictoires. Il avait tout +coupé et tout brûlé derrière lui: il avait tout +à retrouver et à refaire. Il touchait, du moins, à +tous les matériaux avec une fièvre de découverte +et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante +et divertissante, reprenant souvent comme +choses nouvelles, et croyant inventer, des idées +que l'humanité avait cent fois tournées et retournées +en tous sens, et ne les renouvelant guère, +parce qu'avant de les trancher il ne commençait +pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où +l'on ait plus improvisé; il en est peu où l'on ait +inventé plus de vieilleries avec tout le plaisir de +l'audace et tout le ragoût du scandale.</p> + +<p>Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, +le XVIIIe siècle est arrivé à ses conclusions, tout +comme un autre. Il est tombé, à la fin, à peu près +d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées +n'étaient pas précisément les points d'aboutissement +d'un système bien lié et bien conduit; c'étaient +des protestations; elles avaient un caractère +presque strictement négatif; ce n'était que +le XVIIIe siècle prenant définitivement conscience +nette de tout ce à quoi il ne croyait pas et ne voulait +pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était +le christianisme; raison personnelle, puissance +de l'homme à trouver la vérité, liberté de +croyance et de pensée, mépris du passé sous le +nom de loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, +ce fut le XVIIIe siècle, et cela ne veut pas +dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.—Par +suite, grand respect (du moins en +théorie) de l'individu, de la personne humaine +prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de +l'humanité qui conserve le secret, mais chacun +de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut le découvrir, +l'individu devient sacré, et on lui reporte +l'hommage qu'on a retiré à la tradition.—Par +suite encore, tendance générale à l'idée, un peu +vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien +des choses viennent contribuer: l'égalité <i>réelle</i> que +le despotisme a fini par mettre dans la nation +même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité +financière relative que l'appauvrissement +des grands et l'accession des bourgeois à la fortune +commence à établir; plus que tout l'horreur +de <i>l'autorité</i>, toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, +ne se constituant, ne se conservant surtout, +que par une hiérarchie, ne pouvant descendre +du sommet à toutes les extrémités de la +base que par une série de pouvoirs intermédiaires +qui du côté du sommet obéissent, du côté de la +base commandent, ne subsistant enfin que par +l'organisation et le maintien d'une inégalité systématique +entre les hommes.</p> + +<p>Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes +qu'antifrançaises, je veux dire égales protestations +contre le christianisme tel qu'il avait pris et gardé +forme en France, et contre l'ancienne France +elle-même telle qu'elle s'était constituée et aménagée, +devinrent, peu à peu, comme une nouvelle +religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme même +dans le sens le plus élevé du mot, à savoir l'examen, +la discussion et la recherche, et il faut toujours +qu'un peuple se serre et se ramasse autour +d'une idée à laquelle il croie, autour d'une conviction; +et jure et espère par quelque chose. Le +XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion +provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a +trouvé deux.</p> + +<p>Il a fini par avoir la religion de la raison et la +religion du sentiment.</p> + +<p>C'étaient deux formes de cet <i>individualisme</i> qui +lui était si cher. Autorité, tradition, conscience +collective et continue de l'humanité sont sources +d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, +se consulte lui-même; «<i>que chacun, dans sa loi, +cherche en paix la lumière</i>»; que chacun interroge +l'oracle personnel, l'être spirituel qui parle en lui. +—Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de +nécessité à laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, +et celui-ci c'est la raison;—l'autre, +plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe, +a des transports, crie et pleure, obéit à +une sorte de nécessité qu'il appelle l'émotion; +et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est +partagé: les tendres ont été pour le sentiment, +les intellectuels pour la raison. Les hommes ont +été plutôt de la religion de la raison, les femmes +de la religion du sentiment. Rationalisme et sensibilité +ont régné parallèlement vers la lin de cet +âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils +dérivaient de la même source qui n'est autre +qu'orgueil personnel et grande estime de soi, +mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, +aux règles de conduite, aux morales les +plus différentes; et aussi, dans les esprits communs +et peu capables de discernement, dans la +foule, frères ennemis vivant côte à côte, prenant +tour à tour la parole, mêlant leurs voix en des +phrases obscures autant que solennelles; dieux +invoqués en même temps d'une même foi indiscrète +et d'un même enthousiasme confus.</p> + +<p>N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des +cultes, des élévations, des manières de religions +en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà +un caractère religieux. De l'instrument même +dont il s'était servi pour détruire la religion traditionnelle, +le XVIIIe siècle avait fini par faire une +religion nouvelle, et la pensée humaine avait +parcouru le cercle qu'elle parcourt toujours.— +De même le sentiment, la passion, sévèrement +refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux +par la religion traditionnelle, après avoir protesté +contre elle et réclamé leurs droits (avec Vauvenargues, +par exemple) de protestataires, puis d'insurgés, +étaient devenus dogmes eux-mêmes et +religions, et le cercle, de ce côté-là aussi, était +parcouru.</p> + +<p>Entre ces deux divinités nouvelles et les deux +groupes de leurs croyants, restaient en grand +nombre, et restèrent toujours, ceux que l'évolution +de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas +entraînés jusqu'à son terme, les hommes du «pur» +XVIIIe siècle, les hommes à la d'Holbach, qui s'en +tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à +n'abandonner un culte que pour en embrasser un +autre.—Plus tard et la pure et simple négation, +comme trop sèche et trop attristante; et le sentiment +et la raison, comme choses trop évidemment +individuelles, et qui sont trop autres d'un homme +à un autre, pour être de vrais liens des âmes, <i>relligiones</i>, +et soupçonnées de n'être devenues des divinités +que par un effort singulier et un coup de +force d'abstraction, devaient cesser d'exercer un +empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir +à l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers +d'autres solutions encore ou expédients.</p> + +<p>Mais il était important de marquer la dernière +borne du stade parcouru par le XVIIIe siècle, et celle +surtout où il a comme «tourné». On a fait remarquer, +et avec grande raison<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, que le XVIIIe siècle, +à le prendre en général, et avec beaucoup de complaisance, +avait eu une irréligion plutôt déiste, tandis +que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. Cette +vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. +La minorité irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; +la majorité irréligieuse du XVIIIe siècle, je n'oserais +trop dire croit en Dieu, mais aime à y croire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Vinet, <i>Histoire de la littérature française au XVIIIe siècle.— +Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle</i>.</blockquote> + +<p>La raison c'est précisément qu'elle est majorité. +Tout parti qui réussit devient conservateur, et +toute doctrine qui a du succès se moralise et +s'épure et s'élève autant que sa nature et son +essence le comportent. Le succès est une responsabilité, +et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, à mesure que le nombre en +augmente, sent qu'elle a charge d'âmes, cherche +à aboutir à une morale, et à prendre au moins un +air et une dignité théocratique. C'est pour cela +que la philosophie du XVIIIe siècle, et d'assez bonne +heure, ménagea au moins le mot Dieu, sous +lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de +choses; et toujours et de plus en plus transforma +en véritables objets de culte, sanctifia et divinisa +les instruments mêmes de sa critique, et les armes +mêmes de sa rébellion.</p> + +<p>Voilà comme le fond commun et l'esprit général +du siècle que nous étudions. Quelle littérature +en est sortie, c'est ce qui nous reste à examiner.</p> + +<p>Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; +et c'est bien ce que les hommes du +temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il +n'y a point à cela de raison générale que j'aperçoive. +La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop +orgueilleux et trop affairés pour être très sérieux. +Ils sont restés très superficiels, brillants du reste, +assez informés même, quoique d'une instruction +trop hâtive et qui procède comme par boutades, +pénétrants quelquefois, et ayant, comme Diderot, +quelques échappées de génie, mais en somme beaucoup +plutôt des polémistes que des philosophes. +Leur instinct batailleur leur a nui extrêmement; +car un grand système, ou simplement une hypothèse +satisfaisante pour l'esprit (et non seulement +les philosophes modernes, mais Pascal aussi le +sait bien, et Malebranche) ne se construit jamais +dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il +envisage avec le même intérêt, et presque avec la +même complaisance, sa pensée et le contraire de +sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque chose +qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, +sinon les concilie, du moins les embrasse tous +deux. Infiniment personnels, et un peu légers, +les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à +la fois que leur idée actuelle à prouver et leur +adversaire à confondre, ce qui est une seule et +même chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait être un commencement de voir les +choses sous leurs divers aspects, c'est, comme +Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être limité +dans l'affirmative et dans la négative tour à +tour, mais non pas les voir ensemble.</p> + +<p>Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu +de largeur, de peu d'haleine, de peu de course, +et surtout de peu d'essor. Deux siècles passés, ils +ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire +de la philosophie.</p> + +<p>Il était difficile, à moins d'un grand et beau +hasard, c'est-à-dire de l'apparition d'un grand +génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la produit, +que ce siècle fût un grand siècle poétique. +Il ne fut pour cela ni assez novateur, ni assez traditionnel.</p> + +<p>Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre +du XVIIe siècle, en remontant à la source où le +XVIIe siècle avait puisé et qui était loin d'être tarie; +il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique +<i>et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle</i>, +qui, après tout, s'est beaucoup plus inspiré des +Latins que des Grecs, maintenir ainsi et prolonger +l'esprit classique français qui n'avait pas dit son +dernier mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.</p> + +<p>Et il pouvait, décidément novateur, avec du +génie, créer, à ses risques et périls, ce qui est +toujours le mieux, une littérature toute nationale +et toute autonome.</p> + +<p>Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par +être novateur stérile; puis il a été traditionnel +timide, cauteleux, servile, traditionnel par <i>petite +imitation</i>, traditionnel par contrefaçon.</p> + +<p>Il a commencé par être novateur. Il était naturel +qu'il le fût en littérature comme en tout le reste +et qu'il repoussât la tradition littéraire comme +toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature +les représentants d'une réaction presque +violente contre l'esprit classique français en général, +et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont +«modernes», et irrespectueux autant de l'antiquité +classique que de l'école littéraire de 1660. +Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était +d'être novateur par simple négation, et sans avoir +rien à mettre à la place de ce qu'on prétendait +proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère +que des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, +mais ils méprisent toute la poésie; ils +méprisent la haute littérature classique, mais +ils méprisent à peu près toute la haute littérature. +Si, comme font d'ordinaire les nouvelles écoles +littéraires, ils songeaient à se chercher des ancêtres +par delà leurs prédécesseurs immédiats +qu'ils attaquent, ils remonteraient à Benserade +et à Furetière. Esprit précieux et réalisme superficiel, +voilà leurs deux caractères. «Roman +bourgeois» avec le <i>Gil Blas</i>, comédie romanesque +et spirituellement entortillée avec les <i>Fausses +Confidences</i>, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, +avec les <i>Lettres Persanes</i>, églogues fades et prétentieuses, +fables élégantes et malicieuses sans +un grain de poésie, voilà ce que font les plus +grands d'entre eux. Cette première école, malgré +un bon roman de mauvaises moeurs, deux ou +trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent +singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse +d'un grand siècle.</p> + +<p>Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, +non pas tout entier, nous le verrons, mais en +majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée +de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le +moins du monde. Conservateur en toutes choses, +et seulement forcé, pour les intérêts de sa gloire, +à feindre et à imiter une foule d'audaces qui +n'étaient nullement conformes à son goût intime, +dans le domaine purement littéraire il était libre +d'être conservateur décidé et obstiné, et il le fut +de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition +ses contemporains qui s'en détachaient. Il +prêcha Boileau et crut continuer Racine. Il fut +franchement traditionnel, et beaucoup le furent +à sa suite. Mais c'était là la tradition prise par +son petit côté. Ce que, surtout au théâtre, l'école +de Voltaire nous donna, ce fut une «imitation» +des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans +la grande tradition et dans le vrai esprit classique, +il ne s'agissait pas de les imiter, il s'agissait +de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, +au lieu de remonter à la première source, imiter +ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que +l'a comprise le XVIIIe siècle est une sorte de conservation +des procédés, et c'est pour cela que, plus +qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une +tragédie ou une comédie. Une tragédie coulée dans +le moule de Racine, ou une comédie <i>développée</i> +sur un portrait de La Bruyère comme un devoir +d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le +grand art du XVIIIe siècle. Elles viennent de là la +sensation de vide et l'impression de profonde +lassitude que laissèrent dans les esprits, vers +1810, les derniers survivants de cette sorte d'atelier +littéraire. Le grand art du XVIIIe siècle est +une manière de mandarinat très lettré, très circonspect, +très digne, et très impuissant.</p> + +<p>Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant +Voltaire, avait laissé quelque chose derrière +elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou atténués, +ou transformés en faiseurs de madrigaux et en +poètes du <i>Mercure</i>; mais les réalistes étaient restés. +Partis d'assez bas, ils ne s'élevèrent jamais, +et même au contraire; mais ils furent intéressants; +ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, +quelquefois vilaines, ils créèrent toute une +école de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois même, quoique +trop peu, observateurs, parfois même et, comme +par hasard, donnant un petit livre où il y a du +génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, +dont il faut bien savoir que le roman français +moderne a fini par sortir. Seulement ce n'est +encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.</p> + +<p>Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, +manquent à ces romanciers, le goût du réel +et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont des +romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes +qui ne sont pas réalistes. Ils n'ont pas le +don d'attendrir et de s'attendrir. Une certaine +sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une +sensibilité fausse, et d'effort et de commande, est +répandue dans toutes leurs oeuvres, jusqu'à ce +que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, +les sources de la vraie et profonde sensibilité.— +Et ils ne sont pas assez réalistes, j'entends, non +point qu'ils ne peignent pas d'assez basses moeurs, +ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils +observent vraiment trop peu, et trop superficiellement, +le monde qui les entoure. Ils ne sont pas +assez de leur pays pour cela. Cette littérature, +celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, +n'est pas nationale. Ni chrétien ni français, +c'est le caractère général; ceux-ci ne sont pas +plus français que les autres, et, précisément, si +l'école de 1715, dont ils dérivent, si cette école +novatrice n'a pas été plus féconde, c'est que si +l'on repoussait la tradition classique comme insuffisamment +autochtone, c'était une littérature +nationale, curieuse de nos moeurs vraies, de nos +sentiments particuliers, de notre tour d'esprit +spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins +il fallait essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a +pas songé.</p> + +<p>Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment +sincère; un «grand art» sans inspiration +et qui n'est souvent qu'une contrefaçon +ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, +agréable et de peu de fond, aucune poésie, +voila soixante années, environ, de ce siècle.</p> + +<p>Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences +d'une nouvelle vie.</p> + +<p>Un homme doué d'imagination et de sensibilité +se rencontra, c'est-à-dire un poète. Rousseau +émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse +qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.—Un +autre, de sensibilité beaucoup +moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination +magnifique, déroula le grand spectacle +des beautés naturelles, et écrivit l'histoire du +monde. Non seulement dans la science, mais +dans l'art, sa trace est restée profonde.</p> + +<p>Un troisième, beaucoup moins grand, traversé +du reste trop tôt par la mort, s'avisa d'être un vrai +classique parmi les pseudo-classiques qui l'entouraient, +retrouva les vrais anciens et la vraie +beauté antique, et donna au XVIIIe siècle ce que, +sans lui, il n'aurait pas, un poète écrivant en +vers.</p> + +<p>Enfin, très pénétré des grandes leçons de +ces trois artistes, très digne d'eux, en même +temps profondément original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir +et de troubler, et aussi croyant que la littérature +et l'art devaient redevenir français et chrétiens, +apportant une poétique nouvelle, et, ce +qui vaut mieux, une imagination à renouveler +presque toutes les formes de l'art littéraire, +un grand poète apparaît vers 1800, ferme le +XVIIIe siècle, quoique en retenant quelque chose, +et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvième<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Voir dans nos <i>Etudes littéraires sur le XIXe siècle</i> l'article +sur <i>Chateaubriand</i>. (Société française d'Imprimerie et de Librairie.)</blockquote> + +<p>Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira +donc, s'offusquera, et semblera peu à +peu s'amincir entre les deux grands siècles dont +il est précédé et suivi.—Cependant n'oublions +point, et qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli +tour dans les menus objets littéraires, et qu'il +a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui +sont propres. Il a créé des genres de littérature, +ou, si l'on veut, et c'est mieux dire, il a ressuscité +des genres de littérature que l'on avait, à très +peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature +politique; il a presque créé la littérature +scientifique; il a presque créé la littérature +historique. Montesquieu n'est pas seulement un +homme de l'école de 1715, et même il n'en a pas +été longtemps; et il a fondé une école lui-même. +Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a <i>essayé</i> +un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité +pour y réussir, il a du moins, à qui +aura plus de sang-froid, montré le vrai chemin. +Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature +dans la science, qu'il a fait entrer la science dans +la littérature, et que, désormais, il est comme +interdit d'être un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. +Ces agrandissements du domaine littéraire sont +les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles il +est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.</p> + +<p>On remarquera peut-être avec malice que les +conquêtes du XVIIIe siècle se sont renversées contre +lui, que les sciences qu'il a créées se sont retournées +contre les idées qui lui étaient chères.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la +science politique; et la science politique est peu +à peu arrivée à cette conclusion que la politique +est une science d'observation, ne se construit +nullement par abstractions et par syllogismes, +et, tout compte fait, n'est pas autre chose que la +philosophie de l'histoire, ou mieux encore une +sorte de pathologie historique; conception modeste +et réaliste, qui, pour avoir été celle de Montesquieu, +n'a nullement été celle du XVIIIe siècle +en général, et tant s'en faut.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables +voies l'histoire civile; et l'histoire civile, +constituée, fortifiée, enrichie, et semble-t-il, +presque achevée par notre âge, condamne presque +complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, +enseigne qu'au contraire de ce qu'il a cru, la +tradition est aussi essentielle à la vie d'un peuple +que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, +pour se développer, se déracine, d'abord ne peut +pas y réussir, ensuite, pour peu qu'il y tâche, se +fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent +s'accomplir que par mouvements continus +et insensibles, et que le progrès n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits +progrès.</p> + +<p>Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé +en avant les sciences naturelles; et les sciences +naturelles ont des opinions très différentes de +celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat +social, ni à l'égalité parmi les hommes. Par +les théories de l'hérédité et de la sélection elles +rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés +de la «race» et de «l'aristocratie». Elles +sont assez patriciennes, et un peu contre-révolutionnaires.</p> + +<p>Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes +de commencer des oeuvres dont ils ne peuvent +mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il +garde notre nom, sinon notre esprit, dût-il tourner +un peu à notre confusion, reste encore à +notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que +faible par certains côtés, demeure grande et nous +est chère. Que ce n'ait été ni un siècle poétique, +ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siècle initiateur en choses +de sciences, et l'annonce et la promesse, déjà très +brillante, de l'âge scientifique le plus grand et +le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.</p> + +<p>Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, +j'étais en mauvaise situation pour bien servir +ses intérêts. Je l'ai considéré avec application, +et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je +crois, que de complaisance.</p> + +<p>J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils +doivent lire les auteurs plutôt que les critiques, +et ne voir dans les critiques que des guides, des +indicateurs, pour ainsi parler, des différents +points de vue où l'on peut se placer en lisant les +textes. Les auteurs du XVIIIe siècle ayant presque +tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, +je crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles +qui permettent à la rigueur de laisser les +autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux.</p> + +<p>On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr +avec plus d'intérêt que le mien, les ouvrages de +critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore +très bon, très nourri et très judicieux, et plein +d'aperçus sur les littératures étrangères, très +utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite +le cours sur la <i>Littérature française au XVIIIe siècle</i>, +du sagace, profond et si pur Vinet. C'est encore +le <i>Diderot</i> du regretté Edmond Scherer; le <i>Marivaux</i> +si complet et si agréable en même temps +de M. Larroumet; l'admirable <i>Montesquieu</i> de +M. Albert Sorel; sans préjudice du bon livre, plus +scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; +les différents articles de M. Ferdinand Brunetière, +et particulièrement ses <i>Le Sage, Marivaux, Prévost, +Voltaire et Rousseau</i>, dans le volume intitulé +<i>Etudes critiques sur l'histoire de la littérature +française</i> (troisième série).—J'ai profité de ces +maîtres, dont je suis fier que quelques-uns soient +mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop +indigne d'eux.</p> + +<p>Janvier 1890.</p> + +<p>E. F.</p><br><br> + +<h2>DIX-HUITIÈME SIÈCLE</h2><br><br> + +<h3>PIERRE BAYLE</h3> + + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>BAYLE NOVATEUR</h4> + +<p>Il est convenu que le <i>Dictionnaire</i> de Bayle est la +Bible du XVIIIe siècle, que Pierre Bayle est le capitaine +d'avant-garde des philosophes, et cela, encore que +généralement admis, n'est pas trop faux; cela est +même vrai; seulement il faut savoir que jamais +éclaireur n'a moins ressemblé à ceux de son armée, +et que, s'il les eût connus, il n'est personne au monde, +non pas même les jésuites et les dragons de Villars, +qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que +ses successeurs.</p> + +<p>Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très +exactement. On feuillette, et voici les principaux traits +distinctifs du XVIIIe siècle, tant littéraire que philosophique +et «religieux», qui apparaissent. Bayle est +«moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent +un peu «bas», et, du reste, est aussi fermé à la +grande poésie, et même à toute poésie, qu'il soit possible. +Voltaire aura le goût plus large et plus élevé que +lui.—Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et +négateur; il ne croit qu'au petit fait et aux grandes +conséquences du petit fait, comme Voltaire; il a comme +Voltaire, une sorte de positivisme historique, et là où +nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, l'explosion +d'un grand sentiment et le déploiement soudain +de grandes forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue +habile et une supercherie bien conduite. Savez-vous où +est, à peu près, le sommaire de la <i>Pucelle</i> de Voltaire? +Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit +et encadré par Bayle dans son dictionnaire.—Bayle +a l'esprit de raillerie bouffonne et irrévérencieuse, et +cette méthode du burlesque appliqué à la métaphysique +et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout entier, +depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries +sur le système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean +est un imbécile, et Dieu, modifié en Leibniz est +un grand génie; Dieu modifié en trente mille Autrichiens +a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), +ces plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; +elles sont de Bayle, ou plutôt elles ont commencé par +être de Bayle.</p> + +<p>—«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile +et sur le Pape parlant <i>ex cathedra</i> peuvent être +comparées à celles du paganisme touchant les oracles +de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +répondant à une question trouvait dans l'esprit des +peuples beaucoup de respect; mais enfin son jugement, +quand même il aurait été rendu <i>ex cathedra</i>, ou +plutôt <i>ex tripode</i>, ne passait pas pour irréformable. +Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes +était le juge de dernier ressort: voilà le concile.» +—Cela est-il assez voltairien? C'est du Bayle.</p> + +<p>Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au +sentiment du surnaturel, mais le goût de l'agression, +et de la polémique, et de la taquinerie irréligieuses. +Non seulement il ne cesse pas... je ne dis point de nier +Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse +pas d'amener subtilement et captieusement son lecteur +à la négation de Dieu, à la méconnaissance de la +providence, et à la persuasion que tout finit à la tombe; +mais encore il prend plaisir à bien montrer aux +hommes, patiemment, obstinément, avec la persistance +tranquille de la goutte d'eau perçant la pierre, qu'ils +n'ont aucune raison de croire à ces choses sinon qu'ils +y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, autant +tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, +et qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux +faire, sont admirablement bien avisés en croyant. Ce +détour malicieux, tactique absolument continuelle +chez lui, sent le mépris et un peu d'intention méchante; +c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre +dans la cause de la négation, et, si l'on n'y réussit point, +d'indiquer au rebelle qu'on le tient doucement pour +un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et de vouloir +rester, puisque aussi bien il ne pourrait être +autre chose. C'est du plus pur XVIIIe siècle.</p> + +<p>Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué +et aussi désobligeant que possible de l'obscénité. Les +détails scabreux recherchés avec soin et étalés avec +complaisance, abondent dans ces volumes de forme +austère. Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et +réprimé au XVIIe, recommence à couler de source et à +déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà jusqu'à +ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, +pour un temps, une nouvelle digue.</p> + +<p>La défense de Bayle sur ce point est significative; +c'est une accusation très grave, dans le plus grand air +de bonhomie et d'innocence, à l'adresse des contemporains. +Bayle fait remarquer, avec le plus grand sang-froid, +qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et +pour être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent +à tout le monde, intéressent tout le monde, éveillent, +entretiennent et satisfont toutes les curiosités. Autrement +dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, mais ses +contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger +à l'être un peu, et même énormément, dans le seul +but de ne point leur rester étranger. Un savant même +est bien forcé d'être à peu près à la mode.</p> + +<p>Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle +qui se dessine à nos yeux, au moins de profil. Il n'y +a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si on me le permet, +le <i>primitivisme</i>, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que +l'humanité en s'organisant s'est éloignée du bonheur, +en se civilisant s'est dénaturée et pervertie, idée familière +au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et devenue +populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans +Bayle, à la vérité en y mettant un peu de complaisance. +Ne croyez pas, nous dit-il, que l'effort, humain ou +divin, pour éloigner progressivement le monde de l'état +primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de +la bonté de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une +idée singulière des Platoniciens que, par exemple, +Dieu ait créé le monde par bonté. La création est plutôt +une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur. +«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, +la douleur, le crime, tout le mal physique, tout le mal +moral y était inconnu... La matière contenait en son +sein les semences de tous les crimes et de toutes les +misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été +féconds, pernicieux et funestes qu'après la formation +du monde. La matière était une Camarine<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> qu'il ne +fallait pas remuer.»—Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas +autre chose que la doctrine de Rousseau poussée à +l'extrême, en telle sorte qu'elle pourrait être ou page +d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou parodie +de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la surprirent en +traversant un marais desséché par les habitants, malgré la défense +de l'oracle.</blockquote> + +<p>Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, +cette impertinence savante et froide à l'adresse de +toutes les croyances communes de l'humanité, cet art +de ne pas être convaincu, et de ne pas laisser quelque +conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des +autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans +Montaigne; rude, pressant, impérieux et haletant, en +tant que visant à un but plus élevé que lui-même, dans +Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit +à une sorte de désorganisation des forces humaines +et à une manière de lassitude sociale. Bayle le sait, +et le dit fort agréablement: «On peut comparer la +philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir +consumé les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient +la chair vive et carieraient les os, et perceraient +jusqu'aux moelles. La philosophie réfute +d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, +elle réfute les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, +elle va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni +ne trouve plus où s'asseoir.»</p> + +<p>Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et +où l'inscription ne laisse rien ignorer de ce qu'on +a chance de trouver dans l'enceinte. Nous savons +d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que l'<i>Encyclopédie</i> +et le <i>Dictionnaire philosophique</i> ne sont que +des éditions revues, corrigées et peu augmentées du +<i>Dictionnaire</i> de Bayle, que dans ce dictionnaire est +l'arsenal de tout le philosophisme, et le magasin +d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à +Volney. Le XVIIIe siècle commence.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE</h4> + +<p>Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble +si peu que Bayle à un philosophe de 1750. Presque +tout son caractère et presque toute sa tournure d'esprit +l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est +un homme très modeste, très sage, très honnête +homme dans la grandeur de ce mot. Laborieux, assidu, +retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le fracas +et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas +même celui qu'entraîne une influence sur les autres +hommes. De petite santé et d'humeur tranquille, il a +horreur de toute dissipation, même de tout divertissement. +Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à +proprement parler, relations. La <i>vita umbratilis</i> a été +la sienne, exactement, et il l'a tenue pour la <i>vita beata</i>. +Il a lu, toute sa vie—une plume en main, pour mieux +lire, et pour relire en résumé—et voilà toute son +existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport +immédiat avec ses semblables. L'idée n'est pas pour +lui un commencement d'acte, et il s'ensuit que ce +n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont +elle a besoin; et c'est là une première différence +entre lui et ses successeurs, qui est infinie. Il n'a pas +de dessein; il n'a que des pensées.</p> + +<p>Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, +qu'il n'a pour ainsi dire pas de passions. Son trait +tout à fait distinctif est même celui-là. Il n'est pas +seulement un honnête homme et un sage—on l'est +avec des passions, quand on les dompte—il est un +homme qui ne peut pas comprendre ou qui comprend +avec une peine extrême et un étonnement profond +qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions +sur les hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus +étrange, dans le combat des passions contre la conscience, +est que la victoire se déclare le plus souvent +pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience +et l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux +que le bon sens en est comme étourdi, et il ne faut pas +s'étonner que «les païens aient rangé tous ces gens-là +au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait +agités d'une divine fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune +gloire, il ne se fait même aucun compliment d'être +un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, +il eût été comme effaré, et se serait demandé quelle +divine fureur agitait tous ces névropathes.</p> + +<p>Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose +qu'homme de lettres. Les hommes du XVIIIe siècle +ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui avaient des +lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens +persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une +action immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient +la prétention de mener leur siècle quelque part, et +ils ne savaient pas trop à quel endroit; mais ils l'y +menaient avec véhémence; gens qui étaient capables +d'être sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté +sur leur propre importance; gens qui faisaient leur +métier d'hommes de lettres, à la condition, avec le +privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en sortir.</p> + +<p>—Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres +sans réserve, sans lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, +et sans autre ambition que de continuer de +l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de labeurs, +de recherches désintéressées et de tranquille +mépris du monde qu'il a choisie. Il a ce signe, cette +marque du véritable homme de lettres qu'il songe à la +postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois douzaines de +curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.</p> + +<p>«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. +Avez-vous peur que les siècles à venir ne se +fâchent en apprenant que vos veilles ne vous ont pas +enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? +Dormez en repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si +l'on dit que vous vous êtes peu soucié de la fortune, content +de vos livres et de vos études, et de consacrer votre +temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très +bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant +être condamnés aux galères qu'à passer leur vie à +l'entour des pupitres, sans goûter aucun plaisir ni de +jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un +savant, François Junius) était sans doute l'un des +hommes du monde les plus heureux, à moins qu'il +n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vétilles...»</p> + +<p>Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, +il apparaît aussi peu moderne que possible, et tel +que ces artistes anonymes de nos cathédrales qui +passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au +recoin le plus obscur du grand édifice. Aussi bien, il +ne voulait pas signer son monument. Des exigences +de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? disait-il. +Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il +semble bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.</p> + +<p>Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins +les choses concordent, aussi bien que toutes les +vanités des hommes du XVIIIe siècle, tout de même +les orgueilleuses et ambitieuses idées générales des +philosophes de 1750 sont absolument étrangères à +Pierre Bayle. Il ne croit ni à la bonté de la nature +humaine, ni au progrès indéfini, ni à la toute-puissance +de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui +«est trop indisciplinable pour profiter des maladies +des siècles passés, et <i>chaque siècle se comporte comme +s'il était le premier venu</i>». L'humanité ne doute point +qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle est en mouvement. +La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était +pas un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» +Mais il n'en est rien. «D'ici deux mille ans, si le monde +dure autant, les réitérations continuelles de la bascule +n'auront rien gagné sur le coeur humain.» Ce serait un +bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler <i>de centro +oscillationis moralis</i>, où l'on raisonnerait sur des principes +à peu près aussi nécessaires que ceux <i>de centro +oscillationis</i> et des vibrations des pendules».</p> + +<p>On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes +en lui parlant du règne de la raison et de la +toute-puissance à venir de la raison sur les hommes. +Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, +dont l'une est que la raison seule doit nous mener, et +l'autre qu'elle ne nous mène jamais. Elle est pour lui le +seul souverain légitime de l'homme, et le seul qui ne +gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «<i>soutenir +le droit et nier le fait</i>»; à soutenir «qu'il faut +se conduire par la voie de l'examen, et que personne +ne va par cette voie». La raison en est (dont Pascal +s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour +la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie +redoutable de nos passions, et que si nous lui laissions +un instant prendre l'empire, d'un seul coup nous +serions des êtres si absolument raisonnables et sages +que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la +vérité, le simple bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui +donnerait sur-le-champ tous ces biens, et c'est devant +quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais +il s'abandonne à celle qu'il devine qui est la source de +tout repos et la fin de toute agitation et tourment?</p> + +<p>Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur +naturelle et intéressée de la vérité, n'en a pas +une moindre de la clarté. Il peut approuver ce qui est +clair, il n'aime passionnément que ce qui est obscur, il +ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont +détruit ou effacé de mystères. C'est une sottise. C'est +ce qu'ils en ont laissé qui leur assure des disciples, +joint aux nouveaux sentiments de haine et de mépris +dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. +«C'est l'incompréhensible qui est un agrément.» +Quelqu'un qui inventerait une doctrine où il n'y eût +plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à la +vanité de se faire suivre par la multitude».</p> + +<p>Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel +de l'humanité. L'homme est un animal mystique. Il +aime ce qu'il ne comprend pas, parce qu'il aime à ne +pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve, +c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, +et d'instinct repoussera toujours toute doctrine +qui se laissera trop comprendre pour permettre qu'on +la rêve. La raison est donc comme une sorte d'ennemie +intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et +importune. «Je sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»— +Il est donc d'un esprit très étroit de travailler à fonder +le rationalisme dans le genre humain; c'est une faute +de psychologie et une <i>ignorantia elenchi</i>, comme Bayle +aime à dire, tout à fait surprenante.</p> + +<p>Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne +n'a cru plus fort et n'a dit plus souvent que l'humanité +vit de préjugés, qui, seulement, se succèdent +les uns aux autres et se transforment, comme de sa +substance intellectuelle.</p> + +<p>Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes +du XVIIIe siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai +dit qu'il n'a point de passion; il a celle-là. Aucune +rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui qu'il +croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le +conduira à faire l'éloge du paganisme et du merveilleux +esprit de tolérance qui animait les religions antiques. +Il laisse ce panégyrique à faire à Voltaire. Il sait, lui, +qu'il est difficile à une doctrine d'être tolérante quand +elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir un +jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais +vu.—Il penche très sensiblement pour le protestantisme, +et jamais il n'a dissimulé l'intolérance du protestantisme. +Il insiste même avec complaisance sur +celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié +personnelle; mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse +ou de Luther ou de Calvin, ou même d'Erasme, +la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son bon +sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où +il est. Il l'eût peut-être trouvé jusque dans l'<i>Encyclopédie</i>, +et l'eût dénoncé. Je dirai même que j'en suis +sûr.</p> + +<p>Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se +distingue des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité +d'affirmation des philosophes du XVIIIe siècle leur +vient, pour la plupart, de leurs connaissances scientifiques +et de la confiance absolue qu'ils y ont mise. +Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, +et sa <i>Dissertation sur les comètes</i> est un prétexte +à philosopher, non proprement un ouvrage scientifique. +Dans son <i>Dictionnaire</i>, deux catégories d'articles +sont d'une regrettable et très significative sécheresse: +c'est à savoir ceux qui concernent les hommes +de lettres et ceux qui concernent les savants. Encore +sur les hommes de lettres, si sa critique est superficielle, +hésitante, ou, pour mieux dire, assez indifférente, +du moins est-il au courant. Pour ce qui est des +savants, il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté +à Gassendi. Inutile de dire que c'est là une lacune +fâcheuse. A un certain point de vue ce lui a été un +avantage. La certitude scientifique a comme enivré les +philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, +et leur a donné le dogmatisme intempérant le plus +désagréable, le plus dangereux aussi. Nous y reviendrons +assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme +que Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si +c'est son incompétence scientifique qui l'a maintenu +dans une sage et scrupuleuse réserve; mais toujours +est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau +genre que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le +pontificat scientifique lui est inconnu, et que, rebelle +à l'ancienne révélation, ou il n'a pas assez vécu, ou il +n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour accepter +la nouvelle.</p> + +<p>Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points +de repos de son esprit, sont-ils toujours dans des sentiments +et opinions infiniment modérés. En général sa +méthode, ou sa tendance, consiste à montrer aux +hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement +sceptiques, et beaucoup moins attachés +qu'ils ne l'estiment aux croyances qu'ils aiment le plus. +Il excelle à extraire, avec une lente dextérité, de la +pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle renferme +et cache, et non point à arracher, comme Pascal, +mais à dérober doucement à chacun une confession +d'infirmité dont il fait un aveu de scepticisme. Il +tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, le catholicisme +au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, +le protestantisme au socinianisme et le socinianisme à +la libre pensée. Il aimera, par exemple, à nous montrer +combien la pensée de saint Augustin est voisine de +celle de Luther, combien il était nécessaire que le calvinisme +finît par se dissoudre dans le socinianisme, et +comment, après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, +c'est-à-dire plus de religion.—Il n'y a pas jusqu'à +Nicole qu'il n'engage nonchalamment, qu'il ne montre, +sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme.</p> + +<p>Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie +d'infinies distances entre les hommes; mais c'est entre +les hommes que sont ces espaces, non point du tout +entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre +les hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être +point d'accord; mais, en raison, il n'y a point de telles +divergences, et leurs passions désarmant, leurs vanités +disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent à peu près +la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne +désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.</p> + +<p>Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant +admirablement, et merveilleusement apte, merveilleusement +disposé aussi, et à les distinguer nettement +pour les bien faire entendre, et à les concilier, ou +plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer +à quel point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement +à l'une d'elles. On l'a appelé «l'assembleur +de nuages», et voilà une singulière définition de +l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. Personne +ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, +et jeter sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais +il aime ensuite, cessant de l'isoler et de la circonscrire, +à la montrer toute proche des autres pour peu qu'on +veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et confondre +l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.</p> + +<p>Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en +disconvenir, mais il n'y a jamais eu de négation +plus douce, moins insolente et moins agressive. Son +athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière +respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas +s'adresser à la raison pour croire en Dieu, et que c'est +lui demander ce qui n'est pas son affaire; que pour +lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, en conscience, +nous promettre de nous conduire à la croyance, +niais que d'autres chemins y conduisent, que, pour ne +point les connaître, il ne se permet pas de mépriser.— +Il se tient là très ferme, dans cette position sûre, et dans +cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse pas +d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour +plaire à un croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus +choquant est l'athéisme dogmatique, impérieux, insolent +et scandaleux de Diderot; bien plus aussi le +déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à +Dieu sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme +à un directeur de la sûreté générale.</p> + +<p>Quand Bayle laisse échapper une préférence entre +les systèmes, et semble incliner, c'est du côté du manichéisme. +Il n'y croit non plus qu'à rien, mais il y +trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est +qu'avec sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il +tient de sa rectitude d'esprit, mais aussi qui est facile +à un homme qui n'a ni préjugé, ni parti pris, ni parti, +il a bien vu que tout le fond de la question du déisme, +du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal +dans le monde, que là était le noeud de tout débat, et +le point où toute discussion philosophique ramène. +C'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on croit en +Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre qu'on en +doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend +à ne le point comprendre. Et il en est qui ont supposé +qu'il y avait deux Dieux, dont l'un voulait le mal et +l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte éternellement, +et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.— +C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. +Elle rend compte, à peu près, de l'énigme de l'univers. +Elle nous explique pourquoi la nature est immorale, +et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme +lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en +dégager, secoue le mal derrière lui, s'en détache, y +retombe, se débat encore, et appelle à l'aide; elle justifie +Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend +compte des faits, et de la nature de l'homme et de ses +désirs, et de ses espoirs, et, précisément, même de ses +incertitudes et de son impuissance à se rendre compte.</p> + +<p>—Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas +autre chose que les faits eux-mêmes décorés d'appellations +théologiques. Ce n'est pas une explication, c'est +une constatation qui se donne l'air d'une théorie. Il +existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, +disent les philosophes ou les théologiens. Le manichéen +répond: «Je la résous en disant: il existe une +contrariété. Des deux termes de cette antinomie j'appelle +l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté, +j'ai donné deux noms aux deux éléments du +conflit. Tout est expliqué.»</p> + +<p>Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est +justement parce qu'elle n'est qu'une constatation, un +peu résumée. Ce qu'il aime, ce sont des faits, clairs, +vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen lui +plaît, comme une bonne table des matières, sur deux +colonnes. Du reste, sa démarche habituelle est de faire +le tour des idées, de les bien faire connaître, d'en faire +un relevé exact, et d'insinuer qu'elles ne résolvent pas +grand'chose.</p> + +<p>En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre +affaire de nouveautés ambitieuses et de théories systématiques. +Il semble même persuadé qu'il ne faut écrire +nullement sur la politique, tant les passions des +hommes rendront vite défectueuses et funestes dans la +pratique les plus subtiles et les plus parfaites des combinaisons +sociologiques <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Il est à l'opposé même des +écoles qui croient qu'un grand peuple peut sortir d'une +grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît +plus faux que la prétendue souveraineté de la raison. +Il est très franchement monarchiste, conservateur et +antidémocrate. Sans étudier à fond la question, car la +politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent +point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté +du peuple, il lui fait la suprême injure: il ne la tient +pas pour une théorie. Il la prend pour un appareil +oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner les +souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant +dans les ouvrages des tyrannicides appartenant +aux écoles les plus diverses.—Seulement son +impartialité ordinaire est ici un peu en défaut. M. de +Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme +de la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, +et c'est surtout aux jésuites que Bayle l'impute de préférence. +Il n'ignore pas, et connaît trop bien pour cela +la <i>Justification du meurtre du duc de Bourgogne</i> par +Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux +jésuites aussi bien qu'aux luthériens, et il déclare même +que «l'opinion que l'autorité des rois est inférieure à +celle du peuple et qu'ils peuvent être punis en certains +cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es +pays du monde, dans tous les siècles et dans toutes +les communions <a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>»; mais il assure que si ce ne sont +pas les jésuites qui ont inventé ces deux sentiments, +ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus +extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du +crime de Jacques Clément et sur le <i>De Rege et regis +institutione</i> de Mariana<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.—Evidemment, chose bien +rare dans Bayle, notre auteur, ici, s'intéresse personnellement +dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et +inébranlable pour protéger la paix de son cabinet de +travail, qui en affaires philosophiques se contente +de mépriser la foule illettrée, brutale et incapable de +raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en +choses politiques en a peur, n'aime point qu'on lui +fournisse des théories à exciter ses passions, à décorer +d'un beau nom ses violences et à excuser d'un beau +prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout +franchement de l'avis de Hobbes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Article sur <i>Hobbes</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Article <i>Loyola</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Article <i>Mariana</i>.</blockquote> + +<p>Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; +il est la modération même. L'excès quel qu'il +soit, sauf celui du travail, qu'il ne considère pas comme +un excès, le choque, le désole et le désespère. Son idéal +n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles +et par son exemple, quelle bonne règle morale ce serait +déjà que l'intérêt bien entendu, avec un peu de bonté, +qui serait encore de l'intérêt bien compris. Labeur, +patience, égalité d'âme, contentement de peu, tranquillité, +absence d'ambition et d'envie, et conviction +qu'ambition et envie sont plus que des fléaux, étant +des ridicules du dernier burlesque, respect des opinions +des autres, sauf un peu de moquerie, pour ne +pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, +et c'est sa doctrine. La <i>mitis sapientia Læli</i> revient à +l'esprit en le lisant, en y ajoutant <i>cum grano salis</i>.</p> + +<p>Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie +au XVIIIe siècle et qui n'a rien de son esprit. Il eût +bien haï les philosophes, et les aurait raillés un peu. +Un seul se rapproche de lui par beaucoup de points: +c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est ultra-conservateur, +ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; +aussi parce que Voltaire, s'il est intolérant, +est partisan de la tolérance, et, s'il est assez dur, est +partisan de la douceur. Ils ont des traits communs. +Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: +«Un Bayle bilieux.» Mais voilà précisément la différence. +Aussi emporté et âpre que Bayle était tranquille +et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond d'idées +de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à +moitié, dans une foule d'idées qui étaient fort éloignées +de ses penchants propres, si bien qu'il y a dans Voltaire +une foule de courants parfaitement contradictoires; +et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses +représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait +communes avec Bayle, un ton de violence et un emportement +qui les dénature.</p> + +<p>Bayle représente un moment, très court, très curieux +et intéressant aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle +et qui n'est pas encore le XVIIIe, un moment de scepticisme +entre deux croyances, et de demi-lassitude intelligente +et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, +tant protestant que catholique, du XVIIe siècle +s'épuise déjà; l'effort rationaliste et scientifique du +XVIIIe n'a pas précisément commencé encore. Bayle en +est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, et +tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, +et Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans +plus tard, Fontenelle dira: «Je suis effrayé de la conviction +qui règne autour de moi.» C'est tout à fait un +mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader +que gens si convaincus fussent ses disciples, encore +qu'il y eût bien quelque chose de cela.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS</h4> + + +<p>A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher +autrement à marquer sa place et à déterminer +son influence, il est agréable et profitable. Il est très +savant, d'une science sûre, et qui va scrupuleusement +aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie +pas ceux qu'il corrige. Très modeste en son dessein, +il n'avait, en commençant, que l'intention de faire un +dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des fautes des +autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il +es très indulgent et aimable. Il manque rarement de +commencer ainsi son chapitre rectificatif: «'ai peu +de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il en relève +une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.</p> + +<p>Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. +La longueur des chapitres ne dépend +pas de l'importance de l'homme ou de la question qui +en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout +ce que Bayle écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils +étaient dignes de l'être et de rester tels, s'étalent comme +insolemment sur de nombreuses pages énormes. Des +gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. +C'est que Bayle est sceptique si à fond qu'il l'est jusque +dans ses habitudes de travail. Il est si indifférent +qu'il s'intéresse également à toutes choses; et Aristote +ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre +chose qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à +poursuivre—et l'autre aussi. Personne n'a été comme +Bayle amoureux de la vérité pour la vérité, sans songer +à voir ou à mettre entre les vérités des degrés d'importance. +Il en résulte, sauf une petite réserve que nous +ferons plus tard, que son livre va un peu au hasard, +comme il croyait qu'allait le monde. Il ne semble pas +qu'il y ait beaucoup de providence ni beaucoup de +finalité dans cet ouvrage.</p> + +<p>Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait +M. Bayle. Ce qu'il savait, c'était la mythologie, l'histoire +et la géographie ancienne, l'histoire des religions +(très bien, admirablement pour le temps), la théologie +proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne +du XVIe et du XVIIe siècle.—Ce qu'il savait moins et ce +qu'il aimait peu, c'était la littérature, la poésie, l'histoire +du moyen âge.—Ce qu'il ne savait pas du tout, c'étaient +les sciences. Ce qu'on trouve dans ce dictionnaire, +c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent +d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout +de la France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, +des particularités d'histoire ancienne, et +presque une histoire complète du développement du +christianisme, et presque une histoire complète des +philosophies; et ni Voltaire, quand il travaille à son +<i>Dictionnaire philosophique</i>, ni Diderot quand il travaille +à la partie philosophique de l'<i>Encyclopédie</i>, n'ignorent +ces deux derniers points.</p> + +<p>Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. +Quelque chose est plus désobligeant que les +lacunes: ce sont les commérages et les obscénités. Le +mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où +il n'y aurait ni polissonneries ni propos de concierge, +ne suffit vraiment pas à excuser l'auteur. Nous savons +lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se +plaît personnellement et bien pour son compte à ces +récits ridicules, ou scabreux. Il goûte ces plaisirs secrets +de petite curiosité malsaine qui sont le péché +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux +savants solitaires et confinés. Il lui manque d'être +homme du monde. Il ne l'est ni par le bon goût, ni +par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains +sujets, ni par l'indifférence a l'égard des choses qui +sont la préoccupation des collégiens et des marchandes +de fruits. Il devait bavarder avec sa gouvernante en +prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent +ceux de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre +et un peu l'office. Et voyez le trait de ressemblance, +et voyez aussi qu'il faut s'attendre à la pareille: la +principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été +l'amant de Madame Jurieu.</p> + +<p>Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore +ses artifices et ses petites roueries de faux bonhomme. +Il use d'abord de la classique ruse de guerre employée, +ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis Montaigne +jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle +ne trompe personne, et même que personne n'y fait +attention. Elle consiste, comme vous savez bien, à +présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu +comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent +tout livre rationnellement athéistique comme +une introduction à la vie dévote. A ce compte, on est +bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui +devient une <i>clausula</i> et comme un refrain. On est toujours +sûr à l'avance que tout article sur le platonisme, +le manichéisme, le socinianisme, la création, le péché +originel ou l'immortalité de l'âme, finira par là.</p> + +<p>Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de +dire d'autres terriers. C'est là où l'on cherche sa pensée +sur les questions graves et périlleuses qu'on ne la +trouve pas, le plus souvent. C'est dans un article portant +au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à +couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention +probable du lecteur, ose davantage, et traite à +fond un problème capital, au coin d'une note qui +s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; +car son livre est mal fait, moitié incurie (au point de +vue artistique), moitié dessein, et prudence, et malice. +Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter plutôt +qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit +qu'il n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas +des découvertes là précisément où l'on se préparait à +tourner deux feuillets à la fois. C'est le livre qu'il faut +le moins lire quatre à quatre.</p> + +<p>Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui +est bien à l'honneur de Bayle: c'est que tous ces défauts +que je viens d'indiquer diminuent et s'effacent +presque à mesure que Bayle avance. Les histoires +grasses ou saugrenues deviennent plus rares, les questions +philosophiques et morales attirent de plus en +plus l'attention de l'auteur, la commère cède toute la +place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit +finir avec regret.</p> + +<p>Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable +lecture. C'est le livre d'un honnête homme très intelligent +avec un peu de vulgarité. Son impartialité, relative, +comme toute impartialité, mais réelle, sa modestie, +sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond +et plein esprit de tolérance, le font aimer quoi qu'on +en puisse avoir. La tolérance était son fond même, et +l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il s'élève, +quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain +de l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction +même, c'est qu'il s'agit de tolérance, c'est qu'il a +à exprimer son horreur des persécutions, des guerres +civiles, des guerres religieuses, du fanatisme, de la +stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. +Il n'a pas dit: «Aimez-vous les uns les autres»: +mais il a répété toute sa vie, avec une véritable +angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns +les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi +il ne faut pas dire comme Voltaire: «C'était une âme +divine.» Mais c'était une âme honnête, droite et bonne.</p> + +<p>Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à +lire; car si ses articles sont longs, son style est vif, +aisé, franc, et va quelquefois jusqu'à être court. Il a +deux manières, celle du haut des pages et celle des +notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et +lourd; en petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse +abonder le flot pressé de ses souvenirs, il plaisante, +avec sa bonhomie narquoise, malicieuse et prudente, +et très souvent, presque toujours, il est charmant. On +dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu +gourmés, contraints et retenus, mais qui vous accompagnent +après le cours tout le long des quais, et +alors sont extrêmement instructifs, amusants, profonds +et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement +intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. +C'est au sortir du cours qu'il faut prendre Bayle; tout +le suc de sa pensée et toute la fleur de son esprit sont +dans ses notes, dont certaines sont des chefs-d'oeuvre. +Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse +de Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un +semblant de huis-clos, dans un enseignement au moins +apparemment confidentiel.</p> + +<p>Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, +une manière d'<i>humour</i> naïve, de malice qui semble +ingénue, avec toutes sortes d'épigrammes qui ressemblent +à des traits de candeur. C'est le scepticisme +joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets +avait raison contre Boileau<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, mais Boileau +avait pour lui d'avoir amusé. Les raisons de Desmarets +avaient beau être solides; la saison ne leur était +pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas +moindre garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. +Elle est bien aimable. Voyez-vous le geste arrondi et +paternel et le demi-sourire dans une demi-moue?—De +même: «Nous regardons la stupidité comme un grand +malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour +s'apercevoir de la bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: +ils leur voudraient voir un grand génie. +C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux +valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant +d'esprit; car la gloire de donner son nom à une secte +est un bien chimérique en comparaison des maux +réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait point +sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces +hommes dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront +point d'hérésie.» Ce ton de plaisanterie atténuée, +adoucie et fourrée d'hermine, est admirable.—Voyez +encore cette remarque pleine de gravité, et le beau +sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du +célibat paraît incommode à une infinité de gens: le +mariage est pour eux celui de tous les sacrements dont +la participation paraît la plus chère et précieuse; et +qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à +celui de la <i>Fréquente communion</i> se rendrait aussi odieux +que M. Arnauld le devint quand il publia, sur une autre +matière, un ouvrage qui a fait beaucoup de bruit.»—Quelquefois +la plaisanterie de Bayle est plus lourde; quelquefois, très +rarement, elle devient plus méchante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> J'abrège le texte.</blockquote> + +<p>Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, +de quelque bonté qu'il s'accompagne, ne peut +pas aller toujours sans amertume. M. Renan a une page, +une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, peut-être +en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, +les confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, +téméraires, ne sont jamais un mal tout pur... Il en +résulte des utilités par rapport aux sciences et à la +culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres civiles +dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un +fort honnête homme l'a fait à l'égard de celles qui +désolèrent la France au XVIe siècle. Il prétend qu'elles +raffinèrent le génie à quelques personnes, qu'elles +épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles +servirent de bain aux uns, aux autres d'étrille... +A la vérité, le public se passerait bien de telles étrilles +ou de telles limes.» Voilà, à peu près, jusqu'où va +l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas écrit <i>Candide</i>. Mais on voit très bien qu'il aurait +été très capable de le concevoir.</p> + +<p>Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle +est non seulement instructive et suggestive, mais combien +agréable, attachante, enveloppante et amicale. +C'est un délicieux causeur, savant, intelligent, spirituel, +un peu cancanier et un peu bavard. Il dit souvent +qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque +et pour leur en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort +bien atteint son but. Il était lui-même une bibliothèque, +une grande et savante bibliothèque, incomplète +à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais +livres dans les petits coins.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<p>C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont +fait comme leur moelle et leur substance, et cela est +amusant. Cela prouve (et j'ai trop dit que Bayle s'en +fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que le +scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. +L'homme est un animal qui a besoin d'être convaincu. +Voilà un auteur qui, d'un solide bon sens et d'une +rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les préjugés, +ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le +prouvant, que la raison ne mène à rien, et n'est qu'un +dernier préjugé plus flatteur et séduisant que les +autres. Ses disciples font de la raison une nouvelle +foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et +du scepticisme de leur maître trouvent moyen de +tirer un dogmatisme aussi impérieux, aussi orgueilleux, +aussi batailleur et aussi redoutable au repos +public que tout autre dogmatisme. De cet homme qui +ne croyait à rien ils tirent des raisons à démontrer +qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de l'humanité +ils tirent des raisons à prouver que l'humanité +doit s'adorer elle-même, puisqu'elle n'a plus autre +chose à adorer, ce qui est une conséquence un peu +ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par le +plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être +le promoteur d'une croyance et le fondateur bien +authentique, encore que bien involontaire, d'une religion. +Imaginez Montaigne—<i>currente rota, cur urceus +exit?</i> car il faut citer du latin quand on parle de Montaigne—devenant +chef de secte. La roue aurait pu +tourner ainsi; personne n'est le potier de soi-même.</p> + +<p>Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu +besoin, car il était peu inconsolable, c'est qu'il avait +réfuté à l'avance ses disciples dévots jusqu'à le travestir; +c'est qu'il n'y a guère aucune de leurs théories +dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité +et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un +précurseur de XVIIIe siècle qui en dégoûte.—Il eût pu +très légitimement se laver les mains de ce qu'on tenait +pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, l'était un +peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, +à savoir son influence, et la direction, très inattendue +de lui, de son propre prolongement parmi les hommes. +Il aurait considéré cette dernière aventure comme +une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se divertissait +doucement, comme une des bonnes «scènes +de la grande comédie du monde», comme un effet des +«maladies populaires de l'esprit humain»; et il n'est +pas à croire que son scepticisme désenchanté et malicieux +en eût été diminué.</p> + + +<br> +<h3>FONTENELLE</h3> +<br> + +<p>Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été +très intelligent et qui n'a été artiste à aucun degré. +C'est la marque même de cet homme, et ce sera longtemps +la marque de cette époque. Ce qui manque tout +d'abord à Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la +vocation, et la vocation c'est l'originalité, et l'originalité, +si elle n'est point le fond de l'artiste, du moins +en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, non +point, comme les talents vigoureux, avec le dessein +d'être ceci ou cela, mais avec la volonté d'être quelque +chose. Et ce que pourra être ce quelque chose, Dieu, +table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, vers, que +voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, +ou romancier. Il est homme de lettres. La +chose est nouvelle, et le mot n'existe même pas encore. +Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu des Corneille, +des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes +en souvenir de Voiture. Il a en lui du Thomas Corneille, +du Benserade, du Céladon et du Trissotin.—Plusieurs +disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux. +Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point +sot. Ce qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond +solide, c'était sa curiosité intelligente. Ce poète de +ruelles, ce «pédant le plus joli du monde», faisait +avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes, +comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait +pendant quelques jours. Où était-il? Dans une petite +maison du faubourg Saint-Jacques, avec l'abbé de Saint-Pierre, +Varignon le mathématicien, d'autres encore +qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. +Tous jeunes, «fort unis, pleins de la première +ardeur de savoir», étudiaient tout, discutaient +de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne +partie des différentes langues de l'Empire des lettres», +travaillaient énormément, se tenaient au courant de +toutes choses.—C'est le berceau du XVIIIe siècle, cette +petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un savant, +un publiciste idéologue, un historien, un mondain +curieux de toutes choses, déjà journaliste, d'un talent +souple, et tout prêt à devenir un vulgarisateur spirituel +de toutes les idées; ces gens sont comme les précurseurs +de la grande époque qui remuera tout, d'une +main vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance +et témérité.—De tous Fontenelle est le mieux +armé en guerre et par ce qu'il a, et par ce qui lui +manque. Il est de très bonne santé, de tempérament +calme, de travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune +espèce de sensibilité. Ses sentiments sont des idées +justes: loyauté, droiture, fidélité à ses amis, correction +d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là +en se disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris +et de bon goût de les avoir. Il n'est point amoureux, +et rien ne le montre mieux que ses poésies amoureuses. +Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le +mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie +simple et retirée, d'autant plus que, par un bonheur +assez rare, le mariage lui rendit la maison plus agréable.» +Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de +son parti. Son amour-propre même n'est pas une passion. +C'est dire que la passion lui est inconnue. Il est +né tranquille, curieux et avisé. Il est né célibataire, +et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, +et mourant plus tôt, par aventure.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Éloge de Varignon.</blockquote> + + +<h4>I</h4> + + +<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence +qui n'a pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas +si loin qu'on pense. Car l'intelligence, même des idées, +a besoin de l'amour des idées pour se soutenir. Fontenelle +ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout +en comprenant admirablement toutes les idées, il +n'aura jamais pour elles la passion qui fait qu'on en +crée, qu'on les multiplie, qu'on les poursuit, qu'on +les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des systèmes +puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine +vie, parce qu'on a jeté en elles une âme humaine. +Nous verrons cela plus tard. Pour le moment considérons-le +dans les choses d'art. Véritablement, il n'y +entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et +vraiment précurseur au point de vue philosophique, +il est arriéré en choses de lettres. Cela est très vrai. +Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de Louis XIII. +Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de +Corneille, mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont +des grâces surannées et de ces gestes de vieil acteur +qui semblent non seulement appris, mais appris depuis +très longtemps.—Ses opéras, qui sont très soignés, +sont d'un homme naturellement froid, qui s'est +instruit à pousser le doux, le tendre et le passionné. +Ses <i>Bergeries</i> sont bien curieuses. Elles ne sont pas +fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté +bien singulière. On sent que cela est écrit par un +homme avisé qui sait très bien où est l'écueil, et +qu'on a toujours fait parler les pâtres comme des +poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là +qu'un mérite négatif, et n'être pas faux ne signifie point +du tout être réel. Les bergers de Fontenelle ne sont +point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune espèce de +caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait +qu'ils ne fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il +semble que Fontenelle voudrait peindre simplement +des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais +réelle, pour composer des scènes voluptueuses, Fontenelle +n'est pas assez sensible pour être un Gentil-Bernard. +On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins du +monde au succès des tentatives galantes de ses héros +et ne tiendrait nullement à être à leur place. On voit +aisément dès lors combien ces scènes sont laborieusement +insignifiantes. C'est une chose d'une tristesse +morne que les <i>juvenilia</i> d'un homme qui n'a jamais eu +de jeunesse.—Cette singulière destinée d'un écrivain +qui, après Molière et Racine, jouait le personnage d'un +contemporain de Théophile, a dû bien surprendre, et, +en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660, +les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit +Fontenelle» leur est souverainement désagréable, et +leur paraît étrange. Le phénomène, de soi, n'est pas +surprenant. Fontenelle est l'<i>homme de lettres</i> par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune +force créatrice, mais qui est doué d'une grande facilité +d'assimilation et d'exécution. Ces gens-là ne +devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et non +pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs +immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, +ils s'en sont fait une avec les objets de leurs +premières admirations et de leurs premières études, +et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en littérature pure, est un homme qui adore +l'<i>Astrée</i>, comme fait La Fontaine, mais qui ne sait pas, +comme La Fontaine, la transformer en lui. Il la réédite, +et, n'était une autre direction que son esprit devait +prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de <i>Psyché</i>, +moins les deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire +une <i>Astrée</i> un peu moins longue.—Sa critique +est comme ses poésies, et les explique bien. Le sentiment +du grand art y manque absolument.—Et il est +très intelligent!—Sans aucun doute; mais c'est une +erreur de croire qu'il ne faille pour comprendre les +choses d'art que de l'intelligence. Il y faut un commencement +de faculté créatrice, un grain de génie +artistique, juste la vertu d'imagination et de sensibilité +qui, plus forte d'un degré, ou de dix, au lieu de comprendre +les oeuvres d'art, en ferait une. On n'entend +bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à accomplir, +et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et +capable d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit +réalisé par un autre ce qu'il n'était capable que de +concevoir; mais pour qu'il le voie, il fallait qu'il pût +au moins le rêver.—Fontenelle n'a pas même eu le +rêve du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait +une petite guerre indiscrète, ingénieuse et taquine, +qui n'a point de trêve. À chaque instant, dans les +ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà les +raisonnements de cette antiquité si vantée»<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.— +«Nous ne sommes arrivés à aucune absurdité aussi +considérable que les anciennes fables des Grecs; mais +c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde»<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.—Il faut se débarrasser «du préjugé +grossier de l'antiquité»<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Il y a là pour lui comme +une obsession. On dirait un chrétien du IIIe siècle +attaquant les païens, ou un homme de parti de notre +temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien +le plus indifférent, sans exprimer son horreur pour le +parti adverse.—Et, en effet, sa critique, toute de détail, +a bien ce caractère. Dans son <i>Discours sur la nature de +l'Églogue</i>, il fait son procès à Théocrite, puis à Virgile, +reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et +à l'autre surtout d'être trop haut, mais trouvant +moyen aussi de montrer qu'il arrive à Théocrite +d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est +une série de chicanes puériles.—Quand lui-même +s'élève un peu, et laisse cette petite guerre pour +des considérations plus sérieuses, il montre une inquiétante +infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie, +c'est-à-dire la poésie. Le <i>Silène</i> de Virgile lui paraît +une étrange absurdité, à lui, homme de science, et +qui, ailleurs, comprend la majesté de la nature. C'est +que <i>Silène</i> est lyrique, et c'est le lyrisme qui est la +chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe siècle +commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout +aussi bien, quoique «anciens», aux Dacier. C'est +ce sens de la grande poésie qui manquera aux plus +grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à d'autres +causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité +dont précisément le caractère est d'avoir converti en +poésie tout ce qu'elle touchait.—Il ne faut pas croire +qu'en cela le XVIIIe siècle soit la suite du XVIIe. +L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il est +bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des +anciens consiste à peindre élégamment les petites +choses<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; mais Racine comprenait la poésie des +grandes passions tragiques autant que faisaient les +anciens, et trop même pour être bien entendu de son +temps; et Fénelon avait le sens de la grande mythologie, +et d'Homère, autant que de Virgile; et Boileau, +«moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre +Perrault, non seulement Homère et Pindare, mais +le lyrisme des poètes hébreux, et donne à ce propos +la définition de la poésie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.—C'est bien vers 1700 que les hommes +de prose, ou de poésie prosaïque, prennent le dessus, +parce que quelque chose disparaît alors, qui, tout +compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra +qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût +ardent du beau pour le beau, ce qui fait les grands +artistes en vers, les grands orateurs, et même les +grands critiques.—Soit, et de grande poésie, et de +lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il +ne soit plus question. Mais quand les enthousiastes +s'éloignent, les réalistes arrivent. C'est une loi d'histoire +littéraire en effet, et nous verrons qu'au XVIIIe +siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à quel +point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et +non un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins +réaliste qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. +C'est là qu'il trouve Virgile tour à tour trop +vulgaire et trop noble. Admettons. Que faut-il donc +être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, +nous montrer cette poésie, plus humble, moins +ambitieuse que l'autre, qui est dans le travail de +l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour +ses chèvres, du laboureur pour ses boeufs ou ses blés +qui poussent; et aussi les vignerons attablés, les moissonneurs +buvant à la dernière gerbe...—Nullement. +«La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre +parler de brebis et de chèvres, cela n'a rien par soi-même +qui puisse plaire.»—Qu'est-ce donc qui plaira, +et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs? +—Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes +aiment à ne rien faire; ils «veulent être heureux, et +voudraient l'être à peu de frais». La tranquillité des +campagnards, voilà le fond du charme des églogues, et +c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de +ces ouvrages, non les laboureurs qui travaillent péniblement, +ou les pêcheurs qui peinent si fort; mais les bergers, +qui ne font rien.—C'est bien cela. L'<i>Astrée</i>, et +non les <i>Géorgiques</i>. A défaut de la poésie qui est l'expression +des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle +ne comprend pas même celle qui est l'expression de sa +vie réelle dans la simplicité touchante de ses douleurs +et de ses joies, et plus que le Silène de Virgile, il ne +goûterait les paysans de La Fontaine.—Que lui reste-t-il? +Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il +ne sent point l'antiquité, qui, précisément, a, tour +à tour, ouvert ces deux sources éternelles de poésie. +A la vérité, s'il a persisté dans cette erreur de jugement, +il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. +Il était très souple, et quoique vain, très avisé. Il vit +assez vite, non point qu'il n'était pas poète, mais qu'on +ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, et, comme il a +dit dans le plus mauvais vers de la littérature française,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et son carquois oisif à son côté pendait.</p> + </div> </div> + +<p>Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme +d'esprit. Il l'était véritablement, et de la bonne sorte, +et de la mauvaise, et de toutes les façons dont on +peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, +mais de son temps aussi, fréquemment, et +même du temps qui va venir. Ses <i>Lettres Galantes</i>, +que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus souvent, +en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont +bien du piquant et un joli tour. Le fond en est d'une +cruelle insignifiance. Figurez-vous des <i>chroniques</i> +comme nos journaux en publient à notre époque. Un +mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, +le tout vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. +Il y en a d'exécrables. A une jeune personne protestante, +qui, pour se marier avec un catholique, changeait +de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de +pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une +toute particulière pour une aimable petite soeur errante +comme vous. J'étais tout à fait fâché de croire +que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...» +—Il y en a de plaisantes, sinon comme idées, +du moins comme grâce de geste, pour ainsi dire, et de +mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais +pris la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir +d'être aimée de moi... Gardez-moi, si vous voulez, pour +l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt ans, s'il le faut. +Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de +superflu dans votre beauté. Je ne veux que le nécessaire, +que vous aurez toujours... Je ne vous demande +que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux +réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à +rien, vous pourrez rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à +nos amours.»—Sans doute, il y a encore du +Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, +la phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, +la pirouette sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à +nos amours.»—On peut mesurer la distance +parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond +est le même. Grâce au travail des auteurs comiques et de +La Rochefoucauld et de La Bruyère, la grande phrase +patiemment tressée du commencement du XVIIe siècle +s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être +entortillé en phrases courtes. C'est l'instrument au +moins qui est créé, la phrase rapide et cinglante, qui +va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Histoire des oracles.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Origine des Fables.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Digression sur les Anciens et les Modernes.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Discours sur la nature de l'Eglogue.</blockquote> + +<p>Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, +le «coup de patte» lancé de côté et retiré du +même mouvement, si familier à Le Sage, et qui est une +des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous +assure que j'ai désiré avec un égal empressement la +tendresse, et l'indifférence de Madame de L. Enfin je +les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, et c'est +sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer.»—C'est ici même le genre d'esprit particulièrement +propre à Fontenelle, homme d'ironie couverte +et qui sourit du coin des yeux. Nous la retrouverons +souvent dans les <i>Éloges</i>: «M. Dodart était laborieux. +Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. +Il lisait beaucoup sur les matières de religion; car sa +piété était éclairée, et il accompagnait de toutes +les lumières de la raison la respectable obscurité de +la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps +des <i>Lettres Persanes</i>, et Cydias, avec cette adresse à +manier la langue, à lancer l'épigramme et surtout à +la retenir, n'est plus ce je ne sais quoi «immédiatement +au-dessous de rien» qu'il était au temps de La Bruyère.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES</h4> + +<p>Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de +style pour occuper une grande place dans le monde +des lettres, à la condition de trouver sa voie. Il était +de ceux qui ne la trouvent point tout de suite parce +qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était +de ceux qui peuvent ne jamais la trouver, précisément +parce qu'ils ont l'esprit souple, et s'accommodent du +premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont besoin des +circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment où il parut dans le +monde, celui surtout où il commençait à être connu +sans être encore illustre, était le temps où les découvertes +scientifiques attiraient vivement les esprits +curieux, comme était le sien. La science moderne date +du XVIIe siècle. Descartes, Leibniz, Newton, coup sur +coup, presque en même temps, font aux yeux de l'intelligence +un monde nouveau, renouvellent la matière +des méditations de l'esprit humain. Les littérateurs +du XVIIe siècle sont trop de purs artistes pour avoir +tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils sont +moralistes, très prompts à observer les changements +des goûts, ils n'ont pas été sans s'apercevoir de cet +état nouveau des esprits et de son influence au moins +sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, l'astrolabe +de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et +Molière fait une place, d'avance, à madame du Châtelet +ou à la «marquise» de la <i>Pluralité des mondes</i> dans +son salon, agrandi désormais, des Précieuses.—Au +commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse +de plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne +heure. Il n'était pas plus lettré, de vocation, que +savant. Il était intelligent et curieux. Il s'occupa de +sciences comme de pastorales. Seulement les sciences +avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose +de mode, et il était homme à suivre la mode, comme +tous ceux qui n'ont pas une forte originalité. Surtout +elles étaient chose que l'antiquité n'avait point +connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel +de la querelle des anciens et des modernes. S'il est +une idée à laquelle tient un peu cet homme qui ne +tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose de +bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon +ton et, même en le pensant un peu, ne le dirait point), +avant le temps où il a eu l'honneur de naître. Il n'a +pas le sens de l'admiration, ni le respect de la tradition, +et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est +point son fait. Il est «homme de progrès.» Dans +l'idée du progrès il y a de très bons sentiments, et +toujours aussi une très notable partie de fatuité. Tout +au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, +personnage très respectable, en cherchant bien, en +cherchant trop, on trouverait encore un peu de Cydias. +Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les <i>Dialogues des +morts</i>, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est +toute en paradoxes, et en adresses légères à taquiner +les opinions reçues. Elle consiste à prouver combien +Phryné est incomparablement supérieure à Alexandre, +autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur +les conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant +devant la sagesse de Montaigne, etc. Ce n'est point +seulement un jeu. Fontanelle n'aime point les idées +traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être plus +spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères +étaient aussi habiles que nous. Très doucement, en +homme du monde, il a continué pendant quelque +temps cette petite guerre, qui était le prélude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, +par exemple, sans le gêner, car qu'est-ce qui pouvait +gêner cet homme si souple et qui glissait dans toute +étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que le christianisme +aussi est une antiquité, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du +premier coup, en stratégiste consommé. Sous couleur +d'attaquer les erreurs de l'antiquité païenne, il fait +deux petits traités, l'un sur «<i>l'Origine des fables</i>», +l'autre sur «<i>les Oracles</i>», qui sont de petits chefs-d'oeuvre +de malice tranquille et grave, et de scepticisme +à la fois discret et contagieux. Il y laisse tomber +comme par mégarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, +doivent d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la +perte de toute croyance. Le procédé est habile, l'adresse +légère, l'art très délicat. Les fables ne sont point +l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne +serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance +quand à l'origine des croyances on ne verrait pas de +thaumaturge. Elles sont des produits naturels de +l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, en +leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont +parées des prestiges de l'art, et, parfois, recommandées +de quelques considérations morales. Il ne faut pas les +détester, il faut s'en débarrasser doucement par l'efficace +de la raison. Car nous avons les nôtres, moins +ridicules que celles des anciens, mais que le temps +nous fait chérir comme eux les leurs. «Nous savons +aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, <i>parce +que nous sommes éclairés des lumières de la vraie religion +et, à ce que je crois, des rayons de la vraie philosophie</i>.» +—Il n'a pas dit quelles étaient ces erreurs; il +compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur +la philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces +remarques, ni de plus orthodoxe.—Faites bien attention +que l'histoire de tous les peuples, grecs, romains, +phéniciens, gaulois, américains et chinois commence +par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de +conséquences. Attendez! «... <i>excepté le peuple élu, +chez qui un soin particulier de la providence a conservé +la vérité</i>.» Restriction pieuse et précaution honnête, à +laquelle ce n'est pourtant point la faute de l'auteur si +l'on trouve un air d'épigramme.—Et c'est ainsi, de +l'air le plus doux du monde, que Fontenelle nous amène +à cette modeste conclusion qui ne vise personne et +n'est assurément qu'un conseil de haute prudence: +«Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a +point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire +Trembler.»</p> + +<p>Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin +de la complicité du lecteur, qui comptent sur elle et +s'en assurent sans l'exciter. Il est l'homme dont parle +La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a +raison: il en a assez dit.»—Même art, avec un peu +plus d'insistance et une malice un peu plus appuyée +dans les <i>Oracles</i>. On saura que ce livre est inspiré par +le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour +le paganisme que certains chrétiens ont eu l'imprudence +de ne pas pousser aussi loin que Fontenelle. Ils +ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles païens avaient +annoncé l'avènement du christianisme, et de ce que, +le Christ venu, les oracles avaient cessé. De ces deux +choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué +de sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant +quatre cents ans après Jésus; et la première blesse +infiniment l'auteur qui n'aime pas que les vérités de la +foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie. +Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche +même de leurs ennemis, ont supposé que les oracles +étaient inspirés par les <i>démons</i>, c'est-à-dire par les +anges déchus, à qui Dieu a permis de dire quelquefois +la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et +Fontenelle énumère religieusement tous ces ridicules +artifices, dans le dessein de montrer, non pas tant, +soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont se +soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les +prophéties, celles qui sont d'origine païenne sont +vaines et ridicules, que de prouver combien le paganisme +est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au +monde comme ce petit livre.</p> + +<p>Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement +perfide, l'ancien auteur de l'<i>île de Bornéo</i>, +satire par allégorie du catholicisme, dont Bayle avait +fait un ornement de son journal<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>., mais qui avait eu +un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.—Aussi bien la science commençait +à l'attirer pour elle-même, et sans cesser d'y +voir une arme excellente contre le christianisme et +l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte à les +mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement +sincère et presque désintéressée. Fontenelle a +commencé par des opéras comiques et continué par des +pamphlets. La <i>Pluralité des Mondes</i> est un ouvrage de +savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et +des souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une +légère démangeaison d'embarrasser les théologiens, et +une certaine vanité à se montrer recherché des belles. +Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la +lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et +il nous fait de tout son coeur les honneurs de la marquise +qui est censée l'écouter. Pour les habitants de +la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop bien +d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait +embarrassant en théologie qu'il y eût des hommes +qui ne descendissent point d'Adam...; mais je ne mets +dans la Lune que des habitants qui ne sont point +des hommes... Je n'attends donc plus cette objection +que des gens qui parleront de ces Entretiens sans les +avoir lus. Est-ce un sujet de me rassurer? C'en est un +au contraire de craindre que l'objection ne me vienne +de bien des endroits<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>..»—Pour sa marquise, il faut +confesser qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit +sans doute: «... Vous voyez, Madame, que la Géométrie +est fille de l'intérêt, la Poésie de l'amour, et l'Astronomie +de l'oisiveté.—En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle +que lui a ménagé Fontenelle est bien désobligeant. +Sous prétexte de donner une suite naturelle aux raisonnements, +elle ne sert qu'à les interrompre à tout +moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne +comprend pas, trop visiblement, selon qu'il y a longtemps +ou peu de temps qu'elle n'a parlé, et selon que +Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous rappeler +sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] +ou [Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins +ne sont que des signes de ponctuation.—Et puis ce +procédé du dialogue, quand l'écrivain y est si scrupuleusement +fidèle, est impatientant. Je souhaiterais que +l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué +de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers +dans une conversation, et je crains d'être gênant. Le +plus simple, le plus naturel et le plus poli dans un +livre destiné au public, est encore de lui parler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Nouvelles de la République des Lettres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Pluralité</i>, Préface.</blockquote> + +<p>Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de +grand mérite. Pour la première fois Fontenelle y +montre un certain sens du grand. Il l'a comme malgré +lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort +pour abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté +par les finesses et les petites grâces dont il l'accompagne. +Mais le sujet prend sa revanche et quelquefois +l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout +de Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie +contenue, et que l'auteur s'obstine à contenir, mais +qui éclate. C'est un passage presque éloquent que +celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce +tableau mouvant, glissant devant nos yeux, des différents +peuples humains. En ce même point de l'espace +où Fontenelle cause avec une grande dame, au milieu +d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande +nappe d'eau, puis des Anglais qui causent politique, +puis une mer immense, puis des Iroquois, puis la +Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes +chevelues, et puis des têtes rases; et tantôt des villes +à clocher, tantôt des villes à longues aiguilles qui ont +des croissants, et des villes à tours de porcelaine, et de +grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si +l'on ne sentait que l'auteur se contient, s'observe, se +prémunit contre l'éloquence par le soin de badiner. +Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a été, +malgré lui: c'est sa punition.</p> + +<p>Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, +ou avec l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette +petite leçon de cosmographie. Il est bon apôtre encore +avec sa précaution de dire qu'il met dans les mondes +qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont pas +des hommes. C'est précisément cela qui forme une +difficulté nouvelle dont la philosophie libre penseuse +va s'emparer. Des habitants dans toutes les planètes? +—Très probablement.—Semblables à nous?—Assurément +non! qui ont une autre nature, une autre +complexion, d'autres sens.—Plus que nous?—Il est +possible.—Et alors le monde est pour eux tout différent, +et l'âme tout autre?—Sans doute.—Et notre +vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, +vérité morale, qu'est-elle donc?—Une vérité relative, +une vérité de ver de terre, qui ne vaut pas qu'on en soit +fier...—Ni qu'on y tienne?—Que voulez-vous?</p> + +<p>C'est le «<i>vérité en deçà des Pyrénées</i>» de Montaigne +et de Pascal, mais renouvelé et agrandi, plus frappant +de cette énorme différence qu'on sent bien qui +doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe siècle, +et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec +véhémence cet argument du sixième sens ou du quinzième, +que Fontenelle introduit le premier, en jouant, +du bout des doigts, comme il fait toujours.</p> + +<p>La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y +sentait admirablement à l'aise. Il la comprenait très +bien; il en était l'interprète clair et élégant auprès +des gens du monde: elle lui servait de prétexte perpétuel +à faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; +elle donnait à son scepticisme l'apparence, la +dignité, et peut-être pour lui-même l'illusion d'une +croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, +une arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, +s'en amusait et s'en faisait honneur. Il en enveloppait +ses épigrammes, et en habillait décemment sa frivolité. +Du reste, il en avait le goût; mais il n'en avait +pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa +tournure d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province +de la science et l'agrandit, ou cherche à entendre +les rapports qui unissent les différentes sciences de +son temps et en tire une doctrine: il fait une découverte +bien précise ou un système bien général. Fontenelle +lit tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise +rien, et fait des rapports qui sont excellents. Il +est le secrétaire général du monde scientifique.—Non +pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne perd +pas de vue: persuader au monde par mille exemples +que désormais la vérité devra être scientifique, et que +la science est la source, désormais trouvée, de toute +opinion générale. Le mot lui échappe, qui porte +loin. Il appelle la science <i>Philosophie expérimentale</i>.</p> + +<p>L'auteur des <i>Éloges</i> est bien le même homme que +l'auteur de l'<i>'Origine des Fables</i> et des <i>Oracles</i>. Seulement +il a trouvé un terrain solide où il établit sa place +d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais derrière +lui un corps de réserve.—Il y a infiniment gagné, +même au point de vue littéraire. Il a tant été dit que +ces <i>Eloges</i> sont des chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait +qu'ils ne le fussent point tout à fait, pour pouvoir +dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton +convenable en une académie des sciences, simple, net, +tranquille, grave avec une sorte de bonhomie, sans la +moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit d'esprit. +Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est +spirituel sans paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, +est naturel à ce point qu'il n'est pas même +dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure juste, +disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir +entendu, qu'on allait dire. Tout au plus, dans les +<i>grands</i> éloges, dans celui d'un Leibniz ou d'un Malebranche, +voudrait-on un peu plus de largeur, un ton +qui imposât davantage, et une admiration non plus +vive, mais, sans être fastueuse, plus déclarée. Mais +toutes ces courtes biographies de laborieux chercheurs +maintenant inconnus, sont de petites merveilles de +vérité, de tact et de goût. Le <i>portrait littéraire</i> n'y est +jamais fait, et la figure du personnage y est vivante, +individuelle, tracée d'une manière ineffaçable en +quelques traits. Ce sont des éloges, et rien n'y est +dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits +défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, +parfois leur ignorance des manières et des usages, +leurs manies même, et les aliments pesés de celui-ci, +et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et ces +traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les +personnages; et ce qui domine, sans étalage du reste, +et sans rien surcharger, ce sont bien les vertus charmantes +de ces laborieux: leur probité, leur loyauté, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, +leur piété, leur dévotion même naïve et comme enfantine, +et délicieuse en sa bonhomie, comme celle de ce mathématicien<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a> +qui disait «qu'il appartient à la +Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien +d'aller au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils +sont exquis ces savants de 1715, vivant de leurs +leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus +du public, formant en Europe comme une petite république +dont les citoyens ne sont connus que les uns +des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +régularité de quinze heures de labeur par jour, et +disant quelquefois du Régent: «Je le connais. J'ai +fréquenté dans son laboratoire. <i>Oh! c'est un rude travailleur</i>.» +—Fontenelle en vient a les aimer, personnellement. +C'était la passion dont il était capable. Et +quelque chose se communique à lui, à sa manière, à +son style, de leur candeur, de leur simplicité, de leur +solidité, de leur vérité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>Ozanam.</blockquote> + + +<h4>III</h4> + + +<p>Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre +le monde, les lettres et les sciences. Ce génie moyen +était bien fait pour une sorte de situation intermédiaire. +Elle convenait à ses goûts aussi, à son besoin d'être en +vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des +salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux +<i>templa serena</i>, et l'un lui était un divertissement, agréable +et nécessaire de l'autre. De cela il se composait un +bonheur délicat, élégant et discret, qui était bien celui +qu'il avait défini naguère<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>, quand il indiquait que +le bonheur humain ne pouvait être qu'une absence +de peine, faite d'esprit avisé, de froideur de coeur et +de mesure dans l'ambition. Il alla longtemps ainsi, +comme un homme qui avait assez ménagé sa monture +pour la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait +souhaitée, c'est-à-dire extrêmement tardive, et comme +il l'avait dit, avec complaisance, puisqu'il le répétait<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>: +«d'une mort douce et paisible, et par la seule +nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit +avec des querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, +et sans bruit ni éclat, il avait soulevé les plus graves +questions que Voltaire et l'<i>Encyclopédie</i> devaient remuer +plus tard. Il les avait, surtout, posées, sans +paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les présentant comme la Science opposée à la +Foi, le Progrès opposé à la Tradition et l'Expérience +au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui devait naître de +là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, +deviendra chez d'autres une doctrine, et chez d'autres +un entêtement, et chez d'autres encore une fureur. +Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste +élégant, les dents du dragon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Du bonheur</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a>A propos de <i>Du Hamel</i>, et aussi de <i>Cassini</i>.</blockquote> + +<br> +<h3>LE SAGE</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT +DE VUE PUREMENT LITTÉRAIRE</h4> + +<p>Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a +rien trouvé de nouveau. Il a été dit un peu partout que +Le Sage est le créateur du roman réaliste en France, et +il a été dit, peut-être encore plus, qu'il formait une +transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et je ne +hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux +banalités, ayant pour raison que je les crois vraies; et +pour ce qui est de donner au lecteur de l'inattendu, il +faudra que ce soit pour une autre fois.—Homme de transition +entre les deux siècles, Le Sage l'est excellemment. +Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, méconnu, +repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout +un côté du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé +d'être, tant il appartient au temps où il écrit. Il ne +manque guère d'exprimer son admiration et son culte +pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, c'est-à-dire +Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, +malgré ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; +voilà les dieux qu'il ne cesse d'opposer au +héros du jour. Il est «classique» et il est «ancien». Il +est pour ceux qui parlaient «comme le commun des +hommes», et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, +d'avoir dit «que le peuple est un excellent maître de +langue»<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>. Il y a de son temps cinq ou six «Fabrice» +qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut +reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, +un peu Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il +poursuit de ses épigrammes, dont il trouve insupportables +«les expressions trop recherchées», les «phrases +entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et +«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les +pensées «souvent très obscures», les vers «mal rimés», +etc.<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.—C'est presque une affectation chez lui que de +ne point vouloir être de cette littérature-là, ni, pour ainsi +dire, de son temps. Aussi bien les compliments que les +épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme écrivain +vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel +et simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas +seulement avec la netteté et la précision que je désirais, +je trouve encore ton style léger et enjoué», lui dit +le duc de Lerne. «Ton style est concis et même élégant, +lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop +naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire +plein d'emphase, qu'Olivarès, homme à la mode, +trouve «marqué au bon coin».—Evidemment, pour +Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement +du XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide +décadence. Il est homme de 1660. Il n'est pas sûr qu'il +eût écrit les <i>Précieuses ridicules</i> et les <i>Femmes savantes</i>; +mais il les refait, discrètement, à sa manière, à plusieurs +reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon +lui échappe, et le mauvais l'exaspère; et de la <i>Henriade,</i> +en son <i>Temple de mémoire</i>, malgré l'engouement +d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout +à fait un retardataire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Gil Blas</i>, VII, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, et X, 5.</blockquote> + +<p>Notez que du siècle précédent il en est aussi par la +tournure d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. +Il a l'instinct généralisateur. Il n'est point contestable, +bien que je ne me lasse point de protester contre +l'excès où l'on a poussé cette considération, que les +hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, +les conceptions qui s'étendent loin et embrassent un +très grand nombre d'objets. Dieu sait si Le Sage est +philosophe; mais, à sa manière, il aime aussi généraliser, +et sinon avoir des idées universelles, du moins tracer +des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que +toute la vie humaine qu'il encadre dans chacun de ses +romans. C'est tous les toits des maisons d'une ville, et +ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et ceux des +princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que +soulève le <i>Diable boiteux</i>; c'est toutes les conditions +humaines, de dupe, de fripon, d'écolier, de bandit, de +valet, de gentilhomme, d'homme de lettres, d'homme +d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en +passer, que traverse successivement <i>Gil Blas</i>. Le goût +du XVIIe siècle est là. Les hommes de ce temps, ou +simplement de cet esprit, aiment les grands aspects, +les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire +le tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas +le monde de la pensée humaine, ou celui de l'histoire, +que ce soit celui de la société, avec tous ses vices, tous +ses ridicules et tous ses travers.</p> + +<p>Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, +où sont ses origines et comme ses racines littéraires. Il +est tout autre que La Bruyère; mais il est né de lui. +Avant d'avoir pris possession de sa pleine originalité, il +écrit un livre qui est le <i>Chapitre de la Ville</i> arrangé en +petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des +<i>Caractères</i>, cent imitations ou contrefaçons du livre à +la mode se succédèrent. La centième, et la meilleure, +c'est le <i>Diable boiteux</i>. Autre style, et un cadre, mais +même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est +un homme qui... et des portraits; et, pour varier, +entre les portraits, des anecdotes, des actualités, des +<i>nouvelles à la main</i>. Comparez aux <i>Lettres Persanes</i>. +Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, mais, +plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des +paradoxes, des espiègleries, et, tout compte fait, plus +de pamphlet que de tableau de moeurs; et dans Duclos +il en sera de même, et aussi dans les romans de +Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les +deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». +Très naturellement, quand on lit Le Sage, +c'est plutôt à ce qui précède qu'on songe, qu'à ce qui +suit.</p> + +<p>Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une +transition entre les deux âges, mais appartiendrait +tout simplement au précédent. Il est vrai; mais à côté +de ces inclinations d'esprit qui en font un contemporain +de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, +Le Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute +autre date, un peu trop même peut-être, et c'est ce +qu'on verra par la suite.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>LE «RÉALISME DANS» LE SAGE</h4> + +<p>Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de +son temps que le considérer comme réaliste. Presque +au contraire. Le réalisme en effet a son germe dans +l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour +au naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, +et une réaction très violente contre le genre romanesque. +Le réalisme remplit les satires de Boileau, les +comédies de Molière, le <i>Roman bourgeois</i> de Furetière, +aimé de Boileau, et les <i>Caractères</i> de La Bruyère. En +1715, le réalisme n'est point une nouveauté, c'est une +tradition, et bien plus novateurs seront ceux qui de +la sphère des faits se jetteront dans celles des idées +et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour +au romanesque par une autre voie.—Le Sage, homme +très peu prétentieux du reste, et modeste dans ses +ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne croit faire, +que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, +il collectionne, et il écrit des «caractères» avec +l'assaisonnement d'un «roman comique». Seulement, +si, à proprement parler, il n'invente rien, il +apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se +trouve que cette nature est comme merveilleusement +appropriée à cet art, ne le dépasse pas, ne reste point +en deçà, s'y accommode et le remplit exactement. Le +Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité de +le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il +l'est plus qu'éminemment; il l'est exclusivement.</p> + +<p>Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne +n'a été plus curieux que Le Sage, et n'a vu plus +juste dans le monde où il lui était permis de regarder. +—Mais ce monde n'était pas le très grand monde, et ce +n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. +Très honnête homme, et même presque héroïque dans +sa probité, encore est-il qu'il n'a guère fréquenté que +dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits +bourgeois.—Précisément! Je ne dirai pas tout à +fait: «C'est ce qu'il faut,» mais je dirai, presque: ce +n'est pas une mauvaise condition ni un mauvais point +de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le +plus bas sont tout aussi réels que le moyen; je le sais +sans doute, et il n'est pas mauvais de le répéter; et, +pourtant l'art réaliste a deux écueils dont le premier +est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel +grand réaliste moderne, Balzac, a échoué piteusement +à vouloir faire des portraits de duchesses, et tel autre +moins grand, très bien doué encore, Zola, a dénaturé +le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous +les bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et +par conséquent une exclusion. C'est sa raison d'être. +S'il était la reproduction exacte de la nature tout entière, +il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il +consiste, avant tout, à la voir d'un certain point de vue, +bien choisi, ce qui est n'en voir qu'une portion. Or +l'art réaliste, comme tout autre, est un point de vue, +et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des +choses la circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, +puisque ce dont il se pique, de par son nom +même, est de nous donner la vérité même des moeurs +humaines?</p> + +<p>La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, +ne pourra être que la <i>moyenne</i> des moeurs humaines, +et son point de vue devra être pris à mi-côte. Pour le +sens commun, qui se marque à l'usage courant de la +langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent +et comme assidûment nos regards. Un grand +homme, comme Napoléon, est parfaitement réel; seulement +il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur +il est légendaire, relégué, même en un entretien +populaire, dans le domaine du poème épique.—Et il +en est tout de même d'un scélérat hors de la commune +mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez +que vous l'appelez un <i>monstre</i>: vous le mettez, +quoiqu'il en soit aussi bien qu'un autre, en dehors +de la nature. Par une sorte de nécessité rationnelle, +qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +réalité—chose singulière mais incontestable—ne dit +donc pas toute la réalité, mais ce qui, dans le réel, +paraît plus réel, parce qu'il est plus ordinaire. L'art +réaliste, comme un autre art, et précisément parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en +bas, et devra s'interdire la peinture des caractères +trop particuliers soit par leur élévation, soit par leur +bassesse, soit, simplement, par leur singularité. +Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, admirablement +placé pour observer, sans effort et naturellement, +les limites de cet art. Il ne le créait point; et +souvent il en semble le créateur; moins parce qu'il +l'inventait, que parce que cet art semblait inventé +pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les +créatures d'exception, ou seulement les hommes d'un +monde élevé et raffiné; car, petit bourgeois modeste, +timide même, à ce qu'il me semble, et un peu farouche, +il ne faisait guère que passer dans les salons, +parfois même un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il +ne devait pas se plaire dans la peinture des trop vils +coquins; car il était très honnête homme, et, notez ce +point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes, +n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du +vice qui est un travers de fantaisie dépravée chez certains +artistes d'ailleurs bonnes gens, ou cette affectation +de tenir les scélérats pour personnages poétiques, +qui est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur +naïf chez certains artistes d'ailleurs très réguliers et +très bourgeois.—Restait qu'il fût un bon réaliste en +toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion d'un +autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.</p> + +<p>Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses +prédécesseurs, en effet, ne le sont pas si purement. +D'abord ils le sont moins <i>essentiellement</i> qu'ils ne le +sont par réaction contre les romanesques qui les précédaient +eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention +satirique, et c'est cela, sans doute, mais ce n'est +pas tout à fait cela. Le réalisme est une peinture dont +le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel +cas nous serions déjà dans un autre genre, tenant +un peu du genre oratoire, lequel est précisément un +des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. +Ai-je besoin de dire que quand nous donnons Racine +pour un réaliste, nous ne cédons point à un goût +de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; +mais qu'encore ce n'est qu'en son fond que +Racine est réaliste, par son goût du vrai, du précis, et +du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, qui du +reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui +est d'une espèce si délicate et précieuse, et son goût +d'une certaine noblesse de sentiments, de moeurs et +de langage, une sorte d'air aristocratique qui se répand +sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste +qui est poète et qui est homme de cour.—Le Sage +est réaliste sans aucun de ces mélanges. Il l'est comme +un homme qui non seulement a le goût de la réalité, +mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la +matière même du réalisme.</p> + +<p>Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement +l'habitude et le goût des moeurs moyennes, il faut presque +une moralité moyenne aussi, dans le sens exact de +ce mot, et sans qu'on entende par là un commencement +d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, vrai +ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus +haut, ni un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, +des bassesses et des vulgarités humaines. Philinte +eût été bon réaliste, lui qui voit ces défauts, dont d'autres +murmurent, comme vices unis à l'humaine nature, +et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve +les autres sans étonnement.—Il faut remarquer +qu'une certaine élévation morale donne de l'imagination, +étant probablement elle-même une forme de +l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus +mauvais qu'ils ne sont, par horreur de les voir mauvais. +Tels La Rochefoucauld, ou même La Bruyère, et +encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer +à montrer les scélératesses des hommes pour se prouver +à eux-mêmes, avec insistance et obstination chagrine, +à quel point ils ont raison de les mépriser. Et +nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la +réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.— +L'inverse peut se produire, et tel esprit délicat, par +goût d'élévation morale, fermera les yeux aux petitesses +humaines, s'habituera à ne les point voir, et +peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une +partie de l'imagination de Corneille est dans sa haute +moralité, ou sa moralité tient à son tour d'imagination; +car que la morale rentre dans l'esthétique ou que +l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici il n'importe.</p> + +<p>Eh bien, le bon Le Sage n'est ni un Corneille ni un +La Rochefoucauld. Il est tranquille dans une conception +de la nature humaine où il entre du bien et du +mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont +point entre eux un abîme. Vous le voyez très bien +écrivant une bonne partie des <i>Caractères</i>, avec moins de +finesse et de force; mais vous ne le voyez point du tout +y ajoutant le chapitre des <i>Esprits forts</i>, essayant de se +faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance +religieuse, mettant très haut et prenant très sérieusement +sa fonction et sa mission de moraliste. Non, sans +être un simple baladin, comme Scarron, il n'a pas une +vive préoccupation morale qui circule au travers de +ses imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère +ou comme Rabelais. C'est pour cela qu'il est si vrai. +Point de cette amertume qui force le trait et noircit les +peintures. Il n'en a guère que contre certaines classes +de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, +les comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. +Il peint les coquins sans complicité, certes, mais sans +horreur, et, pour cela, les peint très juste. Il ne se refuse +point du tout à voir des honnêtes gens dans le +monde, des hommes bons et charitables, même de +bonnes femmes, dévouées et simples, et il les peint sans +plus de complaisance, ni d'ardeur, ni d'étonnement, +très juste ici encore, et du même ton placide. Mais où il +excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes qui +sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et +qu'il ne faudrait que très peu de chose pour jeter sans +retour dans le mal, ou sans défaillance prévue, dans +le bien. C'est en cela qu'il est plus capable de vérité +que personne. La réalité ne se déforme point en passant +à travers sa conception générale de la vie; parce +que de conception générale de la vie, je crois fort qu'il +n'en a cure. Est-il pessimiste ou optimiste? Soyez sûr +que je n'en sais rien, ni lui non plus. Croit-il l'homme +né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et comme, +au point de vue de son art, il a raison de n'en rien +savoir! Il voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela +lui suffit très bien. Il nous le renvoie, comme ferait un +miroir qui, seulement, saurait concentrer les images, +aviver les contours, et rafraîchir les couleurs. +—Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire +que le «bon réaliste» ne doit pas avoir de personnalité. +—Ce ne serait point une idée si fausse. L'art réaliste +est la forme la plus impersonnelle de l'art, celle où +l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus +à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais +la personnalité de l'un peut être dans ses passions, et +alors, comme artiste, il sera lyrique, ou élégiaque, ou +orateur; et la personnalité de l'autre peut être dans +ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;— +c'est le cas du plus grand nombre;—et la personnalité +de celui-ci peut être dans sa curiosité, dans son +intelligence, et dans son goût de voir juste, et alors, +comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui +semble n'avoir eu ni passion forte, ni goût décidé, ni +système, ni idée fixe, ni manie, ni vif amour-propre, +ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons «n'était +quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer +et par le goût (aidé du besoin de vivre) de +consigner ses observations.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE</h4> + +<p>Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les +écueils de l'art réaliste: ce n'est pas de quoi y bien +faire. Le Sage avait mieux pour lui qu'une absence de +défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le mérite +fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand +bon sens.</p> + +<p>Quand les hommes—car dès qu'il s'agit d'art réaliste +il ne faut guère songer à avoir des lectrices— +quand les hommes s'éprennent d'art réaliste, c'est par +un désir assez rare, mais qui leur vient quelquefois, par +réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le +cas se présente. Nous aimons successivement toutes +choses, en art, et même la vérité. Mais voyez comme +pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, +et même plus qu'en apparence, contradictoires. +Il doit imaginer des choses réelles. Et ceci +n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact +que nous demandons au romancier réaliste des inventions +et non absolument des choses vues, des créations +de son esprit, et non des faits divers; mais inventions +et créations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, +ce qu'il faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination +dans beaucoup de bon sens; un peu d'imagination, +une sorte d'imagination légère et facile, qui est +surtout une faculté d'arrangement,—et beaucoup de +bon sens, c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme +instinctivement les limites du possible, du vraisemblable, +et celles de l'extraordinaire et du chimérique,</p> + +<p>Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui +qui sait prévoir et qui se trompe rarement dans ses +prévisions, et nous disons que cet homme a «le sens +du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette +de la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire +aussi sont réels, et le trompent quand ils +surviennent; seulement il nous semble qu'ils ont tort +contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups habituels, +et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme +de bon sens est celui qui ne met pas à la loterie. De +même en art l'homme de bon sens est celui qui aura +le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne des +moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière +du réalisme. Ce bon sens en art est fait de tranquillité +d'âme, d'absence de parti pris, de modération, +d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me semble, +et d'une certaine répugnance à trancher net, à +déclarer un homme tout coquin, ce qui est toujours lui +faire tort, ou impeccable, ce qui est toujours exagérer. +Cet art n'est point fait d'observations et d'enquête; +ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il +n'en dépend point. Car on peut être observateur très +injuste, et voir avec iniquité. Personne n'a plus observé +que notre Balzac, et ses observations étaient soumises +à une imagination, et à une passion qui les déformaient +à mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me +fait dire que le bon sens est le fond même du vrai +réaliste.</p> + +<p>Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est +comme effrayé devant ses personnages; «Le Sage est +familier avec les siens. Il semble leur dire: «Je vous +connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez +guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, +et les hommes ne vont pas bien loin dans aucun +excès. Vous serez des friponneaux; car il n'y a guère de +bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très +bêtes; car la bêtise absolue n'est point si commune; et +vous n'aurez pas de génie; car il est très rare. Et vous +ne serez point maniaques; car c'est encore là une exception, +et les êtres exceptionnels ne me semblent pas +vrais. Si vous le deveniez, je serais très étonné, et je +ne m'occuperais plus de vous.»</p> + +<p>Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son +<i>Turcaret</i> est bien remarquable à cet égard. Le sujet +est d'une audace inouïe pour le temps, et la modération +est extrême dans la manière dont il est traité. +Pour la première fois dans une grande comédie, le +public verra en scène un gros financier voleur, et +pour la première fois une fille entretenue, et pour la +première fois un favori de fille. Les trois témérités de +notre théâtre contemporain sont hasardées, toutes +trois ensemble, du premier coup, en 1709, tant il +est vrai que c'est bien de Le Sage (en y ajoutant, si +l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et +«moderne».—Mais ces trois témérités, il n'y avait +guère que Le Sage qui les pût faire passer. Ce n'est +point qu'il atténue, qu'il tourne les difficultés; non, +mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en être +ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas +qu'il est hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. +Tout y est bien qui doit y être, dans ce drame: braves +gens ruinés par le financier, financier «pillé» par une +«coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, +qui, cent cinquante ans après Le Sage du reste, découvre +ce monde-là, et ose l'exposer au jour. Il sera +comme étourdi de son audace et, dans son émotion, il +la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» +et «navrante»; il n'y aura pas une ligne qui ne nous +crie: «quels êtres puissamment abjects, et quelle puissante +audace il y a à les peindre!»—et de tout cela +il résultera une grande fatigue pour nous, comme de +tout ce qui est guindé et tendu.—Tout naturellement, +et non point par timidité, car s'il eût été timide, c'est +devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage borne sa peinture +à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres très bourgeois, parce que +c'est bien ainsi qu'ils sont dans la vie réelle.—Cette +«coquette» est d'une inconscience naïve qui n'a rien +de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et pour le +«frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a +perdu tout scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; +car, notez ce point, elle est capable encore d'être blessée +de la perversité des autres: «Ah! chevalier, je ne +vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la +vérité même.—Et ce Turcaret! Comme cela est de bon +sens de n'avoir pas dissimulé sa scélératesse, de l'avoir +montré voleur et cruel, mais de n'avoir pas insisté sur +ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus ridicule +que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du +monde. Scélérat, un tel homme l'est de temps on +temps, quand l'occasion s'en présente; burlesque, il +l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, +et de toute sa personne et de toute la suite naturelle +de sa vie. C'est ce que nous voyons de lui à +tout moment; c'est en quoi il est «réel», c'est-à-dire +dans le continuel développement et non dans l'accident +de non être.—Tous ces personnages ont comme +une vie facile et simple. Ils n'ont pas une vie «intense», +ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils vivent +comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; +ils n'ont pas d'attitudes. C'est au point que +<i>Turcaret</i> est comme un drame qui n'est point théâtral. +S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la lecture +qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.</p> + +<p><i>Gil Blas</i> est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du +roman réaliste, parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du +sens juste et naïf des choses comme elles sont. Petits +filous, petits débauchés, petites coquines, petits +hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes +de bien aussi, et capables de petites bonnes actions, il +n'y a pas un genre de médiocrité dans un sens ou dans +un autre, qui ne soit vivement marqué ici, et pas un +genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression +est celle d'un tour que l'on fait dans la rue.</p> + +<p>—Et par conséquent cela ne vaut guère la peine +d'être rapporté.—Pardon, mais fermez les yeux, et, +un instant, regardant dans le passé, retracez-vous à +vous-même votre propre vie. C'est précisément cette +impression de médiocrité très variée que vous allez +avoir. Cent personnages très ordinaires, dont aucun +n'est un héros, ni aucun un gredin, tous avec de petits +vices, de petites qualités et beaucoup de ridicules; +cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un +peu trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois +vous avez fait assez bonne figure, dont quelques-unes +ne sont pas tout à fait à votre honneur, et sans la +bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà +ce que vous apercevez.—Rendre cela, en tout naturel, +sans rien forcer, vous donner dans un livre cette +même sensation, avec le plaisir de la trouver dans un +livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de +Le Sage. Son héros c'est vous-même; mettons que +c'est moi, pour ne blesser personne, ou plutôt pour +ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que +je sens bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept +ans à travers le monde, sur la mule de mon +oncle.</p> + +<p>Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il +s'aime fort et il aime les hommes. Il compte faire son +chemin par ses talents, sans léser personne. Nous avons +tous passé par là. Et le monde qu'il traverse se charge +de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à +se délier, et à se battre, par la force s'il peut, par la +ruse plutôt. Une dizaine de mésaventures l'avertiront +suffisamment de ces nécessités sociales. Mais remarquez +que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un +caractère amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, +ou simplement l'humeur chagrine consisteraient +à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses +petits défauts. Il est volé, dupé et mystifié parce qu'il +est vaniteux, imprudent, étourdi; parce qu'il parle +trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi de +suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et +un peu trop guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à +être jamais profondément dépravé.—Car ici encore +la mesure que le bon sens impose serait dépassée. Il +faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que +vont les choses à l'ordinaire. Ce serait ou déclamation +ou conception lugubre de la vie que de faire commettre +à Gil Blas, désormais instruit, de véritables forfaits. +Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel +que la vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère +de moyen ordre elles ne produisent pas de si +grands effets, nous le savons bien. Elles peuvent pervertir, +elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité +que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des +loups, un reste de naïveté et de candeur. Disgracié, +mais sa disgrâce ignorée encore, il rencontre une de +ses créatures, qui se répand en actions de grâces et en +protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend +un air «froid et rêveur» et le quitte brusquement. Et +Gil Blas a un moment de surprise, comme s'il ne connaissait +point encore les choses. Toujours le mot de la +Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru +capable d'un tel procédé.» Il reçoit encore des leçons +d'immoralité; il peut en recevoir encore. Les plus +mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci!</p> + +<p>Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et +détruit ses scrupules, elle affine son intelligence, et +par là, tout compte fait, le ramène aux voies de la +raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et +tant de batailles et de ruses, une vie simple et calme.— +Mais voyez encore ce dernier trait. N'est-ce point une +idée très heureuse que d'avoir ramené Gil Blas de sa +retraite sur le théâtre des affaires? Il est tranquille, +il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons +notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais +dans cette sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, +sans qu'il s'en doutât. Le prince qu'il a servi monte sur +le trône. Notre homme revient à Madrid, sans précipitation +à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par +ce qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté +sur le passage du Roi dont il attend un regard, il confesse +honteusement qu'il ne peut repartir: «<i>Afin que +Scipion n'eût rien à me reprocher</i>, j'eus la <i>complaisance</i> +de continuer le même manège <i>pendant trois semaines</i>.» +On sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra +plus tard à son jardin, sans doute; mais il était +naturel qu'il eût au moins une rechute. La conversion +d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il n'ait +été relaps au moins une fois?</p> + +<p>Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la +moindre affectation de profondeur. Il y a, je l'ai dit, +une certaine imagination qui se mêle à ce bon sens, +à cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poète comique. Elle est très difficile +à définir, n'étant, pour ainsi dire, qu'une +demi-faculté d'invention. Elle consiste, ce me semble, +à <i>vivifier l'observation—et à lier entre elles +les observations</i>, ce qui n'est encore rien dire, mais +nous met sur la voie. Le poète comique observe les +hommes, qui se présentent toujours à nous en leur complexité, +c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il +essaye de saisir la qualité ou le défaut principal de +chacun d'eux, de l'isoler de tout le reste, et de le considérer +à part. Cela fait, s'il a de bons yeux, il peut tracer +<i>le portrait d'une faculté abstraite</i>, de l'avarice, de +l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de «l'ambitieux +», du «jaloux», ce qui est absolument la même +chose.—S'il s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une +manière de critique des caractères, nullement un +artiste. S'il va plus loin, si ce produit de son analyse, +sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son +esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y +accommodent, le complètent, l'élargissent, qu'est-il +arrivé? C'est que l'imagination est intervenue; c'est +que cette complexité de l'être humain, notre poète, +après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une +sorte de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a +rétablie moins riche à coup sûr qu'elle n'est dans la +réalité; l'a rétablie dans les limites de l'art, qui étant +toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie juste +assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais +enfin l'a reconstituée.—C'est ce que j'appelle vivifier +l'observation.—C'est ce que le poète comique doit +savoir faire. C'est ce que Le Sage fait excellemment.</p> + +<p>Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses +yeux; il les voit circuler et se promener par le monde. +Voit-il bien le fond de leur âme? Il faut reconnaître, et +on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est point +bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est +un mérite, je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il +a adopté c'est un air de vérité de plus. Il ne voit pas +le fond de ces âmes, parce que les âmes de ces héros +n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la psychologie» +d'un intrigant, d'une rouée et de son +associé, d'un garçon de lettres moitié valet, moitié +truand, d'un archevêque beau diseur, d'un ministre +qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. +Les âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie +Le Sage; et les âmes moyennes sont, de toutes les +âmes, celles qui sont le moins des âmes. Celles des +grands passionnés, celles des hommes supérieurs, +celles des solitaires, qui au moins sont originales, +celles des hommes du bas peuple, où l'on peut étudier +les profondeurs secrètes, et les singuliers aspects et +les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus pénétrant.</p> + +<p>—Autant dire que l'art qui veut donner la sensation +du réel ne donne que la sensation de la médiocrité. +—Sans aucun doute; seulement la médiocrité vraie, +bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît +son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, +autant, si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par +ses qualités, était merveilleusement habile à la saisir: +et je ne dis pas qu'il n'y ait un art supérieur au sien, +je dis seulement que ce qu'il a entrepris de faire, il l'a +fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu.</p> + +<p>Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de +vivifier les observations, mais de lier entre elles les +observations. C'est d'abord la même chose, et ensuite +quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce don de la +vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, +des incidents, vrais eux-mêmes, et qui, de +plus, servent à montrer le personnage dans la suite et +la succession des différents aspects de sa nature vraie. +On peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. +Les aventures de Gil Blas sont innombrables; toutes +nous le montrent, et semblable à lui-même, et sous un +aspect nouveau. Il y a là et un don de renouvellement +et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type +qui sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, +si diverses, aucune ne dépasse le personnage, ne +l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il en est le lien +naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme +présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, +tantôt dans une autre; elles le font comme tourner +sous nos regards, sans que jamais l'attention se détache +de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle y soit +sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.—Et avec +quel sentiment juste de la réalité, encore, pour ce qui +est du train naturel des choses! Elles ne se succèdent, +ces aventures, ni trop lentement, ni trop vite. Par un +art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu +partout sans être particulièrement saisissable nulle +part, elles semblent aller du mouvement dont va le +monde lui-même. On ne trouve là ni la précipitation +amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent factice, +du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante +aussi, et ce divertissement perpétuel des digressions, +qui est un charme dans Sterne, mais qui nous fait +perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément +du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne +va pas sans inquiétude, que l'auteur se moque de nous. +Le Sage a tellement le sens du réel que jusqu'à la succession +des faits et le mouvement dont ils vont a l'air, +chez lui, de la démarche même de la vie.</p> + +<p>Les épisodes même, les aventures intercalées, qui +sont une mode du temps dont il n'est aucun roman de +cette époque qui ne témoigne, ont un air de vérité dans +le <i>Gil Blas</i>. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, +le héros picaresque s'arrête un instant, avec +complaisance, à écouter un roman d'amour et d'estocades, +et s'y délasse un peu. On sent qu'il en avait besoin. +On sent que ce sont là comme les rêves de Gil +Blas entre deux affaires ou deux mésaventures. Il a +pris plaisir à se raconter à lui-même une histoire fantastique +et consolante de beaux cavaliers et de belles +dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes +dans une fontaine, pour ne pas manger son pain sec. +Il a fait trêve ainsi au réel. Nous lui en savons gré.</p> + +<p>Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour +bien marquer l'intention, ne met ces histoires-là que +dans les épisodes. Ce sont choses qui se disent dans les +conversations, que ses personnages se racontent pour +s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se réserve la réalité.—Notez encore +qu'à mesure que le roman avance, ces épisodes sont +moins nombreux. L'action, sans se précipiter, domine, +prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à mesure +qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, +Gil Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur +sa route; et c'est la même chose; et sa pensée est moins +souvent traversée de Dons Alphonse et d'Isabelle. +Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation +ou en songes; et c'est encore le train véritable de +la vie: car il faut toujours en revenir à cette remarque; +et le roman se termine par la plus bourgeoise et +la plus tranquille des conclusions.</p> + +<p>C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, +ce roman, quoi qu'on en ait pu dire. Qu'on observe +qu'il semble quelquefois recommencer (comme la vie +aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une +partie, je le veux bien; mais il est bien lié, et il est +en progression, et il s'arrête sur un dénouement +naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où +l'on se retrouve aisément. Dans quelle partie du livre +se trouve telle scène caractéristique? D'après l'âge de +Gil Blas, et la tournure d'esprit particulière chez lui +qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le livre. +Voilà la marque.—Et surtout, ce qui est art de composition +supérieure encore, l'impression générale est +d'une grande unité. Ignorez-vous que les <i>Pensées</i> de +Pascal et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld sont livres +mieux composés, tels qu'ils sont par la volonté ou +contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel +livre bien disposé, bien <i>arrangé</i>, bien symétrique et +où l'unité et la concentration de pensée font défaut; +parce que toutes les idées des <i>Maximes</i> et des <i>Pensées</i> +se rapportent et se ramènent à une grande pensée +centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y +tendent, la montrant toujours?—À un degré inférieur +il en est de même de <i>Gil Blas</i>. Il y a dans ce +livre une conception de la vie, que chaque page suggère, +rappelle, dessine de plus en plus vivement en +notre esprit, et que la dernière complète. Cette conception +n'est point sublime; elle consiste à penser que +l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une +grande tranquillité de ton et d'un style très naturel et +très uni, ce qui revient à dire que dans la pratique il +faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité +d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie +(c'est Le Sage qui me semble parler ainsi) est une +plaisanterie médiocre, et, aux plaisanteries de ce +genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou trop +mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, +ni assez sot pour s'en fâcher.—Voilà une belle philosophie!— +Je n'ai pas dit qu'elle fût belle, je dis que +c'en est une, et que ce livre l'exprime fort bien, d'où +je conclus qu'il est bien fait.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>LE SAGE PLUS VULGAIRE</h4> + +<p>Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien +songé à tout cela, et est-il bien le philosophe même +de moyen ordre que nous disons? Il l'est dans <i>Gil Blas</i>, +et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant <i>Gil +Blas</i> partie par partie, à des intervalles très éloignés, +il ait toujours retrouvé cette même direction de pensée +et ce même état d'humeur, et ce même ton.—Mais il y +a tout un Le Sage qui n'a pas même cette demi-valeur +morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer +au plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du +réalisme de tendre au bas, qui n'est pas moins son +contraire que le sublime. Je comprends très bien les +critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent +pas ces peintures de l'humanité moyenne, et ne +trouvent jamais assez de délicatesse et de distinction +dans la littérature. Si on les pressait, ils nous diraient: +«Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes +plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment +au-dessous. L'étude de la réalité n'est jamais +qu'un acheminement ou un prétexte a explorer les +bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception distinguée +et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous +tenez jamais.»—Il y a du vrai en vérité, je ne sais +pourquoi. Voilà un homme qui a écrit le <i>Gil Blas</i>, qui +a montré un sens étonnant du réel, qui s'est tenu, +comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui +n'est pas distingué, mais qui est de bonne compagnie +bourgeoise, qui n'est pas très moral, mais qui n'a pas +le goût de l'immoralité, et qui, du reste, est honnête +homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs +et simples qu'il nous entretient, avec complaisance +peut-être, en tout cas avec une remarquable impuissance +à nous entretenir d'autre chose, <i>Guzman d'Alfarache, +le Bachelier de Salamanque</i>, traductions ou adaptations +de la littérature picaresque, sont du picaresque +tout cru. Voilà des gens qui n'ont pas besoin de recevoir +de la vie des leçons d'immoralité. Ils naissent +gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent +en bandits, après avoir fait souche de canaille.</p> + +<p>Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.—Quel intérêt voulez-vous en effet +qu'il y ait, et quelle variété, et quel éveil de curiosité, +et où se prendre, dans une série de fourberies se +continuant par des vols auxquels succèdent des espiègleries +de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est +Guzman qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est +Guzman qui est le volé; le divertissement est mince; +et cela dure, et les volumes sont gros.—Et je remarque +aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, +que l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais +chez un peintre réaliste, il ne la garde plus tout +à fait. Il penche vers les coquins, il faut l'avouer. Où +est mon bon archevêque de Grenade qui n'était qu'un +honnête sot? Je vois dans <i>Guzman</i> tel évêque qui est +absolument enchanté de l'habileté de son laquais à +lui voler ses confitures. Quel adroit coquin! Quel +génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! Est-il +assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On +cherche des compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. +On envie le voleur. Que ne sait-on aussi +spirituellement piller la maison pour mériter l'applaudissement +du maître et entrer en faveur! Voilà le goût +pour les coquins qui commence.—Oh! chez Le Sage, ce +n'est pas encore bien grave. Mais c'est un commencement, +c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal moral est +toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine +des lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et +c'est La Bruyère qui marque son mépris des malhonnêtes +gens à chaque page, et ne veut pas qu'un livre de +portraits satiriques signé de lui s'en aille à la postérité +sans un chapitre où se montre le grand honnête +homme et le chrétien; et c'est Molière qui écrit <i>Scapin</i>, +mais qui écrit <i>Alceste</i> aussi et <i>Tartuffe</i>. Ils ont au +moins la préoccupation des choses morales; ils l'ont, +ou leur public la leur impose, et cela revient presque +au même.</p> + +<p>Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, +moins ce souci, du moins la plume en main. Et dans +<i>Gil Blas</i> il n'est qu'insoucieux des choses de la conscience, +et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un +degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres +iront jusqu'au bas de l'échelle. Nous aurons deux phénomènes +littéraires très curieux: le goût du bas, et le +goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de méchanceté. Et ce sera la <i>Pucelle</i>, et Crébillon +fils et Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on +avance dans l'étude du XVIIIe siècle, plus on s'aperçoit +de cette brusque rupture qui s'est faite, dès son +commencement, dans les traditions intellectuelles. +Une lumière s'est éteinte. L'affaiblissement des idées +religieuses a eu pour effet une diminution morale. Les +hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire +la conscience. Pour le moment il ne faut +pas se dissimuler qu'ils s'en passent. Et voilà comment +le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du XVIIe siècle, +est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de +voir dans son oeuvre modeste une transition d'un âge +à l'autre.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis +malice, et bon auteur qui a laissé un chef-d'oeuvre de +bon sens, d'observation juste, de narration facile et +vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut se +défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé +à ne pas s'aviser assez des qualités incomparables +qu'il cache sous sa bonhomie et l'aisance modeste de +son petit train: auteur aussi qui fait le désespoir des +critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un +bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux +grands éloges oratoires, ni aux grandes théories.—Il +en est ainsi pour tous ceux qui ont excellé dans un +genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils n'ont +pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs +tombeaux. Leur compensation c'est qu'ils sont toujours +lus. Et ils sont lus <i>personnellement</i>, ce qui vaut +beaucoup mieux que de l'être par «fragments bien +choisis», dans les livres des autres.</p> + +<br> +<h3>MARIVAUX</h3> +<br> + +<p>Ce sera un divertissement de la critique érudite dans +quatre on cinq siècles: on se demandera si Marivaux +n'était point une femme d'esprit du XVIIIe siècle, et si +les renseignements biographiques, peu nombreux dès +à présent, font alors totalement défaut, il est à croire +qu'on mettra son nom, avec honneur, dans la liste des +femmes célèbres.—Si on se bornait à le lire, on n'aurait +aucun doute à cet égard. Il n'y eut jamais d'esprit +plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. +Il l'était, dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa +susceptibilité très vive, une certaine timidité, l'absence +d'énergie et de persévérance, une grande bonté et +une grande douceur dans une sorte de nonchalance, +et après des caprices d'ambition, des retours vers +l'ombre et le repos. Ses sentiments religieux, des +mouvements de tendresse pour ceux qui souffrent, +son goût pour les salons et les relations mondaines, +complètent, si l'on veut, l'analogie.—Mais c'est par sa +tournure d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à +ce sexe, qu'il a, souvent, peint avec tant de bonheur. +Son nom est fragilité, et coquetterie, et grâce un peu +maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité, +pensée fine, brillante et légère, incapable des grands +objets, et se brisant à les saisir. Je n'ai pas dit +mauvais goût, je dis coquetterie, démangeaison de +toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources +un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter +encore un certain manque de suite dans les démarches +de son esprit? Il quitte, reprend, et quitte encore +les plus chers objets de son étude; il a comme de l'inconstance +dans le talent.—Faut-il dire encore qu'un +certain degré d'originalité lui manque, ou plutôt, car +ici il y a lieu à de grandes réserves, qu'il ne sait pas +bien se rendre compte de sa vraie originalité, et une +fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?—Il y a toujours +du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant +mystère. Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement +dans les définitions toutes faites, et non +moins dans celles qu'on fait pour lui. Il impatiente +par une inégalité de talent qui semble une inégalité +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois +ennuyeux, quelquefois exquis; et tout compte +fait, on est amoureux de lui. Décidément c'est l'érudit +du vingt-cinquième siècle qui a raison.</p> + + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>MARIVAUX PHILOSOPHE</h4> + +<p>Il était absolument incapable d'une idée abstraite. +Comme le goût de son temps était à la philosophie, il +a philosophé de tout son coeur, en plusieurs volumes; +car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait à la +mode. Il semble même avoir eu une grande inclination +pour cette mode-là. A plusieurs reprises il a voulu +courir la carrière de publiciste. Après le <i>Spectateur +français</i>, l'<i>Indigent philosophe</i>; après l'<i>Indigent philosophe</i>, +le <i>Cabinet du philosophe</i>, et les <i>Lettre de Madame +de M***</i>, et le <i>Miroir</i>. C'étaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, +au hasard des circonstances, ses idées sur toutes +choses. La lecture en est cruelle. On préférerait l'abbé +de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la discussion. +Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une +idée fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et +petites histoires sentimentales, sur quoi nous reviendrons, +ce sont des lieux communs entortillés dans des +phrases difficiles, ou des banalités de sentiment délayées +dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui +soit plus vide. On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, +qui était qu'il ne pensait point. On s'est efforcé +de trouver dans ces volumes au moins des <i>tendances</i> +philosophiques, intéressantes à relever, comme indication +du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. +On le montre ennemi du préjugé nobiliaire, très touché +de l'inégalité des conditions sociales, etc. A le lire +sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la +complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne +nous donne sur ces sujets, faiblement exprimées, que +les idées courantes, et qui couraient depuis bien longtemps. +Ses dissertations sont démocratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme +un sermon de Massillon. C'étaient là propos de salon, +à remplir les heures, et rien de plus. Quand il ne raconte +pas quelque chose, on ne saurait dire à quel +point Marivaux, dans le <i>Spectateur</i> et ouvrages analogues, +nous tient les discours d'un homme qui n'a rien +à dire.—«Du moment qu'il se fait journaliste...», +me répondra-t-on.—Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des +feuilles volantes, on s'attendrait à trouver, çà et là, +quelque passage révélant un homme qui réfléchit, ou +qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et +probablement l'incapacité d'en avoir, est un trait important +du personnage que nous considérons. À lire +les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette lacune; +à lire le <i>Spectateur</i>, on s'en assure.</p> + +<p>La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert +des idées littéraires de Marivaux. On sait que +Marivaux est un «moderne», ce que je ne songe +nullement à lui reprocher; car non seulement il est +permis d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais +de l'être, quand on est artiste, pour avoir le courage +d'être original. Marivaux est donc contre les anciens; +mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer +une idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la +manière dont il plaide sa cause. Tout à l'heure, il +était diffus et vide, maintenant il est inintelligible et +inextricable:</p> + +<p>«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous +ceux qui pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. +Eh bien, un jeune homme doit-il être le copiste de la façon de +faire de ces auteurs? Non! cette façon a je ne sais quel caractère +ingénieux et fin dont l'imitation littérale ne fera de lui qu'un +singe, et l'obligera de courir vraiment après l'esprit, l'empêchera +d'être naturel. Ainsi, que ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, +ni le fin, ni le noble d'aucun auteur ancien ou moderne, +parce que ou ses organes s'assujettissent à une autre sorte de fin, +d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet ingénieux et ce fin qu'il +voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs qu'en supposant le caractère +des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se nourrisse seulement +l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait indiquer à quoi +ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit à son +geste naturel.»</p> + +<p>Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est +ainsi qu'il parle. Ce qui précède est à là fin de la septième +feuille du <i>Spectateur</i>; le galimatias est plus terrible +au commencement de la huitième.</p> + +<p>—Voici de son style quand il se fait critique. Sur +<i>Ines de Castro</i>:</p> + +<p>«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le +trait du plus grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en +faire autant, il n'y a point d'autre secret pour cela que d'avoir +une âme capable de se pénétrer jusqu'à un certain point des +sujets qu'elle envisage. C'est cette profonde capacité de sentiment +qui met un homme sur la voie de ces idées si convenables, +si significatives; c'est elle qui lui indique ces tours si familiers, +si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces mouvements faits +pour aller les uns avec les autres, pour entraîner avec eux l'image +de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux situations +qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui justifie +tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas +régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à +bon compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il +cessât d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait +de mouvement la nature a le pour et le contre; et il ne s'agit +que de bien ajuster.»</p> + +<p>Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée +pure, même très peu abstraite, échappe complètement, +qui n'ont ni prise pour la saisir, ni force pour la +suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un «penseur» +à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les +philosophes du XVIIIe siècle tient en partie à cette +raison.</p> + +<p>—Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste. +—Ce n'est pas encore tout à fait le vrai mot, et +c'est chose curieuse même, comme ce romancier si +agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il +observe assez peu, et qu'on ne trouverait guère dans +Marivaux de véritables études de moeurs ni de copieux +renseignements sur la société de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre +que très peu de détails de moeurs. Il trouve le moyen +de faire des «chroniques» non politiques, rarement +littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux n'apparaît +point. Il n'a pas même cette vue superficielle +des choses environnantes qui rend lisible Duclos. Ses +causeries, pour ce qui est du fond, et dans une forme +abandonnée et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos +qu'elles ne rappellent les <i>Lettres galantes</i> de Fontenelle. +Ce sont des mémoires pour ne pas servir à l'histoire +de son temps. Il est juste de faire quelques exceptions. +On a relevé avec raison ce passage où nous +apparaît un pauvre jeune homme, distingué, aimable, +causeur spirituel, et qui devient absolument muet, +stupide et paralysé de terreur devant son père. Voilà +qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je +qu'il me semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier +et exceptionnel, et forme un renseignement +plutôt sur l'époque antérieure que sur celle dont est +Marivaux?—J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Français pour les étrangers, parce que c'est +là un travers qui paraît bien s'introduire en France +précisément dans le temps que Marivaux l'observe et +le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:</p> + +<p>«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est +pas faite comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout +naturellement, ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment +tout ce qui se fait chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... +voilà ce qu'on appelle une vanité franche. Mais nous autres, +Français, il faut que nous touchions à tout et nous avons changé +tout cela. Nous y entendons bien plus de finesse, et nous sommes +autrement déliés sur l'amour-propre. Estimer ce qui se fait chez +nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer ses compatriotes?... On +ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent à dénigrer nos +meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles venues de loin. +Ces gens-là <i>pensent plus que nous</i>, dit-il; et, dans le fond, il ne le +croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout le monde +vive. <i>Primo</i> il parle des habiles gens de son pays, et, tout habiles +qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment assez +flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en profondeur +de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne l'étonneront +point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de +son pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme +de toute nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en +sait plus que les étrangers eux-mêmes.»</p> + +<p>À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements +une manie qui n'existait point à l'âge précédent, +qui est un caractère assez important de tout le +XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, +et dont le principe psychologique est très finement +démêlé.</p> + +<p>Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe +point, ou fait des observations déjà faites, par exemple +sur les financiers et les directeurs, sans les renouveler +par le détail ou par la forme. Dans ses romans même, +je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va +suivre; mais je fais une remarque générale qui m'inquiète +un peu: voici deux romans de moeurs, formellement +et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et +dans la société où il vit, des romans où le petit détail +des actions humaines a sa place, des «romans où l'on +mange», comme on a dit spirituellement, enfin des romans +de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère +que des gens parfaits, et un autre où il n'y a guère +que de plats gueux et des femmes perdues. Je ne sais +pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est le +plus faux. Dans <i>Marianne</i>, jusqu'aux loups sont tendres, +sensibles et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; +voici une dame qui a la passion du désintéressement, +en voici une autre qui est l'idéal même. Le +Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante +et dans tout le cours de son histoire une attitude si +piteuse dans le mal, qu'on en vient à se dire que ce +n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme bon et +vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une +tentation de quinquagénaire, très pardonnable quand +on connaît Marianne. Savez-vous ce qu'aurait fait M. de +Climal, s'il eût vécu, en présence de la résistance de la +jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.</p> + +<p>Voilà l'aspect général de <i>Marianne</i>; on y voit comme +un parti pris d'optimisme et une indiscrétion de vertu. +Et voici le <i>Paysan parvenu</i> où je ne trouve ni un honnête +homme ni une femme sage, où tout roule, je ne +dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas +des instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, +s'y mêle, de ce qui, d'ordinaire, le relève, le +déguise, ou au moins l'habille. Lui, rien que lui. Par +lui les intérieurs sont troublés, les familles désunies, +robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, +on épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient +à tout.</p> + +<p>Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le +moment, je ne montre que l'ensemble et le contraste +entre ces deux oeuvres d'imagination, et je crois voir +que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination +domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni +dans le bien ni dans le mal. Ces romans renferment, +nous le verrons, des parties d'observation très distingués, +qu'il faut connaître; mais, en leur fond, ils ne +procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été +conçus dans le réel; un peu de réel s'y est seulement +ajouté. Ils procèdent chacun d'une idée, et un peu d'une +idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, qui a amusé +l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste +qui a écrit cela.</p> + +<p>C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme +par boutades. La preuve en est encore dans ce tour +d'esprit singulier, dans cette humeur fantasque d'imagination, +dans cette excentricité laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de +ses sujets. Il s'en ira écrire des comédies mythologiques +où figurent Minerve, Cupidon et Plutus, échangeant +des «discours sophistiqués et des raisonnements +quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de +Cydias; et ce que ces singulières productions dramatiques +rappellent le plus, c'est bien en effet les <i>Dialogues +des morts</i> de Fontenelle, et leur banalité attifée +de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la +Pudeur, ce qui est le fin du fin, le plus piquant ragoût, +et il dit: «Moi! je l'adore, et mes sujets aussi! Ils la +trouvent si charmante qu'ils la poursuivent partout +où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier +n'est point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la +Sagesse, l'Honneur qui sont commis à sa garde; voilà +ses officiers...»—Que tout cela est joli, et que voilà +un rien bien travaillé!</p> + +<p>Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême +en cela? Rien autre que la Moralité à allégories +du moyen âge. Ne doutez point qu'il n'en ait écrit. Nous +voici sur le <i>Chemin de Fortune</i>. Deux gentilshommes +se rencontrent non loin du palais de <i>Fortune</i>. Ils voient +de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît <i>la fidélité +d'un ami!</i>»—«Ci gît <i>la parole d'un Normand!</i>» +—«Ci gît <i>l'innocence d'une jeune fille!</i>»—«Ci gît +<i>le soin que sa mère avait de la garder</i>», ce qui est bien +plus finement imaginé encore, car il faut renchérir. +—Et les deux gentilshommes avancent. Un seigneur +qui s'appelle <i>Scrupule</i> sort d'un petit bois et les +arrête; une dame qui se nomme <i>Cupidité</i> les soutient +et les encourage, et le drame continue ainsi...</p> + +<p>N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus +toute la littérature classique, et qu'est-ce à +dire, sinon, d'abord que Marivaux a une naturelle contorsion +dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit s'abandonne +à ces singulières démarches parce qu'il n'est +pas nourri et soutenu de connaissances solides et +de vérité?—Il y a autre chose, certes, dans Marivaux; +qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. +Le fond, ce sont les idées et les observations morales, +et les grands siècles littéraires sont riches, +avant tout, de cette double matière. Quand elle fait +un peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup +d'esprit, et novateur sur certains points, recule tout +à coup, par delà les grandes générations littéraires +dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et où la +littérature était une frivolité pénible, et une charade +très soignée.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>MARIVAUX ROMANCIER</h4> + +<p>Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il +donc?—Il avait de très grands dons de romancier et +de psychologue. Car il ne faut pas confondre le psychologue +et le moraliste. Ils sont très différents. Pascal dirait +que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion +de regarder et le don de voir juste. Il se pénètre de réalité +de toutes parts. Il voit une multitude de détails, +du menus faits, «principes» ténus et innombrables de +sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de +ces multiples impressions du réel que se fait l'étoffe +du son esprit. Il peut n'être pas psychologue: ces faits +qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, et qu'il garde +sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir les +sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées, +l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. +Personne n'est plus sûr moraliste que Le Sage, +personne n'est moins psychologue.—Le psychologue +ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux +et facilement saisissables de son art. Il peut +n'être pas plus informé que chacun de nous. Mais, ces +principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; ces +faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce +qu'ils supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent +venir, et où ils mènent, et pénétrer comme leur +constitution, comme leur physiologie.</p> + +<p>Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera +un romancier admirable. Le moraliste qui n'est que +moraliste, le psychologue qui n'est que psychologue, +pourra être un romancier de grand mérite, mais incomplet. +—Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient +plus de l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. +Marivaux est surtout psychologue, et il l'est +presque exclusivement. Voilà pourquoi ses romans +semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez +vu;—et ont des parties éclatantes de vérité: certaines +choses qu'il a vues, il les a très profondément +pénétrées.</p> + +<p>Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il +l'était absolument. Le psychologue a toujours au moins +la tentation d'être romancier. Le moraliste l'a souvent +aussi, mais beaucoup moins. Réunir beaucoup de documents +sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et le +plus souvent il se borne à écrire les <i>Caractères</i>. Coordonner +ses documents dans un tableau d'ensemble et +faire mouvoir ce tableau sous les yeux du lecteur par +la machine simple et légère d'un récit un peu lent, +l'idée peut lui en plaire, et il écrira le <i>Gil Blas</i>; mais +il faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres +sollicitations que ceux du simple moraliste.</p> + +<p>Le psychologue, lui, va droit au roman, de son +mouvement naturel, et sans se douter qu'il n'a pas +tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, peut-être, +vient que Marivaux a toujours commencé les siens et +ne les a jamais finis. Il va droit au roman, parce que +sa manière d'étudier est déjà une façon de se raconter +quelque chose. Il n'est pas l'homme qui jette de tous +côtés avec promptitude des regards exercés et puissants; +il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le +creuse et le scrute avec patience pour remonter à ses +origines, quitte à redescendre ensuite à ses conséquences. +Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaîne d'une observation +ou d'un souvenir, et comblant discrètement les +lacunes avec quelques hypothèses. Il va, vient, induit, +déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +récit de la naissance, du développement, de la grandeur +et de la décadence d'un fait moral, qu'il s'expose +à lui-même.—Que le roman sorte naturellement de +là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, avec tous +ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. +Quant à la tentation de l'écrire, elle est sûre.</p> + +<p>Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, +et un peu trop, qu'il n'y a rien dans le <i>Spectateur</i>, et +suites. Il n'y a presque rien dont le moraliste ou l'historien +des idées puisse faire son profit. Mais il y a à +chaque instant des commencements de roman, des +nouvelles, des romans rudimentaires. A chaque instant +Marivaux glisse au récit. Et quel est le caractère +de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des +observations morales, mais des <i>situations psychologiques</i>. +Une jeune fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je +suis bien malheureuse, et voici ce que j'ai senti, et ce que +je sens pour le coupable...»—Un mari lui écrit: «Je +n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon +égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... +de l'autre... etc.»—L'<i>Indigent philosophe</i> devrait +être, comme le <i>Spectateur</i>, un recueil de réflexions +diverses: très vite il se tourne de lui-même en récit +picaresque.</p> + +<p>Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas +loin sans qu'on voie poindre le roman, et sans qu'on +voie aussi, peut-être, que c'est roman très mince +d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire d'un +seul sentiment traversant deux ou trois situations +légèrement différentes, et entouré, pour qu'il y ait +cadre, à peu près de n'importe quoi.</p> + +<p><i>Marianne</i> et le <i>Paysan parvenu</i> sont conçus ainsi, +avec plus de prétentions, plus de suite, plus de succès +aussi; mais au fond tout de même.</p> + +<p>Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, +l'amour-propre dans le désir de plaire. Il a vu +une jeune fille française, assez froide de coeur et de +sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion, +et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni +pour le mal, incapable d'exaltation, à peu près fermée +aux ardeurs religieuses et parfaitement à l'abri des +emportements de l'amour, ne désirant que plaire et +inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a d'elle-même, +et puisant dans cette complaisance qu'elle a +pour soi une foule de vertus moyennes qui la rendent +très aimable et très recherchée. Elle est née avec des +instincts de délicatesse, de précaution à ne point se +salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez +elle comme une forme de son amour-propre: quel que +soit le miroir où elle se regarde, que ce soit sa petite +glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des autres, +elle veut s'y voir à son avantage.</p> + +<p>En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle +n'aura point le mouvement de dégoût violent d'un +coeur orgueilleux, la nausée d'une patricienne. Elle feindra +de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, elle +se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. +Tant qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce +qu'on lui veut, l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on +lui donne, ce trousseau qu'on lui achète, tant qu'on n'a +rien demandé en échange, cela peut passer pour charités +paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil refuserait, +l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre +est un sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant +de voiture méritait un soufflet. Mais s'il peut +passer pour un heurt involontaire? Il faut qu'il passe +pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore +pour cette fois l'amour-propre s'est tiré d'affaire.</p> + +<p>Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations +franches, et aux propositions sans périphrases? +—Cette fois, il n'est sophisme qui tienne. Il faut renvoyer +l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la robe. +Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur +se gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter +cette robe-là, offerte autrement! Est-ce qu'elle ne devrait +pas venir d'elle-même sur ses épaules? Enfin +on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut se +regarder dans son miroir.</p> + +<p>Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, +puisqu'elle ne capitule point; mais elle négocie. Elle +ne fait point de sortie; elle s'assure, au plus juste, et +sans sacrifices inutiles, les honneurs de la guerre. +Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être +habile. Marianne la définit elle-même bien finement: +«On croit souvent avoir la conscience délicate, non +pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais à cause +de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter +de lui en faire.»</p> + +<p>Ses coquetteries auront le même caractère que ses +défenses; et comme ses résistances étaient mesurées +juste à ce que l'amour-propre exige, ses demi-provocations +se tiendront dans les limites d'une dignité qui +est ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est +à l'église. On se place parmi le beau monde. Et pourquoi +non? On s'y place, on ne s'y étale point. La modestie, +c'est la dignité, et l'on est modeste; mais +l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse +les bornes; c'est du christianisme.—On regarde les +vitraux, non point parce que ce mouvement fait valoir +les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces vitraux +sont de belles choses; et si les yeux et le cou +en profitent, ce n'est pas de notre faute.—Il n'est pas +bien de montrer la naissance de son bras; mais il +n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, dans +ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce +n'est point qu'il se montre, ce n'est point qu'il se +laisse voir; c'est la faute de la cornette. Ce sont coquetteries +innocentes, parce qu'elles sont involontaires, +ou du moins qu'elles pourraient l'être.</p> + +<p>Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait +naître, comment se comportera notre Marianne? Remarquez +d'abord que les amours qu'elle inspire sont +vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point à des femmes comme +Marianne; elles vont plus haut, ou plus bas. Trois +hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a vu que +ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un +homme mûr et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette +ferme de son esprit. Le libertin est repoussé; +l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes sérieux: +il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de +Valville, est accueilli, sévèrement puni d'un instant +d'infidélité, et, en définitive, serait épousé, si Marianne +avait terminé son oeuvre<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a>Il épouse dans le dénouement que le continuateur de Marivaux +a ajouté.</blockquote> + +<p>Marianne aime donc, mais comme elle fait toute +chose: elle aime sur la défensive. Elle ne s'abandonne ni +à l'amour, ni même au plaisir d'être aimée, parce +qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend +d'être dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle +se montre attentive, et rien de plus. Et comme elle a +bien raison! Car voilà que Valville est infidèle, et où en +serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette +faute, et nous confondons le perfide par une petite +scène de générosité dédaigneuse très bien conduite: +«Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»—Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins +contente de nous, ce qui est la petite monnaie du bonheur! +Comme nous puisons dans notre vanité satisfaite, +dans notre amour-propre chatouillé, dans notre dignité +qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amère, mais que +nous trouvons très suffisante!</p> + +<p>«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; +mais je dis agréablement émue: cette dignité de sentiments que +je venais de montrer à mon infidèle; cette honte et cette humiliation +que je laissais dans son coeur; cet étonnement où il devait +être de la noblesse de mon procédé; enfin cette supériorité que +mon âme venait de prendre sur la sienne, supériorité plus attendrissante +que fâcheuse... tout cela me chatouillait intérieurement +d'un sentiment doux et flatteur... Voilà qui était fait: il ne lui +était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle Walthon d'aussi bon +coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir la paix avec lui-même... +et c'étaient là les petites pensées qui m'occupaient... et +je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient pour moi, ni +combien elles tempéraient ma douleur.»</p> + +<p>Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui +est clair; mais, d'abord, vous prenez le vrai chemin +pour être aimée, et du reste, vous êtes une petite personne +clairvoyante, très ferme, très sûre de soi, +très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les +réconforts du monde; et c'est plaisir de voir avec quelle +gratitude envers vous-même vous vous regardez dans +votre miroir.</p> + +<p>Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce +n'est guère que l'étude minutieuse d'un seul sentiment, +ou d'un groupe de sentiments qui ont ensemble étroit +parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les autres. +Mais c'est une étude psychologique très poussée, +et souvent très finement juste. Quelquefois on dirait +du La Rochefoucauld un peu délayé. Marivaux connaît +bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles; +mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les +ressorts déliés et frêles d'un caractère féminin. À ne +considérer dans <i>Marianne</i> que Marianne seule, la lecture +de ce livre est d'un très grand charme. Sur le reste +je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a +de pénétration psychologique pour aller jusqu'au fond +intime d'un sentiment surprendre la structure secrète, +compter les contractions, isoler les fibres.</p> + +<p>Le <i>Paysan parvenu</i>, à ne regarder encore que le personnage +principal, est beaucoup moins distingué. Ne +crions pas trop vite à la pure convention. Il y a de la +vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par les +femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement +contemporain de Marivaux; mais qui est +de tous les temps; et Marivaux en a bien saisi le trait +principal, la confiance tranquille et presque béate, le +laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent +très vite une force naturelle, une puissance sereine +et inévitable du monde physique, une sève. Il a la +placidité d'un élément. Il en a l'inconscience. Les +succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées profondes; +il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.</p> + +<p>À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, +un patelinage de paysan madré, qui est un +bon détail, et met un peu de variété dans la monotonie +forcée, et comme essentielle, d'un tel personnage.</p> + +<p>La progression même, dans le développement du +caractère, est bien observée. Au commencement quelques +scrupules, et aussi quelques timidités. Le propre +d'une force comme celle qui fait le fond de l'honorable +M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation +en usage chez les honnêtes gens. M. Jacob commence +par n'accepter que quelques écus de la dame et +de la femme de chambre; il refuse une forte somme, +parce qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il +refuse d'épouser la suivante, à certaines conditions +que le maître de la maison veut imposer. On a son +honneur, un honneur de valet, point trop délicat, +mais qui ne s'accommode pas encore de tout.</p> + +<p>Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, +et il s'abandonne à son étoile; et il est admirable d'assurance +sur le domaine qu'il sait qui est à lui. Distinction +très fine: il est à l'aise, et très vite, beau parleur +avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se +sent gêné, voudrait se cacher; il rencontre le regard +d'une marquise, et le voilà rétabli dans ses avantages. +—Il y a des détails excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre +femme de celui à qui on la retire arrive en larmes et +supplie. Voyez-vous Gil Blas à la place de Jacob? Je crois +l'entendre: «Je m'en allai très confus et faisant réflexion +que le bonheur des uns est toujours formé du malheur +des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard; +j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» +M. Jacob, lui, rend la place. Ce n'est point un ambitieux +ou batailleur dans le combat de la vie. Il ne se +pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont +différents. Cette place, il a le sentiment qu'il n'en a +pas besoin; il la retrouvera, ou mieux. Sa carrière est +ailleurs que dans les antichambres ministérielles, et +plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même +d'effronterie que dans son métier.</p> + +<p>Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, +ce me semble, jusqu'au terme logique et naturel +de son développement (ce qui tient peut-être à ce que +Marivaux n'a pas terminé lui-même le <i>Paysan parvenu</i>, +non plus que <i>Marianne</i>). J'ai soupçon que l'assurance +de l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la +fortune de M. Jacob, doit se tourner assez promptement, +en une sorte de brutalité. Se sentir sûr de l'amour +de toutes les femmes développe étrangement le fond de +férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires +ont tant d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; +un peu sentiment de dignité; surtout certitude que +ces gens-là ne se bornent pas à être des misérables et +deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué +de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu +l'être pour être Don Juan, et surtout à faire comme Don +Juan, on est sûr de le devenir. Le <i>Leone-Leoni</i> de George +Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très bien +vu à cet égard<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi +et s'est peut-être trompé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Je n'ai pas besoin de rappeler le <i>Bel Ami</i> de Maupassant, +qui pourrait être intitulé le <i>Sous-officier parvenu</i>, et où ce trait +est très bien marqué, peut-être même avec excès.</blockquote> + +<p>Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère +de rendre sa femme horriblement malheureuse, +la rencontrant comme un obstacle après l'avoir saisie +comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui +a épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. +C'est peut-être reculer devant le point délicat, difficile +et intéressant.—Passons, et après tout, Mme Jacob a +pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le plus +petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, +et dont il fallait au moins qu'il eût comme un germe. +Il est bénin, et tout passif. Il est choyé, dorloté, engraissé +et doucement papelard. Souvent on le prendrait +plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un +génie féminin, et s'entend a peindre surtout les femmes +et les personnages qui leur ressemblent. Il a fait un +Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans songer +que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément +parce qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob +qui n'est point faux, car le trait principal est bien saisi; +mais qui s'arrête comme à mi-chemin de son évolution +naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis +parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, +ne pas réussir, du moins entièrement.</p> + +<p>Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée +d'un trait délié et fin, à laquelle il manque, comme +toujours, la vigueur, la plénitude, les dons, pour tout +dire, du grand moraliste.</p> + +<p>Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et +l'on voit bien que c'est à cette conclusion que je suis +forcé de venir. Marivaux est un psychologue; il fait un +bon «portrait» ou un bon «caractère»; il l'expose +bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois +pour montrer son modèle dans deux ou trois attitudes +et dans le jeu nouveau de lumière et d'ombres que de +nouveaux entours font sur lui, et il croit avoir écrit +un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une +assez grande richesse d'observations pour que ce qui +environne sa figure centrale ait autant de réalité +qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses romans le personnage +principal est vrai, et tout le reste conventionnel.</p> + +<p>J'exagère un peu. Dans <i>Marianne</i>, après Marianne, +il y a M. de Climal. Dans le <i>Paysan</i>, après Jacob, il y a +Mlle Habert cadette. Je le veux bien. Et encore M. de +Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou trois +discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges +infiniment heureux de fausse dévotion qui ronronne +et de libertinage honteux qui balbutie. Mais il y a bien +quelque incertitude dans le trait général, et je ne sais +pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à +son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, +selon les circonstances. La complexité, dans la composition +d'un personnage, est, suivant les cas, trait de +génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, pour +M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.</p> + +<p>Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la +vérité; mais elle est pâle, elle est sans relief. Elle ne +laisse presque rien dans la mémoire. Une figure pleine +et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières discrètes, +les lignes arrondies d'une chatte gourmande, +voilà ce que je me rappelle, et c'est quelque chose, mais +c'est tout.</p> + +<p>Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir +de matière ses personnages secondaires, Marivaux en +a conscience, et que c'est pour cela qu'il les tue à mi-chemin, +M. de Climal au tiers de <i>Marianne</i>, Mlle Habert +à la moitié du <i>Paysan</i>. Sans doute il ne pouvait point +les soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition +n'est peut-être qu'une indigence d'invention.</p> + +<p>Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous +ce qui arrive? C'est que ce n'est plus de Marivaux +qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui écrit, c'est son +temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, +mais peu puissante, et son observation juste, mais peu +riche, une, deux, trois figures, et surtout une, qui ont +de la vérité; et il remplit les espaces vides avec ce que +lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le +bel air, le goût général, les lieux communs et les manies +intellectuelles de son époque. Or dans l'époque dont il +est, il y a surtout deux goûts dominants en littérature +d'imagination: c'est à savoir la vertu et le dévergondage.</p> + +<p>Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue +déjà du lecteur: il sait que Crébillon fils commence +de très bonne heure au XVIIIe siècle, avec les <i>Lettres +Persanes</i> et le <i>Temple de Gnide</i>. Ce qu'on oublie quelquefois, +c'est que la «vertu», la vertu à la mode de +Jean-Jacques, «l'âme vertueuse et sensible» n'est point +née sous les auspices de Diderot et de Rousseau. Elle +vient au jour, elle aussi, presque au commencement +du siècle. On la trouve dans ces mêmes <i>Lettres Persanes</i> +à l'épisode des <i>Troglodytes</i>; on la trouve dans tout le +théâtre sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas +de vue que le théâtre de La Chaussée est exactement +contemporain des deux romans de Marivaux.</p> + +<p>Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé +ni le libertinage, ni la sensibilité, et que l'un et l'autre +sont venus à peu près ensemble, dès que l'influence +du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme frère et soeur, +qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et se +soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. +Dès que la gravité chrétienne a cessé de remplir, ou de +soutenir, ou, au moins, de réprimer les esprits, le libertinage +s'y est insinué; et dès que le libertinage s'y est +introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, +y a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. +On est licencieux, on est lubrique; mais +on a bon coeur, on est pitoyable, le spectacle du +malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous +ce couvert, on continue d'être libertin en toute décence. +Et le lecteur peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de +vertu enveloppe un peu de cynisme; et l'auteur se sauve +de ses écarts par la beauté morale de ses conclusions; et +tout le monde trouve son compte; et vertu et dévergondage +s'en vont de concert tout le long du siècle, +jusqu'à Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme +à l'autre, et qui ont à l'un et à l'autre, unis et enlacés +jusqu'à se confondre, fait de si grandes fortunes, qu'ils +passent pour les avoir inventés.</p> + +<p>Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas +de moi; elle est de Marivaux. C'est lui qui établit cette +règle de l'union nécessaire de la licence et de l'honnêteté. +Il gronde Crébillon fils: Vous êtes trop cru, lui +dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais +tempérées par des tendances vertueuses; «nous +sommes naturellement libertins, ou, pour mieux dire, +corrompus; mais il ne faut pas nous traiter d'emblée +sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la +poussez point à bout. Le lecteur aime les licences, mais +non point les licences extrêmes, excessives... Le lecteur +est homme; mais c'est un bomme en repos, qui a du +goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais +honnêtement, avec des façons, avec de la décence.»— +Que disais-je?</p> + +<p>Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs +de l'esprit public au XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la +vérité, dans Marivaux. Là où Marivaux est supérieur, +ils sont absents; mais c'est avec quoi il a comblé les +vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il +n'y intervient pas directement, et qu'il la laisse aller +d'elle-même.</p> + +<p>Sensibilité conventionnelle, toute la partie de <i>Marianne</i> +(le second tiers) où la jeune fille est menée dans +le monde, conduite chez le ministre, etc. Il y a là une +scène dans le cabinet ministériel, avec larmes, génuflexions, +genoux embrassés, et ministre la main sur +son coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il +n'y manque qu'un huissier au second plan ouvrant les +bras à demi étendus dans un geste qui veut dire: +«Spectacle divin pour une âme sensible!»</p> + +<p>Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames +qui veulent du bien à M. Jacob; détails scabreux, peintures +lascives qui se répètent à satiété; une certaine +gorge de madame de Fécourt qui reparaît régulièrement, +toutes les dix pages... Et tout cela aussi très +conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes: +mademoiselle Habert à part, je confesse que +je confonds toutes les autres, et que j'attribue peut-être +à madame de Fécourt la gorge de madame de Ferval +ou de madame de Vambures.—Il y a même un peu +de libertinage dans <i>Marianne</i>, et le, pied, déchaussé +par accident, de Marianne est bien le pendant du +pied, volontairement sans pantoufle, de madame de +Ferval.</p> + +<p>En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de +tout le monde qui est autour du lui; cela n'a pas d'originalité +parce que ce n'est pas conception de l'auteur, +substance de son esprit, mais matière commune dont +il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. +Il a un bien joli mot quelque part: «... moins +à la honte de mon coeur qu'à la honte du coeur +humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un +peu celui de tout le monde...»—Et chacun aussi a +d'abord son esprit, et puis un peu celui des autres, +qu'on ajoute au sien pour étendre un peu son domaine; +mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas +sa marque et les traces d'une possession véritable.</p> + +<p>Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une +autre espèce, d'interminables réflexions. «Je suis naturellement +babillard», dit-il en une préface. Il l'est +doublement, étant de complexion un peu féminine, et +faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout +par le menu, et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. +Il peint deux dévotes engloutissant des plats +énormes avec des mines dégoûtées qui doivent donner +le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, +qu'elles n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait +de dire cela. Il le dit, déjà longuement, et ensuite:</p> + +<p>«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs +de dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché +la sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres mangeuses. +Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent +gourmandes (<i>sans doute, passons</i>); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable +et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, +elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie...»</p> + +<p>Ah! c'est fini!—Non!</p> + +<p>«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour +les viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de +ne pas l'être; c'était (<i>allez! allez!</i>) à la faveur de cette singerie +que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»</p> + +<p>Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que +son lecteur est très inintelligent et n'a jamais compris. +Marianne ne veut pas avouer au jeune Valville qu'elle +est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique +blessée. Elle évite de prononcer le nom de la lingère. +Puis, à un moment donné, perdant la tête: «Il faudra +donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! elle +s'est trahie! «—Ah! cette marchande de linge...., répond +Valville; c'est donc elle qui aura soin d'aller chez +vous dire où vous êtes.» Quelle bonne fortune! Valville +n'a pas compris!—Le revirement est joli, il est +très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. +Mais Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:</p> + +<p>«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens +de nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que +Valville est à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il +faut recommencer; que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai +rien appris; et qu'au lieu de comprendre (<i>le voilà parti!</i>) que je +n'envoie chez elle que parce que j'y demeure, il entend seulement +que mon dessein est de la charger d'aller dire à mes parents où +je suis; <i>c'est-à-dire qu'il</i> la prend pour ma commissionnaire: +c'est là toute la relation qu'il imagine entre elle et moi.»</p> + +<p>Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, +s'en excuse, s'en amuse, et recommence. C'est la marque +de la manie psychologique. Vauvenargues a de ce +travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas l'ombre. +On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, +avec les défauts et les qualités aussi que comporte +ce genre. Il est fait de l'élude très minutieuse de +quelques sentiments, avec beaucoup de réflexions et +de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, +et, pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne +sont pas de lui, mais de ses voisins: un peu de ce +réalisme des vulgarités qui avait commencé à poindre +avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en +France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un +certain goût de s'encanailler; un peu de sensibilité et +de vertu larmoyante; un peu de polissonnerie.</p> + +<p>Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils +ont des disparates extraordinaires, et sont, selon les +pages, excellents ou assommants. C'est qu'ils ont été +écrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La +Fayette, qui est exquis, encore qu'un peu long, l'autre +par un homme du XVIIIe siècle qui connaissait le goût +du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des pages +de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. +Et il n'y a personne qui ressemble moins au premier +que le second, d'où suit dans l'ouvrage commun quelque +incohérence.</p> + +<p>Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu +près tout seul, et sans collaborateur trop apparent? +Oui, et c'est là que nous allons le considérer pour +achever de le bien connaître.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>MARIVAUX DRAMATISTE</h4> + +<p>Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était +l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout +leur jour,—où ce qui lui manquait n'est point nécessaire, +—où, enfin, il se pouvait qu'il fût contraint de +renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont +plus graves qu'ailleurs.</p> + +<p>Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le +théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont +point les grands moralistes qui réussissent à la scène, +ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des +tableaux très riches et abondants des moeurs humaines +que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très +nette, très diligente et bien conduite, d'une ou deux +passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est +l'évolution, bien suivie en ces phases successives, +d'un ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et +opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut +qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien +saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements +sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de +personnages trop complexes, sous peine de n'être plus +clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous +les accessoires de son caractère, il est réduit à ses passions +dominantes; et puis, en revanche, ces passions +sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout +leur développement.</p> + +<p>Essayez de mettre <i>Gil Blas</i> au théâtre. Vous vous +apercevrez d'abord que tant de personnages si variés, +tous si précieux pourtant, deviennent inutiles et +gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement +et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil +Blas prend une importance énorme; et que dès lors, en +revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface +pour les proportions que vous êtes contraint de +lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau +de moeurs qu'il faut laisser tomber, et un caractère +qu'il faut creuser davantage.</p> + +<p>Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre +précisément parce qu'il savait creuser un caractère, +et parce que le grand tableau de moeurs, qu'il n'eût +pas su remplir, ne lui était pas demandé là.</p> + +<p>Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. +Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le +théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce +que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le +théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique +réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes +passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et +regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante +ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas +tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.</p> + +<p>Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie +fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur +place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue, +mais où l'art de provoquer des mouvements honteux +est absolument proscrit; où les sentiments délicats +sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante +n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux +avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale, +il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; +mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource +d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il +pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne +l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.— +Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur +de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine, +minutieux commentaires, analyses confuses à force +d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient +le perdre absolument au théâtre,—à moins que +le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout. +Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais +précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient, +là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force +d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans +une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien +on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne +point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à peu +près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, +mais il arrive qu'ils se contiennent.</p> + +<p>Rien ne montre mieux que cet exemple combien +le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs +salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a +ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités, +de dons aimables et un peu suspects, de +grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être +court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de +simples nonchalances;—comme il faut être vif, ses +analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants, +et les coups de sonde ont remplacé les longues +galeries souterraines;—comme il faut être clair, son +galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; +et de tout cela s'est formé le <i>marivaudage</i>, dont +on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la +plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui +s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.</p> + +<p>Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, +où ses dons avaient leur emploi, ses lacunes leur +excuse, ses mauvais penchants leur correctif; et où il +pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a +de commun ne pouvant guère y trouver place.</p> + +<p>Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare +et précieuse. La première impression en est ravissante. +Il est joli d'abord de tout ce qui n'y est point. On sent, +au premier regard, un homme qui n'a point de métier +(plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un +métier à lui). On ouvre le volume, on parcourt, et +c'est une surprise aimable. Quoi! point d'intrigue; +point de quiproquo; point d'obstacle extérieur au +bonheur des amants, point de circonstance accidentelle +qui les sépare, corrigée par une circonstance accidentelle +qui les réunit;—et point de tuteur barbare, de +père terrible, d'oncle sauvage et stupide;—et pas +davantage de <i>peinture de la société</i> (oh! non!); point de +traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets +flibustiers, de parvenus, de femmes galantes, de dévotes, +de directeurs;—et point non plus de <i>comédies de +caractère</i>: point de pièce qui s'intitule le distrait, l'inconstant, +le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, +le grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le +morne, l'acariâtre, le tranquille, l'amateur de prunes, +et qui nous offre le divertissement de dix lignes de La +Bruyère en cinq actes!—Quel singulier théâtre! Voilà +qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose +que cela, et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.</p> + +<p>On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un +genre nouveau, une sorte de <i>comédie romanesque</i>, des +ouvrages dramatiques qui sont des «nouvelles», ou +bien plutôt, de petits romans traités dans la manière +dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques +qu'il se puisse. Cette comédie n'emprunte +presque rien—ayons le courage de dire rien du tout— +à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse +ni un miroir; elle est faite d'une douce et légère aventure +de coeurs entre gens qu'on n'a jamais rencontrés +dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des +renseignements sur les hommes du temps, ont le double +malheur de n'y trouver rien, et de nous amener, +par leurs analyses les plus laborieuses, à cette conclusion, +très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont +d'un pays qui n'est nullement géographique. Les suivantes +sont des dames très bien élevées, et qui ne sont +pas seulement spirituelles, qui sont ingénieuses. Et +faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables + manques de réflexion ou de tenue qui en font +de charmantes grisettes. Il n'y a pas une grande distance, +non seulement d'allures, mais même de race, +entre maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent +ces rôles chacun selon son «emploi» et rétablissent la +différence; mais examinez, et vous verrez qu'elle est +factice.—Et, pareillement, les mères (le plus souvent) +sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères +dressent des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, +d'une humeur aussi gaie et alerte que de jeunes +valets.—Et tout cela est léger, capricieux, aérien, fait +de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, +loin des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on +n'a jamais posé le pied, et que pourtant nous connaissons +tous pour savoir qu'on y a les moeurs les plus +douces, les caractères les plus aimables, des imperfections +qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y +habiter.</p> + +<p>—Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, +et diffère de toutes les autres en ce qu'elle est +plus conventionnelle qu'aucune d'elles.—Il faut voir. +Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des âmes, +cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine +réalité, qui consiste à ressembler aux nôtres tout +en étant beaucoup plus belles; elles peuvent avoir une +certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à sentir, à +se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement +dans la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la +joie, à hésiter dans l'incertitude, à se mouvoir enfin +librement dans l'atmosphère légère et pure qu'elles +habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour +mieux parler l'historien de moeurs, n'a guère que +faire ici, il me semble que le psychologue peut s'y +trouver bien.—Marivaux n'a pas compris autrement +la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement +en dehors de quelque temps et de quelque lieu +que ce fût, mais qui étaient bien des âmes humaines, +et qu'il regardait de très près. Il n'est fantaisiste que +de première apparence, et parce qu'il supprime à peu +près le support matériel et l'habitacle ordinaire des +esprits humains; mais avec les ressorts mêmes de ces +esprits, il ne badine point; il n'invente pas, il est très +informé et très diligent, et il arrive ainsi que ce théâtre, +qui contient si peu de <i>réalité</i>, contient plus de +<i>vérité</i> que beaucoup d'autres.—Il est très libre, très +dégagé, très affranchi de toute imitation des choses de +la rue ou de la maison; il paraît très imaginaire, et +tout à coup on s'aperçoit qu'il est très profond. Figurez-vous +qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas +des Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien +d'homérique.» Il eût répondu sans doute: «Ce ne sont +guère des Français davantage. Ce sont des hommes. +J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains +en eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du +souci de la couleur des temps et des lieux. S'il me conduit +à tracer des développements de passion qui ne +soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans +un autre ordre, Marivaux procède de même. La couleur +locale de la comédie, c'est le réalisme. Il n'en a souci, +et d'autant plus peut-être, étant connaisseur en choses +de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité pure. +Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient +en l'esprit, et d'où il part pour en faire une? Allons +chercher une comédie qu'il n'a point faite, et dont il +n'a jeté sur le papier que la matière:</p> + +<p>«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie +était de philosopher sur les passions quand je lui parlais de la +mienne. Cela m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse +de savoir si bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup +et de faire le surpris de sa pénétration. Elle m'en croyait +enchanté. Savez-vous ce qui arriva? C'est que pendant qu'elle +définissait les passions, je lui en donnai en tapinois une pour moi, +que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, et qui m'ennuya +à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut fâchée +de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne +pour cela en me retirant. Elle ne parlait des passions que par +théorie. Il n'y avait que son esprit qui les connût, et je les lui +avais mises dans le coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus +à les sentir qu'à les examiner.»</p> + +<p>Ceci est une page de l'<i>Indigent philosophe</i>, et ç'aurait +pu devenir une comédie de Marivaux. C'est une analyse +d'une façon d'aimer. La Rochefoucauld a dit qu'il y a +bien des gens qui n'auraient jamais connu l'amour s'ils +n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le +sujet de cette comédie que Marivaux n'a pas écrite.</p> + +<p>La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute +sur l'amour avec une profondeur extraordinaire, +en femme qui affecte d'être sûre de ne point le ressentir, +quand on cause en théoricien, avec une froide raison, +de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... +En effet, il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais +comme vous en parlez bien! quelle intelligence, quelle +finesse, que d'esprit! C'est plaisir de s'entretenir +avec une femme supérieure.»</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, je sais trop la vanité de +l'amour pour trouver un homme aimable; mais je sais +connaître le mérite. Le marquis est fort bien. Voilà un +homme qui m'apprécie.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, le marquis vient moins souvent. +Cela est fâcheux. Il a dit la conversation. Il sait les +choses. Dans cette campagne, on ne sait avec qui causer. +Il me manque...</p> + +<p>Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. +L'entretien d'une pauvre femme est sans doute languissant...</p> + +<p>LE MARQUIS.—Non, l'entretien d'une femme supérieure +est intimidant. Les femmes qui sentent encouragent, +et les femmes qui savent effrayent.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Qui vous dit que savoir empêche de +sentir?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Il y est au moins un retardement, +ou une distraction.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Ou un acheminement peut-être.</p> + +<p>LE MARQUIS.—Ce n'est vrai que de celles qui ne +savent qu'à moitié. Mais il n'est point de secret pour +vous; et connaître le fond de la passion, c'est s'en +garantir. Ah! c'est dommage!</p> + +<p>LA COMTESSE.—Pour qui?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Pour... mettons pour le chevalier qui +vous aime, et qui ne vous le dira jamais. Il sait trop +bien qu'on n'aime point les philosophes; on les admire.</p> + +<p>LA COMTESSE.—L'admiration n'est-elle point une +forme déguisée de l'amour?</p> + +<p>LE MARQUIS.—Pas plus que parler amour n'est une +façon de le ressentir. À ce compte, vous m'aimeriez +infiniment. Vous voyez bien!</p> + +<p>LA COMTESSE.—Je vois que vous voulez me faire dire +que je vous aime!</p> + +<p>LE MARQUIS.—Vous pourriez le dire; car vous +aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude +sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.</p> + +<p>LA COMTESSE.—Lisette, ce marquis est un sot. Quand +je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais, +et peut-être de le croire! Il est très borné, avec +toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre +chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est +timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, +il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant...»</p> + +<p>Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, +en saisir les éléments, démêler les parties dont il +se compose, et de ces légers mouvements du coeur, +de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de +leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties +couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux +yeux des personnages, et surtout aux leurs.</p> + +<p>Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il +soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse. +À vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, +ne se connaissent bien qu'en amour. Il ressemble +aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est +tout simplement d'avoir introduit l'amour dans la +comédie française; et cette petite découverte était une +très grande nouveauté,</p> + +<p>Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux +il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique; +seulement il n'y avait pas eu de peintures de +l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les +comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. +L'auteur comique nous présentait une Angélique qui +était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le +soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose +acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des +débats; et ce qui s'opposait à cette passion, et comment +elle finissait par triompher des obstacles, là était la +matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un +fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible +à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est +pas. On nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront +toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en +occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte +sur autre chose.»—C'est pour cela que vous voyez +tant de titres de comédies qui annoncent des analyses +de caractère: <i>Avare, Imposteur, Glorieux, Grondeur</i>; et +que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule +l'<i>Amoureux</i>; car l'<i>Homme à bonnes fortunes</i>, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, +on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amour est +même à peine un <i>ressort</i>; il est une manière de signalement: +il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme +il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui +ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur +nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et +Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je +vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai +qu'au dénouement; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y +a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez l'importance +qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, +et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement +les choses. A peine pourrez-vous citer comme +sortant de cette règle le <i>Dépit amoureux</i>, qui n'est +qu'une comédie d'intrigue, et le <i>Misanthrope</i>, qui est +en partie une étude sur une manière comique d'aimer, +et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant +sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru +moins du domaine de la comédie que du roman.</p> + +<p>Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, +qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu +qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers, +qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements, +et ses marches et contre-marches, son <i>mouvement</i> par +conséquent; et, par suite, qu'il pouvait <i>contenir sa +comédie en lui-même</i>, sans avoir besoin, pour entrer +dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs +à lui.</p> + +<p>Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout +parce qu'il avait une admirable psychologie féminine, +j'entends une psychologie de la femme comme +il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est +quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. +Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité +que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux +sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en +tiennent à leurs paroles. À ce compte, on peut, en +effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une +injustice véritable. Comment un être qui est tout de +sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne +peut que mentir. Précisément parce qu'il a conscience +que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de +réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye +peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce n'est que +la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.—Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: +la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous +ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes, +et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous +l'apprend toujours «par une impatience, par une froideur, +par une imprudence, par une distraction, en +baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa +place, en y restant; enfin c'est de la jalousie, du calme, +de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni +tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise; elle est tout +cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la +quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu! +nos tendresses les plus babillardes approchent-elles +de l'amour qui perce à travers son silence<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>Surprises de l'amour</i>, I, 2.</blockquote> + +<p>Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des +sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles +inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans +la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, +et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait +fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine +à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des +passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences funestes, +et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine +qui n'écrit que le second acte d'<i>Andromaque</i>.</p> + +<p>On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», +que l'amour en ses commencements incertains +et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et +non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour +déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui +il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout +seul. Car de deux choses l'une: ou il est malheureux, et +c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et il n'y +a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire, +peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant +que le spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe +d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend +aux pièges des précautions dont il se défend; par tout +ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, +de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui +finit par être confondu, de mille autres choses, et là +est le drame gai et divertissant de l'amour.—Dans +une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent +clairement qu'ils aiment, <i>qui est celui du +dénouement</i>, et, au contraire des autres, c'est par la +déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir. +—Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies +de Marivaux.—On conçoit combien cette manière +d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile. +Il doit suivre avec sûreté le travail insaisissable +d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et +le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux +personnages. Il doit étudier des passions si indécises +encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre +compte ne s'en doutent point, et que le spectateur +qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public +dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs; +et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître +une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a +de la gageure dans cette conception de l'art et le désir +malicieux, la prétention piquante de vouloir être +compris sans presque rien dire. Marivaux a de la +femme jusqu'à la coquetterie.</p> + +<p>Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est +que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en +pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de +la nature intime de l'amour, il l'a pleinement. Personne, +depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour +seulement, n'a su démêler si finement ce qui +entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion. +De quoi l'amour est fait, dans telle circonstance +ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, +c'est ce qu'il voit et montre ensuite.—Ici, il est fait de +dépit amoureux (<i>Surprises</i>): que deux personnes qui +ont juré de ne plus aimer se rencontrent et se confient +leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles +en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: +«Comme celui-ci sait me comprendre!»—Là il est fait +d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce +qu'on vous défend (<i>Double inconstance</i>).—Ailleurs +il est fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me +soupçonne d'aimer! J'ai bonne opinion de cet homme! +Quelle insolence! écartons cette idée...» Il ne faut pas +l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en +préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (<i>Jeu de l'amour et +du hasard</i>).—Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être +aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction +aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de +votre amour en est indigne, et qu'à force de se dire: +«C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: +«Serait-ce si fou?» (<i>Fausses confidences</i>.)—Tout cela +avec une science des nuances, une connaissance de +nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend +et nous inquiète un peu.—La <i>Double inconstance</i> +est un ouvrage un peu languissant; mais c'est plaisir +comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance, +celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable +et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans +oublier ses premières amours. On sent que le présent +n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un +peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux, +la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, +comme il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif +au moins, sinon de fait, qui est dans l'homme, est +indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse.—Silvia, +au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est +ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue +même par un regret; elle ne se sent plus attachée +que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.</p> + +<p>Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, +qui sait? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses +de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai +que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels +éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point +fait précisément de tout ce qui n'est pas lui?—Il y a du +vrai dans cette objection; mais il y a aussi beaucoup à +dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie. +L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. +L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié +par l'accoutumance, l'estime, les bons rapports, peut +aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est +essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il +est dans les conditions moyennes de l'existence. Et lui +seul peut servir à la comédie de l'amour; lui seul est +piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable +comme les armées qui marchent en bataille, ainsi +qu'il est dit aux Livres saints.—Lui seul, par le conflit +et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont +il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et +est plaisant pour cette raison même, forme un petit +drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit +drame divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, +«après beaucoup de mystère», comme +dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.</p> + +<p>Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment +profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on +risque tout simplement de passer à côté; il est vrai +aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait +une dame, qu'a connue Chamfort à celui qui lui +plaisait.—Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez, +je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de +la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans +doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je +n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour +voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour +soi-même qu'être aimé pour ses qualités, au moins +est-ce être aimé pour quelque chose qui nous touche +d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il +n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. +L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un +qui ne vous vaut pas, est tout au moins une préférence. +Ainsi de suite; et de tels sentiments on peut +encore s'accommoder.»—Eh! oui! et c'est de ce +train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce +petit manège de l'amour susceptible d'analyse parce +qu'il n'est pas absolument pur, et de degré et de gradation +parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.</p> + +<p>Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld +a dit que «s'il existe un amour pur et exempt +du mélange des autres passions, c'est celui qui est +caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» +Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément, +que peint Marivaux, ou, du moins, c'est par lui +qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres +passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, +dont il a besoin pour se connaître et en quelque +sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de +l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au +fond du coeur.—C'est pour cela que cette comédie +de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante +parce que c'est un malin plaisir, un des +plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments +des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir +mieux qu'eux ce qu'ils vont faire; elle est touchante +parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est +bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour +bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +à se connaître ou à se faire entendre, que +quand il se heurte à un obstacle extérieur: on voudrait +l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit, +amour-propre, capables de le faire éclater, commencent +à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont +faire; on les donnerait aux personnages pour les exciter +un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir +que tu aimes!»</p> + +<p>Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, +parce que l'auteur y a répandu une exquise bonté. +C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Ses +personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien +de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, +parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie. +Marivaux se sauve du danger parce que ses +bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin. +«Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera +malheureux s'il ne l'épouse pas.—A la vérité, il sera +d'abord un peu triste; mais il aura fait le devoir d'un +brave homme, et cela console; au lieu que s'il l'épouse, +il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»—Voilà +leur manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond +du coeur.</p> + +<p>Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie +de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa +finesse, c'est dans le <i>Legs</i>. Le <i>Legs</i> est une étude +d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. +Rien de mieux vu; les hommes de ce genre ont très +souvent beaucoup de succès, des succès sérieux et +durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est +un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien +démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel +degré d'entêtement va l'amour-propre chez une femme, +à apprivoiser un ours; c'est une belle victoire,—Ensuite +c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, +et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais +il fallait plus que la finesse féminine, il fallait de la +bonté pour s'en apercevoir.</p> + +<p>Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est +quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de parfaitement +original, et de très profond sous les apparences +d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse +de l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie +des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce +sont petits chemins, je le sais bien, «il connaît tous +les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; +Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là +où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers.»</p> + +<p>La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques +est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a +chez lui aucun art de «composition», j'entends de +composition factice, il n'y a pas l'ombre de «métier». +Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite +à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas +composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer +en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée +et logique aboutissant à une conclusion contenue dans +les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant +d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance +extérieure qui les suscite ou les pousse.—En pareil +cas l'art de la composition se confond avec l'art même +de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre +marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue +n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique +est intime en quelque sorte et vient de l'évolution +même des mouvements du coeur. L'intrigue est +la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte +dans le drame. A qui voit parfaitement la succession +des sentiments dans les âmes, inventer n'est +point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout +naturellement son invention à trouver une <i>situation</i>, +et, la situation trouvée, laissera ses personnages +aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune +à tous les grands psychologues au théâtre de +réduire l'intrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant +naturel, à <i>Bérénice</i>; et quand il a trouvé ce +chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: +«Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention +<i>consiste à créer quelque chose de rien</i>.»</p> + +<p>A la vérité, dans un grand drame, une situation et +l'évolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en +présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes, +ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il +ne soit pas nécessaire que quelques circonstances +habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et +les fassent comme tourner pour présenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours +pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru +mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours +d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, +que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à +disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme +Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin +d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement +dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue +où l'intrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les +oeuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue +lui serait indispensable.</p> + +<p>C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre +sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci. +Du drame ils ont l'essence, qui est la vie +morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée +du mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, +parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des +incidents chose vile en soi, simples machines, mais +machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant +accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son +tour, fait son chemin, marque son trait, et complète +la peinture du caractère.</p> + +<p>De là le seul défaut sérieux des petits drames de +Marivaux: ils ont une certaine uniformité, et ils sont +un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons +un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le +théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu +qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu +naturel, l'inattendu dont on se dit après coup +qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet inattendu-là, +c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves +de renseignements psychologiques et être habile à +les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.</p> + +<p>Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, +et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe +aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indigence +de fond se marque dans le raffinement même de +ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements +de passion si impalpables, des lueurs +d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement +indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour +être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne +volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec +complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule +de l'inconscient à la lumière de la conscience. On +est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils +aiment ou qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous +pas un peu depuis quelque temps?»</p> + +<p>Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi +n'est-ce point pour le profit de l'auteur, mais pour notre +plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le +nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et +n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que +de ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et +le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que +nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment, +nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, +et à ne pas trop le sentir.»</p> + +<p>Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et +légères, et il n'y eut jamais hommes aussi habiles +qu'eux à manier leur coeur comme un instrument de +musique très délicat, très susceptible et infiniment +compliqué.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<p>Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La +Rochefoucauld et ami de Mme de La Fayette, et qui, du +reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri +Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.—Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties +de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs. +Il est psychologue en un temps où la psychologie est +infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un +temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le +monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son +Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de +l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu +inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à +l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.—Il +est un de ces hommes du XVIIe siècle que le +XIXe siècle comprend et prend plaisir à comprendre. +Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement +pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit +tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été +plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être. +Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités +de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point +trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis +l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé +jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine +ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.—Tel qu'il +est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce +qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point +avisé, et qu'il est assez difficile même d'imiter. Il est +le plus original de nos auteurs comiques depuis +Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il +fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait +passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé, +un peu coqueté, et dit deux ou trois choses +exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se +trouvent être des choses profondes.—La conversation +des femmes a de ces surprises; et c'est pour cela +que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, +de cette coquette, de cette caillette, de cette petite +baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines +choses, sans en avoir l'air.</p> + +<br> +<h3>MONTESQUIEU</h3> +<br> + + +<p>La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu +ont un caractère commun: elles sont comme fragmentaires. +On y voit un côté du grand publiciste, puis +un autre, et il semble que cet autre n'a aucun rapport +avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de même, comme je ferai certainement, +peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. +C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément +ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a +comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion +plusieurs hommes, qui ne font pas société très +étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se +rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné +la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est +complexe sans être enchaîné. Il est partout; et la continuité, +l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent +pour être, ou pour paraître, universel.</p> + +<p>Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un +homme du notre, un homme des temps à venir, un +conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe +naturaliste, un philosophe rationaliste, autre +chose encore; et tout cela non point confus et fumeux, +comme chez d'autres, admirablement clair et lumineux +au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, +point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, +seulement qui nous guide. C'est un monde immense +et brillant où manque une loi de gravitation.</p> + +<p>Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, +avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être +difficile; ou plutôt faire entrer ces diverses conceptions +dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui +serait le trahir.—Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire +est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, +quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non +point la pensée qui nous semblera envelopper toutes +ses pensées—il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y +en avait une, il l'aurait eue,—mais les tendances plus +accusées parmi ses tendances; les idées qui, chez un +homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles +qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, sans +être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, +semble du moins celle où il préférerait vivre si elle +devenait une réalité.</p> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>MONTESQUIEU JEUNE</h4> + +<p>Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son +temps, d'un temps très spirituel, très curieux; très intelligent, +très frivole, et qui semble, dans tous les sens +de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus d'assiette. +C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il +ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui +étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de +dévouement à une royauté patriote; qui étaient encore, +à un moindre degré, enthousiasme littéraire, amour du +beau, conscience d'artistes. Il a perdu une certitude, +et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même +celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il +y eu aura une un jour, certitude sous forme d'espérance +qui sera celle du XVIIIe siècle, et au delà.—En attendant, +ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même, +se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies +sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans +s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités +scientifiques. Avec cela, frondeur, parce qu'il est frivole, +et très irrespectueux des autres, comme de lui-même; +se moquant de l'antiquité autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, +l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède; +mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux +de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu +le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et +un peu impertinent.</p> + +<p>Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce +temps-là, el il lui en restera toujours quelque chose +(comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient pas tout +entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait +un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. +Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il +est homme du monde aimable, et même charmant, «la +galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde +émotion; «Je me suis attaché dans ma jeunesse à +des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai +cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>». +Il a l'âme la moins religieuse qui soit. Les athées +sont plus religieux que lui; car l'athéisme est souvent +haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte, +un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation +à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas +à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie, +et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais +comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Cf. Usbeck dans les <i>Lettres Persanes</i> (Lettre vi). «Dans le +nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit +par l'amour même.» (L'ensemble des <i>Persanes</i> donne l'idée que +c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint +lui-même, et l'on s'accorde à l'y reconnaître.)</blockquote> + +<p>Il n'est pas chrétien. Les <i>Persanes</i> sont avant tout +un pamphlet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle, +indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire: +«Il y a un autre magicien plus fort... c'est +le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; +que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le +vin qu'on boit n'est pas du vin; et mille autres choses +de cette espèce.» Voilà le ton général des <i>Lettres</i> qui +touchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses. +Plus tard le ton sera tout différent, mais non +la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le +bien tout d'abord, des <i>Persanes</i> aux <i>Lois</i>, +Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé +d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant +au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le +christianisme, il pourra le considérer comme une force +sociale, et non plus comme un objet de railleries; +mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et +moins encore le sentiment.</p> + +<p>Il est de son temps encore par l'inintelligence du +grand art. Il méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, +pêle-mêle, surtout les lyriques<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, ne faisant +grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres des passions» +parce que nos poètes dramatiques sont surtout +des moralistes et des orateurs.—Les quatre plus grands +poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et +Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup +d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus +grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les +créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des +mépris pour «l'harmonieuse extravagance» des lyriques, +pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle les +romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui +du coeur», pour tous ces hommes dont «le métier est +de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la +raison sous les agréments». On sent là l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. +Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et +même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les +«maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu de +sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en +vivent et qui les peignent.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CXXXVII.</blockquote> + +<p>Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de +ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art. +Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts +et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et, +d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. +Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A +quoi bon ces découvertes, demande <i>Rhédi</i>, dont les +suites salutaires ont toujours leur compensation, et au +delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles +versent sur l'humanité?—<i>Usbeck</i> va-t-il répondre par +les arguments de Goethe: Qu'importe? plus de vérité, +plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons +toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de +l'homme?—Non, mais par les arguments du <i>Mondain</i> +et par «<i>l'homme à quatre pattes</i>» de Voltaire: Les arts +engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes. +La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et +voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. +Cela ne vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples +barbares «où un singe pourrait vivre avec honneur, +passerait tout comme un autre, et serait même distingué +par sa gentillesse?»—Il est possible; mais de +l'art pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas +un mot dans les raisonnements d'Usbeck.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, lettre CVI.</blockquote> + +<p>De son temps, il en est encore par un certain souci +de choses scientifiques, et, comme disait Fontenelle, +de <i>philosophie expérimentale</i>. «Le philosophe épuise +sa vie à étudier les hommes...», disait La Bruyère. Le +philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un insecte. +Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le +tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau +sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des +idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports à l'Académie de +Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en +route, lui aussi, pour l'Académie des sciences? Non. +Il est seulement de sa génération, et c'est un point à +ne pas oublier que le premier des grands <i>philosophes</i> +du XVIIIe siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, +la marque encyclopédique, la curiosité des choses +de sciences, l'idée plus ou moins arrêtée que là est la +clef d'un monde nouveau.</p> + +<p>Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout +dans la manière dont il observe les hommes, et dont il +les peint. Ces <i>Lettres Persanes</i> sont significatives. Voltaire +a raison, cela est «facile à faire», j'entends +pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, +dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait +que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante. +En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux? +Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très +sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, +mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la +misère humaine et encore d'une sensibilité déchirante, +et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La +Bruyère un Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les +<i>Lettres Persanes</i>.</p> + +<p>Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure +cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, +un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits +chefs-d'oeuvre de style sec, net et cassant, infiniment +difficile à attraper, du moins à un pareil degré +d'aisance. Mais comme observations, des observations +de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages +si vives? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale, +une coquette, un pédant, un petit-maître, un +directeur...—C'est quelque chose!—Eh! non! pas +même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement +d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste +fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce +sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien +saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, +«des choses qui sont de tous les temps et de tous +les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il +voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver +le fond commun, la nature humaine permanente, et +pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu +se tient au dehors. Un geste caractéristique ne +lui échappe point; l'homme lui échappe.</p> + +<p>Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été +pédant; mais enfin sur l'homme, révélé par une époque +aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il +y avait quelque chose de plus intime à surprendre et +à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, +faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais +ne voyant bien que les choses du moment, <i>actualiste</i>, et +incapable de soutenir l'observation au jour le jour de +la science pleine et solide de l'homme éternel. Une +partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra à cela.</p> + +<p>Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années +de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants, +que je ne relève que parce qu'il lui en restera +toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination +et de la préciosité dans le style. Nous sommes au +temps des salons littéraires et scientifiques.» Faites +bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment +Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque +où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises +aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est +l'époque où les salons commencent à faire dire des +sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans +son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins +un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui +se piquent de lettres est chez les auteurs une forme du +désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les +femmes l'admiration littéraire est une forme vague de +l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène +à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le +tout ensemble. Au temps de Fontenelle et de Montesquieu, +elle les poussait à un libertinage précieux, à un +mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie +coquette, qui tient du courtisan et aussi de la +courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des +coquetteries.</p> + +<p>Même avant le <i>Temple de Gnide</i>, Montesquieu donne +un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle. +Dans la <i>Pluralité des Mondes</i> il n'y avait qu'une marquise; +dans les <i>Persanes</i>, il paraît que ce n'est pas trop +de tout un sérail. Dans les <i>Mondes</i> on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le +sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres +entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les <i>Persanes</i>, +nous aurons des histoires de harem et les mémoires +d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait +dire. Toute une lettre (la CXLIe), voluptueuse de +sang froid, avec ses grâces maniérées, semble être +écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est +un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.</p> + +<p>Je ne sais quel air de corruption élégante commence +à se répandre dès les premières années de ce siècle. +Nous verrons pire, mais non point différent. La marque +du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et +raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui +n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique, +qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait +qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.</p> + +<p>Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des +hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait +en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721, +il faisait surtout les honneurs de celui-là.</p> + + + + +<h4>II</h4> + +<h4>MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ</h4> + + +<p>Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un +homme extraordinaire pour cette date, un homme qui +n'était point du tout de son temps, et qui semblait +appartenir à l'époque précédente, un adorateur de l'antiquité. +«Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de +la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... +cette antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un +coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu +dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger, +curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y +a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide +et de grave. Du mépris que les hommes de son temps +affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et +civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la +mode.</p> + +<p>Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu +dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que +l'antiquité a de plus grand; ce n'est pas l'art antique. +A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», +ce n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, +c'est ce qu'elle a d'imposant. Il aime le grand, lui, +homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon, +marque singulière d'une forte originalité, qui le +sauvera. Il aime l'histoire grecque et surtout l'histoire +romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement +d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa +patience et son courage, les grands consuls, les durs +tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un +peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant +les âges, toute pleine d'une force inébranlable +et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens +et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur +une grande force, l'empire romain établi sur la vertu +romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable, +cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain, +à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins.</p> + +<p>Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point +fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et +vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité +faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live, +et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et +des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des +lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère, +de simplicité hautaine, de frugalité un peu fastueuse, +d'énergie et de constance infatigable; qui, par l'image +répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement +en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière +de religion. Les Français ont été très sensibles à cet +ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre +religion, a senti celle-là, assez pour la comprendre. Montesquieu +en est très pénétré, en un temps où on l'a +complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? +Il est, en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait +partie de notre patrimoine classique. Il est parmi nos +<i>sacra</i>. Notre XVIe siècle l'a mis en honneur, notre XVIIe +siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il +revivait avec une force singulière, avait son contrecoup, +et ridicule, et terrible aussi, sur les moeurs et sur +l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme une +superstition domestique, ce qui avait été un culte national +et devait devenir un fanatisme.</p> + + + + +<h4>III</h4> + +<h4>SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES</h4> + + +<p>Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui +ressemble à Montaigne, qui est curieux de moeurs singulières, +de coutumes locales, de relations de voyage, +et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec +passion, avec une grande application de réflexion aussi; +car si les <i>Persanes</i> en sont sorties, une partie de l'<i>Esprit +des Lois</i> y a sa source. Il est original par ce côté encore. +De son temps on est curieux de sciences, comme aussi +bien il l'est lui-même; on ne l'est point d'exotisme. Au +XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais surtout +pour courir à la recherche de manuscrits précieux +et de savants. Au XVIIe siècle, les Français voyagent +moins: la France est si grande, son influence est si +loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe siècle +on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes +de ce temps a été de croire que Paris pensait +pour le monde. L'idée de légiférer à Paris pour l'humanité +toute entière en devait sortir.</p> + +<p>Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes +manières qu'on avait de penser et de sentir au delà +des Pyrénées et des Alpes. Il a voyagé d'abord, et avec +soin, dans les livres. Chardin; <i>Lettres édifiantes et curieuses +des missions étrangères; Description des Indes occidentales</i> +de Thomas Gage; <i>Recueil des voyages qui ont +servi à l'établissement de la Compagnie des Indes</i>, etc., +voilà ses excursions de bibliothèque.—Il a poussé plus +loin. Il a voulu se donner le sens de l'étranger, non plus +la science par ouï-dire de ce qui se passe loin de nous, +mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors +de la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence +que la transplantation donne aux esprits vigoureux, +comme, du reste, elle râpe et use les esprits vulgaires. +Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la Hongrie, +l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant +avec les hommes les plus célèbres de toute l'Europe.</p> + +<p>Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, +de moraliste, d'économiste et d'homme d'État, où +le méditatif n'est nullement diverti par l'artiste, où la +réflexion n'est nullement interrompue par le spectacle +d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu +n'est pas artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit +ni, presque, dans le style. Son génie s'est agrandi ainsi, +et enrichi, je ne dirai pas fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, +Montesquieu fût resté enfermé dans sa vision, +haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son +esprit, resté plus étroit, eût probablement semblé plus +fort. C'est de la <i>Grandeur et décadence</i> que fût sorti +<i>l'Esprit des Lois</i>; et, son beau rêve antique, il l'eût ordonné +en un système. Le Montesquieu voyageur a contribué +à nous faire un Montesquieu plus instructif, de +plus de portée, de fonds plus riche; moins imposant +et moins maîtrisant.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + +<h4>IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU</h4> + + +<p>En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en +Montesquieu par ce soin de chercher tant d'aspects +divers des choses, la force systématique s'affaiblissait +d'autant, et de même qu'il y a en Montesquieu plusieurs +hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées dominantes. +Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le +savons: ni idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, +ni très sensible à la beauté. C'est un philosophe. Mais +que de personnages encore il peut prendre, et que de +chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de +très bonne heure. Je vois dans les <i>Lettres Persanes</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a> +telle théorie sur les peuples protestants et les peuples +catholiques, qui est toute positive, tout appuyée sur de +simples faits, qui ne veut tenir compte que des réalités +palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants +ici, tant de célibataires là, terres labourées, terres en +friches, rendement des impôts. Le sociologue positif +apparaît.—Le voici encore, plus accusé (lettre CXXXI). +Une sorte de fatalisme scientifique semble s'emparer de +son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes +une première fois se présente à sa pensée: «Il semble +que la liberté soit faite pour le génie des peuples d'Europe, +et la servitude pour celui des peuples d'Asie. +Rappelez vous les Romains offrant la liberté à la Cappadoce, +et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»— +Soit; nous allons avoir un politique naturaliste comprenant +et expliquant les développements des nations, +les grands mouvements des peuples, les accroissements +et les décadences, les conquêtes, les soumissions, +par d'énormes et éternelles causes naturelles +pesant sur les hommes et les poussant sur la surface +de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +marée; et cela, dans un autre genre, et comme en +contre-partie, sera aussi beau, si le génie s'en mêle, +que ce «<i>Discours</i>» immortel où nous voyions naguère +empires et peuples menés d'en haut, par une invisible +main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent +pas, vers une fin mystérieuse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Lettre CXVII.</blockquote> + +<p>—Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur +fataliste. Rappelez-vous l'adorateur de l'antiquité, +l'homme qui admire chez le Romain deux forces personnelles, +individuelles, supposant et prouvant la liberté +humaine, haute raison et pure vertu, puissances +parlant d'elles-mêmes, ressorts sans appui, causes en +soi, qui façonnent et dressent un peuple, soumettent +et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui +s'appelle encore Montesquieu, un rationaliste, un +philosophe qui croit que la raison humaine est la +reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans +l'histoire, qu'une loi bien faite peut faire une époque. +—N'en doutez point, il le croit. C'est peut-être même +ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui apparaissaient +tout à l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant +comme des systèmes d'idées. Des principes +deviennent féconds: «L'amour de la liberté, la haine +des rois conserva longtemps la Grèce dans l'indépendance +et étendit au loin le gouvernement républicain<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.» +Une loi n'est pas un fait qui se répète, c'est +une idée juste. L'idée est au-dessus des faits. Elle est, +malgré eux et par elle-même. «La justice est éternelle +et ne dépend point des conventions humaines.» +Elle oblige les hommes de par soi, et ils doivent se +défendre de croire qu'elle résulte de leurs contrats. Si +elle en dépendait, ce serait une vérité terrible qu'il +faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. +«S'il y a un Dieu, il faut <i>nécessairement</i> qu'il soit +juste... il <i>n'est pas possible</i> que Dieu fasse jamais rien +d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il voit la justice il +tant <i>nécessairement</i> qu'il la suive...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, CXXXI.</blockquote> + +<p>Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme +rationnel qui s'impose à la pensée de Montesquieu et +qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous serions du +joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de +celui de l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, +l'idée de justice existe, et nous devrons l'aimer, faire +nos efforts pour ressembler à un être hypothétique +supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait nécessairement +juste»<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensée +humaine (car il y en a une plus élevée, qui est la +charité; mais c'est un sentiment) au centre et au sommet +du monde, comme une force indépendante des +fois naturelles, créant puisqu'elle oblige, dominant +hommes et dieux, reine et guide de l'univers?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote> + +<p>Cela dans les <i>Lettres Persanes</i>, dans ce livre frivole +dont je disais un peu de mal tout à l'heure. C'est que +la fin n'en ressemble guère au commencement. A mesure +que le livre avance, le ton s'élève, les questions +graves sont touchées, l'<i>Esprit des lois</i> s'annonce. Origine +des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment +elle dégénère soit en république, soit en despotisme +(lettre CII); périls des gouvernements sans +pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre +CIII); ces grandes affaires sont indiquées d'un trait +rapide, mais qui frappe et fait réfléchir. L'observateur +mondain s'efface peu à peu devant le sociologue. Des +hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui écrira l'<i>Esprit des Lois.</i> Il ne serait +même pas impossible que tous y missent la main.</p> + + + + + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»</h4> + +<p>Et, en effet, il en a été ainsi. L'<i>Esprit des Lois</i> nous +montrera, agrandies, toutes les faces différentes de +l'esprit de Montesquieu. Ce grand livre est moins un +livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut le prendre +pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de +travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout +entière, avec ses grandes conceptions, ses petites curiosités, +ses lectures, son savoir, ses imaginations, ses +gaîtés, ses malices, sa diversité, ses contradictions.— +Imaginez un de nos contemporains, très souple d'esprit, +juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, +qui réunit des notes et écrit des articles pour la <i>Revue +des Deux-Mondes</i>, les <i>Annales de Jurisprudence</i>, le <i>Tour +du Monde</i> et la <i>Romania</i>; qui s'occupe de politique +spéculative, de science religieuse, de science juridique, +de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou +six volumes, sur des sujets très différents, qui n'ont +pour lien commun qu'un même esprit général. Montesquieu +a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il +a formé un livre unique auquel il a donné un seul titre.</p> + +<p>Ce livre s'appelle l'<i>Esprit des Lois</i>; il devrait s'appeler +tout simplement <i>Montesquieu</i>. Il est comme une vie, +il n'a pas de plan, mais seulement une direction générale; +il est comme un esprit, il n'a pas de système, mais +seulement une tendance constante; et tendance constante +et direction générale suffisent comme ligne centrale +d'un esprit bien fait et d'une vie bien faite. Dirai-je +que, comme une vie humaine, à la prendre à partir +de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, +les mots hautains qui sentent la force<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, les +généralisations ambitieuses; plus tard, les études de +détail, les investigations minutieuses: plus tard encore +certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté +dans beaucoup de science, de dessein général perdu, +oublié, ou moins passionnément poursuivi?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> «Tout cède à mes principes.»—«J'ai posé les principes +et j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»</blockquote> + +<p>Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu +que nous connaissons. D'abord, et disons-le +vite pour n'y pas revenir, le bel esprit de la Régence, +l'homme de la philosophie en madrigaux et des grands +sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais +reparaissant de temps à autre. S'il y a déjà de l'<i>Esprit +des Lois</i> dans les <i>Lettres Persanes</i>, il y a encore des +<i>Lettres Persanes</i> dans l'<i>Esprit des Lois</i>. Tel chapitre se +termine par une pointe galante, telle considération +sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique +aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs +d'un seul, servent encore à l'amusement de tous».— +L'homme du bel air n'a pas disparu.</p> + +<p>Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant +moins, le voyageur curieux, le grand collectionneur +d'anecdotes des deux mondes. Il est fureteur. Souvent +on désirerait qu'il ne quittât point une grande vérité +encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter +une particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de +polygamie à la côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de +rois Aribas dans ce livre composé de notes patiemment +accumulées. Montesquieu, si bien fait pour les grands +sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La +Bruyère. Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce +qui était la plus longue.</p> + +<p>Et voici venir le <i>Romain</i>, l'adorateur de l'antiquité +latine. Tout ce qui se rapporte au gouvernement républicain, +dans son livre, est tiré de l'étude qu'il a faite et +de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. Grandes +vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, +respect de la loi, un grand courage et un grand dessein; +lorsque l'un et l'autre faiblissent, décadence et décomposition, +substitution de la Monarchie à la République: +pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, +et voilà l'essence de toute république. La République +est: <i>soyez vertueux</i>. Il s'ingénie, pour ne désobliger personne, +à restreindre le sens de ce mot de <i>vertu</i>. Qu'on +ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu «<i>politique</i>», +c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de +la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, +en lisant Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; +et, en vérité, il a raison. L'auteur l'emploie à chaque +instant dans sa signification la plus étendue; et quand +même il ne le ferait point, l'amour de la patrie poussé +jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre +chose que la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose +toute.</p> + +<p>Montesquieu apporte donc comme un élément, au +moins, de sociologie moderne, l'idéal un peu convenu, +un peu <i>livresque</i>, de simplicité voulue, de pureté et d'innocence +dans les moeurs, qui lui est resté de son commerce +avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, +aussi avec les <i>Moeurs des Germains</i>, qu'il prend +un peu trop au sérieux, et dont, vraiment, il abuse. Son +fond d'optimisme, sa confiance dans les forces morales +de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. +Il a eu sur sa pensée, et sur la pensée de beaucoup +d'autres en son siècle, une grande influence.</p> + +<p>Et si l'érudit ancien a sa part dans l'<i>Esprit des Lois</i>, +l'observateur moderne a la sienne aussi. S'il prend +l'idée de l'essence de la République dans ses livres +latins, il prend l'idée de l'essence de la Monarchie dans +le spectacle qu'il a sous les yeux. L'<i>honneur</i> est pour lui +le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non +point le sentiment exalté de la dignité personnelle, ce +serait état d'esprit que les anciens ont connu et qui se +confond avec l'instinct du devoir; non point l'orgueil +féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par +une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; +mais l'aptitude à se contenter pour sa récompense +d'un titre «d'honneur» accordé par un souverain +généreux et noble en ses grâces, le désir d'être distingué +dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est +dans ce sens que Montesquieu emploie toujours ce mot +d'honneur toutes les fois qu'il en use en parlant monarchie. +C'est l'impression laissée en son esprit par le +siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les +<i>Persanes</i> il voyait surtout en France des sentiments +légers et délicats de valeur brillante et un peu étourdie, +des airs, du <i>paraître,</i> de la vanité. La vanité française +élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet <i>honneur</i> +dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +tempérée. Il suppose un prince magnanime, une +noblesse qui ne rêve que cour, une bourgeoisie qui +n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut confesser +qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons +de se faire de la monarchie cette idée-là.</p> + +<p>Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons +en présence d'un autre homme, d'un savant qui +a médité sur la physiologie et qui se dit que la sociologie +pourrait bien n'être que l'histoire naturelle des +peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment +dans les <i>Persanes</i>; il arrive, dans les <i>Lois</i>, à en faire toute +une théorie. Les peuples sont des fourmilières à qui le +sol qu'elles habitent donne leur tempérament, leur +complexion, leur allure, leurs démarches, leurs lois; +car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent +de la nature des choses». Les climats font ici les fibres +plus molles, et là les nerfs plus solides. Ils donnent ici +la volonté, et là l'esprit de soumission. Ce n'est pas tel +homme qui est monarchiste, c'est telle région. Ce n'est +pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la même dans les pays chauds et les +pays froids<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Là où le climat fait la femme nubile de +bonne heure, il la met dans un état de dépendance plus +grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est pas une +conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. +Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, +voilà, avec la famille, la constitution, le gouvernement, +la législation, la cité, forcés de changer d'une +latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à la montagne<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Livre XVI, ch. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> XVI, 9.</blockquote> + +<p>Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère +commune, les hommes varient comme les végétaux +d'un point à un autre de cet univers. Forêts, un peu +plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, +offrent aux yeux des aspects différents dont la raison +est dans le sol qui les alimente, l'air qui les secoue ou +qui les berce, le soleil qui les soutient ou qui les accable.</p> + +<p>—Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie +physiologique appliquée aux races humaines est +dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils comportent naturellement. +Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple comme +un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, +s'accroître, fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, +idées, préjugés, religions, arts, propres à l'essence de +cette race, se former lentement, éclore en une civilisation +particulière, décliner, s'effacer, disparaître...</p> + +<p>—Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le +chemin qu'il vient d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un +autre Montesquieu qui ne s'accommoderait pas de ce +système. Si l'histoire des peuples est fatale comme une +végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera intéressant +de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser +sur elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; +il faudra observer les lois selon lesquelles les peuples +se développent. Le mot même de législateur, si cette +théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu est +né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; +il aime à croire à la raison humaine modelant les peuples, +formulant des maximes de conduite qui sont des +morales, des principes de statique sociale qui sont +des constitutions, des axiomes de justice qui sont des +codes; et s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires +qui résultent de la nature des choses» et +s'il le croit, il ne croit pas moins que les lois sont des +rapports justes entre les idées.—Et par suite il arrivera, +conséquence assez piquante, que l'inventeur +même, en France, de la sociologie fataliste, sera le +plus déterminé et le plus minutieux des législateurs, +sera l'homme qui dira le plus souvent: «les législateurs +doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose à faire.</p> + +<p>—N'aperçoit-il point la contrariété?—Si vraiment +Montesquieu n'a point remarqué, je crois, à quel point +il était complexe, divers, fleuve où se jettent et se mêlent +les eaux les plus différentes; mais quand la variété +des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne +s'en point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici +montre, de ses différents sentiments, quel est enfin +celui qui l'emporte. Cette théorie des climats il ne la +pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison législative; +il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le législateur peut et doit les combattre +(Livre XVI).—Loin que la loi soit la dernière conséquence +fatale du climat, elle est faite pour lutter contre +lui, bonne à proportion qu'elle lui est contraire. «Les +bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» +Il faut opposer les «<i>causes morales</i>» aux +«<i>causes physiques</i>» (XIV, 5), combattre la paresse, par +exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie fataliste des +pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie (XIV, 5); etc.</p> + +<p>Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du +climat, que le législateur doit tempérer, les constitutions, +de plus loin, le sont aussi. Ce sera aux lois particulières +de tempérer les constitutions, comme c'était +aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. Là où la forme du gouvernement comportera +une certaine rapidité d'exécution, les lois devront +y mettre une certaine lenteur (V, 10). «Elles ne devraient +pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient +résulter de cette même nature.»</p> + +<p>Et nous voilà aussi loin que possible du point où +nous étions tout à l'heure; nous voilà, non plus avec +un philosophe expérimental, un naturaliste politique; +mais avec une sorte de fabricateur souverain, un démiurge, +une sorte de mécanicien qui monte et démonte +les rouages des institutions humaines, non seulement +explique le jeu des ressorts, mais croit qu'on en peut +fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là plus de +liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue +ou d'un balancier, a le secret de l'équilibre, et croit +avoir la puissance de l'établir.</p> + +<p>C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très +divers, comme chez un homme qui a beaucoup d'intelligence +et peu de passions. Mais l'intelligence, à s'exercer, +devient une passion aussi, et si, souvent, il lui +suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire +du plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu +y cède avec ravissement. En présence des peuples il +est d'abord un spectateur attentif; puis un peintre, un +interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à +force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, +corriger, améliorer, guérir, qui croit que les +lumières peuvent être créatrices, que les idées, quand +elles sont si belles, doivent être fécondes;—et qui +peut-être ne se trompe pas.</p> + +<p>Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je +crois, mais seulement le dernier. N'oublions pas les +autres. Rappelons-nous bien qne Montesquieu, de par +son intelligence même, qui est infiniment souple et admirablement +pénétrante, entre partout et ne s'enferme +nulle part, et de par son tempérament qui est tranquille, +aurait bien de la peine à être systématique.—Car +un système est, selon les cas, une idée, une passion +ou une table des matières.—C'est une idée chez +ceux qui ne sont pas très capables d'en avoir deux, et +qui, en ayant conçu ou emprunté une, y accommodent +toutes les observations de détail qu'ils font sur les +routes.—C'est une passion chez ceux qui, incapables +de penser autre chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant +de leur tempérament font une idée, optimisme, +pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou +la réflexion leur présente.—C'est un simple <i>memento</i>, +une méthode de classement, pour les intelligences vulgaires +qui ont besoin d'un cadre à compartiments, d'un +casier commode à ranger leurs pensées et découvertes +dans un bon ordre et à les retrouver aisément.</p> + +<p>Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament +ni dans l'intelligence. Il est si peu homme à système +qu'il est capable d'en avoir plusieurs. Comme il a en lui +plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées générales +des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer +successivement à plusieurs points de vue très divers. +Ce serait faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, +chaque livre de l'<i>Esprit des lois</i> suggérant tout un +système historique ou politique qui ferait la fortune +intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de +croire que c'est supériorité.</p> + +<p>De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait +sortir? Rien autre chose qu'un livre de critique. Le +critique est précisément celui qui a une aptitude naturelle +à entrer successivement dans les idées et les états +d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa +marque propre. Et quand cette aptitude ne lui permet +que de bien saisir et traduire les idées des autres, il est +dans la hiérarchie intellectuelle, mais au plus bas +degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de comprendre +des idées et des systèmes différents et contraires +qui n'ont pas même été encore inventés, il est précisément +au sommet de l'intelligence humaine. Un génie +si puissant qu'il est inventeur, et si varié et pénétrant +dans divers sens qu'il est critique, voilà Montesquieu; +un livre de critique divinatrice, voilà l'<i>Esprit des lois</i>.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la +portée. Cet homme se place au centre de l'histoire, +puis, successivement, envisage toutes les façons dont +les hommes ont organisé leur association, et de chaque +institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le +germe mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir +grande, ou languir, ou durer sans accroissement, ou +s'élancer pour tomber vite, ou se transformer en son contraire +même. Il est tour à tour: monarchiste, pour savoir +que la monarchie se soutient par le sentiment de +l'<i>honneur</i> dans une classe privilégiée qui entoure le prince +et qu'elle tombe par l'avilissement de cette classe;— +aristocrate, pour comprendre qu'une aristocratie subsiste +par la <i>modération</i>, c'est-à-dire par la prudence et la +sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie +et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération +l'abandonne;—démocrate, pour sentir que +tout un peuple devant, dans ce cas, avoir la sagesse +d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut un prodige +(qui s'est vu du reste), la <i>vertu</i> même, pour gagner +une pareille gageure;—despotiste même (et pourquoi +non?) pour nous peindre le bonheur d'un peuple qui +a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un despotisme intelligent<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; mais pour nous montrer aussi combien +un pareil état est instable et comme monstrueux, effet +d'un heureux hasard qui ne se renouvelle point.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Arsace et Isménie histoire orientale</i>.</blockquote> + +<p>Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est +si peu, pour nous faire voir non seulement l'esprit du +christianisme, mais jusqu'à ses transformations et son +évolution historique. Qu'un lecteur superficiel ouvre +ce livre à telle page, il y verra que le christianisme est +antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le +célibat, diminué la puissance paternelle, détaché les +citoyens de la patrie terrestre au profit d'une autre.» +Que le même lecteur regarde le livre suivant, il verra +(XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs citoyens, +les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, étant les plus habitués +au renoncement à eux-mêmes. C'est que Montesquieu +ne borne point sa vue à un temps, et sait qu'une +religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne +peut subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer +que comme une secte, ne peut s'assurer qu'en +devenant un organe social; a par conséquent dans sa +maturité des démarches contraires à l'esprit de son +origine, jusqu'au jour où, perdant son influence sur +la cité, elle revient à son point de départ.</p> + +<p>C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque +tournent à la gloire de son sens critique. On trouve une +petite étude sur le Paraguay dans son chapitre sur les +institutions des Grecs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Quel rapport, et que signifie +cet éloge de l'<i>État-couvent</i> établi par les Jésuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on +verra combien Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: +comme il a bien vu que Sparte était une sorte de +couvent, un ordre de moines guerriers, sans idée de la +liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à +la maison commune, à la grandeur et à la richesse de +l'Ordre; qu'il y a quelque chose de cet esprit dans toutes +les républiques antiques, et dans la Rome primitive +comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques de +l'ancien monde étaient des associations de religieux +ayant pour église la patrie, et faisant voeu pour elle +d'égalité, de frugalité, de pauvreté et de bonnes +moeurs<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la <i>vertu</i> +tenue pour principe des États républicains et cette autre +idée que l'État républicain convient aux pays limités +et concentrés; et toute cette admirable critique de la +constitution républicaine, écrite par un philosophe +solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu +de l'Europe monarchique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Livre IV, ch. 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Cf. Livre V, ch. 6.</blockquote> + +<p>Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, +elle va si sûrement, au fond des organismes sociaux, +saisir le secret ressort qui dans telles conditions doit +produire tels effets, qu'elle peut devenir prophétique. +Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il +a vu que la Révolution française serait conquérante; +cela sans songer à la Révolution française; mais la +prophétie sort, sans qu'il y pense, de la théorie générale: +«Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres +d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de +la guerre civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut +se défier des paradoxes de Montesquieu. Le plus souvent +il est en dehors de la croyance commune parce +qu'il la dépasse. Continuons: «<i>Tout le monde, noble, +bourgeois, artisan, laboureur, y devient soldat</i>, et cet +Etat a de grands avantages sur les autres, qui n'ont +guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les guerres +civiles <i>il se forme sauvent des grands hommes</i>, parce que, +dans la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, +chacun se place et se met à son rang; au lieu que dans +les autres temps on est placé presque toujours tout de +travers<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Grandeur et Décadence</i>, XI.—<i>La Grandeur et Décadence</i> +est un chapitre détaché de l'<i>Esprit des Lois</i> et publié à l'avance.</blockquote> + +<p>Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les +suites nécessaires du passage d'une monarchie tempérée +à une monarchie militaire: «L'inconvénient n'est +pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré +à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se +précipite du gouvernement modéré au despotisme. La +plupart des peuples d'Europe sont encore gouvernés +par les moeurs. Mais <i>si par un long abus du pouvoir, si, +par une grande conquête</i>, le despotisme s'établissait à +un certain point, il <i>n'y aurait pas de moeurs ni de climats +qui tinssent</i>; et dans cette belle partie du monde, +la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, +les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»— +Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le <i>Courrier +de Provence</i> par Mirabeau<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>, je ne vois pas +d'exemple de génie politique plus habile à pénétrer +l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale</i>.</blockquote> + +<p>A le prendre comme un livre de critique, voilà cet +ouvrage étonnant, né d'un esprit incroyablement propre +à se transformer pour comprendre, à se faire tour +à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à +entrer dans une âme éloignée de lui, mais à s'y +répandre, à la pénétrer tout entière, à s'y mêler et à +vivre d'elle; non moins apte encore à la quitter, et à +recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples +d'une liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une +compréhension plus prompte, plus facile, plus sûre et +plus complète. J'ai dit que ce livre était une existence; +c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de la vie +de milliers d'hommes.—La haute critique, aussi +bien, n'est pas autre chose. C'est le don de vivre d'une +infinité de vies étrangères, quelquefois d'une manière +plus pleine et plus intense que ceux qui les ont vécues, +et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir +que celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, +et regarder en étranger sa propre âme; ou assez +fort, en sens inverse, pour entrer dans une âme étrangère +et la contempler de près, comme chose à la fois +familière et dont on sait ne pas dépendre.</p> + +<p>Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce +livre, aussi faut-il le lire comme il a été écrit, le quitter, +y revenir, y séjourner, le laisser pour le reprendre, +le répandre par fragments dans sa vie intellectuelle. +Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est +peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions +comme en donnent les livres qui sont construits +comme des monuments. Il a semé prodigalement +et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes +en idées nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées +qu'il a fait naître chez les autres qu'il pourrait +s'admirer. La beauté est dans la moisson qui ondoie +et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était +dans le grain.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + +<h4>SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT +DES LOIS.»</h4> + + +<p>Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, +l'hôte et l'interprète de tous les peuples, indifférent +du reste, à force d'indépendance, et impartial +jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de didactique +dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a +jamais enseigné? Il a donné des explications de tout +et n'a point donné de leçons?—Il faut s'entendre. A le +prendre comme professeur de science politique, on le +restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique explique +toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer +quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. +On peut comprendre toutes choses et en préférer une. +De tout grand critique on peut tirer un corps de doctrine, +en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, +sa façon de rendre compte est une manière de recommander. +Lorsque Montesquieu nous dit: «Dans tel +cas... tout est perdu!» on peut croire que ce qu'il +désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.</p> + +<p>Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré +de toute sa pensée, et soucieux d'en faire un système, +qui serait pour Montesquieu ce que Charron fut pour +Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la <i>Sagesse</i> +politique, exprimer la leçon que l'<i>Esprit des Lois</i> +contient, et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, +en donnant pour tout ce qu'il pense seulement +ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en montrant, +parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.—Et +voici, ce me semble, à peu près, ce qu'il dira.</p> + +<p>Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, +d'hérédité et comme de climat, étant né de famille au-dessus +de la moyenne, sans être grande, et dans un +pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est violent +et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première +grande violence et frappante brutalité qu'il ait +vue a été le despotisme de Louis XIV, la monarchie +française se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment +dominant qu'il ait éprouvé. Les <i>Lettres Persanes</i> le +prouvent assez. La haine du despotisme est restée le +fond même de Montesquieu.</p> + +<p>Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il +est un état violent qui tend tous les ressorts de la machine +sociale. Homme intelligent, il le déteste parce +qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, +il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, +les faire agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement +despotique saute pour ainsi dire aux yeux. +Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des passions +pour l'établir, <i>tout le monde est bon pour cela</i><a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>. +—Voyez cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance +suppose de l'ignorance dans celui qui obéit; <i>elle +en suppose même chez celui qui commande</i>. Il n'a point +à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»—Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à +Louis XIV; c'est surtout d'avoir été un sot<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Ce qui +n'est pas calcul, prudence, prévoyance, ménagements +délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le révolte; +et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, +c'est prévoir. Le gouvernement c'est le laboureur qui +sème et récolte; le despotisme c'est le sauvage qui +coupe l'arbre pour avoir les fruits<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Esprit</i> (v. 14).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v. 13</blockquote> + +<p>Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui +en porte la marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez +qu'il l'applique à Dieu. L'idée de Dieu-providence lui +répugne. Un Dieu qui intervient dans les affaires particulières +des hommes lui paraît un gouvernement +arbitraire; c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. +Il soumet Dieu à la justice, et pour l'y +mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, il +faut nécessairement qu'il soit juste.... <a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.» Il ne veut +pas de la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne +voudrait pas d'un Dieu arbitraire, qui lui semblerait +un despotisme capricieux: «Ceux qui ont dit qu'une +fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdité»<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>; mais ceux-là aussi lui sont insupportables +«qui représentent Dieu comme un être qui +fait un exercice tyrannique de sa puissance»<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. +Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne +diffère pas sensiblement de la loi suprême née de +lui<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Il s'amuse, dans une des <i>Persanes</i>, à dire que +si les triangles avaient un Dieu, il aurait trois côtés. +Il fait un peu comme les triangles. Par horreur du +despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité +une constitution. Il ne la voit guère que comme +l'essence des règles éternelles. Pour Montesquieu, +Dieu, c'est l'Esprit des Lois.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>Persanes</i>, LXXXIII.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, L 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, ibid.</blockquote> + +<p>Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit +de la démocratie pure. Personne n'a parlé plus +magnifiquement que lui des démocraties anciennes. +C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, +elles ont penché vers la ruine. «Le peuple mené par +lui-même porte toujours les choses aussi loin qu'elles +peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet +sont extrêmes<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. Aussi toute démocratie est sur la +pente ou du despotisme ou de l'anarchie. L'esprit +«d'égalité extrême» la porte à considérer comme +des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler +au plus bas. Dans ce désert l'espace est libre et +l'obstacle nul pour un tyran, à moins que l'idée de +despotisme ne soit tout à fait insupportable, auquel +cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, +dégénère en anéantissement»<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, v, ii.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Esprit</i>, viii.</blockquote> + +<p>Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, +la recherche des moyens pour l'éviter sera +toute sa méthode. Dans tout son ouvrage on le voit qui +guette en chaque état politique le vice secret par ou la +nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme +est pour Montesquieu comme le gouffre commun, +le chaos primitif d'où toutes les nations se dégagent +péniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, +d'un mouvement très énergique et dans un équilibre +infiniment laborieux et infiniment instable, et +pour y retomber comme de leur poids naturel; les +raisons d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le +point où il faut atteindre pour y échapper étant unique, +subtil, presque imperceptible, et la liberté étant +comme une sorte de réussite.</p> + +<p>Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans +le tissu matériel et grossier des nécessités, sent qu'il +est une chose parmi les choses et dépendant de la +monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, +le pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève +pourtant, ou croit s'élever, au moins parfois, à un état +fugitif et précaire d'autonomie et de gouvernement +de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; +—de même les peuples sont embourbés naturellement +dans le despotisme, et quelques-uns seulement, les plus +raffinés à la fois et les plus forts, par une combinaison +excellente et précieuse de raffinement et de force, peuvent +en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute +dans la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout +l'effort, et le récompense et le glorifie; car ce peuple, +un cette minute, a accompli l'humanité.</p> + +<p>Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. +Il en a trouvé tout à l'heure des éléments dans la +démocratie et il ne les oubliera pas. Mais, nous l'avons +vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser son rêve; +elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est +le despotisme lui-même.—Nous tournerons-nous vers +l'aristocratie, qui pour Montesquieu, et il a raison, n'est +qu'une autre forme de la République? Montesquieu est +profondément aristocrate. Il a donné comme étant le +principe du gouvernement aristocratique la qualité qui +était le fond de son propre caractère, la modération. +C'était trahir son secret penchant. Ce qu'il entend par +aristocratie, c'est une sorte de démocratie restreinte, +condensée et épurée. Un certain nombre—et il le veut +assez considérable—de citoyens distingués par la +naissance, préparés par l'hérédité, affinés par l'éducation +(notez ce point, il y tient), et se sentant, et se +voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit de +leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir. +—Idées singulières, qui montrent assez combien Montesquieu +reste de son temps et de sa caste. Il en est tellement +qu'il semble ne pas soupçonner l'idée, vulgaire +cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous aux +fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges +de magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate +pourtant, un cri d'indignation<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>. Ses idées +sur ce point sont très arrêtées. Il sait bien que la vénalité +c'est le hasard; mais il estime qu'en cette affaire +mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du gouvernement<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>. +Comme il veut une séparation absolue +entre le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, +pour que ce dernier soit absolument indépendant, +à la nomination des juges par le gouvernement il préfère +le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique +que celle-là. Sous prétexte que les citoyens +peuvent avoir des différends avec le gouvernement, +elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut +que les intérêts particuliers du citoyen soient sacrifiés +à l'intérêt du gouvernement, Montesquieu, pour les +sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi solide, +et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne +voudrait pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: +«La fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune +ou de la vie des hommes, un métier de famille!»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> vi. 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote> + +<p>Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, +il désire l'une et l'autre. Il veut un corps des +nobles héréditaire<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>, l'aristocratie étant «héréditaire +par sa nature», puisqu'elle n'est pas autre chose que +sélection, traditions, éducation. Il y voit trois garanties, +modération, stabilité et compétence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> xi, 6.</blockquote> + + +<p>Il reste donc aristocrate?—Non pas exclusivement. +L'aristocratie a autant de raisons de glisser au +despotisme que la démocratie. Sans aller plus loin, +sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être +héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand +elle le devient» (VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction +de Montesquieu, c'est une contrariété des choses +mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce qu'elle +fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie +parce qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées +sont exclues. Elle fait du corps aristocratique +un gouvernement très intelligent qui arrive vite à +n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans +la démocratie manque l'intelligence des intérêts généraux: +dans l'aristocratie manque le souci des intérêts +généraux. Et obéissant à sa nature, qui est concentration +du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire +de plus en plus restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux +mains de quelques-uns, dont le plus fort l'emporte: +nous voilà encore au despotisme.</p> + +<p>Nous retournerons-nous du côté de la monarchie? +—Mais c'est le despotisme!—Non! Non! et Montesquieu +tient à cette distinction. Pour lui la monarchie +même non parlementaire, même sans Chambres +délibérantes à côté d'elle, n'est point le despotisme.</p> + +<p>Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu +ont été surpris de cette assertion, et l'ont considérée +comme une singularité de son imagination. L'idée +peut être une erreur; mais elle n'est pas une nouveauté. +Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait +de Bossuet<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>; c'est une idée commune aux +publicistes de l'ancien régime qu'une monarchie sans +dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie sans +lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle +n'est contenue par rien, mais elle doit se contenir; +elle n'est forcée d'obéir à rien, mais elle <i>doit</i> obéir à +quelque chose. Elle a devant elle vieilles lois nationales, +vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit +tenir compte des coutumes. Il n'y a despotisme que +dans les pays où il n'y a ni lois, ni religion, ni honneur, +ni conscience.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement +de Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout +ce qui se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir +contre, ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (<i>Politique</i>, +viii, 2, 1.)</blockquote> + +<p>Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?—Il +y a pente au despotisme et trop grande facilité à l'établir, +mais non point despotisme. Pour Montesquieu, +la monarchie de Louis XIV, par exemple, n'est point +despotisme; il est vrai qu'elle y tend.</p> + +<p>La monarchie ne doit donc pas être repoussée <i>a +priori</i>. Elle est très acceptable. Elle a même pour elle +un singulier avantage: elle fait faire par <i>honneur</i>, par +besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait ailleurs +par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer +des sentiments, et des sentiments qui sont très bons: +fidélité personnelle, amour pour un homme ou une +famille, dont c'est la patrie qui profite.—Autant dire +(ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle fait une +sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être +languissamment, on l'aime ardemment, et on la sert, +dans cet homme qu'on voit et qui vous voit, et peut +vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui +vous plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, +dans vingt ans, avec une mémoire que la +grande patrie n'a guère.—Mais le despotisme est la +pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie y +tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, +que le roi soit fort et ne soit pas très intelligent<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>, +qu'il soit si capricieux «qu'il croie mieux montrer sa +puissance en changeant l'ordre des choses qu'en le +suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies +que de ses volontés». Cela se rencontre bien vite et +est bien vite imité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> vii, 7.</blockquote> + +<p>Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui +suit. Aristote savait le secret, et Cicéron avait très bien +lu Aristote. Il faut un gouvernement mixte, qui, par +une combinaison très délicate des avantages des différents +gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, +et soit aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble +organisé des forces qui luttent contre la mort toujours +menaçante: la mort des États, c'est le despotisme.</p> + +<p>Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et +ce furent les meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et +unir, à certains moments, aristocratie et démocratie, +dans des proportions très heureusement rencontrées. +Nous avons une force de plus, une institution particulière +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la +monarchie: faisons-la entrer dans notre système. +Montesquieu s'arrête à la <i>monarchie aristocratique entourée +de quelques institutions démocratiques</i>.</p> + +<p>La monarchie, en effet, est excellente à la condition +d'être à la fois soutenue et contenue par quelque chose +qui soit entre elle et la foule. Le despotisme n'est pas +autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. C'est pour +cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont +despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière +humaine, avec un trône au milieu. Elle est un +organisme, où tout doit être poids et contrepoids, résistances +concertées et équilibre. Egalité absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité +absolue avec chef immuable, c'est, selon le caractère +du chef, despotisme capricieux encore, ou despotisme +dans la torpeur. Le fondement même de la +liberté, c'est l'inégalité.</p> + +<p>Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un +qui contrôle, et quelqu'un qui obéisse; et entre +ces personnes diverses de l'unité nationale des rapports, +fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait le +dépôt. Entre le roi et la foule des <i>Corps intermédiaires</i>, +qui limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là +et préparent l'obéissance de celle-ci. Une noblesse +héréditaire est un bon corps intermédiaire<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a> Elle +a la tradition de l'honneur national, et héréditaire +comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. +Elle est un excellent corps de <i>veto</i>; c'est la «faculté +d'empêcher» qui est son office propre<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>.—Le clergé +est un corps intermédiaire assez utile. Bon surtout où +il n'y en a point d'autre<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>, il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour +ainsi dire, infiniment fort encore par son ubiquité, sa +ténacité, «algue» qui amortit, énerve le flot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> II, 4.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> **, 6.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> *, 1</blockquote> + +<p>Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le +dépôt des lois». Sauf en Orient, toutes les monarchies +ont des lois, puissances idéales, limitatives du prince, +protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples précédents +et coutumes, ou textes et chartes, elles existent +partout où il y a organisme social. Elles ne sont que les +définitions du jeu de cet organisme. Mais il est des pays +où on les sent plutôt qu'on ne les voit. Elles en sont plus +redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont +plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. +Il est bon qu'on puisse les voir, les lire +quelque part. Un corps en aura la garde, les retiendra, +les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, aura des +privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) +parce qu'il aura un office social<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore +un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». +«Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est +modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, +laisse à ses sujets l'exercice du troisième.» (<i>Esprit</i>, XI, 6, alinéa 7.)</blockquote> + +<p>Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple +doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de +«conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions, +les moments, d'en profiter», en un mot incapable +de gouverner<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>, il est essentiel pourtant qu'on +sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce +qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine +les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent +et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le peuple aura +donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car +«il est admirable pour cela», qui interviendront dans +la direction générale des affaires publiques. Il aura +même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en +ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs +essentiellement temporaires, seront tirés du +corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir +droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant +non en équité, mais sur le texte<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> II, 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> XI, 6.</blockquote> + +<p>—Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, +et les institutions démocratiques mises en présence.</p> + +<p>Et comment tout cela s'organisera-t-il?—Trois puissances: +exécutive, législative, judiciaire.</p> + +<p>Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y +conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après +elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le +législateur ne jugera pas; car, alors, il ferait des lois +en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait +proscrire. Plus de liberté.</p> + +<p>Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait +des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une +loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté.</p> + +<p>Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait +les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur. +Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses +arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de +liberté.—Il ne nommera même pas les juges, car il +ferait des juges des instruments, et de la justice un +système de récompenses ou de vengeances personnelles. +Plus de liberté.</p> + +<p>Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à +faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La +liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant, sans profit +pour lui, au profit de tous.—L'exécution doit être +prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un +homme.—La délibération doit être lente: le pouvoir +législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature +différente, dont l'une aura toutes les chances de ne +pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de +l'autre.—Le dépôt des lois et la justice sont choses +de nature permanente: ils seront aux mains d'un grand +corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement +insensible, aura comme un caractère d'éternité. «Voilà +la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de +deux parties, l'une enchaînera l'autre par sa faculté +mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par +la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la +législatrice.»</p> + +<p>Et rien ne marchera!—Pardon! ces différents +ressorts, forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils +«devraient former une inaction». Mais les choses +agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; +il faut «qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront +qu'aller lentement et «qu'aller de concert», et c'est +précisément ce qu'il nous faut<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> XI, 6. alinéas 55, 56.</blockquote> + +<p>Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes +et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point +dans l'ancienne monarchie française? Royauté et +vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? Clergé, +Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs +intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce +point la part nécessaire et désirable d'institutions +démocratiques?—Sans aucun doute; et Montesquieu +n'est point un novateur, ce n'est point non plus +un conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, +s'il faisait une constitution, un restaurateur ingénieux +des plus anciens régimes. Il n'aime pas ce qui est de +son temps, il aime ce qui a été. C'était un «très bon +gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou +du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur: +«La liberté civile du peuple (<i>communes</i>), les prérogatives +de la noblesse et du clergé, la puissance +des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je +ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement +si bien tempéré». Tirer du gouvernement «gothique» +toute l'excellente constitution qu'il contenait +en germe, voilà quel aurait dû être le travail du +temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique +de certains hommes ont amené le résultat +contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu, +Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de +la France<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>, une monarchie est sortie, qui n'est +point l'apogée de la monarchie française, qui en est +la décadence, une monarchie mêlée de despotisme, +qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. +Il est temps de revenir aux principes et en +même temps aux précédents, aux principes rationnels +et aux précédents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie +et la liberté.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> III, 53; v.11.—<i>Pensées</i>. <i>Esprit</i>.</blockquote> + +<p>Un retour en arrière éclairé par la connaissance de +l'esprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu +ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon +qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur le Duc, est +rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu +à la fois sens historique, sens sociologique, et sens +commun. Il sait que les nations se développent selon le +mouvement naturel des puissances qu'elles portent en +elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en +France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables +sont nécessaires à tout gouvernement +humain, et cette mécanique, il l'applique à la constitution +française. Mais l'historien et le mécanicien politique +ne s'oublient point l'un l'autre; ils se rencontrent et +conspirent. Les principes du gouvernement idéal, +c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait +pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les +rapporte; les forces réelles et vives de la France historique, +l'historien les place aux mains du mécanicien +politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et +en jeu.</p> + + + + +<h4>VII</h4> + +<h4>MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE</h4> + + +<p>Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, +Montesquieu paraît très grand. Il a vu infiniment +de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. Il était +capable de se détacher de son temps et d'y revenir,—de +comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute +moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation +sociale qu'il avait sous les yeux;—et encore +sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que +deviendrait ce pays même quand les anciennes forces +dont était composé son organisme auraient disparu.—Son +livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes, +et dont la plupart sont profondes. Il n'y a +aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux +défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée +de faire une constitution puis une autre, puis une troisième, +sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile +d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il +paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre +comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante +à travers toutes les conceptions humaines +dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs, +les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret. +Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et +très régulier, construit d'après les lois d'une logique +dogmatique impérieuse, construction solide et +immense, qui, encore, a laissé autour d'elle d'énormes +matériaux à construire des édifices tout différents.</p> + +<p>C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, +se suffit à lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est +une façon de dire qu'il se complète. Ne le prenez pas +pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement épris d'idées +pures, agençant la machine sociale comme par données +mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, +soit; mais il est autre chose. Il est l'homme qui sait que +ces subtiles combinaisons ne sont rien si elles ne sont +soutenues et comme remplies de forces vives, vertus +ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie +morale partout. Il est étrange qu'on ait cru<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a> qu'à ce +livre il manque une morale. L'erreur vient de ce qu'il +est très vite dit que le fonds des sociétés est fait de +vertus sociales, et un peu plus long de tracer le cadre +savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le +mieux pour produire leurs meilleurs effets. La partie +morale de l'ouvrage peut disparaître, matériellement, +à travers la multitude des minutieuses considérations +politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce +livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures +volontés sont au risque de demeurer impuissantes dans +une constitution politique mal conçue, ce qui est vrai, +et bien important; encore plus y trouvera-t-on comment +les meilleurs agencements sociaux restent, faute +de grandes forces morales, des ressorts sans moteur +et des cadres vides.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Nisard.</blockquote> + +<p>Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être +un peu trop optimiste. Il l'est de deux manières: +par trop croire aux hommes, et par trop croire à lui-même, +Il a trop confiance dans la bonté humaine. En +plusieurs endroits de l'<i>Esprit</i> et de la <i>Défense de +l'Esprit des Lois</i>, on le voit très préoccupé de combattre +Hobbes et la théorie du «<i>Bellum omnium contra +omnes</i>». L'homme naturel, «sorti des mains de la +nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui +un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier +de mouton; c'est un être timide et doux, et c'est +l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques +Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les +grandes idées modernes ont leur commencement dans +Montesquieu.</p> + +<p>Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez +grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai +à Montesquieu, étant très enclin à penser +comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt +de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. +L'homme n'est point un fauve; mais c'est un être très incohérent, +en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des +forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu +croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un système +politique raisonnable, par exemple, peut être connu +par un homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes. +Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. +Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut +point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît +votre objection mieux que vous. Je sais très bien que +ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, +pour un merveilleux accident dans l'histoire +humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore +est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et +non pas seulement comme à des théories, à la vertu des +démocraties, à la modération des aristocraties, surtout +à la capacité politique des foules. Il <i>a affirmé</i> très énergiquement +que le peuple ne se trompe point dans le +choix de ses représentants, et il en donne comme exemple +Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. +Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurez-vous +Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne +pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve +que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury +avec insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir +en même temps (alinéa 17) que le verdict ne soit que +l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis, +sans être jamais une «opinion particulière du juge». +Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour +juger sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il +pas que c'est précisément avec le jury que les jugements +seront toujours des opinions particulières, et +que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé +«en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, +je le veux bien; mais que ce soit l'homme qui n'en +veut point qui recommande des juges incapables d'en +avoir une autre, cela m'étonne.</p> + +<p>Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, +un peu de l'homme qui n'est pas moraliste +très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses +admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont +source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement +intelligent et merveilleusement à l'abri des passions: +il est un peu porté à en conclure que les hommes sont +assez intelligents et peu passionnés. Cher grand +homme, c'est faire trop petite la distance qui vous +sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; +puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité +morale, cela mène encore à une illusion, qui est de +croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux +hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire +un défaut, pour être tout à fait dans le vrai? Peut-être +bien.</p> + +<p>J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il +croit trop aux hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en +lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficace +de son système, quand il en est à faire un système. +Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions, +et retirer à moitié sa critique au moment qu'on +l'aventure. Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de +scepticisme, et qu'il dit tout d'abord que le meilleur +gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple. +Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa +théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut +suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui +serait, par cela seul, un très bon Etat. Il lui échappera +de dire que dans «une nation libre il est très souvent +indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il +suffit qu'ils raisonnent: <i>de là sort la liberté qui garantit +des effets de ces mêmes raisonnements</i>»—De là sort la +liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord; mais +«qui garantit des effets des mauvais raisonnements», +je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le <i>point dogmatique</i>, +car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le +point dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le +despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté +est un bien en soi, par conséquent un but, et que +pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. +Il me semble que la liberté n'est point précisément un +but, mais un état, un «milieu», comme on dit maintenant, +où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs, +pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une +fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne +mal ou bien.</p> + +<p>Sa conception même de la liberté a quelque chose +de «formel»; et, comme tout à l'heure il prenait pour +la perfection sociale la condition qui peut y conduire, +de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de +faire ce que la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est +là le <i>signe</i> à quoi l'on connaît un despotisme d'un +État libre; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait +donc pas y avoir de lois despotiques? On sent +bien qu'il peut en être.—C'est que la liberté n'est pas +seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la +capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un +despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice +partant de la majorité des citoyens, se déversant et se +fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme +de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et +organisés selon l'équité.—Elle n'est pas une forme +de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple +despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; +après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques. +Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera, +et contre lui-même; car la majorité est solidaire de la +minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec +celui-là même que vous liez, dans un état violent +dont est gêné le peuple entier où une violence existe, +dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est +faite.</p> + +<p>Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu +l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels +devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me paraît +pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est +avant tout mon droit <i>senti par un autre</i>, c'est-à-dire +un respect et un amour réciproques de la dignité de +la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire +une charité, il l'a eue peut-être; car il déteste +trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément +sentie; mais il ne l'a pas exprimée.</p> + +<p>Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car +cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie +s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée +libérale puisse se dégager et venir remplir et animer +la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si +délicatement et prudemment et fortement établies, +qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme +de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout +son effet, et parût presque plus grand dans ses effets +qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il +nomme liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et +semble presque le contraindre à être.</p> + +<p>Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance +dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même +que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans +l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples. +Remarquez que ces deux optimismes se confondent, +l'un supposant l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple +est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation +sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre +à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace +le cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il +suffit presque de l'offrir à un peuple pour que demain +il en soit digne. «Donnez aux hommes, semble-t-il +dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés +ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots +qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.</p> + +<p>Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme +dans la nécessité de son office. On ne peut pas être +sociologue sans un peu d'optimisme. C'est pour cela +que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait +écrire une <i>politique</i>, c'est-à-dire un code sans sanction, +une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux +hommes que par l'éclat de la vérité qu'elle porte en +elle, sans croire que les hommes sont séduits à la +vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des +instincts humains, on sera peut-être historien, non +sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils +doivent faire; on les regardera faire; et, tout au plus, +on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si +vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant +sociologue qu'une partie du temps et comme dans ses +moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme +est comme une condition, non seulement du +novateur, cela est évident, mais de tout sociologue +dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point. +Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; +et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui +semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence, +ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre.</p> + + + + +<h4>VIII</h4> + + +<p>«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait +Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression. +L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble +empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été, +c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il +est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris +ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne +comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée, +son système, et ce qui est le plus opposé à son système +et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +<i>l'entre-deux</i>, il pénètre en tous ces mystères, et +s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un +air lumineux, qui émane de lui.</p> + +<p>On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus +forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus +sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à +l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre, +jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systèmes, et comme des +mondes; voir «tout céder à ses principes», «poser les +principes et voir tout le reste suivre sans effort»; et +aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y +soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre +d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des +voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement +de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est +pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui +est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelligence +jouissant d'elle-même comme d'un sens +aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail +pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous +le nom dont je vous nomme? Je cours une +longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. +Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous +n'êtes jamais si divines que quand vous menez à la +sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, +je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je +parle à la raison: <i>elle est le plus parfait, le plus noble +et le plus exquis de tous les sens</i>.»</p> + +<p>Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu +avec elle un entretien continu, plein de sincérité, +d'abondance de coeur, d'infinis et renaissants plaisirs. +Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir la lumière», +et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une +sorte d'élargissement se lever en elle à chaque jour la +lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées +et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles +devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, +et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce +qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu +mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, +et même beaucoup de raisonnement, parce que, si +le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, +ou, du moins, le signe qu'on la cherche.</p> + +<p>Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on +ne se doutait même pas de la science où il reste le +maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, +à ce point que Rousseau ne fait que pousser à +l'extrême et mettre en système <i>une</i> des idées de Montesquieu, +presque dédaignée par lui parmi tant d'autres. +Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France +revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon +sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement +abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, +si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure +que sa pensée devient moins applicable, que ce soit par +sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus belle, +devenant purement artistique, et comme l'esquisse +lumineuse d'un idéal.</p> + +<p>On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de +choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite +au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. «Il +annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance +de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a +pénétré; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions +aussi vite et aussi à fond que lui. «Je suis, dit-il +lui-même, avec son esprit charmant, comme cet antiquaire +qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un +coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna.»—Je +n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit +comme cet antiquaire; seulement il a été dans tous les +pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées +toutes, et surtout les plus hautes.</p> + +<br> +<h3>VOLTAIRE</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HOMME</h4> + +<p>Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une +représentation du <i>Bourgeois gentilhomme</i>, et je l'entends +dire: «C'est une très jolie satire. Elle me rappelle +M. de Voltaire, comte de Tournay.»—Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant +tout un bourgeois gentilhomme français du temps de +la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très +impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et +d'éducation.—Seulement c'est un bourgeois gentilhomme +très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous +les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis +un grand talent au service de ses préjugés et a tenu +par là une très grande place dans le monde intellectuel.</p> + +<p>«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont +pas des bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans +<i>Le Buste</i> d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord +le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire +n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue +encore le bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. +Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune +profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse +lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble +peu à Platon, et nullement à Malebranche.—Ce qui +marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il +est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des +coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même +d'aucun chevalier.</p> + +<p>Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il +est éminemment pratique. Voltaire est un homme +d'affaires de génie, et le sens du réel est son sens le +plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie +de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois +qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très +actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin +que de considération, la cherche dans la littérature +parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées +à lui, ni de conception artistique personnelle, ni +même de tempérament artistique distinct et tranché +à exprimer dans ses écrits; mais qui se sait assez habile +pour mettre en belle lumière pendant soixante +ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des +oeuvres d'art distinguées selon les formules connues. +Ce n'est pas un monument à élever; c'est une fortune +littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre, +avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.</p> + +<p>Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. +Sans être précisément cruel, et même tout en ne +détestant point donner quand on le regarde, il sera +bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la +«canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter +avec une «suite enragée», comme disait de Saint-Simon +le duc d'Orléans. On le verra poursuivre un +Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise, +avec un acharnement incroyable, le dénoncer +comme ennemi de la religion, et, à ce titre, au moment +où le malheureux est déjà proscrit et traqué +partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil +séditieux»<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, ce qui est un peu fort peut-être dans +la bouche d'un adversaire de la peine de mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Sentiment des citoyens (1764).</blockquote> + +<p>On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses +comme un voleur à toute l'Académie française, dans +vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de +marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre +Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort +du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à +Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères, +la Bastille et le Fort-l'Évêque contre tous les Fréron, +Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. +La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par +lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la liberté +de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses +amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela; +dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» +Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du +philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe +qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne +l'adule pas.</p> + +<p>En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque +titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, +rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des +rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric +ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours +prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, +toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme +un valet; mais à celui-ci on pardonne, «et la moindre +faveur d'un coup d'oeil caressant nous rengage de plus +belle.»—«Il fut donné à celui-ci de tromper les +peuples»; mais non point de prévaloir contre les +rois.—Richelieu ne lui paye point les intérêts de +son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que +voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi», si ce n'est merci?—Mme du +Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec +complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si +bonne compagnie, et qui a si grande influence! On +n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a +reçu de meilleure grâce les petits coups de pied familiers +des puissances. C'est même alors qu'il est tout à +fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une dignité», +—qui supplée à l'autre.</p> + +<p>C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut +pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue. +Dix fois Dalembert lui écrit: «Mais si! cela fait honneur +à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur +de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment +le touchant peu; il redouble de colère. Mais Dalembert +s'avise de lui écrire: «Rousseau, quoique exilé, se +promène dans Paris la tête haute. Jugez s'il est protégé!» +Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné +Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. +Il a le mépris pour le vaincu devant le vainqueur. +Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, +parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la +Silésie est une chose aussi qui a son charme; il prémunit +Frédéric contre les remords qu'il en pourrait +avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... Vous +vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de +vos <i>Mémoires</i>... N'aviez-vous pas des droits très +réels?.... Je trouve Votre Majesté trop bonne...»— +Sire, dit le renardt vous êtes trop bon roi.</p> + +<p>Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il +est très prudent. Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel +et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des +lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de +noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, +la <i>Henriade</i> et sauf, j'en suis sûr, <i>le poème de Fontenoy</i>, +il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que +le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir, +c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée. +Combler Maffei de compliments sur sa <i>Mérope</i>, +et cribler la <i>Mérope</i> de Maffei d'épigrammes dans un +ouvrage pseudonyme; dire à Mme de Luxembourg +qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française +qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, +et à l'univers entier qu'il n'a jamais écrit le <i>Dictionnaire +philosophique</i>; conseiller le mensonge aux autres +comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos: +«Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les <i>Lettres +philosophiques</i> et qu'il est bon catholique; il est +si facile d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour +Voltaire.—Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est +sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il est +menteur à ce point que la notion du mensonge lui est +étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche +ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par +exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement +dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il +y aurait danger à ne pas le faire; puisqu'on +le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard +ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce n'est +qu'un acte de haute philosophie pratique.</p> + +<p>Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien +conduite, troublée quelquefois par le noble souci de +plaire au «Trajan» de Versailles ou au «Salomon» +de Potsdam, et le désagrément de n'y pas réussir; +mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et +qui finit tard.</p> + +<p>Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le +27 janvier 1733: «J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: +c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont +j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on +dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi +qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... +J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les +règles.... Je lui amenai un prêtre.... Quand il lui demanda +si elle était bien persuadée que Dieu était dans +l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui +m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins +lugubres».—Il voit arriver sa propre mort avec une +gaîté moindre; mais il lui fait encore bonne figure. Il +regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a +créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, +cette ville florissante qui est son oeuvre, et son rempart. +Il fait du bien en s'enrichissant et en criant qu'il se +ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou +trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité, +satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui +sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait +autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est +très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard, +et une estime de soi qu'il se ménage au dernier moment, +et certes, c'est la seule chose qui lui manquât +encore. Il est complet désormais; le bourgeois s'est +épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur +attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de +courre la pension et le cordon à Versailles.</p> + +<p>Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent +acteur», mais un peu en acteur, avec une insuffisante +simplicité. Quand il communie à son église, c'est par +intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à l'évêque +d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage +de seigneur, et pour haranguer avec dignité, +comme c'est son «privilège», ses «vassaux», à l'issue +de l'office.</p> + +<p>C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué +qu'une solide estime publique: «Je n'ai jamais eu de +<i>popularité</i>, s'il vous plaît, disait Royer-Collard, dites +un peu de <i>considération</i>». Pour Voltaire, ç'a été l'inverse. +Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette +«royauté intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie +phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le +méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup, +et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le +tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion, +et les occasions sont fréquentes, et d'un ton +qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne +semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs, +que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage +qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs +moments; Roscius a été bien vertement sifflé dans +la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le théâtre?—Des rois, des princes lui écrivent +amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer +qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine +d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes +motifs, et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à +Ferney il y a des analogies.</p> + +<p>C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait +la distinction du bien et du mal profondément. +C'était le coeur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la +conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée. +Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons +par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; +parce que l'intelligence sert à quelque chose. +Mais le fond du caractère est bien là. Il est peu sympathique +et singulièrement inquiétant.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SON TOUR D'ESPRIT</h4> + +<p>Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup +d'esprit se trouvent réunis dans un homme. Que +va-t-il sortir de là? Un grand ambitieux ou un grand +curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un et +l'autre.—De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, +et même homme de guerre, du moins par ses +inventions de ses «chars assyriens», nous ne parlerons +pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est la +définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de +persuasion, un génie d'émotion, un génie de peinture, +un génie d'exaltation ou de mélancolie, ou de vérité ou +de logique. Voltaire a un génie de curiosité. Ce qu'il +veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de +l'agronomie à la métaphysique en passant par la +musique et l'algèbre, et remplir des pages. Il a touché +absolument à toutes choses. Faire le tour de son temps, +savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où +l'on y passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, +très rares, et ç'a été son effort, et presque son +succès.—Seulement, d'abord il était pressé; ensuite +il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient +condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.— +Il n'aimait pas; il était égoïste, et voilà pourquoi ce +génie universel a été étroit; universel par dispersion, +étroit, borné et sans profondeur sur chaque objet. Pour +comprendre à fond quelque chose,—que vais-je dire +là, et qui peut rien comprendre à fond?—pour pénétrer +seulement assez loin dans une étude, la première +condition est le détachement, le renoncement, l'oubli +de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est incapable +de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un +amour passionné pour les idées, une joie profonde à +sentir qu'on n'est plus soi-même, mais l'idée qu'on a +eue, et qui à son tour vous possède, une abolition de +l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses +expressions) que Montesquieu éprouve à chérir les +théories qui enchantent son esprit, à jouir pleinement +et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus parfait, +le plus exquis de tous les sens». Certes, en de +pareils moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, +le détachement, pour un homme comme lui, est absolu, +le renoncement parfait et facile, la personnalité délicieusement +oubliée et détruite;—et ce sont ces +moments que Voltaire n'a jamais connus.</p> + +<p>La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit +une très haute distinction. Il y faut davantage; et c'est +à ce degré que Voltaire ne s'est pas élevé. Il s'éprend +des idées avec avidité, non avec enthousiasme; il a du +plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les idées +l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, +sans s'en apercevoir, par la contraire; et de chacune +il aura saisi vite et un instant connu, non le fond +et l'intimité, mais les brillants dehors, les abords attrayants, +presque l'apparence seule, et les contours +légers qui la dessinent.—Superficiel parce qu'il est +étroit, étroit parce qu'il est égoïste, c'est bien l'homme; +avec quelle légèreté gracieuse, quel élan preste et +précis, quel investissement rapide et vif, à la française +et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais +laisse partout son nom éclatant et sonore, je le sais; +mais enfin à la course, et avec des oublis, des contradictions, +des efforts inutiles, des distractions, et peu de +résultats.</p> + +<p>Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien +approfondi, ce semble; et qu'est-il?</p> + +<p>Est-il optimiste? Est-il pessimiste?—Croit-il au libre +arbitre humain ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité +de l'âme, ou à l'âme purement matérielle et mortelle? +—Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique et est-il +un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain +point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?—En +histoire est-il fataliste, ou croit-il à l'action de la +volonté individuelle sur le cours des destinées?—En +politique est-il libéral ou despotiste?—En religion, oui, +même en religion, est-il abolitioniste radical, ou abolitioniste +modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes +religieux, mais conservateur du culte?—Je défie qu'on +réponde par un oui ou par un non bien tranché sur +aucune de ces affaires, et, selon la question, on sera plus +rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, +et sur certaines à égale distance de l'un et l'autre; +mais jamais, si l'on est sincère, on ne pourra adopter +la négative certaine ou l'affirmative absolue, et, si on +le relit, s'y tenir.</p> + +<p>Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». +Il aime à croire, et il prend les idées au sérieux; +il est convaincu, et il est pratique. Ce qu'il dit, +il le croit toujours, et ce menteur effronté dans la vie +sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; +il désire qu'il passe dans l'opinion des hommes, +et de leurs opinions dans leurs actes; il <i>veut</i> ce qu'il +pense, ce qui en fait le contraire du dilettante, qui +pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a +conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il +a la conviction impérieuse et visant à l'acte. Seulement +ses convictions sont multiples, fugaces, contradictoires +et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. +Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent +souvent d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons +dans le détail.</p> + +<p>Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement +va me répondre oui, l'autre non, selon le livre +de Voltaire, <i>Mondain</i> ou <i>Candide</i>, qui l'aura le plus +frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (<i>Candide</i>), +et la société bonne (<i>Mondain</i>); ou le monde bon +(<i>Histoire de Jenni</i>), et la société mauvaise (<i>Dictionnaire +philosophique</i>, «<i>Méchants</i>»). Il veut que l'homme +se trouve heureux (<i>Mondain</i>) et il veut qu'il se méprise +(<i>Marseillais et Lion</i>). Très souvent vous le prenez pour +un pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main +le progrès et la réalisation prochaine de toutes les promesses +du progrès. Il vous dira: «J'ose prendre le +parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants +ni si malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la +tradition de Vauvenargues et le pressentiment de Condorcet, +et la transition de l'un à l'autre.—Il vous +dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques +messieurs qui veulent absolument que nous soyons +misérables. Je n'aime point un charlatan qui veut me +faire accroire que je suis malade pour me vendre ses +pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est +contre Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte +que le pessimisme ne conduise à la religion, comme +à ce qui le justifie à la fois, et le répare.—Il vous +dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les +enfants de l'univers; vous ne verrez en eux que l'innocence, +la douceur et la crainte... L'homme n'est pas né +mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette +maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris +de cette maladie, la communiquent au reste des hommes...» +Et voilà du pur Rousseau, l'homme né bon +et perverti par l'état de société, et corrompu par ses +gouvernements, et Voltaire va écrire l'<i>Inégalité parmi +les hommes</i>.</p> + +<p>—Et c'est <i>Candide</i> qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs +même que dans <i>Candide</i>: L'homme est fou; +«historien, je m'amuse à parcourir les petites maisons +de l'univers.» Le monde est un gouffre: «<i>Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies</i>. Le +monde est un grand naufrage. La devise des hommes +est <i>sauve qui peut!</i>» Et dans ses moments de pessimisme +il est le plus désespéré et le plus désespérant +des pessimistes; et si dans le poème sur le <i>Tremblement +de terre de Lisbonne</i> il laisse une place encore, +restreinte et précaire, à l'espoir (<i>Tout est bien aujourd'hui, +voilà l'illusion; tout sera bien un jour, voilà +notre espérance</i>), dans <i>Candide</i> éclate et largement et +longuement se déploie le pessimisme absolu, celui +qui n'admet ni exception, ni espoir, ni plainte même +et blasphème, forme encore, sans le vouloir, de la +prière, et partant de l'espérance; ni recours à l'avenir +humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à +rien, sinon à la résignation muette, qui n'est que le +désespoir, bien plus, qui est comme la lassitude du +désespoir.</p> + +<p>Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? +J'en suis aux questions où chez lui les plateaux +de la balance sont dans le plus parfait équilibre. Il est +impossible de savoir ici de quel côté je ne dis pas il +penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en +avançant dans la vie il semble avoir plus incliné du +côté du déterminisme. En attendant, pendant cinquante +ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé +du danger qu'il y aurait pour l'homme à se +croire esclave de la force des choses: «Nier la liberté +c'est détruire tous les liens de la société humaine.» +—«Je vous demande comment vous pouvez raisonner +et agir d'une manière si contradictoire, et <i>ce +qu'il y a à gagner</i> à se regarder comme des tourne-broches +lorsqu'on agit comme un être libre.»—«Le +bien de la société exige que l'homme se croie libre; je +commence à faire plus de cas du bonheur de la vie +que d'une vérité.»—Et il vous dira, bon logicien: +une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré +sa volonté, il pourrait déranger les lois immuables +du monde. Par quel privilège l'homme ne serait-il +pas soumis à la morne nécessité que tout le reste de la +nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion +que nous en avons, illusion qui nous est nécessaire, +comme d'autres, et qui nous maintient dans l'état où +nous devons être pour ne pas mourir: «La liberté +dans l'homme est la santé de l'âme.»</p> + +<p>Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une <i>entité</i>, +un être en nous qui nous dirige, nous abandonne, et +nous survit? Non, et dans cette négation il n'a pas +varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté +donnée à la matière humaine pour se conduire, comme +elle en a d'autres pour se développer et se soutenir. +—Mais survit-elle à la matière qui se dissout? Est-elle +immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une faculté +d'une matière essentiellement périssable. Et il +insiste cent fois sur cette considération.</p> + +<p>—Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine +ni récompense par delà le tombeau? Qu'importe, +reprend Voltaire: «On chantait publiquement sur le +théâtre de Rome: <i>Post mortem nihil est</i>....» et ces sentiments +ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. +Tout se gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»—Il +importe infiniment, réplique Voltaire, et dans le même +ouvrage (<i>Dictionnaire philosophique</i>); je tiens essentiellement +à l'âme immortelle parce qu'il n'est rien à +quoi je tiens plus qu'à l'<i>Enfer</i>: «Nous avons affaire +à force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de +petites gens, brutaux et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, +si vous voulez, qu'il n'y a pas d'enfer, et que +l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»—Et, +donc, en style élevé: «Oui, Platon, tu dis vrai, notre +âme est immortelle!»</p> + +<p>Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative +qui saute aux yeux d'abord, dans Voltaire, et, +tout compte fait, c'est à elle qu'il a toujours aimé à +revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans interprétation +abusive et sans chicane, elle ne suggère +que l'athéisme. Sa conception de Dieu conduit, d'un +seul pas, à le nier, et il est étonnant qu'à croire ainsi +en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il n'y en avait +point.—Son idée de Dieu est d'une part un expédient, +et d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre +part tout en l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. +Il voit Dieu comme un architecte qui a fait le monde, +comme un «horloger» dont l'horloge où nous sommes +prouve l'existence. <i>Quand il veut prouver Dieu</i>, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit +que «tout est art dans l'univers» (<i>Histoire de Jenni</i>), +et déclare qu'il y a un grand artiste.—Mais son raisonnement +repose sur des prémisses qu'il a mis tous ses +soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu +près, à montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais +été réglée; et d'autre part, quand l'idée de l'horloger +lui vient à l'esprit, vite s'appliquer à admirer l'horloge, +c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on n'y +croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse +les arguments mêmes dont on s'est servi pour +lui faire procès. Ce serait perfide si ce n'était léger, et +cela va contre le but, puisque cela va par le chemin +qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: +Je crois en Dieu. Voir ma conception du monde.— +Vous vous y reportez et vous la trouvez athéistique.</p> + +<p>Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu +présente à son esprit d'une manière constante. Il n'y +croit que quand il veut le prouver. Un pessimiste qui +croit en Dieu tire l'idée de Dieu du pessimisme même. +Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un système optimiste, c'est +un homme qui ne croit en Dieu que tant qu'il l'enseigne.</p> + +<p>L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute +disciplinaire. Il tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». +Dieu est pour lui un service auxiliaire et supérieur +de la police: «Il ne faut point ébranler une opinion +si utile au genre humain. <i>Je vous abandonne tout +le reste</i>....»—«Mon opinion est utile au genre humain, +la vôtre lui est funeste....»—«Ah! laissons aux humains +la crainte et l'espérance!»—«Si Dieu n'existait +pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie +les domestiques: «Maintenant, Messieurs, vous +pouvez continuer. Je craignais seulement d'être égorgé +cette nuit....»<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.—Mille autres traits; car c'est à cette +idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a +pas de plus athéistique; car si elle prouvait quelque +chose, elle prouverait que Dieu est une invention de la +peur, un artifice humain, un expédient social, un instrument +de gouvernement, une mesure de salubrité, +bref un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement +l'argument de Voltaire pour prouver <i>l'absence +réelle</i> de Dieu; et il est bien vrai que dire que si +Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Mallet-Dupan témoin oculaire (<i>Mercure Britannique</i>).</blockquote> + +<p>C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme +Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui, +ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout, +sauf strictement les pages où il est question de lui, +l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant +pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde +et de l'âme.—C'est ce qui me faisait dire que chez Voltaire +l'idée de Dieu est «en l'air» et ne tient à rien. +Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, +une timidité, ou une étourderie.—Et précisément l'idée +de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas +tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n'en +parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et +chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il +ne l'avait pas.—Par où on revient bien à dire que, +comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de +Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont +il a pris la pleine possession. C'est un des besoins de +ses passions qu'il prend pour une conception de son +esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera +monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une +forme de sa timidité.</p> + +<p>Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près +l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire +se donnait pour un homme qui connaît son impuissance +métaphysique, s'il s'avouait «agnostique» +et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer +le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, +pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, +est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent +il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse +et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus +souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et +bâcle une métaphysique comme une tragédie contre +Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas +d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se +soutint; et avait besoin de certitudes d'un jour et +d'une heure, d'une foule de certitudes successives, qui +au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; +et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme +nous quand on en est là.</p> + +<p>Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, +en politique, en morale, en questions religieuses proprement +dites. Est-il un pur positiviste en morale? Il +semble que oui; il semble que non. Il semble que oui: +il repousse de toutes ses forces les idées innées. +L'homme, animal plus compliqué que les autres, mais +seulement plus compliqué, est guidé par les instincts +divers dont le jeu assure sa conservation, et +il n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, +surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres +animés. Donc point de loi morale, ce semble; car la +loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait +un but en dehors du but commun, qui n'est que +persévérer dans l'être. Point de loi morale; car ce but +autre que celui de persévérer dans l'être, ce n'est pas +le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) +qui pourrait nous l'enseigner;—et il faudrait supposer +qu'il nous est enseigné par une idée innée, par +une <i>révélation</i>, à nous particulière, choses que nous +nions qui existent.—Point de loi morale.</p> + +<p>—Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception +en sa faveur. Pour elle, il supposera une idée innée, +une manière de révélation. Dieu a parlé. «Il a donné +sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même semence»; +il a mis la conscience en l'homme comme un +flambeau. <i>Qu'on ne dise point</i> que la conscience est un +effet de l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et +de l'exemple, elle est bien un <i>ordre</i> de Dieu à notre +âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale +établie, et une idée théologique, un minimum, +si l'on veut, d'idée théologique admis par Voltaire<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Poème sur la loi naturelle.</i></blockquote> + +<p>—Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à +Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et +constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où +le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!—Fort +bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il +ne va plus loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas +commettre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi, +c'est la restreindre; et la restreindre ainsi, voilà que +c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée +qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas +besoin d'une loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct +social, l'instinct de conservation chez un être +fait pour vivre en société; l'instinct de persévérance +dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont +jamais cru qu'ils dussent se détruire les uns les autres, +ce n'est donc pas dire autre chose que: les hommes +ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie pas +autre chose que: l'homme existe.—Ce n'est pas en +tant que résistant à la mort sociale que la morale est +une morale, c'est à partir du moment où, le trépas +social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand +elle dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car <i>ne +tue point</i> indique seulement que l'homme a envie de +vivre; c'est quand elle dit: donne, dévoue-toi, sacrifie-toi. +Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité +d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes, et +semble être une véritable révélation. L'instinct social +embrasse et comprend toute la justice, la morale commence +à la charité.—Or c'est où elle commence que +Voltaire n'atteint pas; et voilà qu'après l'avoir niée +par ses principes généraux, puis avoir un instant cru +l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il +ne l'a pas connue.</p> + +<p>En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste +ou spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série +de chocs et de répercussions de faits les uns sur les +autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu +et sans qu'ils aient aucun but?—ou croit-il qu'il s'y +mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle, +les guidant vers un but connu d'elle, inconnu +d'eux?—ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se +surajoutent et s'appliquent, les ployant, les redressant, +les dirigeant, en partie au moins, <i>l'esprit humain</i>, +l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?</p> + +<p>Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est +aisée: Voltaire le repousse absolument. C'est contre +«l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est contre le <i>Discours +sur l'histoire universelle</i>, c'est contre toute l'idée +chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'<i>Essai sur les +moeurs</i>, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire +a indéfiniment et cruellement réédité l'<i>Essai sur les +moeurs</i>. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'effort +tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois +le prendre pour toute son oeuvre et y trouver l'idée maîtresse +de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas +eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup +sûr l'idée de la Providence lui est étrangère absolument, +et radicalement odieuse. Il l'a combattue en +tous ses livres, et particulièrement, en ses livres d'histoire, +avec la dernière énergie.</p> + +<p>Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le +goût qu'il a pour montrer les grands événements comme +des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre +chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter +le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir +dans la série des faits historiques l'effet et le développement +de grandes causes très générales, ne voyez-vous +point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être, +des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de +l'humanité? Vous y voyez des <i>lois</i>. Mais une loi est une +idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant +l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa +loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, +au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que +Bossuet écrivant son <i>Histoire universelle</i>.—Direz-vous +que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un +esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que c'est +vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un +expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est +pas en effet <i>dans</i> l'histoire, et vous n'y croyez pas. +Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un +mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles, +c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers +les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal +gré, dans un reste de conception théologique;—ou +vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, +sans lois, sans signification, et comme un tourbillon +d'atomes dans le hasard.</p> + +<p>Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre +et d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer +qu'elle est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune +intelligence, que les révolutions des empires y dépendent +d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, +d'un grain de sable,—et c'est ce que Voltaire a aimé à +faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme +se rencontre toujours avec Pascal, là où Pascal +n'en est qu'à la première partie de son argumentation.</p> + +<p>Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée +de providence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste, +pur fataliste? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de +lois historiques, ne voyons dans l'histoire que le hasard, +agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, +ou ayant pour causes des riens, grands souffles, +sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence +dans les objets de son étude, et si d'intelligence +générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y +contempler des intelligences particulières. Il est, du +moins il veut être, spiritualiste en histoire. Il attribue +une immense importance aux hommes d'action, aux +rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait +Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants +gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont +cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent +parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire +est le domaine et la matière de la volonté de +quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nous la +retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi +il a tant aimé les grands princes et a aimé à les +voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, +Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros +de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire, +ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il +le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est +même un peu pour ceci qu'il croit cela.</p> + +<p>Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. +Elle reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; +elle est fragmentaire; elle éclate ici et là dans une tête +élue; mais elle existe; et désormais elle va embarrasser +Voltaire presque autant que l'autre. Son fond d'aristocratisme +et de monarchisme va gêner son fond de positivisme +et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, +va-t-on lui dire; son empire est donc suspendu par une +grande intelligence unie à une grande volonté, par un +grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard +traversé de temps en temps par le génie? Voilà la providence +générale remplacée par des providences particulières, +le monothéisme historique remplacé par +un polythéisme historique.—Voltaire a été, j'avais +tort de dire embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été +partagé sur cette affaire, comme il l'est toujours. Il a +beaucoup donné au hasard, il a donné beaucoup au +génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans le +sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites +maisons de l'humanité; puis tout à coup salue un +grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien. +Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à +un «petit fait» un grand événement dont il pourrait +faire remonter la cause à un grand homme. Il passe +d'un système à l'autre. Son histoire en devient comme +bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un +état de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, +manies d'un peuple en un temps; tantôt elle +est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un +grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.—Curieux +esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque +page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression +la plus confuse!</p> + +<p>En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme +ou despotisme? Plus celui-ci que celui-là, sans doute, +mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans +l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent dans +le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire +l'homme bon, capable de progrès par l'intelligence et +le «lumières». Il le dit, quelquefois: «Non, Monsieur, +tout n'est pas perdu quand on met le peuple en état de +s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. +Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les +guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, +dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques +passages de ce genre dans ses ouvrages. Il aimait +même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point +une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est +libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.—Mais +il est difficile de savoir ce qu'il entendait +par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme, +c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant +à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il +a détesté les Parlements, les Etats généraux et la liberté +de la presse. On peut citer, de la <i>Henriade</i>, une +jolie définition, et élogieuse, du gouvernement parlementaire +anglais; mais s'il faut prendre la <i>Henriade</i> +pour autorité en matière politique, on y trouve aussi +cette jolie épigramme contre le gouvernement par les +assemblées:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De mille députés l'éloquence stérile</p> +<p>Y fit de nos abus un détail inutile:</p> +<p>Car de tant de conseils l'effet le plus commun,</p> +<p>Est de voir tous nos maux sans en soulager un.</p> + </div> </div> + +<p>Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, +Voltaire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait +peu, et ne la goûtait pas. Il n'en a pas les premières +notions. Il n'a exactement rien compris à +l'<i>Esprit des lois</i>, et il fallut lui faire remarquer que le +<i>Contrat social</i> était quelque chose. Quand il prétend +réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule. +Il observe que le gouvernement turc n'est point si +despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré +par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à +ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout, +mais surtout moitié ignorance, moitié mépris. +Voltaire en science politique n'a absolument rien à +nous apprendre.</p> + +<p>En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, +sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel +a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception +de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci:</p> + +<p>Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux +d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts, +et parfaitement inoffensif; tolérance absolue; +liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de +conquête, paix profonde; bonheur.—Christianisme: +apparition de la croyance au surnaturel dans le monde. +Dès lors «les deux puissances», la spirituelle et la +temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, +et pour des idées qu'on ne comprend pas, persécutions, +oppressions, assassinats, bûchers, barbarie, +enfer sur la terre.—Temps modernes: expulsion du +surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, +omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix, +bonheur.</p> + +<p>Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est +net. C'est une conception d'ensemble qui est claire, +c'est une idée générale qui est précise, chose si rare +dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; Victor Hugo +en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut se +soutenir.—Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion +c'est: «écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois +«Ecrasons l'infâme!»; mais il a dit assez souvent de +ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas seulement +de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la +religion pour la foule. «Il faut une religion pour le +peuple», le mot fameux est de lui. Il faut une religion +pour la canaille, «qui sera toujours la canaille, et qui +ne sera jamais éclairée», etc.—Ici la contradiction +est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation +de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est +vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de +souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que +les hommes, les hommes en chair, les hommes qui +vivent et souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance +du christianisme et des notions trop subtiles et +dangereuses pour eux à manier qu'il apportait—ce +que j'admets qu'on peut prétendre—si cela est vrai, +ou si l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver +cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en +écrire des <i>Ingénus</i>; il faut sauver ces hommes qui pâtissent +et les arracher à leur torture.—Dire: il faut un +Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur +et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère +et que vous vouliez que les simples y croient, c'est +un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une +cruauté.—Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, +est atroce à partir du Christ; il convient qu'elle cesse +pour nous; et il nous est utile que pour les humbles +elle continue; c'est cela qui est monstrueux.</p> + +<p>Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. +Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses +énormes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable +pour se contredire; pour aller d'un bond jusqu'au +bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au +bout de l'idée contraire; pour être inconséquent avec +une souveraine intrépidité de certitude; pour être +athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur, +réactionnaire enragé, toujours avec la même +netteté de pensée et de décision d'argument, toujours +comme s'il ne pensait jamais autre chose, ce qui fait +que chaque livre de lui est une merveille de limpidité, +et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idées claires.</p> + +<h4>III</h4> + + +<h4>SES IDÉES GÉNÉRALES</h4> + +<p>Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, +comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant, +devenant toute une philosophie. A se placer à ce point +de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou +les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses +idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. +C'est un grand bourgeois; il est riche, il aime +le monde, le luxe, les arts, les conversations libres +entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous ses +fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera +avec eux sera vrai, tout ce qui les contrariera +sera faux.—Comme il n'a pas d'imagination, il n'a +pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc <i>il +n'y a pas</i> de religion.—Comme il a de la curiosité, +qu'il aime le théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux +sur la règle des moeurs, il n'aime guère une religion +hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage; +donc <i>il ne faut pas</i> de religion.—Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins +qui peuvent contenir le peuple; donc <i>il faut</i> une religion. +—Comme il déteste les guerres civiles, il a horreur +de ce qui en a excité et qui peut en déchaîner encore; +donc <i>il ne faut pas</i> de religion, etc.—Le principe est +constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont +contradictoires.</p> + +<p>Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme +et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à +tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie +dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse +pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que +Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui +empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il +aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), +où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, +Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez +que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse +beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela +qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait +à écrire une réfutation de Saint-Simon, alors récemment +connu, quand il est mort.</p> + +<p>Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la +prévoit niveleuse, et il est riche; peu littéraire, ou +ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est +un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; aimant +mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a +pas fait une phrase de sa vie».—Et certes, mieux +vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement +despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, à la richesse +et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie +peu clairvoyante sur ces divers genres de +mérite.—Donc Louis XIV, Catherine, Frédéric s'il +avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler +à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un +despote, une aristocratie dont un despote ouvre les +rangs pour qui lui plaît.—Mais point de corps privilégiés, +point de parlements, point de clergé autonome, +ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi +serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement +personnel, sans profit appréciable pour un +homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils? +Point d'aristocratie indépendante, sous +aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.</p> + +<p>Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout +Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite, +elle fait sa politique; mais, vraiment, elle fait aussi son +histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations +historiques, en philosophie, bref en idées générales, +une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, +un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à +considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement, +fatalement, par définition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, +ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son +but et sa cause finale;—ni de se tenir pour le modèle +de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitué comme lui.—Voltaire +lui-même a bien spirituellement indiqué cette +tendance primitive et inévitable de l'esprit humain. +Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la +taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui +ait fait cet ouvrage.—Vous vous moquez, dit le hanneton; +c'est un hanneton tout plein de génie qui est +l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons +et taupes en cette affaire. Seulement nous le sommes +plus ou moins selon, je le répète, que nous avons +une plus grande ou moindre puissance de détachement. +Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement +personnel, est anthropomorphiste essentiellement. Il +n'a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.</p> + +<p>L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste +principalement à croire que les hommes ont +toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et +à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les +fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la +façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et +particulièrement de la façon de penser et de sentir de +M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.—«A +qui fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», +«Il n'y a pas lieu de croire?...» sont les formules +favorites de son <i>Essai sur les moeurs</i>. A qui +fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la +terre? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent +des immoralités mêlées aux cultes religieux? A qui +fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur? +A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le +sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un +homme assez philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait +été assez peu pour être un persécuteur fanatique.»—C'est +surtout ce grand fait de gens qui ne sont pas des +chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme +eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et +par conséquent une impossibilité, et par conséquent +un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne, +c'est des guerres religieuses entre chrétiens; donc il +n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; +la persécution est de l'essence du christianisme, +a été inventée par lui, et avant lui n'existait pas, +et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant, +le christianisme oppresseur, la philosophie sera +bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme +a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire +ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi +d'<i>asébeia</i> comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras, +ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, +ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. +Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète +à atténuer les choses, il en arrive même à manquer +d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais +Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle +différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de +tout appareil infâme et horrible, <i>laisse</i> expirer tranquillement +un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de +M. Homais?—Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions +subies par les chrétiens pendant quatre siècles, +<i>parfois sous les meilleurs empereurs</i>. Ceci précisément +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes +de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire +que cette conclusion que les persécutions n'ont pas +existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou +les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des +hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient +fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas +vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! Evidemment. +Donc c'est l'histoire qui se trompe.</p> + +<p>A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur +l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut atteindre +jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu +et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui +pensent autrement qu'eux, et que pour eux les plus +grands crimes ont toujours été et seront toujours les +crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui +traverse le monde donne seulement matière à ce +besoin impérieux de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune +le renouvelle. Avant le christianisme, le polythéisme +a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme +sous forme philosophique d'abord, sous +forme chrétienne ensuite; et le christianisme vainqueur +a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes +se sont proscrites les unes les autres; et voilà que le +christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance +exterminée du monde, ne sachant pas prévoir, +comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne +vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner +pour des idées comme auparavant; que, seulement, les +théologiens seront remplacés par des théoriciens +politiques, et le crime d'être hérétique par celui +d'être aristocrate.</p> + +<p>Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique +à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire +est incapable de sortir des idées de son temps +pour comprendre le passé historique, tout de même +il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour +comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les +théories de Buffon paraissent extravagantes. Quoi! +La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les +eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! +Quelle plaisanterie!—On lui montre les fossiles. Il ne +veut pas les voir. Laissez donc: ce sont des coquilles +de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de +Terre Sainte.—Et cet autre, avec sa génération spontanée +et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est +pas même à examiner.—Et cet autre qui croit à la +variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins +pourraient bien être devenues avec le temps +des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. +Quels fous!—Investigations curieuses pourtant, +hypothèses fécondes dont un renouvellement de +la science, et un peu de l'esprit humain, pourra sortir, +et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, +examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment +moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et, +ce que vous n'êtes en rien, précurseur.</p> + +<p>C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité +essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais +chez Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache +toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il +passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si +différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi. +Optimiste il l'est à la façon d'un homme du XVIIe siècle, +et avec, les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces +montagnes comme elles sont bien disposées pour la +répartition des eaux en vue de la plus grande commodité +l'homme<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>... (Voir dans Fénelon la première +partie du <i>Traité sur l'existence de Dieu</i>.) Un monde +créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde +et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison +d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la +Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Dissertation sur les changements arrivés dans notre globe</i>.</blockquote> + +<p>Et quand il est pessimiste, c'est le même système à +l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme +d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de +n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme, +comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez +fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. +Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il +faudra réparer. Vous lui devez quelque chose.»— +Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation +des droits de l'homme sur le créateur; +croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit.</p> + +<p>Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se +ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un +immense effort des choses a été accompli pour nous +contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint quelquefois +ce but si considérable; que le monde est à peu près +digne de nous; que pour cette raison nous devons le +trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent +s'appelle Dieu.—Mais aussi cet universel effort n'a pas +laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses +à nos souffrances et les lacunes du monde à nos +déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux, +donc intelligent mais capricieux ou étourdi, +et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.—Comme le paganisme +est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de +la théologie humaine, et comme c'est bien la religion +vraie des hommes, même très intelligents, quand on +creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité, +dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle, +et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!</p> + +<p>Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, +dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire, +quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir, +il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales +qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré +même, répétant en bon style de très anciennes +choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens +ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement +la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement +successif de l'esprit, et redisant à soixante-dix +ans son <i>credo</i> philosophique, politique et moral de la +trentième année.</p> + +<p>Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent +sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on +sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception +familière, du cercle où notre caractère et notre +première éducation nous ont établis et installés. Cette +sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, +les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre, +et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois +deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est +un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on +peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations +soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et +d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne +longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et +d'une part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif +à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se +pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer +à son tour et le répandre. Et de là viendra un +premier développement de la pensée de Voltaire. Ce +siècle est antireligieux, curieux de sciences, et curieux +de réformes politiques et administratives. De tout cela +c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de +Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en +devenir cruellement monotone. Quant à la politique +proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en +parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. +Il s'y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître +Newton, très contesté alors en France et que la +gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et +n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un +génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes +est un génie d'imagination. Descartes crée <i>son</i> monde, +Newton démêle <i>le</i> monde, le pèse, le calcule et l'explique. +Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination, +est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce +un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de +critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses +contemporains et qui est précieux. Sa sympathie pour +Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa +réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est +pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est +donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence +y fut très bonne, son exemple honorable, son encouragement +précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, +il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit +unir l'Académie des sciences à l'Académie française.</p> + +<p>En matière de réformes administratives il a fait +mieux. Il a montré l'impôt mal réparti, iniquement +perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures +absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables +erreurs. Je crains de me tromper en choses +que je connais trop peu; mais il me semble bien que +je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre +Turgot. Cela doit compter. J'insiste, et quelque admiration +que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que +je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le +remercie presque d'avoir été un théoricien politique +très médiocre, en considérant que négliger la haute +sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire +dans l'administration, la police et la justice, était +donner un excellent exemple, presque une admirable +méthode dont il eût été à souhaiter que le XVIIIe siècle +se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable. +C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très +étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que +des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel +de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en +cet ordre d'idées, est un chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure +(ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même, +au développement naturel de ses instincts. +C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de +toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses, +ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir. +Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare +(«l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), +et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement +complet d'un instinct, dans une nature +riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire, +comme une idée longtemps suivie contient dans +ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien +aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à +ses jouissances; mais il arrive à reconnaître ou à sentir +que le bonheur des autres est nécessaire au sien, +tout au moins que les souffrances des autres sont un +très désagréable concert à entendre sous son balcon. +Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir +qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour +un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée +au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive +impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il +y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile +qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste, +en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les +pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès, +«travaillés en finances» horriblement, lui sont présents +par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la +fièvre de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il +parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr, +une simple phrase.—Et l'on se doute que je vais parler +des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en +défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop +de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré +ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle a la défense +des accusés et à la réhabilitation des condamnés +innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger +pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, +à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire +dans certaines biographies, que le biographe est +trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet +est contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher +de répéter le mot de Gilbert:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous ne lisez donc pas le <i>Mercure de France</i>?</p> +<p>Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.</p> + </div> </div> + +<p>Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez +Voltaire, et au même moment, et dans la même phrase, +avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes +identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises +pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; +mais on vient de rouer un de leurs frères<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>...» Oui, +sans doute, encore, il y a, dans ces belles batailles +pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition +de famille et forme de sa «combativité». Il a été +en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne, +ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et +contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour +Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès, +lequel n'était nullement une victime du fanatisme.—N'importe, +c'est encore un bon et vif sentiment de +pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, +des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout, +le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car, +remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne +lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt +à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, +sa haine étant plus grande contre les fanatiques que +contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant; on +le voit par ses lettres; puis il se décide pour le bon sens, +la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> A Dalembert, 29 mars 1762.</blockquote> + +<p>On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, +d'autre part moitié influence de son temps, qui fut +clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement, +dans une heureuse direction, de ses instincts +intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est +dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de +son oeuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique +et <i>actuelle</i>; une partie (trop restreinte) de son +action sur le monde est bonne, ce sont des démarches +d'humanité et de bon secours. «<i>J'ai fait un peu de bien, +c'est mon meilleur ouvrage</i>», est un joli vers, et ce n'est +pas une gasconnade.</p> + +<p>Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire +pas une grande vénération, ni une admiration bien +profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre +en leur fond ni les grandes questions ni les grandes +doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à +l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune +religion, à la politique moderne, à la science moderne +naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à +Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John +Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, +ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin +de l'humanité.</p> + +<p>Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses +pensées et s'assurant sur une dernière lecture, récente, +attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se +le représenter à un de ces moments où l'homme le plus +sautillant et répandu en tous sens, et <i>rimarum plenissimus</i>, +s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et +ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte +précis, voici, ce me semble, comme il apparaît.—Positiviste +borné et sec, impénétrable, non seulement à +la pensée et au sentiment du mystère, mais même à +l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux, +il voit le monde comme une machine très simple, bien +faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et +indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui +est digne d'une admiration réservée et superficielle.—Conservateur +ardent et inquiet, il a horreur de toute +grande révolution dans l'artifice social et même de +toute théorie politique générale et profonde ayant +pour mérite et pour danger de pénétrer et partant +d'ébranler, en pareille matière, le fond des choses.—Monarchiste +ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, +ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé +d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé, +qui ait à lui une existence propre.—Antidémocrate +et anti populaire plus que tout, il ne veut rien pour +la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur +acharné, <i>même en religion</i>, voyant dans Dieu +tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer, +d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore, +d'intimidation.—Et ce qu'il rêve, c'est une société +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et +jusqu'à l'extrême, où le roi paye les juges, les soldats +et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main; +ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par Parlement; +fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, +la religion pour le peuple, sans y croire; soit humain +du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et +mette en prison ses critiques. Il se fâche contre les +philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les +rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! +«Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du +temps de Luther ou de Calvin, mais d'en faire une +dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.» +Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric +accueille et recueille les Jésuites; son vrai idéal, +c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle +de Napoléon Ier.</p> + +<p>Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. +Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi, +ou pour atteindre, du système qu'il conçoit ou qu'il +caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien +les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il +n'a pas l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a +pas la raison d'être du monarchiste; antidémocrate, +sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les +qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les +vertus conservatrices.</p> + +<p>Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme +c'est une qualité, très religieuse, quoi qu'elle en +ait et très grave, qui est l'humilité; que le positiviste +sincère est surtout frappé des bornes étroites et des +voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et +répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: +«Bornons-nous, puisque nous sommes bornés; sachons +ne pas savoir, puisqu'il est si probable que nous +ne saurons jamais; à l'<i>ama nesciri</i> de l'<i>Imitation</i> ajoutons +<i>aude nescire</i>»;—et que c'est là une disposition +d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute +téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame.—Voltaire, +lui, ne s'humilie point, croit savoir (le plus souvent +du moins) et tranche lestement. Il est positiviste +assuré et audacieux, avec un petit déisme très +positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour +en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin +comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être +un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique. +Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui +s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce +qu'il y est arrivé.</p> + +<p>Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, +qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme, +quand il est profond, est un sacrifice. Il est +l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie +n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se +ramasse autour d'un coeur; et que ce coeur, s'il n'est pas +un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une +maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur +dans le pays, mais respect encore et fidélité au +trône: ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité +du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; +mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il +en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre +chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité.—Cette +conception est absolument inconnue de +Voltaire; il est monarchiste sans être dynastique, il est +monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est +monarchiste que par instinct banal de conservation. +Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de +patrie. Son indifférence pour le pays dont il est, est +telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle +est telle qu'elle le rend inintelligent même au point +de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement +de la Prusse, débordement de la Russie, suppression +de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà +sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours +la France amoindrie qu'il semble rêver.—Ce n'est +pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas +compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent +pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui +seront «philosophiques», se forment dans le monde, +il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère +blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, +mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se +soit vu.</p> + +<p>Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est +pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate, +c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner +ses affaires, et que, par conséquent, il faut se +dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. +Il n'a que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. +Il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance, +et c'est un système qui peut se défendre; +mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée +et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant +adversaire, il devrait être démocrate; et Rousseau est +plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie +pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, +ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, +puisqu'il est si personnel, et puisque c'est +notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur l'état où +nous serions les personnages les plus considérables, +qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement +des «hautes capacités» et des «lumières». +Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même +une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu +être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception +de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre. +C'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des +capacités.—Mais la vraie idée aristocratique est totalement +étrangère à ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par négation.</p> + +<p>Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme +sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir; +c'est le respect du passé. C'est une sorte de piété filiale. +C'est le sentiment que le passé a une vertu propre, que +les institutions du passé sont bonnes, même quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation +l'idée de la continuité des efforts, de la longueur +de la tâche, et de la patience commune. La tradition, +c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les +ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le +temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé.— +Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été +si vertueux quand il était le présent! Comme d'un père +mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement +et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme +ce souvenir devient en lui un viatique et un principe +d'énergie morale; de même un peuple dans les institutions +qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, +qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui +lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait +dans son cabinet les longues gaules dont son +père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et +certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son +père s'en fût servi quelquefois pour le fustiger.— +Voltaire n'a point ce genre de piété. Il est <i>homme +nouveau</i> essentiellement; et il n'a aucune espèce de +respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se +trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle +est. Il est conservateur par appréhension beaucoup +plus que par respect. Il est conservateur beaucoup +moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup +plus des remparts que du Palladium.—Il n'y a pas â +s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité +ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire +dégradée, un peu <i>déclassée</i>; et la société qu'il a rêvée +serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée. +Ce serait quelque chose comme l'Empire sans +gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné +et odieux.</p> + +<p>On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de +temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est +plaisant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve +tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a beaucoup +de bon sens, et que ses idées de détail sont très +justes, très vraies, très pratiques, et excellentes à +suivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le +Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est admirable. +S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez +pas les sorciers; ne pendez pas les protestants; n'enterrez +pas les morts dans les églises; ne rouez pas les +blasphémateurs; ne <i>questionnez</i> pas par la torture; +n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations +dans un seul royaume; ne donnez pas les +charges de magistrature à la <i>seule</i> fortune sans mérite; +n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à +chausse-trapes et à parti pris<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>; ne pratiquez pas la +confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des +pères; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même +plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez pas +un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a +laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze +serviettes; soyez très propres; faites des bains pour +le peuple; n'ayez pas la petite vérole; inoculez-vous»; +—s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie +avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, +et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais +mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et +le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît concevoir +comme idéal de civilisation est peu engageant. +Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé +et triste. Il lui manquerait une âme. C'est bien un peu +ce qui manquait à notre homme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser <i>surtout</i> la population, responsable +des décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce +n'est qu'une de ses «humeurs» et boutades.</blockquote> + +<h4>IV</h4> + + +<h4>SES IDÉES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses +autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines +au premier regard: elles le sont en effet; et elles +se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont +uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. +—Au premier abord il paraît tout classique. +Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande +croisade des «modernes», et il prend parti contre les +modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, +Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, +contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il +sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la +science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute +n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que +l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, +et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, +des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner +l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans +lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.</p> + +<p>Et, sur cela, vous croyez qu'il est <i>ancien</i>, à la façon +d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La +Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec +de vives clartés et très heureux reflets des littératures +modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a +guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste +au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses +d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il +a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru +en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement +supérieure à la tragédie grecque. Aristophane +n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser +un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur +à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition +et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique +qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est +curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à +chaque page que, du révolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, +le plus puissamment, le plus complètement, le +sens de l'antiquité.</p> + +<p>C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, +n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est +classique en littérature comme il est conservateur ou +monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est +qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. +En cela, comme en autre affaire, c'est aux +formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le +goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination +énergique et mâle associant l'univers à la +pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes +idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité +vraie et forte née de la conscience profonde des +misères et des grandeurs de notre âme—et, <i>parce que</i> +tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, +pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, +ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au +but, ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique +n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, +sans le reste; et c'est ce qui est saisir la forme, +la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas +soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.</p> + +<p>Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées +et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance, +de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a +vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle +de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et +d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il +pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est +bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout +ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on +veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé +par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux +qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.</p> + +<p>Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre +étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature +classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en +laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque +les deux tiers, au moins, tombent; et Homère lui est, +à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle +reste: il est noble, il est mesuré, il est harmonieux; +mais il est religieux, il est philosophe, il est +grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et +Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne +restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.</p> + +<p>Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. +Pascal n'est pas compris, du moins celui des <i>Pensées</i>. +C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe +ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être, +du XVIIe siècle.</p> + +<p>Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien +curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement +dit et de bienséance. Le grand défaut des +auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop +souvent <i>manqué de noblesse</i>. Bossuet est quelquefois +bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» +de ces beaux ouvrages en est «déparée»<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>. +Comparez le portrait si correct et bien compassé de +la reine d'Egypte dans le <i>Séthos</i> de l'abbé Terrasson +et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous +serez étonné de voir combien le grand maître de +l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.» +La Fontaine est charmant; il a un «instinct +heureux et singulier» et fait ses fables «comme +l'abeille la cire»; mais que de trivialités quelquefois, +que de «bassesses», que de «négligences» et que +d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il +n'ait «ni rime ni <i>mesure</i>».—Il n'y a pas jusqu'à ce +bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un +passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la +«balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne +saurait se souffrir.—Sait-on bien que Racine lui-même +n'est pas constamment élégant? Il y a dans le +second acte d'<i>Andromaque</i> des «traits de comique» +qui sont absolument insupportables dans une tragédie. +Ah! quel dommage!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>Temple du goût</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> <i>Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de +l'éloquence dans la Langue française.—Caractères et portraits</i>.</blockquote> + +<p>Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières +délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature +aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment +anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse.</p> + +<p>Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire +«nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le +coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour +en Angleterre, et il a crié en France la gloire du +grand tragique.—Pourquoi cette croisade furieuse, +tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'<i>Othello</i>? +C'est qu'on est l'auteur de <i>Zaïre</i>, sans doute; c'est +aussi que le goût intime reprend le dessus; et que le +goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment +préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le +goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup +plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce +qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle: +trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse +de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes +choses qui sont des <i>effets</i> de la conception artistique +du grand siècle, et non cette conception même; et +cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans +substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même; +ayez cette illusion; vous aurez celle de Voltaire, et +l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement, +d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux +dans l'art de Voltaire et de son groupe.</p> + +<p>Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les +hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le +de sa force de sa vertu première, réduisez-le +à n'être plus un art de penser comme les anciens, et +un commerce perpétuel avec eux, et une puissance +de renouvellement par leur exemple; réduisez-le à +n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation, +et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un procédé +s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile +comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: +et s'appliquant, encore, à des modèles qui +sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux +oeuvres du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de +l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler +de Voltaire; et vous arrivez, par tout chemin, +à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond +de l'art.</p> + +<p>Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de +Voltaire? Non pas! N'oublions jamais, en parlant d'un +homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait +son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct +de <i>curiosité</i>. C'est par là que, de tous côtés, il +échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire +de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre +le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était +grand; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir +fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé +d'être, on ne va point partout sans en rapporter +quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, +d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit +pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses +contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, +tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés +qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter, +disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots +de mouton dans une marmite?...»—«Eh! mon +Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu. +Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, +sans perdre rien de son héroïsme.»—«Pourquoi tant +louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du +ton de la cour.»—«Non, mais avant l'invention de +la poudre, la force du corps décidait de tout dans les +batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez +les hommes; par cette supériorité seule les nations +du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la +Chine jusqu'à l'Atlas.»</p> + +<p>Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses +excursions à travers toutes les littératures à peu près, +et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer +quelquefois ce que son esprit avait naturellement +d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient +un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le +verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation. +De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie +folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) +de son ferme propos de noblesse académique dans l'art. +De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination, +comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte +fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que +celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas +dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses. +Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un +crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui +de sa louange est d'une platitude incomparable; mais +il a inventé <i>Athalie</i>, et c'est une gloire. C'est qu'il était +homme de théâtre, grand premier rôle de naissance, +et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus +tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant +remarquer combien <i>Athalie</i> est d'un mauvais exemple. +C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces +vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.</p> + +<p>En somme, il aimait passionnément la littérature, ce +qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est +étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à +ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion +mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, +qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même +aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<h4>SON ART LITTÉRAIRE</h4> + +<p>J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude +de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois +en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la +critique qui se développe, et qui se donne à elle-même +des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, +et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence +de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y +a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui +sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est pas +comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; +et qui ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: +«et je vais le montrer, en en faisant un». On +reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent +qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce +genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement +les autres à ce qu'ils ont des idées de critique +sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer +des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels +Marmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel +Voltaire.—Seulement Voltaire, outre ce talent ou +plutôt cette souplesse à transformer sa critique en +exemples agréables, qu'il prend et donne pour des +modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a +un génie de curiosité, et c'est ce qui en fera un bon historien; +il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, +d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et +c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits +vers charmants, et un épistolier des plus aimables.</p> + +<p>Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration +n'est que de la critique qui s'échauffe.</p> + +<p>Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils +ont deux défauts, dont le premier est précisément +d'être nés d'une idée et non d'un transport de l'âme +tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et +par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence +du premier, est d'être presque toujours des +oeuvres d'imitation; car la critique qui invente ne peut +guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui +surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige +ce qui redresse, mais de l'imitation encore.</p> + +<p>C'est là les caractères essentiels de tous les <i>grands</i> +ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la +<i>Henriade?</i> Du traité sur le poème épique qui l'accompagne, +soyez-en sûrs. Le traité a été fait après; mais +il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais +souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point; +Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», +éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème +épique, c'est un héros sympathique une histoire vraie +et grande, des pensées philosophiques, des discours +brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain +est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne +et philosophique, et des vers d'une prose solide et +serrée, comme: «<i>Nil actum reputans si quid superesset +agendum</i>», et je songe à une <i>Henriade</i>.»—Et la +<i>Henriade</i> a vu le jour. C'est un poème très intelligent.</p> + +<p>Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde +et très pénétrante des vraies conditions de l'art, lesquelles +se sentent, plus qu'elles ne se comprennent. Ici +la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention +juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, +sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la +galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux +et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une +intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre +conceptions supérieures de l'âme humaine, la <i>Henriade</i> +est un poème très intelligent.—Je comprends qu'elle +laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est +de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique +que l'a conçue; mais le génie de curiosité l'a exécutée. +Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées, +et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés +en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui +feraient très grand honneur à des manuels d'histoire +pour homme du monde.—Comment il faut lire la +<i>Henriade</i>? Posément, sans anxiété et sans transport +(elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans +chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en +lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent les +allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est +un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité +du coeur et un grand calme de l'imagination. On y +voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que +Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, +Henri IV et ce cher siècle de Louis XIV prolongé quelque +peu jusqu'à Voltaire lui-même. La curiosité a dicté +ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les +lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux +et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.</p> + +<p>La <i>Pucelle</i> est moins amusante. On peut même dire +qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il +manque d'être comique. Ces personnages burlesques +font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire +un très grand mot en parlant de la <i>Pucelle</i>? N'importe; +je dirai que c'est parce que Voltaire manque +de psychologie. Ce ne sont point les aventures où des +hommes sont engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes; +ce sont les travers par où les hommes se jettent +dans des aventures désagréables, ou par où ils les +subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent +plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces +travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. +Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à +Ragotin, pour sentir tout de suite où est le fond vrai +d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce +fond n'existe aucunement dans la <i>Pucelle</i>. Ce ne sont +qu'inventions de <i>petits faits</i> grotesques; on dirait les +imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre +que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains, +il faut avoir lu tous les romans froidement +lubriques du temps; et pour ce qui est de comprendre +que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant +à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument. +Cela confond.</p> + +<p>Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns +de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont +placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis. +Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y +retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a +l'Arioste.</p> + +<p>Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans +cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y +dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII +jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la +<i>Ménippée</i>. Mais c'est sans doute assez parlé de la +<i>Pucelle</i>.</p> + +<p>C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel +point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à +se transformer en invention. La tragédie de Voltaire +est sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie. +C'est une date importante pour l'étude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur +préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après +Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant. +Que manque-t-il à Racine? C'est de cette question et +de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque +à Racine de l'<i>action</i>. Il manque à Racine du <i>spectacle</i>. +Deux pièces hantent sans cesse la pensée de +Voltaire: <i>Rodogune</i> et <i>Athalie</i>. L'action de <i>Rodogune</i> +ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses +contemporains, on peut le voir par les lettres de +Dalembert et de Bernis, en sont persuadés.</p> + +<p>Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait +pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour +Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire, +qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de +Corneille que de Racine. Le théâtre français pour +lui est un recueil «d'élégies amoureuse»; c'est +un <i>riassunto di elegie e epitalami</i>. Qu'est-ce +à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 +jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce +qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit +vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros +de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, +de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement, +et comme conséquences fatales, arrivent en +effet, en réalité, assassinats, suicides et «grandes +tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les +prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. +Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des +incidents. Remplacer la psychologie tragique de +Racine, qui «fait longueur», par des incidents, +«parce que toutes les tragédies françaises sont trop +longues»: voilà le dessein et l'effort de Voltaire.</p> + +<p>Or remplacer le détail psychologique, qui est +tout Racine, par un détail matériel, on a dit que +c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille +l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand +tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue +un peu gauche, mais puissant; c'est celui que +les écoliers connaissent; c'est celui qui a créé les âmes +d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins +connu, qui a écrit quarante mille vers peu lus de nos +jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns, +comme <i>Attila</i>, sont inintelligibles, dont quelques-uns, +comme <i>Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon</i>, +sont très amusants, pleins d'<i>action</i>, d'incidents, +d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances. +C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé. +Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable, +il n'a pas inventé autre chose.</p> + +<p>Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent +aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste +du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine +n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il n'est +qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.—Tant y +a que c'est là ce que Voltaire a fait, avec une application +soutenue et une honorable dextérité. Prendre un +sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois +de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, +sans psychologie, sans peinture des variations et des +démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup +de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est +montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était +«dépasser» Racine en marchant à reculons; ce +n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la +France: il est vrai que c'était lui en rendre un.</p> + +<p>Il a repris deux fois le sujet d'<i>Athalie</i>, et deux fois il a +comme noyé la tragédie dans un mélodrame. <i>Sémiramis</i> +c'est <i>Athalie</i> sans Joad, et sans Athalie (avec un peu +d'<i>Hamlet</i> rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire +n'a pas compris que Joad est le caractère le plus +profond et le plus intéressant du théâtre de Racine, +et qu'une <i>Athalie</i> sans Joad est bien amoindrie; et +c'est une <i>Athalie</i> moins Joad qu'il écrit. Ajoutez que +sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement +obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible. +Mais en revanche que de spectres, que d'incestes, +que de parricides, que de fratricides, et quelle +«méprise»!</p> + +<p><i>Mahomet</i>, c'est <i>Athalie</i>, et cette fois avec Joad +comme personnage principal. Mais Mahomet est un +Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime. +Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque +de Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. +C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival, +ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui crée autour +de lui des dévouements aveugles et forcenés.—Il n'y +a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son +influence sur Séide. Figurez-vous un Joad dont on ne +pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est +le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf +une maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt +de curiosité bien ménagé.</p> + +<p><i>Mérope</i> c'est <i>Andromaque</i>; mais le procédé est le +même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte, +<i>Andromaque</i> est placée entre Pyrrhus et Astyanax à +sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se +produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de +laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état +d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est +toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements +divers d'une âme pressée entre deux devoirs, +il saura faire toute une pièce, et que c'est son art +même.—Que Voltaire est plus prudent! Ce n'est +qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation. +Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, +complication étrange, bizarre (et intéressante +du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de +théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire +de circonstances et une bonne volonté un peu +forte du parterre.—La <i>convention</i> propre au mélodrame, +c'est la naïveté du spectateur.</p> + +<p><i>Zaïre</i>, c'est <i>Othello</i> avec beaucoup de <i>Mithridate</i>; +mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie, +pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait +perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son +père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» +et qu'il y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant +le temps que prennent ces choses, on n'est pas +forcé d'avoir du génie.</p> + +<p><i>Alzire</i> c'est <i>Polyeucte</i>, un Polyeucte d'Ambigu. Que +Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par +Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà +une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. +Supposez que Polyeucte ait un père qui a été +sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été +persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte +ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez +que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de +l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ +d'<i>Alzire</i> et vous voyez combien de méprises et de +brusques révélations et de beaux coups de théâtre +vous pouvez attendre.—Quant à Pauline entre Polyeucte +et Sévère, c'est chose moins importante et qui +pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; +n'en faites aucun doute. Par exemple, Alzire demandera +à Guzman la grâce de Zamore, c'est-à-dire à +l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. +Main elle n'osera pas le faire longuement. Trois +phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se +retrouve avec sa confidente, elle dira: «J'assassinais +Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément +la scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans +ce vers. Il fallait tout un long combat où Alzire, s'avançant, +reculant, revenant par détours, tirant parti +de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui +qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant +trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant +douce à Guzman pour regagner le terrain perdu; +laissant voir au spectateur ses sentiments vrais +sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins +adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un +tableau riche et varié des agitations de son coeur.— +Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. +Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique +intelligent au bas d'une page de Racine.</p> + +<p><i>Irène</i> c'est le <i>Cid</i>; mais, comme dans <i>Mérope</i>, Voltaire +n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième +acte. Figurez-vous un <i>Cid</i> qui, au lieu d'un acte de +prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +séparés par un crime ne sont séparés par ce crime +qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants, +Corneille, naïvement, les fait se parier sans cesse, +sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche +le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande +qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit +jamais que séparément.</p> + +<p>L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, +dans la composition et la contexture de tous les ouvrages. +Les plus brillants, comme <i>Tancrède,</i> sont fondés, +non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine, +mais sur une méprise initiale que tous les personnages +font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros +de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se +point connaître contre toute apparence, et de retarder +de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq +actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent +un zèle admirable.—Ces tragédies sont tellement des +mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles. +On sait qu'entre le mélodrame moderne et le +vaudeville, il n'y a aucune différence de fond. L'un +ont fondé sur une ou plusieurs méprises, l'autre sur +un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un +quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, +et les personnages du mélodrame doivent se prêter +complaisamment à la méprise, et les personnages du +vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les +tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. +Combien le chemin est étroit en même temps que +sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire +un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever +le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance; +on ne l'imagine pas si l'on n'a point le +texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits +théâtres appellent «filer le quiproquo.» Il y avait +déjà quelque chose de cela dans <i>don Sanche d'Aragon</i>. +Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même +qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans +un grand nombre de ses tragédies.</p> + +<p>L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et +qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains +et qui, pour nous, est au moins important à +considérer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, +de ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» +des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis +que la même chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros +tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme +trop malheureux. Il adoucit très «philosophiquement», +et comme il convient en un siècle de «lumières», +l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus +souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en pense +Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire) +amollie et énervée.—La tragédie était un +spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, +avant tout; mais aussi, un peu, pour faire réfléchir +l'homme sur l'affreuse misère de sa condition, sur tous +les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard où +il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées +et folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui +faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si +Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille +souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est +qu'une, tragédie.—Voltaire l'entend aussi; mais il +aime à adoucir les choses. L'épicurien reparaît ici. +Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas «Crébillon le +barbare». Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il +aime qu'ils soient commis par mégarde. Il a pleuré +bien des fois (on le voit par une dizaine de passages +de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne +que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec +Athalie et devenir son fils adoptif; ce qui arrangerait +tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas +les grandes passions furieuses et absorbantes, +ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas +une idée vraie de la tragédie.</p> + +<p>Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. +Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et +à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau. +C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler. +—Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans +la confusion d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste +cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès +des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que +parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans +son droit; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la +tragédie philosophique.</p> + +<p>Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue +à expliquer la dernière manière de Voltaire tragique, +ou plutôt une manière que, sans abandonner +l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. +—Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, +Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des romans +philosophiques vertueux, auxquels il donne le nom +de tragédie. Ce sont l'<i>Orphelin de la Chine</i>, les <i>Scythes</i>, +et les <i>Guèbres</i>, et les <i>Lois de Mînos</i>. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la +justice, l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, +sous forme de dialogue, en vers. Au fond, ce sont +des <i>Bélisaîres</i>. Le mélodrame s'est dégagé peu à peu +de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur. +Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de +tragédie classique; en gardait les formes extérieures; +sous cette enveloppe multipliait les complications et +les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos. +Maintenant il se montre à nu, simple histoire +édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la +liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un +roman-feuilleton. L'alexandrin seul reste encore +comme marque traditionnelle d'une vieille maison.</p> + +<p>Cette transformation de la manière dramatique de +Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme +je viens de dire, une évolution naturelle: le mélodrame +a pris conscience de lui-même, a grandi, et a +brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. +Autour du lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange +de vieille tragédie, s'est produit et développé, +avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine. +Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son +coeur; puis, après deux ou trois variations successives, +n'aimant pas à être en minorité, il s'est habitué +à ce genre et a fait des comédies sur ce modèle; +et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. +Remarquez que dans sa correspondance, à deux ou +trois reprises, il finit par donner à ses <i>Scythes</i> leur +véritable nom; guéri de ses vieilles répugnances, il +les appelle «<i>un drame</i>»; et il a raison. Au fond sa +tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il +a mis cinquante ans à s'en apercevoir.</p> + +<p>Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, +sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni +bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention. +Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragédies en 1750. +—Il est étonnant, même, à quel point elle ne rappelle +aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive, +elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est +pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. +Une noblesse banale continue, et une élégance facile, +implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui +qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de +là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer +une de ces négligences involontaires de +Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine, +que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au +moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se +divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre +de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire +tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un +instant.—Disons aussi qu'on peut rencontrer deux +ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de +Luzignan dans <i>Zaïre</i> est célèbre. Elle est justement +célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est pas +incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la +<i>Henriade</i>; il y en a quelquefois dans les <i>Discours sur +l'homme</i>, qui sont décidément ce que Voltaire a fait +de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre +d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, +avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, +et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames +entrecoupés de «Discours sur l'homme»; on +en peut détacher d'assez belles dissertations, comme +celle d'<i>Alzire</i> sur la tolérance. C'est butin tout prêt +pour les «<i>morceaux choisis</i>»; et c'est bien le péché +de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres d'art, travaillé +pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.</p> + +<p>On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie +théâtrale», c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en +dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous +les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes, +Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême +Orient, etc.—Puis on le lui a reproché, en faisant +remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres, +Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des +Français du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce +grand progrès est bien illusoire. C'est la «couleur +locale» qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait +tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des +mandarins.—Le reproche fait à Voltaire d'avoir +manqué de couleur locale me touche infiniment +peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale. +On appelle couleur locale ce qui distingue tellement +une nation de celle dont je suis, que je ne +le comprends pas, que je n'arrive à le comprendre +qu'après mille patients efforts. Par définition cela +est impossible à mettre au théâtre,—ou, si on l'y +met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite, +—ou, si on l'explique longuement, fera du drame la +plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, +à quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. +S'il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre +pour venger son injure, à voir cela en scène je ne +serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je +m'ennuierai.—Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est +que (sauf quelques détails très rapidement jetés, et +qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et me +dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas +un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un +prêtre chef de parti, comme moi, homme du XVIIe siècle, +sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la mesure.</p> + +<p>Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir +point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des +Chinois vraiment Chinois.</p> + +<p>Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du +domaine consacré de l'antiquité?—Je dis encore non. +La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre; +mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à +plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le +réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux, +condition nécessaire pour bien écouter, <i>localise</i> son +attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine +sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe +au début de <i>Phèdre</i>, du sérail au début de <i>Bajazet</i>, +de l'Euripe au début d'<i>Iphigénie</i>, et du Temple au +début d'<i>Athalie</i>. Passé le premier acte, sa tragédie +pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est +l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre +conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire +ou la géographie pour la suivre; mais l'impression +première était utile.—Voltaire, avec moins de talent, +a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur +locale il n'en a point mis; le minimum, je dirai +presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, +de couleur locale, il l'a donnée.</p> + +<p>Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous +que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière +de <i>Bajazet</i>, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de +l'antiquité grecque et latine: «C'est au théâtre anglais +que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la +scène les noms de nos rois et des anciennes familles +du royaume.»—«L'auteur de <i>Manlius</i> prit son sujet +de la <i>Venise sauvée</i>, d'Otway. Remarquez le préjugé +qui a forcé l'auteur français à déguiser sous des noms +romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée +naturellement sous des noms véritables... Cela seul +en France eût fait tomber sa pièce.»—Voltaire n'a +point élargi le domaine tragique, il a tout simplement +varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre +de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce +sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir +une source; mais c'était stimuler l'attention du public, +l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de +Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. +Les drames romantiques de 1830 sont des tragédies +de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est +pas un très grand service rendu à la littérature française +d'avoir, en revenant à <i>Don Sanche</i>, conduit à +<i>Hernani</i>, c'en est un de n'en être pas resté a <i>Manlius</i>.</p> + +<p>Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies +de la dernière manière, et peuvent être un des chemins +qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou +de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement +et solennellement, en dialogue, en alexandrins, +c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte +déduit lentement, en dialogue, en vers de dix syllabes, +une comédie du Voltaire n'est jamais autre chose. +Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de +Voltaire, je dis quelquefois: «Sachez les lire en +prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent.» +Je dirai des comédies: «Lisez-les comme des contes. +prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caractères, et +presque (et cela étonne) nulle observation même +des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont +de jolies petites histoires. La <i>Prude</i> est un <i>conte</i> +charmant. La suite et l'enchaînement des scènes, +les entrées et les sorties, la forme dialoguée elle-même, +ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, +et il court moins lestement que dans un conte +proprement dit; mais le conte est fait cependant, et +il est agréable. La verve, l'invention facile de petites +aventures amusantes est là, comme par-dessous, un +peu offusquée et refroidie; mais on la retrouve. On +voudrait que cela fût raconté, tout simplement.</p> + +<p>L'<i>Enfant prodigue</i> est de même, et aussi <i>Nanine</i>. Ce +n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais <i>en scène</i>. +On ne voit jamais les forces diverses du petit drame +former rouage, peser l'une sur l'autre, s'engrener, et +se froisser de plein contact. Dans un <i>Tartufe</i> écrit par +Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon +crédule du sien. Ils ne se rencontreraient point. +Dans un <i>Avare</i> écrit par Voltaire, Harpagon sérait +avare en <i>a parte</i>, et <i>Frosine</i> intrigante en monologue. +Ils ne se heurteraient guère.</p> + +<p>Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une +scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le +théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y posant et s'y mouvant, +a la vie scénique, en un mot, chose plus facile à +sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus +dans ses comédies que dans ses tragédies. Des contes, +rien de plus; un conte moitié sentimental, moitié +satirique comme l'<i>Ecossaise</i>; un conte sentimental et +moral comme <i>Nanine</i>, sorte d'<i>Ami Fritz</i> plus romanesque; +un conte vertueux et «attendrissant», dans le +goût de La Chaussée, comme l'<i>Enfant prodigue</i>, mais +toujours des contes, où le <i>fait</i>, d'une part, l'<i>intention +morale</i>, de l'autre, font l'intérêt. Mais en matière de +comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont +d'un intérêt médiocre.—C'est dans son théâtre comique +que l'impuissance psychologique de Voltaire et +son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le +plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique +que les qualités ou de créateur ou d'observateur +pénétrant sont le fond de l'art.</p> + +<p>Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est +donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les +mêmes causes pour lesquelles il a touché a toutes les +grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas +capable de <i>détachement</i>; et c'est l'honneur des grands +artistes que la même vertu leur soit essentielle et +nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur +des grands penseurs que la même vertu leur +soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. +Aux uns comme aux autres, avec une personnalité +puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir +de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance +de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes +sans considération de ce qu'elles peuvent +avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre +fortune;—aux grands artistes il faut la connaissance +de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les +autres avec impartialité, détachement très difficile; +ou en s'observant soi-même sans complaisance, détachement +plus rare encore;—et il leur faut la +sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien +aristocrate;—et il leur faut l'imagination +ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement +à la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, +soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour +cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art, +comme il n'a touché le fond de rien.—Et comme +nous avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus +conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de +Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique, +et ainsi de suite; il a été poète, aussi, +sans le fond et la source vive de la poésie. Du +reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme +supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui +qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore +être un homme curieux, intelligent et spirituel, +ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce +que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a +excellé.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + + +<h4>SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»</h4> + +<p>Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin +de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa +noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement +au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires +ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est +très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience +même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font +grand honneur. Ce qu'ils ont qui les recommande le +plus, c'est d'avoir été refaits chacun dix fois. Les nouveaux +renseignements, sans relâche cherchés, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent +indéfiniment leur place dans ces volumes. Voltaire +aime cette enquête sur le monde, qu'il s'est proposée +de très bonne heure, comme sûr d'une longue +existence et d'une inépuisable puissance du travail. +Il la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses +colères et ses désespoirs. C'est la partie vraiment glorieuse +de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait et +s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'<i>Essai sur +les moeurs</i> sent trop le pamphlet, et souvent inquiète +et parfois irrite, le <i>Siècle de Louis XIV</i> et <i>Charles XII</i> +et <i>Pierre le Grand</i> sont des oeuvres de conscience, +d'exactitude et de grand talent.</p> + +<p>Et sans doute, reprenant mes considérations générales, +je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration +de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien +informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement +général de l'histoire de l'Europe moderne lui +échappe; que sa politique est bornée comme elle est +peu généreuse; que l'écrasement des petits par les +colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, +redoutable et ruineuse pour tous, des colosses les +uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est +résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; +que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment +du passé parfois lui fait défaut; que l'âme du +XVIIe siècle français, si près de lui, à savoir la grandeur +morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, +est chose dont il ne s'aperçoit guère.—Mais j'aime +mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le +menu détail instructif, le trait de moeurs caractéristique +et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec +une sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs +qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et +artistique. Il n'y a de patriotisme, en tout Voltaire, +que dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>; mais vraiment, ici, +il y en a.—Et, peut-être on me dira que Voltaire +est bien adroit, et que le <i>Siècle de Louis XIV</i> écrit à +Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui +l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle +bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais +j'aime mieux me figurer l'homme qui a été Français +au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien, +sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; +et, par le soin qu'il prend de dresser un monument à +l'honneur de sa patrie, se consolant, ou se châtiant, +de l'avoir quittée.</p> + +<p>On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, +parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme +l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que—sauf cette +intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit +les lois d'existence et de développement de l'humanité, +qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit +philosophique—Voltaire a toutes les lumières, +toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les +prudences et tous les scrupules de l'intelligence.— +On les lira toujours, parce que le mérite essentiel de +l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement +clair et limpide.—On saura toujours que le +tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'<i>Essai +sur les moeurs</i> est un chef-d'oeuvre, et que les <i>récits</i> +du <i>Siècle de Louis XIV</i> et de <i>Charles XII</i> sont incomparables +de vivacité, de verve et de lumière.</p> + +<p>On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment +composés. Sauf <i>Charles XII</i>, parce que +<i>Charles XII</i> est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais +construits, aménagés et ramassés autour d'une +idée centrale qui les commande et les soutienne. Ils +commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du +<i>Siècle</i>; on ne l'a pas dit assez de l'<i>Essai</i>, si admirable +par endroits. L'<i>Essai</i> est souvent indéfinissable. Est-ce +de la philosophie de l'histoire? Est-ce de l'histoire +anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente, +et de l'histoire sautillante et saccadée. +C'est une étude sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie +elle-même à chaque instant, et laisse la place à +l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou au +désordre tumultueux des petits faits amusants et des +anecdotes satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. +Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la +ligne générale et le dessin.</p> + +<p>C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de +tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on +voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le +sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont plus harmonieux. +L'<i>Esprit des Lois</i> ne l'est pas. Les ouvrages +de Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle +sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont +sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs oeuvres +ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont +toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste +ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents +qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.</p> + +<p>La curiosité est une muse, la coquetterie en est une +autre. On devrait les grouper toutes deux autour du +médaillon de Voltaire. Voltaire est un éternel désir de +plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; et +au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait +pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de +son talent, a fait même son talent le plus original, le +plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse +de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, +la tyrannie que le <i>moi</i> exerce sur lui ne limite plus +son talent; elle le sert. Car si le détachement est une +condition du grand art, la forte attache à soi-même +est une condition du petit; ou plutôt les hommes ont +eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art +celui qui suppose et qui exige le détachement, et art +inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent +à l'auteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est +dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout +son succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage +où il faisait les honneurs de sa propre personne, +divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle +en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou +en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine +au sens précis du mot, sa maison parée et brillante, +où il vous reçoit avec mille grâces.—Qu'est-ce +qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le principal +personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le +maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui +intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions, +les digressions, les intentions et les malices. +On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni +en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un être assez singulier qui rencontre un +homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher +et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce +qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser +et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. +Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant +d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse +de M. de Voltaire.</p> + +<p>Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages +de ses petites histoires n'existent pas plus, existent +moins encore, que ceux de ses tragédies ou comédies. +Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans, +ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée +de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes +destinées à lui servir et d'illustrations et de +preuves. C'est un article du <i>Dictionnaire philosophique</i> +conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.—Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, +mais moins âpre et moins irascible, au moins dans la +forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie +et un sourire, et glisse ses épigrammes, au +lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un +de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni +avec Candide, mais avec Voltaire, dans une demi-intimité +très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, +de gracieux et d'inquiétant.</p> + +<p>Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme +c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où +Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est +grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses +madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les +Nonotte, les Pompignan même et les Maupertuis. On +a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi; et je +plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit. +—Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez +mal. Il y est froid, bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le +ton.—Et encore la louange décidée, déchaînée et à +corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne +peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc +tranquilles avec vos éternels Salomon et Sémiramis.» +—Mais ses simples «amabilités» sont ravissantes. +Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un +grand seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir +quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir +de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un +peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir +une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies +de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne +humeur, de malice qui se montre juste assez pour +qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le +plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. +C'est un délice que la première lettre à Rousseau +(avant toute brouille) sur le discours des <i>Lettres et des +arts</i>. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, +loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus +de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. +On sent là, qui se dissimule, rentre au moment +qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un éclair, une épée +souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.— +Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une +petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie +élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout +et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On +croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, +roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes +et solides, en le caressant.</p> + +<p>Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté +bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il +a été miraculeux dans l'usage des dons secondaires +de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui +eût été de se restreindre à ces genres qui ne demandent +que le talent adroit et spirituel. Les <i>Discours sur +l'homme</i>; un <i>Dictionnaire philosophique</i> moins prétentieux, +et ne touchant point aux grandes questions; +les <i>Contes et nouvelles</i>; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie +de l'histoire; un peu de science intelligemment +vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains +sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait +pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand +des Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, +parfois à un peu de mépris.—Il s'est un peu +trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence +elle-même nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant +sur elle: parce qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice +en toutes choses. Il n'y a guère de critique qui +n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croit +capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si +net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur +de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, +l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, +précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la +plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle +ou ses passions n'ont point eu de part.</p> + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant +et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps +il a été pris pour le plus grand poète de toute l'Europe, +ce qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était +vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi +par la plupart. Il a été assez habile pour être même +populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce +à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui +laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée +pour qu'on sache gré au dieux de la lui avoir donnée, +et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a +eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu +pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour +les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, +bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre +et gouvernements tyranniques et fastueux. Il a +joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos +pour lui, comme il était venu.—Il a eu plus qu'il ne +souhaitait à ses semblables: il a été heureux après +sa mort. Une révolution faite en opposition absolue +avec celles de ses idées qui lui étaient les plus chères +n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, +l'a augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, +démocratique, antilittéraire, antiartistique et +antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que +les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est +qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, +et il est sorti triomphant d'une révolution qu'il eût +détestée.—Une révolution littéraire faite, non plus +seulement en dehors de lui, mais contre lui, l'a +servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée +et un peu ignorante, ont attaqué la littérature +classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier +un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le +plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce +qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme +se sont, pendant longtemps, tournés au profit +de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a +traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement +de Juillet, et même du second Empire, +comme au milieu d'une conspiration en sa faveur. +Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié +raison quand il disait spirituellement, songeant à tout +son «fatras»:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>..... on ne va pas sur Pégase monté</p> +<p>Avec si gros bagage à la postérité.</p> + </div> </div> + +<p>Toutes les masses sont imposantes, et combien de +critiques, en un pays où l'on se dispense souvent de +lire par admirer, se sont écriés, quelques volumes +lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! +Que de recherches! Que de questions soulevées, et résolues!» +—Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment +tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées +et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a +plus dans Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire +est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère +de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire +religieuse surtout, de critique littéraire même, +qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,—et on +les retrouve ensuite dans sa Correspondance. Il a +même certaines plaisanteries qui lui sont chères, +qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement +un homme très instruit, se tenant au courant, +bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu +longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce +qui est très considérable, non pas stupéfiant. Mais +toute cette bibliothèque en impose.</p> + +<p>Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, +lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il +est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand +propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un +sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, +cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans +ce beau mot de «royauté intellectuelle de Voltaire» il +n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou +quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entré pour quelque chose.</p> + +<p>Voilà de petites explications d'une immense gloire. +Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare +qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient +l'expression du pays dont ils sont, et représentent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni +Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, +ni Lamartine, ne me donnent l'idée, même +agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le +vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun +un côté de l'esprit français, une des qualités intellectuelles +de cette race, comme choisie, et portée par eux +à son point d'excellence, ce qui fait précisément que, +tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité, +ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, +nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en +lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup +plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un +homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et +qui se contredit abominablement quand il se hausse +aux grandes questions, c'est un Français. Un homme +impatient des jougs légers et s'accommodant des plus +lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, +qui est conservateur de toute son âme, et +qui en littérature et en art, est étroitement attaché à +la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être irrespectueux, +c'est un Français.—Voltaire est léger, décisif +et batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit +du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la +pédanterie ni celui du charlatanisme: c'est un Français. +Il est à peu près incapable de métaphysique et de +poésie: c'est un Français. Il est gracieux et charmant +en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est +un Français. Il est radicalement incapable de comprendre +l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé +avec malice, ou oppresseur avec délices: c'est un +Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout +progrès de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un +Français. Il n'est pas très brave; et ceci n'est plus +Français, mais les Français se sont tellement reconnus +en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce +défaut, en faveur des autres.</p> + +<p>Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant +encore, avec peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le +monde l'aime encore.» Ce qui avait fini par lui faire +tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire +et de l'adorer, certains en étaient tellement +devenus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses +colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus +grossières de ses facéties, que le prince des hommes +d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces +élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire +a longtemps, même après sa mort, ressemblé à +une popularité. Il sort, à présent, de la popularité +pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est +très grand par sa curiosité ardente, insatiable et souvent +heureuse, par la langue excellente de clarté, de +vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa grâce inimitable +à conter sobrement et spirituellement. Ils savent +qu'il n'a pas créé un grand mouvement d'idées, +qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur +l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie +de Victor Hugo, moins le style, et la conception +historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu +étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire +en dix volumes qui est une merveille de bonne +humeur française, de fine satire française et d'esprit +français; et que, chose abominable, mais vraie, parmi +ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu +qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même +supérieures, de leur caractère, pour les qualités +même secondaires, de son esprit.</p> + + +<br> +<h3>DIDEROT</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HOMME</h4> + +<p>Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression +de la société. Celle de Diderot est l'expression qui +me semble la plus exacte de la petite société du +XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête allemande» +de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien +davantage! Diderot est éminemment Français, et Français +du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne, +Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français +de classe moyenne, excellemment. Montesquieu +est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire +le grand bourgeois, riche, somptueux et orgueilleux. +Diderot est le petit bourgeois, le fils d'artisan aisé, +qui a fait ses études en province, qui s'est marié +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, +vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours +demi-ouvrier demi-monsieur, entre une grande dame, +impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le +traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, +et qu'il soigne très, affectueusement, cependant, +quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs +de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, +«se crève de mangeaille», comme lui dit une +contemporaine, vide goulûment des bouteilles de champagne, +a des indigestions terribles, et, trait à noter, +raconte ces choses avec complaisance.</p> + +<p>Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans +interruption pendant trente ans un travail à rendre +idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais +que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour +n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, l'arbre +pliant, donne par jactance trois coups de cognée de +trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe +jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême +ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de +lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre +constamment, intervenant dans les affaires des autres, +arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et même sottement impérieux. +Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne: «Il +n'y a que le méchant qui vive seul». Il ne faut pas que +Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison +humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts +ans!» Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants +de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il +faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, +sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il +l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise! +Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline, +l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; sinon +les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié +bien encombrante et bien contraignante. C'est +celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments +manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot +l'est à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine +espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il +extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son +ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se plaît à +la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des +farces et drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette +mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son coeur; +il lâche devant des enfants des énormités de propos +«qui font piétiner la mère de famille», et il les répète +dans sa correspondance; il donne à sa fille des leçons +de morale, à bonne fin, mais d'une crudité extraordinaire, +et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses +amis s'il n'a pas été un peu loin.</p> + +<p>Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, +généreux, probe et large en affaires, homme de famille +malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa +soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire de +tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, +parlant, en particulier, de son père, en des termes qui +font qu'on adore, un bon moment, son père et lui.—Moralité +faible, délicatesse nulle, penchants grossiers, +vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement +dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité, +mais lourdeur de main dans les relations sociales, +voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du +reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le +voilà avec ses qualités et ses défauts; et voilà Denis +Diderot.</p> + +<p>Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un +de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous +avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne +songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à +l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours +que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe +amicalement sur le genou. C'est un bon compère.</p> + +<p>Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour +cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts +et ses qualités! D'une part il fait l'<i>Encyclopédie</i>. +C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon employé». +Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, écrivain lucide, +sachant, du reste, faire travailler les autres, et excellent +«chef de division»; il est l'honneur et le modèle +de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce +lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du +moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. +L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par +article, est fort convenable, nullement alarmante, très +orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et s'essouffle +à nous prévenir que ce n'est point sa vraie +pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein +de respect pour la religion du gouvernement. Un bon +employé sait entendre avec dignité la messe officielle.</p> + +<p>D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y +détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses +ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très +bonne table. Ce sont propos de bourgeois français qui +ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. +Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et +de «forte race». L'un est philosophe, l'autre naturaliste, +l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de +théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, +l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, +aucun, en ce moment, n'a de méthode ni de clarté; +tous ont une verve magnifique et une abondance puissante; +et on a rédigé leurs conversations, et ce sont +les oeuvres de Diderot.</p> + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>SA PHILOSOPHIE</h4> + +<p>Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines +et contradictoires, car Diderot n'est pas assez +réfléchi pour être systématique, sont cependant ce +qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention. +Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent, +les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, +du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il +est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, +infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus +diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire +de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, +mais par lui-même aussi, il me semble; et il la sait +bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette +science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, +ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie +sur <i>Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza</i>, le +<i>Manichéisme</i>, sont tout à fait remarquables, et à lire +encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible +du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela +est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, +l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que +les idées générales des hommes se font avec tout ce +qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme +en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais +est en retard. Il en est aux mathématiques, presque +exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il +s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, +légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, +où elles commencent à mener. Diderot est au courant +de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, +ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse +avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.</p> + +<p>Ses premiers ouvrages, <i>Essai sur le mérite et la +vertu, Pensées philosophiques</i>, sont d'un écolier qui a, +de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles. +Mais déjà la <i>Lettre sur les aveugles</i> et la <i>Lettre sur +les sourds-muets</i> contiennent une philosophie, qui sera +celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa +vie. <i>L'essai sur le mérite et la vertu</i> était religieux +et «déiste»; les <i>Pensées philosophiques</i> étaient irréligieuses +et «théistes», et peuvent être considérées +comme une esquisse de «morale indépendante»; les +<i>Lettres</i> sur les aveugles et sur les muets sont un +programme de philosophie athéistique et matérialiste. +Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, +avec beaucoup de verve et même d'ampleur, +cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une +force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en +une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres +informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se +trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les +«espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et +le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les +âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite +école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources +nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues +lui fournissaient.</p> + +<p>En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet +et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à +1768<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>, et toutes sous l'influence de la grande <i>loi de +continuité</i> de Leibniz, voyant entre tous les êtres une +chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine +du transformisme; supposaient plus ou moins formellement +que les espèces, puisque les limites qui les +séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient +bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être +transformées les unes dans les autres et être douées +d'une force de transformation et d'accommodement +aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent +donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du +reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, +mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant +qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient +rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient +fortement son imagination; et dans l'<i>Interprétation +de la Nature</i> (1754), non seulement bien avant +Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, +prenaient en son esprit énergique et audacieux une +forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, +en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: +«De même que dans les règnes animal et végétal un individu +commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, <i>n'en +serait-il pas de même des espèces entières?...</i> Ne pourrait-on soupçonner +que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers +épars et confondus dans la matière; qu'il est arrivé à ces +éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût; que +l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations +et de développements; qu'il s'est écoulé des millions d'années +entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres +développements à prendre et d'autres accroissements à subir +qui nous sont inconnus...?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> De Maillet: <i>Entretien d'un philosophe indien</i> (1748).— +Charles Bonnet: <i>Contemplation de la nature</i> (1764).—Robinet: +<i>De la nature</i> (1766); <i>Considérations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'être</i> (1768).</blockquote> + +<p>Et plus tard, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i>, il mettait en +vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, +cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui +une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, +une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet +arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé +d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches +et de ramilles...» Voyez cet essaim d'abeilles, dit +Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette +grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux +accrochés les uns aux autres et vivant pour un +temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraînés pour un temps dans une existence +commune qui se sépareront plus tard, se disperseront, +iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre +à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou +plante en une autre cité que nous appelons plante +ou animal; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.</p> + +<p>Enfin, dans le <i>Rêve de d'Alembert</i> encore, il donnait, +avant le transformisme constitué, la formule définitive +du transformisme: «<i>Les organes produisent les besoins, +et, réciproquement, les besoins produisent les organes.</i>» +Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans +avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant +que le mot de Pascal sur l'hérédité<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>. Il arrive souvent +que les hommes d'imagination devancent ainsi les +sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur +synthèse rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore à venir, et leur génie +d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation +des notions de détail ramènera.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature est +première habitude.»</blockquote> + +<p>Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un +moment. La matière vivante, éternelle et éternellement +douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans +«cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant +indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel +bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, +des espèces, puis d'autres espèces; versant l'élément +nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et +des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et +l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui +pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus +tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses +sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui +séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. +—Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, +et autant par exaltation que par raisonnement. +La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. +Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient +le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle +du reste, qui est égarée, comme presque toutes les +belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a +que faire<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Début du <i>Second entretien sur le fils naturel</i>.</blockquote> + +<p>Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:</p> + +<p>«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré +de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la +ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler +ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; +à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser +à pas lents des campagnes fertiles; à contempler les travaux +des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... +Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude? C'est lui... +C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, +qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.</p> + +<p>«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu +es la source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît +d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants +et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, +la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par +un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière +délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est +une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, +qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce +qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se +multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré +de la fureur.»</p> + +<p>Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, +car l'homme est toujours mystique par quelque +endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été +son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, +bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la +nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est +l'homme qui se pervertit malgré elle; «ce sont les misérables +conventions et non la nature qu'il faut accuser<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. +Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O +vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez +vers le bonheur à chaque instant de votre durée, +ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre +félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, +ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au +delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé.... +Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe +rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes +lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature! +Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces +craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, +ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois +aimer. Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, +répands des fleurs sur la route de ta vie....»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>De la poésie dramatique</i>.—Du drame moral.</blockquote> + +<p>—C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce +singulier philosophe!—N'en doutez pas un instant; +et son dernier mot sur ce point est le <i>Supplément au +voyage de Bougainville</i>, qu'il m'est difficile d'analyser +ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie +pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de +religion, cela va sans dire; mais aussi plus de morale, +et plus de pudeur! La nature (ceci est parfaitement +vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. +Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, +imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous +rendre misérables. «Il existait un homme naturel: on +a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, +et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile +qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le +plus fort; tantôt il est terrassé par <i>l'homme moral et +artificiel</i>.... Cependant il est des circonstances extrêmes +qui ramènent l'homme à sa première simplicité: +dans la misère l'homme est sans remords, dans la +maladie la femme est sans pudeur<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>..»—Et à la +bonne heure!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote> + +<p>Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner +à son instinct?» Pressé de «répondre net», +Diderot ne se fera pas prier: «Si vous vous proposez +d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre +mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la +guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les +tyrans parés du beau titre de civilisateurs: «J'en appelle +à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses: +examinez-les profondément; et je me +trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de +siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se +promettait de lui imposer.»—Voulez-vous, au contraire, +«l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez +pas de ses affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut +mettre l'ordre»<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>..</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>Supplément au voyage de Bougainville</i>.</blockquote> + +<p>On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier +inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature +leur a été longtemps une chimère et une impatience +communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état +social, état religieux, état moral étaient des inventions +humaines, des supercheries ingénieuses et malignes +imaginées un jour, et non par tous les hommes pour +vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! +Tous deux ont eu cette idée; seulement, gênés +tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé +plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y +gênait davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; +Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, +Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le +scandale d'une attaque directe à la morale commune; +Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron +de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec +insolence et bravade.</p> + +<p>Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme +de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes +du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine +philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit +d'une génération, d'autre part, de son état de passions; +résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle +sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français +a été une lassitude et une impatience de toutes +les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, +trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, +Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout +cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes +de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses +d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les +ennemis de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec +ses éléments divers, législation dure, répression implacable, +religion austère, morale, luttant contre la nature. +C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les +modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. +On commence par lui contester ses titres. On la +représente proprement comme une invention, comme +quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, +qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce +qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on +ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. +On s'attache à montrer, pour ce qui est de +la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour +ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce +qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.—Et il +reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher +d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en +faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime +trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines +sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, +cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place +de la morale «artificielle», revenant plus tard à une +sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en +l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, +qui n'exclut que le culte.</p> + +<p>Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la +destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine +de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, +insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il +y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions +méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est +elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme +de l'état de nature où vivent les animaux et les +plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son énergie à +s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans +vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce +qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce +qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement +l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement +de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement +et mollement attaqué, c'est où il se porte +avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, +maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité +où la réaction violente contre l'état social, trop +gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y +est allé.</p> + +<p>N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un +homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande +importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de +l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle +comme d'impertinences, «d'extravagances» et de +«bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. +C'est à cela qu'il se délasse de l'<i>Encyclopédie.</i> Considérez +toujours Diderot comme un homme qui s'enivre +facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait +de sa parole, et il parlait sans cesse; il se grisait +de ses lectures, de ses pensées et de son écriture; il +se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation +et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, +une page de Richardson, la Marne, parce +qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze; +et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement +indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de +répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là +de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés +et de niaiseries.—Et ses ouvrages de philosophe +et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, +très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire +naturelle.</p> + +<p>Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, +et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa +morale, la morale étant, sans doute, une <i>règle</i> des +moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et +proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. +La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» +et facile d'un bon coeur, le penchant <i>altruiste</i>, la sympathie +pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très +vive; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin +d'autre chose.</p> + +<p>A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur +tous. Je le vois dire quelque part: «C'est à la volonté +générale que l'individu doit s'adresser pour savoir +jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, +et quand il lui convient de vivre et de mourir. +C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et +cela, s'il s'y tenait, ce serait une <i>règle</i>, une loi du devoir, +assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant +une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, +il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien +qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond +de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de +la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant +et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne +et vertueuse. L'homme de bien <i>crée le devoir</i>, fait la +loi morale. Il ne la reçoit point: elle coule de lui. Deux +fois, dans <i>l'Entretien d'un père avec ses enfants</i>» et +dans <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> il a, sinon conclu, du +moins fortement penché en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui dépossède des malheureux +et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, +désintéressé du reste absolument dans l'affaire, +peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. +—Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits +sur des hommes qui du reste en ont le plus grand +besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, +ruser, inventer des fables, et des machines et des +fourberies de Scapin? Diderot semble tout près de le +croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, +mais assez fort, que la morale commune est au-dessus +et au-dessous des morales particulières, +qu'elle est une moyenne; que, partant, tel homme +peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait +cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.</p> + +<p>C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, +appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin +de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant +un peu avec lui, elle procède du même fond que son +immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à +«l'homme artificiel et moral»; c'est toujours la société, +la communauté, le <i>consensus</i> qui est dépossédé du +droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos +volontés. Plus de loi que je n'ai point faite! Plus de +devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, +fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse +générale, point de morale aucunement. La morale est +une invention d'anciens tyrans subtils; c'est une des +pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. +Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose +qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement +interrogé; quelque chose de bon parlera +en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré +de la loi civile.</p> + +<p>Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme +orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes +sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus +énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a +progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun +de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les +hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et +héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et +par accepter comme vérités au moins provisoires, +lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet +«homme artificiel», en admettant même qu'il soit +artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce +n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce +sont les hommes, les générations successives qui +l'ont fait peu à peu; et si rien n'est plus naturel et +ne semble plus légitime que le modifier à notre +tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un +monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, +c'est une sorte de nihilisme sociologique; c'est +proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable +absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était +vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser +à votre tour et tant de confiance en vos décisions +individuelles, mais vous décourager à tout jamais de +toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader +de recommencer, en la reprenant à son point de +départ, une expérience qui a si malheureusement +réussi.—A moins que vous ne soyez convaincu que +vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce +que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns +par les autres vous a appris, êtes capable d'une +pensée saine et d'un regard juste; et c'est bien là +l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe +siècle.</p> + +<p>Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de +Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques. +Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il +a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques; +mais ce sont les audaces de la légèreté, de +l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une +pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant +est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt +inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, +avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et +c'est Diderot; c'est l'homme dont on a pu dire et qui +a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>SES OEUVRES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté +qu'il n'en avait pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près +ce que je vais dire. J'en ai le droit, parce que je ne +résiste jamais à répéter un lieu commun quand je le +crois juste.</p> + +<p>Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. +Il a, nous l'avons vu, une certaine imagination +dans les idées, une certaine imagination philosophique. +Le <i>Rêve de d'Alembert</i> est une sorte de poème +matérialiste, non sans beauté, non sans beautés +surtout. L'imagination littéraire est autre chose. Elle +consiste à créer des âmes, ou à inventer des événements. +Elle est faite d'une puissance singulière à sortir +de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre âme, +ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. +C'est une aptitude particulière et innée que rien ne +remplace. L'observation y aide, mais ne la constitue +pas; la sympathie, le détachement facile y aide, mais +ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas +l'observation pénétrante et patiente. Il avait le détachement +et la sympathie; mais cela ne suffisait point. +Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un caractère, +fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais +raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, +suggéré à l'esprit du lecteur toute une biographie. +Il a tracé des silhouettes, et raconté des anecdotes. +Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le +savait comme personne au monde, mieux que Le Sage, +mieux que Voltaire, aussi vivement et fortement que +Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait voir, +qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de +Diderot, vous le connaissez, rond, à fleur de tête, +interrogateur, tout en dehors, tout jeté en avant, +curieux, avide et qui semble se précipiter sur les +choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout +aimé à regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans +son cabinet, ou dans le fiacre où il roulait la moitié de +sa journée, il revoyait la figure, l'attitude, le geste, la +scène; puis, devant son papier, il revoyait encore, +avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en +écrivant.</p> + +<p>Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes +vraies, des historiettes de son temps. Il les combine +les unes avec les autres, les fait entrer dans un +récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce sont +les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il +a bien vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. +Et dans chacune de ses histoires, après des préparations +quelquefois longues, qui sont des hors-d'oeuvre, +qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement +dans nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; +cette femme suppliante aux pieds de cet homme immobile +dans son fauteuil<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.; cet homme qui part, tordant +ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers +cette femme impérieuse et implacable<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>..—Ces +choses Diderot les a vues. Le dessin, les lignes, les +oppositions, les ombres, les traits de physionomie, +les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé +dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est +le plus clair de son talent, qui est très grand et très +Original.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Anecdote de Mme La Pommeraye dans <i>Jacques le Fataliste</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Anecdote de Mme Reymer dans <i>Ceci n'est pas un conte</i>.</blockquote> + +<p>Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, +il écrit la <i>Religieuse</i>, où l'ennui le dispute au dégoût; +il écrit les parties d'invention de <i>Jacques le Fataliste</i>, à +savoir l'histoire proprement dite de Jacques et de son +maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a plus alors +(mais dans <i>Jacques le Fataliste</i> il les a à un haut degré) +que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide +courant du style, la cascade sautillante et brillante +du dialogue. Mais le fond est singulièrement faible, je +ne dis pas seulement comme peinture de caractères, +mais comme invention d'incidents et d'aventures. A +la vérité, et c'est toujours à <i>Jacques le Fataliste</i> que je +songe, il produit une illusion agréable, ce qui est encore +du talent: il mêle, suspend, ramène, entrecroise +et entrelace cinq ou six récits différents, chacun peu +intéressant en lui-même, de manière à toujours faire +croire que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre +est plus intéressant que celui qu'il fait; et il +y a là comme un chatouillement de curiosité, et, aussi, +comme une sensation de fourmillement et de foisonnement +copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites +et de soudains retours, en se mêlant, se quittant et +courant les uns après les autres. Il y a là un peu de +diversité d'accent; car Diderot était l'homme des +digressions, des échappées, et des parenthèses plus +longues que les phrases; mais il y a un peu de procédé +aussi et d'attitude; et surtout il y a plus de verve de +conteur que d'imagination de créateur, ou, pour +parler simplement, de romancier.</p> + +<p>Notez aussi que ce manque de composition dont nous +voyions tout à l'heure qu'il réussit à peu près à faire +une grâce, n'en révèle pas moins une singulière pauvreté +de fond. Où la composition est absente, mais je +dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention +même qui manque. Si l'on ne compose point, c'est +qu'on n'a point trouvé ou une forte idée à vous soutenir, +ou un personnage vrai, profond et puissant, qui +vous obsède. <i>Gil Blas</i> est composé, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et +lui donne son unité. <i>Candide</i> est composé. Il gravite +autour d'une <i>idée</i> dont on sent toujours la présence, et +qui de temps à autre, fréquemment, ramène à elle le +regard, haut sur l'horizon. Ni <i>Jacques</i> ni la <i>Religieuse</i> +ni les <i>Bijoux</i> ne sont composés, parce que Diderot, +demi-artiste, demi-penseur, artiste par saillies, penseur +par belles rencontres, n'est ni grand penseur, +ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, +complet et vraiment vivant, ni autour d'une +idée importante et considérable.</p> + +<p>Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui +descende profondément dans la mémoire, parmi toutes +les improvisations prestigieuses de Diderot: c'est le +<i>Neveu de Rameau</i>. Là encore c'est l'oeil qui a guidé la +main. Le neveu de Rameau est un personnage réel +que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir +de curiosité. Il l'a aimé du regard avec passion. +Mais cette fois le personnage était si attachant, si curieux, +et pour bien des raisons (pour celle-ci en particulier +qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès +inouï et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot +a tant aimé à le regarder, qu'il en a oublié d'être +distrait, qu'il en a oublié les digressions, les bavardages, +les <i>a parte</i>, les questions à l'interlocuteur imaginaire, +et les réponses de celui-ci et les répliques à +ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur +son héros; qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, +comme toujours, mais, ce qu'il n'a jamais, la +soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est +enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. +Qu'on se figure un personnage de La Bruyère tracé +avec la largeur de touche et la plénitude de Saint-Simon. +—Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait +fait de génie.—Sauf cette rencontre, Diderot +n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et diffus, +ou un <i>novelliste</i> à qui manque ce qui est le charme +même de la nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. +Il est, sauf ce <i>Neveu de Rameau</i>, un romancier +qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, mais +qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au +cours de son existence, avec aucun de ses personnages, +ni on ne réfléchit, le livre fermé, sur une +pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en +scène presque inimitable, parce qu'il avait de la vie, +et des yeux qui ne lâchaient point leur proie; et c'est +ce que je me plais à répéter.</p> + +<p>Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où +il a le moins réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, +pour y entrer, pour s'y reconnaître, pour y avoir l'emploi +de ses qualités. Et d'abord remarquez qu'il a +beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un +grand raisonneur en questions théâtrales. Mauvais +signe. Il peut exister, et la chose s'est vue, un homme +assez complet et assez bien doué pour être d'une part +un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être +capable d'oublier toute théorie quand il prend sa +plume de théâtre, condition nécessaire pour s'en +bien servir. Mais la rencontre est rare. D'ordinaire, +des théories familières et chères au critique, les +unes s'évanouissent et lui échappent, dont il faut +le féliciter, quand il conçoit une pièce de théâtre; +mais quelques-unes restent, celles auxquelles il tient +le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est +pas chose plus grave, que la théorie reste parce +que l'imagination n'est pas venue. Ceci est le cas de +Diderot.</p> + +<p>Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; +d'idées vagues, obscurcies encore par ce verbiage incohérent +et fumeux, qui lui est naturel quand il dogmatise, +et qui est cruel pour le lecteur. De ce chaos, +où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du +mieux que je peux les trois ou quatre doctrines les +plus saisissables.</p> + +<p>Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le +monde; car, d'âge en âge, le naturel de l'époque précédente +paraît le pire conventionnel à celle qui vient; +et cela est nécessaire, parce que, seulement pour se +maintenir au même degré de conventionnel, il faut +réagir contre le conventionnel tous les cinquante ans, +sans quoi l'on tomberait dans le pur procédé en deux +générations.—Il voulait donc plus de naturel, ce qui, +pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, +et moins de paroles,—de la prose, plus de +cris et plus de gestes. Un sauvage entre à la Comédie +française; il ne comprend rien à des gens qui parlent +un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes +répliquent par une réponse de trente, et qui se tiennent +bien en s'insultant, et se donnent cérémonieusement +la mort.—Remarquez que le sauvage regardant +une statue ne comprendrait rien, non plus, à une femme +toute blanche d'un blanc de céruse, qui garde une immobilité +absolue et qui ne cligne pas des yeux; qu'un +sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à +des personnages dont on ne peut pas faire le tour, et +qu'on ne peut voir que d'un côté et même à une certaine +place précise; que l'art est précisément l'art, et +reste l'art, en se séparant franchement de la nature, et +en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +<i>une certaine ressemblance</i>, à l'exclusion des +autres, et qu'on frémit à imaginer ce que serait une +statue de cire qui ferait la révérence et qui, par un +mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; +que, précisément parce que le théâtre, le plus +complexe des arts, donne, non pas une ou deux, mais +huit ou dix ressemblances et imitations de la vie, il +<i>faut d'autant plus</i>, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même +de l'art, qu'il conserve avec soin un certain nombre +de contre-vérités ou de contre-réalités salutaires, +préservatrices, artistiques pour tout dire; et que le +vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, +des Paladins ou des Dieux parlant et marchant devant +les Français de 1750, sont justement de ces contre-réalités +qui ne constituent point l'art, mais en sont +les <i>conditions</i> nécessaires.</p> + +<p>Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, +d'introduire un peu de réalité nouvelle, +c'est-à-dire, pour beaucoup mieux parler, de modifier +par un souci de la réalité le conventionnel de l'âge +précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir +dans le même se continuant, s'imitant et se répétant; +j'en suis d'avis, et j'ai pris soin de le dire, et je félicite +Diderot, sinon de sa théorie, du moins de sa +préoccupation<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.. Nous verrons ce que, dans la pratique, +il en a gardé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des valets +et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets et +servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est +bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.</blockquote> + +<p>Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. +En cela il était dans la tradition du théâtre français +et surtout de la critique dramatique française. Sur ce +point, l'indépendant Diderot est d'accord avec Scaliger, +avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel +et avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle +au XIXe, de théoricien dramatique qui n'ait vivement +insisté sur la nécessité de moraliser le théâtre, et de +moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe +siècle ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était +mêlé de bon et de mauvais, comme la plupart des penchants. +—D'un côté, l'idée de remplacer les prédicateurs +chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, +que la direction morale, qui autrefois venait de +la religion, commençant à languir, il en fallait sans +doute une autre, et qu'il n'y avait guère que la littérature +qui pût recueillir ou essayer de prendre cette +succession.—Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce +point de l'avis de tout son temps. Il ne s'en distingue +qu'en allant plus loin, ayant accoutumé d'aller toujours +plus loin que tout le monde. Il voudrait que le +drame fût non seulement un sermon; mais, comment +dirai-je? une sorte de soutenance de thèse. «J'ai +toujours pensé qu'on discuterait un jour au théâtre +les points de morale les plus importants, et cela sans +nuire à la marche violente et rapide de l'action +dramatique.... Quel moyen (le théâtre) si le gouvernement +en savait user et qu'il fût question de préparer +le changement d'une loi ou l'abrogation d'un +usage!»</p> + +<p>Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le +théâtre en substituant la peinture des <i>conditions</i> à la +peinture des <i>caractères.</i> Entendez par «condition» +l'état où est un homme dans la famille: on est «un +père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: +on est magistrat, on est soldat, etc.</p> + +<p>La critique s'est trop exercée sur cette vue de +Diderot. Elle n'est pas méprisable. Ce qu'il y avait de +suranné dans l'ancienne conception des «caractères» +au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus +des abstractions. On étudiait <i>le</i> distrait, <i>le</i> constant, +<i>le</i> contradicteur et <i>le</i> glorieux, comme s'il y avait un +homme au monde qui strictement ne fût que glorieux, +que contradicteur ou distrait. L'homme en soi, et encore +réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont dû +faire sur lui et de l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, +voilà ce que les dramatistes prétendaient avoir devant +les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils n'avaient en +effet sous le regard qu'un mot de la langue française +dont ils faisaient méthodiquement l'analyse.—Diderot +se disait qu'un homme peut être né contradicteur, +et, partant, être cela; mais qu'il est bien plus ce que +la pression longue et continue de l'habitude, des +fonctions exercées, des préjugés de classe reçus et +conservés, a fait de lui. Père depuis trente ans, un +homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de +suite. En d'autres termes, le caractère acquis remplace +le caractère inné.—J'ai la prétention, dont je +m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le +trahir.</p> + +<p>Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à +la «comédie de caractères» un chemin nouveau que +ce sera à elle d'éprouver. Mais Diderot a peut-être tort +de croire qu'il faille <i>substituer</i> purement et simplement +les conditions aux caractères, comme si les conditions +étaient tout, et les caractères si peu que rien. +Notez d'abord que les conditions sont: ou des effets du +caractère,—ou des forces en lutte contre le caractère, +—et autant que dans les deux cas il faut s'inquiéter +du caractère autant que de la condition. Je suis +époux et père parce que j'étais <i>né</i> homme de famille, +et dans ce cas, quand vous croyez et prétendez étudier +ma condition, c'est mon caractère que vous étudiez, +et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun renouvellement +de l'art.—Ou bien je suis époux et père, +par suite de circonstances, et <i>quoique</i> je ne fusse pas +né pour cela; et alors le drame sera très probablement +la lutte entre mon caractère et ma condition, entre +mon caractère inné et mon caractère acquis, dont les +forces commencent à se montrer; auquel cas il faut +bien que vous connaissiez mon caractère autant que +ma condition; et la pire erreur serait de ne vouloir +connaître et peindre que cette dernière, puisque par +cette omission ou négligence, c'est le drame même +qui disparaîtrait.</p> + +<p>De plus, à considérer les conditions comme de véritables +caractères, tant on suppose qu'elles ont pétri, +modelé et sculpté l'homme qu'elles ont saisi, encore +est-il que les conditions sont des caractères d'emprunt +qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères +innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de +la personne humaine plutôt que des ressorts intimes +et permanents. Ce sont des modifications de caractère, +et non des caractères.—Dès lors, autant elles sont +intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont +modifié, autant elles sont comme vides et comme +sans support, présentées sans ce caractère et abstraites +de lui.—Et de là cette conséquence curieuse: loin +que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait +à donner des abstractions pour des caractères, +voilà qu'il y tombe plus qu'eux. Tout au moins, en +un autre sens, il procède exactement de même. Eux +nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui +nous donne pour tout un homme, une habitude prise, +ou un préjugé, ou une mine. Peindre l'<i>inconstant</i> +c'est faire une abstraction; mais peindre le <i>juge d'instruction</i>, +c'est en faire une autre. Ecrire l'<i>Avare</i> c'est +abstraire; mais écrire le <i>Père de famille</i> c'est abstraire +encore. Ce qu'il nous faut mettre devant les +yeux, c'est un homme avec sa faculté maîtresse, +modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa +condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec +la pression que font sur lui ses entours, et le pli qu'ils +laissent sur lui.—Et, par exemple, ce n'est ni <i>l'avare</i> +ni le <i>père de famille</i> qu'il faut écrire, mais l'avare père +de famille, et c'est précisément ce qu'a fait Molière +quand il a créé Harpagon.—D'où il suit qu'au lieu de +faire un pas en avant, Diderot en faisait un en arrière +sur ceux qui, tout en procédant par «caractère», +d'instinct n'en montraient pas moins l'homme concret +et complet, en présentant ce caractère dans le cadre +que la «condition» lui faisait, avec l'appoint que la +«condition» y ajoutait, dans le jeu, enfin, et le +branle où la «condition» ne pouvait manquer de le +mettre.</p> + +<p>Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas +moins qu'apercevoir une partie de la vérité, et celle +justement que les contemporains n'aperçoivent pas, +c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles où +l'on ne songeait pas, que rester dans celles où l'on +s'obstinait. La théorie de Diderot avait donc et de la +justesse et surtout de la portée.</p> + +<p>Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme +un accident dans la pensée de Diderot. Il me semble +qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa doctrine, ou, si +l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais +moraliste, médiocre et même à peu près nul comme +psychologue, il ne devait guère voir dans l'homme +que des instincts innés qui se développent, grandissent, +et se font leur voie; «naturaliste» et grand adorateur +des forces matérielles, il devait voir l'homme +plutôt comme engagé dans l'immense, rude et lourd +mouvement des choses, et absolument asservi par +elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que +comme une cause, et comme une résultante que +comme une force, et dès lors c'était l'homme déterminé +et «conditionné», c'était l'homme tellement +modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, +et en dernière analyse exactement défini par elle, +qu'il devait s'imaginer, et par conséquent croire qu'il +fallait peindre.</p> + +<p>De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de +la théorie à la pratique, n'en a guère retenu qu'une, +c'est à savoir l'idée qu'il fallait moraliser sur la +scène. Il a peu rencontré et même peu cherché ce +naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des +caractères, il n'a pas davantage peint véritablement +des «conditions». Le <i>naturel</i> de Diderot s'est réduit +à éviter le discours suivi et à mettre souvent <i>plusieurs +points</i> dans le texte de ses dialogues. Encore n'en +met-il pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel +lui est aussi inconnu que possible, et ses couplets +sont des harangues ampoulées comme, dans Balzac, +étaient les lettres <i>ad familiares</i>. On a tout dit sur ces +déclamations qui dépassent les limites légitimes et +traditionnelles du ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.</p> + +<p>Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce +théâtre de Diderot de la façon la plus indiscrète et +aussi la plus désobligeante. On voit bien pourquoi et +en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait +sur cette doctrine de la moralisation par le théâtre. +Elle n'était pas nouvelle; mais par la manière dont +Diderot prétendait l'appliquer elle avait quelque chose +de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et +dogmatise de deux façons, par la <i>maxime</i>, comme au +XVIe siècle, et par les conclusions, par les tendances +que comportent et que suggèrent les dénouements. Il +est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans <i>Alzire</i> de belles +leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le +théâtre de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle +dans le théâtre de Diderot. Son drame n'est +absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et +tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. +Sa comédie nouvelle n'est qu'une «comédie ancienne» +où il n'y aurait que des parabases.</p> + +<p>Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque +absolument le but poursuivi. Le propos délibéré de +mettre une doctrine morale en lumière est, d'expérience +faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il +y en a d'autres) de ne point réussir en une oeuvre +littéraire. On n'a jamais vraiment bien su pourquoi +il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont concluantes. +—Peut-être cela tient-il tout simplement à +ce qu'il en est tout de même dans la vie réelle. L'acte +moral est toujours chose louable et qu'on respecte; +mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable +et, partant, pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne +soit pas concerté, qu'il n'ait pas trop l'air de se rendre +compte de lui-même, qu'il ait un certain abandon et +oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que d'une +leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien +plutôt qu'il n'est sympathique et contagieux.—L'effet +est tout pareil en littérature. Nous aimons tirer la +leçon morale des faits qu'on nous met sous les yeux; +nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.</p> + +<p>Voilà une des raisons pour lesquelles le <i>Père de Famille</i> +et le <i>Fils naturel</i> sont des oeuvres si ennuyeuses. +Il y a malheureusement d'autres raisons. +Deux choses manquent essentiellement à Diderot, +qui ne laissent pas d'être importantes pour l'auteur +dramatique, la connaissance des hommes et l'art +du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. +Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, +parce que chaque homme lui était une cible d'éloquence. +Toute personne qui entrait chez lui était immédiatement +roulée dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est médiocre observateur et +mauvais miroir.—Et il ignorait l'art du dialogue +pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. Les +dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot +sont pleins de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont +pas des dialogues, ce sont des monologues animés. +C'est toujours Diderot qui s'entretient avec lui-même. +Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; +mais il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux +seuls toute une discussion. «Vous me direz que.... +J'entends bien qu'on me répond.... Tout beau! dira +quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. +Ces gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, +n'ont jamais eu ni la patience ni le temps d'en entendre +une.—Ainsi Diderot dans ses dialogues. Il dit +quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voilà les moyens de se former +au dialogue.» Le second ne vaut rien, et Diderot l'a +pratiqué toute sa vie; le premier est le vrai, et Diderot +ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout +son temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est +toujours le seul Diderot qu'on entend. A peine déguise-t-il +sa voix. C'est un soliloque coupé par des noms +d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel +consistait à mettre des <i>points de suspension</i> au milieu +des phrases, il a cru que le dialogue consistait à +mettre beaucoup de <i>tirets</i> dans une dissertation.</p> + +<p>Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. +C'est celle où il ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, +et où il a peint le seul caractère qu'il connût +un peu, à savoir le sien. C'est <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> +—Dans <i>Est-il bon?</i> point de prétention +moralisante; point de «condition», et au contraire, +un caractère qui n'est modifié par aucune condition +particulière; et enfin le défaut ordinaire de Diderot +devient ici presque une qualité, puisque ce défaut +consistait à ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est +au centre de lui-même qu'il s'établit. On dira tout ce +que l'on voudra, et il y a à dire, sur la composition +bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les longueurs; +et que cette comédie ne peut être mise à la +scène, et je le crois; mais le personnage central est +singulièrement vivant et d'un bien puissant relief. Ce +Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux +et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet +homme de moralité douteuse et de générosité toujours +en éveil, qui poursuit et atteint des buts excellents +par des moyens à mériter d'être pendu, et dont +la bonté s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, +naturelle à tout homme, se divertit sous +cape du moyen employé; cela est original, piquant, +inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme +le titre, qui résume très bien la chose; et l'on sent +que cela est vrai, et qu'il y a bien en chacun de nous +tous un être qui voudrait avoir la joie de conscience +des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification +bien combinée et de la demi-escroquerie bien +conduite.—Trop spirituel, cet homme-là; mais il est +si bon! Trop bon; mais par des stratégies si suspectes +qu'il ne risque pas d'être fade.</p> + +<p>L'étrangeté même de la composition de cette comédie +n'est pas pour me déplaire, au moins à la lire. +C'est une comédie faite comme <i>Jacques le Fataliste</i>. +Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite +déconcertant et désespérant, si le principal personnage +ne formait centre, et ne ramenait assez clairement +tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq ou +six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. +Elles lui reviennent et lui retombent sur les bras tour +à tour: «Ah! voici l'histoire de Paul! Eh bien, elle +est en bon train. Ceci, cela, pour la pousser où il +faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi +diable me mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne +me sont de rien, et qui jugeront, en fin de compte, +que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup vaille! Et à l'affaire +Bertrand!...»—Autant de dextérité qu'il y a, +du reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main +de Beaumarchais, discrètement, en tel et tel endroit, +et <i>Est-il bon? Est-il méchant?</i> serait une chose très +distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très originale.</p> + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>DIDEROT CRITIQUE D'ART.</h4> + +<p>Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement +sa conversation, et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre +qui restent de lui sont, avec le <i>Neveu de +Rameau</i>, les <i>Salons</i> et la <i>Correspondance familière</i>. Il +n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il +avait cette demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste +à être transporté de ce qu'on voit, à décrire avec ravissement +ce qu'on a vu et à y ajouter quelque chose. +Diderot est incapable de créer, mais il est très capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir +saisi ses yeux, saisit son esprit et le met en un mouvement +extraordinaire. Sans l'une ou l'autre il n'inventerait +rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un +spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et +replace, imagine des détails, reconstitue. Il a cette +demi-imagination, secondaire, inférieure, mais précieuse +encore, et que tant s'en faut que tout le monde +ait, qui retient, achève, et recompose. Les <i>Lettres à +mademoiselle Volland</i> sont pleines et fourmillantes +d'anecdotes vivement contées, de scènes joliment décrites, +de croquis, de silhouettes et d'eaux-fortes. Et +ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère +au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; +mais on les voit dans une sorte de lumière chaude et +dans une atmosphère qui vibre et paraît vivante. Il +n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; le +tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la +sensation de plénitude est parfaite. Comparez rapidement +avec une anecdote de Crébillon fils ou de Voltaire: +vous sentirez ce que je veux dire mieux que je +ne pourrais l'exprimer.</p> + +<p>Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette +imagination <i>à la suite</i>, et qui a besoin que quelque +chose fasse la moitié de son office, mais vive encore +et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt +un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des +tableaux qu'il a regardés; c'était encore mieux son +affaire. Les <i>Salons</i> sont très souvent admirables. Il +décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé ordinaire. +C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination +spéciale que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement +rempli des formes et des couleurs, s'est comme vidé, +l'imagination excitée se donne carrière. Elle reprend +la matière que le peintre lui a fournie et la dispose +d'une autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées +avec infiniment de souplesse, de vivacité et de +bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, dépasse un +peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau +refait par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu +contenue encore, qui est charmante. Ces échappées de +fantaisie sont plus agréables ici, et moins inquiétantes +qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront pas trop +loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne +peut s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, +toujours un peu, et, partant, un peu maîtrisées par le +souvenir de l'oeuvre qui les a inspirées. Dans ces conditions +la verve de Diderot a tout charme, sans ses +périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui +donne le branle, sa verve aussi a toujours besoin qu'on +lui donne le ton.</p> + +<p>Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique +artistique de Diderot. Cette critique artistique, a-t-on +dit, est une critique toute littéraire. Variations d'un +lettré à propos de tableaux.—Il est un peu vrai. Et c'est +ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le +fond même de la critique et de toute l'entente de l'art +chez Diderot. Ce n'est autre chose que la confusion des +genres. Il a eu sur le théâtre des idées de peintre, et +sur la peinture des idées de littérateur. Il a voulu au +théâtre des <i>tableaux</i> et sur les toiles des scènes de cinquième +acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux +yeux et pour une peinture qui parlât aux coeurs; et +quand on est méchant, on dit qu'il a été bon critique +dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. +Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa +revanche. Il ne faut pas confondre les genres, mais +il ne faut pas les séparer jusqu'à mettre entre eux des +lois de proscription. Les arts sont frères. A les confondre, +il est vrai qu'on leur fait parler à tous une +langue de Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, +de nature ou par effort, entièrement étranger et insensible +aux autres, c'est risquer de ne connaître que le +métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit +pas <i>viser</i> au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, +même pour son art je ne crois pas que ce soit inutile. +Le peintre ne doit pas faire propos d'attendrir; +mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine dans +l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. +Et le critique ne doit pas se tromper d'émotion, et +transporter devant les toiles l'état d'esprit qu'il a eu +parterre, et c'est un travers où Diderot tombe parfois; +mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, peut-être +risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en +arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, +à ne savoir d'une pièce que si elle est bien faite, et +d'une toile rien, sinon que tel ton est juste et tel douteux.</p> + +<p>Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce +qu'a été Diderot, et c'est le «métier» aussi bien au +théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; mais ses impressions +générales sont justes, et il ne s'est trompé +ni sur Greuze ni sur Sedaine.—Remarquons de plus +que si sa critique est si littéraire, c'est que la peinture +de son temps est bien littéraire aussi. Il a affaire à +des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même souvent: +<i>Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité</i>; +—<i>Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce +qui amènent l'Abondance</i>;—<i>Le Sentiment de l'amour +et de la nature cédant pour un temps à la Nécessité</i>; +—<i>L'Etude qui veut arrêter le Temps</i>;—<i>La Justice +que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit</i>. +«Je défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; +les peintres du temps de Diderot avaient l'intrépidité +de traiter ces sujets-là avec leur pinceau. Ils +étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient pathétiques, +comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. +Quand on y songe bien, ce qui doit étonner ce n'est +point du tout que Diderot ait été littéraire dans sa critique +d'art, c'est combien il l'a été modérément. Et +c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que +je serais tenté de voir dans les <i>Salons</i> de Diderot +qu'une influence prédominante et funeste du «point +de vue littéraire».</p> + +<p>Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment +sûr, d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, +et voilà deux points qui ne sont pas si peu de +chose. Partout où nous pouvons contrôler la critique +de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment +du ton et des colorations est entièrement juste, +et affiné; et que pour savoir d'où vient la lumière, où +elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, +il est peu d'oeil plus savant et plus exercé que +le sien.</p> + +<p>Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, +moitié du littérateur (et qui sont nécessaires au +peintre), savez-vous bien qu'il est passé maître? +J'entends parler de l'instinct de la composition et du +juste choix du <i>moment</i>. Cet homme qui compose si +mal un écrit, compose, ou recompose, admirablement +un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet +d'ensemble lui saute aux yeux d'abord. Et quand il +défait un tableau pour le refaire, on sent bien le plus +souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les défauts de +composition qu'il relève.</p> + +<p>Et de même, le moment précis de l'action qui est +celui que le peintre doit saisir comme comportant le +plus de clarté, le plus de beauté des figures, le plus +d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est souvent +admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique +juste. Tout le <i>Laocoon</i> de Lessing est sorti de cette +notion sûre du «moment» du peintre ou du sculpteur. +Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir une action +se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter +juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour +indiquer le commencement d'où elle vient et suggérer +la fin où elle va, et pour être belle en soi, et pour +être pleine de sens dans la plus grande clarté. «Chardin, +La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne +flattent point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais +presque le seul de ceux-ci dont les images pouvaient +passer sur la toile presque comme elles étaient ordonnées +dans ma tête.»—Je le crois fort, et cela va beaucoup +plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même +du littérateur né pour sentir l'art. Un critique d'art +doit être un peintre à qui ne manque que le métier. +C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.</p> + +<p>—Mais le métier lui-même, la technique, pour +parler plus noblement, est partie essentielle de l'art à +ce point que n'en pas rendre compte c'est causer sur +l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique. +—Il faut s'entendre, et ne point trop demander. +Chaque art a sa beauté propre que ne peut comprendre, +je dis comprendre, et pleinement et minutieusement +goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à +fond la technique de cet art. Par exemple il faut avoir +fait beaucoup de vers pour savoir quel est le secret +de la beauté d'un vers de Lamartine ou d'une strophe +d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté d'<i>expression</i> +qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits +pour éveiller dans les âmes certaines sensations générales, +un peu confuses, il est vrai, mais fortes, dont +la foule est susceptible, et dont, aussi, elle est juge. +Pour me servir du spirituel apologue de M. Sully-Prudhomme<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>., +peinture, sculpture et musique, par +exemple, sont un Anglais, un Allemand et un Italien +qui racontent le même fait chacun en sa langue devant +un homme qui ne sait que le français. Le Français +ne les comprend pas; mais à leur mimique il entend +très bien que la chose racontée est triste ou gaie, +dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il ne perd +nullement son temps à les entendre et regarder. Très +sensible même, femme, enfant, ou méridional, il +pourra même rire, pleurer ou sourire à leur récit. +Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa <i>langue</i> particulière, tous ont un +<i>langage</i> commun.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>L'Expression dans les Beaux-Arts</i>, I, 2.</blockquote> + +<p>Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel +service pourra-t-il rendre au Français qui écoute? Prétendre +le faire entrer dans le talent de narrateur de +l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point songer. +C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il +faudrait qu'il commençât par enseigner, dans toutes +ses nuances. Mais appeler l'attention sur tel geste et +telle intonation, traduire en passant tel mot plus +nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence +du récit, donner une idée générale, confuse +encore, sans doute, mais déjà plus saisissable du fait +raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce que le critique +d'art doit se proposer. Il entre, de quelques +pas, dans la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, +dans le domaine de l'expression, et il donne, +par quelques vues discrètes sur la technique, un peu +plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression +générale qui affectait la foule.</p> + +<p>Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui +écrit au XIXe siècle pour un public plus familier déjà +aux choses de peinture, un peu plus d'interprétation +technique, quelques leçons de langue poussées un +peu plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction +brillante du sentiment général du tableau suffit +le plus souvent, et doit suffire; et nos critiques +modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire, +de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces +limites.—Un critique d'art sera toujours surtout un +homme qui a assez de talent, en décrivant un tableau, +pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait +strictement qu'en cela, Diderot serait certainement +le grand maître incontesté de la critique d'art. +Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et éloquent +initiateur.</p> + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN.</h4> + +<p>Diderot est grand écrivain par rencontre et comme +par boutade, et il trouve une belle page comme il +trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité +du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent +un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est +pas un homme, dit La Bruyère; ce sont plusieurs.» +Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.—Il y a +l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles +de l'Encyclopédie.—Il y a l'écrivain dur et obscur qui +expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas +bien.—Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau +le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son +tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, +au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre +très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées +qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui +écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai +une amie.... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma +maison tomber en cendres sans en être ému, ma +liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que +mon amie me restât. Si elle me disait: Donne-moi de +ton sang, j'en veux boire; je m'en épuiserais pour l'en +rassasier.»—Ceci pour s'excuser auprès de Falconet +de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette +amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective +et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même +date, avec la plus parfaite tranquillité. +Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, +d'une prompte et vive saillie, qui jette une +scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel +mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle +perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme, +qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir +et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et +la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, +a disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. +C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost +une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont +des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de +pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette +famille.</p> + +<p>Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot +est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre, +court et magnifique, si plein qu'il descend comme +d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite +immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout +périt: il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le +temps qui dure.»—Il trouve le symbole exact et en +même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse +dont le retentissement prolonge longtemps dans notre +mémoire ses ondes sonores: «Méfiez-vous de ces gens +qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment +à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais +ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, +le serin jasent et babillent tant que le jour dure. +Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et +les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa +lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son +gosier, commence son chant, fait retentir le bocage +et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres +de la nuit.»—Et voilà, certes, qui est étrange, de +trouver dans l'auteur des <i>Bijoux indiscrets</i> une pensée, +un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.— +C'est que le style c'est l'homme, <i>quoi qu'en</i> ait dit Buffon: +le style est la mélodie intérieure de notre pensée, +et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle +est inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, +multiple, versatile, girouette sur le clocher de +Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure, +vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non +acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son +style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable +de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries, +de grâces, de vivacités aisées et brillantes, +parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et +même de sérénités imposantes.</p> + + + + +<h4>VI</h4> + + +<p>Quelques intuitions de génie, quelques récits +plein de verve, quelques silhouettes bien enlevées, +quelques théories neuves trop mêlées d'obscurités, +beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà +ce qu'a laissé Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, +ni comme système philosophique, ni comme oeuvre +d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activité, par ses qualités estimables, +et presque inestimables, de caractère et de bon coeur, +il a tenu une très grande place en son temps; il a été +le lien entre les esprits et les caractères les plus difficiles +et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'était né directeur de journal. +Il ne lui a manqué qu'un vrai et grand génie, +ou peut-être seulement de la suite dans les idées, +pour mener son siècle, que personne n'a mené, +comme il est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles. +—Il l'a rempli d'un grand bruit d'audaces, de +scandales et de papier remué. Il a vécu dans cette +fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément +naturel. Il a fort agrandi le calme atelier de son +père, et fabriqué beaucoup plus de couteaux que lui, +moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier que le travail +grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires +racontées, les discussions et la rhétorique. De +pensée calme, de réflexions, de méditation, de contemplation, +au milieu de tout cela, aussi peu que rien. +Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, sans +distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, +de facilité au travail et à la parole, avec un +idéal peu élevé, peu de scrupules de moralité, et un +très bon coeur. Il s'est laissé aller à cette nature, si +mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, +comme de réflexion. Cette nature, il la croyait +bonne; le souci, le sentiment seulement, de notre +infirmité, de notre misère, et de notre puissance à +nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, +on ne peut être qu'une force de la nature très intéressante. +Il l'a été. Ce n'est pas peu.</p> + +<p>Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu +dans son temps et très en lumière comme remueur +d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme artiste, +il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que +ses écrits les plus heureux, les plus piquants, les plus +vivants, sont sortis les uns après les autres, à de longs +intervalles, quelques-uns tout récemment, des bibliothèques +particulières ou des armoires à manuscrits +les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation +ç'a été un étonnement et une joie littéraire. On +le croyait toujours la veille beaucoup moins grand. +L'attention sur lui et l'admiration à son égard ont +été renouvelées et rajeunies périodiquement comme +par son bon ami le hasard, qui se montrait aussi intelligent +que bienveillant; et une sorte de dévotion +littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec +soin autour de son monument.</p> + +<p>Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument +de littéraire, s'est fort échauffée aussi sur son +nom. Vers le milieu de ce siècle, beaucoup lui ont +été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté +la plus déterminée au service de la «saine philosophie». +Cela n'a pas laissé de grossir sa cour.</p> + +<p>Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout +entier, et nous sommes trop loin des querelles religieuses, +reléguées dans les basses classes de la nation, +pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité d'esprit. +Nous le trouvons grand par le travail; curieux, +intelligent, et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré +souvent, comme philosophe; romancier plein de +verve, sans imagination véritable, critique d'art d'un +grand goût et d'une sensibilité artistique tout à +fait rare et supérieure; écrivain inégal, dont quelques +pages sont des chefs-d'oeuvre, et dont la manière +la plus ordinaire est un bavardage intarissable +mêlé de galimatias.—Il faut savoir dire qu'il est +décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, +il représente quelque chose: l'individualisme du XVIIIe +siècle s'appliquant enfin franchement et insolemment +à tout, pour tout détruire, peut être sans le vouloir; +à la société, à la religion, à la morale; ne laissant +debout que l'homme avec ses instincts, tenus pour +bons; dissolvant la communauté humaine, sous forme +de pensée commune dans l'espace, sous forme de +pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus +qu'un autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment +plus que Voltaire, plus que Rousseau, la revanche +de la «nature» contre ce que les hommes ont +cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obéissance et l'adhésion complaisante à +l'instinct naturel, c'est son fond même. Cela veut dire +peut-être que cet instinct naturel, il ne le comprend +nullement. Car il est aussi de la nature <i>humaine</i>, et +c'en est peut-être la vérité et le caractère propre, de +sacrifier l'instinct individuel à une règle et à une +loi commune, pour que nous puissions vivre et durer, +ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus impérieux +de notre nature.</p> + + +<br> +<h3>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</h3> +<br> + + +<h4>I</h4> + +<h4>SON CARACTÈRE</h4> + + +<p>Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit +à Genève le 28 juin 1712. Sa vie jusqu'à la quarantième +année, et même toute sa vie, fut un roman. Déclassé +dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, +depuis les plus honorables jusqu'aux pires, graveur +et laquais, musicien et industriel forain, presque +secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, favori soudoyé +de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois +un peu voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, +infiniment sensible aux beautés naturelles et aux plaisirs +simples, sans un grain d'ambition, n'écrivant +point, ne rimant point, de temps en temps lisant +avec fureur, toujours regardant avec délices le ciel, +les verdures et les eaux, ou caressant avec extase +un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva jusqu'à +l'âge mûr.—C'est la vie de jeunesse et l'éducation +d'un <i>Gil Blas</i> sensible, imaginatif et passionné. Il +pouvait en sortir un «neveu de Rameau» de la pire +espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non point +un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, +qui n'existait pas, mais le fond sensible. Rousseau +avait très bon coeur. Faible, et sans aucune espèce +d'énergie morale, il était bon, compatissant, charitable, +et, très réellement et non pas seulement en +phrases, «fraternel».—Il ne faut jamais perdre +cela de vue; c'est le premier trait. Rousseau est un +candide. Son cynisme même, quand il n'est pas une +forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. +Le premier mouvement dans Rousseau est un geste +naturel et spontané d'élan vers autrui, de confiance, +et de bras ouverts. Il a toujours commencé par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté +lamentable, honorable et touchante. Les grandes +amitiés qu'il a fait naître, et qu'il n'a pas toujours +réussi à lasser, lui vinrent de là; les affections posthumes +qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs +se sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à +l'apprivoiser, à le ramener, à le garder.» Il a donné, +il donnera toujours cette illusion, parce que naturellement +on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naïve tendresse.</p> + +<p>Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui +est très dangereux, lorsque manque le correctif de +l'humilité. Sans vraie religion, sans instinct moral +primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, +d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie +vient du bon sens très puissamment aidé par l'éducation +religieuse ou au moins morale. Rousseau n'avait +pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se +jugeait le meilleur des hommes, et s'il était bonté de +tout son coeur, il était orgueil des pieds à la tête. +Il l'était avec candeur, avec passion, et avec exaltation, +comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à +presser l'humanité entière sur son coeur, et, aussi, il +songeait à lui, avec des transports de complaisance, à +sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait +un piédestal, que plus tard il sentira toujours sous +lui, et sur lequel, innocemment, il prendra des attitudes.</p> + +<p>Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et +une imagination romanesque que tout a contribué à +entretenir et que rien n'a contenu. Le roman, vulgaire +et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à +quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et +dans tout son être, l'a marqué profondément, et pour +toujours. Il n'a jamais vu aucune chose telle qu'elle +est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, jusqu'à +quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de +l'âge mûr, et de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, +comme dans l'âge mûr il y a toujours en nous des +retours de l'être antérieur, souvent, même en sa +maturité, il commençait par voir une chose nouvelle +en jeune homme, et en était ravi; puis, très vite et +brusquement, il la voyait en vieillard, et en frémissait +d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu tendre, le rêve +s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le contour +et changé la couleur des choses.</p> + +<p>Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était +quand il rencontra la société humaine. Jusqu'à quarante +ans, il ne l'avait pas habitée. Le vagabondage +produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur +voit plus d'hommes que les autres, et, moins que les +autres, connaît l'homme; car à changer sans cesse on +ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau avait eu des +aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela +avoir acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant +ses yeux, et l'avait infiniment amusé; mais il ne le +connaissait point. Du contact du Rousseau que nous +connaissons avec la société, et du froissement terrible +qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante +ans, celui qui a pensé et qui a écrit.</p> + +<p>Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des +champs, des bois, des marches à pied, des rêveries, +des amours faciles, et d'une imagination puissante et +charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce +qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une +compagne stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne +dirai qu'un mot, mais avec certitude, c'est que c'est à +elle que toutes les fautes graves de Rousseau doivent +être imputées;—c'était La Fontaine moins léger et +déjà hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même +âge, même éducation provinciale et champêtre, même +candeur, même tendresse caressante, même imagination +romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, +et, remarquez-le, même absence de manuscrits +jusqu'à quarante ans.—Il fut accueilli comme La +Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas +averti. Ces grandes dames et grands seigneurs qui +l'accueillaient, sa naïveté, et sa bonté, et son orgueil +aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs et +simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter +qu'elle ne pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes +vinrent, ou au moins les exigences.—Habiter +une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de plus simple? +Mais courir au château de Mme d'Epinay quand +Mme d'Epinay s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait +pas songé à cette contre-partie, et la trouva rude.—Recevoir, +à peu près, l'ordre de suivre Mme d'Epinay, +en hiver, dans un voyage fatigant, triste et onéreux, +toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait +pas prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, +maladroit par conséquent, tergiversant, non +sans une certaine duplicité, comme il arrive presque +toujours dans les situations fausses, il en vient à se +faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers +contacts avec le monde.—Aimer une comtesse, charmante +du reste, et qui ne le hait pas, mais qui est une +dilettante du sentiment, nullement une héroïne de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il +pourra, quand une trahison domestique, ou simplement +les propos du monde, les auront compromis +tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et +des lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières +écoles.—Serrer sur son coeur toute la troupe +encyclopédique, et croire que ces gens de lettres, si +pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission +dans l'école et la discipline dans le rang, +et qu'ils sont très durs pour qui vit et pense d'une +façon indépendante: voilà une de ses premières expériences.</p> + +<p>L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en +vint très vite à détester cette société humaine pour +laquelle, je ne dirai point il n'était pas fait, mais, ce +qui est bien pis, pour laquelle il était fait, au contraire, +de par ses sentiments tendres, et à laquelle quarante +ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un +misanthrope de naissance n'eût pas souffert des petites +misères sociales; un homme candide, et tendre, +et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en +recevait, et de l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.—Ajoutez +sa maladie, qui était de celles qui développent +l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez son +intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui +permit d'en convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni +sa faiblesse de s'en délivrer; et vous comprendrez ce +trouble mental qui n'était un mystère pour aucun des +amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien +autre chose que la manie des persécutions et la folie +des grandeurs, affections qui vont presque toujours +ensemble et s'entretenant l'une l'autre; et voilà le +dernier état moral de Rousseau.</p> + +<p>N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, +à travers toutes les vicissitudes de la vie, est +chez nous si forte que le goût de Rousseau pour les +amitiés mondaines, et les protecteurs et les bienfaiteurs, +persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; +que, jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances +affreuses et adorées dont il fut toujours +dégoûté et toujours épris; que le passage continuel +d'un transport de confiance à un accès de désenchantement +et de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle +machine, et l'inclinait de plus en plus aux humeurs +noires et aux chagrins profonds; et tout ce qu'il y a +d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages +de ce singulier philosophe n'aura plus rien qui +vous étonne.</p> + +<p>Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est +plus rare, ne sont rien que lui. Il est avant tout un +homme d'imagination: tous ses ouvrages sont des +romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est +l'<i>Inégalité</i>; le roman de la sociologie, et c'est le <i>Contrat</i>; +le roman de l'éducation, et c'est l'<i>Emile</i>; un roman de +sentiment, et c'est la <i>Nouvelle Héloïse</i>; le roman de +sa propre vie, et c'est les <i>Confessions</i>.—Et dans chacun +de ces romans il s'est mis tout entier, tendresse +et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, +sa tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, +de vertu facile et d'épanchement et d'embrassement +fraternel; son orgueil le mettant en guerre violente et +implacable contre la société réelle qui l'a mal accueilli, +à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir +pour la refaire;—d'où résulte un optimiste misanthrope, +un Sedaine satirique, un François de Sales +qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein d'esprit +de paix et d'amour, le tout dans un romancier de +génie.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + +<h4>LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».</h4> + + +<p>Tout Rousseau est dans le discours sur <i>l'Inégalité +parmi les hommes</i>. Ceci est un lieu commun. Je m'y +résigne, parce que je le crois vrai. On en a contesté la +vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le crois +vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit +pourquoi. C'est un plébéien qui a voulu être du monde, +qui en a été, qui a cru n'en pouvoir pas être, qui s'en +est cru méprisé, et qui s'en venge par en médire, tout +en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la <i>Nouvelle Héloïse</i>, c'est un plébéien épris d'une patricienne, +aimé d'elle, trahi par elle, regretté par elle +et toujours resté dans son coeur, que Rousseau mettra +en scène. La <i>Nouvelle Héloïse</i> est le rêve d'une nuit +d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est +qu'à regarder la société en son ensemble, et à la trouver +horrible. <i>Et pourtant l'homme est bon!</i> Rousseau +le sent, à se sentir, sans se bien connaître. L'homme +bon, la société inique; l'homme bon, les hommes méchants; +l'homme né bon, devenu infâme: cette double +idée, sous quelque forme qu'on l'exprime, et qu'il +l'exprime, c'est la pensée éternelle de Rousseau. Et il +est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. +«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les +hommes mauvais», c'est son orgueil. Il a répété cela +toute sa vie, parce que, toute sa vie, son orgueil et sa +tendresse n'ont cessé de parler.</p> + +<p>Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment +l'homme bon est-il devenu méchant? Qui résoudra +cette contrariété?—Ici intervient la réflexion, et se +forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. +Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, +Rousseau raisonne ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. +J'ai eu quarante ans de bonté facile et charmante. Mes +mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la +société des hommes. Si tant est que je le sois, c'est +eux qui m'ont gâté. L'humanité tout entière a dû subir +la même transformation. L'homme est né bon (car +j'en suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant +social. Le mal moral est le résultat d'une erreur. L'humanité +s'est trompée sur ses destinées; elle s'est +abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre +en état social. C'est en état de nature qu'elle devait +rester. Cet état de nature a dû exister.—Il a existé.—Il +faut le retrouver, et y retourner. Des siècles +nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce n'est +pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou +sept mille ans peut-être? Très probablement un court +instant. C'est d'hier, par une erreur d'un jour, que +nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la +chaîne qui nous froisse et qui en nous irritant nous +rend mauvais. Revenons à l'état de nature. Effaçons +l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais rêve d'une +nuit de l'humanité.»</p> + +<p>C'était une idée toute nouvelle,—très vieille aussi; +nouvelle forme d'une pensée très ancienne parmi les +hommes. C'était l'idée du paradis primitif, et de la +<i>chute</i>. L'homme est né bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu <i>inventer quelque +chose</i>, sortir de son état. Il s'est perdu, il est <i>tombé</i>. +Son effort, désormais, est éternellement à se relever et +à revenir.—Cette idée, presque instinctive chez +l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute +le souvenir de l'enfance heureuse, insouciante et +innocente (sans qu'on fasse réflexion que l'enfance +heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, +le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui +ont créé un peu de sécurité pour la faiblesse).—L'idée +rationnelle qui est au fond de cette conception, c'est +celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. Chacun +de nous sent les malheurs que le désir de changement +lui a attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le +malheur effroyable d'une éternelle immobilité. Nous +concluons que le meilleur eût été, pour chacun de +nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous +voyons l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a +bougé, un jour, a tendu au mieux, s'est déplacée, +s'est mise en route. Que ne se tenait-elle coi?</p> + +<p>Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien +celle de Rousseau. Il rencontrait,—ou il retrouvait +dans quelque réminiscence obscure, ce que je serais +très porté à croire—l'idée théologique de la chute. Il +voyait l'homme d'abord innocent au sortir des mains +de Dieu, s'engageant par une faute... non, car dans ce +cas il n'aurait pas été tout bon... s'engageant par +une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où +il reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et +ce sauveur ce sera Rousseau lui-même.</p> + +<p>Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée +théologique qu'il ne le croit sans doute. Car, dans son +système, la chute de l'homme, c'est sa transformation +en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le <i>Discours +sur les lettres, les sciences et les arts</i>, bien moins +important que le <i>Discours sur l'Inégalité</i>, et presque +enfantin, n'en est pas moins un chapitre de celui ci. +Le tort des hommes a été de vouloir vivre en société; +il n'a pas été moins de <i>vouloir savoir</i> et de vouloir +penser. «L'homme qui réfléchit est un animal +dépravé.» Simplicité, ignorance, innocence, et insociabilité: +voilà les conditions véritables du bonheur +humain.</p> + +<p>L'homme a été dans cet état très longtemps; il en +est sorti, par erreur comme j'ai dit, par une demi-faute +aussi, si l'on veut, entendez par une sorte +de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. +L'homme a cru que l'état social lui donnerait des +moments de loisir et de repos. La vie naturelle est +dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à +celle de ses enfants. L'état social c'est la division du +travail, qui permet à chacun, son office rempli, de se +reposer sur la communauté et de reprendre haleine.—Il +est très vrai; mais l'état social développe, ou +plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait +pas prévues et qui lui ôtent en effet tout ce repos. +L'ambition, l'avidité, la jalousie, la simple émulation, +l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure +et qui existent à présent, demandent à l'homme +plus d'efforts que la sécurité sociale et la bonne +ordonnance sociale ne lui en épargnent.—De +même, sciences, lettres et arts sont des inventions +de la paresse humaine, qui la frustrent, et se tournent +contre elle. On a inventé les premières sciences pour +prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux sur +la terre et avoir ainsi des moments de répit; les +premiers arts, locomotion, navigation, métallurgie, +agriculture, pour avoir quelque chose au grenier et +à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures +de trêve ainsi conquises. Mais on ne se doutait pas +que ces moyens d'affranchissement deviendraient +puissances oppressives et absorbantes, véritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles +seraient <i>la civilisation</i>, sorte de course furieuse à la +poursuite d'un idéal reculant toujours, exigeant de +l'homme, seulement pour la suivre, des efforts +énormes et une contention qui est un état morbide +continu, et toujours aspirant à être plus complète et +achevée, et traînant l'homme éperdument à sa suite +dans un labeur toujours plus rude et un élan toujours +plus disproportionné à ses forces.—Il y a là une +immense méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité +revienne en arrière.</p> + +<p>Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un +certain sens, non; en un autre oui, et mieux que cet +état. Elle était vertueuse par ignorance, et heureuse +sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne faudrait +point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir +à l'état primitif par choix, par préférence et par +juste estime faite de lui. Elle ne le subira plus, elle y +adhérera, et elle ne le vivra point seulement, elle le +pensera en le vivant; et il ne sera plus un état seulement, +mais à la fois un état, une idée et une volonté. +Et tous les précieux biens du premier âge seront retrouvés, +aussi précieux, mais plus nobles, en ce qu'on +en sentira le prix. La simplicité sera mépris de l'orgueil, +l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité +mépris des vanités et des ambitions,—et l'innocence +sera vertu. C'est à ce troisième état qu'il faut parvenir, +qui est un progrès, et sur le second, et même sur le +premier.</p> + +<p>C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner +le dos à son siècle, est de son siècle plus que personne; +car sa régression est un progrès, et le plus grand +que l'humanité puisse faire, et il l'en croit capable; +car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, +mais dans le dessein de revenir en avant, une fois le +vrai chemin retrouvé, et il croit le voyage possible; +car son horreur pour la prétendue perfectibilité n'est +que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant +meilleur; mais il croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; +bon, déchu et capable de relèvement, ce qui +est croire à la perfectibilité comme avec redoublement +de foi et un raffinement de certitude.</p> + +<p>Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et +son esprit de dénigrement à l'égard de son siècle +trouvent leur compte dans ce détour, et même qu'ils ne +soient pas sans inspirer un peu ce système, il est bien +possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et +profonde de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne +qu'on en doute. Passe encore si vraiment elle +n'était que dans le <i>Discours sur les lettres et les sciences</i> +et dans le discours sur l'<i>Inégalité</i>. Mais elle est reprise +et résumée magistralement (après l'<i>Emile</i>) dans la +<i>Lettre à Monseigneur de Beaumont</i> et, en la reprenant, +Rousseau renvoie formellement le lecteur au +discours sur l'<i>Inégalité</i>, dont il affirme que l'<i>Emile</i> +n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le <i>Contrat social</i>), et de +tous elle forme comme le fondement et le centre.</p> + +<p>Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose +tout ce qui est à prouver. Elle ne tient compte des +faits que pour nier tous ceux qu'on connaît. Rousseau +le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». +Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des +termes est une pure invention de l'imagination. Rousseau +dit: «L'homme est né bon, et partout il est +méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira +plus tard: «L'homme est né libre, et partout il est +dans les fers». Dire: «le mouton est né carnivore; et +partout il mange de l'herbe; expliquons ce prodigieux +changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, +c'est que nous n'avons aucune notion historique de +l'homme dans l'état de nature, et que dès lors, sans +nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas nous en occuper. +Il n'existe pas comme élément de raisonnement. +Y pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; +y pousser comme à un retour et à une restauration +est mettre au principe de l'argumentation un vice +qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons des +fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; +des abeilles, c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et +des hommes qu'ils ne vivent qu'en société. Comme a +dit Rossi, «l'homme vit en société comme le poisson +dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une +idée, du reste très intéressante, de romancier. Le <i>Discours +sur l'Inégalité</i>, l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau +où il y a le plus d'imagination, de verve, d'originalité +neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une histoire +de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée +de la sociologie.</p> + +<p>Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. +L'histoire de l'humanité qui y est tracée est d'un grand +poète qui ne serait pas très bon psychologue. Des idées +très justes, çà et là, sur la nature humaine y traversent +la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit +que tout l'homme primitif est égoïsme et altruisme, et +rien de plus; et de cette vue tout un système pourrait +sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme complètement +et attribue uniquement l'invention sociale à +l'égoïsme mal entendu des foules et à la tromperie de +quelques habiles. Tout cela est peu lié, peu suivi et mal +fondu. Reste la tendance générale. Elle est celle que +j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, <i>trop</i> +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social +à son minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du +moins à la tribu, au clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient +et la lourdeur de la tâche et l'intensité de +l'effort, et l'énormité des inégalités entre les hommes; +qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, +luxe, vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi +l'homme serait ramené à une demi-animalité intelligente +encore, mais surtout saine, paisible, reposée et +affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son +état de bonheur.—Et vous pouvez ne pas lire ce qui +suit. Sauf dans le <i>Contrat social</i> (et encore!) Rousseau, +de toute sa vie, n'a pas dit autre chose que ce qu'il +vient de dire.</p> + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»</h4> + +<p>Il l'a professé et proclamé dans sa <i>Lettre sur les +spectacles</i> avec une éloquence spécieuse et entraînante +qui est d'un grand maître. D'un coup d'oeil sûr de polémiste, +qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la +place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si +la littérature est l'expression suprême de la civilisation, +le théâtre est l'expression extrême et comme aiguë +de la littérature et de l'état littéraire. Là le dernier +terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente +pas d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression +lui-même. Il fait une oeuvre d'art, et il la joue. Il +conçoit une statue, il la crée; et cette statue c'est lui-même, +sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il conçoit +un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux décors.—Arrivé +là, l'homme est aussi loin de l'état de +nature, si l'état de nature existe, qu'il est possible. Il +est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême +amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau +ce doit être l'extrême dégradation.</p> + +<p>De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. +Pour lui le théâtre est une école de mauvaises +moeurs, et il corrompt les moeurs en riant, ou en pleurant. +Il montre les hommes toujours dans un état violent +et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et +il incline les hommes, par l'accoutumance et l'instinct +d'imitation, à être tels dans la vie réelle. Il déforme +ainsi la nature humaine, il la pétrit à nouveau pour la +faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. +Dépravé une première fois par la société, l'homme +l'est une seconde fois par le théâtre, et c'est cet +homme ainsi perverti qui fera la société de demain, +et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la +génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà +l'idée maîtresse de la <i>Lettre sur les spectacles</i>.</p> + +<p>Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, +son idée ici est bien contestable.—Ce ne serait +point «école de mauvaises moeurs» qu'il devrait dire, +mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa +pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre +doit habituer les hommes, grâce à l'instinct d'imitation, +à exprimer des sentiments qu'ils n'éprouvent +point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite le +théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et +une sorte d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.—Reste +à savoir précisément si les moeurs factices que +le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, à passer, +comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par +l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet +ce fond.—C'est ce qu'il est très difficile de prouver. +Le théâtre présente au public des moeurs figurées de +telle sorte qu'elles puissent être comprises aisément +d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées +par eux. Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a +fait, que les hommes assemblés n'acceptent et n'approuvent +que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les +hommes assemblés ne peuvent aisément comprendre +que des moeurs moyennes. L'énormité des crimes et +l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne +nous doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour +être vite saisis par nous, <i>qu'en leur fond</i> ces personnages, +non seulement nous ressemblent, cela va de +soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, +communs à un très grand nombre, à un +nombre immense d'individus. Cela est une nécessité, +une condition même de l'art dramatique, une manière +d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier +but, qui est, sans doute, d'être compris sur-le-champ.—Dès +lors c'est une <i>moyenne</i> des moeurs +que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il +est vrai que les moeurs qu'il représente, il nous +les communique peu à peu, il s'ensuivrait qu'il ne +déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En +nous inspirant des moeurs factices imitées de moeurs +moyennes, il nous inclinerait à avoir les moeurs +de tout le monde.</p> + +<p>Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a +raison: le théâtre fait comme la société; seulement ni +le théâtre ni la société ne dépravent l'homme; l'un et +l'autre l'<i>humanise</i>, au sens propre du mot, le fait ressembler +davantage à son semblable en l'en rapprochant. +C'est l'originalité, c'est l'exception, en bien +comme en mal, que la société détruit dans l'humanité +à user, pour ainsi dire, les hommes les uns contre les +autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le +théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, +à la longue, fait périr.—Et il resterait à examiner +si ce nivellement de l'humanité n'est point, justement, +une décadence, si mieux vaudrait, ou moins, +pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres +en mal, et si les chances seraient que celles-là l'emportassent, +ou celles-ci. Mais ce n'est point dans cet +ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je n'ai point +à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau +juge le théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est +plutôt à croire que le théâtre est neutre.</p> + +<p>A un autre point de vue, Rousseau institue une +théorie qui n'aboutit point parce qu'elle est un cercle +vicieux. Pour réfuter les défenseurs du théâtre, il leur +fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire la +loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit +les sentiments du parterre, suit les moeurs de son +temps»; que «jamais une pièce bien faite ne choque +les moeurs de son siècle»; et il conclut que le théâtre +ne saurait corriger un goût auquel sa première règle +est de se conformer.—Et, tout de suite, il ajoute que +l'amour du bien est dans nos coeurs, que nous sommes +convaincus que la vertu est aimable par notre sentiment +intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions +pas.—Tout cela est très juste; mais si les hommes +sont naturellement bons, et si le théâtre ne leur rend +que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin +qu'il leur communique?—Ceci n'est qu'un cas particulier +de la grande contradiction de Rousseau. Il a +toujours soutenu deux choses: la première que +l'homme est bon, et la seconde que l'art le corrompt. +Mais d'où vient l'art, si ce n'est de l'homme? Jamais +Rousseau n'a clairement expliqué comment l'homme, +si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu +exécrable; de même qu'il n'a jamais expliqué comment +l'homme, né dans l'état de nature, en est sorti; +et, aussi bien, c'est exactement le même problème.</p> + +<p>Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau +à l'endroit de la vertu moralisatrice du théâtre, +quand je songe à l'idée vraiment candide, et peut-être +pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou qu'ils +affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, +sans aller jusqu'à tenir le théâtre pour une école de +morale, je ne suis pas sans lui accorder une très +légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste +à dire: le théâtre n'a jamais corrigé personne. Il +n'a jamais corrigé précisément tel vicieux, tel ridicule +ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident qu'ils ne +s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère +générale, un état d'opinion, un «milieu», comme on +dit en langage scientifique, qui ne laisse peut-être +pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux ou +les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à +mi-chemin de l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. +Rousseau reconnaît que c'est le goût général qui est +la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» le +théâtre le renvoie au public, mais «développé», +comme dit Rousseau encore, renforcé, plus vif, +exprimé en traits brillants, ou en types et caractères +saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des +noms propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, +si l'on a assez de génie pour que Monsieur Tartufe +soit immortel, je suis très disposé à croire que c'est +peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, +vivifié et comme illuminé par le théâtre, se forme une +opinion publique qui pèse, un peu, au moins, sur la +conduite des hommes. Les hommes pensent désormais +un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre +les actions des hommes un peu plus conformes à +leurs pensées et un peu moins à leurs passions, ce n'est +pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais +c'en est un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige +pas; mais il redresse un peu le bon sens public qui, +à son tour, pèse sur moi. «Vous dites qu'il n'a corrigé +personne; je le veux bien; <i>mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde</i>.» +Ce mot d'Emile Augier est plein de justesse<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.. Il +est ce qu'on doit dire en faveur du théâtre quand on +ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni +de mépris.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Préface des <i>Lionnes Pauvres</i>.</blockquote> + +<p>Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements +aux hommes. Que ceux de l'esprit ne soient pas d'un +caractère beaucoup plus élevé ni d'un effet beaucoup +plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu +plus nobles. Art et littérature sont presque un peu +plus que des divertissements, ils commencent à être +des contemplations; les jouissances qu'ils donnent +ont un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on +m'accorde cela (je sais bien que l'auteur du <i>Discours +sur les lettres et les arts</i> ne me l'accordera pas; mais je +vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à revenir), je +ferai remarquer que par sa nature, de toutes les +formes de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de +chances de ne pas être démoralisante. Le théâtre +s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas dire +que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller +trop loin; mais il est certain que les hommes assemblés +ont plus de pudeur que chacun pris à part: il est +certain que les hommes assemblés veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de +mauvais en lui et ne permet pas que l'artiste s'y +adresse, du moins cyniquement. De là vient que tous +les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, +je ne sais quel musée secret honteux, tous, peinture, +gravure, sculpture, poésie, roman, tous, sauf l'architecture +et le théâtre, parce que tous deux sont arts +de grand jour et de pleine lumière.</p> + +<p>Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire +et artistique (c'est ce que fait Rousseau) il n'y +a rien à dire à cela, si ce n'est que je crains l'homme +qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce genre +de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, +ou, si l'on veut, le moins mauvais de tous.—Ce qui +serait naturel, ce serait donc que l'austère moraliste +qui se défie de tous les arts et qui les condamne, fit +presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai +dit en commençant, le théâtre, s'il est, peut-être, le +moins nuisible des arts, est aussi de tout ce qui est +art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la +plus vive; et que c'est l'art, la vie de civilisation, et +la vie mondaine que Rousseau, avec une sorte de +colère et d'inquiétude, poursuit en lui.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + +<h4>L'ÉMILE.</h4> + + +<p>Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les +serrant et pressant de plus près, dans l'<i>Émile</i>. L'<i>Émile</i> +est un roman d'éducation destiné à montrer et à +prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le +système général de Rousseau, il n'y a rien de plus +juste.—La société corrompt; l'éducation doit dépraver: +car l'éducation n'est pas autre chose que l'art de +mettre l'enfant au niveau de la société où il naît et en +commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas +<i>le faire descendre</i>, et c'est ce commerce qu'il faut lui +épargner jusqu'au moment, au moins, où il pourra le +subir sans en être gâté. L'essentiel est donc d'isoler +l'enfant, de le séparer de la société des hommes, de +la société des enfants, et <i>même de la famille</i>. Les +reproches ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à +Montaigne, soit à Fénelon, ne sont plus de saison ici. +On peut leur dire avec raison que l'éducation non +publique, que l'éducation par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle +par sa nature même qu'elle ne peut servir ni +de modèle, ni d'exemple, ni même d'indication utile; +qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou de +prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté +toute la question.—Cette fin de non-recevoir, nous +l'opposerons, quoi qu'il dise, à Rousseau aussi; mais il +peut y répondre. Il est au moins très logique, et d'accord +avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, +et un chef de cordon sanitaire qui empêche +la contagion sociale de parvenir à son élève. Son +précepteur a pour essentielle mission d'empêcher +l'enfant d'être instruit. C'est pour cela que dans ce +roman domestique, non seulement la société, le +le monde, l'école, les enfants du même âge que le jeune +Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la +famille elle-même d'Emile n'intervient pas dans son +éducation. A la mère il semble bien que Rousseau ne +demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, l'enfant ne +paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. +Le père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; +et je crois que, quand Emile a quinze ans, le +père est mort.—Rien de plus juste d'après l'ensemble +des idées de Rousseau. La famille c'est la société +encore, dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; +c'est aussi, même chose sous un autre nom, la <i>tradition</i>, +c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés et de +<i>méprises sur sa destinée</i> que l'humanité a légué et +lègue, toujours plus énorme et plus lourd, aux générations +successives. L'homme naturel, voilà ce qui +était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il faudrait +tâcher de retrouver.</p> + +<p>—Mais alors retranchez aussi le précepteur!—Mais +non, puisque la société existe! Elle est la; on ne +peut pas la supprimer. Il faut donc quelqu'un entre +l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel +de renaître. Le gouverneur est l'homme qui connaît +et met en pratique ce procédé. Il protégera l'enfant +contre l'instruction, et c'est là son rôle. Il donnera à +son disciple ce que Rousseau appelle très justement +«l'éducation négative».</p> + +<p>Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même +et trouver toute chose tout seul. Le maître +n'est qu'un témoin et un observateur. Il n'est pas un +homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, +et répond seulement à ses curiosités, sans même +les satisfaire toutes. Il le laisse essayer, tâtonner, +chercher, trouver; car l'éducation c'est l'apprentissage +des forces de l'esprit, nullement un fardeau +qu'on doit jeter sur un esprit évidemment trop faible +pour le porter.</p> + +<p>—Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul +toutes choses, on risque qu'il lui faille toute sa vie +pour s'instruire, et plus d'une vie; car ce que sait +l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, +et cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité +qui recommence.—A ceci Rousseau répond par la +seconde partie de son système. «L'éducation négative, +c'est son premier point; son second point c'est +ce que j'appellerai l'<i>éducation positive indirecte</i>. Le +maître doit d'abord empêcher la société d'instruire +l'enfant; il doit, ensuite, non pas enseigner, cela +jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire +et excité à s'instruire.—Ce qui instruit, ce sont +les choses, et les réflexions que l'homme fait sur elles: +c'est le monde qui nous entoure et l'intelligence que +peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour abréger +l'éducation personnelle, rapprocher les choses de +l'enfant, et créer autour de lui un monde abrégé, +arrangé, mais vrai. De là cette sorte de machination +perpétuelle qu'on a tant remarquée dans <i>l'Emile</i>, et ces +«coups de théâtre pédagogiques»<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>. qui y sont si +multipliés. L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, +il est vrai; mais sa méthode aussi, sous peine +d'être absolument vaine et sans aucun effet, les exige.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Mot d'Edmond Scherer.</blockquote> + +<p>—Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.—Mais +alors, il l'ignorera?—Non; ayez la complicité du jardinier +qui jouera devant l'enfant le personnage du propriétaire +lésé et fera sentir à l'enfant ce que c'est +qu'un droit.—Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes +faible; il ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité +de tout le quartier, qui, le jour où vous aurez +laissé l'enfant sortir seul, par quelques mésaventures +concertées l'en dégoûtera.—Ainsi de suite.</p> + +<p>Ceci n'est que l'application particulière de tout un +système d'éducation morale dont Rousseau avait eu, +longtemps avant l'<i>Emile</i>, l'idée confuse. Convaincu de +la grande influence qu'ont les objets extérieurs sur +nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu +je ne sais trop quel dessein d'instruire l'homme à se +gouverner par l'extérieur. Ces choses qui nous dirigent, +nous devions apprendre à les diriger elles-mêmes +(comment? je le vois mal) de manière qu'en +définitive elles nous gouvernassent pour notre bien. +Je suppose, par exemple,—car je ne suis pas sûr de +bien comprendre,—que l'hygiène bien entendue, une +habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, +des exercices physiques, etc., étaient ces choses extérieures +dont nous dépendons, mais qui aussi dépendent +de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de manière a nous assurer de leur bonne +influence sur notre âme. Ainsi nous nous gouvernions +par l'intermédiaire des choses qui nous gouvernent; +nous prenions en dehors de nous le levier à nous +mouvoir, et nous étions maîtres de nous indirectement. +—Telle était cette «<i>morale sensitive</i>» ou ce +«<i>matérialisme du sage</i>», idée ingénieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée +en projet<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>..</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Confessions</i>, Partie II, livre IX.</blockquote> + +<p>Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il +crée autour de lui l'habitat qui le modèle, l'atmosphère +qui l'anime, la température qui le modifie, le concours +de forces qui doucement le plient.—Ce système +d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience +confuse qu'il a de n'être pas doué de volonté, +et d'autre part son esprit d'indépendance et son horreur +de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, +sur une grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se +gouvernera lui-même, ni il ne veut que le précepteur +pèse directement et immédiatement sur l'enfant. Reste +que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.</p> + +<p>Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et +nous reviendrons sur ce qu'il a d'infiniment judicieux, +a des inconvénients qui sautent au regard. D'abord, et +il faut bien y insister, quoique l'objection d'une part +soit banale, et d'autre part tende à montrer combien +Rousseau est d'accord avec lui-même, d'abord tout +plan d'éducation qui n'est pas un plan d'éducation +publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va +qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant +de voir ce qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant +Sophie; mais il ne nous sert quasi à rien. Si +dans une pédagogie toute familiale, supprimant l'école +publique, et gardant l'enfant à la maison, est d'une +application extrêmement difficile, et, déjà, a un +caractère exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui +se défie de la famille elle-même, l'écarte ou la neutralise, +et exige pour chaque enfant, dans chaque famille, +un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence?</p> + +<p>Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, +nous répondrait: «C'est tout mon système. Sûr que +l'éducation publique déprave, précisément parce +qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, +je veux justement créer un être d'exception, au moins +un, sauver un enfant, le dresser pour la vie naturelle, +dont, au moins, plus tard, il donnera l'exemple et le +modèle.»</p> + +<p>—Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier +d'enfants dans une nation pourront être élevés +ainsi, l'inutilité de l'effort est égale à l'immensité du +labeur.—N'importe; Rousseau tient à son système +parce que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète +qu'il soit presque impraticable; et il y tient +peut-être justement parce qu'il sent que Rousseau +seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, +au fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me +semble, beaucoup d'esprit théologique dans l'intelligence, +de même il a quelque chose du tempérament +sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais +prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a +l'orgueil, l'esprit de domination et la tendresse. Vous +pouvez songer à Joad. Il veut l'enfant séparé du +monde, des autres enfants et de la famille, et livré à +l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, +chaste, pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste +plutôt qu'humaniste, et contempteur du monde et +du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune lévite. +Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un +millier de religieux, que je supposais tout à l'heure, je +ne serais pas étonné que ce fût l'idée de derrière la +tête de Rousseau, beaucoup plus aristocrate qu'on ne +croit.—Remarquez que si Rousseau respecte fort le +développement spontané de l'<i>intelligence</i> dans son disciple, +il n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce +qui est de la <i>volonté</i> dans l'enfant. Il la brise; il n'admet +pas qu'elle se déclare; il ne veut pas qu'on raisonne +avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui +ressemble encore à une discussion, mais un <i>non</i> pur +et simple et invincible, une contre-volonté massive, +muette et inébranlable comme un obstacle matériel. +«Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; +empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... +Que le <i>non</i> une fois prononcé soit un mur +d'airain<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>...»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>Emile</i>, livre II, au commencement.</blockquote> + +<p>Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste +à dire que l'éducation de l'<i>Emile</i> est une éducation +ultra-aristocratique toucherait peu Rousseau, +et que c'est à celle-là même qu'il a songé. Seulement +j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il +eut admis qu'elle fût complétée. Au-dessous de la +classe élevée <i>à la Rousseau</i>, que devrait-on faire pour +la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, et qui, +bon gré mal gré, sera toujours instruite <i>en société</i>? Je +n'admets guère un prétendu traité d'éducation où +une question pareille n'est pas même soulevée.</p> + +<p>Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque +encore, d'abord, qu'il n'apprend rien du tout, +ensuite que cette éducation naturelle de l'homme +naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible.</p> + +<p>La première de ces deux objections est faible; elle +ferait plaisir à Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il +est très vrai, quand on fait un petit tableau synoptique +des «matières vues» par Emile, pour parler +pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de +chose. Emile n'a pas été «surmené». Un peu d'histoire, +un peu de géographie, un peu d'astronomie, un +peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion +naturelle en dernier lieu (ce qui n'a rien que de très +juste dans une éducation privée et solitaire), voilà +tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.</p> + +<p>Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur +ce point. D'abord on ne peut lui reprocher d'avoir à +peu près exclu les arts et les lettres, puisqu'il les considère +comme des agents de corruption; mais, même +en sortant de son système, et en raisonnant dans le +sens commun, on doit convenir qu'il n'a pas si grand +tort. Quand l'éducation est l'acquisition hâtive et +impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est forcément +et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, +il est vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus +matérielle pour ainsi dire; mais cela ne signifie point +que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle soit bonne. Elle +est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, +non pas un homme. Dans les conditions particulières, +exceptionnelles, et favorables, où Rousseau s'est placé, +quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas besoin +de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier +manuel, pour qu'il la puisse gagner si sa destinée +change, et, sauf cela, une éducation générale toute de +culture de l'esprit, d'exercice du raisonnement, de +développement du bon sens et d'élévation du coeur, +une longue causerie grave et judicieuse, pendant +vingt ans, avec un sage, aidé de quelques bons livres +en très petit nombre: c'est l'éducation véritable.—Ne +croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une +autre.—Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être +intelligent. Le savoir dont on aura besoin, ou envie, +on l'acquerra plus tard, avec une intelligence ainsi +dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation +prépare; mais ce n'est pas à ceux qui auront à +le livrer, je le dis une fois de plus, que songe +Rousseau.</p> + +<p>L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel +dans les procédés de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation +par les choses et par ce qu'elles éveillent +dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est +meilleur; mais les leçons de choses concertées et +machinées manquent absolument leur but, parce +qu'elles ne sont que de l'enseignement direct déguisé, +de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. +Enseigner une vertu par un événement qui en montre +la nécessité ou l'utilité, d'accord; mais inventer et +susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner cette +vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là +une supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que +nous, mais rusé comme un sauvage, ne sera jamais +dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, qui ne +nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, +dans ce cas, l'enseignement direct, tout franc et tout +brave.—Je ne sais; mais c'est qu'il me semble que +Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et +pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons +remarquée dans son caractère se retrouve peut-être +ici.</p> + +<p>Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à +cette éducation, ce qui est peut-être le fond de l'éducation, +la notion du devoir. Il s'agit de faire un +homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est +un animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il +sent le besoin de se créer des choses qui l'obligent. +Au-dessus des lois, qui suffiraient à maintenir l'état +social, il crée les religions, les philosophies, les +mystères, et les sociétés particulières d'édification, +d'expiation et d'effort, pour s'inventer des devoirs. +Est-ce là le fond de l'homme ou est-ce sa dernière +expression, il n'importe ici; c'est ce qui le distingue le +plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond +de l'éducation, de «l'<i>humanitas</i>», comme disaient les +anciens. On ne le trouve pas dans Rousseau. On a dit +que Kant procédait de Rousseau. Il est possible, et il +est probable. Le culte du sentiment intérieur, la confiance +en l'homme et en ses bons instincts, l'amour +aussi de la vie solitaire, cachée et méditative, sont les +mêmes chez les deux philosophes. Mais n'allons pas +plus loin, ni même, peut-être, aussi loin. Rousseau, +en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et +sa religion naturelle de l'admiration des grands spectacles +de la nature. Puisqu'il devait terminer par la +religion, comme Kant, mener à Dieu par tout le reste, +que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et +la démonstration de la loi d'obligation morale? +Comme c'est un beau cours de philosophie que celui +qui, après les déblaiements nécessaires, commence +par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été +un beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le +toujours, mais d'un dessin imposant et magnifique, +que celui qui eût commencé par le devoir et abouti à +Dieu.</p> + +<p>Mais c'est une éducation attrayante que celle que +donne Rousseau, plutôt qu'une éducation forte; et +l'éducation attrayante est exclusive de l'éducation de +la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout entière +dans l'enseignement continuel, par les paroles +et surtout par l'exemple, de la loi du devoir. Emile +sera bon, surtout s'il l'était de naissance, mais cela +pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout «sensible», +et légèrement déclamateur, et homme à effusions. +Je ne vois pas qu'il doive être énergique; et +même dans une éducation aristocratique, que dis-je? +surtout dans l'éducation d'un homme qui ne sera pas +un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, +ou au moins un indépendant soustrait aux +communes servitudes, c'est l'énergie personnelle qu'il +faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, +qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler +à son rôle comme on pourra, autant qu'on pourra; +dont, au moins, il faut faire mention.</p> + +<p>C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'<i>Emile</i>, +parce que, comme toujours, Rousseau écrivait son +livre avec ses sentiments et son humeur, autant et +peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit +comme le reste, avec son orgueil et avec son esprit +romanesque. Il y a, disais-je, oublié bien des choses; +il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette éducation sentimentale, +libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, +pleine d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, +et toute personnelle, et comme spontanée, c'est +la sienne, dont il se souvient, et dont il est fier. Il +est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit +lui-même, dans le plus grand désordre du reste, +sans contrainte, en plein caprice, et d'avoir, comme +il le croit, ne recevant rien, tout inventé. Ce n'est +pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, +que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel +grand homme est sorti de cette éducation sans enseignement, +vous le savez! Cette vie de jeunesse si +féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que +l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher +Emile; il se borne, en sa faveur, à l'abréger et à la +ramasser. Il la fait tenir en vingt ans au lieu de +quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il s'admire.—Et +il lui donne un précepteur qui est +Rousseau encore. Il se dédouble, un peu pour s'admirer +deux fois; et quelques-unes des contradictions, +quelque chose d'un certain embarras qui règne dans +l'<i>Emile</i> vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui +est Emile, Rousseau a tenu à donner un très beau +rôle, et il voudrait le montrer découvrant toutes +choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans +qui est le gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi +un beau personnage, et il n'a pas laissé d'être gêné +à bien faire les parts.</p> + +<p>Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit +romanesque, assez sévèrement contenu dans les commencements, +reprenait le dessus dans l'âme de Rousseau. +Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le +jeune homme en est à chercher la compagne de sa vie, +peut-être ne lui doit-on de conseils que s'il en demande; +en tout cas, on ne lui doit que des conseils. +Le suivre pas à pas dans ses tendres engagements, y +intervenir jusqu'à la veille, et jusqu'au lendemain, et +jusqu'au surlendemain du mariage, marque plus d'indiscrétion +curieuse que de sage dévouement. Mais il +y a un «directeur» dans Rousseau, et un directeur +romanesque qui ne résiste pas à se mêler des mystères +du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu dans sa +vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien +grave, de belles amours; et le livre s'achève comme +une <i>Nouvelle Héloïse</i> dont le dénouement serait heureux.—Il +avait bien été un peu cela dès son principe, +un roman traversé de dissertations morales, qui +elles-mêmes sont un peu des oeuvres de l'imagination.</p> + +<p>Et n'y a-t-il rien à tirer de l'<i>Emile</i>?—Une seule +leçon, mais importante, si importante et si naturellement +oubliée toujours qu'il est bon qu'à chaque siècle +un grand homme la donne à nouveau. Au fond de +l'éducation, comme au fond de toutes les choses +humaines peut-être, il y a une contradiction essentielle, +inhérente, dont on ne sait comment faire pour +se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style +qui n'est pas original n'est pas un style;—nous enseignons +à penser, et toute pensée que nous tenons +d'un autre n'est pas une pensée, c'est une formule; et +toute méthode pour penser que nous tenons d'un +autre n'est pas une méthode, c'est un mécanisme;—nous +enseignons à sentir, et un sentiment d'emprunt +est une affectation, une hypocrisie ou une déclamation;—nous +enseignons à vouloir, et vouloir +par obéissance est l'abdication de la volonté.—L'enseignement +va donc, par définition, contre tous les +buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent +à les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. +La perfection de l'enseignement aurait comme plein +succès la nullité du disciple. Et cela n'est ni un paradoxe, +ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. +Le duc de Bourgogne est très probablement le parfait +disciple, le disciple absolu. Le monde a pu le contempler.—Et +pourtant il faut enseigner; car, si la perfection +de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni +moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement +y laisse. Nous avons bien vu que, quoi qu'il veuille, +Rousseau enseigne encore, par suggestion au moins, +et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité d'enseigner.—On +se débat dans cette contradiction naturelle +et nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute +affaire, par un moyen terme dont on peut être sûr +qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose des inconvénients +des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais +encore faut-il s'y résigner. Quel sera ce moyen terme? +Naturellement il flotte, il glisse entre les deux extrêmes +selon les temps, les lieux, les maximes générales et +les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement +et l'exagération de son principe. L'éducation, +dans les peuples civilisés, est une institution, +comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce +qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension +illimitée et à l'absorption de tout en elle, sans +pouvoir songer que son point de développement extrême, +et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils +seraient nuls, et où par conséquent elle s'écroulerait +sur elle-même.</p> + +<p>Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une +réaction très forte, et même brutale, se fasse de temps +en temps, que quelqu'un vienne qui dise: «Prenez +garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner +si fort. Vous revenez par un cercle au point que +vous fuyez.» C'est ce qu'a dit Rousseau. On instruisait +trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il s'instruisit seul. +C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais +oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme +il n'a pas dit, mais comme nous disons d'après lui. +C'est une chose où il ne faut nullement se fier, mais +qu'il y a un péril immense à perdre de vue. Il faut +enseigner; mais profiter de toutes les velléités que +l'enfant montre de s'instruire lui-même, vénérer sa +curiosité, ses efforts personnels, ses excursions hors +du cercle tracé par nous, se plaire à ses objections +quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où +elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser +en quelque sorte, au lieu de les proscrire, +quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de telle +façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement +M. Renan, le disciple qui pense le contraire de notre +pensée, sauf quand c'est taquinerie; car, sauf ce cas, +celui-ci est probablement votre vrai disciple, celui qui +vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être un +paresseux qui n'a fait que nous écouter;—en un mot, +croire que l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et +rien qu'à le croire, l'incliner doucement et sensiblement +à être tel.</p> + +<p>Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de +lui, car Montaigne l'avait merveilleusement exprimée +déjà, mais à laquelle il a donné une très grande force +et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont des +scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.</p> + +<p>Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs +suites. Car, remarquez-le, en face de l'enfant, tenir +compte de nous et non de lui, ne pas croire à son originalité, +mais seulement à la tradition et à l'institution +pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et à un type unique, uniforme +et rigide d'éducation, grave défaut qui était celui de +l'enseignement français au XVIIIe siècle et où nous +aurons toujours des penchants presque invincibles à +retomber. Tenir grand compte des puissances propres +de l'enfant, estimer, un peu au moins, qu'il serait +capable de s'instruire tout seul, aimer à le suivre plus +qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration +des droits de l'enfant»; c'est une manière d'individualisme +pédagogique, qui mène à croire qu'il ne +faut pas dans une nation une seule forme et comme +un unique moule à façonner les esprits; qu'il en +faut plusieurs, qu'il faut des systèmes d'éducation et +d'enseignement très divers, capables, par leur multiplicité, +leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où +celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se +prêter, de s'ajuster et de répondre à la diversité des +tempéraments et à l'inégalité des esprits.</p> + +<p>Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y +amène même, car il y est venu, sinon dans l'<i>Emile</i>, +du moins dans la <i>Nouvelle Héloïse</i> (partie V, lettre III), +et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, tellement +imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au +moins, les vraies données du problème, qu'elle est +une conquête.</p> + + + + + +<h4>V</h4> + +<h4>LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»</h4> + + +<p>La <i>Nouvelle Héloïse</i> est tout le coeur de Rousseau. +On le sait par ses <i>Confessions</i>, par ses lettres, jamais +l'expression «écrire avec amour» n'a été plus juste +que de Rousseau écrivant <i>Julie</i>. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il +eût voulu être; Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; +lord Bomstom est l'ami qu'il a cherché et cru trouver +toute sa vie;—sans compter que Wolmar est le Saint-Lambert +qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien +voulu être.</p> + +<p>Le singulier roman! Tous les personnages y sont +dans une position fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent +point, mais cependant ne laissent pas de prendre +plaisir à s'y sentir.—Ils sont dans le faux comme +dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. +Ils font des gageures contre le sens commun et goûtent +je ne sais quelle jouissance à les tenir. Un mari, +d'une haute raison en tout le reste, retire chez lui l'ancien +amant, encore aimé, de sa femme, pour les guérir +tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, +consent à cette combinaison; l'amant honnête et loyal +l'accepte; tous font de concert, avec réflexion, gravement +et solennellement, la plus grande folie qui se +puisse.—Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non +pas précisément, ils se reconnaissent faibles.—Etudier +leurs propres passions en les mettant dans les +conditions où elles auront tout leur jeu et toutes leurs +prises et faire des expériences sur leur propre coeur? +Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.—Mais +ils veulent surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, +partie orgueil, partie raffinement d'imagination, +à n'être pas comme tout le monde, à être des +créatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont +recherchées de ceux qui en souffrent. En un mot, ils +sont follement romanesques. Ils ne sont pas engagés +dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils +s'y engagent eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, +ils le veulent; ils font le roman dont ils pâtissent.</p> + +<p>Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable +d'agir ainsi lui-même! Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est +si piquant de se sentir «hors de l'ordre commun», +non point, comme les héros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonté, mais +par goût du singulier, mépris du bon sens vulgaire, +et je ne sais quel vagabondage intellectuel, appétit +des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de +la <i>Nouvelle Héloïse</i> sont les aventuriers du sentiment, +et la <i>Nouvelle Héloïse</i> est le roman picaresque du +coeur.</p> + +<p>Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et +non point d'une façon logique, non point par un +dénouement qui soit la conséquence nécessaire ou +vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont +placés volontairement dans une situation bizarre, avec +assez de faiblesse pour souffrir, et assez de force pour +ne faillir point, que deviendront-ils?—Ils pourraient +devenir fous, car on ne joue point impunément avec +les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.—Ils +pourraient user peu à peu leurs puissances d'aimer, +s'émousser, s'engourdir, s'endormir dans la langueur +des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir des +mêmes yeux. Mais, ainsi, <i>ils deviendraient vulgaires</i>; +et c'est ce que Rousseau, qui les aime trop pour cela, +ne veut point.—Aussi il tue le principal personnage, +et il le tue par accident. La situation ne comportait +guère de dénouement logique; on en a inventé un +accidentel. Les personnages avaient fait comme une +association de singularités. Ils seraient restés singuliers +et étranges, examinant et discutant l'étrangeté +de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou +par une catastrophe, ou par le bonheur, puisque la +fatalité qui pèse sur eux n'est autre chose que leur +volonté même, et qu'ils la créent et la renouvellent en +même temps qu'ils la subissent.—Un cas fortuit +était donc la seule chose qui pût mettre fin à leur +entreprise contre le sens commun.</p> + +<p>Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout +son goût du faux, ces personnages vertueux, qui sont +immoraux; candides et naïfs, qui sont déclamateurs; +pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.—Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes +comme ses idées.</p> + +<p>Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, +mêlé au romanesque le plus romanesque qui soit au +monde, il y a là un goût profond de simplicité et de +naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils +le sont aussi dans l'amour des plaisirs simples, et de +la vie pratique ordonnée, tranquille, douce, grave et +sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie morale +absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent +aussi sagement leur maison que follement leur +coeur. Rousseau est leur père, Rousseau, simple en +ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», +comme disent ses contemporains, serviable avec cela +et charitable; mais passionné, néanmoins, pour mille +chimères, et jetant à chaque instant un roman étrange +et même insensé dans sa vie de petit bourgeois +tranquille, timide et studieux. La simplicité dans le +romanesque, c'est Rousseau lui-même. Il aime les +deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à sa +simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la +forme, à ses fictions aussi le charme dangereux d'un +fond de conviction, de sincérité et de candeur.</p> + +<p>Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux +du faux et épris du simple et du naïf, ils ne manquent +pas tous de vérité. Wolmar est décidément +fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, +Julie et Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, +faible, flottant, sensuel et lyrique, être tout d'imagination +et de sensibilité, né pour aimer et pour parler +d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste +de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes +comme un printemps capiteux, tiède et plein de jolis +babils; il est bien vrai, et, alors, il était nouveau. +L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aimé +un peu, peut-être beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce +un peu molle, ses plaintes caressantes, se faisant petit, +se reconnaissant inférieur à la femme, au mari, à lord +Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; +et c'était à peu près inconnu avant la <i>Nouvelle +Héloïse</i>; et cela intéressa comme une nouveauté +où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison +de le sentir, tout un renouvellement du roman.</p> + +<p>Claire, un peu manquée dans la première partie, +parce que Rousseau veut la faire gaie et rieuse, et Dieu +sait si Rousseau sait être rieur et gai, a un rôle très +juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il ne faut +pas contempler trop complaisamment ni seconder les +amours des autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses +qui deviennent amoureuses en titre. Ainsi +advient de la pauvre Claire, et cette contagion lente de +l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps regardé, +de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus +séductrices que ses joies, est d'une fine observation.</p> + +<p>Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans +doute, n'en est pas moins un des caractères les plus +complets, les plus solides et les plus vivants que la littérature +romanesque nous ait mis sous les yeux.</p> + +<p>Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il +y a insisté, par une servante qui ressemble à la nourrice +de Juliette; mise, à dix-huit ans, par une imprudence +un peu forte, dans l'intimité intellectuelle d'un +jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, +ce qui est grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; +elle se laisse aller aux premiers mouvements de son +coeur; elle commet une faute; plus tard, trop faible, +et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie +pour résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse +marier à un autre homme; et, dès lors (si je comprends +bien), épouse, mère, maîtresse de maison, un être nouveau +naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille +fut faible; l'épouse (bien mariée) est digne, forte, capable +de vertus, à la hauteur des grandes tâches. Elle +peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans trouble, +du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, +à l'unir à une autre femme.—Mais voilà qu'un coup +funeste la frappe. Voisine de la mort, le passé la +ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et l'envahit, +et alors <i>elle croit l'avoir eu toujours</i> en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense +empire des premières sensations sur l'être +humain revient sur elle affaiblie et désarmée; et elle +bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle croit +invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait +vaincu.</p> + +<p>Le double caractère de la femme, persistance des +premiers sentiments, facilité à se plier à une destinée +nouvelle, se trouve donc ici; sans compter faiblesse, +audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et +aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement +par la maternité; et aussi transformation, à +demi vraie et à demi sincère, de l'amour en bienveillance +et protection maternelles.—Tout cela signifie +que pour la première fois depuis bien longtemps +une complète biographie féminine était faite dans un +roman. Les contemporains, je veux dire les contemporaines, +ne s'y sont pas trompées une heure. +Les femmes étaient lasses, ou du moins il est à croire +qu'elles devaient l'être, de romans où la femme n'était +jamais qu'un jouet des passions légères ou des vanités +cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment +de sa vie, celui où elle plait et est séduite. On +leur montrait enfin une vie féminine dans toute sa +suite, du moins ayant une certaine suite. On leur montrait +une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, +ayant un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns +de leurs vices, quelques-uns de leurs bons +penchants, et très directement et précisément leur +orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne +n'avait vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un +osait faire pleurer, et non point par l'accumulation +des malheurs épouvantables, comme Prevost en ses +longs romans, mais par la «douleur des amants, +tendre et précieuse», comme dit Saint-Evremont, +par une histoire simple en son fond, abominablement +fausse aussi, mais où les principaux personnages +avaient le goût naturel et comme l'appétit de la +douleur.</p> + +<p>Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, +il était sincère. On y sentait un auteur qui était aussi +attendri du sort de ses personnages que le pouvait +être aucun de ses lecteurs; qui adorait Julie, Claire, +Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit +par un héros de roman triste, un roman romanesque +écrit par le plus romanesque des hommes. Le secret +est là. C'est pour cela que pareil succès est chose rare. +Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent +que la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des +sentiments sur le modèle de la <i>Nouvelle Héloïse</i>. C'était +se faire des sentiments déclamatoires, mais qui ressemblaient +à la vie, car, au moins à la source d'où ils +venaient, ils avaient été vivants et profonds.—Le +siècle n'en fut pas changé, c'est trop dire; il en fut +adouci et comme amolli. La philanthropie existait, elle, +devint fraternité, épanchement, expansion, besoin +de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité +existait, elle était dans Marivaux, dans La Chaussée, +dans Prevost; elle devint à la fois plus intime et +plus prétentieuse: plus intime, j'entends s'inquiétant +moins des incidents, des situations extraordinaires, +des grands et rudes malheurs, n'en ayant pas +besoin pour éclater, naissant d'elle-même, coulant +comme de source, palpitant du seul battement du coeur, +mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; +plus prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement +cette fois la direction morale de la vie, s'érigeant +en dominatrice légitime de l'existence humaine, se +croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant +pour la conscience, et par conséquent remplaçant la +morale, dont la place, aussi bien, était depuis longtemps +vide, par un égoïsme sentimental et attendri.</p> + +<p>Tant de choses dans un roman!—Elles y étaient +parce que Rousseau s'est mis tout entier dans la <i>Nouvelle +Héloïse</i>, avec un peu de ses vices, beaucoup de +ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, +beaucoup de cette croyance, éternelle chez lui, que +tout est affaire de bon coeur, sans qu'il ait su jamais +en quoi un coeur doit être reconnu comme bon; parce +qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître +romancier s'est le plus ouvertement peint et le plus +complètement déclaré.</p> + + + + + +<h4>VI</h4> + +<h4>LES «CONFESSIONS»</h4> + + +<p>Ses <i>Confessions</i> n'en sont que le complément. Elles +sont plus piquantes, plus prenantes, nous saisissent +et nous captivent davantage parce qu'il y dit <i>je</i>; plus +agréables aussi à lire pour nous, parce que le style n'en +est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, +ni sur sa philosophie générale. C'est là qu'on +voit bien, mais ce n'est qu'une confirmation de ce +qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité +même de Rousseau est faite de ses années de vagabondage, +d'insouciance, de paresse gaie, d'<i>insociabilité</i>, +et, disons-le, d'immoralité.</p> + +<p>Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses +diverses; nous sommes surtout ce que nous aimons +en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, et ce +qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en +nous le souvenir quand le souvenir est un ravissement, +c'est le Rousseau de vingt à trente ans. On cherche, ce +me semble, les causes de sa misanthropie dans le ressentiment +amer de ses années d'humiliation et d'épreuves. +Mais ces années n'ont jamais été pour lui des +épreuves et ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec +délices, et il en est encore fier. Il n'en a pas l'amer déboire, +il en a encore aux lèvres la caresse et le parfum. +Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite +avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les +Charmettes, le gué, le cerisier, les bords de la Saône, +le coche de Montpellier, ce sont les asiles de Rousseau, +c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, et +délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se +retrouve.—Ne vous figurez point un plébéien qui a +peiné et souffert et qui dit avec orgueil au monde: +voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien +peu près, un sauvage, civilisé presque malgré lui, ne +détestant pas absolument le monde nouveau où il est +entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, mais le méprisant +un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un +long regard lointain caressant le beau désert vaste et +libre, la hutte fraîche, le sentier qui mène aux sources, +les fleurs dans le buisson, le grand ciel clair et profond, +propice au sommeil parfois, toujours au rêve.</p> + +<p>Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! +mais plutôt, plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi +tant de peine? Pourquoi ces arts, ces sciences, +ces ambitions, ces efforts, ces complications de la vie, +ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi +ne suis-je pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps +sans peine et avec bonheur! Pourquoi l'humanité +n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle l'a été si +longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le rêve recommence de +l'Arcadie perdue, dédaignée, oubliée, si facile peut-être +à reconquérir.</p> + +<p>Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque +toujours reste aimable, du moins, réussit moins qu'elle +ne voudrait même, à être incommode et irritante. On +y sent toujours, au fond, et plus près qu'au fond, très +proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous +les plis apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, +le rêve ingénu d'un enfant, un peu gâté, un +peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre et doux. +Sachons que les hommes de ce genre sont les pires +directeurs d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont +les plus séduisants des artistes, et comprenons l'influence +qu'ils ont exercée, sans que nous consentions +à la subir.</p> + +<p>Et voilà aussi pourquoi les <i>Confessions</i> restent l'ouvrage +de Rousseau qu'on aime encore le plus à lire, +sauf les quelques pages où la grossièreté de l'auteur +—aidée de celle du temps—a laissé des souillures +honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de +Rousseau le sentiment est devenu idée, et l'idée est +toujours si contestable qu'elle déconcerte et irrite, +même quand elle est profonde. Dans les <i>Confessions</i>, +c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché +naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, +avec Voltaire, un peu longuement. C'est que Rousseau, +dans cet effort qu'il a fait pour se détacher de la société, +de la civilisation, du monde organisé, en est +venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, même +des violences et des colères que tout cela lui inspirait. +De lui il ne nous donne plus que lui, et, tout compte +fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il ne nous +dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit +surtout: «Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» +Et, comme il y a un peu de vrai en ceci, on ne saurait +dire en quelle mesure la confidence est plus ridicule +que touchante, ou plus touchante que ridicule.</p> + +<p>Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité +si frappante parmi tous les mémoires. Les +mémoires ont toujours quelque chose de désobligeant +et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. +Il y a toujours une impertinence extrême à +occuper le monde de soi, et à se donner ainsi pour +une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on +est un homme de génie, mais parce qu'on a eu une +loi de développement différente de celle des autres, +alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du moins +l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. +Les mémoires sont alors une explication des opinions +et des théories, explication dont on pourrait se +passer à la rigueur, mais qui a son sens, son utilité +et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à +écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné +par le monde où s'est passée sa jeunesse, et ce monde +étant connu. Mais les mémoires d'un vagabond devenu +parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient +être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, +encore qu'ils ne me soient pas nécessaires; mais ils +me seraient agréables,—d'autant qu'ils seraient +naïvement modestes, au lieu d'être naïvement +orgueilleux.</p> + +<p>Enfin remarquez cette dernière différence entre les +mémoires de Rousseau et la plupart des autres. Les +autres, pour la plupart, ont ce défaut, assez grave +peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante +ans, l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que +nous ne connaissons plus. Nous ne pouvons plus le connaître. +Notre vie s'est placée entre lui et nous, et fait +nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec +nos idées de sexagénaire, nous aimerions avoir été à +vingt ans, que nous affirmons que nous avons été en +effet. De là tous ces jeunes sages dont les mémoires +sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, +produit chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est +point, ce n'est guère le Rousseau de cinquante ans +qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu par la +société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par +la demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé +d'aimer, c'est le Rousseau de trente ans, et il ne l'a +pas quitté pour ainsi parler, tant il a continué de le +chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, il l'a +gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, +ou presque point, parce qu'il est conservé par le culte +dont on l'honore. Rousseau le retrouve dès qu'il rentre +dans la solitude. Aussi comme il est vivant dans +ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par +le temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution +laborieuse! L'orgueil, presque monstrueux, a +eu, au point de vue de l'art, un merveilleux effet: il a +fait une résurrection.</p> + +<p>Aussi c'est un roman, ces <i>Confessions</i>; c'est un roman +par l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, +de préparer et d'amener les incidents, de mettre en +pleine et vive lumière les points saillants, les événements +décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un +roman plein de vérité, de franchise, de franchise insolente, +mais de franchise; plein de candeur, de candeur +cynique, mais de candeur; l'une des informations les +plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur +l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et +indécis, ses trêves, ses misères, ses impuissances, +son acheminement, de si bonne heure commencé sans +qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la désespérance +et de la folie.</p> + + + + + +<h4>VII</h4> + + +<h4>SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES</h4> + +<p>L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, +une certaine originalité même dans la conception +de la vie suffisent à faire un grand romancier et +une manière de brillant poète; elles ne suffisent point +à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point +été un grand philosophe. Ses idées philosophiques et +ses idées politiques sont dignes d'attention plutôt +que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire de +leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie +est très élémentaire, et les «cahiers scolastiques», +comme disait Diderot en parlant de la <i>Profession de +foi du Vicaire Savoyard</i>, sont plus brillants de forme, +plus entraînants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que +satisfaisants pour l'esprit et pour la raison.—Rousseau +est parti, comme il était naturel, d'une morale +toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte +de bonne volonté instinctive, et après avoir songé, +comme nous l'avons vu, à transformer ses confuses +sensations du bien en un système, il en est revenu à +une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance +en Dieu et en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache +fortement sans renouveler les raisons d'y croire. +Autrement dit, ce qui restait en son temps, à peu près +intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, +il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure +qu'il avance, à y adhérer, et il le fait aimer par +l'élévation naturelle de l'éloquence avec laquelle il +l'exprime.</p> + +<p>Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle +de Rousseau n'a vraiment d'originalité, et n'a eu de +charmes pour ses contemporains, qu'en ce qu'elle +n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle +était professée par un homme un peu indigne d'en être +l'apôtre.—Elle n'est point mauvaise; je cherche par +ou elle se rattache à un nouveau principe et à quoi elle +emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est ni plus ni +moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de +Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a +besoin que pour ses valets, tandis que celle de Rousseau +est bien quelque chose dont il a besoin pour lui-même. +Cela fait, certes, une différence, surtout dans le +ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; +mais la profondeur est la même ici et là, et la puissance, +sinon de persuasion, du moins de conquête est +égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à craindre de l'un +ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et partisan +du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant +même de l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément +de l'avis de Rousseau, en le lisant; et je ne vois guère de +différence plus essentielle. Tous deux aboutissent au +même point par des chemins très divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre +pour garder quelque consolation et quelque espérance; +et ce minimum est le même où Voltaire trouve un frein +pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et +une assurance sans devoir.—Cette philosophie religieuse +est à très bon marché, vraiment, et à très bon +compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner +quelque chose. De ses deux aspects elle séduisit le +monde d'alors, par Voltaire les gens pratiques, par +Rousseau les gens de sentiment et de tempérament +oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu +ou y ont mis plus que je n'y peux voir ou mettre; mais, +quelque effort que je fasse pour ne pas traiter légèrement +deux grands hommes de pensée du reste, il +me serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en +dire plus, que je ne fais.</p> + +<p>Une remarque cependant. Comme, encore que revenant +au même, la «religion» de Voltaire et «la religion» +de Rousseau partent de sentiments très différents, +il s'ensuit que les idées de Rousseau sur la +<i>question religieuse</i> s'écartent de celles de Voltaire. Il y +a une certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, +nous l'avons noté, certaines tendances, certain goût +et certain air de directeur de conscience, qui font qu'il +n'a pas cette haine furieuse pour le prêtre qui est le +côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du <i>Dictionnaire +philosophique</i>. Aussi Rousseau n'a jamais +voulu «écraser l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. +Il le voulait plus philosophe, plus «éclairé» +et moins croyant, devenant un simple «officier de +morale»; mais gardant son influence, salutaire, +douce, non plus rude, impérieuse et terrible, mais +son influence encore, sur la société. C'est là un des +rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y insiste +un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par +lui.</p> + +<p>Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; +mais pourtant deux écoles très différentes, au point de +vue de la question religieuse, sortent de l'un ou de +l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant du +reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et +à «écraser»; à Rousseau ceux, plus timides ou plus +doux, qui ont essayé d'associer la religion ancienne +aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et un +clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis +la vision aimable et vague du Vicaire Savoyard. +Ces deux écoles ont traversé toute la période révolutionnaire +et toute la période contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire +des idées au XIXe siècle, représentant du reste +deux penchants divers, très persistants l'un et l'autre, +de l'esprit français.</p> + +<p>Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. +Il n'a pas un système lié et solide, et bien des fois, +dans sa correspondance, il le reconnaît de bonne grâce. +Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et que +nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste +s'y rattachent et s'y appuient toutes. Il est optimiste +profondément.—L'optimisme misanthropique c'est la +définition même de Rousseau.—Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se +retranche et d'où il ne serait pas aisé de le faire sortir. +Le monde est bon; seulement, vous vous y attendez, +l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le mal +moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il +s'en explique, dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le +désastre de Lisbonne, à laquelle <i>Candide</i> est une réponse, +avec une assurance et une intrépidité de conviction +très significatives. Le mal moral, l'homme serait +mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le +péché est de lui. Il est une monstruosité que l'homme +a introduite sur la terre. Que l'homme l'en retire, et +purge le monde.—Resterait à expliquer comment et +pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau +nierait, du moins si aisément capable de le devenir; +et c'est, bien entendu, ce que Rousseau, non plus +que personne, n'a jamais éclairci. Il s'en tire, comme +nous tous, par la considération du parfait et de l'imparfait, +par cette idée que l'homme, s'il était parfait, +serait Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; +qu'existant il doit être borné, fini, incomplet...—Mais +l'imperfection n'est pas la malice, et si l'homme imparfaitement +bon, cela va de soi, l'homme créateur +du mal, cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est +pas fait, ou n'a pas entendu, cette objection.</p> + +<p>Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a +inventé, à bien peu près, si presque entièrement, que, +retranché le mal physique créé par l'homme, l'homme +ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les +maladies par ses imprudences et ses intempérances. +Il a créé les accidents par son humeur aventureuse et +sa fureur de braver les éléments dans un dessein de +lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par +la sottise qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller +plus loin, le désastre de Lisbonne ne vient pas du +tremblement de terre; il vient de ce qu'on a bâti Lisbonne. +De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, +ont bien peu de chose à craindre d'un tremblement +de terre.—Reste la mort; mais la mort sans maladie, +sans accident et sans crime, après une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de +vieillesse, un dernier sommeil, l'engourdissement suprême, +la simple impossibilité d'exister toujours, et +quelque chose qu'on ne sent point.—Voilà le système +tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au +contraire.</p> + +<p>Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette +vue du monde est-elle assez étroite! Il n'y a donc que +des hommes dans le monde! Mais le mal souffert par +les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la +loi universelle qui veut que les êtres animés vivent +uniquement de la mort, prématurée et douloureuse, +des autres, si bien que, la souffrance cessant aujourd'hui, +la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal +n'est pas une exception dans le monde, mais ce par +quoi le monde existe et sans quoi il ne serait pas; si +bien que la vie universelle n'est que le mal organisé, +si bien que vie et mal sont tout simplement la même +chose: voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien +étrange.—Il semble que la pensée, quelquefois, chez +les hommes surtout qui en font la complice de leurs +sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise +une sorte d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle +perce vivement dans une certaine direction, d'autant +elle laisse toute une région de ce qu'elle explore étrangère +à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.</p> + +<p>L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la +misanthropie, confirmé au contraire et comme renforcé +par la misanthropie, chéri d'autant plus que la malice +des hommes le gêne; le monde cru bon, non seulement +malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, +pure invention des hommes, l'a pour un temps offusqué +et apparemment enlaidi, voila où Rousseau se tient +obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.—Ses misères +même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne +laisse pas d'être juste, c'est que le pessimisme est une +maladie d'homme heureux. Il est singulier, dit-il, que +ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres de rente, +qui se plaigne de l'organisation des choses, et un +Rousseau, misérable et persécuté, qui la bénisse.— +Il n'a point tort, et le pessimisme vulgaire, celui qui +n'aboutit point ou ne se rattache pas à une énergique +volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il accuse, +n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel +à l'homme, besoin qui, quand il ne peut se satisfaire +dans la considération de malheurs personnels, se +prend à tout.—Mais si le pessimisme ordinaire est +le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le +besoin de se consoler aussi et de s'endormir, et s'il +n'est pas fondé sur la notion du devoir, sur cette idée +qu'il n'y a que le bien moral qui compte et que celui-ci +il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +système que le système adverse;—et s'il se complique +d'un mépris infini pour les hommes, il n'est plus +qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, et cette opinion, +peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau +qui doit le redresser.</p> + +<p>Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, +rares et courts du reste (<i>Lettre à Voltaire +sur le désastre de Lisbonne</i>.—<i>Lettres à M. l'abbé +de ***</i>, 1764), qu'il faut chercher ce qu'on pourrait +appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à +M. de Mirabeau, et surtout à ses amies, Mme de Boufflers, +Mme de Luxembourg, Mme de Verdelin. Souvent ce sont, +dans le sens littéral du mot, des <i>lettres de direction</i>, +c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très +souvent exquises. Les «sermons» de «Julie» et les +«lettres de direction» de Rousseau, avec quelques +pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce qu'il +y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» +dans tout le XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle +est là. Elle est courte. Elle est mêlée, et d'une essence +toujours un peu basse. Il est très rare qu'il ne s'y +égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile +et si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque +demi-sensualité qui ne laisse pas d'être un peu grossière. +Les sages du XVIIIe siècle n'ont pas eu des mains +à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je +dis les plus fines et pures, ne détestaient point une +certaine lourdeur de tact. Tant y a, et pour ne pas +poursuivre la comparaison, même à leur gloire, avec +les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le +«<i>Sénèque à Lucilius</i>» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, +partie dans l'<i>Emile</i>, partie dans <i>Héloïse</i>, partie, et c'est +encore ici qu'il est le meilleur, dans la correspondance. +Rousseau moins malade, moins misanthrope +et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un +grand romancier, et un grand poète, et un peintre +amoureux et touchant des beautés naturelles,—ensuite +un médiocre philosophe,—enfin un moraliste +délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami +des coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, +non sans quelque douce et insinuante puissance à +les guérir.</p> + + + + + +<h4>VIII</h4> + +<h4>LE «CONTRAT SOCIAL»</h4> + + +<p>Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je +le dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses +idées.</p> + +<p>Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des +sentiments et des idées de Rousseau; que s'affranchir +lui-même, et affranchir l'homme, s'il est possible, du +joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention +sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois +exprimée?—Eh bien, ses théories politiques ne sont +nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait +vraiment point, de ma part, une exagération de +polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer +le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit +et plus lourd.</p> + +<p>Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns +à prouver justement le contraire de ce que +j'avance<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>... Ils disent: il ne faut pas croire que Rousseau +ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues +servitudes qu'il impose et des prétendues +dégradations qu'il entraîne. Le discours sur l'<i>Inégalité</i> +est dans ce sens; mais c'est le <i>Contrat social</i> qu'il +faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer l'<i>Inégalité</i> +que comme une boutade de Rousseau jeune, +soufflé très fort par Diderot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> En particulier M. Champion dans son très beau livre sur +l'<i>Esprit de la Révolution</i> et dans un article de la <i>Revue Bleue</i>, +février 1889.</blockquote> + +<p>S'il n'y avait que l'<i>Inégalité</i> d'un côté et le <i>Contrat</i> +de l'autre, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, +si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais +là. Mais l'idée de l'<i>Inégalité</i>, l'idée antisociale, +l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien +qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont +ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, +cette idée elle n'est pas seulement dans l'<i>Inégalité</i>. Elle +est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans +le <i>Discours sur les Lettres</i>, dans l'<i>Inégalité</i>, dans la +<i>Lettre sur les Spectacles</i>, dans l'<i>Emile</i>, dans la <i>Nouvelle +Héloïse</i> et dans la <i>Lettre à Mgr. de Beaumont</i>; et +j'ai montré que dans cette dernière (après l'<i>Emile</i>), +Rousseau renvoie à l'<i>Inégalité</i>, en résume les principes, +en répète et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais +l'esprit.—Donc cette idée est partout dans Rousseau, +et est presque le tout de Rousseau, et fort, +maintenant, précisément du raisonnement de mes +adversaires, pris à l'inverse, je dis que le <i>Contrat +social</i> de Rousseau est en contradiction avec ses idées +générales;—à moins qu'on ne préfère dire que tous +les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le +<i>Contrat social</i>, ce à quoi je ne m'oppose point.</p> + +<p>Oui, le <i>Contrat social</i> a l'air comme isolé dans l'oeuvre +de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, par +la première, qui pourrait tromper ceux qui jugent +tout un livre par la première ligne.—«L'homme est +né libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien +qui est du Rousseau que nous connaissons; l'homme +est né bon, et partout il est mauvais; le monde a été +créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né libre, et +partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. +Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât +d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente +d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: «Donc rebroussons; +donc revenons à un état social aussi proche que +possible de la liberté primitive, à un état où l'individu +ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force +propre, où la société soit contenue et réduite autant +que possible. «L'anti socialisme, c'est l'individualisme; +en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un +lecteur assidu, de Rousseau peut et doit s'attendre en +ouvrant le <i>Contrat</i> et en lisant la première ligne, c'est +à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral +intransigeant, anarchiste.—Il a été le contraire; je +n'y peux rien.</p> + +<p>Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens +que, comme il y a un peu de flottement dans le +<i>Contrat</i> et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera +du libéralisme; comme on y trouvera un peu de +bien des choses que Rousseau prétend combattre; +mais le fond du <i>Contrat</i> est nettement et formellement +anti libéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie +que la société était illégitime, et illégitime sa prétention +de demander aux hommes le sacrifice d'une part +d'eux-mêmes; il va soutenir que les hommes lui +doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent +qu'il n'y a de droit que le sien,</p> + +<p>Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain +est absolu; voilà l'idée maîtresse du <i>Contrat social</i>. Ce +tout le monde qui a corrompu chacun—n'est-il point +vrai, Rousseau?—c'est lui qui a tout droit sur chacun +de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave—n'est-il +pas vrai, Rousseau?—peut légitimement +disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. +Ce tout le monde qui m'a fait mauvais—n'est-il +pas vrai, Rousseau?—ne doit rien sentir qui l'empêche +de peser de plus en plus sur moi de toute sa +détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique +et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme être +pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il +m'élèvera selon ses idées, me fera agir selon sa loi, +«expression de la volonté générale», me fera penser +selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout +le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être +exilé si je la repousse, d'être «puni de mort» si, +l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +général du <i>Contrat</i>.</p> + +<p>Le détail en est, le plus souvent, encore plus +oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce +qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en +défie. Une démocratie représentative, par cela seul +qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale +qu'une autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une +volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une +loi s'imposant à chaque individu. Mais s'il fait faire +cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces législateurs +discuteront, réfléchiront, tiendront compte, +sinon des droits, du moins des convenances, des +intérêts respectables de la minorité; ou même des individus. +Rousseau voit très bien que cet état n'est déjà +plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie +élective». Voilà qui n'est pas bon. Il nomme +bien cela, en passant, «le meilleur des gouvernements»; +mais il s'arrange de manière que ce +meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces +législateurs, dont les discussions mettraient un peu +de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, +dans la rude organisation sociale, dans ce système de +pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront +pas à discuter; leur mandat sera impératif, et leur +décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» +ne peut être représentée, parce qu'elle ne peut pas +être aliénée. «Les députés du peuple <i>ne sont pas</i> ses +représentants; ils ne sont que ses commissaires. +Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne +l'est que durant l'élection des membres du parlement; +sitôt qu'ils sont élus, il n'est rien.»—Et nous voilà +revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, +c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.</p> + +<p>Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote +qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple +et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, +parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose +rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et +qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une +faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. +La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité +est absolue. Elle ne risque pas même d'être +méprisée.—C'est pourtant à ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, +s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté +ni de sécurité dans son système.</p> + +<p>Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne +justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait +penser, me fait agir, et me pétrit de toute part, me +jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par +les candidats à la députation<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. «La fonction de juge +doit être un état passager d'épreuves sur lequel la +nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un +citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents +dont il est trouvé capable. Cette manière de +s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges +très attentifs....»—à quoi, si ce n'est à plaire à ceux +qui les nomment, et à être les instruments dociles +d'un parti? Tout au gré du suffrage universel, rien +qui soit soustrait, par une constitution, ou par des +privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance +du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le +plébiscite nécessaire à chaque loi pour qu'elle soit +valable, et la magistrature élective, c'est-à-dire servante +d'un parti: tel est le système complet de +Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa +rigueur, avec tout son danger.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>Gouvernement de Pologne</i>.</blockquote> + +<p>J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, +avait eu quelques illusions sur l'aptitude +du peuple, non pas seulement à contrôler la manière +dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. +Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne +reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais +il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. +«Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats», +dit Montesquieu; et s'il n'avait été un parlementaire, +sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi +bien dans le sens de juge que dans celui de représentant +politique. Cette manière de penser, dont on voit +que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, vient +d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques +souvenirs de l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, +au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, +enfin et surtout de l'absence d'expérience, et +de l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe +siècle ont eu l'idée de bien des choses; ils n'ont pas +pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont tous cru, plus ou +moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans les +vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable +au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre +son intérêt. Un penseur est toujours un homme +qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement +obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, +il pense; et il est par là toujours assez porté à +voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un +peu, voient une nation comme une famille qui a un +procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. +Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un certain +nombre de classes, de groupes, de partis, qui +sont surtout menés par l'instinct de combattivité. L'essentiel +pour chacun est de vaincre les autres, ou à +deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une +élection qui ne fut un combat, et un combat pour le +plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. +Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est +pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est +pas même l'expression de la volonté du parti le plus +fort; il n'indique que ses répugnances. Toute décision +de la majorité a le caractère d'un <i>veto</i>. Indication précieuse, +qu'il faut bien se garder de négliger, et que +même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement +ni d'une législation ni d'une politique. Or +toute législation et toute politique, selon Rousseau, est +fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui part, +à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules +fausse ou incomplète.</p> + +<p>Peut-être aussi—je n'en sais rien du reste—peut-être +aussi les quelques écrivains politiques qui ont +penché, au XVIIIe siècle, vers «l'Etat populaire» n'ont-ils +jamais songé au suffrage universel. Il était trop +loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop +inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont +le peuple, et où le «citoyen» est déjà un aristocrate), +pour que l'idée, nette du moins, de la foule +gouvernant se soit vraiment présentée à eux.—Sans +doute quand ils parlaient démocratie, ils songeaient +aux «bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à +des aristocraties assez larges, mais très éloignées +encore des démocraties modernes.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa +simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les +gouvernements «mixtes» et «composés» et fait de +haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est certainement +l'organisation la plus précise et la plus exacte +de la tyrannie qui puisse être.</p> + +<p>Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales +de Rousseau n'y mènent point?—Il vient, ce me +semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques +Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; +mais on sait assez que l'éducation de l'esprit se fait +des lieux ou l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que +de tout autre chose. Rousseau a vécu dans une cité +protestante durant tout le premier développement de +son esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement +eu les yeux tournés vers Genève pendant toute +sa vie. Or, l'ancienne théorie politique des écoles protestantes +n'est pas autre chose que le dogme de la +souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques +de Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter +point par point, et comme texte en main, le <i>Contrat +social</i><a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. Cela tient à ce que ce n'est pas Rousseau qui +a écrit le <i>Contrat social</i>. C'est Jurieu qui en est l'auteur, +et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu +que Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter +et à confondre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Voir notre <i>Dix-Septième siècle</i>, article <i>Fénelon</i>. (Lecène, Oudin et Cie.)</blockquote> + +<p>Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est +la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison +pour valider ses actes.» Avant lui Grotius, bien moins +hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins posé en principe et comme base de +tous ses raisonnements le «contrat social» de Rousseau, +une convention par laquelle les hommes ont fait +délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui +mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser +qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre +quand ils jugent qu'on les viole.—Même doctrine +dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, +élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, +se maintien et se répète. Même doctrine enfin +dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire +attention; car il est protestant, il est de Genève, et les +<i>Principes du droit politique</i> sont de 1751, et le <i>Contrat +social</i> est de 1762. Or, les principes de Burlamaqui +sont ceux-ci textuellement: La société humaine +est par elle-même et dans son origine une société +d'égalité et d'indépendance.—L'établissement de la +souveraineté anéantit cette indépendance.—Cet établissement +ne détruit pas et ne doit pas détruire la +société naturelle.—-Il doit servir à lui donner plus de +force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui.)—De +Burlamaqui encore, copiant Grotius, du +reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que «la +souveraine autorité sur l'économie de la religion doit +appartenir au souverain», que «la nature de la souveraineté +ne saurait permettre que l'on soustraie à son +autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible +de la direction humaine»; que, quand on prend une +autre voie, il y a soit «anarchie», soit «deux puissances», +auquel cas tout est perdu; car «on ne peut +servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».—De +Burlamaqui encore cette idée<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a> que la démocratie +exige un Etat d'un territoire peu étendu, etc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)</blockquote> + +<p>Rousseau était donc comme le dernier venu de +l'école protestante, il ne faisait, ce me semble bien, +qu'en résumer très brillamment toutes les leçons; il +en subissait très directement l'influence, et ses idées +générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en +détacher, comme il me parait qu'elles auraient dû +faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, +et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux +et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il +cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet +de son père.)—Cette école, tout entière, avait pris +la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale +a été très lente à naître en Europe. Elle est +essentiellement moderne; elle est d'hier. Elle consiste +à croire <i>qu'il n'y a pas de souveraineté</i>; qu'il y a un +aménagement social qui établit une <i>autorité</i>, laquelle +n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, +pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, +contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, +du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et +qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup +de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. +Cette idée était presque inconnue au XVIIIe Siècle, +et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution +elle est restée confuse.</p> + +<p>—Mais Montesquieu?—Nous y arrivons. Montesquieu +a eu une très grande influence sur le <i>Contrat +social</i>. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau +a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a> ce qui est vrai, mais va contre Rousseau +plus que contre l'auteur de l'<i>Esprit des Lois</i>, que Montesquieu +est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien +systématique: «... il n'eut garde de traiter des +principes du droit politique; il se contenta de traiter +du droit positif des gouvernements établis». Il plaisante +un peu lourdement sur la théorie de la division +des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant diviser la +souveraineté dans son principe, la divisent dans son +objet: ils la divisent en force et en volonté, en puissance +législative et en puissance exécutive.... Tantôt +ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. +Ils font du souverain un être fantastique et formé +de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, +dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs; puis, +jetant en l'air tous ses membres l'un après l'autre, ils +font retomber l'enfant vivant et tout rassemblé<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.» +—Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins +qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation +ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et +ramène à son profit quelques-unes de ses idées;— +et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce +qu'il y a de libéralisme dans le <i>Contrat social</i>; car il +y en a.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Dans l'<i>Emile</i>, livre V.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 2.</blockquote> + +<p>Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si +dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté +doit rester indivisible, mais les <i>délégations</i> +de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs +délégués doivent être distincts, et cette précaution +prise, revenant tout simplement à l'idée et même au +langage de Montesquieu qu'il jugeait tout à l'heure si +plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps politique +on distingue la force et la volonté, celle-ci sous +le nom de puissance exécutive<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.... Il n'est pas bon +que celui qui fait les lois les exécute <a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 1.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, III, 4.</blockquote> + +<p>Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et +très juste, que Rousseau tire ingénieusement de l'idée +même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole +de la souveraineté; elle est l'expression de la volonté +générale. C'est pour cela que la souveraineté ne +peut parler que par la loi, non par une décision particulière. +La volonté générale n'a son expression que +dans la loi; elle ne peut l'avoir dans une résolution +de détail, d'interprétation ou d'application. Elle cesserait +alors d'être volonté générale. «La volonté générale +<i>change de nature ayant un objet particulier</i>, et ce +n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur +un fait<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.» Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, +ni juge. Il y perdrait comme sa nature propre. +Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et +il faudrait ajouter son aptitude) à <i>penser généralement</i>, +à décider sur les ensembles, et à concevoir l'ordre et +la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il +est législateur, ne peut être ni <i>gouvernement</i>, ni <i>juge</i>; +ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, +viser une personne, ou être faite pour une +circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi +de circonstance, non seulement a toutes les chances +du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: +elle n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement +qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. +C'est le renversement de toute morale politique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>Contrat social</i>, II, 4.</blockquote> + +<p>Quel dommage que ces idées, d'une part restent un +peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part +soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient +quittées, reprises et quittées encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a +pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur +de les amener à leur dernier point de netteté, sentant +qu'à ce moment il eût été la main dans la main de +Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.</p> + +<p>Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, +qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la +souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le <i>Contrat social</i>, +sont dans le <i>Contrat social</i>. C'est la plus heureuse +des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui +n'a pas assez médité sur les questions politiques, +n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système +arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant +lui-même, avec sa passion intime de liberté +individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté +populaire, y a glissé ou laissé s'introduire +toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait +à la doctrine libérale des publicistes modernes. +—Et voilà que le dernier représentant de l'école politique +protestante apparaît, non plus comme celui +qui en a le plus étroitement ramassé les principes +tyranniquement démocratiques, mais comme celui +qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement +la rigueur.</p> + +<p>Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, +encore que si profondes, que Rousseau insistait +le plus, et c'est le dogme de la souveraineté populaire, +considérée comme ayant existé toujours, et s'étant +seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, +dans les sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, +soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et +avec passion.—Et c'était aussi, partie grâce à lui, +partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait +dans son livre de plus clair, de plus frappant, de plus +prenant, de plus vite et facilement intelligible.—Et +il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est +ce qui en est resté; et que de cette doctrine, encore +qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme +à ses idées générales, encore que même dans le +<i>Contrat</i> il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur +le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et +influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi +les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré +(ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il +est difficile de ne pas le laisser, pour une grande part +au moins, responsable.</p> + + + + + +<h4>IX</h4> + + +<h4>ROUSSEAU ÉCRIVAIN</h4> + +<p>Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible +par le coeur, puissant par la pensée et l'imagination, +et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses +mêmes des forces redoutables à charmer et plier les +coeurs.</p> + +<p>Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, +chez qui l'imagination et la sensibilité dominent +et étouffent la raison, le sens commun, les facultés +de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un +des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est +un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et +de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence +de ses contemporains, dans des systèmes et +des théories; et c'est là son originalité en même temps +que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les +autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.</p> + +<p>Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection +de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, +par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle +est, et dans la société telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, +dans des rêveries, des contemplations, des +visions, mais dans des théories politiques et des +doctrines sociales, où il a apporté non l'observation +et l'étude des faits, mais des constructions <i>à priori</i> et +des abstractions de «promeneur solitaire».</p> + +<p>Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce +que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, +et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière +puissance de raisonnement et de logique. Un +logicien n'est pas nécessairement un homme de raison +froide et tranquille. Il arrive fort souvent que la +déduction à outrance est une des formes de l'imagination +et de la passion. On ne s'enivre point de <i>raison</i>, +c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; +mais on s'enivre de <i>raisonnement</i>, c'est-à-dire +de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, +d'une idée générale devenant système politique, +système pédagogique, système religieux, système +social.</p> + +<p>Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent +jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé +par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale +très logique, très suivie, très liée, très systématique et +très séduisante, voilà Rousseau.</p> + +<p>Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à +ces rêveurs qui ont du génie, telle <i>intuition</i>, peu ramenée +à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais +contenant, comme en un germe, une partie de vérité, +met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis +et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, +très réalisable, très utile et féconde en résultats. +Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme +des poètes glorieux et des rénovateurs de l'imagination +humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre; mais +encore, au point de vue des applications, comme des +initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, +mais inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs +de la lumière qui commence à poindre, un peu +étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs +de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à +naître et qu'ils doivent ne pas connaître.</p> + +<p>Rousseau est un des plus grands prosateurs français. +Il est un rénovateur du style et de la langue. Il +a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement +désappris depuis Fénelon, et presque depuis +Bossuet.</p> + +<p>A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, +au beau développement et aux souples évolutions +des grands maîtres eu style du XVIIe siècle, +avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans +qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé +une prose fort distinguée aussi, mais d'un genre +essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux +plutôt que fort, procédant par phrases braves, +vives et comme tranchantes, par traits, par maximes +et par épigrammes.</p> + +<p>Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très +grandes différences entre eux, du reste, présentent +tous ce caractère commun; et leurs contemporains +portent à l'excès cette manière, comme toujours font +les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du +moins pour ce qui est l'homme même, à savoir le style, +n'est l'élève de personne, apporte avec lui un style +nouveau; et comme il est passionné, c'est le style +oratoire.</p> + +<p>Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, +qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans +le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les +souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante +de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement +facile dans la conduite du discours, et, plutôt +que <i>l'ordre</i> véritable, ce <i>mouvement</i> qui vient de +l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce <i>mouvement</i> +que Buffon a donné avec raison pour la seconde +des deux qualités fondamentales du style, mais que, +après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement +et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a +pas le don.</p> + +<p>C'est le don propre de Rousseau. Pour la première +fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on +put lire un livre comme un discours qui saisit l'auditeur, +le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans +le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.</p> + +<p>Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui +n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui +est une trace de la sensation, qui vit, qui respire et +qui brille.</p> + +<p>C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement +un écrivain, orateur entraînant et séduisant, +mais un peintre des choses réelles, ce que personne +n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il +a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et +réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, +susciter dans la génération littéraire qui l'a +suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les +Sénancour, et surtout son élève passionné, George +Sand.</p> + +<p>A ces titres, j'entends comme peintre ému de la +nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un +grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus +vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution +littéraire du commencement de ce siècle, en +grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes +harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes +harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et +deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. +Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a +passé?</p> + +<h4>X</h4> + + +<p>Rousseau a été en son temps le maître et le guide le +plus fascinateur, le «subtil conducteur» dont parle +Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son +siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, +le piquer et achever de le séduire.</p> + +<p>Il était de son siècle en ce que, plus que personne, +il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, +toutes les traditions. Ce n'était plus seulement +avec la tradition religieuse et avec la tradition +nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces autorités +séculaires, au delà des siècles, et presque au +delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité +tout entière, la tradition du genre humain. Ce +n'était pas seulement une nation ou une religion, +c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité +dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait +convaincre d'erreur, et c'était toute la sagesse humaine +qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu—et +rien de plus préparé. L'habitude une fois +prise de considérer l'antiquité et la longue possession +d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il +fallait s'attendre à ce qu'un esprit audacieux révoquât +en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, +et voulût convaincre d'illusion l'instinct même +par lequel le genre humain croit qu'il subsiste.—C'était, +sous la forme d'un rêve doux et charmant, la +plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée +révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires +français: «Vous avez préféré agir comme si vous +n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau disait aux +Français de 1760: «Il faut agir comme si nous +n'avions jamais été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire +par excellence, et c'est bien pour cela que +Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il +tend directement à cette sorte de nihilisme politique, +dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, +en morale, en éducation, avec Rousseau, est +en ce moment le représentant prestigieux. Et les +causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, +qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre +poids,—<i>nec se Roma ferens</i>,—qui s'épuise à se +poursuivre, et finit par douter d'elle-même.</p> + +<p>En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret +désir de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au +bout de la négation; ensuite se montrait vraiment +grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +à rien, encore même qu'il reculât devant elles. +Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui +est au fond de la civilisation comme au fond de toute +chose humaine. Il comprenait que la civilisation se +ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le +dépassant, à force de le poursuivre; qu'inventée pour +soulager l'homme, elle finit par le surcharger; +qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là +encore une grande et douloureuse vanité, un grand et +décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est +point nécessaire, et une condition même de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière +est d'une vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est +un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à +leur place en ce siècle de démolisseurs des idées +toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un +crible.</p> + +<p>S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il +en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par +ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de <i>non-sécheresse</i>, +et de rêverie sentimentale.—C'était un +romancier et un poète, en un temps où l'on devait +être affamé de vraie poésie et de roman vraiment +romanesque. Le XVIIIe siècle est un âge tout épris de +sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. +C'est par ces armes que depuis cinquante ans +on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres +armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté +de dessein avec son siècle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni +n'en était aimé. De quoi une des raisons est qu'ils sont +surtout hommes de sciences, et lui le contraire. Il +portait le combat sur un nouveau champ de bataille, +et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation +de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en +appelait, non plus à la raison et aux raisonnements, +dont peut-être on était las, mais au sentiment, à +l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», +faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son +talent, amenant, qui plus est, à les faire considérer +comme, des élégances.—C'était un poète, mais +comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir +ceux qui l'écoutaient, un poète logicien. La conception +poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation +idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de +se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en +songeries ou en tableaux, se développait en systèmes, +en constructions logiques, en chaînes d'arguments. +Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la dialectique; +et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent +plus de gré, du point de départ ou du chemin.</p> + +<p>Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien +en leur temps, et comme réaction, et comme chose +déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prevost, +Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces +larmes. La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à +eux: et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, +s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient pas eu l'autorité +nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et +qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un +homme de génie qui fît des faiblesses du coeur un +mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât +par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme +sur le trône. Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque +part que fait le poète dramatique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Le poète, selon +lui, «suit le goût public en le développant», et ne +fait que penser ce que le public va penser lui-même, +«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau +a donné l'exemple de la sensibilité qui se croit +sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se +donne l'air sacerdotal; et il fit du don des larmes une +manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, +le directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais +les hommes ne se sont passés. L'homme de science +avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à demi. Ce +fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, +dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour +une partie considérable de la nation, les prêtres par +les romanciers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Lettre à Dalembert sur les spectacles.</blockquote> + +<p>C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il +a été si grand révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées +et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été +plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a +fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il +ne faut jamais changer les moeurs et les manières dans +l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement +suivi d'une révolution.» C'est Rousseau que Montesquieu +prévoyait, ou, pour parler plus exactement, <i>la +société à la Rousseau</i>, la société déjà désorganisée, +confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses +idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se +faisant des moeurs factices, société chancelante et +égarée, à laquelle Rousseau a donné une dernière +impulsion et comme une dernière façon de fausseté +d'esprit.</p> + +<p>En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne +fût-ce que parce qu'il a toujours été par le monde +dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé +par son génie même, placé au centre de la société +polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme +le symbole même de la démocratie brusquement précipitée +au sommet de la nation, et chargée, ou se +chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire +un air auquel elle n'est point habituée; et elle s'y +grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, +puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante +et irascible.—Et aussi, non accoutumée par l'hérédité +à porter sans faiblesse, ou tout au moins sans +étonnement, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, +elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et +songe vite à en rejeter le fardeau.—Et encore ses +vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité +de ses besoins, l'inclinent aux idées simples aussi, et +aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et +elle traitera de l'organisation d'un grand État comme +de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.—Rousseau +a donné en lui, pour ainsi parler, +cette image et ce portrait. Il a représenté et figuré à +l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa manière de s'y accommoder.</p> + +<p>Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une +nature originale et riche, une de ces individualités qui +résument en elles, ou au moins figurent par la trace +qu'elles laissent, toute une période historique. Ses +intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries +d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui +Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant +spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme +homme d'imagination, l'égale par la puissance du +regard, et le dépasse par la clarté de la vue.—Il y a +de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; +il n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant +la hardiesse est une banalité, une plus imprévue +et plus rude secousse à l'esprit et au coeur humains.</p> + + +<br> +<h3>BUFFON</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>SON CARACTÈRE</h4> + +<p>De l'homme qui vit de la vie de son siècle au +risque de se disperser, mais de manière à laisser son +nom et son souvenir dans tout les chemins que +ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de +celui qui se détache de son siècle jusqu'à s'en isoler +complètement, et à tel point qu'il n'y tient pas même +en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque de +n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais +cela pour une si grande oeuvre, unique et solitaire, +que toute sa vie s'y consacre, y coule et s'y dépense, +et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit +le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est +le plus grand, je ne sais; mais le second au moins +paraît plus fort, plus vigoureusement doué, d'une +personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus +original.</p> + +<p>Ce Buffon est très singulier. Contemporain de +Voltaire, de Diderot et de Rousseau, homme du +XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle <i>central</i>, il ne s'est occupé +ni de politique, ni d'économie politique, ni de +théâtre, ni de roman, ni de théologie. Il n'a pas été +de l'Encyclopédie, il n'a pas été de tel ou tel cercle ou +<i>club</i> politique ou philosophique, il n'a pas même été +d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il +n'a pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les +plus grands de ses contemporains ont leurs divertissements +et leurs gaietés, Montesquieu lui-même, +moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; +mais assez libres et relâchées encore. Buffon n'a +jamais eu l'idée d'écrire une Lettre haïtienne ou un +Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire une +page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein +XVIIIe siècle il a vécu dans deux jardins, le jardin de +Montbard et le Jardin du Roi. Il est difficile d'être +moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a pas de +date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature +qu'il étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle +va du moment où la terre s'est détachée du +soleil à celui où l'homme a paru sur la terre, peut-être +jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en société; +mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il +semble ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il +ne s'est rien passé du tout.—Il compte par milliers de +siècles et seulement de l'apparition d'une espèce à la +formation d'une autre. Pour un tel homme un événement +comme la chute de l'Empire romain est une ride +insensible sur l'océan des âges, et le XVIIIe siècle se +confond si exactement avec le XIIIe ou XIVe siècle qu'il +ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son +existence.</p> + +<p>Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût +même pour l'histoire naturelle que l'on sait bien qui +est un des penchants dominants du XVIIIe siècle, le +plus fort peut-être. Ce n'est pas même cela précisément. +Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» +et une démangeaison d'indépendance, comme +Diderot. Il ne songeait pas d'abord à l'histoire naturelle. +Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était +plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur +du Jardin du Roi et se préoccupant de Linné, il prit +son parti, se cantonna dans l'histoire naturelle, c'est-à-dire +dans le monde entier, moins les vétilles, s'y +sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il +ne connut jamais rien, tant au dedans de lui qu'au +dehors, qui l'en détournât.</p> + +<p>Car s'il était hors de son siècle, il était également +hors de l'histoire et n'était pas plus lié par la tradition +que séduit par les nouveautés; et, à vrai dire, +choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots +qui n'avaient pour lui aucune espèce de signification. +Quelques paroles de complaisance courtoise, comme +précautions à l'endroit de la Sorbonne et de l'Église, +c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances +du passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi +impérieuses, et plus bruyamment impérieuses, il s'est +contenté de les ignorer. Il voulait être, et il était +presque, une pure intelligence en face des choses éternelles, +les regardant et tâchant de les comprendre. +Il a travaillé ainsi cinquante ans, en se levant de très +grand matin, sans faire attention aux rumeurs, ni +aux critiques, ni même aux louanges; car, une fois +pour toutes, il s'était accordé très franchement celles +dont il se jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout +autant de les surfaire que d'en retrancher.</p> + +<p>Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, +la patience, la lucidité, et la fierté sans inquiétude, +c'est-à-dire sans vanité. «Assez de génie, beaucoup +d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela un +jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: +c'est la définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement +un peu les termes, et disons: un grand génie, +et une liberté de pensée comme je ne vois pas qu'il y +en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable +et plus constante.</p> + +<p>La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. +Personne n'a eu, appuyée sur une robuste constitution +physique, une plus magnifique santé morale. Il n'a +vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, +on peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que +caprices, délassements, ou plutôt distractions d'un +tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni brigué, ni +tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il +souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été +jaloux. Son dédain vrai des critiques, le silence pur et +simple, qui à peine même est dédaigneux, dont il les +accueille, est quelque chose d'admirable. Une chose +humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. +Par là, il semble presque échapper à l'humanité; +et pour ce qui est de son siècle, par là il s'en détache +d'une manière qui tient du prodige.</p> + +<p>Il est bien curieux à observer quand il considère +les hommes à ce point de vue. Il ne les comprend plus +du tout; ils l'étonnent jusqu'à la profonde stupéfaction. +Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils recherchent +le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur +est au dedans de nous-mêmes; <i>il nous a été donné</i>; le +malheur est au dehors, et nous l'allons chercher.» +Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et +nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions +changer la nature même de notre âme; <i>elle ne +nous a été donnée que pour connaître, et nous ne voudrions +l'employer qu'à sentir</i>. Et il en résulte que +les hommes sont dans un état à peu près continuel de +démence. Ils ne sont «raisonnables que par intervalles, +et ces intervalles, ils voudraient les supprimer». +Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée +et dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que +malheureuse et abrégée. «<i>La plupart des hommes +meurent de chagrin</i>.»</p> + +<p>Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. +Il n'a pas été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. +Il a trouvé la vie admirablement bonne, du moment +qu'il avait «une âme pour connaître», et puisqu'il y +a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre +en une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le +besoin de savoir ne l'a pas quitté une minute pendant +toute son existence. Le secret de la vie naturelle de +l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa destinée +lui a permis de la mener dans les conditions les +plus belles et les plus nobles.</p> + +<p>On définit incomplètement, mais avec netteté par +les contraires. Songez à Pascal pour comprendre Buffon. +Ce sont les antipodes. Ici le malade, le passionné, +l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait équilibre, +la puissance calme, le regard tranquille, le travail +facile et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et +d'âme. Buffon a écouté «le silence éternel de ces espaces +infinis»; et il n'en a pas été effrayé. Il a vécu «toute +sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été incommodé, +et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que +les hommes pussent souffrir d'une telle existence, et +la considérer comme un «supplice insupportable».</p> + +<p>C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans +le démentir, ce singulier personnage. Il est venu parmi +les agités et il les a fort étonnés, et il en a été très +étonné lui-même, sans s'en inquiéter autrement. Cet +homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot +plaisant ni une boutade, a été lui-même, à travers +tout son siècle, un long, sévère et imperturbable +paradoxe.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>LE SAVANT</h4> + +<p>C'est un très grand savant. Aucune des qualités du +savant ne lui a manqué: ni le goût de l'observation et +la patience à observer; ni le labeur énorme, continu +et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; ni +l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination +scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation +et d'hypothèse; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations +que comme des hypothèses, et les hypothèses +que comme des commodités de travail, ayant +toujours un caractère provisoire et toujours destinées +à être un jour abandonnée; ni la puissance de former +des systèmes; ni le mépris des systèmes dès qu'ils +veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et +lier l'esprit humain qui les a produits.</p> + +<p>Il était patient et humble et soumis observateur, +quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout +portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux +grandes généralisations, <i>Théorie de la terre</i> et <i>Epoques +de la nature</i>, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit +sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu +vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est surtout +un homme à magnifiques idées générales, ce qui est +vrai de ses deux <i>Discours</i>. Mais il faut lire son admirable +minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le +temps merveilleuse embryologie, pour voir à quel +point il est l'homme du laboratoire, de l'observation +cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. +Il y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la +manière de se servir du microscope», et telles autres +sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu +restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le +montrent sachant son métier et le faisant de près avec +toute la patience minutieuse qu'il exige. Buffon penché, +et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a +pas suffisamment pris coutume de le voir; et ce portrait +est plus intéressant et au moins aussi vrai que +celui de Buffon en manchettes écrivant dans un +cabinet vide. Il avait ses heures pour le microscope, +le fourneau et le creuset; il en avait d'autres pour la +rédaction paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et +pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté +infiniment, et que la moitié de son oeuvre, +géologie, minéralogie, génération, est strictement originale +et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur +et de sa main d'écrivain.</p> + +<p>Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, +dans le partage de son temps, dans la distribution de +son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, +comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un +ministère bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. +Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. +Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interrogeant, +provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant +le tout par l'idée maîtresse et dirigeante, il donne +l'idée plutôt d'un Richelieu, d'un Colbert ou d'un Carnot +de l'Histoire naturelle.</p> + +<p>A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité +du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave +que de la vérité. Il a varié, il s'est contredit. C'est +qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse +plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, +ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur +à répéter les anciennes quand les nouvelles lui +paraissaient plus justes. Il avait commencé par la <i>Théorie +de la terre</i>, où il rapportait à peu près exclusivement +au mouvement des eaux toute la configuration de +la planète. Trente ans plus tard, il écrivait les <i>Epoques +de la nature</i>, où la planète est presque tout entière +expliquée par l'action du feu primitif. C'est qu'entre +la <i>Théorie de la terre</i> et les <i>Epoques de la nature</i>, à la +science des calcaires et des «coquilles», s'étaient ajoutées +ses profondes études minéralogiques et la science +des roches vitrescibles. Et que les <i>Epoques de la nature</i> +semblent contredire la <i>Théorie de la terre</i>, il n'importe, +si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas +l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit +plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au +regard de la postérité, mais l'abondance des idées, +chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, +profitant de toutes, la science à venir choisira. +Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de +son temps, et l'imperfection relative des instruments +en est cause, croit à l'organisation spontanée de la +matière. Il croit que <i>de</i> la pourriture, <i>de</i> la fermentation +naissent, sans germes, certaines espèces d'animaux. +Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne +vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare +que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se +plaçant dans une hypothèse, et y restant provisoirement, +il n'aperçoive pas longtemps avant les autres +l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se +décomposent, changent de figure et deviennent plus +petits, et, à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la +rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le +mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils +sont eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, +elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui +m'a fait penser que le mouvement et l'action de ces +parties organiques des végétaux et des animaux <i>pourrait +bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation</i>.</p> + +<p>J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin +de la vipère et les autres poisons actifs, même celui +de la morsure d'un animal enragé, pourrait bien être +cette matière active trop exaltée.»—Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement +l'idée que la pourriture et la fermentation +pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils +vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être +un fourmillement de vies microscopiques, que les +virus pourraient bien être des invasions d'animaux, +et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine +de la génération spontanée, est entrevue dans un +éclair.</p> + +<p>Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées +foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins +exclusive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est +essentiellement un génie inventeur, de ces génies +qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs +d'idées et créateurs de disciples. Il a été inventeur et +promoteur au moins sur trois points. En géologie—et +qu'on n'oublie point que cet illustre peintre +d'animaux est surtout un géologue, et que là est son +vrai titre de gloire—en géologie, et je m'appuie ici +sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire +entendre que l'état actuel du globe est le résultat +d'une longue succession de changements dont il est +possible de saisir les traces<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>; en d'autres termes, il +a le premier écrit l'histoire de la planète.—En zoologie, +il est le créateur d'une véritable science nouvelle +qu'on peut appeler la géographie des espèces, et +ses idées sur les limites que les climats, les montagnes +et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument +une nouveauté, et une nouveauté vraie autant +que féconde, qu'il a introduite.—Enfin en physiologie, +son explication de l'intellect des animaux, peut-être +trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très +renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que +celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près un +système mécanique de mouvements réflexes, me +paraît une vue un peu indécise et incertaine encore, +mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée +de nous que des Cartésiens, et dont les théories +les plus modernes ne sont guère qu'une application, +ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Voir <i>Histoire des sciences naturelles</i>, tirée des leçons de +Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.</blockquote> + +<p>Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la +science des choses visibles où sa curiosité éveillée, +patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit +portée, et que partout sa curiosité a été suggestive, +évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer +des questions, partout ouvrant un chemin ou plantant +un jalon. C'est la curiosité la plus inventive qu'on ait +connue.</p> + +<p>Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore +qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son +esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec +une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non +moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué +merveilleusement ce dont il convenait de se défier. +Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies +sont d'excellents conseils et de précieuses indications. +Il a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir +les <i>abstractions</i>, les <i>classification</i>, et les <i>causes +finales</i>. A l'état où elles étaient alors dans les esprits, +c'étaient trois grands ennemis de la science et trois +obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.</p> + +<p>L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, +non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire +de notre faculté raisonnante, mais pour une +vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour +quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des +puissances, et qui gouverne et plie le monde, l'abstraction +ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans +la science une idole et un fléau. Dire: «<i>nulla +fecundatio extra corpus</i>,—<i>tout vivant vient d'un +oeuf</i>,—<i>toute génération suppose des sexes</i>»; c'est +simplement constater la majorité des cas observés; +c'est une simple généralisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le +risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne +science était à faire de ces «axiomes», de +ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement +Buffon, des principes supérieurs à l'observation +et à la recherche, et devant lesquels l'esprit humain +doit s'incliner. Ils devenaient comme des êtres +divins, par suite de ce penchant de notre esprit à +donner toujours à ce que nous imaginons une réalité +personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient +inventés. De même la <i>Raison suffisante</i> de Leibniz +ou la <i>Perfection</i> de Platon, étaient comme des divinités +métaphysiques gouvernant les choses créées, et +au service et à la glorification desquelles le savant n'a +qu'à se consacrer. C'est la liaison suffisante ou la +Perfection qui soutient et établit perpétuellement le +monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement +à elles, et pour les prouver.</p> + +<p>Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison +suffisante ou Perfection ne sont que des «êtres +moraux créés par des vues purement humaines» et +des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? +Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui +était un soutien devient une entrave dans la recherche, +quand une idée, qui n'est qu'une idée, si grande +qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle +personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur +des devoirs, des obligations et des limites? La +science, à ce compte, devient vite une apologétique, +c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où +la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire +à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation, +au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de +n'en être que l'aboutissement, altérant par conséquent +presque à coup sur la sincérité de la recherche +et la rectitude de la pensée.</p> + +<p>Il en va de même des classifications trop superstitieusement +respectées. Il faut classer par seul amour de la +clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la +classification. Il faut classer sans rien croire de la +classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une +bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose. +Il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature; +car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part. +Encore ici comme tout à l'heure, les classifications ce +sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits +naturels d'après des analogies qui sont des plis et des +pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements +sont donc forcément artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par +définition ils le sont autant les uns que les autres, +ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux, +plus simples, plus logiques, ce qui n'est que dire plus +rationnels, c'est à savoir encore plus <i>humains</i>, non plus +<i>naturels</i>. Il faut donc bien se garder de s'y attacher +avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette +vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un +orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous +venons de faire pour le secret de la nature, c'est nous +aimer plus qu'elle, et en elle nous poursuivre encore; +c'est oublier le principe même de toute observation et +de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.</p> + +<p>Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour +interpréter l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans +prétendre le donner en sa réalité; car lui ne classe +pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle ne comprend +que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, +elle est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, +il est vrai, et ce serait renoncer à nos manières de +connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas +la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; +mais à la condition que nous sachions bien que nous +ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière, +en son unité, en sa continuité, c'est la nature +vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et +méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver +l'idée de l'unité et de la continuité de la nature, +voilà le devoir du savant.</p> + +<p>Enfin la source d'erreurs la plus funeste en +choses de sciences naturelles est la préoccupation des +causes finales. Les causes finales tuent la science, +parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. +Tant qu'il y aura un fait inconnu, l'ignorance où +nous en sommes empêche de conclure, et les causes +finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse +dire que tel phénomène existe <i>afin que</i> tel autre soit, +c'est l'intention générale et universelle, c'est l'intention +de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul +celui là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement +tout. Les causes finales sont comme un retour +sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. +Elles disent: telle chose produit bien telle autre, +<i>car</i> celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne +peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout, +manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire +et récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est +dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et +la circonférence sont partout; ce serait donc non pas +de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets +que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des +causes finales, pour vérifier et justifier cette première +série d'effets et de causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité +de toutes les séries dans tous les sens, à l'extrémité +de tous les rayons de cette circonférence qui +est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on +connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait +assez fort pour entreprendre légitimement la vérification +par les causes finales. Il est de leur essence, parce +qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen +de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique +d'ici à la consommation de la science, c'est-à-dire d'ici +à la consommation des âges.</p> + +<p>Ne nous en servons donc <i>jamais</i>. «La reproduction +se fait <i>pour que</i> le vivant remplace le mort, <i>pour que</i> la +terre soit toujours également couverte de végétaux et +peuplée d'animaux, <i>pour que</i> l'homme trouve abondamment +sa subsistance...» sont des formules absolument +vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air +de prouver quelque chose. Tout à l'heure, nous avions +affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont +maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire +des abstractions fondées sur des «convenances +morales». Nous ne disons ces choses uniquement que +parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous +«convient» que l'univers soit fait pour nous, il n'y a +pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent +pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du +savant.</p> + +<p>Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les +fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond, aversion +pour les abstractions, défiance des classifications, +proscription des causes finales, sous trois formes c'est +la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer +de la science l'anthropomorphisme. L'homme +conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met +partout dans la nature, et, soit l'habille de ses vêtements, +soit se substitue à elle, et en elle ne contemple +que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il +arrive vite à tenir pour une loi qui oblige l'univers, et, +à peu près, comme un être qui lui commande. La classification +c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit +que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale +enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et +but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme +ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans un +dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit +pas ainsi, de confesser qu'il est absurde.—Il y a dans +ces trois procédés de notre esprit une nécessité de +notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous +puissions entièrement nous soustraire. Mais il est +certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et +stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à +les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme +projette sur les choses de la nature sa propre ombre, +et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut +pas s'en débarrasser; mais à bien se rappeler que +c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier +cette erreur du sens intime, comme il redresse +les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa +faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement +sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont +il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.</p> + +<p>Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté +d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard +calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer +ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu +qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que +cela. Mieux vaut décrire que classer; seulement regarder +et peindre: ce sont ses proverbes à lui, où +il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon +avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, +on dirait que c'est pour bien s'entretenir +et entretenir les autres dans cette idée que le seul +office du naturaliste est bien de faire voir, et qu'à +l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien +des hommes s'applique le <i>scribitur ad narrandum</i>. +Et comme en même temps il est homme à idées, +et infiniment ingénieux et fécond en inventions de +théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise +dans son office de théoricien; car chacune de ses +théories ne sera qu'une <i>vue</i>, qu'un <i>aperçu</i>, qu'une +manière de présenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les +éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu +ni visé à davantage.</p> + +<p>Et si, pour mesurer la force systématique de cet +esprit, on veut se représenter sommairement la plus +vaste et la plus générale de ses vues de l'univers, en +voici à peu près le résumé.</p> + +<p>La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, +et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des +preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous +le demander; mais elle existe, ici les preuves +matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers +d'années.—Deux forces universelles la gouvernent: +une force d'attraction, une force d'expansion, cette +dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, +effet par réaction, de la première.—Il y a +deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière +morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive; +l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, +ou organique, qui est soumise et à la force attractive et +à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est +nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé +végétal ou animal.—La planète que nous habitons +est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments +calcaires provenant en partie d'êtres vivants, +recouverts eux-mêmes presque partout de détritus +végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, +lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement +les animaux, certains animaux mangeant les +végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les +animaux végétariens.</p> + +<p>Cette planète, comme toutes les autres du système +solaire, s'est probablement détachée du soleil, dans +l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte +de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne, depuis +sa séparation, autour du soleil d'une part, et +d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout +entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore; et +dans les idées de Buffon, la plus grande, l'incomparablement +plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-même et non des rayons du soleil.—Depuis +son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant +sa forme sphérique, mais, comme toute matière +molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son +axe et se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire +à son axe.—Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, +se creusant et se boursouflant çà et là comme +toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines +parties plus légères des éléments qui la constituaient +sont restées flottantes à sa surface comme une écume; +c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs +et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner +ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que +tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, +se refroidissant, retombant pour bouillonner encore +et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.</p> + +<p>Puis le refroidissement se faisant plus grand, les +eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles +ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les +grands vides avec les fragments de matières usées par +elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface +terrestre, au point que les plus hautes montagnes et +les plus profonds abîmes, en proportion du volume de +la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin +elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques +qui sont ce que nous appelons les océans.</p> + +<p>Mais auparavant elles avaient comme préparé la +surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la +vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, +quelques grains de matière répandus à la surface +de la planète ont une constitution particulière. +Ils ont une <i>force d'expansion</i>; ils peuvent former de +petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, +s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient +pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, +soit quand l'un en rencontre un autre +semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux +et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans +l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure +à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la +forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient +dans les eaux chaudes, répandues sur toute la surface +du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, +et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont +laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la +sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments +que nous appelons la matière calcaire.</p> + +<p>Sur cette roche plus friable que la roche primitive +se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en +beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux +qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, +mais l'est encore, toute pleine de grains de +matière organique, toute prête aux différents modes +d'<i>expansion</i>, toute prête à recréer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette +pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, +nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de +nos cadavres.</p> + +<p>Les végétaux ont ce qu'on appelle la <i>vie</i>: ils ont une +force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la +matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne +sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas: c'est-à-dire +qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent +en un point intime de leur être les impressions +faites sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît +point que tout leur individu prenne conscience de ce +qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en +d'autres termes ils ne vivent pas <i>d'ensemble</i>; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour +chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d unité; +ils ne sont pas à proprement parler des individus; ils +sont des collectivités; un arbuste est une collection +de petits arbustes; un arbre est une forêt.—Ils ne +veulent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils +aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers +le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment +chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, +ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante +dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, +ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, +on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui +dort.»</p> + +<p>Les animaux sont avant tout des organismes qui se +meuvent, qui vont d'un point à un autre. <i>Presque</i> tous +les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. +Le végétal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace +vers sa proie, et qui marche vers la vie.—Les animaux +sentent, pensent et veulent. Ils sentent: l'animal +le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte +tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire +preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent: +c'est-à-dire qu'ils accumulent, puis élaborent +des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir +à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin +c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique +et <i>circonstancié</i>, qu'il n'est pas aveugle et sourd, +et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, +sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le +cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, se +satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.</p> + +<p>L'animal sent, pense et veut; il vit <i>d'ensemble</i>, il +est un ensemble; il a une unité; il est un individu. +Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées +aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, +pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. +L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, +du moins sans suite de réflexions, sans généralisation, +et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ces +sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées +une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de +conduite.—On est amené ainsi à croire qu'il a un +cerveau plus matériel, si s'on peut parler ainsi, que +le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement +un <i>sens</i>, un sens plus raffiné et plus délicat +qur les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler +les sensations et d'en conserver très longtemps +les ébranlements. On sait que la rétine conserve, +longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression +très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur +de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il +conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et +sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par +telle circonstance, il agit sans «volonté» proprement +dite, d'un mouvement presque automatique, sorte +de contraction inconsciente<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Le chien dressé à ne +prendre le mets convoité que sur un signe, et qui +résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne +s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et +qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est +un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements +produits en lui par la sensation d'agréable +goût durent encore; les ébranlements produits par la +sensation du fouet durent encore; les uns contrebalancent +les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une +troisième série d'ébranlements, conforme à la première, +la balance penche. Ce chien qui veut ne pas +prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais +comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. +Le dormeur veut d'une façon générale ne pas +être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, +puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions +sont des volitions, mais qui ne sauraient être +coordonnées, former système, devenir plan de conduite +et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination +des sensations, des pensées et des vouloirs +qu'est la limite des animaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.</blockquote> + +<p>Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, +l'homme est un animal qui sent, qui pense, +qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, +et qui les fixe et les résume dans des abrégés +qui s'appellent <i>idées</i>, et qui fixe et résume ses idées +dans des signes qui s'appellent des <i>mots</i>, et qui par +les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui +peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir +et se combiner indéfiniment. L'animal capable +de généralisation, et d'expérience, même isolé: +capable de science, de tradition et de progrès, à la +condition de vivre en société, existe sur la planète; et +par l'immense différence qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard +à la comprendre.</p> + +<p>Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables +entre les végétaux, les animaux et les +hommes; mais prenons garde, et, en repassant par le +chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. +Il n'y a de différence profonde aux yeux du +naturaliste qu'entre la matière morte et la matière +vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la +force d'attraction, et la matière soumise, en même +temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, +qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux +de l'autre, qu'entre la matière que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement +à elle, et la matière que la nature semble travailler du +dedans, intérieurement, et en quelque sorte, par un +«moule intérieur».—La nature façonne le minéral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, +elle le tasse, elle le forge; elle l'augmente aussi, mais +en <i>ajoutant</i>, en déposant quelque chose à sa surface; +tout son travail ici est extérieur, exactement semblable +à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à +l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous +nous voyons avec certitude sur le point de faire tout +ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le +minéral que par la surface. Elle travaille le végétal +<i>sur trois dimensions</i>, en longueur, en largeur, en profondeur; +elle semble au centre de lui, et non seulement +au centre de lui, mais au centre de chacun des +éléments qui le constituent, de chacun des grains de +matière organique qui frémissent dans ce tourbillon +qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent +ce mot singulier, mais nécessaire, d'après «un moule +intérieur», un moule qui s'élargit, s'allonge et se +creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, +dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, +un moule, en un mot, à trois dimensions.—La nature, +c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui +se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau +de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui +se façonne organiquement, par une force d'expansion +qui agit dans tous les sens et qui accroît et développe +l'être, du plus profond de lui-même, dans toutes les +points, dans tous les sens, dans toutes les directions, +dans toutes les dimensions.</p> + +<p>Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le +monde inorganique et le monde organique. Entre les +différentes, si nombreuses, provinces du monde organique +il n'y a que des degrés, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et +comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, +non un individu. Il est vrai en général: mais +tel végétal commence à être un individu, commence +à avoir comme une conscience et une volonté. J'ai +dit que les végétaux ne sentent point: il y en a qui +semblent sentir. «Si par sentir nous entendons +faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc +ou d'une résistance, nous trouvons que la <i>Sensitive</i> +est capable de cette espèce de sentiment, comme les +animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel +degré est déjà un individu.—Il est entendu que les +végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis +et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il +est vrai, en général; mais la <i>Vallisnérie</i> mâle, attachée +au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers +la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle.—On +convient que le végétal est une collection de +végétaux, se multiplie par parties détachées, par +bouture, qu'une branche de saule que vous détachez +est un saule que vous détachez de plusieurs saules. +Il est vrai; mais il y a des animaux pour lesquels +il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre +d'eau douce, et la plupart des autres polypes; en +sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence +du polype, s'il a affaire à un animal ou à un végétal; +et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais +une transition obscure et mystérieuse entre l'un et +l'autre règne.</p> + +<p>Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement +animaux, doués de sensibilité, se contractant tout +entiers à une blessure, individus <i>uns</i> par conséquent, +qui cependant par certains caractères sont au-dessous +d'un grand nombre de végétaux, comme par certains +autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, +plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la +proie que tel végétal carnivore qui attrape les mouches, +sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni +moins, peut-être moins, que la sensitive.—Et d'une +façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit +un hut, évite un obstacle; mais le végétal aussi, quoique +moins ingénieusement: de ses racines il cherche +la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge +vers sa proie; de ses feuilles il cherche cette autre +nourriture qui lui vient de l'air (l'acide carbonique), +contourne les obstacles, s'allonge vers les sources +de vie.</p> + +<p>Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous +les faits. C'est que ce sont, en effet, <i>nos</i> limites, et non +celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des +idées générales que nous nous faisons pour nous +aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout +comprendre. <i>Elles sont opposées</i>, même, <i>à la marche +de la nature</i> qui se fait uniformément, insensiblement +<i>et toujours particulièrement</i>.» Comptez que la nature +se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter +à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple +elle a cette première singularité de permettre aux +pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et +ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double +le paradoxe en leur permettant de se reproduire <i>aussi</i> +par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement +et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, +ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de +dire ses divertissements et ses caprices.</p> + +<p>Pareillement, il sera toujours impossible de marquer +la limite absolument précise qui sépare l'homme des +animaux. Il s'en distingue, il n'en est pas séparé. +Nous refusons la faculté «de comparer les perceptions» +à la plupart des animaux, et il faut bien avouer +que «le chien et l'éléphant ont quelque chose de +semblable et que leurs actions paraissent avoir les +mêmes causes que les nôtres.» Tout en reconnaissant, +et en connaissant bien les caractères généraux qui +distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, +n'oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe +bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, +dans les classifications établies par nous, +et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne +ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, +des diversions, des digressions, des accidents ingénieux +de marche, et une série imperceptible, souvent, +et déconcertante, de transitions. Il n'y a de +«passage brusque» qu'entre ce qui est vivant et ce +qui ne l'est pas. La <i>vie</i> est continue.</p> + +<p>—D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle +est une, que tant de variétés végétales et animales ne +sont que des transformations d'une première <i>chose +vivante</i> unique qui s'est modifiée de mille façons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire +apparaître de nouveaux individus et par eux de nouvelles +espèces.</p> + +<p>—Il y a deux problèmes dans cette question. Le +premier est celui de l'origine des espèces, le second +est celui de la variabilité des espèces<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré +comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: +<i>Edition complète de Buffon</i>, avec des notes et une introduction; +Edmond Perrier: <i>La Philosophie zoologique avant Darwin</i>; Brunetière: +article de la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, du 15 septembre 1888.</blockquote> + +<p>Sur le premier nous serons très réservé, parce que +c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique +beaucoup plus que de science de la nature. Tout +au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, +avec le temps, tous les autres êtres organisés»; et +qu'en créant les animaux «l'Être suprême n'a voulu +employer qu'une seule idée et la varier en même +temps de toutes les manières possibles.» Non, encore +que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est +ni contre la raison ni contre les faits; car, «quoique +tous les êtres variant par des différences graduées à +l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et +général qu'on peut suivre de très loin.... Que l'on +considère, par exemple, que le pied d'un cheval, en +apparence si différent de la main de l'homme, a été +pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on +jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus +merveilleuse que les différences apparentes; et s'il ne +faut pas se préoccuper surtout de cette conformité +constante et de ce dessein suivi de l'homme aux +quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés +aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles +aux poissons, etc.»—<i>Une seule idée organique</i> +se modifiant progressivement dans le temps avec une +infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement +diverses mais rappelant toutes un ordre +général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, +cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la +majesté de la nature; cela est conforme surtout à +l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et +qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent; +et peut-être pourrait-on dire que cette conception +est une forme du monothéisme; mais encore +une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est +qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins +à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en +parlons que brièvement et avec réserve, et toujours +comme d'une vue très générale et probablement peu +susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous +prononçons pas.</p> + +<p>Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous +serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont +variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons +de notre peu de respect pour les classifications +rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord, +notre conviction ensuite, à l'endroit de la variabilité +des espèces. Un grand fait nous incline, avant +toute autre considération, à croire que l'espère animale +change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence +des «faunes» selon les différents pays. La +géographie des espèces, constituée par nous, conduit à +l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent +que la faune de l'Amérique méridionale et celle +de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des +animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues +au nouveau monde, avec cette particularité que +les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits +que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne +peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence +du type primitif, une altération, une dégradation,—écartons +ces idées de plus ou de moins, de mieux ou +de pire, qui ne sont guère scientifiques,—une adaptation +nouvelle au moins, un changement que l'espèce a +apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles +conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, +à beaucoup d'égards, sont comme «des productions de +la terre; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans +l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés, +changés au point d'être méconnaissables. <i>En faut-il +plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme +n'est pas inaltérable?</i> que leur nature peut varier et +même changer absolument avec le temps?»</p> + +<p>Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle +se modifie au moins sous deux influences: l'influence +des entours, les accidents de la guerre éternelle que se +font les êtres vivants pour exister. Les variations de +la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les +êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement +sur les espèces. Des espèces ont disparu, +en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques, +avec étonnement et comme avec terreur, +dans vos fouilles géologiques,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris.</i></p> + </div> </div> + +<p>L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a +disparu. «Cette espèce était certainement la première (?), +la plus grande et la plus forte de tous les +quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, +plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont +dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni +renseignements sur leur existence passée! Combien +d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées +ou dégradées par les grandes vicissitudes +de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de +la nature, par la longue influence d'un climat devenu +contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles +étaient autrefois!»</p> + +<p>Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, +temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles +qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre, +celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le +plus fortement le genre de défense, le genre de chance +de salut qui leur est propre, celles qui <i>sont le mieux +ce qu'elles sont</i>; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, +les espèces se fixent, se resserrent et se contractent +pour ainsi dire, laissant entre elles de grands +vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences +que nous remarquons entre les espèces ne sont +qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. +«Les espèces faibles ont été détruites par les +plus fortes»; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi +elles se ressemblent relativement si peu La vie +organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un +<i>processus</i>, dans une évolution, lente à nos yeux, mais +continuelle. «Toutes les espèces animales étaient-elles +autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, sans +aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou +<i>plutôt diminué</i>? «Oui, très apparemment.—Et cette +évolution se poursuit; les espèces ne seront pas les +mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «<i>Qui sait +si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus +refroidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont +le tempérament différera de celui du renne autant que +la nature du renne diffère de celle de l'éléphant</i>?»—Les +«moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas +éternels et indéfiniment immuables; ils sont des +arrêts momentanés de l'invention de la nature, des +succès de son invention créatrice où un instant elle +se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons réussies où la matière organique trouve +une installation convenable et qui peut durer; mais, +dans des conditions générales devenues autres, ils +ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place +à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière +trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement, +profite d'une nouvelle «réussite», grâce à +quoi elle entre dans un nouveau stade.</p> + +<p>Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la +terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement +refroidie, ne soit plus que mers glacées, +humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes +d'une pellicule de glaçons.</p> + +<p>Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur +l'univers, tel est le sommaire de son histoire du +monde.</p> + +<p>Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, +sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre +esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux +et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec +assurance que Buffon est la plus grande date dans +l'histoire de la science générale depuis Descartes +jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur, +l'<i>auctor</i>, reconnu par eux-mêmes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est +l'homme qui a fait comme «lever» toutes les idées +dont la science moderne a fait des systèmes et des +explications de la nature. Il a tout compris, ou tout +pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes +ne le raviraient point d'admiration, mais en +ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient +par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au +moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est à un +avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant +au plus haut degré l'esprit de généralisation +sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une +foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant +comme la science elle-même, qui s'aide, un temps, +d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la +garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et +grands systèmes, et l'homme le moins systématique +qui fût au monde.</p> + +<p>Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le +plus beau poème qui ait été composé en France. Il est, +au moins, le plus grand poète du XVIIIe siècle, et il +faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on sait en +choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son +oeuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en +vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite +en prose—ce dont à certains égards il faut, d'ailleurs, +se féliciter—parce que le faux goût classique avait +comme retourné les choses, et, réservant la versification +au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un +petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description +du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe, +et Buffon n'en a pas moins écrit notre <i>De natura +rerum</i>. Il l'a écrit avec la même passion pour la science +que Lucrèce, sans rien de la «passion» proprement +dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le +grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que +Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que +Lucrèce, est beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, +le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité +de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à +faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se révolter contre elles, non pas +davantage pour faire de la manière dont il les entendra +un argument contre qui que ce puisse être. Comme il +ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la +nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, +on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, +qu'il se contente de la science pour la science, +et que dans son objet il n'a d'autre but que son objet. +Il participe du calme inaltérable de son modèle; l'inscription +fameuse: «<i>Majestati naturae par ingenium</i>», +est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les <i>Templa +serena</i> de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.</p> + +<h4>III</h4> + + +<h4>LE MORALISTE</h4> + +<p>Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, +ni y avoir songé, il a une science morale très élevée, +et singulièrement plus pure que celle des hommes de +son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et +l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules +qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton +froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de +bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre. +Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et +même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du +tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine +que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi +pour mesure de précaution, et, comme Dalembert +disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général +de ce livre sur les évolutions de la matière et de la +force est spiritualiste, en ce sens qu'il est <i>humain</i>, que +l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est +nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans +l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement +confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être +qu'une modification très ordinaire et un aspect +comme un autre.</p> + +<p>Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. +Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature. +Comme un autre, dont il est loin d'avoir les +idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre à +l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon +naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme +dans la classe des animaux; mais il voit et met des +distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; +mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a +dit depuis lui et d'après lui: «le règne minéral, le +règne végétal, le règne animal, <i>le règne humain</i>». +Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un +esprit spiritualiste; c'en est la marque. Il y a deux +tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre +l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne +s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes +forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller +plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener +en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de +vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher +davantage;—dont l'autre consiste au contraire +à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste +de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à +tenir un compte vigilant et complaisant des facultés +qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les +êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader +de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le +met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue +est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver +et agrandir ses puissances, ses facultés, ses +dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.</p> + +<p>De ces deux tendances c'est la seconde qui est +excellemment, et sans hésitation et sans mélange, +celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément +spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici +il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement +des «causes finales» à la pensée de Buffon, +que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications +peut bien venir un peu de la crainte qu'il a +qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et +de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop +décidément avec eux. C'est une observation peut-être +plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de +M. Edmond Perrier<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>, mais encore qui n'est pas sans +quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs +voit surtout, avec chagrin, des hommes qui +mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on admet +une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il +n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra +dire également que le singe est de la famille de +l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et cela, +évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de +Buffon.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> Ouvrage cité plus haut.</blockquote> + +<p>Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt +ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne +sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette +place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, +<i>au contraire</i>, seraient des arguments en faveur et des +preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable +dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies +elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si +elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son +type le plus parfait, la mieux douée des congénères +détruisant ses congénères moins bien douées; si, +de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune +en sa perfection propre, et ont laissé entre elles +de grands vides, jadis pleins de transitions d'une +espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes +lacunes; songez si la plus forte des espèces, la +mieux douée, et la mieux douée précisément en usant +du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce +capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience +héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans +le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un +vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée, +n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une +constitution tellement singulière qu'aucun être vivant +ne peut lui être comparé même de loin!</p> + +<p>Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal +tellement supérieur à la nature qu'il est comme +une force particulière de la planète, il la change. +Après les grandes révolutions géologiques, il y en a +une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui +est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication, +ses travaux, son fourmillement intelligent, son +égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec +laquelle il multiplie les espèces animales et végétales +qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales +et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite +du moins et volatilise les minéraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.</p> + +<p>Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout +où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait +un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des +êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez +étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se +multiplier partout, et se prêter aux influences de tous +les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu +ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, +la plupart sont bornés et confinés dans de certains +climats et même dans des contrées particulières; +les animaux sont à beaucoup d'égards des productions +de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du +ciel.»—C'est de ce ton que Buffon parle toujours du +«maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop +connu, le passage fameux: «Tout marque dans +l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous +les êtres vivants; il se soutient droit et élevé; son +attitude est celle du commandement...» <a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> L'HOMME.—<i>Age viril</i>, premières pages.</blockquote> + +<p>Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux +peut être contestée par les misanthropes, les +humoristes et les baladins; mais elle a deux caractères +particulièrement significatifs contre lesquels ne +vaut aucun raisonnement ni aucune boutade: l'homme +est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.</p> + +<p>Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de +cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est +capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas +toujours de la même façon; il est inventeur, il imagine. +Ce trait est unique dans tout le règne animal. +Aucune abeille qui construise sa cellule autrement +que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa +digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que +cela signifie seulement que l'homme est un animal +capricieux, on peut avoir raison; mais cela signifiera +toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui +est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le +repos; il est l'animal évolutionniste par excellence. +Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique +exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et +éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a +laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin +encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager +autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable +et obstinée qu'il s'améliore.—Et soyons +sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire +et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment +où nous sommes la progression n'existe plus, +on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que +l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou, +très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, +la lenteur de son accroissement physique et la débilité +extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et +humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait +de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur, +les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque +chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif. +Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'à en +considérer une courte période, et voisine de celle où +nous sommes.</p> + +<p>Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. +Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que +l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et +doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, +s'en dégager, et toujours reprendre essor.—Il est +progressiste en tant que persuadé que l'homme invente +sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la +fait très grande selon son énergie, dans une sphère de +libre activité et de développement, si incomparablement +plus étendue que celle des autres êtres, que +c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée +de l'indéfini.</p> + +<p>Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur +à tout son siècle, je n'en sais rien; mais en +opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en +opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.—Il est en opposition avec Rousseau, qui +toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes +lui font honneur, a eu l'idée que l'homme +avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et +tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, +tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, +et tort de vouloir agir.—Il est en opposition avec +Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte +qu'elle est meilleure et plus morale, mais un +peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.—Même +l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne +encore, quoique progressiste, par la façon particulière +dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon +aussi; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, +Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est pas du tout +la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements +rapides et instantanés, aux Eldorados +brusquement apparus du haut de la colline gravie, +aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, +au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, +mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature +n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, +et l'homme aussi, quoique plus alerte; que +l'homme a mis, très probablement, un millier d'années +à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion; +qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout +progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que tout +progrès général sensible à un homme dans la brève +carrière de la durée de sa vie est une pure illusion; +que tout changement rapide est par définition le contraire +d'un progrès, et exige que le vrai progrès se +remette en marche pour réparer lentement le faux; +que tout progrès par explosion est le tremblement +de terre de Lisbonne.</p> + +<p>Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre +la même chose, ou plutôt ce sont deux idées +absolument contraires qui ont le même nom, et dont +l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. +A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait: +«Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il +n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont +l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue +à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. +Je mesure celui qui est consommé, un lointain +avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. +Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé +en observant, en sachant, en inventant, en +travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille. +De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne +poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui +poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais. +Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple +ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un +divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille +qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»</p> + +<p>L'homme est capable de progrès, voilà un des deux +caractères particulièrement significatifs qui le sépare +nettement du règne animal, l'homme est capable de +génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne +tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement +parler, d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus +d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres; +il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des +âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a +inventé la ruche, c'est <i>l'abeille</i> qui la construit, depuis +que <i>l'abeille</i> existe. «On ne voit pas parmi les animaux +quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les +obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à +les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou +blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que +quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité +de sa nature sur celle des autres.»—L'extraordinaire +supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement +par la nature. Inventeur et chercheur, il ne +l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur +et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. +Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui +invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que +toute l'espèce fasse un progrès.</p> + +<p>C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On +peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu +d'une si immense différence entre les hommes et les +animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits +et des passions, et ont une intelligence rudimentaire +à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et +également répartie dans toute l'espèce, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» +Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas +observé le mille et unième individu humain, ou le cent +mille et unième; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de +notre civilisation, si humble qu'elle soit.</p> + +<p>Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; +il serait au dessus et au-dessous de la vérité; car +l'homme, à considérer les ressources dont dispose la +majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il +est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique +dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun +des animaux dans celle des siens, cela est évident; +mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est +pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce +qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le +menace, par les impressions de l'air de l'instant précis +ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien +qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en +majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques +individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est +éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue; il +suffit: tous les hommes s'en servent. Un homme +observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, +c'est celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu +près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a +fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que +l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient +après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y +a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très +imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et +indéfiniment modifiable par l'éducation.</p> + +<p>C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore +que les hommes ne pensent guère; et ce qui met l'humanité +au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On +s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.</p> + +<p>Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par +la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la +vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation +n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle +a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts +plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents +ans «savaient autant d'astronomie que Dominique +Cassini», et avaient donc une science générale «qui +ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui +«suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit +humain». Et elles ont été perdues pendant un long +temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous +sont parvenues que par débris trop informes pour +nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence +passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement, +se forme et se développe; puis <i>la terre se refroidit</i>, les +hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent +vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les +arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente +siècles de lumière». C'est la diffusion de la science +humaine sur toute la surface de la planète, de telle +sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, +sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher +le retour de tels malheurs.</p> + +<p>Persuadons-nous donc que l'homme est né pour +savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son +entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme, +puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et +ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va +de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: +«Considérons l'homme sage, <i>le seul qui soit +digne d'être considéré</i>: maître de lui-même, il l'est des +événements; content de son état, il ne veut être que +comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours +vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible +besoin des autres; il ne peut leur être à charge; +occupé continuellement à exercer les facultés de son +âme, il perfectionne son entendement, il cultive son +esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se +satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût; +il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»</p> + +<p>Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme +consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, +voilà le principe de la morale»; et si peu mystique, +si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit +de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.</p> + +<p>On voudrait peut-être que ce dernier mot même de +la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût +dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité +de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des +devoirs que la singularité même et l'excellence de sa +nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que +parmi tant de choses qui distinguent l'homme des +animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus +nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence +en son esprit de cette idée qu'il est <i>obligé</i>. La morale +de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir +de plus en plus, C'est presque une morale suffisante, +à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle +contient. Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: +«Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et +savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement: +«Et soyez justes et bons; car c'est une +manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» +Encore que très élevée, la morale de Buffon, +comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme +lui tout entier, est trop purement <i>intellectuelle</i>.—N'importe, +elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui +en son siècle est quelque chose; ensuite elle est +fondée tout entière sur ce principe que tout avertit +l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et +pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même, +lui être complaisant et docile; que tout avertit +l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et +créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, +de plus en plus supérieur à elle.—L'homme est +l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir +en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute +la morale de Buffon.—En cela il est hautement spiritualiste, +et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru +lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien +de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que +le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement +de la nature de l'homme comme de celle des +bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son +extrême modestie même reçoit une extrême autorité. +Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non +pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le +plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent +du <i>naturalisme</i> du XVIIIe siècle.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN—SES THÉORIES LITTÉRAIRES</h4> + +<p>C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son +discours de réception à l'Académie française, que les +ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la +postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer. +Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par +ses idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait +l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition +simple et vaste, un certain penchant à la +noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve +dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble +appartenir plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. +Il est avant tout «éloquent», sa parole est «belle», +plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle +ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa grande +histoire se déroule majestueusement, dans une grande +unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement +médité et préparé, comme un seul «discours» +continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. +Il a fait un <i>discours</i> sur l'univers, comme Bossuet +un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient +à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies +oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand +effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de +ces oeuvres imposantes qui demandent qu'on recule +un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer +dans leur grandeur.</p> + +<p>Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on +a pu même dire que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, +dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre +des ressources singulièrement variées de pittoresque. +Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a +comme une sympathie toujours prête pour ses modestes +héros, qui sait relever leurs mérites, faire +éclater leurs beautés, bien saisir et à chacun bien conserver +son caractère propre, et donner ainsi à la physionomie +son unité, son air distinctif qu'on n'oublie +point.—Sans doute il est trop orné; il s'applique +trop; il est trop l'homme qui estimait Massillon le +premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment +son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce +n'est pas assez sans s'en apercevoir.—Défaut +commun, du reste, à presque tous les hommes de +science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir +assez bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre +leur lecteur et se convaincre eux-mêmes qu'eux +aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans cette +application trop curieuse.—Cette explication que +je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique +bien, à ce qu'il me semble; car les parties de ses +ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont +d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française +(<i>Discours de réception—Eloge de la Condamine</i>); ensuite +ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants +ses élèves (<i>Quadrupèdes, Oiseaux</i>). Dans ce dernier cas, +il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement, +mais il reçoit cependant et subit la contagion +de la coquetterie littéraire des hommes de science, et +du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits +tout entiers lui-même, géologie, minéralogie, embryologie +(j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus, +et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie +de la terre, époques de la nature, je ne sais pas de +style plus simple, plus grave, plus net, plus franc, +plus imposant sans faste, et même sans chaleur, +comme il convient à un savant qui comprend tout, +qui embrasse tout et que ses idées les plus grandes +n'étonnent pas; je ne sais pas enfin meilleur modèle +du style propre à l'exposition scientifique.</p> + +<p>Il est seulement, ce me semble, un peu plus long +qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à +la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs +formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au +même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne +serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui +expose des choses toutes nouvelles et qui songe au +grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard, +l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.</p> + +<p>Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie +jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en +oubli. Condorcet a bien saisi ces deux points de vue +qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la +variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou +terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du +tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de +l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des +objets; mais il conserve toujours sa dignité imposante; +c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait +que, même dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance.»</p> + +<p>On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires +de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères +de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour +être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'est-à-dire +non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre, +ou à la chaire, mais celui de la <i>leçon</i> faite par un +homme naturellement éloquent. Il est méthodique, +grave, mesuré, imposant, majestueux et <i>nombreux</i>. Il +n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé +en guerre comme le style des polémistes. C'est le style +d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce +que Buffon a été amené à recommander comme le +style parfait, ou approchant de la perfection; car +toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer +pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que +l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres +qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffon +écrivant le <i>Discours sur le style</i>. Comme l'a dit excellemment +Villemain, ce discours n'est que «la confidence +un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie +littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en +profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus +profonds qu'il renferme.</p> + +<p>Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; +et, du reste, sachons bien nous en rendre compte, +Buffon n'a nullement entendu y mettre une <i>rhétorique</i> +complète, même sommaire. L'admiration qu'on a +éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après +coup le titre <i>faux</i> de «Discours sur le style»; mais +ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui +imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours +trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait +pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles, +sous un titre moins solennel, il ne serait pas exposé. +Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception +de M. de Buffon à l'Académie française», ou, +comme l'auteur le définit lui-même dans les premières +lignes, «<i>ce sont quelques idées sur le style</i>». Voilà le +vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.</p> + +<p>Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. +On ne peut plus reprocher à ce discours où sont +si vivement recommandées les qualités de composition, +une certaine incertitude de plan; car il est permis, +quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le +style, de les exposer dans un ordre un peu libre et +abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet. +Il devait l'être. Il devait ne contenir que <i>quelques +idées sur le style</i> les plus chères à l'auteur et les +plus importantes à ses yeux. Il devait n'être, pour +parler le langage des savants, qu'une contribution à +l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un +mérite supérieur.</p> + +<p>Il faut retenir de cette remarquable dissertation +comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance +du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit;— +ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui +met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la +nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres; +—enfin l'idée de Buffon, sur l'importance du style, +et sur ce que le style <i>est l'homme, même</i> ce qui ne veut +nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du <i>caractère, des moeurs</i> et de +la <i>façon de sentir</i> de l'auteur (rien n'est plus éloigné +que cela de la pensée de Buffon ni n'y est plus contraire); +mais ce qui veut dire que le style c'est <i>l'intelligence</i> +de l'auteur, la marque de son <i>esprit</i>, et par +conséquent ce qui lui appartient en propre dans +quelque ouvrage que ce soit.</p> + +<p>Voilà les parties solides et durables de ce morceau. +Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources +du grand style; il n'en montre qu'une partie. Oui, dans +quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, l'unité, +sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de +là naissent <i>toutes</i> les qualités du style, et cela n'est +pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance, +la vivacité même et un certain mouvement, et +un caractère grave, imposant, qui recommande l'oeuvre +et fait une forte impression sur l'esprit des +hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui +tiennent au <i>sentiment</i> et à l'imagination. Il semble, +vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art +d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination +et sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, +des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des +philosophes souvent, des orateurs presque toujours, +il semble que Buffon l'ait oublié.</p> + +<p>Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. +La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur, +il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire +provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement +du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis +dans les idées, du plan;—ensuite en recommandant +à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion +et comme en respect. Il faut relire le passage où il +rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait +comme à leur cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait +un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il +aura du plaisir à écrire... <i>la chaleur naîtra de ce plaisir</i>... et +donnera <i>la vie</i> à chaque expression... les +objets prendront de la <i>couleur</i> et, le <i>sentiment</i> se joignant +à la lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et +sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire +quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est +point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur +de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser +sa matière et d'en bien voir comme étalées +devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre. +Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de +chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait +qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les +morts de Marathon et à Racine le «<i>qui te l'a dit</i>?» +d'Hermione.</p> + +<p>Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à +s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs +passionnés; son orateur préféré est Massillon; il n'aime +pas la passion. Tout le <i>Discours sur le style</i> le montre. +C'est là que l'on trouve qu'il faut «<i>se défier du premier +mouvement</i>»; éviter «<i>l'enthousiasme trop fort</i>», et +mettre partout «<i>plus de raison que de chaleur</i>». Voilà +le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de +chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien fait, +c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa +théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la +littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination. +Elle est quelque chose comme du Boileau +poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, +passion et tendresse, et il veut seulement +que la raison les guide, non qu'elle les remplace.</p> + +<p>On peut même ajouter que cette doctrine implique +quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander +le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en quoi +consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement +dont Buffon veut qu'on se défie? C'est ce premier +mouvement qui est le cri du coeur, l'éveil de la sensibilité, +l'élan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment +où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas +un simple écart de fantaisie ou d'humeur, mais en ne +commençant point par «s'en défier».—De même +Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner +toujours les choses «par les termes les plus généraux» +(ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le +croire, quand il parle géologie), par les termes les plus +généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les +périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel +en ce qu'il déteste l'esprit de pointes; mais il aime +aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine +coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté, +sont le contraire du naturel, du premier mouvement, +de la naïveté.—Voulez-vous un criterium infaillible +pour juger de la justesse d'une théorie littéraire? +Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine. +La Fontaine jugé au point de vue du <i>Discours sur le +style</i>, est mauvais. La question est tranchée: c'est le +<i>Discours sur le style</i> qui a tort.</p> + +<p>Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre +compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité +si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant +comme nous avons commencé, prenons-le en lui-même +et pour ce qu'il est. Il est une <i>vue</i> sur l'art +d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand +écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire. Il +est un petit traité d'<i>exposition scientifique</i>. A ce titre il +n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y +prendre pour écrire l'<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre +pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours +l'enseigne; et c'est quelque chose.</p> + +<p>Il y a eu une époque où le <i>Discours sur le style</i> était +considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est +le temps où d'illustres professeurs avaient apporté +dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités +d'exposition large et éloquente dont le <i>Discours +sur le style</i> donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, +et la règle et le modèle de cette éloquence particulière, +intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence +du coeur et de la passion, ni l'éloquence de la +tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, +mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant +à instruire d'une façon élevée et avec une manière +imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans +cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles +et le fond de l'art. De là la grande fortune du +<i>Discours sur le style</i>. Les leçons qu'il donne ne sont pas +à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse +spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont +bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors +de leur portée.</p> + + + + +<h4>V</h4> + + +<p>Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand +poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la +Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse; +car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait +rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, +leurs passions, leurs efforts généreux même en +vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la +marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait +point et trouvait singulièrement méprisables. +Son dédain pour «l'histoire civile» est extrême, excessif +même pour un homme qui, surtout naturaliste, +n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérite. +Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du +reste, simples misères: «La tradition ne nous a +transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire +les actes d'une très petite partie du genre humain; +tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, +nul pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant +que pour passer comme des ombres qui ne laissent +point de traces; et <i>plût au ciel</i> que le nom de tous ces +prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la +gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre +de l'oubli!»—Cette petite portion de «l'histoire civile» +qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante +qu'une autre dans la marche de la nature, et +même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus +désagréable à traverser. La providence qui veillait sur +lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours +heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas +fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.</p> + +<p>Il avait fait un très beau livre, et accompli une très +grande oeuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle, +et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait, +confondue avec la «physique», chez ces timides +et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance +avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse, +volontairement très réservée en ses conclusions et +très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses +successeurs «philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, +Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse, +très audacieuse, et s'était mise au service +d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, +avec Diderot, immorales. Elle était devenue une +forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme +libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse, +surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher +qu'elle devint une véritable science, que Buffon l'a +délivrée.</p> + +<p>Sans être religieux lui-même, il a eu de la science +cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n'a pas à se +mettre au service d'une doctrine de combat et qu'elle +déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru +qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine +dont sortir est une désertion. La science, entre ses +mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle +était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais +agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les +hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à +Buffon cette sécession, qui était une indiscipline. Ils +ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux, +c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs +adversaires.</p> + +<p>Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son +calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément +un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait +vers des conclusions très contraires à leurs tendances +générales, relevant l'homme, le montrant obéissant +aux lois de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et +lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa +dignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et +que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, +du nouvel esprit scientifique et du goût des +sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus +grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, ni ne +l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant +des écoles, c'est ce qui les désobligea sans +doute extrêmement.</p> + +<p>La science y gagna en dignité, en indépendance, en +aisance dans sa marche, et en autorité.</p> + +<p>L'influence de Buffon comme savant a été considérable. +Son grand mérite d'abord et comme sa victoire, +a été de conquérir le public à la science de l'histoire +naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la +science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle +dans les préoccupations et dans le commerce du monde +lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant, +qui a attiré le public mondain à la science, sans faire +à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans +mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce +et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez +les particuliers date de lui. Comme tous les hommes +de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le +promoteur est le plus inoffensif et le plus aimable.</p> + +<p>Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, +le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité +de dogmatisme qui l'eût fait sourire avec +toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes +de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; +dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, +sont des hommes de génie et des créateurs. +On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et +dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est +une nouveauté qui vient de lui; et que son idée du +lent et éternel progrès de la nature créant d'abord les +organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingéniant dans des constructions plus délicates +et subtiles, puis créant avec l'homme l'être capable +d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les +premiers essais, trouve dans les <i>Dialogues philosophiques</i> +de M. Renan son expression éloquente, poétique +et audacieuse, et comme son écho magnifiquement +agrandi.</p> + +<p>Son influence comme poète n'a pas été moins grande +que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité. +La plus grande idée poétique qu'ait eue le +XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La +majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il +est étrange, quand on cherche les origines en France +du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment +ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de +Buffon n'avoir lu que l'<i>Oiseau-mouche</i> ou le <i>Kanguroo</i> +pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui, +a lu les <i>Epoques de la nature</i>, est que le grand sentiment +de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation +de la nature est dans Rousseau. La grande vision de +l'éternelle puissance qui a pétri nos univers, et le +sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire +écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des +côtes, c'est dans Buffon qu'on les trouve à chaque +page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand +sur «les rivages <i>antiques</i> des mers» est d'un homme +qui a lu Buffon.</p> + +<p>A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois +poètes, qui sont Buffon, Rousseau et Chénier, et tous +les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations +du XIXe siècle un sensible prolongement de leur +pensée. Rousseau a rouvert, et trop grandes, les +sources de la sensibilité; Buffon a appris aux hommes +l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités +à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a +retrouvé le sentiment de la beauté antique; et l'on +rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand; +et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand, +vous savez assez que tout le siècle dont +noua sommes en a reçu la contagion, et a continué, +jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.</p> + + +<br> +<h3>MIRABEAU</h3> +<br> + + +<h4>I</h4> + +<h4>CARACTÈRE—TOUR D'ESPRIT—ÉTUDES</h4> + + +<p>Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique +et politique du XVIIIe siècle et la mieux faire +comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. +Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque +tout entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, +jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui +l'histoire semble dire: «ne disserte plus, mais exécute.»</p> + +<p>Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se +retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux +par la pensée, esclave de ses passions, avide de +savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les +jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus +lourdes, subtil comme Montesquieu, fougueux comme +Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter +qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et +improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie +comme Prevost; c'est bien le XVIIIe siècle que nous +avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité +terrible.—Avec cela, ce double trait où presque tout +homme du XVIIIe siècle se reconnaît d'abord, une +absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle +largeur de coeur et générosité naturelle, qui, sans +suppléer à la moralité, fait que le manque en est moins +pénible et répugnant.</p> + +<p>Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de +ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de +diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, +dissipateur de deux fortunes en quelques mois, +homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, +embastillé, évadé en enlevant une femme +mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné +de nouveau et trompant ses ennuis par une fureur +d'études incroyable, et des épanchements de passion +souvent exquis; puis, tout à coup, se dressant, éclatant +en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et +comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant +de puissance à puissance d'un côté avec le roi et +de l'autre avec le peuple; il a eu une courte existence +qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant +elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, +et retentissante d'un continuel redoublement +d'orages.</p> + +<p>Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, +qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment +de son goût. Il était romanesque comme +Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui +adore Tibulle, pleines de sensualité, de vraie passion, +aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des +âmes robustes pour qui le malheur est une forte et non +point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, +tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, +du cruel et de l'extrême de sa situation, et que les +rigueurs le fouettent comme la pluie ou la neige un +chasseur aventureux et allègre.</p> + +<p>Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de +Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se +trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord +des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, +qui est méridional, qui est du sang des +Mirabeau, et qui a lu la <i>Nouvelle Héloïse</i>;—ce sont ensuite +des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de +sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de +tout son coeur les recettes philosophiques aux «recettes +de bonne femme» pour le plus grand bien de cette +petite <i>Sophie-Gabrielle</i>, qu'il n'a jamais vue et qu'il +adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, +et ces caresses hasardeuses confiées au papier, +et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout +cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, +et de naïf, et de délicieusement suranné comme +une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce +qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, +et je ne sais rien de plus captivant ni de plus +cruellement doux;—et ce sont enfin, l'enfant mort, +le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres +tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des +longueries et des traineries de bavardage, et des anecdotes +gaies, et des épanchements familiers, sans plus +rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées +de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à +l'autre par les épreuves.—Mais ce sont surtout des +lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, +amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on +veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il +était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition +qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, +et dans son amour par les haines qu'il lui +valait, et exalté et enivré par le froissement rude, +sur sa poitrine, des vents contraires.</p> + +<p>Et ses idées générales, comme sa complexion, sont +bien d'un homme du XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est +absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres +à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, +et indiscutable précisément parce que l'athéisme y +est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. +Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, +un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, +ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, +qui n'a pas traversé de crise ni de période +d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, +de penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. +Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette +étape, à cette région de l'esprit où l'intolérance à +rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance +traditionnelle, et où l'on est séparé des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir +même les détester.—Le mystérieux, le surnaturel, et, +sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes +métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments +de l'âme des hommes, ne répondent à rien +dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle +que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il +est incapable de les soupçonner, d'en comprendre +l'importance, et d'en sentir l'attrait, et d'en éprouver +l'inquiétude.</p> + +<p>Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous +vous y attendiez fort bien, est la raison. Il semble y +croire de toute son âme et de toute son espérance. +Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient +davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique +des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière +des grands optimistes de la fin du XVIIIe siècle, et avec +un certain degré de candeur qui aurait fait sourire +Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal +sur la terre que parce qu'il y a des erreurs; que le +jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront +dans les diverses classes de la société... l'instruction +diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les +maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition +la plus douce dont soient susceptibles des êtres +périssables.»</p> + +<p>Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours +posthume sur la liberté de la presse, il écrivait +encore: «Un bon livre est doué d'une vie active, +comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative +des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le +bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, +sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence +humaine; il multiplie, il prolonge, il propage, +il éternise l'influence des lumières et des vertus, +de la raison et du génie; c'est leur essence pure +et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; +c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur +donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe +périssable....»</p> + +<p>L'humanité cherchant péniblement sa voie que +personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant +en elle-même, mais très enveloppée et confuse, une +lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes +supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, +la faisant paraître plus vive et plus pénétrante par +intervalles et formant ainsi comme une providence +collective et successive; et à leur suite l'humanité +marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, +grâce à l'accumulation des notions nouvelles sur +les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir +assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de +pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès par +la raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des +beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement +est une de ses raisons d'être et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus +vive et d'une plus entière assurance que par les +hommes du XVIIIe siècle.—C'est bien la croyance que +se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale +et son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu +dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et +animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus +noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont +agi en lui.</p> + +<p>Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est +que dans tout son romanesque et à travers toutes ses +fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son +tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit +pratique. Celui-ci, quoique romanesque, et encore +que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir +en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, +mais du moins en grande partie, et digérant et classant +le tout) sept gros volumes sur la constitution, les +organes et les fonctions de la monarchie prussienne; +il s'inquiétait de la constitution et de la législation +anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté +d'un <i>Essai sur le despotisme</i>, et d'une étude, essentiellement +autobiographique, sur les <i>Lettres de cachet</i>, il +écrit un <i>Mémoire sur les salines de la Franche-Comté</i>, +des traités sur la <i>Liberté de l'Escaut</i>, sur <i>l'Agiotage</i>, +sur la <i>Caisse d'escompte</i>, sur la <i>Banque Saint-Charles</i>, +sur la <i>Question des eaux</i>, sur l'administration financière +de Necker; et dans tous ces petits livres, écrits +vite, pensés longuement, on trouve une solidité d'informations +et une sûreté de raisonnement topique peu +commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont +senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude +étreinte de ce vigoureux dialecticien.—Au donjon de +Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les +notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», +si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de +l'autre, un cours complet de sciences politiques,—comme +toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova +qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.</p> + +<p>Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, +et croire que Mirabeau a été improvisé par la +Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, +parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et +depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides +études et les plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 +le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, +avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus +savant.</p> + +<p>Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se +sépare des chefs du choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, +décidément, donnent dans le pur chimérique et le +rêve absolument romanesque. Son appréciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de +Vincennes, à propos de la publication du <i>Gouvernement +de Pologne</i>, est très curieuse et doit être lue de +très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin +du XVIIIe siècle, Rousseau est une espèce de mage, d'ascète +et de saint. C'est l'opinion commune, et ce n'est +guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination +singulière et cette sorte de possession s'est +dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien, +dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant +proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il +sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens +du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les +dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: +«Le premier livre à consulter, c'est l'almanach.»</p> + +<p>Bien plus jeune, dans son <i>Essai sur le despotisme</i>, +en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très +nettement séparé de Rousseau sur la question de l'<i>état +de nature</i>. Il sent déjà, en homme d'Etat, combien +cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien +plutôt des livres satiriques que des études politiques +véritables: «On prétend que les institutions sociales +ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes +plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, +tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des +palliatifs à nos maux; cette recherche est plus utile à +faire que des satires des hommes et de leurs sociétés.»—Car +enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce +que pouvait être l'homme avant d'être un animal +sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable +qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment homme, +c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque +la société commence à s'organiser; car tant qu'il +ne forme avec ses semblables qu'une association +momentanée, <i>il est encore féroce, dévastateur</i>, et n'a +guère que <i>des idées de carnage, de bravoure, d'indépendance +et de spoliation</i>».—Dès que Mirabeau s'occupe +de questions politiques, il écarte, on le voit, l'<i>uchronie</i>, +le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de +l'histoire; il se place dans le temps, dans le réel, dans +l'humanité telle qu'elle est, songeant aux «remèdes et +aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la +métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans +la chaudière d'Eson.</p> + +<p>On verra plus tard qu'en face des faits, et aux +prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais +avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement +dans le temps, mais dans le moment.</p> + +<h4>II</h4> + +<h4>LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU</h4> + + +<p>Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le +premier moment, longtemps avant même, il vit très +nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.</p> + +<p>Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, +qui n'avait jamais existé que par tolérance et à +l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une +nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a, +ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans +le tempérament du Français et n'est pas dans son +esprit.—Le Français ne comprend pas la liberté, et +il en a besoin. Il l'embrasse très difficilement comme +principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, +libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à +penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion +et la propagande; et, encore, aimant à pouvoir +avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; +la liberté de sa personne, la liberté de parole +et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. +Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter +patiemment la contradiction, il est toujours +désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés +que lui et par conséquent est aussi peu libéral +qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à accorder +la liberté qu'il est passionné à la prendre.</p> + +<p>C'est précisément à une telle race qu'il faut une +liberté très large, parce que, chacun de ses individus, +si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des +autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère +général, profondément individualiste; et c'est +à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut +satisfaire.—De toutes les choses que Mirabeau a +comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le mieux. La +«Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est +le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, +comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus +vite mis en oubli, qui ait été écrit;—et c'est lui qui +l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son +<i>Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat</i>. Tous les principes +des gouvernements libres y sont consignés et +exprimés avec la plus grande clarté et précision. +Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, +liberté et inviolabilité parlementaire, liberté individuelle, +liberté des cultes, liberté de la presse, division +et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette +première «constitution française» moderne, qui +devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.</p> + +<p>Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large +possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand +il a plaidé à l'Assemblée nationale le droit des émigrés +à propos du départ des tantes du roi, il put lire +un fragment de sa <i>Lettre à Frédéric-Guillaume II</i>, +écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses +idées sur ce point étaient peu une opinion de circonstance.</p> + +<p>Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une +rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une +sorte de générosité et de sérénité, qui est très près +d'être de la charité: «Trois chemins doivent nous +conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience +de nos propres faiblesses; la prudence qui +craint d'être injuste, et l'envie de bien faire, qui, ne +pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. +Je me crois obligé de porter désormais cette extrême +tolérance sur toutes les opinions philosophiques et +religieuses. <i>Il faut réprimer les mauvaises actions, +mais souffrir les mauvaises pensées</i>, et surtout les mauvais +raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste +et le réglementaire aussi entrent dans la composition +et la direction du monde, et doivent servir aux têtes +douées de la bonne ambition d'aider au bien-être +du genre humain... En vérité, dans un certain sens +tout m'est bon: les événements, les hommes, les +choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je +deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des +guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: +quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux +m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très +utiles<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>Lettres à Mauvillon.</i></blockquote> + +<p>Il voulait la simplification de l'administration centrale, +et la décentralisation, et la vie rendue aux +racines de la nation par les <i>assemblées provinciales</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. +Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité +et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force +et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune +et à la province.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Dénonciation de l'agiotage</i>.</blockquote> + +<p>C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée +honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, +généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement +intelligente, comprenant peu la liberté, +comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée +unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la +liberté, mais de déplacer le gouvernement.</p> + +<p>Partir de ce principe que la souveraineté appartient +à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement +au roi et le concentrer dans l'Assemblée nationale, +voilà le fond de la Constituante comme de +toute la Révolution. La Constituante, en théorie du +moins, a été la première Convention. Elle a cru que la +liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on +a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée +ne peut pas être tyrannique, qu'une nation +libre, c'est le despotisme exercé par une Chambre; +que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est +une nation affranchie.</p> + +<p>Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, +et qu'il a combattue constamment pendant toute son +existence parlementaire. A travers la Constituante, +il a vu la Convention, et à travers la Convention le +rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement +son admirable prévoyance. Voici sa prophétie +qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui, +au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le +détail; voici son histoire de la Révolution écrite a +l'avance, dans le <i>Courrier de Provence</i>, en 1789:</p> + +<p>«Si une nation se montrait plus désireuse du bien +public qu'expérimentée dans l'art de l'effectuer; si +une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de +bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour +s'y précipiter que de mesure pour la parcourir; si +l'esprit législatif était encore chez elle un esprit à +naître, une disposition à former; si quelques traces de +précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue +législative où elle est entrée, conviendrait-il de +n'environner les législateurs d'aucune barrière et de +leur livrer ainsi sans défense le sort du trône et de la +nation?—Les sages démocraties se sont limitées +elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie +où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées +à une assemblée représentative, la nation doit-elle +être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des +formes sévères <i>et de prémunir sa propre liberté contre +les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir</i>.—Quand +le pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, +en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même, +et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous +n'irons pas loin en chercher un exemple. <i>Mais si la +révolution était inversée; si le Corps législatif, avec de +grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le +devenait en effet</i>; s'il forçait un jour la nation à se +soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à +se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des +factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé, +les chefs les plus puissants seraient les centres +de divers partis;... et si la puissance royale, après +des années de division et de malheurs, triomphait +enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'est-à-dire +en écrasant tout. <i>La liberté publique resterait ensevelie +sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître absolu sous +le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans</i> +<i>le mépris, sous un despotisme presque nécessaire</i>.—Serait-ce +là le fond de la perspective lointaine qui +semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui +s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous +aurait préparé de meilleures choses que celui dans +lequel nous allons entrer.»</p> + +<p>Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le +parti révolutionnaire ne songeait qu'à annihiler le roi, +voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce +que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir. +C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le +<i>veto</i>, et la magnifique harangue sur le <i>Droit de paix +et de guerre</i>. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles +si justes et si pleines de réalité: «Si le prince n'a pas +le <i>veto</i>, qui empêchera les représentants du peuple +de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation?... +Si le prince n'a pas le <i>veto</i>, qui empêchera les +représentants de s'approprier la partie du pouvoir +exécutif qui dispose des emplois et des grâces? Manqueront-ils +de prétextes pour justifier cette usurpation? +Les emplois sont si scandaleusement remplis! +Les grâces si indignement prostituées!...»</p> + +<p>C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond +de la situation, que personne ne comprit bien +nettement autour de lui: «Nous ne sommes point des +sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour +former une société. Nous sommes une nation vieille, +et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous +avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, +des préjugés préexistants: il faut autant que +possible assortir toutes ces choses à la révolution, et +sauver la soudaineté du passage.... Mais si nous +substituons l'irascibilité de l'amour-propre à l'énergie +du patriotisme, les méfiances à la discussion, de +petites passions haineuses et des réminiscences rancunières +à des débats réguliers, nous ne sommes que +d'égoïstes prévaricateurs, <i>et c'est vers la dissolution et +non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie</i>, +dont les intérêts nous ont été confiés, pour son +malheur.»</p> + +<p>Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été +prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique, +et de tant d'avenir contenu dans un esprit. +Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; +mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, +prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce +sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui +semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour +réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il +semble les avoir évoqués.</p> + +<p>C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et +trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui +faisait dire à propos du droit de paix et de guerre: +«Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré +sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses +pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne +l'exercice du droit de guerre et de paix? Ne craignez-vous +pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, +sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer +des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches +du monarque cette surveillance inquiète <i>qui serait +par le fait un second pouvoir exécutif</i>?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif +à tous les préparatifs de guerre pour en diminuer +le danger?—Prenez garde; par cela seul vous confondez +tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir +exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous +ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions.»</p> + +<p>La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on +peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu. +A l'appétit de souveraineté que la Constituante +prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec +une indomptable fermeté, la loi de la séparation des +pouvoirs: voilà presque tout le rôle et tout l'effort de +Mirabeau. Il avait déjà dit en 1784 aux Bataves: +«Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il +faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire +soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le +répéter à une assemblée dont la majorité n'était convaincue +que d'une chose, à savoir que son droit et son +devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a été persuadé que la liberté politique +n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces +sociales; et entre une royauté qui voulait rester tout +et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le +danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé +d'établir un équilibre et une répartition régulière de +puissances.</p> + +<p>Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la +souveraineté menaçante de l'assemblée que de la souveraineté +cherchant encore à se maintenir du pouvoir +personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du +premier coup mesuré la profondeur de la déchéance +de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de +celle-là.</p> + +<p>Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. +Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante; +à la fois craint, désiré et méprisé de la cour, forcé +par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions +du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et +donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire +conspiration, il mourut fort à propos, au moment où +toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient +s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu +d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin +tragique et, ce qui est pis, ignominieuse.</p> + +<p>A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une +partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa +pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan? +Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne +laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève +de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par +Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que +la liberté politique était dans un équilibre social, et +cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a vu +qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une +était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir +législatif; et voilà certes de grandes vues. Mais +vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale +seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, +et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore +que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était +vain et illusoire. De ces deux forces, seules maintenues +l'une en face de l'autre, l'une certainement devait dévorer +l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant +elle-même, la première finît par reparaître, ce que, du +reste, il a prévu. Deux forces sociales, seulement, ce +n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est +des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant +par l'union, selon les circonstances, de +deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il +fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas, +le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque +chose.</p> + +<p>Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa +correspondance secrète avec la cour ressort presque +uniquement cette idée: «créer dans la nation une +opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et +libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer +le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la +troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour +compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, +pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix +d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement +la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part +de force, pour qu'il y eût dans la France politique de +véritables points de résistance ou d'action.—Par +exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, +et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi +n'aurait pu être ni emprisonné ni mis à mort, si une +constitution judiciaire vigoureuse eût été établie, et +si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne pût être jugé que par des juges.—Par exemple +encore, étant donné qu'il existait un clergé et une +noblesse constitués à l'état de corps sociaux encore +très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on démunisse +l'autre de privilèges abusifs pour le bien de +l'Etat, cela est légitime; mais qu'on noie l'une dans la +masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, +cela n'est point très politique. Au simple +point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et +simplement <i>pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop +fort</i>, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, +noblesse et clergé en corps de l'Etat dans une +chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre +populaire.</p> + +<p>Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, +très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il +point dans l'esprit? Pourquoi oublie-t-il ces «corps +intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la +sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, +parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être +trop grand? Il craint que l'Assemblée unique ne soit +trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? Il craint +«l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne +songe-t-il pas aux freins? Il songe à des limites: +pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de +limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi +est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée +qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès +espère-t-il?</p> + +<p>Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, +dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible +et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur +du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, +et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait +peur. Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes +sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, +il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence +par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi irréconciliable +de toute aristocratie, de toute oligarchie, +comme il aime à dire. Très fier personnellement de +ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant +pas dire: «L'amiral de Coligny, qui par parenthèse +était mon cousin...», il a une défiance excessive +à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce +soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, +ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes; tout +cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.—Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblée unique +souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi +comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme +antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses +paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, +d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et +de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et +la dégénération d'un tel pouvoir: <i>car, il ne faut pas +l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et +toute assemblée particulière porte avec elle des germes +d'aristocratie</i>»<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>.—L'Assemblée gouvernant c'est +pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou +de Rome, et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et +au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, +et qu'il gouverne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus terrible +que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui demain +pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»</blockquote> + +<p>«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément +à propos de Mirabeau, «<i>le roi règne et ne gouverne +pas</i>» est une formule aristocratique.» Voilà la +clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément +un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut +un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un +modérateur, un roi <i>Veto</i>. Il voit en lui comme un +représentant permanent et continu des intérêts généraux +de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le +<i>Veto</i>, qui est toute une constitution), vous verrez si +ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple, héréditaire +et perpétuel. Le fond de la pensée politique de +Mirabeau c'est une «<i>Démocratie royale</i>», comme il +n'a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit +de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le +représente pour faire la loi, un roi qui le représente +pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, +et ce roi très solidement muni d'armes, du moins +défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée +assez fortement tenue en défiance, comme toujours +suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et très sévèrement contenue +dans son rôle de corps législatif: voilà son système.</p> + +<p>Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant +pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier +regard semblent singulières pour le peuple. Il a +eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, +et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et +à propos du pillage de l'hôtel de Castries. Soin de sa +popularité et application à rester toujours, aux yeux de +la multitude, le «Marius» des élections provençales, je +ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, +intellectuelle au moins, pour le peuple, application +d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, +et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est +pas seulement par libéralisme qu'il est défiant à l'égard +du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais +son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps +législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif +les tempéraments qui seraient nécessaires et seuls efficaces. +Il est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas +essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout +entière. Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un +moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est +essentiellement aristocratique, sous peine de n'être +qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les +conséquences d'une pareille idée, essentiellement +désagréable à son tempérament, à ses penchants et à +ses rancunes.—Et il a essayé de ce système, séduisant +du reste, et qui même peut quelque temps réussir, +mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en +face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou +de l'autre, pour servir de contrepoids.</p> + +<p>Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup +plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux +du coté gauche et du côté droit de l'Assemblée, côté +droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, +coté gauche ne voulant que la souveraineté +pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement +et également despotistes. Mirabeau ne trouvait +peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais +du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui +a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le +pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fussent très +fermement, très nettement, très judicieusement séparés.—Remarquez +encore, pour achever de le juger +avec équité, que ce qu'il faisait là était tout ce qu'il +pouvait faire. Déjà suspect à l'Assemblée et souvent +considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, +sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» +et «aristocrate». Le dogme de l'époque était +déjà l'égalité. Le respect, et même l'amour du roi restait +encore; en profiter de manière à maintenir au roi +une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne +fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, +peut-être, tout ce que l'on pouvait tenter.</p> + +<p>Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, +puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un +grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions +essentielles de la liberté, et qui a fait à peu +près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, +assurée et distincte; il a vu à l'avance la Convention +et l'Empire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les +voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements +que ce double pressentiment lui donnait, +ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment +un esprit historique, un de ces esprits en qui +l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par +suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent +constamment au travail intellectuel.</p> + +<p>Cela revient à dire que c'est un esprit politique +comme il y en a très rarement parmi les hommes. A +le lire on se sent en commerce avec une haute raison +et une spacieuse et facile intelligence.</p> + +<p>Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé +à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a +une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la +magnifique ampleur et le beau développement de la +forme, on sent de purs raisonnements, très froids, +une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, +et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le coeur +de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment +dont l'émotion contagieuse se communique à +nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son +démocratisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion +patriotique elle-même est rare et faible. Certes +ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, +et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, +que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir +que donne le travail facile et abondant de la pensée, +vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, +plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il +n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate +par son système, il l'est bien, quoi qu'il en ait +et dans le sens défavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque +de cordialité. Il n'est élève de Rousseau que pour le +style. Pour le reste il est bien du XVIIIe siècle d'en deçà +de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque +exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un +grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti +ou de secte qui mettent de la religion dans leurs +idées; c'était un grand ambitieux très intelligent.—Haute +raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus +grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.</p> + +<h4>III</h4> + +<h4>L'ORATEUR</h4> + + +<p>Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très +grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempérament. +Sa phrase, même familière et confidentielle, +est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le +style périodique en écrivant au lieutenant de police +ou à Sophie; il l'a en traitant la question des eaux, +comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. +Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires +dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la +tribune. Nisard remarque qu'il «est écrivain comme +on est orateur», et que l'écrivain chez lui «est l'orateur +empêché, comprimé, qui se soulage» par les +écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute +qu'il est orateur plus encore, orateur plus abondant, +plus périodique, plus largement épandu quand il +écrit que quand il parle, et dans le <i>Courrier de +Provence</i>, par exemple, que dans le discours sur la +sanction royale; et c'est plutôt l'écrivain orateur plus +contenu, plus serré et plus pressé qu'il apporte à la +tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé +qui s'essaie dans ses écrits.—Il a appris à écrire dans +Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et +assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, +il n'a pas appris à écrire, mais il a <i>parlé</i>, avec l'abondance +de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traités +et de lettres; puis abordant la tribune, il a <i>parlé</i>, +mais avec plus de retenue et de circonspection, des +discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, +surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au +but.</p> + +<p>Son défaut, comme il est celui de presque tous les +orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque +toujours le même, la phrase, presque toujours, +se déroule du même mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette «éloquence continue» dont +parle Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que +ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, +et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque +saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux +qui change et hausse le ton.—Ses débuts sont +lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à +remarquer, il en est de même sur ce point dans ses +lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent +presque toutes par une série d'exclamations assez +froides dans le goût de la <i>Nouvelle Héloïse</i>, et, à la +première page, sonnent le creux. La véritable chaleur +arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent +par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, +la dialectique serrée et puissante, et une sorte +de plain pied avec l'auditeur, ou de contact sensible +avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent +plus tard; et alors plus de déclamation, plus de +pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment +vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, +qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, +serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.—Il +est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes +un peu bizarres quelquefois, et qui étaient +inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue +est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, +par exemple; il n'en est aucun chez qui elle soit plus +pleine, plus vigoureuse et plus solide. Et, encore que +périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité +saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, +n'est presque jamais métaphorique. L'abus des images, +qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, +est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des citations +anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre +de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout +cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns +de ses écrits, malgré l'abondance des mots, +la multiplicité des synonymes, et, en général, une +certaine surcharge, le caractère de choses classiques, +et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que +peu de prise et a peu fait sentir son effet.</p> + + + + + +<h4>IV</h4> + + +<p>Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, +malgré le scandale et la sottise de ses négociations +financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un +grand homme d'État, un grand philosophe politique, +et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher +de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité +pour lui de la révolution, et par l'opportunité de +sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle +encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a +servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée +nationale; et après lui, il n'est pas une parcelle +de son système politique qui ait été sauvée. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son +oeuvre est plus grande, son sillon est plus profond et +plus fécond.—En 1750 il eut été un philosophe politique +aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré +et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans +doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent +en choses politiques que Rousseau, et aussi grand +orateur. Il eût été le grand théoricien politique du +XVIIIe siècle.—En 1816 ou en 1830, il aurait été ce +qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand +ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle +et parlementaire, puissant à la cour par +son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par +sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de +temps à autre, par de grandes et subites marées de +popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau +d'être alternativement adorés et exécrés de la +foule.—Cette destinée, qu'il a cru saisir, lui a manqué, +et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, +car il allait sombrer comme homme politique +au moment où il a succombé à la maladie, mais +parce que la révolution ne pouvait ni être contenue +par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré +et un politique de grandes vues.—Personne, +malgré les apparences, n'a plus manqué son moment +que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, et +la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément +si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; +il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, +et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de +quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme +écrivain à la journée ou à la lâche chez les libraires +de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement +découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un +Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; +sous un roi constitutionnel, il serait certainement +parvenu très vite au premier rang par les élections +et les assemblées. Il est arrivé juste au moment +où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, +et mal compris et suspect, quoique éclatant, et +où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage.— +La gloire littéraire n'est pas une compensation suffisante +pour de tels hommes; elle peut leur être une +consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a +pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante +encore pour un ambitieux de sa taille, et un +peu amère.</p> + + +<br> +<h3>ANDRÉ CHÉNIER</h3> +<br> + + + +<h4>I</h4> + + +<h4>L'HELLÈNE</h4> + +<p>Aux premiers abords, et à un premier point de vue +(qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être +par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le +XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un +<i>cas</i> extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans +un siècle de prose, un «ancien» dans un siècle où +les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un +«grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que +possible de ces sources antiques de l'art européen.</p> + +<p>Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A +coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait +un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui +on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progrès et cette certitude de supériorité qui +fait de l'approbation une manière d'acquiescement +et de la complaisance une forme de mépris intelligent. +On les goûte en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils +étaient les premières ébauches, et quels merveilleux +artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs +disciples.</p> + +<p>Chénier les goûte naïvement et cordialement, par +un retour à eux, nom par un retour sur lui-même. Il +est possédé de leur charme avec cette passion dont +étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première +découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop +peu remarqué, pour les écrivains du XVIe siècle français, +complète cette analogie. On voit bien qu'il se +sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son +goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il +goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, de la +violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de +Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais +s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il l'eût, +aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits. +Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe +avec moins de sécheresse, de rigueur, de +pédantisme, et d'instincts belliqueux et proscripteurs; +et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et +avec discernement. Un homme de la Pléiade <i>averti</i>, +discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du +monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.</p> + +<p>Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus +grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle, +qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome, +a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la <i>Défense et illustration</i>, de piller plutôt +le Capitole que le Temple de Delphes. Chénier est +grec plus profondément, plus intimement. S'il est +latin, et beaucoup trop, dans ses <i>Elégies</i>, il n'est que +grec dans ses <i>Idylles</i>, dans ses fragments épiques, +qui sont ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, +Callimaque Bion, et l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, +sans cesse relus, sans cesse médités, transformés +en substance de son esprit. «Il est du pays», +comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord +de la mer où a roulé Myrto.</p> + +<p>Quelque chose lui en échappe, et précisément +comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment +philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à +leur manière ont eu les Grecs, comme tous les +hommes qui ont été capables de méditation, et que les +Grecs ont connu beaucoup plus, même, que les Latins. +On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon, +qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, +dans Joachim du Bellay, qu'on trouvera, du premier +coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien +pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu +des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, +si souvent, du sentiment religieux grec, et qui ont, si +souvent, médité sur le secret obscur et effrayant de +la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la +Grèce des beaux rivages, des belles collines, des +groupes gracieux autour d'une source, des théories +harmonieuses le long de la mer retentissante, des +choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger +des Cyclades.</p> + +<p>Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. +Il déteste ces artistes «tristes comme leur ciel toujours +ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air +nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». +Fuyons de toutes nos forces «la pesante +ivresse</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De ce faux et bruyant Permesse</p> +<p>Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»</p> + </div> </div> + +<p>et ne respirons que les senteurs fines et délicates, +l'odeur de bruyère et de thym qui vient, dans un +murmure de flûte, des pentes de l'Hymette ou des +ravins de Sicile.</p> + +<p>Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. +Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois, +la largeur et la simplicité homérique, comme +dans l'<i>Aveugle</i>, et (un peu moins) dans le <i>Mendiant</i>; +et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante +encore, des alexandrins, comme dans la <i>Jeune +Tarentine</i>; et surtout, ce qui plus que toute chose a +été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les +imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement +pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de <i>quadro</i>, +souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, +de petits tableaux restreints, délicats, bien composés +et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler, +de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux +relief, sans musculatures fortement accusées, sans +expression de passions vives et puissantes, mais d'un +dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement +aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec +grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre +pur.</p> + +<p>C'est proprement là son domaine, son originalité, +son don secret, sa façon de voir les choses qui n'est +à aucun degré celle des autres, le sentiment de +beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs +du XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, +et qu'il transmettra à d'autres.</p> + +<p>C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été +presque de même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, +du discret, et de l'harmonieux, et du pittoresque, et +surtout du sculptural, oh! que voilà bien ce que +n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces +idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers +d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du +XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se figurer pour bien comprendre, +c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon père +ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau +lui-même, et je parle de celui qui fut poète, non point, +par conséquent, de celui qui a fait des vers, face à face +avec l'<i>Aveugle</i>, la <i>Jeune Tarentine</i>, ou l'<i>Oaristys</i>. +Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; remonter +jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à +Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la +trouvant trop nue, et insuffisamment fastueuse, «la +douce muse théienne».</p> + +<p>Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. +Encore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait, +de temps en temps, quelques vers. Lesquels? Les +idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non +pas tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses +amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine. Mais ce +qu'il donnait au public, peut-être, hélas! le trouvant +bon, à coup sûr le sentant dans le goût des contemporains, +c'était le <i>Serment du jeu de Paume</i> et les +<i>Suisses de Châteauvieux</i>; et par cela seul qu'il songeait +au public en écrivant ces poèmes, les pires défauts +du temps en toute leur lamentable perfection, nous +le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul +dans sa chambre, entouré de ses chers livres grecs +et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant, +il laissait la belle source grecque «se frayer +murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement +à ses oreilles.</p> + +<p>Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler +nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa +fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses +grecques et de la beauté antique; mais isolé, c'est +aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une +véritable petite renaissance des études antiques, qui, +certes, n'a pas créé Chénier mais dont Chénier a profité. +On venait de retrouver Pompéi, et les esprits, non +pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là. +Les <i>Analecta</i> de Brunck venaient de paraître, dont +Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait +son livre de chevet. Winckelmann, que Chénier a pu +lire dans la traduction de Huber, donnait aux études +sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait +son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme. +Et c'était les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier, +Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la +terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à +l'écart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de +ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait la +Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés. +—C'était tout un petit monde grec, très passionné, +très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit +bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement +connu cette société de grands travailleurs +et de demi-artistes, et a parfaitement entendu ce petit +bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de +ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits +et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y +sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique +français, et la tradition renouée.</p> + +<p>Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par +les «imitations» et traductions proprement dites que +par l'air et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une +plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans +André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, +et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement +entré, mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique, +et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère, +de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce +comme un Romain très intelligent des choses grecques +la comprenait, comme l'entendaient un Catulle, un +Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout +en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est +comme promené autour d'Athènes, à quelque distance, +sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane, +et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de +génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand +fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la +rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la +grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et +purs sommets de l'imagination humaine; et Chénier +pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce +n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais +c'était du moins le cap Sunium.</p> + +<p>Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon +par sa faculté créatrice, du moins par son goût, +par son tour d'esprit, par la direction de ses recherches +et par le choix de son imitation. Imitateur, soit, +mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs +et les savants, ne se souciait.</p> + +<p>Et maintenant, comme personne n'est un, et +comme personne n'est vraiment original, un autre +Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son +temps, et peut-être trop.</p> + + + + + +<h4>II</h4> + + +<h4>CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE</h4> + +<p>Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé +en France et a passé sa jeunesse à Paris de 1780 à +1791; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne +qui préside un salon littéraire où trône Lebrun. +C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait +entrevu et même embrassé un autre horizon que celui +de l'<i>Almanach des muses</i>; mais qu'il eût échappé à +l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française, +ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y +a pas échappé.—Un homme écrit trois pages dans +sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation, +réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame +chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en +beau style; l'autre, lettre à un ministre ou conseiller +d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement: +l'une a été écrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. +Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie +mondaine, et de la poésie officielle.</p> + +<p>De ces deux dernières la première est bien mêlée, +souvent bien mauvaise, et la seconde, fréquemment, +ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du +temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le satisfaire. +La poésie mondaine, la poésie élégante de ce +temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement +tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse +où l'on procède par trouvailles rares et rencontres +extraordinaires d'expressions imprévues ou de +syntaxes surprenantes. «Il est beau, quand le sort +nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir»: +voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une +expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier +venu. Chénier a ce style. Il dira, même dans un +fragment antique:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>......et j'étais misérable</p> +<p>Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris</p> +<p>N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.</p> + </div> </div> + +<p>Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de +pierres et crier pour se faire craindre, voilà tout à fait +l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.</p> + +<p>Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle +grimace du sentiment qui en marque la recherche et +en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une +bergère:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?</p> + </div> </div> + +<p>est bien un berger de 1780.</p> + +<p>Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans +les choses de sentiment, est ce qui jette sur toute poésie +amoureuse la plus sensible impression de froideur. +Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler +la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour +trop ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime +point, et dès lors que nous importent vos amours, +que de lui faire dire, en conclusion: «On m'éteignit;</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.</p> +<p>On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.</p> +<p>Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,</p> +<p>Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.</p> + </div> </div> + +<p>La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais +à coup sûr elle n'est pas amoureuse.</p> + +<p>Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment +de cette sorte. Mais l'impression générale en +est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux, +assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et +s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces +un peu mignardes du XVIIIe siècle, mélange bizarre, +quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de +Pompadour.—Voilà pourquoi, sans que je veuille +entrer ici dans l'histoire très obscure des amours +d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui +s'adressent ces adorations composites et pour qui fut +bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce +à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou +que songe Chénier? On ne sait trop, et dans la même +pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle +ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. +Une dame pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce +moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si +c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une +strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et +passionné.</p> + +<p>Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement +factice, mais de factice, il faut, après une +lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand +élégiaque Musset, ou Henri Heine; et je ne dis point +Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier +élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien +comme lui écrit l'élégie sensuelle, sans la rehausser +par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en +tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, +qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux +qui l'éprouvent.</p> + +<p>Et je ne cherche pas à éviter <i>la Jeune Captive</i>. Je +reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très +heureux, que Chénier a employé plusieurs fois<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>, est +ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal +du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au +lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un +grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en +l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui +peu à peu se fait plus distincte; un prisonnier écoute, +se rapproche, entend, finit par voir la prisonnière, et +pleure avec elle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>Jeune malade</i>.—<i>Jeune Locrienne</i>.</blockquote> + +<p>Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont +dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas +répéter: <i>«Je ne veux point mourir encore!—Je plie et +relève ma tête.—L'Illusion féconde habite dans mon +sein.—J'ai les ailes de l'espérance.—Ma bienvenue au +jour me rit dans tous les yeux»</i>; et merveilleusement +opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de +strophe: «<i>Je veux achever mon année... Je veux achever +ma journée.</i>»</p> + +<p>Mais <i>la Jeune Captive</i> n'est cependant pas dénuée +de toute rhétorique, cette série d'images trop voisines +les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la +moisson, la rose à peine ouverte) est un développement, +et un développement qui allait devenir un peu +languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais +on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà +composé ainsi dans sa pièce <i>À mademoiselle de +Coigny</i>: «Blanche et douce colombe...»—«Blanche +et douce brebis...» Rien de plus dangereux que +cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le +lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche +et douce gazelle...» Le trait final lui-même de <i>la Jeune</i> +<i>Captive</i> sinon la dépare, du moins ne va pas sans +l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une révérence trop correcte +et un sourire trop accompli.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours</p> +<p>Ceux qui les passeront près d'elle,</p> + </div> </div> + +<p>n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a +bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément +du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une +ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront d'y être +nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.</p> + +<p>Quant à ses poésies <i>officielles</i> et destinées à la publication, +on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André +Chénier. L'<i>Hymne à la France</i> est bien d'un écolier +de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur +au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions +mesquines, menues et coquettes, et en périphrases +élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui «joignent +l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins départis +en tous lieux»; et le poète cherchant un asile +obscur où «sa main cultivatrice recueillera les dons +d'une terre propice». C'est là qu'on peut admirer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«...Ces réseaux légers, diaphanes habits,</p> +<p>Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»</p> + </div> </div> + +<p>Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me +tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge +de Camille:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.</p> +<p>Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,</p> +<p>M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.</p> + </div> </div> + +<p>Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec +toute l'énergie et tout le relief qu'on lui connaît:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,</p> +<p>La mendicité blême, et douleur amère.</p> + </div> </div> + +<p>Le <i>Jeu de Paume</i>, qui a du souffle, et, quoique trop +long et surchargé, une certaine grandeur de composition, +est bien difficile à goûter de nos jours. Il nous +faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliées: «<i>O +France!... ô Raison!... ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... +hommes!... Salut, peuple français...</i>»; ou cet +emploi vraiment indiscret de l'interrogation:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux bords de notre Seine</p> +<p>Pourquoi ces belliqueux apprêts?</p> +<p>Pourquoi vers notre cité reine,</p> +<p>Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?</p> +<p>De quoi rit ce troupeau?.......</p> + </div> </div> + +<p>Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques +mal accommodés à la description de scènes +révolutionnaires. Rien de plus étrange, je veux dire +rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que +ce <i>Tiers-Etat</i> comparé à Latone «<i>déjà presque mère</i>» +courant la terre pour «<i>mettre au jour les dieux de la +lumière</i>», et dont la salle du Jeu de Paume «<i>fut la +Délos</i>».</p> + +<p>L'<i>Hymne sur les Suisses de Châteauvieux</i> a un début +éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt +que la mythologie et les réminiscences classiques +viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il +faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les +poètes chantaient autrefois la chevelure de Bérénice +et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Châteauvieux. +C'était le bel air des choses en ce temps-là. +Dans une ode sur le vaisseau <i>le Vengeur</i>, le fils de +Calliope devait apparaître, au sommet glacé de Rhodope. +Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée, +noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait +autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son +maître, et Marie-Joseph Chénier pour son frère. Mais +en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire +dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos +à lui-même.</p> + + + + + +<h4>III</h4> + + +<h4>CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE</h4> + +<p>Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de +devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître +poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé +que pour études préliminaires; et ce qu'il a rêvé, je ne +doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, +par ses idées, par les penchants les plus impérieux +de son esprit, par une partie au moins, très considérable, +de ses études, le plus éveillé et le plus hardi +des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal +arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme, +ou plutôt du <i>naturalisme</i>, adorait Lucrèce, +savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant +bien loin du pur hellène, et en plein courant du +XVIIIe siècle.</p> + +<p>Il voulait profiter des découvertes de la science +moderne, et écrire en vers ce poème du monde que +Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on +voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur +cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que +sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire +Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués +de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille +et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une +pleine sincérité et naïveté d'admiration:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Souvent mon vol armé des ailes de Buffon</p> +<p>Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,</p> +<p>La ceinture d'azur sur le globe étendue.....</p> + </div> </div> + +<p>Dans les plans et projets relatifs à <i>Hermès</i> que nous +possédons, nous trouvons des pages entières qui ne +sont que des résumés de la «genèse», de la géologie, +de l'embryologie, et même de l'anthropologie de +Buffon<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée +dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique +de l'humanité, toujours guidée par les grands +hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer +d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne +dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'<i>Hermès</i><a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. +A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la +partie irréligieuse<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>; car Chénier était irréligieux, et +<i>Hermès</i> l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour +ce qui aurait eu trait à la première constitution des +sociétés<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de +l'<i>Hermès</i>, les sec. II, III, IV, VI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'<i>Hermès</i> sec. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Voir <i>ibid</i>. Chant III, sec. I, II.</blockquote> + +<p>Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière +grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est +que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair +sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont +il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème +aurait eu cela de <i>vrai</i>, de vivant, de non artificiel, qu'il +eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il +nous eût donné dans un grand tableau la conception +du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou +moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un +grand poème est grand pour beaucoup de raisons +diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette +définition répondent aussi bien l'<i>Ennéide</i> que l'<i>Iliade</i> et +le <i>Paradis Perdu</i> que la <i>Divine Comédie</i>. Je ne sais donc +si l'<i>Hermès</i> eût été un des grands poèmes de l'humanité, +mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en +prenait le chemin.</p> + +<p>Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop +scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire +du mot. N'oublions pas, car je crois que nous +nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup +de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du +secours d'un beau vers antique; c'est une belle et +très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, +et les quelques fragments qu'il a écrits semblent +l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette +affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, +peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il +aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions» +qui transforment, au risque de la dénaturer un peu, +mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité +scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces +procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se +sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier +dit dans un fragment de l'<i>Hermès</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,</p> +<p>Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.</p> +<p>Je poursuis la comète aux crins étincelants,</p> +<p>Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;</p> +<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...</p> +<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p> +<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;</p> +<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p> + </div> </div> + +<p>Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts +et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque +part, et certes dans un poème indigne de contenir +cette page:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'aime!—voilà le mot que la nature entière</p> +<p>Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,</p> +<p>Sombre et dernier soupir que poussera la terre</p> +<p>Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!</p> +<p>Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,</p> +<p>Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!</p> +<p>La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,</p> +<p>A voulu traverser les plaines éthérées</p> +<p>Pour chercher le soleil, son immortel amant;</p> +<p>Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;</p> +<p>Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes</p> +<p>Se sont mis en voyage autour du firmament.</p> + </div> </div> + +<p>Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de +faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou +une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à +Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une +manie; mais encore est-il que Chénier n'en a pas +même été menacé.</p> + +<p>Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul +essai eût comme renouvelé André Chénier. Il l'eût +renouvelé, je le crois assez; car il le forçait de devenir +comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il +avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant +dans l'<i>Invention</i>, qu'il faut considérer comme la préface +de l'<i>Hermès</i>, c'est que Chénier, dans ce manifeste +littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra, +conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il +n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait +guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût +devenir.</p> + +<p>Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer +et entretenir en soi une âme et un esprit antique, +avoir, et facilement et comme spontanément par +l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un +Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, +mais les sensations à la manière antique, voir +les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siècle de +Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être +goûter de la même façon, et trouver la même +forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même +parfum aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct +personnel, atavisme, éducation, ou tour de force +de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant +du peintre de l'<i>Aveugle</i> que de l'amant de «Camille» +ou de «Fanny».</p> + +<p>—Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être +<i>inventeur</i>, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la +vie étant promise»; c'est de ne plus «avoir les seuls +anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne plus +«les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et +dire cent fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas +croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous +charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout dit et +que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre +«la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux +hommes; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et +qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être +indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des +choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire +telles que les yeux modernes ont appris à les voir.</p> + +<p>Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?—Ils restent +nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non +plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni +de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage +et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. +Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force +et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici +à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement +et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre +chose.—-Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier, +comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne +en ce que la préoccupation de l'antique y est +encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est +toute la conception d'André Chénier qui s'est comme +renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers +anciens faisait des vers quelquefois un peu +jeunes, a pour but désormais et pour maxime:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.</p> + </div> </div> + +<p>De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a +bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa +pensée et dans sa forme; l'autre contemporain de ses +contemporains par sa manière de penser et de sentir, +et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, +quoique encore soutenu souvent par l'imitation de +l'antique; le troisième enfin, qui voulait naître, et +dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eût certainement été +forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait +bien dépasser le premier et oublier complètement +le second.</p> + +<p>Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est +intéressant que comme indication de tendances, et +promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement; +et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours +aux deux autres qu'il en faut revenir.</p> + +<h4>IV</h4> + + +<h4>OEUVRES EN PROSE</h4> + +<p>Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent +pas la mesure d'un beau talent ordinaire de polémiste; +et tout en faisant honneur au génie d'André Chénicr +en font encore plus à son caractère. Il a brillamment +soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison +et de la justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, +et voila, sans lui faire beaucoup de tort, à quoi l'on +pourrait borner l'appréciation de ses articles et +pamphlets.</p> + +<p>Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui +frappe en lisant ces pages, c'est le caractère sain et pur +de la langue. André Chénier a quelque chose, on l'a vu, +de la déclamation de l'époque révolutionnaire dans ses +vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument +aucune trace, ce qui surprend, mais agréablement, +dans ses articles. Ils sont écrits, à très peu près, dans +la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. Vigoureux du +reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent +l'homme qui deviendrait très facilement orateur, et +qui, dit-on, à ses heures, l'était en effet. Elève de +Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il l'est aussi de +Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop +longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, +comme dans les plus courts écrits de Mirabeau, +avec une ampleur assez imposante. Rappelez-vous +une page de Mirabeau, à peu près au hasard, +car il n'a pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, +et lisez cette page de Chénier, qui du reste vaut +qu'on la lise:</p> + +<p>«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus +dans l'ouvrage d'une constitution, et si toute la machine publique +s'achemine vers un bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients +s'évanouissent bientôt d'eux-mêmes par la seule force des +choses, et on ne doit point s'en alarmer; mais si, bien loin +d'avoir disparu après quelque temps, l'on voit les germes de haines +publiques s'enraciner profondément; si l'on voit les accusations +graves, les imputations atroces se multiplier au hasard; si l'on +voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement +et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les +coins de l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la +même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par +les mêmes sophismes; si l'on voit paraître souvent, et en armes, +et dans des occasions semblables, cette dernière classe du peuple, +qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, +ne sait que se vendre à qui veut la payer; alors ces symptômes +doivent paraître effrayants.»</p> + +<p>Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le +ton ordinaire dont on usait alors toutes les fois qu'on +parlait politique, mais qui seulement chez les hommes +de mérite et d'éducation littéraire devenait un style, +est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande +allure. Quelquefois (encore que très rarement) il touche +à la vraie et grande éloquence, et rappelle la dialectique +enflammée des <i>Provinciales</i>. Ce qui suit, +avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de +plus dru dans l'expression, serait une page de Pascal:</p> + +<p>«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, +parce que, disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont +raison. Il est vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; +et ils doivent y être, car ils sont dans celle de tous les gens de +bien; et l'hypocrisie ne serait plus dangereuse et ne mériterait +pas son nom, si elle n'avait l'art de ne répéter que les paroles +qu'elle a entendues sortir des lèvres de la vertu... C'est ainsi que +certains démagogues se revêtent d'une autorité censoriale et distribuent +des brevets de civisme, de la même manière que certaines +gens dans tous les pays ont dit, disent et diront que vouloir les +soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même et être ennemi de +Dieu et de la vertu.»</p> + +<p>Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance +un peu diffuse d'ironie se ramasse en un trait +vif et acéré et qui part en sifflant. Je dis que cela est +tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, et +du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas +aussi bien doué que Chénier, et tout fulminant d'honnête +colère, et contemporain de Chamfort, sans trouver +quelquefois une épigramme souple, brillante et +aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir +émanant du peuple, celui de pendre en émane +aussi; mais il est bien affreux que ce soit le seul qu'il +ne veuille pas exercer par représentant»—«Je reconnais +là cet <i>honneur de corps</i>, l'éternel apanage de +ceux qui trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui +soit à eux.»—Mais Chénier a trop peu de ces vives +saillies pour un journaliste. Il est convaincu, vigoureux, +élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en +prose, parce qu'il a laissé de beaux vers.</p> + +<h4>V</h4> + + +<h4>L'ÉCRIVAIN</h4> + +<p>À s'en tenir simplement aux questions de style, +Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un +véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien +entendu, ni des «poésies officielles» ni même des +<i>Elégies</i>, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver +une expression neuve, originale et jaillie de source. +Mais il faut étudier, et de très près, le style des <i>Idylles</i> +et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et +d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création +naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et +comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues +anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite +de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener +toutes les autres, c'est en effet la <i>qualité du son</i>. +La langue française s'assourdissait depuis Racine. +Ternie par les abstractions et les formules, elle était +surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. +«L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt +encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux +était chose oubliée et désapprise. La langue de +Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus <i>nombreuse</i>, +et <i>rythmée</i>, que mélodieuse à proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de +compact encore et de trop solide. Les sonorités +légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant +au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin +très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant +jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier +sans le pouvoir trouver.</p> + +<p>Les vers sont faits pour être retenus, et pour +nous accompagner en chantant dans notre tête, quand +nous allons nous promener. Les vers latins, les vers +grecs ont presque tous cette vertu; les vers français +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du +Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier, +puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu +le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis +de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, +sont seuls, à proprement parler, des vers, parce +que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont +amis de l'oreille.</p> + +<p>Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas +toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une +partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et +extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au +morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses +deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début +de l'<i>Aveugle</i>, ni la <i>Jeune Tarentine</i>, à tous les égards le +chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute +vois ces quatre vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;</p> +<p>Sur l'immobile arène il l'admire couler,</p> +<p>Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,</p> +<p>Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.</p> + </div> </div> + +<p>Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous +cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé +par son instinct épique, saluait avec admiration en +1819:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>.......Il monte. Sous nos pieds</p> +<p>Etend du vieux lion la dépouille héroïque.</p> +<p>Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,</p> +<p>Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.</p> +<p>Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu</p> +<p>Brille autour du héros, et la flamme rapide</p> +<p>Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.</p> + </div> </div> + +<p>Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'<i>Hermès</i>, qui +n'a pas été écrit. C'est qu'un grand poème scientifique +et philosophique sur l'histoire du monde comporte et +réclame surtout le talent descriptif et le génie épique, +et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était +capable de conduire brillamment l'histoire du monde +depuis</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p> + </div> </div> + +<p>jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, +par le génie scientifique, que n'émeut pas et +n'arrête point</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.</p> + </div> </div> + +<h4>VI</h4> + + +<h4>LE VERSIFICATEUR</h4> + +<p>On a beaucoup exagéré l'invention rythmique +d'André Chénier, la réforme, la révolution rythmique +apportée par André Chénier dans la versification française. +Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là +même qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le +rythme uniforme de la versification de son temps; il +ne s'en était pas encore fait un qui lui fût personnel. +Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore +un conquérant.</p> + +<p>En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un +mauvais chemin, il remontait à la Pléiade, et retrouvait +cette liberté de coupes que Ronsard et ses amis, +un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais la liberté +de coupes n'est nullement par elle seule une invention +de rythmes heureux; elle permet seulement +d'en trouver. Que le vers «n'ose pas enjamber», +cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, cela +ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en +sachant pourquoi.</p> + +<p>Un rythme est l'expression d'une pensée,—ou +l'image d'un sentiment,—-ou la peinture soit d'une +forme, soit d'un mouvement. Tout rythme, toute +coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour +donner la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, +mouvement ou forme, qui soit, aussi, extraordinaire, +et pour en donner la sensation exacte. D'une +part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans +raison appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un +heurt inutile, et partant un déplaisir;—d'autre part +multiplier les coupes exceptionnelles inutiles finit +par faire perdre de vue toute espèce de rythme et +par donner la pure sensation de la prose, comme dans +l'<i>Albertus</i> de Gautier, et la plupart des vers de Baïf; +—et enfin risquer une coupe exceptionnelle, à dessein, +avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le +rhythme juste qui le devait produire, c'est un contre-sens +rythmique.</p> + +<p>Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents +dans Chénier. Il a deux procédés coutumiers de +coupes exceptionnelles, le rejet monosyllabique et +la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). Ce +sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; +il en abuse. Elles sont dans son oreille, une fois pour +toutes; elles ne sont pas <i>dans sa sensation actuelle</i>, au +moment même où il veut peindre quelque chose, +et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles +sont plutôt un procédé qu'une inspiration.</p> + +<p>Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité +des coupes exceptionnelles ramène le vers à la prose +pure:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La liberté du génie et de l'art</p> +<p>T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière</p> +<p>De nature et d'éternité</p> +<p>Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière</p> +<p>Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,</p> +<p>Dompte les coeurs La liberté......</p> + </div> </div> + +<p>C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe +d'amener ainsi qu'il suit un rejet ambitieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Strophe XI</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté</p> +<p>Vole, débris infâme et cendre inanimée;</p> +<p>Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté</p> +<p>Altière, étincelante, armée.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Srophe XII</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sort!—.....</p> + </div> </div> + +<p>Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce +qu'elle veut dire. Dans l'exemple précèdent, ni <i>vole</i>, +ni <i>sort</i>, à les prendre en eux-mêmes seulement, ne +sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent +de la fumée et de la cendre d'un château fort incendié. +Il exprimerait mieux une flèche dardée ou une +fusée qui file.—Ce n'est pas un monosyllabe sec qui +exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant +sur les ruines. Trois syllabes y conviendraient +mieux.—De même dans cette peinture des élections +de 1789:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.</p> +<p>Versailles les attend. On s'empresse d'élire;</p> +<p><i>On nomme</i>. Trois palais s'ouvrent pour recevoir</p> +<p>Les représentants de l'Empire.</p> + </div> </div> + +<p>Cette cheville en rejet est une lourde faute et je +m'y arrête point, de peur d'y trouver du burlesque. +Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses alexandrins, +ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période +poétique. Son style en prose est périodique, son style +en vers ne l'est nullement, à l'ordinaire. Comme il +était doué, comme il adorait les anciens, et comme il +faisait des vers latins, il la cherchait, cette période en +vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais +furent longtemps malheureux. Sa strophe du <i>Jeu de +Paume</i> est longue, lourde et pénible. Ces dix-neuf +vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et deux +décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux +alexandrins tombent sur un octosyllabe, tantôt un +alexandrin sur deux octosyllabes, tantôt trois alexandrins +sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur +un décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une +oreille française; c'est une méthode, au contraire, +pour rompre continuellement le rythme à mesure +qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille +dès qu'elle s'apprête à suivre une courbe mélodique. +Elle y renonce, et on lit tout le <i>Jeu de Paume</i> avec +cette sensation, bien contraire au dessein de l'auteur, +qu'il est écrit en vers libres.</p> + +<p>Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, +en vers lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il +trouva la strophe pleine, nettement coupée et soutenue, +dans <i>Charlotte Corday</i> et dans la <i>Jeune Captive</i>.</p> + +<p>Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque +l'inventeur, un rythme agile, nerveux et bondissant +qui est d'un merveilleux effet dans l'invective +et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. +«L'Iambe» consiste dans l'entrelacement <i>régulier</i> +et continu de l'alexandrin à rime féminine et de +l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans la +versification française, mais en <i>strophes</i>. Deux alexandrins +et deux octosyllabes, rimes croisées, formaient +une strophe; puis, après un fort repos, une autre +strophe semblable commençait. De ce système rythmique +Chénier avait même sous les yeux un exemple +tout récent, la dernière ode de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, +c'est de supprimer le repos. Dès lors on a un +rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une +marche ardente en avant, un des plus beaux de notre +versification. Ce sont les distiques élégiaques latins, +plus courts, partant plus rapides par eux-mêmes, et, +en outre, avec une plus grande différence entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la +saillie de l'élan.—Et comme le rythme est continu, +le poète peut y <i>faire sa strophe</i> à son gré, tantôt partir +de l'octosyllabe, tantôt de l'alexandrin, tantôt s'arrêter +en chute de période sur l'alexandrin et tantôt sur l'octosyllabe, +varier ses effets à l'infini dans un dessin +rythmique arrêté pourtant et très net qui est une +certitude pour l'oreille.</p> + +<p>Chénier avait comme tourné autour de ce rythme +dont il avait l'instinct secret et la confuse impatience. +Dans «<i>À Byzance</i>» on surprendra les tâtonnements +de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui +mêle alexandrins et octosyllabes en partant d'un octosyllabe +et en s'arrêtant sur un octosyllabe aussi; puis +une strophe partant d'un octosyllabe et s'arrêtant sur +un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à +la chute (et remarquez que dans tout cela le décasyllabe, +dont l'union soit à l'octosyllabe soit à l'alexandrin +est antimusicale, a disparu); et c'est enfin l'ïambe +pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: +«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; +et il le manie déjà avec beaucoup d'aisance, de sûreté +et de vigueur.—Dans les <i>Suisses de Châteauvieux</i>, et +surtout dans les <i>Vers écrits à Saint-Lazare</i>, il en fera +un admirable instrument de passion et d'éloquence.</p> + + + + + +<h4>VII</h4> + + +<p>On voit quel homme supérieur était Chénier et quel +grand homme il allait devenir. Il faut se le figurer +comme un excellent poète imitateur qui allait se dégager +et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui +avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection +de forme capable de soutenir tous les sujets et +d'être à la hauteur d'une forte inspiration personnelle. +—Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois +la voix d'un Juvénal, et beaucoup plus souvent +l'art laborieux, et les trop bonnes études, et la mémoire +indiscrète d'un Properce.</p> + +<p>Il était peu connu comme poète à l'époque où il a +vécu. Il était discret, montrait peu ses vers et les +publiait encore moins. Le <i>Jeu de Paume</i> et les <i>Suisses</i>, +c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de poésie de +son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant +que Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de +l'édition de Latouche, et fût absolument ignoré auparavant. +La <i>Jeune Captive</i> avait paru six mois après sa +mort dans la <i>Décade</i>, et la <i>Jeune Tarentine</i> dans le +<i>Mercure</i> de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments +des Idylles dans une note du <i>Génie du Christianisme</i>; +et Millovoye publia plusieurs fragments du +poème <i>L'Aveugle</i> dans les notes de ses élégies.</p> + +<p>Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. +Mais il était inconnu du public. Latouche en publia +une édition incomplète (les nôtres le sont encore) et +très fautive, qui tomba en pleine révolution romantique +et fit grand bruit dans une société toute préoccupée +de poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez +curieux. Les révolutions littéraires ressemblent tellement +aux autres, et leurs auteurs savent si peu ce +qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour +un des leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le +moment où, par horreur de Racine et Boileau, les +Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, sans se +douter que Ronsard est le plus classique des classiques, +et le père de tout le «classicisme» français. +L'erreur fut la même à l'égard de Chénier, étoile +nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier avait +certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les +novateurs. Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier +romantique et même pour soupçonner Latouche +d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à l'effet +de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion +s'est prolongée, et l'on représente encore quelquefois +Chénier comme un précurseur de la littérature +moderne.</p> + +<p>C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes +classiques, qui s'est distingué des poètes classiques de +son temps en ce qu'il l'était véritablement, et remontait +aux sources au lieu de contrefaire des imitations; +mais il est classique exclusivement, sans avoir même le +soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui +seront familiers à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, +et par conséquent à Hugo. Le mot à retenir, c'est +celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après +avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins +justes: «C'est notre plus grand classique en vers +depuis Racine».</p> + +<p>Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine +partie de la littérature du XIXe siècle. Chateaubriand +avait montré qu'on pouvait, tout en étant très +original, et de son pays, et de sa religion, et de son +temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique +et en tirer d'admirables choses. Par ce côté de son +génie, il venait en aide à Chénier en quelque sorte, ne +l'excluait point, au moins, et même le recommandait à +son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui +ont cherché leur inspiration dans les légendes antiques +et dans les sentiment antiques, quelquefois même plus +profondément compris qu'ils ne l'avaient été par Chénier, +grâce à une information un peu plus complète. +—C'est là toute une école beaucoup moins éclatante +que la grande, mais qui marque sa trace à part, et que +la postérité en distinguera très nettement. C'est une +petite école classique, écrivant quelquefois en vers +modernes, mais toute classique en son essence et en +son esprit, et qui procède d'André Chénier, et qui le +sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.</p> + +<p>Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués +qu'on y compte; malgré, encore, le groupe des +<i>Parnassiens</i>, petite école un peu indistincte, où se sont +rencontrés des romantiques moins la sensibilité, et +des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, +et qui procède un peu d'André Chénier par le +soin curieux de la forme rare; malgré Hugo lui-même, +qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, s'amuse +quelquefois à se donner la sensation de l'antique +à la manière de Ronsard, et, parce qu'il a plus +de goût que Ronsard, rencontre juste André Chénier; +malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de +son esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, +en notre temps comme au sien, reste un peu un isolé. +Il est un phénomène curieux de déplacement. Classique +dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que +prosaïque; classique et connu seulement à l'époque +romantique; admiré par elle et recommandé à notre génération +par ceux à qui il ressemblait le moins, et un +peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, +et plus souvent mal classé.—Sans compter qu'on +a parfois, en songeant à lui, l'idée de ce qu'il voulait +devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il +avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il +reste.</p> + +<p>Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce +mince volume, que, dix ans plus tard, il eût peut-être +désavoué, c'est de le lire dans une bonne édition, +comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant +en notes la clef de ses imitations et réminiscences. +C'est alors comme notre bibliothèque grecque et latine +qui s'anime, qui vit, qui prend une voix, et qui chante +autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des mers +d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent +à nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une +fête de lumière gaie et d'harmonies légères:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.</p> + </div> </div> + +<p>Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle +que nous donnerait un traducteur de génie. Et il voulait +faire autre chose; et il l'aurait fait. Et ce ne sont là +que ses études et exercices. Il faut les admirer et les +chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas +trop imiter les années d'apprentissage même d'un +grand poète, sinon comme exercice aussi, et années +d'apprentissage.</p> + +<br> +<h3>FIN</h3> +<br> +<h4>TABLE DES MATIÈRES</h4> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>AVANT-PROPOS</p> + </div><div class="stanza"> +<p>PIERRE BAYLE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Bayle novateur</p> +<p>II.—Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être</p> +<p>III.—Le «Dictionnaire» lu de nos jours</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>FONTENELLE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires</p> +<p>II.—Ses idées et ses ouvrages philosophiques</p> +<p>III.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>LE SAGE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue purement littéraire</p> +<p>II.—Le «réalisme» dans Le Sage</p> +<p>III.—L'art littéraire de Le Sage</p> +<p>IV.—Le Sage plus vulgaire</p> +<p>V.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MARIVAUX</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Marivaux philosophe</p> +<p>II.—Marivaux romancier</p> +<p>III.—Marivaux dramatiste</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MONTESQUIEU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Montesquieu jeune</p> +<p>II.—Montesquieu amateur de l'antiquité</p> +<p>III.—Son goût pour les récits de voyages</p> +<p>IV.—Idées générales de Montesquieu</p> +<p>V.—«L'Esprit des lois», livre de critique politique</p> +<p>VI.—Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»</p> +<p>VII.—Montesquieu moraliste politique</p> +<p>VIII.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>VOLTAIRE</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—L'homme</p> +<p>II.—«Son tour d'esprit</p> +<p>III.—Ses idées générales</p> +<p>IV.—Ses idées littéraires</p> +<p>V.—Son art littéraire</p> +<p>VI.—Son art dans les «genres secondaires»</p> +<p>VII.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>DIDEROT.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.-L'homme</p> +<p>II.—Sa philosophie</p> +<p>III.—Ses oeuvres littéraires</p> +<p>IV.—Diderot critique d'art</p> +<p>V.—L'écrivain</p> +<p>VI.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>JEAN-JACQUES ROUSSEAU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Son caractère</p> +<p>II.—Le «Discours sur l'inégalité»</p> +<p>III.—La «Lettre sur les spectacles»</p> +<p>IV.—«L'Emile»</p> +<p>V.—La «Nouvelle Héloïse»</p> +<p>VI.—Les «Confessions»</p> +<p>VII.—Idées philosophiques et religieuses de Rousseau</p> +<p>VIII.—Le «Contrat social»</p> +<p>IX.—Rousseau écrivain</p> +<p>X.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>BUFFON</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Son caractère</p> +<p>II.—Le savant</p> +<p>III.—Le moraliste</p> +<p>IV.—L'écrivain—Ses théories littéraires</p> +<p>V.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>MIRABEAU</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—Caractère—Tour d'esprit—Etudes</p> +<p>II.—Le système politique de Mirabeau</p> +<p>III.—L'orateur</p> +<p>IV.—Conclusion</p> + </div><div class="stanza"> +<p>ANDRÉ CHÉNIER</p> + </div><div class="stanza"> +<p>I.—L'Hellène</p> +<p>II.—Le Français du XVIIIe siècle</p> +<p>III.—Le poète philosophe</p> +<p>IV.—Oeuvres en prose</p> +<p>V.—L'écrivain</p> +<p>VI.—Le versificateur</p> +<p>VII.—Conclusion.</p> + </div> </div> + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 ***</div> +</body> +</html> |
