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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 ***
+
+EMILE FAGUET
+
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+
+
+ÉTUDES LITTÉRAIRES
+
+DIX-HUITIÈME SIÈCLE
+
+ PIERRE BAYLE--FONTENELLE
+ LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU
+ VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU
+ BUFFON--MIRABEAU--ANDRÉ CHÉNIER.
+
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse
+particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les
+principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées
+qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet,
+puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes
+qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute
+différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des
+deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le
+XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions
+et à poursuivre des controverses.
+
+Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe
+siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des
+choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le
+suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne
+pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire
+et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur,
+au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de
+Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part
+au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de
+Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative
+d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a
+des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes.
+
+Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise
+dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si
+à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a
+été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle
+l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du
+XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont
+été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790.
+L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine;
+l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en
+1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours.
+
+J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je
+crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis
+Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou
+plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la
+vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant
+une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement
+dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé
+une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez
+beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays
+où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les
+mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune
+façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai
+dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se
+réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce
+qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très
+bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique
+constitution française, et, par les conseils de district, les conseils
+de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé,
+moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1].
+Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous
+considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et
+non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue
+«patriote» que quand le territoire a été Envahi.
+
+[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société
+française d'Imprimerie et de Librairie.)]
+
+Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du
+XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que
+l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur
+du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils
+écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de
+vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites
+conséquences.
+
+La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples
+peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on
+appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle,
+et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe
+siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent
+«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il
+faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit
+scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et
+«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien
+et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_
+encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la
+science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se
+fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne
+sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et
+l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée
+de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la
+transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand
+on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus
+philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient
+pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la
+concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et
+une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius,
+une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science.
+De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous
+regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne
+veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art,
+philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout
+intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au
+XVIIe siècle.
+
+Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la
+médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite
+à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par
+l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort,
+Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et
+naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent,
+pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la
+philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop
+apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les
+femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents
+à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de
+«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont
+cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle.
+Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir
+à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la
+science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue
+dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou
+psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais
+par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_
+même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la
+morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira
+elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés».
+
+Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste
+et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le
+protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son
+principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle,
+insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par
+degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée
+de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage,
+une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état
+religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif
+et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription
+des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure
+intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les
+transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui
+auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à
+leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un
+schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que
+l'on fait.
+
+Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le
+trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales
+financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ,
+absolument perdu tout esprit chrétien.
+
+Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un
+âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture
+nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La
+tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et
+n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand
+intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a
+de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice,
+l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque
+de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine
+générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir,
+et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur
+tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a
+perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience.
+
+Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches,
+les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les
+incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé
+et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il
+touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte
+et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante,
+reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées
+que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens,
+et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne
+commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait
+plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries
+avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale.
+
+Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est
+arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à
+peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas
+précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien
+conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère
+presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant
+définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas
+et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le
+christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la
+vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de
+loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle,
+et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation,
+la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite,
+grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne
+humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui
+conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut
+le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage
+qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à
+l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle,
+entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer:
+l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation
+même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière
+relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à
+la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_,
+toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se
+conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du
+sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs
+intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base
+commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien
+d'une inégalité systématique entre les hommes.
+
+Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je
+veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait
+pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même
+telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu,
+comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme
+n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé
+du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut
+toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à
+laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par
+quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion
+provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux.
+
+Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du
+sentiment.
+
+C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher.
+Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité
+sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se
+consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la
+lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel
+qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare,
+combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à
+laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la
+raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe,
+a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il
+appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le
+XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres
+ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes
+ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du
+sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers
+la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils
+dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et
+grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de
+l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de
+conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits
+communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis
+vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix
+en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même
+temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus.
+
+N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des
+manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà
+un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour
+détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par
+faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le
+cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion,
+sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la
+religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé
+leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis
+d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle,
+de ce côté-là aussi, était parcouru.
+
+Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs
+croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que
+l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés
+jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la
+d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à
+n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la
+pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le
+sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et
+qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des
+âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités
+que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient
+cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à
+l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore
+ou expédients.
+
+Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru
+par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait
+remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre
+en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion
+plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée.
+Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité
+irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du
+XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y
+croire.
+
+[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe
+siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.]
+
+La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit
+devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et
+s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le
+succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine
+qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a
+charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un
+air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du
+XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu,
+sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et
+toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte,
+sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes
+mêmes de sa rébellion.
+
+Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous
+étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à
+examiner.
+
+Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien
+ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois
+qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de
+raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les
+philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop
+affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels,
+brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop
+hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois,
+et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme
+beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct
+batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement
+une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les
+philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne
+se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il
+envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa
+pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque
+chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les
+concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un
+peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois
+que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce
+qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui
+pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers
+aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être
+limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas
+les voir ensemble.
+
+Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu
+d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles
+passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de
+la philosophie.
+
+Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de
+l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la
+produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela
+ni assez novateur, ni assez traditionnel.
+
+Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en
+remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin
+d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique
+_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout,
+s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et
+prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier
+mot, et le revivifier d'une nouvelle sève.
+
+Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques
+et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale
+et toute autonome.
+
+Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile;
+puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par
+_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon.
+
+Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en
+littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition
+littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle,
+Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants
+d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en
+général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et
+irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire
+de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être
+novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de
+ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que
+des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent
+toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais
+ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font
+d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se
+chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils
+attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux
+et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois»
+avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée
+avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de
+la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres
+Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et
+malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands
+d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises
+moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent
+singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand
+siècle.
+
+Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous
+le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée
+de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde.
+Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts
+de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient
+nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement
+littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et
+il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses
+contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer
+Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa
+suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce
+que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une
+«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande
+tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les
+imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre
+l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la
+première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire
+des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le
+XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour
+cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie
+ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une
+comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir
+d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe
+siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de
+profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les
+derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art
+du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très
+circonspect, très digne, et très impuissant.
+
+Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé
+quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou
+atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du
+_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne
+s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants;
+ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils
+créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents,
+vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs,
+parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du
+génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien
+savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce
+n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse.
+
+Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces
+romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont
+des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont
+pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une
+certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité
+fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs
+oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les
+sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez
+réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses
+moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent
+vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure.
+Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature,
+celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas
+nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci
+ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école
+de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus
+féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme
+insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse
+de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour
+d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait
+essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé.
+
+Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un
+«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon
+ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de
+fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle.
+
+Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie.
+
+Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire
+un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse
+qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de
+sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle,
+mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique,
+déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire
+du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est
+restée profonde.
+
+Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la
+mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui
+l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique,
+et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète
+écrivant en vers.
+
+Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très
+digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature,
+comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi
+croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et
+chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une
+imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire,
+un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en
+retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le
+dix-neuvième[3].
+
+[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_
+l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de
+Librairie.)]
+
+Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc,
+s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands
+siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et
+qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets
+littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui
+sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et
+c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on
+avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature
+politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque
+créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme
+de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé
+une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a
+_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour
+y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai
+chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la
+science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que,
+désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir
+exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du
+domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles
+il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité.
+
+On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle
+se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont
+retournées contre les idées qui lui étaient chères.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et
+la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la
+politique est une science d'observation, ne se construit nullement par
+abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre
+chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de
+pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir
+été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en
+général, et tant s'en faut.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire
+civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie,
+et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque
+complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au
+contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie
+d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se
+développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour
+peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort;
+qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que
+par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une
+accumulation et comme une stratification de petits progrès.
+
+Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences
+naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes
+de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni
+à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la
+sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de
+la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un
+peu contre-révolutionnaires.
+
+Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres
+dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les
+retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom,
+sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste
+encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par
+certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un
+siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser;
+mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et
+la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et
+le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité.
+
+Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en
+mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec
+application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois,
+que de complaisance.
+
+J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les
+auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des
+guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de
+vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe
+siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je
+crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la
+rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction
+moyenne ait lues de ses yeux.
+
+On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que
+le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner
+ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri
+et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères,
+très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la
+_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si
+pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le
+_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet;
+l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon
+livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les
+différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement
+ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume
+intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_
+(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que
+quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop
+indigne d'eux.
+
+Janvier 1890.
+
+E. F.
+
+
+
+DIX-HUITIÈME SIÈCLE
+
+
+
+PIERRE BAYLE
+
+
+I
+
+BAYLE NOVATEUR
+
+Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe
+siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes,
+et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est
+même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins
+ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est
+personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars,
+qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs.
+
+Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On
+feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle,
+tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent.
+Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu
+«bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute
+poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus
+élevé que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur;
+il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit
+fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme
+historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble,
+l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes
+forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien
+conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la _Pucelle_ de
+Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et
+encadré par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie
+bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à
+la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout
+entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le
+système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu,
+modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille
+Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces
+plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle,
+ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle.
+
+--«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape
+parlant _ex cathedra_ peuvent être comparées à celles du paganisme
+touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien
+répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de
+respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu _ex
+cathedra_, ou plutôt _ex tripode_, ne passait pas pour irréformable.
+Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge
+de dernier ressort: voilà le concile.»--Cela est-il assez voltairien?
+C'est du Bayle.
+
+Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du
+surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la
+taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis
+point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il
+se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener
+subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la
+méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à
+la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes,
+patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte
+d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces
+choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit,
+autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et
+qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont
+admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique
+absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention
+méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la
+négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le
+tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et
+de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose.
+C'est du plus pur XVIIIe siècle.
+
+Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant
+que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin
+et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère.
+Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence
+à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà
+jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un
+temps, une nouvelle digue.
+
+La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation
+très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à
+l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand
+sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour
+être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde,
+intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes
+les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique,
+mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être
+un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester
+étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode.
+
+Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos
+yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si
+on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux
+origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en
+s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée
+et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et
+devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la
+vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il,
+que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de
+l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté
+de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des
+Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La
+création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur.
+«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime,
+tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière
+contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les
+misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux
+et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une
+Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.»--Bayle s'amuse, car il s'amuse
+toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que
+la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle
+pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou
+parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires.
+
+[Note 4: Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la
+surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la
+défense de l'oracle.]
+
+Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette
+impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances
+communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas
+laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des
+autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude,
+pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé
+que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement
+tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de
+désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude
+sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer
+la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé
+les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et
+carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie
+réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute
+les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin
+qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.»
+
+Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne
+laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte.
+Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que
+l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des
+éditions revues, corrigées et peu augmentées du _Dictionnaire_ de Bayle,
+que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le
+magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney.
+Le XVIIIe siècle commence.
+
+
+
+II
+
+BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE
+
+Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à
+un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa
+tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme
+très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot.
+Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le
+fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui
+qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et
+d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout
+divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement
+parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et
+il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en
+main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son
+existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec
+ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il
+s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont
+elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses
+successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des
+pensées.
+
+Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour
+ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même
+celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est
+avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut
+pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement
+profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les
+hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des
+passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus
+souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et
+l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en
+est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient
+rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des
+énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine
+fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun
+compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas
+un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été
+comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces
+névropathes.
+
+Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres.
+Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui
+avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens
+persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action
+immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener
+leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit;
+mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être
+sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre
+importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la
+condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en
+sortir.
+
+--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans
+lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition
+que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de
+labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde
+qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de
+lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois
+douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort.
+
+«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que
+les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous
+ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en
+repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes
+peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de
+consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très
+bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux
+galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun
+plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils
+croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François
+Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à
+moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner
+pour des vétilles...»
+
+Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi
+peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos
+cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent
+accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus
+obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son
+monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon?
+disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble
+bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire.
+
+Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses
+concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe
+siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales
+des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne
+croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à
+la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste,
+ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop
+indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et
+_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_».
+L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle
+est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas
+un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est
+rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations
+continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.»
+Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro
+oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu
+près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des
+vibrations des pendules».
+
+On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du
+règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les
+hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une
+est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène
+jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le
+seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir
+le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la
+voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en
+est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour
+la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable
+de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre
+l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument
+raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de
+crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple
+bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces
+biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide
+affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à
+celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute
+agitation et tourment?
+
+Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et
+intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut
+approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est
+obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains
+réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé
+de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur
+assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de
+mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est
+l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une
+doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à
+la vanité de se faire suivre par la multitude».
+
+Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité.
+L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce
+qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve,
+c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et
+d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop
+comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une
+sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin
+incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je
+sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très
+étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain;
+c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle
+aime à dire, tout à fait surprenante.
+
+Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus
+fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui,
+seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de
+sa substance intellectuelle.
+
+Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe
+siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion;
+il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui
+qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs
+contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à
+faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui
+animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à
+Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être
+tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir
+un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il
+penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a
+dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec
+complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très
+bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle;
+mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin,
+ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son
+bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il
+l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé.
+Je dirai même que j'en suis sûr.
+
+Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue
+des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des
+philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs
+connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont
+mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et
+sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non
+proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux
+catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative
+sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et
+ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si
+sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez
+indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants,
+il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile
+de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce
+lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les
+philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le
+dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi.
+Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que
+Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence
+scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais
+toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre
+que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique
+lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a
+pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour
+accepter la nouvelle.
+
+Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son
+esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment
+modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer
+aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement
+sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux
+croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente
+dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle
+renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober
+doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de
+scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement,
+le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le
+protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il
+aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin
+est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le
+calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment,
+après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de
+religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment,
+qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin
+de pyrrhonisme.
+
+Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances
+entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non
+point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les
+hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais,
+en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions
+désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent
+à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne
+désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités.
+
+Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement,
+et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les
+distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier,
+ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel
+point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une
+d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière
+définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été.
+Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter
+sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant
+de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres
+pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et
+confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse.
+
+Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais
+il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins
+agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière
+respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la
+raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas
+son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut,
+en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que
+d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il
+ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette
+position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse
+pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un
+croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme
+dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus
+aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu
+sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la
+sûreté générale.
+
+Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble
+incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien,
+mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec
+sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude
+d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni
+parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du
+déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans
+le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute
+discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la
+terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre
+qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque,
+et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point
+comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont
+l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte
+éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.--
+C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte,
+à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la
+nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme
+lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le
+mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à
+l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable
+du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des
+faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs,
+et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se
+rendre compte.
+
+--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les
+faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une
+explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie.
+Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les
+philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en
+disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie
+j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté,
+j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.»
+
+Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce
+qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce
+sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen
+lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du
+reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les
+bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles
+ne résolvent pas grand'chose.
+
+En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés
+ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il
+ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes
+rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus
+subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il
+est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut
+sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus
+faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement
+monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la
+question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent
+point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il
+lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la
+prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner
+les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans
+les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus
+diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en
+défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de
+la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux
+jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît
+trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_
+par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi
+bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité
+des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis
+en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays
+du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais
+il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux
+sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus
+extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de
+Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de
+Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici,
+s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille
+et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable
+pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires
+philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et
+incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses
+politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à
+exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser
+d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout
+franchement de l'avis de Hobbes.
+
+[Note 5: Article sur _Hobbes_.]
+
+[Note 6: Article _Loyola_.]
+
+[Note 7: Article _Mariana_.]
+
+Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la
+modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il
+ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère.
+Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal;
+mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son
+exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien
+entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien
+compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu,
+tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition
+et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier
+burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie,
+pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et
+c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le
+lisant, en y ajoutant _cum grano salis_.
+
+Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle
+et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les
+aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup
+de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est
+ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi
+parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance,
+et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits
+communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle
+bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre
+que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond
+d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans
+une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres,
+si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement
+contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses
+représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec
+Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature.
+
+Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant
+aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe,
+un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude
+intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant
+protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort
+rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé
+encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond,
+et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et
+Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle
+dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est
+tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même
+que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si
+convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose
+de cela.
+
+
+
+III
+
+LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS
+
+A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement
+à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable
+et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va
+scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni
+hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il
+corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que
+l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des
+fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet,
+tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent
+et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre
+rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il
+en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli.
+
+Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La
+longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de
+la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes
+qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle
+écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être
+et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages
+énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant.
+D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est
+sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail.
+Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et
+Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose
+qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre
+aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la
+vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés
+d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons
+plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait
+le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni
+beaucoup de finalité dans cet ouvrage.
+
+Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il
+savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne,
+l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la
+théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du
+XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu,
+c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il
+ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce
+dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent
+d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la
+France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités
+d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement
+du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et
+ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_,
+ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de
+l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points.
+
+Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque
+chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et
+les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la
+conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait
+ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à
+excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur
+ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement
+et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte
+ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché
+ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et
+confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon
+goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets,
+ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation
+des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa
+gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux
+de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et
+voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à
+la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son
+article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame
+Jurieu.
+
+Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et
+ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique
+ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis
+Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe
+personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme
+vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu
+comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre
+rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A
+ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui
+devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à
+l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le
+socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme,
+finira par là.
+
+Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers.
+C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et
+périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un
+article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à
+couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable
+du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin
+d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi
+faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est
+mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein,
+et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter
+plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il
+n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là
+précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois.
+C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre.
+
+Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur
+de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent
+et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses
+ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et
+morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère
+cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un
+dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret.
+
+Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le
+livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité.
+Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle,
+sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et
+malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de
+tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était
+son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il
+s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de
+l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il
+s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des
+persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du
+fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée
+qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas
+dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie,
+avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns
+les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas
+dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme
+honnête, droite et bonne.
+
+Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses
+articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois
+jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle
+des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en
+petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé
+de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse
+et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant.
+On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés,
+contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout
+le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants,
+profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement
+intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du
+cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute
+la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des
+chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de
+Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos,
+dans un enseignement au moins apparemment confidentiel.
+
+Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière
+d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes
+d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le
+scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets
+avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir
+amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne
+leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre
+garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable.
+Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une
+demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand
+malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la
+bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir
+un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux
+valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car
+la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en
+comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait
+point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes
+dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce
+ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est
+admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau
+sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît
+incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous
+les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse;
+et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la
+_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint
+quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup
+de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde;
+quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante.
+
+[Note 8: J'abrège le texte.]
+
+Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque
+bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume.
+M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne,
+peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les
+confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne
+sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport
+aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres
+civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête
+homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe
+siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes,
+qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent
+de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se
+passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu
+près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait
+pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très
+capable de le concevoir.
+
+Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement
+instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante,
+enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant,
+intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit
+souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur
+en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il
+était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque,
+incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres
+dans les petits coins.
+
+
+
+IV
+
+C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont fait comme leur
+moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop
+dit que Bayle s'en fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que
+le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un
+animal qui a besoin d'être convaincu. Voilà un auteur qui, d'un solide
+bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les
+préjugés, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que
+la raison ne mène à rien, et n'est qu'un dernier préjugé plus flatteur
+et séduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une
+nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme
+de leur maître trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi impérieux,
+aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public
+que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait à rien ils tirent
+des raisons à démontrer qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de
+l'humanité ils tirent des raisons à prouver que l'humanité doit s'adorer
+elle-même, puisqu'elle n'a plus autre chose à adorer, ce qui est une
+conséquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par
+le plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être le promoteur
+d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien
+involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota,
+cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de
+Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi;
+personne n'est le potier de soi-même.
+
+Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu besoin, car
+il était peu inconsolable, c'est qu'il avait réfuté à l'avance ses
+disciples dévots jusqu'à le travestir; c'est qu'il n'y a guère aucune de
+leurs théories dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité
+et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un précurseur de
+XVIIIe siècle qui en dégoûte.--Il eût pu très légitimement se laver les
+mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait,
+l'était un peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, à
+savoir son influence, et la direction, très inattendue de lui, de son
+propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considéré cette dernière
+aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se
+divertissait doucement, comme une des bonnes «scènes de la grande
+comédie du monde», comme un effet des «maladies populaires de l'esprit
+humain»; et il n'est pas à croire que son scepticisme désenchanté et
+malicieux en eût été diminué.
+
+
+
+FONTENELLE
+
+
+
+Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été très intelligent et qui
+n'a été artiste à aucun degré. C'est la marque même de cet homme, et ce
+sera longtemps la marque de cette époque. Ce qui manque tout d'abord à
+Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la vocation, et la vocation
+c'est l'originalité, et l'originalité, si elle n'est point le fond de
+l'artiste, du moins en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure,
+non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'être ceci ou
+cela, mais avec la volonté d'être quelque chose. Et ce que pourra être
+ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose,
+vers, que voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, ou
+romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot
+n'existe même pas encore. Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu
+des Corneille, des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries
+en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture.
+Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Céladon et du
+Trissotin.--Plusieurs disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux.
+Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point sot. Ce
+qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond solide, c'était sa
+curiosité intelligente. Ce poète de ruelles, ce «pédant le plus joli
+du monde», faisait avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes,
+comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait pendant quelques
+jours. Où était-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques,
+avec l'abbé de Saint-Pierre, Varignon le mathématicien, d'autres encore
+qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»[9]. Tous
+jeunes, «fort unis, pleins de la première ardeur de savoir», étudiaient
+tout, discutaient de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne
+partie des différentes langues de l'Empire des lettres», travaillaient
+énormément, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau
+du XVIIIe siècle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un
+savant, un publiciste idéologue, un historien, un mondain curieux de
+toutes choses, déjà journaliste, d'un talent souple, et tout prêt à
+devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idées; ces gens sont
+comme les précurseurs de la grande époque qui remuera tout, d'une main
+vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance et témérité.--De
+tous Fontenelle est le mieux armé en guerre et par ce qu'il a, et par
+ce qui lui manque. Il est de très bonne santé, de tempérament calme, de
+travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espèce de sensibilité.
+Ses sentiments sont des idées justes: loyauté, droiture, fidélité à ses
+amis, correction d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là en se
+disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris et de bon goût de
+les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que
+ses poésies amoureuses. Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le
+mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie simple et retirée,
+d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la
+maison plus agréable.» Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais
+non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son
+amour-propre même n'est pas une passion. C'est dire que la passion
+lui est inconnue. Il est né tranquille, curieux et avisé. Il est né
+célibataire, et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le
+XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, et mourant plus
+tôt, par aventure.
+
+[Note 9: Éloge de Varignon.]
+
+
+
+I
+
+SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES
+
+Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a
+pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car
+l'intelligence, même des idées, a besoin de l'amour des idées pour se
+soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en
+comprenant admirablement toutes les idées, il n'aura jamais pour elles
+la passion qui fait qu'on en crée, qu'on les multiplie, qu'on les
+poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des
+systèmes puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine vie, parce
+qu'on a jeté en elles une âme humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour
+le moment considérons-le dans les choses d'art. Véritablement, il
+n'y entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et vraiment
+précurseur au point de vue philosophique, il est arriéré en choses de
+lettres. Cela est très vrai. Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de
+Louis XIII. Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de Corneille,
+mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont des grâces surannées et
+de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais
+appris depuis très longtemps.--Ses opéras, qui sont très soignés, sont
+d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit à pousser le doux, le
+tendre et le passionné. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne
+sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté bien
+singulière. On sent que cela est écrit par un homme avisé qui sait très
+bien où est l'écueil, et qu'on a toujours fait parler les pâtres comme
+des poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes,
+et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là qu'un mérite négatif,
+et n'être pas faux ne signifie point du tout être réel. Les bergers de
+Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune
+espèce de caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni
+spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne
+fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il semble que Fontenelle voudrait
+peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore
+une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais réelle, pour
+composer des scènes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible
+pour être un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins
+du monde au succès des tentatives galantes de ses héros et ne tiendrait
+nullement à être à leur place. On voit aisément dès lors combien ces
+scènes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une
+tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de
+jeunesse.--Cette singulière destinée d'un écrivain qui, après Molière et
+Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Théophile, a dû bien
+surprendre, et, en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660,
+les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit Fontenelle» leur est
+souverainement désagréable, et leur paraît étrange. Le phénomène, de
+soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par
+excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force créatrice,
+mais qui est doué d'une grande facilité d'assimilation et d'exécution.
+Ces gens-là ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et
+non pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs
+immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait
+une avec les objets de leurs premières admirations et de leurs premières
+études, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle,
+en littérature pure, est un homme qui adore l'_Astrée_, comme fait La
+Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en
+lui. Il la réédite, et, n'était une autre direction que son esprit
+devait prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de _Psyché_, moins les
+deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire une _Astrée_ un peu
+moins longue.--Sa critique est comme ses poésies, et les explique
+bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est très
+intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne
+faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut
+un commencement de faculté créatrice, un grain de génie artistique,
+juste la vertu d'imagination et de sensibilité qui, plus forte d'un
+degré, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait
+une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à
+accomplir, et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et capable
+d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit réalisé par un autre
+ce qu'il n'était capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il
+fallait qu'il pût au moins le rêver.--Fontenelle n'a pas même eu le rêve
+du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait une petite guerre
+indiscrète, ingénieuse et taquine, qui n'a point de trêve. À chaque
+instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà
+les raisonnements de cette antiquité si vantée»[10].--«Nous ne sommes
+arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes fables
+des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un
+point si absurde»[11].--Il faut se débarrasser «du préjugé grossier de
+l'antiquité»[12]. Il y a là pour lui comme une obsession. On dirait un
+chrétien du IIIe siècle attaquant les païens, ou un homme de parti
+de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus
+indifférent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en
+effet, sa critique, toute de détail, a bien ce caractère. Dans son
+_Discours sur la nature de l'Églogue_, il fait son procès à Théocrite,
+puis à Virgile, reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et à l'autre
+surtout d'être trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il
+arrive à Théocrite d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est
+une série de chicanes puériles.--Quand lui-même s'élève un peu, et
+laisse cette petite guerre pour des considérations plus sérieuses, il
+montre une inquiétante infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie,
+c'est-à-dire la poésie. Le _Silène_ de Virgile lui paraît une étrange
+absurdité, à lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la
+majesté de la nature. C'est que _Silène_ est lyrique, et c'est le
+lyrisme qui est la chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe
+siècle commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien,
+quoique «anciens», aux Dacier. C'est ce sens de la grande poésie qui
+manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à
+d'autres causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité dont
+précisément le caractère est d'avoir converti en poésie tout ce qu'elle
+touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siècle soit la
+suite du XVIIe. L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il
+est bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste
+à peindre élégamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la
+poésie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens,
+et trop même pour être bien entendu de son temps; et Fénelon avait le
+sens de la grande mythologie, et d'Homère, autant que de Virgile; et
+Boileau, «moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre Perrault,
+non seulement Homère et Pindare, mais le lyrisme des poètes hébreux, et
+donne à ce propos la définition de la poésie lyrique en homme qui sait
+ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de
+poésie prosaïque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparaît
+alors, qui, tout compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra
+qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût ardent du beau
+pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands
+orateurs, et même les grands critiques.--Soit, et de grande poésie, et
+de lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il ne soit plus
+question. Mais quand les enthousiastes s'éloignent, les réalistes
+arrivent. C'est une loi d'histoire littéraire en effet, et nous verrons
+qu'au XVIIIe siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à
+quel point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et non
+un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins réaliste
+qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue[14]. C'est là qu'il
+trouve Virgile tour à tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que
+faut-il donc être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, nous
+montrer cette poésie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est
+dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses
+joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour ses chèvres, du
+laboureur pour ses boeufs ou ses blés qui poussent; et aussi
+les vignerons attablés, les moissonneurs buvant à la dernière
+gerbe...--Nullement. «La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle
+ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et
+de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire.»--Qu'est-ce
+donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs?
+--Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes aiment à ne rien
+faire; ils «veulent être heureux, et voudraient l'être à peu de frais».
+La tranquillité des campagnards, voilà le fond du charme des églogues,
+et c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de ces ouvrages,
+non les laboureurs qui travaillent péniblement, ou les pêcheurs qui
+peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela.
+L'_Astrée_, et non les _Géorgiques_. A défaut de la poésie qui est
+l'expression des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle ne comprend
+pas même celle qui est l'expression de sa vie réelle dans la simplicité
+touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silène
+de Virgile, il ne goûterait les paysans de La Fontaine.--Que lui
+reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent
+point l'antiquité, qui, précisément, a, tour à tour, ouvert ces deux
+sources éternelles de poésie. A la vérité, s'il a persisté dans cette
+erreur de jugement, il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte
+qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. Il était très
+souple, et quoique vain, très avisé. Il vit assez vite, non point qu'il
+n'était pas poète, mais qu'on ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça,
+et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littérature
+française,
+
+ Et son carquois oisif à son côté pendait.
+
+Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme d'esprit. Il l'était
+véritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les
+façons dont on peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du
+Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, mais
+de son temps aussi, fréquemment, et même du temps qui va venir. Ses
+_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus
+souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du
+piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance.
+Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient à notre
+époque. Un mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, le tout
+vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. Il y en a d'exécrables.
+A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un
+catholique, changeait de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de
+pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une toute particulière
+pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'étais tout à fait
+fâché de croire que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas
+trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»--Il y en
+a de plaisantes, sinon comme idées, du moins comme grâce de geste, pour
+ainsi dire, et de mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris
+la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir d'être aimée de moi...
+Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt
+ans, s'il le faut. Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en
+avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre
+beauté. Je ne veux que le nécessaire, que vous aurez toujours... Je
+ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux
+réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à rien, vous pourrez
+rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--Sans doute, il y a
+encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la
+phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, la pirouette
+sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--On peut mesurer la
+distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le
+même. Grâce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de
+La Bruyère, la grande phrase patiemment tressée du commencement du XVIIe
+siècle s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être entortillé
+en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est créé, la phrase
+rapide et cinglante, qui va être si redoutable aux mains d'un Voltaire.
+
+[Note 10: Histoire des oracles.]
+
+[Note 11: Origine des Fables.]
+
+[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.]
+
+[Note 13: Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.]
+
+[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue]
+
+Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, le «coup de
+patte» lancé de côté et retiré du même mouvement, si familier à Le Sage,
+et qui est une des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes
+souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai
+désiré avec un égal empressement la tendresse, et l'indifférence de
+Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre,
+et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut
+tirer.»--C'est ici même le genre d'esprit particulièrement propre à
+Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous
+la retrouverons souvent dans les _Éloges_: «M. Dodart était laborieux.
+Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. Il lisait beaucoup
+sur les matières de religion; car sa piété était éclairée, et il
+accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable
+obscurité de la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps des
+_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse à manier la langue,
+à lancer l'épigramme et surtout à la retenir, n'est plus ce je ne sais
+quoi «immédiatement au-dessous de rien» qu'il était au temps de La
+Bruyère.
+
+
+
+II
+
+SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES
+
+Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour
+occuper une grande place dans le monde des lettres, à la condition de
+trouver sa voie. Il était de ceux qui ne la trouvent point tout de suite
+parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était de ceux
+qui peuvent ne jamais la trouver, précisément parce qu'ils ont l'esprit
+souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont
+besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement
+Fontenelle. Le moment où il parut dans le monde, celui surtout où il
+commençait à être connu sans être encore illustre, était le temps où les
+découvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme
+était le sien. La science moderne date du XVIIe siècle. Descartes,
+Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en même temps, font aux yeux de
+l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matière des méditations
+de l'esprit humain. Les littérateurs du XVIIe siècle sont trop de purs
+artistes pour avoir tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils
+sont moralistes, très prompts à observer les changements des goûts, ils
+n'ont pas été sans s'apercevoir de cet état nouveau des esprits et de
+son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine,
+l'astrolabe de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et Molière fait
+une place, d'avance, à madame du Châtelet ou à la «marquise» de
+la _Pluralité des mondes_ dans son salon, agrandi désormais, des
+Précieuses.--Au commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse de
+plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne heure. Il n'était
+pas plus lettré, de vocation, que savant. Il était intelligent et
+curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les
+sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose de
+mode, et il était homme à suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont
+pas une forte originalité. Surtout elles étaient chose que l'antiquité
+n'avait point connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les
+sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel de la querelle
+des anciens et des modernes. S'il est une idée à laquelle tient un peu
+cet homme qui ne tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose
+de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, même
+en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps où il a eu
+l'honneur de naître. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect
+de la tradition, et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est point son
+fait. Il est «homme de progrès.» Dans l'idée du progrès il y a de très
+bons sentiments, et toujours aussi une très notable partie de fatuité.
+Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage très
+respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore
+un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues
+des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en
+paradoxes, et en adresses légères à taquiner les opinions reçues. Elle
+consiste à prouver combien Phryné est incomparablement supérieure à
+Alexandre, autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur les
+conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse
+de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime
+point les idées traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être
+plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères étaient aussi
+habiles que nous. Très doucement, en homme du monde, il a continué
+pendant quelque temps cette petite guerre, qui était le prélude de la
+guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, par exemple, sans
+le gêner, car qu'est-ce qui pouvait gêner cet homme si souple et qui
+glissait dans toute étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que
+le christianisme aussi est une antiquité, sans compter qu'il est
+un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du premier coup, en
+stratégiste consommé. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquité
+païenne, il fait deux petits traités, l'un sur «_l'Origine des fables_»,
+l'autre sur «_les Oracles_», qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice
+tranquille et grave, et de scepticisme à la fois discret et contagieux.
+Il y laisse tomber comme par mégarde quelques gouttes d'une essence
+subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, doivent
+d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la perte de toute croyance.
+Le procédé est habile, l'adresse légère, l'art très délicat. Les fables
+ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne
+serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance quand à l'origine des
+croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits
+naturels de l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples,
+en leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont parées des
+prestiges de l'art, et, parfois, recommandées de quelques considérations
+morales. Il ne faut pas les détester, il faut s'en débarrasser doucement
+par l'efficace de la raison. Car nous avons les nôtres, moins ridicules
+que celles des anciens, mais que le temps nous fait chérir comme eux les
+leurs. «Nous savons aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs,
+mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes
+éclairés des lumières de la vraie religion et, à ce que je crois, des
+rayons de la vraie philosophie_.»--Il n'a pas dit quelles étaient ces
+erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la
+philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni
+de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les
+peuples, grecs, romains, phéniciens, gaulois, américains et chinois
+commence par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de
+conséquences. Attendez! «... _excepté le peuple élu, chez qui un soin
+particulier de la providence a conservé la vérité_.» Restriction pieuse
+et précaution honnête, à laquelle ce n'est pourtant point la faute de
+l'auteur si l'on trouve un air d'épigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le
+plus doux du monde, que Fontenelle nous amène à cette modeste conclusion
+qui ne vise personne et n'est assurément qu'un conseil de haute
+prudence: «Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de
+peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.»
+
+Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin de la complicité du
+lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est
+l'homme dont parle La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun
+grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a raison: il en
+a assez dit.»--Même art, avec un peu plus d'insistance et une malice un
+peu plus appuyée dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspiré
+par le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme
+que certains chrétiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin
+que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux
+choses: de ce que certains oracles païens avaient annoncé l'avènement du
+christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cessé.
+De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué de
+sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant quatre cents ans après
+Jésus; et la première blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les
+vérités de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie.
+Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche même de leurs
+ennemis, ont supposé que les oracles étaient inspirés par les _démons_,
+c'est-à-dire par les anges déchus, à qui Dieu a permis de dire
+quelquefois la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que
+les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et Fontenelle
+énumère religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de
+montrer, non pas tant, soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont
+se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophéties,
+celles qui sont d'origine païenne sont vaines et ridicules, que de
+prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au
+monde comme ce petit livre.
+
+Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement perfide,
+l'ancien auteur de l'_île de Bornéo_, satire par allégorie du
+catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais
+qui avait eu un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles
+de Fontenelle.--Aussi bien la science commençait à l'attirer pour
+elle-même, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le
+christianisme et l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte
+à les mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement
+sincère et presque désintéressée. Fontenelle a commencé par des opéras
+comiques et continué par des pamphlets. La _Pluralité des Mondes_ est un
+ouvrage de savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et des
+souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une légère démangeaison
+d'embarrasser les théologiens, et une certaine vanité à se montrer
+recherché des belles. Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la
+lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de
+tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censée l'écouter.
+Pour les habitants de la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop
+bien d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait embarrassant en
+théologie qu'il y eût des hommes qui ne descendissent point d'Adam...;
+mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des
+hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui
+parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me
+rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me
+vienne de bien des endroits[16].»--Pour sa marquise, il faut confesser
+qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: «... Vous
+voyez, Madame, que la Géométrie est fille de l'intérêt, la Poésie de
+l'amour, et l'Astronomie de l'oisiveté.--En ce cas, je vois bien qu'il
+faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle que lui a ménagé
+Fontenelle est bien désobligeant. Sous prétexte de donner une suite
+naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'à les interrompre à tout
+moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop
+visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a
+parlé, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous
+rappeler sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] ou
+[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont
+que des signes de ponctuation.--Et puis ce procédé du dialogue, quand
+l'écrivain y est si scrupuleusement fidèle, est impatientant. Je
+souhaiterais que l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué
+de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une
+conversation, et je crains d'être gênant. Le plus simple, le plus
+naturel et le plus poli dans un livre destiné au public, est encore de
+lui parler.
+
+[Note 15: Nouvelles de la République des Lettres.]
+
+[Note 16: _Pluralité_, Préface.]
+
+Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour
+la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a
+comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour
+abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les
+petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et
+quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de
+Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur
+s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent
+que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau
+mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En
+ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au
+milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau,
+puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des
+Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce
+sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis
+des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à
+longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de
+porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle
+est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait
+que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par
+le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a
+été, malgré lui: c'est sa punition.
+
+Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec
+l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de
+cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il
+met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont
+pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle
+dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants
+dans toutes les planètes?--Très probablement.--Semblables à
+nous?--Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion,
+d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est
+pour eux tout différent, et l'âme tout autre?--Sans doute.--Et notre
+vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale,
+qu'est-elle donc?--Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui
+ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous?
+
+C'est le «_vérité en deçà des Pyrénées_» de Montaigne et de Pascal, mais
+renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on
+sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe
+siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet
+argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le
+premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours.
+
+La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait
+admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était
+l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait
+de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale
+qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à
+son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même
+l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une
+arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en
+faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait
+décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en
+avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure
+d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science
+et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les
+différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une
+découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit
+tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des
+rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde
+scientifique.--Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne
+perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais
+la vérité devra être scientifique, et que la science est la source,
+désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui
+porte loin. Il appelle la science _Philosophie expérimentale_.
+
+L'auteur des _Éloges_ est bien le même homme que l'auteur de l'_'Origine
+des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouvé un terrain solide
+où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais
+derrière lui un corps de réserve.--Il y a infiniment gagné, même au
+point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces _Eloges_ sont des
+chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait,
+pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son
+parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une
+académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de
+bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit
+d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans
+paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point
+qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure
+juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu,
+qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ éloges, dans celui
+d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un
+ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans
+être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de
+laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles
+de vérité, de tact et de goût. Le _portrait littéraire_ n'y est jamais
+fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée
+d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et
+rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits
+défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur
+ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments
+pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et
+ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et
+ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont
+bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté,
+leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur
+dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie,
+comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la
+Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller
+au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715,
+vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand
+seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant
+en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus
+que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur
+régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du
+Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. _Oh!
+c'est un rude travailleur_.»--Fontenelle en vient a les aimer,
+personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque
+chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur,
+de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité.
+
+[Note 17: Ozanam.]
+
+
+
+III
+
+Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les
+lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte
+de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son
+besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des
+salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et
+l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De
+cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était
+bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le
+bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit
+avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla
+longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour
+la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire
+extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance,
+puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la
+seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des
+querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni
+éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et
+l'_Encyclopédie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout,
+posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable,
+les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à
+la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui
+devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez
+lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez
+d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres
+encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste
+élégant, les dents du dragon.
+
+[Note 18: _Du bonheur_.]
+
+[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.]
+
+
+
+LE SAGE
+
+
+
+I
+
+TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT
+LITTÉRAIRE
+
+Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a rien trouvé de
+nouveau. Il a été dit un peu partout que Le Sage est le créateur du
+roman réaliste en France, et il a été dit, peut-être encore plus, qu'il
+formait une transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et
+je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalités,
+ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de
+donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre
+fois.--Homme de transition entre les deux siècles, Le Sage l'est
+excellemment. Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré,
+méconnu, repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout un côté
+du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé d'être, tant il
+appartient au temps où il écrit. Il ne manque guère d'exprimer son
+admiration et son culte pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon,
+c'est-à-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, malgré
+ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voilà les dieux
+qu'il ne cesse d'opposer au héros du jour. Il est «classique» et il est
+«ancien». Il est pour ceux qui parlaient «comme le commun des hommes»,
+et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, d'avoir dit «que le
+peuple est un excellent maître de langue»[20]. Il y a de son temps cinq
+ou six «Fabrice» qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut
+reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, un peu
+Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses épigrammes,
+dont il trouve insupportables «les expressions trop recherchées»,
+les «phrases entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et
+«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les pensées
+«souvent très obscures», les vers «mal rimés», etc.[21].--C'est
+presque une affectation chez lui que de ne point vouloir être de cette
+littérature-là, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les
+compliments que les épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme
+écrivain vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel et
+simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas seulement avec la
+netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style
+léger et enjoué», lui dit le duc de Lerne. «Ton style est concis et même
+élégant, lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop
+naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire plein d'emphase,
+qu'Olivarès, homme à la mode, trouve «marqué au bon coin».--Evidemment,
+pour Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement du
+XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide décadence. Il est homme de
+1660. Il n'est pas sûr qu'il eût écrit les _Précieuses ridicules_ et les
+_Femmes savantes_; mais il les refait, discrètement, à sa manière, à
+plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui échappe, et
+le mauvais l'exaspère; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mémoire_,
+malgré l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout à
+fait un retardataire.
+
+[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.]
+
+[Note 21: _Ibid._, et X, 5.]
+
+Notez que du siècle précédent il en est aussi par la tournure
+d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct
+généralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse
+point de protester contre l'excès où l'on a poussé cette considération,
+que les hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, les
+conceptions qui s'étendent loin et embrassent un très grand nombre
+d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, à sa manière, il
+aime aussi généraliser, et sinon avoir des idées universelles, du moins
+tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie
+humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits
+des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et
+ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulève
+le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe,
+de fripon, d'écolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de
+lettres, d'homme d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari
+tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que
+traverse successivement _Gil Blas_. Le goût du XVIIe siècle est là.
+Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands
+aspects, les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire le
+tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensée
+humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la société, avec
+tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers.
+
+Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, où sont ses origines
+et comme ses racines littéraires. Il est tout autre que La Bruyère;
+mais il est né de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine
+originalité, il écrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrangé
+en petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des _Caractères_,
+cent imitations ou contrefaçons du livre à la mode se succédèrent. La
+centième, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un
+cadre, mais même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est un
+homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits,
+des anecdotes, des actualités, des _nouvelles à la main_. Comparez aux
+_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute,
+mais, plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des paradoxes,
+des espiègleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau
+de moeurs; et dans Duclos il en sera de même, et aussi dans les romans
+de Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les
+deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». Très
+naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutôt à ce qui précède qu'on
+songe, qu'à ce qui suit.
+
+Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre
+les deux âges, mais appartiendrait tout simplement au précédent. Il
+est vrai; mais à côté de ces inclinations d'esprit qui en font un
+contemporain de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, Le
+Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute autre date, un peu
+trop même peut-être, et c'est ce qu'on verra par la suite.
+
+
+
+II
+
+LE «RÉALISME DANS» LE SAGE
+
+Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de son temps que le
+considérer comme réaliste. Presque au contraire. Le réalisme en effet a
+son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour au
+naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, et une réaction très
+violente contre le genre romanesque. Le réalisme remplit les satires de
+Boileau, les comédies de Molière, le _Roman bourgeois_ de Furetière,
+aimé de Boileau, et les _Caractères_ de La Bruyère. En 1715, le réalisme
+n'est point une nouveauté, c'est une tradition, et bien plus novateurs
+seront ceux qui de la sphère des faits se jetteront dans celles
+des idées et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour au
+romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme très peu prétentieux du
+reste, et modeste dans ses ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne
+croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il
+collectionne, et il écrit des «caractères» avec l'assaisonnement d'un
+«roman comique». Seulement, si, à proprement parler, il n'invente rien,
+il apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se trouve que
+cette nature est comme merveilleusement appropriée à cet art, ne le
+dépasse pas, ne reste point en deçà, s'y accommode et le remplit
+exactement. Le Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité
+de le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il l'est plus
+qu'éminemment; il l'est exclusivement.
+
+Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne n'a été plus
+curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde où il lui était
+permis de regarder.--Mais ce monde n'était pas le très grand monde,
+et ce n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Très honnête
+homme, et même presque héroïque dans sa probité, encore est-il qu'il n'a
+guère fréquenté que dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits
+bourgeois.--Précisément! Je ne dirai pas tout à fait: «C'est ce qu'il
+faut,» mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un
+mauvais point de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le plus bas
+sont tout aussi réels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est
+pas mauvais de le répéter; et, pourtant l'art réaliste a deux écueils
+dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et
+l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand réaliste
+moderne, Balzac, a échoué piteusement à vouloir faire des portraits de
+duchesses, et tel autre moins grand, très bien doué encore, Zola, a
+dénaturé le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les
+bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par conséquent une
+exclusion. C'est sa raison d'être. S'il était la reproduction exacte de
+la nature tout entière, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue,
+avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant
+tout, à la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en
+voir qu'une portion. Or l'art réaliste, comme tout autre, est un point
+de vue, et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des choses la
+circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se
+pique, de par son nom même, est de nous donner la vérité même des moeurs
+humaines?
+
+La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, ne pourra être que
+la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra être pris
+à mi-côte. Pour le sens commun, qui se marque à l'usage courant de
+la langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent et comme
+assidûment nos regards. Un grand homme, comme Napoléon, est parfaitement
+réel; seulement il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur il
+est légendaire, relégué, même en un entretien populaire, dans le domaine
+du poème épique.--Et il en est tout de même d'un scélérat hors de la
+commune mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez que
+vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi
+bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de nécessité
+rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit
+réalité--chose singulière mais incontestable--ne dit donc pas toute la
+réalité, mais ce qui, dans le réel, paraît plus réel, parce qu'il est
+plus ordinaire. L'art réaliste, comme un autre art, et précisément parce
+qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra
+s'interdire la peinture des caractères trop particuliers soit par
+leur élévation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par
+leur singularité. Or Le Sage était, par sa situation dans la vie,
+admirablement placé pour observer, sans effort et naturellement, les
+limites de cet art. Il ne le créait point; et souvent il en semble le
+créateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait
+inventé pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les créatures
+d'exception, ou seulement les hommes d'un monde élevé et raffiné; car,
+petit bourgeois modeste, timide même, à ce qu'il me semble, et un peu
+farouche, il ne faisait guère que passer dans les salons, parfois même
+un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il ne devait pas se plaire dans la
+peinture des trop vils coquins; car il était très honnête homme, et,
+notez ce point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes,
+n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du vice qui est un travers de
+fantaisie dépravée chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou
+cette affectation de tenir les scélérats pour personnages poétiques, qui
+est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur naïf chez certains
+artistes d'ailleurs très réguliers et très bourgeois.--Restait qu'il fût
+un bon réaliste en toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion
+d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-là.
+
+Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses prédécesseurs,
+en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins
+_essentiellement_ qu'ils ne le sont par réaction contre les romanesques
+qui les précédaient eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange.
+Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est
+cela, sans doute, mais ce n'est pas tout à fait cela. Le réalisme est
+une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut
+pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel cas nous serions
+déjà dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est
+précisément un des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est
+pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. Ai-je besoin de dire
+que quand nous donnons Racine pour un réaliste, nous ne cédons point
+à un goût de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais
+qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est réaliste, par son goût
+du vrai, du précis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond,
+qui du reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui est d'une
+espèce si délicate et précieuse, et son goût d'une certaine noblesse de
+sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui
+se répand sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste qui est poète
+et qui est homme de cour.--Le Sage est réaliste sans aucun de ces
+mélanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le goût de la
+réalité, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matière
+même du réalisme.
+
+Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le
+goût des moeurs moyennes, il faut presque une moralité moyenne
+aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par là un
+commencement d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice,
+vrai ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni
+un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des
+vulgarités humaines. Philinte eût été bon réaliste, lui qui voit ces
+défauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis à l'humaine nature,
+et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve les autres
+sans étonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine élévation morale
+donne de l'imagination, étant probablement elle-même une forme de
+l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus mauvais qu'ils
+ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou même
+La Bruyère, et encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer à
+montrer les scélératesses des hommes pour se prouver à eux-mêmes, avec
+insistance et obstination chagrine, à quel point ils ont raison de les
+mépriser. Et nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la
+réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se
+produire, et tel esprit délicat, par goût d'élévation morale, fermera
+les yeux aux petitesses humaines, s'habituera à ne les point voir,
+et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de
+l'imagination de Corneille est dans sa haute moralité, ou sa moralité
+tient à son tour d'imagination; car que la morale rentre dans
+l'esthétique ou que l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici
+il n'importe.
+
+Eh bien, le bon Le Sage n’est ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il
+est tranquille dans une conception de la nature humaine où il entre du
+bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne
+s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont point entre eux
+un abîme. Vous le voyez très bien écrivant une bonne partie des
+_Caractères_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez
+point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de
+se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse,
+mettant très haut et prenant très sérieusement sa fonction et sa mission
+de moraliste. Non, sans être un simple baladin, comme Scarron, il
+n'a pas une vive préoccupation morale qui circule au travers de ses
+imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère ou comme Rabelais.
+C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le
+trait et noircit les peintures. Il n'en a guère que contre certaines
+classes de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, les
+comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les
+coquins sans complicité, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les
+peint très juste. Il ne se refuse point du tout à voir des honnêtes gens
+dans le monde, des hommes bons et charitables, même de bonnes femmes,
+dévouées et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni
+d'ardeur, ni d'étonnement, très juste ici encore, et du même ton
+placide. Mais où il excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes
+qui sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et qu'il ne
+faudrait que très peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou
+sans défaillance prévue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus
+capable de vérité que personne. La réalité ne se déforme point en
+passant à travers sa conception générale de la vie; parce que de
+conception générale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il
+pessimiste ou optimiste? Soyez sûr que je n'en sais rien, ni lui non
+plus. Croit-il l'homme né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et
+comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il
+voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit très bien.
+Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait
+concentrer les images, aviver les contours, et rafraîchir les couleurs.
+--Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire que le «bon
+réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.--Ce ne serait point une
+idée si fausse. L'art réaliste est la forme la plus impersonnelle de
+l'art, celle où l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus
+à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalité
+de l'un peut être dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera
+lyrique, ou élégiaque, ou orateur; et la personnalité de l'autre peut
+être dans ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est
+le cas du plus grand nombre;--et la personnalité de celui-ci peut être
+dans sa curiosité, dans son intelligence, et dans son goût de voir
+juste, et alors, comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le
+Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui semble n'avoir eu
+ni passion forte, ni goût décidé, ni système, ni idée fixe, ni manie,
+ni vif amour-propre, ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons
+«n'était quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer et
+par le goût (aidé du besoin de vivre) de consigner ses observations.
+
+
+
+III
+
+L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE
+
+Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art
+réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour
+lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le
+mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens.
+
+Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère
+songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art
+réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient
+quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice,
+de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente.
+Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité.
+Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût
+particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus
+qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles.
+Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous
+demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des
+choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais
+inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits
+divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il
+faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon
+sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile,
+qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens,
+c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites
+du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du
+chimérique,
+
+Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et
+qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme
+a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de
+la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont
+réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble
+qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups
+habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens
+est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon
+sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne
+des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce
+bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris,
+de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me
+semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme
+tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce
+qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et
+d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend
+point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité.
+Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient
+soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à
+mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est
+le fond même du vrai réaliste.
+
+Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant
+ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur
+dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez
+guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne
+vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il
+n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère
+de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise
+absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est
+très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une
+exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous
+le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.»
+
+Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien
+remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps,
+et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la
+première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros
+financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et
+pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre
+théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier
+coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y
+ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et
+«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui
+les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les
+difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en
+être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est
+hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit
+y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier
+«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est
+un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent
+cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose
+l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son
+émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce;
+l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»;
+il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment
+abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout
+cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est
+guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car
+s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage
+borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces
+monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi
+qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience
+naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et
+pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout
+scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle
+est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah!
+chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la
+vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas
+dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de
+n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus
+ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie,
+dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat,
+un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente;
+burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et
+de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est
+ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel»,
+c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de
+non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils
+n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils
+vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont
+pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui
+n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la
+lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela.
+
+_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste,
+parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses
+comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines,
+petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien
+aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de
+médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué
+ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est
+celle d'un tour que l'on fait dans la rue.
+
+--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être
+rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans
+le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément
+cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent
+personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un
+gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de
+ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu
+trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez
+bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre
+honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà
+ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer,
+vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la
+trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous
+aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros
+c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou
+plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens
+bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde,
+sur la mule de mon oncle.
+
+Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et
+il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans
+léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse
+se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation
+d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se
+battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de
+mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais
+remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère
+amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur
+chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du
+fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il
+est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi;
+parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi
+de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop
+guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément
+dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait
+dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne
+donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à
+l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie
+que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables
+forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la
+vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre
+elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles
+peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité
+que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un
+reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée
+encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de
+grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie
+son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et
+rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise,
+comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de
+la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel
+procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir
+encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier
+jour, et Dieu merci!
+
+Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules,
+elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux
+voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant
+de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore
+ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir
+ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est
+tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons
+notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette
+sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le
+prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid,
+sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce
+qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du
+Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut
+repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la
+_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On
+sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à
+son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une
+rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il
+n'ait été relaps au moins une fois?
+
+Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation
+de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se
+mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est
+l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir,
+n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle
+consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles
+les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la
+voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à
+nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour
+les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de
+saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler
+de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de
+bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_,
+de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de
+«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il
+s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des
+caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit
+de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son
+esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent,
+le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination
+est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre
+poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte
+de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche
+à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites
+de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie
+juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a
+reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est
+ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait
+excellemment.
+
+Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit
+circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme?
+Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est
+point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite,
+je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de
+vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les
+âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la
+psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon
+de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur,
+d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les
+âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes
+moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes.
+Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des
+solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas
+peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers
+aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art
+psychologique bien plus pénétrant.
+
+--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne
+que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la
+médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît
+son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant,
+si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était
+merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un
+art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de
+faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est
+pas peu.
+
+Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les
+observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord
+la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce
+don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage
+vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais
+eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la
+suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On
+peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de
+Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable
+à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de
+renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui
+sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne
+dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il
+en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme
+présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une
+autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais
+l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle
+y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment
+juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des
+choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop
+vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu
+partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles
+semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve
+là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent
+factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce
+divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne,
+mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément
+du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans
+inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens
+du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils
+vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie.
+
+Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps
+dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de
+vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste
+au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le
+héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un
+roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en
+avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre
+deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à
+lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et
+de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une
+fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au
+réel. Nous lui en savons gré.
+
+Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer
+l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont
+choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se
+racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas
+responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que
+le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se
+précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à
+mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil
+Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la
+même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et
+d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou
+en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut
+toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus
+bourgeoise et la plus tranquille des conclusions.
+
+C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on
+en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer
+(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire
+pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux
+bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur
+un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une
+ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve
+aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène
+caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit
+particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le
+livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition
+supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité.
+Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La
+Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la
+volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre
+bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la
+concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des
+_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande
+pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent,
+la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil
+Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page
+suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et
+que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle
+consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et
+qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité
+de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que
+dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité
+d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage
+qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux
+plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou
+trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez
+sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit
+qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime
+fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait.
+
+
+
+IV
+
+LE SAGE PLUS VULGAIRE
+
+Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien songé à tout cela, et
+est-il bien le philosophe même de moyen ordre que nous disons? Il l'est
+dans _Gil Blas_, et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant
+_Gil Blas_ partie par partie, à des intervalles très éloignés, il
+ait toujours retrouvé cette même direction de pensée et ce même état
+d'humeur, et ce même ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas même
+cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer au
+plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du réalisme de tendre
+au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends
+très bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas
+ces peintures de l'humanité moyenne, et ne trouvent jamais assez de
+délicatesse et de distinction dans la littérature. Si on les pressait,
+ils nous diraient: «Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes
+plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment au-dessous.
+L'étude de la réalité n'est jamais qu'un acheminement ou un prétexte
+a explorer les bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception
+distinguée et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous tenez
+jamais.»--Il y a du vrai en vérité, je ne sais pourquoi. Voilà un homme
+qui a écrit le _Gil Blas_, qui a montré un sens étonnant du réel, qui
+s'est tenu, comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui n'est pas
+distingué, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas
+très moral, mais qui n'a pas le goût de l'immoralité, et qui, du reste,
+est honnête homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples
+qu'il nous entretient, avec complaisance peut-être, en tout cas avec
+une remarquable impuissance à nous entretenir d'autre chose, _Guzman
+d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de
+la littérature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voilà des gens
+qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leçons d'immoralité. Ils
+naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en
+bandits, après avoir fait souche de canaille.
+
+Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement
+ennuyeux.--Quel intérêt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle
+variété, et quel éveil de curiosité, et où se prendre, dans une série
+de fourberies se continuant par des vols auxquels succèdent des
+espiègleries de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est Guzman
+qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est Guzman qui est le volé; le
+divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et
+je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, que
+l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre
+réaliste, il ne la garde plus tout à fait. Il penche vers les coquins,
+il faut l'avouer. Où est mon bon archevêque de Grenade qui n'était
+qu'un honnête sot? Je vois dans _Guzman_ tel évêque qui est absolument
+enchanté de l'habileté de son laquais à lui voler ses confitures. Quel
+adroit coquin! Quel génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien!
+Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des
+compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que
+ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mériter
+l'applaudissement du maître et entrer en faveur! Voilà le goût pour les
+coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave.
+Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal
+moral est toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine des
+lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyère qui
+marque son mépris des malhonnêtes gens à chaque page, et ne veut pas
+qu'un livre de portraits satiriques signé de lui s'en aille à la
+postérité sans un chapitre où se montre le grand honnête homme et le
+chrétien; et c'est Molière qui écrit _Scapin_, mais qui écrit _Alceste_
+aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la préoccupation des choses
+morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient
+presque au même.
+
+Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, moins ce souci, du
+moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des
+choses de la conscience, et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un
+degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de
+l'échelle. Nous aurons deux phénomènes littéraires très curieux: le
+goût du bas, et le goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les
+amateurs de méchanceté. Et ce sera la _Pucelle_, et Crébillon fils et
+Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'étude du XVIIIe
+siècle, plus on s'aperçoit de cette brusque rupture qui s'est faite, dès
+son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumière s'est
+éteinte. L'affaiblissement des idées religieuses a eu pour effet une
+diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps,
+dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire la
+conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en
+passent. Et voilà comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du
+XVIIe siècle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui
+qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre
+modeste une transition d'un âge à l'autre.
+
+
+
+V
+
+Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur
+qui a laissé un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de
+narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut
+se défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé à
+ne pas s'aviser assez des qualités incomparables qu'il cache sous sa
+bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait
+le désespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un
+bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux grands éloges
+oratoires, ni aux grandes théories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui
+ont excellé dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils
+n'ont pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur
+encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur
+compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus
+_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'être par
+«fragments bien choisis», dans les livres des autres.
+
+
+
+MARIVAUX
+
+
+
+Ce sera un divertissement de la critique érudite dans quatre on cinq
+siècles: on se demandera si Marivaux n'était point une femme d'esprit du
+XVIIIe siècle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux dès
+à présent, font alors totalement défaut, il est à croire qu'on mettra
+son nom, avec honneur, dans la liste des femmes célèbres.--Si on se
+bornait à le lire, on n'aurait aucun doute à cet égard. Il n'y eut
+jamais d'esprit plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est
+femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. Il l'était,
+dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa susceptibilité très vive,
+une certaine timidité, l'absence d'énergie et de persévérance, une
+grande bonté et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et
+après des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos.
+Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui
+souffrent, son goût pour les salons et les relations mondaines,
+complètent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure
+d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à ce sexe, qu'il a, souvent,
+peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilité, et coquetterie, et
+grâce un peu maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité,
+pensée fine, brillante et légère, incapable des grands objets, et se
+brisant à les saisir. Je n'ai pas dit mauvais goût, je dis coquetterie,
+démangeaison de toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources
+un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain
+manque de suite dans les démarches de son esprit? Il quitte, reprend,
+et quitte encore les plus chers objets de son étude; il a comme de
+l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degré
+d'originalité lui manque, ou plutôt, car ici il y a lieu à de grandes
+réserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie
+originalité, et une fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?--Il y a
+toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant mystère.
+Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement dans les
+définitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour
+lui. Il impatiente par une inégalité de talent qui semble une inégalité
+d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux,
+quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui.
+Décidément c'est l'érudit du vingt-cinquième siècle qui a raison.
+
+
+
+I
+
+MARIVAUX PHILOSOPHE
+
+Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de
+son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en
+plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait
+à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette
+mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de
+publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_;
+après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les
+_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes,
+sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des
+circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle.
+On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la
+discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée
+fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires
+sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs
+entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment
+délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide.
+On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne
+pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des
+_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication
+du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du
+préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales,
+etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la
+complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces
+sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient
+depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la
+satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de
+Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien
+de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à
+quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous
+tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se
+fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste
+est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on
+s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui
+réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses.
+C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement
+l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous
+considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette
+lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure.
+
+La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées
+littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que
+je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis
+d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est
+artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre
+les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une
+idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa
+cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est
+inintelligible et inextricable:
+
+«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui
+pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un
+jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs?
+Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont
+l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de
+courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que
+ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun
+auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent
+à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet
+ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs
+qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se
+nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait
+indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit
+à son geste naturel.»
+
+Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle.
+Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le
+galimatias est plus terrible au commencement de la huitième.
+
+--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_:
+
+«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus
+grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y
+a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se
+pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est
+cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces
+idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique
+ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces
+mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner
+avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux
+situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui
+justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas
+régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon
+compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât
+d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la
+nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.»
+
+Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu
+abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir,
+ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un
+«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes
+du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison.
+
+--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas
+encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme
+ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu
+moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et
+qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs
+ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses
+journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de
+détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non
+politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux
+n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses
+environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du
+fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement,
+n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent
+les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne
+pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques
+exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un
+pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui
+devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père.
+Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me
+semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel,
+et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle
+dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration
+des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui
+paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que
+Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant:
+
+«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite
+comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement,
+ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait
+chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on
+appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous
+touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien
+plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre.
+Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer
+ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent
+à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles
+venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le
+fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout
+le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout
+habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment
+assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en
+profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne
+l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance
+contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son
+pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute
+nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus
+que les étrangers eux-mêmes.»
+
+À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui
+n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important
+de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises,
+parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe
+psychologique est très finement démêlé.
+
+Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait
+des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les
+directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses
+romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses
+humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je
+fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de
+moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent
+dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il
+vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des
+«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des
+romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens
+parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes
+perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est
+le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles
+et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a
+la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même.
+Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans
+tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on
+en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme
+bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation
+de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne.
+Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de
+la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée.
+
+Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris
+d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_
+où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule,
+je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des
+instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de
+ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille.
+Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles
+désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on
+épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout.
+
+Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que
+l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je
+crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination
+domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien
+ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties
+d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond,
+ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans
+le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun
+d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante,
+qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a
+écrit cela.
+
+C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La
+preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur
+fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide
+plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en
+ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et
+Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements
+quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces
+singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en
+effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée
+de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui
+est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore,
+et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent
+partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est
+point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui
+sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli,
+et que voilà un rien bien travaillé!
+
+Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela?
+Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point
+qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux
+gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient
+de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un
+ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une
+jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce
+qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et
+les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_
+sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les
+soutient et les encourage, et le drame continue ainsi...
+
+N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la
+littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux
+a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit
+s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri
+et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose,
+certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement
+de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les
+idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires
+sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un
+peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur
+certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations
+littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres
+pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une
+frivolité pénible, et une charade très soignée.
+
+
+
+II
+
+MARIVAUX ROMANCIER
+
+Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de
+très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas
+confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents.
+Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue
+l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don
+de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une
+multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables
+de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples
+impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être
+pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre,
+et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir
+les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées,
+l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus
+sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le
+psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez
+sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement
+saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de
+nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent;
+ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils
+supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils
+mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie.
+
+Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier
+admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui
+n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais
+incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de
+l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout
+psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses
+romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont
+des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les
+a très profondément pénétrées.
+
+Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était
+absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être
+romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir
+beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et
+le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses
+documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous
+les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu
+lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il
+faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations
+que ceux du simple moraliste.
+
+Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et
+sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où,
+peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a
+jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est
+déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui
+jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants;
+il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute
+avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite
+à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion,
+soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir,
+et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va,
+vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit
+récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la
+décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman
+sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet,
+avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant
+à la tentation de l'écrire, elle est sûre.
+
+Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop,
+qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien
+dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais
+il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des
+romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel
+est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des
+observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune
+fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et
+voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un
+mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon
+égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre...
+etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un
+recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en
+récit picaresque.
+
+Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on
+voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est
+roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire
+d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement
+différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe
+quoi.
+
+_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de
+prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de
+même.
+
+Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre
+dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide
+de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion,
+et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal,
+incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et
+parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant
+que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a
+d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une
+foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée.
+Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point
+se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une
+forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde,
+que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des
+autres, elle veut s'y voir à son avantage.
+
+En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le
+mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une
+patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit,
+elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant
+qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut,
+l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on
+lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer
+pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil
+refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un
+sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un
+soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut
+qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je
+fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois
+l'amour-propre s'est tiré d'affaire.
+
+Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux
+propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui
+tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la
+robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se
+gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte
+autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses
+épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut
+se regarder dans son miroir.
+
+Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne
+capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle
+s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de
+la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup
+d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne
+la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la
+conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais
+à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en
+faire.»
+
+Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses
+résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses
+demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est
+ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se
+place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y
+étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais
+l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes;
+c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce
+mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces
+vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce
+n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de
+son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si,
+dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point
+qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute
+de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont
+involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être.
+
+Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se
+comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle
+inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes
+passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus
+haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a
+vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr
+et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le
+libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes
+sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est
+accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive,
+serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23].
+
+[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de
+Marivaux a ajouté.]
+
+Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la
+défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être
+aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être
+dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et
+rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est
+infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir
+que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous
+confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse
+très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et
+alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous,
+ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre
+vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre
+dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation
+que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante!
+
+«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis
+agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer
+à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans
+son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon
+procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la
+sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me
+chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà
+qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle
+Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir
+la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui
+m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient
+pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.»
+
+Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais,
+d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous
+êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi,
+très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment,
+et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est
+plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous
+regardez dans votre miroir.
+
+Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que
+l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui
+ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les
+autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très
+finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé.
+Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles;
+mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés
+et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que
+Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur
+le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je
+crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration
+psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre
+la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres.
+
+Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal,
+est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure
+convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par
+les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement
+contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux
+en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque
+béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très
+vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du
+monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a
+l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées
+profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr.
+
+À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un
+patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de
+variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel
+personnage.
+
+La progression même, dans le développement du caractère, est bien
+observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques
+timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de
+l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle
+s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez
+les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus
+de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce
+qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser
+la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut
+imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais
+qui ne s'accommode pas encore de tout.
+
+Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne
+à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait
+qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite,
+beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps.
+À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se
+cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans
+ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place;
+il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de
+celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil
+Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très
+confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé
+du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard;
+j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui,
+rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat
+de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil
+Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette
+place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera,
+ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres
+ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même
+d'effronterie que dans son métier.
+
+Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble,
+jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient
+peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan
+parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de
+l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob,
+doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir
+sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond
+de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant
+d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de
+dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des
+misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué
+de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don
+Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le
+_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très
+bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est
+peut-être trompé.
+
+[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant,
+qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait
+est très bien marqué, peut-être même avec excès.]
+
+Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa
+femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après
+l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a
+épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être
+reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et
+après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le
+plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont
+il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout
+passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent
+on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il
+n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin,
+et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur
+ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans
+songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce
+qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le
+trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de
+son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis
+parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas
+réussir, du moins entièrement.
+
+Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié
+et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude,
+les dons, pour tout dire, du grand moraliste.
+
+Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que
+c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est
+un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il
+l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour
+montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau
+de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit
+avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez
+grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure
+centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses
+romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel.
+
+J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal.
+Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux
+bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou
+trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment
+heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui
+balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général,
+et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à
+son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les
+circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est,
+suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que,
+pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit.
+
+Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est
+pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire.
+Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières
+discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je
+me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout.
+
+Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses
+personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour
+cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_,
+Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les
+soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est
+peut-être qu'une indigence d'invention.
+
+Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est
+que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui
+écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre
+assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante,
+et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et
+surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec
+ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air,
+le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de
+son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts
+dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le
+dévergondage.
+
+Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il
+sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle,
+avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie
+quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques,
+«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de
+Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au
+commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_
+à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre
+sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de
+La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux.
+
+Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage,
+ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près
+ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme
+frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et
+se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité
+chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer
+les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage
+s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y
+a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est
+licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le
+spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce
+couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur
+peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de
+cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de
+ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et
+dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à
+Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à
+l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si
+grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés.
+
+Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle
+est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire
+de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes
+trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais
+tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement
+libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous
+traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans
+vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point
+à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences
+extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en
+repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son
+esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec
+des façons, avec de la décence.»--Que disais-je?
+
+Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au
+XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où
+Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a
+comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans;
+c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas
+directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même.
+
+Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second
+tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le
+ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec
+larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son
+coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un
+huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste
+qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!»
+
+Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien
+à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent
+à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît
+régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très
+conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes:
+mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les
+autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de
+madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de
+libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de
+Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de
+madame de Ferval.
+
+En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui
+est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas
+conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune
+dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un
+bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la
+honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu
+celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et
+puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu
+son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et
+les traces d'une possession véritable.
+
+Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce,
+d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en
+une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine,
+et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu,
+et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes
+engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent
+donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles
+n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le
+dit, déjà longuement, et ensuite:
+
+«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de
+dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la
+sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles
+s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres
+mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent
+gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre
+et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et
+chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient
+trouvé le secret de la gloutonnerie...»
+
+Ah! c'est fini!--Non!
+
+«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les
+viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient
+qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne
+pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que
+leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.»
+
+Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très
+inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au
+jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse
+de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle
+évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné,
+perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur!
+elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville;
+c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.»
+Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli,
+il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais
+Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé:
+
+«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de
+nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est
+à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer;
+que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu
+de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce
+que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger
+d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend
+pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre
+elle et moi.»
+
+Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse,
+s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique.
+Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas
+l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à
+Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec
+les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait
+de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de
+réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et,
+pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui,
+mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait
+commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en
+France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de
+s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de
+polissonnerie.
+
+Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates
+extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants.
+C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue,
+contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est
+exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle
+qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des
+pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y
+a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans
+l'ouvrage commun quelque incohérence.
+
+Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans
+collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le
+considérer pour achever de le bien connaître.
+
+
+
+III
+
+MARIVAUX DRAMATISTE
+
+Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où
+ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui
+manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût
+contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus
+graves qu'ailleurs.
+
+Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit;
+c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui
+réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont
+point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le
+théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente
+et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est
+assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un
+ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière
+dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de
+personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de
+renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de
+personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre
+l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il
+est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces
+passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur
+développement.
+
+Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord
+que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent
+inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et
+ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance
+énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est
+trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui
+donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il
+faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.
+
+Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il
+savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs,
+qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.
+
+Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au
+théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à
+légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et
+que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste
+a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous
+de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous
+les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à
+revenir, et où le spectateur vous ramène.
+
+Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de
+libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie
+est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est
+absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis,
+mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en
+faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie
+sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai
+cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses
+volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode
+ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin
+ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence
+et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses
+confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse,
+pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne
+l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts
+eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux,
+ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force
+d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance
+où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité
+vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à
+peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive
+qu'ils se contiennent.
+
+Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne
+discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le
+théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités,
+de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes.
+Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à
+de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont
+ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont
+remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair,
+son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de
+tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est
+le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une
+bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.
+
+Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons
+avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur
+correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a
+d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne
+pouvant guère y trouver place.
+
+Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La
+première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce
+qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de
+métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à
+lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable.
+Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur
+au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les
+sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et
+point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et
+stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!);
+point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers
+d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de
+parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point
+non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le
+distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le
+grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre,
+le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement
+de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre!
+Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela,
+et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi.
+
+On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau,
+une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des
+«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière
+dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se
+puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire
+rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger
+les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle
+est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a
+jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce
+théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur
+les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et
+de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette
+conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays
+qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très
+bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont
+ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont
+des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de
+réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas
+une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre
+maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon
+son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous
+verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus
+souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent
+des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie
+et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux,
+aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin
+des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le
+pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a
+les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des
+imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter.
+
+--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de
+toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune
+d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des
+âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité,
+qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles;
+elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à
+sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans
+la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans
+l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et
+pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux
+parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble
+que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris
+autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en
+dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient
+bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est
+fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu
+près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains;
+mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il
+n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi
+que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de
+_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très
+affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il
+paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très
+profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des
+Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût
+répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce
+sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en
+eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des
+temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de
+passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient
+vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre
+ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie,
+c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant
+connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité
+pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et
+d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a
+point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière:
+
+«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de
+philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela
+m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si
+bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris
+de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva?
+C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en
+tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance,
+et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut
+fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car,
+comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela
+en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y
+avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le
+coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les
+examiner.»
+
+Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir
+une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La
+Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu
+l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que
+parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette
+comédie que Marivaux n'a pas écrite.
+
+La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour
+avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de
+ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide
+raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet,
+il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien!
+quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de
+s'entretenir avec une femme supérieure.»
+
+LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver
+un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort
+bien. Voilà un homme qui m'apprécie.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux.
+Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne
+sait avec qui causer. Il me manque...
+
+Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre
+femme est sans doute languissant...
+
+LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les
+femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.
+
+LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir?
+
+LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction.
+
+LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être.
+
+LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais
+il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion,
+c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage!
+
+LA COMTESSE.--Pour qui?
+
+LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui
+ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les
+philosophes; on les admire.
+
+LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de
+l'amour?
+
+LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir.
+À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien!
+
+LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime!
+
+LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce
+serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre
+personne.
+
+LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais
+sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il
+est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce
+pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si
+on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le
+décourager en l'éblouissant...»
+
+Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les
+éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers
+mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs
+et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties
+couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et
+surtout aux leurs.
+
+Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de
+faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a
+qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour.
+Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout
+simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette
+petite découverte était une très grande nouveauté,
+
+Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des
+amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de
+peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les
+comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique
+nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un
+Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était
+chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats;
+et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par
+triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait
+que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point,
+irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On
+nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y
+revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et
+elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de
+titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare,
+Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui
+s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas
+besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien
+que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une
+manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux
+des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu,
+au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils
+soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et
+Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer.
+Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien
+naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez
+l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et
+jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine
+pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui
+n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie
+une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre
+chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru
+moins du domaine de la comédie que du roman.
+
+Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir
+que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup
+d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses
+développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_
+par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en
+lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des
+obstacles extérieurs à lui.
+
+Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il
+avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de
+la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est
+quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était,
+c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont
+fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai
+que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à
+leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois
+d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est
+tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que
+mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses
+sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses
+secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce
+n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper
+autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité
+sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses
+regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce
+qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une
+froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux,
+en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la
+jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence
+de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate,
+ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est
+charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire.
+Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour
+qui perce à travers son silence[25]?»
+
+[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.]
+
+Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles
+éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout
+nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et
+que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et
+précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse
+pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences
+funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit
+que le second acte d'_Andromaque_.
+
+On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour
+en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore.
+C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour.
+L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il
+s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux
+choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou
+il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant,
+au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le
+spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il
+hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se
+défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte,
+de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être
+confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant
+de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le
+fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement
+qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des
+autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit
+finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de
+Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend
+le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail
+insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le
+rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il
+doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le
+plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le
+spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement
+et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence,
+sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait,
+facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives
+d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure
+dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention
+piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de
+la femme jusqu'à la coquetterie.
+
+Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord,
+cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la
+complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a
+pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour
+seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition
+d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle
+circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui
+l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit
+et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_):
+que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et
+se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en
+arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me
+comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du
+désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est
+fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai
+bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il
+ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est
+s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du
+hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté,
+de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous
+répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se
+dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si
+fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances,
+une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme
+Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous
+inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu
+languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque
+inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait
+véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses
+premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé,
+que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime
+toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme
+il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de
+fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une
+manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs,
+n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par
+le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent
+plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout.
+
+Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien
+superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne
+serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous
+montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et
+autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément
+de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection;
+mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la
+comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette
+et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour
+parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les
+bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre,
+est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les
+conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie
+de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est
+redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est
+dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des
+sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car
+tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme
+un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame
+divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de
+mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même.
+
+Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce
+qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à
+côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce
+sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a
+connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant;
+si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de
+la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour
+romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux,
+même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même
+qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque
+chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple,
+s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour,
+né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est
+tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments
+on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que
+vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour
+susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré
+et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie.
+
+Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe
+un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui
+est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien,
+c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du
+moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces
+autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il
+a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps;
+mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps
+caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour
+est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est
+un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans
+les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux
+ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui
+s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à
+l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance
+à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un
+obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres
+passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent
+à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait
+aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas
+t'apercevoir que tu aimes!»
+
+Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur
+y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu
+attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de
+plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend
+très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger
+parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à
+Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il
+ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il
+aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il
+l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui
+qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur
+manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur.
+
+Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et
+cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le
+_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un
+peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu;
+les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès
+sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un
+de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son
+amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va
+l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle
+victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité,
+et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la
+finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.
+
+Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout
+nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous
+les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de
+l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles.
+Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il
+connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»;
+Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé,
+il n'y a pas même de sentiers.»
+
+La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est
+bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de
+«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de
+«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce
+qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits
+matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire
+une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue
+dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant
+d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou
+les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art
+même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le
+progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le
+mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution
+même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention
+proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit
+parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est
+point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement
+son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée,
+laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance
+commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue
+à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il
+a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on
+lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai
+l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose
+de rien_.»
+
+A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle
+des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments,
+d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps
+pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire
+que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les
+pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers
+aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et
+mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis
+que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue,
+que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un
+psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il
+n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit,
+il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui
+est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le
+secours de l'intrigue lui serait indispensable.
+
+C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites
+pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence,
+qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du
+mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont
+pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples
+machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant
+accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son
+chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.
+
+De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une
+certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent
+point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le
+théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un
+caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on
+se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet
+inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas
+le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements
+psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée
+par l'art.
+
+Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne
+peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre),
+qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de
+ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion
+si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si
+délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour
+être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se
+comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si
+lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience.
+On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou
+qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque
+temps?»
+
+Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour
+le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre
+amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point
+d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de
+ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement
+que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de
+suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et
+à ne pas trop le sentir.»
+
+Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y
+eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un
+instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment
+compliqué.
+
+
+
+IV
+
+Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami
+de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert
+ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.--Il en tient,
+certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon
+fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un
+temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et
+délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde
+a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance,
+le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très
+timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à
+l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.--Il est un de
+ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir
+à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi
+pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son
+mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou
+en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de
+l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de
+sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au
+théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait
+à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine
+ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas
+grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose
+dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même
+d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière
+jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à
+Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a
+beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises,
+qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses
+profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour
+cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de
+cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux,
+qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.
+
+
+
+MONTESQUIEU
+
+
+
+La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un
+caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du
+grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun
+rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs;
+et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce
+qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être
+précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un
+caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne
+font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes,
+qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine,
+ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être
+enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste
+étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.
+
+Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un
+homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate,
+un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose
+encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres,
+admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles
+brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement
+qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de
+gravitation.
+
+Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie
+qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer
+ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune
+d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à
+faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte
+ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera
+envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il
+y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi
+ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont
+au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui,
+sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du
+moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité.
+
+
+
+I
+
+MONTESQUIEU JEUNE
+
+Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très
+spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble,
+dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus
+d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser.
+Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient
+religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une
+royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme
+littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une
+certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même
+celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura
+une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe
+siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il
+s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans
+des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en
+inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec
+cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des
+autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que
+du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant
+une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art
+lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il
+a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu
+impertinent.
+
+Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en
+restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient
+pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un
+Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction
+forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même
+charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain;
+mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché
+dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai
+cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la
+moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car
+l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de
+la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à
+l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en
+parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme
+d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent
+aucunement.
+
+[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans
+le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit
+par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est
+dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et
+l'on s'accorde à l'y reconnaître.)]
+
+Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre
+le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais
+acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort...
+c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le
+pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas
+du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général
+des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont
+nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée.
+En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des
+_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas
+changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton
+grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra
+le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de
+railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins
+encore le sentiment.
+
+Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise
+les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les
+lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres
+des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des
+moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour
+lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du
+vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les
+plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs
+et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse
+extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle
+les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur»,
+pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon
+sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de
+raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en
+soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des
+idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu
+de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les
+peignent.
+
+[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.]
+
+Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de
+Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les
+effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait
+d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui
+montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un
+économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande
+_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et
+au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur
+l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe:
+Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus
+d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée
+de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à
+quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente
+le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers,
+et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne
+vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe
+pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait
+même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art
+pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les
+raisonnements d'Usbeck.
+
+[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.]
+
+De son temps, il en est encore par un certain souci de choses
+scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie
+expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...»,
+disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un
+insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour
+inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup,
+le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use
+du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses
+études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie
+des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point
+à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe
+siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque
+encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou
+moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau.
+
+Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière
+dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_
+sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire»,
+j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous
+reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit.
+Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui
+saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on,
+de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très
+convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe,
+donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité
+déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un
+Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_.
+
+Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un
+sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace
+toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et
+cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré
+d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que
+voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur
+de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un
+directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front
+plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une
+coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur.
+Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au
+vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de
+tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que
+ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond
+commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une
+vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique
+ne lui échappe point; l'homme lui échappe.
+
+Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin
+sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il
+me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre
+et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible
+moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien
+que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir
+l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme
+éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme
+tiendra à cela.
+
+Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme
+de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il
+lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans
+l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps
+des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention
+à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses
+correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire
+des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque
+où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout
+homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au
+moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent
+de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce
+qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme
+vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être
+libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps
+de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage
+précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une
+gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane,
+et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.
+
+Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce
+travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_
+il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce
+n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant
+s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où
+il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres.
+Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires
+d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute
+une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces
+maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est
+que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur.
+
+Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès
+les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point
+différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et
+raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point
+le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le
+scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on
+le regrette.
+
+Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que
+Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans
+le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de
+celui-là.
+
+
+
+II
+
+MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ
+
+Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme
+extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout
+de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un
+adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine
+de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette
+antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien
+loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique
+aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle,
+de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui
+est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que
+les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique,
+christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui
+que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.
+
+Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité,
+ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est
+pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il?
+Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est
+pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant.
+Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de
+Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il
+aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live
+et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus,
+sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les
+censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul
+homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force
+inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le
+sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande
+force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant
+rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce
+gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et
+des Girondins.
+
+Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée
+seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et
+oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse
+de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et
+des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un
+idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de
+frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui,
+par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en
+vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les
+Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien
+défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la
+comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a
+complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est,
+en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine
+classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siècle l'a mis en
+honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en
+perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une
+force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi,
+sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme
+une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et
+devait devenir un fanatisme.
+
+
+
+III
+
+SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES
+
+Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne,
+qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations
+de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec
+passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les
+_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa
+source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux
+de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point
+d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais
+surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants.
+Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande,
+son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe
+siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de
+ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de
+légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir.
+
+Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on
+avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il
+a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres
+édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes
+occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à
+l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions
+de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de
+l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin
+de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de
+la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la
+transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe
+et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la
+Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux,
+attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les
+plus célèbres de toute l'Europe.
+
+Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste,
+d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti
+par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le
+spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas
+artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le
+style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas
+fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans
+sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit,
+resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la
+_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau
+rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur
+a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de
+portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant.
+
+
+
+IV
+
+IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU
+
+En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu
+par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force
+systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en
+Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées
+dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni
+idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la
+beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut
+prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit
+Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne
+heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les
+peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive,
+tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des
+réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici,
+tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement
+des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus
+accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble
+s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes
+une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté
+soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour
+celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté
+à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous
+allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les
+développements des nations, les grands mouvements des peuples, les
+accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par
+d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les
+poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande
+marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera
+aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous
+voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible
+main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin
+mystérieuse.
+
+[Note 29: Lettre CXVII.]
+
+--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous
+l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux
+forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté
+humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes,
+ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple,
+soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle
+encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la
+raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une
+cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une
+loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit.
+C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui
+apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces
+naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des
+systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de
+la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans
+l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une
+loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est
+au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice
+est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige
+les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle
+résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité
+terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il
+y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas
+possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il
+voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...»
+
+[Note 30: _Persanes_, CXXXI.]
+
+Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à
+la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous
+serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de
+l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe,
+et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un
+être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait
+nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu
+rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a
+une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre
+et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles,
+créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de
+l'univers?
+
+[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.]
+
+Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais
+un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère
+au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les
+questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine
+des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en
+république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements
+sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII);
+ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe
+et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le
+sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit
+qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas
+impossible que tous y missent la main.
+
+
+
+V
+
+L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE»
+
+Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera,
+agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce
+grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut
+le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de
+travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec
+ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son
+savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité,
+ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple
+d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit
+des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les
+_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui
+s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science
+juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions
+du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets
+très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général.
+Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un
+livre unique auquel il a donné un seul titre.
+
+Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout
+simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais
+seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de
+système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et
+direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait
+et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la
+prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton
+ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots
+hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus
+tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard
+encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté
+dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins
+passionnément poursuivi?
+
+[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et
+j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»]
+
+Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous
+connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel
+esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des
+grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant
+de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres
+Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit
+des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle
+considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique
+aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent
+encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu.
+
+Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le
+voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes.
+Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande
+vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une
+particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la
+côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre
+composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour
+les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère.
+Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus
+longue.
+
+Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce
+qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de
+l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome.
+Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect
+de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre
+faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à
+la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà
+l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il
+s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce
+mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu
+«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de
+la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant
+Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a
+raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la
+plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie
+poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que
+la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute.
+
+Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie
+moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité
+voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de
+son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi
+avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et
+dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les
+forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de
+Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa
+pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande
+influence.
+
+Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur
+moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la
+République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la
+Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour
+lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le
+sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que
+les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non
+point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par
+une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais
+l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur»
+accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir
+d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant
+dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que
+Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en
+use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par
+le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_
+il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur
+brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité.
+La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet
+_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie
+tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que
+cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut
+confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se
+faire de la monarchie cette idée-là.
+
+Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence
+d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se
+dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle
+des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les
+_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie.
+Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne
+leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs
+lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la
+nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là
+les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de
+soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle
+région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La
+famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33].
+Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un
+état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est
+pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés.
+Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la
+famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité,
+forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à
+la montagne[34].
+
+[Note 33: Livre XVI, ch. 2.]
+
+[Note 34: XVI, 9.]
+
+Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes
+varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts,
+un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes,
+offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol
+qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui
+les soutient ou qui les accable.
+
+--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique
+appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils
+comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple
+comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître,
+fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés,
+religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement,
+éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer,
+disparaître...
+
+--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient
+d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne
+s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est
+fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera
+intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur
+elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer
+les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de
+législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu
+est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à
+croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes
+de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui
+sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et
+s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de
+la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que
+les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il
+arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France,
+de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux
+des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les
+législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire
+qu'ils eussent quelque chose à faire.
+
+--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point
+remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où
+se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la
+variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en
+point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses
+différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie
+des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison
+législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit;
+mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre
+XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat,
+elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui
+est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux
+vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut
+opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5),
+combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie
+fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie
+(XIV, 5); etc.
+
+Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le
+législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont
+aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions,
+comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences
+des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine
+rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V,
+10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque
+constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de
+cette même nature.»
+
+Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout
+à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un
+naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un
+démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des
+institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais
+croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là
+plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un
+balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de
+l'établir.
+
+C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme
+chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais
+l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent,
+il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du
+plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement.
+En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un
+peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à
+force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger,
+améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices,
+que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et
+qui peut-être ne se trompe pas.
+
+Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais
+seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne
+Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et
+admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et
+de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à
+être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une
+passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont
+pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté
+une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les
+routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre
+chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une
+idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme
+inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur
+présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour
+les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments,
+d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon
+ordre et à les retrouver aisément.
+
+Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence.
+Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs.
+Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées
+générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer
+successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait
+faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit
+des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait
+la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire
+que c'est supériorité.
+
+De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre
+chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a
+une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les
+états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque
+propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et
+traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle,
+mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de
+comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui
+n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de
+l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et
+si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà
+Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des
+lois_.
+
+C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet
+homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage
+toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de
+chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe
+mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir,
+ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se
+transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour
+savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_
+dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par
+l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une
+aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence
+et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie
+et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération
+l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce
+cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut
+un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une
+pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre
+le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un
+despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un
+pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard
+qui ne se renouvelle point.
+
+[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.]
+
+Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour
+nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à
+ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur
+superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme
+est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat,
+diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie
+terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre
+suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs
+citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables
+de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à
+eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et
+sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut
+subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte,
+ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans
+sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au
+jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de
+départ.
+
+C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire
+de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans
+son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que
+signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au
+nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien
+Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que
+Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans
+idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à
+la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y
+a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et
+dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques
+de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour
+église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de
+pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la
+_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée
+que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute
+cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par
+un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de
+l'Europe monarchique.
+
+[Note 36: Livre IV, ch. 6.]
+
+[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.]
+
+Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si
+sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui
+dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir
+prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu
+que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la
+Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la
+théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres
+d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre
+civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes
+de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune
+parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois,
+artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages
+sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les
+guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans
+la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se
+met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque
+toujours tout de travers[38].»
+
+[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_
+est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance]
+
+Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires
+du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire:
+«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré
+à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du
+gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont
+encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir,
+si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain
+point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans
+cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins
+pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»--
+Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_
+par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus
+habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin.
+
+[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale]
+
+A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né
+d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se
+faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer
+dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout
+entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la
+quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une
+liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus
+prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre
+était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de
+la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas
+autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères,
+quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les
+ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que
+celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en
+étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer
+dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois
+familière et dont on sait ne pas dépendre.
+
+Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il
+le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner,
+le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie
+intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est
+peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en
+donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé
+prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées
+nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître
+chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson
+qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans
+le grain.
+
+
+
+VI
+
+SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.»
+
+Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte
+et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force
+d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de
+didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais
+enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de
+leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science
+politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique
+explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer
+quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre
+toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer
+un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe,
+sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque
+Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire
+que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime.
+
+Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée,
+et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que
+Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la
+_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient,
+et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce
+qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en
+montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce
+me semble, à peu près, ce qu'il dira.
+
+Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et
+comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être
+grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est
+violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande
+violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de
+Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental.
+L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il
+ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du
+despotisme est restée le fond même de Montesquieu.
+
+Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent
+qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il
+le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré,
+il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire
+agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour
+ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des
+passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez
+cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance
+dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il
+n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait
+dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout
+d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance,
+ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le
+révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir.
+Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme
+c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42].
+
+[Note 40: _Esprit_ (v. 14).]
+
+[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»]
+
+[Note 42: _Esprit_, v. 13]
+
+Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la
+marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu.
+L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les
+affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire;
+c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la
+justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu,
+il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de
+la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu
+arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui
+ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande
+absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui
+représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de
+sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne
+diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse,
+dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il
+aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur
+du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une
+constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles
+éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois.
+
+[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ]
+
+[Note 44: _Esprit_, L 1.]
+
+[Note 45: _Esprit_, ibid.]
+
+[Note 46: _Esprit_, ibid.]
+
+Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie
+pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties
+anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le
+gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la
+ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi
+loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont
+extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme
+ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer
+comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus
+bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran,
+à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable,
+auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en
+anéantissement»[48].
+
+[Note 47: _Esprit_, v, ii.]
+
+[Note 48: _Esprit_, viii.]
+
+Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la
+recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son
+ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret
+par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour
+Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les
+nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de
+raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement
+très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment
+instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons
+d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut
+atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible,
+et la liberté étant comme une sorte de réussite.
+
+Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et
+grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et
+dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le
+pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit
+s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et
+de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment;
+--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme,
+et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus
+forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de
+force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans
+la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le
+récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli
+l'humanité.
+
+Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé
+tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera
+pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser
+son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme,
+et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme
+lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour
+Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République?
+Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le
+principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de
+son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant.
+Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie
+restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez
+considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par
+l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se
+sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit
+de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées
+singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps
+et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner
+l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous
+aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de
+magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un
+cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il
+sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en
+cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du
+gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir
+exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit
+absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement
+il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie
+d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là.
+Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le
+gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort
+que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts
+particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement,
+Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi
+solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison.
+
+[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques,
+parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait
+pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La
+fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la
+vie des hommes, un métier de famille!»]
+
+[Note 50: vi. 1.]
+
+[Note 51: xi, 6.]
+
+Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire
+l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52],
+l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est
+pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois
+garanties, modération, stabilité et compétence.
+
+[Note: 52: XI, 6.]
+
+Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a
+autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller
+plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être
+héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient»
+(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une
+contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce
+qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle
+fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive
+vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie
+manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque
+le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est
+concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus
+restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le
+plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme.
+
+Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le
+despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour
+lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes
+à côté d'elle, n'est point le despotisme.
+
+Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris
+de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son
+imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une
+nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de
+Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime
+qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie
+sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est
+contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir
+à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle
+vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle
+ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des
+coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni
+religion, ni honneur, ni conscience.
+
+[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre
+chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de
+Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui
+se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre,
+ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2,
+1)]
+
+Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente
+au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point
+despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple,
+n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend.
+
+La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très
+acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire
+par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait
+ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des
+sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle,
+amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui
+profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle
+fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de
+concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on
+l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous
+voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous
+plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt
+ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le
+despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie
+y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi
+soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux
+«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses
+qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de
+ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité.
+
+[Note 52: vii, 7.]
+
+Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote
+savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un
+gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages
+des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit
+aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui
+luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le
+despotisme.
+
+Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les
+meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments,
+aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement
+rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière
+apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la
+entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie
+aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_.
+
+La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois
+soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule.
+Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef.
+C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont
+despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec
+un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et
+contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec
+chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec
+chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux
+encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté,
+c'est l'inégalité.
+
+Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle,
+et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité
+nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait
+le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui
+limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent
+l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps
+intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et
+héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel
+à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un
+excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son
+office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile.
+Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une
+monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment
+fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve
+le flot.
+
+[Note 55: II, 4.]
+
+[Note 56: **, 6.]
+
+[Note 57: *, 1]
+
+Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf
+en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales,
+limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples
+précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où
+il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet
+organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit.
+Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont
+plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il
+est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura
+la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef,
+aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il
+aura un office social[58].
+
+[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte
+garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un
+pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la
+plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le
+prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice
+du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)]
+
+Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais
+non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de
+connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un
+mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache
+ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses
+souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la
+désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le
+peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il
+est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale
+des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire,
+non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne
+la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement
+temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la
+loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant
+non en équité, mais sur le texte[60].
+
+[Note 59: II, 2.]
+
+[Note 60: XI, 6.]
+
+--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les
+institutions démocratiques mises en présence.
+
+Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive,
+législative, judiciaire.
+
+Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant,
+le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont
+scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il
+ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi
+serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus
+de liberté.
+
+Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue
+des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un
+caprice. Plus de liberté.
+
+Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes
+tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car
+il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se
+rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car
+il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de
+récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.
+
+Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce
+n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir
+public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution
+doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La
+délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains
+de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les
+chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de
+l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature
+permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui,
+par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère
+d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont
+nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une
+enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux
+seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la
+législatrice.»
+
+Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet
+un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais
+les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut
+«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et
+«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61].
+
+[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.]
+
+Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers
+linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie
+française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»?
+Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs
+intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part
+nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute;
+et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un
+conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une
+constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il
+n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un
+«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui
+avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du
+peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la
+puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois
+pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré».
+Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il
+contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des
+hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont
+amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts
+de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la
+France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la
+monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de
+despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme
+sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de
+revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes
+rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se
+rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.
+
+[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.]
+
+Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des
+constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre
+façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur
+le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la
+fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que
+les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances
+qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles
+étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que
+certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont
+nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il
+l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le
+mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se
+rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à
+la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile
+qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles
+et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du
+mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu.
+
+
+
+VII
+
+MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
+
+Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu
+paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout
+ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y
+revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques,
+et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute
+historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait
+sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour
+prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont
+était composé son organisme auraient disparu.--Son livre est un étonnant
+amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes.
+Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux
+défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une
+constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il
+persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais
+qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre
+comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers
+toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul
+regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice
+secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très
+régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique
+impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour
+d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents.
+
+C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à
+lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il
+se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement
+épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données
+mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est
+autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne
+sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives,
+vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale
+partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une
+morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des
+sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer
+le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour
+produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut
+disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses
+considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce
+livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont
+au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal
+conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on
+comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes
+forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides.
+
+[Note 63: Nisard.]
+
+Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop
+optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par
+trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En
+plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Défense de l'Esprit des
+Lois_, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du
+«_Bellum omnium contra omnes_». L'homme naturel, «sorti des mains de la
+nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre
+contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide
+et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans
+Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du
+reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement
+dans Montesquieu.
+
+Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part
+de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très
+enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt
+de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point
+un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus
+rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison.
+Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner
+raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par
+exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par
+les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un
+esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous
+pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais
+très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il
+enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour
+un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du
+despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités
+et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties,
+à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des
+foules. Il _a affirmé_ très énergiquement que le peuple ne se trompe
+point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple
+Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela
+ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai
+parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui
+ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec
+insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps
+(alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme
+aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière
+du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger
+sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est
+précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions
+particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours
+jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien;
+mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges
+incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.
+
+Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de
+l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais
+tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère
+lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade
+qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et
+merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en
+conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher
+grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de
+nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité
+intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui
+est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits
+un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à
+fait dans le vrai? Peut-être bien.
+
+J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux
+hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il
+croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à
+faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses
+précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure.
+Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit
+tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le
+mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est
+difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de
+ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et
+qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon
+Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très
+souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit
+qu'ils raisonnent: _de là sort la liberté qui garantit des effets de ces
+mêmes raisonnements_»--De là sort la liberté, ou plutôt c'est la
+liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais
+raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le _point
+dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point
+dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par
+croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but,
+et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me
+semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un
+«milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux
+qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une
+fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien.
+
+Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme
+tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui
+peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la
+formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que
+la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le _signe_ à quoi l'on
+connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était
+là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien
+qu'il peut en être.--C'est que la liberté n'est pas seulement le droit
+de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne
+ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de
+justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant
+dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous
+lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.--Elle
+n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un
+peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi,
+il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira
+plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est
+solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés;
+la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que
+vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une
+violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant
+de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
+
+Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine
+réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi,
+il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est
+avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-à-dire un respect et un
+amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire
+une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il
+déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément
+sentie; mais il ne l'a pas exprimée.
+
+Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce
+mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les
+meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir
+et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si
+délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un
+minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil
+système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses
+effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme
+liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le
+contraindre à être.
+
+Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes
+politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop
+optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des
+peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant
+l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est
+qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la
+plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le
+cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque
+de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez
+aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni
+tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont
+en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme,
+peut-être aventureux.
+
+Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité
+de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme.
+C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait
+écrire une _politique_, c'est-à-dire un code sans sanction, une
+législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat
+de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont
+séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des
+instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne
+dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire;
+et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements,
+les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est
+souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du
+temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur.
+L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est
+évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au
+plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par
+une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent
+que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas
+à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il
+reste qu'il le mette sur la terre.
+
+
+
+VIII
+
+«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre,
+et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout
+inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu
+a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est
+impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il
+comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et
+le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à
+son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile,
+_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une
+pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.
+
+On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus
+intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus
+délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les
+idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer,
+former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout
+céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste
+suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et
+savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées
+qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une
+gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de
+l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme
+et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré
+par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même
+comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long
+travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom
+dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de
+tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur
+que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais
+si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le
+plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que
+je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le
+plus exquis de tous les sens_.»
+
+Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un
+entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis
+et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir
+la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte
+d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une
+idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance.
+Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être
+vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était
+tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du
+monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que,
+si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du
+moins, le signe qu'on la cherche.
+
+Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même
+pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le
+suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser
+à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque
+dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui
+sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser
+selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné,
+quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a
+raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable,
+que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus
+belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un
+idéal.
+
+On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu
+tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets
+qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement
+Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux
+et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement
+trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que
+lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet
+antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil
+sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et
+je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans
+tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées
+toutes, et surtout les plus hautes.
+
+
+
+VOLTAIRE
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du
+_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie
+satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos
+est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois
+gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu
+audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et
+d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel,
+ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent,
+ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a
+tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.
+
+«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des
+bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce
+qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste.
+Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
+bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le
+rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique,
+et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à
+Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute,
+le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur
+naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun
+chevalier.
+
+Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment
+pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel
+est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de
+sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en
+1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques
+années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la
+littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à
+lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament
+artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se
+sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans,
+s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art
+distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à
+élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a
+fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.
+
+Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être
+précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on
+le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour
+la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite
+enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra
+poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une
+sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la
+religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit
+et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil
+séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un
+adversaire de la peine de mort.
+
+[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).]
+
+On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à
+toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il
+a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre
+Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre
+savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais
+manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre
+tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La
+prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit
+strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer
+dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela;
+dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien
+entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai
+artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne
+l'adule pas.
+
+En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que
+ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes,
+grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II,
+Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont
+toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes,
+toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à
+celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant
+nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les
+peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne
+lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais
+tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous
+dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron
+avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et
+qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en
+sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce
+les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors
+qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une
+dignité»,--qui supplée à l'autre.
+
+C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la
+souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit:
+«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera
+honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant
+peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire:
+«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez
+s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais
+il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour
+le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage
+de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et
+il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie
+est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les
+remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?...
+Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos
+_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve
+Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon
+roi.
+
+Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent.
+Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous
+ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés
+de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_
+et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis.
+Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se
+démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est
+occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la
+_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme
+de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française
+qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers
+entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_;
+conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et
+écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les
+_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile
+d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont
+pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule.
+Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère.
+Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses
+tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier
+solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait
+danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours
+peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce
+n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
+
+Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite,
+troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de
+Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas
+réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit
+tard.
+
+Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733:
+«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une
+bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente
+qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui
+annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé
+d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un
+prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu
+était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût
+fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit
+arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore
+bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il
+a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville
+florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en
+s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances.
+Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa
+popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera
+compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa
+vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il
+se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier
+moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est
+complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en
+grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut
+mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et
+le cordon à Versailles.
+
+Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un
+peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son
+église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à
+l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de
+seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège»,
+ses «vassaux», à l'issue de l'office.
+
+C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide
+estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît,
+disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire,
+ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé
+le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté
+intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses
+contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le
+méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur
+la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à
+l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à
+surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et
+lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de
+temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se
+puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien
+vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi
+sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans
+doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et
+si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs,
+et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.
+
+C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction
+du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on
+ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait
+constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par
+le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que
+l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien
+là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant.
+
+
+
+II
+
+SON TOUR D'ESPRIT
+
+Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se
+trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand
+ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un
+et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même
+homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens»,
+nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est
+la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion,
+un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou
+de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de
+curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout
+savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à
+la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des
+pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son
+temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y
+passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a
+été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était
+pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient
+condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas;
+il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit;
+universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque
+objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et
+qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez
+loin dans une étude, la première condition est le détachement, le
+renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est
+incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour
+passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus
+soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une
+abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit
+être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que
+Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à
+jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus
+parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils
+moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour
+un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la
+personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments
+que Voltaire n'a jamais connus.
+
+La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute
+distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire
+ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec
+enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les
+idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour
+à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en
+apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un
+instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les
+abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui
+la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il
+est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel
+élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française
+et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son
+nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des
+oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et
+peu de résultats.
+
+Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce
+semble; et qu'est-il?
+
+Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain
+ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement
+matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique
+et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain
+point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il
+fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le
+cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En
+religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou
+abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux,
+mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un
+non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on
+sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur
+certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est
+sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative
+absolue, et, si on le relit, s'y tenir.
+
+Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à
+croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est
+pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté
+dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce
+qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire
+qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans
+leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du
+dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a
+conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction
+impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples,
+fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres
+d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent
+d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail.
+
+Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre
+oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_,
+qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_),
+et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_),
+et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»).
+Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se
+méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un
+pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la
+réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira:
+«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime
+(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si
+malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et
+le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il
+vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs
+qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un
+charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me
+vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre
+Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne
+conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le
+répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient,
+comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous
+ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme
+n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette
+maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette
+maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur
+Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu
+par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les
+hommes_.
+
+--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que
+dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les
+petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque
+calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand
+naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses
+moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant
+des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de
+Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir
+(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un
+jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement
+et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni
+exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans
+le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à
+l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon
+à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est
+comme la lassitude du désespoir.
+
+Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis
+aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus
+parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je
+ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus
+pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la
+vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant,
+pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du
+danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des
+choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société
+humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une
+manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder
+comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien
+de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus
+de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira,
+bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de
+l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il
+pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège
+l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste
+de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en
+avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous
+maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La
+liberté dans l'homme est la santé de l'âme.»
+
+Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous
+qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette
+négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté
+donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres
+pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière
+qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une
+faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent
+fois sur cette considération.
+
+--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense
+par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait
+publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et
+ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se
+gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment,
+réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire
+philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il
+n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à
+force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux
+et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas
+d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les
+oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé:
+«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!»
+
+Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux
+yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il
+a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans
+interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme.
+Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est
+étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il
+n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et
+d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en
+l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un
+architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où
+nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette
+un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est
+art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand
+artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis
+tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à
+montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre
+part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer
+à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on
+n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les
+arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait
+perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va
+par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je
+crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et
+vous la trouvez athéistique.
+
+Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à
+son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut
+le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du
+pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu,
+reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit
+en Dieu que tant qu'il l'enseigne.
+
+L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il
+tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service
+auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler
+une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le
+reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est
+funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si
+Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet
+tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques:
+«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement
+d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à
+cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de
+plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait
+que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient
+social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref
+un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de
+Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai
+que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on
+l'invente.
+
+[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).]
+
+C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent
+volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où
+au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de
+lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour
+écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui
+me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne
+tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle
+est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou
+une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit
+rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède
+qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune,
+s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où
+on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire,
+l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il
+a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il
+prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous
+verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa
+religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité.
+
+Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit,
+aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour
+un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait
+«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le
+secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour
+l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant,
+intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un
+inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre.
+Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une
+métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire
+en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas
+besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait
+besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes
+successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de
+contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que
+je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.
+
+Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique,
+en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur
+positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble
+que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme,
+animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est
+guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il
+n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle,
+qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce
+semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un
+but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point
+de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce
+n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui
+pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est
+enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière,
+choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale.
+
+--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour
+elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a
+parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même
+semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on
+ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de
+l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_
+de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale
+établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée
+théologique admis par Voltaire[66].
+
+[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_]
+
+--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes,
+comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi
+un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort
+bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus
+loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or
+définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre
+ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée
+qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une
+loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de
+conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de
+persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en
+société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils
+dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre
+chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie
+pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant
+à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment
+où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle
+dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique
+seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne,
+dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose
+qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive
+point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation.
+L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale
+commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint
+pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis
+avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin
+qu'il ne l'a pas connue.
+
+En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou
+spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et
+de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune
+intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou
+croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence
+universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou
+croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent,
+les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins,
+_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée?
+
+Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le
+repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est
+contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute
+l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les
+moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a
+indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le
+surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire
+qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver
+l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu.
+S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la
+Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il
+l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres
+d'histoire, avec la dernière énergie.
+
+Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour
+montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce
+goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à
+écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série
+des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très
+générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde
+peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées,
+quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous
+y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un
+esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui
+donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au
+même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son
+_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans
+l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que
+c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient,
+elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_
+l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer,
+puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois
+réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous
+n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et
+alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception
+théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse
+de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans
+signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
+
+Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le
+surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte
+la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y
+dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain
+de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici
+avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là
+où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation.
+
+Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans
+l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait
+l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire
+que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou
+ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous.
+Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si
+d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à
+y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut
+être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux
+hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous
+avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que
+l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti.
+Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les
+corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est
+le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante
+dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà
+pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus
+grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric,
+Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui
+ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le
+croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour
+ceci qu'il croit cela.
+
+Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle
+reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire;
+elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais
+elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond
+d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et
+de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire
+est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté,
+par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan,
+commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps
+en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des
+providences particulières, le monothéisme historique remplacé par
+un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire
+embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire,
+comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné
+beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans
+le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de
+l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois
+n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un
+«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause
+à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en
+devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état
+de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un
+peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée
+autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit,
+souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent
+volumes lus, laissant l'impression la plus confuse!
+
+En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus
+celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas
+laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent
+dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme
+bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit,
+quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple
+en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire
+quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le
+peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et
+de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons,
+dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce
+genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté.
+On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est
+libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il
+est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes
+les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose
+s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté
+les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On
+peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du
+gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_
+pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie
+épigramme contre le gouvernement par les assemblées:
+
+ De mille députés l'éloquence stérile
+ Y fit de nos abus un détail inutile:
+ Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
+ Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
+
+Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est
+pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas.
+Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à
+l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat
+social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant,
+Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc
+n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré
+par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il
+s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance,
+moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous
+apprendre.
+
+En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il
+faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et
+préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est
+celle-ci:
+
+Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par
+les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance
+absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête,
+paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au
+surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle
+et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des
+idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats,
+bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du
+surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre,
+retour à l'antiquité, paix, bonheur.
+
+Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une
+conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est
+précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps;
+Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut
+se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est:
+«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais
+il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas
+seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion
+pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est
+de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la
+canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction
+est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout
+à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de
+théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans
+le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et
+souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme
+et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il
+apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si
+l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une
+aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut
+sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire:
+il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais
+j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur
+lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples
+y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une
+cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à
+partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est
+utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux.
+
+Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop
+léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son
+talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond
+jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée
+contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de
+certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux
+novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée
+et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais
+autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de
+limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit,
+c'est un chaos d'idées claires.
+
+
+
+III
+
+SES IDÉES GÉNÉRALES
+
+Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit,
+l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se
+placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins
+ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les
+créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand
+bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les
+conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous
+ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec
+eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas
+d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc
+_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le
+théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il
+n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au
+libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que
+le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent
+contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste
+les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en
+déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le
+principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont
+contradictoires.
+
+Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle
+où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de
+l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas
+de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu,
+pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce
+qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon),
+où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et
+Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la
+noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les
+aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de
+Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort.
+
+Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse,
+et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature
+médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix;
+aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas
+fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une
+aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent,
+à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une
+démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis
+XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait
+ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote,
+une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui
+plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point
+de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi
+serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans
+profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que
+signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme.
+Montesquieu est à peu près inintelligible.
+
+Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait
+son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais,
+vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient,
+en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales,
+une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes
+vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste
+naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie,
+parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le
+centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour
+le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le
+monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien
+spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de
+l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le
+coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut
+que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous
+vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui
+est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes
+en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je
+le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de
+détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus,
+intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est
+anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les
+propos de son hanneton.
+
+L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à
+croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous
+les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans
+son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans
+l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir
+d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de
+sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui
+fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de
+croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_.
+A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A
+qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux
+cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été
+persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler
+le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez
+philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un
+persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont
+pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui
+est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une
+impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans
+l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens;
+donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la
+persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par
+lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le
+polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie
+sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été
+tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains
+de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni
+d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de
+Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue.
+Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à
+manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss,
+Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un
+poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_
+expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice
+épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne
+parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant
+quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément
+devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui
+ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les
+persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de
+chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent,
+les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni
+jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires,
+n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible!
+Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
+
+A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire
+se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont
+toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent
+autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours
+été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale
+qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux
+de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le
+christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement
+le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne
+ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les
+sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que
+le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée
+du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir
+juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va
+s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les
+théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime
+d'être hérétique par celui d'être aristocrate.
+
+Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire
+naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des
+idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il
+est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou
+imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent
+extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes
+sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle
+plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir.
+Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des
+pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération
+spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à
+examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que
+les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le
+temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels
+fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un
+renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra
+sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine
+avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à
+la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.
+
+C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de
+tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez
+d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand
+il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de
+lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la
+façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon.
+Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la
+répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]...
+(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de
+Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le
+monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu,
+donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un
+contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.
+
+[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre
+globe_.]
+
+Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le
+même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste
+à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme,
+comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour
+l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être
+content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque
+chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme
+anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme
+sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu
+serait, je crois, mieux dit.
+
+Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela.
+Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été
+accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint
+quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de
+nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le
+monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel
+effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à
+nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons
+l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux
+ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque
+chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et
+toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien
+la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un
+peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint,
+on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille!
+
+Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et
+curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et
+qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées
+fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré
+même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement
+inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne
+dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple;
+surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de
+l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique,
+politique et moral de la trentième année.
+
+Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il
+advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son
+système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et
+notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte
+d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très
+entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore
+de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire.
+Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut
+n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant
+philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet
+ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une
+part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité,
+il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de
+son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra
+un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est
+antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et
+administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au
+tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il
+exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement
+monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien,
+ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette
+matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y
+est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté
+alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait
+Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un
+génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie
+d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le
+pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que
+d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un
+goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique
+qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux.
+Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa
+réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur
+en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent
+leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son
+encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait
+le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à
+l'Académie française.
+
+En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré
+l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes
+intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop
+ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs.
+Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me
+semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a
+deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit
+compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu,
+quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment
+faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque
+d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que
+négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à
+faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un
+excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été
+à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est
+inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très
+bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des
+choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits
+livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un
+chef-d'oeuvre.
+
+Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu
+près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses
+instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes
+les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes,
+qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu,
+assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la
+charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un
+instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir
+à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses
+conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et
+il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à
+reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire
+au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très
+désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire
+cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune.
+Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins
+jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une
+insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et
+qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du
+reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai
+de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés
+d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement,
+lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre
+de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais
+qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que
+je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends
+nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait
+parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité
+intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des
+condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa
+vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent
+ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le
+biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est
+contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de
+Gilbert:
+
+ Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_?
+ Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
+
+Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au
+même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante
+pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et
+Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs
+prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de
+rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans
+ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de
+cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et
+forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel
+juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et
+contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a
+bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une
+victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment
+de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits
+ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un
+singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion
+qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un
+crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus
+grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite,
+aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le
+bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.
+
+[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.]
+
+On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part
+moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié
+propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses
+instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce
+qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est
+sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop
+restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches
+d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon
+meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade.
+
+Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande
+vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu
+puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les
+grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité,
+au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique
+moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu,
+ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut
+bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand
+flambeau sur le chemin de l'humanité.
+
+Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant
+sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses
+ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme
+le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_,
+s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée
+générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il
+apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la
+pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir
+quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très
+simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et
+indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une
+admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet,
+il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même
+de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et
+pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le
+fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais
+le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni
+limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps,
+aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence
+propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut
+rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même
+l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur
+acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend,
+et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants
+peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société
+monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême,
+où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre;
+ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par
+Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion
+pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les
+tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se
+fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les
+rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit
+pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais
+d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.»
+Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et
+recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société
+qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier.
+
+Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire
+est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il
+conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur
+rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas
+l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du
+monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a
+pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus
+conservatrices.
+
+Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une
+qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est
+l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes
+étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent
+et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous,
+puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si
+probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_
+ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit
+plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation,
+puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit
+savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est
+positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif
+aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il
+est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui
+au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop
+pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au
+seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.
+
+Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre
+chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un
+sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat
+pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un
+lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur;
+et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille
+éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le
+point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays,
+mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération
+sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et
+alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours
+conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un
+pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre
+éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est
+monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote,
+d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de
+conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot
+qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son
+indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même
+ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même
+au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la
+Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes
+à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée.
+C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est
+pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que
+d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il
+espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le
+monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère
+blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais
+d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.
+
+Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du
+peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple
+est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut
+se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a
+que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule
+dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se
+défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et
+pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait
+être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui
+n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou
+gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est
+si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le
+meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables,
+qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des
+«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus
+que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu
+être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat.
+Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en
+ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée
+aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il
+n'est aristocrate que par négation.
+
+Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et
+fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est
+une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu
+propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles
+sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la
+continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience
+commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec
+les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout
+ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a
+une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme
+d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans
+effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en
+lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans
+les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement,
+qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort
+et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules
+dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes,
+je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi
+quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il
+est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect.
+Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise
+dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension
+beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des
+souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du
+Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait
+l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un
+peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne
+un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire
+sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux.
+
+On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps.
+Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur
+aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a
+beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très
+vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le
+Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est
+admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne
+pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises;
+ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture;
+n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans
+un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_
+fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à
+chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui
+ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine
+de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez
+pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir
+son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très
+propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole;
+inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec
+sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une
+centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées
+est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît
+concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il
+avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait
+une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme.
+
+[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de
+la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville
+et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des
+décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de
+ses «humeurs» et boutades.]
+
+
+
+IV
+
+SES IDÉES LITTÉRAIRES
+
+Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées.
+Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard:
+elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce
+qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes.
+--Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie
+littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend
+parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte,
+Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre
+Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le
+raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées
+pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction,
+autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on
+continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus
+que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il
+en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans
+lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.
+
+Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, à la façon d'un Racine,
+d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux
+encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des
+littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère
+perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère,
+de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère
+sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui
+n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière
+depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure
+à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne
+d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur
+à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et
+d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu
+près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand,
+de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique
+conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus
+puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.
+
+C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est
+comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est
+conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un
+classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme
+en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il
+s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance
+de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique
+et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde
+de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité
+vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des
+grandeurs de notre âme--et, _parce que_ tout cela est bien compris et
+possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres,
+clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but,
+ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que
+clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce
+qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté,
+mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique.
+
+Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de
+proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse,
+voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le
+siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et
+de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait
+une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui
+est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un
+assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut
+avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des
+choses.
+
+Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes
+oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut
+juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste
+rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au
+moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler
+de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est
+harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand
+créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu
+aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace,
+Horace surtout.
+
+Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas
+compris, du moins celui des _Pensées_. C'est que Pascal, sans qu'on
+s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète,
+peut-être, du XVIIe siècle.
+
+Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est
+dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le
+grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir
+trop souvent _manqué de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier
+dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en
+est «déparée»[70]. Comparez le portrait si correct et bien compassé de
+la reine d'Egypte dans le _Séthos_ de l'abbé Terrasson et le portrait de
+Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand
+maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson[71].» La
+Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et
+fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités
+quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que
+d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni
+_mesure_».--Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans
+le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer
+la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se
+souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment
+élégant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des «traits de
+comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel
+dommage!
+
+[Note 70: _Temple du goût_.]
+
+[Note 71: _Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et
+de l'éloquence dans la Langue française.--Caractères et portraits_.]
+
+Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces
+étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes,
+mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur
+la noblesse.
+
+Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme
+de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare,
+pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du
+grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de
+sa carrière, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de
+_Zaïre_, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus;
+et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment
+préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu
+beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe.
+Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle:
+trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton,
+merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de
+la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même;
+et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans
+sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez
+celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a,
+manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans
+l'art de Voltaire et de son groupe.
+
+Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe
+siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu
+première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens,
+et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement
+par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une
+habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un
+procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à
+Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des
+modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres
+du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre
+secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout
+chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.
+
+Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas!
+N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite
+ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est
+son instinct de _curiosité_. C'est par là que, de tous côtés, il échappe
+à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est
+d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu
+que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle,
+c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être
+accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose.
+Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela
+fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que
+celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort
+heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes
+de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles.
+«Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois
+gigots de mouton dans une marmite?...»--«Eh! mon Dieu, répond Voltaire,
+c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à
+Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»--«Pourquoi tant louer la
+force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»--«Non,
+mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout
+dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les
+hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis
+notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.»
+
+Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers
+toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire
+a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait
+naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un
+demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier
+ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de
+fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son
+ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui
+n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais,
+tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que
+celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et
+quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il
+est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite
+à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a
+inventé _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de
+théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du
+spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet
+enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais
+exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt
+passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.
+
+En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien,
+sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il
+n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette
+complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui,
+sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il
+est un artiste.
+
+
+
+V
+
+SON ART LITTÉRAIRE
+
+J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire
+critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans
+Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se
+donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de
+génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors
+ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés.
+Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse,
+d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est
+pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui
+ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le
+montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce
+qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent
+des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon
+et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des
+idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à
+composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel,
+Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire,
+outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en
+exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent
+original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui
+en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce,
+d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en
+fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier
+des plus aimables.
+
+Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la
+critique qui s'échauffe.
+
+Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts,
+dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un
+transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout
+l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence
+du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car
+la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se
+surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui
+corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore.
+
+C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages
+artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur
+le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait
+après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant,
+mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un
+héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur»,
+éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est
+un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées
+philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car
+vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et
+philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme:
+«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une
+_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très
+intelligent.
+
+Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante
+des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne
+se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et
+l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond
+des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour,
+l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans
+les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou
+quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est
+un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne
+comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très
+amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité
+l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien
+racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose
+admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur
+à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la
+_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet),
+en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule
+d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent
+les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif
+plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand
+calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France,
+surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair
+et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce
+cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même.
+La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait
+à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le
+plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.
+
+La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est
+illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces
+personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il
+écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai
+que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point
+les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par
+elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des
+aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce,
+ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent;
+ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne
+comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout
+de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque.
+Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions
+de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien
+vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux
+contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques
+du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les
+entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y
+renoncer absolument. Cela confond.
+
+Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces
+avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque
+chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des
+petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a
+l'Arioste.
+
+Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour
+laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France
+depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas
+le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est
+sans doute assez parlé de la _Pucelle_.
+
+C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de
+Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention.
+La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur
+la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique
+dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille,
+lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter
+Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette
+question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la
+tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de
+l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent
+sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action
+de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et
+Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains,
+on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont
+persuadés.
+
+Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de
+Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour
+Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché
+de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil
+«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_.
+Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à
+1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable
+méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux
+des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage,
+il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de
+folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences
+fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et
+«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend
+pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les
+supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie
+tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que
+toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et
+l'effort de Voltaire.
+
+Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail
+matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que
+Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et
+vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais
+puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui
+a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de
+Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a
+écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente
+mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles,
+dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_,
+sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de
+méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que
+Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence
+lamentable, il n'a pas inventé autre chose.
+
+Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires,
+Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier
+aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il
+n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là
+ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable
+dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi,
+quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie,
+sans peinture des variations et des démarches compliquées des
+sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où
+il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser»
+Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un
+théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un.
+
+Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé
+la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et
+sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à
+rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond
+et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans
+Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit.
+Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à
+peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que
+de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et
+quelle «méprise»!
+
+_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage
+principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans
+ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de
+Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux
+qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui
+crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a
+qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide.
+Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur
+Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une
+maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien
+ménagé.
+
+_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus.
+Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus
+et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se
+produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque
+pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que
+cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des
+mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire
+toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus
+prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans
+cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables,
+complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits,
+de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien
+extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du
+parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du
+spectateur.
+
+_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de
+la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du
+théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve
+son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il
+y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces
+choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.
+
+_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait
+épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne
+tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais
+elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez
+que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que
+Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore
+que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore
+que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point
+de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques
+révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à
+Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui
+pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun
+doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore,
+c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main
+elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et
+c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira:
+«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la
+scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait
+tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par
+détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler
+celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et
+vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner
+le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous
+les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie
+pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de
+son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut
+qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout
+à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de
+Racine.
+
+_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la
+véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au
+lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants
+séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du
+troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se
+parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se
+dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible
+de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de
+l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.
+
+L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition
+et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme
+_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme
+humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des
+efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes
+chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de
+retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment
+de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies
+sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des
+vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il
+n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs
+méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est
+qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les
+personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise,
+et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo.
+Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien
+le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre
+docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en
+arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de
+vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les
+yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le
+quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche
+d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même
+qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses
+tragédies.
+
+L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en
+partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au
+moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance
+entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de
+ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un
+esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme
+relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni
+comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très
+«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières»,
+l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille,
+et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait
+peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un
+spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais
+aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa
+condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard
+où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et
+folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou
+subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare,
+Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une,
+tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses.
+L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas
+«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis,
+puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis
+par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine
+de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre
+Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne
+laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif;
+ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les
+grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et
+qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie.
+
+Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera
+tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne
+dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se
+consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion
+d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il
+pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même
+que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit;
+il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique.
+
+Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la
+dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans
+abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière.
+--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus.
+Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels
+il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les
+_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des
+histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice,
+l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de
+dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est
+dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur.
+Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique;
+en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait
+les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à
+quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et
+un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu
+bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul
+reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.
+
+Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à
+deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution
+naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a
+brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui
+le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est
+produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec
+Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis,
+après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en
+minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce
+modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez
+que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par
+donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles
+répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa
+tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante
+ans à s'en apercevoir.
+
+Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une
+langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une
+langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy;
+elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant,
+même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire.
+Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle
+n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse
+banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle
+nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient
+surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer
+une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces
+prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un
+écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un
+peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la
+fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse
+un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades
+véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre.
+Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est
+pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il
+y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément
+ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de
+s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec
+ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les
+tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur
+l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle
+d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux
+choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres
+d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.
+
+On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale»,
+c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et,
+indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps
+modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on
+le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes,
+Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français
+du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien
+illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre
+si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des
+mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale
+me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur
+locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation
+de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à
+le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est
+impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne
+pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera
+du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à
+quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai
+qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir
+cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me
+renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si
+Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très
+rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et
+me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif,
+formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi,
+homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la
+mesure.
+
+Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des
+Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.
+
+Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de
+l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose
+de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus,
+je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose
+bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter,
+_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait
+bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_,
+du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_,
+et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie
+pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une
+femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir
+l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première
+était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a
+eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je
+dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur
+locale, il l'a donnée.
+
+Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son
+temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille.
+On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au
+théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur
+la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du
+royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_,
+d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser
+sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée
+naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait
+tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a
+tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause,
+inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la
+routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une
+excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler
+l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que
+de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames
+romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de
+métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la
+littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à
+_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_.
+
+Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière
+manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de
+petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman
+conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est,
+le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en
+dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais
+autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire,
+je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du
+vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme
+des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle
+psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne)
+nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce
+sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La
+suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme
+dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et
+il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte
+est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de
+petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée
+et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté,
+tout simplement.
+
+L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais
+dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les
+forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre,
+s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit
+par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule
+du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par
+Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en
+monologue. Ils ne se heurteraient guère.
+
+Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la
+lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y
+posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile
+à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses
+comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte
+moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte
+sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus
+romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La
+Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le
+_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt.
+Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont
+d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance
+psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants
+éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que
+les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de
+l'art.
+
+Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé,
+toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a
+touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas
+capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la
+même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs,
+et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit
+essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux
+autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la
+faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de
+s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération
+de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou
+notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme,
+qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité,
+détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans
+complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut
+la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien
+aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli
+de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance
+de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme
+penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les
+sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous
+avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste
+sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe
+monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et
+la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés
+qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui
+d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux,
+intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et
+c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.
+
+
+
+VI
+
+SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES»
+
+Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de
+connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa
+distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût.
+Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas
+celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience
+même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce
+qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun
+dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans
+humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment
+leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde,
+qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue
+existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit
+toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la
+partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait
+et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_
+sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le _Siècle
+de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de
+conscience, d'exactitude et de grand talent.
+
+Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien
+dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires;
+que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement
+général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique
+est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par
+les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et
+ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas
+vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que,
+comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui
+fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à
+savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est
+chose dont il ne s'aperçoit guère.--Mais j'aime mieux voir de quel soin
+minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs
+caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une
+sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins
+pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en
+tout Voltaire, que dans le _Siècle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il
+y en a.--Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et
+que le _Siècle de Louis XIV_ écrit à Berlin était une jolie parade à
+l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle
+bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me
+figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut
+jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui
+venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin
+qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se
+consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée.
+
+On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité
+maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et
+que--sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit
+les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle
+d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a
+toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes
+les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira
+toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et
+que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours
+que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'_Essai sur les
+moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _récits_ du _Siècle de Louis
+XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacité, de verve et de
+lumière.
+
+On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf
+_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur récit, ces ouvrages ne
+sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale
+qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et
+recommencent. On l'a dit du _Siècle_; on ne l'a pas dit assez
+de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent
+indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce
+de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire
+intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude
+sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et
+laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou
+au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes
+satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé,
+cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin.
+
+C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle.
+Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les
+choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont
+plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de
+Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés.
+Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi
+secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées
+sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance
+dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont
+toujours un peu déséquilibrés.
+
+La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait
+les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un
+éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir;
+et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la
+curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même
+son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les
+choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme,
+la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle
+le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte
+attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes
+ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui
+qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres
+secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer
+à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son
+succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait
+les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en
+prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en
+prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis
+du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille
+grâces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le
+principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître
+de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni
+le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les
+intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans
+anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai
+romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la
+rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour
+raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de
+penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce
+qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à
+une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.
+
+Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses
+petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux
+de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de
+vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme
+celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se
+promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir
+et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire
+philosophique_ conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.--Et c'est
+pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et
+moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et
+se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes,
+au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement,
+nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on
+n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une
+demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de
+gracieux et d'inquiétant.
+
+Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la
+coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à
+l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien
+loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums
+de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les
+Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine
+l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie
+des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre
+part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref,
+ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée,
+déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne
+peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos
+éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont
+ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand
+seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à
+rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se
+faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une
+jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de
+finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre
+juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout
+son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple
+aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la
+première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des
+_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce,
+loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction
+à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se
+dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un
+éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.--
+Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille
+de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie
+rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier.
+On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un
+enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.
+
+Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des
+hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des
+dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût
+été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent
+adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire
+philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes
+questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq
+ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire;
+un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à
+des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait
+pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des
+Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un
+peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans
+doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur
+parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce
+qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y
+a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se
+croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les
+qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des
+autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand
+penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble,
+la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses
+passions n'ont point eu de part.
+
+
+
+VII
+
+Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort,
+qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand
+poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour
+lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand
+philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart.
+Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses
+méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce
+qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on
+sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on
+les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a
+conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes
+une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance,
+lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et
+fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos
+pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses
+semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en
+opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus
+chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a
+augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique,
+antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie
+que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est
+qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est
+sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution
+littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui,
+l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu
+ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire,
+qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant
+le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était
+le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps,
+tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire
+a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de
+Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration
+en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande
+importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand
+il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»:
+
+ ..... on ne va pas sur Pégase monté
+ Avec si gros bagage à la postérité.
+
+Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un
+pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés,
+quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours
+encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches!
+Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand
+on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu
+d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans
+Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est
+le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique
+religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même,
+qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve
+ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui
+lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans
+ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très
+instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très
+vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui
+est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque
+en impose.
+
+Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré
+d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres
+devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince.
+Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne
+laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté
+intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de
+ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit
+entré pour quelque chose.
+
+Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus
+grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes
+de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent
+brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni
+Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me
+donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je
+le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de
+l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race,
+comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui
+fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de
+la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous
+ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus
+spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est
+un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude
+de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit
+abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un
+Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des
+plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est
+conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est
+étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être
+irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et
+batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins,
+et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du
+charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de
+métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et
+charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un
+Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté,
+et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices:
+c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès
+de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas
+très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont
+tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce
+défaut, en faveur des autres.
+
+Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec
+peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait
+fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire
+Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne
+retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus
+étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le
+prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces
+élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps,
+même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de
+la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que
+par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par
+sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue
+excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa
+grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il
+n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien
+grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que
+la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique
+de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent
+qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de
+bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français;
+et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment
+pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités,
+même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires,
+de son esprit.
+
+
+
+DIDEROT
+
+
+
+I
+
+L'HOMME
+
+Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société.
+Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de
+la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête
+allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage!
+Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de
+Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et
+il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le
+parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche,
+somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils
+d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié
+pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie
+à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une
+grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant
+bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très,
+affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les
+caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux,
+sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève
+de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des
+bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à
+noter, raconte ces choses avec complaisance.
+
+Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant
+trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne
+trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses
+amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui,
+bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois
+coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il
+ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême
+ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se
+mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les
+affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur,
+conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que
+Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul».
+Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison
+humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas
+que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il
+leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève,
+sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il
+ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de
+Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière;
+sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien
+encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple.
+Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est
+à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie
+de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse
+d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se
+plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et
+drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il
+s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités
+de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans
+sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne
+fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande
+ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.
+
+Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et
+large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son
+père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire
+de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en
+particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon
+moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants
+grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts,
+plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail,
+honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les
+relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du
+reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses
+qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot.
+
+Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très
+nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui
+ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à
+l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme
+il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou.
+C'est un bon compère.
+
+Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa
+vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part
+il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon
+employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel,
+travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire
+travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur
+et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce
+lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point
+d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie
+qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement
+alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et
+s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que
+Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion
+du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe
+officielle.
+
+D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont
+ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits
+en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français
+qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils
+sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est
+philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre
+amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille,
+l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est
+ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment,
+n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une
+abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les
+oeuvres de Diderot.
+
+
+
+II
+
+SA PHILOSOPHIE
+
+Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et
+contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être
+systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable
+et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez
+souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste,
+qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus
+que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus
+peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute
+l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par
+lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer
+comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui,
+j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie
+sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_,
+sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout
+plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de
+Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique,
+la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire
+naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se
+font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse
+de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes,
+Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux
+mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez,
+encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie,
+légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent
+à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus
+ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur
+des reconnaissances hardies et impétueuses.
+
+Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées
+philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement,
+d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la
+_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera
+celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur
+le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées
+philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être
+considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_
+sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie
+athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde
+à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne
+hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se
+débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais
+successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils
+se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces»
+s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se
+faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et
+toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en
+son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des
+recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.
+
+En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet
+paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous
+l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre
+tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la
+doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que
+les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et
+comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe,
+s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force
+de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas
+encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui
+du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais
+considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le
+savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient
+réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans
+l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles
+Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit
+énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait
+déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste:
+«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour
+ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de
+même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité
+avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus
+dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce
+qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a
+passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est
+écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a
+peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à
+subir qui nous sont inconnus...?»
+
+[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).--
+Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De
+la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation
+naturelle des formes de l'être_ (1768).]
+
+Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière,
+par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles
+Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une
+collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait
+dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et
+d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim
+d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette
+branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est
+composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres
+et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux
+entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront
+plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon,
+l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi
+indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre
+cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle,
+c'est l'univers.
+
+Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le
+transformisme constitué, la formule définitive du transformisme:
+«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins
+produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante
+ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot
+de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes
+d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore
+à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui
+commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression
+trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail
+ramènera.
+
+[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature
+est première habitude.»]
+
+Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière
+vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan
+préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice,
+évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement,
+créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres
+espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la
+sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation,
+de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans
+l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des
+végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des
+choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit
+son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est
+matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation
+que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de
+lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le
+recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui
+est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un
+endroit où elle n'a que faire[74]:
+
+[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.]
+
+Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée:
+
+«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de
+l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses
+habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au
+cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler
+d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents
+des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au
+fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute
+dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de
+cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et
+qui l'apaise à son gré.
+
+«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la
+source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet
+de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers,
+il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion
+s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui
+part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide
+jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et
+permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le
+tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette
+chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant
+lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»
+
+Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car
+l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot.
+L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature
+auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la
+nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se
+pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la
+nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de
+bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après
+l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant
+de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à
+votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô
+superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers
+où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion,
+ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux
+usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc,
+enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera
+de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te
+déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
+Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la
+route de ta vie....»
+
+[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.]
+
+--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier
+philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point
+est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile
+d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en
+l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans
+dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est
+parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième.
+Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des
+tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme
+naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et
+il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie.
+Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par
+_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances
+extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la
+misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans
+pudeur[76].»--Et à la bonne heure!
+
+[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
+
+Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son
+instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si
+vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de
+votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans
+la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre
+de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques,
+civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort,
+ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une
+poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous,
+au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses
+affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77].
+
+[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.]
+
+On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de
+Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère
+et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état
+social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des
+supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous
+les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer
+les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu
+cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en
+a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait
+davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la
+morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé
+devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot,
+débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé
+droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
+
+Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution»
+des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien
+que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état
+d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume
+plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle
+désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience
+de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop
+étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet,
+Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans
+l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes
+diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis
+de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers,
+législation dure, répression implacable, religion austère, morale,
+luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il
+faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On
+commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme
+une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a
+commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce
+qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes
+après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache
+à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas
+raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour
+ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste
+la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant
+Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on
+réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont
+belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le
+«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à
+une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité
+de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le
+culte.
+
+Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de
+l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et
+presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort.
+Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions
+méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a
+raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les
+animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent
+que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en
+conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature
+est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite,
+ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte
+dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale,
+respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se
+porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant,
+est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre
+l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui
+y est allé.
+
+N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il
+n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où
+il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme
+d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont
+gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de
+l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui
+s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa
+parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de
+ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de
+sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de
+Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de
+son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage
+intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard,
+plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées
+profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et
+ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très
+intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire
+naturelle.
+
+Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en
+faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute,
+une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et
+d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations
+sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le
+mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_,
+la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive;
+et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
+
+A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois
+dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit
+s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet,
+père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à
+elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait,
+ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et
+dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment,
+il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est
+souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu,
+isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même
+s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et
+vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne
+la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un
+père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il
+a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en
+possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle
+inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument
+dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point
+qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme,
+pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en
+ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté
+tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer
+des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble
+tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et
+qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et
+au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que,
+partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui
+fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.
+
+C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale
+de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable,
+et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son
+immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel
+et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui
+est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous
+faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de
+loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre,
+peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse
+générale, point de morale aucunement. La morale est une invention
+d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel
+qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou
+quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement
+interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien,
+même contre le gré de la loi civile.
+
+Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et
+intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le
+XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès,
+s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de
+l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et
+les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont
+fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires,
+lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme
+artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social,
+religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour,
+ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à
+peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le
+modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser
+tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir
+le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme
+sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant
+mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité,
+ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner
+tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos
+décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute
+pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la
+reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement
+réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction
+et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs
+amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée
+saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil
+des radicaux du XVIIIe siècle.
+
+Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je
+pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux
+tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que
+Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie,
+d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes
+disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est
+plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons
+mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on
+a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?»
+
+
+
+III
+
+SES OEUVRES LITTÉRAIRES
+
+On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait
+pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai
+le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand
+je le crois juste.
+
+Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous
+l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine
+imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte
+de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout.
+L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des
+âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance
+singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre
+âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une
+aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y
+aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile
+y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait
+pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation
+pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais
+cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un
+caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais
+raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à
+l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et
+raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de
+genre.
+
+Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme
+personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement
+et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait
+voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous
+le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors,
+tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur
+les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à
+regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le
+fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure,
+l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait
+encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant.
+
+Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des
+historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les
+fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce
+sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien
+vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de
+ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des
+hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans
+nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante
+aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui
+part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette
+femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues.
+Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de
+physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé
+dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de
+son talent, qui est très grand et très Original.
+
+[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.]
+
+[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.]
+
+Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la
+_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties
+d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement
+dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a
+plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré)
+que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du
+style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond
+est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de
+caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la
+vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il
+produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle,
+suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents,
+chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire
+que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus
+intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement
+de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de
+foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper,
+jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours,
+en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là
+un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions,
+des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il
+y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus
+de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler
+simplement, de romancier.
+
+Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à
+l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas
+moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente,
+mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même
+qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé
+ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et
+puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse
+dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son
+unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on
+sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène
+à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_
+ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste,
+demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est
+ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre,
+souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et
+vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable.
+
+Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende
+profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations
+prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est
+l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel
+que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il
+l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était
+si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en
+particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï
+et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le
+regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié
+les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à
+l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques
+à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros;
+qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce
+qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est
+enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un
+personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude
+de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement
+dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf
+cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et
+diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la
+nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu
+de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement,
+mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son
+existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre
+fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste
+qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque
+inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient
+point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter.
+
+Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins
+réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y
+reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez
+qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand
+raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et
+la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour
+être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être
+capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre,
+condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare.
+D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes
+s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand
+il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles
+auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de
+créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus
+grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue.
+Ceci est le cas de Diderot.
+
+Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues,
+obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est
+naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce
+chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que
+je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables.
+
+Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge
+en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel
+à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour
+se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le
+conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le
+pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce
+qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins
+de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage
+entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent
+un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une
+réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent
+cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue
+ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de
+céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des
+yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des
+personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir
+que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est
+précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la
+nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement
+_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit
+à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et
+qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers;
+que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne,
+non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de
+la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le
+trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art,
+qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de
+contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire;
+et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude
+noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux
+parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de
+ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les
+_conditions_ nécessaires.
+
+Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant,
+d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup
+mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de
+l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même
+se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris
+soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins
+de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a
+gardé.
+
+[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des
+valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets
+et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est
+bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.]
+
+Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il
+était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique
+dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord
+avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et
+avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien
+dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le
+théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle
+ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et
+de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de
+remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes;
+d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la
+direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à
+languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère
+que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette
+succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis
+de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant
+accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que
+le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte
+de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour
+au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire
+à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen
+(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de
+préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!»
+
+Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant
+la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez
+par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un
+père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on
+est soldat, etc.
+
+La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas
+méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des
+«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus
+des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_
+contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui
+strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme
+en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre
+compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de
+l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes
+prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils
+n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont
+ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme
+peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien
+plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions
+exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père
+depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix
+ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres
+termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la
+prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup
+plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir.
+
+Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de
+caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais
+Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement
+et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions
+étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les
+conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte
+contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut
+s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et
+père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous
+croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que
+vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun
+renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de
+circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors
+le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma
+condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont
+les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous
+connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur
+serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque
+par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait.
+
+De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères,
+tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles
+ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères
+d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères
+innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne
+humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des
+modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant
+elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont
+modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées
+sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence
+curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait
+à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus
+qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même.
+Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour
+tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre
+l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge
+d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est
+abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce
+qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté
+maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa
+condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que
+font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par
+exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut
+écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait
+Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un
+pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en
+procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme
+concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la
+«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait,
+dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de
+le mettre.
+
+Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir
+une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains
+n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour
+abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait
+pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot
+avait donc et de la justesse et surtout de la portée.
+
+Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la
+pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa
+doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais
+moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il
+ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se
+développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand
+adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme
+engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument
+asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que
+comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès
+lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme
+tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en
+dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et
+par conséquent croire qu'il fallait peindre.
+
+De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à
+la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il
+fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché
+ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères,
+il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_
+de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent
+_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il
+pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu
+que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans
+Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces
+déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du
+ridicule, et je n'y insisterai pas davantage.
+
+Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de
+la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien
+pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur
+cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas
+nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle
+avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et
+dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par
+les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les
+dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de
+belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre
+de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de
+Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et
+tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle
+n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases.
+
+Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but
+poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière
+est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a
+d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais
+vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont
+concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est
+tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable
+et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa
+vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant,
+pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il
+n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un
+certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que
+d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt
+qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en
+littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met
+sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse.
+
+Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils
+naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres
+raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent
+pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des
+hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue.
+Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque
+homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait
+chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son
+discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il
+ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête.
+Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins
+de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont
+des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec
+lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais
+il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une
+discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond....
+Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces
+gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu
+ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses
+dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir
+souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second
+ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le
+vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son
+temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot
+qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par
+des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait
+à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru
+que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une
+dissertation.
+
+Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il
+ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul
+caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon?
+Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante;
+point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié
+par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de
+Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à
+ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il
+s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur
+la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les
+longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le
+crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien
+puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux
+et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité
+douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des
+buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté
+s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout
+homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original,
+piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui
+résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y
+a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de
+conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification
+bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel,
+cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si
+suspectes qu'il ne risque pas d'être fade.
+
+L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me
+déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le
+Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent.
+Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant
+et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne
+ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq
+ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui
+reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici
+l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la
+pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci,
+cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me
+mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui
+jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup
+vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du
+reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais,
+discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_
+serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très
+originale.
+
+
+
+IV
+
+DIDEROT CRITIQUE D'ART.
+
+Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation,
+et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le
+_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_.
+Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette
+demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce
+qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter
+quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable
+de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux,
+saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une
+ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un
+spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine
+des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire,
+inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout
+le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à
+mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement
+contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et
+d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère
+au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit
+dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et
+paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures;
+le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation
+de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de
+Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux
+que je ne pourrais l'exprimer.
+
+Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la
+suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office,
+mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt
+un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il
+a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très
+souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé
+ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale
+que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des
+couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière.
+Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une
+autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de
+souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore,
+dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait
+par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui
+est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et
+moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront
+pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut
+s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu,
+et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a
+inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans
+ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa
+verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton.
+
+Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de
+Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute
+littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu
+vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le
+fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce
+n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre
+des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il
+a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de
+cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une
+peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a
+été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre.
+Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne
+faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à
+mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les
+confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de
+Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort,
+entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne
+connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit
+pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour
+son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas
+faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine
+dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le
+critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les
+toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où
+Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion,
+peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en
+arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir
+d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que
+tel ton est juste et tel douteux.
+
+Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et
+c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu;
+mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur
+Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si
+littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire
+aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même
+souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_;
+--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent
+l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour
+un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La
+Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je
+défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres
+du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là
+avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient
+pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y
+songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot
+ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été
+modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que
+je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence
+prédominante et funeste du «point de vue littéraire».
+
+Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr,
+d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points
+qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la
+critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées,
+nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations
+est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la
+lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en
+doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu
+d'oeil plus savant et plus exercé que le sien.
+
+Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur
+(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé
+maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste
+choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou
+recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut
+l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui
+saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire,
+on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du
+moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il
+relève.
+
+Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre
+doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des
+figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est
+souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout
+le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du
+peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir
+une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter
+juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le
+commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être
+belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté.
+«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent
+point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de
+ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme
+elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va
+beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur
+né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne
+manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot.
+
+--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est
+partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est
+causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il
+faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté
+propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et
+minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la
+technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers
+pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine
+ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté
+d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour
+éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses,
+il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont,
+aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M.
+Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont
+un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun
+en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne
+les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose
+racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il
+ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible
+même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou
+sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts.
+Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun.
+
+[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.]
+
+Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il
+rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent
+de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point
+songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait
+qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler
+l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel
+mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du
+récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà
+plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce
+que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans
+la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de
+l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique,
+un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression
+générale qui affectait la foule.
+
+Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle
+pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus
+d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu
+plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du
+sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et
+nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire,
+de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art
+sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant
+un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la
+critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement
+qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de
+la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et
+éloquent initiateur.
+
+
+
+V
+
+L'ÉCRIVAIN.
+
+Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il
+trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais
+quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent
+un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère;
+ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y
+a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de
+l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie
+philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a
+donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son
+tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une
+exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en
+apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà
+qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie....
+Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en
+être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me
+restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je
+m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de
+Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même,
+à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage
+en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y
+a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive
+saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un
+tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection
+de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus,
+qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre
+vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a
+disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que
+Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée
+souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages
+où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.
+
+Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète.
+Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il
+descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite
+immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que
+le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le
+symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination,
+et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le
+retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores:
+«Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui
+le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni
+gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et
+babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur
+tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie
+prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage,
+inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence
+son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et
+les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver
+dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une
+«strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi
+qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre
+pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est
+inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile,
+girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le
+quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant,
+quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non
+surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme
+sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections,
+de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois
+d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.
+
+
+
+VI
+
+Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques
+silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées
+d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries,
+énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé
+Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique,
+ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par
+son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque
+inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande
+place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères
+les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre,
+et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a
+manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite
+dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il
+est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un
+grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans
+cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel.
+Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup
+plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier
+que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires
+racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de
+réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela,
+aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit,
+sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de
+facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de
+scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à
+cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et
+de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de
+réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment
+seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à
+nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être
+qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas
+peu.
+
+Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très
+en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme
+artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits
+les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis
+les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout
+récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits
+les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un
+étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille
+beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard
+ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le
+hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte
+de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin
+autour de son monument.
+
+Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire,
+s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle,
+beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus
+scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée
+au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa
+cour.
+
+Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes
+trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes
+de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité
+d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent,
+et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe;
+romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art
+d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare
+et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des
+chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage
+intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est
+décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente
+quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin
+franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le
+vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout
+que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la
+communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous
+forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un
+autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire,
+plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes
+ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer.
+L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son
+fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le
+comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en
+est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct
+individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions
+vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus
+impérieux de notre nature.
+
+
+
+JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+
+
+I
+
+SON CARACTÈRE
+
+Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin
+1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un
+roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis
+les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et
+industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois,
+favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu
+voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux
+beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition,
+n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur,
+toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux,
+ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva
+jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil
+Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu
+de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non
+point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait
+pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible,
+et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant,
+charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases,
+«fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier
+trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas
+une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier
+mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers
+autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par
+adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable,
+honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître,
+et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les
+affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se
+sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le
+ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion,
+parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien
+douceur et naïve tendresse.
+
+Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux,
+lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans
+instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante,
+d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très
+puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau
+n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le
+meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était
+orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et
+avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries
+de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité
+entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports
+de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement
+et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que
+plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il
+prendra des attitudes.
+
+Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination
+romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le
+roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à
+quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être,
+l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune
+chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est,
+jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et
+de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a
+toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa
+maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme,
+et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en
+vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu
+tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le
+contour et changé la couleur des choses.
+
+Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra
+la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le
+vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit
+plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme;
+car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau
+avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir
+acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait
+infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du
+Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement
+terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui
+qui a pensé et qui a écrit.
+
+Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des
+marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination
+puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce
+qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne
+stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais
+avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de
+Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà
+hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation
+provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante,
+même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et,
+remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut
+accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et
+il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces
+grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa
+bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs
+et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne
+pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins
+les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de
+plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay
+s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette
+contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de
+suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et
+onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas
+prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit
+par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il
+arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se
+faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le
+monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas,
+mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de
+l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand
+une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront
+compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des
+lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer
+sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens
+de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son
+affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans
+l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour
+qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières
+expériences.
+
+L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite
+à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il
+n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était
+fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle
+quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope
+de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme
+candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel
+qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de
+l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui
+était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez
+son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en
+convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en
+délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère
+pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien
+autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs,
+affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une
+l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau.
+
+N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes
+les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de
+Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les
+bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que,
+jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et
+adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage
+continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et
+de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait
+de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce
+qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce
+singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne.
+
+Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne
+sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses
+ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est
+l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le
+roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et
+c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les
+_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier,
+tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa
+tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et
+d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en
+guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal
+accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente,
+d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la
+refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique,
+un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein
+d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie.
+
+
+
+II
+
+LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ».
+
+Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_.
+Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On
+en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le
+crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi.
+C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru
+n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par
+en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans
+la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé
+d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son
+coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve
+d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à
+regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et
+pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien
+connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes
+méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque
+forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle
+de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même.
+«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est
+son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son
+orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler.
+
+Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il
+devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la
+réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système.
+Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne
+ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile
+et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les
+trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes.
+Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout
+entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en
+suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est
+le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées;
+elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en
+état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état
+de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y
+retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce
+n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille
+ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une
+erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne
+qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à
+l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais
+rêve d'une nuit de l'humanité.»
+
+C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme
+d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis
+primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne
+pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir
+de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais,
+est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque
+instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le
+sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de
+l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion
+que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société,
+le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu
+de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de
+cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme.
+Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a
+attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une
+éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour
+chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons
+l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu
+au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle
+coi?
+
+Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il
+rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que
+je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait
+l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par
+une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon...
+s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il
+reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera
+Rousseau lui-même.
+
+Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le
+croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa
+transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a
+faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur
+les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le
+_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins
+un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en
+société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser.
+«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance,
+innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur
+humain.
+
+L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur
+comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une
+sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que
+l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie
+naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle
+de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet
+à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de
+reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou
+plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui
+lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la
+simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure
+et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la
+sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De
+même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse
+humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les
+premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux
+sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts,
+locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque
+chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les
+lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi
+conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement
+deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables
+tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient
+_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal
+reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des
+efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et
+toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme
+éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan
+toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense
+méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière.
+
+Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens,
+non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par
+ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne
+faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à
+l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de
+lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point
+seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état
+seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les
+précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais
+plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris
+de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris
+des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce
+troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le
+second, et même sur le premier.
+
+C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son
+siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un
+progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit
+capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais
+dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé,
+et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue
+perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas,
+comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il
+croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable
+de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec
+redoublement de foi et un raffinement de certitude.
+
+Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de
+dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour,
+et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est
+bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde
+de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe
+encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres
+et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est
+reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre
+à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie
+formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme
+que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les
+ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme
+comme le fondement et le centre.
+
+Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à
+prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on
+connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits».
+Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure
+invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et
+partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus
+tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le
+mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce
+prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est
+que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de
+nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas
+nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y
+pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme
+à un retour et à une restauration est mettre au principe de
+l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons
+des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles,
+c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent
+qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le
+poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du
+reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_,
+l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de
+verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une
+histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la
+sociologie.
+
+Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de
+l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très
+bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine
+y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir.
+L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme
+primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout
+un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme
+complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal
+entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est
+peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est
+celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_
+social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son
+minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au
+clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la
+tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les
+hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe,
+vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une
+demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible,
+reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son
+état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le
+_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit
+autre chose que ce qu'il vient de dire.
+
+
+
+III
+
+LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.»
+
+Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une
+éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup
+d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la
+place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature
+est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression
+extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le
+dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas
+d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une
+oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette
+statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il
+conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement,
+il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est
+aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est
+possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême
+amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être
+l'extrême dégradation.
+
+De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le
+théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs
+en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état
+violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline
+les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels
+dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à
+nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était.
+Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois
+par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société
+de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la
+génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée
+maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_.
+
+Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est
+bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il
+devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa
+pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les
+hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments
+qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite
+le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte
+d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si
+les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et,
+à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par
+l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est
+ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public
+des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises
+aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux.
+Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés
+n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion
+pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne
+peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des
+crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous
+doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par
+nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent,
+cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux,
+communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela
+est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière
+d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans
+doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des
+moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai
+que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il
+s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais
+qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant
+des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à
+avoir les moeurs de tout le monde.
+
+Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le
+théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne
+dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot,
+le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est
+l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société
+détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns
+contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le
+théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la
+longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de
+l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou
+moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et
+si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais
+ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je
+n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le
+théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le
+théâtre est neutre.
+
+A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit
+point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs
+du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire
+la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments
+du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien
+faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le
+théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se
+conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans
+nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par
+notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait
+produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est
+très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre
+ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner
+de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur
+communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction
+de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme
+est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si
+ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment
+l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable;
+de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de
+nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème.
+
+Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de
+la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment
+candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou
+qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux
+effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir
+le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder
+une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire,
+influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre
+n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel
+vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident
+qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale,
+un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique,
+qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux
+ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de
+l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le
+goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général»
+le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau
+encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et
+caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms
+propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de
+génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à
+croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas
+rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et
+comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse,
+un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent
+désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être
+agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes
+un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions,
+ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est
+un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse
+un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites
+qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de
+corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile
+Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du
+théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de
+mépris.
+
+[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.]
+
+Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux
+de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un
+effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on
+reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art
+et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils
+commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont
+un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je
+sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne
+me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à
+revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes
+de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être
+démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas
+dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais
+il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun
+pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les
+respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne
+permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient
+que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne
+sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture,
+poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous
+deux sont arts de grand jour et de pleine lumière.
+
+Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique
+(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est
+que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce
+genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si
+l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait
+donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les
+condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire
+que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le
+théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de
+tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine,
+l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive;
+et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que
+Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui.
+
+
+
+IV
+
+L'ÉMILE.
+
+Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant
+de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné
+à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le
+système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société
+corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre
+chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît
+et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire
+descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au
+moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel
+est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes,
+de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches
+ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à
+Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison
+que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par
+Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature
+même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même
+d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou
+de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la
+question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il
+dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très
+logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique.
+Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de
+cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son
+élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant
+d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non
+seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge
+que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille
+elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il
+semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait,
+l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le
+père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que,
+quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après
+l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore,
+dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous
+un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés
+et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue,
+toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme
+naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il
+faudrait tâcher de retrouver.
+
+--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la
+société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc
+quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur,
+un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le
+gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il
+protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle.
+Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement
+«l'éducation négative».
+
+Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute
+chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il
+n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille,
+et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes.
+Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est
+l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit
+jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter.
+
+--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque
+qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car
+ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et
+cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A
+ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation
+négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que
+j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord
+empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas
+enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions
+où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité
+à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions
+que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et
+l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour
+abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et
+créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette
+sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_,
+et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés.
+L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa
+méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet,
+les exige.
+
+[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.]
+
+--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il
+l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant
+l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce
+que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il
+ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier,
+qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques
+mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite.
+
+Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation
+morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée
+confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs
+sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais
+trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur.
+Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger
+elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles
+nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je
+ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une
+habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices
+physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons,
+mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger,
+concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre
+âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous
+gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et
+nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale
+sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans
+justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84].
+
+[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.]
+
+Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui
+l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui
+le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système
+d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a
+de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance
+et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une
+grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même,
+ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur
+l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses.
+
+Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur
+ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au
+regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une
+part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est
+d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un
+plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va
+qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce
+qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il
+ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale,
+supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est
+d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère
+exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille
+elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans
+chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq
+ans de son existence?
+
+Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait:
+«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave,
+précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société,
+je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un
+enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il
+donnera l'exemple et le modèle.»
+
+--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans
+une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale
+à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce
+que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque
+impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que
+Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au
+fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit
+théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du
+tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais
+prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit
+de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut
+l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré
+à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste,
+pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et
+contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune
+lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de
+religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que
+ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus
+aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort
+le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il
+n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_
+dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne
+veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut
+qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore
+à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une
+contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle
+matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas;
+empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le
+_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].»
+
+[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.]
+
+Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que
+l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique
+toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé.
+Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis
+qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_,
+que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur,
+et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je
+n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille
+n'est pas même soulevée.
+
+Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord,
+qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle
+de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi
+artificielle que possible.
+
+La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à
+Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un
+petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler
+pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a
+pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu
+d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout
+pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier
+lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et
+solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris.
+
+Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on
+ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres,
+puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en
+sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on
+doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est
+l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est
+forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est
+vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi
+dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle
+soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation;
+elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme.
+Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où
+Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas
+besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel,
+pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela,
+une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du
+raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une
+longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage,
+aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation
+véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une
+autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le
+savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une
+intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que
+ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais
+ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus,
+que songe Rousseau.
+
+L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés
+de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce
+qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est
+meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent
+absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct
+déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner
+une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité,
+d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner
+cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une
+supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme
+un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté,
+qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas,
+l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est
+qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et
+pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son
+caractère se retrouve peut-être ici.
+
+Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce
+qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit
+de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un
+animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se
+créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à
+maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les
+mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et
+d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme
+ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le
+distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de
+l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le
+trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il
+est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la
+confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la
+vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux
+philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi
+loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore.
+Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion
+naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il
+devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout
+le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la
+démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours
+de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires,
+commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un
+beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un
+dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir
+et abouti à Dieu.
+
+Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt
+qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de
+l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout
+entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par
+l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de
+naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout
+«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne
+vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation
+aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne
+sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au
+moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie
+personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère,
+qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle
+comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire
+mention.
+
+C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme
+toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur,
+autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste,
+avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je,
+oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette
+éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine
+d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle,
+et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il
+est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit
+lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en
+plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout
+inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié,
+que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti
+de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de
+jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que
+l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se
+borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en
+vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il
+s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il
+se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des
+contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans
+l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau
+a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant
+toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le
+gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a
+pas laissé d'être gêné à bien faire les parts.
+
+Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez
+sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans
+l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et,
+qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à
+chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que
+s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre
+pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille,
+et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque
+plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un
+«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas
+à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu
+dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de
+belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont
+le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son
+principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes
+sont un peu des oeuvres de l'imagination.
+
+Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais
+importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est
+bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de
+l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il
+y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment
+faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est
+pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute
+pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une
+formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est
+pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et
+un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une
+déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est
+l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition,
+contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à
+les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de
+l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela
+n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le
+duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple
+absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner;
+car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni
+moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous
+avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par
+suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité
+d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et
+nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen
+terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose
+des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement
+mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y
+résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse
+entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes
+générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui
+est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et
+l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés,
+est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce
+qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée
+et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de
+développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait
+le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls,
+et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même.
+
+Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte,
+et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui
+dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si
+fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a
+dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il
+s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais
+oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit,
+mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut
+nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue.
+Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant
+montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts
+personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à
+ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où
+elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au
+lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de
+telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan,
+le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est
+taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai
+disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être
+un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que
+l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire,
+l'incliner doucement et sensiblement à être tel.
+
+Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne
+l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une
+très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont
+des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes.
+
+Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car,
+remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui,
+ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à
+l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme
+d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation,
+grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle
+et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber.
+Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu
+au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le
+suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour
+lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de
+l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à
+croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un
+unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut
+des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par
+leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où
+celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de
+s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à
+l'inégalité des esprits.
+
+Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il
+y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_
+(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois,
+tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les
+vraies données du problème, qu'elle est une conquête.
+
+
+
+V
+
+LA «NOUVELLE HÉLOÏSE»
+
+La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses
+_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour»
+n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme
+qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être;
+Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il
+a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le
+Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être.
+
+Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position
+fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne
+laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux
+comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils
+font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle
+jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste,
+retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les
+guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à
+cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de
+concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande
+folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas
+précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres
+passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur
+jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre
+coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent
+surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil,
+partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde,
+à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations
+extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui
+en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas
+engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent
+eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le
+roman dont ils pâtissent.
+
+Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même!
+Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de
+l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une
+exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du
+singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage
+intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs,
+dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_
+sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman
+picaresque du coeur.
+
+Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon
+logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence
+nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés
+volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse
+pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que
+deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point
+impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la
+longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user
+peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir
+dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir
+des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce
+que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue
+le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne
+comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel.
+Les personnages avaient fait comme une association de singularités.
+Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant
+l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans
+qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une
+catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux
+n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la
+renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était
+donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens
+commun.
+
+Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces
+personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont
+déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les
+personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées.
+
+Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque
+le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de
+simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter
+entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi
+dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée,
+tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie
+morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi
+sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père,
+Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point»,
+comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais
+passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un
+roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille,
+timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau
+lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à
+sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses
+fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité
+et de candeur.
+
+Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris
+du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est
+décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et
+Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel
+et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et
+pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste
+de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps
+capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors,
+il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme,
+une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être
+beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes
+caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme,
+au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi
+bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était
+à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme
+une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de
+le sentir, tout un renouvellement du roman.
+
+Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut
+la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et
+gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il
+ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des
+autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent
+amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette
+contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps
+regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus
+séductrices que ses joies, est d'une fine observation.
+
+Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas
+moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus
+vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux.
+
+Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par
+une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit
+ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle
+d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est
+grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux
+premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard,
+trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour
+résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre
+homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de
+maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des
+femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse
+(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des
+grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans
+trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à
+une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de
+la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et
+l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi
+fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des
+premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et
+désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle
+croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu.
+
+Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments,
+facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans
+compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et
+aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité;
+et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en
+bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour
+la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine
+était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les
+contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient
+lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans
+où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des
+vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de
+sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une
+vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On
+leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant
+un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices,
+quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément
+leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait
+vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non
+point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en
+ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse»,
+comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond,
+abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient
+le goût naturel et comme l'appétit de la douleur.
+
+Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère.
+On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses
+personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait
+Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un
+héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque
+des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est
+chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que
+la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle
+de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires,
+mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils
+venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut
+pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La
+philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion,
+besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle
+était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à
+la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends
+s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des
+grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant
+d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement
+du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus
+prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction
+morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence
+humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la
+conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place,
+aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et
+attendri.
+
+Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est
+mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices,
+beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup
+de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon
+coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme
+bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier
+s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré.
+
+
+
+VI
+
+LES «CONFESSIONS»
+
+Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus
+piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage
+parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que
+le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous
+apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa
+philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une
+confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau
+l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de
+Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de
+paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité.
+
+Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes
+surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même,
+et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le
+souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau
+de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa
+misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et
+d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et
+ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore
+fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse
+et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite
+avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué,
+le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les
+asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose,
+et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne
+vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec
+orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se
+faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un
+sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le
+monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent,
+mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long
+regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte
+fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson,
+le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au
+rêve.
+
+Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt,
+plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces
+arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la
+vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je
+pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec
+bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle
+l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie,
+candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée,
+oubliée, si facile peut-être à reconquérir.
+
+Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste
+aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être
+incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au
+fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis
+apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un
+enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre
+et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs
+d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des
+artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous
+consentions à la subir.
+
+Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau
+qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la
+grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des
+souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le
+sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable
+qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les
+_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché
+naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un
+peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se
+détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en
+est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait
+laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des
+colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que
+lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il
+ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout:
+«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de
+vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus
+ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule.
+
+Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante
+parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de
+désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il
+y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se
+donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on
+est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de
+génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de
+celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du
+moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les
+mémoires sont alors une explication des opinions et des théories,
+explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son
+sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à
+écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est
+passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un
+vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient
+être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me
+soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils
+seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux.
+
+Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau
+et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut,
+assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans,
+l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons
+plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre
+lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec
+les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de
+sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons
+que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les
+mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit
+chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le
+Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu
+par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la
+demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le
+Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant
+il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours,
+il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou
+presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore.
+Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il
+est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le
+temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse!
+L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un
+merveilleux effet: il a fait une résurrection.
+
+Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par
+l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener
+les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants,
+les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein
+de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise;
+plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des
+informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur
+l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses
+trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne
+heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la
+désespérance et de la folie.
+
+
+
+VII
+
+SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES
+
+L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine
+originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand
+romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point
+à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand
+philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes
+d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire
+de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très
+élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en
+parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus
+brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et
+plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour
+l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel,
+d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne
+volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à
+transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est
+revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et
+en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler
+les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à
+peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient,
+il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y
+adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence
+avec laquelle il l'exprime.
+
+Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a
+vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains,
+qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle
+était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle
+n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau
+principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est
+ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de
+Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour
+ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il
+a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans
+le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la
+profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion,
+du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à
+craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et
+partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de
+l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en
+le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux
+aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin
+d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque
+consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire
+trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une
+douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans
+devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment,
+et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et
+l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De
+ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les
+gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament
+oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus
+que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour
+ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me
+serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne
+fais.
+
+Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la
+«religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de
+sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur
+la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une
+certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté,
+certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de
+conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le
+prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du
+_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser
+l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus
+philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple
+«officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non
+plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la
+société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y
+insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui.
+
+Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux
+écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse,
+sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant
+du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à
+Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la
+religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et
+un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision
+aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute
+la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les
+retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées
+au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très
+persistants l'un et l'autre, de l'esprit français.
+
+Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système
+lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît
+de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et
+que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent
+et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme
+misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon
+parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où
+il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement,
+vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le
+mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique,
+dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne,
+à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une
+intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme
+serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est
+de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre.
+Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer
+comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau
+nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien
+entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci.
+Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de
+l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait
+Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être
+borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et
+si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal,
+cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu,
+cette objection.
+
+Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu
+près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par
+l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal
+physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par
+ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son
+humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein
+de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise
+qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre
+de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a
+bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien
+peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais
+la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie
+saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un
+dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité
+d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le
+système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire.
+
+Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde
+est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais
+le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs
+accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle
+qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée
+et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant
+aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas
+une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans
+quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal
+organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose:
+voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la
+pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de
+leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte
+d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une
+certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle
+explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même.
+
+L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie,
+confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri
+d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non
+seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention
+des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila
+où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses
+misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être
+juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est
+singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres
+de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau,
+misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le
+pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas
+à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il
+accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme,
+besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de
+malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire
+est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se
+consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion
+du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et
+que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme
+système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini
+pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil,
+et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres
+estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le
+redresser.
+
+Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques,
+rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de
+Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce
+qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres
+demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et
+surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de
+Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de
+direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant,
+bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent
+exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de
+Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce
+qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le
+XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte.
+Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare
+qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et
+si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui
+ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont
+pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis
+les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de
+tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur
+gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le
+«_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans
+l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il
+est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins
+misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un
+grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant
+des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un
+moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des
+coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque
+douce et insinuante puissance à les guérir.
+
+
+
+VIII
+
+LE «CONTRAT SOCIAL»
+
+Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement,
+ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.
+
+Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des
+idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme,
+s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention
+sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien,
+ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait
+à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de
+polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social
+et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.
+
+Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver
+justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut
+pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des
+prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il
+entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est
+le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne
+considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune,
+soufflé très fort par Diderot.
+
+[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur
+l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_,
+février 1889.]
+
+S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre,
+je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes
+qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de
+l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop
+fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle
+dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent,
+et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas
+seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où
+elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_,
+dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle
+Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans
+cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_,
+en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en
+accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc
+cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de
+Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes
+adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de
+Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on
+ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction
+avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point.
+
+Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau.
+Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper
+ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né
+libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du
+Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est
+mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né
+libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et
+nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode
+ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit:
+«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que
+possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus
+possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société
+soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est
+l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme
+absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de
+Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant
+la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester,
+libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux
+rien.
+
+Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il
+y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très
+lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien
+des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est
+nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute
+sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de
+demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir
+que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par
+conséquent qu'il n'y a de droit que le sien,
+
+Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà
+l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu
+chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur
+chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas
+vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et
+resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il
+pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus
+en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile,
+la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa
+chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps,
+comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir
+selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon
+sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai
+accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de
+mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin
+général du _Contrat_.
+
+Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux.
+Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore,
+Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul
+qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une
+autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et
+brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais
+s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces
+législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des
+droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la
+minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état
+n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie,
+et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui
+n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des
+gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des
+gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions
+mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament,
+dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous
+sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera
+impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas
+ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être
+représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés
+du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses
+commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le
+peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant
+l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est
+rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à
+la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir
+despote capricieux et irresponsable.
+
+Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu,
+remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est
+jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est
+une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se
+permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu.
+Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur
+qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme
+se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne
+risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein
+que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il
+n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.
+
+Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple
+souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de
+toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs.
+Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à
+la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager
+d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité
+d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il
+est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que
+rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à
+ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti?
+Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une
+constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une
+reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et
+capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire
+à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective,
+c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de
+Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son
+danger.
+
+[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.]
+
+J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu
+quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement
+à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses
+gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne
+reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très
+judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour
+choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un
+parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans
+le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière
+de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau,
+vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de
+l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à
+d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de
+l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée
+de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont
+tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans
+les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard
+superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur
+est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que
+les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les
+autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours
+assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion
+qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une
+nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir
+le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un
+certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés
+par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre
+les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine
+violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne
+fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou
+à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection
+n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même
+l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses
+répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_.
+Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que
+même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une
+législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique,
+selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui
+part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou
+incomplète.
+
+Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les
+quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers
+«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il
+était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop
+inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le
+«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de
+la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand
+ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes
+libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très
+éloignées encore des démocraties modernes.
+
+Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême
+dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et
+«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est
+certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la
+tyrannie qui puisse être.
+
+Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y
+mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de
+Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on
+sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé
+sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu
+dans une cité protestante durant tout le premier développement de son
+esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux
+tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie
+politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme
+de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de
+Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et
+comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce
+n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui
+en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que
+Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre.
+
+[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_.
+(Lecène, Oudin et Cie.)]
+
+Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité
+qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui
+Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en
+avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements
+le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes
+ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène
+(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours
+légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même
+doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de
+Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se
+répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il
+faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les
+_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est
+de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement:
+La société humaine est par elle-même et dans son origine une société
+d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté
+anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne
+doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui
+donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est
+Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne
+faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur
+l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature
+de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son
+autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction
+humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie»,
+soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut
+servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui
+encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire
+peu étendu, etc.
+
+[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le
+texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)]
+
+Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne
+faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les
+leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées
+générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me
+parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée,
+trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre
+religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part
+Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout
+entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée
+libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement
+moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas
+de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une
+_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et
+qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée,
+et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser,
+qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec
+beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée
+était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour
+les hommes de la Révolution elle est restée confuse.
+
+--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande
+influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir,
+Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait
+remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre
+l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique
+sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter
+des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit
+positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur
+la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant
+diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet:
+ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en
+puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et
+tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et
+formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on,
+un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses
+membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout
+rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins
+qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt,
+Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de
+ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il
+y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a.
+
+[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.]
+
+[Note 91: _Contrat social_, II, 2.]
+
+Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il
+la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais
+les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs
+délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant
+tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il
+jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps
+politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de
+puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois
+les exécute [93].»
+
+[Note 92: _Contrat social_, III, 1.]
+
+[Note 93: _Contrat social_, III, 4.]
+
+Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que
+Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la
+souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est
+l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté
+ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La
+volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne
+peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou
+d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté
+générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas
+à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple
+ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature
+propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il
+faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur
+les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du
+moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni
+_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier,
+viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre
+une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les
+chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle
+n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi
+pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique.
+
+[Note 94: _Contrat social_, II, 4.]
+
+Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le
+texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce
+texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point
+corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très
+nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier
+point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main
+de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait.
+
+Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à
+rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à
+ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus
+heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas
+assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi
+qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que
+Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté
+individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a
+glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où
+elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes.
+--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante
+apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé
+les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en
+relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.
+
+Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que
+si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la
+souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et
+s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les
+sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur,
+proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie
+grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans
+son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite
+et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en
+finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine,
+encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à
+ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte,
+Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant,
+glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les
+hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt
+mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser,
+pour une grande part au moins, responsable.
+
+
+
+IX
+
+ROUSSEAU ÉCRIVAIN
+
+Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur,
+puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles
+pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et
+plier les coeurs.
+
+Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui
+l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens
+commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant
+dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus
+grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle
+de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a
+mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des
+théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger
+perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit
+et de tout ce qu'il pense.
+
+Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale,
+froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie
+telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de
+nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans
+des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories
+politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation
+et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des
+abstractions de «promeneur solitaire».
+
+Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la
+marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué
+d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien
+n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il
+arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes
+de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_,
+c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on
+s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en
+ses transformations successives, d'une idée générale devenant système
+politique, système pédagogique, système religieux, système social.
+
+Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de
+perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve
+fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très
+systématique et très séduisante, voilà Rousseau.
+
+Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du
+génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur
+lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met
+d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la
+voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et
+féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement
+doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux
+et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on
+s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme
+des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais
+inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à
+poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent;
+en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie,
+qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas
+connaître.
+
+Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un
+rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style
+oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque
+depuis Bossuet.
+
+A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau
+développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du
+XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en
+puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée
+aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court,
+nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme
+tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes.
+
+Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences
+entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs
+contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les
+élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est
+l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte
+avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style
+oratoire.
+
+Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout
+ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme,
+jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de
+les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la
+conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_
+qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_
+que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités
+fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il
+oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas
+le don.
+
+C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de
+cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours
+qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et,
+sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.
+
+Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement
+un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit,
+qui respire et qui brille.
+
+C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain,
+orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce
+que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu
+faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les
+Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération
+littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les
+Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout
+son élève passionné, George Sand.
+
+A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain
+éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus
+sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la
+révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie
+dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a
+retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes,
+et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais
+qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé?
+
+
+
+X
+
+Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur,
+le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il
+était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour
+l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.
+
+Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait
+l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les
+traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et
+avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces
+autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps,
+il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition
+du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion,
+c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il
+fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et
+c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de
+plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de
+considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme
+une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit
+audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre
+humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le
+genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve
+doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée
+révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous
+avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau
+disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais
+été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est
+bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort.
+Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï,
+qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec
+Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes,
+là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit,
+en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui
+s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même.
+
+En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses
+contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se
+montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent
+à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime,
+l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au
+fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine
+à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de
+le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le
+surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en
+demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande
+et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir
+si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre
+nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une
+vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de
+pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs
+des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.
+
+S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et
+il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse,
+de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était
+un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de
+vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un
+âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire
+naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en
+ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les
+attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par
+les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De
+quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui
+le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et
+rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec
+une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux
+raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à
+l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de
+toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est,
+à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète,
+mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui
+l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité
+heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au
+lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou
+en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en
+chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la
+dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré,
+du point de départ ou du chemin.
+
+Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et
+comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée,
+Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes.
+La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur
+en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient
+pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et
+qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie
+qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les
+autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement
+mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône.
+Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète
+dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le
+développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même,
+«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné
+l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte
+d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des
+larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le
+directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont
+passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à
+demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les
+effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable
+de la nation, les prêtres par les romanciers.
+
+[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.]
+
+C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand
+révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme
+nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les
+moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne
+faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique.
+Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau
+que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société
+à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs,
+brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant,
+et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à
+laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière
+façon de fausseté d'esprit.
+
+En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce
+qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien
+déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société
+polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole
+même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et
+chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui
+reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle
+n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle
+y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis
+défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter
+sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire
+d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne,
+et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la
+simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux
+idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit
+faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de
+l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné
+en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté
+et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe
+sociale, et sa manière de s'y accommoder.
+
+Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et
+riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins
+figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique.
+Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande
+âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître
+parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur
+de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination,
+l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la
+vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il
+n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est
+une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au
+coeur humains.
+
+
+
+BUFFON
+
+
+
+I
+
+SON CARACTÈRE
+
+De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser,
+mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins
+que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se
+détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point
+qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque
+de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une
+si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y
+coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit
+le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je
+ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement
+doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus
+original.
+
+Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de
+Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne
+s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni
+de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas
+été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a
+pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a
+pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses
+contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu
+lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais
+assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire
+une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire
+une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il
+a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il
+est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a
+pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il
+étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du
+moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru
+sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en
+société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble
+ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du
+tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition
+d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement
+comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan
+des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou
+XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son
+existence.
+
+Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour
+l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants
+dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même
+cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire
+naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une
+démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à
+l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était
+plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et
+se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire
+naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y
+sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut
+jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât.
+
+Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire
+et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés;
+et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui
+n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de
+complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et
+de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du
+passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus
+bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait
+être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses
+éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé
+ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire
+attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une
+fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se
+jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que
+d'en retrancher.
+
+Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la
+lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez
+de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela
+un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la
+définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et
+disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas
+qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus
+constante.
+
+La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu,
+appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé
+morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on
+peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements,
+ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni
+brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il
+souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain
+vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est
+dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une
+chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il
+semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle,
+par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige.
+
+Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point
+de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la
+profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils
+recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans
+de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous
+l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et
+nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature
+même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et
+nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les
+hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont
+«raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient
+les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et
+dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La
+plupart des hommes meurent de chagrin_.»
+
+Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas
+été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie
+admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et
+puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en
+une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne
+l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de
+la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa
+destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et
+les plus nobles.
+
+On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez
+à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade,
+le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait
+équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile
+et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le
+silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé.
+Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été
+incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes
+pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un
+«supplice insupportable».
+
+C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce
+singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort
+étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter
+autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant
+ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long,
+sévère et imperturbable paradoxe.
+
+
+
+II
+
+LE SAVANT
+
+C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a
+manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le
+labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté;
+ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique,
+c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le
+sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et
+les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un
+caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée;
+ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès
+qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit
+humain qui les a produits.
+
+Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit.
+Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et
+sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques
+de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir
+observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des
+animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales,
+ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable
+minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse
+embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de
+l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il
+y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir
+du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les
+fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font
+aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son
+métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il
+exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait
+qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment
+pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins
+aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet
+vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset;
+il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à
+la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé
+et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie,
+minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa
+main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.
+
+Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de
+son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans
+sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère
+bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée
+d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard,
+lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions,
+classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par
+l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu,
+d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle.
+
+A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la
+liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a
+varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse
+nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange
+d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter
+les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait
+commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près
+exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la
+planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_,
+où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu
+primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de
+la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient
+ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches
+vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire
+la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la
+complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe
+d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai
+au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant
+une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la
+science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants
+de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause,
+croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la
+pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines
+espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne
+vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait
+pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y
+restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres
+l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent,
+changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils
+diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente.
+Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont
+eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un
+point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et
+l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait
+bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_.
+
+J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les
+autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé,
+pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que
+Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que
+la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au
+lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un
+fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être
+des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la
+doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.
+
+Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez
+lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière
+qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies
+qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de
+disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En
+géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux
+est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en
+géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à
+comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le
+résultat d'une longue succession de changements dont il est possible
+de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit
+l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une
+véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces,
+et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les
+mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une
+nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en
+physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop
+cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus
+ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu
+près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue
+un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle,
+beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les
+théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on
+veut, qu'un agrandissement.
+
+[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons
+de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.]
+
+Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des
+choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement
+ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été
+suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des
+questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la
+curiosité la plus inventive qu'on ait connue.
+
+Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus
+utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le
+doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que
+sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont
+il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses
+antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il
+a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les
+_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient
+alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et
+trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.
+
+L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple
+vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais
+pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque
+chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui
+gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée
+était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla
+fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute
+génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité
+des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur
+des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des
+observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de
+ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement
+Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et
+devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme
+des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner
+toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils
+tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison
+suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des
+divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et
+à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est
+la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit
+perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles
+soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles,
+et pour les prouver.
+
+Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou
+Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement
+humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui
+ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une
+entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si
+grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne
+sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des
+obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une
+apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où
+la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et
+nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source
+du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant
+par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la
+rectitude de la pensée.
+
+Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées.
+Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance
+en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de
+la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table
+des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire
+avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait
+écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications
+ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après
+des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre
+esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront
+toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le
+sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus
+clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que
+dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus
+_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais
+quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un
+égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification
+c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire
+pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en
+elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute
+observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.
+
+Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter
+l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa
+réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle
+ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle
+est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait
+renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que
+de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la
+condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des
+apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la
+nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire,
+du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de
+la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.
+
+Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences
+naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales
+tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science
+achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y
+aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure,
+et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire
+que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention
+générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut
+avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui
+connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur
+les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent:
+telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de
+celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout
+de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et
+récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens;
+elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce
+serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et
+d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes
+finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de
+causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans
+tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence
+qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait
+exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre
+légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur
+essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen
+de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la
+consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des
+âges.
+
+Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_
+le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également
+couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve
+abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et
+dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à
+l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont
+maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions
+fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses
+uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les
+fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient»
+que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces
+proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux
+du savant.
+
+Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a
+chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance
+des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes
+c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la
+science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de
+lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses
+vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi.
+L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour
+une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui
+commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il
+croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou
+c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est
+l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans
+un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi,
+de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre
+esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable
+que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain
+qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit
+du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins
+l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre
+ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en
+débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est
+la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il
+redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue.
+C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace,
+ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il
+profite.
+
+Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a
+promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu
+lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à
+la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut
+décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses
+proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon
+avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait
+que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette
+idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et
+qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes
+s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est
+homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de
+théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office
+de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un
+_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de
+faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de
+les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.
+
+Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se
+représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues
+de l'univers, en voici à peu près le résumé.
+
+La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il
+ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas
+à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles
+s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces
+universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force
+d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet
+indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de
+matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise
+qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante,
+ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force
+d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est
+matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous
+habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments
+calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes
+presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux
+actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les
+animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains
+autres mangeant les animaux végétariens.
+
+Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est
+probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de
+fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle
+tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre
+part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et
+brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus
+grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient
+d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est
+refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute
+matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et
+se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle
+s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà
+et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties
+plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à
+sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et
+les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait
+bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons
+de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant,
+retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs,
+indéfiniment.
+
+Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues
+plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les
+cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées
+par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre,
+au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en
+proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles;
+enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui
+sont ce que nous appelons les océans.
+
+Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En
+elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite
+partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface
+de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force
+d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers,
+autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière
+qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit
+solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui.
+C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont
+qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère
+moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la
+reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect
+superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues
+sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes
+primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé
+leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont
+constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière
+calcaire.
+
+Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu
+à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des
+grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble,
+laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est
+encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux
+différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle
+vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule,
+et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant,
+puis la reformant de nos cadavres.
+
+Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force
+d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur
+convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas.
+Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent
+et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites
+sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur
+individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie
+de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne
+vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie;
+autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement
+parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une
+collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent
+pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre
+dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans
+vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils
+n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être.
+De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend
+conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous
+appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.»
+
+Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont
+d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons
+animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube
+vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie,
+et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils
+sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte
+tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a
+sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent,
+puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils
+combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but
+ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur
+vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est
+pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais
+ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et
+même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà,
+il sait peser et choisir.
+
+L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble;
+il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée,
+volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont
+sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles.
+L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de
+réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire
+de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées
+une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est
+amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut
+parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est
+simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les
+autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et
+d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine
+conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très
+nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être
+quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a
+disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle
+circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement
+presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien
+dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à
+l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans
+doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément.
+C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en
+lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements
+produits par la sensation du fouet durent encore; les uns
+contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une
+troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance
+penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut
+donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre
+douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut
+d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une
+façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles
+volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées,
+former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà
+de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est
+la limite des animaux.
+
+[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.]
+
+Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est
+un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations,
+pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui
+s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui
+s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres
+hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger,
+s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de
+généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de
+tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur
+la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres,
+est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.
+
+Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre
+les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en
+repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup
+trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de
+différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et
+la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force
+d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force
+attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et
+les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature
+travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la
+matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en
+quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral
+comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse,
+elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant
+quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur,
+exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à
+l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec
+certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la
+nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille
+le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en
+profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de
+lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun
+des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui
+est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier,
+mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit,
+s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend,
+dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un
+mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière
+brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le
+marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne
+organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens
+et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans
+toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans
+toutes les dimensions.
+
+Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique
+et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces
+du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions
+insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein
+confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en
+général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir
+comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne
+sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous
+entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une
+résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce
+de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel
+degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas
+un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers
+le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle,
+attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface
+du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal
+est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par
+bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous
+détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour
+lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce,
+et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite
+et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un
+végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une
+transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.
+
+Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de
+sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_
+par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous
+d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont
+au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie,
+plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les
+mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins,
+peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai
+que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal
+aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la
+nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de
+ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air
+(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les
+sources de vie.
+
+Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que
+ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en
+connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous
+aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre.
+_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait
+uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez
+que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à
+déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a
+cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire
+sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle
+double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par
+accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini
+ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on
+serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.
+
+Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite
+absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue,
+il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les
+perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le
+chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs
+actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en
+reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui
+distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas
+qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance
+que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous,
+et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et
+encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des
+accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et
+déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce
+qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue.
+
+--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de
+variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une
+première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au
+cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de
+nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces.
+
+--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui
+de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des
+espèces[98].
+
+[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon
+considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan:
+_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond
+Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article
+de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.]
+
+Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de
+philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de
+la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison
+d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous
+les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême
+n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de
+toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là
+qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits;
+car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à
+l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on
+peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le
+pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a
+été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette
+ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences
+apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette
+conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes,
+des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux
+reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_
+se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété,
+revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant
+toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible,
+cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la
+nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que
+l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus
+intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une
+forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons
+mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins
+à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que
+brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et
+probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous
+prononçons pas.
+
+Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus
+affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une
+des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses
+est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite,
+à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline,
+avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change
+avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les
+différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit
+à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la
+faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais,
+cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs
+analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de
+l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent
+dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence
+du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces
+idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère
+scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que
+l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles
+conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup
+d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent
+ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés,
+rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il
+plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas
+inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument
+avec le temps?»
+
+Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au
+moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de
+la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les
+variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres
+que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces.
+Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris
+gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles
+géologiques,
+
+ _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._
+
+L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce
+était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de
+tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus
+petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous
+avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée!
+Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées
+ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par
+l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un
+climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles
+étaient autrefois!»
+
+Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne
+laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux
+armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement,
+le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre
+de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce
+qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces
+se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant
+entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes
+différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve
+de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles
+ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et
+voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique
+est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une
+évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces
+animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non,
+sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt
+diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les
+espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui
+sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie,
+il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera
+de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de
+l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas
+éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de
+l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où
+un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des
+combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation
+convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales
+devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment
+quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce
+qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se
+crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à
+quoi elle entre dans un nouveau stade.
+
+Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins,
+mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus
+que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive,
+recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule
+de glaçons.
+
+Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est
+le sommaire de son histoire du monde.
+
+Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer
+indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus
+indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit
+dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire
+de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est
+le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre
+grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait
+comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des
+systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou
+tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le
+raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause
+qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son
+esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli
+qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier
+peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de
+généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une
+foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science
+elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas
+pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et
+grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.
+
+Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème
+qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du
+XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on
+sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est
+de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés.
+En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut,
+d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme
+retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin
+ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à
+la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il
+n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il
+l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien
+de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et
+tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que
+Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est
+beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté
+d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à
+comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les
+entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour
+faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce
+puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales
+dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut
+dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la
+science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but
+que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle;
+l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus
+juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce,
+c'est Buffon qui les a habités.
+
+
+
+III
+
+LE MORALISTE
+
+Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il
+a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle
+des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses,
+et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de
+convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont
+en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son
+oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez
+obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur
+l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la
+tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait,
+pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les
+évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens
+qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang,
+n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux
+et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu
+pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un
+autre.
+
+Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour
+incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est
+loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre
+à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste,
+évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais
+il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des
+animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent
+fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne
+minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est
+où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en
+est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à
+confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue
+point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi
+propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de
+s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre
+comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont
+l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme
+du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir
+un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que
+l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et
+à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus
+qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part
+d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui
+fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances,
+ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses
+privilèges.
+
+De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans
+hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en
+vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici
+il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des
+«causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à
+l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il
+a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il
+éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une
+observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument
+juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque
+vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec
+chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on
+admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en
+diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le
+singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et
+cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon.
+
+[Note 99: Ouvrage cité plus haut.]
+
+Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments
+sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut
+rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au
+contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de
+sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont
+définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se
+sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux
+douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si,
+de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa
+perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis
+pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à
+jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux
+douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire
+et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable
+d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours
+prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et
+l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à
+part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne
+peut lui être comparé même de loin!
+
+Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement
+supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la
+planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y
+en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de
+l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement
+intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus
+violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il
+multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et
+détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi,
+détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont
+utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
+
+Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale
+est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le
+seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue,
+assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se
+prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux
+n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la
+plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans
+des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des
+productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est
+de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je
+ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans
+l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres
+vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du
+commandement...» [100].
+
+[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.]
+
+Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée
+par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux
+caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun
+raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il
+est capable de génie individuel.
+
+Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme,
+nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait,
+il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il
+imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille
+qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor
+qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela
+signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut
+avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal
+chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque
+chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est
+l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que
+l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort
+séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son
+souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer,
+de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction
+inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et
+reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès
+a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe
+plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né
+pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par
+la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique
+et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et
+humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit,
+uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces
+fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel
+el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine,
+existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte
+période, et voisine de celle où nous sommes.
+
+Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste
+en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la
+nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner,
+s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant
+que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse
+très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de
+libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue
+que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la
+meilleure idée de l'indéfini.
+
+Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son
+siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en
+suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part
+avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à
+travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a
+eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature
+et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir
+savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en
+opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau,
+veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure
+et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison
+contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne
+encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est.
+Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y
+croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est
+pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands
+perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement
+apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont
+pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se
+former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il
+a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et
+avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte;
+que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce
+progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser,
+par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que
+tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la
+durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est
+par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès
+se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès
+par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
+
+Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose,
+ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom,
+et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie.
+Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le
+pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que
+je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un
+progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à
+un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui
+est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier
+incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en
+observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais,
+j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose.
+Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit
+un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre
+(s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail
+est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à
+elle toute seule, veut faire une montagne.»
+
+L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères
+particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal,
+l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel
+Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler,
+d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une
+même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de
+l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille
+qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que
+_l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns
+prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la
+nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont
+malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque
+de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre
+eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des
+autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est
+constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il
+ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable,
+il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se
+trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait
+trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.
+
+C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier
+mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les
+hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci,
+comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et
+ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir
+à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les
+fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou
+le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième
+individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu
+l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
+
+Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait
+au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les
+ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des
+animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans
+la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des
+siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins
+sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui
+lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les
+impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration,
+etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence;
+et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus
+le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un
+homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un
+homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est
+celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la
+tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a
+pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement
+(sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les
+inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux
+inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et
+indéfiniment modifiable par l'éducation.
+
+C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne
+pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité,
+c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y
+souscrit.
+
+Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte
+ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la
+tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas
+indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les
+antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie
+la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie
+que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne
+peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou
+trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues
+pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont
+parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à
+reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation,
+lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les
+hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées
+riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles
+d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion
+de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte
+que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin
+de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.
+
+Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son
+intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute
+tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et
+ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque
+c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage,
+_le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est
+des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a
+toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à
+lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être
+à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il
+perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de
+nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et
+sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»
+
+Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée.
+Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si
+peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de
+Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.
+
+On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal,
+que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la
+morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des
+devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent
+à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent
+l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement,
+celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette
+idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très
+noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale
+suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
+Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et
+considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait
+ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière
+aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très
+élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie,
+comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe,
+elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque
+chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout
+avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle,
+de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que
+tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et
+créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus
+supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le
+temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila
+toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et
+peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme
+qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et
+n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un
+naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme
+de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de
+son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le
+naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit
+aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus
+compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle.
+
+
+
+IV
+
+L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES
+
+C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception
+à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui
+passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y
+songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses
+idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de
+dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste,
+un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se
+retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir
+plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout
+«éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante,
+rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa
+grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec
+une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un
+seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions.
+Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur
+l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon,
+comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et
+au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose
+d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres
+imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance
+et pour les admirer dans leur grandeur.
+
+Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire
+que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions
+d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de
+pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a
+comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait
+relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et
+à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la
+physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans
+doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme
+qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop
+complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas
+assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les
+hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez
+bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se
+convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans
+cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du
+défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble;
+car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe,
+sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours
+de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en
+collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_).
+Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très
+heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la
+coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style.
+Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie,
+minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit
+plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre,
+époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave,
+plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur,
+comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et
+que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin
+meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique.
+
+Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et
+sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux
+entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant
+au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait
+indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes
+nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans
+plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.
+
+Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce
+que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux
+points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon
+ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En
+peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant
+la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité
+de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de
+l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il
+conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il
+peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa
+toute-puissance.»
+
+On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien
+qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le
+style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition
+oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la
+barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme
+naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant,
+majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni
+alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style
+d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a
+été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la
+perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer
+pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse
+et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est
+ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_.
+Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la
+confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire,
+et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes
+leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.
+
+Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste,
+sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y
+mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a
+éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_
+de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a
+donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait
+tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente
+qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à
+des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas
+exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de
+M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit
+lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le
+style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.
+
+Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus
+reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de
+composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand
+on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans
+un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très
+incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées
+sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses
+yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une
+contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un
+mérite supérieur.
+
+Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités
+indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les
+ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que
+l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature
+et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de
+Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme,
+même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que
+le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon
+de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de
+Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style
+c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par
+conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce
+soit.
+
+Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas
+croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en
+montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan,
+l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de
+là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De
+là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et
+un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande
+l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il
+y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à
+l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant
+de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et
+sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers,
+des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque
+toujours, il semble que Buffon l'ait oublié.
+
+Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve
+c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en
+essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui
+est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les
+idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les
+tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage
+où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur
+cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de
+faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur
+naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les
+objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la
+lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du
+plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie
+n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de
+composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et
+d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un
+bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur
+et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à
+Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te
+l'a dit_?» d'Hermione.
+
+Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il
+n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré
+est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_
+le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier
+mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout
+«_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon.
+Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien
+fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle
+est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni
+de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau
+poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion
+et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle
+les remplace.
+
+On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction.
+Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en
+quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut
+qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur,
+l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel.
+C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît,
+le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart
+de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en
+défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner
+toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il
+se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle
+géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes
+abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus
+apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il
+déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement,
+l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de
+leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la
+naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse
+d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La
+Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_,
+est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_
+qui a tort.
+
+Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des
+lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en
+réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en
+lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire,
+rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des
+savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition
+scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment
+faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon,
+ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des
+ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose.
+
+Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré
+comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres
+professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université
+ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le
+style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le
+modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la
+simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence
+de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais
+l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une
+façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à
+émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair,
+lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de
+l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons
+qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il
+s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver
+profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place,
+et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.
+
+
+
+V
+
+Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand
+sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut
+une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y
+aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs
+passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont
+choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne
+comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain
+pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui,
+surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand
+mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste,
+simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de
+quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du
+genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul
+pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer
+comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que
+le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou
+la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de
+l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de
+1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche
+de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus
+désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc
+comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort
+opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que
+cela.
+
+Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre.
+Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait
+affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces
+timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement
+du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était
+alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions
+et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs
+«philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle
+était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au
+service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec
+Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou
+instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très
+dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint
+une véritable science, que Buffon l'a délivrée.
+
+Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et
+digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de
+combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru
+qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est
+une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est
+redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700,
+mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de
+l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était
+une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un
+dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.
+
+Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son
+impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en
+sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs
+tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois
+de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son
+devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec
+elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du
+nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât
+précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point,
+ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant
+des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement.
+
+La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa
+marche, et en autorité.
+
+L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite
+d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science
+de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science
+politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations
+et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave,
+imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce
+public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie
+suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire
+naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de
+génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le
+plus inoffensif et le plus aimable.
+
+Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent,
+et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait
+sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de
+ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme
+Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des
+créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire
+qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui
+vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature
+créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant
+et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis
+créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous
+ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues
+philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et
+audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.
+
+Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution
+de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique
+qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La
+majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange,
+quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si
+tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite
+Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu
+que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être
+fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que
+le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation,
+exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans
+Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos
+univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire
+écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans
+Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de
+Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a
+lu Buffon.
+
+A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont
+Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans
+les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée.
+Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité;
+Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et
+les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé
+le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois
+grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans
+Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en
+a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a
+reparu, à les entretenir.
+
+
+
+MIRABEAU
+
+
+
+I
+
+CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES
+
+Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique
+du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de
+Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout
+entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action,
+placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne
+disserte plus, mais exécute.»
+
+Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent
+dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses
+passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous
+les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes,
+subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme
+Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot,
+orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme
+Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe
+siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception,
+d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela,
+ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît
+d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur
+de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait
+que le manque en est moins pénible et répugnant.
+
+Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures.
+Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque,
+joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme
+de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en
+enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de
+nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable,
+et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se
+dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun
+redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la
+révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un
+côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte
+existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est
+surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un
+continuel redoublement d'orages.
+
+Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il
+acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était
+romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses
+lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,
+pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette
+mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et
+non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en
+hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême
+de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la
+neige un chasseur aventureux et allègre.
+
+Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit
+en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont
+d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui
+est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle
+Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être,
+plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son
+coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le
+plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue
+et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et
+ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels
+jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de
+fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme
+une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est
+cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus
+captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant
+mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement
+amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries
+de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers,
+sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de
+vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les
+épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque,
+hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal,
+et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce
+qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé
+dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté
+par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et
+exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents
+contraires.
+
+Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du
+XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et
+toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel,
+et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans
+colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette
+affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté,
+ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas
+traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est
+incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue
+habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette
+région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi
+lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des
+croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le
+mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands
+problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme
+des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il
+n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est
+incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en
+sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude.
+
+Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez
+fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de
+toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y
+croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des
+Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de
+la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait
+fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents,
+suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que
+parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale
+avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société...
+l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de
+l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient
+susceptibles des êtres périssables.»
+
+Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la
+liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une
+vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative
+des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre
+utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il
+grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge,
+il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la
+raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne
+verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur
+donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....»
+
+L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée
+dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse,
+une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs
+dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus
+vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une
+providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant
+lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation
+des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un
+avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté:
+voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours
+été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui
+certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de
+vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus
+entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la
+croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et
+son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes,
+encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés.
+C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi
+en lui.
+
+Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son
+romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent
+épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur
+et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté
+d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci,
+quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et
+prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais
+du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept
+gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la
+monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la
+législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux
+connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le
+despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur
+les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de
+la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur
+_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_,
+sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker;
+et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on
+trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique
+peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti,
+longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux
+dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement,
+entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si
+elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours
+complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été
+d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.
+
+Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que
+Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable
+de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête,
+et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les
+plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs
+de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans
+conteste, le plus savant.
+
+Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du
+choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le
+pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de
+Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos
+de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et
+doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme.
+Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle,
+Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion
+commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette
+hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée.
+Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait
+l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de
+Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du
+réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui
+dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter,
+c'est l'almanach.»
+
+Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772,
+c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de
+Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme
+d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en
+inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres
+satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les
+institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les
+hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de
+découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette
+recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs
+sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que
+pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est
+que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment
+homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque
+la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses
+semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce,
+dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure,
+d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de
+questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en
+dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le
+temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux
+«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la
+métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière
+d'Eson.
+
+On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec
+l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se
+placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.
+
+
+
+II
+
+LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU
+
+Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment,
+longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce
+qui était possible.
+
+Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait
+jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans
+compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples
+modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le
+tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français
+ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très
+difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée,
+libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul,
+passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore,
+aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la
+liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture
+lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne
+pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré
+que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent
+est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à
+accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.
+
+C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large,
+parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de
+l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de
+caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins
+plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les
+choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le
+mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le
+traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi
+le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été
+écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en
+entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les
+principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec
+la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires,
+liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté
+individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division
+et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première
+«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution
+de Mirabeau.
+
+Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible,
+allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée
+nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il
+put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix
+ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu
+une opinion de circonstance.
+
+Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur
+d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de
+sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent
+nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos
+propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de
+bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit
+chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois
+obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les
+opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises
+actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais
+raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire
+aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent
+servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du
+genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les
+événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse,
+une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des
+guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y
+songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant
+qu'ils sont très utiles[101].»
+
+[Note 101: _Lettres à Mauvillon._]
+
+Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la
+décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les
+_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout
+prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté,
+force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la
+province.
+
+[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.]
+
+C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien
+intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu
+instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme
+toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins
+l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le
+gouvernement.
+
+Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en
+conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans
+l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute
+la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première
+Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des
+maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée
+ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme
+exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat,
+c'est une nation affranchie.
+
+Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a
+combattue constamment pendant toute son existence parlementaire.
+A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la
+Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement
+son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure,
+qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties,
+entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a
+l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789:
+
+«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée
+dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de
+liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y
+précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif
+était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former;
+si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà
+l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner
+les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense
+le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont
+limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où
+les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée
+représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de
+l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté
+contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le
+pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme,
+il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul;
+nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution
+était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir
+ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la
+nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se
+réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles
+naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants
+seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale,
+après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait
+en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté
+publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître
+absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le
+mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond
+de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la
+Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons
+nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous
+allons entrer.»
+
+Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire
+ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse
+de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait
+prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_,
+et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est
+cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines
+de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
+représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur
+députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les
+représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose
+des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier
+cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les
+grâces si indignement prostituées!...»
+
+C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la
+situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous
+ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour
+former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop
+vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un
+roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible
+assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du
+passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre
+à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites
+passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats
+réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est
+vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la
+Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.»
+
+Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est
+confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu
+dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»;
+mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en
+effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne
+devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour
+réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir
+évoqués.
+
+C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de
+l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de
+paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré
+sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les
+suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et
+de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
+qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
+des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
+porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
+_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on
+pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les
+préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par
+cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec
+la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne
+serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois,
+nous gouvernerions.»
+
+La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer
+toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté
+que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse,
+avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs:
+voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà
+dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les
+hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire
+soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée
+dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son
+droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs
+possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que
+l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté
+qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir,
+voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans
+l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un
+équilibre et une répartition régulière de puissances.
+
+Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante
+de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du
+pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup
+mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension
+et d'invasion de celle-là.
+
+Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que
+suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et
+méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les
+subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à
+ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut
+fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets
+allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une
+mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis,
+ignominieuse.
+
+A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son
+influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi,
+élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il
+fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève
+de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le
+Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un
+équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a
+vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir
+personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes
+de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée
+nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée,
+et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un
+ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces,
+seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait
+dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la
+première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces
+sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce
+qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se
+contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une
+ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était
+que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque
+chose.
+
+Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance
+secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans
+la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et
+libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi
+d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau
+avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est
+trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un
+rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé
+sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait
+avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour
+qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance
+ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé,
+et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni
+emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût
+été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi
+ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné
+qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps
+sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on
+démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est
+légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre
+dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique.
+Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et
+simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était
+habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en
+corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la
+chambre populaire.
+
+Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très
+familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit?
+Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu,
+qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple,
+parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que
+l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique?
+Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il
+pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces
+elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer?
+Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée
+qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il?
+
+Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point
+faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau.
+Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de
+l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur.
+Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet
+obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la
+noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi
+irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il
+aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de
+noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui
+par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à
+l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne
+peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres
+hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez
+bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme
+libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus
+encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses
+paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des
+formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté
+contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne
+faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et
+toute assemblée particulière porte avec elle des germes
+d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non
+sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut
+qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle
+légifère, et qu'il gouverne.
+
+[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus
+terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui
+demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et
+finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»]
+
+«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de
+Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule
+aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut
+pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi
+conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_.
+Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts
+généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire
+respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est
+toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme
+un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée
+politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas
+dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple
+libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le
+représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce
+roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette
+assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme
+toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement
+aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps
+législatif: voilà son système.
+
+Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de
+l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour
+le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à
+propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage
+de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à
+rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections
+provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère
+sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une
+théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très
+grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est
+défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme,
+mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les
+freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient
+nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il
+n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière.
+Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû
+se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous
+peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les
+conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son
+tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce
+système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir,
+mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une
+Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de
+contrepoids.
+
+Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi
+et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de
+l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir
+personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple
+de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes.
+Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée,
+mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans
+cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir
+exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement
+séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que
+ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à
+l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne
+pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et
+«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et
+même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir
+au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas
+ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait
+tenter.
+
+Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait
+admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien
+entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à
+peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et
+distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est
+beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique
+selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui
+est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un
+de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un
+peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent
+vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au
+travail intellectuel.
+
+Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très
+rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une
+haute raison et une spacieuse et facile intelligence.
+
+Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne
+laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans
+tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de
+la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de
+mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais,
+presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par
+un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni
+son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour,
+sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible.
+Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et
+cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien
+définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant
+de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai,
+plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux,
+est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien,
+quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine
+froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il
+n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du
+XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et
+presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote,
+ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de
+la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très
+intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir
+et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes
+politiques que l'histoire ait montrés.
+
+
+
+III
+
+L'ORATEUR
+
+Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il
+l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière
+et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style
+périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en
+traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou
+aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans
+ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque
+qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui
+«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures.
+Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus
+encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu
+quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_,
+par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est
+plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il
+apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui
+s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans
+Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à
+tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_,
+avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau,
+une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis
+abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de
+circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés,
+surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but.
+
+Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le
+manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase,
+presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant.
+Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore
+ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il
+était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse,
+et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le
+discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses
+débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer,
+il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours.
+Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez
+froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page,
+sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours,
+souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble
+trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique
+serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de
+contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus
+tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil,
+et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des
+raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent,
+serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin
+de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois,
+et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est
+plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en
+est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus
+solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine
+nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est
+presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible
+chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi
+des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de
+déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours
+de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance
+des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine
+surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable
+sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son
+effet.
+
+
+
+IV
+
+Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale
+et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas
+chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe
+politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de
+songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la
+révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un
+plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien
+qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a
+régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il
+n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée.
+Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus
+grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été
+un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré
+et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de
+Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et
+aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe
+siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement
+rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie
+constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant
+personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout
+au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées
+de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être
+alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il
+a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort
+prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où
+il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni
+être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré
+et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a
+plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France,
+et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle
+devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à
+l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate
+secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain
+à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu
+l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert
+ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un
+roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier
+rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment
+où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris
+et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de
+vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation
+suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation.
+Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur
+flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu
+amère.
+
+
+
+ANDRÉ CHÉNIER
+
+
+
+I
+
+L'HELLÈNE
+
+Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le
+vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier
+apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un
+_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de
+prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer
+la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que
+possible de ces sources antiques de l'art européen.
+
+Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un
+fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard.
+Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment
+du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation
+une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris
+intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par
+l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières
+ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les
+derniers de leurs disciples.
+
+Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom
+par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette
+passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première
+découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour
+les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit
+bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne.
+A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que
+celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de
+l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession
+et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui
+déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du
+Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par
+beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du
+mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de
+sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et
+proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente.
+presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement.
+Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable,
+et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier.
+
+Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des
+erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la
+Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,
+nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole
+que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus
+intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il
+n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont
+ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et
+l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse
+médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme
+disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé
+Myrto.
+
+Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la
+Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du
+mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui
+ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup
+plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de
+Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim
+du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans
+Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu
+des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du
+sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret
+obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque,
+la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux
+autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer
+retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le
+ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.
+
+Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes
+«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants
+comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages».
+Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse
+
+ De ce faux et bruyant Permesse
+ Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;»
+
+et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère
+et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette
+ou des ravins de Sicile.
+
+Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que
+tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la
+simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le
+_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante
+encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce
+qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui
+ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure,
+déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en
+songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints,
+délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait
+parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans
+musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives
+et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un
+mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce
+sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.
+
+C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa
+façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le
+sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du
+XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à
+d'autres.
+
+C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de
+même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de
+l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que
+voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces
+idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces
+experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se
+figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon
+père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et
+je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui
+a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_,
+ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît;
+remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à
+Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et
+insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne».
+
+Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût
+rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers.
+Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas
+tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du
+Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être,
+hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des
+contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de
+Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces
+poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection,
+nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa
+chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à
+satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se
+frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses
+oreilles.
+
+Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire.
+Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment
+délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé,
+c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une
+véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas
+créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi,
+et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là.
+Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut
+Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que
+Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur
+l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu
+indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en
+Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier
+s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des
+impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles,
+de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait
+la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un
+petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son
+temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son
+oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu
+cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a
+parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a
+été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits
+et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie
+renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition
+renouée.
+
+Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et
+traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une
+sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans
+André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est
+pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute
+perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens
+d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme
+un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme
+l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à
+dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a
+touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené
+autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore
+pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément,
+c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique,
+Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique
+charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la
+grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets
+de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec
+Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais
+c'était du moins le cap Sunium.
+
+Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté
+créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la
+direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur,
+soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les
+savants, ne se souciait.
+
+Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment
+original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son
+temps, et peut-être trop.
+
+
+
+II
+
+CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE
+
+Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a
+passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais
+c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun.
+C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé
+un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût
+échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française,
+ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un
+homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression,
+sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez
+laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre,
+lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se
+ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par
+l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans
+Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle.
+
+De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise,
+et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir.
+C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le
+satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est
+spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique
+laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et
+rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes
+surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de
+paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une
+expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a
+ce style. Il dira, même dans un fragment antique:
+
+ ......et j'étais misérable
+ Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris
+ N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.
+
+Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier
+pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien
+pénible et torturée, de 1780.
+
+Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment
+qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger
+qui dit à une bergère:
+
+ Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler?
+
+est bien un berger de 1780.
+
+Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de
+sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible
+impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire
+parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop
+ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que
+nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On
+m'éteignit;
+
+ Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse.
+ On aime un autre amant, aime une autre maîtresse.
+ Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi,
+ Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi.
+
+La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle
+n'est pas amoureuse.
+
+Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette
+sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu
+assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de
+l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de
+très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle,
+mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et
+de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans
+l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile
+de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui
+fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des
+courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne
+sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton
+du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame
+pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde
+qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une
+strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné.
+
+Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement
+factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies
+franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine;
+et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier
+élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit
+l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un
+grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie,
+anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et
+qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.
+
+Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle
+est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs
+fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal
+du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce
+n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se
+fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison;
+d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait
+plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par
+voir la prisonnière, et pleure avec elle.
+
+[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.]
+
+Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les
+mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir
+encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon
+sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit
+dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en
+demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je
+veux achever ma journée._»
+
+Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique,
+cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le
+pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un
+développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant
+au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être
+inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle
+de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...»
+Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus
+facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux
+désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le
+trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins
+ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme
+se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop
+accompli.
+
+ Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours
+ Ceux qui les passeront près d'elle,
+
+n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu
+le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers.
+Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront
+d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.
+
+Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on
+voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_
+est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en
+honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines,
+menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit
+les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins
+départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa
+main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là
+qu'on peut admirer:
+
+ «...Ces réseaux légers, diaphanes habits,
+ Où la fraîche grenade enferme ses rubis.»
+
+Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de
+signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de
+Camille:
+
+ Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi.
+ Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire,
+ M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.
+
+Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et
+tout le relief qu'on lui connaît:
+
+ J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère,
+ La mendicité blême, et douleur amère.
+
+Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé,
+une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos
+jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne
+pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!...
+ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple
+français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation:
+
+ Aux bords de notre Seine
+ Pourquoi ces belliqueux apprêts?
+ Pourquoi vers notre cité reine,
+ Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...?
+ De quoi rit ce troupeau?.......
+
+Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés
+à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange,
+je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce
+_Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre
+pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu
+de Paume «_fut la Délos_».
+
+L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et
+d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et
+les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter,
+jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent
+dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient
+autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les
+Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là.
+Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait
+apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était
+la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait
+autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph
+Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal
+pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à
+lui-même.
+
+
+
+III
+
+CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE
+
+Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout
+différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous
+avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il
+a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était,
+par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par
+une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé
+et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la
+philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais
+qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait
+Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien
+loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle.
+
+Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en
+vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien
+ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette
+fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit
+scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition
+de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes,
+de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine
+sincérité et naïveté d'admiration:
+
+ Souvent mon vol armé des ailes de Buffon
+ Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
+ La ceinture d'azur sur le globe étendue.....
+
+Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous
+trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse»,
+de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de
+Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans
+Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité,
+toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant
+se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se
+retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût
+ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier
+était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de
+Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des
+sociétés[108].
+
+[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de
+l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.]
+
+[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de
+l'_Hermès_ sec. I.]
+
+[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.]
+
+[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.]
+
+Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout
+cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique,
+l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût
+dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela
+de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du
+siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la
+conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins
+précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour
+beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à
+cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le
+_Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_
+eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en
+courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
+
+Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et
+«matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car
+je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre,
+n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son
+imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est
+une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte
+verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques
+fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement
+décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé,
+peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé
+ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la
+dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité
+scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de
+poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se
+définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_:
+
+ Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
+ Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
+ Je poursuis la comète aux crins étincelants,
+ Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances;
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent;
+ Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
+
+Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très
+vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un
+poème indigne de contenir cette page:
+
+ J'aime!--voilà le mot que la nature entière
+ Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,
+ Sombre et dernier soupir que poussera la terre
+ Quand elle tombera dans l'éternelle nuit!
+ Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,
+ Etoiles du matin, ce mot triste et charmant!
+ La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
+ A voulu traverser les plaines éthérées
+ Pour chercher le soleil, son immortel amant;
+ Elle s'est élancée au sein des nuits profondes;
+ Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes
+ Se sont mis en voyage autour du firmament.
+
+Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi
+physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui
+aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie;
+mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.
+
+Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme
+renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il
+le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de
+ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans
+l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_,
+c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique,
+comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il
+n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir
+qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.
+
+Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi
+une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément
+par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou
+d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la
+manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur
+contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge
+d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver
+la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum
+aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme,
+éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre
+caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou
+de «Fanny».
+
+--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant
+toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne
+plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne
+plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent
+fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur
+l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout
+dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la
+Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une
+inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine,
+pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses
+telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux
+modernes ont appris à les voir.
+
+Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres,
+mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus
+ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet
+usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous
+apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on
+croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet
+enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les
+contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà
+la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle
+ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y
+est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la
+conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète
+qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un
+peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime:
+
+ Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
+
+De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins
+trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre
+contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir,
+et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore
+soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui
+voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui,
+sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier
+tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et
+oublier complètement le second.
+
+Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que
+comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance
+de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien
+toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
+
+
+
+IV
+
+OEUVRES EN PROSE
+
+Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un
+beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie
+d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment
+soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la
+justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire
+beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses
+articles et pamphlets.
+
+Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant
+ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a
+quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire
+dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune
+trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont
+écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle.
+Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme
+qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures,
+l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il
+l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop
+longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans
+les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante.
+Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a
+pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de
+Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise:
+
+«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage
+d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un
+bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt
+d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en
+alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on
+voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on
+voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au
+hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter
+sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de
+citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de
+l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière,
+fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes;
+si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions
+semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien,
+n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui
+veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.»
+
+Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire
+dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui
+seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait
+un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure.
+Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande
+éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce
+qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru
+dans l'expression, serait une page de Pascal:
+
+«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que,
+disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est
+vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y
+être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie
+ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait
+l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des
+lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent
+d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la
+même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et
+diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même
+et être ennemi de Dieu et de la vertu.»
+
+Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse
+d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je
+dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait,
+et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué
+que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de
+Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et
+aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du
+peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que
+ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je
+reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui
+trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais
+Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est
+convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un
+peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a
+laissé de beaux vers.
+
+
+
+V
+
+L'ÉCRIVAIN
+
+À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu
+inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons
+plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des
+_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une
+expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier,
+et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il
+est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la
+création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée
+à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des
+musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on
+pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_.
+La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les
+abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots
+lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt
+encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose
+oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup
+plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle
+ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et
+de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine,
+l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase
+musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très
+sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je
+cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.
+
+Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en
+chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers
+latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français
+ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe,
+Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset
+qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de
+la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à
+proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire,
+c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
+
+Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et
+tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout
+à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout
+au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents
+indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune
+Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais
+dites-vous à haute vois ces quatre vers:
+
+ Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler;
+ Sur l'immobile arène il l'admire couler,
+ Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,
+ Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
+
+Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule,
+que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec
+admiration en 1819:
+
+ .......Il monte. Sous nos pieds
+ Etend du vieux lion la dépouille héroïque.
+ Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
+ Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
+ Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
+ Brille autour du héros, et la flamme rapide
+ Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.
+
+Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été
+écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur
+l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif
+et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier
+n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
+
+ L'Océan éternel où bouillonne la vie.
+
+jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie
+scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point
+
+ Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.
+
+
+
+VI
+
+LE VERSIFICATEUR
+
+On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme,
+la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification
+française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même
+qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la
+versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui
+fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un
+conquérant.
+
+En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin,
+il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que
+Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais
+la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de
+rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose
+pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber,
+cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant
+pourquoi.
+
+Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un
+sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout
+rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner
+la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme,
+qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte.
+D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison
+appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant
+un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles
+inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par
+donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de
+Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe
+exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas
+atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le
+devait produire, c'est un contre-sens rythmique.
+
+Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il
+a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet
+monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois).
+Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse.
+Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas
+_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque
+chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt
+un procédé qu'une inspiration.
+
+Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes
+exceptionnelles ramène le vers à la prose pure:
+
+ La liberté du génie et de l'art
+ T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière
+ De nature et d'éternité
+ Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière
+ Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire,
+ Dompte les coeurs La liberté......
+
+C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit
+un rejet ambitieux:
+
+ _Strophe XI_.
+
+ L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté
+ Vole, débris infâme et cendre inanimée;
+ Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté
+ Altière, étincelante, armée.
+
+ _Srophe XII_.
+
+ Sort!--.....
+
+Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut
+dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en
+eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe
+sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée
+et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une
+flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec
+qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les
+ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette
+peinture des élections de 1789:
+
+ Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir.
+ Versailles les attend. On s'empresse d'élire;
+ _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir
+ Les représentants de l'Empire.
+
+Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point,
+de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses
+alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période
+poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est
+nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les
+anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette
+période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent
+longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et
+pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et
+deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins
+tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes,
+tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un
+décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une
+méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure
+qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle
+s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout
+le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de
+l'auteur, qu'il est écrit en vers libres.
+
+Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers
+lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine,
+nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune
+Captive_.
+
+Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un
+rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans
+l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il
+appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe»
+consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à
+rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans
+la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux
+octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort
+repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique
+Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode
+de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on
+a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente
+en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les
+distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par
+eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers
+long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de
+l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire
+sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de
+l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et
+tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin
+rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour
+l'oreille.
+
+Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct
+secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les
+tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins
+tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins
+et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur
+un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et
+s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns
+et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et
+remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à
+l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est
+enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme:
+«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà
+avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de
+Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en
+fera un admirable instrument de passion et d'éloquence.
+
+
+
+VII
+
+On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait
+devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui
+allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui
+avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme
+capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte
+inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose
+comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un
+Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes
+études, et la mémoire indiscrète d'un Properce.
+
+Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était
+discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de
+Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de
+poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que
+Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche,
+et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six
+mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le
+_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles
+dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs
+fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies.
+
+Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était
+inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les
+nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution
+romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de
+poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions
+littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent
+si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des
+leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur
+de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard,
+sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le
+père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard
+de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier
+avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs.
+Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour
+soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à
+l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est
+prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un
+précurseur de la littérature moderne.
+
+C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui
+s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était
+véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des
+imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le
+soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers
+à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot
+à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après
+avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre
+plus grand classique en vers depuis Racine».
+
+Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la
+littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait,
+tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de
+son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer
+d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à
+Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le
+recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui,
+il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur
+inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques,
+quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par
+Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute
+une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa
+trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est
+une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais
+toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André
+Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus
+Chénier en ce siècle sont dans ce groupe.
+
+Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y
+compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu
+indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité,
+et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui
+procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare;
+malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution,
+s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière
+de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste
+André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son
+esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps
+comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de
+déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que
+prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré
+par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait
+le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins,
+par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent
+mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de
+ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il
+avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste.
+
+Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix
+ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une
+bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en
+notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme
+notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une
+voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des
+mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à
+nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et
+d'harmonies légères:
+
+ Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines.
+
+Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous
+donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il
+l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les
+admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop
+imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme
+exercice aussi, et années d'apprentissage.
+
+
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ AVANT-PROPOS
+
+ PIERRE BAYLE
+
+ I.--Bayle novateur
+ II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être
+ III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours
+ IV.--Conclusion
+
+ FONTENELLE
+
+ I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires
+ II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques
+ III.--Conclusion
+
+ LE SAGE
+
+ I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue
+purement littéraire.
+ II.--Le «réalisme» dans Le Sage
+ III.--L'art littéraire de Le Sage
+ IV.--Le Sage plus vulgaire
+ V.--Conclusion
+
+ MARIVAUX
+
+ I.--Marivaux philosophe
+ II.--Marivaux romancier
+ III.--Marivaux dramatiste
+ IV.--Conclusion
+
+ MONTESQUIEU
+
+ I.--Montesquieu jeune
+ II.--Montesquieu amateur de l'antiquité
+ III.--Son goût pour les récits de voyages
+ IV.--Idées générales de Montesquieu
+ V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique
+ VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois»
+ VII.--Montesquieu moraliste politique
+ VIII.--Conclusion
+
+ VOLTAIRE
+
+ I.--L'homme
+ II.--«Son tour d'esprit
+ III.--Ses idées générales
+ IV.--Ses idées littéraires
+ V.--Son art littéraire
+ VI.--Son art dans les «genres secondaires»
+ VII.--Conclusion
+
+ DIDEROT.
+
+ I.-L'homme
+ II.--Sa philosophie
+ III.--Ses oeuvres littéraires
+ IV.--Diderot critique d'art
+ V.--L'écrivain
+ VI.--Conclusion
+
+ JEAN-JACQUES ROUSSEAU
+
+ I.--Son caractère
+ II.--Le «Discours sur l'inégalité»
+ III.--La «Lettre sur les spectacles»
+ IV.--«L'Emile»
+ V.--La «Nouvelle Héloïse»
+ VI.--Les «Confessions»
+ VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau
+ VIII.--Le «Contrat social»
+ IX.--Rousseau écrivain
+ X.--Conclusion
+
+ BUFFON
+
+ I.--Son caractère
+ II.--Le savant
+ III.--Le moraliste
+ IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires
+ V.--Conclusion
+
+ MIRABEAU
+
+ I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes
+ II.--Le système politique de Mirabeau
+ III.--L'orateur
+ IV.--Conclusion
+
+ ANDRÉ CHÉNIER
+
+ I.--L'Hellène
+ II.--Le Français du XVIIIe siècle
+ III.--Le poète philosophe
+ IV.--Oeuvres en prose
+ V.--L'écrivain
+ VI.--Le versificateur
+ VII.--Conclusion.
+
+FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle.
+by Émile Faguet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 ***