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diff --git a/12749-0.txt b/12749-0.txt new file mode 100644 index 0000000..a459901 --- /dev/null +++ b/12749-0.txt @@ -0,0 +1,15261 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 *** + +EMILE FAGUET + +DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + + + +ÉTUDES LITTÉRAIRES + +DIX-HUITIÈME SIÈCLE + + PIERRE BAYLE--FONTENELLE + LE SAGE--MARIVAUX--MONTESQUIEU + VOLTAIRE--DIDEROT--J.J. ROUSSEAU + BUFFON--MIRABEAU--ANDRÉ CHÉNIER. + + + +AVANT-PROPOS + +Ce volume, comme ceux que j'ai donnés précédemment, s'adresse +particulièrement aux étudiants en littérature. Ils y trouveront les +principaux écrivains du XVIIIe siècle analysés plutôt en leurs idées +qu'en leurs procédés d'art. C'était un peu une nécessité de ce sujet, +puisque les principaux écrivains du XVIIIe siècle sont plutôt des hommes +qui ont prétendu penser que de purs artistes. L'exposition devient toute +différente, et a comme d'autres lois, selon que le critique s'occupe des +deux grands siècles littéraires de la France, qui sont le XVIIe et le +XIXe, ou des temps où l'on s'est attaché surtout à remuer des questions +et à poursuivre des controverses. + +Du reste, quelque intéressant qu'il soit à bien des égards, le XVIIIe +siècle paraîtra, par ma faute peut-être, peut-être par la nature des +choses, singulièrement pâle entre l'âge qui le précède et celui qui le +suit. Il a vu un abaissement notable du sens moral, qui, sans doute, ne +pouvait guère aller sans un certain abaissement de l'esprit littéraire +et de l'esprit philosophique; et, de fait, il semble aussi inférieur, +au point de vue philosophique, au siècle de Descartes, de Pascal et de +Malebranche, qu'il l'est, au point de vue littéraire, d'une part +au siècle de Bossuet et de Corneille, d'autre part au siècle de +Chateaubriand, de Lamartine et de Hugo. Cette décadence, très relative +d'ailleurs, et dont on peut se consoler, puisqu'on s'en est relevé, a +des causes multiples dont j'essaie de démêler quelques-unes. + +Un homme né chrétien et français, dit La Bruyère, se sent mal à l'aise +dans les grands sujets. Le XVIIIe siècle littéraire, qui s'est trouvé si +à l'aise dans les grands sujets et les a traités si légèrement, n'a +été ni chrétien ni français. Dès le commencement du XVIIIe siècle +l'extinction brusque de l'idée chrétienne, à partir du commencement du +XVIIIe siècle la diminution progressive de l'idée de patrie, tels ont +été les deux signes caractéristiques de l'âge qui va de 1700 à 1790. +L'une de ces disparitions a été brusque, dis-je, et comme soudaine; +l'autre s'est faite insensiblement, mais avec rapidité encore, et, en +1750 environ, était consommée, heureusement non pas pour toujours. + +J'attribue la diminution de l'idée de patrie, comme tout le monde, je +crois, à l'absence presque absolue de vie politique en France depuis +Louis XIV jusqu'à la Révolution. Deux états sociaux ruinent l'idée ou +plutôt le sentiment de la patrie: la vie politique trop violente, et la +vie politique nulle. Autant, dans la fureur des partis excités créant +une instabilité extrême dans la vie nationale et comme un étourdissement +dans les esprits, il se produit vite ce qu'on a spirituellement appelé +une «émigration à l'intérieur», c'est-à-dire le ferme dessein chez +beaucoup d'hommes de réflexion et d'étude de ne plus s'occuper du pays +où ils sont nés, et en réalité de n'en plus être;--autant, et pour les +mêmes causes, dans un état social où le citoyen ne participe en aucune +façon à la chose publique, et au lieu d'être un citoyen, n'est, à vrai +dire, qu'un tributaire, l'idée de patrie s'efface, quitte à ne se +réveiller, plus tard, que sous la rude secousse de l'invasion. C'est ce +qui est arrivé en France au XVIIIe siècle. Fénelon le prévoyait très +bien, au seuil même du siècle, quand il voulait faire revivre l'antique +constitution française, et, par les conseils de district, les conseils +de province, les Etats généraux, ramener peuple, noblesse et clergé, +moins encore à participer à la chose nationale qu'à s'y intéresser[1]. +Et on se rappellera qu'à l'autre extrémité de la période que nous +considérons, la Révolution française a été tout d'abord cosmopolite, et +non française, a songé «à l'homme» plus qu'à la patrie, et n'est devenue +«patriote» que quand le territoire a été Envahi. + +[Note 1: Voir notre _Dix-septième Siècle_, article Fénelon. (Société +française d'Imprimerie et de Librairie.)] + +Quoi qu'il en soit des causes, c'est un fait que la pensée du +XVIIIe siècle n'a été aucunement tournée vers l'idée de patrie, que +l'indifférence des penseurs et des lettrés à l'endroit de la grandeur +du pays est prodigieuse en ce temps-là, et que la langue seule qu'ils +écrivent rappelle le pays dont ils sont. Cela, même au point de +vue purement littéraire, n'aura pas, nous le verrons, de petites +conséquences. + +La disparition de l'idée chrétienne a des causes plus multiples +peut-être et plus confuses. La principale est très probablement ce qu'on +appelle «l'esprit scientifique», qui existait à peine au XVIIe siècle, +et qui date, décidément, en France, de 1700. La «philosophie» du XVIIIe +siècle n'est pas autre chose, et quand les auteurs de ce temps disent +«esprit philosophique», c'est toujours esprit scientifique qu'il +faut entendre. Le XVIIe siècle avait été peu favorable à l'esprit +scientifique, et même l'avait dédaigné. Il était mathématicien et +«géomètre», non scientifique à proprement parler. Il était mathématicien +et géomètre, c'est-à-dire aimait la science purement _intellectuelle_ +encore, et que l'esprit seul suffit à faire; il n'aimait point la +science réaliste, qui a besoin des choses pour se constituer, et qui se +fait, avant tout, de l'observation des choses réelles. «_Les hommes ne +sont pas faits pour considérer des moucherons_, disait Malebranche, _et +l'on n'approuve point la peine que quelques personnes se sont donnée +de nous apprendre comment sont faits certains insectes, et la +transformation des vers, etc... Il est permis de s'amuser à cela quand +on n'a rien à faire et pour se divertir_.»--Pour les esprits les plus +philosophiques et les plus austères, de telles occupations n'étaient +pas même un «divertissement permis». C'étaient une forme de la +concupiscence, _libido sciendi, libido oculorum_, un véritable péché, et +une subtile et funeste tentation; c'était, pour parler comme Jansénius, +une «_curiosité toujours inquiète, que l'on a palliée du nom de science. +De là est venue la recherche des secrets de la nature qui ne nous +regardent point, qu'il est inutile de connaître, et que les hommes ne +veulent savoir que pour les savoir seulement_.»--Littérature, art, +philosophie, métaphysique, théologie, science mathématique et tout +intellectuelle, voilà les différentes directions de l'esprit français au +XVIIe siècle. + +Mais, vers la fin de cet âge, par les récits des voyageurs, par la +médecine qui grandit et que le développement de la vie urbaine invite +à grandir, par le _Jardin du roi_ qui sort de son obscurité, par +l'Académie des sciences fondée en 1666, par Bernier, Tournefort, +Plumier, Feuillée, Fagon, Delancé, Duvernay, les sciences physiques et +naturelles deviennent la préoccupation des esprits. Elles profitent, +pour devenir populaires, de la décadence des lettres et de la +philosophie, de cette sorte de vide intellectuel qui n'est que trop +apparent de 1700 à 1720 environ; elles deviennent même à la mode, et les +femmes savantes ont partout remplacé les précieuses, et les présidents +à mortier en leurs académies de province ne dédaignent point de +«considérer des moucherons» et de disséquer des grenouilles. Elles ont +cause gagnée en 1725 et ont déjà donné son pli à l'esprit du siècle. +Comme il arrive toujours à l'intelligence humaine, trop faible pour voir +à la fois plus d'un côté des choses, la science nouvelle paraît toute la +science, semble apporter avec elle le secret de l'univers, et relègue +dans l'ombre les explications théologiques, ou métaphysiques ou +psychologiques qui en avaient été données. Tout sera expliqué désormais +par les «lois de la nature», le surnaturel n'existera plus, _l'humain_ +même disparaîtra; plus de métaphysique, plus de religion; et jusqu'à la +morale, qui n'est pas dans la nature, n'étant que dans l'homme, finira +elle-même par être considérée comme le dernier des «préjugés». + +Ajoutez à cela des causes historiques dont la principale est la funeste +et à jamais détestable révocation de l'Edit de Nantes. Encore que le +protestantisme n'ait nullement été, en ses commencements et en son +principe, une doctrine de libre examen, une religion individuelle, +insensiblement et indéfiniment ployable jusqu'à se transformer par +degrés en pur rationalisme, encore est-il qu'il était dans sa destinée +de devenir tel. Il a été, chez les peuples qui l'ont adopté, un passage, +une transition lente d'une religion à un état religieux, et d'un état +religieux à une simple disposition spiritualiste. Ce passage progressif +et lent eût pu avoir lieu en France comme ailleurs, sans la proscription +des protestants sous Louis XIV. La Révocation a eu, comme toute mesure +intransigeante, des conséquences radicales; elle a supprimé les +transitions, et jeté brusquement dans le «libertinage» tous ceux qui +auraient simplement incliné vers une forme de l'esprit religieux plus à +leur gré. Ce n'est pas en vain qu'on déclare qu'on préfère un athée à un +schismatique. A parler ainsi, on réussit trop, et ce sont des athées que +l'on fait. + +Pour ces raisons, pour d'autres encore, moins importantes, comme le +trouble moral qu'ont jeté dans les esprits la Régence et les scandales +financiers de 1718, le XVIIIe siècle a, dès son point de départ, +absolument perdu tout esprit chrétien. + +Ni chrétien, ni français, il avait un caractère bien singulier pour un +âge qui venait après cinq ou six siècles de civilisation et de culture +nationales; il était tout neuf, tout primitif et comme tout brut. La +tradition est l'expérience d'un peuple; il manquait de tradition, et +n'en voulait point. Aussi, et c'est en cela qu'il est d'un si grand +intérêt, c'est un siècle enfant, ou, si l'on veut, adolescent. Il a +de cet âge la fougue, l'ardeur indiscrète, la curiosité, la malice, +l'intempérance, le verbiage, la présomption, l'étourderie, le manque +de gravité et de tenue, les polissonneries, et aussi une certaine +générosité, bonté de coeur, facilité aux larmes, besoin de s'attendrir, +et enfin cet optimisme instinctif qui sent toujours le bonheur +tout proche, se croit toujours tout près de le saisir, et en a +perpétuellement le besoin, la certitude et l'impatience. + +Il vécut ainsi, dans une agitation incroyable, dans les recherches, +les essais, les théories, les visions, et, l'on ne peut pas dire les +incertitudes, mais les certitudes contradictoires. Il avait tout coupé +et tout brûlé derrière lui: il avait tout à retrouver et à refaire. Il +touchait, du moins, à tous les matériaux avec une fièvre de découverte +et une naïveté d'inexpérience à la fois touchante et divertissante, +reprenant souvent comme choses nouvelles, et croyant inventer, des idées +que l'humanité avait cent fois tournées et retournées en tous sens, +et ne les renouvelant guère, parce qu'avant de les trancher il ne +commençait pas par les bien connaître. Il est peu d'époque où l'on ait +plus improvisé; il en est peu où l'on ait inventé plus de vieilleries +avec tout le plaisir de l'audace et tout le ragoût du scandale. + +Cherchant, discutant, imaginant et bavardant, le XVIIIe siècle est +arrivé à ses conclusions, tout comme un autre. Il est tombé, à la fin, à +peu près d'accord sur un certain nombre d'idées. Ces idées n'étaient pas +précisément les points d'aboutissement d'un système bien lié et bien +conduit; c'étaient des protestations; elles avaient un caractère +presque strictement négatif; ce n'était que le XVIIIe siècle prenant +définitivement conscience nette de tout ce à quoi il ne croyait pas +et ne voulait pas croire. Révélation, tradition, autorité, c'était le +christianisme; raison personnelle, puissance de l'homme à trouver la +vérité, liberté de croyance et de pensée, mépris du passé sous le nom de +loi du progrès et de perfectibilité indéfinie, ce fut le XVIIIe siècle, +et cela ne veut pas dire autre chose sinon: il n'y a pas de révélation, +la tradition nous trompe, et il ne faut pas d'autorité.--Par suite, +grand respect (du moins en théorie) de l'individu, de la personne +humaine prise isolément: puisque ce n'est pas la suite de l'humanité qui +conserve le secret, mais chacun de nous, celui-ci ou celui-là, qui peut +le découvrir, l'individu devient sacré, et on lui reporte l'hommage +qu'on a retiré à la tradition.--Par suite encore, tendance générale à +l'idée, un peu vague, d'égalité, sans qu'on sût exactement laquelle, +entre les hommes. A cette tendance bien des choses viennent contribuer: +l'égalité _réelle_ que le despotisme a fini par mettre dans la nation +même, jadis hiérarchisée si minutieusement; l'égalité financière +relative que l'appauvrissement des grands et l'accession des bourgeois à +la fortune commence à établir; plus que tout l'horreur de _l'autorité_, +toute autorité, ou spirituelle ou matérielle, ne se constituant, ne se +conservant surtout, que par une hiérarchie, ne pouvant descendre du +sommet à toutes les extrémités de la base que par une série de pouvoirs +intermédiaires qui du côté du sommet obéissent, du côté de la base +commandent, ne subsistant enfin que par l'organisation et le maintien +d'une inégalité systématique entre les hommes. + +Et ces différentes idées, aussi antichrétiennes qu'antifrançaises, je +veux dire égales protestations contre le christianisme tel qu'il avait +pris et gardé forme en France, et contre l'ancienne France elle-même +telle qu'elle s'était constituée et aménagée, devinrent, peu à peu, +comme une nouvelle religion et une foi nouvelle; car le scepticisme +n'est pas humain, je dis le scepticisme même dans le sens le plus élevé +du mot, à savoir l'examen, la discussion et la recherche, et il faut +toujours qu'un peuple se serre et se ramasse autour d'une idée à +laquelle il croie, autour d'une conviction; et jure et espère par +quelque chose. Le XVIIIe siècle devait trouver au moins une religion +provisoire à son usage; et la vérité est qu'il en a trouvé deux. + +Il a fini par avoir la religion de la raison et la religion du +sentiment. + +C'étaient deux formes de cet _individualisme_ qui lui était si cher. +Autorité, tradition, conscience collective et continue de l'humanité +sont sources d'erreur. Que reste-t-il? Que l'homme, isolément, se +consulte lui-même; «_que chacun, dans sa loi, cherche en paix la +lumière_»; que chacun interroge l'oracle personnel, l'être spirituel +qui parle en lui.--Mais lequel? Car il en a deux: l'un qui compare, +combine, coordonne, conclut, obéit à une sorte de nécessité à +laquelle il se rend et qu'il appelle l'évidence, et celui-ci c'est la +raison;--l'autre, plus prompt en ses démarches, qui frémit, s'échauffe, +a des transports, crie et pleure, obéit à une sorte de nécessité qu'il +appelle l'émotion; et celui-ci c'est le sentiment. Auquel croire? Le +XVIIIe siècle a répondu: à tous les deux. Il s'est partagé: les tendres +ont été pour le sentiment, les intellectuels pour la raison. Les hommes +ont été plutôt de la religion de la raison, les femmes de la religion du +sentiment. Rationalisme et sensibilité ont régné parallèlement vers +la lin de cet âge, se reconnaissant bien pour frères, en ce qu'ils +dérivaient de la même source qui n'est autre qu'orgueil personnel et +grande estime de soi, mais frères ennemis, qui se défiaient fort l'un de +l'autre en s'apercevant qu'ils menaient aux conclusions, aux règles de +conduite, aux morales les plus différentes; et aussi, dans les esprits +communs et peu capables de discernement, dans la foule, frères ennemis +vivant côte à côte, prenant tour à tour la parole, mêlant leurs voix +en des phrases obscures autant que solennelles; dieux invoqués en même +temps d'une même foi indiscrète et d'un même enthousiasme confus. + +N'importe, c'étaient des enthousiasmes, des cultes, des élévations, des +manières de religions en un mot; car tout sentiment désintéressé a déjà +un caractère religieux. De l'instrument même dont il s'était servi pour +détruire la religion traditionnelle, le XVIIIe siècle avait fini par +faire une religion nouvelle, et la pensée humaine avait parcouru le +cercle qu'elle parcourt toujours.--De même le sentiment, la passion, +sévèrement refoulés, et tenus en suspicion comme dangereux par la +religion traditionnelle, après avoir protesté contre elle et réclamé +leurs droits (avec Vauvenargues, par exemple) de protestataires, puis +d'insurgés, étaient devenus dogmes eux-mêmes et religions, et le cercle, +de ce côté-là aussi, était parcouru. + +Entre ces deux divinités nouvelles et les deux groupes de leurs +croyants, restaient en grand nombre, et restèrent toujours, ceux que +l'évolution de pensée que je viens d'indiquer n'avait pas entraînés +jusqu'à son terme, les hommes du «pur» XVIIIe siècle, les hommes à la +d'Holbach, qui s'en tenaient à la pure négation, et qui se refusèrent à +n'abandonner un culte que pour en embrasser un autre.--Plus tard et la +pure et simple négation, comme trop sèche et trop attristante; et le +sentiment et la raison, comme choses trop évidemment individuelles, et +qui sont trop autres d'un homme à un autre, pour être de vrais liens des +âmes, _relligiones_, et soupçonnées de n'être devenues des divinités +que par un effort singulier et un coup de force d'abstraction, devaient +cesser d'exercer un empire sur les esprits; et l'on s'essaya à revenir à +l'ancienne foi, ou à se mettre en marche vers d'autres solutions encore +ou expédients. + +Mais il était important de marquer la dernière borne du stade parcouru +par le XVIIIe siècle, et celle surtout où il a comme «tourné». On a fait +remarquer, et avec grande raison[2], que le XVIIIe siècle, à le prendre +en général, et avec beaucoup de complaisance, avait eu une irréligion +plutôt déiste, tandis que l'irréligion du XVIIe siècle était athée. +Cette vue est très ingénieuse, et elle est presque vraie. La minorité +irréligieuse du XVIIe siècle nie Dieu; la majorité irréligieuse du +XVIIIe siècle, je n'oserais trop dire croit en Dieu, mais aime à y +croire. + +[Note 2: Vinet, _Histoire de la littérature française au XVIIIe +siècle.--Appendice: Les moralistes français au XVIIIe siècle_.] + +La raison c'est précisément qu'elle est majorité. Tout parti qui réussit +devient conservateur, et toute doctrine qui a du succès se moralise et +s'épure et s'élève autant que sa nature et son essence le comportent. Le +succès est une responsabilité, et se fait sentir comme tel. Une doctrine +qui a des partisans, à mesure que le nombre en augmente, sent qu'elle a +charge d'âmes, cherche à aboutir à une morale, et à prendre au moins un +air et une dignité théocratique. C'est pour cela que la philosophie du +XVIIIe siècle, et d'assez bonne heure, ménagea au moins le mot Dieu, +sous lequel on sait qu'on peut faire entendre tant de choses; et +toujours et de plus en plus transforma en véritables objets de culte, +sanctifia et divinisa les instruments mêmes de sa critique, et les armes +mêmes de sa rébellion. + +Voilà comme le fond commun et l'esprit général du siècle que nous +étudions. Quelle littérature en est sortie, c'est ce qui nous reste à +examiner. + +Ce pouvait être une admirable littérature philosophique; et c'est bien +ce que les hommes du temps ont cru avoir. Il n'en est rien, je crois +qu'on le reconnaît unanimement à cette heure. Il n'y a point à cela de +raison générale que j'aperçoive. La faute n'en est qu'aux personnes. Les +philosophes du XVIIIe siècle ont été tous et trop orgueilleux et trop +affairés pour être très sérieux. Ils sont restés très superficiels, +brillants du reste, assez informés même, quoique d'une instruction trop +hâtive et qui procède comme par boutades, pénétrants quelquefois, +et ayant, comme Diderot, quelques échappées de génie, mais en somme +beaucoup plutôt des polémistes que des philosophes. Leur instinct +batailleur leur a nui extrêmement; car un grand système, ou simplement +une hypothèse satisfaisante pour l'esprit (et non seulement les +philosophes modernes, mais Pascal aussi le sait bien, et Malebranche) ne +se construit jamais dans l'esprit d'un penseur qu'à la condition qu'il +envisage avec le même intérêt, et presque avec la même complaisance, sa +pensée et le contraire de sa pensée, jusqu'à ce qu'il trouve quelque +chose qui explique l'un et l'autre, en rende compte, et, sinon les +concilie, du moins les embrasse tous deux. Infiniment personnels, et un +peu légers, les philosophes du XVIIIe siècle ne voient jamais à la fois +que leur idée actuelle à prouver et leur adversaire à confondre, ce +qui est une seule et même chose; et quand ils se contredisent, ce qui +pourrait être un commencement de voir les choses sous leurs divers +aspects, c'est, comme Voltaire, d'un volume à l'autre, ce qui est être +limité dans l'affirmative et dans la négative tour à tour, mais non pas +les voir ensemble. + +Aussi sont-ils intéressants et décevants, de peu de largeur, de peu +d'haleine, de peu de course, et surtout de peu d'essor. Deux siècles +passés, ils ne compteront plus pour rien, je crois, dans l'histoire de +la philosophie. + +Il était difficile, à moins d'un grand et beau hasard, c'est-à-dire de +l'apparition d'un grand génie, chose dont on n'a jamais su ce qui la +produit, que ce siècle fût un grand siècle poétique. Il ne fut pour cela +ni assez novateur, ni assez traditionnel. + +Il pouvait, avec du génie, continuer l'oeuvre du XVIIe siècle, en +remontant à la source où le XVIIe siècle avait puisé et qui était loin +d'être tarie; il pouvait continuer de se pénétrer de l'esprit antique +_et même s'en pénétrer mieux que le XVIIe siècle_, qui, après tout, +s'est beaucoup plus inspiré des Latins que des Grecs, maintenir ainsi et +prolonger l'esprit classique français qui n'avait pas dit son dernier +mot, et le revivifier d'une nouvelle sève. + +Et il pouvait, décidément novateur, avec du génie, créer, à ses risques +et périls, ce qui est toujours le mieux, une littérature toute nationale +et toute autonome. + +Il n'a fait ni l'un ni l'autre. Il a commencé par être novateur stérile; +puis il a été traditionnel timide, cauteleux, servile, traditionnel par +_petite imitation_, traditionnel par contrefaçon. + +Il a commencé par être novateur. Il était naturel qu'il le fût en +littérature comme en tout le reste et qu'il repoussât la tradition +littéraire comme toutes les autres. C'est ce qu'il fit. Fontenelle, +Lamotte, Montesquieu, Marivaux sont en littérature les représentants +d'une réaction presque violente contre l'esprit classique français en +général, et le XVIIIe siècle en particulier. Ils sont «modernes», et +irrespectueux autant de l'antiquité classique que de l'école littéraire +de 1660. Et cela est permis; ce qui ne l'était point, c'était d'être +novateur par simple négation, et sans avoir rien à mettre à la place de +ce qu'on prétendait proscrire. Les novateurs de 1715 ne sont guère que +des insurgés. Ils méprisent la poésie classique, mais ils méprisent +toute la poésie; ils méprisent la haute littérature classique, mais +ils méprisent à peu près toute la haute littérature. Si, comme font +d'ordinaire les nouvelles écoles littéraires, ils songeaient à se +chercher des ancêtres par delà leurs prédécesseurs immédiats qu'ils +attaquent, ils remonteraient à Benserade et à Furetière. Esprit précieux +et réalisme superficiel, voilà leurs deux caractères. «Roman bourgeois» +avec le _Gil Blas_, comédie romanesque et spirituellement entortillée +avec les _Fausses Confidences_, croquis vifs et humoristiques de +la ville, sans la profondeur même de La Bruyère, avec les _Lettres +Persanes_, églogues fades et prétentieuses, fables élégantes et +malicieuses sans un grain de poésie, voilà ce que font les plus grands +d'entre eux. Cette première école, malgré un bon roman de mauvaises +moeurs, deux ou trois jolies comédies et un brillant pamphlet, sent +singulièrement l'impuissance, et n'est pas la promesse d'un grand +siècle. + +Le siècle tourna, brusquement, fit volte-face, non pas tout entier, nous +le verrons, mais en majorité, sous l'impulsion vigoureuse et multipliée +de Voltaire. Celui-ci n'était pas novateur le moins du monde. +Conservateur en toutes choses, et seulement forcé, pour les intérêts +de sa gloire, à feindre et à imiter une foule d'audaces qui n'étaient +nullement conformes à son goût intime, dans le domaine purement +littéraire il était libre d'être conservateur décidé et obstiné, et +il le fut de tout son coeur. Il ramena vivement à la tradition ses +contemporains qui s'en détachaient. Il prêcha Boileau et crut continuer +Racine. Il fut franchement traditionnel, et beaucoup le furent à sa +suite. Mais c'était là la tradition prise par son petit côté. Ce +que, surtout au théâtre, l'école de Voltaire nous donna, ce fut une +«imitation» des «modèles» du XVIIe siècle. Pour être dans la grande +tradition et dans le vrai esprit classique, il ne s'agissait pas de les +imiter, il s'agissait de faire comme eux; il s'agissait de comprendre +l'antique et de s'en inspirer librement; et, au lieu de remonter à la +première source, imiter ceux qui déjà empruntent, c'est risquer de faire +des imitations d'imitations. La tradition telle que l'a comprise le +XVIIIe siècle est une sorte de conservation des procédés, et c'est pour +cela que, plus qu'ailleurs, ce fut alors un métier de faire une tragédie +ou une comédie. Une tragédie coulée dans le moule de Racine, ou une +comédie _développée_ sur un portrait de La Bruyère comme un devoir +d'écolier sur une matière, voilà bien souvent le grand art du XVIIIe +siècle. Elles viennent de là la sensation de vide et l'impression de +profonde lassitude que laissèrent dans les esprits, vers 1810, les +derniers survivants de cette sorte d'atelier littéraire. Le grand art +du XVIIIe siècle est une manière de mandarinat très lettré, très +circonspect, très digne, et très impuissant. + +Le petit vaux mieux. L'école de 1715, nonobstant Voltaire, avait laissé +quelque chose derrière elle. Les précieux s'étaient évanouis, ou +atténués, ou transformés en faiseurs de madrigaux et en poètes du +_Mercure_; mais les réalistes étaient restés. Partis d'assez bas, ils ne +s'élevèrent jamais, et même au contraire; mais ils furent intéressants; +ils contèrent bien leurs vulgaires histoires, quelquefois vilaines, ils +créèrent toute une école de romanciers et de nouvellistes intelligents, +vifs de style, piquants, parfois même, quoique trop peu, observateurs, +parfois même et, comme par hasard, donnant un petit livre où il y a du +génie. De Le Sage à Laclos c'est toute une série, dont il faut bien +savoir que le roman français moderne a fini par sortir. Seulement ce +n'est encore ici qu'une sorte d'essai et une promesse. + +Deux choses, non pas toujours, mais trop souvent, manquent à ces +romanciers, le goût du réel et l'émotion. Ces romanciers réalistes sont +des romanciers qui ne sont pas touchants et des réalistes qui ne sont +pas réalistes. Ils n'ont pas le don d'attendrir et de s'attendrir. Une +certaine sécheresse, ou, plus désobligeante encore, une sensibilité +fausse, et d'effort et de commande, est répandue dans toutes leurs +oeuvres, jusqu'à ce que Rousseau retrouve, mais seulement pour lui, les +sources de la vraie et profonde sensibilité.--Et ils ne sont pas assez +réalistes, j'entends, non point qu'ils ne peignent pas d'assez basses +moeurs, ce n'est point un reproche à leur faire, mais qu'ils observent +vraiment trop peu, et trop superficiellement, le monde qui les entoure. +Ils ne sont pas assez de leur pays pour cela. Cette littérature, +celle-là même, et non plus la haute et prétentieuse, n'est pas +nationale. Ni chrétien ni français, c'est le caractère général; ceux-ci +ne sont pas plus français que les autres, et, précisément, si l'école +de 1715, dont ils dérivent, si cette école novatrice n'a pas été plus +féconde, c'est que si l'on repoussait la tradition classique comme +insuffisamment autochtone, c'était une littérature nationale, curieuse +de nos moeurs vraies, de nos sentiments particuliers, de notre tour +d'esprit spécial, de notre façon d'être nous, qu'au moins il fallait +essayer de créer; et c'est à quoi l'on n'a pas songé. + +Une philosophie peu profonde, et, aussi, insuffisamment sincère; un +«grand art» sans inspiration et qui n'est souvent qu'une contrefaçon +ingénieuse; une «littérature secondaire» habile, agréable et de peu de +fond, aucune poésie, voila soixante années, environ, de ce siècle. + +Vers la fin un souffle passa, qui jeta les semences d'une nouvelle vie. + +Un homme doué d'imagination et de sensibilité se rencontra, c'est-à-dire +un poète. Rousseau émut son siècle. Par delà la Révolution la secousse +qu'il avait donnée aux âmes devait se prolonger.--Un autre, de +sensibilité beaucoup moindre, et peut-être peu éloignée d'être nulle, +mais de grandes vues, de haut regard, et d'imagination magnifique, +déroula le grand spectacle des beautés naturelles, et écrivit l'histoire +du monde. Non seulement dans la science, mais dans l'art, sa trace est +restée profonde. + +Un troisième, beaucoup moins grand, traversé du reste trop tôt par la +mort, s'avisa d'être un vrai classique parmi les pseudo-classiques qui +l'entouraient, retrouva les vrais anciens et la vraie beauté antique, +et donna au XVIIIe siècle ce que, sans lui, il n'aurait pas, un poète +écrivant en vers. + +Enfin, très pénétré des grandes leçons de ces trois artistes, très +digne d'eux, en même temps profondément original, comprenant la nature, +comprenant l'art antique, capable d'attendrir et de troubler, et aussi +croyant que la littérature et l'art devaient redevenir français et +chrétiens, apportant une poétique nouvelle, et, ce qui vaut mieux, une +imagination à renouveler presque toutes les formes de l'art littéraire, +un grand poète apparaît vers 1800, ferme le XVIIIe siècle, quoique en +retenant quelque chose, et annonce et presque apporte avec lui tout le +dix-neuvième[3]. + +[Note 3: Voir dans nos _Etudes littéraires sur le XIXe siècle_ +l'article sur _Chateaubriand_. (Société française d'Imprimerie et de +Librairie.)] + +Le XVIIIe siècle, au regard de la postérité, s'obscurcira donc, +s'offusquera, et semblera peu à peu s'amincir entre les deux grands +siècles dont il est précédé et suivi.--Cependant n'oublions point, et +qu'il a sa vivacité, sa grâce et son joli tour dans les menus objets +littéraires, et qu'il a aussi ses nouveautés, ses inventions qui lui +sont propres. Il a créé des genres de littérature, ou, si l'on veut, et +c'est mieux dire, il a ressuscité des genres de littérature que l'on +avait, à très peu près, laissé dépérir. Il a presque créé la littérature +politique; il a presque créé la littérature scientifique; il a presque +créé la littérature historique. Montesquieu n'est pas seulement un homme +de l'école de 1715, et même il n'en a pas été longtemps; et il a fondé +une école lui-même. Voltaire a fait trop de tragédies; mais il a +_essayé_ un Essai sur les moeurs, et, trop incapable d'impartialité pour +y réussir, il a du moins, à qui aura plus de sang-froid, montré le vrai +chemin. Buffon enfin a fait entrer une si belle littérature dans la +science, qu'il a fait entrer la science dans la littérature, et que, +désormais, il est comme interdit d'être un grand naturaliste sans savoir +exposer avec clarté, gravité et belle ordonnance. Ces agrandissements du +domaine littéraire sont les vraies conquêtes du XVIIIe siècle. Par elles +il est grand encore, et attirera les regards de l'humanité. + +On remarquera peut-être avec malice que les conquêtes du XVIIIe siècle +se sont renversées contre lui, que les sciences qu'il a créées se sont +retournées contre les idées qui lui étaient chères. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou plutôt restitué la science politique; et +la science politique est peu à peu arrivée à cette conclusion que la +politique est une science d'observation, ne se construit nullement par +abstractions et par syllogismes, et, tout compte fait, n'est pas autre +chose que la philosophie de l'histoire, ou mieux encore une sorte de +pathologie historique; conception modeste et réaliste, qui, pour avoir +été celle de Montesquieu, n'a nullement été celle du XVIIIe siècle en +général, et tant s'en faut. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou dirigé dans ses véritables voies l'histoire +civile; et l'histoire civile, constituée, fortifiée, enrichie, +et semble-t-il, presque achevée par notre âge, condamne presque +complètement l'oeuvre et l'esprit du XVIIIe siècle, enseigne qu'au +contraire de ce qu'il a cru, la tradition est aussi essentielle à la vie +d'un peuple que la racine à l'arbre, estime qu'un peuple qui, pour se +développer, se déracine, d'abord ne peut pas y réussir, ensuite, pour +peu qu'il y tâche, se fatigue et risque de se ruiner par ce seul effort; +qu'enfin les développements d'une nation ne peuvent s'accomplir que +par mouvements continus et insensibles, et que le progrès n'est qu'une +accumulation et comme une stratification de petits progrès. + +Le XVIIIe siècle a créé, ou admirablement lancé en avant les sciences +naturelles; et les sciences naturelles ont des opinions très différentes +de celles du XVIIIe siècle. Elles ne croient ni au contrat social, ni +à l'égalité parmi les hommes. Par les théories de l'hérédité et de la +sélection elles rétablissent comme vérités scientifiques les préjugés de +la «race» et de «l'aristocratie». Elles sont assez patriciennes, et un +peu contre-révolutionnaires. + +Mais il n'importe. C'est la destinée des hommes de commencer des oeuvres +dont ils ne peuvent mesurer ni les proportions, ni les suites, ni les +retours; et ce que nous créons, par cela seul qu'il garde notre nom, +sinon notre esprit, dût-il tourner un peu à notre confusion, reste +encore à notre gloire. Celle du XVIIIe siècle, encore que faible par +certains côtés, demeure grande et nous est chère. Que ce n'ait été ni un +siècle poétique, ni un siècle philosophique, il nous le faut confesser; +mais c'est un siècle initiateur en choses de sciences, et l'annonce et +la promesse, déjà très brillante, de l'âge scientifique le plus grand et +le plus fécond qu'ait encore vu l'humanité. + +Forcé de l'étudier surtout au point de vue littéraire, j'étais en +mauvaise situation pour bien servir ses intérêts. Je l'ai considéré avec +application, et retracé avec sincérité, sans plus de rigueur, je crois, +que de complaisance. + +J'avertis, comme toujours, les jeunes gens qu'ils doivent lire les +auteurs plutôt que les critiques, et ne voir dans les critiques que des +guides, des indicateurs, pour ainsi parler, des différents points de +vue où l'on peut se placer en lisant les textes. Les auteurs du XVIIIe +siècle ayant presque tous beaucoup écrit, j'ai indiqué, suffisamment, je +crois, pour chacun d'eux, les oeuvres essentielles qui permettent à la +rigueur de laisser les autres, mais qu'il faut qu'un homme d'instruction +moyenne ait lues de ses yeux. + +On consultera aussi, avec fruit, et à coup sûr avec plus d'intérêt que +le mien, les ouvrages de critique qu'il est de mon devoir de mentionner +ici. C'est d'abord le livre de Villemain, encore très bon, très nourri +et très judicieux, et plein d'aperçus sur les littératures étrangères, +très utiles à l'intelligence de la nôtre. C'est ensuite le cours sur la +_Littérature française au XVIIIe siècle_, du sagace, profond et si +pur Vinet. C'est encore le _Diderot_ du regretté Edmond Scherer; le +_Marivaux_ si complet et si agréable en même temps de M. Larroumet; +l'admirable _Montesquieu_ de M. Albert Sorel; sans préjudice du bon +livre, plus scolaire, de M. Edgard Zévort sur le même sujet; les +différents articles de M. Ferdinand Brunetière, et particulièrement +ses _Le Sage, Marivaux, Prévost, Voltaire et Rousseau_, dans le volume +intitulé _Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française_ +(troisième série).--J'ai profité de ces maîtres, dont je suis fier que +quelques-uns soient mes amis. Je ne souhaiterais que n'être pas trop +indigne d'eux. + +Janvier 1890. + +E. F. + + + +DIX-HUITIÈME SIÈCLE + + + +PIERRE BAYLE + + +I + +BAYLE NOVATEUR + +Il est convenu que le _Dictionnaire_ de Bayle est la Bible du XVIIIe +siècle, que Pierre Bayle est le capitaine d'avant-garde des philosophes, +et cela, encore que généralement admis, n'est pas trop faux; cela est +même vrai; seulement il faut savoir que jamais éclaireur n'a moins +ressemblé à ceux de son armée, et que, s'il les eût connus, il n'est +personne au monde, non pas même les jésuites et les dragons de Villars, +qu'il eût, j'en suis sûr, plus cordialement détesté que ses successeurs. + +Au premier regard il paraît bien l'un d'eux, très exactement. On +feuillette, et voici les principaux traits distinctifs du XVIIIe siècle, +tant littéraire que philosophique et «religieux», qui apparaissent. +Bayle est «moderne», admire froidement Homère, le trouve souvent un peu +«bas», et, du reste, est aussi fermé à la grande poésie, et même à toute +poésie, qu'il soit possible. Voltaire aura le goût plus large et plus +élevé que lui.--Bayle a l'esprit d'examen minutieux, étroit et négateur; +il ne croit qu'au petit fait et aux grandes conséquences du petit +fait, comme Voltaire; il a comme Voltaire, une sorte de positivisme +historique, et là où nous trouvons, sans nul doute, ce nous semble, +l'explosion d'un grand sentiment et le déploiement soudain de grandes +forces d'âme, il ne voit qu'une intrigue habile et une supercherie bien +conduite. Savez-vous où est, à peu près, le sommaire de la _Pucelle_ de +Voltaire? Dans un passage de Haillan, amoureusement transcrit et +encadré par Bayle dans son dictionnaire.--Bayle a l'esprit de raillerie +bouffonne et irrévérencieuse, et cette méthode du burlesque appliqué à +la métaphysique et aux religions, qui est celle du XVIIIe siècle tout +entier, depuis Fontenelle jusqu'à Béranger. Les plaisanteries sur le +système de Spinoza (Dieu modifié en Gros-Jean est un imbécile, et Dieu, +modifié en Leibniz est un grand génie; Dieu modifié en trente mille +Autrichiens a assommé Dieu modifié en dix mille Prussiens), ces +plaisanteries de Voltaire ne sont pas de Voltaire; elles sont de Bayle, +ou plutôt elles ont commencé par être de Bayle. + +--«Les idées de l'Eglise gallicane touchant le concile et sur le Pape +parlant _ex cathedra_ peuvent être comparées à celles du paganisme +touchant les oracles de Jupiter et celui de Delphes. Le Jupiter olympien +répondant à une question trouvait dans l'esprit des peuples beaucoup de +respect; mais enfin son jugement, quand même il aurait été rendu _ex +cathedra_, ou plutôt _ex tripode_, ne passait pas pour irréformable. +Voilà le Pape de l'Eglise gallicane. L'Apollon de Delphes était le juge +de dernier ressort: voilà le concile.»--Cela est-il assez voltairien? +C'est du Bayle. + +Il a, non seulement l'esprit irréligieux, rebelle au sentiment du +surnaturel, mais le goût de l'agression, et de la polémique, et de la +taquinerie irréligieuses. Non seulement il ne cesse pas... je ne dis +point de nier Dieu, la providence, et l'immortalité de l'âme; car il +se garde bien de nier; je dis non seulement il ne cesse pas d'amener +subtilement et captieusement son lecteur à la négation de Dieu, à la +méconnaissance de la providence, et à la persuasion que tout finit à +la tombe; mais encore il prend plaisir à bien montrer aux hommes, +patiemment, obstinément, avec la persistance tranquille de la goutte +d'eau perçant la pierre, qu'ils n'ont aucune raison de croire à ces +choses sinon qu'ils y croient, qu'autant la foi y mène tout droit, +autant tout raisonnement, quel qu'il puisse être, en éloigne, et +qu'ainsi ils font bien de croire, ne peuvent mieux faire, sont +admirablement bien avisés en croyant. Ce détour malicieux, tactique +absolument continuelle chez lui, sent le mépris et un peu d'intention +méchante; c'est un moyen d'intéresser l'amour-propre dans la cause de la +négation, et, si l'on n'y réussit point, d'indiquer au rebelle qu'on le +tient doucement pour un sot, ce qu'on le félicite d'être d'ailleurs, et +de vouloir rester, puisque aussi bien il ne pourrait être autre chose. +C'est du plus pur XVIIIe siècle. + +Et dix-huitième siècle encore le goût très marqué et aussi désobligeant +que possible de l'obscénité. Les détails scabreux recherchés avec soin +et étalés avec complaisance, abondent dans ces volumes de forme austère. +Le cynisme cher au XVIe siècle, contenu et réprimé au XVIIe, recommence +à couler de source et à déborder, et en voilà pour un siècle; en voilà +jusqu'à ce que la réaction de la satiété et du dégoût y mette, pour un +temps, une nouvelle digue. + +La défense de Bayle sur ce point est significative; c'est une accusation +très grave, dans le plus grand air de bonhomie et d'innocence, à +l'adresse des contemporains. Bayle fait remarquer, avec le plus grand +sang-froid, qu'un livre, pour être utile, doit être acheté, et pour +être acheté doit contenir de ces choses qui plaisent à tout le monde, +intéressent tout le monde, éveillent, entretiennent et satisfont toutes +les curiosités. Autrement dit, ce n'est point Bayle qui est cynique, +mais ses contemporains qui le sont trop pour ne pas l'obliger à l'être +un peu, et même énormément, dans le seul but de ne point leur rester +étranger. Un savant même est bien forcé d'être à peu près à la mode. + +Et voilà bien toute la physionomie du XVIIIe siècle qui se dessine à nos +yeux, au moins de profil. Il n'y a pas jusqu'à ce que j'appellerai, si +on me le permet, le _primitivisme_, je ne sais quel esprit de retour aux +origines de l'humanité, et je ne sais quel sentiment que l'humanité en +s'organisant s'est éloignée du bonheur, en se civilisant s'est dénaturée +et pervertie, idée familière au XVIIIe siècle même avant Rousseau, et +devenue populaire après lui, que l'on ne trouvât encore dans Bayle, à la +vérité en y mettant un peu de complaisance. Ne croyez pas, nous dit-il, +que l'effort, humain ou divin, pour éloigner progressivement le monde de +l'état primitif et naturel, soit un bien, et soit signe, ou de la bonté +de l'homme, ou d'une bonté céleste. C'est une idée singulière des +Platoniciens que, par exemple, Dieu ait créé le monde par bonté. La +création est plutôt une première déchéance. Le chaos c'était le bonheur. +«Tout était insensible dans cet état: le chagrin, la douleur, le crime, +tout le mal physique, tout le mal moral y était inconnu... La matière +contenait en son sein les semences de tous les crimes et de toutes les +misères que nous voyons; mais ces germes n'ont été féconds, pernicieux +et funestes qu'après la formation du monde. La matière était une +Camarine[4] qu'il ne fallait pas remuer.»--Bayle s'amuse, car il s'amuse +toujours; mais cette théorie de polémique n'est pas autre chose que +la doctrine de Rousseau poussée à l'extrême, en telle sorte qu'elle +pourrait être ou page d'un disciple de Rousseau logique et naïf, ou +parodie de Jean-Jacques dans la bouche d'un de ses adversaires. + +[Note 4: Ville de Sicile, ruinée par les Syracusains, qui la +surprirent en traversant un marais desséché par les habitants, malgré la +défense de l'oracle.] + +Ce goût de critique négative, ce goût de faire douter, cette +impertinence savante et froide à l'adresse de toutes les croyances +communes de l'humanité, cet art de ne pas être convaincu, et de ne pas +laisser quelque conviction que ce soit s'établir dans l'esprit des +autres; cet art, délicat, nonchalant et charmant dans Montaigne; rude, +pressant, impérieux et haletant, en tant que visant à un but plus élevé +que lui-même, dans Pascal; cauteleux, insidieux, tranquille et lentement +tournoyant et enveloppant dans Pierre Bayle; conduit à une sorte de +désorganisation des forces humaines et à une manière de lassitude +sociale. Bayle le sait, et le dit fort agréablement: «On peut comparer +la philosophie à ces poudres si corrosives qu'après avoir consumé +les chairs baveuses d'une plaie, elles rongeraient la chair vive et +carieraient les os, et perceraient jusqu'aux moelles. La philosophie +réfute d'abord les erreurs; mais si on ne l'arrête point là, elle réfute +les vérités, et quand on la laisse à sa fantaisie, elle va si loin +qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne trouve plus où s'asseoir.» + +Voilà une belle porte d'entrée au XVIIIe siècle, et où l'inscription ne +laisse rien ignorer de ce qu'on a chance de trouver dans l'enceinte. +Nous savons d'avance ce qui sera, du reste, la vérité, que +l'_Encyclopédie_ et le _Dictionnaire philosophique_ ne sont que des +éditions revues, corrigées et peu augmentées du _Dictionnaire_ de Bayle, +que dans ce dictionnaire est l'arsenal de tout le philosophisme, et le +magasin d'idées de tous les penseurs, depuis Fontenelle jusqu'à Volney. +Le XVIIIe siècle commence. + + + +II + +BAYLE ANNONCE LE XVIIIe SIÈCLE SANS EN ÊTRE + +Et il n'en est pas moins vrai que rien ne ressemble si peu que Bayle à +un philosophe de 1750. Presque tout son caractère et presque toute sa +tournure d'esprit l'en distinguent absolument. Et d'abord c'est un homme +très modeste, très sage, très honnête homme dans la grandeur de ce mot. +Laborieux, assidu, retiré et silencieux, personne n'a moins aimé le +fracas et le tapage, non pas même celui de la gloire, non pas même celui +qu'entraîne une influence sur les autres hommes. De petite santé et +d'humeur tranquille, il a horreur de toute dissipation, même de tout +divertissement. Ni visites, ni monde, ni promenades, ni, à proprement +parler, relations. La _vita umbratilis_ a été la sienne, exactement, et +il l'a tenue pour la _vita beata_. Il a lu, toute sa vie--une plume en +main, pour mieux lire, et pour relire en résumé--et voilà toute son +existence. Il ne s'est soucié d'aucune espèce de rapport immédiat avec +ses semblables. L'idée n'est pas pour lui un commencement d'acte, et il +s'ensuit que ce n'est jamais l'action à faire qui lui dicte l'idée dont +elle a besoin; et c'est là une première différence entre lui et ses +successeurs, qui est infinie. Il n'a pas de dessein; il n'a que des +pensées. + +Ajoutez, et voilà que les différences se multiplient, qu'il n'a pour +ainsi dire pas de passions. Son trait tout à fait distinctif est même +celui-là. Il n'est pas seulement un honnête homme et un sage--on l'est +avec des passions, quand on les dompte--il est un homme qui ne peut +pas comprendre ou qui comprend avec une peine extrême et un étonnement +profond qu'on ne soit pas un sage. Le pouvoir des passions sur les +hommes le confond. «Ce qu'il y a de plus étrange, dans le combat des +passions contre la conscience, est que la victoire se déclare le plus +souvent pour le parti qui choque tout à la fois et la conscience et +l'intérêt.» Il y a là quelque chose de si monstrueux que le bon sens en +est comme étourdi, et il ne faut pas s'étonner que «les païens aient +rangé tous ces gens-là au nombre des fanatiques, des enthousiastes, des +énergumènes et de tous ceux en général qu'on croyait agités d'une divine +fureur.» Certes Bayle ne se fait aucune gloire, il ne se fait même aucun +compliment d'être un honnête homme: il croit simplement qu'il n'est pas +un fou. Entre les Diderot, les Rousseau et les Voltaire, il eût été +comme effaré, et se serait demandé quelle divine fureur agitait tous ces +névropathes. + +Enfin il est homme de lettres, et rien autre chose qu'homme de lettres. +Les hommes du XVIIIe siècle ne l'étaient guère. Ils étaient gens qui +avaient des lettres, mais qui songeaient à bien autre chose, gens +persuadés qu'ils étaient faits pour l'action et pour une action +immédiate sur leurs semblables, gens qui avaient la prétention de mener +leur siècle quelque part, et ils ne savaient pas trop à quel endroit; +mais ils l'y menaient avec véhémence; gens qui étaient capables d'être +sceptiques tour à tour sur toutes choses, excepté sur leur propre +importance; gens qui faisaient leur métier d'hommes de lettres, à la +condition, avec le privilège, et dans la perpétuelle impatience d'en +sortir. + +--Bayle n'en sort jamais. Il est homme de lettres sans réserve, sans +lassitude, sans dégoût, sans arrière-pensée, et sans autre ambition +que de continuer de l'être. Rien au monde ne vaut pour lui la vie de +labeurs, de recherches désintéressées et de tranquille mépris du monde +qu'il a choisie. Il a ce signe, cette marque du véritable homme de +lettres qu'il songe à la postérité, c'est-à-dire aux deux ou trois +douzaines de curieux qui ouvriront son livre un siècle après sa mort. + +«Que craignez-vous? Pourquoi vous tourmentez-vous?.. Avez-vous peur que +les siècles à venir ne se fâchent en apprenant que vos veilles ne vous +ont pas enrichi? Quel tort cela peut-il faire à votre mémoire? Dormez en +repos. Votre gloire n'en souffrira pas... Si l'on dit que vous vous êtes +peu soucié de la fortune, content de vos livres et de vos études, et de +consacrer votre temps à l'instruction du public, ne sera-ce pas un très +bel éloge?... Les gens du monde aimeraient autant être condamnés aux +galères qu'à passer leur vie à l'entour des pupitres, sans goûter aucun +plaisir ni de jeu, ni de bonne chère... Mais ils se trompent s'ils +croient que leur bonheur surpasse le sien; il (un savant, François +Junius) était sans doute l'un des hommes du monde les plus heureux, à +moins qu'il n'ait eu la faiblesse, que d'autres ont eue, de se chagriner +pour des vétilles...» + +Voilà Bayle au naturel. Considéré à ces moments-là, il apparaît aussi +peu moderne que possible, et tel que ces artistes anonymes de nos +cathédrales qui passaient leur vie, inconnus et ravis, dans le lent +accomplissement de la tâche qu'ils avaient choisie, au recoin le plus +obscur du grand édifice. Aussi bien, il ne voulait pas signer son +monument. Des exigences de publication l'y obligèrent. «A quoi bon? +disait-il. Une compilation! Un répertoire!» Et, en vérité, il semble +bien qu'il a cru n'avoir fait qu'un dictionnaire. + +Et, par suite, ou si ce n'est pas par suite, du moins les choses +concordent, aussi bien que toutes les vanités des hommes du XVIIIe +siècle, tout de même les orgueilleuses et ambitieuses idées générales +des philosophes de 1750 sont absolument étrangères à Pierre Bayle. Il ne +croit ni à la bonté de la nature humaine, ni au progrès indéfini, ni à +la toute-puissance de la raison. Il n'est optimiste, ni progressiste, +ni rationaliste, ni régénérateur. Le monde pour lui «est trop +indisciplinable pour profiter des maladies des siècles passés, et +_chaque siècle se comporte comme s'il était le premier venu_». +L'humanité ne doute point qu'elle n'avance, parce qu'elle sent qu'elle +est en mouvement. La vérité est qu'elle oscille, «Si l'homme n'était pas +un animal indisciplinable, il se serait corrigé.» Mais il n'en est +rien. «D'ici deux mille ans, si le monde dure autant, les réitérations +continuelles de la bascule n'auront rien gagné sur le coeur humain.» +Ce serait un bon livre à écrire «qu'on pourrait intituler _de centro +oscillationis moralis_, où l'on raisonnerait sur des principes à peu +près aussi nécessaires que ceux _de centro oscillationis_ et des +vibrations des pendules». + +On eût étonné beaucoup cet aïeul des Encyclopédistes en lui parlant du +règne de la raison et de la toute-puissance à venir de la raison sur les +hommes. Personne n'est plus convaincu que lui de deux choses, dont l'une +est que la raison seule doit nous mener, et l'autre qu'elle ne nous mène +jamais. Elle est pour lui le seul souverain légitime de l'homme, et le +seul qui ne gouverne pas. Il est très enclin, sur ce point, à «_soutenir +le droit et nier le fait_»; à soutenir «qu'il faut se conduire par la +voie de l'examen, et que personne ne va par cette voie». La raison en +est (dont Pascal s'était fort bien avisé) dans l'horreur des hommes pour +la vérité. Un instinct nous dit que la vérité est l'ennemie redoutable +de nos passions, et que si nous lui laissions un instant prendre +l'empire, d'un seul coup nous serions des êtres si absolument +raisonnables et sages que nous péririons d'ennui. Plus de désir, plus de +crainte, plus de haine, vaguement l'homme sent que la vérité, le simple +bon sens, s'il l'écoutait une heure, lui donnerait sur-le-champ tous ces +biens, et c'est devant quoi il recule, comme devant je ne sais quel vide +affreux et désert morne. Comment veut-on que jamais il s'abandonne à +celle qu'il devine qui est la source de tout repos et la fin de toute +agitation et tourment? + +Remarquez, du reste, que l'homme, s'il a une horreur naturelle et +intéressée de la vérité, n'en a pas une moindre de la clarté. Il peut +approuver ce qui est clair, il n'aime passionnément que ce qui est +obscur, il ne s'enflamme que pour ce qu'il ne comprend pas. Certains +réformateurs fondent leur espoir sur ce qu'ils ont détruit ou effacé +de mystères. C'est une sottise. C'est ce qu'ils en ont laissé qui leur +assure des disciples, joint aux nouveaux sentiments de haine et de +mépris dont, en créant une secte, ils ont enrichi l'humanité. «C'est +l'incompréhensible qui est un agrément.» Quelqu'un qui inventerait une +doctrine où il n'y eût plus d'obscurité, «il faudrait qu'il renonçât à +la vanité de se faire suivre par la multitude». + +Cela est éternel, parce que cela est constitutionnel de l'humanité. +L'homme est un animal mystique. Il aime ce qu'il ne comprend pas, parce +qu'il aime à ne pas comprendre. Ce qu'on appelle le besoin du rêve, +c'est le goût de l'inintelligible. L'humanité rêvera toujours, et +d'instinct repoussera toujours toute doctrine qui se laissera trop +comprendre pour permettre qu'on la rêve. La raison est donc comme une +sorte d'ennemie intime que l'homme porte en soi, et qu'il a le besoin +incessant de réprimer. C'est Cassandre, infaillible et importune. «Je +sais que tu dis vrai; mais tais-toi.»--Il est donc d'un esprit très +étroit de travailler à fonder le rationalisme dans le genre humain; +c'est une faute de psychologie et une _ignorantia elenchi_, comme Bayle +aime à dire, tout à fait surprenante. + +Certes Bayle ne songe point à un tel dessein, et personne n'a cru plus +fort et n'a dit plus souvent que l'humanité vit de préjugés, qui, +seulement, se succèdent les uns aux autres et se transforment, comme de +sa substance intellectuelle. + +Bayle est encore d'une autre famille que les philosophes du XVIIIe +siècle en ce qu'il adore la vérité. J'ai dit qu'il n'a point de passion; +il a celle-là. Aucune rancune, aucune blessure ne peut gagner sur lui +qu'il croie vrai ce qu'il croit faux. Il a des sentiments très vifs +contre le catholicisme, cela est certain; jamais cela ne le conduira à +faire l'éloge du paganisme et du merveilleux esprit de tolérance qui +animait les religions antiques. Il laisse ce panégyrique à faire à +Voltaire. Il sait, lui, qu'il est difficile à une doctrine d'être +tolérante quand elle a la force, et qu'en tout cas, si cela doit se voir +un jour, il est hasardeux d'affirmer que cela se soit jamais vu.--Il +penche très sensiblement pour le protestantisme, et jamais il n'a +dissimulé l'intolérance du protestantisme. Il insiste même avec +complaisance sur celle de Jurieu, parce que, sans qu'on ait jamais très +bien su pourquoi, il a contre Jurieu une petite inimitié personnelle; +mais d'une façon générale, et qu'il s'agisse ou de Luther ou de Calvin, +ou même d'Erasme, la rectitude de sa loyauté intellectuelle et de son +bon sens fait qu'il signale l'esprit d'intolérance partout où il est. Il +l'eût peut-être trouvé jusque dans l'_Encyclopédie_, et l'eût dénoncé. +Je dirai même que j'en suis sûr. + +Il faut indiquer un trait tout spécial par où Bayle se distingue +des héritiers qui l'ont tant aimé. L'intrépidité d'affirmation des +philosophes du XVIIIe siècle leur vient, pour la plupart, de leurs +connaissances scientifiques et de la confiance absolue qu'ils y ont +mise. Bayle ne s'est pas occupé de sciences, presque aucunement, et +sa _Dissertation sur les comètes_ est un prétexte à philosopher, non +proprement un ouvrage scientifique. Dans son _Dictionnaire_, deux +catégories d'articles sont d'une regrettable et très significative +sécheresse: c'est à savoir ceux qui concernent les hommes de lettres et +ceux qui concernent les savants. Encore sur les hommes de lettres, si +sa critique est superficielle, hésitante, ou, pour mieux dire, assez +indifférente, du moins est-il au courant. Pour ce qui est des savants, +il me semble bien qu'il n'y est pas. Il en est resté à Gassendi. Inutile +de dire que c'est là une lacune fâcheuse. A un certain point de vue ce +lui a été un avantage. La certitude scientifique a comme enivré les +philosophes du XVIIIe siècle, la plupart du moins, et leur a donné le +dogmatisme intempérant le plus désagréable, le plus dangereux aussi. +Nous y reviendrons assez. Je ne sais si c'est par peur du dogmatisme que +Bayle s'est tenu à l'écart des sciences, ou si c'est son incompétence +scientifique qui l'a maintenu dans une sage et scrupuleuse réserve; mais +toujours est-il qu'il n'a rien de l'infaillibilisme d'un nouveau genre +que le XVIIIe siècle a apporté au monde, que le pontificat scientifique +lui est inconnu, et que, rebelle à l'ancienne révélation, ou il n'a +pas assez vécu, ou il n'avait pas l'esprit assez prompt à croire pour +accepter la nouvelle. + +Aussi toutes ses conclusions, ou plutôt tous les points de repos de son +esprit, sont-ils toujours dans des sentiments et opinions infiniment +modérés. En général sa méthode, ou sa tendance, consiste à montrer +aux hommes que sans le savoir, ni le vouloir, ils sont extrêmement +sceptiques, et beaucoup moins attachés qu'ils ne l'estiment aux +croyances qu'ils aiment le plus. Il excelle à extraire, avec une lente +dextérité, de la pensée de chacun le principe d'incroyance qu'elle +renferme et cache, et non point à arracher, comme Pascal, mais à dérober +doucement à chacun une confession d'infirmité dont il fait un aveu de +scepticisme. Il tire subtilement, pour ainsi dire, et mollement, +le catholicisme au jansénisme, le jansénisme au protestantisme, le +protestantisme au socinianisme et le socinianisme à la libre pensée. Il +aimera, par exemple, à nous montrer combien la pensée de saint Augustin +est voisine de celle de Luther, combien il était nécessaire que le +calvinisme finît par se dissoudre dans le socinianisme, et comment, +après le socinianisme, il n'y a plus de mystères, c'est-à-dire plus de +religion.--Il n'y a pas jusqu'à Nicole qu'il n'engage nonchalamment, +qu'il ne montre, sans en avoir l'air, comme s'engageant dans le chemin +de pyrrhonisme. + +Non point «qu'en fait», je l'ai indiqué, il ne voie d'infinies distances +entre les hommes; mais c'est entre les hommes que sont ces espaces, non +point du tout entre les doctrines. Ce sont abîmes que creuse entre les +hommes leur passion maîtresse, qui est de n'être point d'accord; mais, +en raison, il n'y a point de telles divergences, et leurs passions +désarmant, leurs vanités disparues, ils s'apercevraient qu'ils pensent +à peu près la même chose. Il est vrai que jamais les passions ne +désarmeront, ni ne s'évanouiront les vanités. + +Ainsi Bayle circule entre les doctrines, les comprenant admirablement, +et merveilleusement apte, merveilleusement disposé aussi, et à les +distinguer nettement pour les bien faire entendre, et à les concilier, +ou plutôt à les diluer les unes dans les autres, pour montrer à quel +point c'est vanité de croire qu'on appartient exclusivement à l'une +d'elles. On l'a appelé «l'assembleur de nuages», et voilà une singulière +définition de l'esprit le plus exact et le plus clair qui ait été. +Personne ne sait mieux isoler une théorie pour la faire voir, et jeter +sur elle un rayon vif de blanche lumière; mais il aime ensuite, cessant +de l'isoler et de la circonscrire, à la montrer toute proche des autres +pour peu qu'on veuille voir les choses d'ensemble, et à mêler et +confondre l'étoile de tout à l'heure dans une nébuleuse. + +Au fond il ne croit à rien, je ne songe pas à en disconvenir, mais +il n'y a jamais eu de négation plus douce, moins insolente et moins +agressive. Son athéisme, qui est incontestable, est en quelque manière +respectueux. Il consiste à affirmer qu'il ne faut pas s'adresser à la +raison pour croire en Dieu, et que c'est lui demander ce qui n'est pas +son affaire; que pour lui, Bayle, qui ne sait que raisonner, il ne peut, +en conscience, nous promettre de nous conduire à la croyance, niais que +d'autres chemins y conduisent, que, pour ne point les connaître, il +ne se permet pas de mépriser.--Il se tient là très ferme, dans cette +position sûre, et dans cette attitude, qui, tout compte fait, ne laisse +pas d'être modeste. Ce genre d'athéisme n'est point pour plaire à un +croyant; mais il ne le révolte pas. Bien plus choquant est l'athéisme +dogmatique, impérieux, insolent et scandaleux de Diderot; bien plus +aussi le déisme administratif et policier de Voltaire, qui tient à Dieu +sans y croire, ou y croit sans le respecter, comme à un directeur de la +sûreté générale. + +Quand Bayle laisse échapper une préférence entre les systèmes, et semble +incliner, c'est du côté du manichéisme. Il n'y croit non plus qu'à rien, +mais il y trouve, manifestement, beaucoup de bon sens. C'est qu'avec +sa sûreté ordinaire de critique, sûreté qu'il tient de sa rectitude +d'esprit, mais aussi qui est facile à un homme qui n'a ni préjugé, ni +parti pris, ni parti, il a bien vu que tout le fond de la question du +déisme, du spiritualisme, c'était la question de l'origine du mal dans +le monde, que là était le noeud de tout débat, et le point où toute +discussion philosophique ramène. C'est parce qu'il y a du mal sur la +terre qu'on croit en Dieu, et c'est parce qu'il y a du mal sur la terre +qu'on en doute; c'est pour nous délivrer du mal qu'on l'invoque, +et c'est comme bien créateur du mal qu'on se prend à ne le point +comprendre. Et il en est qui ont supposé qu'il y avait deux Dieux, dont +l'un voulait le mal et l'autre le bien, et qu'ils étaient en lutte +éternellement, et qu'il fallait aider celui qui livre le bon combat.-- +C'est une considération raisonnable, remarque Bayle. Elle rend compte, +à peu près, de l'énigme de l'univers. Elle nous explique pourquoi la +nature est immorale, et l'homme capable de moralité; pourquoi l'homme +lui-même, engagé dans la nature et essayant de s'en dégager, secoue le +mal derrière lui, s'en détache, y retombe, se débat encore, et appelle à +l'aide; elle justifie Dieu, qui, ainsi compris, n'est point responsable +du mal, et en souffre, loin qu'il le veuille; elle rend compte des +faits, et de la nature de l'homme et de ses désirs, et de ses espoirs, +et, précisément, même de ses incertitudes et de son impuissance à se +rendre compte. + +--Je le crois bien, puisque cette doctrine n'est pas autre chose que les +faits eux-mêmes décorés d'appellations théologiques. Ce n'est pas une +explication, c'est une constatation qui se donne l'air d'une théorie. +Il existe une immense contrariété qu'il s'agit de résoudre, disent les +philosophes ou les théologiens. Le manichéen répond: «Je la résous en +disant: il existe une contrariété. Des deux termes de cette antinomie +j'appelle l'un Dieu et l'autre Ahriman. J'ai constaté la difficulté, +j'ai donné deux noms aux deux éléments du conflit. Tout est expliqué.» + +Si Bayle penche un peu vers cette doctrine, c'est justement parce +qu'elle n'est qu'une constatation, un peu résumée. Ce qu'il aime, ce +sont des faits, clairs, vérifiés et bien classés. Le dualisme manichéen +lui plaît, comme une bonne table des matières, sur deux colonnes. Du +reste, sa démarche habituelle est de faire le tour des idées, de les +bien faire connaître, d'en faire un relevé exact, et d'insinuer qu'elles +ne résolvent pas grand'chose. + +En politique Bayle ne se paie pas plus qu'en autre affaire de nouveautés +ambitieuses et de théories systématiques. Il semble même persuadé qu'il +ne faut écrire nullement sur la politique, tant les passions des hommes +rendront vite défectueuses et funestes dans la pratique les plus +subtiles et les plus parfaites des combinaisons sociologiques [5]. Il +est à l'opposé même des écoles qui croient qu'un grand peuple peut +sortir d'une grande idée, et, là comme ailleurs, rien ne lui paraît plus +faux que la prétendue souveraineté de la raison. Il est très franchement +monarchiste, conservateur et antidémocrate. Sans étudier à fond la +question, car la politique est au nombre des choses qui ne l'intéressent +point, quand il rencontre la théorie de la souveraineté du peuple, il +lui fait la suprême injure: il ne la tient pas pour une théorie. Il la +prend pour un appareil oratoire à l'usage de ceux qui veulent assassiner +les souverains, et complaisamment nous la montre reparaissant dans +les ouvrages des tyrannicides appartenant aux écoles les plus +diverses.--Seulement son impartialité ordinaire est ici un peu en +défaut. M. de Bonald, non sans bonnes raisons, attribuait le dogme de +la souveraineté du peuple aux écoles protestantes, et c'est surtout aux +jésuites que Bayle l'impute de préférence. Il n'ignore pas, et connaît +trop bien pour cela la _Justification du meurtre du duc de Bourgogne_ +par Jean Petit en 1407, que la théorie est antérieure aux jésuites aussi +bien qu'aux luthériens, et il déclare même que «l'opinion que l'autorité +des rois est inférieure à celle du peuple et qu'ils peuvent être punis +en certains cas, a été enseignée et mise en pratique dans tous 1es pays +du monde, dans tous les siècles et dans toutes les communions [6]»; mais +il assure que si ce ne sont pas les jésuites qui ont inventé ces deux +sentiments, ce sont eux qui en ont tiré les conséquences les plus +extrêmes; et il s'étend longuement sur l'apologie du crime de +Jacques Clément et sur le _De Rege et regis institutione_ de +Mariana[7].--Evidemment, chose bien rare dans Bayle, notre auteur, ici, +s'intéresse personnellement dans l'affaire. C'est un homme tranquille +et timide qui a besoin d'une autorité indiscutée et inébranlable +pour protéger la paix de son cabinet de travail, qui en affaires +philosophiques se contente de mépriser la foule illettrée, brutale et +incapable de raisonner juste, même sur ses intérêts; mais qui en choses +politiques en a peur, n'aime point qu'on lui fournisse des théories à +exciter ses passions, à décorer d'un beau nom ses violences et à excuser +d'un beau prétexte ses fureurs; et qui, sur ces matières, est tout +franchement de l'avis de Hobbes. + +[Note 5: Article sur _Hobbes_.] + +[Note 6: Article _Loyola_.] + +[Note 7: Article _Mariana_.] + +Enfin, en morale pratique, Bayle n'est pas un modéré; il est la +modération même. L'excès quel qu'il soit, sauf celui du travail, qu'il +ne considère pas comme un excès, le choque, le désole et le désespère. +Son idéal n'est pas bien haut, et on peut dire qu'il n'a pas d'idéal; +mais il semble avoir voulu prouver, et par ses paroles et par son +exemple, quelle bonne règle morale ce serait déjà que l'intérêt bien +entendu, avec un peu de bonté, qui serait encore de l'intérêt bien +compris. Labeur, patience, égalité d'âme, contentement de peu, +tranquillité, absence d'ambition et d'envie, et conviction qu'ambition +et envie sont plus que des fléaux, étant des ridicules du dernier +burlesque, respect des opinions des autres, sauf un peu de moquerie, +pour ne pas glisser à l'absolue indifférence, c'est son caractère, et +c'est sa doctrine. La _mitis sapientia Læli_ revient à l'esprit en le +lisant, en y ajoutant _cum grano salis_. + +Tout cela en fait bien un homme qui a frayé la voie au XVIIIe siècle +et qui n'a rien de son esprit. Il eût bien haï les philosophes, et les +aurait raillés un peu. Un seul se rapproche de lui par beaucoup +de points: c'est Voltaire, parce que Voltaire, en son fond, est +ultra-conservateur, ultra-monarchiste et parfaitement aristocrate; aussi +parce que Voltaire, s'il est intolérant, est partisan de la tolérance, +et, s'il est assez dur, est partisan de la douceur. Ils ont des traits +communs. Quand on lit Voltaire, on se prend à dire souvent: «Un Bayle +bilieux.» Mais voilà précisément la différence. Aussi emporté et âpre +que Bayle était tranquille et débonnaire, Voltaire, avec tout le fond +d'idées de Bayle, a voulu remuer le monde, et a donné, à moitié, dans +une foule d'idées qui étaient fort éloignées de ses penchants propres, +si bien qu'il y a dans Voltaire une foule de courants parfaitement +contradictoires; et Voltaire, dans ses colères, ses haines et ses +représailles, a donné aux opinions mêmes qu'il avait communes avec +Bayle, un ton de violence et un emportement qui les dénature. + +Bayle représente un moment, très court, très curieux et intéressant +aussi, qui n'est plus le XVIIe siècle et qui n'est pas encore le XVIIIe, +un moment de scepticisme entre deux croyances, et de demi-lassitude +intelligente et diligente entre deux efforts. L'effort religieux, tant +protestant que catholique, du XVIIe siècle s'épuise déjà; l'effort +rationaliste et scientifique du XVIIIe n'a pas précisément commencé +encore. Bayle en est à un rationalisme tout négateur, tout infécond, +et tout convaincu de sa stérilité. Il est du temps de Fontenelle, et +Fontenelle a continué sa tradition. Trente ans plus tard, Fontenelle +dira: «Je suis effrayé de la conviction qui règne autour de moi.» C'est +tout à fait un mot de Bayle. Il l'aurait dit avec plus de chagrin même +que Fontenelle, et personne n'aurait pu lui persuader que gens si +convaincus fussent ses disciples, encore qu'il y eût bien quelque chose +de cela. + + + +III + +LE «DICTIONNAIRE» LU DE NOS JOURS + +A le lire maintenant pour notre plaisir, et sans chercher autrement +à marquer sa place et à déterminer son influence, il est agréable +et profitable. Il est très savant, d'une science sûre, et qui va +scrupuleusement aux sources, et d'une science qui n'est ni hautaine, ni +hérissée, ni outrageante. Figurez-vous qu'il n'injurie pas ceux qu'il +corrige. Très modeste en son dessein, il n'avait, en commençant, que +l'intention de faire un dictionnaire rectificatif, un dictionnaire des +fautes des autres dictionnaires, et il a toujours poursuivi ce projet, +tout en l'agrandissant. Et, nonobstant ce rôle, il es très indulgent +et aimable. Il manque rarement de commencer ainsi son chapitre +rectificatif: «'ai peu de fautes à relever dans Moréri...» sur quoi il +en relève une vingtaine; mais voilà au moins qui est poli. + +Son livre est mal composé; il est éminemment disproportionné. La +longueur des chapitres ne dépend pas de l'importance de l'homme ou de +la question qui en fait le sujet; elle dépend de la quantité de notes +qu'avait sur ce sujet M. Bayle. Des inconnus, dont tout ce que Bayle +écrit sur eux ne sert qu'à démontrer qu'ils étaient dignes de l'être +et de rester tels, s'étalent comme insolemment sur de nombreuses pages +énormes. Des gloires sont étouffées dans un paragraphe insignifiant. +D'Assouci tient dix fois plus de place que Dante. C'est que Bayle est +sceptique si à fond qu'il l'est jusque dans ses habitudes de travail. +Il est si indifférent qu'il s'intéresse également à toutes choses; et +Aristote ou Perkins, c'est tout un pour lui. L'un n'est autre chose +qu'une curiosité à satisfaire et une rechercher à poursuivre--et l'autre +aussi. Personne n'a été comme Bayle amoureux de la vérité pour la +vérité, sans songer à voir ou à mettre entre les vérités des degrés +d'importance. Il en résulte, sauf une petite réserve que nous ferons +plus tard, que son livre va un peu au hasard, comme il croyait qu'allait +le monde. Il ne semble pas qu'il y ait beaucoup de providence ni +beaucoup de finalité dans cet ouvrage. + +Ce dictionnaire devrait s'intituler: ce que savait M. Bayle. Ce qu'il +savait, c'était la mythologie, l'histoire et la géographie ancienne, +l'histoire des religions (très bien, admirablement pour le temps), la +théologie proprement dite, la philosophie, l'histoire européenne du +XVIe et du XVIIe siècle.--Ce qu'il savait moins et ce qu'il aimait peu, +c'était la littérature, la poésie, l'histoire du moyen âge.--Ce qu'il +ne savait pas du tout, c'étaient les sciences. Ce qu'on trouve dans ce +dictionnaire, c'est donc une histoire à peu près complète, et souvent +d'un détail infini et très amusant, de l'Europe et surtout de la +France de 1500 à 1700, une mythologie intéressante, des particularités +d'histoire ancienne, et presque une histoire complète du développement +du christianisme, et presque une histoire complète des philosophies; et +ni Voltaire, quand il travaille à son _Dictionnaire philosophique_, +ni Diderot quand il travaille à la partie philosophique de +l'_Encyclopédie_, n'ignorent ces deux derniers points. + +Le trésor est donc beau, si les lacunes sont considérables. Quelque +chose est plus désobligeant que les lacunes: ce sont les commérages et +les obscénités. Le mépris bienveillant de Bayle pour les hommes et la +conviction où il est qu'ils ne liraient point un livre où il n'y aurait +ni polissonneries ni propos de concierge, ne suffit vraiment pas à +excuser l'auteur. Nous savons lire, et nous ne prenons pas le change sur +ces choses. Il est parfaitement clair que Bayle se plaît personnellement +et bien pour son compte à ces récits ridicules, ou scabreux. Il goûte +ces plaisirs secrets de petite curiosité malsaine qui sont le péché +ordinaire, sauf exceptions, Dieu merci, des vieux savants solitaires et +confinés. Il lui manque d'être homme du monde. Il ne l'est ni par le bon +goût, ni par la discrétion ou brièveté dédaigneuse sur certains sujets, +ni par l'indifférence a l'égard des choses qui sont la préoccupation +des collégiens et des marchandes de fruits. Il devait bavarder avec sa +gouvernante en prenant son repas du soir. Son livre, comme souvent ceux +de Sainte-Beuve, sent quelquefois l'antichambre et un peu l'office. Et +voyez le trait de ressemblance, et voyez aussi qu'il faut s'attendre à +la pareille: la principale question qui a inquiété Sainte-Beuve en son +article sur Bayle a été de savoir si M. Bayle a été l'amant de Madame +Jurieu. + +Sans trop les lui reprocher, il faut signaler encore ses artifices et +ses petites roueries de faux bonhomme. Il use d'abord de la classique +ruse de guerre employée, ce me semble, déjà avant Montaigne, et, depuis +Montaigne jusqu'à nos jours, tellement pratiquée, qu'elle ne trompe +personne, et même que personne n'y fait attention. Elle consiste, comme +vous savez bien, à présenter l'impuissance de la raison à démontrer Dieu +comme une preuve de la nécessité de la foi, et par conséquent tout livre +rationnellement athéistique comme une introduction à la vie dévote. A +ce compte, on est bien tranquille. Bayle a abusé de ce détour. Ce lui +devient une _clausula_ et comme un refrain. On est toujours sûr à +l'avance que tout article sur le platonisme, le manichéisme, le +socinianisme, la création, le péché originel ou l'immortalité de l'âme, +finira par là. + +Il a d'autres stratagèmes, j'ai presque envie de dire d'autres terriers. +C'est là où l'on cherche sa pensée sur les questions graves et +périlleuses qu'on ne la trouve pas, le plus souvent. C'est dans un +article portant au titre le nom d'un inconnu, que Bayle, comme à +couvert, et protégé par l'obscurité du sujet et l'inattention probable +du lecteur, ose davantage, et traite à fond un problème capital, au coin +d'une note qui s'enfle et sournoisement devient une brochure. Aussi +faut-il le lire tout entier, comme un livre mal fait; car son livre est +mal fait, moitié incurie (au point de vue artistique), moitié dessein, +et prudence, et malice. Sainte-Beuve dit que c'est un livre à consulter +plutôt qu'à lire. C'est le contraire. A le consulter on croit qu'il +n'y a presque rien; à le lire on fait à chaque pas des découvertes là +précisément où l'on se préparait à tourner deux feuillets à la fois. +C'est le livre qu'il faut le moins lire quatre à quatre. + +Et à lire jusqu'au bout on découvre une chose qui est bien à l'honneur +de Bayle: c'est que tous ces défauts que je viens d'indiquer diminuent +et s'effacent presque à mesure que Bayle avance. Les histoires grasses +ou saugrenues deviennent plus rares, les questions philosophiques et +morales attirent de plus en plus l'attention de l'auteur, la commère +cède toute la place au philosophe, l'ouvrage devient proprement un +dictionnaire des problèmes philosophiques. On le voit finir avec regret. + +Tout compte fait, c'est une substantielle et agréable lecture. C'est le +livre d'un honnête homme très intelligent avec un peu de vulgarité. +Son impartialité, relative, comme toute impartialité, mais réelle, +sa modestie, sa loyauté de savant, nonobstant ses petites ruses et +malignités de bon apôtre, surtout son solide, profond et plein esprit de +tolérance, le font aimer quoi qu'on en puisse avoir. La tolérance était +son fond même, et l'étoffe de son âme. Quand il s'anime, quand il +s'élève, quand il oublie sa nonchalance, quand il montre soudain de +l'ardeur, de la conviction, une manière d'onction même, c'est qu'il +s'agit de tolérance, c'est qu'il a à exprimer son horreur des +persécutions, des guerres civiles, des guerres religieuses, du +fanatisme, de la stupidité de la foule tuant pour le service d'une idée +qu'elle ne comprend pas, et en l'honneur d'un contresens. Il n'a pas +dit: «Aimez-vous les uns les autres»: mais il a répété toute sa vie, +avec une véritable angoisse et une vraie pitié: «Supportez-vous les uns +les autres.» C'est là qu'est la différence, et pourquoi il ne faut pas +dire comme Voltaire: «C'était une âme divine.» Mais c'était une âme +honnête, droite et bonne. + +Malgré sa prolixité, il est extrêmement agréable à lire; car si ses +articles sont longs, son style est vif, aisé, franc, et va quelquefois +jusqu'à être court. Il a deux manières, celle du haut des pages et celle +des notes. En grosses lettres il est sec, compact, tassé et lourd; en +petit texte il s'abandonne, il cause, il laisse abonder le flot pressé +de ses souvenirs, il plaisante, avec sa bonhomie narquoise, malicieuse +et prudente, et très souvent, presque toujours, il est charmant. +On dirait un de ces professeurs qui en chaire sont un peu gourmés, +contraints et retenus, mais qui vous accompagnent après le cours tout +le long des quais, et alors sont extrêmement instructifs, amusants, +profonds et puissants, à la rencontre, et se sentent tellement +intéressants qu'ils ne peuvent plus vous quitter. C'est au sortir du +cours qu'il faut prendre Bayle; tout le suc de sa pensée et toute +la fleur de son esprit sont dans ses notes, dont certaines sont des +chefs-d'oeuvre. Ici encore on retrouve la timidité un peu cauteleuse de +Bayle, qui ne se décide à se livrer que dans un semblant de huis-clos, +dans un enseignement au moins apparemment confidentiel. + +Il a beaucoup d'esprit, et un esprit très particulier, une manière +d'_humour_ naïve, de malice qui semble ingénue, avec toutes sortes +d'épigrammes qui ressemblent à des traits de candeur. C'est le +scepticisme joint à la bonté qui produit de ces effets-là: «Desmarets +avait raison contre Boileau[8], mais Boileau avait pour lui d'avoir +amusé. Les raisons de Desmarets avaient beau être solides; la saison ne +leur était pas favorable. C'est à quoi un auteur ne doit pas moindre +garde qu'un jardinier.» Voilà sa manière. Elle est bien aimable. +Voyez-vous le geste arrondi et paternel et le demi-sourire dans une +demi-moue?--De même: «Nous regardons la stupidité comme un grand +malheur. Les pères qui ont les yeux assez bons pour s'apercevoir de la +bêtise de leurs fils s'affligent extrêmement: ils leur voudraient voir +un grand génie. C'est ignorer ce qu'on souhaite. Il eût cent fois mieux +valu à Arminins d'être un hébété que d'avoir tant d'esprit; car +la gloire de donner son nom à une secte est un bien chimérique en +comparaison des maux réels qui abrégèrent ses jours, et qu'il n'aurait +point sentis s'il eût été un théologien à la douzaine, un de ces hommes +dont on fait cette prédiction qu'ils ne feront point d'hérésie.» Ce +ton de plaisanterie atténuée, adoucie et fourrée d'hermine, est +admirable.--Voyez encore cette remarque pleine de gravité, et le beau +sérieux avec lequel elle est faite: «La discipline du célibat paraît +incommode à une infinité de gens: le mariage est pour eux celui de tous +les sacrements dont la participation paraît la plus chère et précieuse; +et qui voudrait faire sur ce sujet un livre semblable à celui de la +_Fréquente communion_ se rendrait aussi odieux que M. Arnauld le devint +quand il publia, sur une autre matière, un ouvrage qui a fait beaucoup +de bruit.»--Quelquefois la plaisanterie de Bayle est plus lourde; +quelquefois, très rarement, elle devient plus méchante. + +[Note 8: J'abrège le texte.] + +Le scepticisme est désenchantement, et le désenchantement, de quelque +bonté qu'il s'accompagne, ne peut pas aller toujours sans amertume. +M. Renan a une page, une seule, qui est du Swift. Bayle a la sienne, +peut-être en a-t-il deux; mais je dois exagérer: «Les disputes, les +confusions excitées par des esprits ambitieux, hardis, téméraires, ne +sont jamais un mal tout pur... Il en résulte des utilités par rapport +aux sciences et à la culture de l'esprit. Il n'est pas jusqu'aux guerres +civiles dont on n'ait pu quelquefois affirmer cela. Un fort honnête +homme l'a fait à l'égard de celles qui désolèrent la France au XVIe +siècle. Il prétend qu'elles raffinèrent le génie à quelques personnes, +qu'elles épurèrent le jugement à quelques autres, et qu'elles servirent +de bain aux uns, aux autres d'étrille... A la vérité, le public se +passerait bien de telles étrilles ou de telles limes.» Voilà, à peu +près, jusqu'où va l'amertume de Bayle; elle n'est pas rude; il n'aurait +pas écrit _Candide_. Mais on voit très bien qu'il aurait été très +capable de le concevoir. + +Il suffit pour montrer combien la lecture de Bayle est non seulement +instructive et suggestive, mais combien agréable, attachante, +enveloppante et amicale. C'est un délicieux causeur, savant, +intelligent, spirituel, un peu cancanier et un peu bavard. Il dit +souvent qu'il écrit pour ceux qui n'ont pas de bibliothèque et pour leur +en tenir lieu. Je le crois bien, et il a fort bien atteint son but. Il +était lui-même une bibliothèque, une grande et savante bibliothèque, +incomplète à la vérité, et un peu en désordre, avec de mauvais livres +dans les petits coins. + + + +IV + +C'est l'homme dont les hommes du XVIIIe siècle ont fait comme leur +moelle et leur substance, et cela est amusant. Cela prouve (et j'ai trop +dit que Bayle s'en fût irrité, il s'en fût amusé un peu lui-même) que +le scepticisme est absolument inhabitable pour l'homme. L'homme est un +animal qui a besoin d'être convaincu. Voilà un auteur qui, d'un solide +bon sens et d'une rectitude d'esprit surprenante, détruit tous les +préjugés, ne laisse debout que la raison, et ajoute, en le prouvant, que +la raison ne mène à rien, et n'est qu'un dernier préjugé plus flatteur +et séduisant que les autres. Ses disciples font de la raison une +nouvelle foi, une nouvelle idole et un nouveau temple, et du scepticisme +de leur maître trouvent moyen de tirer un dogmatisme aussi impérieux, +aussi orgueilleux, aussi batailleur et aussi redoutable au repos public +que tout autre dogmatisme. De cet homme qui ne croyait à rien ils tirent +des raisons à démontrer qu'il faut croire à eux; et de ce contempteur de +l'humanité ils tirent des raisons à prouver que l'humanité doit s'adorer +elle-même, puisqu'elle n'a plus autre chose à adorer, ce qui est une +conséquence un peu ridicule, mais parfaitement naturelle. Et Bayle, par +le plus singulier détour, mais à prévoir, se trouve être le promoteur +d'une croyance et le fondateur bien authentique, encore que bien +involontaire, d'une religion. Imaginez Montaigne--_currente rota, +cur urceus exit?_ car il faut citer du latin quand on parle de +Montaigne--devenant chef de secte. La roue aurait pu tourner ainsi; +personne n'est le potier de soi-même. + +Ce qui eût consolé Bayle, si tant est qu'il en eût eu besoin, car +il était peu inconsolable, c'est qu'il avait réfuté à l'avance ses +disciples dévots jusqu'à le travestir; c'est qu'il n'y a guère aucune de +leurs théories dont il n'ait, comme par provision, dénoncé la témérité +et raillé la vanité présomptueuse; et c'est qu'il est un précurseur de +XVIIIe siècle qui en dégoûte.--Il eût pu très légitimement se laver les +mains de ce qu'on tenait pour son ouvrage, et qui, tout compte fait, +l'était un peu. Une dernière chose l'eût fait sourire sur la terre, à +savoir son influence, et la direction, très inattendue de lui, de son +propre prolongement parmi les hommes. Il aurait considéré cette dernière +aventure comme une de ces bonnes folies de l'humanité dont il se +divertissait doucement, comme une des bonnes «scènes de la grande +comédie du monde», comme un effet des «maladies populaires de l'esprit +humain»; et il n'est pas à croire que son scepticisme désenchanté et +malicieux en eût été diminué. + + + +FONTENELLE + + + +Le XVIIIe siècle commence par un homme qui a été très intelligent et qui +n'a été artiste à aucun degré. C'est la marque même de cet homme, et ce +sera longtemps la marque de cette époque. Ce qui manque tout d'abord à +Fontenelle d'une manière éclatante, c'est la vocation, et la vocation +c'est l'originalité, et l'originalité, si elle n'est point le fond de +l'artiste, du moins en est le signe. Il vient à Paris, de bonne heure, +non point, comme les talents vigoureux, avec le dessein d'être ceci ou +cela, mais avec la volonté d'être quelque chose. Et ce que pourra être +ce quelque chose, Dieu, table ou cuvette, il n'en sait rien. «Prose, +vers, que voulez-vous?» Il n'est pas poète dramatique, ou moraliste, ou +romancier. Il est homme de lettres. La chose est nouvelle, et le mot +n'existe même pas encore. Il fait des tragédies puisqu'il est le neveu +des Corneille, des opéras puisque l'opéra est à la mode, des bergeries +en souvenir de Segrais, et des lettres galantes en souvenir de Voiture. +Il a en lui du Thomas Corneille, du Benserade, du Céladon et du +Trissotin.--Plusieurs disent: «C'est un sot; mais il est prétentieux. +Il réussira.» Il était prétentieux; mais il n'était point sot. Ce +qui devait le sauver, et déjà lui faisait un fond solide, c'était sa +curiosité intelligente. Ce poète de ruelles, ce «pédant le plus joli +du monde», faisait avant la trentaine (1686) des «retraites» savantes, +comme d'autres des retraites de piété. Il disparaissait pendant quelques +jours. Où était-il? Dans une petite maison du faubourg Saint-Jacques, +avec l'abbé de Saint-Pierre, Varignon le mathématicien, d'autres encore +qui tous «se sont dispersés de là dans toutes les Académies»[9]. Tous +jeunes, «fort unis, pleins de la première ardeur de savoir», étudiaient +tout, discutaient de tout, parlaient, à eux quatre ou cinq, «une bonne +partie des différentes langues de l'Empire des lettres», travaillaient +énormément, se tenaient au courant de toutes choses.--C'est le berceau +du XVIIIe siècle, cette petite maison du faubourg Saint-Jacques. Un +savant, un publiciste idéologue, un historien, un mondain curieux de +toutes choses, déjà journaliste, d'un talent souple, et tout prêt à +devenir un vulgarisateur spirituel de toutes les idées; ces gens sont +comme les précurseurs de la grande époque qui remuera tout, d'une main +vive, laborieuse et légère, avec ardeur, intempérance et témérité.--De +tous Fontenelle est le mieux armé en guerre et par ce qu'il a, et par +ce qui lui manque. Il est de très bonne santé, de tempérament calme, de +travail facile et de coeur froid. Il n'a aucune espèce de sensibilité. +Ses sentiments sont des idées justes: loyauté, droiture, fidélité à ses +amis, correction d'honnête homme. On se donne ces sentiments-là en se +disant qu'il est raisonnable, d'intérêt bien compris et de bon goût de +les avoir. Il n'est point amoureux, et rien ne le montre mieux que +ses poésies amoureuses. Il a, avec tranquillité, des mots durs sur le +mariage: «Marié, M. de Montmort continua sa vie simple et retirée, +d'autant plus que, par un bonheur assez rare, le mariage lui rendit la +maison plus agréable.» Il est ferme et malicieux dans la dispute, mais +non passionné. Il est de son avis, mais il n'est pas de son parti. Son +amour-propre même n'est pas une passion. C'est dire que la passion +lui est inconnue. Il est né tranquille, curieux et avisé. Il est né +célibataire, et il était centenaire de naissance. Plusieurs dans le +XVIIIe siècle seront ainsi, même mariés, par accident, et mourant plus +tôt, par aventure. + +[Note 9: Éloge de Varignon.] + + + +I + +SES IDÉES LITTÉRAIRES ET SES OEUVRES LITTÉRAIRES + +Ainsi constitué, il était fait pour avoir toute l'intelligence qui n'a +pas besoin de sensibilité. Cela ne va pas si loin qu'on pense. Car +l'intelligence, même des idées, a besoin de l'amour des idées pour se +soutenir. Fontenelle ne comprendra rien aux choses d'art, et, tout en +comprenant admirablement toutes les idées, il n'aura jamais pour elles +la passion qui fait qu'on en crée, qu'on les multiplie, qu'on les +poursuit, qu'on les unit, qu'on les coordonne, qu'on en fait des +systèmes puissants, faux parfois, mais animés d'une certaine vie, parce +qu'on a jeté en elles une âme humaine. Nous verrons cela plus tard. Pour +le moment considérons-le dans les choses d'art. Véritablement, il +n'y entre pas du tout. On a remarqué que, si en avance et vraiment +précurseur au point de vue philosophique, il est arriéré en choses de +lettres. Cela est très vrai. Sa poésie et sa fantaisie sont du goût de +Louis XIII. Ses tragédies sont d'un homme qui est neveu de Corneille, +mais qui a l'air d'être son oncle. Elles ont des grâces surannées et +de ces gestes de vieil acteur qui semblent non seulement appris, mais +appris depuis très longtemps.--Ses opéras, qui sont très soignés, sont +d'un homme naturellement froid, qui s'est instruit à pousser le doux, le +tendre et le passionné. Ses _Bergeries_ sont bien curieuses. Elles ne +sont pas fausses, ce qui est, en fait de bergeries, une nouveauté bien +singulière. On sent que cela est écrit par un homme avisé qui sait très +bien où est l'écueil, et qu'on a toujours fait parler les pâtres comme +des poètes. Les siens ne sont pas de beaux esprits ni des philosophes, +et il faut lui en tenir compte. Mais ce n'est là qu'un mérite négatif, +et n'être pas faux ne signifie point du tout être réel. Les bergers de +Fontenelle ne sont point faux; ils n'existent pas. Ils n'ont aucune +espèce de caractère. Il a voulu qu'ils ne fussent ni grossiers, ni +spirituels, ni délicats, ni comiques, ni tragiques. Restait qu'ils ne +fussent rien. C'est ce qui est arrivé. Il semble que Fontenelle voudrait +peindre simplement des hommes oisifs et voluptueux. Mais il faut encore +une certaine sensibilité, d'assez basse origine, mais réelle, pour +composer des scènes voluptueuses, Fontenelle n'est pas assez sensible +pour être un Gentil-Bernard. On sent qu'il ne s'intéresse pas le moins +du monde au succès des tentatives galantes de ses héros et ne tiendrait +nullement à être à leur place. On voit aisément dès lors combien ces +scènes sont laborieusement insignifiantes. C'est une chose d'une +tristesse morne que les _juvenilia_ d'un homme qui n'a jamais eu de +jeunesse.--Cette singulière destinée d'un écrivain qui, après Molière et +Racine, jouait le personnage d'un contemporain de Théophile, a dû bien +surprendre, et, en effet, elle a étonné les hommes de l'école de 1660, +les Boileau et La Bruyère. Ce «Cydias», ce «petit Fontenelle» leur est +souverainement désagréable, et leur paraît étrange. Le phénomène, de +soi, n'est pas surprenant. Fontenelle est l'_homme de lettres_ par +excellence, l'homme intelligent qui n'a en lui aucune force créatrice, +mais qui est doué d'une grande facilité d'assimilation et d'exécution. +Ces gens-là ne devancent jamais, en choses d'art; ils imitent, et +non pas toujours la dernière manière, celle de leurs prédécesseurs +immédiats. N'ayant point d'inspiration personnelle, ils s'en sont fait +une avec les objets de leurs premières admirations et de leurs premières +études, et cette influence, chez eux, persiste longtemps. Fontenelle, +en littérature pure, est un homme qui adore l'_Astrée_, comme fait La +Fontaine, mais qui ne sait pas, comme La Fontaine, la transformer en +lui. Il la réédite, et, n'était une autre direction que son esprit +devait prendre, il aurait toujours écrit l'opéra de _Psyché_, moins les +deux ou trois passages partis du coeur, c'est-à-dire une _Astrée_ un peu +moins longue.--Sa critique est comme ses poésies, et les explique +bien. Le sentiment du grand art y manque absolument.--Et il est très +intelligent!--Sans aucun doute; mais c'est une erreur de croire qu'il ne +faille pour comprendre les choses d'art que de l'intelligence. Il y faut +un commencement de faculté créatrice, un grain de génie artistique, +juste la vertu d'imagination et de sensibilité qui, plus forte d'un +degré, ou de dix, au lieu de comprendre les oeuvres d'art, en ferait +une. On n'entend bien, en pareille affaire, que ce qu'on a songé à +accomplir, et ce qu'on est à la fois impuissant à réaliser et capable +d'ébaucher. Le critique est un artiste qui voit réalisé par un autre +ce qu'il n'était capable que de concevoir; mais pour qu'il le voie, il +fallait qu'il pût au moins le rêver.--Fontenelle n'a pas même eu le rêve +du grand art. Il n'aime point l'antiquité. Il lui fait une petite guerre +indiscrète, ingénieuse et taquine, qui n'a point de trêve. À chaque +instant, dans les ouvrages les plus divers, nous lisons: «... Et voilà +les raisonnements de cette antiquité si vantée»[10].--«Nous ne sommes +arrivés à aucune absurdité aussi considérable que les anciennes fables +des Grecs; mais c'est que nous ne sommes point partis d'abord d'un +point si absurde»[11].--Il faut se débarrasser «du préjugé grossier de +l'antiquité»[12]. Il y a là pour lui comme une obsession. On dirait un +chrétien du IIIe siècle attaquant les païens, ou un homme de parti +de notre temps qui ne peut dire une parole, dans l'entretien le plus +indifférent, sans exprimer son horreur pour le parti adverse.--Et, en +effet, sa critique, toute de détail, a bien ce caractère. Dans son +_Discours sur la nature de l'Églogue_, il fait son procès à Théocrite, +puis à Virgile, reprochant à l'un surtout d'être trop bas, et à l'autre +surtout d'être trop haut, mais trouvant moyen aussi de montrer qu'il +arrive à Théocrite d'être trop haut et à Virgile d'être trop bas. C'est +une série de chicanes puériles.--Quand lui-même s'élève un peu, et +laisse cette petite guerre pour des considérations plus sérieuses, il +montre une inquiétante infirmité. Il n'atteint pas la grande poésie, +c'est-à-dire la poésie. Le _Silène_ de Virgile lui paraît une étrange +absurdité, à lui, homme de science, et qui, ailleurs, comprend la +majesté de la nature. C'est que _Silène_ est lyrique, et c'est le +lyrisme qui est la chose la plus étrangère à ces beaux esprits du XVIIIe +siècle commençant, aux Lamotte, aux Terrasson, et tout aussi bien, +quoique «anciens», aux Dacier. C'est ce sens de la grande poésie qui +manquera aux plus grands hommes du XVIIIe siècle, et, s'ajoutant à +d'autres causes, les maintiendra dans le mépris de l'antiquité dont +précisément le caractère est d'avoir converti en poésie tout ce qu'elle +touchait.--Il ne faut pas croire qu'en cela le XVIIIe siècle soit la +suite du XVIIe. L'école de 1660 a été peu lyrique, il est vrai, et il +est bien arrivé à Boileau de dire que l'excellence des anciens consiste +à peindre élégamment les petites choses[13]; mais Racine comprenait la +poésie des grandes passions tragiques autant que faisaient les anciens, +et trop même pour être bien entendu de son temps; et Fénelon avait le +sens de la grande mythologie, et d'Homère, autant que de Virgile; et +Boileau, «moderne» en cela au vrai sens du mot, défend contre Perrault, +non seulement Homère et Pindare, mais le lyrisme des poètes hébreux, et +donne à ce propos la définition de la poésie lyrique en homme qui sait +ce que c'est.--C'est bien vers 1700 que les hommes de prose, ou de +poésie prosaïque, prennent le dessus, parce que quelque chose disparaît +alors, qui, tout compte fait, et sauf très rare exception, ne reparaîtra +qu'un siècle après, l'enthousiasme littéraire, le goût ardent du beau +pour le beau, ce qui fait les grands artistes en vers, les grands +orateurs, et même les grands critiques.--Soit, et de grande poésie, et +de lyrisme, et de Lucrèce non plus que d'Homère, qu'il ne soit plus +question. Mais quand les enthousiastes s'éloignent, les réalistes +arrivent. C'est une loi d'histoire littéraire en effet, et nous verrons +qu'au XVIIIe siècle elle s'est vérifiée. Mais rien ne montre à +quel point Fontenelle, en choses d'art, était un arriéré et non +un précurseur, comme ceci qu'il a été encore moins réaliste +qu'enthousiaste. Il a tout une théorie sur l'Églogue[14]. C'est là qu'il +trouve Virgile tour à tour trop vulgaire et trop noble. Admettons. Que +faut-il donc être dans les Bergeries? Il faut sans doute être vrai, nous +montrer cette poésie, plus humble, moins ambitieuse que l'autre, qui est +dans le travail de l'homme, dans son rude et patient effort, dans ses +joies simples et naïves. L'inquiétude du pâtre pour ses chèvres, du +laboureur pour ses boeufs ou ses blés qui poussent; et aussi +les vignerons attablés, les moissonneurs buvant à la dernière +gerbe...--Nullement. «La poésie pastorale n'a pas grand charme si elle +ne roule que sur les choses de la campagne. Entendre parler de brebis et +de chèvres, cela n'a rien par soi-même qui puisse plaire.»--Qu'est-ce +donc qui plaira, et qu'est-ce qui fait la poésie des hommes des champs? +--Pour Fontenelle c'est leur oisiveté. Les hommes aiment à ne rien +faire; ils «veulent être heureux, et voudraient l'être à peu de frais». +La tranquillité des campagnards, voilà le fond du charme des églogues, +et c'est pour cela que les poètes ont choisi pour héros de ces ouvrages, +non les laboureurs qui travaillent péniblement, ou les pêcheurs qui +peinent si fort; mais les bergers, qui ne font rien.--C'est bien cela. +L'_Astrée_, et non les _Géorgiques_. A défaut de la poésie qui est +l'expression des plus beaux rêves de l'homme, Fontenelle ne comprend +pas même celle qui est l'expression de sa vie réelle dans la simplicité +touchante de ses douleurs et de ses joies, et plus que le Silène +de Virgile, il ne goûterait les paysans de La Fontaine.--Que lui +reste-t-il? Rien, absolument rien. Et c'est bien pour cela qu'il ne sent +point l'antiquité, qui, précisément, a, tour à tour, ouvert ces deux +sources éternelles de poésie. A la vérité, s'il a persisté dans cette +erreur de jugement, il ne s'est point entêté dans l'erreur plus forte +qui consistait, n'entendant rien à la poésie, à en faire. Il était très +souple, et quoique vain, très avisé. Il vit assez vite, non point qu'il +n'était pas poète, mais qu'on ne goûtait pas sa poésie. Il y renonça, +et, comme il a dit dans le plus mauvais vers de la littérature +française, + + Et son carquois oisif à son côté pendait. + +Sur quoi il se contenta quelque temps d'être homme d'esprit. Il l'était +véritablement, et de la bonne sorte, et de la mauvaise, et de toutes les +façons dont on peut l'être. Il y a en lui du Voiture, du Le Sage et du +Voltaire. Là encore il est arriéré et bel esprit de province, mais +de son temps aussi, fréquemment, et même du temps qui va venir. Ses +_Lettres Galantes_, que Voltaire ne peut pas souffrir, sont le plus +souvent, en effet, du pur Benserade, mais parfois aussi ont bien du +piquant et un joli tour. Le fond en est d'une cruelle insignifiance. +Figurez-vous des _chroniques_ comme nos journaux en publient à notre +époque. Un mariage, un procès, une dame qui change de soupirant, le tout +vrai ou supposé, et là-dessus des turlupinades. Il y en a d'exécrables. +A une jeune personne protestante, qui, pour se marier avec un +catholique, changeait de religion: «... Nous regardons avec beaucoup de +pitié nos pauvres frères errants; mais j'en avais une toute particulière +pour une aimable petite soeur errante comme vous. J'étais tout à fait +fâché de croire que votre âme, au sortir de votre corps, ne dût pas +trouver une aussi jolie demeure que celle qu'elle quittait...»--Il y en +a de plaisantes, sinon comme idées, du moins comme grâce de geste, pour +ainsi dire, et de mot jeté: «Il y a longtemps, Madame, que j'aurais pris +la liberté de vous aimer, si vous aviez le loisir d'être aimée de moi... +Gardez-moi, si vous voulez, pour l'avenir; j'attendrai quinze ou vingt +ans, s'il le faut. Je me passerai à un peu moins d'éclat que vous n'en +avez aujourd'hui... Aussi bien y a-t-il beaucoup de superflu dans votre +beauté. Je ne veux que le nécessaire, que vous aurez toujours... Je +ne vous demande que ce temps de votre vie que vous auriez donné aux +réflexions. Au lieu de rêver creux, ou de ne rêver à rien, vous pourrez +rêver à moi. Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--Sans doute, il y a +encore du Mascarille dans tout cela; mais comme l'allure est vive, la +phrase preste, et combien aisée, en sa précision rapide, la pirouette +sur le talon: «Adieu, Madame, jusqu'à nos amours.»--On peut mesurer la +distance parcourue depuis Voiture, d'autant mieux que le fond est le +même. Grâce au travail des auteurs comiques et de La Rochefoucauld et de +La Bruyère, la grande phrase patiemment tressée du commencement du XVIIe +siècle s'est dénouée et assouplie, et désormais on peut être entortillé +en phrases courtes. C'est l'instrument au moins qui est créé, la phrase +rapide et cinglante, qui va être si redoutable aux mains d'un Voltaire. + +[Note 10: Histoire des oracles.] + +[Note 11: Origine des Fables.] + +[Note 12: Digression sur les Anciens et les Modernes.] + +[Note 13: Lettre à Maucroix, 29 avril 1695.] + +[Note 14: Discours sur la nature de l'Eglogue] + +Ailleurs c'est l'épigramme émoussée, la malice sournoise, le «coup de +patte» lancé de côté et retiré du même mouvement, si familier à Le Sage, +et qui est une des grâces de l'esprit que nous goûtons le plus: «Mes +souhaits sont accomplis, j'ai un successeur... Je vous assure que j'ai +désiré avec un égal empressement la tendresse, et l'indifférence de +Madame de L. Enfin je les ai obtenues toutes deux l'une après l'autre, +et c'est sans doute tirer d'une personne tout ce qui s'en peut +tirer.»--C'est ici même le genre d'esprit particulièrement propre à +Fontenelle, homme d'ironie couverte et qui sourit du coin des yeux. Nous +la retrouverons souvent dans les _Éloges_: «M. Dodart était laborieux. +Ses amusements étaient des travaux moins pénibles. Il lisait beaucoup +sur les matières de religion; car sa piété était éclairée, et il +accompagnait de toutes les lumières de la raison la respectable +obscurité de la foi.» Le bon apôtre! Nous voilà bien au temps des +_Lettres Persanes_, et Cydias, avec cette adresse à manier la langue, +à lancer l'épigramme et surtout à la retenir, n'est plus ce je ne sais +quoi «immédiatement au-dessous de rien» qu'il était au temps de La +Bruyère. + + + +II + +SES IDÉES ET SES OUVRAGES PHILOSOPHIQUES + +Il avait en effet assez d'intelligence, d'esprit et de style pour +occuper une grande place dans le monde des lettres, à la condition de +trouver sa voie. Il était de ceux qui ne la trouvent point tout de suite +parce qu'ils n'ont ni passion, ni faculté dominante. Il était de ceux +qui peuvent ne jamais la trouver, précisément parce qu'ils ont l'esprit +souple, et s'accommodent du premier chemin qui s'ouvre à eux. Ils ont +besoin des circonstances. Les circonstances servirent admirablement +Fontenelle. Le moment où il parut dans le monde, celui surtout où il +commençait à être connu sans être encore illustre, était le temps où les +découvertes scientifiques attiraient vivement les esprits curieux, comme +était le sien. La science moderne date du XVIIe siècle. Descartes, +Leibniz, Newton, coup sur coup, presque en même temps, font aux yeux de +l'intelligence un monde nouveau, renouvellent la matière des méditations +de l'esprit humain. Les littérateurs du XVIIe siècle sont trop de purs +artistes pour avoir tendu l'oreille de ce côté, et pourtant, comme ils +sont moralistes, très prompts à observer les changements des goûts, ils +n'ont pas été sans s'apercevoir de cet état nouveau des esprits et de +son influence au moins sur les moeurs. Descartes inquiète La Fontaine, +l'astrolabe de madame de la Sablière préoccupe Boileau, et Molière fait +une place, d'avance, à madame du Châtelet ou à la «marquise» de +la _Pluralité des mondes_ dans son salon, agrandi désormais, des +Précieuses.--Au commencement du XVIIIe siècle, ce mouvement s'accuse de +plus en plus. Fontenelle y prit garde de très bonne heure. Il n'était +pas plus lettré, de vocation, que savant. Il était intelligent et +curieux. Il s'occupa de sciences comme de pastorales. Seulement les +sciences avaient plus de raisons de l'attirer. Elles étaient chose de +mode, et il était homme à suivre la mode, comme tous ceux qui n'ont +pas une forte originalité. Surtout elles étaient chose que l'antiquité +n'avait point connue, et c'était le point sensible de Fontenelle. Les +sciences ont été d'abord pour lui un élément essentiel de la querelle +des anciens et des modernes. S'il est une idée à laquelle tient un peu +cet homme qui ne tenait à rien, c'est que l'on n'a pas dit grand'chose +de bon avant lui, ou, sinon avant lui (car il est de bon ton et, même +en le pensant un peu, ne le dirait point), avant le temps où il a eu +l'honneur de naître. Il n'a pas le sens de l'admiration, ni le respect +de la tradition, et «le préjugé grossier de l'antiquité» n'est point son +fait. Il est «homme de progrès.» Dans l'idée du progrès il y a de très +bons sentiments, et toujours aussi une très notable partie de fatuité. +Tout au fond du Fontenelle savant et ami des sciences, personnage très +respectable, en cherchant bien, en cherchant trop, on trouverait encore +un peu de Cydias. Voyez-le dans ses premiers ouvrages, les _Dialogues +des morts_, par exemple. Sa malice, et elle est piquante, est toute en +paradoxes, et en adresses légères à taquiner les opinions reçues. Elle +consiste à prouver combien Phryné est incomparablement supérieure à +Alexandre, autant que les conquêtes pacifiques l'emportent sur les +conquêtes meurtrières; à montrer Socrate s'inclinant devant la sagesse +de Montaigne, etc. Ce n'est point seulement un jeu. Fontanelle n'aime +point les idées traditionnelles. Elles ont d'abord le tort de n'être +plus spirituelles, ensuite celui de supposer que nos pères étaient aussi +habiles que nous. Très doucement, en homme du monde, il a continué +pendant quelque temps cette petite guerre, qui était le prélude de la +guerre de Cent Ans du XVIIIe siècle. Le christianisme, par exemple, sans +le gêner, car qu'est-ce qui pouvait gêner cet homme si souple et qui +glissait dans toute étreinte? l'importunait quelque peu. C'est que +le christianisme aussi est une antiquité, sans compter qu'il est +un sentiment. Il l'a attaqué obliquement, et, du premier coup, en +stratégiste consommé. Sous couleur d'attaquer les erreurs de l'antiquité +païenne, il fait deux petits traités, l'un sur «_l'Origine des fables_», +l'autre sur «_les Oracles_», qui sont de petits chefs-d'oeuvre de malice +tranquille et grave, et de scepticisme à la fois discret et contagieux. +Il y laisse tomber comme par mégarde quelques gouttes d'une essence +subtile qui, destinées à détruire les préjugés antiques, doivent +d'elles-mêmes se répandre dans les esprits à la perte de toute croyance. +Le procédé est habile, l'adresse légère, l'art très délicat. Les fables +ne sont point l'effet d'un artifice et d'une tromperie grossière. Il ne +serait pas bon qu'on le crût: on aurait confiance quand à l'origine des +croyances on ne verrait pas de thaumaturge. Elles sont des produits +naturels de l'ignorance aidée de l'imagination. Tous les peuples, +en leur âge grossier, en ont eu, qui, peu à peu, se sont parées des +prestiges de l'art, et, parfois, recommandées de quelques considérations +morales. Il ne faut pas les détester, il faut s'en débarrasser doucement +par l'efficace de la raison. Car nous avons les nôtres, moins ridicules +que celles des anciens, mais que le temps nous fait chérir comme eux les +leurs. «Nous savons aussi bien qu'eux étendre et conserver nos erreurs, +mais heureusement elles ne sont pas si grandes, _parce que nous sommes +éclairés des lumières de la vraie religion et, à ce que je crois, des +rayons de la vraie philosophie_.»--Il n'a pas dit quelles étaient ces +erreurs; il compte, pour en avoir raison, et sur la religion et sur la +philosophie, et il n'y a rien de plus innocent que ces remarques, ni +de plus orthodoxe.--Faites bien attention que l'histoire de tous les +peuples, grecs, romains, phéniciens, gaulois, américains et chinois +commence par des fables... Voilà qui peut mener loin par voie de +conséquences. Attendez! «... _excepté le peuple élu, chez qui un soin +particulier de la providence a conservé la vérité_.» Restriction pieuse +et précaution honnête, à laquelle ce n'est pourtant point la faute de +l'auteur si l'on trouve un air d'épigramme.--Et c'est ainsi, de l'air le +plus doux du monde, que Fontenelle nous amène à cette modeste conclusion +qui ne vise personne et n'est assurément qu'un conseil de haute +prudence: «Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de +peuple dont les sottises ne nous doivent faire Trembler.» + +Fontenelle excelle à ces insinuations qui ont besoin de la complicité du +lecteur, qui comptent sur elle et s'en assurent sans l'exciter. Il est +l'homme dont parle La Bruyère, qui ne médit point, qui n'articule aucun +grief, qui se tait presque avant d'avoir parlé. «Et il a raison: il en +a assez dit.»--Même art, avec un peu plus d'insistance et une malice un +peu plus appuyée dans les _Oracles_. On saura que ce livre est inspiré +par le zèle chrétien le plus pur, et par une horreur pour le paganisme +que certains chrétiens ont eu l'imprudence de ne pas pousser aussi loin +que Fontenelle. Ils ont cru qu'ils pouvaient tirer avantage de deux +choses: de ce que certains oracles païens avaient annoncé l'avènement du +christianisme, et de ce que, le Christ venu, les oracles avaient cessé. +De ces deux choses la seconde est fausse, les oracles ayant continué de +sévir, quoique avec moins de véhémence, pendant quatre cents ans après +Jésus; et la première blesse infiniment l'auteur qui n'aime pas que les +vérités de la foi aient un appui dans les instruments de l'idolâtrie. +Les chrétiens, flattés d'être annoncés par la bouche même de leurs +ennemis, ont supposé que les oracles étaient inspirés par les _démons_, +c'est-à-dire par les anges déchus, à qui Dieu a permis de dire +quelquefois la vérité. C'est une erreur. Mille exemples prouvent que +les oracles n'étaient qu'une jonglerie assez grossière, et Fontenelle +énumère religieusement tous ces ridicules artifices, dans le dessein de +montrer, non pas tant, soyez-en sûrs, qu'une des preuves au moins dont +se soutient le christianisme est ruineuse, et que parmi les prophéties, +celles qui sont d'origine païenne sont vaines et ridicules, que de +prouver combien le paganisme est abominable. 11 n'y a rien d'édifiant au +monde comme ce petit livre. + +Ainsi allait, désormais prudent, modéré et délicieusement perfide, +l'ancien auteur de l'_île de Bornéo_, satire par allégorie du +catholicisme, dont Bayle avait fait un ornement de son journal[15], mais +qui avait eu un succès un peu trop bruyant pour les oreilles sensibles +de Fontenelle.--Aussi bien la science commençait à l'attirer pour +elle-même, et sans cesser d'y voir une arme excellente contre le +christianisme et l'antiquité, instrument à les détruire et prétexte +à les mépriser, il s'y donnait déjà d'une ardeur vraie, certainement +sincère et presque désintéressée. Fontenelle a commencé par des opéras +comiques et continué par des pamphlets. La _Pluralité des Mondes_ est un +ouvrage de savant, où il n'y a plus que des traces de pamphlet et des +souvenirs d'opéra comique. On y sent encore une légère démangeaison +d'embarrasser les théologiens, et une certaine vanité à se montrer +recherché des belles. Il insiste complaisamment sur les «hommes dans la +lune», ce dont peuvent s'alarmer les catholiques, et il nous fait de +tout son coeur les honneurs de la marquise qui est censée l'écouter. +Pour les habitants de la lune, il n'y a rien à dire: il se défend trop +bien d'en faire une armée à attaquer la foi. «Il serait embarrassant en +théologie qu'il y eût des hommes qui ne descendissent point d'Adam...; +mais je ne mets dans la Lune que des habitants qui ne sont point des +hommes... Je n'attends donc plus cette objection que des gens qui +parleront de ces Entretiens sans les avoir lus. Est-ce un sujet de me +rassurer? C'en est un au contraire de craindre que l'objection ne me +vienne de bien des endroits[16].»--Pour sa marquise, il faut confesser +qu'elle est bien incommode. Elle a de l'esprit sans doute: «... Vous +voyez, Madame, que la Géométrie est fille de l'intérêt, la Poésie de +l'amour, et l'Astronomie de l'oisiveté.--En ce cas, je vois bien qu'il +faut que je m'en tienne à l'astronomie.» Mais le rôle que lui a ménagé +Fontenelle est bien désobligeant. Sous prétexte de donner une suite +naturelle aux raisonnements, elle ne sert qu'à les interrompre à tout +moment, et à les faire languir. Elle comprend ou ne comprend pas, trop +visiblement, selon qu'il y a longtemps ou peu de temps qu'elle n'a +parlé, et selon que Fontenelle sent ou ne sent point le besoin de nous +rappeler sa présence. J'aimerais mieux les naïfs [Grec: panu ge ] ou +[Grec: pos dhou] des interlocuteurs de Socrate, qui au moins ne sont +que des signes de ponctuation.--Et puis ce procédé du dialogue, quand +l'écrivain y est si scrupuleusement fidèle, est impatientant. Je +souhaiterais que l'auteur s'adressât enfin à moi-même; je suis fatigué +de l'écouter ainsi comme de profil; je me sens en tiers dans une +conversation, et je crains d'être gênant. Le plus simple, le plus +naturel et le plus poli dans un livre destiné au public, est encore de +lui parler. + +[Note 15: Nouvelles de la République des Lettres.] + +[Note 16: _Pluralité_, Préface.] + +Sauf ces réserves, qui sont légères, ce livre est de grand mérite. Pour +la première fois Fontenelle y montre un certain sens du grand. Il l'a +comme malgré lui, il est vrai; car à chaque moment il fait effort pour +abaisser le sujet ou en faire oublier la majesté par les finesses et les +petites grâces dont il l'accompagne. Mais le sujet prend sa revanche et +quelquefois l'entraîne. La description de la Lune, de Vénus, surtout de +Saturne, ne sont pas sans une certaine poésie contenue, et que l'auteur +s'obstine à contenir, mais qui éclate. C'est un passage presque éloquent +que celui où la rotation de la terre inspire à l'auteur ce tableau +mouvant, glissant devant nos yeux, des différents peuples humains. En +ce même point de l'espace où Fontenelle cause avec une grande dame, au +milieu d'un parc, la Normandie va passer, puis une grande nappe d'eau, +puis des Anglais qui causent politique, puis une mer immense, puis des +Iroquois, puis la Terre de Jesso; et voilà cent aspects divers: ici ce +sont des chapeaux, là des turbans, et puis des têtes chevelues, et puis +des têtes rases; et tantôt des villes à clocher, tantôt des villes à +longues aiguilles qui ont des croissants, et des villes à tours de +porcelaine, et de grands pays qui ne montrent que des cabanes... Elle +est charmante cette page. Elle le serait plus encore, si l'on ne sentait +que l'auteur se contient, s'observe, se prémunit contre l'éloquence par +le soin de badiner. Mon Dieu! qu'il a peur d'être pittoresque! Et il l'a +été, malgré lui: c'est sa punition. + +Et prenez garde. Elle va très loin, sans affectation, ou avec +l'affectation d'un enjouement inoffensif, cette petite leçon de +cosmographie. Il est bon apôtre encore avec sa précaution de dire qu'il +met dans les mondes qui ne sont pas la terre des habitants qui ne sont +pas des hommes. C'est précisément cela qui forme une difficulté nouvelle +dont la philosophie libre penseuse va s'emparer. Des habitants +dans toutes les planètes?--Très probablement.--Semblables à +nous?--Assurément non! qui ont une autre nature, une autre complexion, +d'autres sens.--Plus que nous?--Il est possible.--Et alors le monde est +pour eux tout différent, et l'âme tout autre?--Sans doute.--Et notre +vérité à nous, vérité philosophique, vérité scientifique, vérité morale, +qu'est-elle donc?--Une vérité relative, une vérité de ver de terre, qui +ne vaut pas qu'on en soit fier...--Ni qu'on y tienne?--Que voulez-vous? + +C'est le «_vérité en deçà des Pyrénées_» de Montaigne et de Pascal, mais +renouvelé et agrandi, plus frappant de cette énorme différence qu'on +sent bien qui doit exister entre nous et Saturne; et tout le XVIIIe +siècle, et Diderot comme Voltaire, vont agiter avec véhémence cet +argument du sixième sens ou du quinzième, que Fontenelle introduit le +premier, en jouant, du bout des doigts, comme il fait toujours. + +La science l'avait saisi; elle ne le lâcha plus. Il s'y sentait +admirablement à l'aise. Il la comprenait très bien; il en était +l'interprète clair et élégant auprès des gens du monde: elle lui servait +de prétexte perpétuel à faire entendre sans tumulte et sans scandale +qu'avant Descartes personne n'avait eu le sens commun; elle donnait à +son scepticisme l'apparence, la dignité, et peut-être pour lui-même +l'illusion d'une croyance. C'était pour lui une sûreté, un agrément, une +arme, et presque une doctrine. Il s'y délassait, s'en amusait et s'en +faisait honneur. Il en enveloppait ses épigrammes, et en habillait +décemment sa frivolité. Du reste, il en avait le goût; mais il n'en +avait pas la vertu. Le savant de coeur et d'âme, selon sa tournure +d'esprit, ou se cantonne dans une étroite province de la science +et l'agrandit, ou cherche à entendre les rapports qui unissent les +différentes sciences de son temps et en tire une doctrine: il fait une +découverte bien précise ou un système bien général. Fontenelle lit +tout, comprend tout, ne découvre rien, ne généralise rien, et fait des +rapports qui sont excellents. Il est le secrétaire général du monde +scientifique.--Non pas tout-à-fait en dilettante. Il a son but qu'il ne +perd pas de vue: persuader au monde par mille exemples que désormais +la vérité devra être scientifique, et que la science est la source, +désormais trouvée, de toute opinion générale. Le mot lui échappe, qui +porte loin. Il appelle la science _Philosophie expérimentale_. + +L'auteur des _Éloges_ est bien le même homme que l'auteur de l'_'Origine +des Fables_ et des _Oracles_. Seulement il a trouvé un terrain solide +où il établit sa place d'armes, et le tirailleur prudent sent désormais +derrière lui un corps de réserve.--Il y a infiniment gagné, même au +point de vue littéraire. Il a tant été dit que ces _Eloges_ sont des +chefs-d'oeuvre, qu'on voudrait qu'ils ne le fussent point tout à fait, +pour pouvoir dire quelque chose de nouveau. Il en faut prendre son +parti: ce sont des chefs-d'oeuvre. C'est le vrai ton convenable en une +académie des sciences, simple, net, tranquille, grave avec une sorte de +bonhomie, sans la moindre espèce de recherche soit d'éloquence, soit +d'esprit. Pour la première fois de sa vie, Fontenelle est spirituel sans +paraître y songer. Le trait, qui est fréquent, est naturel à ce point +qu'il n'est pas même dissimulé. Il vient de lui-même et dans la mesure +juste, disant précisément ce que l'on croit, après l'avoir entendu, +qu'on allait dire. Tout au plus, dans les _grands_ éloges, dans celui +d'un Leibniz ou d'un Malebranche, voudrait-on un peu plus de largeur, un +ton qui imposât davantage, et une admiration non plus vive, mais, sans +être fastueuse, plus déclarée. Mais toutes ces courtes biographies de +laborieux chercheurs maintenant inconnus, sont de petites merveilles +de vérité, de tact et de goût. Le _portrait littéraire_ n'y est jamais +fait, et la figure du personnage y est vivante, individuelle, tracée +d'une manière ineffaçable en quelques traits. Ce sont des éloges, et +rien n'y est dissimulé. Ces savants sont bien là avec leurs petits +défauts caractéristiques, leur simplicité, leur naïveté, parfois leur +ignorance des manières et des usages, leurs manies même, et les aliments +pesés de celui-ci, et le sommeil réglé au chronomètre de celui-là. Et +ces traits ne sont qu'un art de mieux faire revivre les personnages; et +ce qui domine, sans étalage du reste, et sans rien surcharger, ce sont +bien les vertus charmantes de ces laborieux: leur probité, leur loyauté, +leur labeur immense et tranquille, leur modestie, leur piété, leur +dévotion même naïve et comme enfantine, et délicieuse en sa bonhomie, +comme celle de ce mathématicien[17] qui disait «qu'il appartient à la +Sorbonne de disputer, au Pape de décider, et au mathématicien d'aller +au ciel en ligne perpendiculaire.» Ils sont exquis ces savants de 1715, +vivant de leurs leçons de géométrie ou d'une petite pension de grand +seigneur, sans éclat, presque sans journaux, inconnus du public, formant +en Europe comme une petite république dont les citoyens ne sont connus +que les uns des autres, tranquilles et simples d'allures dans leur +régularité de quinze heures de labeur par jour, et disant quelquefois du +Régent: «Je le connais. J'ai fréquenté dans son laboratoire. _Oh! +c'est un rude travailleur_.»--Fontenelle en vient a les aimer, +personnellement. C'était la passion dont il était capable. Et quelque +chose se communique à lui, à sa manière, à son style, de leur candeur, +de leur simplicité, de leur solidité, de leur vérité. + +[Note 17: Ozanam.] + + + +III + +Il avait trouvé la place juste qui lui convenait, entre le monde, les +lettres et les sciences. Ce génie moyen était bien fait pour une sorte +de situation intermédiaire. Elle convenait à ses goûts aussi, à son +besoin d'être en vue sans être jamais trop à découvert. Il allait des +salons à l'Académie des sciences, comme du Forum aux _templa serena_, et +l'un lui était un divertissement, agréable et nécessaire de l'autre. De +cela il se composait un bonheur délicat, élégant et discret, qui était +bien celui qu'il avait défini naguère[18], quand il indiquait que le +bonheur humain ne pouvait être qu'une absence de peine, faite d'esprit +avisé, de froideur de coeur et de mesure dans l'ambition. Il alla +longtemps ainsi, comme un homme qui avait assez ménagé sa monture pour +la mener loin. Il mourut de la mort qu'il avait souhaitée, c'est-à-dire +extrêmement tardive, et comme il l'avait dit, avec complaisance, +puisqu'il le répétait[19]: «d'une mort douce et paisible, et par la +seule nécessité de mourir.» Il avait fait beaucoup de bruit avec des +querelles littéraires qui n'aboutirent à rien, et sans bruit ni +éclat, il avait soulevé les plus graves questions que Voltaire et +l'_Encyclopédie_ devaient remuer plus tard. Il les avait, surtout, +posées, sans paraître y prendre garde, sur le terrain le plus favorable, +les présentant comme la Science opposée à la Foi, le Progrès opposé à +la Tradition et l'Expérience au Préjugé. C'était le XVIIIe siècle qui +devait naître de là. Il en est le père discret et prudent. Ce qui chez +lui ne va que de la taquinerie à une demi-conviction, deviendra chez +d'autres une doctrine, et chez d'autres un entêtement, et chez d'autres +encore une fureur. Il a semé, d'une main nonchalante et d'un geste +élégant, les dents du dragon. + +[Note 18: _Du bonheur_.] + +[Note 19: A propos de _Du Hamel_, et aussi de _Cassini_.] + + + +LE SAGE + + + +I + +TRANSITION ENTRE LE XVIIe SIÈCLE ET LE XVIIIe AU POINT DE VUE PUREMENT +LITTÉRAIRE + +Il ne faut point se piquer de nouveauté quand on n'a rien trouvé de +nouveau. Il a été dit un peu partout que Le Sage est le créateur du +roman réaliste en France, et il a été dit, peut-être encore plus, qu'il +formait une transition entre le XVIIe siècle et le XVIIIe siècle; et +je ne hasarderai dans cet article rien de plus que ces deux banalités, +ayant pour raison que je les crois vraies; et pour ce qui est de +donner au lecteur de l'inattendu, il faudra que ce soit pour une autre +fois.--Homme de transition entre les deux siècles, Le Sage l'est +excellemment. Tout un côté du XVIIIe siècle, Le Sage l'a ignoré, +méconnu, repoussé, tant il appartient à l'autre âge, et tout un côté +du XVIIIe siècle Le Sage l'a préparé, amené, pressé d'être, tant il +appartient au temps où il écrit. Il ne manque guère d'exprimer son +admiration et son culte pour l'âge précédent. Lope de Vega et Calderon, +c'est-à-dire Corneille et Racine; car il n'y a pas à s'y tromper, malgré +ce que ces pseudonymes peuvent, avoir de surprenant; voilà les dieux +qu'il ne cesse d'opposer au héros du jour. Il est «classique» et il est +«ancien». Il est pour ceux qui parlaient «comme le commun des hommes», +et il approuve Socrate, c'est-à-dire Malherbe, d'avoir dit «que le +peuple est un excellent maître de langue»[20]. Il y a de son temps cinq +ou six «Fabrice» qu'il ne désigne pas autrement, mais où l'on peut +reconnaître, sans être très méchant, Lamotte, Fontenelle, un peu +Voltaire, et certainement Marivaux, qu'il poursuit de ses épigrammes, +dont il trouve insupportables «les expressions trop recherchées», +les «phrases entortillées, pour ainsi dire», le langage «mignon» et +«précieux», «les attraits plus brillants que solides», les pensées +«souvent très obscures», les vers «mal rimés», etc.[21].--C'est +presque une affectation chez lui que de ne point vouloir être de cette +littérature-là, ni, pour ainsi dire, de son temps. Aussi bien les +compliments que les épigrammes que reçoit son cher Gil Blas comme +écrivain vont à montrer à quel point Gil Blas a un style naturel et +simple, peu en usage autour de lui: «Tu n'écris pas seulement avec la +netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style +léger et enjoué», lui dit le duc de Lerne. «Ton style est concis et même +élégant, lui dit le comte d'Olivarès; mais je le trouve un peu trop +naturel...» Sur quoi Gil Blas fait un second mémoire plein d'emphase, +qu'Olivarès, homme à la mode, trouve «marqué au bon coin».--Evidemment, +pour Le Sage la littérature et surtout la langue, au commencement du +XVIIIe siècle, sont sur la pente d'une rapide décadence. Il est homme de +1660. Il n'est pas sûr qu'il eût écrit les _Précieuses ridicules_ et les +_Femmes savantes_; mais il les refait, discrètement, à sa manière, à +plusieurs reprises. De Fontenelle et de Marivaux le bon lui échappe, et +le mauvais l'exaspère; et de la _Henriade,_ en son _Temple de mémoire_, +malgré l'engouement d'alentour, il se moque cruellement. C'est tout à +fait un retardataire. + +[Note 20: _Gil Blas_, VII, 13.] + +[Note 21: _Ibid._, et X, 5.] + +Notez que du siècle précédent il en est aussi par la tournure +d'esprit, du moins par un certain tour de l'esprit. Il a l'instinct +généralisateur. Il n'est point contestable, bien que je ne me lasse +point de protester contre l'excès où l'on a poussé cette considération, +que les hommes du XVIIe siècle aiment fort les idées générales, les +conceptions qui s'étendent loin et embrassent un très grand nombre +d'objets. Dieu sait si Le Sage est philosophe; mais, à sa manière, il +aime aussi généraliser, et sinon avoir des idées universelles, du moins +tracer des tableaux d'ensemble. Ce n'est rien moins que toute la vie +humaine qu'il encadre dans chacun de ses romans. C'est tous les toits +des maisons d'une ville, et ceux des bourgeois, et ceux des nobles, et +ceux des princes, et ceux des prisonniers, et ceux des fous, que soulève +le _Diable boiteux_; c'est toutes les conditions humaines, de dupe, +de fripon, d'écolier, de bandit, de valet, de gentilhomme, d'homme de +lettres, d'homme d'État, de médecin, d'homme à bonne fortune, de mari +tranquille et campagnard, et la pudeur m'avertit d'en passer, que +traverse successivement _Gil Blas_. Le goût du XVIIe siècle est là. +Les hommes de ce temps, ou simplement de cet esprit, aiment les grands +aspects, les perspectives vastes; il ne leur déplaît pas de faire le +tour du monde en un volume; et quand ce n'est pas le monde de la pensée +humaine, ou celui de l'histoire, que ce soit celui de la société, avec +tous ses vices, tous ses ridicules et tous ses travers. + +Et voyez encore de qui Le Sage procède directement, où sont ses origines +et comme ses racines littéraires. Il est tout autre que La Bruyère; +mais il est né de lui. Avant d'avoir pris possession de sa pleine +originalité, il écrit un livre qui est le _Chapitre de la Ville_ arrangé +en petit roman fantaisiste. Après l'immense succès des _Caractères_, +cent imitations ou contrefaçons du livre à la mode se succédèrent. La +centième, et la meilleure, c'est le _Diable boiteux_. Autre style, et un +cadre, mais même procédé. Quel est celui-ci?... Et celui-là?... C'est un +homme qui... et des portraits; et, pour varier, entre les portraits, +des anecdotes, des actualités, des _nouvelles à la main_. Comparez aux +_Lettres Persanes_. Dans celles-ci, des portraits encore, sans doute, +mais, plus souvent, des idées, des discussions, des vues, des paradoxes, +des espiègleries, et, tout compte fait, plus de pamphlet que de tableau +de moeurs; et dans Duclos il en sera de même, et aussi dans les romans +de Voltaire, et c'est bien là qu'est la différence entre les +deux siècles, celui des moralistes et celui des «penseurs». Très +naturellement, quand on lit Le Sage, c'est plutôt à ce qui précède qu'on +songe, qu'à ce qui suit. + +Et s'il n'en était que cela, Le Sage ne serait pas une transition entre +les deux âges, mais appartiendrait tout simplement au précédent. Il +est vrai; mais à côté de ces inclinations d'esprit qui en font un +contemporain de La Bruyère, et comme derrière elles et plus au fond, Le +Sage en a d'autres, par où il tend vers une toute autre date, un peu +trop même peut-être, et c'est ce qu'on verra par la suite. + + + +II + +LE «RÉALISME DANS» LE SAGE + +Ce n'est pas encore indiquer par où Le Sage est de son temps que le +considérer comme réaliste. Presque au contraire. Le réalisme en effet a +son germe dans l'Ecole de 1660, en ce que cette école a été un retour au +naturel, à l'observation exacte, au goût du réel, et une réaction très +violente contre le genre romanesque. Le réalisme remplit les satires de +Boileau, les comédies de Molière, le _Roman bourgeois_ de Furetière, +aimé de Boileau, et les _Caractères_ de La Bruyère. En 1715, le réalisme +n'est point une nouveauté, c'est une tradition, et bien plus novateurs +seront ceux qui de la sphère des faits se jetteront dans celles +des idées et des systèmes, ce qui souvent sera encore un retour au +romanesque par une autre voie.--Le Sage, homme très peu prétentieux du +reste, et modeste dans ses ambitions littéraires, ne fait donc, ou ne +croit faire, que ce qu'on faisait avant lui. Il regarde, il observe, il +collectionne, et il écrit des «caractères» avec l'assaisonnement d'un +«roman comique». Seulement, si, à proprement parler, il n'invente rien, +il apporte dans l'art réaliste sa nature propre, et il se trouve que +cette nature est comme merveilleusement appropriée à cet art, ne le +dépasse pas, ne reste point en deçà, s'y accommode et le remplit +exactement. Le Sage est né réaliste par goût de l'être, par capacité +de le devenir, et par impuissance d'être autre chose. Il l'est plus +qu'éminemment; il l'est exclusivement. + +Le réalisme est d'abord curiosité et bonne vue. Personne n'a été plus +curieux que Le Sage, et n'a vu plus juste dans le monde où il lui était +permis de regarder.--Mais ce monde n'était pas le très grand monde, +et ce n'était pas un gentilhomme de lettres que Le Sage. Très honnête +homme, et même presque héroïque dans sa probité, encore est-il qu'il n'a +guère fréquenté que dans les théâtres, dans les cafés et chez les petits +bourgeois.--Précisément! Je ne dirai pas tout à fait: «C'est ce qu'il +faut,» mais je dirai, presque: ce n'est pas une mauvaise condition ni un +mauvais point de vue pour le réaliste. Le plus haut monde et le plus bas +sont tout aussi réels que le moyen; je le sais sans doute, et il n'est +pas mauvais de le répéter; et, pourtant l'art réaliste a deux écueils +dont le premier est de trop s'enfoncer dans la sentine humaine, et +l'autre de vouloir peindre les sommets brillants. Tel grand réaliste +moderne, Balzac, a échoué piteusement à vouloir faire des portraits de +duchesses, et tel autre moins grand, très bien doué encore, Zola, a +dénaturé le réalisme à s'obstiner dans la peinture cruelle de tous les +bas-fonds. C'est que l'art est toujours un choix, et par conséquent une +exclusion. C'est sa raison d'être. S'il était la reproduction exacte de +la nature tout entière, il ne s'en distinguerait pas. Il s'en distingue, +avant tout, en ce qu'il est moins complet qu'elle. Il consiste, avant +tout, à la voir d'un certain point de vue, bien choisi, ce qui est n'en +voir qu'une portion. Or l'art réaliste, comme tout autre, est un point +de vue, et comme tout autre, découpe dans l'ensemble des choses la +circonscription qui lui est propre. Mais laquelle, puisque ce dont il se +pique, de par son nom même, est de nous donner la vérité même des moeurs +humaines? + +La vérité des moeurs humaines, pour l'art réaliste, ne pourra être que +la _moyenne_ des moeurs humaines, et son point de vue devra être pris +à mi-côte. Pour le sens commun, qui se marque à l'usage courant de +la langue, la réalité c'est ce qui frappe le plus souvent et comme +assidûment nos regards. Un grand homme, comme Napoléon, est parfaitement +réel; seulement il ne semble pas l'être. Du seul fait de sa grandeur il +est légendaire, relégué, même en un entretien populaire, dans le domaine +du poème épique.--Et il en est tout de même d'un scélérat hors de la +commune mesure: il est vrai, et paraît être imaginaire. Remarquez que +vous l'appelez un _monstre_: vous le mettez, quoiqu'il en soit aussi +bien qu'un autre, en dehors de la nature. Par une sorte de nécessité +rationnelle, qui pour l'artiste devient une loi de son art, qui dit +réalité--chose singulière mais incontestable--ne dit donc pas toute la +réalité, mais ce qui, dans le réel, paraît plus réel, parce qu'il est +plus ordinaire. L'art réaliste, comme un autre art, et précisément parce +qu'il est un art, aura donc ses limites, en haut et en bas, et devra +s'interdire la peinture des caractères trop particuliers soit par +leur élévation, soit par leur bassesse, soit, simplement, par +leur singularité. Or Le Sage était, par sa situation dans la vie, +admirablement placé pour observer, sans effort et naturellement, les +limites de cet art. Il ne le créait point; et souvent il en semble le +créateur; moins parce qu'il l'inventait, que parce que cet art semblait +inventé pour lui. Il ne devait guère songer à peindre les créatures +d'exception, ou seulement les hommes d'un monde élevé et raffiné; car, +petit bourgeois modeste, timide même, à ce qu'il me semble, et un peu +farouche, il ne faisait guère que passer dans les salons, parfois même +un peu plus vite qu'on n'eût désiré. Il ne devait pas se plaire dans la +peinture des trop vils coquins; car il était très honnête homme, et, +notez ce point, très rassis d'imagination et très simple d'attitudes, +n'ayant point, par conséquent, ou ce goût du vice qui est un travers de +fantaisie dépravée chez certains artistes d'ailleurs bonnes gens, ou +cette affectation de tenir les scélérats pour personnages poétiques, qui +est démangeaison puérile de scandaliser le lecteur naïf chez certains +artistes d'ailleurs très réguliers et très bourgeois.--Restait qu'il fût +un bon réaliste en toute sincérité et franchise, sans écart ni invasion +d'un autre domaine, et bien chez lui dans celui-là. + +Voilà pourquoi il semble avoir inventé le genre. Ses prédécesseurs, +en effet, ne le sont pas si purement. D'abord ils le sont moins +_essentiellement_ qu'ils ne le sont par réaction contre les romanesques +qui les précédaient eux-mêmes. Et puis ils le sont avec quelque mélange. +Les uns, comme Boileau, le sont avec une intention satirique, et c'est +cela, sans doute, mais ce n'est pas tout à fait cela. Le réalisme est +une peinture dont le lecteur peut tirer une satire, mais dont il ne faut +pas trop que l'auteur fasse une satire lui-même, auquel cas nous serions +déjà dans un autre genre, tenant un peu du genre oratoire, lequel est +précisément un des contraires du réalisme. L'intention satirique n'est +pas moins marquée dans La Bruyère, dans Furetière. Ai-je besoin de dire +que quand nous donnons Racine pour un réaliste, nous ne cédons point +à un goût de paradoxe ou de taquinerie, et croyons avoir raison; mais +qu'encore ce n'est qu'en son fond que Racine est réaliste, par son goût +du vrai, du précis, et du naturel, et de la nature; et que sur ce fond, +qui du reste est un de ses mérites, il a mis et sa poésie, qui est d'une +espèce si délicate et précieuse, et son goût d'une certaine noblesse de +sentiments, de moeurs et de langage, une sorte d'air aristocratique qui +se répand sur son oeuvre entière. Racine est un réaliste qui est poète +et qui est homme de cour.--Le Sage est réaliste sans aucun de ces +mélanges. Il l'est comme un homme qui non seulement a le goût de la +réalité, mais l'habitude de ces moeurs, moyennes qui sont la matière +même du réalisme. + +Pour être un bon réaliste, il ne faut pas seulement l'habitude et le +goût des moeurs moyennes, il faut presque une moralité moyenne +aussi, dans le sens exact de ce mot, et sans qu'on entende par là un +commencement d'immoralité. Il faut n'avoir ni ce léger goût du vice, +vrai ou affecté, dont nous avions l'occasion de parler plus haut, ni +un trop grand mépris, ou du moins trop ardent, des bassesses et des +vulgarités humaines. Philinte eût été bon réaliste, lui qui voit ces +défauts, dont d'autres murmurent, comme vices unis à l'humaine nature, +et qui estime les honnêtes gens sans surprise, et désapprouve les autres +sans étonnement.--Il faut remarquer qu'une certaine élévation morale +donne de l'imagination, étant probablement elle-même une forme de +l'imagination. Un Alceste qui écrit fait les hommes plus mauvais qu'ils +ne sont, par horreur de les voir mauvais. Tels La Rochefoucauld, ou même +La Bruyère, et encore Honoré de Balzac. Ils prennent un plaisir amer à +montrer les scélératesses des hommes pour se prouver à eux-mêmes, avec +insistance et obstination chagrine, à quel point ils ont raison de les +mépriser. Et nous voilà dans un genre d'ouvrage qui s'éloigne de la +réalité, qui donne dans les conceptions imaginaires.--L'inverse peut se +produire, et tel esprit délicat, par goût d'élévation morale, fermera +les yeux aux petitesses humaines, s'habituera à ne les point voir, +et peindra les hommes plus beaux qu'ils ne sont. Une partie de +l'imagination de Corneille est dans sa haute moralité, ou sa moralité +tient à son tour d'imagination; car que la morale rentre dans +l'esthétique ou que l'esthétique tienne à la morale, je ne sais, et ici +il n'importe. + +Eh bien, le bon Le Sage nest ni un Corneille ni un La Rochefoucauld. Il +est tranquille dans une conception de la nature humaine où il entre du +bien et du mal, qui, certes, se distinguent l'un de l'autre, mais ne +s'opposent point l'un à l'autre violemment, et n'ont point entre eux +un abîme. Vous le voyez très bien écrivant une bonne partie des +_Caractères_, avec moins de finesse et de force; mais vous ne le voyez +point du tout y ajoutant le chapitre des _Esprits forts_, essayant de +se faire une philosophie, d'affermir en lui une croyance religieuse, +mettant très haut et prenant très sérieusement sa fonction et sa mission +de moraliste. Non, sans être un simple baladin, comme Scarron, il +n'a pas une vive préoccupation morale qui circule au travers de ses +imaginations et qui les dirige, comme La Bruyère ou comme Rabelais. +C'est pour cela qu'il est si vrai. Point de cette amertume qui force le +trait et noircit les peintures. Il n'en a guère que contre certaines +classes de gens qui apparemment l'ont maltraité, les financiers, les +comédiens et comédiennes. Ailleurs il est tranquille. Il peint les +coquins sans complicité, certes, mais sans horreur, et, pour cela, les +peint très juste. Il ne se refuse point du tout à voir des honnêtes gens +dans le monde, des hommes bons et charitables, même de bonnes femmes, +dévouées et simples, et il les peint sans plus de complaisance, ni +d'ardeur, ni d'étonnement, très juste ici encore, et du même ton +placide. Mais où il excelle, c'est à voir et à bien montrer des hommes +qui sont du bon et du mauvais en un constant mélange, et qu'il ne +faudrait que très peu de chose pour jeter sans retour dans le mal, ou +sans défaillance prévue, dans le bien. C'est en cela qu'il est plus +capable de vérité que personne. La réalité ne se déforme point en +passant à travers sa conception générale de la vie; parce que de +conception générale de la vie, je crois fort qu'il n'en a cure. Est-il +pessimiste ou optimiste? Soyez sûr que je n'en sais rien, ni lui non +plus. Croit-il l'homme né bon, ou né mauvais? Il n'en sait rien, et +comme, au point de vue de son art, il a raison de n'en rien savoir! Il +voit passer l'homme, et il a l'oeil bon, et cela lui suffit très bien. +Il nous le renvoie, comme ferait un miroir qui, seulement, saurait +concentrer les images, aviver les contours, et rafraîchir les couleurs. +--Mais cela revient presque à dire, ou mène à croire que le «bon +réaliste» ne doit pas avoir de personnalité.--Ce ne serait point une +idée si fausse. L'art réaliste est la forme la plus impersonnelle de +l'art, celle où l'artiste met le moins de lui-même, et se soumet le plus +à l'objet. On est toujours quelqu'un, sans doute; mais la personnalité +de l'un peut être dans ses passions, et alors, comme artiste, il sera +lyrique, ou élégiaque, ou orateur; et la personnalité de l'autre peut +être dans ses appétits, et alors il ne sera pas artiste du tout;--c'est +le cas du plus grand nombre;--et la personnalité de celui-ci peut être +dans sa curiosité, dans son intelligence, et dans son goût de voir +juste, et alors, comme artiste, il sera réaliste. Et c'est le cas de Le +Sage, qui n'a pas une personnalité très marquée, qui semble n'avoir eu +ni passion forte, ni goût décidé, ni système, ni idée fixe, ni manie, +ni vif amour-propre, ni grande vanité, et qui pour toutes ces raisons +«n'était quelqu'un» que par les yeux, que par l'habitude d'observer et +par le goût (aidé du besoin de vivre) de consigner ses observations. + + + +III + +L'ART LITTÉRAIRE DE LE SAGE + +Tout cela est tout négatif. C'est de quoi éviter les écueils de l'art +réaliste: ce n'est pas de quoi y bien faire. Le Sage avait mieux pour +lui qu'une absence de défauts. Il avait d'abord, ce qui me paraît le +mérite fondamental en ce genre d'ouvrages, un très grand bon sens. + +Quand les hommes--car dès qu'il s'agit d'art réaliste il ne faut guère +songer à avoir des lectrices--quand les hommes s'éprennent d'art +réaliste, c'est par un désir assez rare, mais qui leur vient +quelquefois, par réaction, dégoût d'autre chose, ou seulement caprice, +de trouver le vrai dans un ouvrage d'imagination. Le cas se présente. +Nous aimons successivement toutes choses, en art, et même la vérité. +Mais voyez comme pour l'auteur il est malaisé de contenter ce goût +particulier. Les termes de son programme sont apparemment, et même plus +qu'en apparence, contradictoires. Il doit imaginer des choses réelles. +Et ceci n'est pas jeu d'antithèse de ma part. Il est bien exact que nous +demandons au romancier réaliste des inventions et non absolument des +choses vues, des créations de son esprit, et non des faits divers; mais +inventions et créations qui donnent, plus que choses vues et faits +divers, la sensation du réel. Et je crois que pour aboutir, ce qu'il +faut à notre artiste, c'est un peu d'imagination dans beaucoup de bon +sens; un peu d'imagination, une sorte d'imagination légère et facile, +qui est surtout une faculté d'arrangement,--et beaucoup de bon sens, +c'est-à-dire de cette faculté qui voit comme instinctivement les limites +du possible, du vraisemblable, et celles de l'extraordinaire et du +chimérique, + +Nous appelons homme de bon sens dans la vie celui qui sait prévoir et +qui se trompe rarement dans ses prévisions, et nous disons que cet homme +a «le sens du réel». Qu'est-ce à dire sinon qu'il a une idée nette de +la moyenne des choses? Car l'inattendu et l'extraordinaire aussi sont +réels, et le trompent quand ils surviennent; seulement il nous semble +qu'ils ont tort contre lui, parce qu'ils sont en dehors des coups +habituels, et qu'on aurait tort de parier pour eux. L'homme de bon sens +est celui qui ne met pas à la loterie. De même en art l'homme de bon +sens est celui qui aura le sens du réel, c'est-à-dire de cette moyenne +des moeurs humaines que nous avons vu qui est la matière du réalisme. Ce +bon sens en art est fait de tranquillité d'âme, d'absence de parti pris, +de modération, d'une sorte d'esprit de justice aussi, a ce qu'il me +semble, et d'une certaine répugnance à trancher net, à déclarer un homme +tout coquin, ce qui est toujours lui faire tort, ou impeccable, ce +qui est toujours exagérer. Cet art n'est point fait d'observations et +d'enquête; ne nous y trompons pas. Il s'en aide, mais il n'en dépend +point. Car on peut être observateur très injuste, et voir avec iniquité. +Personne n'a plus observé que notre Balzac, et ses observations étaient +soumises à une imagination, et à une passion qui les déformaient à +mesure qu'il les faisait. C'est ce qui me fait dire que le bon sens est +le fond même du vrai réaliste. + +Le Sage avait cette qualité pleinement. Balzac est comme effrayé devant +ses personnages; «Le Sage est familier avec les siens. Il semble leur +dire: «Je vous connais très bien; car je sais la vie. Vous ne dépasserez +guère telle et telle limite; car vous êtes des hommes, et les hommes ne +vont pas bien loin dans aucun excès. Vous serez des friponneaux; car il +n'y a guère de bandits; et vertueux avec sobriété; car il n'y a guère +de saints dans le monde. Et vous ne serez pas très bêtes; car la bêtise +absolue n'est point si commune; et vous n'aurez pas de génie; car il est +très rare. Et vous ne serez point maniaques; car c'est encore là une +exception, et les êtres exceptionnels ne me semblent pas vrais. Si vous +le deveniez, je serais très étonné, et je ne m'occuperais plus de vous.» + +Et c'est ainsi qu'il procède, dès le principe. Son _Turcaret_ est bien +remarquable à cet égard. Le sujet est d'une audace inouïe pour le temps, +et la modération est extrême dans la manière dont il est traité. Pour la +première fois dans une grande comédie, le public verra en scène un gros +financier voleur, et pour la première fois une fille entretenue, et +pour la première fois un favori de fille. Les trois témérités de notre +théâtre contemporain sont hasardées, toutes trois ensemble, du premier +coup, en 1709, tant il est vrai que c'est bien de Le Sage (en y +ajoutant, si l'on veut, Dancourt) que date la littérature réaliste et +«moderne».--Mais ces trois témérités, il n'y avait guère que Le Sage qui +les pût faire passer. Ce n'est point qu'il atténue, qu'il tourne les +difficultés; non, mais il les sauve à force de naturel, à force de n'en +être ni effrayé lui-même, ni échauffé. On ne s'aperçoit pas qu'il est +hardi, parce qu'il est hardi sans déclamation. Tout y est bien qui doit +y être, dans ce drame: braves gens ruinés par le financier, financier +«pillé» par une «coquette», coquette «plumée» par qui de droit; c'est +un monde abominable. Voyez-vous l'auteur du XIXe siècle, qui, cent +cinquante ans après Le Sage du reste, découvre ce monde-là, et ose +l'exposer au jour. Il sera comme étourdi de son audace et, dans son +émotion, il la forcera; chaque trait sera d'une amertume atroce; +l'oeuvre sera d'un bout à l'autre «brutale» et «cruelle» et «navrante»; +il n'y aura pas une ligne qui ne nous crie: «quels êtres puissamment +abjects, et quelle puissante audace il y a à les peindre!»--et de tout +cela il résultera une grande fatigue pour nous, comme de tout ce qui est +guindé et tendu.--Tout naturellement, et non point par timidité, car +s'il eût été timide, c'est devant le sujet qu'il eût reculé, Le Sage +borne sa peinture à la réalité, à l'aspect ordinaire des choses. Ces +monstres sont des monstres très bourgeois, parce que c'est bien ainsi +qu'ils sont dans la vie réelle.--Cette «coquette» est d'une inconscience +naïve qui n'a rien de noir, rien surtout de calculé pour l'effet et +pour le «frisson»; elle est abjecte et bonne femme; elle a perdu tout +scrupule et n'a point perdu toute honnêteté; car, notez ce point, elle +est capable encore d'être blessée de la perversité des autres: «Ah! +chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel procédé.» C'est la +vérité même.--Et ce Turcaret! Comme cela est de bon sens de n'avoir pas +dissimulé sa scélératesse, de l'avoir montré voleur et cruel, mais de +n'avoir pas insisté sur ce point, et de l'avoir montré beaucoup plus +ridicule que méprisable. C'est connaître les limites de la comédie, +dit-on. Oui, et c'est surtout connaître le train du monde. Scélérat, +un tel homme l'est de temps on temps, quand l'occasion s'en présente; +burlesque, il l'est sans cesse, dans toute parole et dans tout geste, et +de toute sa personne et de toute la suite naturelle de sa vie. C'est +ce que nous voyons de lui à tout moment; c'est en quoi il est «réel», +c'est-à-dire dans le continuel développement et non dans l'accident de +non être.--Tous ces personnages ont comme une vie facile et simple. Ils +n'ont pas une vie «intense», ce qui, je crois, est chose assez rare. Ils +vivent comme vous et moi. Ils posent aussi peu que possible; ils n'ont +pas d'attitudes. C'est au point que _Turcaret_ est comme un drame qui +n'est point théâtral. S'il plaît mieux (de nos jours surtout) à la +lecture qu'aux chandelles, c'est probablement pour cela. + +_Gil Blas_ est tout de même. C'est le chef-d'oeuvre du roman réaliste, +parce que c'est l'oeuvre du bon sens, du sens juste et naïf des choses +comme elles sont. Petits filous, petits débauchés, petites coquines, +petits hommes d'Etat, petits grands hommes, petits hommes de bien +aussi, et capables de petites bonnes actions, il n'y a pas un genre de +médiocrité dans un sens ou dans un autre, qui ne soit vivement marqué +ici, et pas un genre de grandeur qui n'en soit absent. L'impression est +celle d'un tour que l'on fait dans la rue. + +--Et par conséquent cela ne vaut guère la peine d'être +rapporté.--Pardon, mais fermez les yeux, et, un instant, regardant dans +le passé, retracez-vous à vous-même votre propre vie. C'est précisément +cette impression de médiocrité très variée que vous allez avoir. Cent +personnages très ordinaires, dont aucun n'est un héros, ni aucun un +gredin, tous avec de petits vices, de petites qualités et beaucoup de +ridicules; cent aventures peu extraordinaires où vous avez été un peu +trompé, un peu froissé, un peu ennuyé, où parfois vous avez fait assez +bonne figure, dont quelques-unes ne sont pas tout à fait à votre +honneur, et sans la bourreler, inquiètent un peu votre conscience: voilà +ce que vous apercevez.--Rendre cela, en tout naturel, sans rien forcer, +vous donner dans un livre cette même sensation, avec le plaisir de la +trouver dans un livre et non dans vos souvenirs personnels, que vous +aimez assez à laisser tranquilles, voilà le talent de Le Sage. Son héros +c'est vous-même; mettons que c'est moi, pour ne blesser personne, ou +plutôt pour ne pas me désobliger moi non plus, c'est tout ce que je sens +bien que j'aurais pu devenir, lancé à dix-sept ans à travers le monde, +sur la mule de mon oncle. + +Gil Blas a un bon fond; il est confiant et obligeant. Il s'aime fort et +il aime les hommes. Il compte faire son chemin par ses talents, sans +léser personne. Nous avons tous passé par là. Et le monde qu'il traverse +se charge de son éducation pratique, très négligée. C'est l'éducation +d'un coquin qui commence. On va lui apprendre à se délier, et à se +battre, par la force s'il peut, par la ruse plutôt. Une dizaine de +mésaventures l'avertiront suffisamment de ces nécessités sociales. Mais +remarquez que ces leçons, Le Sage ne leur donne nullement un caractère +amer et désolant. Le pessimisme, la misanthropie, ou simplement l'humeur +chagrine consisteraient à montrer Gil Blas tombant dans le malheur du +fait de ses bonnes qualités Il y tombe du fait de ses petits défauts. Il +est volé, dupé et mystifié parce qu'il est vaniteux, imprudent, étourdi; +parce qu'il parle trop, ce qui est étourderie et vanité encore; et ainsi +de suite, jusqu'au jour où il est guéri de ces sottises, et un peu trop +guéri, je le sais bien, mais non pas jusqu'à être jamais profondément +dépravé.--Car ici encore la mesure que le bon sens impose serait +dépassée. Il faut que l'éducation du coquin soit complète, mais ne +donne pas tous ses fruits, parce que c'est ainsi que vont les choses à +l'ordinaire. Ce serait ou déclamation ou conception lugubre de la vie +que de faire commettre à Gil Blas, désormais instruit, de véritables +forfaits. Ce serait dire d'un air tragique: «Voilà l'homme tel que la +vie et la société le font.» Eh! non! sur un caractère de moyen ordre +elles ne produisent pas de si grands effets, nous le savons bien. Elles +peuvent pervertir, elles ne dépravent point. C'est merveille de vérité +que d'avoir laissé à Gil Blas, une fois passé du côté des loups, un +reste de naïveté et de candeur. Disgracié, mais sa disgrâce ignorée +encore, il rencontre une de ses créatures, qui se répand en actions de +grâces et en protestations de dévouement. Et le bon Gil Blas confie +son chagrin à cet ami si cher, lequel aussitôt prend un air «froid et +rêveur» et le quitte brusquement. Et Gil Blas a un moment de surprise, +comme s'il ne connaissait point encore les choses. Toujours le mot de +la Comtesse: «Ah! chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un tel +procédé.» Il reçoit encore des leçons d'immoralité; il peut en recevoir +encore. Les plus mauvais d'entre nous en recevront jusqu'au dernier +jour, et Dieu merci! + +Et si l'expérience durcit peu à peu son coeur et détruit ses scrupules, +elle affine son intelligence, et par là, tout compte fait, le ramène aux +voies de la raison. Tant d'aventures lui font désirer le repos, et tant +de batailles et de ruses, une vie simple et calme.--Mais voyez encore +ce dernier trait. N'est-ce point une idée très heureuse que d'avoir +ramené Gil Blas de sa retraite sur le théâtre des affaires? Il est +tranquille, il a vu le fond des choses; et il s'est dit: «cultivons +notre jardin»; et il le cultive. Il se croit sage; mais dans cette +sagesse la nécessité entrait pour beaucoup, sans qu'il s'en doutât. Le +prince qu'il a servi monte sur le trône. Notre homme revient à Madrid, +sans précipitation à la vérité, sans ardeur, et comme retenu par ce +qu'il quitte. Mais une fois à la cour, une fois posté sur le passage du +Roi dont il attend un regard, il confesse honteusement qu'il ne peut +repartir: «_Afin que Scipion n'eût rien à me reprocher_, j'eus la +_complaisance_ de continuer le même manège _pendant trois semaines_.» On +sent ce que c'est que cette complaisance. Il reviendra plus tard à +son jardin, sans doute; mais il était naturel qu'il eût au moins une +rechute. La conversion d'un ambitieux est-elle vraisemblable, qu'il +n'ait été relaps au moins une fois? + +Tout cela est bien juste et bien pénétrant, sans la moindre affectation +de profondeur. Il y a, je l'ai dit, une certaine imagination qui se +mêle à ce bon sens, à cette vue juste de la condition humaine. C'est +l'imagination du poète comique. Elle est très difficile à définir, +n'étant, pour ainsi dire, qu'une demi-faculté d'invention. Elle +consiste, ce me semble, à _vivifier l'observation--et à lier entre elles +les observations_, ce qui n'est encore rien dire, mais nous met sur la +voie. Le poète comique observe les hommes, qui se présentent toujours à +nous en leur complexité, c'est-à-dire dans une certaine confusion. Pour +les mieux voir, il débrouille, il distingue, il analyse; il essaye de +saisir la qualité ou le défaut principal de chacun d'eux, de l'isoler +de tout le reste, et de le considérer à part. Cela fait, s'il a de +bons yeux, il peut tracer _le portrait d'une faculté abstraite_, +de l'avarice, de l'ambition, de la jalousie, ou de «l'avare», de +«l'ambitieux », du «jaloux», ce qui est absolument la même chose.--S'il +s'arrête là, il n'est qu'un moraliste, une manière de critique des +caractères, nullement un artiste. S'il va plus loin, si ce produit +de son analyse, sec et décharné, s'entoure comme de lui-même, en son +esprit, d'une foule de particularités, de détails, qui s'y accommodent, +le complètent, l'élargissent, qu'est-il arrivé? C'est que l'imagination +est intervenue; c'est que cette complexité de l'être humain, notre +poète, après l'avoir détruite par l'analyse, l'a rétablie par une sorte +de faculté créatrice qui est le don de la vie; l'a rétablie moins riche +à coup sûr qu'elle n'est dans la réalité; l'a rétablie dans les limites +de l'art, qui étant toujours choix est toujours exclusion; l'a rétablie +juste assez incomplète encore pour qu'elle soit claire; mais enfin l'a +reconstituée.--C'est ce que j'appelle vivifier l'observation.--C'est +ce que le poète comique doit savoir faire. C'est ce que Le Sage fait +excellemment. + +Ses personnages vivent. Ils se meuvent devant ses yeux; il les voit +circuler et se promener par le monde. Voit-il bien le fond de leur âme? +Il faut reconnaître, et on l'a dit avec raison, que sa psychologie n'est +point bien profonde. Mais, sans vouloir prétendre que c'est un mérite, +je crois pouvoir dire que dans le genre qu'il a adopté c'est un air de +vérité de plus. Il ne voit pas le fond de ces âmes, parce que les +âmes de ces héros n'ont aucune profondeur. Il n'y a pas à «faire la +psychologie» d'un intrigant, d'une rouée et de son associé, d'un garçon +de lettres moitié valet, moitié truand, d'un archevêque beau diseur, +d'un ministre qui n'est qu'un «politicien» et un faiseur d'affaires. Les +âmes moyennes, voilà, encore un coup, ce qu'étudie Le Sage; et les âmes +moyennes sont, de toutes les âmes, celles qui sont le moins des âmes. +Celles des grands passionnés, celles des hommes supérieurs, celles des +solitaires, qui au moins sont originales, celles des hommes du bas +peuple, où l'on peut étudier les profondeurs secrètes, et les singuliers +aspects et les forces inattendues de l'instinct, demandent un art +psychologique bien plus pénétrant. + +--Autant dire que l'art qui veut donner la sensation du réel ne donne +que la sensation de la médiocrité.--Sans aucun doute; seulement la +médiocrité vraie, bien vivante, parlante, et où chacun de nous reconnaît +son voisin est infiniment difficile à attraper, et Le Sage, autant, +si l'on veut, par ce qui lui manquait, que par ses qualités, était +merveilleusement habile à la saisir: et je ne dis pas qu'il n'y ait un +art supérieur au sien, je dis seulement que ce qu'il a entrepris de +faire, il l'a fait à merveille. En quelque affaire que ce soit, ce n'est +pas peu. + +Je dis encore qu'il avait l'art, non seulement de vivifier les +observations, mais de lier entre elles les observations. C'est d'abord +la même chose, et ensuite quelque chose de plus. C'est d'abord avoir ce +don de la vie qui, de mille observations de détail, crée un personnage +vivant, c'est ensuite inventer des circonstances, des incidents, vrais +eux-mêmes, et qui, de plus, servent à montrer le personnage dans la +suite et la succession des différents aspects de sa nature vraie. On +peut dire que c'est ici que Le Sage est inimitable. Les aventures de +Gil Blas sont innombrables; toutes nous le montrent, et semblable +à lui-même, et sous un aspect nouveau. Il y a là et un don de +renouvellement et une sûreté dans l'art de maintenir l'unité du type qui +sont merveilleux. De ces histoires si nombreuses, si diverses, aucune ne +dépasse le personnage, ne l'absorbe, ne le noie dans son ombre. Il +en est le lien naturel, et aussi il est comme porté par elles, comme +présenté par elles à nos yeux tantôt dans une attitude, tantôt dans une +autre; elles le font comme tourner sous nos regards, sans que jamais +l'attention se détache de lui, et de telle sorte, au contraire, qu'elle +y soit sans cesse ramenée d'un intérêt nouveau.--Et avec quel sentiment +juste de la réalité, encore, pour ce qui est du train naturel des +choses! Elles ne se succèdent, ces aventures, ni trop lentement, ni trop +vite. Par un art qui tient à l'arrangement du détail et qui est répandu +partout sans être particulièrement saisissable nulle part, elles +semblent aller du mouvement dont va le monde lui-même. On ne trouve +là ni la précipitation amusante, mais comme essoufflée, et qu'on sent +factice, du roman de Pétrone, ni cette lenteur, amusante aussi, et ce +divertissement perpétuel des digressions, qui est un charme dans Sterne, +mais qui nous fait perdre pied, pour ainsi dire, nous éloigne décidément +du réel, et nous donne bien un peu cette idée, qui ne va pas sans +inquiétude, que l'auteur se moque de nous. Le Sage a tellement le sens +du réel que jusqu'à la succession des faits et le mouvement dont ils +vont a l'air, chez lui, de la démarche même de la vie. + +Les épisodes même, les aventures intercalées, qui sont une mode du temps +dont il n'est aucun roman de cette époque qui ne témoigne, ont un air de +vérité dans le _Gil Blas_. Ils suspendent l'action et la reposent, juste +au moment où il est utile. Au milieu de toutes ses tribulations, le +héros picaresque s'arrête un instant, avec complaisance, à écouter un +roman d'amour et d'estocades, et s'y délasse un peu. On sent qu'il en +avait besoin. On sent que ce sont là comme les rêves de Gil Blas entre +deux affaires ou deux mésaventures. Il a pris plaisir à se raconter à +lui-même une histoire fantastique et consolante de beaux cavaliers et +de belles dames, au bord du chemin, en trempant des croûtes dans une +fontaine, pour ne pas manger son pain sec. Il a fait trêve ainsi au +réel. Nous lui en savons gré. + +Et notez que Le Sage, avec un goût très sûr, et pour bien marquer +l'intention, ne met ces histoires-là que dans les épisodes. Ce sont +choses qui se disent dans les conversations, que ses personnages se +racontent pour s'émerveiller et se détendre. L'auteur n'en est pas +responsable. Lui se réserve la réalité.--Notez encore qu'à mesure que +le roman avance, ces épisodes sont moins nombreux. L'action, sans se +précipiter, domine, prend le roman tout entier. Cela veut dire qu'à +mesure qu'il arrive aux grandes affaires, et aussi à la maturité, Gil +Blas rêve moins, ou rencontre moins de rêveurs sur sa route; et c'est la +même chose; et sa pensée est moins souvent traversée de Dons Alphonse et +d'Isabelle. Adieu les belles équipées d'amour, même en conversation ou +en songes; et c'est encore le train véritable de la vie: car il faut +toujours en revenir à cette remarque; et le roman se termine par la plus +bourgeoise et la plus tranquille des conclusions. + +C'est en quoi il est bien composé, à tout prendre, ce roman, quoi qu'on +en ait pu dire. Qu'on observe qu'il semble quelquefois recommencer +(comme la vie aussi a des retours), qu'il n'y a pas de raison nécessaire +pour qu'il ne soit pas plus court ou plus long d'une partie, je le veux +bien; mais il est bien lié, et il est en progression, et il s'arrête sur +un dénouement naturel, logique, et qui satisfait l'esprit. Il est d'une +ordonnance non rigoureuse, mais sûre, facile et où l'on se retrouve +aisément. Dans quelle partie du livre se trouve telle scène +caractéristique? D'après l'âge de Gil Blas, et la tournure d'esprit +particulière chez lui qu'elle suppose, vous le savez, sans rouvrir le +livre. Voilà la marque.--Et surtout, ce qui est art de composition +supérieure encore, l'impression générale est d'une grande unité. +Ignorez-vous que les _Pensées_ de Pascal et les _Maximes_ de La +Rochefoucauld sont livres mieux composés, tels qu'ils sont par la +volonté ou contrairement au dessein de leurs auteurs, que tel livre +bien disposé, bien _arrangé_, bien symétrique et où l'unité et la +concentration de pensée font défaut; parce que toutes les idées des +_Maximes_ et des _Pensées_ se rapportent et se ramènent à une grande +pensée centrale, gravitent autour d'elle, et parce qu'elles y tendent, +la montrant toujours?--À un degré inférieur il en est de même de _Gil +Blas_. Il y a dans ce livre une conception de la vie, que chaque page +suggère, rappelle, dessine de plus en plus vivement en notre esprit, et +que la dernière complète. Cette conception n'est point sublime; elle +consiste à penser que l'homme est moyen et que la vie est médiocre, et +qu'il faut peindre l'un et raconter l'autre avec une grande tranquillité +de ton et d'un style très naturel et très uni, ce qui revient à dire que +dans la pratique il faut prendre l'un et l'autre avec une grande égalité +d'humeur et une grande simplicité d'attitude. La vie (c'est Le Sage +qui me semble parler ainsi) est une plaisanterie médiocre, et, aux +plaisanteries de ce genre, il y a ridicule à le prendre trop bien ou +trop mal; il ne faut être ni assez sot pour en trop rire, ni assez +sot pour s'en fâcher.--Voilà une belle philosophie!--Je n'ai pas dit +qu'elle fût belle, je dis que c'en est une, et que ce livre l'exprime +fort bien, d'où je conclus qu'il est bien fait. + + + +IV + +LE SAGE PLUS VULGAIRE + +Et, à y regarder de très près, Le Sage a-t-il bien songé à tout cela, et +est-il bien le philosophe même de moyen ordre que nous disons? Il l'est +dans _Gil Blas_, et c'est un éloge encore à lui faire, que donnant +_Gil Blas_ partie par partie, à des intervalles très éloignés, il +ait toujours retrouvé cette même direction de pensée et ce même état +d'humeur, et ce même ton.--Mais il y a tout un Le Sage qui n'a pas même +cette demi-valeur morale que nous cherchions tout a l'heure à mesurer au +plus juste. On dirait qu'il est dans la destinée du réalisme de tendre +au bas, qui n'est pas moins son contraire que le sublime. Je comprends +très bien les critiques, comme Joubert par exemple, qui n'admettent pas +ces peintures de l'humanité moyenne, et ne trouvent jamais assez de +délicatesse et de distinction dans la littérature. Si on les pressait, +ils nous diraient: «Oh! c'est que je vous connais! Dès que vous n'êtes +plus au-dessus de la commune mesure, vous êtes infiniment au-dessous. +L'étude de la réalité n'est jamais qu'un acheminement ou un prétexte +a explorer les bas-fonds, et la région moyenne entre l'exception +distinguée et l'exception honteuse, c'est où vous ne vous tenez +jamais.»--Il y a du vrai en vérité, je ne sais pourquoi. Voilà un homme +qui a écrit le _Gil Blas_, qui a montré un sens étonnant du réel, qui +s'est tenu, comme la vie, également éloigné des extrêmes, qui n'est pas +distingué, mais qui est de bonne compagnie bourgeoise, qui n'est pas +très moral, mais qui n'a pas le goût de l'immoralité, et qui, du reste, +est honnête homme. Quand il recommence, c'est de coquins purs et simples +qu'il nous entretient, avec complaisance peut-être, en tout cas avec +une remarquable impuissance à nous entretenir d'autre chose, _Guzman +d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque_, traductions ou adaptations de +la littérature picaresque, sont du picaresque tout cru. Voilà des gens +qui n'ont pas besoin de recevoir de la vie des leçons d'immoralité. Ils +naissent gradins de parents voleurs, vivent en brigands, meurent en +bandits, après avoir fait souche de canaille. + +Le premier effet de la chose, c'est qu'ils sont cruellement +ennuyeux.--Quel intérêt voulez-vous en effet qu'il y ait, et quelle +variété, et quel éveil de curiosité, et où se prendre, dans une série +de fourberies se continuant par des vols auxquels succèdent des +espiègleries de Cartouche? Je remarque qu'à la page 50 c'est Guzman +qui est le voleur, et qu'à la page 55 c'est Guzman qui est le volé; le +divertissement est mince; et cela dure, et les volumes sont gros.--Et +je remarque aussi, sans oublier que le Sage est honnête homme, que +l'indifférence entre le mal et le bien, que j'acceptais chez un peintre +réaliste, il ne la garde plus tout à fait. Il penche vers les coquins, +il faut l'avouer. Où est mon bon archevêque de Grenade qui n'était +qu'un honnête sot? Je vois dans _Guzman_ tel évêque qui est absolument +enchanté de l'habileté de son laquais à lui voler ses confitures. Quel +adroit coquin! Quel génie inventif! Mais voyez comme il me vole bien! +Est-il assez gentil! Et toute l'assistance est en extase. On cherche des +compliments à ajouter à ceux de Monseigneur. On envie le voleur. Que +ne sait-on aussi spirituellement piller la maison pour mériter +l'applaudissement du maître et entrer en faveur! Voilà le goût pour les +coquins qui commence.--Oh! chez Le Sage, ce n'est pas encore bien grave. +Mais c'est un commencement, c'est un signe. Au XVIIe siècle l'idéal +moral est toujours présent aux esprits, du moins dans le domaine des +lettres. Les comiques mêmes ne l'oublient pas; et c'est La Bruyère qui +marque son mépris des malhonnêtes gens à chaque page, et ne veut pas +qu'un livre de portraits satiriques signé de lui s'en aille à la +postérité sans un chapitre où se montre le grand honnête homme et le +chrétien; et c'est Molière qui écrit _Scapin_, mais qui écrit _Alceste_ +aussi et _Tartuffe_. Ils ont au moins la préoccupation des choses +morales; ils l'ont, ou leur public la leur impose, et cela revient +presque au même. + +Le Sage est leur élève, moins cette préoccupation, moins ce souci, du +moins la plume en main. Et dans _Gil Blas_ il n'est qu'insoucieux des +choses de la conscience, et voilà qu'un peu plus tard, il descend d'un +degré, d'un seul; mais la chute commence. D'autres iront jusqu'au bas de +l'échelle. Nous aurons deux phénomènes littéraires très curieux: le +goût du bas, et le goût du mal, les amateurs de mauvaises moeurs et les +amateurs de méchanceté. Et ce sera la _Pucelle_, et Crébillon fils et +Laclos, et il y a pire que Laclos. Plus on avance dans l'étude du XVIIIe +siècle, plus on s'aperçoit de cette brusque rupture qui s'est faite, dès +son commencement, dans les traditions intellectuelles. Une lumière s'est +éteinte. L'affaiblissement des idées religieuses a eu pour effet une +diminution morale. Les hommes se plairont un peu, pendant quelque temps, +dans cet état, et puis, s'en fatiguant, chercheront à reconstruire la +conscience. Pour le moment il ne faut pas se dissimuler qu'ils s'en +passent. Et voilà comment le bon Le Sage, avec tout ce qu'il tient du +XVIIe siècle, est de son temps, nonobstant, et annonce un peu celui +qui va suivre, et comment on a bien eu raison de voir dans son oeuvre +modeste une transition d'un âge à l'autre. + + + +V + +Excellent homme, au demeurant, qui n'y a pas mis malice, et bon auteur +qui a laissé un chef-d'oeuvre de bon sens, d'observation juste, de +narration facile et vive, de satire douce et fine; auteur dont il faut +se défier, tant il a l'art de déguiser l'art, tant on est exposé à +ne pas s'aviser assez des qualités incomparables qu'il cache sous sa +bonhomie et l'aisance modeste de son petit train: auteur aussi qui fait +le désespoir des critiques, parce qu'il ne fournit pas la matière d'un +bon article n'offrant guère prise à l'attaque, ni aux grands éloges +oratoires, ni aux grandes théories.--Il en est ainsi pour tous ceux qui +ont excellé dans un genre moyen. Cela leur fait un peu de tort: ils +n'ont pas de belles oraisons funèbres, ni, ce qui est plus flatteur +encore pour une ombre, de batailles sur leurs tombeaux. Leur +compensation c'est qu'ils sont toujours lus. Et ils sont lus +_personnellement_, ce qui vaut beaucoup mieux que de l'être par +«fragments bien choisis», dans les livres des autres. + + + +MARIVAUX + + + +Ce sera un divertissement de la critique érudite dans quatre on cinq +siècles: on se demandera si Marivaux n'était point une femme d'esprit du +XVIIIe siècle, et si les renseignements biographiques, peu nombreux dès +à présent, font alors totalement défaut, il est à croire qu'on mettra +son nom, avec honneur, dans la liste des femmes célèbres.--Si on se +bornait à le lire, on n'aurait aucun doute à cet égard. Il n'y eut +jamais d'esprit plus féminin, et par ses défauts et par ses dons. Il est +femme, de coeur, d'intelligence, de manière et de style. Il l'était, +dit-on, de caractère, par sa sensibilité, sa susceptibilité très vive, +une certaine timidité, l'absence d'énergie et de persévérance, une +grande bonté et une grande douceur dans une sorte de nonchalance, et +après des caprices d'ambition, des retours vers l'ombre et le repos. +Ses sentiments religieux, des mouvements de tendresse pour ceux qui +souffrent, son goût pour les salons et les relations mondaines, +complètent, si l'on veut, l'analogie.--Mais c'est par sa tournure +d'esprit qu'il semble, surtout, appartenir à ce sexe, qu'il a, souvent, +peint avec tant de bonheur. Son nom est fragilité, et coquetterie, et +grâce un peu maniérée. Je n'ai pas dit frivolité, je dis fragilité, +pensée fine, brillante et légère, incapable des grands objets, et se +brisant à les saisir. Je n'ai pas dit mauvais goût, je dis coquetterie, +démangeaison de toujours plaire, avec détours, manoeuvres et ressources +un peu empruntées pour y atteindre. Faut-il ajouter encore un certain +manque de suite dans les démarches de son esprit? Il quitte, reprend, +et quitte encore les plus chers objets de son étude; il a comme de +l'inconstance dans le talent.--Faut-il dire encore qu'un certain degré +d'originalité lui manque, ou plutôt, car ici il y a lieu à de grandes +réserves, qu'il ne sait pas bien se rendre compte de sa vraie +originalité, et une fois qu'il l'a trouvée, s'y bien tenir?--Il y a +toujours du je ne sais quoi dans Marivaux, et un très piquant mystère. +Il inquiète. Il échappe. Il entre très difficilement dans les +définitions toutes faites, et non moins dans celles qu'on fait pour +lui. Il impatiente par une inégalité de talent qui semble une inégalité +d'humeur. On le trouve quelquefois absurde, quelquefois ennuyeux, +quelquefois exquis; et tout compte fait, on est amoureux de lui. +Décidément c'est l'érudit du vingt-cinquième siècle qui a raison. + + + +I + +MARIVAUX PHILOSOPHE + +Il était absolument incapable d'une idée abstraite. Comme le goût de +son temps était à la philosophie, il a philosophé de tout son coeur, en +plusieurs volumes; car il avait cela aussi de féminin qu'il obéissait +à la mode. Il semble même avoir eu une grande inclination pour cette +mode-là. A plusieurs reprises il a voulu courir la carrière de +publiciste. Après le _Spectateur français_, l'_Indigent philosophe_; +après l'_Indigent philosophe_, le _Cabinet du philosophe_, et les +_Lettre de Madame de M***_, et le _Miroir_. C'étaient feuilles volantes, +sorte de journal intermittent où il prétendait exprimer, au hasard des +circonstances, ses idées sur toutes choses. La lecture en est cruelle. +On préférerait l'abbé de Saint-Pierre, qui, du moins, provoque la +discussion. Dans le Marivaux publiciste, il n'y a pas même une idée +fausse. Quand ce ne sont point des anecdotes et petites histoires +sentimentales, sur quoi nous reviendrons, ce sont des lieux communs +entortillés dans des phrases difficiles, ou des banalités de sentiment +délayées dans du babillage. Il n'y a rien au monde qui soit plus vide. +On saisit là le fond de la pensée de Marivaux, qui était qu'il ne +pensait point. On s'est efforcé de trouver dans ces volumes au moins des +_tendances_ philosophiques, intéressantes à relever, comme indication +du tour d'esprit général de l'aimable écrivain. On le montre ennemi du +préjugé nobiliaire, très touché de l'inégalité des conditions sociales, +etc. A le lire sans parti pris ni pour ni contre lui, et même avec la +complaisance qu'il mérite, on reconnaîtra qu'il ne nous donne sur ces +sujets, faiblement exprimées, que les idées courantes, et qui couraient +depuis bien longtemps. Ses dissertations sont démocratiques comme la +satire de Boileau sur la Noblesse, et socialistes comme un sermon de +Massillon. C'étaient là propos de salon, à remplir les heures, et rien +de plus. Quand il ne raconte pas quelque chose, on ne saurait dire à +quel point Marivaux, dans le _Spectateur_ et ouvrages analogues, nous +tient les discours d'un homme qui n'a rien à dire.--«Du moment qu'il se +fait journaliste...», me répondra-t-on.--Sans doute; mais ce journaliste +est Marivaux, et dans tout le fatras ordinaire des feuilles volantes, on +s'attendrait à trouver, çà et là, quelque passage révélant un homme qui +réfléchit, ou qui a, d'avance, certaines idées arrêtées sur les choses. +C'est ce qui manque. L'absence d'idées générales, et probablement +l'incapacité d'en avoir, est un trait important du personnage que nous +considérons. À lire les autres oeuvres de Marivaux, on soupçonne cette +lacune; à lire le _Spectateur_, on s'en assure. + +La chose est peut-être plus sensible, quand on s'enquiert des idées +littéraires de Marivaux. On sait que Marivaux est un «moderne», ce que +je ne songe nullement à lui reprocher; car non seulement il est permis +d'être «moderne», mais il n'est pas mauvais de l'être, quand on est +artiste, pour avoir le courage d'être original. Marivaux est donc contre +les anciens; mais rien ne montre mieux son impuissance à exprimer une +idée, c'est-à-dire à en avoir une, que la manière dont il plaide sa +cause. Tout à l'heure, il était diffus et vide, maintenant il est +inintelligible et inextricable: + +«Nous avons des auteurs admirables pour nous, et pour tous ceux qui +pourront se mettre au vrai point de vue de notre siècle. Eh bien, un +jeune homme doit-il être le copiste de la façon de faire de ces auteurs? +Non! cette façon a je ne sais quel caractère ingénieux et fin dont +l'imitation littérale ne fera de lui qu'un singe, et l'obligera de +courir vraiment après l'esprit, l'empêchera d'être naturel. Ainsi, que +ce jeune homme n'imite ni l'ingénieux, ni le fin, ni le noble d'aucun +auteur ancien ou moderne, parce que ou ses organes s'assujettissent +à une autre sorte de fin, d'ingénieux et de noble, ou qu'enfin cet +ingénieux et ce fin qu'il voudrait imiter, ne l'est dans ces auteurs +qu'en supposant le caractère des moeurs qu'ils ont peintes. Qu'il se +nourrisse seulement l'esprit de tout ce qu'ils ont de bon (il faudrait +indiquer à quoi ce bon se reconnaît) et qu'il abandonne après cet esprit +à son geste naturel.» + +Toutes les fois qu'il touche à cette question, c'est ainsi qu'il parle. +Ce qui précède est à là fin de la septième feuille du _Spectateur_; le +galimatias est plus terrible au commencement de la huitième. + +--Voici de son style quand il se fait critique. Sur _Ines de Castro_: + +«... Et certainement c'est ce qu'on peut regarder comme le trait du plus +grand maître: on aurait beau chercher l'art d'en faire autant, il n'y +a point d'autre secret pour cela que d'avoir une âme capable de se +pénétrer jusqu'à un certain point des sujets qu'elle envisage. C'est +cette profonde capacité de sentiment qui met un homme sur la voie de ces +idées si convenables, si significatives; c'est elle qui lui indique +ces tours si familiers, si relatifs à nos coeurs; qui lui enseigne ces +mouvements faits pour aller les uns avec les autres, pour entraîner +avec eux l'image de tout ce qui s'est déjà passé, et pour prêter aux +situations qu'on traite ce caractère séduisant qui sauve tout, qui +justifie tout, et qui même, exposant les choses qu'on ne croirait pas +régulières, les met dans un biais qui nous assujettit toujours à bon +compte; parce qu'en effet le biais est dans la nature, quoiqu'il cessât +d'y être si on ne savait pas le tourner: car en fait de mouvement la +nature a le pour et le contre; et il ne s'agit que de bien ajuster.» + +Marivaux était de ceux, ou de celles, a qui l'idée pure, même très peu +abstraite, échappe complètement, qui n'ont ni prise pour la saisir, +ni force pour la suivre, ni langage pour l'exprimer. Il n'était un +«penseur» à aucun degré, et le peu de cas qu'en ont fait les philosophes +du XVIIIe siècle tient en partie à cette raison. + +--Il était mieux qu'un penseur; il était un moraliste.--Ce n'est pas +encore tout à fait le vrai mot, et c'est chose curieuse même, comme +ce romancier si agréable, et cet auteur dramatique si rare, est peu +moraliste à proprement parler. Il me semble qu'il observe assez peu, et +qu'on ne trouverait guère dans Marivaux de véritables études de moeurs +ni de copieux renseignements sur la société de son temps. Dans ses +journaux, pour commencer par eux, on ne rencontre que très peu de +détails de moeurs. Il trouve le moyen de faire des «chroniques» non +politiques, rarement littéraires, et où la société qu'il a sous les yeux +n'apparaît point. Il n'a pas même cette vue superficielle des choses +environnantes qui rend lisible Duclos. Ses causeries, pour ce qui est du +fond, et dans une forme abandonnée et languissante qui, malheureusement, +n'est qu'à lui, annoncent beaucoup moins Duclos qu'elles ne rappellent +les _Lettres galantes_ de Fontenelle. Ce sont des mémoires pour ne +pas servir à l'histoire de son temps. Il est juste de faire quelques +exceptions. On a relevé avec raison ce passage où nous apparaît un +pauvre jeune homme, distingué, aimable, causeur spirituel, et qui +devient absolument muet, stupide et paralysé de terreur devant son père. +Voilà qui est vu, et voilà un renseignement. Mais dirais-je qu'il me +semble que cela a bien l'air d'un cas très particulier et exceptionnel, +et forme un renseignement plutôt sur l'époque antérieure que sur celle +dont est Marivaux?--J'aime mieux citer la jolie page sur l'admiration +des Français pour les étrangers, parce que c'est là un travers qui +paraît bien s'introduire en France précisément dans le temps que +Marivaux l'observe et le dénonce. Le passage, du reste, est charmant: + +«C'est une plaisante nation que la nôtre: sa vanité n'est pas faite +comme celle des autres peuples; ceux-ci sont vains tout naturellement, +ils n'y cherchent point de subtilité; ils estiment tout ce qui se fait +chez eux cent fois plus que ce qui se fait ailleurs... voilà ce qu'on +appelle une vanité franche. Mais nous autres, Français, il faut que nous +touchions à tout et nous avons changé tout cela. Nous y entendons bien +plus de finesse, et nous sommes autrement déliés sur l'amour-propre. +Estimer ce qui se fait chez nous! Eh! où en serait-on s'il fallait louer +ses compatriotes?... On ne saurait croire le plaisir qu'un Français sent +à dénigrer nos meilleurs ouvrages, et à leur préférer les fariboles +venues de loin. Ces gens-là _pensent plus que nous_, dit-il; et, dans le +fond, il ne le croit pas... C'est qu'il faut que l'amour-propre de tout +le monde vive. _Primo_ il parle des habiles gens de son pays, et, tout +habiles qu'ils sont, il les juge; cela lui fait passer un petit moment +assez flatteur. Il les humilie, autre irrévérence qui lui tourne en +profondeur de jugement: qu'ils viennent, qu'ils paraissent, ils ne +l'étonneront point, ils ne déferreront pas Monsieur; ce sera puissance +contre puissance. Enfin, quand il met les étrangers au-dessus de son +pays, Monsieur n'a plus du paysan au moins: c'est l'homme de toute +nation, de tout caractère d'esprit; et, somme totale, il en sait plus +que les étrangers eux-mêmes.» + +À la bonne heure! voilà surprendre en ses commencements une manie qui +n'existait point à l'âge précédent, qui est un caractère assez important +de tout le XVIIIe siècle, qui aura ses suites, bonnes, mauvaises, +parfois heureuses, souvent ridicules, dans l'avenir, et dont le principe +psychologique est très finement démêlé. + +Cela est rare. Le plus souvent Marivaux n'observe point, ou fait +des observations déjà faites, par exemple sur les financiers et les +directeurs, sans les renouveler par le détail ou par la forme. Dans ses +romans même, je ne le trouve point si profond connaisseur en choses +humaines. Ce que je dis ici sera redressé par ce qui va suivre; mais je +fais une remarque générale qui m'inquiète un peu: voici deux romans de +moeurs, formellement et de profession romans de moeurs, qui se passent +dans le temps où l'auteur écrit, dans le pays et dans la société où il +vit, des romans où le petit détail des actions humaines a sa place, des +«romans où l'on mange», comme on a dit spirituellement, enfin des +romans de moeurs. Eh bien, j'en vois un où il n'y a guère que des gens +parfaits, et un autre où il n'y a guère que de plats gueux et des femmes +perdues. Je ne sais pas lequel (à les considérer en leur ensemble) est +le plus faux. Dans _Marianne_, jusqu'aux loups sont tendres, sensibles +et vertueux. Marianne est exquise de délicatesse; voici une dame qui a +la passion du désintéressement, en voici une autre qui est l'idéal même. +Le Tartuffe de l'affaire, M. de Climal, a une fin si édifiante et dans +tout le cours de son histoire une attitude si piteuse dans le mal, qu'on +en vient à se dire que ce n'est point du tout un Tartuffe, mais un homme +bon et vraiment pieux, qui a eu une faiblesse, ou plutôt une tentation +de quinquagénaire, très pardonnable quand on connaît Marianne. +Savez-vous ce qu'aurait fait M. de Climal, s'il eût vécu, en présence de +la résistance de la jeune fille? Je suis sûr qu'il l'eût épousée. + +Voilà l'aspect général de _Marianne_; on y voit comme un parti pris +d'optimisme et une indiscrétion de vertu. Et voici le _Paysan parvenu_ +où je ne trouve ni un honnête homme ni une femme sage, où tout roule, +je ne dis pas sur les plus bas sentiments, mais sur le plus bas des +instincts, sur l'appétit sexuel, sans que rien, absolument, s'y mêle, de +ce qui, d'ordinaire, le relève, le déguise, ou au moins l'habille. +Lui, rien que lui. Par lui les intérieurs sont troublés, les familles +désunies, robe, finances et ministères en émoi; par lui on meurt, on +épouse, on s'enrichit, on entre en place, on parvient à tout. + +Je reviendrai plus tard sur ces choses; pour le moment, je ne montre que +l'ensemble et le contraste entre ces deux oeuvres d'imagination, et je +crois voir que ce sont bien des oeuvres, en effet, où l'imagination +domine. La réalité n'est point si tranchée que cela, ni dans le bien +ni dans le mal. Ces romans renferment, nous le verrons, des parties +d'observation très distingués, qu'il faut connaître; mais, en leur fond, +ils ne procèdent pas de l'observation; ils n'ont point été conçus dans +le réel; un peu de réel s'y est seulement ajouté. Ils procèdent chacun +d'une idée, et un peu d'une idée en l'air, d'une fantaisie séduisante, +qui a amusé l'esprit de l'auteur. Ce n'est point un vrai moraliste qui a +écrit cela. + +C'est qu'en effet il l'était peu, et seulement comme par boutades. La +preuve en est encore dans ce tour d'esprit singulier, dans cette humeur +fantasque d'imagination, dans cette excentricité laborieuse qui le guide +plus souvent qu'on ne l'a remarqué dans le choix de ses sujets. Il s'en +ira écrire des comédies mythologiques où figurent Minerve, Cupidon et +Plutus, échangeant des «discours sophistiqués et des raisonnements +quintessenciés». C'est ce que disait La Bruyère de Cydias; et ce que ces +singulières productions dramatiques rappellent le plus, c'est bien en +effet les _Dialogues des morts_ de Fontenelle, et leur banalité attifée +de paradoxes. Voyez plutôt: Cupidon fait l'éloge de la Pudeur, ce qui +est le fin du fin, le plus piquant ragoût, et il dit: «Moi! je l'adore, +et mes sujets aussi! Ils la trouvent si charmante qu'ils la poursuivent +partout où ils la trouvent. Mais je m'appelle Amour; mon métier n'est +point d'avoir soin d'elle. Il y a le Respect, la Sagesse, l'Honneur qui +sont commis à sa garde; voilà ses officiers...»--Que tout cela est joli, +et que voilà un rien bien travaillé! + +Sur cette pente, il va jusqu'au bout, et quel est l'extrême en cela? +Rien autre que la Moralité à allégories du moyen âge. Ne doutez point +qu'il n'en ait écrit. Nous voici sur le _Chemin de Fortune_. Deux +gentilshommes se rencontrent non loin du palais de _Fortune_. Ils voient +de petits mausolées, avec des épitaphes: «Ci gît _la fidélité d'un +ami!_»--«Ci gît _la parole d'un Normand!_»--«Ci gît _l'innocence d'une +jeune fille!_»--«Ci gît _le soin que sa mère avait de la garder_», ce +qui est bien plus finement imaginé encore, car il faut renchérir.--Et +les deux gentilshommes avancent. Un seigneur qui s'appelle _Scrupule_ +sort d'un petit bois et les arrête; une dame qui se nomme _Cupidité_ les +soutient et les encourage, et le drame continue ainsi... + +N'est-ce pas curieux ce retour au XVe siècle par-dessus toute la +littérature classique, et qu'est-ce à dire, sinon, d'abord que Marivaux +a une naturelle contorsion dans l'esprit, et ensuite qu'un esprit +s'abandonne à ces singulières démarches parce qu'il n'est pas nourri +et soutenu de connaissances solides et de vérité?--Il y a autre chose, +certes, dans Marivaux; qu'il y ait cela, c'est un signe, non seulement +de mauvais goût, mais d'un certain manque de fond. Le fond, ce sont les +idées et les observations morales, et les grands siècles littéraires +sont riches, avant tout, de cette double matière. Quand elle fait un +peu défaut, il arrive qu'un homme de beaucoup d'esprit, et novateur sur +certains points, recule tout à coup, par delà les grandes générations +littéraires dont il sort, jusqu'au temps où les hommes de lettres +pensaient peu, observaient moins encore, et où la littérature était une +frivolité pénible, et une charade très soignée. + + + +II + +MARIVAUX ROMANCIER + +Faible penseur et médiocre moraliste, qu'était-il donc?--Il avait de +très grands dons de romancier et de psychologue. Car il ne faut pas +confondre le psychologue et le moraliste. Ils sont très différents. +Pascal dirait que le moraliste a l'esprit de finesse et le psychologue +l'esprit de géométrie. Le moraliste a la passion de regarder et le don +de voir juste. Il se pénètre de réalité de toutes parts. Il voit une +multitude de détails, du menus faits, «principes» ténus et innombrables +de sa connaissance, et c'est de la lente accumulation de ces multiples +impressions du réel que se fait l'étoffe du son esprit. Il peut n'être +pas psychologue: ces faits qu'il saisit si bien, et en si grand nombre, +et qu'il garde sûrement, il peut ne pas les analyser, n'en pas voir +les sources ou les racines, les causes prochaines ou éloignées, +l'enchaînement, l'évolution, la secrète économie. Personne n'est plus +sûr moraliste que Le Sage, personne n'est moins psychologue.--Le +psychologue ne voit, ou peut ne voir que quelques faits moraux, assez +sensibles, assez gros même, «principes» peu nombreux et facilement +saisissables de son art. Il peut n'être pas plus informé que chacun de +nous. Mais, ces principes, il sait en tirer tout ce qu'ils contiennent; +ces faits moraux, il sait les creuser, les analyser, voir ce qu'ils +supposent, ce qu'ils comportent, et d'où ils doivent venir, et où ils +mènent, et pénétrer comme leur constitution, comme leur physiologie. + +Le moraliste se prolongeant en un psychologue sera un romancier +admirable. Le moraliste qui n'est que moraliste, le psychologue qui +n'est que psychologue, pourra être un romancier de grand mérite, mais +incomplet.--Tout romancier est l'un et l'autre, mais il tient plus de +l'un que de l'autre, selon sa complexion naturelle. Marivaux est surtout +psychologue, et il l'est presque exclusivement. Voilà pourquoi ses +romans semblent faux dans leur ensemble: il n'a pas assez vu;--et ont +des parties éclatantes de vérité: certaines choses qu'il a vues, il les +a très profondément pénétrées. + +Quant à être attiré vers le roman, et né pour cela, il l'était +absolument. Le psychologue a toujours au moins la tentation d'être +romancier. Le moraliste l'a souvent aussi, mais beaucoup moins. Réunir +beaucoup de documents sur l'espèce humaine, c'est là son plaisir, et +le plus souvent il se borne à écrire les _Caractères_. Coordonner ses +documents dans un tableau d'ensemble et faire mouvoir ce tableau sous +les yeux du lecteur par la machine simple et légère d'un récit un peu +lent, l'idée peut lui en plaire, et il écrira le _Gil Blas_; mais il +faut déjà qu'il ait d'autres dons, et partant d'autres sollicitations +que ceux du simple moraliste. + +Le psychologue, lui, va droit au roman, de son mouvement naturel, et +sans se douter qu'il n'a pas tout ce qu'il faut pour l'achever; d'où, +peut-être, vient que Marivaux a toujours commencé les siens et ne les a +jamais finis. Il va droit au roman, parce que sa manière d'étudier est +déjà une façon de se raconter quelque chose. Il n'est pas l'homme qui +jette de tous côtés avec promptitude des regards exercés et puissants; +il est l'homme qui, frappé d'un certain fait, le creuse et le scrute +avec patience pour remonter à ses origines, quitte à redescendre ensuite +à ses conséquences. Il suit l'évolution d'un sentiment, d'une passion, +soutenant tel point de la chaîne d'une observation ou d'un souvenir, +et comblant discrètement les lacunes avec quelques hypothèses. Il va, +vient, induit, déduit, raccorde, et tout compte fait, c'est un petit +récit de la naissance, du développement, de la grandeur et de la +décadence d'un fait moral, qu'il s'expose à lui-même.--Que le roman +sorte naturellement de là, c'est tout simple; qu'il en sorte complet, +avec tous ses organes, et doué d'une vie, c'est une autre affaire. Quant +à la tentation de l'écrire, elle est sûre. + +Et c'est bien ce qui arrive à Marivaux. J'ai assez dit, et un peu trop, +qu'il n'y a rien dans le _Spectateur_, et suites. Il n'y a presque rien +dont le moraliste ou l'historien des idées puisse faire son profit. Mais +il y a à chaque instant des commencements de roman, des nouvelles, des +romans rudimentaires. A chaque instant Marivaux glisse au récit. Et quel +est le caractère de ce récit? Ce sont toujours, non précisément des +observations morales, mais des _situations psychologiques_. Une jeune +fille lui écrit: «J'ai été séduite, et je suis bien malheureuse, et +voici ce que j'ai senti, et ce que je sens pour le coupable...»--Un +mari lui écrit: «Je n'ai pas de chance. Ma femme a telle conduite à mon +égard. Je suis jaloux, et je suis perplexe. D'un côté... de l'autre... +etc.»--L'_Indigent philosophe_ devrait être, comme le _Spectateur_, un +recueil de réflexions diverses: très vite il se tourne de lui-même en +récit picaresque. + +Ainsi partout. Quoi qu'écrive Marivaux, il ne va pas loin sans qu'on +voie poindre le roman, et sans qu'on voie aussi, peut-être, que c'est +roman très mince d'étoffe et qui ne comportera guère que l'histoire +d'un seul sentiment traversant deux ou trois situations légèrement +différentes, et entouré, pour qu'il y ait cadre, à peu près de n'importe +quoi. + +_Marianne_ et le _Paysan parvenu_ sont conçus ainsi, avec plus de +prétentions, plus de suite, plus de succès aussi; mais au fond tout de +même. + +Marivaux a été frappé d'un trait du caractère féminin, l'amour-propre +dans le désir de plaire. Il a vu une jeune fille française, assez froide +de coeur et de sens, intelligente, avisée et fine, sans aucune passion, +et même sans aucun sentiment fort, ni pour le bien ni pour le mal, +incapable d'exaltation, à peu près fermée aux ardeurs religieuses et +parfaitement à l'abri des emportements de l'amour, ne désirant +que plaire et inspirer aux autres le culte très délicat qu'elle a +d'elle-même, et puisant dans cette complaisance qu'elle a pour soi une +foule de vertus moyennes qui la rendent très aimable et très recherchée. +Elle est née avec des instincts de délicatesse, de précaution à ne point +se salir, de propreté morale, et la coquetterie est chez elle comme une +forme de son amour-propre: quel que soit le miroir où elle se regarde, +que ce soit sa petite glace d'ouvrière, sa conscience ou le coeur des +autres, elle veut s'y voir à son avantage. + +En butte à la poursuite d'un vieux libertin, elle n'aura point le +mouvement de dégoût violent d'un coeur orgueilleux, la nausée d'une +patricienne. Elle feindra de ne pas comprendre le désir qui la poursuit, +elle se persuadera à elle-même qu'elle ne s'en aperçoit pas. Tant +qu'elle peut dire, ou se dire, qu'elle ne sait pas ce qu'on lui veut, +l'amour-propre est sauf. Cet argent qu'on lui donne, ce trousseau qu'on +lui achète, tant qu'on n'a rien demandé en échange, cela peut passer +pour charités paternelles; qui sait si ce n'est pas cela? L'orgueil +refuserait, l'amour-propre accepte, parce que l'amour-propre est un +sophiste. Ce baiser sur l'oreille en descendant de voiture méritait un +soufflet. Mais s'il peut passer pour un heurt involontaire? Il faut +qu'il passe pour cela, qu'il soit cela: «Ah! Monsieur! vous ai-je +fait mal?» Le sophisme est un peu fort; mais encore pour cette fois +l'amour-propre s'est tiré d'affaire. + +Mais quand M. de Climal en est venu aux déclarations franches, et aux +propositions sans périphrases?--Cette fois, il n'est sophisme qui +tienne. Il faut renvoyer l'argent. On le renvoie. Il faut renvoyer la +robe. Ah! la robe, c'est plus difficile, et c'est ici que le coeur se +gonfle. Marianne se sent si bien née pour porter cette robe-là, offerte +autrement! Est-ce qu'elle ne devrait pas venir d'elle-même sur ses +épaules? Enfin on la renvoie aussi; le sacrifice est fait, et l'on peut +se regarder dans son miroir. + +Voilà la conscience de Marianne. Elle est réelle, puisqu'elle ne +capitule point; mais elle négocie. Elle ne fait point de sortie; elle +s'assure, au plus juste, et sans sacrifices inutiles, les honneurs de +la guerre. Elle est faite d'un fond de dignité où s'ajoute beaucoup +d'adresse et de prudence: il n'est pas défendu d'être habile. Marianne +la définit elle-même bien finement: «On croit souvent avoir la +conscience délicate, non pas à cause des sacrifices qu'on lui fait, mais +à cause de la peine qu'on prend avec elle pour s'exempter de lui en +faire.» + +Ses coquetteries auront le même caractère que ses défenses; et comme ses +résistances étaient mesurées juste à ce que l'amour-propre exige, ses +demi-provocations se tiendront dans les limites d'une dignité qui est +ferme, sans se croire obligée d'être barbare. On est à l'église. On se +place parmi le beau monde. Et pourquoi non? On s'y place, on ne s'y +étale point. La modestie, c'est la dignité, et l'on est modeste; mais +l'humilité ce n'est plus de la conscience; cela dépasse les bornes; +c'est du christianisme.--On regarde les vitraux, non point parce que ce +mouvement fait valoir les yeux et l'attache du cou, mais parce que ces +vitraux sont de belles choses; et si les yeux et le cou en profitent, ce +n'est pas de notre faute.--Il n'est pas bien de montrer la naissance de +son bras; mais il n'est pas défendu de redresser sa cornette, et si, +dans ce geste, le bras attire quelque regard approbateur, ce n'est point +qu'il se montre, ce n'est point qu'il se laisse voir; c'est la faute +de la cornette. Ce sont coquetteries innocentes, parce qu'elles sont +involontaires, ou du moins qu'elles pourraient l'être. + +Et en présence d'un amour sérieux qu'elle a fait naître, comment se +comportera notre Marianne? Remarquez d'abord que les amours qu'elle +inspire sont vifs mais non point ardents ni profonds. Les grandes +passions ne vont point à des femmes comme Marianne; elles vont plus +haut, ou plus bas. Trois hommes aiment Marianne: un libertin qui n'a +vu que ses quinze ans; un Dorante qui a vu sa grâce; un homme mûr +et sérieux qui a vu l'équilibre, l'assiette ferme de son esprit. Le +libertin est repoussé; l'homme sérieux a le sort ordinaire des hommes +sérieux: il a un grand succès d'estime; le Dorante, M. de Valville, est +accueilli, sévèrement puni d'un instant d'infidélité, et, en définitive, +serait épousé, si Marianne avait terminé son oeuvre[23]. + +[Note 23: Il épouse dans le dénouement que le continuateur de +Marivaux a ajouté.] + +Marianne aime donc, mais comme elle fait toute chose: elle aime sur la +défensive. Elle ne s'abandonne ni à l'amour, ni même au plaisir d'être +aimée, parce qu'elle ne s'oublie jamais. L'amour-propre défend d'être +dupe. Tant que Valville se montre empressé, elle se montre attentive, et +rien de plus. Et comme elle a bien raison! Car voilà que Valville est +infidèle, et où en serions-nous maintenant, si nous avions laissé voir +que nous aimions? Mais nous n'avons point fait cette faute, et nous +confondons le perfide par une petite scène de générosité dédaigneuse +très bien conduite: «Allez! Monsieur, il vous est tout loisible...»--Et +alors, comme nous sommes, sinon heureuse, du moins contente de nous, +ce qui est la petite monnaie du bonheur! Comme nous puisons dans notre +vanité satisfaite, dans notre amour-propre chatouillé, dans notre +dignité qui se sent intacte et qui se rengorge un peu, une consolation +que d'autres trouveraient amère, mais que nous trouvons très suffisante! + +«Pour moi, je revenais tout émue de ma petite expédition; mais je dis +agréablement émue: cette dignité de sentiments que je venais de montrer +à mon infidèle; cette honte et cette humiliation que je laissais dans +son coeur; cet étonnement où il devait être de la noblesse de mon +procédé; enfin cette supériorité que mon âme venait de prendre sur la +sienne, supériorité plus attendrissante que fâcheuse... tout cela me +chatouillait intérieurement d'un sentiment doux et flatteur... Voilà +qui était fait: il ne lui était plus possible, à mon avis, d'aimer Mlle +Walthon d'aussi bon coeur qu'il l'aurait fait; je le défiais d'avoir +la paix avec lui-même... et c'étaient là les petites pensées qui +m'occupaient... et je ne saurais vous dire le charme qu'elles avaient +pour moi, ni combien elles tempéraient ma douleur.» + +Fort bien, Marianne, vous n'aimez point, voilà qui est clair; mais, +d'abord, vous prenez le vrai chemin pour être aimée, et du reste, vous +êtes une petite personne clairvoyante, très ferme, très sûre de soi, +très forte, et qui le sait, et qui s'en félicite très complaisamment, +et qui trouve dans ce sentiment tous les réconforts du monde; et c'est +plaisir de voir avec quelle gratitude envers vous-même vous vous +regardez dans votre miroir. + +Voilà Marianne. Ce n'est guère qu'un portrait; ce n'est guère que +l'étude minutieuse d'un seul sentiment, ou d'un groupe de sentiments qui +ont ensemble étroit parentage, et qui s'entrelacent les uns dans les +autres. Mais c'est une étude psychologique très poussée, et souvent très +finement juste. Quelquefois on dirait du La Rochefoucauld un peu délayé. +Marivaux connaît bien les femmes. Je crois qu'il ne connaît qu'elles; +mais il s'y entend. Il démêle très heureusement les ressorts déliés +et frêles d'un caractère féminin. À ne considérer dans _Marianne_ que +Marianne seule, la lecture de ce livre est d'un très grand charme. Sur +le reste je reviendrai, et j'aurai bien à dire; mais ce que je +crois voir pour le moment, c'est combien Marivaux a de pénétration +psychologique pour aller jusqu'au fond intime d'un sentiment surprendre +la structure secrète, compter les contractions, isoler les fibres. + +Le _Paysan parvenu_, à ne regarder encore que le personnage principal, +est beaucoup moins distingué. Ne crions pas trop vite à la pure +convention. Il y a de la vérité dans M. Jacob. L'homme qui arrive par +les femmes est un caractère saisi sur le vif, qui est particulièrement +contemporain de Marivaux; mais qui est de tous les temps; et Marivaux +en a bien saisi le trait principal, la confiance tranquille et presque +béate, le laisser-aller, l'aimable abandon. Un tel homme se sent très +vite une force naturelle, une puissance sereine et inévitable du +monde physique, une sève. Il a la placidité d'un élément. Il en a +l'inconscience. Les succès lui sont dus, comme au fleuve les vallées +profondes; il s'y laisse aller d'un mouvement lent et sûr. + +À cela s'ajoute, chez M. Jacob, un peu de finesse rustique, un +patelinage de paysan madré, qui est un bon détail, et met un peu de +variété dans la monotonie forcée, et comme essentielle, d'un tel +personnage. + +La progression même, dans le développement du caractère, est bien +observée. Au commencement quelques scrupules, et aussi quelques +timidités. Le propre d'une force comme celle qui fait le fond de +l'honorable M. Jacob est de s'ignorer d'abord, et, tant qu'elle +s'ignore, d'être contenue par les préjugés de l'éducation en usage chez +les honnêtes gens. M. Jacob commence par n'accepter que quelques écus +de la dame et de la femme de chambre; il refuse une forte somme, parce +qu'elle est trop forte, et d'origine suspecte. Il refuse d'épouser +la suivante, à certaines conditions que le maître de la maison veut +imposer. On a son honneur, un honneur de valet, point trop délicat, mais +qui ne s'accommode pas encore de tout. + +Mais ensuite M. Jacob apprend peu a peu ce qu'il est, et il s'abandonne +à son étoile; et il est admirable d'assurance sur le domaine qu'il sait +qui est à lui. Distinction très fine: il est à l'aise, et très vite, +beau parleur avec les femmes; mais les hommes l'intimident longtemps. +À l'opera, au milieu des beaux marquis, il se sent gêné, voudrait se +cacher; il rencontre le regard d'une marquise, et le voilà rétabli dans +ses avantages.--Il y a des détails excellents. On lui offre une place; +il est chez celui qui en dispose; il l'a acceptée. La pauvre femme de +celui à qui on la retire arrive en larmes et supplie. Voyez-vous Gil +Blas à la place de Jacob? Je crois l'entendre: «Je m'en allai très +confus et faisant réflexion que le bonheur des uns est toujours formé +du malheur des autres. Mais elle était arrivée un instant trop tard; +j'avais accepté, el il eût été désobligeant de rendre.» M. Jacob, lui, +rend la place. Ce n'est point un ambitieux ou batailleur dans le combat +de la vie. Il ne se pousse pas, il arrive. Il fait cent fois pis que Gil +Blas; mais point les mêmes choses. Leurs empires sont différents. Cette +place, il a le sentiment qu'il n'en a pas besoin; il la retrouvera, +ou mieux. Sa carrière est ailleurs que dans les antichambres +ministérielles, et plus sûre. Chacun n'a d'assurance, d'énergie, et même +d'effronterie que dans son métier. + +Il est donc bon ce Jacob; mais il n'est pas conduit, ce me semble, +jusqu'au terme logique et naturel de son développement (ce qui tient +peut-être à ce que Marivaux n'a pas terminé lui-même le _Paysan +parvenu_, non plus que _Marianne_). J'ai soupçon que l'assurance de +l'homme doué de la puissance naturelle qui fait la fortune de M. Jacob, +doit se tourner assez promptement, en une sorte de brutalité. Se sentir +sûr de l'amour de toutes les femmes développe étrangement le fond +de férocité qui est en l'homme. Si les mortels ordinaires ont tant +d'aversion pour les Jacob, c'est un peu jalousie; un peu sentiment de +dignité; surtout certitude que ces gens-là ne se bornent pas à être des +misérables et deviennent très vite des coquins. Molière n'a pas manqué +de faire son Don Juan méchant. Il faut un peu l'être pour être Don +Juan, et surtout à faire comme Don Juan, on est sûr de le devenir. Le +_Leone-Leoni_ de George Sand, encore qu'un peu poussé au noir, est très +bien vu à cet égard[24]. Marivaux ne l'a pas entendu ainsi et s'est +peut-être trompé. + +[Note 24: Je n'ai pas besoin de rappeler le _Bel Ami_ de Maupassant, +qui pourrait être intitulé le _Sous-officier parvenu_, et où ce trait +est très bien marqué, peut-être même avec excès.] + +Ainsi M. Jacob s'est marié. Il était dans son caractère de rendre sa +femme horriblement malheureuse, la rencontrant comme un obstacle après +l'avoir saisie comme un premier échelon. Marivaux est doux; il lui a +épargné cette cruauté, en tuant sa femme à propos. C'est peut-être +reculer devant le point délicat, difficile et intéressant.--Passons, et +après tout, Mme Jacob a pu mourir. Mais M. Jacob ne montre nulle part le +plus petit trait de cette dureté si naturelle à ses semblables, et dont +il fallait au moins qu'il eût comme un germe. Il est bénin, et tout +passif. Il est choyé, dorloté, engraissé et doucement papelard. Souvent +on le prendrait plutôt pour un «directeur» que pour ce qu'il est, et il +n'y a rien de plus différent. C'est que Marivaux est un génie féminin, +et s'entend a peindre surtout les femmes et les personnages qui leur +ressemblent. Il a fait un Jacob un peu adouci, un peu féminisé, sans +songer que les Jacob réussissent auprès des femmes précisément parce +qu'ils ne leur ressemblent pas; un Jacob qui n'est point faux, car le +trait principal est bien saisi; mais qui s'arrête comme à mi-chemin de +son évolution naturelle, qui bénite à s'accomplir, qui reste indécis +parce qu'il resta inachevé, et qui devrait, ce me semble, ne pas +réussir, du moins entièrement. + +Jolie esquisse du reste, étude psychologique dessinée d'un trait délié +et fin, à laquelle il manque, comme toujours, la vigueur, la plénitude, +les dons, pour tout dire, du grand moraliste. + +Et, enfin, sont-ce là des romans? Mon Dieu, non, et l'on voit bien que +c'est à cette conclusion que je suis forcé de venir. Marivaux est +un psychologue; il fait un bon «portrait» ou un bon «caractère»; il +l'expose bien, dans un bon jour, il le fait deux ou trois fois pour +montrer son modèle dans deux ou trois attitudes et dans le jeu nouveau +de lumière et d'ombres que de nouveaux entours font sur lui, et il croit +avoir écrit un grand roman. Mais il n'a pas assez de matière, une assez +grande richesse d'observations pour que ce qui environne sa figure +centrale ait autant de réalité qu'elle en a. Il s'ensuit que dans ses +romans le personnage principal est vrai, et tout le reste conventionnel. + +J'exagère un peu. Dans _Marianne_, après Marianne, il y a M. de Climal. +Dans le _Paysan_, après Jacob, il y a Mlle Habert cadette. Je le veux +bien. Et encore M. de Climal est-il d'une si puissante réalité? Deux ou +trois discours de lui sont de petits chefs-d'oeuvre, mélanges infiniment +heureux de fausse dévotion qui ronronne et de libertinage honteux qui +balbutie. Mais il y a bien quelque incertitude dans le trait général, +et je ne sais pas si c'est moi que je dois accuser quand j'hésite à +son égard entre le dégoût, la pitié et presque l'estime, selon les +circonstances. La complexité, dans la composition d'un personnage, est, +suivant les cas, trait de génie ou signe d'impuissance. Le mal est que, +pour M. de Climal, le doute au moins reste dans l'esprit. + +Mlle Habert n'est point complexe; et elle a de la vérité; mais elle est +pâle, elle est sans relief. Elle ne laisse presque rien dans la mémoire. +Une figure pleine et grasse, des yeux qui luisent sous des paupières +discrètes, les lignes arrondies d'une chatte gourmande, voilà ce que je +me rappelle, et c'est quelque chose, mais c'est tout. + +Je suis sûr que cette impuissance relative à fournir de matière ses +personnages secondaires, Marivaux en a conscience, et que c'est pour +cela qu'il les tue à mi-chemin, M. de Climal au tiers de _Marianne_, +Mlle Habert à la moitié du _Paysan_. Sans doute il ne pouvait point les +soutenir, et il s'en est débarrassé, et le vice de composition n'est +peut-être qu'une indigence d'invention. + +Quant à ce qui reste, quand on en parle, savez-vous ce qui arrive? C'est +que ce n'est plus de Marivaux qu'on s'entretient. Ce n'est plus lui qui +écrit, c'est son temps. Marivaux, dans ses romans, se trace un cadre +assez vaste, y dessine, avec sa psychologie adroite, mais peu puissante, +et son observation juste, mais peu riche, une, deux, trois figures, et +surtout une, qui ont de la vérité; et il remplit les espaces vides avec +ce que lui donnent le tour d'esprit, le tour d'imagination, le bel air, +le goût général, les lieux communs et les manies intellectuelles de +son époque. Or dans l'époque dont il est, il y a surtout deux goûts +dominants en littérature d'imagination: c'est à savoir la vertu et le +dévergondage. + +Je dis le dévergondage, et c'est chose bien connue déjà du lecteur: il +sait que Crébillon fils commence de très bonne heure au XVIIIe siècle, +avec les _Lettres Persanes_ et le _Temple de Gnide_. Ce qu'on oublie +quelquefois, c'est que la «vertu», la vertu à la mode de Jean-Jacques, +«l'âme vertueuse et sensible» n'est point née sous les auspices de +Diderot et de Rousseau. Elle vient au jour, elle aussi, presque au +commencement du siècle. On la trouve dans ces mêmes _Lettres Persanes_ +à l'épisode des _Troglodytes_; on la trouve dans tout le théâtre +sentimental de La Chaussée, et ne perdons pas de vue que le théâtre de +La Chaussée est exactement contemporain des deux romans de Marivaux. + +Il faut bien se persuader, et que Diderot n'a inventé ni le libertinage, +ni la sensibilité, et que l'un et l'autre sont venus à peu près +ensemble, dès que l'influence du XVIIe siècle s'est affaiblie, comme +frère et soeur, qu'ils sont en effet. Car ils sont de même famille, et +se soutiennent l'un et l'autre, et même se supposent. Dès que la gravité +chrétienne a cessé de remplir, ou de soutenir, ou, au moins, de réprimer +les esprits, le libertinage s'y est insinué; et dès que le libertinage +s'y est introduit, le respect humain, pour en tempérer la crudité, y +a mêlé le goût de la vertu et le don de l'attendrissement. On est +licencieux, on est lubrique; mais on a bon coeur, on est pitoyable, le +spectacle du malheur vous arrache de généreuses larmes, et, sous ce +couvert, on continue d'être libertin en toute décence. Et le lecteur +peut lire sans rougir l'oeuvre où tant de vertu enveloppe un peu de +cynisme; et l'auteur se sauve de ses écarts par la beauté morale de +ses conclusions; et tout le monde trouve son compte; et vertu et +dévergondage s'en vont de concert tout le long du siècle, jusqu'à +Diderot et Rousseau, si enclins à l'un comme à l'autre, et qui ont à +l'un et à l'autre, unis et enlacés jusqu'à se confondre, fait de si +grandes fortunes, qu'ils passent pour les avoir inventés. + +Le fait est constant; quant à la théorie, elle n'est pas de moi; elle +est de Marivaux. C'est lui qui établit cette règle de l'union nécessaire +de la licence et de l'honnêteté. Il gronde Crébillon fils: Vous êtes +trop cru, lui dit-il. Il faut des débauches dans un bon ouvrage, mais +tempérées par des tendances vertueuses; «nous sommes naturellement +libertins, ou, pour mieux dire, corrompus; mais il ne faut pas nous +traiter d'emblée sur ce pied-là. Voulez-vous mettre la corruption dans +vos intérêts? Allez-y doucement, apprivoisez-la, ne la poussez point +à bout. Le lecteur aime les licences, mais non point les licences +extrêmes, excessives... Le lecteur est homme; mais c'est un bomme en +repos, qui a du goût, qui est délicat, qui s'attend qu'on fera rire son +esprit; qui veut pourtant bien qu'on le débauche, mais honnêtement, avec +des façons, avec de la décence.»--Que disais-je? + +Ces deux goûts dominants, ces deux lieux communs de l'esprit public au +XVIIIe siècle, ils n'étaient guère, à la vérité, dans Marivaux. Là où +Marivaux est supérieur, ils sont absents; mais c'est avec quoi il a +comblé les vides et fait l'étoffe courante et commune de ses romans; +c'est ce qu'on trouve dans son oeuvre quand il n'y intervient pas +directement, et qu'il la laisse aller d'elle-même. + +Sensibilité conventionnelle, toute la partie de _Marianne_ (le second +tiers) où la jeune fille est menée dans le monde, conduite chez le +ministre, etc. Il y a là une scène dans le cabinet ministériel, avec +larmes, génuflexions, genoux embrassés, et ministre la main sur son +coeur, qui mériterait d'être peinte par Greuze. Il n'y manque qu'un +huissier au second plan ouvrant les bras à demi étendus dans un geste +qui veut dire: «Spectacle divin pour une âme sensible!» + +Libertinage concerté et appuyé, toutes les dames qui veulent du bien +à M. Jacob; détails scabreux, peintures lascives qui se répètent +à satiété; une certaine gorge de madame de Fécourt qui reparaît +régulièrement, toutes les dix pages... Et tout cela aussi très +conventionnel, sans relief, sans individualité des personnes: +mademoiselle Habert à part, je confesse que je confonds toutes les +autres, et que j'attribue peut-être à madame de Fécourt la gorge de +madame de Ferval ou de madame de Vambures.--Il y a même un peu de +libertinage dans _Marianne_, et le, pied, déchaussé par accident, de +Marianne est bien le pendant du pied, volontairement sans pantoufle, de +madame de Ferval. + +En vérité tout cela n'est pas de Marivaux; c'est de tout le monde qui +est autour du lui; cela n'a pas d'originalité parce que ce n'est pas +conception de l'auteur, substance de son esprit, mais matière commune +dont il entoure et gonfle ses conceptions pour faire volume. Il a un +bien joli mot quelque part: «... moins à la honte de mon coeur qu'à la +honte du coeur humain; car chacun a d'abord le sien, et puis un peu +celui de tout le monde...»--Et chacun aussi a d'abord son esprit, et +puis un peu celui des autres, qu'on ajoute au sien pour étendre un peu +son domaine; mais à ces biens d'emprunt on ne laisse pas sa marque et +les traces d'une possession véritable. + +Ce qui est bien de lui, ce sont des longueurs d'une autre espèce, +d'interminables réflexions. «Je suis naturellement babillard», dit-il en +une préface. Il l'est doublement, étant de complexion un peu féminine, +et faisant état de psychologue. Il faut qu'il explique tout par le menu, +et, quand il a tout expliqué, qu'il recommence. Il peint deux dévotes +engloutissant des plats énormes avec des mines dégoûtées qui doivent +donner le change, et convaincre le spectateur, et elles-mêmes, qu'elles +n'y mettent point de concupiscence. Il suffisait de dire cela. Il le +dit, déjà longuement, et ensuite: + +«... Je vis à la fin de quoi j'avais été dupe. C'était de ces airs de +dégoût que marquaient mes maîtresses, et qui m'avaient caché la +sourde activité de leurs dents. Et le plus plaisant, c'est qu'elles +s'imaginaient elles-mêmes être de très petites, de très sobres +mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent +gourmandes (_sans doute, passons_); qu'il faut se nourrir pour vivre +et non pas vivre pour manger; que, malgré cette maxime raisonnable et +chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient +trouvé le secret de la gloutonnerie...» + +Ah! c'est fini!--Non! + +«... et c'était par le moyen de ces apparences de dédain pour les +viandes; c'était par l'indolence avec laquelle elles y touchaient +qu'elles se persuadaient être sobres, en se conservant le plaisir de ne +pas l'être; c'était (_allez! allez!_) à la faveur de cette singerie que +leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.» + +Voilà trop souvent sa manière. Il semble croire que son lecteur est très +inintelligent et n'a jamais compris. Marianne ne veut pas avouer au +jeune Valville qu'elle est fille de magasin chez Mme Dutour. Elle refuse +de donner son adresse; elle retournera à pied, quoique blessée. Elle +évite de prononcer le nom de la lingère. Puis, à un moment donné, +perdant la tête: «Il faudra donc envoyer chez Mme Dutour.» Quel malheur! +elle s'est trahie! «--Ah! cette marchande de linge...., répond Valville; +c'est donc elle qui aura soin d'aller chez vous dire où vous êtes.» +Quelle bonne fortune! Valville n'a pas compris!--Le revirement est joli, +il est très clair, et le lecteur n'a pas besoin de commentaire. Mais +Marivaux en a besoin; il est explicateur fieffé: + +«... Y avait-il rien de si piquant que ce qui m'arrivait? Je viens de +nommer Mme Dutour; je crois par là avoir tout dit, et que Valville est +à peu près au fait. Point du tout. Il se trouve qu'il faut recommencer; +que je n'en suis pas quitte; que je ne lui ai rien appris; et qu'au lieu +de comprendre (_le voilà parti!_) que je n'envoie chez elle que parce +que j'y demeure, il entend seulement que mon dessein est de la charger +d'aller dire à mes parents où je suis; _c'est-à-dire qu'il_ la prend +pour ma commissionnaire: c'est là toute la relation qu'il imagine entre +elle et moi.» + +Cela est continuel. Il le sait lui-même, s'en accuse, s'en excuse, +s'en amuse, et recommence. C'est la marque de la manie psychologique. +Vauvenargues a de ce travers; Massillon aussi; Le Sage n'en a pas +l'ombre. On voit les pentes différentes. Le roman, de Le Sage à +Marivaux, d'oeuvre de moraliste, devient oeuvre de psychologue, avec +les défauts et les qualités aussi que comporte ce genre. Il est fait +de l'élude très minutieuse de quelques sentiments, avec beaucoup de +réflexions et de considérations; et cela fait un fond un peu dénué, et, +pour l'étoffer, l'auteur y ajoute des choses qui ne sont pas de lui, +mais de ses voisins: un peu de ce réalisme des vulgarités qui avait +commencé à poindre avec Le Sage, et qui devait être vite à la mode en +France, où le réalisme n'a le plus souvent été qu'un certain goût de +s'encanailler; un peu de sensibilité et de vertu larmoyante; un peu de +polissonnerie. + +Et voilà, ce me semble, les romans de Marivaux. Ils ont des disparates +extraordinaires, et sont, selon les pages, excellents ou assommants. +C'est qu'ils ont été écrits comme par deux hommes, l'un psychologue, +contemporain de La Rochefoucauld et de Mme de La Fayette, qui est +exquis, encore qu'un peu long, l'autre par un homme du XVIIIe siècle +qui connaissait le goût du jour et qui expédiait, comme à la tâche, des +pages de grivoiseries ou de sensibleries pour aider l'autre. Et il n'y +a personne qui ressemble moins au premier que le second, d'où suit dans +l'ouvrage commun quelque incohérence. + +Trouve-t-on en quelque ouvrage Marivaux à peu près tout seul, et sans +collaborateur trop apparent? Oui, et c'est là que nous allons le +considérer pour achever de le bien connaître. + + + +III + +MARIVAUX DRAMATISTE + +Il était né pour le théâtre, et plutôt le théâtre était l'endroit où +ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour,--où ce qui lui +manquait n'est point nécessaire,--où, enfin, il se pouvait qu'il fût +contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus +graves qu'ailleurs. + +Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le théâtre en vit; +c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui +réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont +point des tableaux très riches et abondants des moeurs humaines que le +théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente +et bien conduite, d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est +assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un +ou de deux sentiments, qu'on saura présenter et opposer d'une manière +dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de +personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de +renseignements sur les moeurs des hommes, qu'il ne faut pas même de +personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre +l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, il +est réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces +passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur +développement. + +Essayez de mettre _Gil Blas_ au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord +que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant, deviennent +inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et +ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance +énorme; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est +trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui +donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de moeurs qu'il +faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage. + +Eh bien, Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il +savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de moeurs, +qu'il n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là. + +Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au +théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à +légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et +que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste +a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous +de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous +les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à +revenir, et où le spectateur vous ramène. + +Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de +libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie +est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est +absolument proscrit; où les sentiments délicats sont bien accueillis, +mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en +faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie +sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai +cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses +volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode +ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts.--Enfin +ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence +et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses +confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, +pouvaient le perdre absolument au théâtre,--à moins que le théâtre ne +l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts +eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux, +ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force +d'apparaître extrêmes, être amenés à disparaître. Dans une circonstance +où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité +vous avertit de ne point la faire. C'est ce dernier qui est arrivé, ou à +peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive +qu'ils se contiennent. + +Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne +discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le +théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demi-qualités, +de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes. +Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à +de simples nonchalances;--comme il faut être vif, ses analyses se sont +ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont +remplacé les longues galeries souterraines;--comme il faut être clair, +son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux; et de +tout cela s'est formé le _marivaudage_, dont on n'a jamais su s'il est +le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une +bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère. + +Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons +avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur +correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a +d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne +pouvant guère y trouver place. + +Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La +première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce +qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de +métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un métier à +lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable. +Quoi! point d'intrigue; point de quiproquo; point d'obstacle extérieur +au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les +sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit;--et +point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et +stupide;--et pas davantage de _peinture de la société_ (oh! non!); +point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers +d'industrie, de «chevaliers à la mode», de valets flibustiers, de +parvenus, de femmes galantes, de dévotes, de directeurs;--et point +non plus de _comédies de caractère_: point de pièce qui s'intitule le +distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le +grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre, +le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement +de dix lignes de La Bruyère en cinq actes!--Quel singulier théâtre! +Voilà qui ne ressemble à rien! Mais déjà c'est quelque chose que cela, +et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi. + +On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau, +une sorte de _comédie romanesque_, des ouvrages dramatiques qui sont des +«nouvelles», ou bien plutôt, de petits romans traités dans la manière +dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se +puisse. Cette comédie n'emprunte presque rien--ayons le courage de dire +rien du tout--à la vie courante; elle n'a la prétention ni de corriger +les moeurs ni de les peindre; elle n'est ni une thèse ni un miroir; elle +est faite d'une douce et légère aventure de coeurs entre gens qu'on n'a +jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce +théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des renseignements sur +les hommes du temps, ont le double malheur de n'y trouver rien, et +de nous amener, par leurs analyses les plus laborieuses, à cette +conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays +qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très +bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont +ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont +des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de +réflexion ou de tenue qui en font de charmantes grisettes. Il n'y a pas +une grande distance, non seulement d'allures, mais même de race, entre +maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon +son «emploi» et rétablissent la différence; mais examinez, et vous +verrez qu'elle est factice.--Et, pareillement, les mères (le plus +souvent) sont aussi jeunes de coeur que leurs filles; les pères dressent +des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie +et alerte que de jeunes valets.--Et tout cela est léger, capricieux, +aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin +des pays qui ont un nom, dans une contrée où l'on n'a jamais posé le +pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a +les moeurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des +imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter. + +--Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de +toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune +d'elles.--Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des +âmes, cela est clair; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité, +qui consiste à ressembler aux nôtres tout en étant beaucoup plus belles; +elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à +sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans +la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans +l'incertitude, à se mouvoir enfin librement dans l'atmosphère légère et +pure qu'elles habitent; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux +parler l'historien de moeurs, n'a guère que faire ici, il me semble +que le psychologue peut s'y trouver bien.--Marivaux n'a pas compris +autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en +dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient +bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est +fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu +près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains; +mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point; il +n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi +que ce théâtre, qui contient si peu de _réalité_, contient plus de +_vérité_ que beaucoup d'autres.--Il est très libre, très dégagé, très +affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison; il +paraît très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très +profond. Figurez-vous qu'on dît à Racine: «Vos Grecs ne sont pas des +Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique.» Il eût +répondu sans doute: «Ce ne sont guère des Français davantage. Ce +sont des hommes. J'ai un goût pour l'étude des sentiments humains en +eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des +temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de +passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient +vrais, il suffit peut-être.» A un degré inférieur, et dans un autre +ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie, +c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant +connaisseur en choses de l'âme, il nous donne l'impression de la vérité +pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et +d'où il part pour en faire une? Allons chercher une comédie qu'il n'a +point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière: + +«J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de +philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela +m'impatienta... J'avais remarqué quelle était glorieuse de savoir si +bien jaser; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire le surpris +de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Savez-vous ce qui arriva? +C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en +tapinois une pour moi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, +et qui m'ennuya à la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut +fâchée de la retraite que je fis: mais elle ne perdit pas tout; car, +comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela +en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie. Il n'y +avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le +coeur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à les sentir qu'à les +examiner.» + +Ceci est une page de l'_Indigent philosophe_, et ç'aurait pu devenir +une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La +Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu +l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que +parler d'amour c'est déjà le foire. Voilà justement le sujet de cette +comédie que Marivaux n'a pas écrite. + +La Comtesse, le Marquis, le Chevalier. La Comtesse discute sur l'amour +avec une profondeur extraordinaire, en femme qui affecte d'être sûre de +ne point le ressentir, quand on cause en théoricien, avec une froide +raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer... En effet, +il n'y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien! +quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit! C'est plaisir de +s'entretenir avec une femme supérieure.» + +LA COMTESSE.--Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver +un homme aimable; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort +bien. Voilà un homme qui m'apprécie. + +LA COMTESSE.--Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux. +Il a dit la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne +sait avec qui causer. Il me manque... + +Ah! vous voilà, marquis! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre +femme est sans doute languissant... + +LE MARQUIS.--Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les +femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent. + +LA COMTESSE.--Qui vous dit que savoir empêche de sentir? + +LE MARQUIS.--Il y est au moins un retardement, ou une distraction. + +LA COMTESSE.--Ou un acheminement peut-être. + +LE MARQUIS.--Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais +il n'est point de secret pour vous; et connaître le fond de la passion, +c'est s'en garantir. Ah! c'est dommage! + +LA COMTESSE.--Pour qui? + +LE MARQUIS.--Pour... mettons pour le chevalier qui vous aime, et qui +ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n'aime point les +philosophes; on les admire. + +LA COMTESSE.--L'admiration n'est-elle point une forme déguisée de +l'amour? + +LE MARQUIS.--Pas plus que parler amour n'est une façon de le ressentir. +À ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien! + +LA COMTESSE.--Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime! + +LE MARQUIS.--Vous pourriez le dire; car vous aimez à badiner. Mais ce +serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre +personne. + +LA COMTESSE.--Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais +sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire! Il +est très borné, avec toutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce +pauvre chevalier, si simple, doit savoir aimer... Mais il est timide. Si +on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le +décourager en l'éblouissant...» + +Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les +éléments, démêler les parties dont il se compose, et de ces légers +mouvements du coeur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs +et de leurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties +couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux yeux des personnages, et +surtout aux leurs. + +Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de +faire ce travail menu et délicat d'analyse. À vrai dire, il n'y en a +qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour. +Il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est tout +simplement d'avoir introduit l'amour dans la comédie française; et cette +petite découverte était une très grande nouveauté, + +Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des +amoureux sur notre théâtre comique; seulement il n'y avait pas eu de +peintures de l'amour. L'amour était un des ressorts de toutes les +comédies; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique +nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un +Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était +chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats; +et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par +triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait +que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point, +irréductible à l'analyse; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On +nous disait: «Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y +revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et +elle porte sur autre chose.»--C'est pour cela que vous voyez tant de +titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: _Avare, +Imposteur, Glorieux, Grondeur_; et que vous ne voyez pas une comédie qui +s'intitule l'_Amoureux_; car l'_Homme à bonnes fortunes_, je n'ai pas +besoin de dire que c'est autre chose. À voir de près, on s'aperçoit bien +que chez nos comiques l'amour est même à peine un _ressort_; il est une +manière de signalement: il est un moyen d'indiquer au spectateur ceux +des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu, +au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils +soient aimés, l'auteur nous dit en commençant: «Amoureux: Angélique et +Valère. Vous êtes prévenus que c'est des autres que je vais me moquer. +Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement; et c'est bien +naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques.» Mesurez +l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et +jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine +pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le _Dépit amoureux_, qui +n'est qu'une comédie d'intrigue, et le _Misanthrope_, qui est en partie +une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre +chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru +moins du domaine de la comédie que du roman. + +Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir +que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup +d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses +développements, et ses marches et contre-marches, son _mouvement_ +par conséquent; et, par suite, qu'il pouvait _contenir sa comédie en +lui-même_, sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des +obstacles extérieurs à lui. + +Il a vu cela parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il +avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de +la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût l'avoir. On est +quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était, +c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont +fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai +que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à +leurs paroles. À ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois +d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est +tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper? Il ne peut que +mentir. Précisément parce qu'il a conscience que la vivacité de ses +sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses +secrets, il essaye peut-être d'abuser par ses discours. Mais ce +n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper +autrement.--Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité +sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses +regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce +qu'il pense, il vous l'apprend toujours «par une impatience, par une +froideur, par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, +en les relevant, en sortant de sa place, en y restant; enfin c'est de la +jalousie, du calme, de l'inquiétude, de la joie, du babil, et du silence +de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, +ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est +charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. +Morbleu! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour +qui perce à travers son silence[25]?» + +[Note 25: _Surprises de l'amour_, I, 2.] + +Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles +éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout +nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et +que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et +précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse +pas le conflit des passions de l'amour jusqu'à leurs conséquences +funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit +que le second acte d'_Andromaque_. + +On a dit qu'il n'avait jamais peint que «l'aube de l'amour», que l'amour +en ses commencements incertains et indécis, et qui s'ignore encore. +C'est que c'est là, et non ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. +L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il +s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux +choses l'une: ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou +il est heureux, et il n'y a rien à en tirer du tout. L'amour commençant, +au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le +spectateur s'en aperçoit; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il +hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dont il se +défend; par tout ce qui s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, +de fierté qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être +confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant +de l'amour.--Dans une comédie où l'amour n'est pas un ressort, mais le +fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement +qu'ils aiment, _qui est celui du dénouement_, et, au contraire des +autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit +finir.--Et c'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de +Marivaux.--On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend +le travail de l'auteur difficile. Il doit suivre avec sûreté le travail +insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un coeur, et le +rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il +doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le +plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le +spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit les voir pleinement +et les suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, +sans y mettre aucun des acteurs; et dans la confidence, non d'un fait, +facile à faire connaître une fois pour toutes, mais des lueurs fugitives +d'une passion secrète, des velléités de l'amour. Il y a de la gageure +dans cette conception de l'art et le désir malicieux, la prétention +piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de +la femme jusqu'à la coquetterie. + +Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord, +cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la +complexion, pour ainsi dire, et de la nature intime de l'amour, il l'a +pleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour +seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition +d'un sentiment ou d'une passion. De quoi l'amour est fait, dans telle +circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui +l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit +et montre ensuite.--Ici, il est fait de dépit amoureux (_Surprises_): +que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer se rencontrent et +se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en +arrivent à la sympathie, et de là à l'amour: «Comme celui-ci sait me +comprendre!»--Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du +désir de ce qu'on vous défend (_Double inconstance_).--Ailleurs il est +fait de la honte même d'aimer: «Quoi! l'on me soupçonne d'aimer! J'ai +bonne opinion de cet homme! Quelle insolence! écartons cette idée...» Il +ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est +s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime (_Jeu de l'amour et du +hasard_).--Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté, +de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous +répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu'à force de se +dire: «C'est vrai, je serais folle!» on finit par penser: «Serait-ce si +fou?» (_Fausses confidences_.)--Tout cela avec une science des nuances, +une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme +Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous +inquiète un peu.--La _Double inconstance_ est un ouvrage un peu +languissant; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque +inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait +véritable et distinctif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses +premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé, +que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime +toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme +il est juste. Le petit fond de polygamie, instinctif au moins, sinon de +fait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une +manière très heureuse.--Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, +n'aime plus où elle aimait. L'ancien sentiment est ruiné absolument par +le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret; elle ne se sent +plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout. + +Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait? bien +superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne +serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous +montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et +autres menus suffrages, ne nous le montrerait-il point fait précisément +de tout ce qui n'est pas lui?--Il y a du vrai dans cette objection; +mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la +comédie. L'amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette +et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour +parler comme Stendhal, qui, fortifié par l'accoutumance, l'estime, les +bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, +est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les +conditions moyennes de l'existence. Et lui seul peut servir à la comédie +de l'amour; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est +redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est +dit aux Livres saints.--Lui seul, par le conflit et le va-et-vient des +sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car +tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cette raison même, forme +un petit drame à lui tout seul, et c'est le point; et un petit drame +divertissant et tendre parce qu'il a pour dénouement, «après beaucoup de +mystère», comme dit La Rochefoucauld, l'éclosion de l'amour même. + +Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce +qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à +côté; il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce +sublime et cet absolu. «Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a +connue Chamfort à celui qui lui plaisait.--Arrêtez, répondit le galant; +si vous le savez, je suis perdu.» Le galant avait de l'esprit et même de +la profondeur; mais il y avait à répondre: «Sans doute, le grand amour +romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, +même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même +qu'être aimé pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque +chose qui nous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, +s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour, +né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas, est +tout au moins une préférence. Ainsi de suite; et de tels sentiments +on peut encore s'accommoder.»--Eh! oui! et c'est de ce train que +vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de l'amour +susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré +et de gradation parce qu'il n'est pas absolu, que se fait une comédie. + +Et encore! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que «s'il existe +un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui +est caché au fond du coeur et que nous ignorons nous-mêmes.» Eh bien, +c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou, du +moins, c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces +autres passions dans lesquelles il prend conscience de lui-même, dont il +a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps; +mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps +caché au fond du coeur.--C'est pour cela que cette comédie de l'amour +est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est +un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans +les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux +ce qu'ils vont faire; elle est touchante parce que cet amour qui +s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à +l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance +à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un +obstacle extérieur: on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres +passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencent +à poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire; on les donnerait +aux personnages pour les exciter un peu: «Sois donc jaloux! Tu vas +t'apercevoir que tu aimes!» + +Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour, parce que l'auteur +y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu +attifé. Ses personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de +plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend +très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger +parce que ses bonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à +Arlequin. «Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il +ne l'épouse pas.--A la vérité, il sera d'abord un peu triste; mais il +aura fait le devoir d'un brave homme, et cela console; au lieu que s'il +l'épouse, il la fera pleurer; je pleurerai aussi; il n'y aura que lui +qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul.»--Voilà leur +manière; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du coeur. + +Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et +cette bonté qu'il mêle à toute sa finesse, c'est dans le _Legs_. Le +_Legs_ est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un +peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu; +les hommes de ce genre ont très souvent beaucoup de succès, des succès +sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un +de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son +amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va +l'amour-propre chez une femme, à apprivoiser un ours; c'est une belle +victoire,--Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, +et que la femme qui l'aime s'en est aperçu; mais il fallait plus que la +finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir. + +Tel est le fond de la comédie dans Marivaux. C'est quelque chose de tout +nouveau, d'inattendu, de parfaitement original, et de très profond sous +les apparences d'un jeu de société. Marivaux, en mettant l'analyse de +l'amour dans la comédie, a conquis à la comédie des terres nouvelles. +Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien, «il +connaît tous les sentiers du coeur et il en ignore la grande route»; +Voltaire a raison; mais on pouvait répondre: «Là où personne n'est allé, +il n'y a pas même de sentiers.» + +La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est +bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chez lui aucun art de +«composition», j'entends de composition factice, il n'y a pas l'ombre de +«métier». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce +qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits +matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire +une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue +dans les prémisses: il est composé de faits moraux se succédant +d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou +les pousse.--En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art +même de lire dans les coeurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le +progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le +mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution +même des mouvements du coeur. L'intrigue est la part d'invention +proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit +parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est +point nécessaire; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement +son invention à trouver une _situation_, et, la situation trouvée, +laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance +commune à tous les grands psychologues au théâtre de réduire l'intrigue +à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à _Bérénice_; et quand il +a trouvé ce chef-d'oeuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on +lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond: «Précisément! J'ai +l'invention par excellence. L'invention _consiste à créer quelque chose +de rien_.» + +A la vérité, dans un grand drame, une situation et l'évolution naturelle +des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments, +d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps +pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire +que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les +pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers +aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et +mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis +que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, +que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un +psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il +n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, +il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où l'intrigue lui +est inutile, et il ne pourra aborder les oeuvres de longue haleine où le +secours de l'intrigue lui serait indispensable. + +C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'oeuvre sont de petites +pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, +qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée du +mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont +pas l'invention des incidents, des incidents chose vile en soi, simples +machines, mais machines qui servent, l'évolution d'un sentiment étant +accomplie, à en faire paraître un autre, lequel, à son tour, fait son +chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère. + +De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux: ils ont une +certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent +point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le +théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un +caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on +se dit après coup qu'on s'y devait attendre, savoir donner cet +inattendu-là, c'est connaître le fond des choses; et savoir ne pas +le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements +psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée +par l'art. + +Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne +peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre), +qu'une certaine indigence de fond se marque dans le raffinement même de +ces sentiments si déliés? Ces gens qui ont des commencements de passion +si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si +délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour +être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se +comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si +lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience. +On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou +qu'ils n'aiment plus: «Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque +temps?» + +Et ils répondraient: «Peut-être; et peut-être aussi n'est-ce point pour +le profit de l'auteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre +amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point +d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de +ne point savoir où l'on en est en pareille chose, et le chatouillement +que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de +suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et +à ne pas trop le sentir.» + +Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y +eut jamais hommes aussi habiles qu'eux à manier leur coeur comme un +instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment +compliqué. + + + +IV + +Marivaux, qui méritait d'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami +de Mme de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert +ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au XVIIIe siècle.--Il en tient, +certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon +fils; mais son pays d'origine est ailleurs. Il est psychologue en un +temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et +délié en un temps où ce n'est pas exagérer que de dire que tout le monde +a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance, +le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très +timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à +l'ordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels.--Il est un de +ces hommes du XVIIe siècle que le XIXe siècle comprend et prend plaisir +à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi +pleinement. Il lui fallait l'un ou l'autre, non seulement pour que son +mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou +en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de +l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de +sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au +théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait +à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine +ou par Musset, s'en fût aperçu davantage.--Tel qu'il est, il n'est pas +grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose +dont on ne s'était point avisé, et qu'il est assez difficile même +d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière +jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à +Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a +beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises, +qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses +profondes.--La conversation des femmes a de ces surprises; et c'est pour +cela que la postérité s'est engouée, sans avoir lieu d'en rougir, de +cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, +qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air. + + + +MONTESQUIEU + + + +La plupart des études qui ont été publiées sur Montesquieu ont un +caractère commun: elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du +grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n'a aucun +rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs; +et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce +qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être +précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un +caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne +font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, +qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, +ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être +enchaîné. Il est partout; et la continuité, l'embrassement, la vaste +étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel. + +Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du notre, un +homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, +un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose +encore; et tout cela non point confus et fumeux, comme chez d'autres, +admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles +brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou, seulement +qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de +gravitation. + +Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie +qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile; ou plutôt faire entrer +ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune +d'elles, ce qui serait le trahir.--Peut-être ce qu'il y a de mieux à +faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte +ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera +envelopper toutes ses pensées--il n'y en a point d'assez vaste, et s'il +y en avait une, il l'aurait eue,--mais les tendances plus accusées parmi +ses tendances; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont +au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères; la doctrine, qui, +sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines, semble du +moins celle où il préférerait vivre si elle devenait une réalité. + + + +I + +MONTESQUIEU JEUNE + +Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très +spirituel, très curieux; très intelligent, très frivole, et qui semble, +dans tous les sens de ce mot, ne tenir à rien. Ce monde n'a plus +d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. +Il ne s'appuie à quoi que ce soit. Il a perdu ses bases, qui étaient +religion, morale, et patriotisme sous forme de dévouement à une +royauté patriote; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme +littéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perdu une +certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même +celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y eu aura +une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du XVIIIe +siècle, et au delà.--En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il +s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans +des comédies sans profondeur et sans portée, et s'occupe, sans s'en +inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec +cela, frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des +autres, comme de lui-même; se moquant de l'antiquité autant au moins que +du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant +une des religions du siècle qui le précède; mettant en question l'art +lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il +a perdu le sens; sceptique, fin curieux, un peu médiocre et un peu +impertinent. + +Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, el il lui en +restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunesse, il ne tient +pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un +Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction +forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même +charmant, «la galanterie même auprès des femmes», dit un contemporain; +mais sans attachement durable ni profonde émotion; «Je me suis attaché +dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai +cessé de le croire, je m'en suis détaché soudain[26]». Il a l'âme la +moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui; car +l'athéisme est souvent haine de Dieu, et la haine est une forme de +la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à +l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en +parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme +d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent +aucunement. + +[Note 26: Cf. Usbeck dans les _Lettres Persanes_ (Lettre vi). «Dans +le nombreux sérail où j'ai vécu, j'ai prévenu l'amour et l'ai détruit +par l'amour même.» (L'ensemble des _Persanes_ donne l'idée que c'est +dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint lui-même, et +l'on s'accorde à l'y reconnaître.)] + +Il n'est pas chrétien. Les _Persanes_ sont avant tout un pamphlet contre +le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais +acéré et rude, à la Voltaire: «Il y a un autre magicien plus fort... +c'est le Pape: tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un; que le +pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas +du vin; et mille autres choses de cette espèce.» Voilà le ton général +des _Lettres_ qui touchent aux choses de religion, et elles sont +nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée. +En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des +_Persanes_ aux _Lois_, Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas +changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton +grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra +le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de +railleries; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins +encore le sentiment. + +Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. Il méprise +les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, pêle-mêle, surtout les +lyriques[27], ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces «maîtres +des passions» parce que nos poètes dramatiques sont surtout des +moralistes et des orateurs.--Les quatre plus grands poètes sont pour +lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du +vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les +plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs +et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour «l'harmonieuse +extravagance» des lyriques, pour «ces espèces de poètes» qu'on appelle +les romanciers «qui outrent le langage de l'esprit et celui du coeur», +pour tous ces hommes dont «le métier est de mettre des entraves au bon +sens, et d'accabler la raison sous les agréments». On sent là l'homme de +raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en +soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des +idées n'a pas aimé les «maîtres des passions»; cet homme qui a vu si peu +de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent et qui les +peignent. + +[Note 27: _Persanes_, lettre CXXXVII.] + +Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de +Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les +effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait +d'avance, et, d'avance aussi, réfuté; et c'est sa réfutation même qui +montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse[28]. Elle est d'un +économiste, et non pas d'un artiste. A quoi bon ces découvertes, demande +_Rhédi_, dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et +au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu'elles versent sur +l'humanité?--_Usbeck_ va-t-il répondre par les arguments de Goethe: +Qu'importe? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus +d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée +de l'homme?--Non, mais par les arguments du _Mondain_ et par «_l'homme à +quatre pattes_» de Voltaire: Les arts engendrent le luxe, qui alimente +le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, +et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Cela ne +vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares «où un singe +pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait +même distingué par sa gentillesse?»--Il est possible; mais de l'art +pour l'art, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les +raisonnements d'Usbeck. + +[Note 28: _Persanes_, lettre CVI.] + +De son temps, il en est encore par un certain souci de choses +scientifiques, et, comme disait Fontenelle, de _philosophie +expérimentale_. «Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes...», +disait La Bruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer un +insecte. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour +inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup, +le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use +du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses +études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie +des sciences? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point +à ne pas oublier que le premier des grands _philosophes_ du XVIIIe +siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun, la marque +encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, l'idée plus ou +moins arrêtée que là est la clef d'un monde nouveau. + +Mais l'esprit de sa génération, il le montre surtout dans la manière +dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces _Lettres Persanes_ +sont significatives. Voltaire a raison, cela est «facile à faire», +j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous +reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. +Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui +saute aux yeux? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, +de parti pris, trouver La Bruyère, non seulement très sérieux, très +convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, +donnant le dernier mot de la misère humaine et encore d'une sensibilité +déchirante, et d'une imposante grandeur? Veut-on faire de La Bruyère un +Pascal? Il n'y a qu'à commencer par les _Lettres Persanes_. + +Du reste, elles sont charmantes. Un tour vif, une allure cavalière, un +sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace +toute une silhouette. De petits chefs-d'oeuvre de style sec, net et +cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré +d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que +voyons-nous passer dans ces pages si vives? Un nouvelliste, un inventeur +de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit-maître, un +directeur...--C'est quelque chose!--Eh! non! pas même cela, le front +plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une +coquette, le geste fat d'un petit-maître, le dos arrondi d'un directeur. +Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien saisies au +vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, «des choses qui sont de +tous les temps et de tous les lieux»; c'est-à-dire que, ne peignant que +ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond +commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une +vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique +ne lui échappe point; l'homme lui échappe. + +Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin +sur l'homme, révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il +me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre +et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible +moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien +que les choses du moment, _actualiste_, et incapable de soutenir +l'observation au jour le jour de la science pleine et solide de l'homme +éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme +tiendra à cela. + +Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme +de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il +lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans +l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps +des salons littéraires et scientifiques.» Faites bien attention +à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses +correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire +des bêtises aux hommes.» Le commencement du XVIIIe siècle est l'époque +où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout +homme de lettres a dans son coeur un Trissotin qui sommeille, ou tout au +moins un Cydias qui germe. Être lu des femmes du monde qui se piquent +de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce +qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme +vague de l'amour. Selon les temps cette démangeaison les mène à être +libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps +de Fontenelle et de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage +précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une +gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, +et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries. + +Même avant le _Temple de Gnide_, Montesquieu donne un peu dans ce +travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la _Pluralité des Mondes_ +il n'y avait qu'une marquise; dans les _Persanes_, il paraît que ce +n'est pas trop de tout un sérail. Dans les _Mondes_ on voyait un savant +s'excusant de tracer des figures de géométrie sur le sable d'un parc où +il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres. +Dans les _Persanes_, nous aurons des histoires de harem et les mémoires +d'un eunuque. Cela est plus désobligeant qu'on ne saurait dire. Toute +une lettre (la CXLIe), voluptueuse de sang froid, avec ses grâces +maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est +que c'est un jeune homme, et de génie, qui en est l'auteur. + +Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès +les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point +différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et +raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point +le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le +scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on +le regrette. + +Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des hommes que +Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans +le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de +celui-là. + + + +II + +MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ + +Il en avait d'autres comme en réserve. Et d'abord un homme +extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout +de son temps, et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un +adorateur de l'antiquité. «Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine +de la petite école littéraire de 1660. «J'adore les anciens... cette +antiquité m'enchante...», dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien +loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique +aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, +de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui +est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que +les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, +christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui +que la moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode. + +Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité, +ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand; ce n'est +pas l'art antique. A-t-il lu Homère? Je n'en sais rien. Le sentirait-il? +Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui «l'enchante», ce n'est +pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, c'est ce qu'elle a d'imposant. +Il aime le grand, lui, homme de 1720, contemporain de Le Sage et de +Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il +aime l'histoire grecque et surtout l'histoire romaine. Il aime Tite-Live +et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus, +sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les +censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul +homme, une seule pensée traversant les âges, toute pleine d'une force +inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le +sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande +force, l'empire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant +rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce +gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et +des Girondins. + +Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée +seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et +oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse +de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et +des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un +idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de +frugalité un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigable; qui, +par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en +vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les +Français ont été très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien +défendu par une autre religion, a senti celle-là, assez pour la +comprendre. Montesquieu en est très pénétré, en un temps où on l'a +complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? Il est, +en cela, l'un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patrimoine +classique. Il est parmi nos _sacra_. Notre XVIe siècle l'a mis en +honneur, notre XVIIe siècle l'a soutenu. Au commencement du XVIIIe on en +perdait le sens; mais vers la fin de ce même siècle il revivait avec une +force singulière, avait son contrecoup, et ridicule, et terrible aussi, +sur les moeurs et sur l'histoire. Montesquieu, en 1720, gardait, comme +une superstition domestique, ce qui avait été un culte national et +devait devenir un fanatisme. + + + +III + +SON GOUT POUR LES RÉCITS DE VOYAGES + +Ajoutez un nouveau personnage, un Montesquieu qui ressemble à Montaigne, +qui est curieux de moeurs singulières, de coutumes locales, de relations +de voyage, et de voyages. Il lit Chardin de très bonne heure, avec +passion, avec une grande application de réflexion aussi; car si les +_Persanes_ en sont sorties, une partie de l'_Esprit des Lois_ y a sa +source. Il est original par ce côté encore. De son temps on est curieux +de sciences, comme aussi bien il l'est lui-même; on ne l'est point +d'exotisme. Au XVIe siècle les savants voyageaient beaucoup, mais +surtout pour courir à la recherche de manuscrits précieux et de savants. +Au XVIIe siècle, les Français voyagent moins: la France est si grande, +son influence est si loin répandue! C'est à elle qu'on vient. Au XVIIIe +siècle on voyagera moins encore. La grande illusion des philosophes de +ce temps a été de croire que Paris pensait pour le monde. L'idée de +légiférer à Paris pour l'humanité toute entière en devait sortir. + +Montesquieu s'est infiniment inquiété des différentes manières qu'on +avait de penser et de sentir au delà des Pyrénées et des Alpes. Il +a voyagé d'abord, et avec soin, dans les livres. Chardin; _Lettres +édifiantes et curieuses des missions étrangères; Description des Indes +occidentales_ de Thomas Gage; _Recueil des voyages qui ont servi à +l'établissement de la Compagnie des Indes_, etc., voilà ses excursions +de bibliothèque.--Il a poussé plus loin. Il a voulu se donner le sens de +l'étranger, non plus la science par ouï-dire de ce qui se passe loin +de nous, mais le tour d'esprit qu'on se donne à vivre en dehors de +la sphère natale, cette souplesse particulière d'intelligence que la +transplantation donne aux esprits vigoureux, comme, du reste, elle râpe +et use les esprits vulgaires. Il visita l'Angleterre, l'Allemagne, la +Hongrie, l'Autriche, Venise, l'Italie, la Suisse, la Hollande, curieux, +attentif, lisant, regardant, écoutant, conversant avec les hommes les +plus célèbres de toute l'Europe. + +Voyage tout intellectuel, remarquez-le, tout de savant, de moraliste, +d'économiste et d'homme d'État, où le méditatif n'est nullement diverti +par l'artiste, où la réflexion n'est nullement interrompue par le +spectacle d'un monument ou d'un paysage; car Montesquieu n'est pas +artiste, n'a de pittoresque, ni dans l'esprit ni, presque, dans le +style. Son génie s'est agrandi ainsi, et enrichi, je ne dirai pas +fortifié. Sans ce goût de l'exotisme, Montesquieu fût resté enfermé dans +sa vision, haute et puissante, de l'antiquité héroïque; et son esprit, +resté plus étroit, eût probablement semblé plus fort. C'est de la +_Grandeur et décadence_ que fût sorti _l'Esprit des Lois_; et, son beau +rêve antique, il l'eût ordonné en un système. Le Montesquieu voyageur +a contribué à nous faire un Montesquieu plus instructif, de plus de +portée, de fonds plus riche; moins imposant et moins maîtrisant. + + + +IV + +IDÉES GÉNÉRALES DE MONTESQUIEU + +En effet, à mesure que l'esprit critique s'aiguisait en Montesquieu +par ce soin de chercher tant d'aspects divers des choses, la force +systématique s'affaiblissait d'autant, et de même qu'il y a en +Montesquieu plusieurs hommes, de même il y a aussi plusieurs pensées +dominantes. Ce que, sans doute, il ne sera jamais, nous le savons: ni +idéaliste, ni religieux, ni porté au mystérieux, ni très sensible à la +beauté. C'est un philosophe. Mais que de personnages encore il peut +prendre, et que de chemins ouverts! Philosophe expérimental, comme dit +Fontenelle, positiviste, il peut l'être. Il l'est déjà, de très bonne +heure. Je vois dans les _Lettres Persanes_[29] telle théorie sur les +peuples protestants et les peuples catholiques, qui est toute positive, +tout appuyée sur de simples faits, qui ne veut tenir compte que des +réalités palpables et tombant sous la statistique: tant d'enfants ici, +tant de célibataires là, terres labourées, terres en friches, rendement +des impôts. Le sociologue positif apparaît.--Le voici encore, plus +accusé (lettre CXXXI). Une sorte de fatalisme scientifique semble +s'emparer de son esprit. L'action inévitable du climat sur les hommes +une première fois se présente à sa pensée: «Il semble que la liberté +soit faite pour le génie des peuples d'Europe, et la servitude pour +celui des peuples d'Asie. Rappelez vous les Romains offrant la liberté +à la Cappadoce, et la Cappadoce ne sachant qu'en faire»--Soit; nous +allons avoir un politique naturaliste comprenant et expliquant les +développements des nations, les grands mouvements des peuples, les +accroissements et les décadences, les conquêtes, les soumissions, par +d'énormes et éternelles causes naturelles pesant sur les hommes et les +poussant sur la surface de la terre comme les gouttes d'eau d'une grande +marée; et cela, dans un autre genre, et comme en contre-partie, sera +aussi beau, si le génie s'en mêle, que ce «_Discours_» immortel où nous +voyions naguère empires et peuples menés d'en haut, par une invisible +main, à travers des révolutions qu'ils ne comprennent pas, vers une fin +mystérieuse. + +[Note 29: Lettre CXVII.] + +--Eh bien, non! Montesquieu ne sera pas un pur fataliste. Rappelez-vous +l'adorateur de l'antiquité, l'homme qui admire chez le Romain deux +forces personnelles, individuelles, supposant et prouvant la liberté +humaine, haute raison et pure vertu, puissances parlant d'elles-mêmes, +ressorts sans appui, causes en soi, qui façonnent et dressent un peuple, +soumettent et organisent un monde. Voilà un autre homme, qui s'appelle +encore Montesquieu, un rationaliste, un philosophe qui croit que la +raison humaine est la reine de cette terre, qu'un grand dessein est une +cause, qu'une grande intelligence a des effets dans l'histoire, qu'une +loi bien faite peut faire une époque.--N'en doutez point, il le croit. +C'est peut-être même ce qu'il croit le plus. Les sociétés, qui lui +apparaissaient tout à l'heure comme les combinaisons de forces +naturelles et aveugles, se présentent à ses yeux maintenant comme des +systèmes d'idées. Des principes deviennent féconds: «L'amour de +la liberté, la haine des rois conserva longtemps la Grèce dans +l'indépendance et étendit au loin le gouvernement républicain[30].» Une +loi n'est pas un fait qui se répète, c'est une idée juste. L'idée est +au-dessus des faits. Elle est, malgré eux et par elle-même. «La justice +est éternelle et ne dépend point des conventions humaines.» Elle oblige +les hommes de par soi, et ils doivent se défendre de croire qu'elle +résulte de leurs contrats. Si elle en dépendait, ce serait une vérité +terrible qu'il faudrait se dérober à soi-même.» Elle oblige Dieu. «S'il +y a un Dieu, il faut _nécessairement_ qu'il soit juste... il _n'est pas +possible_ que Dieu fasse jamais rien d'injuste. Dès qu'on suppose qu'il +voit la justice il tant _nécessairement_ qu'il la suive...» + +[Note 30: _Persanes_, CXXXI.] + +Voilà comme un nouveau fatalisme, un fatalisme rationnel qui s'impose à +la pensée de Montesquieu et qu'il impose à la nôtre. «Libres que nous +serions du joug de la religion, nous ne devrions pas l'être de celui de +l'équité.» Supposons que Dieu n'existe pas, l'idée de justice existe, +et nous devrons l'aimer, faire nos efforts pour ressembler à un +être hypothétique supérieur à nous, «qui, s'il existait, serait +nécessairement juste»[31]. Qu'est-ce à dire, sinon que voilà Montesquieu +rationaliste pur, mettant la plus haute pensée humaine (car il y en a +une plus élevée, qui est la charité; mais c'est un sentiment) au centre +et au sommet du monde, comme une force indépendante des fois naturelles, +créant puisqu'elle oblige, dominant hommes et dieux, reine et guide de +l'univers? + +[Note 31: _Persanes_, LXXXIII.] + +Cela dans les _Lettres Persanes_, dans ce livre frivole dont je disais +un peu de mal tout à l'heure. C'est que la fin n'en ressemble guère +au commencement. A mesure que le livre avance, le ton s'élève, les +questions graves sont touchées, l'_Esprit des lois_ s'annonce. Origine +des sociétés (lettre XCIV), monarchie, et comment elle dégénère soit en +république, soit en despotisme (lettre CII); périls des gouvernements +sans pouvoirs intermédiaires entre le roi et le peuple (lettre CIII); +ces grandes affaires sont indiquées d'un trait rapide, mais qui frappe +et fait réfléchir. L'observateur mondain s'efface peu à peu devant le +sociologue. Des hommes divers qui composent Montesquieu, on voit +qu'il en est un qui écrira l'_Esprit des Lois._ Il ne serait même pas +impossible que tous y missent la main. + + + +V + +L'ESPRIT DES LOIS, LIVRE DE «CRITIQUE POLITIQUE» + +Et, en effet, il en a été ainsi. L'_Esprit des Lois_ nous montrera, +agrandies, toutes les faces différentes de l'esprit de Montesquieu. Ce +grand livre est moins un livre qu'une existence. C'est ainsi qu'il faut +le prendre pour le bien juger. Il y a là, non seulement vingt ans de +travail, mais véritablement une vie intellectuelle tout entière, avec +ses grandes conceptions, ses petites curiosités, ses lectures, son +savoir, ses imaginations, ses gaîtés, ses malices, sa diversité, +ses contradictions.--Imaginez un de nos contemporains, très souple +d'esprit, juriste, mondain, politicien, voyageur et savant, qui réunit +des notes et écrit des articles pour la _Revue des Deux-Mondes_, les +_Annales de Jurisprudence_, le _Tour du Monde_ et la _Romania_; qui +s'occupe de politique spéculative, de science religieuse, de science +juridique, de curiosités ethnographiques, d'histoire et d'institutions +du moyen âge. Au bout de sa vie il a cinq ou six volumes, sur des sujets +très différents, qui n'ont pour lien commun qu'un même esprit général. +Montesquieu a fait ainsi; mais de ces cinq ou six volumes il a formé un +livre unique auquel il a donné un seul titre. + +Ce livre s'appelle l'_Esprit des Lois_; il devrait s'appeler tout +simplement _Montesquieu_. Il est comme une vie, il n'a pas de plan, mais +seulement une direction générale; il est comme un esprit, il n'a pas de +système, mais seulement une tendance constante; et tendance constante et +direction générale suffisent comme ligne centrale d'un esprit bien fait +et d'une vie bien faite. Dirai-je que, comme une vie humaine, à la +prendre à partir de la jeunesse, il a, en ses commencements, le ton +ferme et décidé, les vues d'ensemble un peu impérieuses, les mots +hautains qui sentent la force[32], les généralisations ambitieuses; plus +tard, les études de détail, les investigations minutieuses: plus tard +encore certaines traces d'affaiblissement, d'insuffisante clarté +dans beaucoup de science, de dessein général perdu, oublié, ou moins +passionnément poursuivi? + +[Note 32: «Tout cède à mes principes.»--«J'ai posé les principes et +j'ai vu les cas particuliers s'y plier comme d'eux-mêmes.»] + +Nous y retrouverons tout Montesquieu, tous les Montesquieu que nous +connaissons. D'abord, et disons-le vite pour n'y pas revenir, le bel +esprit de la Régence, l'homme de la philosophie en madrigaux et des +grands sujets en style de ruelle. Celui-ci peu marqué, mais reparaissant +de temps à autre. S'il y a déjà de l'_Esprit des Lois_ dans les _Lettres +Persanes_, il y a encore des _Lettres Persanes_ dans l'_Esprit +des Lois_. Tel chapitre se termine par une pointe galante, telle +considération sur les moeurs d'Orient par un compliment épigrammatique +aux dames d'Occident qui, «réservés aux plaisirs d'un seul, servent +encore à l'amusement de tous».--L'homme du bel air n'a pas disparu. + +Nous retrouvons encore, et plus accusé, se surveillant moins, le +voyageur curieux, le grand collectionneur d'anecdotes des deux mondes. +Il est fureteur. Souvent on désirerait qu'il ne quittât point une grande +vérité encore mal éclaircie à nos faibles yeux, pour rapporter une +particularité sur le roi Aribas, ou tel cas étrange de polygamie à la +côte de Malabar. Il y a beaucoup trop de rois Aribas dans ce livre +composé de notes patiemment accumulées. Montesquieu, si bien fait pour +les grands sujets, nous apparaît souvent comme un savant de La Bruyère. +Il devait savoir si c'était la main droite d'Artaxerce qui était la plus +longue. + +Et voici venir le _Romain_, l'adorateur de l'antiquité latine. Tout ce +qui se rapporte au gouvernement républicain, dans son livre, est tiré de +l'étude qu'il a faite et de la vision qu'il a gardée de la vieille Rome. +Grandes vertus civiques, législation forte, amour de la patrie, respect +de la loi, un grand courage et un grand dessein; lorsque l'un et l'autre +faiblissent, décadence et décomposition, substitution de la Monarchie à +la République: pour Montesquieu voilà toute l'histoire romaine, et voilà +l'essence de toute république. La République est: _soyez vertueux_. Il +s'ingénie, pour ne désobliger personne, à restreindre le sens de ce +mot de _vertu_. Qu'on ne s'y trompe point: il ne s'agit que de vertu +«_politique_», c'est-à-dire d'amour de la patrie, de l'égalité, de +la frugalité. Le lecteur s'est toujours obstiné à prendre, en lisant +Montesquieu, le mot vertu dans tout son sens; et, en vérité, il a +raison. L'auteur l'emploie à chaque instant dans sa signification la +plus étendue; et quand même il ne le ferait point, l'amour de la patrie +poussé jusqu'à lui sacrifier tout et soi-même n'est pas autre chose que +la vertu tout entière, parce qu'elle la suppose toute. + +Montesquieu apporte donc comme un élément, au moins, de sociologie +moderne, l'idéal un peu convenu, un peu _livresque_, de simplicité +voulue, de pureté et d'innocence dans les moeurs, qui lui est resté de +son commerce avec Plutarque, avec Valère Maxime, et, remarquez-le, aussi +avec les _Moeurs des Germains_, qu'il prend un peu trop au sérieux, et +dont, vraiment, il abuse. Son fond d'optimisme, sa confiance dans les +forces morales de l'homme, que lui a si durement reproché Joseph de +Maistre, et que nous retrouverons ailleurs, vient de là. Il a eu sur sa +pensée, et sur la pensée de beaucoup d'autres en son siècle, une grande +influence. + +Et si l'érudit ancien a sa part dans l'_Esprit des Lois_, l'observateur +moderne a la sienne aussi. S'il prend l'idée de l'essence de la +République dans ses livres latins, il prend l'idée de l'essence de la +Monarchie dans le spectacle qu'il a sous les yeux. L'_honneur_ est pour +lui le principe des monarchies. Il faut entendre par là, non point le +sentiment exalté de la dignité personnelle, ce serait état d'esprit que +les anciens ont connu et qui se confond avec l'instinct du devoir; non +point l'orgueil féodal, le respect d'un nom longtemps porté haut par +une race fière, ce qui est l'essence plutôt des aristocraties; mais +l'aptitude à se contenter pour sa récompense d'un titre «d'honneur» +accordé par un souverain généreux et noble en ses grâces, le désir +d'être distingué dans une cour brillante, l'amour-propre se satisfaisant +dans un rang, un grade, un titre, une dignité. C'est dans ce sens que +Montesquieu emploie toujours ce mot d'honneur toutes les fois qu'il en +use en parlant monarchie. C'est l'impression laissée en son esprit par +le siècle de Louis XIV qui lui a donné cette idée. Dans les _Persanes_ +il voyait surtout en France des sentiments légers et délicats de valeur +brillante et un peu étourdie, des airs, du _paraître,_ de la vanité. +La vanité française élevée presque au degré d'une vertu, voilà cet +_honneur_ dont il fait le fondement, un peu fragile, de la monarchie +tempérée. Il suppose un prince magnanime, une noblesse qui ne rêve que +cour, une bourgeoisie qui n'aspire qu'à devenir noblesse; et il faut +confesser qu'un Français né sous Louis XIV a quelques raisons de se +faire de la monarchie cette idée-là. + +Et nous tournons la page; et voici que nous nous trouvons en présence +d'un autre homme, d'un savant qui a médité sur la physiologie et qui se +dit que la sociologie pourrait bien n'être que l'histoire naturelle +des peuples. Il avait déjà, nous l'avons vu, ce pressentiment dans les +_Persanes_; il arrive, dans les _Lois_, à en faire toute une théorie. +Les peuples sont des fourmilières à qui le sol qu'elles habitent donne +leur tempérament, leur complexion, leur allure, leurs démarches, leurs +lois; car «les lois sont les rapports nécessaires qui résultent de la +nature des choses». Les climats font ici les fibres plus molles, et là +les nerfs plus solides. Ils donnent ici la volonté, et là l'esprit de +soumission. Ce n'est pas tel homme qui est monarchiste, c'est telle +région. Ce n'est pas tel homme qui est républicain, c'est telle zone. La +famille n'est pas la même dans les pays chauds et les pays froids[33]. +Là où le climat fait la femme nubile de bonne heure, il la met dans un +état de dépendance plus grande qu'ailleurs. L'égalité des sexes n'est +pas une conception de la raison, c'est un effet des climats tempérés. +Et, l'état politique se modelant sur l'état domestique, voilà, avec la +famille, la constitution, le gouvernement, la législation, la cité, +forcés de changer d'une latitude à l'autre, ou seulement de la vallée à +la montagne[34]. + +[Note 33: Livre XVI, ch. 2.] + +[Note 34: XVI, 9.] + +Plantes, un peu plus mobiles, nourries par la mère commune, les hommes +varient comme les végétaux d'un point à un autre de cet univers. Forêts, +un peu plus agitées, les peuples, des tropiques aux zones tièdes, +offrent aux yeux des aspects différents dont la raison est dans le sol +qui les alimente, l'air qui les secoue ou qui les berce, le soleil qui +les soutient ou qui les accable. + +--Mais qu'il poursuive, dira quelqu'un: toute la théorie physiologique +appliquée aux races humaines est dans ces principes! Ajoutez-y ce qu'ils +comportent naturellement. Considérez, ainsi qu'il fait, un peuple +comme un organisme: voyez en ce peuple sa sève se former, s'accroître, +fleurir, produire, s'épuiser; les sentiments, idées, préjugés, +religions, arts, propres à l'essence de cette race, se former lentement, +éclore en une civilisation particulière, décliner, s'effacer, +disparaître... + +--Permettez! Montesquieu n'ira pas loin dans le chemin qu'il vient +d'ouvrir, parce qu'il rencontrera un autre Montesquieu qui ne +s'accommoderait pas de ce système. Si l'histoire des peuples est +fatale comme une végétation, il n'y a qu'à la laisser aller. Il sera +intéressant de la décrire, il serait inutile d'essayer de peser sur +elle. Il ne faudra pas donner des lois aux peuples; il faudra observer +les lois selon lesquelles les peuples se développent. Le mot même de +législateur, si cette théorie est juste, est un non-sens. Or Montesquieu +est né législateur. Il aime à croire aux causes intelligentes; il aime à +croire à la raison humaine modelant les peuples, formulant des maximes +de conduite qui sont des morales, des principes de statique sociale qui +sont des constitutions, des axiomes de justice qui sont des codes; et +s'il a dit que «les lois sont des rapports nécessaires qui résultent de +la nature des choses» et s'il le croit, il ne croit pas moins que +les lois sont des rapports justes entre les idées.--Et par suite il +arrivera, conséquence assez piquante, que l'inventeur même, en France, +de la sociologie fataliste, sera le plus déterminé et le plus minutieux +des législateurs, sera l'homme qui dira le plus souvent: «les +législateurs doivent faire ceci»; comme s'il n'était pas contradictoire +qu'ils eussent quelque chose à faire. + +--N'aperçoit-il point la contrariété?--Si vraiment Montesquieu n'a point +remarqué, je crois, à quel point il était complexe, divers, fleuve où +se jettent et se mêlent les eaux les plus différentes; mais quand la +variété des idées va jusqu'au conflit, il n'est pas homme à ne s'en +point aviser. La manière dont il s'est dégagé ici montre, de ses +différents sentiments, quel est enfin celui qui l'emporte. Cette théorie +des climats il ne la pousse pas jusqu'à l'exclusion de la raison +législative; il l'y subordonne. Ces puissances naturelles il y croit; +mais il croit que le législateur peut et doit les combattre (Livre +XVI).--Loin que la loi soit la dernière conséquence fatale du climat, +elle est faite pour lutter contre lui, bonne à proportion qu'elle lui +est contraire. «Les bons législateurs sont ceux qui se sont opposés aux +vices du climat, et les mauvais ceux qui les ont favorisé.» Il faut +opposer les «_causes morales_» aux «_causes physiques_» (XIV, 5), +combattre la paresse, par exemple, par l'honneur (XIV, 9), l'inertie +fataliste des pays chauds par une doctrine d'initiative et d'énergie +(XIV, 5); etc. + +Ce n'est pas tout: si les moeurs sont des effets du climat, que le +législateur doit tempérer, les constitutions, de plus loin, le sont +aussi. Ce sera aux lois particulières de tempérer les constitutions, +comme c'était aux constitutions de redresser les mauvaises influences +des climats. Là où la forme du gouvernement comportera une certaine +rapidité d'exécution, les lois devront y mettre une certaine lenteur (V, +10). «Elles ne devraient pas seulement favoriser la nature de chaque +constitution, mais encore remédier aux abus qui pourraient résulter de +cette même nature.» + +Et nous voilà aussi loin que possible du point où nous étions tout +à l'heure; nous voilà, non plus avec un philosophe expérimental, un +naturaliste politique; mais avec une sorte de fabricateur souverain, un +démiurge, une sorte de mécanicien qui monte et démonte les rouages des +institutions humaines, non seulement explique le jeu des ressorts, mais +croit qu'on en peut fabriquer, en fabrique, met ici plus de poids, là +plus de liant, ralentit ou précipite par l'addition d'une roue ou d'un +balancier, a le secret de l'équilibre, et croit avoir la puissance de +l'établir. + +C'est ceci qu'il est surtout. Ses penchants sont très divers, comme +chez un homme qui a beaucoup d'intelligence et peu de passions. Mais +l'intelligence, à s'exercer, devient une passion aussi, et si, souvent, +il lui suffit de comprendre, qu'elle aime bien mieux se satisfaire du +plaisir ou de l'illusion de créer! Montesquieu y cède avec ravissement. +En présence des peuples il est d'abord un spectateur attentif; puis un +peintre, un interprète, un historien; puis enfin, un savant qui, à +force de connaître et de comprendre, croit pouvoir redresser, corriger, +améliorer, guérir, qui croit que les lumières peuvent être créatrices, +que les idées, quand elles sont si belles, doivent être fécondes;--et +qui peut-être ne se trompe pas. + +Mais ceci est le dernier trait, le plus important, je crois, mais +seulement le dernier. N'oublions pas les autres. Rappelons-nous bien qne +Montesquieu, de par son intelligence même, qui est infiniment souple et +admirablement pénétrante, entre partout et ne s'enferme nulle part, et +de par son tempérament qui est tranquille, aurait bien de la peine à +être systématique.--Car un système est, selon les cas, une idée, une +passion ou une table des matières.--C'est une idée chez ceux qui ne sont +pas très capables d'en avoir deux, et qui, en ayant conçu ou emprunté +une, y accommodent toutes les observations de détail qu'ils font sur les +routes.--C'est une passion chez ceux qui, incapables de penser autre +chose que ce qu'ils sentent, d'un penchant de leur tempérament font une +idée, optimisme, pessimisme, scepticisme, fatalisme, et y font comme +inconsciemment rentrer tout ce que l'expérience ou la réflexion leur +présente.--C'est un simple _memento_, une méthode de classement, pour +les intelligences vulgaires qui ont besoin d'un cadre à compartiments, +d'un casier commode à ranger leurs pensées et découvertes dans un bon +ordre et à les retrouver aisément. + +Montesquieu n'a de casier ni dans le tempérament ni dans l'intelligence. +Il est si peu homme à système qu'il est capable d'en avoir plusieurs. +Comme il a en lui plusieurs hommes, il a en lui plusieurs idées +générales des choses. Sa facilité est incroyable pour se placer +successivement à plusieurs points de vue très divers. Ce serait +faiblesse chez un homme médiocre; chez lui, chaque livre de l'_Esprit +des lois_ suggérant tout un système historique ou politique qui ferait +la fortune intellectuelle de l'un de nous, on est bien forçé de croire +que c'est supériorité. + +De cette nature d'esprit quel genre de livre pouvait sortir? Rien autre +chose qu'un livre de critique. Le critique est précisément celui qui a +une aptitude naturelle à entrer successivement dans les idées et les +états d'esprit les plus différents, et même contraires: c'est sa marque +propre. Et quand cette aptitude ne lui permet que de bien saisir et +traduire les idées des autres, il est dans la hiérarchie intellectuelle, +mais au plus bas degré; et quand elle va jusqu'à lui permettre de +comprendre des idées et des systèmes différents et contraires qui +n'ont pas même été encore inventés, il est précisément au sommet de +l'intelligence humaine. Un génie si puissant qu'il est inventeur, et +si varié et pénétrant dans divers sens qu'il est critique, voilà +Montesquieu; un livre de critique divinatrice, voilà l'_Esprit des +lois_. + +C'est ainsi qu'il le faut prendre pour en saisir toute la portée. Cet +homme se place au centre de l'histoire, puis, successivement, envisage +toutes les façons dont les hommes ont organisé leur association, et de +chaque institution il voit la vertu, le vice, le germe vital et le germe +mortel, et dans quelles conditions elle peut devenir grande, ou languir, +ou durer sans accroissement, ou s'élancer pour tomber vite, ou se +transformer en son contraire même. Il est tour à tour: monarchiste, pour +savoir que la monarchie se soutient par le sentiment de l'_honneur_ +dans une classe privilégiée qui entoure le prince et qu'elle tombe par +l'avilissement de cette classe;--aristocrate, pour comprendre qu'une +aristocratie subsiste par la _modération_, c'est-à-dire par la prudence +et la sagesse d'un ordre de l'État, et se transforme en ploutocratie +et de là en despotisme, dès que l'esprit de modération +l'abandonne;--démocrate, pour sentir que tout un peuple devant, dans ce +cas, avoir la sagesse d'un bon prince ou d'un excellent sénat, il faut +un prodige (qui s'est vu du reste), la _vertu_ même, pour gagner une +pareille gageure;--despotiste même (et pourquoi non?) pour nous peindre +le bonheur d'un peuple qui a su rencontrer (cela s'est vu aussi) un +despotisme intelligent[35]; mais pour nous montrer aussi combien un +pareil état est instable et comme monstrueux, effet d'un heureux hasard +qui ne se renouvelle point. + +[Note 35: _Arsace et Isménie histoire orientale_.] + +Et encore il se fera chrétien, lui qui, de nature, l'est si peu, pour +nous faire voir non seulement l'esprit du christianisme, mais jusqu'à +ses transformations et son évolution historique. Qu'un lecteur +superficiel ouvre ce livre à telle page, il y verra que le christianisme +est antisocial (XXIII, 22): «Le christianisme a favorisé le célibat, +diminué la puissance paternelle, détaché les citoyens de la patrie +terrestre au profit d'une autre.» Que le même lecteur regarde le livre +suivant, il verra (XXIX, 6) que le christianisme fait les meilleurs +citoyens, les plus éclairés sur leurs devoirs, les plus capables +de comprendre la patrie, étant les plus habitués au renoncement à +eux-mêmes. C'est que Montesquieu ne borne point sa vue à un temps, et +sait qu'une religion ne peut naître qu'en s'isolant de la cité; ne peut +subsister qu'en s'y rattachant; ne peut commencer que comme une secte, +ne peut s'assurer qu'en devenant un organe social; a par conséquent dans +sa maturité des démarches contraires à l'esprit de son origine, jusqu'au +jour où, perdant son influence sur la cité, elle revient à son point de +départ. + +C'est ainsi que certains étonnements qu'il provoque tournent à la gloire +de son sens critique. On trouve une petite étude sur le Paraguay dans +son chapitre sur les institutions des Grecs[36]. Quel rapport, et que +signifie cet éloge de l'_État-couvent_ établi par les Jésuites au +nouveau monde? Qu'on lise tout le chapitre, et l'on verra combien +Montesquieu a l'intelligence de l'État antique: comme il a bien vu que +Sparte était une sorte de couvent, un ordre de moines guerriers, sans +idée de la liberté et de la propriété individuelle, rapportant tout à +la maison commune, à la grandeur et à la richesse de l'Ordre; qu'il y +a quelque chose de cet esprit dans toutes les républiques antiques, et +dans la Rome primitive comme dans la Grèce ancienne; que ces républiques +de l'ancien monde étaient des associations de religieux ayant pour +église la patrie, et faisant voeu pour elle d'égalité, de frugalité, de +pauvreté et de bonnes moeurs[37]; qu'ainsi s'expliquent cette idée de la +_vertu_ tenue pour principe des États républicains et cette autre idée +que l'État républicain convient aux pays limités et concentrés; et toute +cette admirable critique de la constitution républicaine, écrite par +un philosophe solitaire, et qui n'était pas républicain, au milieu de +l'Europe monarchique. + +[Note 36: Livre IV, ch. 6.] + +[Note 37: Cf. Livre V, ch. 6.] + +Et, je l'ai dit, cette critique est tellement puissante, elle va si +sûrement, au fond des organismes sociaux, saisir le secret ressort qui +dans telles conditions doit produire tels effets, qu'elle peut devenir +prophétique. Montesquieu comprend l'histoire jusqu'à la prédire. Il a vu +que la Révolution française serait conquérante; cela sans songer à la +Révolution française; mais la prophétie sort, sans qu'il y pense, de la +théorie générale: «Il n'y a point d'État qui menace si fort les autres +d'une conquête que celui qui est dans les horreurs de la guerre +civile...» On croirait à un paradoxe. Il faut se défier des paradoxes +de Montesquieu. Le plus souvent il est en dehors de la croyance commune +parce qu'il la dépasse. Continuons: «_Tout le monde, noble, bourgeois, +artisan, laboureur, y devient soldat_, et cet Etat a de grands avantages +sur les autres, qui n'ont guère que des citoyens. D'ailleurs, dans les +guerres civiles _il se forme sauvent des grands hommes_, parce que, dans +la confusion, ceux qui ont du mérite se font jour, chacun se place et se +met à son rang; au lieu que dans les autres temps on est placé presque +toujours tout de travers[38].» + +[Note 38: _Grandeur et Décadence_, XI.--_La Grandeur et Décadence_ +est un chapitre détaché de l'_Esprit des Lois_ et publié à l'avance] + +Il a prédit Napoléon, rien qu'en indiquant les suites nécessaires +du passage d'une monarchie tempérée à une monarchie militaire: +«L'inconvénient n'est pas lorsque l'État passe d'un gouvernement modéré +à un gouvernement modéré, mais quand il tombe et se précipite du +gouvernement modéré au despotisme. La plupart des peuples d'Europe sont +encore gouvernés par les moeurs. Mais _si par un long abus du pouvoir, +si, par une grande conquête_, le despotisme s'établissait à un certain +point, il _n'y aurait pas de moeurs ni de climats qui tinssent_; et dans +cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins +pour un temps, les insultes qu'on lui fait dans les trois autres.»-- +Avec la prédiction de 1793 faite en 1789 dans le _Courrier de Provence_ +par Mirabeau[39], je ne vois pas d'exemple de génie politique plus +habile à pénétrer l'avenir; et Mirabeau prévoit de moins loin. + +[Note 39: _Nouveau coup d'oeil sur la Sanction royale] + +A le prendre comme un livre de critique, voilà cet ouvrage étonnant, né +d'un esprit incroyablement propre à se transformer pour comprendre, à se +faire tour à tour ancien, moderne, étranger, non seulement à entrer +dans une âme éloignée de lui, mais à s'y répandre, à la pénétrer tout +entière, à s'y mêler et à vivre d'elle; non moins apte encore à la +quitter, et à recommencer avec une autre. Il y a peu d'exemples d'une +liberté plus souveraine, d'une intelligence, d'une compréhension plus +prompte, plus facile, plus sûre et plus complète. J'ai dit que ce livre +était une existence; c'est l'existence d'un homme qui aurait vécu de +la vie de milliers d'hommes.--La haute critique, aussi bien, n'est pas +autre chose. C'est le don de vivre d'une infinité de vies étrangères, +quelquefois d'une manière plus pleine et plus intense que ceux qui les +ont vécues, et avec cette clarté de conscience, que ne peut avoir que +celui qui est assez fort pour se détacher et s'abstraire, et regarder en +étranger sa propre âme; ou assez fort, en sens inverse, pour entrer +dans une âme étrangère et la contempler de près, comme chose à la fois +familière et dont on sait ne pas dépendre. + +Et comme c'est une vie de penseur qui est dans ce livre, aussi faut-il +le lire comme il a été écrit, le quitter, y revenir, y séjourner, +le laisser pour le reprendre, le répandre par fragments dans sa vie +intellectuelle. Chaque page laisse un germe là où elle tombe. Il s'est +peu soucié de donner, d'un coup, une de ces fortes impressions comme en +donnent les livres qui sont construits comme des monuments. Il a semé +prodigalement et vivement des milliers d'idées, toutes fécondes en idées +nouvelles. C'est dans le foisonnement des pensées qu'il a fait naître +chez les autres qu'il pourrait s'admirer. La beauté est dans la moisson +qui ondoie et luit au soleil; la force, l'âme, le Dieu caché était dans +le grain. + + + +VI + +SYSTÈME POLITIQUE QU'ON PEUT TIRER «DE L'ESPRIT DES LOIS.» + +Mais encore n'a-t-il été que critique, que le contemporain, l'hôte +et l'interprète de tous les peuples, indifférent du reste, à force +d'indépendance, et impartial jusqu'à être sans opinion? Quoi! rien de +didactique dans un livre de philosophie sociale! Montesquieu n'a jamais +enseigné? Il a donné des explications de tout et n'a point donné de +leçons?--Il faut s'entendre. A le prendre comme professeur de science +politique, on le restreint, mais on ne le trahit pas. Le critique +explique toutes choses, mais au plaisir qu'il prend à en expliquer +quelques-unes, sa secrète inclination se révèle. On peut comprendre +toutes choses et en préférer une. De tout grand critique on peut tirer +un corps de doctrine, en surprenant les moments où, sans qu'il y songe, +sa façon de rendre compte est une manière de recommander. Lorsque +Montesquieu nous dit: «Dans tel cas... tout est perdu!» on peut croire +que ce qu'il désigne comme étant tout, est ce qu'il aime. + +Supposons donc un élève de Montesquieu, très pénétré de toute sa pensée, +et soucieux d'en faire un système, qui serait pour Montesquieu ce que +Charron fut pour Montaigne, et qui voudrait écrire le livre de la +_Sagesse_ politique, exprimer la leçon que l'_Esprit des Lois_ contient, +et, aussi, enveloppe. Il diminuera Montesquieu, en donnant pour tout ce +qu'il pense seulement ce qu'il souhaite. Mais il l'éclaircira aussi en +montrant, parmi tout ce qu'il explique, ce qu'il approuve.--Et voici, ce +me semble, à peu près, ce qu'il dira. + +Montesquieu était un modéré. Il l'était de naissance, d'hérédité et +comme de climat, étant né de famille au-dessus de la moyenne, sans être +grande, et dans un pays tempéré et doux. Il détestait tout ce qui est +violent et brutal. Ayant eu vingt-cinq ans en 1715, la première grande +violence et frappante brutalité qu'il ait vue a été le despotisme de +Louis XIV, la monarchie française se rapprochant du despotisme oriental. +L'horreur de cette contrainte est le premier sentiment dominant qu'il +ait éprouvé. Les _Lettres Persanes_ le prouvent assez. La haine du +despotisme est restée le fond même de Montesquieu. + +Homme modéré, il déteste le despotisme, parce qu'il est un état violent +qui tend tous les ressorts de la machine sociale. Homme intelligent, il +le déteste parce qu'il est bête: «Pour former un gouvernement modéré, +il faut combiner les puissances, les régler, les tempérer, les faire +agir... c'est un chef-d'oeuvre... Le gouvernement despotique saute pour +ainsi dire aux yeux. Il est uniforme partout. Comme il ne faut que des +passions pour l'établir, _tout le monde est bon pour cela_[40].--Voyez +cette pensée si profonde: «L'extrême obéissance suppose de l'ignorance +dans celui qui obéit; _elle en suppose même chez celui qui commande_. Il +n'a point à raisonner, il n'a qu'à vouloir.»--Voyez ce qu'il reprochait +dans sa jeunesse, et injustement, je crois, à Louis XIV; c'est surtout +d'avoir été un sot[41]. Ce qui n'est pas calcul, prudence, prévoyance, +ménagements délicats, exercice de l'intelligence ordonnatrice, le +révolte; et le despotisme n'est rien de cela. Gouverner, c'est prévoir. +Le gouvernement c'est le laboureur qui sème et récolte; le despotisme +c'est le sauvage qui coupe l'arbre pour avoir les fruits[42]. + +[Note 40: _Esprit_ (v. 14).] + +[Note 41: _Persanes_, XXXVII. «J'ai étudié son caractère....»] + +[Note 42: _Esprit_, v. 13] + +Cette haine du despotisme, il l'applique à tout ce qui en porte la +marque. Il l'appliquait à son roi; remarquez qu'il l'applique à Dieu. +L'idée de Dieu-providence lui répugne. Un Dieu qui intervient dans les +affaires particulières des hommes lui paraît un gouvernement arbitraire; +c'est un tyran bon. Il résiste a cette conception. Il soumet Dieu à la +justice, et pour l'y mieux soumettre il l'y confond. «S'il y a un Dieu, +il faut nécessairement qu'il soit juste.... [43].» Il ne veut pas de +la fatalité, qui est un despotisme bête; il ne voudrait pas d'un Dieu +arbitraire, qui lui semblerait un despotisme capricieux: «Ceux qui +ont dit qu'une fatalité aveugle gouverne le monde ont dit une grande +absurdité»[44]; mais ceux-là aussi lui sont insupportables «qui +représentent Dieu comme un être qui fait un exercice tyrannique de +sa puissance»[45]. Reste qu'il croit à un Dieu très abstrait, qui ne +diffère pas sensiblement de la loi suprême née de lui[46]. Il s'amuse, +dans une des _Persanes_, à dire que si les triangles avaient un Dieu, il +aurait trois côtés. Il fait un peu comme les triangles. Par horreur +du despotisme, il voudrait mettre à la place de la Divinité une +constitution. Il ne la voit guère que comme l'essence des règles +éternelles. Pour Montesquieu, Dieu, c'est l'Esprit des Lois. + +[Note 43: _Persanes_, LXXXIII. ] + +[Note 44: _Esprit_, L 1.] + +[Note 45: _Esprit_, ibid.] + +[Note 46: _Esprit_, ibid.] + +Haine du despotisme encore, sa méfiance à l'endroit de la démocratie +pure. Personne n'a parlé plus magnifiquement que lui des démocraties +anciennes. C'est qu'elles étaient mixtes; dès qu'elles ont été le +gouvernement du peuple seul par le peuple seul, elles ont penché vers la +ruine. «Le peuple mené par lui-même porte toujours les choses aussi +loin qu'elles peuvent aller; et tous les désordres qu'il commet sont +extrêmes[47]. Aussi toute démocratie est sur la pente ou du despotisme +ou de l'anarchie. L'esprit «d'égalité extrême» la porte à considérer +comme des maîtres les chefs qu'elle se donne, et à tout niveler au plus +bas. Dans ce désert l'espace est libre et l'obstacle nul pour un tyran, +à moins que l'idée de despotisme ne soit tout à fait insupportable, +auquel cas «l'anarchie, au lieu de se changer en tyrannie, dégénère en +anéantissement»[48]. + +[Note 47: _Esprit_, v, ii.] + +[Note 48: _Esprit_, viii.] + +Si la crainte du despotisme est tout le fond de Montesquieu, la +recherche des moyens pour l'éviter sera toute sa méthode. Dans tout son +ouvrage on le voit qui guette en chaque état politique le vice secret +par ou la nation pourra s'y laisser surprendre. Le despotisme est pour +Montesquieu comme le gouffre commun, le chaos primitif d'où toutes les +nations se dégagent péniblement par un grand effort d'intelligence, de +raison et de vertu, pour se hausser vers la lumière, d'un mouvement +très énergique et dans un équilibre infiniment laborieux et infiniment +instable, et pour y retomber comme de leur poids naturel; les raisons +d'y rester, ou d'y revenir, étant multiples, le point où il faut +atteindre pour y échapper étant unique, subtil, presque imperceptible, +et la liberté étant comme une sorte de réussite. + +Comme l'homme, engagé dans le monde fatal, dans le tissu matériel et +grossier des nécessités, sent qu'il est une chose parmi les choses et +dépendant de la monstrueuse poussée des phénomènes qui l'entourent, le +pénètrent, le submergent et le noient; et s'élève pourtant, ou croit +s'élever, au moins parfois, à un état fugitif et précaire d'autonomie et +de gouvernement de soi-même où il lui semble qu'il respire un moment; +--de même les peuples sont embourbés naturellement dans le despotisme, +et quelques-uns seulement, les plus raffinés à la fois et les plus +forts, par une combinaison excellente et précieuse de raffinement et de +force, peuvent en sortir, et peut-être pour un siècle, une minute dans +la durée de l'histoire; et cette minute vaut tout l'effort, et le +récompense et le glorifie; car ce peuple, un cette minute, a accompli +l'humanité. + +Montesquieu la cherche donc, cette combinaison délicate. Il en a trouvé +tout à l'heure des éléments dans la démocratie et il ne les oubliera +pas. Mais, nous l'avons vu aussi, la démocratie ne suffit pas à réaliser +son rêve; elle a des pentes trop glissantes encore vers le despotisme, +et seule, sans mélange, étant le caprice, elle est le despotisme +lui-même.--Nous tournerons-nous vers l'aristocratie, qui pour +Montesquieu, et il a raison, n'est qu'une autre forme de la République? +Montesquieu est profondément aristocrate. Il a donné comme étant le +principe du gouvernement aristocratique la qualité qui était le fond de +son propre caractère, la modération. C'était trahir son secret penchant. +Ce qu'il entend par aristocratie, c'est une sorte de démocratie +restreinte, condensée et épurée. Un certain nombre--et il le veut assez +considérable--de citoyens distingués par la naissance, préparés par +l'hérédité, affinés par l'éducation (notez ce point, il y tient), et se +sentant, et se voulant égaux entre eux, gouvernent l'Etat du droit +de leur intelligence, de leurs aptitudes et de leur savoir.--Idées +singulières, qui montrent assez combien Montesquieu reste de son temps +et de sa caste. Il en est tellement qu'il semble ne pas soupçonner +l'idée, vulgaire cinquante ans plus tard, de l'admissibilité de tous +aux fonctions publiques. Il est pour la vénalité des charges de +magistrature, ce qui arrache à Voltaire, si peu démocrate pourtant, un +cri d'indignation[49]. Ses idées sur ce point sont très arrêtées. Il +sait bien que la vénalité c'est le hasard; mais il estime qu'en +cette affaire mieux vaut s'en remettre un hasard qu'au choix du +gouvernement[50]. Comme il veut une séparation absolue entre le pouvoir +exécutif et le pouvoir judiciaire[51], pour que ce dernier soit +absolument indépendant, à la nomination des juges par le gouvernement +il préfère le hasard comme origine, et la fortune comme garantie +d'indépendance. Il n'y a pas d'idée plus aristocratique que celle-là. +Sous prétexte que les citoyens peuvent avoir des différends avec le +gouvernement, elle établit, pour les trancher, un pouvoir aussi fort +que celui-ci. Tandis que le principe démocratique veut que les intérêts +particuliers du citoyen soient sacrifiés à l'intérêt du gouvernement, +Montesquieu, pour les sauver, crée un pouvoir aussi indépendant, aussi +solide, et aussi absolu que le Pouvoir. Et il a raison. + +[Note 49: «Cette vénalité est bonne dans les Etats monarchiques, +parce qu'elle fait faire comme un métier de famille ce qu'on ne voudrait +pas entreprendre pour la vertu....» (vi.1). Voltaire s'écrie: «La +fonction divine de rendre la justice, de disposer de la fortune ou de la +vie des hommes, un métier de famille!»] + +[Note 50: vi. 1.] + +[Note 51: xi, 6.] + +Une aristocratie nobiliaire, une aristocratie judiciaire, il désire +l'une et l'autre. Il veut un corps des nobles héréditaire[52], +l'aristocratie étant «héréditaire par sa nature», puisqu'elle n'est +pas autre chose que sélection, traditions, éducation. Il y voit trois +garanties, modération, stabilité et compétence. + +[Note: 52: XI, 6.] + +Il reste donc aristocrate?--Non pas exclusivement. L'aristocratie a +autant de raisons de glisser au despotisme que la démocratie. Sans aller +plus loin, sa raison d'être est raison de sa ruine. «Elle doit être +héréditaire» (XI,6) et «l'extrême corruption est quand elle le devient» +(VIII, 5). Ceci n'est pas une contradiction de Montesquieu, c'est une +contrariété des choses mêmes. L'hérédité fonde l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe compétente; elle ruine l'aristocratie parce +qu'elle fait une classe d'où les compétences isolées sont exclues. Elle +fait du corps aristocratique un gouvernement très intelligent qui arrive +vite à n'appliquer son intelligence qu'à son intérêt. Dans la démocratie +manque l'intelligence des intérêts généraux: dans l'aristocratie manque +le souci des intérêts généraux. Et obéissant à sa nature, qui est +concentration du pouvoir, l'aristocratie tend à se faire de plus en plus +restreinte, jusqu'à n'être plus qu'aux mains de quelques-uns, dont le +plus fort l'emporte: nous voilà encore au despotisme. + +Nous retournerons-nous du côté de la monarchie?--Mais c'est le +despotisme!--Non! Non! et Montesquieu tient à cette distinction. Pour +lui la monarchie même non parlementaire, même sans Chambres délibérantes +à côté d'elle, n'est point le despotisme. + +Les critiques qui depuis 1789 ont étudié Montesquieu ont été surpris +de cette assertion, et l'ont considérée comme une singularité de son +imagination. L'idée peut être une erreur; mais elle n'est pas une +nouveauté. Quand elle ne daterait pas de Rodin, elle daterait de +Bossuet[53]; c'est une idée commune aux publicistes de l'ancien régime +qu'une monarchie sans dépôt des lois n'est pas pour cela une monarchie +sans lois. Elle est absolue, elle n'est pas arbitraire. Elle n'est +contenue par rien, mais elle doit se contenir; elle n'est forcée d'obéir +à rien, mais elle _doit_ obéir à quelque chose. Elle a devant elle +vieilles lois nationales, vieilles coutumes, antiques religions, qu'elle +ne doit pas enfreindre. Elle est une volonté qui doit tenir compte des +coutumes. Il n'y a despotisme que dans les pays où il n'y a ni lois, ni +religion, ni honneur, ni conscience. + +[Note 53: «C'est autre chose que le gouvernement soit absolu, autre +chose qu'il soit arbitraire.... Outre que tout est soumis au jugement de +Dieu... il y a des lois dans les Empires contre lesquelles tout ce qui +se fait est nul de droit, et il y a toujours ouverture à revenir contre, +ou dans d'autres occasions ou dans d'autres temps (_Politique_, viii, 2, +1)] + +Mais là où la garantie de tout cela n'existe pas?--Il y a pente +au despotisme et trop grande facilité à l'établir, mais non point +despotisme. Pour Montesquieu, la monarchie de Louis XIV, par exemple, +n'est point despotisme; il est vrai qu'elle y tend. + +La monarchie ne doit donc pas être repoussée _a priori_. Elle est très +acceptable. Elle a même pour elle un singulier avantage: elle fait faire +par _honneur_, par besoin d'être distingué du prince, ce qu'on fait +ailleurs par vertu. Elle supplée au civisme. Elle arrive à créer des +sentiments, et des sentiments qui sont très bons: fidélité personnelle, +amour pour un homme ou une famille, dont c'est la patrie qui +profite.--Autant dire (ce que Montesquieu n'a pas assez dit) qu'elle +fait une sorte de déviation du patriotisme, de déviation et de +concentration. Cette patrie, qu'on aimerait peut-être languissamment, on +l'aime ardemment, et on la sert, dans cet homme qu'on voit et qui vous +voit, et peut vous remarquer, dans cet enfant qui vous sourit, qui vous +plait par sa faiblesse, qui, homme, sera là certainement, dans vingt +ans, avec une mémoire que la grande patrie n'a guère.--Mais le +despotisme est la pire des choses, et il est bien vrai que la monarchie +y tend très directement. Il suffit, pour qu'elle y glisse, que le roi +soit fort et ne soit pas très intelligent[54], qu'il soit si capricieux +«qu'il croie mieux montrer sa puissance en changeant l'ordre des choses +qu'en le suivant... et qu'il soit plus amoureux de ses fantaisies que de +ses volontés». Cela se rencontre bien vite et est bien vite imité. + +[Note 52: vii, 7.] + +Que faire donc? Montesquieu n'a pas inventé ce qui suit. Aristote +savait le secret, et Cicéron avait très bien lu Aristote. Il faut un +gouvernement mixte, qui, par une combinaison très délicate des avantages +des différents gouvernements, s'arrête dans un juste équilibre, et soit +aux États ce que la vie est au corps, l'ensemble organisé des forces qui +luttent contre la mort toujours menaçante: la mort des États, c'est le +despotisme. + +Les anciens ont eu de ces sortes de gouvernements, et ce furent les +meilleurs qui aient été. Ils ont su mêler et unir, à certains moments, +aristocratie et démocratie, dans des proportions très heureusement +rencontrées. Nous avons une force de plus, une institution particulière +apportant, elle aussi, ses avantages propres, la monarchie: faisons-la +entrer dans notre système. Montesquieu s'arrête à la _monarchie +aristocratique entourée de quelques institutions démocratiques_. + +La monarchie, en effet, est excellente à la condition d'être à la fois +soutenue et contenue par quelque chose qui soit entre elle et la foule. +Le despotisme n'est pas autre chose qu'une foule d'égaux et un chef. +C'est pour cela que despotisme oriental ou démocratie pure sont +despotisme au même degré. Une nation n'est pas poussière humaine, avec +un trône au milieu. Elle est un organisme, où tout doit être poids et +contrepoids, résistances concertées et équilibre. Egalité absolue avec +chefs temporaires, c'est despotisme capricieux. Egalité absolue avec +chef immuable, c'est, selon le caractère du chef, despotisme capricieux +encore, ou despotisme dans la torpeur. Le fondement même de la liberté, +c'est l'inégalité. + +Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui commande, quelqu'un qui contrôle, +et quelqu'un qui obéisse; et entre ces personnes diverses de l'unité +nationale des rapports, fixés par des lois, dont quelqu'un encore ait +le dépôt. Entre le roi et la foule des _Corps intermédiaires_, qui +limitent, redressent et épurent la volonté de celui-là et préparent +l'obéissance de celle-ci. Une noblesse héréditaire est un bon corps +intermédiaire[55] Elle a la tradition de l'honneur national, et +héréditaire comme le roi, mais collective elle est l'obstacle naturel +à la volonté du trône quand celle-ci est capricieuse. Elle est un +excellent corps de _veto_; c'est la «faculté d'empêcher» qui est son +office propre[56].--Le clergé est un corps intermédiaire assez utile. +Bon surtout où il n'y en a point d'autre[57], il est salutaire dans une +monarchie comme obstacle mou et insensible, pour ainsi dire, infiniment +fort encore par son ubiquité, sa ténacité, «algue» qui amortit, énerve +le flot. + +[Note 55: II, 4.] + +[Note 56: **, 6.] + +[Note 57: *, 1] + +Il faut encore un ordre intermédiaire qui ait «le dépôt des lois». Sauf +en Orient, toutes les monarchies ont des lois, puissances idéales, +limitatives du prince, protectrices du citoyen. Ecrites ou non, simples +précédents et coutumes, ou textes et chartes, elles existent partout où +il y a organisme social. Elles ne sont que les définitions du jeu de cet +organisme. Mais il est des pays où on les sent plutôt qu'on ne les voit. +Elles en sont plus redoutables, étant plus mystérieuses. Mais elles sont +plus faciles à étudier. Elles sont plus redoutées que contraignantes. Il +est bon qu'on puisse les voir, les lire quelque part. Un corps en aura +la garde, les retiendra, les transcrira, les rappellera, et, de ce chef, +aura des privilèges (indépendance, inviolabilité, autonomie) parce qu'il +aura un office social[58]. + +[Note 58: «L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte +garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un +pur despotisme, c'est que la magistrature française existe». «Dans la +plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le +prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice +du troisième.» (_Esprit_, XI, 6, alinéa 7.)] + +Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais +non pas être tout passif. Incapable de «conduire une affaire, de +connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter», en un +mot incapable de gouverner[59], il est essentiel pourtant qu'on sache +ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses +souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la +désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de l'Etat. Le +peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car «il +est admirable pour cela», qui interviendront dans la direction générale +des affaires publiques. Il aura même sa part dans le pouvoir judiciaire, +non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne +la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement +temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la +loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant +non en équité, mais sur le texte[60]. + +[Note 59: II, 2.] + +[Note 60: XI, 6.] + +--Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les +institutions démocratiques mises en présence. + +Et comment tout cela s'organisera-t-il?--Trois puissances: exécutive, +législative, judiciaire. + +Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y conformant, +le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont +scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas; car, alors, il +ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi +serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus +de liberté. + +Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue +des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un +caprice. Plus de liberté. + +Le pouvoir exécutif ne légiférera point; car il aurait les mêmes +tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car +il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se +rendrait. Plus de liberté.--Il ne nommera même pas les juges, car +il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de +récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté. + +Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce +n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir +public s'exerçant, sans profit pour lui, au profit de tous.--L'exécution +doit être prompte: le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme.--La +délibération doit être lente: le pouvoir législatif sera aux mains +de deux assemblées, de nature différente, dont l'une aura toutes les +chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de +l'autre.--Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature +permanente: ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, +par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère +d'éternité. «Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont +nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une +enchaînera l'autre par sa faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux +seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la +législatrice.» + +Et rien ne marchera!--Pardon! ces différents ressorts, forment en effet +un équilibre, et il semble qu'ils «devraient former une inaction». Mais +les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut +«qu'ils aillent»; seulement ils ne pourront qu'aller lentement et +«qu'aller de concert», et c'est précisément ce qu'il nous faut[61]. + +[Note 61: XI, 6. alinéas 55, 56.] + +Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers +linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie +française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la «monarchie»? +Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les «pouvoirs +intermédiaires»? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part +nécessaire et désirable d'institutions démocratiques?--Sans aucun doute; +et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un +conservateur; c'est un rétrograde éclairé. Ce serait, s'il faisait une +constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. Il +n'aime pas ce qui est de son temps, il aime ce qui a été. C'était un +«très bon gouvernement» que le «gouvernement gothique», ou du moins qui +avait en soi la capacité de devenir meilleur: «La liberté civile du +peuple (_communes_), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la +puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois +pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré». +Tirer du gouvernement «gothique» toute l'excellente constitution qu'il +contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail du temps et des +hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont +amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts +de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la +France[62], une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la +monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de +despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme +sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. Il est temps de +revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes +rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se +rencontrent; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté. + +[Note 62: _Esprit_, III, 53; v.11.--_Pensées_.] + +Un retour en arrière éclairé par la connaissance de l'esprit des +constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre +façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui, dans Monsieur +le Duc, est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la +fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que +les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances +qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles +étaient en France, et ce qu'il importe qu'elles restent. Il sait que +certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont +nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique, il +l'applique à la constitution française. Mais l'historien et le +mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre; ils se +rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à +la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile +qu'elle fût encore, que le sociologue les rapporte; les forces réelles +et vives de la France historique, l'historien les place aux mains du +mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et en jeu. + + + +VII + +MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE + +Qu'on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu +paraît très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout +ce qu'il a vu. Il était capable de se détacher de son temps et d'y +revenir,--de comprendre l'essence et le principe des Etats antiques, +et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute +historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait +sous les yeux;--et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour +prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont +était composé son organisme auraient disparu.--Son livre est un étonnant +amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes. +Il n'y a aucune oeuvre qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux +défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une +constitution puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il +persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais +qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on comprend son oeuvre +comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers +toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul +regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice +secret. Tantôt on la voit comme un monument très ordonné et très +régulier, construit d'après les lois d'une logique dogmatique +impérieuse, construction solide et immense, qui, encore, a laissé autour +d'elle d'énormes matériaux à construire des édifices tout différents. + +C'est un livre si vaste et si fourni qu'il forme système, se suffit à +lui-même, et aussi qu'il se réfute, ce qui est une façon de dire qu'il +se complète. Ne le prenez pas pour l'ouvrage d'un théoricien uniquement +épris d'idées pures, agençant la machine sociale comme par données +mathématiques. Montesquieu est cela, et cela surtout, soit; mais il est +autre chose. Il est l'homme qui sait que ces subtiles combinaisons ne +sont rien si elles ne sont soutenues et comme remplies de forces vives, +vertus ici, honneur là, bon sens et modération ailleurs, énergie morale +partout. Il est étrange qu'on ait cru[63] qu'à ce livre il manque une +morale. L'erreur vient de ce qu'il est très vite dit que le fonds des +sociétés est fait de vertus sociales, et un peu plus long de tracer +le cadre savamment ajusté où ces vertus s'accommoderont le mieux pour +produire leurs meilleurs effets. La partie morale de l'ouvrage peut +disparaître, matériellement, à travers la multitude des minutieuses +considérations politiques. Mais la morale sociale est le fond même de ce +livre et si l'on y peut découvrir comment les meilleures volontés sont +au risque de demeurer impuissantes dans une constitution politique mal +conçue, ce qui est vrai, et bien important; encore plus y trouvera-t-on +comment les meilleurs agencements sociaux restent, faute de grandes +forces morales, des ressorts sans moteur et des cadres vides. + +[Note 63: Nisard.] + +Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peut-être un peu trop +optimiste. Il l'est de deux manières: par trop croire aux hommes, et par +trop croire à lui-même, Il a trop confiance dans la bonté humaine. En +plusieurs endroits de l'_Esprit_ et de la _Défense de l'Esprit des +Lois_, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du +«_Bellum omnium contra omnes_». L'homme naturel, «sorti des mains de la +nature», comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre +contre d'autres loups pour un quartier de mouton; c'est un être timide +et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans +Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du +reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement +dans Montesquieu. + +Encore n'est-ce point tant de n'avoir point fait assez grande la part +de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très +enclin à penser comme lui sur cette affaire. Je lui reprocherai plutôt +de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point +un fauve; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus +rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison. +Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner +raisonnablement, et que, parce qu'un système politique raisonnable, par +exemple, peut être connu par un homme, il peut et doit être pratiqué par +les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un +esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous +pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais +très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il +enseigne, il le tient lui-même pour une «réussite» extraordinaire, pour +un merveilleux accident dans l'histoire humaine, qui est l'histoire du +despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités +et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties, +à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des +foules. Il _a affirmé_ très énergiquement que le peuple ne se trompe +point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple +Athènes et Rome, ce qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela +ne peut pas se soutenir, et figurez-vous Rome sans le Sénat. J'ai +parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui +ne prouve que ma sottise; mais enfin je le vois réclamer le jury avec +insistance (xi, 6, alinéas 13, 14, 15, 18) et vouloir en même temps +(alinéa 17) que le verdict ne soit que l'application stricte et comme +aveugle d'un texte précis, sans être jamais une «opinion particulière +du juge». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger +sur texte sans passions et sans préjugé? Ne voit-il pas que c'est +précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions +particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours +jugé «en équité»? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien; +mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges +incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne. + +Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de +l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais +tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère +lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade +qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et +merveilleusement à l'abri des passions: il est un peu porté à en +conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher +grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de +nous. L'erreur est bien naturelle à l'homme; puisque posséder la vérité +intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion, qui +est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits +un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à +fait dans le vrai? Peut-être bien. + +J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux +hommes, ce aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il +croit peut-être trop à l'efficace de son système, quand il en est à +faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses +précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure. +Je sais qu'il a un fond ou plutôt un coin de scepticisme, et qu'il dit +tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le +mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est +difficile de ne pas avoir confiance dans l'excellence de sa théorie, de +ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et +qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon +Etat. Il lui échappera de dire que dans «une nation libre il est très +souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal; il suffit +qu'ils raisonnent: _de là sort la liberté qui garantit des effets de ces +mêmes raisonnements_»--De là sort la liberté, ou plutôt c'est la +liberté même, d'accord; mais «qui garantit des effets des mauvais +raisonnements», je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le _point +dogmatique_, car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point +dogmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par +croire presque que la liberté est un bien en soi, par conséquent un but, +et que pourvu qu'on l'atteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me +semble que la liberté n'est point précisément un but, mais un état, un +«milieu», comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux +qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une +fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien. + +Sa conception même de la liberté a quelque chose de «formel»; et, comme +tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui +peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la +formule de son exercice. Elle est selon lui «le droit de faire ce que +la loi ne défend pas». Il est vrai, et c'est là le _signe_ à quoi l'on +connaît un despotisme d'un État libre; mais si toute la liberté était +là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien +qu'il peut en être.--C'est que la liberté n'est pas seulement le droit +de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne +ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de +justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant +dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous +lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité.--Elle +n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un +peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme; après quoi, +il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira +plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même; car la majorité est +solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés; +la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que +vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une +violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on souffre autant +de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite. + +Cette idée, il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine +réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi, +il ne me paraît pas qu'il le connaisse. Cette idée que la liberté est +avant tout mon droit _senti par un autre_, c'est-à-dire un respect et un +amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire +une solidarité, c'est-à-dire une charité, il l'a eue peut-être; car il +déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément +sentie; mais il ne l'a pas exprimée. + +Et, après tout, c'est encore un grand libéral; car cette forme et ce +mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les +meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir +et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si +délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un +minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil +système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses +effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme +liberté; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le +contraindre à être. + +Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes +politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop +optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des +peuples. Remarquez que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant +l'autre. Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est +qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la +plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre; quand il trace le +cadre d'une constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffit presque +de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. «Donnez +aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni +tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni l'un ni l'autre; car ils en ont +en eux les moyens.» C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, +peut-être aventureux. + +Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité +de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu d'optimisme. +C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait +écrire une _politique_, c'est-à-dire un code sans sanction, une +législation supérieure ne pouvant s'imposer aux hommes que par l'éclat +de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont +séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des +instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne +dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regardera faire; +et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, +les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est +souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du +temps et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. +L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est +évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au +plus haut point. Il croit que tout, même le mal, est réglé et voulu par +une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure; et par conséquent +que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas +à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il +reste qu'il le mette sur la terre. + + + +VIII + +«Encore une fois, je le trouve grand», comme disait Fénelon d'un autre, +et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout +inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu +a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est +impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il +comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et +le contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à +son système et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, +_l'entre-deux_, il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une +pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui. + +On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus +intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus +délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les +idées sourdre, jaillir, abonder, s'associer, se concerter, conspirer, +former des groupes et des systèmes, et comme des mondes; voir «tout +céder à ses principes», «poser les principes et voir tout le reste +suivre sans effort»; et aussi n'être point esclave de ses principes, et +savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées +qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une +gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de +l'intelligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme +et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré +par cette manière de ravissement de l'intelligence jouissant d'elle-même +comme d'un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long +travail pour s'écrier: «Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom +dont je vous nomme? Je cours une longue carrière, je suis accablé de +tristesse et d'ennui. Mettez, dans mon esprit ce charme et cette douceur +que je sentais autrefois et qui fuient loin de moi. Vous n'êtes jamais +si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le +plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que +je parle à la raison: _elle est le plus parfait, le plus noble et le +plus exquis de tous les sens_.» + +Il a parlé à la raison; pendant vingt années il a eu avec elle un +entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de coeur, d'infinis +et renaissants plaisirs. Il s'éveillait «avec une joie secrète de voir +la lumière», et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte +d'élargissement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une +idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. +Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être +vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était +tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du +monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnement, parce que, +si le raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du +moins, le signe qu'on la cherche. + +Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même +pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le +suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser +à l'extrême et mettre en système _une_ des idées de Montesquieu, presque +dédaignée par lui parmi tant d'autres. Après avoir cherché loin de lui +sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser +selon sa pensée; et maintenant qu'elle l'a définitivement abandonné, +quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a +raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, +que ce soit par sa faute ou par la nôtre, elle n'en paraît que plus +belle, devenant purement artistique, et comme l'esquisse lumineuse d'un +idéal. + +On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu +tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets +qu'il rencontre. «Il annonce plus qu'il ne développe», dit admirablement +Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux +et non des siens. Tout ce qu'il a vu, il l'a pénétré; il a seulement +trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que +lui. «Je suis, dit-il lui-même, avec son esprit charmant, comme cet +antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil +sur les Pyramides, et s'en retourna.»--Je n'aime pas à le contredire, et +je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire; seulement il a été dans +tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées +toutes, et surtout les plus hautes. + + + +VOLTAIRE + + + +I + +L'HOMME + +Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du +_Bourgeois gentilhomme_, et je l'entends dire: «C'est une très jolie +satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay.»--Le propos +est injurieux; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois +gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu +audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et +d'éducation.--Seulement c'est un bourgeois gentilhomme très spirituel, +ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, +ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a +tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel. + +«Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des +bourgeois», dit la bourgeoise Michaud dans _Le Buste_ d'Edmond About. Ce +qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. +Voltaire n'a pas été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le +bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le +rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique, +et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à +Platon, et nullement à Malebranche.--Ce qui marque encore, sans doute, +le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur +naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun +chevalier. + +Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment +pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel +est son sens le plus développé et le plus sûr, en quoi est une partie de +sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en +1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques +années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la +littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idées à +lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament +artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits; mais qui se +sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans, +s'il le faut, les idées courantes, et produire des oeuvres d'art +distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à +élever; c'est une fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a +fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision. + +Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être +précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner quand on +le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour +la «canaille»; persécuteur, quand il pourra persécuter avec une «suite +enragée», comme disait de Saint-Simon le duc d'Orléans. On le verra +poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une +sottise, avec un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la +religion, et, à ce titre, au moment où le malheureux est déjà proscrit +et traqué partout, crier qu'il faut «punir capitalement un vil +séditieux»[64], ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un +adversaire de la peine de mort. + +[Note 64: Sentiment des citoyens (1764).] + +On le verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à +toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il +a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses; tempêter contre +Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre +savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais +manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-l'Évêque contre +tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La +prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit +strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer +dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons, lui disent: «Laissez cela; +dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine....» Il ne veut rien +entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai +artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne +l'adule pas. + +En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que +ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes, +grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II, +Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont +toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, +toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet; mais à +celui-ci on pardonne, «et la moindre faveur d'un coup d'oeil caressant +nous rengage de plus belle.»--«Il fut donné à celui-ci de tromper les +peuples»; mais non point de prévaloir contre les rois.--Richelieu ne +lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais +tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à «un homme qui parle de vous +dans la chambre du roi», si ce n'est merci?--Mme du Deffand lit Fréron +avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et +qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence! On n'en +sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu de meilleure grâce +les petits coups de pied familiers des puissances. C'est même alors +qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car «l'esprit est une +dignité»,--qui supplée à l'autre. + +C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la +souscription de Rousseau à sa statue. Dix fois Dalembert lui écrit: +«Mais si! cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera +honneur de pardonner, et d'accepter.» La raison de sentiment le touchant +peu; il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire: +«Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugez +s'il est protégé!» Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné Mais +il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre. Il a le mépris pour +le vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage +de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et +il en félicite Catherine de tout son coeur. La prise de la Silésie +est une chose aussi qui a son charme; il prémunit Frédéric contre les +remords qu'il en pourrait avoir: «Qu'avez-vous donc à vous reprocher?... +Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos +_Mémoires_... N'aviez-vous pas des droits très réels?.... Je trouve +Votre Majesté trop bonne...»--Sire, dit le renardt vous êtes trop bon +roi. + +Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent. +Il l'est jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous +ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés +de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la _Henriade_ +et sauf, j'en suis sûr, _le poème de Fontenoy_, il les a tous démentis. +Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se +démentir et mentir, c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est +occupée. Combler Maffei de compliments sur sa _Mérope_, et cribler la +_Mérope_ de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme; dire à Mme +de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau; à l'Académie française +qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à l'univers +entier qu'il n'a jamais écrit le _Dictionnaire philosophique_; +conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et +écrire à Duclos: «Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les +_Lettres philosophiques_ et qu'il est bon catholique; il est si facile +d'être catholique!»; ce sont là des jeux pour Voltaire.--Ce ne lui sont +pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. +Il est menteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. +Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses +tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier +solennellement dans son église. Puisque c'est utile; puisqu'il y aurait +danger à ne pas le faire; puisqu'on le chasserait (car il a toujours +peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe! Ce +n'est qu'un acte de haute philosophie pratique. + +Et il s'admire dans sa sagesse, dans cette vie si bien conduite, +troublée quelquefois par le noble souci de plaire au «Trajan» de +Versailles ou au «Salomon» de Potsdam, et le désagrément de n'y pas +réussir; mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit +tard. + +Il a été doux envers la mort des autres; il a écrit le 27 janvier 1733: +«J'ai perdu Mme de Fontaine-Martel: c'est-à-dire que j'ai perdu une +bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente +qu'on dépensait à me divertir.... Figurez-vous que ce fut moi qui +annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir.... J'étais obligé +d'honneur à la faire mourir dans les règles.... Je lui amenai un +prêtre.... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu +était dans l'Eucharistie, elle répondit: «Ah! oui!» d'un ton qui m'eût +fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres».--Il voit +arriver sa propre mort avec une gaîté moindre; mais il lui fait encore +bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il +a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville +florissante qui est son oeuvre, et son rempart. Il fait du bien en +s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. +Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa +popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera +compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa +vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il +se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier +moment, et certes, c'est la seule chose qui lui manquât encore. Il est +complet désormais; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en +grand seigneur attaché au sol, bienfaisant et protecteur, ce qui vaut +mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et +le cordon à Versailles. + +Il joue ce rôle, comme tous les rôles, «en excellent acteur», mais un +peu en acteur, avec une insuffisante simplicité. Quand il communie à son +église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à +l'évêque d'Annecy; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de +seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son «privilège», +ses «vassaux», à l'issue de l'office. + +C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide +estime publique: «Je n'ai jamais eu de _popularité_, s'il vous plaît, +disait Royer-Collard, dites un peu de _considération_». Pour Voltaire, +ç'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé +le monde, il ne s'en est pas fait respecter. Cette «royauté +intellectuelle», de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses +contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le +méprise même beaucoup, et évite de lui écrire. Duclos se tient sur +la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à +l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à +surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et +lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de +temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se +puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments; Roscius a été bien +vertement sifflé dans la coulisse; mais qu'importe quand on est applaudi +sur le théâtre?--Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans +doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et +si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les mêmes motifs, +et qu'entre l'Arétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies. + +C'était un homme très primitif en son genre: il ignorait la distinction +du bien et du mal profondément. C'était le coeur le plus sec qu'on +ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait +constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par +le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment; parce que +l'intelligence sert à quelque chose. Mais le fond du caractère est bien +là. Il est peu sympathique et singulièrement inquiétant. + + + +II + +SON TOUR D'ESPRIT + +Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se +trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là? Un grand +ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un +et l'autre.--De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même +homme de guerre, du moins par ses inventions de ses «chars assyriens», +nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est +la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion, +un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou +de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de +curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout +savoir. Je ne fais pas l'énumération; il faudrait aller de l'agronomie à +la métaphysique en passant par la musique et l'algèbre, et remplir des +pages. Il a touché absolument à toutes choses. Faire le tour de son +temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où l'on y +passe, ç'a été le rêve de quelques hommes d'audaces, très rares, et ç'a +été son effort, et presque son succès.--Seulement, d'abord il était +pressé; ensuite il vivait en un temps où, déjà, ces tentatives étaient +condamnées à être vaines; et enfin il n'aimait pas.--Il n'aimait pas; +il était égoïste, et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit; +universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque +objet. Pour comprendre à fond quelque chose,--que vais-je dire là, et +qui peut rien comprendre à fond?--pour pénétrer seulement assez +loin dans une étude, la première condition est le détachement, le +renoncement, l'oubli de soi. Voltaire est superficiel parce qu'il est +incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour +passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus +soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une +abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que l'on croit +être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que +Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à +jouir pleinement et infiniment de sa «raison, le plus noble, le plus +parfait, le plus exquis de tous les sens». Certes, en de pareils +moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour +un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la +personnalité délicieusement oubliée et détruite;--et ce sont ces moments +que Voltaire n'a jamais connus. + +La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute +distinction. Il y faut davantage; et c'est à ce degré que Voltaire +ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec +enthousiasme; il a du plaisir à penser, non du bonheur; et toutes les +idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour +à tour, très vivement et courtement séduit par l'une, et, sans s'en +apercevoir, par la contraire; et de chacune il aura saisi vite et un +instant connu, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les +abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui +la dessinent.--Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il +est égoïste, c'est bien l'homme; avec quelle légèreté gracieuse, quel +élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française +et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, mais laisse partout son +nom éclatant et sonore, je le sais; mais enfin à la course, et avec des +oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et +peu de résultats. + +Car enfin il a tout regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce +semble; et qu'est-il? + +Est-il optimiste? Est-il pessimiste?--Croit-il au libre arbitre humain +ou à la fatalité? Croit-il à l'immortalité de l'âme, ou à l'âme purement +matérielle et mortelle?--Croit-il à Dieu? Nie-t-il toute métaphysique +et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain +point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien?--En histoire est-il +fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le +cours des destinées?--En politique est-il libéral ou despotiste?--En +religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou +abolitioniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes religieux, +mais conservateur du culte?--Je défie qu'on réponde par un oui ou par un +non bien tranché sur aucune de ces affaires, et, selon la question, on +sera plus rapproché du non que du oui, ou du oui que du non, et sur +certaines à égale distance de l'un et l'autre; mais jamais, si l'on est +sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou l'affirmative +absolue, et, si on le relit, s'y tenir. + +Non pas qu'il soit sceptique, ou qu'il soit «dilettante». Il aime à +croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est +pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté +dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce +qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire +qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs opinions dans +leurs actes; il _veut_ ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du +dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a +conviction facile; et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction +impérieuse et visant à l'acte. Seulement ses convictions sont multiples, +fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres +d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent +d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail. + +Est-il optimiste? J'ai deux lecteurs: l'un certainement va me répondre +oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, _Mondain_ ou _Candide_, +qui l'aura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais (_Candide_), +et la société bonne (_Mondain_); ou le monde bon (_Histoire de Jenni_), +et la société mauvaise (_Dictionnaire philosophique_, «_Méchants_»). +Il veut que l'homme se trouve heureux (_Mondain_) et il veut qu'il se +méprise (_Marseillais et Lion_). Très souvent vous le prenez pour un +pur Condorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la +réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira: +«J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime +(Pascal); j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si +malheureux qu'il le dit...» Et ceci est la tradition de Vauvenargues et +le pressentiment de Condorcet, et la transition de l'un à l'autre.--Il +vous dira: «C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs +qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point un +charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me +vendre ses pilules. Garde la drogue, mon ami...» Et ceci est contre +Jean-Jacques, ou Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme ne +conduise à la religion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le +répare.--Il vous dira: «L'homme n'est point né méchant; il le devient, +comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de l'univers; vous +ne verrez en eux que l'innocence, la douceur et la crainte... L'homme +n'est pas né mauvais: pourquoi plusieurs sont-ils infectés de cette +maladie, c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette +maladie, la communiquent au reste des hommes...» Et voilà du pur +Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu +par ses gouvernements, et Voltaire va écrire l'_Inégalité parmi les +hommes_. + +--Et c'est _Candide_ qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que +dans _Candide_: L'homme est fou; «historien, je m'amuse à parcourir les +petites maisons de l'univers.» Le monde est un gouffre: «_Ubicumque +calculum ponas, ibi naufragium invenies_. Le monde est un grand +naufrage. La devise des hommes est _sauve qui peut!_» Et dans ses +moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant +des pessimistes; et si dans le poème sur le _Tremblement de terre de +Lisbonne_ il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir +(_Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion; tout sera bien un +jour, voilà notre espérance_), dans _Candide_ éclate et largement +et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni +exception, ni espoir, ni plainte même et blasphème, forme encore, sans +le vouloir, de la prière, et partant de l'espérance; ni recours à +l'avenir humain, ni recours à l'avenir céleste, ni recours à rien, sinon +à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est +comme la lassitude du désespoir. + +Est-il déterministe, ou croit-il au libre arbitre humain? J'en suis +aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus +parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je +ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus +pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la +vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant, +pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du +danger qu'il y aurait pour l'homme à se croire esclave de la force des +choses: «Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société +humaine.»--«Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une +manière si contradictoire, et _ce qu'il y a à gagner_ à se regarder +comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre.»--«Le bien +de la société exige que l'homme se croie libre; je commence à faire plus +de cas du bonheur de la vie que d'une vérité.»--Et il vous dira, +bon logicien: une seule action libre «dérangerait tout l'ordre de +l'univers.... Si un homme pouvait diriger à son gré sa volonté, il +pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège +l'homme ne serait-il pas soumis à la morne nécessité que tout le reste +de la nature?» La liberté n'est précisément que l'illusion que nous en +avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous +maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir: «La +liberté dans l'homme est la santé de l'âme.» + +Mais l'âme, elle-même, qu'est-elle donc? Une _entité_, un être en nous +qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit? Non, et dans cette +négation il n'a pas varié. L'âme pour lui est matière pensante, faculté +donnée à la matière humaine pour se conduire, comme elle en a d'autres +pour se développer et se soutenir.--Mais survit-elle à la matière +qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une +faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent +fois sur cette considération. + +--Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense +par delà le tombeau? Qu'importe, reprend Voltaire: «On chantait +publiquement sur le théâtre de Rome: _Post mortem nihil est_....» et +ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se +gouvernait, tout allait à l'ordinaire....»--Il importe infiniment, +réplique Voltaire, et dans le même ouvrage (_Dictionnaire +philosophique_); je tiens essentiellement à l'âme immortelle parce qu'il +n'est rien à quoi je tiens plus qu'à l'_Enfer_: «Nous avons affaire à +force fripons qui ont peu réfléchi; à une foule de petites gens, brutaux +et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas +d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les +oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent.»--Et, donc, en style élevé: +«Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle!» + +Dieu est-il? Dieu n'est-il point? Ici c'est l'affirmative qui saute aux +yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il +a toujours aimé à revenir. Mais son idée de Dieu est telle que, sans +interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère que l'athéisme. +Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est +étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il +n'y en avait point.--Son idée de Dieu est d'une part un expédient, et +d'autre part, elle est toute disciplinaire, et d'autre part tout en +l'air et ne tenant à rien qui la soutienne. Il voit Dieu comme un +architecte qui a fait le monde, comme un «horloger» dont l'horloge où +nous sommes prouve l'existence. _Quand il veut prouver Dieu_, il jette +un regard rapide sur le monde, y trouve de «l'art», dit que «tout est +art dans l'univers» (_Histoire de Jenni_), et déclare qu'il y a un grand +artiste.--Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis +tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à +montrer que l'horloge est dérangée et n'a jamais été réglée; et d'autre +part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer +à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on +n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les +arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait +perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va +par le chemin qu'on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire: Je +crois en Dieu. Voir ma conception du monde.--Vous vous y reportez et +vous la trouvez athéistique. + +Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à +son esprit d'une manière constante. Il n'y croit que quand il veut +le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du +pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu, +reconstruit rapidement un système optimiste, c'est un homme qui ne croit +en Dieu que tant qu'il l'enseigne. + +L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il +tient à un Dieu «rémunérateur et vengeur». Dieu est pour lui un service +auxiliaire et supérieur de la police: «Il ne faut point ébranler +une opinion si utile au genre humain. _Je vous abandonne tout le +reste_....»--«Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est +funeste....»--«Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance!»--«Si +Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.» Dalembert et Condorcet +tiennent des propos irréligieux à sa table. Il renvoie les domestiques: +«Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement +d'être égorgé cette nuit....»[65].--Mille autres traits; car c'est à +cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Or il n'y en a pas de +plus athéistique; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait +que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient +social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref +un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de +Voltaire pour prouver _l'absence réelle_ de Dieu; et il est bien vrai +que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on +l'invente. + +[Note 65: Mallet-Dupan témoin oculaire (_Mercure Britannique_).] + +C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent +volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où +au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de +lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour +écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme.--C'est ce qui +me faisait dire que chez Voltaire l'idée de Dieu est «en l'air» et ne +tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle +est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou +une étourderie.--Et précisément l'idée de Dieu est la seule qui ne soit +rien si elle n'est pas tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède +qui n'en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune, +s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne l'avait pas.--Par où +on revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire, +l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il +a pris la pleine possession. C'est un des besoins de ses passions qu'il +prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous +verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa +religion est une suggestion de ses terreurs et une forme de sa timidité. + +Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit, +aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour +un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait +«agnostique» et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le +secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour +l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste, est vacillant, +intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un +inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre. +Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une +métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire +en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas +besoin de certitude permanente et soutenue et qui se soutint; et avait +besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de certitudes +successives, qui au bout d'un demi-siècle formaient un monceau de +contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien; et c'est ce que +je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là. + +Il en va parfaitement de même pour lui en histoire, en politique, +en morale, en questions religieuses proprement dites. Est-il un pur +positiviste en morale? Il semble que oui; il semble que non. Il semble +que oui: il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme, +animal plus compliqué que les autres, mais seulement plus compliqué, est +guidé par les instincts divers dont le jeu assure sa conservation, et il +n'y a en lui rien de plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle, +qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de loi morale, ce +semble; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un +but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans l'être. Point +de loi morale; car ce but autre que celui de persévérer dans l'être, ce +n'est pas le monde (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre) qui +pourrait nous l'enseigner;--et il faudrait supposer qu'il nous est +enseigné par une idée innée, par une _révélation_, à nous particulière, +choses que nous nions qui existent.--Point de loi morale. + +--Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour +elle, il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a +parlé. «Il a donné sa loi»; il «jeta dans tous les coeurs une même +semence»; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. _Qu'on +ne dise point_ que la conscience est un effet de l'hérédité, de +l'éducation, de l'habitude et de l'exemple, elle est bien un _ordre_ +de Dieu à notre âme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale +établie, et une idée théologique, un minimum, si l'on veut, d'idée +théologique admis par Voltaire[66]. + +[Note 66: _Poème sur la loi naturelle_] + +--Mais cette loi morale, quelle est-elle? La même à Rome qu'à Athènes, +comme dit Cicéron, universelle et constante dans l'humanité. Montrez-moi +un peuple où le meurtre, le vol et l'injustice soient honorés!--Fort +bien, et Voltaire répète cela mille fois; mais jamais il ne va plus +loin. La loi morale, pour lui, c'est ne pas commettre l'injustice. Or +définir la loi morale ainsi, c'est la restreindre; et la restreindre +ainsi, voilà que c'est encore la nier. Car si la morale n'est que l'idée +qu'il ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin d'une +loi pour la fonder; elle n'est que l'instinct social, l'instinct de +conservation chez un être fait pour vivre en société; l'instinct de +persévérance dans l'être, chez un animal qui, s'il ne vivait pas en +société, ne vivrait plus. Dire: les hommes n'ont jamais cru qu'ils +dussent se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire autre +chose que: les hommes ont toujours vécu en société; ce qui ne signifie +pas autre chose que: l'homme existe.--Ce n'est pas en tant que résistant +à la mort sociale que la morale est une morale, c'est à partir du moment +où, le trépas social conjuré, elle va plus loin. Ce n'est pas quand elle +dit: ne tue point! qu'elle est une morale; car _ne tue point_ indique +seulement que l'homme a envie de vivre; c'est quand elle dit: donne, +dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est autre chose +qu'un instinct, n'est pas enseignée par la nécessité d'être, ne dérive +point de nos besoins mêmes, et semble être une véritable révélation. +L'instinct social embrasse et comprend toute la justice, la morale +commence à la charité.--Or c'est où elle commence que Voltaire n'atteint +pas; et voilà qu'après l'avoir niée par ses principes généraux, puis +avoir un instant cru l'apercevoir et la proclamer, il se trouve enfin +qu'il ne l'a pas connue. + +En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou +spiritualiste; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et +de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune +intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but?--ou +croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence +universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux?--ou +croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutent et s'appliquent, +les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, +_l'esprit humain_, l'intelligence indépendante, la volonté éclairée? + +Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est aisée: Voltaire le +repousse absolument. C'est contre «l'homme s'agite, Dieu le mène»; c'est +contre le _Discours sur l'histoire universelle_, c'est contre toute +l'idée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit l'_Essai sur les +moeurs_, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a +indéfiniment et cruellement réédité l'_Essai sur les moeurs_. Ecarter le +surnaturel de l'histoire, c'est l'effort tellement incessant de Voltaire +qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son oeuvre et y trouver +l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu. +S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr l'idée de la +Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il +l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement, en ses livres +d'histoire, avec la dernière énergie. + +Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le goût qu'il a pour +montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce +goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à +écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série +des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très +générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde +peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire des idées, +quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité? Vous +y voyez des _lois_. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un +esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui +donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au +même point de vue, ou de quoi s'en faut-il? que Bossuet écrivant son +_Histoire universelle_.--Direz-vous que cette loi que vous voyez dans +l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre; que +c'est vous qui la faites après coup? Alors elle n'est qu'un expédient, +elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet _dans_ +l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, +puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois +réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but que vous +n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et +alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception +théologique;--ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse +de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans +signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard. + +Le meilleur moyen, en matière d'histoire, de combattre et d'extirper le +surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle est absurde, qu'elle ne porte +la marque d'aucune intelligence, que les révolutions des empires y +dépendent d'un verre d'eau qui tombe, d'un nez trop court, d'un grain +de sable,--et c'est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici +avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal, là +où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation. + +Voltaire est donc radicalement hostile à toute idée de providence dans +l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste? Il devrait +l'être. S'il n'y a pas de lois historiques, ne voyons dans l'histoire +que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou +ayant pour causes des riens, grands souffles, sautes de vent, remous. +Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si +d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à +y contempler des intelligences particulières. Il est, du moins il veut +être, spiritualiste en histoire. Il attribue une immense importance aux +hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux gouvernements. Nous +avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que +l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti. +Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les +corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est +le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante +dans Voltaire. Nous la retrouverons dans ses goûts politiques. Voilà +pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus +grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric, +Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui +ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le +croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour +ceci qu'il croit cela. + +Seulement voici l'intelligence qui reparaît dans l'univers. Elle +reparaît au pluriel. Elle n'est pas universelle; elle est fragmentaire; +elle éclate ici et là dans une tête élue; mais elle existe; et désormais +elle va embarrasser Voltaire presque autant que l'autre. Son fond +d'aristocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et +de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire; son empire +est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté, +par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, +commence un dessein? L'histoire est donc le hasard traversé de temps +en temps par le génie? Voilà la providence générale remplacée par des +providences particulières, le monothéisme historique remplacé par +un polythéisme historique.--Voltaire a été, j'avais tort de dire +embarrassé, il ne l'est jamais. Il a été partagé sur cette affaire, +comme il l'est toujours. Il a beaucoup donné au hasard, il a donné +beaucoup au génie. Il est fataliste; et il est spiritualiste, dans +le sens que j'ai donné à ce mot. Il parcourt les petites maisons de +l'humanité; puis tout à coup salue un grand aliéniste, qui quelquefois +n'est qu'un chirurgien. Cela, un peu arbitrairement, et attribuant à un +«petit fait» un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause +à un grand homme. Il passe d'un système à l'autre. Son histoire en +devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état +de moeurs, coutumes, usages, croyances, superstitions, manies d'un +peuple en un temps; tantôt elle est, comme il y tient aussi, ramassée +autour d'un grand prince, et, pour ainsi dire, en lui.--Curieux esprit, +souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent +volumes lus, laissant l'impression la plus confuse! + +En politique que nous enseigne-t-il? Libéralisme ou despotisme? Plus +celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas +laissé de donner dans l'optimisme (nous l'avons vu) et par conséquent +dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l'homme +bon, capable de progrès par l'intelligence et le «lumières». Il le dit, +quelquefois: «Non, Monsieur, tout n'est pas perdu quand on met le peuple +en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire +quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le +peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et +de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, +dans celles de la Ligue?...» On pourrait trouver quelques passages de ce +genre dans ses ouvrages. Il aimait même à prononcer le mot de liberté. +On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est +libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité religieuse.--Mais il +est difficile de savoir ce qu'il entendait par ce mot de liberté. Toutes +les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose +s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. Il a détesté +les Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On +peut citer, de la _Henriade_, une jolie définition, et élogieuse, du +gouvernement parlementaire anglais; mais s'il faut prendre la _Henriade_ +pour autorité en matière politique, on y trouve aussi cette jolie +épigramme contre le gouvernement par les assemblées: + + De mille députés l'éloquence stérile + Y fit de nos abus un détail inutile: + Car de tant de conseils l'effet le plus commun, + Est de voir tous nos maux sans en soulager un. + +Pour dire tout un peu courtement, mais assez juste, Voltaire ne s'est +pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, et ne la goûtait pas. +Il n'en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à +l'_Esprit des lois_, et il fallut lui faire remarquer que le _Contrat +social_ était quelque chose. Quand il prétend réfuter, en passant, +Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turc +n'est point si despotique qu'on le veut bien dire, puisqu'il est tempéré +par les janissaires. Il le dit sérieusement; c'est à ces hauteurs qu'il +s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance, +moitié mépris. Voltaire en science politique n'a absolument rien à nous +apprendre. + +En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il +faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et +préférée. Sa conception de l'histoire intellectuelle de l'humanité est +celle-ci: + +Antiquité: point de surnaturel; un merveilleux d'imagination inventé par +les poètes, utile aux beaux-arts, et parfaitement inoffensif; tolérance +absolue; liberté de conscience indiscutée; sauf les guerres de conquête, +paix profonde; bonheur.--Christianisme: apparition de la croyance au +surnaturel dans le monde. Dès lors «les deux puissances», la spirituelle +et la temporelle; monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des +idées qu'on ne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats, +bûchers, barbarie, enfer sur la terre.--Temps modernes: expulsion du +surnaturel, «écrasement» d'une des puissances, omnipotence de l'autre, +retour à l'antiquité, paix, bonheur. + +Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui est net. C'est une +conception d'ensemble qui est claire, c'est une idée générale qui est +précise, chose si rare dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps; +Victor Hugo en fera de beaux poèmes toute sa vie; cela enfin peut +se soutenir.--Eh bien! il ne l'a pas soutenu. La conclusion c'est: +«écrasons l'infâme!» et il a dit mille fois «Ecrasons l'infâme!»; mais +il a dit assez souvent de ne pas l'écraser. Il veut le maintien, non pas +seulement de l'idée de Dieu, comme nous l'avons vu, mais de la religion +pour la foule. «Il faut une religion pour le peuple», le mot fameux est +de lui. Il faut une religion pour la canaille, «qui sera toujours la +canaille, et qui ne sera jamais éclairée», etc.--Ici la contradiction +est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout +à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de +théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans +le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et +souffrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme +et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il +apportait--ce que j'admets qu'on peut prétendre--si cela est vrai, ou si +l'on en est convaincu, il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une +aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des _Ingénus_; il faut +sauver ces hommes qui pâtissent et les arracher à leur torture.--Dire: +il faut un Dieu... pour le peuple, ce n'est pas trop loyal; mais +j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur +lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples +y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié: ce n'est pas une +cruauté.--Mais dire: l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à +partir du Christ; il convient qu'elle cesse pour nous; et il nous est +utile que pour les humbles elle continue; c'est cela qui est monstrueux. + +Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop +léger pour être cruel. Il dit des choses énormes en pirouettant sur son +talon. Mais il est admirable pour se contredire; pour aller d'un bond +jusqu'au bout d'une idée et d'un autre élan jusqu'au bout de l'idée +contraire; pour être inconséquent avec une souveraine intrépidité de +certitude; pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux +novateur, réactionnaire enragé, toujours avec la même netteté de pensée +et de décision d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais +autre chose, ce qui fait que chaque livre de lui est une merveille de +limpidité, et son oeuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, +c'est un chaos d'idées claires. + + + +III + +SES IDÉES GÉNÉRALES + +Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme, comme je l'ai dit, +l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se +placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins +ou les goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses idées, les +créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand +bourgeois; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les +conversations libres entre «honnêtes gens», le théâtre, et la paix sous +ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts ou concordera avec +eux sera vrai, tout ce qui les contrariera sera faux.--Comme il n'a pas +d'imagination, il n'a pas beson de merveilleux, et de surnaturel; donc +_il n'y a pas_ de religion.--Comme il a de la curiosité, qu'il aime le +théâtre, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des moeurs, il +n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au +libertinage; donc _il ne faut pas_ de religion.--Comme il aime que +le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent +contenir le peuple; donc _il faut_ une religion.--Comme il déteste +les guerres civiles, il a horreur de ce qui en a excité et qui peut en +déchaîner encore; donc _il ne faut pas_ de religion, etc.--Le +principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont +contradictoires. + +Comme il est grant bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle +où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de +l'aristocratie dont il sent qu'il est; de la monarchie qui ne laisse pas +de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, +pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce +qu'il aime, c'est «ce long règne de vile bourgeoisie» (Saint-Simon), +où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et +Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la +noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les +aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de +Saint-Simon, alors récemment connu, quand il est mort. + +Quant à la démocratie, pourquoi l'aimerait-il? Il la prévoit niveleuse, +et il est riche; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature +médiocre, et il est un fin lettré; bruyante, et il chérit la paix; +aimant mieux les phrases que l'esprit, et il est spirituel et «n'a pas +fait une phrase de sa vie».--Et certes, mieux vaut entrer dans une +aristocratie de gouvernement despotique, c'est-à-dire ouverte au talent, +à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une +démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite.--Donc Louis +XIV, Catherine, Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait +ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, +une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui +plaît.--Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point +de clergé autonome, ni «deux puissances», ni «trois pouvoirs». A quoi +serviraient-ils qu'à être des obstacles au gouvernement personnel, sans +profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que +signifient-ils? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme. +Montesquieu est à peu près inintelligible. + +Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait +son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique; mais, +vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, +en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales, +une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes +vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste +naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie, +parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le +centre de l'univers, et son but et sa cause finale;--ni de se tenir pour +le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le +monde qu'il ne suppose constitué comme lui.--Voltaire lui-même a bien +spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de +l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le +coin d'un kiosque: «Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut +que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage.--Vous +vous moquez, dit le hanneton; c'est un hanneton tout plein de génie qui +est l'architecte de ce bâtiment.» Nous sommes tous hannetons et taupes +en cette affaire. Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je +le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de +détachement. Le lien entre le caractère et l'intelligence est là plus, +intimement plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel, est +anthropomorphiste essentiellement. Il n'a pas assez réfléchi sur les +propos de son hanneton. + +L'anthropomorphisme, en question d'histoire, consiste principalement à +croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous +les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans +son personnalisme cette source d'erreurs. Toutes les fois que dans +l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir +d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de +sentir de M. de Voltaire, il crie; «c'est faux!» tout de suite.--«A qui +fera-t-on croire?...», «Comment admettre?...», «Il n'y a pas lieu de +croire?...» sont les formules favorites de son _Essai sur les moeurs_. +A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre? A +qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux +cultes religieux? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été +persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler +le sang des chrétiens? «Il n'est pas vraisemblable qu'un homme assez +philosophe pour renoncer à l'Empire l'ait été assez peu pour être un +persécuteur fanatique.»--C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sont +pas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui +est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une +impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans +l'histoire moderne, c'est des guerres religieuses entre chrétiens; +donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre chrétiens; la +persécution est de l'essence du christianisme, a été inventée par +lui, et avant lui n'existait pas, et après lui n'existera plus. Le +polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie +sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été +tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains +de Salamine, ni de la loi d'_asébeia_ comportant peine de mort, ni +d'Anaxagoras, ni de Diogène d'Apollonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de +Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue. +Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à +manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss, +Monsieur! Jean Huss a été brûlé. «Quelle différence entre la coupe d'un +poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, _laisse_ +expirer tranquillement un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice +épouvantable du feu...!» Entendez-vous l'accent de M. Homais?--Qu'on ne +parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant +quatre siècles, _parfois sous les meilleurs empereurs_. Ceci précisément +devait l'avertir que c'est chose naturelle aux hommes de tuer ceux qui +ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les +persécutions n'ont pas existé. Il les nie, ou les réduit à bien peu de +chose, ou les explique par des motifs politiques, ou, le plus souvent, +les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni +jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, +n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu? C'est impossible! +Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe. + +A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire +se trompe. Il ne peut atteindre jusqu'à cette idée que les hommes ont +toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent +autrement qu'eux, et que pour eux les plus grands crimes ont toujours +été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale +qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux +de l'espèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le +christianisme, le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement +le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne +ensuite; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les +sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres; et voilà que +le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée +du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir +juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va +s'assassiner pour des idées comme auparavant; que, seulement, les +théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime +d'être hérétique par celui d'être aristocrate. + +Cette étroitesse d'esprit va plus loin. Elle s'applique à l'histoire +naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des +idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il +est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou +imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon paraissent +extravagantes. Quoi! La mer couvrant la terre tout entière, les Alpes +sous les eaux; il en reste des coquillages dans les montagnes! Quelle +plaisanterie!--On lui montre les fossiles. Il ne veut pas les voir. +Laissez donc: ce sont des coquilles de saint Jacques jetées là par des +pèlerins revenant de Terre Sainte.--Et cet autre, avec sa génération +spontanée et ses anguilles nées sans procréateurs! Ce n'est pas même à +examiner.--Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que +les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le +temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels +fous!--Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un +renouvellement de la science, et un peu de l'esprit humain, pourra +sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention, examine +avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à +la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur. + +C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de +tout homme, je l'ai accordé, mais chez Voltaire plus grave que chez +d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand +il passe de l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de +lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la +façon d'un homme du XVIIe siècle, et avec, les arguments de Fénelon. +Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la +répartition des eaux en vue de la plus grande commodité l'homme[67]... +(Voir dans Fénelon la première partie du _Traité sur l'existence de +Dieu_.) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le +monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, +donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un +contempteur de la Bible, en n'est pas de beaucoup dépasser la Bible. + +[Note 67: _Dissertation sur les changements arrivés dans notre +globe_.] + +Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le +même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste +à accuser Dieu de n'avoir pas atteint son but. «Vous avez crée l'homme, +comme c'était votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour +l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être +content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque +chose.»--Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme +anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme +sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez; créance sur Dieu +serait, je crois, mieux dit. + +Tout son «cause-finalisme», auquel il tient tant, se ramène à cela. +Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été +accompli pour nous contenter ou pour nous plaire; qu'il a atteint +quelquefois ce but si considérable; que le monde est à peu près digne de +nous; que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le +monde reconnu intelligent s'appelle Dieu.--Mais aussi cet universel +effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à +nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons +l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux +ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque +chose de notre respect.--Comme le paganisme est bien le fond ancien et +toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien +la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un +peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint, +on l'admire, on la querelle, et l'on doute un peu qu'elle nous vaille! + +Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et +curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et +qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées +fondamentales qui forment son centre; très peu nouveau, assez arriéré +même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement +inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne +dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; +surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de +l'esprit, et redisant à soixante-dix ans son _credo_ philosophique, +politique et moral de la trentième année. + +Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il +advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son +système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et +notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte +d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très +entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore +de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire. +Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et l'on peut +n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant +philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet +ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une +part, curieux, il le suit: d'autre part, très attentif à la popularité, +il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de +son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra +un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est +antireligieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et +administratives. De tout cela c'est l'impiété qui s'ajuste le mieux au +tour d'esprit de Voltaire, et c'est ce que, à partir de 1750 environ, il +exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en devenir cruellement +monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien, +ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette +matière. Restent les sciences ef les réformes administratives. Il s'y +est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté +alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait +Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un +génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie +d'imagination. Descartes crée _son_ monde, Newton démêle _le_ monde, le +pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que +d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un +goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique +qu'il a contribué à donner à ses contemporains et qui est précieux. +Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa +réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur +en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent +leur vie, son influence y fut très bonne, son exemple honorable, son +encouragement précieux. Comme Fontenelle, comme Dalembert, il maintenait +le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à +l'Académie française. + +En matière de réformes administratives il a fait mieux. Il a montré +l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes +intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop +ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs. +Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me +semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qu'il a +deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot. Cela doit +compter. J'insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, +quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment +faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque +d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que +négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à +faire dans l'administration, la police et la justice, était donner un +excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été +à souhaiter que le XVIIIe siècle se pénétrât. Ici Voltaire est +inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très +bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des +choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits +livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un +chef-d'oeuvre. + +Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu +près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses +instincts. C'est un épicurien, c'est un homme qui veut jouir de toutes +les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes, +qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, +assez avare («l'avarice vous poignarde», lui écrivait une nièce), et la +charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un +instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir +à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses +conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et +il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances; mais il arrive à +reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire +au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très +désagréable concert à entendre sous son balcon. Pour un homme ordinaire +cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. +Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins +jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une +insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et +qu'il serait facile qu'il n'y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du +reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai +de coeur, si l'on veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés +d'impôts, tracassés de procès, «travaillés en finances» horriblement, +lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent «la fièvre +de la Saint-Barthelemy», cette fièvre dont il parle un peu trop, mais +qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase.--Et l'on se doute que +je vais parler des Calas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends +nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait +parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité +intellectuelle a la défense des accusés et à la réhabilitation des +condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa +vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent +ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le +biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et l'effet est +contraire à l'intention, et l'on ne peut s'empêcher de répéter le mot de +Gilbert: + + Vous ne lisez donc pas le _Mercure de France_? + Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance. + +Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au +même moment, et dans la même phrase, avec une dureté assez déplaisante +pour des infortunes identiques: «J'ai fait pleurer Genevois et +Genevoises pendant cinq actes... On venait de pendre un de leurs +prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais on vient de +rouer un de leurs frères[68]...» Oui, sans doute, encore, il y a, dans +ces belles batailles pour Calas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de +cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et +forme de sa «combativité». Il a été en procès toute sa vie et contre tel +juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric, et contre de Brosses, et +contre le curé de Moëns; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a +bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement une +victime du fanatisme.--N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment +de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits +ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un +singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion +qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un +crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus +grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite, +aussi, un instant; on le voit par ses lettres; puis il se décide pour le +bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant. + +[Note 68: A Dalembert, 29 mars 1762.] + +On le voit, d'une part sous l'influence de son temps, d'autre part +moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié +propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses +instincts intimes, Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce +qui veut dire s'est complété. Une partie de son oeuvre de penseur est +sérieuse, c'est la partie pratique et _actuelle_; une partie (trop +restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches +d'humanité et de bon secours. «_J'ai fait un peu de bien, c'est mon +meilleur ouvrage_», est un joli vers, et ce n'est pas une gasconnade. + +Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande +vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu +puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les +grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité, +au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique +moderne, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, +ni à Buffon, ni à Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut +bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand +flambeau sur le chemin de l'humanité. + +Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées et s'assurant +sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses +ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme +le plus sautillant et répandu en tous sens, et _rimarum plenissimus_, +s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée +générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il +apparaît.--Positiviste borné et sec, impénétrable, non seulement à la +pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir +quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très +simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et +indifférent, qui n'inspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une +admiration réservée et superficielle.--Conservateur ardent et inquiet, +il a horreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même +de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et +pour danger de pénétrer et partant d'ébranler, en pareille matière, le +fond des choses.--Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais +le pouvoir central assez armé, ni aussi assez solitaire, ne le veut ni +limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps, +aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence +propre.--Antidémocrate et anti populaire plus que tout, il ne veut +rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même +l'instruction; et, par ce chemin, il en revient à être conservateur +acharné, _même en religion_, voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, +et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants +peut-être encore, d'intimidation.--Et ce qu'il rêve, c'est une société +monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême, +où le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre; +ait tout dans sa main; ne soit pas gêné ni par Etats généraux ni par +Parlement; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion +pour le peuple, sans y croire; soit humain du reste, fasse jouer les +tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques. Il se +fâche contre les philosophes de 1770 quand ils «mettent ensemble» les +rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît! «Il ne s'agit +pas de faire une révolution comme du temps de Luther ou de Calvin, mais +d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner.» +Son idéal, c'est Frédéric II; non pas encore: Frédéric accueille et +recueille les Jésuites; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société +qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon Ier. + +Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes. Seulement Voltaire +est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu'il +conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur +rien les constructions légères de sa pensée. Positiviste, il n'a pas +l'essence du positiviste; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du +monarchiste; antidémocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a +pas les qualités patriciennes; et, conservateur, il n'a pas les vertus +conservatrices. + +Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une +qualité, très religieuse, quoi qu'elle en ait et très grave, qui est +l'humilité; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes +étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent +et répriment notre misérable connaissance; qu'il dit: «Bornons-nous, +puisque nous sommes bornés; sachons ne pas savoir, puisqu'il est si +probable que nous ne saurons jamais; à l'_ama nesciri_ de l'_Imitation_ +ajoutons _aude nescire_»;--et que c'est là une disposition d'esprit +plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation, +puisqu'elle le proclame.--Voltaire, lui, ne s'humilie point, croit +savoir (le plus souvent du moins) et tranche lestement. Il est +positiviste assuré et audacieux, avec un petit déisme très positif +aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il +est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui +au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop +pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au +seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé. + +Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre +chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un +sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'Etat +pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un +lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un coeur; +et que ce coeur, s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille +éternelle, une maison royale, une dynastie; que cette maison est le +point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, +mais respect encore et fidélité au trône: ce ne sera qu'une génération +sacrifiée à la perpétuité du pays); puissant parfois et vigoureux et +alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir; mais toujours +conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un +pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre +éternité.--Cette conception est absolument inconnue de Voltaire; il est +monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote, +d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de +conservation. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot +qu'il change de roi; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son +indifférence pour le pays dont il est, est telle qu'elle a étonné même +ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même +au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la +Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes +à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée. +C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver.--Ce n'est +pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que +d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il +espère naïvement qui seront «philosophiques», se forment dans le +monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère +blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais +d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu. + +Antidémocrate, il l'est, sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du +peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple +est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut +se dévouer à lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a +que la plus mauvaise moitié de l'aristocrate. Il veut tenir la foule +dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se +défendre; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et +pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait +être démocrate; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui +n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou +gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est +si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le +meilleur l'état où nous serions les personnages les plus considérables, +qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des +«hautes capacités» et des «lumières». Nullement. Diderot y songe plus +que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que «l'Église» ait pu +être jadis un «ordre» de l'Etat. Cela dérange sa conception de l'Etat. +Cependant, si l'Eglise a été un ordre. C'est qu'elle était en +ces temps-là la corporation des capacités.--Mais la vraie idée +aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il +n'est aristocrate que par négation. + +Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et +fécond n'est pas la peur de l'avenir; c'est le respect du passé. C'est +une sorte de piété filiale. C'est le sentiment que le passé a une vertu +propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles +sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la +continuité des efforts, de la longueur de la tâche, et de la patience +commune. La tradition, c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec +les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie, dans le temps, de tout +ce qu'elle retient et vénère du passé.--Et cela est vrai que le passé a +une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent! Comme +d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans +effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en +lui un viatique et un principe d'énergie morale; de même un peuple dans +les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, +qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort +et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules +dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes, +je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi +quelquefois pour le fustiger.--Voltaire n'a point ce genre de piété. Il +est _homme nouveau_ essentiellement; et il n'a aucune espèce de respect. +Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise +dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension +beaucoup plus que par respect. Il est conservateur beaucoup moins des +souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du +Palladium.--Il n'y a pas â s'y tromper: l'humanité qu'il a rêvée serait +l'humanité ancienne, seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un +peu _déclassée_; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne +un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire +sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et odieux. + +On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps. +Non certes, d'abord parce qu'il est plaisant, et spirituel et causeur +aimable, ce qui sauve tout, surtout en France; ensuite parce qu'il a +beaucoup de bon sens, et que ses idées de détail sont très justes, très +vraies, très pratiques, et excellentes à suivre. Le Voltaire négatif, le +Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit: «Ne faites donc pas cela», est +admirable. S'il s'était borné à répéter: «Ne brûlez pas les sorciers; ne +pendez pas les protestants; n'enterrez pas les morts dans les églises; +ne rouez pas les blasphémateurs; ne _questionnez_ pas par la torture; +n'ayez pas de douanes intérieures; n'ayez pas vingt législations dans +un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la _seule_ +fortune sans mérite; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à +chausse-trapes et à parti pris[69]; ne pratiquez pas la confiscation qui +ruine les enfants pour les crimes des pères; ne prodiguez pas la peine +de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition); ne tuez +pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir +son enfant, une servante qui vole douze serviettes; soyez très +propres; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole; +inoculez-vous»;--s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie avec +sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une +centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées +est bien pauvre et le fond du coeur est bien froid. Ce qu'il paraît +concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il +avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait +une âme. C'est bien un peu ce qui manquait à notre homme. + +[Note 69: Une fois même, il a demandé le jury (ce qui est étrange de +la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d'Abbeville +et de Toulouse, d'accuser _surtout_ la population, responsable des +décisions que ses cris imposaient aux juges); mais ce n'est qu'une de +ses «humeurs» et boutades.] + + + +IV + +SES IDÉES LITTÉRAIRES + +Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées. +Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard: +elles le sont en effet; et elles se ramènent à une certaine unité en ce +qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. +--Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie +littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend +parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, +Homère, la tragédie en vers et les trois unités; il défend, contre +Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le +raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées +pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, +autour de lui, contre tout le XVIIe siècle; il veut, lui, que l'on +continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus +que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il +en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans +lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination. + +Et, sur cela, vous croyez qu'il est _ancien_, à la façon d'un Racine, +d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux +encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des +littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère +perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère, +de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère +sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui +n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière +depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure +à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne +d'intéresser un moment les honnêtes gens; Virgile, très supérieur +à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et +d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu +près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, +de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique +conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus +puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité. + +C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est +comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est +conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un +classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme +en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il +s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance +de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique +et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde +de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité +vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des +grandeurs de notre âme--et, _parce que_ tout cela est bien compris et +possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, +clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, +ampleur, largeur, noblesse. Non; l'art classique n'est pour lui que +clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste; et c'est ce +qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, +mais ne pas soupçonner le fond; et c'est tout Voltaire critique. + +Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de +proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, +voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le +siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et +de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait +une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui +est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un +assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut +avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des +choses. + +Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes +oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut +juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste +rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au +moins, tombent; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler +de l'Arioste. Sophocle reste: il est noble, il est mesuré, il est +harmonieux; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand +créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu +aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, +Horace surtout. + +Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas +compris, du moins celui des _Pensées_. C'est que Pascal, sans qu'on +s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète, +peut-être, du XVIIe siècle. + +Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est +dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le +grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir +trop souvent _manqué de noblesse_. Bossuet est quelquefois bien familier +dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en +est «déparée»[70]. Comparez le portrait si correct et bien compassé de +la reine d'Egypte dans le _Séthos_ de l'abbé Terrasson et le portrait de +Marie-Thérèse dans Bossuet: «vous serez étonné de voir combien le grand +maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson[71].» La +Fontaine est charmant; il a un «instinct heureux et singulier» et +fait ses fables «comme l'abeille la cire»; mais que de trivialités +quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que +d'«impropriétés»! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni +_mesure_».--Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans +le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer +la «balle», le «ballon» et le «sabot»; et ce sabot ne saurait se +souffrir.--Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment +élégant? Il y a dans le second acte d'_Andromaque_ des «traits de +comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah! quel +dommage! + +[Note 70: _Temple du goût_.] + +[Note 71: _Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et +de l'éloquence dans la Langue française.--Caractères et portraits_.] + +Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces +étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes, +mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur +la noblesse. + +Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme +de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare, +pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du +grand tragique.--Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de +sa carrière, contre l'auteur d'_Othello_? C'est qu'on est l'auteur de +_Zaïre_, sans doute; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus; +et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment +préférées au fond. Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu +beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. +Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle: +trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, +merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des _effets_ de +la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même; +et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans +sève, prenez-la pour l'art lui-même; ayez cette illusion; vous aurez +celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, +manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans +l'art de Voltaire et de son groupe. + +Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe +siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu +première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens, +et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement +par leur exemple; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une +habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile; et un +procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à +Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare: et s'appliquant, encore, à des +modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres +du XVIIe siècle: vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre +secret de la façon de travailler de Voltaire; et vous arrivez, par tout +chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art. + +Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire? Non pas! +N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite +ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est +son instinct de _curiosité_. C'est par là que, de tous côtés, il échappe +à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est +d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu +que le XVIIe siècle était grand; mais une autre partie de son rôle, +c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être +accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. +Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela +fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que +celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort +heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes +de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles. +«Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois +gigots de mouton dans une marmite?...»--«Eh! mon Dieu, répond Voltaire, +c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à +Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»--«Pourquoi tant louer la +force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour.»--«Non, +mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout +dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les +hommes; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis +notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.» + +Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers +toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire +a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait +naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un +demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier +ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de +fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son +ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui +n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, +tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que +celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et +quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il +est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite +à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable; mais il a +inventé _Athalie_, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de +théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du +spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet +enthousiasme, en faisant remarquer combien _Athalie_ est d'un mauvais +exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical; mais ces vingt +passages, on ne veut pas les lire, et on a raison. + +En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien, +sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il +n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette +complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, +sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il +est un artiste. + + + +V + +SON ART LITTÉRAIRE + +J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire +critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans +Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se +donne à elle-même des raisons par des exemples. Il y a des hommes de +génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors +ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés. +Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse, +d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: «ce n'est +pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci»; et qui +ajoutent, le moment d'après, ou l'année suivante: «et je vais le +montrer, en en faisant un». On reconnaît généralement les premiers à ce +qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent +des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon +et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des +idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à +composer des oeuvres à peu près de tous les genres. Tels Marmontel, +Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire.--Seulement Voltaire, +outre ce talent ou plutôt cette souplesse à transformer sa critique en +exemples agréables, qu'il prend et donne pour des modèles, a un talent +original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosité, et c'est ce qui +en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, +d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en +fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier +des plus aimables. + +Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la +critique qui s'échauffe. + +Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts, +dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un +transport de l'âme tout entière, de l'intelligence et non de tout +l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence +du premier, est d'être presque toujours des oeuvres d'imitation; car +la critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se +surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui +corrige ce qui redresse, mais de l'imitation encore. + +C'est là les caractères essentiels de tous les _grands_ ouvrages +artistiques de Voltaire. De quoi est née la _Henriade?_ Du traité sur +le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Le traité a été fait +après; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit: «Homère brillant, +mais diffus et enfantin; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un +héros qu'on n'aime point; Lucain déclamateur, mais vigoureux, «penseur», +éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est +un héros sympathique une histoire vraie et grande, des pensées +philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car +vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et +philosophique, et des vers d'une prose solide et serrée, comme: +«_Nil actum reputans si quid superesset agendum_», et je songe à une +_Henriade_.»--Et la _Henriade_ a vu le jour. C'est un poème très +intelligent. + +Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très pénétrante +des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent, plus qu'elles ne +se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et +l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond +des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend la galanterie pour l'amour, +l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans +les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou +quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la _Henriade_ est +un poème très intelligent.--Je comprends qu'elle laisse froid, je ne +comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très +amusante. Le sens critique que l'a conçue; mais le génie de curiosité +l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien +racontées, et des «Etats de l'Europe en 1600» rédigés en prose +admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur +à des manuels d'histoire pour homme du monde.--Comment il faut lire la +_Henriade_? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet), +en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule +d'événements, et en lisant surtout les notes de Voltaire, qui éclairent +les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif +plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du coeur et un grand +calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, +surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair +et un peu frais: Saint Louis, François Ier, les Valois, Henri IV et ce +cher siècle de Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire lui-même. +La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait +à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le +plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray. + +La _Pucelle_ est moins amusante. On peut même dire qu'elle est +illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces +personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il +écrire un très grand mot en parlant de la _Pucelle_? N'importe; je dirai +que c'est parce que Voltaire manque de psychologie. Ce ne sont point +les aventures où des hommes sont engagés qui sont bouffonnes par +elles-mêmes; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des +aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce, +ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; +ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne +comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin, pour sentir tout +de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque. +Ce fond n'existe aucunement dans la _Pucelle_. Ce ne sont qu'inventions +de _petits faits_ grotesques; on dirait les imaginations d'un collégien +vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux +contemporains, il faut avoir lu tous les romans froidement lubriques +du temps; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les +entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y +renoncer absolument. Cela confond. + +Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces +avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque +chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des +petites lettres s'y retrouve. Il a bien fait d'emprunter ce procédé a +l'Arioste. + +Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour +laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France +depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas +le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la _Ménippée_. Mais c'est +sans doute assez parlé de la _Pucelle_. + +C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de +Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention. +La tragédie de Voltaire est sortie de la théorie de Voltaire sur +la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique +dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille, +lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter +Racine en le corrigeant. Que manque-t-il à Racine? C'est de cette +question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la +tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de +l'_action_. Il manque à Racine du _spectacle_. Deux pièces hantent +sans cesse la pensée de Voltaire: _Rodogune_ et _Athalie_. L'action +de _Rodogune_ ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection; et +Voltaire l'atteindra, et il l'a atteinte, comme tous ses contemporains, +on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Bernis, en sont +persuadés. + +Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de +Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour +Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché +de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil +«d'élégies amoureuse»; c'est un _riassunto di elegie e epitalami_. +Qu'est-ce à dire? Que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à +1850 environ, il trouve Racine «tendre», ce qui est la plus incroyable +méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux +des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, +il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de +folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences +fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et +«grandes tueries» et folies furieuses; ces propos, Voltaire les prend +pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les +supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie +tragique de Racine, qui «fait longueur», par des incidents, «parce que +toutes les tragédies françaises sont trop longues»: voilà le dessein et +l'effort de Voltaire. + +Or remplacer le détail psychologique, qui est tout Racine, par un détail +matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que +Corneille l'avait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et +vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais +puissant; c'est celui que les écoliers connaissent; c'est celui qui +a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauline, de Camille, de +Chimène et de Viriate; mais il y a un Corneille moins connu, qui a +écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente +mélodrames, dont quelques-uns, comme _Attila_, sont inintelligibles, +dont quelques-uns, comme _Nicomède, Rodogune, Don Sanche d'Aragon_, +sont très amusants, pleins d'_action_, d'incidents, d'entreprises, de +méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que +Voltaire a inventé. Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence +lamentable, il n'a pas inventé autre chose. + +Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires, +Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier +aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille, quand il +n'est qu'habile, pouvant être vaincu en habileté.--Tant y a que c'est là +ce que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable +dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, +quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie, +sans peinture des variations et des démarches compliquées des +sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où +il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était «dépasser» +Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un +théâtre nouveau à la France: il est vrai que c'était lui en rendre un. + +Il a repris deux fois le sujet d'_Athalie_, et deux fois il a comme noyé +la tragédie dans un mélodrame. _Sémiramis_ c'est _Athalie_ sans Joad, et +sans Athalie (avec un peu d'_Hamlet_ rudimentaire). Joad y est réduit à +rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond +et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une _Athalie_ sans +Joad est bien amoindrie; et c'est une _Athalie_ moins Joad qu'il écrit. +Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à +peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que +de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et +quelle «méprise»! + +_Mahomet_, c'est _Athalie_, et cette fois avec Joad comme personnage +principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans +ressort intime. Ce n'est pas plus Mahomet qu'un ennemi quelconque de +Zopire. C'est un scélérat; ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux +qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un «séducteur» d'âmes qui +crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés.--Il n'y a +qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide. +Figurez-vous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur +Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une +maladresse ou deux, est bien menée, et l'intérêt de curiosité bien +ménagé. + +_Mérope_ c'est _Andromaque_; mais le procédé est le même que ci-dessus. +Dans Racine, dès le premier acte, _Andromaque_ est placée entre Pyrrhus +et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide! Et la décision doit ne se +produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque +pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que +cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des +mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire +toute une pièce, et que c'est son art même.--Que Voltaire est plus +prudent! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans +cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, +complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits, +de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien +extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du +parterre.--La _convention_ propre au mélodrame, c'est la naïveté du +spectateur. + +_Zaïre_, c'est _Othello_ avec beaucoup de _Mithridate_; mais tirer de +la jalousie seule cinq actes de tragédie, pour Voltaire ce n'est pas du +théâtre. Que Zaïre ait perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve +son père et retrouve son frère et qu'il y ait «reconnaissance» et qu'il +y ait «méprise»; voilà du théâtre! Pendant le temps que prennent ces +choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie. + +_Alzire_ c'est _Polyeucte_, un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait +épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne +tout-puissant, voilà une «situation piquante», comme dit Voltaire. Mais +elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez +que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que +Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore +que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore +que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point +de départ d'_Alzire_ et vous voyez combien de méprises et de brusques +révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre.--Quant à +Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui +pourra être considérablement abrégée, et qui le sera; n'en faites aucun +doute. Par exemple, Alzire demandera à Guzman la grâce de Zamore, +c'est-à-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Main +elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et +c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira: +«J'assassinais Zamore en demandant sa vie!» Mais voilà précisément la +scène qu'il fallait faire! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait +tout un long combat où Alzire, s'avançant, reculant, revenant par +détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler +celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et +vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner +le terrain perdu; laissant voir au spectateur ses sentiments vrais sous +les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie +pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de +son coeur.--Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut +qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout +à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de +Racine. + +_Irène_ c'est le _Cid_; mais, comme dans _Mérope_, Voltaire n'aborde la +véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vous un _Cid_ qui, au +lieu d'un acte de prologue, en aurait deux et demi. Les deux amants +séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du +troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se +parier sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se +dire, et se taire; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible +de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de +l'autre, et il ne les voit jamais que séparément. + +L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition +et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme +_Tancrède,_ sont fondés, non sur l'analyse des sentiments de l'âme +humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des +efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes +chargés par lui de ne se point connaître contre toute apparence, et de +retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment +de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable.--Ces tragédies +sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des +vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville, il +n'y a aucune différence de fond. L'un ont fondé sur une ou plusieurs +méprises, l'autre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est +qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les +personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise, +et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. +Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien +le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre +docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en +arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de +vraisemblance; on ne l'imagine pas si l'on n'a point le texte sous les +yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent «filer le +quiproquo.» Il y avait déjà quelque chose de cela dans _don Sanche +d'Aragon_. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même +qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses +tragédies. + +L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en +partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au +moins important à considérer en ce qu'il marque fortement la distance +entre le XVIIIe siècle et le XVIIe, c'est un esprit de compassion, de +ménagement pour les nerfs et la «sensibilité» des spectateurs. C'est un +esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme +relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni +comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. Il adoucit très +«philosophiquement», et comme il convient en un siècle de «lumières», +l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille, +et que Racine, quoi qu'en pense Voltaire, n'a nullement (ce serait +peut-être le contraire) amollie et énervée.--La tragédie était un +spectacle de terreur et de pitié fait pour intéresser, avant tout; mais +aussi, un peu, pour faire réfléchir l'homme sur l'affreuse misère de sa +condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard +où il est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et +folles qu'il porte en son coeur, peuvent lui faire commettre, ou +subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, +Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une, +tragédie.--Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses. +L'épicurien reparaît ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas +«Crébillon le barbare». Il veut que les grands crimes soient commis, +puisqu'il en faut dans les tragédies; mais il aime qu'ils soient commis +par mégarde. Il a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine +de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre +Athalie si méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne +laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif; +ce qui arrangerait tout. Voyez-vous l'homme qui ne se représente pas les +grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et +qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie. + +Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera +tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne +dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se +consoler.--Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion +d'une mêlée; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il +pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même +que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit; +il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique. + +Cela est curieux en soi, et ensuite en ce qu'il contribue à expliquer la +dernière manière de Voltaire tragique, ou plutôt une manière que, sans +abandonner l'autre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. +--Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. +Il invente. Il imagine des romans philosophiques vertueux, auxquels +il donne le nom de tragédie. Ce sont l'_Orphelin de la Chine_, les +_Scythes_, et les _Guèbres_, et les _Lois de Mînos_. Ce sont des +histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice, +l'humanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de +dialogue, en vers. Au fond, ce sont des _Bélisaîres_. Le mélodrame s'est +dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à l'état pur. +Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tragédie classique; +en gardait les formes extérieures; sous cette enveloppe multipliait +les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à +quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et +un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu +bourgeoise, et n'est plus qu'un roman-feuilleton. L'alexandrin seul +reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison. + +Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à +deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution +naturelle: le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a +brisé sa chrysalide; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour du lui +le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est +produit et développé, avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec +Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son coeur; puis, +après deux ou trois variations successives, n'aimant pas à être en +minorité, il s'est habitué à ce genre et a fait des comédies sur ce +modèle; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez +que dans sa correspondance, à deux ou trois reprises, il finit par +donner à ses _Scythes_ leur véritable nom; guéri de ses vieilles +répugnances, il les appelle «_un drame_»; et il a raison. Au fond sa +tragédie n'avait jamais été autre chose; seulement il a mis cinquante +ans à s'en apercevoir. + +Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une +langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une +langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy; +elle est de ceux qui font des tragédies en 1750.--Il est étonnant, +même, à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. +Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle +n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse +banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle +nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient +surtout de là. On souhaite passionnément, en les lisant, de rencontrer +une de ces négligences involontaires de Corneille, ou un de ces +prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un +écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un +peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la +fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse +un instant.--Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades +véritablement éloquentes. Celle de Luzignan dans _Zaïre_ est célèbre. +Elle est justement célèbre. Voltaire est incapable de poésie; il n'est +pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la _Henriade_; il +y en a quelquefois dans les _Discours sur l'homme_, qui sont décidément +ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de +s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec +ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les +tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de «Discours sur +l'homme»; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle +d'_Alzire_ sur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les «_morceaux +choisis_»; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses oeuvres +d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention. + +On a félicité Voltaire d'avoir «agrandi la géographie théâtrale», +c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et, +indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps +modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc.--Puis on +le lui a reproché, en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, +Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français +du XVIIIe siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien +illusoire. C'est la «couleur locale» qu'il fallait donner au théâtre +si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôt des +mandarins.--Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale +me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur +locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation +de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je n'arrive à +le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est +impossible à mettre au théâtre,--ou, si on l'y met, sera perdu, ne +pouvant pas être compris vite,--ou, si on l'explique longuement, fera +du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à +quelque point de vue qu'on se place, il n'en faut point. S'il est vrai +qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir +cela en scène je ne serai point touché, n'y comprenant rien; ou si on me +renseigne par un cours sur les moeurs japonaises, je m'ennuierai.--Si +Joad m'intéresse, au contraire, c'est que (sauf quelques détails très +rapidement jetés, et qui, dans cette mesure, piquent ma curiosité, et +me dépaysent juste assez pour m'amuser) Joad n'est pas un prêtre juif, +formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi, +homme du XVIIe siècle, sortant du XVIe, j'en connais vingt. Voilà la +mesure. + +Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des +Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois. + +Mais, à ce compte, a-t-il donc en tort de sortir du domaine consacré de +l'antiquité?--Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose +de théâtre; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus, +je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose +bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter, +_localise_ son attention; rien de plus; mais c'est la fixer. Racine sait +bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de _Phèdre_, +du sérail au début de _Bajazet_, de l'Euripe au début d'_Iphigénie_, +et du Temple au début d'_Athalie_. Passé le premier acte, sa tragédie +pourrait, à bien peu près, se passer à Paris: c'est l'histoire d'une +femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir +l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première +était utile.--Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a +eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; le minimum, je +dirai presque la petite illusion nécessaire, ou agréable, de couleur +locale, il l'a donnée. + +Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelez-vous que, de son +temps, on était, sur ce point, en arrière de _Bajazet_, et de Corneille. +On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine: «C'est au +théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur +la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du +royaume.»--«L'auteur de _Manlius_ prit son sujet de la _Venise sauvée_, +d'Otway. Remarquez le préjugé qui a forcé l'auteur français à déguiser +sous des noms romains une aventure connue, que l'Anglais a traitée +naturellement sous des noms véritables... Cela seul en France eût fait +tomber sa pièce.»--Voltaire n'a point élargi le domaine tragique, il a +tout simplement varié les sujets; il n'a point, et pour bonne cause, +inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la +routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une +excitation. Ce n'était point ouvrir une source; mais c'était stimuler +l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que +de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique. Les drames +romantiques de 1830 sont des tragédies de Voltaire enluminées de +métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la +littérature française d'avoir, en revenant à _Don Sanche_, conduit à +_Hernani_, c'en est un de n'en être pas resté a _Manlius_. + +Les comédies de Voltaire ressemblent à ses tragédies de la dernière +manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de +petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman +conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, +le plus souvent, une tragédie de Voltaire; un conte déduit lentement, en +dialogue, en vers de dix syllabes, une comédie du Voltaire n'est jamais +autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire, +je dis quelquefois: «Sachez les lire en prose. Abstraction faite du +vers, elles intéressent.» Je dirai des comédies: «Lisez-les comme +des contes, prises ainsi, elles sont intéressantes.» Il n'y a nulle +psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne) +nulle observation même des petits travers et ridicules courants. Mais ce +sont de jolies petites histoires. La _Prude_ est un _conte_ charmant. La +suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme +dialoguée elle-même, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et +il court moins lestement que dans un conte proprement dit; mais le conte +est fait cependant, et il est agréable. La verve, l'invention facile de +petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée +et refroidie; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté, +tout simplement. + +L'_Enfant prodigue_ est de même, et aussi _Nanine_. Ce n'est jamais +dramatique, et ce n'est jamais _en scène_. On ne voit jamais les +forces diverses du petit drame former rouage, peser l'une sur l'autre, +s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans un _Tartufe_ écrit +par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, et Orgon crédule +du sien. Ils ne se rencontreraient point. Dans un _Avare_ écrit par +Voltaire, Harpagon sérait avare en _a parte_, et _Frosine_ intrigante en +monologue. Ils ne se heurteraient guère. + +Et, d'autre part, le relief manque; ce qui fait qu'une scène, même à la +lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue s'y +posant et s'y mouvant, a la vie scénique, en un mot, chose plus facile +à sentir qu'à définir; cela fait défaut à Voltaire bien plus dans ses +comédies que dans ses tragédies. Des contes, rien de plus; un conte +moitié sentimental, moitié satirique comme l'_Ecossaise_; un conte +sentimental et moral comme _Nanine_, sorte d'_Ami Fritz_ plus +romanesque; un conte vertueux et «attendrissant», dans le goût de La +Chaussée, comme l'_Enfant prodigue_, mais toujours des contes, où le +_fait_, d'une part, l'_intention morale_, de l'autre, font l'intérêt. +Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont +d'un intérêt médiocre.--C'est dans son théâtre comique que l'impuissance +psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants +éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que +les qualités ou de créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de +l'art. + +Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé, +toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a +touché a toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas +capable de _détachement_; et c'est l'honneur des grands artistes que la +même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs, +et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit +essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux +autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la +faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de +s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération +de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou +notre fortune;--aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, +qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité, +détachement très difficile; ou en s'observant soi-même sans +complaisance, détachement plus rare encore;--et il leur faut +la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien +aristocrate;--et il leur faut l'imagination ardente qui est plein oubli +de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance +de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme +penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les +sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien.--Et comme nous +avons vu qu'il a été conservateur sans les vertus conservatrices, déiste +sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe +monarchique, et ainsi de suite; il a été poète, aussi, sans le fond et +la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés +qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui +d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux, +intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et +c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé. + + + +VI + +SON ART DANS LES «GENRES SECONDAIRES» + +Voltaire est agilité d'esprit, par soif et véritable besoin de +connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa +distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût. +Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas +celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience +même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font grand honneur. Ce +qu'ils ont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été refaits chacun +dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans +humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indéfiniment +leur place dans ces volumes. Voltaire aime cette enquête sur le monde, +qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d'une longue +existence et d'une inépuisable puissance du travail. Il la poursuit +toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désespoirs. C'est la +partie vraiment glorieuse de sa vie. On aime à croire qu'il s'y reposait +et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si l'_Essai sur les moeurs_ +sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le _Siècle +de Louis XIV_ et _Charles XII_ et _Pierre le Grand_ sont des oeuvres de +conscience, d'exactitude et de grand talent. + +Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien +dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires; +que, si bien informé des choses de l'Europe moderne, le mouvement +général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe; que sa politique +est bornée comme elle est peu généreuse; que l'écrasement des petits par +les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée, redoutable et +ruineuse pour tous, des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas +vu venir, ou s'y est résigné bien complaisamment, ou l'a souhaité; que, +comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui +fait défaut; que l'âme du XVIIe siècle français, si près de lui, à +savoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme, est +chose dont il ne s'aperçoit guère.--Mais j'aime mieux voir de quel soin +minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de moeurs +caractéristique et curieux, de quel art aussi il fait revivre avec une +sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins +pour sa gloire littéraire et artistique. Il n'y a de patriotisme, en +tout Voltaire, que dans le _Siècle de Louis XIV_; mais vraiment, ici, il +y en a.--Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et +que le _Siècle de Louis XIV_ écrit à Berlin était une jolie parade à +l'adresse de ceux qui l'appelaient «le Prussien», une rentrée éventuelle +bien ménagée, et un bon passeport de retour; mais j'aime mieux me +figurer l'homme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut +jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui +venir au coeur au moment où le sol natal lui manque; et, par le soin +qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se +consolant, ou se châtiant, de l'avoir quittée. + +On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire, parce que la qualité +maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et +que--sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit +les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle +d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique--Voltaire a +toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes +les prudences et tous les scrupules de l'intelligence.--On les lira +toujours, parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et +que Voltaire est souverainement clair et limpide.--On saura toujours +que le tableau de l'Europe depuis le XVe siècle dans l'_Essai sur les +moeurs_ est un chef-d'oeuvre, et que les _récits_ du _Siècle de Louis +XIV_ et de _Charles XII_ sont incomparables de vivacité, de verve et de +lumière. + +On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf +_Charles XII_, parce que _Charles XII_ est un pur récit, ces ouvrages ne +sont jamais construits, aménagés et ramassés autour d'une idée centrale +qui les commande et les soutienne. Ils commencent, finissent, et +recommencent. On l'a dit du _Siècle_; on ne l'a pas dit assez +de l'_Essai_, si admirable par endroits. L'_Essai_ est souvent +indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce +de l'histoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire +intermittente, et de l'histoire sautillante et saccadée. C'est une étude +sur «l'esprit et les moeurs» qui s'oublie elle-même à chaque instant, et +laisse la place à l'histoire proprement dite, incomplète du reste, ou +au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes +satiriques. A tout prendre, c'est un joli chaos. Le livre fermé, +cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessin. + +C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle. +Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les +choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont +plus harmonieux. L'_Esprit des Lois_ ne l'est pas. Les ouvrages de +Diderot ne le sont jamais. Les romans du XVIIIe siècle sont invertébrés. +Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi +secrète, leurs oeuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées +sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance +dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont +toujours un peu déséquilibrés. + +La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait +les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Voltaire est un +éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir; +et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donnait pas à la +curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait même +son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les +choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, +la tyrannie que le _moi_ exerce sur lui ne limite plus son talent; elle +le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte +attache à soi-même est une condition du petit; ou plutôt les hommes +ont eu l'instinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui +qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres +secondaires, ceux qui permettent à l'auteur de ne pas cesser de songer +à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son +succès. Il a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait +les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en +prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en +prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis +du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit avec mille +grâces.--Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire? Une causerie où le +principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître +de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni +le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les +intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans +anglais, ni en général les romans. Cela est bien naturel. Un vrai +romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la +rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour +raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de +penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce +qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant d'un cadre agréable à +une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire. + +Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses +petites histoires n'existent pas plus, existent moins encore, que ceux +de ses tragédies ou comédies. Il le sait bien, et qu'il n'a pas fait de +vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme +celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire est une idée de Voltaire se +promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir +et d'illustrations et de preuves. C'est un article du _Dictionnaire +philosophique_ conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire.--Et c'est +pour cela qu'il est exquis; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et +moins irascible, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et +se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, +au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement, +nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on +n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide, mais avec Voltaire, dans une +demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de +gracieux et d'inquiétant. + +Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la +coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à +l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien +loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums +de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les +Pompignan même et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine +l'a bien servi; et je plains un peu ceux qui prennent dans celle partie +des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit.--Et d'autre +part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid, bref, +ou hyperbolique. Il n'a pas le ton.--Et encore la louange décidée, +déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne +peuvent s'empêcher de lui dire: «Laissez-nous donc tranquilles avec vos +éternels Salomon et Sémiramis.»--Mais ses simples «amabilités» sont +ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand +seigneur, ou à Dalembert; quand il a à obtenir quelque chose, ou à +rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se +faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une +jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de +finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre +juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout +son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple +aussi et le plus sûr de lui qui fût jamais. C'est un délice que la +première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des +_Lettres et des arts_. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, +loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction +à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se +dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu'un +éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre.-- +Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille +de gentillesse narquoise, d'espièglerie élégante et fine, qui n'oublie +rien, pardonne tout et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. +On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un +enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant. + +Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. Il a enchanté bien des +hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été miraculeux dans l'usage des +dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, qui eût +été de se restreindre à ces genres qui ne demandent que le talent +adroit et spirituel. Les _Discours sur l'homme_; un _Dictionnaire +philosophique_ moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes +questions; les _Contes et nouvelles_; de petits vers inimitables; cinq +ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de l'histoire; +un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à +des contemporains sur l'équité, l'humanité et la tolérance: il aurait +pu se borner à cela, et il eût été ce qu'il est, le plus grand des +Fontenelle, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un +peu de mépris.--Il s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans +doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur +parmi tous les autres; elle nous trompe en se trompant sur elle: parce +qu'elle comprend tout, elle se croit créatrice en toutes choses. Il n'y +a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se +croit capable de faire, et mieux, les oeuvres dont il voit si net les +qualités et les défauts. Il n'y a guère d'explicateur de la pensée des +autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand +penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, +la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle ou ses +passions n'ont point eu de part. + + + +VII + +Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, +qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand +poète de toute l'Europe, ce qui, chose étonnante, très heureuse pour +lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand +philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi par la plupart. +Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses +méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce +qui laisse dans l'indécision, puisqu'il l'a assez méritée pour qu'on +sache gré au dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on +les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a +conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes +une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, +lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranniques et +fastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos +pour lui, comme il était venu.--Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses +semblables: il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en +opposition absolue avec celles de ses idées qui lui étaient les plus +chères n'a pas nui à sa gloire, et, je ne sais trop pourquoi, l'a +augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, +antilittéraire, antiartistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie +que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est +qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est +sorti triomphant d'une révolution qu'il eût détestée.--Une révolution +littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, +l'a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu +ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, +qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant +le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était +le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, +tournés au profit de Voltaire, plus que de Racine. Et ainsi Voltaire +a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de +Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration +en sa faveur. Certaines petites causes ne sont pas sans une grande +importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand +il disait spirituellement, songeant à tout son «fatras»: + + ..... on ne va pas sur Pégase monté + Avec si gros bagage à la postérité. + +Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un +pays où l'on se dispense souvent de lire par admirer, se sont écriés, +quelques volumes lus: «Et il y en a encore cinquante! Il y en a toujours +encore cinquante! Que d'idées remuées! Que de savoir! Que de recherches! +Que de questions soulevées, et résolues!»--Il en faut rabattre. Quand +on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu +d'idées et peu de questions dans cette encyclopédie. Il y en a plus dans +Diderot et beaucoup dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est +le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique +religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, +qu'il n'ait fait dix fois, sous différents titres,--et on les retrouve +ensuite dans sa Correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui +lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans +ses oeuvres en faisant un bon index. C'était simplement un homme très +instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très +vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par jour, ce qui +est très considérable, non pas stupéfiant. Mais toute cette bibliothèque +en impose. + +Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré +d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres +devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince. +Qu'un sans plus, où à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne +laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de «royauté +intellectuelle de Voltaire» il n'est pas impossible que le souvenir de +ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit +entré pour quelque chose. + +Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus +grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes +de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent +brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni +Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine, ne me +donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je +le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de +l'esprit français, une des qualités intellectuelles de cette race, +comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui +fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de +la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous +ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus +spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est +un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude +de repartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit +abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c'est un +Français. Un homme impatient des jougs légers et s'accommodant des +plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit poète, qui est +conservateur de toute son âme, et qui en littérature et en art, est +étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il ait le plaisir d'être +irrespectueux, c'est un Français.--Voltaire est léger, décisif et +batailleur: c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins, +et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du +charlatanisme: c'est un Français. Il est à peu près incapable de +métaphysique et de poésie: c'est un Français. Il est gracieux et +charmant en vers et en prose, et éloquent quelquefois: c'est un +Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté, +et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices: +c'est un Français. Il est despotiste dans l'âme et attend tout progrès +de l'Etat, d'un sauveur intelligent: c'est un Français. Il n'est pas +très brave; et ceci n'est plus Français, mais les Français se sont +tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce +défaut, en faveur des autres. + +Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec +peine. «Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore.» Ce qui avait +fini par lui faire tort, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire +Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement devenus à ne +retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus +étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le +prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces +élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, +même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de +la popularité pour entrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que +par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par +sa curiosité ardente, insatiable et souvent heureuse, par la langue +excellente de clarté, de vivacité et de joli tour qu'il a parlée, par sa +grâce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il +n'a pas créé un grand mouvement d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien +grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que +la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique +de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent +qu'on lira toujours un Voltaire en dix volumes qui est une merveille de +bonne humeur française, de fine satire française et d'esprit français; +et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment +pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités, +même supérieures, de leur caractère, pour les qualités même secondaires, +de son esprit. + + + +DIDEROT + + + +I + +L'HOMME + +Il arrive quelquefois que la littérature est l'expression de la société. +Celle de Diderot est l'expression qui me semble la plus exacte de +la petite société du XVIIIe siècle. Ce qu'on a dit de cette «tête +allemande» de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage! +Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de +Champagne ou de Bourgogne, Français de la Seine ou de la Marne. Et +il est Français de classe moyenne, excellemment. Montesquieu est le +parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le grand bourgeois, riche, +somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fils +d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié +pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie +à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi-monsieur, entre une +grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le traitant +bien, et sa femme, petite ouvrière, qui l'ennuie, et qu'il soigne très, +affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les +caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, +sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, «se crève +de mangeaille», comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des +bouteilles de champagne, a des indigestions terribles, et, trait à +noter, raconte ces choses avec complaisance. + +Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant +trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne +trouve jamais que sa tâche soit assez lourde, écrit pour lui, pour ses +amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui, +bûcheron fier de sa force qui, l'arbre pliant, donne par jactance trois +coups de cognée de trop. Et il a une vulgarité ineffaçable, qu'il +ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à l'extrême +ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se +mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les +affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, +conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que +Rousseau vive à la campagne: «Il n'y a que le méchant qui vive seul». +Il ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison +humide: «Ah! Rousseau! une femme de quatre-vingts ans!» Il ne faut pas +que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il +leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne Mme d'Epinay à Genève, +sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il +ne peut supporter la chaise! Il faut que Falconnet soit de l'avis de +Diderot sur Pline, l'Ancien, sur Polignotte et sur M. de la Rivière; +sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a l'amitié bien +encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. +Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot l'est +à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie +de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse +d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. Il se +plaît à la campagne, en ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et +drôleries de charretiers ivres; c'est dans cette mauvaise société qu'il +s'épanouit de tout son coeur; il lâche devant des enfants des énormités +de propos «qui font piétiner la mère de famille», et il les répète dans +sa correspondance; il donne à sa fille des leçons de morale, à bonne +fin, mais d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande +ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin. + +Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et +large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son +père, sa mère, sa soeur, sa fille, sa femme même, je ne puis pas dire +de tout son coeur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en +particulier, de son père, en des termes qui font qu'on adore, un bon +moment, son père et lui.--Moralité faible, délicatesse nulle, penchants +grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du coeur, bons instincts, +plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail, +honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les +relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du +reste, il est d'un tempérament robuste et énergique; le voilà avec ses +qualités et ses défauts; et voilà Denis Diderot. + +Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très +nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui +ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter; mais cela nous aide à +l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme +il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. +C'est un bon compère. + +Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa +vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités! D'une part +il fait l'_Encyclopédie_. C'est son bureau. C'est là qu'il est «bon +employé». Ponctuel, attentif, dévoué absolument au devoir professionnel, +travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire +travailler les autres, et excellent «chef de division»; il est l'honneur +et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce +lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point +d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie +qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement +alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré et +s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vraie pensée que +Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion +du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe +officielle. + +D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont +ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits +en sortant d'une très bonne table. Ce sont propos de bourgeois français +qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils +sont une dizaine, tous de classe moyenne et de «forte race». L'un est +philosophe, l'autre naturaliste, l'autre amateur de tableaux, l'autre +amateur de théâtre, l'autre s'attendrit au souvenir de sa famille, +l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est +ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, +n'a de méthode ni de clarté; tous ont une verve magnifique et une +abondance puissante; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les +oeuvres de Diderot. + + + +II + +SA PHILOSOPHIE + +Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et +contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être +systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable +et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez +souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste, +qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus +que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus +peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute +l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par +lui-même aussi, il me semble; et il la sait bien. On peut le considérer +comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, +j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie +sur _Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza_, le _Manichéisme_, +sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout +plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de +Bayle. Cela est beaucoup; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, +la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire +naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se +font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse +de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, +Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux +mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, +encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, +légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent +à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus +ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur +des reconnaissances hardies et impétueuses. + +Ses premiers ouvrages, _Essai sur le mérite et la vertu, Pensées +philosophiques_, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, +d'heureuses trouvailles. Mais déjà la _Lettre sur les aveugles_ et la +_Lettre sur les sourds-muets_ contiennent une philosophie, qui sera +celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. _L'essai sur +le mérite et la vertu_ était religieux et «déiste»; les _Pensées +philosophiques_ étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être +considérées comme une esquisse de «morale indépendante»; les _Lettres_ +sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie +athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde +à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne +hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se +débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais +successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils +se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces» +s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se +faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et +toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en +son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des +recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient. + +En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet +paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768[72], et toutes sous +l'influence de la grande _loi de continuité_ de Leibniz, voyant entre +tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la +doctrine du transformisme; supposaient plus ou moins formellement que +les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et +comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, +s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force +de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas +encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui +du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais +considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le +savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient +réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination; et dans +l'_Interprétation de la Nature_ (1754), non seulement bien avant Charles +Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit +énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait +déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste: +«De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour +ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, _n'en serait-il pas de +même des espèces entières?..._ Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité +avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus +dans la matière; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce +qu'il était possible que cela fût; que l'embryon formé de ces éléments a +passé par une infinité d'organisations et de développements; qu'il s'est +écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a +peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à +subir qui nous sont inconnus...?» + +[Note 72: De Maillet: _Entretien d'un philosophe indien_ (1748).-- +Charles Bonnet: _Contemplation de la nature_ (1764).--Robinet: _De +la nature_ (1766); _Considérations philosophiques sur la gradation +naturelle des formes de l'être_ (1768).] + +Et plus tard, dans le _Rêve de d'Alembert_, il mettait en vive lumière, +par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles +Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une +collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait +dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et +d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...» Voyez cet essaim +d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette +branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est +composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres +et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux +entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront +plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, +l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi +indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre +cité que nous appelons plante ou animal; et cette circulation éternelle, +c'est l'univers. + +Enfin, dans le _Rêve de d'Alembert_ encore, il donnait, avant le +transformisme constitué, la formule définitive du transformisme: +«_Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins +produisent les organes._» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante +ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot +de Pascal sur l'hérédité[73]. Il arrive souvent que les hommes +d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore +à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui +commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression +trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail +ramènera. + +[Note 73: «L'habitude est une seconde nature; et aussi, la nature +est première habitude.»] + +Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière +vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan +préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, +évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, +créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres +espèces; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la +sensation et des passions; dans l'homme, et en faisant de la sensation, +de la passion et de la pensée; rejetant l'animal et l'homme dans +l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des +végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des +choses sentantes et pensantes à leur tour: c'est le système qui séduit +son esprit et la vision où son imagination se complaît.--Il est +matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation +que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de +lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le +recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui +est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un +endroit où elle n'a que faire[74]: + +[Note 74: Début du _Second entretien sur le fils naturel_.] + +Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée: + +«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de +l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses +habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au +cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau; à fouler +d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie; à traverser à pas lents +des campagnes fertiles; à contempler les travaux des hommes, à fuir au +fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute +dans le silence de la solitude? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de +cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et +qui l'apaise à son gré. + +«Oh! nature! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la +source féconde de toutes les vérités!... L'enthousiasme naît d'un objet +de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, +il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion +s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui +part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide +jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et +permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le +tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette +chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant +lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.» + +Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car +l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. +L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature +auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la +nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme; c'est l'homme qui se +pervertit malgré elle; «ce sont les misérables conventions et non la +nature qu'il faut accuser[75]. Ecoutez-la: elle ne vous donnera que de +bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira: «O vous qui, d'après +l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant +de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à +votre félicité; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô +superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers +où ma main t'a placé.... Ose t'affranchir du joug de cette religion, +ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits; renonce à ces dieux +usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, +enfant transfuge, reviens à la nature! Elle te consolera, elle chassera +de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te +déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. +Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la +route de ta vie....» + +[Note 75: _De la poésie dramatique_.--Du drame moral.] + +--C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier +philosophe!--N'en doutez pas un instant; et son dernier mot sur ce point +est le _Supplément au voyage de Bougainville_, qu'il m'est difficile +d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en +l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans +dire; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur! La nature (ceci est +parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. +Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des +tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme +naturel: on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et +il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. +Tantôt l'homme naturel est le plus fort; tantôt il est terrassé par +_l'homme moral et artificiel_.... Cependant il est des circonstances +extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité: dans la +misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans +pudeur[76].»--Et à la bonne heure! + +[Note 76: _Supplément au voyage de Bougainville_.] + +Que faire donc: «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son +instinct?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier: «Si +vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de +votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans +la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre +de civilisateurs: «J'en appelle à toutes les institutions politiques, +civiles et religieuses: examinez-les profondément; et je me trompe fort, +ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une +poignée de fripons se promettait de lui imposer.»--Voulez-vous, +au contraire, «l'homme heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses +affaires.... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre»[77]. + +[Note 77: _Supplément au voyage de Bougainville_.] + +On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de +Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère +et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état +social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des +supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous +les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer +les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable! Tous deux ont eu +cette idée; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en +a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait +davantage: Rousseau insociable, la sociabilité; Diderot intempérant, la +morale.--Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé +devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune; Diderot, +débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé +droit de ce côté-là, avec insolence et bravade. + +Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» +des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien +que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état +d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions; résume +plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle +désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience +de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop +étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, +Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans +l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes +diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis +de l'humanité. C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, +législation dure, répression implacable, religion austère, morale, +luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il +faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On +commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme +une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a +commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce +qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes +après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache +à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas +raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour +ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.--Et il reste +la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant +Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on +réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont +belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le +«sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à +une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité +de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le +culte. + +Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de +l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et +presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. +Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions +méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a +raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les +animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent +que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en +conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature +est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, +ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte +dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, +respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se +porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, +est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre +l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui +y est allé. + +N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il +n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où +il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme +d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont +gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de +l'_Encyclopédie._ Considérez toujours Diderot comme un homme qui +s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa +parole, et il parlait sans cesse; il se grisait de ses lectures, de +ses pensées et de son écriture; il se grisait d'attendrissement, de +sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de +Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de +son pays, ou un tableau de Greuze; et ensuite venait le verbiage +intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, +plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées +profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.--Et +ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très +intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire +naturelle. + +Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en +faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, +une _règle_ des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et +d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations +sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le +mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant _altruiste_, +la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive; +et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose. + +A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois +dire quelque part: «C'est à la volonté générale que l'individu doit +s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, +père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à +elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, +ce serait une _règle_, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et +dangereuse, cependant une loi.--Mais d'autre part, et plus fréquemment, +il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est +souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, +isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même +s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et +vertueuse. L'homme de bien _crée le devoir_, fait la loi morale. Il ne +la reçoit point: elle coule de lui. Deux fois, dans _l'Entretien d'un +père avec ses enfants_» et dans _Est-il bon? Est-il méchant?_ il +a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en +possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle +inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument +dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point +qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative.--Un homme, +pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en +ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté +tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer +des fables, et des machines et des fourberies de Scapin? Diderot semble +tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et +qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et +au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne; que, +partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui +fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle. + +C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale +de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, +et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son +immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel +et moral»; c'est toujours la société, la communauté, le _consensus_ qui +est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous +faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de +loi que je n'ai point faite! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, +peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse +générale, point de morale aucunement. La morale est une invention +d'anciens tyrans subtils; c'est une des pièces de l'homme artificiel +qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou +quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement +interrogé; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, +même contre le gré de la loi civile. + +Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et +intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le +XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, +s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de +l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et +les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont +fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, +lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme +artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, +religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, +ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à +peu; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le +modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire; le repousser +tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir +le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme +sociologique; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant +mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, +ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner +tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos +décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute +pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la +reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement +réussi.--A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction +et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs +amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée +saine et d'un regard juste; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil +des radicaux du XVIIIe siècle. + +Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je +pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux +tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que +Jean-Jacques; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie, +d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes +disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est +plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons +mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot; c'est l'homme dont on +a pu dire et qui a dit de lui-même: «Est-il bon? Est-il méchant?» + + + +III + +SES OEUVRES LITTÉRAIRES + +On a tout dit sur l'imagination de Diderot, excepté qu'il n'en avait +pas; et, je m'en excuse, c'est à peu près ce que je vais dire. J'en ai +le droit, parce que je ne résiste jamais à répéter un lieu commun quand +je le crois juste. + +Diderot n'a pour ainsi dire pas d'imagination littéraire. Il a, nous +l'avons vu, une certaine imagination dans les idées, une certaine +imagination philosophique. Le _Rêve de d'Alembert_ est une sorte +de poème matérialiste, non sans beauté, non sans beautés surtout. +L'imagination littéraire est autre chose. Elle consiste à créer des +âmes, ou à inventer des événements. Elle est faite d'une puissance +singulière à sortir de soi, pour devenir une âme qui n'est pas notre +âme, ou pour vivre des existences qui ne sont pas la nôtre. C'est une +aptitude particulière et innée que rien ne remplace. L'observation y +aide, mais ne la constitue pas; la sympathie, le détachement facile +y aide, mais ne la donne pas nécessairement. Or Diderot n'avait +pas l'imagination proprement dite, et il n'avait pas l'observation +pénétrante et patiente. Il avait le détachement et la sympathie; mais +cela ne suffisait point. Il n'a jamais ni tracé un caractère, tout un +caractère, fait vivre un homme qui ne fût pas lui; ni il n'a jamais +raconté une existence, fait, ou, ce qui est plus beau, suggéré à +l'esprit du lecteur toute une biographie. Il a tracé des silhouettes, et +raconté des anecdotes. Cela merveilleusement, en admirable peintre de +genre. + +Qu'est-ce à dire? Qu'il savait raconter, d'abord. Il le savait comme +personne au monde, mieux que Le Sage, mieux que Voltaire, aussi vivement +et fortement que Mérimée, avec plus de verve. Ensuite, qu'il savait +voir, qu'il voyait avec une étonnante vigueur. Cet oeil de Diderot, vous +le connaissez, rond, à fleur de tête, interrogateur, tout en dehors, +tout jeté en avant, curieux, avide et qui semble se précipiter sur +les choses. C'est l'organe essentiel de Diderot. Il a surtout aimé à +regarder, et à voir. Il regardait; puis, dans son cabinet, ou dans le +fiacre où il roulait la moitié de sa journée, il revoyait la figure, +l'attitude, le geste, la scène; puis, devant son papier, il revoyait +encore, avec plus de netteté et dans un plus haut relief, en écrivant. + +Aussi tout ce qu'il nous a raconté, ce sont des anecdotes vraies, des +historiettes de son temps. Il les combine les unes avec les autres, les +fait entrer dans un récit quelconque qui leur sert de reliure; mais ce +sont les petits mémoires de son siècle. Il n'a jamais créé, il a bien +vu, bien retenu, bien reconstitué et bien raconté. Et dans chacune de +ses histoires, après des préparations quelquefois longues, qui sont des +hors-d'oeuvre, qu'est-ce qui frappe, retient, s'imprime vivement dans +nos mémoires? La scène, le tableau, la vignette; cette femme suppliante +aux pieds de cet homme immobile dans son fauteuil[78]; cet homme qui +part, tordant ses bras, les yeux en larmes, la tête tournée vers cette +femme impérieuse et implacable[79].--Ces choses Diderot les a vues. +Le dessin, les lignes, les oppositions, les ombres, les traits de +physionomie, les détails curieux, tout cela s'est profondément gravé +dans sa mémoire de peintre, et il nous le rend. C'est le plus clair de +son talent, qui est très grand et très Original. + +[Note 78: Anecdote de Mme La Pommeraye dans _Jacques le Fataliste_.] + +[Note 79: Anecdote de Mme Reymer dans _Ceci n'est pas un conte_.] + +Mais quand il s'essaye à l'oeuvre d'imagination pure, il écrit la +_Religieuse_, où l'ennui le dispute au dégoût; il écrit les parties +d'invention de _Jacques le Fataliste_, à savoir l'histoire proprement +dite de Jacques et de son maître, qui est de médiocre intérêt. Il n'a +plus alors (mais dans _Jacques le Fataliste_ il les a à un haut degré) +que ces qualités de conteur, l'entrain, la verve, le rapide courant du +style, la cascade sautillante et brillante du dialogue. Mais le fond +est singulièrement faible, je ne dis pas seulement comme peinture de +caractères, mais comme invention d'incidents et d'aventures. A la +vérité, et c'est toujours à _Jacques le Fataliste_ que je songe, il +produit une illusion agréable, ce qui est encore du talent: il mêle, +suspend, ramène, entrecroise et entrelace cinq ou six récits différents, +chacun peu intéressant en lui-même, de manière à toujours faire croire +que celui qu'il a laissé en train et qu'il doit reprendre est plus +intéressant que celui qu'il fait; et il y a là comme un chatouillement +de curiosité, et, aussi, comme une sensation de fourmillement et de +foisonnement copieux. On croit voir les récits sourdre, s'échapper, +jaillir et courir en babillant, avec des fuites et de soudains retours, +en se mêlant, se quittant et courant les uns après les autres. Il y a là +un peu de diversité d'accent; car Diderot était l'homme des digressions, +des échappées, et des parenthèses plus longues que les phrases; mais il +y a un peu de procédé aussi et d'attitude; et surtout il y a plus +de verve de conteur que d'imagination de créateur, ou, pour parler +simplement, de romancier. + +Notez aussi que ce manque de composition dont nous voyions tout à +l'heure qu'il réussit à peu près à faire une grâce, n'en révèle pas +moins une singulière pauvreté de fond. Où la composition est absente, +mais je dis absolument, tenez pour certain que c'est l'invention même +qui manque. Si l'on ne compose point, c'est qu'on n'a point trouvé +ou une forte idée à vous soutenir, ou un personnage vrai, profond et +puissant, qui vous obsède. _Gil Blas_ est composé, quoi qu'on puisse +dire. Le personnage de Gil Blas lui fait un centre et lui donne son +unité. _Candide_ est composé. Il gravite autour d'une _idée_ dont on +sent toujours la présence, et qui de temps à autre, fréquemment, ramène +à elle le regard, haut sur l'horizon. Ni _Jacques_ ni la _Religieuse_ +ni les _Bijoux_ ne sont composés, parce que Diderot, demi-artiste, +demi-penseur, artiste par saillies, penseur par belles rencontres, n'est +ni grand penseur, ni grand artiste, et ne sait rassembler son oeuvre, +souvent si brillante, ni autour d'un caractère vigoureux, complet et +vraiment vivant, ni autour d'une idée importante et considérable. + +Je ne vois qu'une oeuvre vraiment forte, serrée, qui descende +profondément dans la mémoire, parmi toutes les improvisations +prestigieuses de Diderot: c'est le _Neveu de Rameau_. Là encore c'est +l'oeil qui a guidé la main. Le neveu de Rameau est un personnage réel +que Diderot a vu et contemplé avec un immense plaisir de curiosité. Il +l'a aimé du regard avec passion. Mais cette fois le personnage était +si attachant, si curieux, et pour bien des raisons (pour celle-ci en +particulier qu'il était comme l'exagération fabuleuse, l'excès inouï +et la caricature énorme de Diderot lui-même) Diderot a tant aimé à le +regarder, qu'il en a oublié d'être distrait, qu'il en a oublié +les digressions, les bavardages, les _a parte_, les questions à +l'interlocuteur imaginaire, et les réponses de celui-ci et les répliques +à ces réponses; qu'il a concentré toute son attention sur son héros; +qu'il a eu, non seulement son oeil de peintre, comme toujours, mais, ce +qu'il n'a jamais, la soumission absolue à l'objet, et que l'objet s'est +enlevé sur la toile avec une vigueur incomparable. Qu'on se figure un +personnage de La Bruyère tracé avec la largeur de touche et la plénitude +de Saint-Simon.--Et là encore il n'y a pas d'imagination proprement +dite; ce n'est qu'un portrait, mais un portrait fait de génie.--Sauf +cette rencontre, Diderot n'est qu'une sorte de chroniqueur spirituel et +diffus, ou un _novelliste_ à qui manque ce qui est le charme même de la +nouvelle, le concentré et le ramassé vigoureux. Il est, sauf ce _Neveu +de Rameau_, un romancier qu'on se rappelle avoir lu avec amusement, +mais qui ne fait ni penser ni se souvenir. Ni on ne vit au cours de son +existence, avec aucun de ses personnages, ni on ne réfléchit, le livre +fermé, sur une pensée générale de quelque grandeur ou portée. Reste +qu'il est un narrateur amusant et un metteur en scène presque +inimitable, parce qu'il avait de la vie, et des yeux qui ne lâchaient +point leur proie; et c'est ce que je me plais à répéter. + +Diderot s'est essayé à l'art dramatique, et c'est où il a le moins +réussi. Tout lui manquait, à bien peu près, pour y entrer, pour s'y +reconnaître, pour y avoir l'emploi de ses qualités. Et d'abord remarquez +qu'il a beaucoup réfléchi sur l'art dramatique et que c'est un grand +raisonneur en questions théâtrales. Mauvais signe. Il peut exister, et +la chose s'est vue, un homme assez complet et assez bien doué pour +être d'une part un théoricien d'art dramatique, d'autre part pour être +capable d'oublier toute théorie quand il prend sa plume de théâtre, +condition nécessaire pour s'en bien servir. Mais la rencontre est rare. +D'ordinaire, des théories familières et chères au critique, les unes +s'évanouissent et lui échappent, dont il faut le féliciter, quand +il conçoit une pièce de théâtre; mais quelques-unes restent, celles +auxquelles il tient le plus, et c'est encore trop, et son imagination de +créateur en est refroidie et paralysée, quand ce n'est pas chose plus +grave, que la théorie reste parce que l'imagination n'est pas venue. +Ceci est le cas de Diderot. + +Il avait une foule d'idées vagues sur le théâtre; d'idées vagues, +obscurcies encore par ce verbiage incohérent et fumeux, qui lui est +naturel quand il dogmatise, et qui est cruel pour le lecteur. De ce +chaos, où je crains qu'il n'y ait beaucoup de vide, je tire du mieux que +je peux les trois ou quatre doctrines les plus saisissables. + +Il voulait plus de naturel au théâtre, comme tout le monde; car, d'âge +en âge, le naturel de l'époque précédente paraît le pire conventionnel +à celle qui vient; et cela est nécessaire, parce que, seulement pour +se maintenir au même degré de conventionnel, il faut réagir contre le +conventionnel tous les cinquante ans, sans quoi l'on tomberait dans le +pur procédé en deux générations.--Il voulait donc plus de naturel, ce +qui, pour lui, voulait dire: point de vers, moins de discours, et moins +de paroles,--de la prose, plus de cris et plus de gestes. Un sauvage +entre à la Comédie française; il ne comprend rien à des gens qui parlent +un langage rythmé, qui à une question de vingt lignes répliquent par une +réponse de trente, et qui se tiennent bien en s'insultant, et se donnent +cérémonieusement la mort.--Remarquez que le sauvage regardant une statue +ne comprendrait rien, non plus, à une femme toute blanche d'un blanc de +céruse, qui garde une immobilité absolue et qui ne cligne pas des +yeux; qu'un sauvage regardant un tableau ne comprendrait rien à des +personnages dont on ne peut pas faire le tour, et qu'on ne peut voir +que d'un côté et même à une certaine place précise; que l'art est +précisément l'art, et reste l'art, en se séparant franchement de la +nature, et en n'essayant point d'en donner l'illusion, mais seulement +_une certaine ressemblance_, à l'exclusion des autres, et qu'on frémit +à imaginer ce que serait une statue de cire qui ferait la révérence et +qui, par un mécanisme ingénieux, vous réciterait le sonnet d'Anvers; +que, précisément parce que le théâtre, le plus complexe des arts, donne, +non pas une ou deux, mais huit ou dix ressemblances et imitations de +la vie, il _faut d'autant plus_, pour qu'il ne tombe pas dans le +trompe-l'oeil, l'illusion puérile et le contraire même de l'art, +qu'il conserve avec soin un certain nombre de contre-vérités ou de +contre-réalités salutaires, préservatrices, artistiques pour tout dire; +et que le vers, par exemple, ou le discours soutenu, ou l'attitude +noble, ou des Romains, des Grecs, des Cid, des Paladins ou des Dieux +parlant et marchant devant les Français de 1750, sont justement de +ces contre-réalités qui ne constituent point l'art, mais en sont les +_conditions_ nécessaires. + +Et qu'il faille, à chaque génération, s'inquiéter, cependant, +d'introduire un peu de réalité nouvelle, c'est-à-dire, pour beaucoup +mieux parler, de modifier par un souci de la réalité le conventionnel de +l'âge précédent pour ne pas tomber dans un pire, à savoir dans le même +se continuant, s'imitant et se répétant; j'en suis d'avis, et j'ai pris +soin de le dire, et je félicite Diderot, sinon de sa théorie, du moins +de sa préoccupation[80]. Nous verrons ce que, dans la pratique, il en a +gardé. + +[Note 80: Par exemple, il insiste sur l'abrogation nécessaire des +valets et des servantes qui mènent l'action, ou des scènes entre valets +et servantes répétant les scènes entre maîtres et maîtresses, et c'est +bien là ce conventionnel suranné et épuisé qu'il faut savoir rajeunir.] + +Il voulait, de plus, que le théâtre fût moralisateur. En cela il +était dans la tradition du théâtre français et surtout de la critique +dramatique française. Sur ce point, l'indépendant Diderot est d'accord +avec Scaliger, avec Dacier, avec l'abbé d'Aubignac, avec Marmontel et +avec Voltaire. Il n'est guère, du XVIe siècle au XIXe, de théoricien +dramatique qui n'ait vivement insisté sur la nécessité de moraliser le +théâtre, et de moraliser du haut du théâtre. Seulement au XVIIIe siècle +ce penchant fut plus fort que jamais. Et il était mêlé de bon et +de mauvais, comme la plupart des penchants.--D'un côté, l'idée de +remplacer les prédicateurs chatouillait l'amour-propre des philosophes; +d'autre part, ils sentaient bien, ce qui leur fait honneur, que la +direction morale, qui autrefois venait de la religion, commençant à +languir, il en fallait sans doute une autre, et qu'il n'y avait guère +que la littérature qui pût recueillir ou essayer de prendre cette +succession.--Quoi qu'il en soit, Diderot est sur ce point de l'avis +de tout son temps. Il ne s'en distingue qu'en allant plus loin, ayant +accoutumé d'aller toujours plus loin que tout le monde. Il voudrait que +le drame fût non seulement un sermon; mais, comment dirai-je? une sorte +de soutenance de thèse. «J'ai toujours pensé qu'on discuterait un jour +au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire +à la marche violente et rapide de l'action dramatique.... Quel moyen +(le théâtre) si le gouvernement en savait user et qu'il fût question de +préparer le changement d'une loi ou l'abrogation d'un usage!» + +Enfin Diderot estime qu'on pourrait renouveler le théâtre en substituant +la peinture des _conditions_ à la peinture des _caractères._ Entendez +par «condition» l'état où est un homme dans la famille: on est «un +père,» «un fils», «un gendre»; ou dans la société: on est magistrat, on +est soldat, etc. + +La critique s'est trop exercée sur cette vue de Diderot. Elle n'est pas +méprisable. Ce qu'il y avait de suranné dans l'ancienne conception des +«caractères» au théâtre, c'est que les «caractères» étaient devenus +des abstractions. On étudiait _le_ distrait, _le_ constant, _le_ +contradicteur et _le_ glorieux, comme s'il y avait un homme au monde qui +strictement ne fût que glorieux, que contradicteur ou distrait. L'homme +en soi, et encore réduit à sa passion maîtresse, et sans le moindre +compte tenu des impressions que ses entours ont dû faire sur lui et de +l'empreinte qu'elles y ont dû laisser, voilà ce que les dramatistes +prétendaient avoir devant les yeux; ce qui conduit à croire qu'ils +n'avaient en effet sous le regard qu'un mot de la langue française dont +ils faisaient méthodiquement l'analyse.--Diderot se disait qu'un homme +peut être né contradicteur, et, partant, être cela; mais qu'il est bien +plus ce que la pression longue et continue de l'habitude, des fonctions +exercées, des préjugés de classe reçus et conservés, a fait de lui. Père +depuis trente ans, un homme n'est plus qu'un père; magistrat depuis dix +ans, un homme n'est plus que magistrat; et ainsi de suite. En d'autres +termes, le caractère acquis remplace le caractère inné.--J'ai la +prétention, dont je m'excuse, d'exposer la théorie de Diderot beaucoup +plus clairement qu'il n'a fait; mais je ne crois pas le trahir. + +Elle ne manque pas de justesse; surtout elle ouvre à la «comédie de +caractères» un chemin nouveau que ce sera à elle d'éprouver. Mais +Diderot a peut-être tort de croire qu'il faille _substituer_ purement +et simplement les conditions aux caractères, comme si les conditions +étaient tout, et les caractères si peu que rien. Notez d'abord que les +conditions sont: ou des effets du caractère,--ou des forces en lutte +contre le caractère,--et autant que dans les deux cas il faut +s'inquiéter du caractère autant que de la condition. Je suis époux et +père parce que j'étais _né_ homme de famille, et dans ce cas, quand vous +croyez et prétendez étudier ma condition, c'est mon caractère que +vous étudiez, et la «substitution» est nulle, et il n'y a aucun +renouvellement de l'art.--Ou bien je suis époux et père, par suite de +circonstances, et _quoique_ je ne fusse pas né pour cela; et alors +le drame sera très probablement la lutte entre mon caractère et ma +condition, entre mon caractère inné et mon caractère acquis, dont +les forces commencent à se montrer; auquel cas il faut bien que vous +connaissiez mon caractère autant que ma condition; et la pire erreur +serait de ne vouloir connaître et peindre que cette dernière, puisque +par cette omission ou négligence, c'est le drame même qui disparaîtrait. + +De plus, à considérer les conditions comme de véritables caractères, +tant on suppose qu'elles ont pétri, modelé et sculpté l'homme qu'elles +ont saisi, encore est-il que les conditions sont des caractères +d'emprunt qui n'ont pas la profondeur et la plénitude de caractères +innés. Elles sont les attitudes et les gestes appris de la personne +humaine plutôt que des ressorts intimes et permanents. Ce sont des +modifications de caractère, et non des caractères.--Dès lors, autant +elles sont intéressantes, montrées avec le caractère qu'elles ont +modifié, autant elles sont comme vides et comme sans support, présentées +sans ce caractère et abstraites de lui.--Et de là cette conséquence +curieuse: loin que Diderot corrige ce défaut de nos pères qui consistait +à donner des abstractions pour des caractères, voilà qu'il y tombe plus +qu'eux. Tout au moins, en un autre sens, il procède exactement de même. +Eux nous donnaient pour tout un homme un défaut. Lui nous donne pour +tout un homme, une habitude prise, ou un préjugé, ou une mine. Peindre +l'_inconstant_ c'est faire une abstraction; mais peindre le _juge +d'instruction_, c'est en faire une autre. Ecrire l'_Avare_ c'est +abstraire; mais écrire le _Père de famille_ c'est abstraire encore. Ce +qu'il nous faut mettre devant les yeux, c'est un homme avec sa faculté +maîtresse, modifiée, ou aidée et exagérée, ou combattue par sa +condition, c'est-à-dire l'homme avec son fond, et avec la pression que +font sur lui ses entours, et le pli qu'ils laissent sur lui.--Et, par +exemple, ce n'est ni _l'avare_ ni le _père de famille_ qu'il faut +écrire, mais l'avare père de famille, et c'est précisément ce qu'a fait +Molière quand il a créé Harpagon.--D'où il suit qu'au lieu de faire un +pas en avant, Diderot en faisait un en arrière sur ceux qui, tout en +procédant par «caractère», d'instinct n'en montraient pas moins l'homme +concret et complet, en présentant ce caractère dans le cadre que la +«condition» lui faisait, avec l'appoint que la «condition» y ajoutait, +dans le jeu, enfin, et le branle où la «condition» ne pouvait manquer de +le mettre. + +Voilà ce que Diderot n'a point vu. Il n'en reste pas moins qu'apercevoir +une partie de la vérité, et celle justement que les contemporains +n'aperçoivent pas, c'est contribuer à la vérité, et qu'abstraction pour +abstraction, il valait mieux pencher vers celles où l'on ne songeait +pas, que rester dans celles où l'on s'obstinait. La théorie de Diderot +avait donc et de la justesse et surtout de la portée. + +Elle n'était point, du reste, une rencontre et comme un accident dans la +pensée de Diderot. Il me semble qu'elle se rattachait à l'ensemble de sa +doctrine, ou, si l'on veut, de ses penchants. Médiocre et même mauvais +moraliste, médiocre et même à peu près nul comme psychologue, il +ne devait guère voir dans l'homme que des instincts innés qui se +développent, grandissent, et se font leur voie; «naturaliste» et grand +adorateur des forces matérielles, il devait voir l'homme plutôt comme +engagé dans l'immense, rude et lourd mouvement des choses, et absolument +asservi par elles; il devait le voir bien plutôt comme un effet que +comme une cause, et comme une résultante que comme une force, et dès +lors c'était l'homme déterminé et «conditionné», c'était l'homme +tellement modifié par sa fonction qu'il fût comme créé par elle, et en +dernière analyse exactement défini par elle, qu'il devait s'imaginer, et +par conséquent croire qu'il fallait peindre. + +De toutes ces théories, Diderot, lorsqu'il a passé de la théorie à +la pratique, n'en a guère retenu qu'une, c'est à savoir l'idée qu'il +fallait moraliser sur la scène. Il a peu rencontré et même peu cherché +ce naturel qu'il recommandait, et s'il n'a guère peint des caractères, +il n'a pas davantage peint véritablement des «conditions». Le _naturel_ +de Diderot s'est réduit à éviter le discours suivi et à mettre souvent +_plusieurs points_ dans le texte de ses dialogues. Encore n'en met-il +pas plus que La Chaussée. Mais le vrai naturel lui est aussi inconnu +que possible, et ses couplets sont des harangues ampoulées comme, dans +Balzac, étaient les lettres _ad familiares_. On a tout dit sur ces +déclamations qui dépassent les limites légitimes et traditionnelles du +ridicule, et je n'y insisterai pas davantage. + +Quant à la manie moralisante, elle s'étale dans ce théâtre de Diderot de +la façon la plus indiscrète et aussi la plus désobligeante. On voit bien +pourquoi et en quoi Diderot se croyait nouveau quand il insistait sur +cette doctrine de la moralisation par le théâtre. Elle n'était pas +nouvelle; mais par la manière dont Diderot prétendait l'appliquer elle +avait quelque chose de nouveau. Dans le drame, Diderot «moralise» et +dogmatise de deux façons, par la _maxime_, comme au XVIe siècle, et par +les conclusions, par les tendances que comportent et que suggèrent les +dénouements. Il est plus rare, quoiqu'il y ait encore dans _Alzire_ de +belles leçons sur la tolérance, que la morale procède dans le théâtre +de Voltaire par tirade. C'est sa méthode perpétuelle dans le théâtre de +Diderot. Son drame n'est absolument qu'un prétexte à sermons laïques, et +tout son théâtre n'est que sermons reliés en drames. Sa comédie nouvelle +n'est qu'une «comédie ancienne» où il n'y aurait que des parabases. + +Cela est ennuyeux d'abord: ensuite cela manque absolument le but +poursuivi. Le propos délibéré de mettre une doctrine morale en lumière +est, d'expérience faite, le moyen (un des moyens, car, hélas! il y en a +d'autres) de ne point réussir en une oeuvre littéraire. On n'a jamais +vraiment bien su pourquoi il en est ainsi; mais toutes les épreuves sont +concluantes.--Peut-être cela tient-il tout simplement à ce qu'il en est +tout de même dans la vie réelle. L'acte moral est toujours chose louable +et qu'on respecte; mais pour qu'il ait sa chaleur communicative, sa +vertu pénétrante et vivifiante, pour qu'il soit aimable et, partant, +pour qu'il ait tout son effet, il faut qu'il ne soit pas concerté, qu'il +n'ait pas trop l'air de se rendre compte de lui-même, qu'il ait un +certain abandon et oubli de soi. Sinon, il a l'air moins d'un acte que +d'une leçon qui se déguise en acte. Il reste vénérable bien plutôt +qu'il n'est sympathique et contagieux.--L'effet est tout pareil en +littérature. Nous aimons tirer la leçon morale des faits qu'on nous met +sous les yeux; nous n'aimons pas qu'on nous la fasse. + +Voilà une des raisons pour lesquelles le _Père de Famille_ et le _Fils +naturel_ sont des oeuvres si ennuyeuses. Il y a malheureusement d'autres +raisons. Deux choses manquent essentiellement à Diderot, qui ne laissent +pas d'être importantes pour l'auteur dramatique, la connaissance des +hommes et l'art du dialogue. Il n'avait aucune faculté de psychologue. +Jamais un homme n'a été pour lui un sujet d'études, parce que chaque +homme lui était une cible d'éloquence. Toute personne qui entrait +chez lui était immédiatement roulée dans le flot bouillonnant de son +discours. Un torrent est médiocre observateur et mauvais miroir.--Et il +ignorait l'art du dialogue pour la même cause. Sur quoi l'on m'arrête. +Les dialogues semés dans les romans et les salons de Diderot sont pleins +de verve. Il est vrai. Mais ce ne sont pas des dialogues, ce sont +des monologues animés. C'est toujours Diderot qui s'entretient avec +lui-même. Il se multiplie avec beaucoup d'agilité et de fougue; mais +il ne se quitte point. Il est de ceux qui font à eux seuls toute une +discussion. «Vous me direz que.... J'entends bien qu'on me répond.... +Tout beau! dira quelqu'un»; mais qui, du reste, ne discutent jamais. Ces +gens-là, à force de se faire l'objection à eux-mêmes, n'ont jamais eu +ni la patience ni le temps d'en entendre une.--Ainsi Diderot dans ses +dialogues. Il dit quelque part: «Entendre les hommes, et s'entretenir +souvent avec soi: voilà les moyens de se former au dialogue.» Le second +ne vaut rien, et Diderot l'a pratiqué toute sa vie; le premier est le +vrai, et Diderot ne l'a jamais employé, pour avoir consacré tout son +temps au second. Aussi, dans ses drames, c'est toujours le seul Diderot +qu'on entend. A peine déguise-t-il sa voix. C'est un soliloque coupé par +des noms d'interlocuteurs. Comme Diderot a cru que le naturel consistait +à mettre des _points de suspension_ au milieu des phrases, il a cru +que le dialogue consistait à mettre beaucoup de _tirets_ dans une +dissertation. + +Une seule de ses comédies offre un certain intérêt. C'est celle où il +ne s'est souvenu d'aucune de ses théories, et où il a peint le seul +caractère qu'il connût un peu, à savoir le sien. C'est _Est-il bon? +Est-il méchant?_--Dans _Est-il bon?_ point de prétention moralisante; +point de «condition», et au contraire, un caractère qui n'est modifié +par aucune condition particulière; et enfin le défaut ordinaire de +Diderot devient ici presque une qualité, puisque ce défaut consistait à +ne pouvoir sortir de soi, et qu'ici c'est au centre de lui-même qu'il +s'établit. On dira tout ce que l'on voudra, et il y a à dire, sur +la composition bizarre de cet ouvrage, sur les inutilités, sur les +longueurs; et que cette comédie ne peut être mise à la scène, et je le +crois; mais le personnage central est singulièrement vivant et d'un bien +puissant relief. Ce Scapin honnête homme, ce «neveu de Rameau» généreux +et bienfaisant, ce Sbrigani à manteau bleu, cet homme de moralité +douteuse et de générosité toujours en éveil, qui poursuit et atteint des +buts excellents par des moyens à mériter d'être pendu, et dont la bonté +s'amuse du but où elle tend, et dont la perversité, naturelle à tout +homme, se divertit sous cape du moyen employé; cela est original, +piquant, inquiétant et hardi, et ambigu et équivoque comme le titre, qui +résume très bien la chose; et l'on sent que cela est vrai, et qu'il y +a bien en chacun de nous tous un être qui voudrait avoir la joie de +conscience des bienfaits répandus, avec le ragoût de la mystification +bien combinée et de la demi-escroquerie bien conduite.--Trop spirituel, +cet homme-là; mais il est si bon! Trop bon; mais par des stratégies si +suspectes qu'il ne risque pas d'être fade. + +L'étrangeté même de la composition de cette comédie n'est pas pour me +déplaire, au moins à la lire. C'est une comédie faite comme _Jacques le +Fataliste_. Cinq ou six histoires s'y coupent et s'y entre-croisent. +Cela est d'un frétillement délicieux, et qui serait vite déconcertant +et désespérant, si le principal personnage ne formait centre, et ne +ramenait assez clairement tout à lui. Il est là; il a, pour sauver cinq +ou six personnes, amorcé cinq ou six intrigues diverses. Elles lui +reviennent et lui retombent sur les bras tour à tour: «Ah! voici +l'histoire de Paul! Eh bien, elle est en bon train. Ceci, cela, pour la +pousser où il faut.... Qu'est-ce? l'affaire Jacques. Elle va mal. Ceci, +cela, pour la redresser.... Qu'est-ce encore? Et pourquoi diable me +mêlé-je de tout cela? Pour des gens qui ne me sont de rien, et qui +jugeront, en fin de compte, que j'ai agi en vrai fripon! Tout coup +vaille! Et à l'affaire Bertrand!...»--Autant de dextérité qu'il y a, du +reste, de mouvement, de verve et d'entrain, la main de Beaumarchais, +discrètement, en tel et tel endroit, et _Est-il bon? Est-il méchant?_ +serait une chose très distinguée. Tel qu'il est, c'est une chose très +originale. + + + +IV + +DIDEROT CRITIQUE D'ART. + +Le chef-d'oeuvre de Diderot c'était très probablement sa conversation, +et voilà pourquoi les chefs-d'oeuvre qui restent de lui sont, avec le +_Neveu de Rameau_, les _Salons_ et la _Correspondance familière_. +Il n'avait pas la vraie imagination littéraire; mais il avait cette +demi-imagination, je l'ai dit, qui consiste à être transporté de ce +qu'on voit, à décrire avec ravissement ce qu'on a vu et à y ajouter +quelque chose. Diderot est incapable de créer, mais il est très capable +de refaire. L'oeuvre d'art ou la chose vue, après avoir saisi ses yeux, +saisit son esprit et le met en un mouvement extraordinaire. Sans l'une +ou l'autre il n'inventerait rien, ou fort peu de chose; ébranlé par un +spectacle, il s'anime, raconte, décrit, déplace et replace, imagine +des détails, reconstitue. Il a cette demi-imagination, secondaire, +inférieure, mais précieuse encore, et que tant s'en faut que tout +le monde ait, qui retient, achève, et recompose. Les _Lettres à +mademoiselle Volland_ sont pleines et fourmillantes d'anecdotes vivement +contées, de scènes joliment décrites, de croquis, de silhouettes et +d'eaux-fortes. Et ces petits tableaux ont ce qu'on ne connaissait guère +au XVIIe siècle, la couleur. Non seulement on les voit; mais on les voit +dans une sorte de lumière chaude et dans une atmosphère qui vibre et +paraît vivante. Il n'y a pas de vide, d'espace mort entre les figures; +le tableau entier baigne dans l'air réel et frémissant; la sensation +de plénitude est parfaite. Comparez rapidement avec une anecdote de +Crébillon fils ou de Voltaire: vous sentirez ce que je veux dire mieux +que je ne pourrais l'exprimer. + +Avec cet oeil, cette mémoire réchauffante, et cette imagination _à la +suite_, et qui a besoin que quelque chose fasse la moitié de son office, +mais vive encore et alerte, il eût été un critique dramatique, ou plutôt +un chroniqueur théâtral de premier ordre. Ce sont des tableaux qu'il +a regardés; c'était encore mieux son affaire. Les _Salons_ sont très +souvent admirables. Il décrit d'abord, puis il refait; c'est son procédé +ordinaire. C'est la part de l'oeil et celle de l'imagination spéciale +que j'ai dite. Quand l'oeil, si voluptueusement rempli des formes et des +couleurs, s'est comme vidé, l'imagination excitée se donne carrière. +Elle reprend la matière que le peintre lui a fournie et la dispose d'une +autre façon. Elle se joue dans ces limites bornées avec infiniment de +souplesse, de vivacité et de bonne grâce: puis elle s'émancipe encore, +dépasse un peu le cadre et du tableau du peintre et du tableau refait +par elle-même, et se livre à une rêverie, un peu contenue encore, qui +est charmante. Ces échappées de fantaisie sont plus agréables ici, et +moins inquiétantes qu'ailleurs, parce qu'on sait qu'elles n'iront +pas trop loin, seront un peu surveillées par le critique qui ne peut +s'endormir tout à fait, seront dominées, du reste, toujours un peu, +et, partant, un peu maîtrisées par le souvenir de l'oeuvre qui les a +inspirées. Dans ces conditions la verve de Diderot a tout charme, sans +ses périls. Comme son imagination a besoin qu'on lui donne le branle, sa +verve aussi a toujours besoin qu'on lui donne le ton. + +Et je sais tout ce qu'on a reproché à cette critique artistique de +Diderot. Cette critique artistique, a-t-on dit, est une critique toute +littéraire. Variations d'un lettré à propos de tableaux.--Il est un peu +vrai. Et c'est ici qu'il est à propos de faire remarquer quel est le +fond même de la critique et de toute l'entente de l'art chez Diderot. Ce +n'est autre chose que la confusion des genres. Il a eu sur le théâtre +des idées de peintre, et sur la peinture des idées de littérateur. Il +a voulu au théâtre des _tableaux_ et sur les toiles des scènes de +cinquième acte. Il a été pour un théâtre qui parlât aux yeux et pour une +peinture qui parlât aux coeurs; et quand on est méchant, on dit qu'il a +été bon critique dramatique au Salon, et bon critique d'art au Théâtre. +Cela certes est un défaut, mais qui ne va pas sans sa revanche. Il ne +faut pas confondre les genres, mais il ne faut pas les séparer jusqu'à +mettre entre eux des lois de proscription. Les arts sont frères. A les +confondre, il est vrai qu'on leur fait parler à tous une langue de +Babel; mais aussi quand on cultive l'un, être, de nature ou par effort, +entièrement étranger et insensible aux autres, c'est risquer de ne +connaître que le métier et de s'y confiner. Le poète dramatique ne doit +pas _viser_ au tableau, mais qu'il se connaisse en peinture, même pour +son art je ne crois pas que ce soit inutile. Le peintre ne doit pas +faire propos d'attendrir; mais qu'il sache ce qu'est la personne humaine +dans l'attendrissement et la douleur, ce n'est point de trop. Et le +critique ne doit pas se tromper d'émotion, et transporter devant les +toiles l'état d'esprit qu'il a eu parterre, et c'est un travers où +Diderot tombe parfois; mais s'il ne connaissait qu'un genre d'émotion, +peut-être risquerait-il de n'en connaître aucun, peut-être en +arriverait-il vite, à moins que même il ne partit de là, à ne savoir +d'une pièce que si elle est bien faite, et d'une toile rien, sinon que +tel ton est juste et tel douteux. + +Un critique artiste plutôt que «technique» c'est ce qu'a été Diderot, et +c'est le «métier» aussi bien au théâtre qu'au salon qu'il a peu connu; +mais ses impressions générales sont justes, et il ne s'est trompé ni sur +Greuze ni sur Sedaine.--Remarquons de plus que si sa critique est si +littéraire, c'est que la peinture de son temps est bien littéraire +aussi. Il a affaire à des tableaux qui s'appellent quelquefois, et même +souvent: _Le Clergé, ou la Religion qui converse avec la Vérité_; +--_Le Tiers Etat, ou l'Agriculture et le Commerce qui amènent +l'Abondance_;--_Le Sentiment de l'amour et de la nature cédant pour +un temps à la Nécessité_;--_L'Etude qui veut arrêter le Temps_;--_La +Justice que l'Innocence désarme et à qui la Prudence applaudit_. «Je +défie un peintre avec son pinceau....» disait Molière....; les peintres +du temps de Diderot avaient l'intrépidité de traiter ces sujets-là +avec leur pinceau. Ils étaient extrêmement littérateurs. Ils étaient +pathétiques, comme Greuze, et spirituels, comme Boucher. Quand on y +songe bien, ce qui doit étonner ce n'est point du tout que Diderot +ait été littéraire dans sa critique d'art, c'est combien il l'a été +modérément. Et c'est bien plutôt un retour au vrai sens artistique que +je serais tenté de voir dans les _Salons_ de Diderot qu'une influence +prédominante et funeste du «point de vue littéraire». + +Car, on ne le dit vraiment pas assez, il a le sens infiniment sûr, +d'abord de la couleur, et ensuite de la lumière, et voilà deux points +qui ne sont pas si peu de chose. Partout où nous pouvons contrôler la +critique de Diderot par l'examen des toiles mêmes qu'il a critiquées, +nous voyons, ce me semble, que son sentiment du ton et des colorations +est entièrement juste, et affiné; et que pour savoir d'où vient la +lumière, où elle doit aller, dans quelle mesure juste les objets en +doivent être avivés, ou baignés mollement, ou effleurés, il est peu +d'oeil plus savant et plus exercé que le sien. + +Et pour ces qualités qui sont moitié du peintre, moitié du littérateur +(et qui sont nécessaires au peintre), savez-vous bien qu'il est passé +maître? J'entends parler de l'instinct de la composition et du juste +choix du _moment_. Cet homme qui compose si mal un écrit, compose, ou +recompose, admirablement un tableau. Là où il dit: bien composé, on peut +l'en croire. L'heureuse conspiration en vue d'un effet d'ensemble lui +saute aux yeux d'abord. Et quand il défait un tableau pour le refaire, +on sent bien le plus souvent, sinon que son tableau serait meilleur, du +moins que celui qu'il critique a bien les défauts de composition qu'il +relève. + +Et de même, le moment précis de l'action qui est celui que le peintre +doit saisir comme comportant le plus de clarté, le plus de beauté des +figures, le plus d'harmonie des lignes, et le plus d'intérêt, il est +souvent admirable comme Diderot l'entend bien et l'indique juste. Tout +le _Laocoon_ de Lessing est sorti de cette notion sûre du «moment» du +peintre ou du sculpteur. Diderot avait tout à fait ce don, celui de voir +une action se grouper pour l'effet esthétique, et celui de l'arrêter +juste à la minute où elle sera le mieux groupée pour indiquer le +commencement d'où elle vient et suggérer la fin où elle va, et pour être +belle en soi, et pour être pleine de sens dans la plus grande clarté. +«Chardin, La Grenée, Greuze et d'autres (et les artistes ne flattent +point les littérateurs) m'ont assuré que j'étais presque le seul de +ceux-ci dont les images pouvaient passer sur la toile presque comme +elles étaient ordonnées dans ma tête.»--Je le crois fort, et cela va +beaucoup plus loin qu'on ne pense. C'est la marque même du littérateur +né pour sentir l'art. Un critique d'art doit être un peintre à qui ne +manque que le métier. C'est à bien peu près ce qu'a été Diderot. + +--Mais le métier lui-même, la technique, pour parler plus noblement, est +partie essentielle de l'art à ce point que n'en pas rendre compte c'est +causer sur l'oeuvre d'art et non point en faire la vraie critique.--Il +faut s'entendre, et ne point trop demander. Chaque art a sa beauté +propre que ne peut comprendre, je dis comprendre, et pleinement et +minutieusement goûter, par conséquent, que l'homme qui connaît à fond la +technique de cet art. Par exemple il faut avoir fait beaucoup de vers +pour savoir quel est le secret de la beauté d'un vers de Lamartine +ou d'une strophe d'Hugo. Mais d'autre part les arts ont une beauté +d'_expression_ qui leur est commune, c'est-à-dire sont faits pour +éveiller dans les âmes certaines sensations générales, un peu confuses, +il est vrai, mais fortes, dont la foule est susceptible, et dont, +aussi, elle est juge. Pour me servir du spirituel apologue de M. +Sully-Prudhomme[81], peinture, sculpture et musique, par exemple, sont +un Anglais, un Allemand et un Italien qui racontent le même fait chacun +en sa langue devant un homme qui ne sait que le français. Le Français ne +les comprend pas; mais à leur mimique il entend très bien que la chose +racontée est triste ou gaie, dramatique ou bouffonne ou gracieuse, et il +ne perd nullement son temps à les entendre et regarder. Très sensible +même, femme, enfant, ou méridional, il pourra même rire, pleurer ou +sourire à leur récit. Voilà ce que la foule entend aux choses des arts. +Chaque art a sa _langue_ particulière, tous ont un _langage_ commun. + +[Note 81: _L'Expression dans les Beaux-Arts_, I, 2.] + +Eh bien, supposez maintenant un interprète. Quel service pourra-t-il +rendre au Français qui écoute? Prétendre le faire entrer dans le talent +de narrateur de l'Anglais ou de l'Italien qui est là, il n'y doit point +songer. C'est toute la langue anglaise ou italienne qu'il faudrait +qu'il commençât par enseigner, dans toutes ses nuances. Mais appeler +l'attention sur tel geste et telle intonation, traduire en passant tel +mot plus nécessaire qu'un autre à un commencement d'intelligence du +récit, donner une idée générale, confuse encore, sans doute, mais déjà +plus saisissable du fait raconté, voilà ce qu'il peut faire. Et voilà ce +que le critique d'art doit se proposer. Il entre, de quelques pas, dans +la technique, sans cesser de se tenir, à l'ordinaire, dans le domaine de +l'expression, et il donne, par quelques vues discrètes sur la technique, +un peu plus de précision à la sensation d'ensemble, à l'impression +générale qui affectait la foule. + +Et ceci est affaire de mesure. A un Fromentin qui écrit au XIXe siècle +pour un public plus familier déjà aux choses de peinture, un peu plus +d'interprétation technique, quelques leçons de langue poussées un peu +plus loin sont déjà permises. A Diderot une traduction brillante du +sentiment général du tableau suffit le plus souvent, et doit suffire; et +nos critiques modernes les plus savants sont bien forcés, à l'ordinaire, +de se tenir eux-mêmes à peu près dans ces limites.--Un critique d'art +sera toujours surtout un homme qui a assez de talent, en décrivant +un tableau, pour donner au public le désir de l'aller voir; et si la +critique d'art, qui consiste surtout en cela, ne consistait strictement +qu'en cela, Diderot serait certainement le grand maître incontesté de +la critique d'art. Il en reste, en tous cas, le brillant, séduisant et +éloquent initiateur. + + + +V + +L'ÉCRIVAIN. + +Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il +trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais +quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent +un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère; +ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.--Il y +a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de +l'Encyclopédie.--Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie +philosophique qu'il n'entend pas bien.--Il y a le rhéteur fieffé qui a +donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son +tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une +exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en +apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà +qui écrit à Falconet: «Que vous dirai-je encore? Que j'ai une amie.... +Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en +être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me +restât. Si elle me disait: Donne-moi de ton sang, j'en veux boire; je +m'en épuiserais pour l'en rassasier.»--Ceci pour s'excuser auprès de +Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même, +à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage +en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y +a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive +saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un +tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection +de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus, +qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre +vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a +disparu; et c'est là le triomphe même de l'écrivain. C'est en cela que +Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée +souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages +où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille. + +Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. +Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il +descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite +immédiatement tout entière: «Tout s'anéantit, tout périt: il n'y a que +le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»--Il trouve le +symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, +et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le +retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores: +«Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui +le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon; ils ne sont jamais ni +gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et +babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur +tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie +prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, +inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence +son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et +les ténèbres de la nuit.»--Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver +dans l'auteur des _Bijoux indiscrets_ une pensée, un sentiment et une +«strophe» de Chateaubriand.--C'est que le style c'est l'homme, _quoi +qu'en_ ait dit Buffon: le style est la mélodie intérieure de notre +pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est +inattendue, même de lui-même. Inégal, inconstant, multiple, versatile, +girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le +quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, +quelquefois sublime; et son style, non appris, non acquis, non +surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme +sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, +de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois +d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes. + + + +VI + +Quelques intuitions de génie, quelques récits plein de verve, quelques +silhouettes bien enlevées, quelques théories neuves trop mêlées +d'obscurités, beaucoup de polissonneries, beaucoup de niaiseries, +énormément de verbiage et de fatras fumeux, voilà ce qu'a laissé +Diderot. Rien de complet, rien d'achevé, ni comme système philosophique, +ni comme oeuvre d'art. Son rôle a été plus grand que son oeuvre. Par +son infatigable activité, par ses qualités estimables, et presque +inestimables, de caractère et de bon coeur, il a tenu une très grande +place en son temps; il a été le lien entre les esprits et les caractères +les plus difficiles et quelquefois les moins faits pour s'entendre, +et personne plus que lui n'était né directeur de journal. Il ne lui a +manqué qu'un vrai et grand génie, ou peut-être seulement de la suite +dans les idées, pour mener son siècle, que personne n'a mené, comme il +est arrivé d'ailleurs à presque tous les siècles.--Il l'a rempli d'un +grand bruit d'audaces, de scandales et de papier remué. Il a vécu dans +cette fournaise et ces bruits de forge comme dans son élément naturel. +Il a fort agrandi le calme atelier de son père, et fabriqué beaucoup +plus de couteaux que lui, moins inoffensifs. C'était un rude ouvrier +que le travail grisait, et aussi la récréation, et aussi les histoires +racontées, les discussions et la rhétorique. De pensée calme, de +réflexions, de méditation, de contemplation, au milieu de tout cela, +aussi peu que rien. Vrai Français des classes moyennes, sans esprit, +sans distinction, plein d'intelligence, de facultés d'assimilation, de +facilité au travail et à la parole, avec un idéal peu élevé, peu de +scrupules de moralité, et un très bon coeur. Il s'est laissé aller à +cette nature, si mêlée de mal et de bien, de tout son mouvement et +de tout son élan, incapable de réaction contre lui-même, comme de +réflexion. Cette nature, il la croyait bonne; le souci, le sentiment +seulement, de notre infirmité, de notre misère, et de notre puissance à +nous améliorer, lui était inconnu. Quand cela manque, on ne peut être +qu'une force de la nature très intéressante. Il l'a été. Ce n'est pas +peu. + +Sa fortune littéraire a été curieuse. Très connu dans son temps et très +en lumière comme remueur d'idées et «philosophe», beaucoup moins comme +artiste, il a eu cette chance, pour prolonger sa gloire, que ses écrits +les plus heureux, les plus piquants, les plus vivants, sont sortis +les uns après les autres, à de longs intervalles, quelques-uns tout +récemment, des bibliothèques particulières ou des armoires à manuscrits +les plus éloignées et les mieux closes. A chaque révélation ç'a été un +étonnement et une joie littéraire. On le croyait toujours la veille +beaucoup moins grand. L'attention sur lui et l'admiration à son égard +ont été renouvelées et rajeunies périodiquement comme par son bon ami le +hasard, qui se montrait aussi intelligent que bienveillant; et une sorte +de dévotion littéraire en a été comme confirmée et rafraîchie avec soin +autour de son monument. + +Une autre sorte de dévotion, qui n'avait rien absolument de littéraire, +s'est fort échauffée aussi sur son nom. Vers le milieu de ce siècle, +beaucoup lui ont été infiniment reconnaissants d'être irréligieux plus +scandaleusement qu'un autre, de mettre la grossièreté la plus déterminée +au service de la «saine philosophie». Cela n'a pas laissé de grossir sa +cour. + +Aujourd'hui nous le connaissons, ce semble, tout entier, et nous sommes +trop loin des querelles religieuses, reléguées dans les basses classes +de la nation, pour ne pas le juger avec une pleine tranquillité +d'esprit. Nous le trouvons grand par le travail; curieux, intelligent, +et pénétrant parfois, mais trouble et empêtré souvent, comme philosophe; +romancier plein de verve, sans imagination véritable, critique d'art +d'un grand goût et d'une sensibilité artistique tout à fait rare +et supérieure; écrivain inégal, dont quelques pages sont des +chefs-d'oeuvre, et dont la manière la plus ordinaire est un bavardage +intarissable mêlé de galimatias.--Il faut savoir dire qu'il est +décidément de second ordre. Mais, plus qu'un autre, il représente +quelque chose: l'individualisme du XVIIIe siècle s'appliquant enfin +franchement et insolemment à tout, pour tout détruire, peut être sans le +vouloir; à la société, à la religion, à la morale; ne laissant debout +que l'homme avec ses instincts, tenus pour bons; dissolvant la +communauté humaine, sous forme de pensée commune dans l'espace, sous +forme de pensée traditionnelle dans le temps. Il représente plus qu'un +autre, plus que Rabelais et Montaigne, infiniment plus que Voltaire, +plus que Rousseau, la revanche de la «nature» contre ce que les hommes +ont cru devoir faire, depuis qu'ils existent, pour s'en distinguer. +L'obéissance et l'adhésion complaisante à l'instinct naturel, c'est son +fond même. Cela veut dire peut-être que cet instinct naturel, il ne le +comprend nullement. Car il est aussi de la nature _humaine_, et c'en +est peut-être la vérité et le caractère propre, de sacrifier l'instinct +individuel à une règle et à une loi commune, pour que nous puissions +vivre et durer, ce qui est encore, ce semble, le besoin le plus +impérieux de notre nature. + + + +JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + + +I + +SON CARACTÈRE + +Jean-Jacques Rousseau, romancier français, naquit à Genève le 28 juin +1712. Sa vie jusqu'à la quarantième année, et même toute sa vie, fut un +roman. Déclassé dès l'enfance, vagabond, homme de tous métiers, depuis +les plus honorables jusqu'aux pires, graveur et laquais, musicien et +industriel forain, presque secrétaire d'ambassade et, plusieurs fois, +favori soudoyé de grandes dames, point mendiant, mais quelquefois un peu +voleur, à travers tout cela rêveur, artiste, infiniment sensible aux +beautés naturelles et aux plaisirs simples, sans un grain d'ambition, +n'écrivant point, ne rimant point, de temps en temps lisant avec fureur, +toujours regardant avec délices le ciel, les verdures et les eaux, +ou caressant avec extase un rêve intérieur; c'est ainsi qu'il arriva +jusqu'à l'âge mûr.--C'est la vie de jeunesse et l'éducation d'un _Gil +Blas_ sensible, imaginatif et passionné. Il pouvait en sortir un «neveu +de Rameau» de la pire espèce. Il en sortit un déséquilibré, mais non +point un homme vil. Le fond était bon, non le fond moral, qui n'existait +pas, mais le fond sensible. Rousseau avait très bon coeur. Faible, +et sans aucune espèce d'énergie morale, il était bon, compatissant, +charitable, et, très réellement et non pas seulement en phrases, +«fraternel».--Il ne faut jamais perdre cela de vue; c'est le premier +trait. Rousseau est un candide. Son cynisme même, quand il n'est pas +une forme de son orgueil, est une forme de son ingénuité. Le premier +mouvement dans Rousseau est un geste naturel et spontané d'élan vers +autrui, de confiance, et de bras ouverts. Il a toujours commencé par +adorer qui lui faisait accueil. Il y montre une naïveté lamentable, +honorable et touchante. Les grandes amitiés qu'il a fait naître, +et qu'il n'a pas toujours réussi à lasser, lui vinrent de là; les +affections posthumes qu'il a excitées tout de même. Mille lecteurs se +sont dit comme Mme de Staël: «J'aurais réussi à l'apprivoiser, à le +ramener, à le garder.» Il a donné, il donnera toujours cette illusion, +parce que naturellement on va au fond, et que le fond chez lui est bien +douceur et naïve tendresse. + +Seulement, s'il était bon, il se sentait bon, ce qui est très dangereux, +lorsque manque le correctif de l'humilité. Sans vraie religion, sans +instinct moral primitif, et après une vie de jeunesse si démoralisante, +d'où aurait pu lui venir l'humilité? La modestie vient du bon sens très +puissamment aidé par l'éducation religieuse ou au moins morale. Rousseau +n'avait pas l'ombre de modestie, et, se sentant bon, il se jugeait le +meilleur des hommes, et s'il était bonté de tout son coeur, il était +orgueil des pieds à la tête. Il l'était avec candeur, avec passion, et +avec exaltation, comme il était tout ce qu'il était. Dans ses rêveries +de jeunesse, il songeait au chant des oiseaux, à presser l'humanité +entière sur son coeur, et, aussi, il songeait à lui, avec des transports +de complaisance, à sa bonté, à sa douceur, à ses facultés d'épanchement +et de tendresse, et, insensiblement, se bâtissait un piédestal, que +plus tard il sentira toujours sous lui, et sur lequel, innocemment, il +prendra des attitudes. + +Ajoutez enfin l'absence complète de sens du réel et une imagination +romanesque que tout a contribué à entretenir et que rien n'a contenu. Le +roman, vulgaire et picaresque, mais enfin le roman qu'il a vécu jusqu'à +quarante ans, et au delà, a passé dans son esprit et dans tout son être, +l'a marqué profondément, et pour toujours. Il n'a jamais vu aucune +chose telle qu'elle est. Il a vu chaque chose plus belle qu'elle n'est, +jusqu'à quarante ans, plus laide qu'elle n'est à partir de l'âge mûr, et +de plus en plus jusqu'à la vieillesse. Et, comme dans l'âge mûr il y a +toujours en nous des retours de l'être antérieur, souvent, même en sa +maturité, il commençait par voir une chose nouvelle en jeune homme, +et en était ravi; puis, très vite et brusquement, il la voyait en +vieillard, et en frémissait d'horreur. Mais toujours, noir ou bleu +tendre, le rêve s'est interposé entre lui et le réel, et a déformé le +contour et changé la couleur des choses. + +Bon, candide, orgueilleux et romanesque, tel il était quand il rencontra +la société humaine. Jusqu'à quarante ans, il ne l'avait pas habitée. Le +vagabondage produit les mêmes effets que la solitude. Le voyageur voit +plus d'hommes que les autres, et, moins que les autres, connaît l'homme; +car à changer sans cesse on ne pénètre rien. A quarante ans Rousseau +avait eu des aventures diverses, et des épreuves, sans pour cela avoir +acquis l'expérience. Le monde avait glissé devant ses yeux, et l'avait +infiniment amusé; mais il ne le connaissait point. Du contact du +Rousseau que nous connaissons avec la société, et du froissement +terrible qui s'ensuivit, naquit le Rousseau d'après quarante ans, celui +qui a pensé et qui a écrit. + +Rousseau arrivait à Paris avec l'éducation des champs, des bois, des +marches à pied, des rêveries, des amours faciles, et d'une imagination +puissante et charmante. C'était La Fontaine, plus sombre déjà, parce +qu'il était malade, et parce qu'il s'était chargé d'une compagne +stupide, tyrannique et traîtresse, dont je ne dirai qu'un mot, mais +avec certitude, c'est que c'est à elle que toutes les fautes graves de +Rousseau doivent être imputées;--c'était La Fontaine moins léger et déjà +hanté de soucis; mais c'était La Fontaine. Même âge, même éducation +provinciale et champêtre, même candeur, même tendresse caressante, +même imagination romanesque, mêmes lectures libres et vagabondes, et, +remarquez-le, même absence de manuscrits jusqu'à quarante ans.--Il fut +accueilli comme La Fontaine, avec empressement, avec engouement. Et +il se livra avec candeur, et avec passion. Il n'était pas averti. Ces +grandes dames et grands seigneurs qui l'accueillaient, sa naïveté, et sa +bonté, et son orgueil aussi, lui montrèrent en eux des amis, de purs +et simples amis. Il accepta leur hospitalité sans se douter qu'elle ne +pouvait pas aller sans servitude. Les servitudes vinrent, ou au moins +les exigences.--Habiter une petite maison de Mme d'Epinay, quoi de +plus simple? Mais courir au château de Mme d'Epinay quand Mme d'Epinay +s'ennuie, c'est-à-dire toujours, il n'avait pas songé à cette +contre-partie, et la trouva rude.--Recevoir, à peu près, l'ordre de +suivre Mme d'Epinay, en hiver, dans un voyage fatigant, triste et +onéreux, toute affaire cessante et toute étude laissée, il n'avait pas +prévu que cela fût dans le contrat. Stupéfait et désorienté, maladroit +par conséquent, tergiversant, non sans une certaine duplicité, comme il +arrive presque toujours dans les situations fausses, il en vient à se +faire détester et chasser; et voilà un de ses premiers contacts avec le +monde.--Aimer une comtesse, charmante du reste, et qui ne le hait pas, +mais qui est une dilettante du sentiment, nullement une héroïne de +l'amour, et qui le laissera se tirer d'affaire comme il pourra, quand +une trahison domestique, ou simplement les propos du monde, les auront +compromis tous deux; s'en tirer très mal, par des démarches et des +lettres assez humiliantes: voilà une de ses premières écoles.--Serrer +sur son coeur toute la troupe encyclopédique, et croire que ces gens +de lettres, si pleins de beaux sentiments, ne veulent de lui que son +affection; s'apercevoir trop tard qu'ils exigent la soumission dans +l'école et la discipline dans le rang, et qu'ils sont très durs pour +qui vit et pense d'une façon indépendante: voilà une de ses premières +expériences. + +L'orgueil aidant, et l'imagination romanesque, il en vint très vite +à détester cette société humaine pour laquelle, je ne dirai point il +n'était pas fait, mais, ce qui est bien pis, pour laquelle il était +fait, au contraire, de par ses sentiments tendres, et à laquelle +quarante ans de vie vagabonde ne l'avaient point préparé. Un misanthrope +de naissance n'eût pas souffert des petites misères sociales; un homme +candide, et tendre, et orgueilleux, souffrait autant de l'amour naturel +qu'il avait pour le monde que des blessures qu'il en recevait, et de +l'un et l'autre réunis, jusqu'au désespoir.--Ajoutez sa maladie, qui +était de celles qui développent l'irritabilité et la mélancolie; ajoutez +son intérieur dont il souffrait sans que son orgueil lui permit d'en +convenir, ni sa bonté de s'en plaindre, ni sa faiblesse de s'en +délivrer; et vous comprendrez ce trouble mental qui n'était un mystère +pour aucun des amis de Rousseau, et qui n'est pour les médecins rien +autre chose que la manie des persécutions et la folie des grandeurs, +affections qui vont presque toujours ensemble et s'entretenant l'une +l'autre; et voilà le dernier état moral de Rousseau. + +N'oubliez point d'ailleurs que la complexion première, à travers toutes +les vicissitudes de la vie, est chez nous si forte que le goût de +Rousseau pour les amitiés mondaines, et les protecteurs et les +bienfaiteurs, persistait encore et malgré tout, jusqu'au terme; que, +jusqu'à la fin de sa vie, il rechercha ces dépendances affreuses et +adorées dont il fut toujours dégoûté et toujours épris; que le passage +continuel d'un transport de confiance à un accès de désenchantement et +de colère secouait jusqu'à la briser sa frêle machine, et l'inclinait +de plus en plus aux humeurs noires et aux chagrins profonds; et tout ce +qu'il y a d'amertume mêlée d'illusions douces dans les ouvrages de ce +singulier philosophe n'aura plus rien qui vous étonne. + +Ses ouvrages en effet sont lui-même, et, ce qui est plus rare, ne +sont rien que lui. Il est avant tout un homme d'imagination: tous ses +ouvrages sont des romans. Il a fait le roman de l'humanité, et c'est +l'_Inégalité_; le roman de la sociologie, et c'est le _Contrat_; le +roman de l'éducation, et c'est l'_Emile_; un roman de sentiment, et +c'est la _Nouvelle Héloïse_; le roman de sa propre vie, et c'est les +_Confessions_.--Et dans chacun de ces romans il s'est mis tout entier, +tendresse et orgueil, illusions de tendresse et illusions d'orgueil, sa +tendresse lui traçant un idéal de bonheur simple, de vertu facile et +d'épanchement et d'embrassement fraternel; son orgueil le mettant en +guerre violente et implacable contre la société réelle qui l'a mal +accueilli, à son gré, et lui persuadant d'en faire la satire ardente, +d'en prendre toujours le contre-pied, et de la démolir pour la +refaire;--d'où résulte un optimiste misanthrope, un Sedaine satirique, +un François de Sales qui est un Juvénal, et un révolutionnaire plein +d'esprit de paix et d'amour, le tout dans un romancier de génie. + + + +II + +LE «DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ». + +Tout Rousseau est dans le discours sur _l'Inégalité parmi les hommes_. +Ceci est un lieu commun. Je m'y résigne, parce que je le crois vrai. On +en a contesté la vérité. J'y reviens parce que, contrôle fait, je le +crois vrai. Rousseau trouve la société mauvaise. J'ai dit pourquoi. +C'est un plébéien qui a voulu être du monde, qui en a été, qui a cru +n'en pouvoir pas être, qui s'en est cru méprisé, et qui s'en venge par +en médire, tout en l'adorant encore. (Remarquez que, plus tard, dans +la _Nouvelle Héloïse_, c'est un plébéien épris d'une patricienne, aimé +d'elle, trahi par elle, regretté par elle et toujours resté dans son +coeur, que Rousseau mettra en scène. La _Nouvelle Héloïse_ est le rêve +d'une nuit d'été d'un maître d'études.) Pour le moment il n'en est qu'à +regarder la société en son ensemble, et à la trouver horrible. _Et +pourtant l'homme est bon!_ Rousseau le sent, à se sentir, sans se bien +connaître. L'homme bon, la société inique; l'homme bon, les hommes +méchants; l'homme né bon, devenu infâme: cette double idée, sous quelque +forme qu'on l'exprime, et qu'il l'exprime, c'est la pensée éternelle +de Rousseau. Et il est aisé de le croire, puisque c'est son âme même. +«L'homme bon», c'est sa tendresse qui parle; «les hommes mauvais», c'est +son orgueil. Il a répété cela toute sa vie, parce que, toute sa vie, son +orgueil et sa tendresse n'ont cessé de parler. + +Mais encore comment cela est-il arrivé? Comment l'homme bon est-il +devenu méchant? Qui résoudra cette contrariété?--Ici intervient la +réflexion, et se forme peu à peu, assez vite d'ailleurs, le système. +Raisonnant sur lui-même, sans s'en rendre compte, Rousseau raisonne +ainsi: «Et moi aussi j'ai été bon. J'ai eu quarante ans de bonté facile +et charmante. Mes mouvements de haine et de malice, depuis quand les +trouvé-je en moi? Depuis que je suis entré dans la société des hommes. +Si tant est que je le sois, c'est eux qui m'ont gâté. L'humanité tout +entière a dû subir la même transformation. L'homme est né bon (car j'en +suis sûr); il s'est rendu méchant en se faisant social. Le mal moral est +le résultat d'une erreur. L'humanité s'est trompée sur ses destinées; +elle s'est abusée sur sa vocation. Elle s'est crue faite pour vivre en +état social. C'est en état de nature qu'elle devait rester. Cet état +de nature a dû exister.--Il a existé.--Il faut le retrouver, et y +retourner. Des siècles nous en séparent. Qu'importe? Et, du reste, ce +n'est pas vrai. Dans le temps infini, qu'est-ce que six ou sept mille +ans peut-être? Très probablement un court instant. C'est d'hier, par une +erreur d'un jour, que nous nous sommes mis nous-mêmes aux bras la chaîne +qui nous froisse et qui en nous irritant nous rend mauvais. Revenons à +l'état de nature. Effaçons l'histoire, cette courte méprise, ce mauvais +rêve d'une nuit de l'humanité.» + +C'était une idée toute nouvelle,--très vieille aussi; nouvelle forme +d'une pensée très ancienne parmi les hommes. C'était l'idée du paradis +primitif, et de la _chute_. L'homme est né bon et heureux. La nature ne +pouvait que le faire tel. Il a voulu _inventer quelque chose_, sortir +de son état. Il s'est perdu, il est _tombé_. Son effort, désormais, +est éternellement à se relever et à revenir.--Cette idée, presque +instinctive chez l'homme, est fondée en raison et en sentiment. Le +sentiment qui l'entretient chez chacun est sans doute le souvenir de +l'enfance heureuse, insouciante et innocente (sans qu'on fasse réflexion +que l'enfance heureuse est un bienfait, et le plus grand, de la société, +le résultat chèrement acquis de centaines de siècles qui ont créé un peu +de sécurité pour la faiblesse).--L'idée rationnelle qui est au fond de +cette conception, c'est celle de l'inquiétude éternelle de l'homme. +Chacun de nous sent les malheurs que le désir de changement lui a +attirés, sans pouvoir comprendre quel serait le malheur effroyable d'une +éternelle immobilité. Nous concluons que le meilleur eût été, pour +chacun de nous, de rester tranquille, et, généralisant, nous voyons +l'humanité souffrant et peinant parce qu'elle a bougé, un jour, a tendu +au mieux, s'est déplacée, s'est mise en route. Que ne se tenait-elle +coi? + +Cette idée, quoi qu'on en puisse penser, est bien celle de Rousseau. Il +rencontrait,--ou il retrouvait dans quelque réminiscence obscure, ce que +je serais très porté à croire--l'idée théologique de la chute. Il voyait +l'homme d'abord innocent au sortir des mains de Dieu, s'engageant par +une faute... non, car dans ce cas il n'aurait pas été tout bon... +s'engageant par une erreur de son esprit dans une voie mauvaise où il +reste longtemps, et ayant besoin d'un sauveur. Et ce sauveur ce sera +Rousseau lui-même. + +Remarquez qu'il est beaucoup plus près de l'idée théologique qu'il ne le +croit sans doute. Car, dans son système, la chute de l'homme, c'est sa +transformation en animal social; mais c'est aussi la conquête qu'il a +faite de la science, et qu'il a eu tort de faire. Le _Discours sur +les lettres, les sciences et les arts_, bien moins important que le +_Discours sur l'Inégalité_, et presque enfantin, n'en est pas moins +un chapitre de celui ci. Le tort des hommes a été de vouloir vivre en +société; il n'a pas été moins de _vouloir savoir_ et de vouloir penser. +«L'homme qui réfléchit est un animal dépravé.» Simplicité, ignorance, +innocence, et insociabilité: voilà les conditions véritables du bonheur +humain. + +L'homme a été dans cet état très longtemps; il en est sorti, par erreur +comme j'ai dit, par une demi-faute aussi, si l'on veut, entendez par une +sorte de paresse et d'abandonnement bien mal entendus. L'homme a cru que +l'état social lui donnerait des moments de loisir et de repos. La vie +naturelle est dure: chacun y doit pourvoir à sa subsistance et à celle +de ses enfants. L'état social c'est la division du travail, qui permet +à chacun, son office rempli, de se reposer sur la communauté et de +reprendre haleine.--Il est très vrai; mais l'état social développe, ou +plutôt crée dans l'homme, des passions qu'il n'avait pas prévues et qui +lui ôtent en effet tout ce repos. L'ambition, l'avidité, la jalousie, la +simple émulation, l'amour-propre, qui n'existaient point tout à l'heure +et qui existent à présent, demandent à l'homme plus d'efforts que la +sécurité sociale et la bonne ordonnance sociale ne lui en épargnent.--De +même, sciences, lettres et arts sont des inventions de la paresse +humaine, qui la frustrent, et se tournent contre elle. On a inventé les +premières sciences pour prévoir, mesurer, compter, s'accommoder mieux +sur la terre et avoir ainsi des moments de répit; les premiers arts, +locomotion, navigation, métallurgie, agriculture, pour avoir quelque +chose au grenier et à la grange, et ne pas chasser tous les jours; les +lettres et les arts d'agrément pour charmer les heures de trêve ainsi +conquises. Mais on ne se doutait pas que ces moyens d'affranchissement +deviendraient puissances oppressives et absorbantes, véritables +tyrans, par l'attrait qu'elles devaient exciter; qu'elles seraient +_la civilisation_, sorte de course furieuse à la poursuite d'un idéal +reculant toujours, exigeant de l'homme, seulement pour la suivre, des +efforts énormes et une contention qui est un état morbide continu, et +toujours aspirant à être plus complète et achevée, et traînant l'homme +éperdument à sa suite dans un labeur toujours plus rude et un élan +toujours plus disproportionné à ses forces.--Il y a là une immense +méprise de l'humanité. Il faut que l'humanité revienne en arrière. + +Mais pourra-t-elle recouvrer l'état primitif? En un certain sens, +non; en un autre oui, et mieux que cet état. Elle était vertueuse par +ignorance, et heureuse sans le savoir. Sa longue erreur, dont il ne +faudrait point qu'elle perdît le souvenir, lui aura servi à revenir à +l'état primitif par choix, par préférence et par juste estime faite de +lui. Elle ne le subira plus, elle y adhérera, et elle ne le vivra point +seulement, elle le pensera en le vivant; et il ne sera plus un état +seulement, mais à la fois un état, une idée et une volonté. Et tous les +précieux biens du premier âge seront retrouvés, aussi précieux, mais +plus nobles, en ce qu'on en sentira le prix. La simplicité sera mépris +de l'orgueil, l'ignorance mépris du savoir, l'insociabilité mépris +des vanités et des ambitions,--et l'innocence sera vertu. C'est à ce +troisième état qu'il faut parvenir, qui est un progrès, et sur le +second, et même sur le premier. + +C'est ainsi que Rousseau, tout en paraissant tourner le dos à son +siècle, est de son siècle plus que personne; car sa régression est un +progrès, et le plus grand que l'humanité puisse faire, et il l'en croit +capable; car sa réaction est un violent effort pour rebrousser, mais +dans le dessein de revenir en avant, une fois le vrai chemin retrouvé, +et il croit le voyage possible; car son horreur pour la prétendue +perfectibilité n'est que l'amour de celle qu'il croit vraie; et non pas, +comme les autres, il croit l'homme bon et devenant meilleur; mais il +croit l'homme bon, dépravé, et corrigible; bon, déchu et capable +de relèvement, ce qui est croire à la perfectibilité comme avec +redoublement de foi et un raffinement de certitude. + +Et maintenant que la misanthropie de Rousseau et son esprit de +dénigrement à l'égard de son siècle trouvent leur compte dans ce détour, +et même qu'ils ne soient pas sans inspirer un peu ce système, il est +bien possible. Mais c'est l'idée fondamentale, originale et profonde +de Rousseau; c'est tout Rousseau; et je m'étonne qu'on en doute. Passe +encore si vraiment elle n'était que dans le _Discours sur les lettres +et les sciences_ et dans le discours sur l'_Inégalité_. Mais elle est +reprise et résumée magistralement (après l'_Emile_) dans la _Lettre +à Monseigneur de Beaumont_ et, en la reprenant, Rousseau renvoie +formellement le lecteur au discours sur l'_Inégalité_, dont il affirme +que l'_Emile_ n'est que la suite; et du reste elle est dans tous les +ouvrages de Rousseau (sauf le _Contrat social_), et de tous elle forme +comme le fondement et le centre. + +Elle est une pure hypothèse et un roman. Elle suppose tout ce qui est à +prouver. Elle ne tient compte des faits que pour nier tous ceux qu'on +connaît. Rousseau le dit en propres termes: «J'écarte tous les faits». +Dès lors que reste-t-il? Une antinomie dont un des termes est une pure +invention de l'imagination. Rousseau dit: «L'homme est né bon, et +partout il est méchant. Résolvons cette contrariété»; comme il dira plus +tard: «L'homme est né libre, et partout il est dans les fers». Dire: «le +mouton est né carnivore; et partout il mange de l'herbe; expliquons ce +prodigieux changement», serait aussi juste. Ce qu'il faut avouer, c'est +que nous n'avons aucune notion historique de l'homme dans l'état de +nature, et que dès lors, sans nier cet état, nous n'avons qu'à ne pas +nous en occuper. Il n'existe pas comme élément de raisonnement. Y +pousser comme à un idéal dans l'avenir serait permis; y pousser comme +à un retour et à une restauration est mettre au principe de +l'argumentation un vice qui la ruine d'avance. Tout ce que nous savons +des fourmis, c'est qu'elles ne vivent qu'en fourmilières; des abeilles, +c'est qu'elles ne vivent qu'en ruches, et des hommes qu'ils ne vivent +qu'en société. Comme a dit Rossi, «l'homme vit en société comme le +poisson dans l'eau». Le supposer vivant autrement est une idée, du +reste très intéressante, de romancier. Le _Discours sur l'Inégalité_, +l'oeuvre, d'ailleurs, de Rousseau où il y a le plus d'imagination, de +verve, d'originalité neuve encore et fraîche et naturelle, n'est qu'une +histoire de Swift à laquelle l'auteur croirait. C'est l'Astrée de la +sociologie. + +Aussi j'engage à le lire et ne l'analyserai point. L'histoire de +l'humanité qui y est tracée est d'un grand poète qui ne serait pas très +bon psychologue. Des idées très justes, çà et là, sur la nature humaine +y traversent la rêverie continue, puis disparaissent sans aboutir. +L'auteur n'en tire rien. Par exemple, il nous dit que tout l'homme +primitif est égoïsme et altruisme, et rien de plus; et de cette vue tout +un système pourrait sortir. Mais, ensuite, il abandonne l'altruisme +complètement et attribue uniquement l'invention sociale à l'égoïsme mal +entendu des foules et à la tromperie de quelques habiles. Tout cela est +peu lié, peu suivi et mal fondu. Reste la tendance générale. Elle est +celle que j'ai dite: conviction que l'homme est, au moins, _trop_ +social: qu'il faudrait, au moins, restreindre l'état social à son +minimum, revenir, sinon à la famille isolée, du moins à la tribu, au +clan, à la petite cité; qu'ainsi diminueraient et la lourdeur de la +tâche et l'intensité de l'effort, et l'énormité des inégalités entre les +hommes; qu'ainsi seraient atténués les besoins factices, gloire, luxe, +vie mondaine, jouissances d'art; qu'ainsi l'homme serait ramené à une +demi-animalité intelligente encore, mais surtout saine, paisible, +reposée et affectueuse, qui est son état de nature, en tout cas son +état de bonheur.--Et vous pouvez ne pas lire ce qui suit. Sauf dans le +_Contrat social_ (et encore!) Rousseau, de toute sa vie, n'a pas dit +autre chose que ce qu'il vient de dire. + + + +III + +LA «LETTRE SUR LES SPECTACLES.» + +Il l'a professé et proclamé dans sa _Lettre sur les spectacles_ avec une +éloquence spécieuse et entraînante qui est d'un grand maître. D'un coup +d'oeil sûr de polémiste, qui ne lui a jamais manqué, il a bien vu la +place particulièrement sensible où il fallait frapper. Si la littérature +est l'expression suprême de la civilisation, le théâtre est l'expression +extrême et comme aiguë de la littérature et de l'état littéraire. Là le +dernier terme de l'artificiel est atteint. L'homme ne se contente pas +d'y être artiste, il s'y fait moyen d'expression lui-même. Il fait une +oeuvre d'art, et il la joue. Il conçoit une statue, il la crée; et cette +statue c'est lui-même, sur un piédestal qui s'appelle la scène. Il +conçoit un poème, il l'écrit, et ce poème il le vit, artificiellement, +il fait semblant de le vivre, entre deux décors.--Arrivé là, l'homme est +aussi loin de l'état de nature, si l'état de nature existe, qu'il est +possible. Il est tout art, tout artifice, tout jeu. C'est l'extrême +amusement et raffinement du civilisé; pour Rousseau ce doit être +l'extrême dégradation. + +De fait, il le croit, et il le crie de tout son coeur. Pour lui le +théâtre est une école de mauvaises moeurs, et il corrompt les moeurs +en riant, ou en pleurant. Il montre les hommes toujours dans un état +violent et monstrueux, soit de passion, soit de ridicule, et il incline +les hommes, par l'accoutumance et l'instinct d'imitation, à être tels +dans la vie réelle. Il déforme ainsi la nature humaine, il la pétrit à +nouveau pour la faire plus singulière et plus bizarre qu'elle n'était. +Dépravé une première fois par la société, l'homme l'est une seconde fois +par le théâtre, et c'est cet homme ainsi perverti qui fera la société +de demain, et la société ainsi faite qui inspirera le théâtre de la +génération prochaine, et ainsi de suite à l'infini. Voilà l'idée +maîtresse de la _Lettre sur les spectacles_. + +Même en acceptant l'ensemble de la théorie de Rousseau, son idée ici est +bien contestable.--Ce ne serait point «école de mauvaises moeurs» qu'il +devrait dire, mais «école de moeurs factices». Ainsi redressée, sa +pensée prend une grande vraisemblance. Le théâtre doit habituer les +hommes, grâce à l'instinct d'imitation, à exprimer des sentiments +qu'ils n'éprouvent point. Le théâtre imite la vie, mais la vie imite +le théâtre. Le théâtre crée une manière d'affectation et une sorte +d'hypocrisie. Cela, on peut l'accorder.--Reste à savoir précisément si +les moeurs factices que le théâtre donne ainsi sont mauvaises, et, +à passer, comme il arrive, de l'affectation à l'habitude, et par +l'habitude au fond même de l'être, corrompent en effet ce fond.--C'est +ce qu'il est très difficile de prouver. Le théâtre présente au public +des moeurs figurées de telle sorte qu'elles puissent être comprises +aisément d'un certain nombre d'hommes assemblés, et approuvées par eux. +Sans aller jusqu'à dire, comme on l'a fait, que les hommes assemblés +n'acceptent et n'approuvent que des moeurs qui soient bonnes, assertion +pleine d'une douce naïveté, on peut croire que les hommes assemblés ne +peuvent aisément comprendre que des moeurs moyennes. L'énormité des +crimes et l'excès des ridicules représentés sur les théâtres ne nous +doit pas abuser. Encore est-il qu'il faut, pour être vite saisis par +nous, _qu'en leur fond_ ces personnages, non seulement nous ressemblent, +cela va de soi, mais n'aient de l'humanité que les traits généraux, +communs à un très grand nombre, à un nombre immense d'individus. Cela +est une nécessité, une condition même de l'art dramatique, une manière +d'être sans laquelle il n'irait pas à son premier but, qui est, sans +doute, d'être compris sur-le-champ.--Dès lors c'est une _moyenne_ des +moeurs que nous donne le théâtre, tout compte fait. Or s'il est vrai +que les moeurs qu'il représente, il nous les communique peu à peu, il +s'ensuivrait qu'il ne déprave les moeurs, ni ne les perfectionne, mais +qu'il les égalise, en quelque sorte, et les nivelle. En nous inspirant +des moeurs factices imitées de moeurs moyennes, il nous inclinerait à +avoir les moeurs de tout le monde. + +Il est très probable qu'il en est ainsi. Et Rousseau a raison: le +théâtre fait comme la société; seulement ni le théâtre ni la société ne +dépravent l'homme; l'un et l'autre l'_humanise_, au sens propre du mot, +le fait ressembler davantage à son semblable en l'en rapprochant. C'est +l'originalité, c'est l'exception, en bien comme en mal, que la société +détruit dans l'humanité à user, pour ainsi dire, les hommes les uns +contre les autres. C'est l'originalité, c'est l'exception que le +théâtre, en ne les représentant point, fait oublier, peut-être, à la +longue, fait périr.--Et il resterait à examiner si ce nivellement de +l'humanité n'est point, justement, une décadence, si mieux vaudrait, ou +moins, pour l'homme, de fortes exceptions en bien et d'autres en mal, et +si les chances seraient que celles-là l'emportassent, ou celles-ci. Mais +ce n'est point dans cet ordre d'idées que s'est placé Rousseau, et je +n'ai point à y entrer. Je n'avais qu'à montrer pourquoi Rousseau juge le +théâtre funeste, et à indiquer pourquoi il est plutôt à croire que le +théâtre est neutre. + +A un autre point de vue, Rousseau institue une théorie qui n'aboutit +point parce qu'elle est un cercle vicieux. Pour réfuter les défenseurs +du théâtre, il leur fait remarquer que le dramatiste, «au lien de faire +la loi au public, la reçoit de lui»; que «l'auteur suit les sentiments +du parterre, suit les moeurs de son temps»; que «jamais une pièce bien +faite ne choque les moeurs de son siècle»; et il conclut que le +théâtre ne saurait corriger un goût auquel sa première règle est de se +conformer.--Et, tout de suite, il ajoute que l'amour du bien est dans +nos coeurs, que nous sommes convaincus que la vertu est aimable par +notre sentiment intérieur, et que vraiment la comédie ne pourrait +produire en nous des sentiments que nous n'aurions pas.--Tout cela est +très juste; mais si les hommes sont naturellement bons, et si le théâtre +ne leur rend que ce qu'ils lui inspirent, comment peut-il leur donner +de mauvaises leçons, et d'où pourrait-il tenir le venin qu'il leur +communique?--Ceci n'est qu'un cas particulier de la grande contradiction +de Rousseau. Il a toujours soutenu deux choses: la première que l'homme +est bon, et la seconde que l'art le corrompt. Mais d'où vient l'art, si +ce n'est de l'homme? Jamais Rousseau n'a clairement expliqué comment +l'homme, si parfait, a inventé tant de choses qui l'ont rendu exécrable; +de même qu'il n'a jamais expliqué comment l'homme, né dans l'état de +nature, en est sorti; et, aussi bien, c'est exactement le même problème. + +Je ne déteste, certes, point le scepticisme de Rousseau à l'endroit de +la vertu moralisatrice du théâtre, quand je songe à l'idée vraiment +candide, et peut-être pire, que se faisaient Voltaire et Diderot, ou +qu'ils affectaient d'avoir, relativement aux salutaires et merveilleux +effets du théâtre sur les moeurs. Et cependant, sans aller jusqu'à tenir +le théâtre pour une école de morale, je ne suis pas sans lui accorder +une très légère, très flottante, presque insensible, mais salutaire, +influence. L'argument est trop facile qui consiste à dire: le théâtre +n'a jamais corrigé personne. Il n'a jamais corrigé précisément tel +vicieux, tel ridicule ou tel imbécile, parce qu'il est trop évident +qu'ils ne s'y sont pas reconnus. Mais il crée une atmosphère générale, +un état d'opinion, un «milieu», comme on dit en langage scientifique, +qui ne laisse peut-être pas d'avoir son influence, sinon sur les vicieux +ou les sots authentiques, du moins sur ceux qui sont à mi-chemin de +l'être, c'est-à-dire sur tout le monde. Rousseau reconnaît que c'est le +goût général qui est la règle du théâtre. Eh bien, ce «goût général» +le théâtre le renvoie au public, mais «développé», comme dit Rousseau +encore, renforcé, plus vif, exprimé en traits brillants, ou en types et +caractères saisissants. Il frappe des proverbes, et il donne des noms +propres aux vices. Appeler l'hypocrisie Tartufe, si l'on a assez de +génie pour que Monsieur Tartufe soit immortel, je suis très disposé à +croire que c'est peu de chose, mais encore soyez sûr que ce n'est pas +rien. Ainsi, de ce goût général revenu au public fortifié, vivifié et +comme illuminé par le théâtre, se forme une opinion publique qui pèse, +un peu, au moins, sur la conduite des hommes. Les hommes pensent +désormais un peu plus fortement ce qu'ils pensaient, et peut-être +agissent un peu plus comme ils pensent. Or rendre les actions des hommes +un peu plus conformes à leurs pensées et un peu moins à leurs passions, +ce n'est pas un très grand profit moral, j'en conviens; mais c'en est +un. Voilà ce que le théâtre fait. Il ne me corrige pas; mais il redresse +un peu le bon sens public qui, à son tour, pèse sur moi. «Vous dites +qu'il n'a corrigé personne; je le veux bien; _mais le but n'est pas de +corriger quelqu'un; c'est de corriger tout le monde_.» Ce mot d'Emile +Augier est plein de justesse[82]. Il est ce qu'on doit dire en faveur du +théâtre quand on ne veut tomber dans aucun excès ni de confiance ni de +mépris. + +[Note 82: Préface des _Lionnes Pauvres_.] + +Et enfin encore un seul mot. Il faut des amusements aux hommes. Que ceux +de l'esprit ne soient pas d'un caractère beaucoup plus élevé ni d'un +effet beaucoup plus salutaire que ceux des sens, je le crois assez; on +reconnaîtra sans doute qu'ils sont cependant un peu plus nobles. Art +et littérature sont presque un peu plus que des divertissements, ils +commencent à être des contemplations; les jouissances qu'ils donnent ont +un caractère comme à demi désintéressé. Si l'on m'accorde cela (je +sais bien que l'auteur du _Discours sur les lettres et les arts_ ne +me l'accordera pas; mais je vais jusqu'au bout de mon idée, quitte à +revenir), je ferai remarquer que par sa nature, de toutes les formes +de l'art, le théâtre est celle qui a le plus de chances de ne pas être +démoralisante. Le théâtre s'adresse aux hommes assemblés. Il ne faut pas +dire que les hommes assemblés sont généreux, c'est aller trop loin; mais +il est certain que les hommes assemblés ont plus de pudeur que chacun +pris à part: il est certain que les hommes assemblés veulent qu'on les +respecte. L'homme en public rougit de ce qu'il a de mauvais en lui et ne +permet pas que l'artiste s'y adresse, du moins cyniquement. De là vient +que tous les arts ont je ne sais quel arrière-magasin suspect, je ne +sais quel musée secret honteux, tous, peinture, gravure, sculpture, +poésie, roman, tous, sauf l'architecture et le théâtre, parce que tous +deux sont arts de grand jour et de pleine lumière. + +Si donc on repousse toute espèce d'amusement littéraire et artistique +(c'est ce que fait Rousseau) il n'y a rien à dire à cela, si ce n'est +que je crains l'homme qui s'ennuie; mais si on accorde à l'homme ce +genre de divertissements, c'est le théâtre qui est le meilleur, ou, si +l'on veut, le moins mauvais de tous.--Ce qui serait naturel, ce serait +donc que l'austère moraliste qui se défie de tous les arts et qui les +condamne, fit presque une exception pour le théâtre. C'est le contraire +que fait Rousseau, parce que, comme je l'ai dit en commençant, le +théâtre, s'il est, peut-être, le moins nuisible des arts, est aussi de +tout ce qui est art, littérature, vie de civilisation et vie mondaine, +l'expression la plus éclatante, la plus séduisante et la plus vive; +et que c'est l'art, la vie de civilisation, et la vie mondaine que +Rousseau, avec une sorte de colère et d'inquiétude, poursuit en lui. + + + +IV + +L'ÉMILE. + +Il les poursuit, sinon plus encore, du moins en les serrant et pressant +de plus près, dans l'_Émile_. L'_Émile_ est un roman d'éducation destiné +à montrer et à prouver qu'il ne faut pas instruire; et étant donné le +système général de Rousseau, il n'y a rien de plus juste.--La société +corrompt; l'éducation doit dépraver: car l'éducation n'est pas autre +chose que l'art de mettre l'enfant au niveau de la société où il naît +et en commerce avec elle. C'est à ce niveau qu'il ne faut pas _le faire +descendre_, et c'est ce commerce qu'il faut lui épargner jusqu'au +moment, au moins, où il pourra le subir sans en être gâté. L'essentiel +est donc d'isoler l'enfant, de le séparer de la société des hommes, +de la société des enfants, et _même de la famille_. Les reproches +ordinaires qu'on fait soit à Rabelais, soit à Montaigne, soit à +Fénelon, ne sont plus de saison ici. On peut leur dire avec raison +que l'éducation non publique, que l'éducation par le gouverneur, par +Ponocrates ou par Mentor, est tellement exceptionnelle par sa nature +même qu'elle ne peut servir ni de modèle, ni d'exemple, ni même +d'indication utile; qu'elle n'est qu'une éducation de gentilhomme ou +de prince, et qu'ils ont, de la question, laissé de côté toute la +question.--Cette fin de non-recevoir, nous l'opposerons, quoi qu'il +dise, à Rousseau aussi; mais il peut y répondre. Il est au moins très +logique, et d'accord avec lui-même, en repoussant l'éducation publique. +Son gouverneur est surtout un gardien des frontières, et un chef de +cordon sanitaire qui empêche la contagion sociale de parvenir à son +élève. Son précepteur a pour essentielle mission d'empêcher l'enfant +d'être instruit. C'est pour cela que dans ce roman domestique, non +seulement la société, le le monde, l'école, les enfants du même âge +que le jeune Emile, sont écartés avec un soin jaloux; mais la famille +elle-même d'Emile n'intervient pas dans son éducation. A la mère il +semble bien que Rousseau ne demande que de nourrir l'enfant. Cela fait, +l'enfant ne paraît plus lui appartenir, et elle disparaît du livre. Le +père n'y fait qu'une seule apparition insignifiante; et je crois que, +quand Emile a quinze ans, le père est mort.--Rien de plus juste d'après +l'ensemble des idées de Rousseau. La famille c'est la société encore, +dont il faut à tout prix éloigner l'enfant; c'est aussi, même chose sous +un autre nom, la _tradition_, c'est-à-dire l'amas séculaire de préjugés +et de _méprises sur sa destinée_ que l'humanité a légué et lègue, +toujours plus énorme et plus lourd, aux générations successives. L'homme +naturel, voilà ce qui était bon; l'homme naturel, voilà ce qu'il +faudrait tâcher de retrouver. + +--Mais alors retranchez aussi le précepteur!--Mais non, puisque la +société existe! Elle est la; on ne peut pas la supprimer. Il faut donc +quelqu'un entre l'enfant et elle pour le garantir. Il faut, par malheur, +un procédé artificiel pour permettre à l'homme naturel de renaître. Le +gouverneur est l'homme qui connaît et met en pratique ce procédé. Il +protégera l'enfant contre l'instruction, et c'est là son rôle. +Il donnera à son disciple ce que Rousseau appelle très justement +«l'éducation négative». + +Elle consiste à laisser l'enfant se développer lui-même et trouver toute +chose tout seul. Le maître n'est qu'un témoin et un observateur. Il +n'est pas un homme qui enseigne. L'enfant se développe, il le surveille, +et répond seulement à ses curiosités, sans même les satisfaire toutes. +Il le laisse essayer, tâtonner, chercher, trouver; car l'éducation c'est +l'apprentissage des forces de l'esprit, nullement un fardeau qu'on doit +jeter sur un esprit évidemment trop faible pour le porter. + +--Mais encore, à laisser l'enfant trouver seul toutes choses, on risque +qu'il lui faille toute sa vie pour s'instruire, et plus d'une vie; car +ce que sait l'humanité, elle a mis bien des siècles pour l'apprendre, et +cet enfant qui s'instruit seul, c'est l'humanité qui recommence.--A +ceci Rousseau répond par la seconde partie de son système. «L'éducation +négative, c'est son premier point; son second point c'est ce que +j'appellerai l'_éducation positive indirecte_. Le maître doit d'abord +empêcher la société d'instruire l'enfant; il doit, ensuite, non pas +enseigner, cela jamais, mais mettre l'enfant dans certaines conditions +où il sera capable de s'instruire, bien disposé à s'instruire et excité +à s'instruire.--Ce qui instruit, ce sont les choses, et les réflexions +que l'homme fait sur elles: c'est le monde qui nous entoure et +l'intelligence que peu à peu nous en acquérons. Le maître peut, pour +abréger l'éducation personnelle, rapprocher les choses de l'enfant, et +créer autour de lui un monde abrégé, arrangé, mais vrai. De là cette +sorte de machination perpétuelle qu'on a tant remarquée dans _l'Emile_, +et ces «coups de théâtre pédagogiques»[83] qui y sont si multipliés. +L'esprit romanesque de Rousseau s'y complaît, il est vrai; mais sa +méthode aussi, sous peine d'être absolument vaine et sans aucun effet, +les exige. + +[Note 83: Mot d'Edmond Scherer.] + +--Ne parlez jamais de propriété à l'enfant.--Mais alors, il +l'ignorera?--Non; ayez la complicité du jardinier qui jouera devant +l'enfant le personnage du propriétaire lésé et fera sentir à l'enfant ce +que c'est qu'un droit.--Ne dites pas à l'enfant: «Vous étes faible; il +ne faut pas sortir seul»; mais ayez la complicité de tout le quartier, +qui, le jour où vous aurez laissé l'enfant sortir seul, par quelques +mésaventures concertées l'en dégoûtera.--Ainsi de suite. + +Ceci n'est que l'application particulière de tout un système d'éducation +morale dont Rousseau avait eu, longtemps avant l'_Emile_, l'idée +confuse. Convaincu de la grande influence qu'ont les objets extérieurs +sur nos humeurs, nos sentiments et nos idées, il avait eu je ne sais +trop quel dessein d'instruire l'homme à se gouverner par l'extérieur. +Ces choses qui nous dirigent, nous devions apprendre à les diriger +elles-mêmes (comment? je le vois mal) de manière qu'en définitive elles +nous gouvernassent pour notre bien. Je suppose, par exemple,--car je +ne suis pas sûr de bien comprendre,--que l'hygiène bien entendue, une +habitation bien exposée, des fréquentations honnêtes, des exercices +physiques, etc., étaient ces choses extérieures dont nous dépendons, +mais qui aussi dépendent de nous, que nous pouvons disposer, arranger, +concerter de manière a nous assurer de leur bonne influence sur notre +âme. Ainsi nous nous gouvernions par l'intermédiaire des choses qui nous +gouvernent; nous prenions en dehors de nous le levier à nous mouvoir, et +nous étions maîtres de nous indirectement.--Telle était cette «_morale +sensitive_» ou ce «_matérialisme du sage_», idée ingénieuse et non sans +justesse, dont Rousseau avait rêvé, et qui est restée en projet[84]. + +[Note 84: _Confessions_, Partie II, livre IX.] + +Il gouverne et dirige Emile de la même façon. Il crée autour de lui +l'habitat qui le modèle, l'atmosphère qui l'anime, la température qui +le modifie, le concours de forces qui doucement le plient.--Ce système +d'éducation indirecte trahit chez Rousseau la conscience confuse qu'il a +de n'être pas doué de volonté, et d'autre part son esprit d'indépendance +et son horreur de toute direction. Ni il ne compte que l'enfant, sur une +grande et forte idée qu'on lui aura donnée, se gouvernera lui-même, +ni il ne veut que le précepteur pèse directement et immédiatement sur +l'enfant. Reste que le précepteur l'aide à être instruit par les choses. + +Ce système, qui est fort loin d'être méprisable, et nous reviendrons sur +ce qu'il a d'infiniment judicieux, a des inconvénients qui sautent au +regard. D'abord, et il faut bien y insister, quoique l'objection d'une +part soit banale, et d'autre part tende à montrer combien Rousseau est +d'accord avec lui-même, d'abord tout plan d'éducation qui n'est pas un +plan d'éducation publique n'est qu'un pur roman pédagogique. Il ne va +qu'à créer une âme d'exception dont il sera intéressant de voir ce +qu'elle deviendra, et ce qu'elle sera rencontrant Sophie; mais il +ne nous sert quasi à rien. Si dans une pédagogie toute familiale, +supprimant l'école publique, et gardant l'enfant à la maison, est +d'une application extrêmement difficile, et, déjà, a un caractère +exceptionnel; que dire d'une pédagogie qui se défie de la famille +elle-même, l'écarte ou la neutralise, et exige pour chaque enfant, dans +chaque famille, un gouverneur célibataire qui lui consacre vingt-cinq +ans de son existence? + +Rousseau, qui a un mépris superbe de l'objection, nous répondrait: +«C'est tout mon système. Sûr que l'éducation publique déprave, +précisément parce qu'elle est l'image ou plutôt une forme de la société, +je veux justement créer un être d'exception, au moins un, sauver un +enfant, le dresser pour la vie naturelle, dont, au moins, plus tard, il +donnera l'exemple et le modèle.» + +--Soit; mais puisqu'il est certain qu'à peine un millier d'enfants dans +une nation pourront être élevés ainsi, l'inutilité de l'effort est égale +à l'immensité du labeur.--N'importe; Rousseau tient à son système parce +que c'est le seul vrai, à son avis, et peu l'inquiète qu'il soit presque +impraticable; et il y tient peut-être justement parce qu'il sent que +Rousseau seul, ou à peu près, le peut appliquer. C'est cela même, au +fond, qui le séduit. Comme Rousseau a, ce me semble, beaucoup d'esprit +théologique dans l'intelligence, de même il a quelque chose du +tempérament sacerdotal. Rousseau est un prêtre; c'est un très mauvais +prêtre, si l'on veut, mais c'est un prêtre. Il en a l'orgueil, l'esprit +de domination et la tendresse. Vous pouvez songer à Joad. Il veut +l'enfant séparé du monde, des autres enfants et de la famille, et livré +à l'influence enveloppante et continue d'un sage célibataire, chaste, +pieux, instruit, méditatif surtout, moraliste plutôt qu'humaniste, et +contempteur du monde et du siècle. Emile reçoit l'éducation d'un jeune +lévite. Ce millier d'enfants, dans une nation, élevés par un millier de +religieux, que je supposais tout à l'heure, je ne serais pas étonné que +ce fût l'idée de derrière la tête de Rousseau, beaucoup plus +aristocrate qu'on ne croit.--Remarquez que si Rousseau respecte fort +le développement spontané de l'_intelligence_ dans son disciple, il +n'entend pas raillerie, ni tolérance, pour ce qui est de la _volonté_ +dans l'enfant. Il la brise; il n'admet pas qu'elle se déclare; il ne +veut pas qu'on raisonne avec elle, qu'on essaye de la persuader; il veut +qu'elle rencontre, non pas même une défense, ce qui ressemble encore +à une discussion, mais un _non_ pur et simple et invincible, une +contre-volonté massive, muette et inébranlable comme un obstacle +matériel. «Ce dont il doit s'abstenir ne le lui défendez pas; +empêchez-le de le faire, sans explication, sans raisonnement.... Que le +_non_ une fois prononcé soit un mur d'airain[85].» + +[Note 85: _Emile_, livre II, au commencement.] + +Je suis donc porté à croire que le reproche qui consiste à dire que +l'éducation de l'_Emile_ est une éducation ultra-aristocratique +toucherait peu Rousseau, et que c'est à celle-là même qu'il a songé. +Seulement j'aurais voulu qu'il indiquât par quoi, au moins, il eut admis +qu'elle fût complétée. Au-dessous de la classe élevée _à la Rousseau_, +que devrait-on faire pour la foule qui ne peut pas avoir de gouverneur, +et qui, bon gré mal gré, sera toujours instruite _en société_? Je +n'admets guère un prétendu traité d'éducation où une question pareille +n'est pas même soulevée. + +Pour en revenir au jeune Emile lui-même, on remarque encore, d'abord, +qu'il n'apprend rien du tout, ensuite que cette éducation naturelle +de l'homme naturel destiné à rester l'homme de la nature est aussi +artificielle que possible. + +La première de ces deux objections est faible; elle ferait plaisir à +Rousseau, et elle ne m'émeut guère. Il est très vrai, quand on fait un +petit tableau synoptique des «matières vues» par Emile, pour parler +pédagogiquement, que cela se réduit à très peu de chose. Emile n'a +pas été «surmené». Un peu d'histoire, un peu de géographie, un peu +d'astronomie, un peu de botanique, un métier manuel (excellent, surtout +pour Sophie), beaucoup de morale, la religion naturelle en dernier +lieu (ce qui n'a rien que de très juste dans une éducation privée et +solitaire), voilà tout, ou à bien peu près, ce qu'Emile a appris. + +Il n'y a pas lieu de s'emporter contre Rousseau sur ce point. D'abord on +ne peut lui reprocher d'avoir à peu près exclu les arts et les lettres, +puisqu'il les considère comme des agents de corruption; mais, même en +sortant de son système, et en raisonnant dans le sens commun, on +doit convenir qu'il n'a pas si grand tort. Quand l'éducation est +l'acquisition hâtive et impatiente d'un gagne-pain, ce qu'elle est +forcément et fatalement pour l'immense majorité d'entre nous, il est +vrai qu'elle doit être plus pratique, et plus matérielle pour ainsi +dire; mais cela ne signifie point que celle-ci soit la vraie, ni qu'elle +soit bonne. Elle est même très mauvaise. Elle n'est pas une éducation; +elle est un apprentissage. Elle fait un bon ouvrier, non pas un homme. +Dans les conditions particulières, exceptionnelles, et favorables, où +Rousseau s'est placé, quand on a affaire à un enfant qui n'aura pas +besoin de gagner sa vie, une précaution seulement, le métier manuel, +pour qu'il la puisse gagner si sa destinée change, et, sauf cela, +une éducation générale toute de culture de l'esprit, d'exercice du +raisonnement, de développement du bon sens et d'élévation du coeur, une +longue causerie grave et judicieuse, pendant vingt ans, avec un sage, +aidé de quelques bons livres en très petit nombre: c'est l'éducation +véritable.--Ne croyez pas que Mme de Maintenon en ait rêvé une +autre.--Il ne s'agit pas de savoir; il s'agit d'être intelligent. Le +savoir dont on aura besoin, ou envie, on l'acquerra plus tard, avec une +intelligence ainsi dressée, bien aisément, et bien vite. Il est vrai que +ce n'est pas au combat pour le pain qu'une telle éducation prépare; mais +ce n'est pas à ceux qui auront à le livrer, je le dis une fois de plus, +que songe Rousseau. + +L'autre critique porte sur ce qu'il y a d'artificiel dans les procédés +de Rousseau. Celle-ci est juste. L'éducation par les choses et par ce +qu'elles éveillent dans une intelligence juste, un peu aidée, rien n'est +meilleur; mais les leçons de choses concertées et machinées manquent +absolument leur but, parce qu'elles ne sont que de l'enseignement direct +déguisé, de l'enseignement direct avec une hypocrisie en plus. Enseigner +une vertu par un événement qui en montre la nécessité ou l'utilité, +d'accord; mais inventer et susciter cet événement, ce n'est qu'enseigner +cette vertu en affectant de ne pas l'enseigner, et il y a là une +supercherie dont l'enfant, moins raisonnable que nous, mais rusé comme +un sauvage, ne sera jamais dupe, et une faiblesse, une petite lâcheté, +qui ne nous vaudra que son mépris. Beaucoup meilleur est, dans ce cas, +l'enseignement direct, tout franc et tout brave.--Je ne sais; mais c'est +qu'il me semble que Rousseau n'est pas très courageux; et la légère et +pardonnable, mais réelle duplicité que nous avons remarquée dans son +caractère se retrouve peut-être ici. + +Enfin, et cela n'a pas été assez dit, il manque à cette éducation, ce +qui est peut-être le fond de l'éducation, la notion du devoir. Il s'agit +de faire un homme. La vraie définition de l'homme est qu'il est un +animal qui se sent obligé. Il se sent obligé, et il sent le besoin de se +créer des choses qui l'obligent. Au-dessus des lois, qui suffiraient à +maintenir l'état social, il crée les religions, les philosophies, les +mystères, et les sociétés particulières d'édification, d'expiation et +d'effort, pour s'inventer des devoirs. Est-ce là le fond de l'homme +ou est-ce sa dernière expression, il n'importe ici; c'est ce qui le +distingue le plus et le mieux des autres êtres. C'est donc le fond de +l'éducation, de «l'_humanitas_», comme disaient les anciens. On ne le +trouve pas dans Rousseau. On a dit que Kant procédait de Rousseau. Il +est possible, et il est probable. Le culte du sentiment intérieur, la +confiance en l'homme et en ses bons instincts, l'amour aussi de la +vie solitaire, cachée et méditative, sont les mêmes chez les deux +philosophes. Mais n'allons pas plus loin, ni même, peut-être, aussi +loin. Rousseau, en tout cas, est un Kant bien sensualiste encore. +Sa morale est faite de sentimentalité un peu vague, et sa religion +naturelle de l'admiration des grands spectacles de la nature. Puisqu'il +devait terminer par la religion, comme Kant, mener à Dieu par tout +le reste, que ne commençait-il, comme Kant, par l'analyse et la +démonstration de la loi d'obligation morale? Comme c'est un beau cours +de philosophie que celui qui, après les déblaiements nécessaires, +commence par l'obligation morale et finit à la Divinité, c'eût été un +beau cours d'éducation, exceptionnel, disons-le toujours, mais d'un +dessin imposant et magnifique, que celui qui eût commencé par le devoir +et abouti à Dieu. + +Mais c'est une éducation attrayante que celle que donne Rousseau, plutôt +qu'une éducation forte; et l'éducation attrayante est exclusive de +l'éducation de la volonté, et l'éducation de la volonté tient tout +entière dans l'enseignement continuel, par les paroles et surtout par +l'exemple, de la loi du devoir. Emile sera bon, surtout s'il l'était de +naissance, mais cela pour Rousseau ne fait nul doute; il sera surtout +«sensible», et légèrement déclamateur, et homme à effusions. Je ne +vois pas qu'il doive être énergique; et même dans une éducation +aristocratique, que dis-je? surtout dans l'éducation d'un homme qui ne +sera pas un simple rouage de l'immense machine, mais un dirigeant, ou au +moins un indépendant soustrait aux communes servitudes, c'est l'énergie +personnelle qu'il faut, dirai-je, enseigner? cela ne s'enseigne guère, +qu'il faut suggérer, susciter, réveiller, avertir, rappeler à son rôle +comme on pourra, autant qu'on pourra; dont, au moins, il faut faire +mention. + +C'est un oubli; il y a bien des oublis dans l'_Emile_, parce que, comme +toujours, Rousseau écrivait son livre avec ses sentiments et son humeur, +autant et peut-être plus qu'avec sa raison. Il a écrit comme le reste, +avec son orgueil et avec son esprit romanesque. Il y a, disais-je, +oublié bien des choses; il ne s'y est pas oublié lui-même. Cette +éducation sentimentale, libre (ou qu'il croit libre), vagabonde, pleine +d'incidents et d'épisodes, nullement didactique, et toute personnelle, +et comme spontanée, c'est la sienne, dont il se souvient, et dont il +est fier. Il est fier de n'avoir pas été instruit, de s'être instruit +lui-même, dans le plus grand désordre du reste, sans contrainte, en +plein caprice, et d'avoir, comme il le croit, ne recevant rien, tout +inventé. Ce n'est pas lui que la société a parqué, que la famille a lié, +que l'éducation traditionnelle a déformé; et quel grand homme est sorti +de cette éducation sans enseignement, vous le savez! Cette vie de +jeunesse si féconde (et, sans raillerie, elle l'a été, mais parce que +l'homme avait du génie), il en fait celle de son cher Emile; il se +borne, en sa faveur, à l'abréger et à la ramasser. Il la fait tenir en +vingt ans au lieu de quarante; mais c'est la sienne, et en Emile il +s'admire.--Et il lui donne un précepteur qui est Rousseau encore. Il +se dédouble, un peu pour s'admirer deux fois; et quelques-unes des +contradictions, quelque chose d'un certain embarras qui règne dans +l'_Emile_ vient de là. Au Rousseau de quinze ans qui est Emile, Rousseau +a tenu à donner un très beau rôle, et il voudrait le montrer découvrant +toutes choses de lui-même; au Rousseau de quarante ans qui est le +gouverneur, Rousseau voudrait donner aussi un beau personnage, et il n'a +pas laissé d'être gêné à bien faire les parts. + +Puis, peu à peu, au cours de ce long travail, l'esprit romanesque, assez +sévèrement contenu dans les commencements, reprenait le dessus dans +l'âme de Rousseau. Vers la fin l'ouvrage n'est plus qu'un roman, et, +qu'on me pardonne, un roman peu délicat. Quand le jeune homme en est à +chercher la compagne de sa vie, peut-être ne lui doit-on de conseils que +s'il en demande; en tout cas, on ne lui doit que des conseils. Le suivre +pas à pas dans ses tendres engagements, y intervenir jusqu'à la veille, +et jusqu'au lendemain, et jusqu'au surlendemain du mariage, marque +plus d'indiscrétion curieuse que de sage dévouement. Mais il y a un +«directeur» dans Rousseau, et un directeur romanesque qui ne résiste pas +à se mêler des mystères du coeur et des sens, et à qui rien n'a tant plu +dans sa vie que de côtoyer, le regard éveillé et le maintien grave, de +belles amours; et le livre s'achève comme une _Nouvelle Héloïse_ dont +le dénouement serait heureux.--Il avait bien été un peu cela dès son +principe, un roman traversé de dissertations morales, qui elles-mêmes +sont un peu des oeuvres de l'imagination. + +Et n'y a-t-il rien à tirer de l'_Emile_?--Une seule leçon, mais +importante, si importante et si naturellement oubliée toujours qu'il est +bon qu'à chaque siècle un grand homme la donne à nouveau. Au fond de +l'éducation, comme au fond de toutes les choses humaines peut-être, il +y a une contradiction essentielle, inhérente, dont on ne sait comment +faire pour se dégager. Nous enseignons à écrire, et tout style qui n'est +pas original n'est pas un style;--nous enseignons à penser, et toute +pensée que nous tenons d'un autre n'est pas une pensée, c'est une +formule; et toute méthode pour penser que nous tenons d'un autre n'est +pas une méthode, c'est un mécanisme;--nous enseignons à sentir, et +un sentiment d'emprunt est une affectation, une hypocrisie ou une +déclamation;--nous enseignons à vouloir, et vouloir par obéissance est +l'abdication de la volonté.--L'enseignement va donc, par définition, +contre tous les buts qu'il poursuit. Les maux qu'il soigne augmentent à +les vouloir guérir, et plus il réussit, plus il échoue. La perfection de +l'enseignement aurait comme plein succès la nullité du disciple. Et cela +n'est ni un paradoxe, ni une vérité de théorie. La chose s'est vue. Le +duc de Bourgogne est très probablement le parfait disciple, le disciple +absolu. Le monde a pu le contempler.--Et pourtant il faut enseigner; +car, si la perfection de l'enseignement mène au néant; ni plus, ni +moins, mais tout de même, l'absence d'enseignement y laisse. Nous +avons bien vu que, quoi qu'il veuille, Rousseau enseigne encore, par +suggestion au moins, et par quelque chose de plus. Il sent la nécessité +d'enseigner.--On se débat dans cette contradiction naturelle et +nécessaire, et l'on s'en tire, comme en toute affaire, par un moyen +terme dont on peut être sûr qu'il est défectueux, qu'il a quelque chose +des inconvénients des deux excès, et que, s'il n'est pas doublement +mauvais, du moins il l'est de deux façons; mais encore faut-il s'y +résigner. Quel sera ce moyen terme? Naturellement il flotte, il glisse +entre les deux extrêmes selon les temps, les lieux, les maximes +générales et les humeurs. Mais il est dans l'essence de tout ce qui +est constitué et traditionnel, de tendre vers le développement et +l'exagération de son principe. L'éducation, dans les peuples civilisés, +est une institution, comme l'Etat, comme une Eglise; elle tend à ce +qu'elle croit être sa perfection, c'est-à-dire à son extension illimitée +et à l'absorption de tout en elle, sans pouvoir songer que son point de +développement extrême, et au delà duquel elle ne laisserait rien, serait +le point juste où ses effets seraient si achevés qu'ils seraient nuls, +et où par conséquent elle s'écroulerait sur elle-même. + +Contre cette tendance naturelle, il est bon qu'une réaction très forte, +et même brutale, se fasse de temps en temps, que quelqu'un vienne qui +dise: «Prenez garde! Mieux vaudrait ne point enseigner, qu'enseigner si +fort. Vous revenez par un cercle au point que vous fuyez.» C'est ce qu'a +dit Rousseau. On instruisait trop l'homme, il a crié qu'il fallait qu'il +s'instruisit seul. C'est une chose à ne pas croire vraie, et à ne jamais +oublier. Il a inventé «l'éducation intuitive», comme il n'a pas dit, +mais comme nous disons d'après lui. C'est une chose où il ne faut +nullement se fier, mais qu'il y a un péril immense à perdre de vue. +Il faut enseigner; mais profiter de toutes les velléités que l'enfant +montre de s'instruire lui-même, vénérer sa curiosité, ses efforts +personnels, ses excursions hors du cercle tracé par nous, se plaire à +ses objections quand elles sont naïves, et lui montrer même jusqu'où +elles pourraient s'étendre, pour l'en récompenser en quelque sorte, au +lieu de les proscrire, quitte à dire ensuite: «Moi, je juge plutôt de +telle façon»; ne pas détester, comme a dit spirituellement M. Renan, +le disciple qui pense le contraire de notre pensée, sauf quand c'est +taquinerie; car, sauf ce cas, celui-ci est probablement votre vrai +disciple, celui qui vous a entendu, tandis que son voisin est peut-être +un paresseux qui n'a fait que nous écouter;--en un mot, croire que +l'enfant est un être qui réfléchit un peu, et rien qu'à le croire, +l'incliner doucement et sensiblement à être tel. + +Voilà la grande idée de Rousseau, qui n'est pas de lui, car Montaigne +l'avait merveilleusement exprimée déjà, mais à laquelle il a donné une +très grande force et un très grand éclat. Elle est de celles qui sont +des scrupules nécessaires et de salutaires sauvegardes. + +Elle est de celles aussi qui vont très loin dans leurs suites. Car, +remarquez-le, en face de l'enfant, tenir compte de nous et non de lui, +ne pas croire à son originalité, mais seulement à la tradition et à +l'institution pédagogique, amène peu à peu à une sorte de dogmatisme +d'enseignement, et à un type unique, uniforme et rigide d'éducation, +grave défaut qui était celui de l'enseignement français au XVIIIe siècle +et où nous aurons toujours des penchants presque invincibles à retomber. +Tenir grand compte des puissances propres de l'enfant, estimer, un peu +au moins, qu'il serait capable de s'instruire tout seul, aimer à le +suivre plus qu'à le traîner, le tenir pour une personne, faire pour +lui (sans la lui communiquer) une sorte de «déclaration des droits de +l'enfant»; c'est une manière d'individualisme pédagogique, qui mène à +croire qu'il ne faut pas dans une nation une seule forme et comme un +unique moule à façonner les esprits; qu'il en faut plusieurs, qu'il faut +des systèmes d'éducation et d'enseignement très divers, capables, par +leur multiplicité, leur élasticité, soit l'un, soit l'autre, et où +celui-ci ne réussit point un autre intervenant, de se prêter, de +s'ajuster et de répondre à la diversité des tempéraments et à +l'inégalité des esprits. + +Et Rousseau nous dirige vers cette idée. Il nous y amène même, car il +y est venu, sinon dans l'_Emile_, du moins dans la _Nouvelle Héloïse_ +(partie V, lettre III), et cette vue est tellement nouvelle, cette fois, +tellement imprévue, si féconde aussi, et pose si bien, au moins, les +vraies données du problème, qu'elle est une conquête. + + + +V + +LA «NOUVELLE HÉLOÏSE» + +La _Nouvelle Héloïse_ est tout le coeur de Rousseau. On le sait par ses +_Confessions_, par ses lettres, jamais l'expression «écrire avec amour» +n'a été plus juste que de Rousseau écrivant _Julie_. Julie est la femme +qu'il a vraiment aimée. Saint-Preux est l'homme qu'il eût voulu être; +Claire est l'amie qu'il eût voulu avoir; lord Bomstom est l'ami qu'il +a cherché et cru trouver toute sa vie;--sans compter que Wolmar est le +Saint-Lambert qu'il eût désiré que Saint-Lambert eût bien voulu être. + +Le singulier roman! Tous les personnages y sont dans une position +fausse, et, je ne dirai pas n'en souffrent point, mais cependant ne +laissent pas de prendre plaisir à s'y sentir.--Ils sont dans le faux +comme dans l'atmosphère naturelle et l'entretien de leur esprit. Ils +font des gageures contre le sens commun et goûtent je ne sais quelle +jouissance à les tenir. Un mari, d'une haute raison en tout le reste, +retire chez lui l'ancien amant, encore aimé, de sa femme, pour les +guérir tous deux; la femme, devenue honnête et vertueuse, consent à +cette combinaison; l'amant honnête et loyal l'accepte; tous font de +concert, avec réflexion, gravement et solennellement, la plus grande +folie qui se puisse.--Que veulent-ils? S'exercer à la vertu? Non pas +précisément, ils se reconnaissent faibles.--Etudier leurs propres +passions en les mettant dans les conditions où elles auront tout leur +jeu et toutes leurs prises et faire des expériences sur leur propre +coeur? Un peu; car ils sont de terribles analyseurs.--Mais ils veulent +surtout jouer à l'exception. Ils tiennent infiniment, partie orgueil, +partie raffinement d'imagination, à n'être pas comme tout le monde, +à être des créatures comme on n'en voit point, dans des situations +extraordinaires, en tant du moins qu'elles sont recherchées de ceux qui +en souffrent. En un mot, ils sont follement romanesques. Ils ne sont pas +engagés dans un roman, comme nous pouvons tous l'être; ils s'y engagent +eux-mêmes; ils ne subissent pas le roman, ils le veulent; ils font le +roman dont ils pâtissent. + +Est-ce assez Rousseau? Qu'il était bien capable d'agir ainsi lui-même! +Aussi bien, l'a-t-il fait. Il est si piquant de se sentir «hors de +l'ordre commun», non point, comme les héros de Corneille, par une +exaltation et une tension violente de la volonté, mais par goût du +singulier, mépris du bon sens vulgaire, et je ne sais quel vagabondage +intellectuel, appétit des courses errantes et amour des gîtes peu sûrs, +dans la vie morale comme dans l'autre! Ces gens de la _Nouvelle Héloïse_ +sont les aventuriers du sentiment, et la _Nouvelle Héloïse_ est le roman +picaresque du coeur. + +Aussi voyez comme il finit. A l'aventure aussi, et non point d'une façon +logique, non point par un dénouement qui soit la conséquence +nécessaire ou vraisemblable des prémisses. Ces gens qui se sont placés +volontairement dans une situation bizarre, avec assez de faiblesse +pour souffrir, et assez de force pour ne faillir point, que +deviendront-ils?--Ils pourraient devenir fous, car on ne joue point +impunément avec les sentiments puissants; mais ils le deviendraient à la +longue, et le roman ainsi fait serait interminable.--Ils pourraient user +peu à peu leurs puissances d'aimer, s'émousser, s'engourdir, s'endormir +dans la langueur des fatigues de l'âme, et, à la fin, ne plus se voir +des mêmes yeux. Mais, ainsi, _ils deviendraient vulgaires_; et c'est ce +que Rousseau, qui les aime trop pour cela, ne veut point.--Aussi il tue +le principal personnage, et il le tue par accident. La situation ne +comportait guère de dénouement logique; on en a inventé un accidentel. +Les personnages avaient fait comme une association de singularités. +Ils seraient restés singuliers et étranges, examinant et discutant +l'étrangeté de leurs cas, sans ni pouvoir ni vouloir en sortir, sans +qu'il y eût aucune raison pour qu'ils en sortissent, ou par une +catastrophe, ou par le bonheur, puisque la fatalité qui pèse sur eux +n'est autre chose que leur volonté même, et qu'ils la créent et la +renouvellent en même temps qu'ils la subissent.--Un cas fortuit était +donc la seule chose qui pût mettre fin à leur entreprise contre le sens +commun. + +Les voilà ces personnages où Rousseau a mis tout son goût du faux, ces +personnages vertueux, qui sont immoraux; candides et naïfs, qui sont +déclamateurs; pleins de haute raison, qui font d'insignes folies.--Les +personnages de Rousseau sont des paradoxes comme ses idées. + +Et ce qui est comme un paradoxe encore, c'est que, mêlé au romanesque +le plus romanesque qui soit au monde, il y a là un goût profond de +simplicité et de naturel. Ces personnages sont d'accord pour concerter +entre eux une vie sentimentale contre nature; ils le sont aussi +dans l'amour des plaisirs simples, et de la vie pratique ordonnée, +tranquille, douce, grave et sage. Julie et Wolmar ont le génie de la vie +morale absurde et de la vie domestique sensée, et ils gouvernent aussi +sagement leur maison que follement leur coeur. Rousseau est leur père, +Rousseau, simple en ses goûts, sobre, économe, «qui n'usait point», +comme disent ses contemporains, serviable avec cela et charitable; mais +passionné, néanmoins, pour mille chimères, et jetant à chaque instant un +roman étrange et même insensé dans sa vie de petit bourgeois tranquille, +timide et studieux. La simplicité dans le romanesque, c'est Rousseau +lui-même. Il aime les deux d'un égal amour, et c'est ce qui donne à +sa simplicité toujours quelque chose de fastueux dans la forme, à ses +fictions aussi le charme dangereux d'un fond de conviction, de sincérité +et de candeur. + +Et, dernier paradoxe enfin, ces personnages amoureux du faux et épris +du simple et du naïf, ils ne manquent pas tous de vérité. Wolmar est +décidément fantastique et n'a aucune réalité; mais Saint-Preux, Julie et +Claire ont quelque chose de vrai. Saint-Preux, faible, flottant, sensuel +et lyrique, être tout d'imagination et de sensibilité, né pour aimer et +pour parler d'amour avec éloquence, tendresse et subtilité, sophiste +de l'amour et rhéteur de la vertu, aimé des femmes comme un printemps +capiteux, tiède et plein de jolis babils; il est bien vrai, et, alors, +il était nouveau. L'amour avait été jusque-là, de la part de l'homme, +une puissance de domination. L'homme faible, aimé un peu, peut-être +beaucoup, pour sa faiblesse, sa grâce un peu molle, ses plaintes +caressantes, se faisant petit, se reconnaissant inférieur à la femme, +au mari, à lord Edouard, à tout le monde; c'était vrai, puisque, aussi +bien, il y avait du Rousseau de vingt ans dans ce personnage; et c'était +à peu près inconnu avant la _Nouvelle Héloïse_; et cela intéressa comme +une nouveauté où l'on sentait, nous savons assez si l'on avait raison de +le sentir, tout un renouvellement du roman. + +Claire, un peu manquée dans la première partie, parce que Rousseau veut +la faire gaie et rieuse, et Dieu sait si Rousseau sait être rieur et +gai, a un rôle très juste et bien dessiné dans la seconde partie. Il +ne faut pas contempler trop complaisamment ni seconder les amours des +autres, et les confidentes sont des demi-amoureuses qui deviennent +amoureuses en titre. Ainsi advient de la pauvre Claire, et cette +contagion lente de l'amour côtoyé de trop près et trop longtemps +regardé, de l'amour contemplé surtout dans ses douleurs, plus +séductrices que ses joies, est d'une fine observation. + +Enfin Julie, trop raisonneuse et sermonneuse sans doute, n'en est pas +moins un des caractères les plus complets, les plus solides et les plus +vivants que la littérature romanesque nous ait mis sous les yeux. + +Mal élevée, et Rousseau n'a pas oublié ce trait, et il y a insisté, par +une servante qui ressemble à la nourrice de Juliette; mise, à dix-huit +ans, par une imprudence un peu forte, dans l'intimité intellectuelle +d'un jeune homme lettré, ce qui est dangereux; passionné, ce qui est +grave; et mélancolique, ce qui est désastreux; elle se laisse aller aux +premiers mouvements de son coeur; elle commet une faute; plus tard, +trop faible, et d'une conscience trop obscure et trop peu avertie pour +résister à la destinée qu'on lui fait, elle se laisse marier à un autre +homme; et, dès lors (si je comprends bien), épouse, mère, maîtresse de +maison, un être nouveau naît en elle. Elle est, ce qui est le propre des +femmes, transformée par sa fonction. La jeune fille fut faible; l'épouse +(bien mariée) est digne, forte, capable de vertus, à la hauteur des +grandes tâches. Elle peut revoir celui qu'elle a aimé, sinon sans +trouble, du moins sans défaillance. Elle songe, sincèrement, à l'unir à +une autre femme.--Mais voilà qu'un coup funeste la frappe. Voisine de +la mort, le passé la ressaisit. Tout son amour ancien se réveille et +l'envahit, et alors _elle croit l'avoir eu toujours_ en elle aussi +fort et invincible que jadis et qu'aujourd'hui. L'immense empire des +premières sensations sur l'être humain revient sur elle affaiblie et +désarmée; et elle bénit la mort qui l'affranchît d'un amour qu'elle +croit invincible, et que, saine de corps et d'esprit, elle avait vaincu. + +Le double caractère de la femme, persistance des premiers sentiments, +facilité à se plier à une destinée nouvelle, se trouve donc ici; sans +compter faiblesse, audace étourdie, duplicité naïve et maladroite; et +aussi goût de prédication morale; et aussi relèvement par la maternité; +et aussi transformation, à demi vraie et à demi sincère, de l'amour en +bienveillance et protection maternelles.--Tout cela signifie que pour +la première fois depuis bien longtemps une complète biographie féminine +était faite dans un roman. Les contemporains, je veux dire les +contemporaines, ne s'y sont pas trompées une heure. Les femmes étaient +lasses, ou du moins il est à croire qu'elles devaient l'être, de romans +où la femme n'était jamais qu'un jouet des passions légères ou des +vanités cruelles, où elle n'était jamais peinte qu'à un seul moment de +sa vie, celui où elle plait et est séduite. On leur montrait enfin une +vie féminine dans toute sa suite, du moins ayant une certaine suite. On +leur montrait une femme ayant des faiblesses, ayant des qualités, ayant +un caractère. Ce roman flatta en elles quelques-uns de leurs vices, +quelques-uns de leurs bons penchants, et très directement et précisément +leur orgueil. J'oubliais le besoin de larmes, que personne n'avait +vraiment satisfait depuis Racine. Quelqu'un osait faire pleurer, et non +point par l'accumulation des malheurs épouvantables, comme Prevost en +ses longs romans, mais par la «douleur des amants, tendre et précieuse», +comme dit Saint-Evremont, par une histoire simple en son fond, +abominablement fausse aussi, mais où les principaux personnages avaient +le goût naturel et comme l'appétit de la douleur. + +Et, de plus, et surtout, ce roman pouvait être faux, il était sincère. +On y sentait un auteur qui était aussi attendri du sort de ses +personnages que le pouvait être aucun de ses lecteurs; qui adorait +Julie, Claire, Saint-Preux et même Wolmar. C'était un roman écrit par un +héros de roman triste, un roman romanesque écrit par le plus romanesque +des hommes. Le secret est là. C'est pour cela que pareil succès est +chose rare. Les hommes sont animaux d'imitation, mais ils n'imitent que +la sincérité. On imita Rousseau; on se fit des sentiments sur le modèle +de la _Nouvelle Héloïse_. C'était se faire des sentiments déclamatoires, +mais qui ressemblaient à la vie, car, au moins à la source d'où ils +venaient, ils avaient été vivants et profonds.--Le siècle n'en fut +pas changé, c'est trop dire; il en fut adouci et comme amolli. La +philanthropie existait, elle, devint fraternité, épanchement, expansion, +besoin de confidence et d'appel au coeur; la sensibilité existait, elle +était dans Marivaux, dans La Chaussée, dans Prevost; elle devint à +la fois plus intime et plus prétentieuse: plus intime, j'entends +s'inquiétant moins des incidents, des situations extraordinaires, des +grands et rudes malheurs, n'en ayant pas besoin pour éclater, naissant +d'elle-même, coulant comme de source, palpitant du seul battement +du coeur, mêlée à toute la vie et au train de tous les jours; plus +prétentieuse, j'entends s'attribuant franchement cette fois la direction +morale de la vie, s'érigeant en dominatrice légitime de l'existence +humaine, se croyant une vertu, s'estimant un devoir, se prenant pour la +conscience, et par conséquent remplaçant la morale, dont la place, +aussi bien, était depuis longtemps vide, par un égoïsme sentimental et +attendri. + +Tant de choses dans un roman!--Elles y étaient parce que Rousseau s'est +mis tout entier dans la _Nouvelle Héloïse_, avec un peu de ses vices, +beaucoup de ses vanités, beaucoup de ses bontés et tendresses, beaucoup +de cette croyance, éternelle chez lui, que tout est affaire de bon +coeur, sans qu'il ait su jamais en quoi un coeur doit être reconnu comme +bon; parce qu'enfin c'est encore dans son roman que ce maître romancier +s'est le plus ouvertement peint et le plus complètement déclaré. + + + +VI + +LES «CONFESSIONS» + +Ses _Confessions_ n'en sont que le complément. Elles sont plus +piquantes, plus prenantes, nous saisissent et nous captivent davantage +parce qu'il y dit _je_; plus agréables aussi à lire pour nous, parce que +le style n'en est presque plus déclamatoire, ni tendu; elles ne nous +apprennent presque rien de plus sur lui, sur ses sentiments, ni sur sa +philosophie générale. C'est là qu'on voit bien, mais ce n'est qu'une +confirmation de ce qu'on savait déjà, combien a été forte sur Rousseau +l'empreinte de sa vie de jeunesse, combien l'originalité même de +Rousseau est faite de ses années de vagabondage, d'insouciance, de +paresse gaie, d'_insociabilité_, et, disons-le, d'immoralité. + +Nous sommes ceci et cela, beaucoup de choses diverses; nous sommes +surtout ce que nous aimons en nous. Ce que Rousseau a adoré en lui-même, +et ce qu'il a toujours été, de la vie puissante que crée en nous le +souvenir quand le souvenir est un ravissement, c'est le Rousseau +de vingt à trente ans. On cherche, ce me semble, les causes de sa +misanthropie dans le ressentiment amer de ses années d'humiliation et +d'épreuves. Mais ces années n'ont jamais été pour lui des épreuves et +ne l'ont jamais humilié. Il en a joui avec délices, et il en est encore +fier. Il n'en a pas l'amer déboire, il en a encore aux lèvres la caresse +et le parfum. Il n'en écarte pas le souvenir, il s'y réfugie et y habite +avec une véritable ivresse. Le Léman, la Savoie, les Charmettes, le gué, +le cerisier, les bords de la Saône, le coche de Montpellier, ce sont les +asiles de Rousseau, c'est où il s'apaise, sourit, se détend, se repose, +et délicieusement s'attarde, parce que c'est là qu'il se retrouve.--Ne +vous figurez point un plébéien qui a peiné et souffert et qui dit avec +orgueil au monde: voilà ce qu'un homme comme moi a subi avant de se +faire sa place au soleil. Figurez-vous, mon Dieu, à bien peu près, un +sauvage, civilisé presque malgré lui, ne détestant pas absolument le +monde nouveau où il est entré, et flatté d'y être trouvé intelligent, +mais le méprisant un peu, s'y trouvant gêné beaucoup, et d'un long +regard lointain caressant le beau désert vaste et libre, la hutte +fraîche, le sentier qui mène aux sources, les fleurs dans le buisson, +le grand ciel clair et profond, propice au sommeil parfois, toujours au +rêve. + +Et, dès lors, non point: sont-ils coupables, les civilisés! mais plutôt, +plus souvent: sont-ils sots! et pourquoi tant de peine? Pourquoi ces +arts, ces sciences, ces ambitions, ces efforts, ces complications de la +vie, ces immenses labeurs à s'éloigner du but? Pourquoi ne suis-je +pas resté toujours jeune? Je l'ai été si longtemps sans peine et avec +bonheur! Pourquoi l'humanité n'est-elle pas restée toujours enfant? Elle +l'a été si longtemps sans doute, avec tranquillité, paresse, songerie, +candeur, douceur! Et le rêve recommence de l'Arcadie perdue, dédaignée, +oubliée, si facile peut-être à reconquérir. + +Voilà pourquoi la misanthropie de Rousseau presque toujours reste +aimable, du moins, réussit moins qu'elle ne voudrait même, à être +incommode et irritante. On y sent toujours, au fond, et plus près qu'au +fond, très proche, sous un voile léger de mélancolie, ou sous les plis +apprêtés mais peu épais des phrases déclamatoires, le rêve ingénu d'un +enfant, un peu gâté, un peu vicieux, très vain, mais généreux, tendre +et doux. Sachons que les hommes de ce genre sont les pires directeurs +d'hommes; mais ne nions point qu'ils sont les plus séduisants des +artistes, et comprenons l'influence qu'ils ont exercée, sans que nous +consentions à la subir. + +Et voilà aussi pourquoi les _Confessions_ restent l'ouvrage de Rousseau +qu'on aime encore le plus à lire, sauf les quelques pages où la +grossièreté de l'auteur--aidée de celle du temps--a laissé des +souillures honteuses. C'est que dans les autres ouvrages de Rousseau le +sentiment est devenu idée, et l'idée est toujours si contestable +qu'elle déconcerte et irrite, même quand elle est profonde. Dans les +_Confessions_, c'est le sentiment tout pur que Rousseau a épanché +naïvement, complaisamment, j'ajouterai, si l'on veut, avec Voltaire, un +peu longuement. C'est que Rousseau, dans cet effort qu'il a fait pour se +détacher de la société, de la civilisation, du monde organisé, en +est venu, ici, à se détacher même des théories qu'il instituait +laborieusement pour combattre tout cela, même des violences et des +colères que tout cela lui inspirait. De lui il ne nous donne plus que +lui, et, tout compte fait, c'est encore ce qu'il avait de meilleur. Il +ne nous dit plus guère: que le monde est mal fait! il nous dit surtout: +«Voilà ce que je fus. Comme j'étais bon!» Et, comme il y a un peu de +vrai en ceci, on ne saurait dire en quelle mesure la confidence est plus +ridicule que touchante, ou plus touchante que ridicule. + +Et voilà encore pourquoi ces mémoires ont leur originalité si frappante +parmi tous les mémoires. Les mémoires ont toujours quelque chose de +désobligeant et ceux-ci même n'échappent point à la destinée commune. Il +y a toujours une impertinence extrême à occuper le monde de soi, et à se +donner ainsi pour une créature exceptionnelle. Mais quand, en effet, on +est un être d'exception, non pas seulement parce qu'on est un homme de +génie, mais parce qu'on a eu une loi de développement différente de +celle des autres, alors, si l'on pèche encore contre l'humilité, du +moins l'on ne pèche plus contre le bon sens, en se racontant. Les +mémoires sont alors une explication des opinions et des théories, +explication dont on pourrait se passer à la rigueur, mais qui a son +sens, son utilité et son prix. Les mémoires de Voltaire n'étaient pas à +écrire, nul homme n'ayant été plus que lui façonné par le monde où s'est +passée sa jeunesse, et ce monde étant connu. Mais les mémoires d'un +vagabond devenu parisien à quarante ans, et qui a eu du génie, devaient +être écrits. Je voudrais avoir ceux de La Fontaine, encore qu'ils ne me +soient pas nécessaires; mais ils me seraient agréables,--d'autant qu'ils +seraient naïvement modestes, au lieu d'être naïvement orgueilleux. + +Enfin remarquez cette dernière différence entre les mémoires de Rousseau +et la plupart des autres. Les autres, pour la plupart, ont ce défaut, +assez grave peut-être, qu'ils sont faux. Nous écrivons, à soixante ans, +l'histoire d'un jeune homme qui fut nous et que nous ne connaissons +plus. Nous ne pouvons plus le connaître. Notre vie s'est placée entre +lui et nous, et fait nuage. Nous le reconstruisons; et avec quoi? avec +les suggestions de notre vanité; et c'est ce que, avec nos idées de +sexagénaire, nous aimerions avoir été à vingt ans, que nous affirmons +que nous avons été en effet. De là tous ces jeunes sages dont les +mémoires sont pleins. La vanité, aussi, mais d'une autre sorte, produit +chez Rousseau un effet contraire. Ce n'est point, ce n'est guère le +Rousseau de cinquante ans qu'il aime. Il le trouve gâté, vicié, corrompu +par la société où il s'est laissé séduire, à peine réhabilité par la +demi-solitude qu'il a reconquise. Ce qu'il n'a cessé d'aimer, c'est le +Rousseau de trente ans, et il ne l'a pas quitté pour ainsi parler, tant +il a continué de le chérir. Par l'amour dont il l'a caressé toujours, +il l'a gardé vivant et tout près de lui. Il est là, point changé, ou +presque point, parce qu'il est conservé par le culte dont on l'honore. +Rousseau le retrouve dès qu'il rentre dans la solitude. Aussi comme il +est vivant dans ces pages, comme il est vraiment jeune, ni fané par le +temps, ni fardé par l'impuissant effort d'une restitution laborieuse! +L'orgueil, presque monstrueux, a eu, au point de vue de l'art, un +merveilleux effet: il a fait une résurrection. + +Aussi c'est un roman, ces _Confessions_; c'est un roman par +l'arrangement délicat, l'art de faire attendre, de préparer et d'amener +les incidents, de mettre en pleine et vive lumière les points saillants, +les événements décisifs de la vie d'une âme; mais c'est un roman plein +de vérité, de franchise, de franchise insolente, mais de franchise; +plein de candeur, de candeur cynique, mais de candeur; l'une des +informations les plus certaines, les plus complètes que nous ayons sur +l'âme humaine, ses tristes joies, ses désirs violents et indécis, ses +trêves, ses misères, ses impuissances, son acheminement, de si bonne +heure commencé sans qu'elle s'en doute, vers les régions noires de la +désespérance et de la folie. + + + +VII + +SES IDÉES PHILOSOPHIQUES ET RELIGIEUSES + +L'originalité du tempérament, l'originalité du sentiment, une certaine +originalité même dans la conception de la vie suffisent à faire un grand +romancier et une manière de brillant poète; elles ne suffisent point +à faire un grand philosophe, et Rousseau n'a point été un grand +philosophe. Ses idées philosophiques et ses idées politiques sont dignes +d'attention plutôt que d'admiration, et sont au-dessous de la gloire +de leur auteur, et même de la leur propre. Sa philosophie est très +élémentaire, et les «cahiers scolastiques», comme disait Diderot en +parlant de la _Profession de foi du Vicaire Savoyard_, sont plus +brillants de forme, plus entraînants par leur mouvement oratoire et +plus engageants par leur chaleur de conviction, que satisfaisants pour +l'esprit et pour la raison.--Rousseau est parti, comme il était naturel, +d'une morale toute de sentiment un peu vague, et d'une sorte de bonne +volonté instinctive, et après avoir songé, comme nous l'avons vu, à +transformer ses confuses sensations du bien en un système, il en est +revenu à une sorte de dogme rudimentaire, fait de la croyance en Dieu et +en l'immortalité de l'âme, auquel il s'attache fortement sans renouveler +les raisons d'y croire. Autrement dit, ce qui restait en son temps, à +peu près intact, des antiques croyances théologiques, il le relient, +il s'y complaît, il aime, de plus en plus à mesure qu'il avance, à y +adhérer, et il le fait aimer par l'élévation naturelle de l'éloquence +avec laquelle il l'exprime. + +Rien de plus, ce me semble; et la religion naturelle de Rousseau n'a +vraiment d'originalité, et n'a eu de charmes pour ses contemporains, +qu'en ce qu'elle n'était point prêchée par un prêtre, qu'en ce qu'elle +était professée par un homme un peu indigne d'en être l'apôtre.--Elle +n'est point mauvaise; je cherche par ou elle se rattache à un nouveau +principe et à quoi elle emprunte une autorité nouvelle. Elle n'est +ni plus ni moins que celle de Voltaire, sauf peut-être que celle de +Voltaire est décidément trop quelque chose dont il n'a besoin que pour +ses valets, tandis que celle de Rousseau est bien quelque chose dont il +a besoin pour lui-même. Cela fait, certes, une différence, surtout dans +le ton, et le ton de Rousseau est plus convaincu et pénétré; mais la +profondeur est la même ici et là, et la puissance, sinon de persuasion, +du moins de conquête est égale. Le sceptique vigoureux n'a rien à +craindre de l'un ou de l'autre. Le riche pharisien, homme d'ordre et +partisan du «respect», sera convaincu par Voltaire, avant même de +l'avoir lu; et la femme sensible sera aisément de l'avis de Rousseau, en +le lisant; et je ne vois guère de différence plus essentielle. Tous deux +aboutissent au même point par des chemins très divers. L'un a besoin +d'un minimum de religion pour se rassurer, l'autre pour garder quelque +consolation et quelque espérance; et ce minimum est le même où Voltaire +trouve un frein pour les autres sans contrainte pour lui, Rousseau une +douceur sans effroi, un apaisement sans inquiétude et une assurance sans +devoir.--Cette philosophie religieuse est à très bon marché, vraiment, +et à très bon compte. A en être, on ne perd rien, on ne risque rien et +l'on croit gagner quelque chose, ce qui est gagner quelque chose. De +ses deux aspects elle séduisit le monde d'alors, par Voltaire les +gens pratiques, par Rousseau les gens de sentiment et de tempérament +oratoire. Et peut-être les hommes du temps y ont vu ou y ont mis plus +que je n'y peux voir ou mettre; mais, quelque effort que je fasse pour +ne pas traiter légèrement deux grands hommes de pensée du reste, il me +serait difficile d'en parler mieux, ou même d'en dire plus, que je ne +fais. + +Une remarque cependant. Comme, encore que revenant au même, la +«religion» de Voltaire et «la religion» de Rousseau partent de +sentiments très différents, il s'ensuit que les idées de Rousseau sur +la _question religieuse_ s'écartent de celles de Voltaire. Il y a une +certaine générosité de coeur dans Rousseau, et, nous l'avons noté, +certaines tendances, certain goût et certain air de directeur de +conscience, qui font qu'il n'a pas cette haine furieuse pour le +prêtre qui est le côté tantôt odieux, tantôt ridicule, de l'auteur du +_Dictionnaire philosophique_. Aussi Rousseau n'a jamais voulu «écraser +l'infâme»; il ne prétendait qu'à l'améliorer. Il le voulait plus +philosophe, plus «éclairé» et moins croyant, devenant un simple +«officier de morale»; mais gardant son influence, salutaire, douce, non +plus rude, impérieuse et terrible, mais son influence encore, sur la +société. C'est là un des rêves de Rousseau les plus caressés, et si j'y +insiste un peu, c'est qu'il n'a pas été caressé seulement par lui. + +Même religion celle de Rousseau et celle de Voltaire; mais pourtant deux +écoles très différentes, au point de vue de la question religieuse, +sortent de l'un ou de l'autre. A Voltaire se rattachent ceux qui, allant +du reste plus loin que lui, n'ont songé qu'à renverser et à «écraser»; à +Rousseau ceux, plus timides ou plus doux, qui ont essayé d'associer la +religion ancienne aux idées nouvelles, de créer un clergé patriote et +un clergé citoyen, et qu'a perpétuellement comme poursuivis la vision +aimable et vague du Vicaire Savoyard. Ces deux écoles ont traversé toute +la période révolutionnaire et toute la période contemporaine, et on les +retrouve sans cesse l'une en face de l'autre, dans l'histoire des idées +au XIXe siècle, représentant du reste deux penchants divers, très +persistants l'un et l'autre, de l'esprit français. + +Rousseau s'est peu occupé de philosophie générale. Il n'a pas un système +lié et solide, et bien des fois, dans sa correspondance, il le reconnaît +de bonne grâce. Il n'a guère qu'une idée à laquelle il tienne fort, et +que nous connaissons déjà, car ses opinions de moraliste s'y rattachent +et s'y appuient toutes. Il est optimiste profondément.--L'optimisme +misanthropique c'est la définition même de Rousseau.--Le monde est bon +parce que Dieu est bon, c'est le fort où Rousseau se retranche et d'où +il ne serait pas aisé de le faire sortir. Le monde est bon; seulement, +vous vous y attendez, l'homme l'a rendu mauvais. Le mal physique et le +mal moral n'embarrassent donc pas beaucoup Rousseau. Il s'en explique, +dans sa fameuse lettre à Voltaire sur le désastre de Lisbonne, +à laquelle _Candide_ est une réponse, avec une assurance et une +intrépidité de conviction très significatives. Le mal moral, l'homme +serait mal venu de s'en plaindre: c'est lui qui l'a fait. Le péché est +de lui. Il est une monstruosité que l'homme a introduite sur la terre. +Que l'homme l'en retire, et purge le monde.--Resterait à expliquer +comment et pourquoi Dieu a créé un homme sinon méchant, Rousseau +nierait, du moins si aisément capable de le devenir; et c'est, bien +entendu, ce que Rousseau, non plus que personne, n'a jamais éclairci. +Il s'en tire, comme nous tous, par la considération du parfait et de +l'imparfait, par cette idée que l'homme, s'il était parfait, serait +Dieu, et en d'autres termes ne serait pas; qu'existant il doit être +borné, fini, incomplet...--Mais l'imperfection n'est pas la malice, et +si l'homme imparfaitement bon, cela va de soi, l'homme créateur du mal, +cela étonnera toujours. Rousseau ne s'est pas fait, ou n'a pas entendu, +cette objection. + +Quant au mal physique, c'est l'homme aussi qui l'a inventé, à bien peu +près, si presque entièrement, que, retranché le mal physique créé par +l'homme, l'homme ne se douterait sans doute point de l'existence du mal +physique. Il ne sent que celui qu'il a fait. Il a créé les maladies par +ses imprudences et ses intempérances. Il a créé les accidents par son +humeur aventureuse et sa fureur de braver les éléments dans un dessein +de lucre ou d'ambition. Il a créé les misères sociales par la sottise +qu'il a faite de se mettre en société. Sans aller plus loin, le désastre +de Lisbonne ne vient pas du tremblement de terre; il vient de ce qu'on a +bâti Lisbonne. De bons sauvages, chacun dans sa hutte isolée, ont bien +peu de chose à craindre d'un tremblement de terre.--Reste la mort; mais +la mort sans maladie, sans accident et sans crime, après une longue vie +saine et robuste, n'est point un mal. C'est la mort de vieillesse, un +dernier sommeil, l'engourdissement suprême, la simple impossibilité +d'exister toujours, et quelque chose qu'on ne sent point.--Voilà le +système tout entier, et je ne l'affaiblis point, peut-être au contraire. + +Je fais effort pour ne pas le traiter de puéril. Cette vue du monde +est-elle assez étroite! Il n'y a donc que des hommes dans le monde! Mais +le mal souffert par les animaux n'existe donc pas! Leurs maladies, leurs +accidents, leurs souffrances, qu'en faites-vous? Et la loi universelle +qui veut que les êtres animés vivent uniquement de la mort, prématurée +et douloureuse, des autres, si bien que, la souffrance cessant +aujourd'hui, la vie disparaîtrait demain; si bien que le mal n'est pas +une exception dans le monde, mais ce par quoi le monde existe et sans +quoi il ne serait pas; si bien que la vie universelle n'est que le mal +organisé, si bien que vie et mal sont tout simplement la même chose: +voilà à quoi vous ne songez pas! C'est bien étrange.--Il semble que la +pensée, quelquefois, chez les hommes surtout qui en font la complice de +leurs sentiments, paralyse une partie du cerveau, produise une sorte +d'hémiplégie intellectuelle, et que, plus elle perce vivement dans une +certaine direction, d'autant elle laisse toute une région de ce qu'elle +explore étrangère à sa prise, à sa recherche, à son soupçon même. + +L'optimisme pur, et je ne dirai pas corrigé par la misanthropie, +confirmé au contraire et comme renforcé par la misanthropie, chéri +d'autant plus que la malice des hommes le gêne; le monde cru bon, non +seulement malgré le mal, mais d'autant plus que le mal, pure invention +des hommes, l'a pour un temps offusqué et apparemment enlaidi, voila +où Rousseau se tient obstinément, et d'où il ne veut pas sortir.--Ses +misères même l'y ramènent; et ici il a une idée qui ne laisse pas d'être +juste, c'est que le pessimisme est une maladie d'homme heureux. Il est +singulier, dit-il, que ce soit un Voltaire, avec ses cent mille livres +de rente, qui se plaigne de l'organisation des choses, et un Rousseau, +misérable et persécuté, qui la bénisse.--Il n'a point tort, et le +pessimisme vulgaire, celui qui n'aboutit point ou ne se rattache pas +à une énergique volonté de faire cesser ou d'amoindrir le mal qu'il +accuse, n'est en effet que le besoin de se plaindre, naturel à l'homme, +besoin qui, quand il ne peut se satisfaire dans la considération de +malheurs personnels, se prend à tout.--Mais si le pessimisme ordinaire +est le besoin de se désoler, l'optimisme commun est le besoin de se +consoler aussi et de s'endormir, et s'il n'est pas fondé sur la notion +du devoir, sur cette idée qu'il n'y a que le bien moral qui compte et +que celui-ci il dépend de nous de le faire, il ne vaut pas plus comme +système que le système adverse;--et s'il se complique d'un mépris infini +pour les hommes, il n'est plus qu'une forme assez malsaine de l'orgueil, +et cette opinion, peut-être suspecte, qu'il n'y a que deux êtres +estimables dans l'univers, Dieu qui le fit bon, Rousseau qui doit le +redresser. + +Mais, à vrai dire, ce n'est pas dans ses traités philosophiques, +rares et courts du reste (_Lettre à Voltaire sur le désastre de +Lisbonne_.--_Lettres à M. l'abbé de ***_, 1764), qu'il faut chercher ce +qu'on pourrait appeler la sagesse de Rousseau; c'est dans ses lettres +demi-familières à ses amis, à Mylord Maréchal, à M. de Mirabeau, et +surtout à ses amies, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mme de +Verdelin. Souvent ce sont, dans le sens littéral du mot, des _lettres de +direction_, c'est-à-dire des lettres de moraliste délié, clairvoyant, +bon conseiller, charitable et consolant. Elles sont très souvent +exquises. Les «sermons» de «Julie» et les «lettres de direction» de +Rousseau, avec quelques pages, au hasard échappées de Diderot, sont ce +qu'il y a de plus sage, de plus élevé, de plus «spirituel» dans tout le +XVIIIe siècle. La religion du XVIIIe siècle est là. Elle est courte. +Elle est mêlée, et d'une essence toujours un peu basse. Il est très rare +qu'il ne s'y égare point ou quelque sensibilité si prompte, si facile et +si conventionnelle qu'elle en est niaise, ou quelque demi-sensualité qui +ne laisse pas d'être un peu grossière. Les sages du XVIIIe siècle n'ont +pas eu des mains à manier les âmes, ou les âmes qu'ils maniaient, je dis +les plus fines et pures, ne détestaient point une certaine lourdeur de +tact. Tant y a, et pour ne pas poursuivre la comparaison, même à leur +gloire, avec les François de Sales, les Bossuet, les Fénelon, que le +«_Sénèque à Lucilius_» du XVIIIe siècle est dans Rousseau, partie dans +l'_Emile_, partie dans _Héloïse_, partie, et c'est encore ici qu'il +est le meilleur, dans la correspondance. Rousseau moins malade, moins +misanthrope et moins persécuté, eût été, d'abord ce qu'il a été, un +grand romancier, et un grand poète, et un peintre amoureux et touchant +des beautés naturelles,--ensuite un médiocre philosophe,--enfin un +moraliste délié, presque profond, grand, bon et salutaire ami des +coeurs, savant à les connaître, habile à les séduire, non sans quelque +douce et insinuante puissance à les guérir. + + + +VIII + +LE «CONTRAT SOCIAL» + +Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le dis franchement, +ne pas tenir à l'ensemble de ses idées. + +Est-il douteux que l'insociabilité soit le fond des sentiments et des +idées de Rousseau; que s'affranchir lui-même, et affranchir l'homme, +s'il est possible, du joug dur, dégradant et corrupteur que l'invention +sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent fois exprimée?--Eh bien, +ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait +à peine, ce ne serait vraiment point, de ma part, une exagération de +polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social +et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd. + +Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver +justement le contraire de ce que j'avance[86]. Ils disent: il ne faut +pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des +prétendues servitudes qu'il impose et des prétendues dégradations qu'il +entraîne. Le discours sur l'_Inégalité_ est dans ce sens; mais c'est +le _Contrat social_ qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne +considérer l'_Inégalité_ que comme une boutade de Rousseau jeune, +soufflé très fort par Diderot. + +[Note 86: En particulier M. Champion dans son très beau livre sur +l'_Esprit de la Révolution_ et dans un article de la _Revue Bleue_, +février 1889.] + +S'il n'y avait que l'_Inégalité_ d'un côté et le _Contrat_ de l'autre, +je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes +qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de +l'_Inégalité_, l'idée antisociale, l'idée que les hommes ont serré trop +fortement le lien qui les unit, et ont créé ainsi une force artificielle +dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, +et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée elle n'est pas +seulement dans l'_Inégalité_. Elle est, seulement, et sans la mettre où +elle n'est pas, dans le _Discours sur les Lettres_, dans l'_Inégalité_, +dans la _Lettre sur les Spectacles_, dans l'_Emile_, dans la _Nouvelle +Héloïse_ et dans la _Lettre à Mgr. de Beaumont_; et j'ai montré que dans +cette dernière (après l'_Emile_), Rousseau renvoie à l'_Inégalité_, +en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en +accepte, en revendique, en proclame plus que jamais l'esprit.--Donc +cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de +Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes +adversaires, pris à l'inverse, je dis que le _Contrat social_ de +Rousseau est en contradiction avec ses idées générales;--à moins qu'on +ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction +avec le _Contrat social_, ce à quoi je ne m'oppose point. + +Oui, le _Contrat social_ a l'air comme isolé dans l'oeuvre de Rousseau. +Il s'y rattache par une phrase, par la première, qui pourrait tromper +ceux qui jugent tout un livre par la première ligne.--«L'homme est né +libre, et partout il est dans les fers»: oui, voilà bien qui est du +Rousseau que nous connaissons; l'homme est né bon, et partout il est +mauvais; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; l'homme est né +libre, et partout esclave: voilà, bien sa manière de raisonner. Et +nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode +ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit naturelle, et à ce qu'il dit: +«Donc rebroussons; donc revenons à un état social aussi proche que +possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus +possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société +soit contenue et réduite autant que possible. «L'anti socialisme, c'est +l'individualisme; en politique, la forme que prend l'Individualisme +absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu, de +Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le _Contrat_ et en lisant +la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, +libéral intransigeant, anarchiste.--Il a été le contraire; je n'y peux +rien. + +Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que, comme il +y a un peu de flottement dans le _Contrat_ et que tout n'y est pas très +lié, on y trouvera du libéralisme; comme on y trouvera un peu de bien +des choses que Rousseau prétend combattre; mais le fond du _Contrat_ est +nettement et formellement anti libéral. Rousseau avait soutenu toute +sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de +demander aux hommes le sacrifice d'une part d'eux-mêmes; il va soutenir +que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par +conséquent qu'il n'y a de droit que le sien, + +Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà +l'idée maîtresse du _Contrat social_. Ce tout le monde qui a corrompu +chacun--n'est-il point vrai, Rousseau?--c'est lui qui a tout droit sur +chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave--n'est-il pas +vrai, Rousseau?--peut légitimement disposer de moi à son plein gré et +resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui m'a fait mauvais--n'est-il +pas vrai, Rousseau?--ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus +en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, +la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa +chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, +comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, me fera agir +selon sa loi, «expression de la volonté générale», me fera penser selon +sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai +accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être «puni de +mort» si, l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin +général du _Contrat_. + +Le détail en est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. +Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, +Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul +qu'elle est représentative, est plus libre et plus libérale qu'une +autre. Le peuple, ou plutôt la majorité, a une volonté, impérieuse et +brutale, dont il va faire une loi s'imposant à chaque individu. Mais +s'il fait faire cette loi par des législateurs qu'il nomme, ces +législateurs discuteront, réfléchiront, tiendront compte, sinon des +droits, du moins des convenances, des intérêts respectables de la +minorité; ou même des individus. Rousseau voit très bien que cet état +n'est déjà plus la pure démocratie; elle est une manière d'aristocratie, +et il la nomme de son vrai nom «l'aristocratie élective». Voilà qui +n'est pas bon. Il nomme bien cela, en passant, «le meilleur des +gouvernements»; mais il s'arrange de manière que ce meilleur des +gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discussions +mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, +dans la rude organisation sociale, dans ce système de pression de tous +sur chacun, ces législateurs n'auront pas à discuter; leur mandat sera +impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas +ratifiée par le peuple lui-même. Cette «souveraineté» ne peut être +représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. «Les députés +du peuple _ne sont pas_ ses représentants; ils ne sont que ses +commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratifiée est nulle... Le +peuple anglais se croit libre; il se trompe fort; il ne l'est que durant +l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il n'est +rien.»--Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à +la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir +despote capricieux et irresponsable. + +Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, +remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est +jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est +une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se +permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. +Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur +qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme +se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne +risque pas même d'être méprisée.--C'est pourtant à ce despote sans frein +que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il +n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système. + +Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple +souverain qui m'élève, me fait penser, me fait agir, et me pétrit de +toute part, me jugera-t-il aussi? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. +Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à +la députation[87]. «La fonction de juge doit être un état passager +d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité +d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il +est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que +rendre les juges très attentifs....»--à quoi, si ce n'est à plaire à +ceux qui les nomment, et à être les instruments dociles d'un parti? +Tout au gré du suffrage universel, rien qui soit soustrait, par une +constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une +reconnaissance du droit de l'individu, à sa prise inquiète, avide et +capricieuse; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire +à chaque loi pour qu'elle soit valable, et la magistrature élective, +c'est-à-dire servante d'un parti: tel est le système complet de +Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son +danger. + +[Note 87: _Gouvernement de Pologne_.] + +J'ai montré que Montesquieu, déjà, sans être démocrate, avait eu +quelques illusions sur l'aptitude du peuple, non pas seulement +à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses +gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne +reconnaît à la foule aucune valeur législative; mais il la croit très +judicieuse dans le choix des personnes. «Le peuple est admirable pour +choisir ses magistrats», dit Montesquieu; et s'il n'avait été un +parlementaire, sans doute eût-il pris le mot magistrat aussi bien dans +le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière +de penser, dont on voit que je ne fais point l'erreur du seul Rousseau, +vient d'abord d'un certain optimisme généreux, de quelques souvenirs de +l'antiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à +d'autres conclusions, enfin et surtout de l'absence d'expérience, et de +l'impossibilité d'observer. Les hommes du XVIIIe siècle ont eu l'idée +de bien des choses; ils n'ont pas pu avoir l'idée d'une nation. Ils ont +tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'unité dans +les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard +superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur +est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que +les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les +autres, moyennant quoi, justement, il pense; et il est par là toujours +assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion +qu'il n'y en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une +nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir +le meilleur avocat. Une nation n'est point telle; c'est, fatalement, un +certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés +par l'instinct de combattivité. L'essentiel pour chacun est de vaincre +les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine +violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne +fut un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou +à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection +n'est pas l'expression de la volonté nationale, mais il n'est pas même +l'expression de la volonté du parti le plus fort; il n'indique que ses +répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un _veto_. +Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que +même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une +législation ni d'une politique. Or toute législation et toute politique, +selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est l'erreur, qui +part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foules fausse ou +incomplète. + +Peut-être aussi--je n'en sais rien du reste--peut-être aussi les +quelques écrivains politiques qui ont penché, au XVIIIe siècle, vers +«l'Etat populaire» n'ont-ils jamais songé au suffrage universel. Il +était trop loin d'eux, trop inouï, trop absent de la terre, trop +inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple, et où le +«citoyen» est déjà un aristocrate), pour que l'idée, nette du moins, de +la foule gouvernant se soit vraiment présentée à eux.--Sans doute quand +ils parlaient démocratie, ils songeaient aux «bourgeoisies» des villes +libres, c'est-à-dire à des aristocraties assez larges, mais très +éloignées encore des démocraties modernes. + +Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême +dont il est si fier (car il méprise les gouvernements «mixtes» et +«composés» et fait de haut, sur ce point, la leçon à Montesquieu), est +certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la +tyrannie qui puisse être. + +Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y +mènent point?--Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de +Jean-Jacques Rousseau, ni tant est qu'il ait reçu une éducation; mais on +sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux ou l'on a passé +sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chose. Rousseau a vécu +dans une cité protestante durant tout le premier développement de son +esprit, et c'est chose constante qu'il a perpétuellement eu les yeux +tournés vers Genève pendant toute sa vie. Or, l'ancienne théorie +politique des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme +de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de +Fénelon, on peut être étonné de le voir réfuter point par point, et +comme texte en main, le _Contrat social_[88]. Cela tient à ce que ce +n'est pas Rousseau qui a écrit le _Contrat social_. C'est Jurieu qui +en est l'auteur, et non pas même le premier auteur; c'est Jurieu que +Fénelon (Bossuet aussi, du reste) s'attache à réfuter et à confondre. + +[Note 88: Voir notre _Dix-Septième siècle_, article _Fénelon_. +(Lecène, Oudin et Cie.)] + +Jurieu avait dit en propres termes: «Le peuple est la seule autorité +qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.» Avant lui +Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en +avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements +le «contrat social» de Rousseau, une convention par laquelle les hommes +ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène +(quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours +légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole.--Même +doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de +Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintien et se +répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il +faut faire attention; car il est protestant, il est de Genève, et les +_Principes du droit politique_ sont de 1751, et le _Contrat social_ est +de 1762. Or, les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement: +La société humaine est par elle-même et dans son origine une société +d'égalité et d'indépendance.--L'établissement de la souveraineté +anéantit cette indépendance.--Cet établissement ne détruit pas et ne +doit pas détruire la société naturelle.---Il doit servir à lui +donner plus de force. (Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est +Burlamaqui.)--De Burlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne +faisant que le souligner, cette idée que «la souveraine autorité sur +l'économie de la religion doit appartenir au souverain», que «la nature +de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son +autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction +humaine»; que, quand on prend une autre voie, il y a soit «anarchie», +soit «deux puissances», auquel cas tout est perdu; car «on ne peut +servir deux maîtres, et tout royaume divisé périra».--De Burlamaqui +encore cette idée[89] que la démocratie exige un Etat d'un territoire +peu étendu, etc. + +[Note 89: Non pas très formelle, mais en germe (Ne confondez pas le +texte de Burlamaqui avec le commentaire de B. de Félice.)] + +Rousseau était donc comme le dernier venu de l'école protestante, il ne +faisait, ce me semble bien, qu'en résumer très brillamment toutes les +leçons; il en subissait très directement l'influence, et ses idées +générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me +parait qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, +trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre +religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part +Grotius parmi les livres de chevet de son père.)--Cette école, tout +entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée +libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement +moderne; elle est d'hier. Elle consiste à croire _qu'il n'y a pas +de souveraineté_; qu'il y a un aménagement social qui établit une +_autorité_, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et +qui, pour qu'elle ne soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, +et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, +qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec +beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée +était presque inconnue au XVIIIe Siècle, et l'on sait à quel point pour +les hommes de la Révolution elle est restée confuse. + +--Mais Montesquieu?--Nous y arrivons. Montesquieu a eu une très grande +influence sur le _Contrat social_. Trop orgueilleux pour en convenir, +Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait +remarquer[90], ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre +l'auteur de l'_Esprit des Lois_, que Montesquieu est plutôt un critique +sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter +des principes du droit politique; il se contenta de traiter du droit +positif des gouvernements établis». Il plaisante un peu lourdement sur +la théorie de la division des pouvoirs: «Nos politiques, ne pouvant +diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet: +ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en +puissance exécutive.... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et +tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et +formé de pièces rapportées.... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, +un enfant aux yeux des spectateurs; puis, jetant en l'air tous ses +membres l'un après l'autre, ils font retomber l'enfant vivant et tout +rassemblé[91].»--Voilà qui est dédaigneux. Il n'en est pas moins +qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, +Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de +ses idées;--et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il +y a de libéralisme dans le _Contrat social_; car il y en a. + +[Note 90: Dans l'_Emile_, livre V.] + +[Note 91: _Contrat social_, II, 2.] + +Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il +la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais +les _délégations_ de la souveraineté doivent être séparées, les pouvoirs +délégués doivent être distincts, et cette précaution prise, revenant +tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il +jugeait tout à l'heure si plaisants, Rousseau nous dira: «Dans le corps +politique on distingue la force et la volonté, celle-ci sous le nom de +puissance exécutive[92].... Il n'est pas bon que celui qui fait les lois +les exécute [93].» + +[Note 92: _Contrat social_, III, 1.] + +[Note 93: _Contrat social_, III, 4.] + +Et cela pour une raison à la fois un peu subtile et très juste, que +Rousseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la +souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté; elle est +l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté +ne peut parler que par la loi, non par une décision particulière. La +volonté générale n'a son expression que dans la loi; elle ne +peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou +d'application. Elle cesserait alors d'être volonté générale. «La volonté +générale _change de nature ayant un objet particulier_, et ce n'est pas +à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un fait[94].» Donc le peuple +ne doit être ni gouvernement, ni juge. Il y perdrait comme sa nature +propre. Il deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il +faudrait ajouter son aptitude) à _penser généralement_, à décider sur +les ensembles, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du +moment même qu'il est législateur, ne peut être ni _gouvernement_, ni +_juge_; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, +viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre +une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les +chances du monde d'être injuste, mais elle est une monstruosité: elle +n'est pas une loi; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi +pour tromper l'opinion. C'est le renversement de toute morale politique. + +[Note 94: _Contrat social_, II, 4.] + +Quel dommage que ces idées, d'une part restent un peu obscures dans le +texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce +texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point +corps et faisceau! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très +nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier +point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main +de Montesquieu, ce que peut-être sa vanité redoutait. + +Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à +rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à +ruiner le _Contrat social_, sont dans le _Contrat social_. C'est la plus +heureuse des contradictions. Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas +assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi +qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que +Rousseau, se retrouvant lui-même, avec sa passion intime de liberté +individuelle, au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a +glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où +elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. +--Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante +apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé +les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en +relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur. + +Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que +si profondes, que Rousseau insistait le plus, et c'est le dogme de la +souveraineté populaire, considérée comme ayant existé toujours, et +s'étant seulement organisée fortement, sans abdiquer jamais, dans les +sociétés civilisées, qu'il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, +proclamait avec éloquence et avec passion.--Et c'était aussi, partie +grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dans +son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite +et facilement intelligible.--Et il faut bien que je reconnaisse, en +finissant, que c'est ce qui en est resté; et que de cette doctrine, +encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu'elle soit peu conforme à +ses idées générales, encore que même dans le _Contrat_ il s'en écarte, +Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, +glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les +hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt +mon avis) beaucoup de mal, dont il est difficile de ne pas le laisser, +pour une grande part au moins, responsable. + + + +IX + +ROUSSEAU ÉCRIVAIN + +Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faible par le coeur, +puissant par la pensée et l'imagination, et assez puissant par elles +pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et +plier les coeurs. + +Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui +l'imagination et la sensibilité dominent et étouffent la raison, le sens +commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant +dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus +grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle +de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a +mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des +théories; et c'est là son originalité en même temps que le danger +perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit +et de tout ce qu'il pense. + +Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, +froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie +telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de +nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans +des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories +politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation +et l'étude des faits, mais des constructions _à priori_ et des +abstractions de «promeneur solitaire». + +Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la +marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué +d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien +n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. Il +arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes +de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de _raison_, +c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion; mais on +s'enivre de _raisonnement_, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en +ses transformations successives, d'une idée générale devenant système +politique, système pédagogique, système religieux, système social. + +Un poète que le dégoût des choses qui l'entourent jette dans un rêve de +perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve +fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très +systématique et très séduisante, voilà Rousseau. + +Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du +génie, telle _intuition_, peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur +lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met +d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la +voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et +féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement +doivent être étudiés au point de vue de l'art, comme des poètes glorieux +et des rénovateurs de l'imagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on +s'en pénètre; mais encore, au point de vue des applications, comme +des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais +inspirateurs et «suggestifs», des guetteurs de la lumière qui commence à +poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; +en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, +qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas +connaître. + +Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un +rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style +oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque +depuis Bossuet. + +A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau +développement et aux souples évolutions des grands maîtres eu style du +XVIIe siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en +puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distinguée +aussi, mais d'un genre essentiellement différent, un style coupé, court, +nerveux plutôt que fort, procédant par phrases braves, vives et comme +tranchantes, par traits, par maximes et par épigrammes. + +Fontanelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences +entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs +contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les +élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est +l'homme même, à savoir le style, n'est l'élève de personne, apporte +avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style +oratoire. + +Il est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout +ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, +jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de +les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la +conduite du discours, et, plutôt que _l'ordre_ véritable, ce _mouvement_ +qui vient de l'échauffement d'un coeur toujours en émoi, ce _mouvement_ +que Buffon a donné avec raison pour la seconde des deux qualités +fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il +oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas +le don. + +C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de +cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours +qui saisit l'auditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, +sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi. + +Ajoutez l'éclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement +un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit, +qui respire et qui brille. + +C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain, +orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce +que personne n'était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu +faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les +Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération +littéraire qui l'a suivi une foule de grands peintres de la nature, les +Bernardin de Saint-Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout +son élève passionné, George Sand. + +A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain +éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus +sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la +révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie +dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a +retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, +et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais +qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé? + + + +X + +Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, +le «subtil conducteur» dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il +était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour +l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire. + +Il était de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait +l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les +traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition religieuse et +avec la tradition nationale qu'il rompait violemment. Derrière ces +autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, +il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition +du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, +c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il +fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur, et +c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de +plus inattendu--et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de +considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme +une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre à ce qu'un esprit +audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre +humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le +genre humain croit qu'il subsiste.--C'était, sous la forme d'un rêve +doux et charmant, la plus pure, la plus nette et la plus radicale pensée +révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français: «Vous +avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés.» Rousseau +disait aux Français de 1760: «Il faut agir comme si nous n'avions jamais +été civilisés.» Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est +bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. +Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, +qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec +Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, +là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, +en quelque sorte, sous son propre poids,--_nec se Roma ferens_,--qui +s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'elle-même. + +En cela Rousseau, d'abord répondait à un secret désir de ses +contemporains, celui d'aller jusqu'au bout de la négation; ensuite se +montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent +à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, +l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au +fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine +à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de +le poursuivre; qu'inventée pour soulager l'homme, elle finit par le +surcharger; qu'inventée pour diminuer l'effort individuel, elle en +demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande +et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir +si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre +nature; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une +vigoureuse et pénétrante intelligence; et c'est un effort et un tour de +pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs +des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible. + +S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et +il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, +de mollesse, de _non-sécheresse_, et de rêverie sentimentale.--C'était +un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de +vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le XVIIIe siècle est un +âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire +naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en +ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les +attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par +les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De +quoi une des raisons est qu'ils sont surtout hommes de sciences, et lui +le contraire. Il portait le combat sur un nouveau champ de bataille, et +rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec +une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux +raisonnements, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à +l'instinct du coeur, à l'émotion simple et «naturelle», faisant de +toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus est, +à les faire considérer comme, des élégances.--C'était un poète, +mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui +l'écoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité +heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au +lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou +en tableaux, se développait en systèmes, en constructions logiques, en +chaînes d'arguments. Il part d'un rêve tendre, et il s'engage dans la +dialectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, +du point de départ ou du chemin. + +Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et +comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, +Prevost, Marivaux lui-même, avaient déjà fait verser de douces larmes. +La «sensibilité» du XVIIIe siècle remonte à eux: et il est juste de leur +en tenir compte. Seulement, s'ils avaient fait pleurer, ils n'avaient +pas eu l'autorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et +qu'on se fît honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie +qui fît des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les +autorisât et les consacrât par des chefs-d'oeuvre, et qui, non seulement +mît la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur le trône. +Rousseau a fait là ce qu'il dit quelque part que fait le poète +dramatique[95]. Le poète, selon lui, «suit le goût public en le +développant», et ne fait que penser ce que le public va penser lui-même, +«sitôt qu'on osera lui en donner l'exemple». Rousseau a donné +l'exemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte +d'attendrissement qui se donne l'air sacerdotal; et il fit du don des +larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le +directeur d'âmes, le guide des coeurs, dont jamais les hommes ne se sont +passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu'à +demi. Ce fut l'homme sensible qui le fut. L'oeuvre de Rousseau, dont les +effets durent encore, a été de remplacer, pour une partie considérable +de la nation, les prêtres par les romanciers. + +[Note 95: Lettre à Dalembert sur les spectacles.] + +C'est en cela, plus que pour toute autre cause, qu'il a été si grand +révolutionnaire. S'il l'a été par ses idées et son tour d'esprit, comme +nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les +moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit: «Il ne +faut jamais changer les moeurs et les manières dans l'Etat despotique. +Rien ne serait plus promptement suivi d'une révolution.» C'est Rousseau +que Montesquieu prévoyait, ou, pour parler plus exactement, _la société +à la Rousseau_, la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, +brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, +et se faisant des moeurs factices, société chancelante et égarée, à +laquelle Rousseau a donné une dernière impulsion et comme une dernière +façon de fausseté d'esprit. + +En fausseté d'esprit, il y était maître, en effet, ne fût-ce que parce +qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien +déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société +polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole +même de la démocratie brusquement précipitée au sommet de la nation, et +chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui +reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle +n'est point habituée; et elle s'y grise, s'y vicie, s'y aigrit. Elle +y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis +défiante et irascible.--Et aussi, non accoutumée par l'hérédité à porter +sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnement, le poids séculaire +d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, +et songe vite à en rejeter le fardeau.--Et encore ses vertus mêmes, la +simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, l'inclinent aux +idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit +faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand État comme de +l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage.--Rousseau a donné +en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. Il a représenté +et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe +sociale, et sa manière de s'y accommoder. + +Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et +riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins +figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. +Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande +âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître +parfois un étudiant spirituel, et Buffon un bien remarquable professeur +de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, +l'égale par la puissance du regard, et le dépasse par la clarté de la +vue.--Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs; il +n'y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est +une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à l'esprit et au +coeur humains. + + + +BUFFON + + + +I + +SON CARACTÈRE + +De l'homme qui vit de la vie de son siècle au risque de se disperser, +mais de manière à laisser son nom et son souvenir dans tout les chemins +que ses contemporains auront parcourus ou tentés; ou de celui qui se +détache de son siècle jusqu'à s'en isoler complètement, et à tel point +qu'il n'y tient pas même en tant qu'adversaire et antagoniste, au risque +de n'avoir ni partisan, ni allié, ni même d'ennemi; mais cela pour une +si grande oeuvre, unique et solitaire, que toute sa vie s'y consacre, y +coule et s'y dépense, et que le monument élevé, encore qu'inachevé, soit +le plus imposant que ce siècle ait produit; lequel est le plus grand, je +ne sais; mais le second au moins paraît plus fort, plus vigoureusement +doué, d'une personnalité plus énergique, et, tout an moins, plus +original. + +Ce Buffon est très singulier. Contemporain de Voltaire, de Diderot et de +Rousseau, homme du XVIIIe siècle, et du XVIIIe siècle _central_, il ne +s'est occupé ni de politique, ni d'économie politique, ni de théâtre, ni +de roman, ni de théologie. Il n'a pas été de l'Encyclopédie, il n'a pas +été de tel ou tel cercle ou _club_ politique ou philosophique, il n'a +pas même été d'un salon, il n'a pas même été homme du monde, il n'a +pas même été homme d'esprit, ni voulu l'être. Les plus grands de ses +contemporains ont leurs divertissements et leurs gaietés, Montesquieu +lui-même, moins vulgaires que celles de Voltaire ou de Diderot; mais +assez libres et relâchées encore. Buffon n'a jamais eu l'idée d'écrire +une Lettre haïtienne ou un Temple de Lesbos, ni, probablement, de lire +une page de ceux qu'on écrivait autour de lui. En plein XVIIIe siècle il +a vécu dans deux jardins, le jardin de Montbard et le Jardin du Roi. Il +est difficile d'être moins de son temps qu'il n'a été du sien. Il n'a +pas de date. Il a pris quelque chose du caractère de la nature qu'il +étudiait; il vit dans le temps indéfini; sa vie intellectuelle va du +moment où la terre s'est détachée du soleil à celui où l'homme a paru +sur la terre, peut-être jusqu'à celui où l'homme s'est organisé en +société; mais point au delà, et de ce qui s'est passé depuis il semble +ne rien savoir, ou plutôt il sait très bien qu'il ne s'est rien passé du +tout.--Il compte par milliers de siècles et seulement de l'apparition +d'une espèce à la formation d'une autre. Pour un tel homme un événement +comme la chute de l'Empire romain est une ride insensible sur l'océan +des âges, et le XVIIIe siècle se confond si exactement avec le XIIIe ou +XIVe siècle qu'il ne l'a jamais distingué, et ne s'est pas aperçu de son +existence. + +Il s'y rattache cependant, me dira-t-on, par ce goût même pour +l'histoire naturelle que l'on sait bien qui est un des penchants +dominants du XVIIIe siècle, le plus fort peut-être. Ce n'est pas même +cela précisément. Buffon n'a nullement été entraîné vers l'histoire +naturelle par une impatience de curiosité «philosophique» et une +démangeaison d'indépendance, comme Diderot. Il ne songeait pas d'abord à +l'histoire naturelle. Il songeait à savoir, en général. Jeune, il était +plutôt mathématicien et géomètre. Nommé directeur du Jardin du Roi et +se préoccupant de Linné, il prit son parti, se cantonna dans l'histoire +naturelle, c'est-à-dire dans le monde entier, moins les vétilles, s'y +sentit à l'aise, et n'en sortit plus. Tout l'y retint, et il ne connut +jamais rien, tant au dedans de lui qu'au dehors, qui l'en détournât. + +Car s'il était hors de son siècle, il était également hors de l'histoire +et n'était pas plus lié par la tradition que séduit par les nouveautés; +et, à vrai dire, choses consacrées ou choses nouvelles étaient mots qui +n'avaient pour lui aucune espèce de signification. Quelques paroles de +complaisance courtoise, comme précautions à l'endroit de la Sorbonne et +de l'Église, c'était tout ce qu'il pouvait accorder aux puissances du +passé; et quant aux puissances nouvelles, aussi impérieuses, et plus +bruyamment impérieuses, il s'est contenté de les ignorer. Il voulait +être, et il était presque, une pure intelligence en face des choses +éternelles, les regardant et tâchant de les comprendre. Il a travaillé +ainsi cinquante ans, en se levant de très grand matin, sans faire +attention aux rumeurs, ni aux critiques, ni même aux louanges; car, une +fois pour toutes, il s'était accordé très franchement celles dont il se +jugeait digne, et l'on eût été mal venu tout autant de les surfaire que +d'en retrancher. + +Le fond de ce tempérament c'est l'énergie tranquille, la patience, la +lucidité, et la fierté sans inquiétude, c'est-à-dire sans vanité. «Assez +de génie, beaucoup d'étude, un peu de liberté de pensée», il a dit cela +un jour en parlant des qualités nécessaires au naturaliste: c'est la +définition de Buffon par Buffon. Forçons seulement un peu les termes, et +disons: un grand génie, et une liberté de pensée comme je ne vois pas +qu'il y en ait eu jamais une plus complète, plus inaltérable et plus +constante. + +La qualité essentielle de Buffon, c'est la bonne santé. Personne n'a eu, +appuyée sur une robuste constitution physique, une plus magnifique santé +morale. Il n'a vraiment pas connu les passions. Ce que, dans sa vie, on +peut, à la rigueur, appeler de ce nom, n'est que caprices, délassements, +ou plutôt distractions d'un tempérament vigoureux. Il n'a jamais ni +brigué, ni tracassé, ni demandé, ni exigé. A peine peut-être a-t-il +souhaité. Jamais il n'a été irrité, jamais il n'a été jaloux. Son dédain +vrai des critiques, le silence pur et simple, qui à peine même est +dédaigneux, dont il les accueille, est quelque chose d'admirable. Une +chose humaine est inconnue de cet homme, c'est l'inquiétude. Par là, il +semble presque échapper à l'humanité; et pour ce qui est de son siècle, +par là il s'en détache d'une manière qui tient du prodige. + +Il est bien curieux à observer quand il considère les hommes à ce point +de vue. Il ne les comprend plus du tout; ils l'étonnent jusqu'à la +profonde stupéfaction. Qu'ont-ils donc? semble-t-il se dire. Ils +recherchent le plaisir, et ils ont le bonheur. «Le bonheur est au dedans +de nous-mêmes; _il nous a été donné_; le malheur est au dehors, et nous +l'allons chercher.» Le bonheur c'est la possession de nous-mêmes, et +nous ne songeons qu'à sortir de nous. «Nous voudrions changer la nature +même de notre âme; _elle ne nous a été donnée que pour connaître, et +nous ne voudrions l'employer qu'à sentir_. Et il en résulte que les +hommes sont dans un état à peu près continuel de démence. Ils ne sont +«raisonnables que par intervalles, et ces intervalles, ils voudraient +les supprimer». Ainsi se passe leur vie, qui, étant comme déréglée et +dénaturée par eux-mêmes, ne peut être, que malheureuse et abrégée. «_La +plupart des hommes meurent de chagrin_.» + +Buffon n'a eu ni ce genre de vie ni ce genre de mort. Il n'a pas +été inquiet, il n'a eu ni chagrins, ni ennuis. Il a trouvé la vie +admirablement bonne, du moment qu'il avait «une âme pour connaître», et +puisqu'il y a plus de choses à connaître qu'on n'en peut apprendre en +une vie. Il n'a pas senti le besoin de sentir; et le besoin de savoir ne +l'a pas quitté une minute pendant toute son existence. Le secret de +la vie naturelle de l'homme lui avait été révélé, et le bonheur de sa +destinée lui a permis de la mener dans les conditions les plus belles et +les plus nobles. + +On définit incomplètement, mais avec netteté par les contraires. Songez +à Pascal pour comprendre Buffon. Ce sont les antipodes. Ici le malade, +le passionné, l'éternel inquiet et l'éternel effrayé. Là le parfait +équilibre, la puissance calme, le regard tranquille, le travail facile +et régulier, la parfaite sérénité d'esprit et d'âme. Buffon a écouté «le +silence éternel de ces espaces infinis»; et il n'en a pas été effrayé. +Il a vécu «toute sa vie dans une chambre», et il n'en a pas été +incommodé, et il n'a été surpris que d'une chose, c'est que les hommes +pussent souffrir d'une telle existence, et la considérer comme un +«supplice insupportable». + +C'est de 1730 à 1788 qu'il a montré au monde, sans le démentir, ce +singulier personnage. Il est venu parmi les agités et il les a fort +étonnés, et il en a été très étonné lui-même, sans s'en inquiéter +autrement. Cet homme, qui ne s'est presque jamais permis un mot plaisant +ni une boutade, a été lui-même, à travers tout son siècle, un long, +sévère et imperturbable paradoxe. + + + +II + +LE SAVANT + +C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a +manqué: ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le +labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté; +ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, +c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse; ni le +sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et +les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un +caractère provisoire et toujours destinées à être un jour abandonnée; +ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dès +qu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit +humain qui les a produits. + +Il était patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. +Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et +sur ses deux grandes généralisations, _Théorie de la terre_ et _Epoques +de la nature_, on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir +observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des +animaux, et qu'il est surtout un homme à magnifiques idées générales, +ce qui est vrai de ses deux _Discours_. Mais il faut lire son admirable +minéralogie, et sa curieuse, sagace, et pour le temps merveilleuse +embryologie, pour voir à quel point il est l'homme du laboratoire, de +l'observation cent fois reprise et de l'expérience cent fois répétée. Il +y a telles pages qu'on pourrait intituler «sur la manière de se servir +du microscope», et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les +fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font +aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son +métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il +exige. Buffon penché, et la loupe à son oeil de myope, voila le portrait +qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment +pris coutume de le voir; et ce portrait est plus intéressant et au moins +aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet +vide. Il avait ses heures pour le microscope, le fourneau et le creuset; +il en avait d'autres pour la rédaction paisible dans sa tour nue, à +la voûte élevée et pleine d'air pur. La vérité est qu'il a observé +et expérimenté infiniment, et que la moitié de son oeuvre, géologie, +minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa +main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain. + +Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de +son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans +sa correspondance, comme dans le Jardin du Roi. Buffon est un ministère +bien tenu. Il est l'homme d'État de la science. Il donnait à Hume l'idée +d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, +lisant, interrogeant, provoquant les rapports et les instructions, +classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifiant le tout par +l'idée maîtresse et dirigeante, il donne l'idée plutôt d'un Richelieu, +d'un Colbert ou d'un Carnot de l'Histoire naturelle. + +A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la +liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclave que de la vérité. Il a +varié, il s'est contredit. C'est qu'il avait des idées, sans cesse +nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange +d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu'il fût tenu d'honneur à répéter +les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait +commencé par la _Théorie de la terre_, où il rapportait à peu près +exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la +planète. Trente ans plus tard, il écrivait les _Epoques de la nature_, +où la planète est presque tout entière expliquée par l'action du feu +primitif. C'est qu'entre la _Théorie de la terre_ et les _Epoques de +la nature_, à la science des calcaires et des «coquilles», s'étaient +ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches +vitrescibles. Et que les _Epoques de la nature_ semblent contredire +la _Théorie de la terre_, il n'importe, si, en réalité, elles la +complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe +d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai +au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant +une avenue à l'esprit, et entre lesquelles, profitant de toutes, la +science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants +de son temps, et l'imperfection relative des instruments en est cause, +croit à l'organisation spontanée de la matière. Il croit que _de_ la +pourriture, _de_ la fermentation naissent, sans germes, certaines +espèces d'animaux. Mais prenez garde, et qu'une science si arriérée ne +vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait +pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une hypothèse, et y +restant provisoirement, il n'aperçoive pas longtemps avant les autres +l'hypothèse contraire. «Ces espèces de zoophytes se décomposent, +changent de figure et deviennent plus petits, et, à mesure qu'ils +diminuent de grosseur, la rapidité de leurs mouvements augmente. +Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu'ils sont +eux-mêmes en très grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un +point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et +l'action de ces parties organiques des végétaux et des animaux _pourrait +bien être la cause de ce qu'on appelle fermentation_. + +J'ai cru qu'on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les +autres poisons actifs, même celui de la morsure d'un animal enragé, +pourrait bien être cette matière active trop exaltée.»--Et voici que +Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement l'idée que +la pourriture et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au +lieu qu'ils vinssent d'elles, que la fermentation pourrait bien être un +fourmillement de vies microscopiques, que les virus pourraient bien être +des invasions d'animaux, et la théorie microbienne, juste inverse de la +doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair. + +Pareille affaire est fréquente chez Buffon. Les idées foisonnent chez +lui, et il a l'intelligence la moins exclusive et la plus hospitalière +qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies +qui donnent une impulsion puissante, éveilleurs d'idées et créateurs de +disciples. Il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En +géologie--et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux +est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire--en +géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à +comprendre et à faire entendre que l'état actuel du globe est le +résultat d'une longue succession de changements dont il est possible +de saisir les traces[96]; en d'autres termes, il a le premier écrit +l'histoire de la planète.--En zoologie, il est le créateur d'une +véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces, +et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les +mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une +nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.--Enfin en +physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop +cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus +ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu +près un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue +un peu indécise et incertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, +beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les +théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on +veut, qu'un agrandissement. + +[Note 96: Voir _Histoire des sciences naturelles_, tirée des leçons +de Cuvier, par Magdeleine de Saint-Agy.] + +Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des +choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement +ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été +suggestive, évocatrice, puissante à susciter des idées et à créer des +questions, partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la +curiosité la plus inventive qu'on ait connue. + +Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus +utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le +doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que +sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont +il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses +antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il +a eu de l'aversion pour trois choses, à savoir les _abstractions_, les +_classification_, et les _causes finales_. A l'état où elles étaient +alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et +trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire. + +L'abstraction, c'est-à-dire l'idée générale tenue, non pour une simple +vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais +pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque +chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui +gouverne et plie le monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée +était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire: «_nulla +fecundatio extra corpus_,--_tout vivant vient d'un oeuf_,--_toute +génération suppose des sexes_»; c'est simplement constater la majorité +des cas observés; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur +des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des +observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était à faire de +ces «axiomes», de ces «proverbes de physique», comme dit spirituellement +Buffon, des principes supérieurs à l'observation et à la recherche, et +devant lesquels l'esprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comme +des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner +toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils +tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la _Raison +suffisante_ de Leibniz ou la _Perfection_ de Platon, étaient comme des +divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et +à la glorification desquelles le savant n'a qu'à se consacrer. C'est +la liaison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit +perpétuellement le monde; le monde est et continue d'être pour qu'elles +soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles, +et pour les prouver. + +Voilà ce qui irrite Buffon; car qui ne voit que Raison suffisante ou +Perfection ne sont que des «êtres moraux créés par des vues purement +humaines» et des «rapports arbitraires que nous avons généralisés»? Qui +ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une +entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu'une idée, si +grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne +sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des +obligations et des limites? La science, à ce compte, devient vite une +apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où +la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et +nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source +du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboutissement, altérant +par conséquent presque à coup sur la sincérité de la recherche et la +rectitude de la pensée. + +Il en va de même des classifications trop superstitieusement respectées. +Il faut classer par seul amour de la clarté, et non jamais par croyance +en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire de +la classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table +des matières. Elle n'est jamais autre chose. Il ne faut jamais croire +avoir saisi le plan de la nature; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait +écrit quelque part. Encore ici comme tout à l'heure, les classifications +ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après +des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre +esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront +toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le +sont autant les uns que les autres, ils peuvent être seulement plus +clairs, plus rigoureux, plus simples, plus logiques, ce qui n'est que +dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus _humains_, non plus +_naturels_. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais +quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un +égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification +c'est l'homme; et tenir telle classification que nous venons de faire +pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu'elle, et en +elle nous poursuivre encore; c'est oublier le principe même de toute +observation et de toute recherche, à savoir la soumission à l'objet. + +Classons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter +l'univers; ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa +réalité; car lui ne classe pas. «La nature n'a ni classe ni genre; elle +ne comprend que des individus.» La nature n'est pas spécifiante, elle +est synthétique. Elle nous paraît spécifiante, il est vrai, et ce serait +renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que +de ne pas la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc; mais à la +condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des +apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la +nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire, +du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de l'unité et de +la continuité de la nature, voilà le devoir du savant. + +Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences +naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causes finales +tuent la science, parce qu'elles supposent la science faite, la science +achevée et consommée. Or, elle est toujours en formation. Tant qu'il y +aura un fait inconnu, l'ignorance où nous en sommes empêche de conclure, +et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire +que tel phénomène existe _afin que_ tel autre soit, c'est l'intention +générale et universelle, c'est l'intention de l'univers qu'il faut +avoir saisie, ce que seul celui là pourra se flatter d'avoir fait qui +connaîtra exactement tout. Les causes finales sont comme un retour sur +les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent: +telle chose produit bien telle autre, _car_ celle-ci était le but de +celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout +de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et +récréatif. Or, dans la nature, le bout de tout est dans tous les sens; +elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout; ce +serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et +d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes +finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de +causes; mais ce ne serait qu'à l'extrémité de toutes les séries dans +tous les sens, à l'extrémité de tous les rayons de cette circonférence +qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait +exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre +légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur +essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen +de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la +consommation de la science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des +âges. + +Ne nous en servons donc _jamais_. «La reproduction se fait _pour que_ +le vivant remplace le mort, _pour que_ la terre soit toujours également +couverte de végétaux et peuplée d'animaux, _pour que_ l'homme trouve +abondamment sa subsistance...» sont des formules absolument vides, et +dangereuses comme tout ce qui a l'air de prouver quelque chose. Tout à +l'heure, nous avions affaire à des abstractions métaphysiques; ce sont +maintenant des «abstractions morales», c'est-à-dire des abstractions +fondées sur des «convenances morales». Nous ne disons ces choses +uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les +fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous «convient» +que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces +proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux +du savant. + +Voilà dans quel esprit Buffon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a +chassés devant lui. Au fond, aversion pour les abstractions, défiance +des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes +c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer de la +science l'anthropomorphisme. L'homme conçoit tout sur l'idée qu'il a de +lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit l'habille de ses +vêtements, soit se substitue à elle, et en elle ne contemple que soi. +L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour +une loi qui oblige l'univers, et, à peu près, comme un être qui lui +commande. La classification c'est un pli de l'esprit humain auquel il +croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou +c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est +l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme l'homme agit, dans +un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agit pas ainsi, +de confesser qu'il est absurde.--Il y a dans ces trois procédés de notre +esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable +que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain +qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit +du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins +l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre +ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre, il ne peut pas s'en +débarrasser; mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est +la sienne, il peut rectifier cette erreur du sens intime, comme il +redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. +C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, +ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il +profite. + +Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a +promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu +lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à +la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela. Mieux vaut +décrire que classer; seulement regarder et peindre: ce sont ses +proverbes à lui, où il revient sans cesse. S'il a tant décrit, et, à mon +avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait +que c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres dans cette +idée que le seul office du naturaliste est bien de faire voir, et +qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes +s'applique le _scribitur ad narrandum_. Et comme en même temps il est +homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond en inventions de +théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office +de théoricien; car chacune de ses théories ne sera qu'une _vue_, qu'un +_aperçu_, qu'une manière de présenter des files ou des ensembles de +faits sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de +les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage. + +Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se +représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues +de l'univers, en voici à peu près le résumé. + +La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il +ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas +à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles +s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années.--Deux forces +universelles la gouvernent: une force d'attraction, une force +d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet +indirect, effet par réaction, de la première.--Il y a deux sortes de +matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise +qu'à la force attractive; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, +ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force +d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est +matière vivante est nommé végétal ou animal.--La planète que nous +habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments +calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-mêmes +presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux +actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les +animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains +autres mangeant les animaux végétariens. + +Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est +probablement détachée du soleil, dans l'état d'incandescence et de +fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle +tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre +part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et +brûlante; car elle l'est encore; et dans les idées de Buffon, la plus +grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient +d'elle-même et non des rayons du soleil.--Depuis son origine elle s'est +refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute +matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et +se rendant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe.--Elle +s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà +et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties +plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à +sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et +les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait +bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons +de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, +retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, +indéfiniment. + +Puis le refroidissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues +plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les +cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées +par elles, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, +au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en +proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; +enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui +sont ce que nous appelons les océans. + +Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En +elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite +partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface +de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une _force +d'expansion_; ils peuvent former de petits mondes particuliers, +autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière +qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit +solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. +C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont +qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère +moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la +reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect +superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes, répandues +sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes +primitives, et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé +leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont +constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière +calcaire. + +Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu +à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des +grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, +laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est +encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux +différents modes d'_expansion_, toute prête à recréer la vie dont elle +vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, +et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, +puis la reformant de nos cadavres. + +Les végétaux ont ce qu'on appelle la _vie_: ils ont une force +d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur +convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. +Ils ne sentent pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent +et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites +sur eux par ce qui n'est pas eux; il ne paraît point que tout leur +individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie +de leur être; en d'autres termes ils ne vivent pas _d'ensemble_; ils ne +vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; +autrement dit, ils n'ont pas d unité; ils ne sont pas à proprement +parler des individus; ils sont des collectivités; un arbuste est une +collection de petits arbustes; un arbre est une forêt.--Ils ne veulent +pas: c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre +dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans +vraiment chercher la vie; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils +n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. +De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend +conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous +appelons le sommeil. «Le végétal est un animal qui dort.» + +Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont +d'un point à un autre. _Presque_ tous les organismes que nous appelons +animaux ont ce caractère. Le végétal est, dans son ensemble, un tube +vertical, l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, +et qui marche vers la vie.--Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils +sentent: l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte +tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a +sensation proprement dite. Ils pensent: c'est-à-dire qu'ils accumulent, +puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller: qu'ils +combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but +ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin c'est-à-dire que leur +vouloir-vivre est précis, énergique et _circonstancié_, qu'il n'est +pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais +ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon le cas, et +même se combattre, pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, +il sait peser et choisir. + +L'animal sent, pense et veut; il vit _d'ensemble_, il est un ensemble; +il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, +volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont +sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matérielles. +L'animal sent, pense et veut, sans réflexion, du moins sans suite de +réflexions, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire +de toutes ces sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées +une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite.--On est +amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si s'on peut +parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est +simplement un _sens_, un sens plus raffiné et plus délicat qur les +autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et +d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine +conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très +nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être +quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a +disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle +circonstance, il agit sans «volonté» proprement dite, d'un mouvement +presque automatique, sorte de contraction inconsciente[97]. Le chien +dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à +l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans +doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. +C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en +lui par la sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements +produits par la sensation du fouet durent encore; les uns +contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une +troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance +penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut +donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre +douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut +d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une +façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles +volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, +former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà +de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est +la limite des animaux. + +[Note 97: Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.] + +Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est +un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, +pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui +s'appellent _idées_, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui +s'appellent des _mots_, et qui par les mots transmet aux autres +hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, +s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de +généralisation, et d'expérience, même isolé: capable de science, de +tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur +la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, +est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre. + +Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre +les végétaux, les animaux et les hommes; mais prenons garde, et, en +repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup +trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de +différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et +la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force +d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force +attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et +les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature +travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement à elle, et la +matière que la nature semble travailler du dedans, intérieurement, et en +quelque sorte, par un «moule intérieur».--La nature façonne le minéral +comme en se tenant en dehors de lui; elle le comprime, elle le tasse, +elle le forge; elle l'augmente aussi, mais en _ajoutant_, en déposant +quelque chose à sa surface; tout son travail ici est extérieur, +exactement semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, à +l'égard des minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec +certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la +nature. Elle ne travaille le minéral que par la surface. Elle travaille +le végétal _sur trois dimensions_, en longueur, en largeur, en +profondeur; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de +lui, mais au centre de chacun des éléments qui le constituent, de chacun +des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui +est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, +mais nécessaire, d'après «un moule intérieur», un moule qui s'élargit, +s'allonge et se creuse sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, +dans l'acception littérale du mot, dans tous les sens, un moule, en un +mot, à trois dimensions.--La nature, c'est, d'une part, de la matière +brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le +marteau de l'homme; c'est, d'autre part, de la matière qui se façonne +organiquement, par une force d'expansion qui agit dans tous les sens +et qui accroît et développe l'être, du plus profond de lui-même, dans +toutes les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans +toutes les dimensions. + +Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu'entre le monde inorganique +et le monde organique. Entre les différentes, si nombreuses, provinces +du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitions +insensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein +confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en +général: mais tel végétal commence à être un individu, commence à avoir +comme une conscience et une volonté. J'ai dit que les végétaux ne +sentent point: il y en a qui semblent sentir. «Si par sentir nous +entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une +résistance, nous trouvons que la _Sensitive_ est capable de cette espèce +de sentiment, comme les animaux. «Voilà une plante qui à je ne sais quel +degré est déjà un individu.--Il est entendu que les végétaux n'ont pas +un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers +le but d'un désir. Il est vrai, en général; mais la _Vallisnérie_ mâle, +attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface +du flot pour rejoindre la fleur femelle.--On convient que le végétal +est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par +bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous +détachez de plusieurs saules. Il est vrai; mais il y a des animaux pour +lesquels il en va exactement de la même façon. Tels l'hydre d'eau douce, +et la plupart des autres polypes; en sorte que le naturaliste hésite +et ne sait, en présence du polype, s'il a affaire à un animal ou à un +végétal; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une +transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne. + +Et à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de +sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus _uns_ +par conséquent, qui cependant par certains caractères sont au-dessous +d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont +au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, +plus inapte à saisir la proie que tel végétal carnivore qui attrape les +mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, +peut-être moins, que la sensitive.--Et d'une façon générale il est vrai +que l'animal veut, poursuit un hut, évite un obstacle; mais le végétal +aussi, quoique moins ingénieusement: de ses racines il cherche la +nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie; de +ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de l'air +(l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les +sources de vie. + +Voilà nos limites qui gauchissent el ploient sous les faits. C'est que +ce sont, en effet, _nos_ limites, et non celles de la nature, qui n'en +connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous +aider. «Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. +_Elles sont opposées_, même, _à la marche de la nature_ qui se fait +uniformément, insensiblement _et toujours particulièrement_.» Comptez +que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à +déconcerter à l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a +cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire +sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle +double le paradoxe en leur permettant de se reproduire _aussi_ par +accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini +ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on +serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices. + +Pareillement, il sera toujours impossible de marquer la limite +absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, +il n'en est pas séparé. Nous refusons la faculté «de comparer les +perceptions» à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que «le +chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs +actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres.» Tout en +reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui +distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n'oublions pas +qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance +que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, +et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et +encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des +accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible, souvent, et +déconcertante, de transitions. Il n'y a de «passage brusque» qu'entre ce +qui est vivant et ce qui ne l'est pas. La _vie_ est continue. + +--D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de +variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une +première _chose vivante_ unique qui s'est modifiée de mille façons au +cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de +nouveaux individus et par eux de nouvelles espèces. + +--Il y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui +de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des +espèces[98]. + +[Note 98: Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon +considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan: +_Edition complète de Buffon_, avec des notes et une introduction; Edmond +Perrier: _La Philosophie zoologique avant Darwin_; Brunetière: article +de la _Revue des Deux-Mondes_, du 15 septembre 1888.] + +Sur le premier nous serons très réservé, parce que c'est une affaire de +philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus que de science de +la nature. Tout au plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison +d'imaginer que «d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous +les autres êtres organisés»; et qu'en créant les animaux «l'Être suprême +n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de +toutes les manières possibles.» Non, encore que ce ne puisse être là +qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; +car, «quoique tous les êtres variant par des différences graduées à +l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on +peut suivre de très loin.... Que l'on considère, par exemple, que le +pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a +été pourtant à l'origine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette +ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences +apparentes; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de cette +conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, +des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux +reptiles, des reptiles aux poissons, etc.»--_Une seule idée organique_ +se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété, +revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant +toutes un ordre général, un «dessein primitif», oui, cela est possible, +cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la +nature; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que +l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus +intelligent; et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une +forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons +mêmes, ce n'est qu'une grande hypothèse, et une hypothèse au moins +à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que +brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et +probablement peu susceptible de vérification, sur laquelle nous ne nous +prononçons pas. + +Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus +affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une +des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses +est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction ensuite, +à l'endroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline, +avant toute autre considération, à croire que l'espère animale change +avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des «faunes» selon les +différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit +à l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la +faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais, +cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs +analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de +l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent +dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence +du type primitif, une altération, une dégradation,--écartons ces +idées de plus ou de moins, de mieux ou de pire, qui ne sont guère +scientifiques,--une adaptation nouvelle au moins, un changement que +l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles +conditions et s'ajuster à d'autres entours? Les animaux, à beaucoup +d'égards, sont comme «des productions de la terre; ceux d'un continent +ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, +rapetissés, changés au point d'être méconnaissables. _En faut-il +plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n'est pas +inaltérable?_ que leur nature peut varier et même changer absolument +avec le temps?» + +Oui, l'espèce est variable, l'espèce est plastique. Elle se modifie au +moins sous deux influences: l'influence des entours, les accidents de +la guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les +variations de la terre, elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres +que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces. +Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris +gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles +géologiques, + + _Grandiaque effossis miraberis ossa sepulcris._ + +L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. «Cette espèce +était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de +tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres, plus +petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous +avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée! +Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées +ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par +l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un +climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles +étaient autrefois!» + +Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le, temps, ne +laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux +armées, d'une façon ou d'une autre, celles qui ont le plus nettement, +le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre +de chance de salut qui leur est propre, celles qui _sont le mieux ce +qu'elles sont_; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces +se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant +entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes +différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve +de la variabilité, de la plasticité de l'espèce. «Les espèces faibles +ont été détruites par les plus fortes»; et celles-ci restent seules, et +voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu La vie organique +est donc, depuis qu'elle existe, dans un _processus_, dans une +évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. «Toutes les espèces +animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui?» Non, +sans aucun doute. «Leur nombre n'a-t-il pas augmenté, ou _plutôt +diminué_? «Oui, très apparemment.--Et cette évolution se poursuit; les +espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui: «_Qui +sait si, par succession de temps, lorsque la terre sera plus refroidie, +il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le tempérament différera +de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de +l'éléphant_?»--Les «moules intérieurs» sont stables, ils ne sont pas +éternels et indéfiniment immuables; ils sont des arrêts momentanés de +l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où +un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des +combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation +convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales +devenues autres, ils ploient eux-mêmes, ne déforment, se transforment +quelquefois, souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce +qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se +crée un nouvel arrangement, profite d'une nouvelle «réussite», grâce à +quoi elle entre dans un nouveau stade. + +Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins, +mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus +que mers glacées, humus congelé et pétrifié; bloc de roche primitive, +recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus eux-mêmes d'une pellicule +de glaçons. + +Tel est le tracé général de la pensée de Buffon sur l'univers, tel est +le sommaire de son histoire du monde. + +Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer +indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus +indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit +dire avec assurance que Buffon est la plus grande date dans l'histoire +de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est +le maître et le promoteur, l'_auctor_, reconnu par eux-mêmes, de notre +grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est l'homme qui a fait +comme «lever» toutes les idées dont la science moderne a fait des +systèmes et des explications de la nature. Il a tout compris, ou +tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le +raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause +qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son +esprit, au moins en germes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli +qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier +peut-être, c'est que, possédant au plus haut degré l'esprit de +généralisation sans en être possédé, il s'est tour à tour proposé une +foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science +elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas +pour obligée de la garder; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et +grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde. + +Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème +qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du +XVIIIe siècle, et il faut que le XVIIIe siècle ait eu le goût que l'on +sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son oeuvre est +de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés. +En France elle a été écrite en prose--ce dont à certains égards il faut, +d'ailleurs, se féliciter--parce que le faux goût classique avait comme +retourné les choses, et, réservant la versification au récit d'un festin +ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à +la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il +n'importe, et Buffon n'en a pas moins écrit notre _De natura rerum_. Il +l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien +de la «passion» proprement dite et de la sensibilité douloureuse et +tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que +Buffon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est +beaucoup plus «un savant». Il a l'impartialité, le calme, la liberté +d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à +comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les +entendre, non pour se révolter contre elles, non pas davantage pour +faire de la manière dont il les entendra un argument contre qui que ce +puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales +dans la nature, digne lui-même de son modèle et s'y conformant, on peut +dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente de la +science pour la science, et que dans son objet il n'a d'autre but +que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle; +l'inscription fameuse: «_Majestati naturae par ingenium_», est plus +juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les _Templa serena_ de Lucrèce, +c'est Buffon qui les a habités. + + + +III + +LE MORALISTE + +Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il +a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle +des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, +et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de +convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont +en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son +oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez +obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur +l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la +tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait, +pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les +évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens +qu'il est _humain_, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, +n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux +et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu +pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un +autre. + +Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour +incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est +loin d'avoir les idées, volontiers il dirait: «il ne faut pas permettre +à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste, +évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux; mais +il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des +animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement; mais il a vraiment cent +fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui: «le règne +minéral, le règne végétal, le règne animal, _le règne humain_». Or c'est +où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste; c'en +est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à +confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue +point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi +propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de +s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre +comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage;--dont +l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme +du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir +un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que +l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et +à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus +qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part +d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui +fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, +ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses +privilèges. + +De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans +hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en +vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici +il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des +«causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à +l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il +a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il +éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux. C'est une +observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument +juste de M. Edmond Perrier[99], mais encore qui n'est pas sans quelque +vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec +chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe: «Si l'on +admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en +diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le +singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...»; et +cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon. + +[Note 99: Ouvrage cité plus haut.] + +Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments +sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut +rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, _au +contraire_, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de +sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont +définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres; si elles se +sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux +douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées; si, +de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa +perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis +pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à +jamais profondes lacunes; songez si la plus forte des espèces, la mieux +douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire +et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable +d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours +prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et +l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à +part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne +peut lui être comparé même de loin! + +Au fond c'est l'idée de Buffon. L'homme est un animal tellement +supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la +planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y +en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de +l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement +intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus +violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il +multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et +détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, +détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont +utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc. + +Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale +est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le +seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, +assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se +prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux +n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la +plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans +des contrées particulières; les animaux sont à beaucoup d'égards des +productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»--C'est +de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je +ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux: «Tout marque dans +l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres +vivants; il se soutient droit et élevé; son attitude est celle du +commandement...» [100]. + +[Note 100: L'HOMME.--_Age viril_, premières pages.] + +Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée +par les misanthropes, les humoristes et les baladins; mais elle a deux +caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun +raisonnement ni aucune boutade: l'homme est capable de progrès, et il +est capable de génie individuel. + +Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme, +nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, +il ne le fait pas toujours de la même façon; il est inventeur, il +imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille +qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor +qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela +signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut +avoir raison; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal +chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque +chose; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos; il est +l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que +l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort +séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son +souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, +de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction +inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.--Et soyons sincères, et +reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès +a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe +plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé; que l'homme, né +pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par +la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique +et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et +humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, +uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces +fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel +el primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, +existe; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte +période, et voisine de celle où nous sommes. + +Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste +en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la +nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, +s'en dégager, et toujours reprendre essor.--Il est progressiste en tant +que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse +très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de +libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue +que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la +meilleure idée de l'indéfini. + +Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son +siècle, je n'en sais rien; mais en opposition avec tout son siècle, j'en +suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part +avec Diderot.--Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à +travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a +eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature +et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir +savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.--Il est en +opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, +veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure +et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison +contraire.--Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne +encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. +Le XVIIIe siècle croit au progrès; Buffon aussi; mais le XVIIIe siècle y +croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste; et ce n'est +pas du tout la même chose. Le XVIIIe siècle croit aux grands +perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement +apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont +pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se +former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il +a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et +avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte; +que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce +progrès de n'être plus mangé par le lion; qu'il y a tout lieu de penser, +par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un; que +tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la +durée de sa vie est une pure illusion; que tout changement rapide est +par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès +se remette en marche pour réparer lentement le faux; que tout progrès +par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne. + +Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, +ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, +et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. +Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le +pousserait sur ce point Buffon dirait: «Si je m'aperçois du progrès que +je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un +progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens; je contribue à +un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui +est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier +incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en +observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, +j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. +Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit +un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre +(s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail +est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à +elle toute seule, veut faire une montagne.» + +L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères +particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, +l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel +Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, +d'intelligence personnelle; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une +même espèce, les uns que les autres; il y a chez eux comme une âme de +l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille +qui a inventé la ruche, c'est _l'abeille_ qui la construit, depuis que +_l'abeille_ existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns +prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la +nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont +malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque +de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre +eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des +autres.»--L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est +constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il +ne l'est que par quelques individus de l'espèce; imitateur et éducable, +il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se +trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait +trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès. + +C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier +mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les +hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire: «Ces animaux-ci, +comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et +ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir +à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les +fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou +le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième +individu humain, ou le cent mille et unième; ou bien n'aurait pas lu +l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit. + +Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu; il serait +au dessus et au-dessous de la vérité; car l'homme, à considérer les +ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des +animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans +la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des +siens, cela est évident; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins +sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui +lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les +impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, +etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; +et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus +le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un +homme trouve la charrue; il suffit: tous les hommes s'en servent. Un +homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est +celui-ci qui empoisonne; le lendemain, à peu près, personne dans la +tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a +pour elle que l'intelligence de quelques hommes; mais heureusement +(sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les +inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux +inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et +indéfiniment modifiable par l'éducation. + +C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne +pensent guère; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité, +c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y +souscrit. + +Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte +ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la +tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas +indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les +antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie +la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie +que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne +peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou +trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues +pendant un long temps ces hautes et belles sciences; «elles ne nous sont +parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à +reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, +lentement, se forme et se développe; puis _la terre se refroidit_, les +hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées +riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles +d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion +de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte +que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin +de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs. + +Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son +intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute +tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et +ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque +c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur: «Considérons l'homme sage, +_le seul qui soit digne d'être considéré_: maître de lui-même, il l'est +des événements; content de son état, il ne veut être que comme il a +toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à +lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres; il ne peut leur être +à charge; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il +perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de +nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et +sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.» + +Autrement dit: «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. +Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale»; et si +peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de +Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste. + +On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, +que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la +morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des +devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent +à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent +l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement, +celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette +idée qu'il est _obligé_. La morale de Buffon est que l'homme est très +noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale +suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. +Il ne l'a pas fait; il en tire seulement ceci: «Pensez, sachez, et +considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait +ajouter brièvement: «Et soyez justes et bons; car c'est une manière +aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très +élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie, +comme lui tout entier, est trop purement _intellectuelle_.--N'importe, +elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque +chose; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout +avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle, +de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que +tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et +créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus +supérieur à elle.--L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le +temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila +toute la morale de Buffon.--En cela il est hautement spiritualiste, et +peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme +qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et +n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un +naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme +de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de +son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le +naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit +aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus +compétent du _naturalisme_ du XVIIIe siècle. + + + +IV + +L'ÉCRIVAIN--SES THÉORIES LITTÉRAIRES + +C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception +à l'Académie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui +passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y +songer. Par sa nature, par le fond de sa complexion, sinon par ses +idées. Buffon se rattachait au XVIIe siècle. Il en avait l'instinct de +dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, +un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se +retrouve dans son style, et, comme écrivain, Buffon semble appartenir +plutôt au XVIIe siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout +«éloquent», sa parole est «belle», plutôt qu'elle n'est vive, piquante, +rapide, spirituelle ou divertissante. Il a le génie «oratoire». Sa +grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec +une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un +seul «discours» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. +Il a fait un _discours_ sur l'univers, comme Bossuet un discours sur +l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon, +comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et +au grand effet final. Les génies de ce genre ont quelque chose +d'architectural; ils construisent un monument, une de ces oeuvres +imposantes qui demandent qu'on recule un peu pour en saisir l'ordonnance +et pour les admirer dans leur grandeur. + +Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé; on a pu même dire +que parfois il ne l'est pas assez. Buffon, dans ses mille descriptions +d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de +pittoresque. Il a la force, tour à tour, et la grâce, et l'éclat. Il a +comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait +relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et +à chacun bien conserver son caractère propre, et donner ainsi à la +physionomie son unité, son air distinctif qu'on n'oublie point.--Sans +doute il est trop orné; il s'applique trop; il est trop l'homme +qui estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop +complaisamment son métier d'écrivain; et, s'il écrit bien, ce n'est pas +assez sans s'en apercevoir.--Défaut commun, du reste, à presque tous les +hommes de science quand ils rédigent: ils ne croient jamais avoir assez +bien rédigé; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se +convaincre eux-mêmes qu'eux aussi savent écrire. Il y a des alarmes dans +cette application trop curieuse.--Cette explication que je donne du +défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble; +car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, +sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française (_Discours +de réception--Eloge de la Condamine_); ensuite ce qu'il a écrit en +collaboration avec des savants ses élèves (_Quadrupèdes, Oiseaux_). +Dans ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très +heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la +coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style. +Mais dans les livres qu'il a écrits tout entiers lui-même, géologie, +minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit +plus, et parce que c'est admirable), anthropologie, théorie de la terre, +époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, +plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur, +comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et +que ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pas enfin +meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique. + +Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et +sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux +entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant +au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait +indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes +nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans +plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte. + +Et à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce +que l'auteur ne la met jamais en oubli. Condorcet a bien saisi ces deux +points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, Buffon +ne les a jamais séparés lui-même: «On a loué la variété de ses tours. En +peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant +la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité +de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de +l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des objets; mais il +conserve toujours sa dignité imposante; c'est toujours la nature qu'il +peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa +toute-puissance.» + +On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires de Buffon rien +qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le +style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition +oratoire, c'est-à-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la +barre, ou à la chaire, mais celui de la _leçon_ faite par un homme +naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant, +majestueux et _nombreux_. Il n'est ni animé par une passion vive, ni +alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style +d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a +été amené à recommander comme le style parfait, ou approchant de la +perfection; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer +pour les autres les règles de l'art d'écrire, il ne fait que l'analyse +et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est +ainsi qu'il en a été de Buffon écrivant le _Discours sur le style_. +Comme l'a dit excellemment Villemain, ce discours n'est que «la +confidence un peu apprêtée» de Buffon sur son propre génie littéraire, +et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes +leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme. + +Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire; et, du reste, +sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y +mettre une _rhétorique_ complète, même sommaire. L'admiration qu'on a +éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre _faux_ +de «Discours sur le style»; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a +donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait +tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente +qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à +des critiques auxquelles, sous un titre moins solennel, il ne serait pas +exposé. Ce morceau est tout simplement le «Discours de réception de +M. de Buffon à l'Académie française», ou, comme l'auteur le définit +lui-même dans les premières lignes, «_ce sont quelques idées sur le +style_». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue. + +Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus +reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de +composition, une certaine incertitude de plan; car il est permis, quand +on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans +un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très +incomplet. Il devait l'être. Il devait ne contenir que _quelques idées +sur le style_ les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses +yeux. Il devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une +contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un +mérite supérieur. + +Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités +indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les +ouvrages de l'esprit;--ensuite cette belle et profonde pensée que +l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature +et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses oeuvres;--enfin l'idée de +Buffon, sur l'importance du style, et sur ce que le style _est l'homme, +même_ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que +le style est une peinture du _caractère, des moeurs_ et de la _façon +de sentir_ de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de +Buffon ni n'y est plus contraire); mais ce qui veut dire que le style +c'est _l'intelligence_ de l'auteur, la marque de son _esprit_, et par +conséquent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce +soit. + +Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas +croire qu'il révèle les véritables sources du grand style; il n'en +montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, +l'ordre, l'unité, sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de +là naissent _toutes_ les qualités du style, et cela n'est pas vrai. De +là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et +un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande +l'oeuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il +y a d'autres qualités du style qui tiennent au _sentiment_ et à +l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant +de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie: imagination et +sensibilité; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers, +des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque +toujours, il semble que Buffon l'ait oublié. + +Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve +c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en +essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui +est le mouvement du coeur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les +idées, du plan;--ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les +tenir en grande suspicion et comme en respect. Il faut relire le passage +où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme à leur +cause: «Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de +faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... _la chaleur +naîtra de ce plaisir_... et donnera _la vie_ à chaque expression... les +objets prendront de la _couleur_ et, le _sentiment_ se joignant à la +lumière...» Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du +plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie +n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de +composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser sa matière et +d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un +bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur +et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à +Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le «_qui te +l'a dit_?» d'Hermione. + +Buffon ignore-t-il cela? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il +n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré +est Massillon; il n'aime pas la passion. Tout le _Discours sur le style_ +le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut «_se défier du premier +mouvement_»; éviter «_l'enthousiasme trop fort_», et mettre partout +«_plus de raison que de chaleur_». Voilà le fond de la pensée de Buffon. +Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du plan bien +fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle +est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni +de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau +poussé à l'excès; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion +et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle +les remplace. + +On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. +Buffon ne cesse de recommander le «naturel», et il n'a pas tort. Mais en +quoi consiste le naturel, sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut +qu'on se défie? C'est ce premier mouvement qui est le cri du coeur, +l'éveil de la sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel. +C'est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît, +le contrôler sans doute, et voir s'il n'est pas un simple écart +de fantaisie ou d'humeur, mais en ne commençant point par «s'en +défier».--De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner +toujours les choses «par les termes les plus généraux» (ce qu'il +se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle +géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes +abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus +apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il +déteste l'esprit de pointes; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement, +l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de +leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la +naïveté.--Voulez-vous un criterium infaillible pour juger de la justesse +d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La +Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du _Discours sur le style_, +est mauvais. La question est tranchée: c'est le _Discours sur le style_ +qui a tort. + +Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des +lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en +réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en +lui-même et pour ce qu'il est. Il est une _vue_ sur l'art d'écrire, +rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des +savants qui voudront écrire. Il est un petit traité d'_exposition +scientifique_. A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment +faut-il s'y prendre pour écrire l'_Histoire naturelle_ de M. de Buffon, +ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des +ouvrages du même genre, ce discours l'enseigne; et c'est quelque chose. + +Il y a eu une époque où le _Discours sur le style_ était considéré +comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres +professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université +ces qualités d'exposition large et éloquente dont le _Discours sur le +style_ donne la leçon et l'exemple. Il est, en effet, et la règle et le +modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la +simple et profonde éloquence du coeur et de la passion, ni l'éloquence +de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais +l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une +façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à +émouvoir. Dans cette éloquence, l'unité, la composition, l'ordre clair, +lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de +l'art. De là la grande fortune du _Discours sur le style_. Les leçons +qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il +s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver +profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place, +et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée. + + + +V + +Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand +sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut +une chance heureuse; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y +aurait rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs +passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont +choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne +comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain +pour «l'histoire civile» est extrême, excessif même pour un homme qui, +surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand +mérite. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste, +simples misères: «La tradition ne nous a transmis que les gestes de +quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du +genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul +pour la postérité; ils ne sont sortis de leur néant que pour passer +comme des ombres qui ne laissent point de traces; et _plût au ciel_ que +le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou +la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de +l'oubli!»--Cette petite portion de «l'histoire civile» qui s'étend de +1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche +de la nature, et même dans celle de l'humanité, et, seulement, plus +désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc +comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort +opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que +cela. + +Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande oeuvre. +Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait +affranchie. Elle existait, confondue avec la «physique», chez ces +timides et modestes savants de la fin du XVIIe siècle et du commencement +du XVIIIe, dont nous avons fait connaissance avec Fontenelle. Elle était +alors très sérieuse, volontairement très réservée en ses conclusions +et très discrète. Avec Fontenelle lui-même, et avec ses successeurs +«philosophes», Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle +était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au +service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec +Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou +instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très +dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devint +une véritable science, que Buffon l'a délivrée. + +Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et +digne d'elle, qu'elle n'a pas à se mettre au service d'une doctrine de +combat et qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru +qu'elle se suffit à elle-même, et qu'elle a un domaine dont sortir est +une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est +redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700, +mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de +l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à Buffon cette sécession, qui était +une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un +dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires. + +Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son +impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en +sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs +tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois +de la nature d'abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son +devoir, ou tout au moins sa dignité, n'étaient point à se confondre avec +elle. Et que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du +nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât +précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne l'entraînât point, +ni ne l'émût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant +des écoles, c'est ce qui les désobligea sans doute extrêmement. + +La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa +marche, et en autorité. + +L'influence de Buffon comme savant a été considérable. Son grand mérite +d'abord et comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science +de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science +politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations +et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, +imposant, qui a attiré le public mondain à la science, sans faire à ce +public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie +suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire +naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de +génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le +plus inoffensif et le plus aimable. + +Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent, +et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eût fait +sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de +ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses; dont les autres, comme +Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, sont des hommes de génie et des +créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire +qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui +vient de lui; et que son idée du lent et éternel progrès de la nature +créant d'abord les organismes les plus grossiers, puis se compliquant +et s'ingéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis +créant avec l'homme l'être capable d'un perfectionnement dont nous +ne voyons que les premiers essais, trouve dans les _Dialogues +philosophiques_ de M. Renan son expression éloquente, poétique et +audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi. + +Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution +de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique +qu'ait eue le XVIIIe siècle, c'est lui qui l'a eue, et exprimée. La +majesté vraie de la nature, c'est lui qui l'a sentie. Il est étrange, +quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si +tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite +Rousseau, et qu'on ne trouve jamais Buffon. Il faut de Buffon n'avoir lu +que l'_Oiseau-mouche_ ou le _Kanguroo_ pour que tel oubli puisse être +fait. La vérité, pour qui, a lu les _Epoques de la nature_, est que +le grand sentiment de la nature est dans Buffon, et que la sensation, +exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans +Rousseau. La grande vision de l'éternelle puissance qui a pétri nos +univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire +écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans +Buffon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de +Chateaubriand sur «les rivages _antiques_ des mers» est d'un homme qui a +lu Buffon. + +A vrai dire, cette fin du XVIIIe siècle a donné trois poètes, qui sont +Buffon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans +les imaginations du XIXe siècle un sensible prolongement de leur pensée. +Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité; +Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et +les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs; Chénier a retrouvé +le sentiment de la beauté antique; et l'on rencontrera ces trois +grandes influences dans Chateaubriand; et du moment qu'elles sont dans +Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont noua sommes en +a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a +reparu, à les entretenir. + + + +MIRABEAU + + + +I + +CARACTÈRE--TOUR D'ESPRIT--ÉTUDES + +Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique +du XVIIIe siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de +Mirabeau. Car Mirabeau c'est le XVIIIe siècle lui-même, et presque tout +entier, et c'est le XVIIIe siècle mis à l'oeuvre, jeté dans l'action, +placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire: «ne +disserte plus, mais exécute.» + +Tous les traits essentiels du XVIIIe siècle français se retrouvent +dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses +passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous +les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes, +subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme +Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, +orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme +Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prevost; c'est bien le XVIIIe +siècle que nous avons devant les yeux dans un tempérament d'exception, +d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible.--Avec cela, +ce double trait où presque tout homme du XVIIIe siècle se reconnaît +d'abord, une absence absolue de sens moral, et je ne sais quelle largeur +de coeur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait +que le manque en est moins pénible et répugnant. + +Fougueux et romanesque, il l'est à faire douter de ses aventures. +Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, +joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme +de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en +enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de +nouveau et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, +et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout à coup, se +dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun +redoutable, agitateur de foules; puis arbitre et comme prince de la +révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un +côté avec le roi et de l'autre avec le peuple; il a eu une courte +existence qu'on s'étonne qui ait pu être si longue, tant elle est +surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes, et retentissante d'un +continuel redoublement d'orages. + +Et cette existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il +acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. Il était +romanesque comme Saint-Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses +lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle, +pleines de sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette +mélancolie mâle des âmes robustes pour qui le malheur est une forte et +non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en +hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de l'extrême +de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou la +neige un chasseur aventureux et allègre. + +Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit +en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont +d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui +est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la _Nouvelle +Héloïse_;--ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, +plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son +coeur les recettes philosophiques aux «recettes de bonne femme» pour le +plus grand bien de cette petite _Sophie-Gabrielle_, qu'il n'a jamais vue +et qu'il adore d'autant plus; et ce roman vrai de père emprisonné, et +ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels +jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de +fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme +une vieille romance; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est +cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus +captivant ni de plus cruellement doux;--et ce sont enfin, l'enfant +mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement +amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traineries +de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, +sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de +vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les +épreuves.--Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, +hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, +et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si l'on veut, parce +qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé +dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté +par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et +exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents +contraires. + +Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du +XVIIIe siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et +toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, +et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans +colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette +affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, +ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas +traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est +incroyant de nature, de penchant propre ou, au moins, de très longue +habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à cette +région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi +lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des +croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester.--Le +mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands +problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme +des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il +n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est +incapable de les soupçonner, d'en comprendre l'importance, et d'en +sentir l'attrait, et d'en éprouver l'inquiétude. + +Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez +fort bien, est la raison. Il semble y croire de toute son âme et de +toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y +croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des +Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de +la fin du XVIIIe siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait +fait sourire Voltaire: «Croyons que si l'on excepte les accidents, +suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que +parce qu'il y a des erreurs; que le jour où les lumières, et la morale +avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société... +l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement, les maux de +l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient +susceptibles des êtres périssables.» + +Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours posthume sur la +liberté de la presse, il écrivait encore: «Un bon livre est doué d'une +vie active, comme l'âme qui le produit; il conserve cette prérogative +des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre +utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il +grandit, il féconde l'intelligence humaine; il multiplie, il prolonge, +il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la +raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne +verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur +donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable....» + +L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée +dans le principe, ayant en elle-même, mais très enveloppée et confuse, +une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs +dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus +vive et plus pénétrante par intervalles et formant ainsi comme une +providence collective et successive; et à leur suite l'humanité marchant +lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à l'accumulation +des notions nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un +avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur et de pleine clarté: +voilà la grande théorie du progrès par la raison, qui a toujours +été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui +certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de +vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une foi plus vive et d'une plus +entière assurance que par les hommes du XVIIIe siècle.--C'est bien la +croyance que se donne Mirabeau, c'est bien sa conception générale et +son idée maîtresse. C'est ce qui l'a le plus soutenu dans ses luttes, +encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. +C'est le plus noble, s'il était sincère, des divers mobiles qui ont agi +en lui. + +Ce qui le distingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son +romanesque et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent +épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur +et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté +d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-ci, +quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et +prenait plaisir en leur commerce. Il écrivait (non point tout seul, mais +du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept +gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la +monarchie prussienne; il s'inquiétait de la constitution et de la +législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux +connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un _Essai sur le +despotisme_, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur +les _Lettres de cachet_, il écrit un _Mémoire sur les salines de +la Franche-Comté_, des traités sur la _Liberté de l'Escaut_, sur +_l'Agiotage_, sur la _Caisse d'escompte_, sur la _Banque Saint-Charles_, +sur la _Question des eaux_, sur l'administration financière de Necker; +et dans tous ces petits livres, écrits vite, pensés longuement, on +trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique +peu commune, et Calonne, Necker et Beaumarchais ont senti, +longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux +dialecticien.--Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, +entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses «prisons», si +elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours +complet de sciences politiques,--comme toute sa vie, du reste, a été +d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel. + +Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que +Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable +de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, +et depuis vingt ans la «préparait» par les plus solides études et les +plus diverses; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs +de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans +conteste, le plus savant. + +Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du +choeur du XVIIIe siècle, quand ceux-ci, décidément, donnent dans le +pur chimérique et le rêve absolument romanesque. Son appréciation de +Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de Vincennes, à propos +de la publication du _Gouvernement de Pologne_, est très curieuse et +doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. +Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIIIe siècle, +Rousseau est une espèce de mage, d'ascète et de saint. C'est l'opinion +commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette +hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. +Mais en même temps Mirabeau sait très bien, dire que Rousseau lui fait +l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de +Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du +réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui +dirait, comme de Maistre aux émigrés: «Le premier livre à consulter, +c'est l'almanach.» + +Bien plus jeune, dans son _Essai sur le despotisme_, en 1772, +c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de +Rousseau sur la question de l'_état de nature_. Il sent déjà, en homme +d'Etat, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en +inquiéter, et surtout s'en férir, mène a écrire bien plutôt des livres +satiriques que des études politiques véritables: «On prétend que les +institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les +hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de +découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux; cette +recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs +sociétés.»--Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que +pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est +que comme animal sociable qu'il est homme, puisqu' «il n'est vraiment +homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque +la société commence à s'organiser; car tant qu'il ne forme avec ses +semblables qu'une association momentanée, _il est encore féroce, +dévastateur_, et n'a guère que _des idées de carnage, de bravoure, +d'indépendance et de spoliation_».--Dès que Mirabeau s'occupe de +questions politiques, il écarte, on le voit, l'_uchronie_, le roman en +dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire; il se place dans le +temps, dans le réel, dans l'humanité telle qu'elle est, songeant aux +«remèdes et aux palliatifs», non à la transformation radicale, à la +métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière +d'Eson. + +On verra plus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec +l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se +placer non seulement dans le temps, mais dans le moment. + + + +II + +LE SYSTÈME POLITIQUE DE MIRABEAU + +Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, +longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce +qui était possible. + +Il s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait +jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans +compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples +modernes, a, ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le +tempérament du Français et n'est pas dans son esprit.--Le Français +ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. Il l'embrasse très +difficilement comme principe et comme règle; mais, audacieux de pensée, +libre d'humeur, aimant les théories et n'aimant pas à penser tout seul, +passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande; et, encore, +aimant à pouvoir avoir demain une pensée qu'il n'a pas aujourd'hui; la +liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture +lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne +pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré +que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui et par conséquent +est aussi peu libéral qu'il est avide de liberté, et aussi peu disposé à +accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre. + +C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, +parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de +l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de +caractère général, profondément individualiste; et c'est à ses besoins +plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire.--De toutes les +choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là qu'il a comprise le +mieux. La «Déclaration des droits de l'homme et du citoyen» est le +traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi +le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été +écrit;--et c'est lui qui l'a faite. Il l'a faite en 1784, presque en +entier, dans son _Adresse aux Bataves sur le Stathoudérat_. Tous les +principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec +la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, +liberté électorale, liberté et inviolabilité parlementaire, liberté +individuelle, liberté des cultes, liberté de la presse, division +et séparation des pouvoirs, autant d'articles de cette première +«constitution française» moderne, qui devrait s'appeler la constitution +de Mirabeau. + +Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, +allant jusqu'au droit d'émigration, et quand il a plaidé à l'Assemblée +nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il +put lire un fragment de sa _Lettre à Frédéric-Guillaume II_, écrite dix +ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu +une opinion de circonstance. + +Il voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur +d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de +sérénité, qui est très près d'être de la charité: «Trois chemins doivent +nous conduire à la plus inaltérable indulgence: la conscience de nos +propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'envie de +bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit +chercher à tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois +obligé de porter désormais cette extrême tolérance sur toutes les +opinions philosophiques et religieuses. _Il faut réprimer les mauvaises +actions, mais souffrir les mauvaises pensées_, et surtout les mauvais +raisonnements. Le dévot et l'athée, l'économiste et le réglementaire +aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent +servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bien-être du +genre humain... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon: les +événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, +une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des +guerres; je veux la mettre à aider ceux qui aident: quant à ceux qui n'y +songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant +qu'ils sont très utiles[101].» + +[Note 101: _Lettres à Mauvillon._] + +Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la +décentralisation, et la vie rendue aux racines de la nation par les +_assemblées provinciales_[102]. Il avait un système d'ensemble tout +prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, +force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la +province. + +[Note 102: _Dénonciation de l'agiotage_.] + +C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien +intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu +instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme +toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins +l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le +gouvernement. + +Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en +conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans +l'Assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante comme de toute +la Révolution. La Constituante, en théorie du moins, a été la première +Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des +maîtres qu'on a choisis; que, du moment qu'elle est élue, une assemblée +ne peut pas être tyrannique, qu'une nation libre, c'est le despotisme +exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, +c'est une nation affranchie. + +Voilà l'absurdité que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a +combattue constamment pendant toute son existence parlementaire. +A travers la Constituante, il a vu la Convention, et à travers la +Convention le rétablissement du pouvoir absolu. Je n'exagère aucunement +son admirable prévoyance. Voici sa prophétie qui n'est point obscure, +qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties, +entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite a +l'avance, dans le _Courrier de Provence_, en 1789: + +«Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée +dans l'art de l'effectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de +liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y +précipiter que de mesure pour la parcourir; si l'esprit législatif +était encore chez elle un esprit à naître, une disposition à former; +si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà +l'avenue législative où elle est entrée, conviendrait-il de n'environner +les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense +le sort du trône et de la nation?--Les sages démocraties se sont +limitées elles-mêmes.... A plus forte raison, dans une monarchie où +les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée +représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de +l'assujettir à des formes sévères _et de prémunir sa propre liberté +contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir_.--Quand le +pouvoir exécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, +il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul; +nous n'irons pas loin en chercher un exemple. _Mais si la révolution +était inversée; si le Corps législatif, avec de grands moyens de devenir +ambitieux et oppresseur, le devenait en effet_; s'il forçait un jour la +nation à se soulever contre une funeste oligarchie, ou le prince à se +réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles +naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants +seraient les centres de divers partis;... et si la puissance royale, +après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait +en mettant tout de niveau, c'est-à-dire en écrasant tout. _La liberté +publique resterait ensevelie sous ces ruines, on n'aurait qu'un maître +absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dans_ _le +mépris, sous un despotisme presque nécessaire_.--Serait-ce là le fond +de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la +Constitution qui s'organise? Si cela était, l'état d'où nous sortons +nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous +allons entrer.» + +Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire +ne songeait qu'à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse +de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait +prévoir. C est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le _veto_, +et la magnifique harangue sur le _Droit de paix et de guerre_. C'est +cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines +de réalité: «Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les +représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur +députation?... Si le prince n'a pas le _veto_, qui empêchera les +représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose +des emplois et des grâces? Manqueront-ils de prétextes pour justifier +cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! Les +grâces si indignement prostituées!...» + +C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la +situation, que personne ne comprit bien nettement autour de lui: «Nous +ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour +former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop +vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un +roi préexistant, des préjugés préexistants: il faut autant que possible +assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du +passage.... Mais si nous substituons l'irascibilité de l'amour-propre +à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites +passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats +réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, _et c'est +vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la +Monarchie_, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur.» + +Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est +confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu +dans un esprit. Montesquieu disait: «Les faits se plient à mes idées»; +mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en +effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne +devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour +réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir +évoqués. + +C'est cette idée encore, cette crainte obsédante et trop justifiée de +l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de +paix et de guerre: «Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré +sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les +suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et +de paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre +qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix +des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne +porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète +_qui serait par le fait un second pouvoir exécutif_?... Ne pourrait-on +pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les +préparatifs de guerre pour en diminuer le danger?--Prenez garde; par +cela seul vous confondez tous les pouvoirs en confondant l'action avec +la volonté, la direction avec la loi; bientôt le pouvoir exécutif ne +serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois, +nous gouvernerions.» + +La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer +toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté +que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, +avec une indomptable fermeté, la loi de la séparation des pouvoirs: +voilà presque tout le rôle et tout l'effort de Mirabeau. Il avait déjà +dit en 1784 aux Bataves: «Pour que les lois gouvernent et non les +hommes, il faut que les départements législatif, exécutif et judiciaire +soient totalement séparés.» Il n'a cessé de le répéter à une assemblée +dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son +droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs +possibles. Il a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que +l'effet d'un équilibre entre les forces sociales; et entre une royauté +qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir, +voyant le danger égal, puisqu'il était précisément le même, dans +l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un +équilibre et une répartition régulière de puissances. + +Et il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante +de l'assemblée que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du +pouvoir personnel, parce que, d'un oeil assuré, il avait du premier coup +mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension +et d'invasion de celle-là. + +Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que +suivi par l'Assemblée constituante; à la fois craint, désiré et +méprisé de la cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les +subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à +ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut +fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets +allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une +mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et, ce qui est pis, +ignominieuse. + +A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son +influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi, +élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il +fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève +de Montesquieu, un peu gâté, quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le +Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un +équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs; il a +vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir +personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif; et voilà certes +de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée +nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, +et l'Assemblée par le roi: voilà peut-être, encore que meilleur que l'un +ou l'autre absolutisme, qui était vain et illusoire. De ces deux forces, +seules maintenues l'une en face de l'autre, l'une certainement devait +dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant elle-même, la +première finît par reparaître, ce que, du reste, il a prévu. Deux forces +sociales, seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce +qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se +contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une +ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était +que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque +chose. + +Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance +secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée: «créer dans +la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et +libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi +d'annihiler l'Assemblée.» Voilà la troisième force sociale que Mirabeau +avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est +trop mobile, ployable, changeante et comme fugitive, pour être ou un +rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé +sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait +avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part de force, pour +qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance +ou d'action.--Par exemple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, +et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu être ni +emprisonné ni mis à mort, si une constitution judiciaire vigoureuse eût +été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi +ne pût être jugé que par des juges.--Par exemple encore, étant donné +qu'il existait un clergé et une noblesse constitués à l'état de corps +sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse l'un, et qu'on +démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de l'Etat, cela est +légitime; mais qu'on noie l'une dans la masse des citoyens et l'autre +dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. +Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et +simplement _pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort_, il était +habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en +corps de l'Etat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la +chambre populaire. + +Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très +familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit? +Pourquoi oublie-t-il ces «corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, +qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, +parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop grand? Il craint que +l'Assemblée unique ne soit trop forte: pourquoi la laisse-t-il unique? +Il craint «l'immaturité et la précipitation»: pourquoi ne songe-t-il +pas aux freins? Il songe à des limites: pourquoi est-ce aux forces +elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? +Pourquoi est-ce au roi qu'il dit: «restreignez vous», et à l'Assemblée +qu'il dit: «limitez-vous»; et quel succès espère-t-il? + +Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point +faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. +Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de +l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. +Il a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet +obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la +noblesse de Provence par les hommes de sa caste; et il est l'ennemi +irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il +aime à dire. Très fier personnellement de ses quatre cents ans de +noblesse prouvée, et ne détestant pas dire: «L'amiral de Coligny, qui +par parenthèse était mon cousin...», il a une défiance excessive à +l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne +peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres +hautes; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie.--Remarquez +bien que s'il craint tant l'Assemblée unique souveraine, c'est comme +libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus +encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses +paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des +formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté +contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir: _car, il ne +faut pas l'oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et +toute assemblée particulière porte avec elle des germes +d'aristocratie_»[103].--L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non +sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome, et voilà pourquoi il veut +qu'à côté d'elle et au-dessus, le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle +légifère, et qu'il gouverne. + +[Note 103: Trois mois auparavant il disait déjà: «Rien de plus +terrible que l'aristocratie souveraine de six cents personnes qui +demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et +finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir.»] + +«Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de +Mirabeau, «_le roi règne et ne gouverne pas_» est une formule +aristocratique.» Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut +pas précisément un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi +conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi _Veto_. +Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts +généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire +respecter. Il l'imagine (et relisez le discours sur le _Veto_, qui est +toute une constitution), vous verrez si ce n'est pas exact, comme +un tribun du peuple, héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée +politique de Mirabeau c'est une «_Démocratie royale_», comme il n'a pas +dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple +libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le +représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce +roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette +assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme +toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement +aristocratique, et très sévèrement contenue dans son rôle de corps +législatif: voilà son système. + +Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de +l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour +le peuple. Il a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à +propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage +de l'hôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à +rester toujours, aux yeux de la multitude, le «Marius» des élections +provençales, je ne l'ignore pas; mais véritable aussi et sincère +sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une +théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très +grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est +défiant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, +mais son antiaristocratisme l'empêche de donner au corps législatif les +freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient +nécessaires et seuls efficaces. Il est resté dans cette antinomie, qu'il +n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. +Je suis certain qu'il l'a soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû +se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous +peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les +conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son +tempérament, à ses penchants et à ses rancunes.--Et il a essayé de ce +système, séduisant du reste, et qui même peut quelque temps réussir, +mais extrêmement instable et trébuchant, d'un roi en face d'une +Convention, avec la popularité de l'un, ou de l'autre, pour servir de +contrepoids. + +Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi +et beaucoup plus savant que ceux du coté gauche et du côté droit de +l'Assemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir +personnel, coté gauche ne voulant que la souveraineté pure et simple +de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également despotistes. +Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, +mais du moins lui disait-il de se refréner; du moins lui a-t-il sans +cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir +exécutif fussent très fermement, très nettement, très judicieusement +séparés.--Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que +ce qu'il faisait là était tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à +l'Assemblée et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne +pouvait, sans perdre toute influence, se montrer «parlementaire» et +«aristocrate». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et +même l'amour du roi restait encore; en profiter de manière à maintenir +au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas +ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que l'on pouvait +tenter. + +Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'Etat, puisqu'il savait +admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien +entendu les conditions essentielles de la liberté, et qui a fait à +peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et +distincte; il a vu à l'avance la Convention et l'Empire, ce qui est +beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique +selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui +est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un +de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un +peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent +vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au +travail intellectuel. + +Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très +rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une +haute raison et une spacieuse et facile intelligence. + +Une certaine impression, que je suis un peu embarrassé à définir, ne +laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans +tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de +la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de +mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, +presque, on ne sent le coeur de l'écrivain ou de l'orateur échauffé par +un grand sentiment dont l'émotion contagieuse se communique à nous. Ni +son royalisme n'est du dévouement, ni son démocratisme n'est amour, +sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. +Certes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et +cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien +définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant +de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, +plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, +est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, il l'est bien, +quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine +froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. Il +n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du +XVIIIe siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et +presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, +ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de +la religion dans leurs idées; c'était un grand ambitieux très +intelligent.--Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir +et forte logique, ce qui suffît à faire un des plus grands hommes +politiques que l'histoire ait montrés. + + + +III + +L'ORATEUR + +Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il +l'était de nature et comme de tempérament. Sa phrase, même familière +et confidentielle, est ample, équilibrée et nombreuse. Il a le style +périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie; il l'a en +traitant la question des eaux, comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou +aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans +ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque +qu'il «est écrivain comme on est orateur», et que l'écrivain chez lui +«est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage» par les écritures. +Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus +encore, orateur plus abondant, plus périodique, plus largement épandu +quand il écrit que quand il parle, et dans le _Courrier de Provence_, +par exemple, que dans le discours sur la sanction royale; et c'est +plutôt l'écrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu'il +apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui +s'essaie dans ses écrits.--Il a appris à écrire dans Diderot et dans +Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à +tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a _parlé_, +avec l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, +une multitude de pamphlets, de factums, de traités et de lettres; puis +abordant la tribune, il a _parlé_, mais avec plus de retenue et de +circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, +surveillés, et marchant plus ferme et plus vite au but. + +Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le +manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, +presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. +Il a un peu de cette «éloquence continue» dont parle Pascal. Ici encore +ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il +était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, +et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le +discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton.--Ses +débuts sont lents, embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, +il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. +Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez +froides dans le goût de la _Nouvelle Héloïse_, et, à la première page, +sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, +souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble +trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique +serrée et puissante, et une sorte de plain pied avec l'auditeur, ou de +contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus +tard; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, +et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des +raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni langueur, enlacent, +serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer.--Il est à peine besoin +de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, +et qui étaient inutiles, mais que Mirabeau semble aimer. La langue est +plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple; il n'en +est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus +solide. Et, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine +nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est qu'elle, n'est +presque jamais métaphorique. L'abus des images, qui sera si sensible +chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi +des citations anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de +déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours +de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance +des mots, la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine +surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable +sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son +effet. + + + +IV + +Mirabeau a été malgré ses moeurs, malgré ses fautes, malgré le scandale +et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas +chercher à atténuer, un grand homme d'État, un grand philosophe +politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de +songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la +révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un +plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps Notez bien +qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a +régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale; et après lui, il +n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. +Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816: son oeuvre est plus +grande, son sillon est plus profond et plus fécond.--En 1750 il eut été +un philosophe politique aussi instruit, aussi pénétrant et plus assuré +et décisif que Montesquieu, et il eût balancé sans doute l'influence de +Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et +aussi grand orateur. Il eût été le grand théoricien politique du XVIIIe +siècle.--En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement +rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie +constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant +personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout +au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées +de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être +alternativement adorés et exécrés de la foule.--Cette destinée, qu'il +a cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort +prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où +il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni +être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré +et un politique de grandes vues.--Personne, malgré les apparences, n'a +plus manqué son moment que Mirabeau. Il méritait de gouverner la France, +et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle +devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à +l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate +secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain +à la journée ou à la lâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu +l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert +ou un Louvois, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un +roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier +rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment +où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris +et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de +vivre davantage.--La gloire littéraire n'est pas une compensation +suffisante pour de tels hommes; elle peut leur être une consolation. +Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur +flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu +amère. + + + +ANDRÉ CHÉNIER + + + +I + +L'HELLÈNE + +Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le +vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier +apparaît dans le XVIIIe siècle comme un isolé. Il constitue comme un +_cas_ extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de +prose, un «ancien» dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer +la littérature, un «grec» dans un temps où l'on est aussi éloigné que +possible de ces sources antiques de l'art européen. + +Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire? A coup sûr c'est un +fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard. +Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment +du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation +une manière d'acquiescement et de la complaisance une forme de mépris +intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par +l'exemple des modernes de quels chefs-d'oeuvre ils étaient les premières +ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les +derniers de leurs disciples. + +Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, nom +par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette +passion dont étaient pleins les hommes du XVIe siècle à la première +découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué, pour +les écrivains du XVIe siècle français, complète cette analogie. On voit +bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. +A la vérité il n'aime pas Ronsard, parce que son goût est plus pur que +celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de +l'effort, de la violence dans l'admiration, dans la prise de possession +et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui +déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du +Bellay, à coup sûr il l'eût, aimé, et certes il lui ressemble par +beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du +mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de +sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et d'instincts belliqueux et +proscripteurs; et en effet il étudie Malherbe, l'annote et le commente. +presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. +Un homme de la Pléiade _averti_, discret, judicieux, d'humeur aimable, +et homme du monde plus qu'homme du collège, voilà André Chénier. + +Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des +erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la +Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et, +nonobstant la _Défense et illustration_, de piller plutôt le Capitole +que le Temple de Delphes. Chénier est grec plus profondément, plus +intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses _Elégies_, il +n'est que grec dans ses _Idylles_, dans ses fragments épiques, qui sont +ses vrais titres de gloire. Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et +l'Anthologie, voilà ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse +médités, transformés en substance de son esprit. «Il est du pays», comme +disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a roulé +Myrto. + +Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la +Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du +mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui +ont été capables de méditation, et que les Grecs ont connu beaucoup +plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de +Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim +du Bellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans +Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu +des tragiques athéniens, dépositaires et interprètes, si souvent, du +sentiment religieux grec, et qui ont, si souvent, médité sur le secret +obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, +la Grèce des beaux rivages, des belles collines, des groupes gracieux +autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer +retentissante, des choeurs dansants sur la montagne blanche, dans le +ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades. + +Son horreur pour les poètes du Nord vient de là. Il déteste ces artistes +«tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, sombres et pesants +comme leur air nébuleux», et «enflés comme la mer de leurs rivages». +Fuyons de toutes nos forces «la pesante ivresse + + De ce faux et bruyant Permesse + Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs;» + +et ne respirons que les senteurs fines et délicates, l'odeur de bruyère +et de thym qui vient, dans un murmure de flûte, des pentes de l'Hymette +ou des ravins de Sicile. + +Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que +tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la +simplicité homérique, comme dans l'_Aveugle_, et (un peu moins) dans le +_Mendiant_; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante +encore, des alexandrins, comme dans la _Jeune Tarentine_; et surtout, ce +qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui +ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, +déliée et élégante du bas-relief. Il parle de _quadro_, souvent, en +songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, +délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait +parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans +musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives +et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un +mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce +sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur. + +C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa +façon de voir les choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le +sentiment de beauté qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du +XVIe siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il transmettra à +d'autres. + +C'est bien par là qu'au XVIIIe siècle, et il en eût été presque de +même au XVIIe, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de +l'harmonieux, et du pittoresque, et surtout du sculptural, oh! que +voilà bien ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces +idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces +experts en sensibilité bourgeoise du XVIIIe siècle! Ce qu'il faut se +figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébillon +père ou fils, Voltaire, Marivaux, Diderot surtout, Rousseau lui-même, et +je parle de celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui +a fait des vers, face à face avec l'_Aveugle_, la _Jeune Tarentine_, +ou l'_Oaristys_. Il faudrait remonter, pour trouver qui le comprît; +remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à +Ronsard, qui eût reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et +insuffisamment fastueuse, «la douce muse théienne». + +Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Encore qu'il voulût +rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. +Lesquels? Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas +tout à fait; mais déjà un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du +Pange, aux bons Trudaine. Mais ce qu'il donnait au public, peut-être, +hélas! le trouvant bon, à coup sûr le sentant dans le goût des +contemporains, c'était le _Serment du jeu de Paume_ et les _Suisses de +Châteauvieux_; et par cela seul qu'il songeait au public en écrivant ces +poèmes, les pires défauts du temps en toute leur lamentable perfection, +nous le verrons assez, s'y étalaient avec confiance. Seul dans sa +chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à +satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque «se +frayer murmurante un oblique sentier» et chanter délicieusement à ses +oreilles. + +Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. +Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment +délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé, +c'est aussi trop dire. Il y a, en cette fin du XVIIIe siècle, une +véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas +créé Chénier mais dont Chénier a profité. On venait de retrouver Pompéi, +et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-là. +Les _Analecta_ de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut +Brunck personnellement, faisait son livre de chevet. Winckelmann, que +Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur +l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu +indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et c'était les voyageurs en +Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de Mme de Chénier, avec qui Chénier +s'est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des +impressions et des souvenirs. Et, à l'écart, au milieu de ses médailles, +de ses livres, et de ses dix mille fiches, le patient Barthélémy mettait +la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés.--C'était tout un +petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son +temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son +oeuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu +cette société de grands travailleurs et de demi-artistes, et a +parfaitement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a +été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits +et un cabinet de «médaillistes», et d'y voir et d'y sentir une vraie +renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition +renouée. + +Il l'a renouée lui-même très fortement, moins par les «imitations» et +traductions proprement dites que par l'air et le ton vrai. Ce serait une +sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans +André Chénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est +pas la moins grande, où il n'est nullement entré, mais il a eu en toute +perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens +d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme +un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme +l'entendaient un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à +dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a +touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené +autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore +pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, +c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique, +Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique +charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la +grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets +de l'imagination humaine; et Chénier pouvait entrer en commerce avec +Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit; mais +c'était du moins le cap Sunium. + +Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté +créatrice, du moins par son goût, par son tour d'esprit, par la +direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, +soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les +savants, ne se souciait. + +Et maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment +original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son +temps, et peut-être trop. + + + +II + +CHÉNIER FRANÇAIS DU XVIIIe SIÈCLE + +Chénier est né à Constantinople, mais il a été élevé en France et a +passé sa jeunesse à Paris de 1780 à 1791; sa mère est née grecque, mais +c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trône Lebrun. +C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé +un autre horizon que celui de l'_Almanach des muses_; mais qu'il eût +échappé à l'influence de ce qu'on appelait en 1780 la poésie française, +ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé.--Un +homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression, +sensation, réflexion ou souvenir; l'autre, billet à une belle dame chez +laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style; l'autre, +lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se +ressemblent aucunement: l'une a été écrite par l'homme, l'autre par +l'homme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans +Chénier de la poésie, de la poésie mondaine, et de la poésie officielle. + +De ces deux dernières la première est bien mêlée, souvent bien mauvaise, +et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir. +C'est le goût du temps qui agit, et qu'il inspire parce qu'il faut le +satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est +spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique +laborieuse et périlleuse où l'on procède par trouvailles rares et +rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes +surprenantes. «Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de +paraître le conquérir»: voilà du Lebrun. «Conquérir un abîme»: voilà une +expression trouvée, et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a +ce style. Il dira, même dans un fragment antique: + + ......et j'étais misérable + Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris + N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris. + +Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier +pour se faire craindre, voilà tout à fait l'élégance, un peu bien +pénible et torturée, de 1780. + +Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment +qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger +qui dit à une bergère: + + Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler? + +est bien un berger de 1780. + +Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de +sentiment, est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible +impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire +parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop +ingénieux; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que +nous importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion: «On +m'éteignit; + + Je cessai de brûler; suis mon exemple: cesse. + On aime un autre amant, aime une autre maîtresse. + Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi, + Ainsi que pour m'éteindre elle a soufflé sur moi. + +La chute en est jolie, et peut-être admirable; mais à coup sûr elle +n'est pas amoureuse. + +Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette +sorte. Mais l'impression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu +assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de +l'ardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de +très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du XVIIIe siècle, +mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et +de Pompadour.--Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans +l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile +de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et pour qui +fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des +courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier? On ne +sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton +du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame +pourrait dire: «Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde +qui parle, ou si c'est le poète latin?» Et jamais, sauf peut-être une +strophe à Fanny, ce n'est «le coeur vraiment épris» et passionné. + +Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a là d'agréablement +factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies +franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine; +et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier +élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit +l'élégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un +grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, +anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et +qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent. + +Et je ne cherche pas à éviter _la Jeune Captive_. Je reconnais qu'elle +est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs +fois[104], est ici d'un effet excellent: faire parler le héros principal +du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce +n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se +fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison; +d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait +plus distincte; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par +voir la prisonnière, et pleure avec elle. + +[Note 104: _Jeune malade_.--_Jeune Locrienne_.] + +Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les +mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter: _«Je ne veux point mourir +encore!--Je plie et relève ma tête.--L'Illusion féconde habite dans mon +sein.--J'ai les ailes de l'espérance.--Ma bienvenue au jour me rit +dans tous les yeux»_; et merveilleusement opposés l'un à l'autre en +demi-chute et en chute de strophe: «_Je veux achever mon année... Je +veux achever ma journée._» + +Mais _la Jeune Captive_ n'est cependant pas dénuée de toute rhétorique, +cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le +pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un +développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant +au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête; mais on a eu le temps d'être +inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce _À mademoiselle +de Coigny_: «Blanche et douce colombe...»--«Blanche et douce brebis...» +Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus +facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, ou le malicieux +désir, de voir s'il ne viendra pas un: «Blanche et douce gazelle...» Le +trait final lui-même de _la Jeune_ _Captive_ sinon la dépare, du moins +ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave; on y voit comme +se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop +accompli. + + Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours + Ceux qui les passeront près d'elle, + +n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu +le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers. +Lamartine lui-même, une ou deux fois, et Victor Hugo, se ressentiront +d'y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient. + +Quant à ses poésies _officielles_ et destinées à la publication, on +voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'_Hymne à la France_ +est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en +honneur au XVIIIe siècle. Il est presque tout en descriptions mesquines, +menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit +les canaux qui «joignent l'une et l'autre Théty»; et «les vastes chemins +départis en tous lieux»; et le poète cherchant un asile obscur où «sa +main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice». C'est là +qu'on peut admirer: + + «...Ces réseaux légers, diaphanes habits, + Où la fraîche grenade enferme ses rubis.» + +Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de +signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de +Camille: + + Ma Camille, je viens, j'accours, Je suis chez toi. + Le gardien de tes murs, ce vieillard qui m'admire, + M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire. + +Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toute l'énergie et +tout le relief qu'on lui connaît: + + J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, + La mendicité blême, et douleur amère. + +Le _Jeu de Paume_, qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé, +une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos +jours. Il nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne +pour admettre ces apostrophes multipliées: «_O France!... ô Raison!... +ô soleil!... ô jour!... ô peuple!... hommes!... Salut, peuple +français..._»; ou cet emploi vraiment indiscret de l'interrogation: + + Aux bords de notre Seine + Pourquoi ces belliqueux apprêts? + Pourquoi vers notre cité reine, + Ces camps, ces étrangers, ces bataillons français...? + De quoi rit ce troupeau?....... + +Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés +à la description de scènes révolutionnaires. Rien de plus étrange, +je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains, que ce +_Tiers-Etat_ comparé à Latone «_déjà presque mère_» courant la terre +pour «_mettre au jour les dieux de la lumière_», et dont la salle du Jeu +de Paume «_fut la Délos_». + +L'_Hymne sur les Suisses de Châteauvieux_ a un début éloquent et +d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et +les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter, +jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent +dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que les poètes chantaient +autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les +Suisses de Châteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là. +Dans une ode sur le vaisseau _le Vengeur_, le fils de Calliope devait +apparaître, au sommet glacé de Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était +la poésie élevée, noble, et non «familière», telle qu'on la comprenait +autour de Chénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph +Chénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal +pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à +lui-même. + + + +III + +CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE + +Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout +différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous +avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires; et ce qu'il +a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, +par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par +une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé +et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la +philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais +qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du _naturalisme_, adorait +Lucrèce, savait Buffon par coeur; et certes nous voilà maintenant bien +loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle. + +Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en +vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien +ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette +fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit +scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition +de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, +de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine +sincérité et naïveté d'admiration: + + Souvent mon vol armé des ailes de Buffon + Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, + La ceinture d'azur sur le globe étendue..... + +Dans les plans et projets relatifs à _Hermès_ que nous possédons, nous +trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse», +de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de +Buffon[105]. Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans +Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité, +toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant +se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se +retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'_Hermès_[106]. A cela il eût +ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse[107]; car Chénier +était irréligieux, et _Hermès_ l'eût été, et ce semble un peu de +Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des +sociétés[108]. + +[Note 105: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de +l'_Hermès_, les sec. II, III, IV, VI.] + +[Note 106: Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de +l'_Hermès_ sec. I.] + +[Note 107: Voir _ibid_. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.] + +[Note 108: Voir _ibid_. Chant III, sec. I, II.] + +Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout +cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique, +l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût +dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela +de _vrai_, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du +siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la +conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins +précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour +beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à +cette définition répondent aussi bien l'_Ennéide_ que l'_Iliade_ et le +_Paradis Perdu_ que la _Divine Comédie_. Je ne sais donc si l'_Hermès_ +eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en +courait le risque et qu'il en prenait le chemin. + +Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et +«matérialiste» au sens purement littéraire du mot. N'oublions pas, car +je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, +n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son +imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique; c'est +une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte +verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques +fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement +décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, +peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé +ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la +dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème? la vérité +scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de +poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se +définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'_Hermès_: + + Je vois l'être et la vie et leur source inconnue, + Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants. + Je poursuis la comète aux crins étincelants, + Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances; + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses... + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent; + Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. + +Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très +vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un +poème indigne de contenir cette page: + + J'aime!--voilà le mot que la nature entière + Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit, + Sombre et dernier soupir que poussera la terre + Quand elle tombera dans l'éternelle nuit! + Oh! vous le murmurez dans vos sphères nacrées, + Etoiles du matin, ce mot triste et charmant! + La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées, + A voulu traverser les plaines éthérées + Pour chercher le soleil, son immortel amant; + Elle s'est élancée au sein des nuits profondes; + Mais un autre l'aimait elle-même; et les mondes + Se sont mis en voyage autour du firmament. + +Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi +physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui +aurait manqué à Chénier. Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie; +mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé. + +Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme +renouvelé André Chénier. Il l'eût renouvelé, je le crois assez; car il +le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de +ce qu'il avait été jusque-là. Ce qu'il y a de très intéressant dans +l'_Invention_, qu'il faut considérer comme la préface de l'_Hermès_, +c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique, +comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il +n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir +qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir. + +Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi +une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément +par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou +d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la +manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur +contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge +d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver +la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum +aux fleurs et la même saveur au baiser; instinct personnel, atavisme, +éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre +caractère tant du peintre de l'_Aveugle_ que de l'amant de «Camille» ou +de «Fanny». + +--Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être _inventeur_, avant +toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise»; c'est de ne +plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile»; c'est de ne +plus «les côtoyer sans cesse»; c'est de ne plus «dire et dire cent +fois ce que nous avons lu»; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur +l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don»; et «qu'on a tout +dit et que tout est pensé»; c'est de savoir regarder et comprendre «la +Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes; c'est de puiser une +inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, +pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses +telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux +modernes ont appris à les voir. + +Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire?--Ils restent nos maîtres, +mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus +ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet +usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour. Qu'ils nous +apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on +croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet +enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les +contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.---Et voilà +la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle +ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y +est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la +conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète +qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un +peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime: + + Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques. + +De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins +trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme; l'autre +contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir, +et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore +soutenu souvent par l'imitation de l'antique; le troisième enfin, qui +voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, +sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier +tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et +oublier complètement le second. + +Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que +comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance +de renouvellement; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien +toujours aux deux autres qu'il en faut revenir. + + + +IV + +OEUVRES EN PROSE + +Les oeuvres en prose d'André Chénier ne dépassent pas la mesure d'un +beau talent ordinaire de polémiste; et tout en faisant honneur au génie +d'André Chénicr en font encore plus à son caractère. Il a brillamment +soutenu de 1789 à 1793 la cause de l'ordre, de la raison et de la +justice; il a parfaitement mérité l'échafaud, et voila, sans lui faire +beaucoup de tort, à quoi l'on pourrait borner l'appréciation de ses +articles et pamphlets. + +Si l'on voulait plus de détails, je dirais que ce qui frappe en lisant +ces pages, c'est le caractère sain et pur de la langue. André Chénier a +quelque chose, on l'a vu, de la déclamation de l'époque révolutionnaire +dans ses vers officiels et de circonstance. Il n'en a absolument aucune +trace, ce qui surprend, mais agréablement, dans ses articles. Ils sont +écrits, à très peu près, dans la langue sévère et sobre du XVIIe siècle. +Vigoureux du reste, et souvent d'un beau mouvement, ils sentent l'homme +qui deviendrait très facilement orateur, et qui, dit-on, à ses heures, +l'était en effet. Elève de Buffon et de Rousseau, à tant de titres, il +l'est aussi de Mirabeau, et la longue phrase périodique (un peu trop +longue peut-être) s'étale et se déroule dans ses brochures, comme dans +les plus courts écrits de Mirabeau, avec une ampleur assez imposante. +Rappelez-vous une page de Mirabeau, à peu près au hasard, car il n'a +pas, et c'est son défaut, en plus d'un style, et lisez cette page de +Chénier, qui du reste vaut qu'on la lise: + +«Si les représentants du peuple ne sont point interrompus dans l'ouvrage +d'une constitution, et si toute la machine publique s'achemine vers un +bon gouvernement, tous ces faibles inconvénients s'évanouissent bientôt +d'eux-mêmes par la seule force des choses, et on ne doit point s'en +alarmer; mais si, bien loin d'avoir disparu après quelque temps, l'on +voit les germes de haines publiques s'enraciner profondément; si l'on +voit les accusations graves, les imputations atroces se multiplier au +hasard; si l'on voit surtout un faux esprit, de faux principes fermenter +sourdement et presque avec suite dans la plus nombreuse classe de +citoyens; si l'on voit enfin aux mêmes instants, dans tous les coins de +l'Empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, +fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes; +si l'on voit paraître souvent, et en armes, et dans des occasions +semblables, cette dernière classe du peuple, qui, ne connaissant rien, +n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui +veut la payer; alors ces symptômes doivent paraître effrayants.» + +Ce ton oratoire, très soutenu, qui était du reste le ton ordinaire +dont on usait alors toutes les fois qu'on parlait politique, mais qui +seulement chez les hommes de mérite et d'éducation littéraire devenait +un style, est, chez André Chénier, imposant, élevé et de grande allure. +Quelquefois (encore que très rarement) il touche à la vraie et grande +éloquence, et rappelle la dialectique enflammée des _Provinciales_. Ce +qui suit, avec plus de relief, de verdeur et quelque chose de plus dru +dans l'expression, serait une page de Pascal: + +«Ils déclarent abhorrer ces mots d'ordre, d'union et de paix, parce que, +disent-ils, c'est le langage des hypocrites. Ils ont raison. Il est +vrai, ces mots sont dans la bouche des hypocrites; et ils doivent y +être, car ils sont dans celle de tous les gens de bien; et l'hypocrisie +ne serait plus dangereuse et ne mériterait pas son nom, si elle n'avait +l'art de ne répéter que les paroles qu'elle a entendues sortir des +lèvres de la vertu... C'est ainsi que certains démagogues se revêtent +d'une autorité censoriale et distribuent des brevets de civisme, de la +même manière que certaines gens dans tous les pays ont dit, disent et +diront que vouloir les soumettre aux lois, c'est attaquer le ciel même +et être ennemi de Dieu et de la vertu.» + +Parfois enfin, mais plus rarement encore, cette puissance un peu diffuse +d'ironie se ramasse en un trait vif et acéré et qui part en sifflant. Je +dis que cela est tout à fait rare. En général, Chénier n'a pas le trait, +et du reste, ne le cherche pas. Cependant on n'est pas aussi bien doué +que Chénier, et tout fulminant d'honnête colère, et contemporain de +Chamfort, sans trouver quelquefois une épigramme souple, brillante et +aiguë. En voici: «Il est incontestable que, tout pouvoir émanant du +peuple, celui de pendre en émane aussi; mais il est bien affreux que +ce soit le seul qu'il ne veuille pas exercer par représentant»--«Je +reconnais là cet _honneur de corps_, l'éternel apanage de ceux qui +trouvent trop difficile d'avoir un honneur qui soit à eux.»--Mais +Chénier a trop peu de ces vives saillies pour un journaliste. Il est +convaincu, vigoureux, élevé, éloquent, écrivain pur, le tout avec un +peu de monotonie. On lira toujours ses oeuvres en prose, parce qu'il a +laissé de beaux vers. + + + +V + +L'ÉCRIVAIN + +À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu +inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons +plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des +_Elégies_, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une +expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, +et de très près, le style des _Idylles_ et des fragments épiques. Il +est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la +création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée +à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des +musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on +pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la _qualité du son_. +La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les +abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots +lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt +encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose +oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup +plus _nombreuse_, et _rythmée_, que mélodieuse à proprement parler. Elle +ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et +de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, +l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase +musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très +sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je +cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver. + +Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en +chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers +latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu; les vers français +ne l'ont pas toujours. Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, +Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset +qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de +la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à +proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, +c'est qu'ils sont amis de l'oreille. + +Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et +tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout +à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout +au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents +indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'_Aveugle_, ni la _Jeune +Tarentine_, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais +dites-vous à haute vois ces quatre vers: + + Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler; + Sur l'immobile arène il l'admire couler, + Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante, + Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante. + +Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, +que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec +admiration en 1819: + + .......Il monte. Sous nos pieds + Etend du vieux lion la dépouille héroïque. + Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique, + Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu. + Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu + Brille autour du héros, et la flamme rapide + Porte au palais divin l'âme du grand Alcide. + +Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'_Hermès_, qui n'a pas été +écrit. C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur +l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif +et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier +n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis + + L'Océan éternel où bouillonne la vie. + +jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie +scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point + + Des derniers Africains le cap noir de tempêtes. + + + +VI + +LE VERSIFICATEUR + +On a beaucoup exagéré l'invention rythmique d'André Chénier, la réforme, +la révolution rythmique apportée par André Chénier dans la versification +française. Il était en cela très loin du but, je dis de celui-là même +qu'il cherchait. Il s'essayait; il brisait le rythme uniforme de la +versification de son temps; il ne s'en était pas encore fait un qui lui +fût personnel. Il n'était encore qu'un insurgé, il n'était pas encore un +conquérant. + +En cela, comme en autre chose, et ce n'était pas un mauvais chemin, +il remontait à la Pléiade, et retrouvait cette liberté de coupes que +Ronsard et ses amis, un peu indiscrètement, avaient pratiquée. Mais +la liberté de coupes n'est nullement par elle seule une invention de +rythmes heureux; elle permet seulement d'en trouver. Que le vers «n'ose +pas enjamber», cela est très déplorable; mais qu'il ose enjamber, +cela ne suffit pas à le rendre beau; il faut qu'il enjambe en sachant +pourquoi. + +Un rythme est l'expression d'une pensée,--ou l'image d'un +sentiment,---ou la peinture soit d'une forme, soit d'un mouvement. Tout +rythme, toute coupe exceptionnelle, ne doit être risquée que pour donner +la sensation de quelque chose, pensée, sentiment, mouvement ou forme, +qui soit, aussi, extraordinaire, et pour en donner la sensation exacte. +D'une part, donc, hasarder une coupe exceptionnelle sans raison +appréciable au lecteur, n'est pour lui qu'un heurt inutile, et partant +un déplaisir;--d'autre part multiplier les coupes exceptionnelles +inutiles finit par faire perdre de vue toute espèce de rythme et par +donner la pure sensation de la prose, comme dans l'_Albertus_ de +Gautier, et la plupart des vers de Baïf;--et enfin risquer une coupe +exceptionnelle, à dessein, avec une raison, pour un effet, mais ne pas +atteindre cet effet, parce qu'on n'a pas trouvé le rhythme juste qui le +devait produire, c'est un contre-sens rythmique. + +Ces trois défauts ne laissent pas d'être fréquents dans Chénier. Il +a deux procédés coutumiers de coupes exceptionnelles, le rejet +monosyllabique et la coupe 9-3 (neuf syllabes sans arrêt, puis trois). +Ce sont des coupes très exceptionnelles, très risquées; il en abuse. +Elles sont dans son oreille, une fois pour toutes; elles ne sont pas +_dans sa sensation actuelle_, au moment même où il veut peindre quelque +chose, et s'imposant à lui pour le peindre; et partant elles sont plutôt +un procédé qu'une inspiration. + +Quelquefois, quoique plus rarement, la multiplicité des coupes +exceptionnelles ramène le vers à la prose pure: + + La liberté du génie et de l'art + T'ouvre tous ses trésors. Ta grâce auguste et fière + De nature et d'éternité + Fleurit. Tes pas sont grands. Ton front ceint de lumière + Touche les cieux. Ta flamme agite, éclaire, + Dompte les coeurs La liberté...... + +C'est presque un jeu d'écolier qui s'émancipe d'amener ainsi qu'il suit +un rejet ambitieux: + + _Strophe XI_. + + L'Enfer de la Bastille à tous les vents jeté + Vole, débris infâme et cendre inanimée; + Et de ces grands tombeaux, la belle Liberté + Altière, étincelante, armée. + + _Srophe XII_. + + Sort!--..... + +Enfin sa coupe exceptionnelle ne dit pas toujours ce qu'elle veut +dire. Dans l'exemple précèdent, ni _vole_, ni _sort_, à les prendre en +eux-mêmes seulement, ne sont très heureux. Ce n'est pas un monosyllabe +sec qui exprime bien la fuite et la dispersion dans le vent de la fumée +et de la cendre d'un château fort incendié. Il exprimerait mieux une +flèche dardée ou une fusée qui file.--Ce n'est pas un monosyllabe sec +qui exprime l'apothéose de la Liberté se dressant et planant sur les +ruines. Trois syllabes y conviendraient mieux.--De même dans cette +peinture des élections de 1789: + + Tous à leurs envoyés confieront leur pouvoir. + Versailles les attend. On s'empresse d'élire; + _On nomme_. Trois palais s'ouvrent pour recevoir + Les représentants de l'Empire. + +Cette cheville en rejet est une lourde faute et je m'y arrête point, +de peur d'y trouver du burlesque. Longtemps Chénier n'eut, ni dans ses +alexandrins, ni dans ses vers lyriques, le sentiment de la période +poétique. Son style en prose est périodique, son style en vers ne l'est +nullement, à l'ordinaire. Comme il était doué, comme il adorait les +anciens, et comme il faisait des vers latins, il la cherchait, cette +période en vers, et on le voit s'y essayer souvent. Ses essais furent +longtemps malheureux. Sa strophe du _Jeu de Paume_ est longue, lourde et +pénible. Ces dix-neuf vers, dont dix alexandrins, sept octosyllabes et +deux décasyllabes, combinés de telle sorte que tantôt deux alexandrins +tombent sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur deux octosyllabes, +tantôt trois alexandrins sur un octosyllabe, tantôt un alexandrin sur un +décasyllabe, ne sont pas un rythme pour une oreille française; c'est une +méthode, au contraire, pour rompre continuellement le rythme à mesure +qu'il commence à se dessiner, pour dérouter l'oreille dès qu'elle +s'apprête à suivre une courbe mélodique. Elle y renonce, et on lit tout +le _Jeu de Paume_ avec cette sensation, bien contraire au dessein de +l'auteur, qu'il est écrit en vers libres. + +Vers la fin de sa carrière il trouva la période poétique, en vers +lyriques du moins, c'est-à-dire qu'il trouva la strophe pleine, +nettement coupée et soutenue, dans _Charlotte Corday_ et dans la _Jeune +Captive_. + +Il trouva aussi, car il peut passer pour en être presque l'inventeur, un +rythme agile, nerveux et bondissant qui est d'un merveilleux effet dans +l'invective et qu'il a manié tout à fait en maître. C'est ce qu'il +appelle l'Iambe. Ceci est véritablement une petite conquête. «L'Iambe» +consiste dans l'entrelacement _régulier_ et continu de l'alexandrin à +rime féminine et de l'octosyllabe à rime masculine. Cela existait dans +la versification française, mais en _strophes_. Deux alexandrins et deux +octosyllabes, rimes croisées, formaient une strophe; puis, après un fort +repos, une autre strophe semblable commençait. De ce système rythmique +Chénier avait même sous les yeux un exemple tout récent, la dernière ode +de Gilbert. Ce qu'il a imaginé, c'est de supprimer le repos. Dès lors on +a un rythme continu, très rapide, très impétueux, d'une marche ardente +en avant, un des plus beaux de notre versification. Ce sont les +distiques élégiaques latins, plus courts, partant plus rapides par +eux-mêmes, et, en outre, avec une plus grande différence entre le vers +long et le vers court, ce qui double la force du jet et la saillie de +l'élan.--Et comme le rythme est continu, le poète peut y _faire +sa strophe_ à son gré, tantôt partir de l'octosyllabe, tantôt de +l'alexandrin, tantôt s'arrêter en chute de période sur l'alexandrin et +tantôt sur l'octosyllabe, varier ses effets à l'infini dans un dessin +rythmique arrêté pourtant et très net qui est une certitude pour +l'oreille. + +Chénier avait comme tourné autour de ce rythme dont il avait l'instinct +secret et la confuse impatience. Dans «_À Byzance_» on surprendra les +tâtonnements de l'Iambe. C'est d'abord la stance de trois alexandrins +tombant sur un octosyllabe; puis une strophe qui mêle alexandrins +et octosyllabes en partant d'un octosyllabe et en s'arrêtant sur +un octosyllabe aussi; puis une strophe partant d'un octosyllabe et +s'arrêtant sur un alexandrin; puis une strophe entre-croisant les uns +et les autres, mais ayant un alexandrin au début et à la chute (et +remarquez que dans tout cela le décasyllabe, dont l'union soit à +l'octosyllabe soit à l'alexandrin est antimusicale, a disparu); et c'est +enfin l'ïambe pur: «Sa langue est un fer chaud...»; et il le nomme: +«Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe...»; et il le manie déjà +avec beaucoup d'aisance, de sûreté et de vigueur.--Dans les _Suisses de +Châteauvieux_, et surtout dans les _Vers écrits à Saint-Lazare_, il en +fera un admirable instrument de passion et d'éloquence. + + + +VII + +On voit quel homme supérieur était Chénier et quel grand homme il allait +devenir. Il faut se le figurer comme un excellent poète imitateur qui +allait se dégager et devenir original lorsqu'il a été frappé; et qui +avait pleinement acquis, juste à ce moment, une perfection de forme +capable de soutenir tous les sujets et d'être à la hauteur d'une forte +inspiration personnelle.--Tel que nous l'avons, il est quelque chose +comme notre Tibulle, un Tibulle qui aurait quelquefois la voix d'un +Juvénal, et beaucoup plus souvent l'art laborieux, et les trop bonnes +études, et la mémoire indiscrète d'un Properce. + +Il était peu connu comme poète à l'époque où il a vécu. Il était +discret, montrait peu ses vers et les publiait encore moins. Le _Jeu de +Paume_ et les _Suisses_, c'est tout ce qu'il a fait imprimer en fait de +poésie de son vivant. Il ne faut pas tout à fait croire cependant que +Chénier ait éclaté tout à coup en 1819, lors de l'édition de Latouche, +et fût absolument ignoré auparavant. La _Jeune Captive_ avait paru six +mois après sa mort dans la _Décade_, et la _Jeune Tarentine_ dans le +_Mercure_ de 1811. Chateaubriand cite plusieurs fragments des Idylles +dans une note du _Génie du Christianisme_; et Millovoye publia plusieurs +fragments du poème _L'Aveugle_ dans les notes de ses élégies. + +Chénier était donc connu des lettrés de 1794 à 1819. Mais il était +inconnu du public. Latouche en publia une édition incomplète (les +nôtres le sont encore) et très fautive, qui tomba en pleine révolution +romantique et fit grand bruit dans une société toute préoccupée de +poésie. Il y eut un phénomène littéraire assez curieux. Les révolutions +littéraires ressemblent tellement aux autres, et leurs auteurs savent +si peu ce qu'ils font, que les romantiques prirent Chénier pour un des +leurs, pour un précurseur et un allié. C'était le moment où, par horreur +de Racine et Boileau, les Romantiques chantaient la gloire de Ronsard, +sans se douter que Ronsard est le plus classique des classiques, et le +père de tout le «classicisme» français. L'erreur fut la même à l'égard +de Chénier, étoile nouvelle de la vieille Pléiade. De plus, Chénier +avait certaines hardiesses de métrique qui séduisaient les novateurs. +Il n'en fallut pas plus pour déclarer Chénier romantique et même pour +soupçonner Latouche d'avoir imaginé les poésies qu'il publiait à +l'effet de soutenir la nouvelle école. Cette singulière confusion s'est +prolongée, et l'on représente encore quelquefois Chénier comme un +précurseur de la littérature moderne. + +C'est une erreur absolue. C'est le dernier des poètes classiques, qui +s'est distingué des poètes classiques de son temps en ce qu'il l'était +véritablement, et remontait aux sources au lieu de contrefaire des +imitations; mais il est classique exclusivement, sans avoir même le +soupçon des sentiments, passions et états d'esprit qui seront familiers +à Chateaubriand, à Vigny, à Lamartine, et par conséquent à Hugo. Le mot +à retenir, c'est celui où Sainte-Beuve avait fini par en venir, après +avoir longtemps dit sur Chénier des choses moins justes: «C'est notre +plus grand classique en vers depuis Racine». + +Il n'a pas été cependant sans influence sur une certaine partie de la +littérature du XIXe siècle. Chateaubriand avait montré qu'on pouvait, +tout en étant très original, et de son pays, et de sa religion, et de +son temps, avoir le profond sentiment de la beauté antique et en tirer +d'admirables choses. Par ce côté de son génie, il venait en aide à +Chénier en quelque sorte, ne l'excluait point, au moins, et même le +recommandait à son siècle. Et en effet, après lui et un peu d'après lui, +il y a eu, chez nous, nombre de poètes distingués qui ont cherché leur +inspiration dans les légendes antiques et dans les sentiment antiques, +quelquefois même plus profondément compris qu'ils ne l'avaient été par +Chénier, grâce à une information un peu plus complète.--C'est là toute +une école beaucoup moins éclatante que la grande, mais qui marque sa +trace à part, et que la postérité en distinguera très nettement. C'est +une petite école classique, écrivant quelquefois en vers modernes, mais +toute classique en son essence et en son esprit, et qui procède d'André +Chénier, et qui le sait bien, car les plus grands admirateurs qu'ait eus +Chénier en ce siècle sont dans ce groupe. + +Malgré cette école néo-hellénique et les talents distingués qu'on y +compte; malgré, encore, le groupe des _Parnassiens_, petite école un peu +indistincte, où se sont rencontrés des romantiques moins la sensibilité, +et des néo-antiques moins l'intelligence profonde de l'antiquité, et qui +procède un peu d'André Chénier par le soin curieux de la forme rare; +malgré Hugo lui-même, qui, avec sa prodigieuse souplesse d'exécution, +s'amuse quelquefois à se donner la sensation de l'antique à la manière +de Ronsard, et, parce qu'il a plus de goût que Ronsard, rencontre juste +André Chénier; malgré un certain nombre, enfin, d'infiltrations de son +esprit à travers la pensée de notre siècle, Chénier, en notre temps +comme au sien, reste un peu un isolé. Il est un phénomène curieux de +déplacement. Classique dans un siècle qui croit l'être et qui n'est que +prosaïque; classique et connu seulement à l'époque romantique; admiré +par elle et recommandé à notre génération par ceux à qui il ressemblait +le moins, et un peu défiguré et dénaturé, au premier regard du moins, +par ce patronage; il arrive à nous souvent mal compris, et plus souvent +mal classé.--Sans compter qu'on a parfois, en songeant à lui, l'idée de +ce qu'il voulait devenir, qui était à peu près le contraire de ce qu'il +avait été, et de ce que, dans l'oeuvre qu'il a écrite, il reste. + +Le vrai moyen de le goûter tel qu'il est dans ce mince volume, que, dix +ans plus tard, il eût peut-être désavoué, c'est de le lire dans une +bonne édition, comme celle du diligent Becq de Fouquières, donnant en +notes la clef de ses imitations et réminiscences. C'est alors comme +notre bibliothèque grecque et latine qui s'anime, qui vit, qui prend une +voix, et qui chante autour de nous. Tous les bruits clairs et doux des +mers d'Ionie, des vallons de Sicile, des côtes de Baies viennent à +nous, sous notre ciel gris, et nous donnent une fête de lumière gaie et +d'harmonies légères: + + Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines. + +Et cette sensation est exquise; mais encore c'est celle que nous +donnerait un traducteur de génie. Et il voulait faire autre chose; et il +l'aurait fait. Et ce ne sont là que ses études et exercices. Il faut les +admirer et les chérir, mais non pas trop les imiter. Il ne faut pas trop +imiter les années d'apprentissage même d'un grand poète, sinon comme +exercice aussi, et années d'apprentissage. + + + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES + + AVANT-PROPOS + + PIERRE BAYLE + + I.--Bayle novateur + II.--Bayle annonce le XVIIIe siècle sans en être + III.--Le «Dictionnaire» lu de nos jours + IV.--Conclusion + + FONTENELLE + + I.--Ses idées littéraires et ses oeuvres littéraires + II.--Ses idées et ses ouvrages philosophiques + III.--Conclusion + + LE SAGE + + I.--Transition entre le XVIIe et le XVIIIe siècle au point de vue +purement littéraire. + II.--Le «réalisme» dans Le Sage + III.--L'art littéraire de Le Sage + IV.--Le Sage plus vulgaire + V.--Conclusion + + MARIVAUX + + I.--Marivaux philosophe + II.--Marivaux romancier + III.--Marivaux dramatiste + IV.--Conclusion + + MONTESQUIEU + + I.--Montesquieu jeune + II.--Montesquieu amateur de l'antiquité + III.--Son goût pour les récits de voyages + IV.--Idées générales de Montesquieu + V.--«L'Esprit des lois», livre de critique politique + VI.--Système politique qu'on peut tirer de «l'Esprit des lois» + VII.--Montesquieu moraliste politique + VIII.--Conclusion + + VOLTAIRE + + I.--L'homme + II.--«Son tour d'esprit + III.--Ses idées générales + IV.--Ses idées littéraires + V.--Son art littéraire + VI.--Son art dans les «genres secondaires» + VII.--Conclusion + + DIDEROT. + + I.-L'homme + II.--Sa philosophie + III.--Ses oeuvres littéraires + IV.--Diderot critique d'art + V.--L'écrivain + VI.--Conclusion + + JEAN-JACQUES ROUSSEAU + + I.--Son caractère + II.--Le «Discours sur l'inégalité» + III.--La «Lettre sur les spectacles» + IV.--«L'Emile» + V.--La «Nouvelle Héloïse» + VI.--Les «Confessions» + VII.--Idées philosophiques et religieuses de Rousseau + VIII.--Le «Contrat social» + IX.--Rousseau écrivain + X.--Conclusion + + BUFFON + + I.--Son caractère + II.--Le savant + III.--Le moraliste + IV.--L'écrivain--Ses théories littéraires + V.--Conclusion + + MIRABEAU + + I.--Caractère--Tour d'esprit--Etudes + II.--Le système politique de Mirabeau + III.--L'orateur + IV.--Conclusion + + ANDRÉ CHÉNIER + + I.--L'Hellène + II.--Le Français du XVIIIe siècle + III.--Le poète philosophe + IV.--Oeuvres en prose + V.--L'écrivain + VI.--Le versificateur + VII.--Conclusion. + +FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Études Littéraires - XVIIIe siècle. +by Émile Faguet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12749 *** |
