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diff --git a/old/12665.txt b/old/12665.txt new file mode 100644 index 0000000..b9412e1 --- /dev/null +++ b/old/12665.txt @@ -0,0 +1,7945 @@ +The Project Gutenberg EBook of Galipettes, by Felix Galipaux (1860-1931) + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Galipettes + +Author: Felix Galipaux (1860-1931) + +Release Date: June 20, 2004 [EBook #12665] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +F. GALIPAUX + +GALIPETTES + + +DESSINS DE +P. BARON, E. BEJOT BETHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX, +L. LOIR, MERWART MESPLES, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIERE VALTON + + +PARIS +JULES LEVY, LIBRAIRE-EDITEUR +2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2 + +1887 + + + + +A MA MERE +MON MEILLEUR AMI + + + + +PREFACE + + * * * * * + +_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire, +achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus +grand succes qu'on puisse voir de nos jours! + +Il est si gentil, ce petit Galipaux. + +Il y a des jours ou on le prendrait pour Dejazet, et on se demande +pourquoi il ne joue pas les_ PREMIERES ARMES DE RICHELIEU _et le_ +VICOMTE DE LETORIERES. + +_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique. +Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de +prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an. + +De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obesite. +Galipaux n'a que la gaite, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait +etre ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver. + +Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix +au Conservatoire lui donnait de droit son entree a la Comedie +Francaise; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue +Lafayette des decrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre cote du +Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de +cinq ans avec le theatre ou triompherent Sainville, Arnal, Alcide +Tousez, Achard, Gil-Perez. Et la, meme la, on le tint trois ans sous le +boisseau. Les jeunes ont a lutter partout. + +Il est cependant meridional, ce jeune comique arrive a la force du +poignet; mais le midi lui-meme est etouffe par les syndicats et les +coalitions. + +C'est pourquoi Galipaux, desireux d'occuper ses loisirs, se mit a ecrire +de petites etudes, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont +prouve qu'il etait capable de debiter autre chose que l'esprit des +autres. + +Apres les_ DEUX EPAVES, _saynete en vers, Galipaux se revela sous trois +formes differentes dans le_ VIOLON SEDUCTEUR: _auteur, comedien et +violoniste, il savoura trois succes en une seance. + +Pourquoi du Palais-Royal est-il alle a la Renaissance? Et pourquoi de la +Renaissance ne va-t-il pas a la Comedie Francaise ou son debut serait +une veritable_ RENTREE? _Son professeur, son maitre, le grand Regnier, +ce comedien qui, sous l'Empire, etait plus venere qu'un senateur, n'est +plus la pour lui ouvrir la barriere. Et cependant quel Mascarille et +quel Scapin ferait ce Galipaux, ne pour les planches, qui a du renoncer +provisoirement a Moliere et a Regnard pour interpreter Blavet et +Bisson!--Il y a des degres, disait a Alexandre Dumas le president du +tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent +comique, le comedien poete et auteur, offre au public les fleurs de son +imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru +dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et +ephemeres, mais bien dans les journaux qui ont des abonnes--comme +l'Opera. Galipaux a ete imprime tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_ECHO DE +PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athenee les +Menus-Plaisirs, le theatre Dejazet ont donne de ses pieces. Il merite +d'etre lu, ayant merite d'etre ecoute. Et puisqu'il ne joue que le soir, +lisez-le le matin._ + + +AURELIEN SCHOLL. + + + + +NOS ACTEURS EN TOURNEE + +_A Alexandre BISSON._ + + +Depuis quelques annees, lorsqu'une piece a du succes a Paris--comedie ou +operette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_ +tout prets a l'exploiter en province. + +Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafes du boulevard les +comediens inoccupes, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour +l'exportation dramatique ou musicale! + +Ces troupes formees de brio et de broc, et composees d'elements +heterogenes, offrent la plupart du temps a l'observateur d'innombrables +sujets d'etudes, et au caricaturiste quantite de modeles a croquer. + +Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous +presente la tournee Saint-Albert. + + * * * * * + +Saint-Albert, grand premier role, aujourd'hui eloigne de la scene +(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de +representer dans toute la France la nouvelle piece de Dubequet. + +Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa +troupe: elle est formee d'une jolie collection de types! + +Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les +cheveux un tantinet blanchis. + +Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire a des gens comme ce +Floridor, par exemple!... + + +LE GRINCHEUX + + +Floridor est comique au theatre ... parfois, mais grincheux a la ville ... +toujours. + +Il a decroche avec peine et protection un second accessit au temple du +faubourg Poissonniere, ou il n'est cependant reste que six ans. Cela lui +suffit pour mettre sur ses cartes de visites "_laureat du +Conservatoire_" (laureat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois, +ca.) + +Il n'a pas voulu entrer aux Francais, il n'y aurait rien fait avec +Machin qui est la et qui accapare tous les roles. + +Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Des qu'on l'ecoute dix +minutes, on donne raison a ceux qui disent de lui: sale caractere! Ce +n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: a peine +dans un theatre, il debine tout et tous. + +Depuis le directeur, "qui n'y connait rien", jusqu'aux artistes, "tous +mauvais" en passant par le regisseur, "une moule", tout le monde a son +paquet avec lui. + +Je vous laisse a penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, a +lui, Floridor! + +Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard +Saint-Martin, qui lui dit: + +--Que fais-tu? + +--Rien. + +--Veux-tu venir jouer _le Nevrose_ avec nous? + +--Qui, vous? + +--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt.... + +--Ah! mossieu Dazincourt en est? + +--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-la? Tu n'as pas l'air de +l'aimer beaucoup. + +--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ca m'embete seulement de jouer avec +un cabot. + +--Allons, decidement, il t'a fait quelque chose. + +--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Nevrose_, +naturellement? + +--Non, c'est Vilter qui le joue. + +--Qui ca, Vilter? + +--Vilter, du cafe de Suede. + +--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie a part ... ce sera gai ... +Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Nevrose_.... + +Enfin, l'affaire est signee, non sans peine, et grace au directeur qui a +fait toutes les concessions. + +On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par +Floridor, a la demande de l'artiste qui a reclame cette faveur "afin +d'avoir au moins quelque chose dans la soiree, son role etant _une +complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!" + +La repetition generale vient d'avoir lieu, au premier etage d'un cafe du +faubourg du Temple. On s'est separe en se donnant rendez-vous pour le +lendemain, deux heures, a la gare Saint-Lazare: on joue le soir meme a +Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir a deux +heures. On peut parfaitement ne partir qu'a cinq, on arrive suffisamment +tot pour diner et etre pret a l'heure. Au moins, on passerait sa journee +a Paris. Il faut etre fou pour n'avoir pas vu ca! Les indicateurs ne +sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournee! + + * * * * * + +On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est +immediatement empare du meilleur coin. La duegne qui, elle, n'a pas eu +cette chance, a vainement laisse tomber plusieurs fois cette phrase: + +--Je sens que je vais etre malade ... chaque fois que je vais en +arriere.... + +Floridor n'a pas bronche. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir +compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible. + +--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre. + +--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi! + +--Eh bien, et nous? + + * * * * * + +On arrive. + +Floridor n'est pas content: + +--Eh bien, l'omnibus? Ou est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas +que je vais porter moi-meme ma valise a l'hotel? + +Mais, en voila bien d'une autre! + +Les yeux de Floridor tombent sur une affiche: + +--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-il ecumant. + +On a mis Reguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit? + +--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Reguval joue +Gaetan. + +--Qu'est-ce que ca me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connait ... +ma reputation n'est plus a faire. Dans les _Premieres pages d'une grande +histoire_, c'est moi qui ai cree Marceau. + +--Comment, Marceau? + +--Certainement, a Ruffec. + +Bref, apres avoir longuement ronchonne et s'etre apercu qu'on ne pretait +qu'une oreille distraite a ses jeremiades, Floridor change tout a coup +de ton: + +--Apres tout, etre le premier ou le dernier sur l'affiche, ca m'est bien +egal. La vedette, c'est le public qui vous la fait! + + * * * * * + +Floridor se precipite a l'hotel et se dispose a choisir la plus belle +chambre, mais le garcon l'arrete: + +--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt. + +--Ah! j'aurais ete bien etonne si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une +sale mansarde, alors. + +On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable a celle +qu'il voulait prendre. + +--Monsieur sera aussi bien ici. + +--Oh! ca ne fait rien. Je sais parfaitement qu'a l'hotel on n'est pas +comme chez soi, + + * * * * * + +A table, on presente le plat a Floridor. + +--Mais il ne reste que du maigre. Allez a la cuisine chercher du gras. + +Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste +plus_. + +--Voila ma veine! s'ecrie l'artiste, je meurs de faim! + +Et comme ses camarades se tordent: + +--Alors, vous trouvez ca drole, vous autres? Il vous en faut peu pour +rire! + + * * * * * + +Au theatre, le regisseur procede a la distribution des loges. + +Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a deja mis sa valise +dans la premiere, celle qui est la plus pres de la scene. + +On lui fait poliment comprendre que c'est l'Etoile qui s'habille la, et +qu'il est tout naturel qu'il cede cette loge a une femme. + +--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon. + +--Floridor! on commence! + +--Non, je ne suis pas pret ... il y a encore une minute! + +Si par hasard notre comique a du succes, il repond a ceux qui le +complimentent: + +--Oh! pour ce que ca m'avance d'etre applaudi a Versailles! + +S'il remporte une "tape", et qu'on y fasse allusion, sa reponse est +prete: + +--Dame! ce n'est pas a Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs! + +Le spectacle termine, le regisseur dit: + +--Mes enfants, demain, depart a sept heures, nous allons a Orleans. + +--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis, +cette idee d'aller de Versailles a Orleans quand on a Chartres a cote de +soi! + +--Mais, mon ami, si on ne va pas a Chartres, c'est que le theatre est +pris, le soir. + +--Eh bien, pourquoi pas en matinee? + + * * * * * + +Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la temperature +n'est pas favorable a l'entreprise, Floridor ne cesse de repeter: + +--Sale tournee ... il pleut tout le temps! + + +CELUI QUI SAIT VOYAGER + + +Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voila un +pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager! + +Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les +tournees fonctionnent, il n'a pas passe un hiver a Paris. Toujours en +chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner a propos d'un trajet +quelconque, vous etes certain qu'il vous repondra surement. +Interrogez-le sur l'heure du depart, celle de l'arrivee; demandez-lui le +nombre de kilometres, si l'on change de train en route, sur quel reseau +on voyage (Lyon, Orleans ou Etat), jamais vous ne le prendrez sans vert. + +Il a tant voyage! Tellement que, maintes fois, lorsque le train +s'arrete, on l'apercoit serrant la main du chef de gare: une vieille +connaissance. + +_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il repete souvent, +d'ailleurs. Examinez-le des le depart, et dites-moi si vous n'avez pas +devant vous un homme qui connait son affaire. + +En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le +dos a la locomotive (afin d'eviter les morceaux de charbon), mais il +l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ... +il est vrai qu'il a toujours soin de monter ou elles ne sont pas. + +Le train a peine ebranle, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son +seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une +casquette legere ou epaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_ +(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le +dernier crime lu, il le commente, jusqu'a la grande station ou l'on +dejeune. + +Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse +discretement a la _buvette_; c'est toujours la meme cuisine, et c'est +moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait +un leger somme qui le rend frais et dispos a l'arrivee. + +Il ne se presse pas, a l'arrivee: il sait voyager! + +Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de +l'hotel, Dazincourt, qui a deja joue dans cette ville (ou n'a-t-il pas +joue?) sait, lui, ou est le bon hotel, l'hotel raisonnable. Il a ecrit +la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car +il en a vu des _Hotel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_ +il a son petit repertoire, ce cahier cartonne que vous lui avez apercu +tout a l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera +un veritable plaisir de vous le preter) et vous verrez: + +_Versailles_. Tel hotel, dejeuner, diner et chambre: tant. V.C. + (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le cafe en + face. L'hotel n'est pas loin de la gare, on peut y aller a pied, + meme s'il pleut. + +Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde +Chartres une petite ligne ecrite au crayon: + +Descendre a l'hotel.... Eviter le vin. Demander si la cuisiniere + Anna, une petite brune, est toujours la! + +Et un point d'exclamation mysterieux termine cette phrase enigmatique! + +Dazincourt s'est donc rendu a l'hotel que lui a recommande son petit +vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hotel, s'informe +de la sante des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel +Strogoff_--la derniere tournee qui l'a amene ici,--monte au 17, sa +chambre habituelle, ouvre la fenetre pour changer l'air, eventre le lit, +tate les draps pour s'assurer de leur secheresse, souleve un coin du +matelas, a la tete du lit, pour se tranquilliser au sujet des ... +petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette derniere +inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la +ville dont Dazincourt foule le pave est une ville de garnison, notre +artiste se dirige au cafe des officiers: l'absinthe y est toujours de +premier choix. + +Six heures. Dazincourt rentre diner: c'est l'heure de la table d'hote, +le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, a six heures, +le service des tables d'hote est toujours si mortellement long, il faut +diner sans se presser. + +Son dessert pris, le comedien descend a la cuisine, et, sachant que, le +lendemain, le depart a lieu dans la matinee, bien avant l'heure du repas +ordinaire, il offre _deux entrees_ au chef, afin que ce Vatel de +province, reconnaissant de la bonne soiree passee la veille, lui trousse +a son choix un petit dejeuner des plus congruents ... et au vin blanc +(le matin, c'est le meme prix, et ca change). + +En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le theatre, en fumant avec +onction sa vieille bouffarde, Josephine. + +Il s'habille sans se presser et joue de meme, en pontifiant un brin. Le +rideau baisse sur le dernier acte, l'acteur se degrime et se rhabille +avec la meme regularite methodique. + +Ici, un detail bien caracteristique: + +Afin d'eviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses +effets, Dazincourt se demaquille avec de petits frottoirs que sa femme +lui a fabriques avec de vieilles chemises en prevision de la tournee et +qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnee comme un souvenir +de son passage! + +Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher, +surtout quand on a respire, pendant trois heures, l'atmosphere +surchauffee d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une derniere +en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre a l'hotel ou +il se fait mettre au reveil suffisamment tot pour ne pas avoir a se +bousculer. Monte dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort +enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui +sait voyager. + + +L'ACTEUR PRESSE + + +Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la +petulance et la vivacite memes. Quel brouillon! + +Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est la, vous +y allez, il n'y est plus. + +C'est tout essouffle, qu'il arrive a la gare ou ses camarades +l'attendent depuis longtemps. + +--Ou montons-nous? ici ou la? Non, a cote! Je vais voir dans ce wagon, +si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens, +Louisa, la-bas; grimpons dans son compartiment. + +Ses camarades, lasses de zigzaguer sur la voie sont deja cases que +Cinguy cherche toujours ou il va monter. Saprelotte! le train siffle, on +a ferme les portieres, il va rater le depart! Enfin, il s'accroche a une +main, on le hisse, il y est, ca n'est pas malheureux! + +Les copains installes depuis belle lurette ont place entre eux une +valise recouverte d'un plaid et s'appretent a faire un trente-et-un. + +--En es-tu? + +Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si +distrait.) + +C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais pret quand +on commence. + +--Non, attendez, j'ai mes journaux a lire. + +--Zut! fait le choeur. + +Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Evenement_, le _Gaulois_. + +Mais le demon du jeu l'empoigne, il lache carrement Prevel, Besson et +Nicollet pour regarder les cartes. + +--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue. + +--Tout a l'heure! Il faut que je lise. + +Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au +brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment. + +C'est la vingtieme fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de +la semaine dans nos theatres lyriques_; programme qui lui est du reste +profondement indifferent, aujourd'hui qu'il quitte Paris. + +--Allons bon! en voila bien d'une autre a present. + +Cinguy en se demenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de +fer dans la rainure de la portiere. + +--Quelle scie, cet animal-la! + +--On n'est jamais tranquille une minute avec lui! + +Cinguy derange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux +etrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne, +l'autre avec la courroie de la vitre, etc. + +Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy tres-embete, +dit: + +--J'ai une idee. + +--Nous sommes perdus, fait la soubrette. + +--Non, ne craignez rien! + +Et s'adressant a un gros homme qu'il ne connait pas: + +--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonte de me preter un instant +votre canif. + +Et attachant le couteau a une longue ficelle, il le descend entre les +deux planches, mais a force de faire la marionnette, il lache la corde +et v'lan, le couteau va rejoindre le billet. + +Tout le monde rit. + +Tete du monsieur. + +Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers peche +les deux objets. + +--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs. + +Mais le train s'arrete, on est arrive. + + * * * * * + +Cinguy, qui a rencontre quelqu'un avec qui il s'est attarde, sort le +dernier. + +Les omnibus d'hotel viennent de partir. + +--Eh bien, ou sont les autres? Oh! comme c'est bete de ne pas +m'attendre! + +On lui dit: + +--Les comediens sont descendus a la _Boule d'Or_. + +C'est loin, la _Boule d'or_? + +--Ce n'est pas ici, lui repond-on avec verite. + +--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexe de prendre une +voiture tout seul et encore plus vexe quand il voit que la _Boule-d'Or_ +est a dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais +inutiles. + +--Quel est le numero de ma chambre? demande-t-il a l'hotelier. + +--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont +tout pris. + +--Comme c'est malin, dit Cinguy a ses amis qui redescendent de voir leur +chambre, de ne rien retenir pour moi. + +--Allez a l'_Angleterre_, vous y serez tres bien. + +--Oh! oui, tres bien, reprend Floridor avec un sourire machiavelique et +puis, ce n'est que seize francs par jour! + +--C'est egal, vous me la paierez, celle-la, fait Cinguy en s'eloignant +furieux. + +Enfin, il est installe. Ses amis lui ont dit: + +--Nous allons au _Cafe du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne +traines pas. + +Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver +l'_Hotel de l'Angleterre_, devant lequel il est passe deux fois en +courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Cafe du +Commerce_, cinq minutes apres le depart de ses amis. + +Son nez s'allonge. + +Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand, +aujourd'hui sous-chef a la prefecture de la ville. Ce jeune provincial +savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien alle +l'attendre a la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivee. N'importe, +le voila, il ne lache plus le comedien. D'ailleurs, ses parents sachant +_l'ami du fils_ bien eleve quoique artiste, ont charge leur rejeton de +l'inviter a diner. Oh! impossible de refuser. Tout est prevu. Sachant +que Cinguy avait besoin d'etre au theatre de bonne heure, on dinera a +six heures et quart. C'est en-ten-du. + + * * * * * + +Au theatre, tout le monde est agite: Cinguy n'est pas arrive et c'est +lui qui dit le premier mot. + +--Me voila! Me voila! + +En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre +a quatre l'escalier tout en criant: a moi!! je suis en retard!!! +coiffeur! habilleur!! vite! + +Il se deshabille sur le palier, jette ses vetements a un machiniste +qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tete de clown, tellement il se +presse et crie: + +--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublie la clef de +ma malle a l'hotel. Garcon de theatre! allez vite a l'_Angleterre_, (au +bout de la ville) chambre 2, vous trouverez a ma valise un trousseau que +vous m'apporterez. Allez vite! + +L'employe revient, derate, et l'on commence. + +Un peu avant la fin de la piece, Cinguy, croyant qu'on l'attend "a la +sortie" remonte dans sa loge avant sa derniere apparition pour mettre +ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne +qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entree. +Le rideau baisse sur le dernier acte, son ami vient le feliciter de la +part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35. + +Pendant ce temps-la, tout le monde est parti, le theatre est vide, et le +gazier est la, ronchonnant apres l'acteur qui n'en finit pas et qu'il +attend pour eteindre le dernier papillon et s'en aller. + +Cinq minutes apres, Cinguy se trouve encore seul dans les rues desertes +de cette sous-prefecture inanimee, qu'il fait retentir de son pas +d'acteur presse! + + +L'AMATEUR + + +L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ca, mais +que le theatre amuse ou plutot que les artistes amusent, et qui, pour +rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilites +habillees_. + +Est-il heureux de faire partie de cette tournee! + +Ah! rien ne lui manque, il a pris ses precautions, celui-la! + +Voyez ses poches, elles sont bourrees de guides, elles regorgent +d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les +nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_.... + +Un enorme sac de nuit est a ses cotes--vrai cabinet de toilette ambulant +(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative. + +Quelqu'un s'est-il blesse, vite, demandez a l'amateur du taffetas rose: +il va vous en decouper un morceau avec ses adorables ciseaux +lilliputiens. + +L'amateur a trois malles. + +Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon gout de mettre plus +de huit jours de suite le meme vetement. Aussi l'amateur a-t-il emporte +quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis. + +Quant a ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre. + +Le soir, s'il y a une annonce a faire, c'est toujours lui qui est charge +de cette corvee: il a un si bel habit et il le porte si bien! + +--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor. + +L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays. + +Et pour eviter le temps perdu, voici comment il procede: + +Ses innombrables guides lui ayant appris les heures ou les musees sont +visibles, les jardins publics ouverts, des qu'il descend du train, il se +jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu: + +--Ce qu'il y a de curieux a voir! + +C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathedrales, _la plus interessante +de France au point de vue archeologique_. + +Bref, son systeme est le meilleur pour voir tout, et tres vite. + +On le blague bien un peu quand il revient de "ses excursions", on lui +monte des scies, en lui demandant regulierement s'il a visite +l'aquarium; mais ca lui est egal: "Il a tout vu" et c'est ce qu'il veut, +lui, qui voyage pour s'amuser. + +Quelquefois meme, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte a +cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, a +la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa +monture, grommelle entre ses dents: + +--Poseur, va! + +Ces soirs-la, a la facon dont l'amateur joue son role, les jambes un peu +ecartees, on s'apercoit visiblement des bienfaits de l'equitation. + +L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec +lui, _pendant la journee_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un +avant..., mais il ne s'agit pas de ca). + +Ces dames le savent si obligeant, si attentionne! L'une lui donne son +sac a porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confie son ticket, +celle-la l'envoie porter une depeche ... _a son ami de Paris_. Cette +derniere commission lui fait bien faire un peu la tete, mais il y va +tout de meme. Il a un si bon caractere! + +Comme compensation a toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut +dormir en wagon, d'appuyer sa tete sur l'epaule de sa voisine. + +Comment refuser ce petit service a un monsieur qui vous promene toute la +journee en voiture? Et puis, ca ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A +moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas. + +L'amateur est l'antithese de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_, +autant celui-la est _tortue_. + +Ainsi, il n'a qu'une scene, au deuxieme acte: il joue un invite a la +soiree; il a fini a neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent +a la fin du spectacle, il n'est pas encore pret et tous les +compartiments de sa malle gisent a terre, encombrant le couloir. + +Aussi, il faut entendre sacrer Floridor! + +Comme, apres le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un +"ambigu" a ses compagnons enjuponnes, quand, le lendemain, le depart a +lieu de bonne heure, il ne peut pas se degrouiller. Il a beau se faire +mettre au reveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne +montait pas deux fois lui-meme a sa chambre, apres avoir envoye tous les +garcons de l'hotel le reveiller, Lambinos raterait le train. + +Et quand on lui fait une observation au sujet de son eternelle +inexactitude et des "frousses" qu'elle donne a l'administration, +l'amateur repond _lentement_. + +--Je n'ai jamais rien rate! + +--Heureux homme! soupire melancoliquement Dazincourt. + +L'amateur a une manie qui lui coute cher: il achete toujours la +specialite du pays. + +C'est ainsi qu'il a remporte du nougat de Montelimar, des biscuits de +Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient +tout prets pour les gourmets ... naifs. Il a achete un pate a Chartres, +des sardines a Nantes, seulement il les a prises _a l'huile_, du sucre +de pomme a Rouen, des prunes a Agen, des escargots a Troyes; il n'y a +qu'a Orleans ou il a vainement cherche des ... mais il ne s'agit pas de +ca. + +Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi +l'impresario a-t-il jure ses grands dieux qu'il n'emmenerait jamais plus +avec lui, en tournee, des amateurs: ca coute trop cher d'excedent! + + +LE PECHEUR + + +Le comedien-pecheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer. + +Encore un calme, celui-la, et tout le premier a rire du pecheur a la +ligne si humoristiquement dessine par Richepin. + +Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait tres convenablement sa +petite affaire, est tres correct dans les roles qu'on lui confie et ne +depare jamais une distribution. + +Ne compte a son actif ni succes ni veste. On ne dit jamais de lui: "Oh! +qu'il est bon!" mais on ne dit pas non plus: "Oh! qu'il est mauvais!" +Bref, c'est ce qu'on appelle dans le batiment: un _Complete un excellent +ensemble_. + +Quand il n'est pas d'une piece en repetitions, il va chatouiller le +goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal +Saint-Martin ... a deux pas du theatre, au cas ou un accident surgirait, +mais par gout il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau +croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas. + +La tournee a justement lieu pendant l'ouverture de la peche, aussi ne +voulant rien changer a ses habitudes, le comedien-pecheur a-t-il emporte +avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il +en riant, celles qu'il a du se fourrer dans la tete. + +C'est bien un peu genant pour les voisins, ces satanes scions qui +tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pecheur est +si bon enfant et si tranquille! + +Le prototype de cette espece est sans contredit le grime Samortil. + +Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrasse de dire lui-meme si +c'est la peche ou le theatre qu'il prefere. Entre nous, j'ai tout lieu +de supposer que ce n'est pas le theatre. + +Il faut le voir, des qu'on arrive dans une ville, demander a la premiere +personne qu'il rencontre: + +--Y a-t-il de l'eau, ici? + +Et si la reponse est affirmative, se precipiter a l'endroit indique. + +Mais c'est comme une fatalite, chaque fois qu'on va dans un pays ou +serpente une riviere quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit +jouer dans une ville plate et seche comme la poitrine de mademoiselle X ... +on arrive des le matin. + +Lors de sa derniere tournee, on lui en a fait une bien bonne! + +Ses camarades l'avaient conduit a environ cent metres d'un pont, le plus +bel ornement de la ville de C, et lui designant l'eau qu'il ne pouvait +voir a cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'ecria: + +--C'est tres bizarre, vous voyez bien cette riviere, tout le monde +s'accorde a la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la +moindre friture. + +--Des blagueurs! fit Samortil, pique au vif. Je vous fais le pari, moi, +de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse. + +Pari tenu. + +Dans la journee, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains +vagues de la bonne _terre a peloter_; le soir, a table, il met dans sa +poche tous les morceaux de gruyere qu'il apercoit, excellent appat pour +le chevesne et le barbillon. + +Rentre a l'hotel a minuit, il se fait reveiller a deux heures (quelle +conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au +milieu de l'obscurite la plus profonde, mais quel n'est pas son +abrutissement lorsqu'a quatre heures, a la clarte de l'aube naissante, +il s'apercoit qu'il pechait depuis deux heures dans une _riviere seche_! + + * * * * * + +Du reste, il est inoui: n'a-t-il pas profite un jour du moment ou son +train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portiere du +wagon! + +A part ca, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant, +celui de faire porter a tout le monde sa bonne _terre a peloter_ dans un +sac _ad hoc_ (il est tellement encombre par ses engins, qu'il faut bien +l'aider). + +L'acteur atteint de pechomanie conserve meme au theatre ses douces +habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de +ses camarades se trompe, il le repeche. + + +LE PAPERASSIER + + +Le paperassier, c'est Groval. + +Il adore Paris; aussi veut-il absolument etre au courant de tout ce qui +se passe dans la capitale pendant son absence, et devore-t-il les +feuilles publiques afin de ne pas cesser "d'etre dans le train" comme +s'il n'y etait pas assez! + +Des qu'on arrive dans une ville, Groval demande immediatement a +l'employe qui lui prend son ticket: + +--A quelle heure arrivent les journaux de Paris? + +Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au +billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de redaction +des journaux locaux, et depose sa carte de visite dans le casier des +critiques dramatiques. + +--C'est une politesse a laquelle ils sont sensibles, dit-il a ceux qui +le raillent. + +Quelquefois, sur sa carte il fait preceder son nom de ces deux mots: +_Remerciments anticipes_; c'est quand le journal doit paraitre le +surlendemain, lui parti. + +Dans ce cas-la, il donne quelques sous au concierge du theatre pour le +lui envoyer _au theatre de X... faire suivre_. + +Ces courses faites, il va au theatre prendre les journaux a son adresse +et s'installe dans un cafe. La, il commence par devorer les comptes +rendus de l'_Avenir orleanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la +_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de decouper ce qui le +concerne. + +Puis comme il a promis a sa mere ou a sa ... cousine de la rue de Moree +de lui ecrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes +curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les +reponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il +se met en devoir de rediger pour ELLE un journal quotidien. Et il en +barbouille, de ce papier, il en barbouille! + +Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on +raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus decrire +les monuments curieux a voir, puisque, pendant que ses camarades les +visitent, il ecrit _pour ne pas manquer le courrier_. + +Alors que peut-il bien ecrire? Ce qu'il a lu probablement. + +Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en a Groval, il en a surement a +vous ceder. Desirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe +supplementaire, donnez-la lui, il la soupesera en homme habitue et vous +dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes +qu'il faut ajouter. + +Il a l'habitude, lui, qui n'arrete pas de lire ou d'ecrire ... meme +pendant les entr'actes. + +--Oh! les paperassiers! Les paperassiers! + + +LE SECOND REGISSEUR + + +Le second regisseur! + +Ah! en voila un qui ne les benit pas les tournees. + +A peine defraye, a la fin du voyage il se trouve avoir use ses fonds de +culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien. + +Et il travaille le malheureux! + +Arrive dans une ville, alors que les artistes vont ou ils veulent et +font ce que bon leur semble, le second regisseur, lui, reste a la gare +pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les +apporter au theatre, ou, une fois arrives, il les fait monter dans les +loges des artistes; loges qu'il designe lui-meme et ce n'est par la une +aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui +ronchonne sur l'incommodite, l'insalubrite ou la situation de la sienne. + +Aussi, generalement, voici comment le second regisseur procede: au +premier etage, les dames; au second, les hommes. La plus proche a +l'Etoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours +celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille pres des ... passons. +Quand il a fini cette petite besogne et apres avoir donne rendez-vous au +camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages +a la gare, apres le spectacle, le second regisseur va a l'hotel ou sont +descendus les artistes, mais comme il arrive forcement le dernier, alors +que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le +numero 53, tout la-haut, au fond du couloir a cote des ... (_voir plus +haut_). + +Le second regisseur dine seul: il faut qu'il soit au theatre a sept +heures afin de veiller a ce que decors et accessoires soient prets. + +Sorti du theatre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes +ou fond de chaleur a assister au chargement des bagages. + +Les billets pris et les malles des artistes enregistrees, comme il a +vingt minutes a lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin +et va casser une croute, ce qui n'empeche pas le regisseur general de +lui dire brusquement lorsqu'il l'apercoit: + +--Eh bien! c'est ca, ne vous pressez pas! voila une demi-heure que nous +vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous! + +!!! + + +LE REGISSEUR GENERAL + + +D'abord, celui-la, il ne faut pas l'appeler regisseur general, ca le +froisse, mais bien "mossieu l'administrateur", ca sonne mieux a ses +oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance. + +Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de +meme. + +C'est un pretentieux, du reste on n'a qu'a en juger par son costume! +Redingote noire, pantalon fonce, eternellement visse sur sa tete un +chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en +bandouliere et des gants.... Oh! des gants tres noirs.... C'est plus +gai ... et puis ca cache les ongles qui sont de la meme couleur. + +Le regiss... non, l'administrateur a l'aspect folatre d'un croque-mort +qui voyage en touriste! + +Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part a la +conversation generale, ce serait decheoir. + +Le nez continuellement plonge dans son indicateur fatigue, il fait le +train,--il entend par la, regarder l'heure du depart pour le +lendemain--quand il serait si simple de se renseigner aupres du chef de +gare en arrivant. Malgre ca, les deux heures qu'il consacre a l'etude +approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui +permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode. + +Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent a minuit +cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succes +qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques. + +Une des grandes preoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa +visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le +chapeau haut de forme et les gants noirs. + +En general, le regisseur de ce nom a enormement de tact et s'il a une +observation a faire a un artiste, il attend toujours d'etre ... dans une +salle d'attente ou a table d'hote pour crier une recommandation de ce +genre: + +--Dites donc, Reguval, tachez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai +vu de la salle, hier, soir, vous etiez degoutant? + + +LE DIRECTEUR + + +A l'epoque ou le marronnier du 20 mars songe a confectionner son +ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto: + +--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi +pour sa tournee. + +C'est que Saint-Albert est aime de tous ses pensionnaires. + + Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas.... + +Oui, c'est bien le plus agreable impressario qu'on puisse rever! + +Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe. + +Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul +en a et ca suffit, il sait qu'en affichant "Tournee Saint-Albert" c'est +le maximum assure, et puis si vous aviez du talent vous voudriez etre +paye en consequence et ca ne ferait pas son affaire. + +--Non, il vous demande aussitot: + +--Etes-vous bon voyageur? + +Pour lui, tout est la! Comme, a la rigueur, il pourrait tres bien ne pas +partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots) +il veut avant tout ne pas etre embete par les grincheux, les +retardataires et autres raseurs. + +Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois, +n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde +veut partir avec lui! Par exemple, il exige imperieusement une chose--et +pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot, +c'est-a-dire que votre mise soit irreprochable, qu'a table vous ne +parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hotels. +Tous ses artistes recrutes et la piece prete, Saint-Albert dit a ses +pensionnaires, huit jours avant le depart. + +--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant +un mois, pour etre a peu pres reguliere, n'en est pas moins agitee; il +est bon d'y preparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez! + +Le succes accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournees. Je +dis presque, car il lui est arrive--a qui n'est-il rien arrive?--une +aventure assez amusante, il y a ... peu de temps. + +C'etait a C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2 +heures. + +A peine descendu de wagon, il est accoste sur le quai de la gare par un +joyeux garcon tout rond, tout epanoui, qui lui saute au cou, tout en lui +gasconnant: + +--Ah! te voila, j'ave uneu peur! tu se, il y a de la laucation!! Ah! je +t'en prepare un succe! + +Saint-Albert etait abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait! + +C'etait tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour +quelconque, l'an passe, et qui se croyait ainsi autorise a tutoyer +l'artiste! + +Le soir, pendant la representation, notre homme, poste au milieu des +fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargees de chauffer +le _succe de l'ami_ Saint-Albert! + +Mais va te faire lan laire! + +Le spectacle etait compose d'une piece en 3 actes pour lever le rideau +et d'un petit vaudeville en un acte, joue enfin par Saint-Albert "qui +l'avait cree a Paris". Dam! quand au milieu de la grande piece, le +public ne vit point l'etoile directoriale, il se mit a murmurer et crier +sur l'air des lampions "Saint-Albert! Saint-Albert!" Le regisseur se +presente, gante blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le +tapage qui allait crescendo se retire au milieu des "Albert! Albert! +bert ..." Saint Albert a moitie vetu entre en scene et va pour +s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-a-coup, lui crie: + +--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une +bourgade ici, he? + +Tableau! + +Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien +sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire +absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices +veulent bien passer outre. + +Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux celibataires de sa +troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette +largesse faite a un point de vue _purement_ hygienique et, comble du +devouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont depenses de cette +facon-la, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne +consomme pas. Rien n'est drole comme de le voir jeter un louis sur le +comptoir de la vieille dame en lui disant: + +--Tenez, payez-vous et a l'annee prochaine! + + +LE JOUEUR + + +Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes! + +Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare a qui on l'avait +signale comme "bonneteur" dam! tout le temps il brasse ou fait couper. + +En wagon, vous lui dites bonjour, il vous repond: + +Faisons-nous _cinq_ points? + +Et vous n'avez pas eu le temps de dire: "Ouf" qu'il a deja installe une +valise entre vous et lui: + +--Un valet! C'est moi qui fais. + +A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et +vous souffle a l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de +faire un ecarte. + +Si au milieu de la nuit, force de changer de train, vous attendez dans +une salle d'attente, le sommeil aux yeux: + +Le joueur s'approche traitreusement de vous et vous tapant sur l'epaule: + +--Une petite manille! + +Quel raseur, ce cartonnier-la, il ne vous laisse jamais en repos. + +Evitez le joueur enrage. + + +TYPES DIVERS + + +Je ne m'etendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le +temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se leve +pour demander. + +--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me +chercher une brioche. + +Un jour, elle a failli faire rater le train a un de ses camarades qui +etait alle lui chercher un baba. + +Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent +dans leur chambre et entrant sans frapper: + +--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez.... + +Et elle s'installe. + +Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la +duegne etourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose +dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient a 103 +francs, a cause des depeches et des ports qu'elle a du debourser. + +Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait a l'archeologue et +qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosites +architecturales des villes ou l'on passe. + +Tantot, il vous force a grelotter dans les caveaux de l'eglise +Saint-Michel, a Bordeaux, tantot, il vous plante devant le _Pleureur_ de +la cathedrale d'Amiens et vous dit: "Hein? qu'est-ce que vous en dites?" +Un jour, il reclame votre admiration devant les vitraux de la necropole +d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez eviter +la contemplation prolongee de la grosse horloge a Rouen. + +Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des fleches, des tours, +des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les +siecles y ont passe! + +Et pour finir, je vous presente le farceur classique de toute bonne +tournee qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe, +celui qui chahute les bottines des locataires de l'hotel et met la +bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-etre +bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac! + +Une de ses plus droles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait a +l'eternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part a huit +heures, se fait mettre au reveil a sept heures et demie afin de rester +au lit jusqu'a la derniere minute se souciant peu d'avoir le cou sale +toute la journee. + +Que fait le rigolo? il va a l'ardoise du reveil, efface le 7 et met un +5. Le lendemain matin, il faut voir la tete de la petite dame qui s'est +habillee quatre a quatre et qui, prete deux heures trop tot, n'a meme +plus le temps d'aller se recoucher! + +Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournee! + + + + +LE SAC DE GERONTE + +_A F. ROUVIER._ + + + Dans le sac ridicule ou Scapin s'enveloppe, + Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope! + +Ce distique monumental a ete commis par l'immortel Boileau et rebondira +de generations en generations, en compagnie d'une foule de grandes +verites _ejusdem farinoe_. + +C'est Geronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il +faut bien que la poesie conserve quelque licence, meme sous la plume du +plus pedagogue des poetes. + +Or, que ce soit le maitre ou le valet qui se dissimule sous la toile de +ce tres vulgaire recipient, il est evident que, pour jouer les +_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions enormes est indispensable. + +Nous avions monte, entre camarades, une representation a Rouen, au +theatre Francais, et devions precisement jouer, le soir, la piece +susdite, lorsque, dans la journee, je m'avisai que nous n'etions pas +pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours +des difficultes inouies a se procurer ces choses insignifiantes par +elles-memes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scenes. + +--Assure-toi du sac, dis-je a mon ami Barral, qui remplissait le role de +Geronte. + +--Oh! un sac! Il n'y a pas a s'en preoccuper, me repondit-il, ce sera +bien le diable si, a Rouen, ou on a surement joue les _Fourberies_ plus +d'une fois, il ne s'en trouve pas un. + +--Oui ... mais on nous donnera peut-etre un sac trop petit pour +t'enfermer completement, tu es plus grand que le commun des mortels. + +--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immediatement. + +--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire.... + +Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse +_pouche_, comme on dit en Normandie. + +Le soir, avant d'entrer en scene, je lui demandai: Et le sac?... + +--Je l'ai. + +--Parfait. + +Je jouais Scapin, naturellement. + +La scene du sac arrive, et aussi le moment ou, allant le chercher dans +la coulisse, le malin valet dit a Geronte: + +"Il faut que vous vous mettiez la-dedans, et que vous vous gardiez de +remuer en aucune facon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet +de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis, +jusque dans votre maison, ou quand nous serons une fois, nous pourrons +nous barricader, et envoyer querir main-forte contre la violence." + +Je deroule le sac dans lequel Geronte est entre ... et quelle n'est pas +ma stupefaction, de voir sur la toile, ecrit en lettres enormes: + + BERNARD + + GRAINETIER + + A ROUEN + +Naturellement, de la salle on lit en meme temps que moi, et force est +d'interrompre la piece, spectateurs et acteurs etant pris d'un fou rire +qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarite se calme et je dis tout +bas, a mon camarade: Retourne-toi. + +Mais, fatalite etrange! de l'autre cote du sac, apparait de nouveau, +persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle: + + BERNARD + + GRAINETIER + + A ROUEN + +Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public +apercoit, confus et embarrasse, l'honorable et obligeant commercant M. +Bernard, fort connu a Rouen, lequel se dissimulait cependant de son +mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scene. + +Ce n'est pas tout. + +Le sac entierement deroule n'allait qu'a la ceinture de mon immense +Geronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _a parte_: "Cachez-vous +bien ... ne vous montrez pas", c'etait dans la salle des eclats de rire +spasmodiques, auxquels succedaient des salves d'applaudissements.... + +Evidemment Moliere n'avait pas prevu cet effet-la! + +Oh! cette representation, quel souvenir! Heureusement que nous etions +tres bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fumes donc +quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville +grincheuse il aurait fallu s'en aller. + +Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, casses, goutteux, +cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous +rappelant la representation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie +de Corneille. + + + + +CONCERT-EXPRESS + +_A Ernest MULLER_ + + +La scene se passe a Arcachon, cette jolie station balneaire du golfe de +Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale +et les huitres exquises ont fait une des reines du littoral. + +C'etait pendant la saison estivale de 187... + +J'etais en representations au Casino. + +Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que +jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra. + +Une ouverture, une poesie comique, une valse, un soliloque, un +quadrille, un monologue, etc., etc., c'etait peut-etre horriblement +monotone, mais je ne m'en plaignais pas. + +Maintenant une parenthese ... necessaire. + +Le maire d'Arcachon etait alors M. Deganne, riche proprietaire, lequel, +par ses gouts artistiques et son amour du Beau, pouvait pretendre a bon +droit a l'estime et a la reconnaissance de ses administres. (Ah! +versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres +deniers un theatre fort beau qui, peut-etre a cause de sa situation un +peu excentrique, n'a jamais ete bien frequente. + +Tous les ans, la petite plage gasconne est honoree de la visite de S. M. +la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale +habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La presence +de la mere de l'infortune Alphonse XII ne contribue pas peu a +l'animation d'Arcachon. + +Or, tous les ans aussi, on profite du sejour de la Reine, pour organiser +une grande fete, en son honneur; cavalcade, mats de cocagne, joutes sur +le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc., +etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays. + +Au mois de septembre de cette annee-la, M. Deganne, le maire-impresario +(comme Montbars dans _le Mari de la debutante_), se dit:--"Que +pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour derider le front royal?" + +Et, se rappelant bien a point le gout fort prononce que la reine avait +toujours montre pour l'art cher a M. Talbot, il se dit, apres avoir +pousse le "_Eureka_" classique: "Que la comedie soit jouee!" + +Il prit sa bonne plume de Tolede et manda les comediens ordinaires de Sa +Majeste ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les +premiers sujets du theatre francais de Bordeaux. + +Apres avoir murement reflechi, pese et juge chaque piece qu'on lui +offrait, pour savoir si elles etaient assez anodines et incapables +d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine +Isabelle, _ad usum puellarum et Reginae_, Monsieur le maire arreta +definitivement son choix sur _L'Ete de la Saint-Martin_, la spirituelle +comedie des spirituels Meilhac et Halevy, et sur _le Mari de la veuve_, +la charmante piece de Dumas pere. + +En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine desirant se coucher +de bonne heure. + +C'etait bien, mais ce n'etait pas tout; rien que de la comedie aurait pu +ennuyer Sa Majeste, et de petits airs, pas longs, de fraiches ouvertures +jouees entre chaque piece, ca ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui +songea immediatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe +et Thalie ensemble, ca devait aller comme sur de bonnes petites +roulettes.... Eh bien, non, ca n'allait pas comme sur de bonnes petites +roulettes, il y avait un empechement. + +A cette soiree de gala n'assistaient que des _invites_, munis de cartes +colorees portant la griffe de l'hote, car, recevant dans son theatre, M. +Deganne etait chez lui et par consequent l'amphitryon; donc, impossible +au vulgaire de penetrer dans le sanctuaire sans le Sesame, represente +par un bout de carton. + +Lorsque M. le maire parla d'envoyer querir les violons, ses adjoints lui +firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le +public de l'orchestre du Casino. En effet, la representation de gala +n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilegies, il +restait encore un nombre considerable de gens, baigneurs, touristes, +habitants, qui n'auraient su de la sorte ou passer leur soiree; donc, +faire ainsi relache au Casino eut ete un acte autocratique, et sous la +Republique ... mais passons. + +--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille +Burdigala! s'ecria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le +front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon. + +Comme il etait abime dans ses tristes reflexions l'impresario officiel +apercut a travers les vitres de sa fenetre, sur le mur voisin, une +affiche du Casino ou s'etalait ce nom: Galipaux. + +--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce +n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont +parfois des idees. + +Galipaux, mis au courant de la situation, fut egalement de l'avis de M. +le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi a remplir une +soiree. + +--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ... +en villegiature a Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait +vous seconder? + +--Si! Et me rappelant bien a point que la veille, j'avais prete mon +concours a un pauvre diable de pianiste qui avait organise un concert +dans les salons du Grand-Hotel:--J'ai votre affaire, dis-je a M. +Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage. + +Je vole a l'hotel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essouffle dans sa +chambre, au moment ou il faisait sa malle. + +--Vous partez? + +--Oui, ce soir. + +--Non, pas ce soir. + +--La voie est encombree! + +--Pas ca, vous jouez avec moi au casino. + +--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop +chere, et ... + +--Voyons, une journee de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un +cachet; je sais bien que ce n'est pas le Perou, ce n'est qu'Arcachon, +mais enfin.... + +Et je lui racontai ce qui se passait. + +La situation exposee, il me dit: + +--Eh bien, j'accepte; mais a la condition que je prendrai le dernier +train pour Bordeaux. + +--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir reussi. + +Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasme, m'ouvrit +ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les +affiches (il n'y avait pas de temps a perdre, le concert etant pour le +soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le +directeur _echarpe_ m'offrit gracieusement une invitation a la soiree de +gala. + +J'acceptai avec plaisir. + +Le soir, arrive de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se +_faisait les doigts_. + +--Deja arrive, peste! pas en retard! + +--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10. + +--Hein!!! + +--Oui, le dernier train part a 9 h. 10 et je le prends. + +--Comment! + +--Dame, vous me l'avez promis. + +--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas! + +--Je vous ai prevenu. + +--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dine fort tard, le monde +n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2. + +--Tant pis. + +--Cependant ... + +--Alors, je m'en vais tout de suite. + +--He, la, ne faites pas ca! + +Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien presse. + +La sueur perlait sur mon front. + +Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'etre pianiste +etait, de plus, entete comme un ane!... Insister eut ete inutile, sa +decision etait irrevocable. + +Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au theatre Deganne assister a la +representation extraordinaire; je ne suis pas fache de voir comment les +artistes de Bordeaux vont interpreter ces pieces. + +--Allons, allons, commencons, me dit l'instrumen ... triste. + +--Commencer!!! a 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la +salle; le gaz vient seulement d'etre allume, les huissiers ne sont meme +pas a leur poste. + +--Non, non, commencons ... ou je m'en vais. + +--Oh! la ... ouf! eh bien, commencons ... c'est raide, enfin! + +Je regarde par le trou du rideau et j'apercois une famille entiere, le +pere, la mere et deux enfants de sexe different, qui entrait. + +--Attendez, au moins, que ces gens-la, qui ont dine de bonne heure, +parait-il, soient assis. + +--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier. + +--Allons, frappez! + +Le rideau se leva melancoliquement, + +Les quatre personnes qui venaient a peine de prendre place, crurent que +c'etait pour une manoeuvre ... de la derniere heure, car ils ne firent +pas grande attention, mais, la rampe levee et trois nouveaux coups de +marteau redresserent leur tete. + +Ils apercurent alors devant eux, sur la scene, un monsieur en habit, +qu'ils ne purent prendre pour un regisseur venant faire une annonce, +car ayant vite salue, le pianiste etait deja sur le tabouret, prestement +exhausse. + +Ses doigts tomberent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquerent +energiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise +n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour +savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme +un eclair; ce jour-la, l'andante de Herz fut jouee _prestissimo_. + +--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez +d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de +la justesse du piano. + +--Il parait qu'il etait en retard, hasarda la jeune fille. + +--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesure, pour un accordeur, +ricana la maman, heureuse a l'idee de passer une soiree au spectacle. + +--A vous! me cria l'agite. + +--Attendez ... un couple qui entre. + +--Oh! mon Dieu ... la ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas +long, he? + +--Craignez rien. + +J'entre comme un fou, et lance mon titre: + + LES JEUNES FILLES, poeme de Daudet. + + Nous avons tous, petits ou grands, + Ici-bas, des gouts differents, + +--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse. + + Chacun le sien, dit le proverbe: + Les anes aiment le chardon. + +--Je vais manquer le train! + + Nous, nous aimons mieux le mouton, + Et le mouton prefere l'herbe. + +--Passez-en! + +Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poesie, dite +devant six personnes. Le dernier vers acheve, je salue et me retire +posement, lorsque je me heurte a quelque chose. Je crois tout d'abord me +tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est +mon satane pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est +precipite sur la scene et m'a rencontre. Deja installe au piano, il +commence _La danse des fees_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus! +pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum! + +Je commence a m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse, +comme une trombe, + +--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je. + +--J'ai fini. + +--Pas possible! + +--Si fait. A vous! + +--A moi!!! et je sors de scene! + +--Non, c'est moi. + +--Ensemble, alors. + +Comme je resistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en +songeant a l'acte d'insenseisme que nous commettions, et j'annonce: +"_Les Ecrevisses_", en pensant a toute autre chose. + +Vous dire l'effroi des rares spectateurs egares dans la salle, est chose +impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous depeindre la +stupefaction profonde, melee d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure +de ces gens-la. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient, +hebetes, comme on devisage des hallucines, atteints de la danse de +Saint-Guy; c'etait de la terreur. Nous avions l'air d'affoles, +d'hysteriques, de gens possedes d'un demon invisible qui les pousse +malgre eux a agir. Nous semblions mus par un ressort electrique et +mysterieux. + +C'etait de l'Edgard Poe, tout pur. + +Les huit premiers vers recites: + +--Passez deux strophes, me cria l'enrage musicien. + + C'etait ma derniere soiree. + Quand vers six heures moins le quart.... + +--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste. + +Enfin, la poesie repetee, comme l'eut fait un enfant presse d'aller en +recreation, je rentre dans la coulisse, aneanti et tombe dans un +fauteuil. J'etais en eau! Je m'eponge en soufflant: faisons ... un +arret. + +--Un entr'acte! tressaute ce predecesseur de l'homme-cheval. Vous n'y +pensez pas! + +Et il bondit sur la scene. + +Je parviens a retenir un pan de son habit: + +--Grace, grace! suppliai-je a genoux. + +Le pan m'echappe, et l'homme etait au piano. + +Tout le monde connait la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel +mouvement endiable ce morceau doit etre joue, sans quoi il perd son +caractere. Eh bien! je defie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a +cependant un merveilleux doigte, de jouer cette page avec une rapidite +aussi vertigineuse, une nervosite aussi intrepide, un entrainement aussi +diabolique que celui de mon complice. C'etaient des gerbes +eblouissantes, d'inepuisables scintillements, une sarabande de croches, +un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de +cascades musicales: absolument fantastique! + +Mon pianiste-telegraphe sorti de scene, sans meme revenir saluer les dix +personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur +son sac de nuit et fila sans meme prendre le temps de me serrer la +main. + +Enfin, apres un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je +pouvais dire: l'_Obsession_. + +Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce +monologue quasi-lyrique avec une celerite digne de mon acharne pianiste. +Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui +emportait l'homme-foudre. J'etais rassure, il n'avait pas manque le +train, mais, a mon avis, il aurait mieux fait d'aller a Bordeaux a pied, +il serait peut-etre arrive plus tot. + +Le concert se termina a neuf heures, alors que le monde commencait a +remplir le Casino. + +Je me sauvai comme un fou pour eviter les horions dont le public avait +le droit de me gratifier. + +Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai +dans le Parc ou je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu +d'air frais ... bien gagne. + +--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller a la +representation de gala. + +J'arrive au controle, on me dit: + +--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino? +Depechez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ca va commencer. + +--C'est meme fini! + +--Ah, bah! + +Et j'entrai prendre place, au grand ebahissement des huissiers qui n'en +revenaient pas. + +Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient +assiste au Concert-express, six avaient fait demander le medecin. + + + + +UNE RECEPTION + +_A Leon RICQUIER._ + + +De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus +foudroyante est certainement la rage du theatre. + +Ce genre d'hydrophobie est peut-etre le seul devant lequel la science de +Pasteur resterait impuissante. + +Oui, tout individu pique de cette tarentule peut se considerer a bon +droit comme f...lambe, la piqure est venimeuse. + +En effet, on a vu des artistes, ayant amasse un petit pecule, renoncer +a l'Art, a ses pompes et a ses oeuvres, autrement dit a ses succes et a +ses vestes, se retirer de cette vie, fievreuse et agitee s'il en fut, +avec le desir bien arrete de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot +au feu en diable, et moins de cinq ans apres, remonter sur les planches, +tant le feu sacre qui semblait eteint chez eux etait encore vivace. + +Du reste, on n'a qu'a jeter un coup d'oeil sur le passe: combien de +comediens, je parle seulement des grands talents, ont joue tard sur +leurs vieux jours, ne consentant jamais a prendre un repos bien gagne +et, se croyant toujours jeunes, ont affronte gaiement le feu de la +rampe! + +La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Moliere, +mourant en scene, en prononcant le fameux _juro_ d'Argan, sont restes +sur la breche en depit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et +quand meme. + +Malgre ou peut-etre meme a cause des difficultes inouies, des obstacles +insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des deboires +sans fin qu'on eprouve dans la carriere dramatique, il se trouve un +nombre considerable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression +d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent a des gens qui n'ont +pas de souliers.) + +Ces malheureux assoiffes de gloire, qui ont souvent toutes les +facilites ... pour faire autre chose que du theatre, et auxquels on ne +saurait trop repeter le vers de Boileau: + + Soyez plutot macons si c'est votre metier. + +menent pour la plupart une existence bien miserable. Ils servent les +trois quarts du temps de souffre-douleur a leurs camarades et on se +demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer. + +Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son +parti en brave et a renonce, pour quelques temps du moins, a la +decevante et trompeuse carriere theatrale, pour une plus lucrative et +plus calme: il s'est fait teinturier. + +C'est a present un homme de couleur. + +Si vous le voulez bien, nous le nommerons Cameleon: ca nous rappellera +son metier. + +Donc, Cameleon sentit un jour chez lui une vocation irresistible pour +l'art dramatique; ca lui etait venu tout d'un coup, comme l'attaque +d'apoplexie. + +Mais il n'etait pas encore bien fixe sur le choix du genre qu'il +adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait. + +Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi +de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idee +d'aller consulter les artistes du theatre du Palais-Royal!!! + +Ce ne fut pas la, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration.... +Mais n'anticipons pas. + +Cameleon enfreignit donc le dur reglement du theatre et, soudoyant a +prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien severe mais juste du +Temple de la Gaite (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la +porte d'ordinaire obstinement close au _profanum vulgus_. + +Arrive au seuil du "Bain a quatre sous", il frappa bien timidement, le +_povero_, et recut un "entrez" pousse par huit gaillards dont les voix +tonitruantes clouerent sur place mon pauvre Cameleon, qui, pressentant +sans doute son etat actuel, changea de couleur. + +Mis au courant de la situation et lorsque le jeune neophyte eut adresse +sa requete, le Bain, par la voix de son secretaire, le machiavelique +Numes, repondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se reunir et que +le comite lui ecrirait le jour ou il pourrait venir passer l'audition +demandee. + +Cameleon radieux partit enchante et ne dut pas dormir beaucoup cette +nuit-la! + +A peine avait-il referme sur lui la porte du Bain, que tous les +baigneurs eclaterent en sourdine, a l'idee de la bonne farce que l'on +allait jouer au naif, a ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la +comedie, il suffisait de monter sur les planches. + +L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y +assisterait. + +Maintenant, une explication necessaire et que le lecteur a deja du +chercher. + +Qu'est-ce donc que le "Bain a quatre sous?" + +Voici: personne n'ignore que le theatre du Palais-Royal n'a rien de +commun avec la salle du Trocadero, en tant qu'espace, bien entendu. + +Or, la salle etant extremement exigue, on ne se fait pas une idee de ce +que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du theatre +qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux +blancs: les coulisses! + +Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont reduites a cinq seulement +plus une pour les choristes la-haut, la-haut. + +Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on +empile tous les autres dans la meme: Le bain a quatre sous! Nom bien +caracteristique et qui s'explique de lui-meme. On attribue a Lassouche +la paternite de cette expression; un jour que, recevant une visite +(jadis!!!) il s'ecria: "Montez-donc la haut,--_au bain a 4 sous!_" + +En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le +deshabille qui y regnent. + +A present le lecteur en sait autant que moi. + +Le jour de la reception arriva. + +On jouait alors _Divorcons_. L'examen devait avoir lieu pendant un +entr'acte, afin que tous pussent y assister. + +Une petite mise en scene avait ete preparee pour cette ceremonie. + +Ainsi, devant l'unique fenetre de la loge (qui permet qu'on n'etouffe +pas tout a fait), on avait cloue de grands journaux qui allaient du haut +en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisee, on +avait dessine au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eut pas +d'erreur, on l'avait ecrit dessous.) Au haut de la fenetre, on avait +attache un petit buste de la Republique (?) qu'on avait trouve dans un +placard; a droite et a gauche, deux portants pris en bas, et par terre, +tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec +tous les becs de gaz allumes: c'etait complet. + +A neuf heures, Cameleon se presente. + +Un fremissement d'aise passe sur tous les visages. + +--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux. + +--Non. + +--Voyons, venez ici qu'on vous arrange. + +--Comment? + +--Savez-vous vous faire une tete? + +--Hein? + +--On vous demande si vous savez vous maquiller? + +--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose. + +--Deshabillez-vous. + +--Que je me ... + +--Oui, deshabillez-vous, nous allons vous grimer. + +--Est-ce bien utile?... + +--Je crois bien ... pour voir si vous avez la "gueule" lui dit Numes, +d'un ton serieux. + +--Ah! bon, bon, murmure Cameleon, convaincu. + +Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appele +generalement saindoux; apres, une couche de blanc gras bien etalee +recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le +tout et on commence alors a lui faire une tete aupres de laquelle celle +qui surmonte les epaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean. + +--Mets du rouge, dit Pellerin. + +Et Numes lui dessine un rond rouge, grand comme une piece de cinq +francs, sur chaque joue. + +--N'oublie pas le bleu, fait Garon. + +Et Numes de border d'un beau bleu ces deux circonferences rougeatres. + +--Eh bien, et le crepe? ajoute Numa. + +Ce bandit de Numes colle alors avec du vernis, du crepe dans les +sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des +favoris, je ne sais meme pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le +nez, pour simuler quelques poils follets. + +--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond. + +Et le coupable Numes d'ajouter en long, en large, en travers, en biais +de grosses raies marron qu'on aurait apercues a dix kilometres; le +malheureux avait l'air d'un prisonnier derriere les grilles de son +cachot. + +--Sapristi, il n'a pas de perruque! + +Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la +plus genante des perruques, que l'assassin Numes appliqua sans mot dire +sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau. + +Le premier acte de _Divorcons_ termine, les autres artistes monterent; +ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter +Hyacinthe, venu d'Asnieres expres, Lheritier, Montbars et votre +serviteur qui venait pour la premiere fois, depuis son engagement, ce +qui lui donna une rude idee de la dose de melancolie qui regnait dans le +theatre ou il entrait. + +Vous dire _l'epatement_, c'est le mot, des nouveaux arrives, a la vue de +cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur +une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'etant +pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine a +tenir mon serieux. + +--Allons, commencons vite, dit Daubray. + +Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stearinesque et, apres +avoir salue ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui. + +--Que savez-vous? + +--_La Greve des Forgerons_. + +--Ah! en francais? interroge Calvin. + +Plet se roule. + +--Dame! fait Cameleon, qui commencait a etre abruti. + +--Dites-nous la. + +Il commence. + +A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui +etaient assis sur des chaises placees en rang, comme pour entendre +quelque chose de serieux, se levent, lui tournent le dos et vont dans un +coin de la salle, se former en rond. + +Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation, +il s'arrete un instant. + +--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury delibere. + +Il continue; tout le monde sort et le pauvre naif reste seul, en train +de dire la poesie de Coppee. + +Quelques instants apres, le jury qui etait sorti pour s'esclaffer a son +aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne a l'aspirant +artiste: + +--Dites-nous le meme morceau en auvergnat. + +Plet tombe par terre. + +--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire: + +--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera breve; voichi: + +--Ah! bon, et Cameleon fit ce qu'on lui demandait! + +--Assurement, c'est tres gai, la _Greve des Forgerons_, dit Numes, mais +n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du meme genre, moins +grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est tres +bien _J'aime pas l'veau_ et ca entre bien dans vos cordes. C'est de +Milher et de moi, je m'etonne que ce morceau ne fasse pas partie de +votre repertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera? + +--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Cameleon. + +--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette. + +Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_. + +--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le +troisieme? + +--Non, monsieur. + +--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait +que des etudes superficielles. + +La chansonnette chantee au milieu de rires difficilement contenus, Numa +dit a Cameleon: + +--Pourquoi ne pas etre franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire +tout de suite: "Je suis eleve de Duprez!" + +--Mais, monsieur, repond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de +lecons de personne. + +--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur. + +--Si, si, fait le chanteur flatte. + +--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ... +je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne +faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon. + +Plet se tord. + +--La, a present, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de +fond et recommencez a chanter ... mentalement. + +Et Cameleon de regarder le mur en gesticulant en silence. + +Ah! c'est la qu'on en a profite pour rire un peu. + +Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts +sortaient n'y tenant plus. + +--Voyez-vous! comme il a la figure expressive! + +--Quelle physionomie mobile, ce garcon-la! + +--La, maintenant, recommencez, de profil. + +--Bien, bien, non, de l'autre cote!... oui, la ... comme ca. + +--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue. + +--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement. + +La sonnette de l'entr'acte retentit. + +On abregea par force cette nouvelle inquisition. + +--Mon cher ami, nous vous delivrerons demain un certificat avec toutes +nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le +regisseur general, et vous vous presenterez ensuite chez M. Briet, le +directeur ... vous etes sur de votre affaire. + +L'acte recommencait. + +Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Cameleon trouve +encore des ennemis. + +--Pour vous demaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau. + +Tout le monde sait que l'eau est impuissante a enlever le fard; on +n'arrive a se nettoyer bien completement qu'avec du cold-cream. + +--Quant au crepe, ajoute le feroce Numes, c'est bien simple; faites-vous +raser les sourcils; nous, la premiere fois, c'est ce que nous avons +fait. + +Le bien a plaindre Cameleon, desireux d'aller respirer un air pur, +reconfortant et qui put le remettre de toutes ces emotions, sortit +precipitamment avec son fard et son crepe sur la figure. + +Si on ne l'a pas arrete ce soir-la, c'est qu'il y a un Dieu pour les +naifs. + +Le lendemain, muni de la bienheureuse petition, il se presenta chez les +directeurs en agitant triomphalement son certificat. + +MM. Briet et Delcroix detruisirent les beaux reves de Cameleon en lui +apprenant qu'on s'etait f...u de lui. + +Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Cameleon cherche partout +Numes pour le tuer. + + + + +DECEPTION + +_A Leon LAMQUET._ + + +Un beau matin du mois de mai de l'annee derniere, je recus une lettre +dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance. + +--Cette missive ne m'est evidemment pas envoyee par un chaudronnier, me +dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous etes +comme moi, mais quand je recois une lettre de quelqu'un qui m'est cher +ou d'une personne inconnue, avant de decacheter la lettre, je me livre a +un vrai petit travail; je la soupese (ce n'est pas que j'aie l'habitude +de recevoir des lettres chargees, helas!) je la flaire, je tache, si je +ne connais pas l'ecriture, de deviner l'envoyeur, d'apres le nom du +quartier estampille sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis +suffisamment intrigue que je me decide a l'ouvrir. + +Aussi ne fis-je sauter le cachet armorie que j'avais devant moi qu'apres +m'etre vainement demande: De qui? + +Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui +enorme. Car, dechiffrer des hieroglyphes n'est pas mon fort, et les +pattes de mouche que j'avais devant les yeux etaient de purs casse-tete +chinois. + +Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupconnent pas capable, je +parvins a deviner ceci: + + "Monsieur, + +" J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche +dernier, dans un concert au Trocadero." + +" Fort desireuse de vous connaitre et ayant absolument besoin de vous +voir pour vous parler d'une chose qui vous interessera, je vous supplie +de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la +matinee." + + "_Signe_: Mlle FONTANGES." + Rue de M***. + +--He! he! mais voila, dis-je, qui est du dernier galant. + +Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire. + +Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas a en douter. +C'est clair comme le jour. + +Ah! mais ce n'est pas tout ca. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the +question!_ + +Est-ce serieux? Je n'y crois guere. Un rendez-vous, a moi! non, ce n'est +pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune +m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on recoit des +rendez-vous d'une inconnue. + +Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades +qui iront roder aux abords de la maison indiquee et se gausseront tout a +leur aise de ma folle naivete.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait +dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage. + +Et de dechirer le billet qui avait trouble un moment la quietude de mon +ame. + +Mais cependant, s'il etait vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait +remarque? Apres tout, il n'y a rien la de si extraordinaire, et on a +assurement vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au +theatre Beaumarchais. + +C'est egal, une jeune fille ... ecrire a un artiste ... c'est risque! +Enfin, tant mieux. + +Je ne songeai plus alors qu'a cette aventure et la journee qui me +separait du bienheureux moment me parut interminable. + + * * * * * + +Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-la on n'eut pas de +peine a me reveiller. + +Ce fut l'une des rares matinees ou j'assistai au lever du joyeux Phoebus. + +Ma toilette fut cependant longue, malgre mon impatience, car jamais je +n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate. + + ... Mon crane etait couvert + D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer. + +Mon vetement etait irreprochable de chic.--On me l'avait apporte le +matin meme, heureux hasard. On se serait mire dans le vernis de mes +bottines et mes gants eussent ete envies par le plus elegant sportman; +bref, j'etais tout a fait copurchic, comme on dit maintenant. + +Je consultai fievreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel +quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M... +donnait dans l'avenue des Champs-Elysees. + +--Allons, allons, le coup de fer n'etait pas de trop! + +Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix. + +Enfin une voiture passa, elle etait jaune!! + +Mauvais presage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon +fait. Je l'arretai. Du reste la carrick de l'automedon etait vert, +couleur de circonstance. + +Nous roulames. Arrive a la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arreta +devant une maison qui detonnait au milieu des autres. + +Elle etait de modeste apparence, a l'encontre de celles qui +l'entouraient. Et je m'etonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de +ces aristocrates. Elle semblait, la, l'oubliee, la Cendrillon en pierre +de taille. + +Mais n'ignorant pas que dans les petites boites sont les ... je passai +outre. Je jetai le nom au concierge et m'appretais a jouir de cette +nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbere me +cria: + +--Pas par la ... au 3e, a gauche, le petit escalier au fond de la cour! + +Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis peniblement. +Je ne vous decrirai pas la solennite de l'escalier ... d'abord parce que +ca vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier etait +tres loin d'etre solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il etait +laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en +bois non cire, et je m'arretai devant une petite porte sur laquelle une +carte de visite eclatait.... C'est bien la ... je tirai discretement la +patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma +toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir. + +Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre ou mes yeux +furent aussitot attires par une Leda en marbre blanc. + +Peu d'instants apres, la soubrette, a l'air degage, ouvrit une porte +cachee par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la +chambre de sa maitresse. + +Ce que j'apercus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!... +je ne vis rien ... si, une obscurite complete ... a tel point que, +voulant faire un pas, je trebuchai, sur une marche traitresse.... + +--Venez! soupira une voix alanguie. + +Et, comme j'ecarquillais les yeux pour distinguer quelque chose: + +--Par ici! + +Et l'on me prit la main pour guider mes pas incoherents. + +Cependant, je commencai doucement a me rendre compte des etres a la +faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide eclat etait encore +tamise par l'epaisseur d'un verre rouge. + +En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutot ce que je sentais ... +c'etait l'odeur troublante de ces pastilles du serail que mon invisible +interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade! + +Apres m'etre excuse d'arriver en retard ... histoire de dire quelque +chose, car j'etais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le +plaisir.... + +C'est egal, a ce moment je devais etre bien drole, car je parlais au +hasard, ignorant si on etait devant ou derriere moi. + +--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mysterieuse inconnue, je vous +prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma demarche, mais je voulais +vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments +d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense a vous. + +--Mon Dieu, madame! + +L'obscurite absolue qui nous entourait me permettait de rougir a mon +aise. + +--Oui, je tenais a vous parler moi-meme, car une lettre, helas! ne vous +aurait pas dit ... (la un soupir gros de promesses). + +--Que votre vie est agreable, reprit-elle soudain, vous allez de fetes +en fetes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous +desire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! etre artiste! +quel reve! + +--Je ne vois pas encore, madame.... + +--Et les femmes, me dit-elle tout a coup en me saisissant les mains. Ah! +les femmes! combien seraient heureuses d'etre la preferee; mais vous +allez voltigeant de la blonde a la brune, sans vous soucier, petits +libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire. + +--Oui, mais dans tout cela.... + +--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles, +de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos +coulisses? + +--Mais oui.... + +--Et appele dans le monde, comme vous l'etes tous les soirs, vous +coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez la des femmes du +meilleur monde, j'en suis sure? + +--Assurement, mais ... + +--Eh bien, j'ai pense que vous pourriez m'etre utile, en priant toutes +ces aimables et jolies femmes que vous frequentez, de s'adresser a moi +pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens a leur disposition: +savons dulcifiants, creme onctueuse, poudres de riz, vinaigre de +toilette, nakara des Indes, lait antephelique, pommade Dupuytren, iris +de Florence, mais surtout, ma specialite, l'eau dentifrice qui a la +propriete de blanchir les dents et de rougir les levres. + +Je renonce, chers lecteurs, a vous depeindre l'ahurissement que me causa +cette reclame inattendue, recitee avec une volubilite aupres de laquelle +celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean. + +Et voila donc pourquoi je m'etais fait beau et avais pris une voiture +pour arriver bien vernis et tout frais! + +--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de +cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz +et un flacon de mon eau dentifrice. + +L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif: + +Apres vous etre lave les dents, comme d'habitude, avec de la poudre +ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant verse une goutte de +cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que +voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles. + +Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait deja bourre mes poches +de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que +je disparaissais entierement dessous. + +Mon ebahissement ne me quitta que chez moi, ou j'etais rentre, sans meme +m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosite, j'essuyai cette +fameuse eau; apres l'operation que je fis avec soin, je m'apercus, o +desespoir, que j'avais les _levres blanches et les dents rouges!!..._ + + + + +LES INITIALES + +_A Georges PEYRAT._ + + +--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de reveiller tout +a coup. + +Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba +pantalon, habit, chapeau, qui trainaient par terre, et s'asseyant sans +plus de facon au pied de mon lit--bien qu'un siege vacant ne fut pas +introuvable--il aborda carrement la question, me lancant a +brule-pourpoint cette phrase traitresse: + +--Que fais-tu ce soir? + +--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre cote pour montrer +a mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir +et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu. + +Mais, helas, Jules etait comme l'avare Acheron! + +--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmene avec moi chez +madame de Saint-Girieix. + +--Pourquoi faire? + +--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle +donne ce soir un bal splendide dans son hotel, avec kermesse et tout le +tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de +leur devouement pendant cet incendie terrible qui a detruit une partie +de Berne! Mais on ne parle que de cette fete; ce sera absolument +feerique, il faut y venir! + +Judic vendra des peches, Granier des bretelles, Leonce doit faire du +trapeze a 6 metres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte +sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on +dirait, ma parole que tu ne comprends pas. + +--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon +ami, a qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma +profonde antipathie pour ces petites fetes choregraphiques, tu viennes +m'inviter a en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est egal, je +te remercie du choix, mais je ne puis.... + +--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, a present +surtout que j'ai annonce ta venue a madame de Saint-Girieix. Ce serait +joli ... tu me ferais passer pour un farceur! + +--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empechement imprevu.... + +--Sont des cliches uses, mon cher. + +--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose a +faire qu'a te demander de me presenter.... Dans ces soirees-la, c'est a +peine si la maitresse de la maison regarde les gens qu'on lui +presente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ca qui ... + +--Voyons, ce n'est pas serieux, ce que tu me dis la. + +--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, ecoute et suis +mon raisonnement: + +La foule m'enerve, ce soir, on s'etouffera; tu sais quel mal je me donne +pour collectionner dix pieces de vingt sous et tu n'ignores pas que +pour tenir tete aux assauts nombreux des jeunes bouquetieres, aux +sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc., +il faut pouvoir posseder une certaine quantite de ces petits papiers +bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extremement +fatigue et tu trouveras bon.... + +--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre a dix heures, +nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous +coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes? + +--Ah! que le diable t'emporte! je m'etais jure de ne pas sortir ce +soir.... Eh bien, oui, la! j'irai, mais a une condition _sine qua non_. +C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne +m'obligeras pas a danser la moindre polka? + +--Soit! + + * * * * * + +A dix heures precises, Jules arrivait sous les armes, claque et camelia +compris. + +Vingt minutes apres, nous descendions de voiture devant le perron de +l'hotel de madame de Saint-Girieix. + +Lanternes venitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle, +petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet +d'eau colore en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref, +rien ne manquait. + +Nous montames au salon de danse. + +Je ne sais si vous etes comme moi, mais rien ne me semble drole comme de +voir cirer le parquet a un tas de gens essouffles, rouges comme des +tomates et suant sang et eau; ils tournent deux a deux, sans se parler +et avec la dignite de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ca m'amuse +toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la +choregraphie est un sens qui me manque! + +J'etais donc dans l'embrasure d'une fenetre, en train de contempler les +minois plus ou moins chiffonnes, lorsque Desgranges, levant son archet +magique, donna le signal de la danse. Les couples se formerent. + +J'apercus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le +college, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Venus, +quoique moins decolletee. + +La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous +deux s'enlacerent pour la valse qui preludait. + +Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans +le tourbillon des danseurs. Une polka remplaca la valse, une scottish +succeda a la polka. + +Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les +duegnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame seche et jaune, et qui +dut etre fort bien en 1812, sourire derriere son eventail. + +Je n'y pretais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien +d'extraordinaire en elle-meme, lorsque un eclat de rire formidable me +fit reporter les yeux au meme endroit. Je vis alors trois ou quatre +dames, a droite et a gauche de la sus-indiquee, riant a gorge deployee. + +Qu'etait-ce donc? + +Elles se penchaient a l'oreille de leurs voisines pour leur faire part +de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientot +l'hilarite devint generale; ce fut comme une trainee de poudre, toute la +rangee des matrones etait en ebullition; ces bonnes dames se tordaient +dans des convulsions impossibles a decrire; elles avaient toutes l'air +d'etre atteintes de la danse de Saint-Guy. C'etait inenarrable! + +Enfin, grace a l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de +designer des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un +groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette +joie generale: la danseuse d'Octave s'etait, sans s'en etre apercue, +assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait garde +accrochees les gigantesques initiales de son cavalier, qui +s'appelait--horrible fatalite--Octave Quesnel ... et pas par un K! + + + + +TENOR ET PRESTIGIDITATEUR + +_A E. MANGIN._ + + +C'etait au chateau de Compiegne en 184... Louis-Philippe voulant +celebrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus +qui, fit venir les artistes de l'Opera-Comique pour jouer une piece de +leur repertoire sur le theatre royal. + +Les acteurs se rendirent a cet ordre et obtinrent un grand succes avec +le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur, +enfin. + +L'etoile de la petite troupe etait M-S, le fameux tenor qui, a cette +epoque, faisait tourner toutes les tetes feminines et dont la renommee +etait alors considerable. + +M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait +a son tres beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile +des prestidigitateurs. + +L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire +sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou +jongler avec huit assiettes sans les casser ... etait pour lui l'enfance +de l'art. + +Aussi tenait-il a sa reputation de physicien autant qu'a son renom de +chanteur ... qui sait meme ... s'il ne faisait pas comme Ingres et +Rossini! + +Le soir de cette representation a la cour, Louis Philippe fit servir aux +artistes un souper merveilleux. + +Inutile de dire quel entrain et quelle gaite regnerent a ce festin! +Tout le monde, heureux du succes obtenu, etait en verve, aussi eclats de +rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles +partaient comme des fusees; c'etait un vrai feu d'artifice d'esprit! + +Au Champagne, le moment des toasts arrive, on but naturellement a la +sante du roi, a sa cordiale reception, aux artistes, a leur talent, leur +education, bref, on but beaucoup. + +--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le +moment opportun de nous derider un peu en entonnant l'une de ces +vieilles chansons de derriere les fagots, de celles qu'on ne chante qu'a +mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S? + +M-S ... jusque-la distrait, preoccupe et dont le regard trahissait une +vive inquietude, ne quittait pas des yeux madame C... la duegne de la +troupe. + +Et voici pourquoi: + +Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguees, madame C... +avait un terrible defaut, elle etait gourmande, oh! mais la! au point +que proverbiale etait sa gourmandise. La patisserie surtout avait le don +de l'emouvoir. + +Pour elle, une tarte a la creme etait un attrait irresistible et le +baba juteux lui eut fait commettre des bassesses. Malheureusement, +madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, eclairs et +madeleines; non, sa faim difficilement mais a la longue assouvie, a +l'instar de la prevoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les +repas suivants; aussi ne voulant pas laisser echapper une si belle +occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains, +meringues et echaudes! Ses voisins de table, camarades de theatre, +avaient beau lui dire, a l'oreille: + +--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez +combien notre profession est decriee? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi +prise aux mauvaises langues. + +Ah! bien oui, les tartelettes sucrees et les choux debordant de cremes +etaient la, devant ses yeux eblouis, attractifs comme des aimants, et +lui faisaient tourner la tete. + +Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son exces de gloutonnerie. + + * * * * * + +A la voix du chambellan, M-S ... revint a lui et, declinant l'honneur +qu'on lui faisait en l'invitant a chanter, s'excusa en ces termes: + +--Mon Dieu, messieurs, je suis tres sensible au plaisir que vous me +faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien +sincerement, mais quand j'ai soupe, il m'est impossible d'emettre le +moindre son. + +--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton. + +Et comme les gentilshommes paraissaient etonnes de cette demande, on +leur apprit que M-S. etait un excellent prestidigitateur qui eut rendu +des points au celebre professeur Bosco lui-meme! + +--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions tres +curieux d'assister a ... + +--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous +savez pour ca il faut etre prepare a l'avance ... ou bien que ca vienne +tout seul. + +--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance. + +Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur +commencait a etre suffisamment chatouille: + +--Je veux bien, s'ecria tout a coup le tenor physicien. + +Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta: + +--Seulement, a la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour. + +--Entendu! fit-on, en choeur. + +Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre. + +Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gateaux de toutes +sortes, le prestidigitateur demanda: + +--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaitre le contenu +devant vous et sans que vous vous en aperceviez. + +Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gateaux dans la +serviette qu'il avait sur ses genoux et qui etait preparee ad hoc, et, +s'adressant a un de ses spectateurs: + +--Est-ce ca? + +--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts. + +--Eh bien, voulez-vous savoir ou j'ai fait passer toutes les chatteries? + +--Oui, oui, oui. + +--Dans la poche droite de madame C. + +Etonnement general, mais rires discrets de la part des camarades inities +qui devinerent le tour.... Il fallut bien, verification faite, se rendre +a l'evidence. + +Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne +l'y prendrait plus. + + + + +LES EXTRA + +_A Henri PASSERIEU_. + + +--Votre appartement me convient et je l'arrete, dis-je au concierge; +seulement je vous previens que je rentre tard, je suis artiste et, dame! +l'hiver, _les soirees_ me retiennent fort avant dans la nuit! + +--Je connais ca. + +--Ah! vous avez deja pour locataires.... + +--Non, c'est moi; je suis dans le meme cas que monsieur. En hiver, j'ai +aussi beaucoup de soirees. + +--Comment!... vous etes ... + +--Extra. + +--?... + +--Je sers les rafraichissements dans les soirees. + +--Ah! bah! + +--Bien fatigantes _nos_ professions, hein? + +--Quel drole de concierge, fis-je a part moi, il ignore sans doute que +le cumul est defendu, enfin! + +Jusqu'ici, je croyais ce mot "Extra" specialement charge de designer le +petit supplement que s'offre, a la cremerie, le commis faiblement +appointe, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la +largesse inaccoutumee que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que, +revenant ereinte de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant +un regard de mepris sur la longue file de tramways bondes de monde, il +hele un fiacre, se disant _in petto_: + +--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra! + +Mais avoir un portier extra ou un extra-portier etait pour moi, chose +nouvelle! + +Extra! Ce metier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux +desagrements de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du +costume de garcon de soiree avec le notre. + +Nous sommes tous indifferemment en habit noir. + +L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue +des invites. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie +ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait +reconnaitre; on ne se tromperait plus alors, et l'on eviterait par cela +meme les erreurs frequentes et regrettables que l'on commet tous les +jours. + +Ce leger changement a apporter a la toilette de ces valets est bien +simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une +mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec +ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous +verrez que, comme par le passe, la routine, la sempiternelle routine +continuera a laisser les choses dans un doux statu-quo. + +Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites! + +A qui de nous n'est-il pas arrive de dire a un invite orne de longs +favoris: + +--Voici mon pardessus, donnez-moi un numero? + +Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure +rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il +pense de la crise politique que nous traversons! + +Et il n'y a pas a objecter la distinction et la tenue. + +Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et +barons, ont acquis a ce noble frottement une distinction apparente, une +tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent. + +Ce sont des figures bien interessantes a etudier que celles de ces +garcons dits "extra!" + +Il y a l'extra-serieux, le garcon qui pontifie et vous sert un sandwich +avec la dignite d'un senateur romain elaborant une loi. + +Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg +facile avec le mot _the_. + +Un type bien curieux, c'est l'extra-prevenant, qui vous dit, lorsque +vous lui demandez une glace: + +--Non, non, ca vous ferait mal, prenez plutot du punch bien chaud. + +On rencontre egalement l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons +plus importantes ou le buffet etait bien mieux approvisionne_; celui-la +vous sert a contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un +sorbet sans cuiller ... et sans grace. + +Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut a mort si vous vous +trompez et l'appelez "garcon" tout court; je ne vous engage pas a vous +adresser a lui si vous retournez au buffet. + +Le plus terrible, a mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure +vos actes; c'est le garcon dont les yeux semblent dire au malheureux qui +redemande quelque chose: + +--Mais, pardon, vous en avez deja pris et si chacun en faisait +autant.... + +On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les +gourmands me permettent un conseil en passant: + +--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois a un garcon different. + +Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien a dire de celui-la. + +Mais le plus beau que j'aie rencontre, c'est l'extra-familier, qui, pour +un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait +familierement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_. + +Pour celui-la, je demande la permission d'ouvrir une parenthese. + +Comme je l'ai deja dit, allant frequemment en soirees, l'hiver, chez des +amis et chez des etrangers, a cause de ma profession, je me retrouve la, +souvent, avec les memes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent +de plus familiers les uns que les autres. + +Il y en a un que j'ai rencontre plus de cinquante fois; je le vois a peu +pres tous les quinze jours dans la saison; mais, des que je l'apercois +dans une soiree, je l'evite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi: + +--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir? + +Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale +sur l'epaule. Ca m'embete, mais je suis force de le subir! + +Cependant, s'il y a le mauvais cote de la chose, il y a aussi le bon; +derriere le revers, la medaille. + +Dernierement, nous etions ensemble dans la meme soiree; je vais au +buffet et je vois "mon protecteur" tres occupe a servir une foule +d'habits noirs qui demandaient tout a la fois: chocolat, punch, glaces +etc., etc., Il m'apercoit, les delaisse tous et, venant a moi: + +--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon +nom). + +--J'aurais desire prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre +dire a un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ... + +--Ah! ca, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous +deviez venir ce soir, j'en ai garde pour ... nous deux. Tenez. + +Et tirant de dessous la table une tasse toute versee, il me dit d'un ton +paterne: + +--Tenez, mon p'tit, buvez ca, vous m'en direz des nouvelles!! + +--!!! + +--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce +remoulade: avalez-moi ca prenez ce petit pain rond, la salade russe est +a cote de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. La, debrouillez-vous +tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-la, maintenant. + +Tout a coup, il bondit sur moi et me dit: + +--Que faites-vous donc! + +--Je me verse de l'eau, parbleu! + +--Pas celle-la! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant +pour la seconde fois de ce dessous de table decidement inepuisable une +carafe frappee: + +--Celle-ci, a la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez, +avant de vous servir. + +Comme on le voit, cet "extra" est un pere pour moi! + +Un "extra" m'a dit un jour, un mot qui, a lui seul, est tout un monde, +et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore +tenus ... meme par certains domestiques: + +--C'etait, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place +Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner +plus d'attrait a la soiree de contrat, avait fait venir quelques +artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opera-Comique, son frere, +jeune violoniste de talent, R... ex-tenor de l'Opera-Populaire, +d'ephemere duree et moi. + +On passe devant nous des rafraichissements, nous n'en prenons point. +Cette sobriete semblant surnaturelle chez des artistes, un "extra", +croyant comprendre tout a coup que les sirops, grogs et autres liqueurs +qui surchargeaient le plateau n'etaient pas de notre gout, vint a nous, +et, comme sur de nous seduire, nous dit avec un sourire indescriptible +et que je me rappellerai longtemps: + +--Voulez-vous du vin? + +!!!!! + + + + +UN IMPRESSARIO + +_A J. LANDIE_. + + +Celui-ci est digne de passer a la posterite la plus reculee, car jamais +type semblable ne s'etait vu avant lui! + +D'abord son prenom est tout un monde.... Je ne vous le revelerai pas +parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se +reconnaitrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement +que c'est a son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie +monastique en Palestine, vers l'an de grace 292 ... et si cela ne vous +suffisait pas, j'ajouterai que son nom de bapteme flotte entre Hilaire +et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage. + +Notre heros, que nous nommerons discretement H..., si vous voulez +bien, est d'une autre epoque. Ayant beaucoup joue avec _mademoiselle +Rachel_ comme il dit, dans ses tournees et par suite adorateur passionne +de la tragedie et de ses nobles representants, Racine, Corneille et +Voltaire, il a garde de la frequentation continuelle de ces genies un +culte exagere pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie +ordinaire, dans ce prosaique terre-a-terre de tous les jours, il ne peut +se resoudre a parler comme tout le monde. L'infame prose dont se +servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui souleve le coeur, lui +donne des nausees. + +Aussi, est-on tout etonne de voir notre homme avec un vulgaire melon sur +la tete au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une +redingote en Elbeuf qu'on s'attend a trouver sur lui, mais bien le +manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutot des +cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes. + +Sa conversation est extremement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de +tragedies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine +instruction, une erudition relative, mais ce vernis de science, ce +plaque de savoir en impose cependant a bien des gens. + +Comme je l'ai deja dit, il ne s'exprime pas comme le commun des +mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville +emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira +volontiers: "J'ai apercu un alguazil emmenant une hetaire qui ambulait +sur l'asphalte." Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable, +une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire +assurement: "Tiens, Frontin, prends ces sesterces!" + +En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez a +cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un apercu +de ce directeur. + +Gerant actuellement un de nos grands theatres, personne n'a lu ... et +joue autant de mauvaises pieces que lui ... mais cela se comprend +jusqu'a un certain point, le desir de produire des auteurs jeunes ... et +riches, l'ayant seul guide dans cette voie lucrative. + +Ses "premieres" sont extremement houleuses et il n'est pas rare +d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y egarer, a un combat singulier +entre le paradis et l'orchestre. + +Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de +pomme, clous ... et meme certaine matiere on ne peut plus odorante.... +Un de nos gros critiques, que son metier force a braver ces projectiles +divers, se munit toujours lorsqu'il va a ce theatre d'un parasol +fortement double en cas de pluie pendant le spectacle! + +Pour vous donner une idee du monsieur, je vais vous citer quelques-uns +de ses mots; eux seuls vous en diront assez. + +Tout d'abord il faut l'entendre raconter "comment il s'est marie". +(C'est lui qui parle). + +"Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soiree +(quelle drole d'idee), je m'y rendis. J'entre et j'apercois une jeune +fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je +commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'acheve, +elle se pame.... + +Eh bien, messieurs ... (un temps) "C'est madame H." + +Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de +notre individu, car il vibrrre, oh! mais la ... meme en disant "mie de +pain!" + +Reponse prouvant sa generosite: + +Il fit dans le temps jouer le repertoire de Moliere, Corneille et +Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, desireux avant tout +de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des +sommes on ne peut plus derisoires, par exemple 5 francs par cachet, a +jouer tous les roles de leur emploi. + +Un de mes amis, aujourd'hui a la Comedie-Francaise, jouait ainsi Scapin, +Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du repertoire, en +attendant de les jouer plus tard sur la premiere scene du monde. + +Mais quoique tres artiste et fort passionne pour son art, mon camarade a +cette epoque-la ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi, +tremblant comme la feuille, resolut-il, apres bien des hesitations, +d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une legere +augmentation. + +Il prit donc son courage a deux mains et tournant fievreusement son +chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en meme temps--il +balbutia les mots: devouement profond a mon theatre ... roles toujours +sus ... mais pas fortune ... les omnibus pour venir repeter ... le rouge +et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par +semaine, ne serait peut-etre pas un supplement par trop exagere. + +Et H... de l'interrompre par ces mots: + +--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude. + +Un jour, un auteur heureux d'etre joue, lui envoya un ameublement +complet (il n'y a que ces gens-la pour avoir de la veine). + +Comme les commissionnaires qui avaient monte au 4e etage armoire, +bibliotheque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient la suant +a grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secretaire du theatre +s'avance et demande a voix basse, a son directeur, s'il ne juge pas +convenable de donner quelque chose a ces hommes qui sont ereintes. + +Lui, apres avoir bien reflechi: + +--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets a demi-droit!!! + +Ca ne s'invente pas ces choses-la. + + * * * * * + +Lorsque, par hasard, il prend une voiture a la course, il ne donne +jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'etre +empoigne par l'automedon--comme il l'appelle--il prie le concierge de +lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher +ne manque jamais de lui dire: + +--Ah! tu as garde deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le +dirai au vieux general! + +"Vieux general", parce que notre directeur porte moustache et barbiche +napoleoniennes. + +Au beau temps ou la tragedie etait florissante sous sa direction, on +jouait un jour _Britannicus_, et comme le heros de Racine n'avait pas de +manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit +de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!... + +!!! + + * * * * * + +Delaunay disait de lui: + +"Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge +chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini." + +Et Got: + +"C'est le seul comique de tragedie qu'ait possede le Theatre-Francais." + + * * * * * + +Un jour, dans un hotel de province, au souper qui suivit une de ses +representations et que des amis lui offrirent, il recitait un fragment +de role tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire: + + Arretez-vous, Neron, j'ai deux moos a vous dire.... + +L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner: + +--Madame l'hotesse, retournez a vos fourneaux! + + * * * * * + +Pour depeindre son admiration pour Rachel, il se plait a raconter cette +histoire: + +Quand je jouais avec la grrrande trrragedienne, je ne dejeunais pas, +pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans +une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'ecoutais.... Je +buvais Ma-de-moi-selle Rachel! + + * * * * * + +--Que les temps sont changes! exclamait-il, dernierement. Aujourd'hui +les jeunes artistes apprennent leur role et des qu'ils savent le mot a +mot, ils se figurent qu'ils sont prets a paraitre devant le public, ils +ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur +personnage! + +Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un role et ... souvent nous ne +le trouvions pas. + +Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouve l'entree de Neron. + +Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette +phrase m'obsedait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un +patissier, je fus frappe d'un trait de lumiere, et, m'elancant vers le +comptoir, je dis a ce paisible commercant: + +--N'en doutez point, Burrhus.... + +Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me +fit payer! + + * * * * * + +Une marque d'attendrissement et de pitie: + +Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des "utilites", vient un jour +lui dire: + +--Monsieur le directeur, je suis tres malade, je n'en peux plus, le +medecin m'a conseille la campagne et je viens vous demander la +permission de me faire remplacer ce soir. + +Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face: + +--Vous vous faites donc raser les sourcils? + + * * * * * + +A un auteur en lui rendant son manuscrit: + +--C'est tres bien fait, tres joliment ecrit, interessant ... mais on +devine trop tot que le jeune premier epousera l'ingenue au troisieme +acte! + +Au cafe ... ou il etait invite par un de ses pensionnaires ... +naturellement. + +Le garcon.--Que desire monsieur? + +Lui.--Un curacao. + +Le garcon.--Sec? + +Lui, le reprenant.--Pur. + +Le garcon, s'en allant.--Un curacao sec! + +Lui, irrite.--Eh! pur, vous dit-on! + +O puriste! + + * * * * * + +C'est encore lui qui, ecrivant a un de ses artistes qui jouait chez lui +les "grimes," mit sur l'adresse + + M. THEOPHILE B... + financier + 8, _rue Fontaine_ + +Vous voyez d'ici, ce que la concierge a du etre prevenante pour son +locataire! + +Du reste, quand dans une piece du repertoire il y avait comme +accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: "A +Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste" ou bien a "Monsieur, +monsieur Valere, amant de Lucile". + + * * * * * + +Une invention du meme: + +Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez a son troisieme, une +fois la, vous sonniez et quelques instants apres, il arrivait lui-meme +ouvrir. La porte etait a peine entre-baillee, qu'il jetait sur vous le +contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de +votre gilet chamois, et comme vous vous revoltiez etonne: + +--Paix! disait-il, tout beau! venez ca, qu'on vous lave! suivez moi dans +mon laboratoire! + +Et, vous prenant par la main, il vous entrainait dans sa cuisine ou, une +fois rendus, il prenait un chiffon impregne d'un liquide quelconque, +qu'il avait invente, et frottant energiquement les endroits taches, +repetait avec la volubilite d'un camelot sur la place publique: "Cette +substance qui n'est pas corrosive, enleve, nettoie et detache, etc. +etc." Tres rarement, il rendait a l'etoffe son etat primitif, mais +chaque fois que l'operation ratait, il vous disait sur un ton de doux +reproche: + +--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine? + +Apres celle-la, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle. + + + + +UN CONCERT A ATHIS-MONS + +_A CABOIS._ + + +Il existe sur la ligne d'Orleans, entre Juvisy et Ablon, un petit +endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poetes, tant +les sentiers ombreux, les chemins etroits et les taillis mousseux y +abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme +solitude, les joyeuses caresses et les rimes etoilees! + +Cet Eden champetre a pour nom: Athis-Mons. + +Aucun village, en effet, ne semble reunir autant de sites pittoresques +que celui-la! + +Rochers abrupts, peupliers geants montant la garde aux cotes de routes +tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallee et dont les +eaux tranquilles sont sillonnees, le dimanche, par les barques des +canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme penetrant jusqu'au +petit clocher qu'on apercoit au loin, la mairie, maisonnette a un seul +etage sortie d'une boite de joujoux, les grands epis dores qui le soir +doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-meme, qui, +poussant la complaisance jusqu'a ses dernieres limites, attend le +monsieur essouffle qui court peniblement la-bas, pour donner le signal +du depart ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous +crier: Pourquoi t'en vas-tu? + +Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village +ensoleille, vient me demander mon concours pour la fete du pays, non +seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car, +passer une journee dans cet endroit delicieux est pour moi une joie +reelle. + +Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et +pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller a Athis, +l'artiste entre toutes les fois dans des coleres furieuses. + +Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractere irascible et +emporte; au contraire, on veut bien me trouver benin et doux, a rendre +des points a un mouton ... fut-il de Panurge. + +Cependant il y a des moments ou, sans etre comme certain violoncelliste +qui defend meme de tousser pendant qu'il opere ... on ne peut s'empecher +de ... jugez plutot. + +Le concert qu'on organise a Athis-Mons a lieu sur l'unique place du +village. + +On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin +(je demande pardon a Voisin de le mettre derriere Pinard) et c'est +la-dessous que chanteurs, instrumentistes, comediens ou monologuistes +debitent a tour de role leur produit. Comme je vous l'ai deja dit, le +concert a lieu a l'occasion de la fete du pays, c'est assez dire que +chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues a loterie, massacres +des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme +la tente est adossee a l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la +sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!! + +Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu +par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au +pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tole servant de palais a +l'enorme bouche qui rit (jeu, qu'on designe, sous le nom de passe-boule, +si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les +sifflets de la locomotive qui passe non loin de la et surtout, oh! +surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanee horloge +qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et repete meme l'heure a +cinq ... il y a de quoi devenir fou a lier! + +Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une +poesie dite aux concerts d'Athis-Mons. + +Le recitateur entre, il annonce: + +_Aime pour lui-meme_, poesie de Aug. Erhard. + +A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joue a tour de bras par les chevaux +de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de +l'auteur. + +L'interprete, d'abord etonne, reprend: + + Qui de nous tous, o mes amis, + En cette existence si breve + N'a point fait (et c'est bien permis) + Cet irrealisable reve? + +Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir. + +Le diseur fait un soubresaut epouvantable, se trouble et perd la memoire +mais cherchant a maitriser son emotion, continue: + + Une femme au regard charmant + Brune ou blonde, ou rousse, ou bien meme ... + +Dzing, dzing, fait la plaque de tole. + +Le comedien decontenance, perd la tete et poursuit en bafouillant: + + Enfin, comme il plait a l'amant. + +Boum! Boum! Boum! prelude la grosse caisse du cirque voisin. + +Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, eperdu, rassemble +toute son energie et trouve encore la force de dire: + + Mais qui vous aime pour ... + +Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne a toute volee +cette horloge diabolique. + +--C'est un bapteme, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes. + +--Arretez-vous, crie-t-on de toutes parts. + +L'infortune monologuiste, dont les yeux injectes de sang sortent de +l'orbite, croyant avoir derriere lui l'armoire des freres Davenport, se +precipite affole dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y +repince! + + * * * * * + +Et il y est repince la fois suivante; car, comment resister a un ami +aussi charmant que C... et aux seductions d'un pays aussi ravissant +qu'Athis-Mons! + + + + +LES MEDECINS DE MOLIERE + +_A. L. CRESSONNOIS._ + +Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et +autres medecins ridicules que Moliere a semes dans plusieurs de ses +pieces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage +force_, l'_Amour medecin_, la _Jalousie du barbouille_, le _Medecin +malgre lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent +le veritable motif qui a pousse l'auteur a caricaturer ainsi les gens +qui exercent la medecine! + +Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent a quel fil a +tenu la creation de ces types immortels?--Je ne crois pas. + +C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particuliere qui a +fait eclore toutes les oeuvres citees plus haut. + +Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ resolut de +stigmatiser les docteurs de tous genres. + +Moliere logeait chez un medecin, dont la femme, extremement avare, +voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur +le refus qu'il en fit, l'appartement fut loue a un autre. Aussi, depuis +ce temps-la, Moliere n'a pas cesse de tourner en ridicule les medecins +qu'il avait deja attaques du reste dans le _Festin de Pierre_. + +Il definissait ainsi le medecin: + +"Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un +malade jusqu'a ce que la nature l'ait gueri, ou que les remedes l'aient +tue." + +L'_Amour medecin_ est la premiere piece dans laquelle Moliere a donne +libre cours a sa verve satirique et antimedicale. + +Afin de rendre ses plaisanteries plus agreables et en meme temps plus +acerbes, plus piquantes, dans l'interpretation de cette piece, qui fut +d'abord representee devant le roi, l'auteur y joua les premiers medecins +de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il +avait en vue. + +Il fallait que Moliere eut un rude courage ... et une bien grande +confiance dans la protectionnelle amitie de Louis XIV! + +J'ai retrouve cette meme audace chez un certain prefet du departement de +la Gironde, qui, a l'epoque ou l'on allait jouer _Rabagas_ au theatre +Francais de Bordeaux, fit venir le principal interprete de cette piece +et lui "ordonna" de se faire la tete exacte du heros de Sardou. Comme on +le voit, ce magistrat reactionnaire se moquait completement de sa +destitution. + +Mais quittons le XIXe siecle pour revenir au XVIIe. + +Les medecins mis en scene, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guenaut +et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Moliere voulait deguiser leur +nom (c'etait bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en +confectionner de convenables. + +Boileau en composa en effet, qui etaient tires du grec et qui +designaient le caractere de chacun de ces messieurs. + +C'est ainsi qu'il donna a M. de Fougerais, le nom de _Desfonandres_, qui +signifie _tueur d'hommes_; (il parait, que ce bon Fougerais n'y allait +pas de main morte, et que, a l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il +mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de +_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_ +a ete trouve par M. Esprit, saint!) + +_Macraton_ fut le nom qu'il donna a M. Guenaut, parce qu'il parlait +lentement (ce rapprochement avec le pere "Bahis" prouve une fois de plus +l'evidence absolue de la loi des contrastes.) + +Et enfin, celui de Ternes, qui, dans la langue familiere a feu Egger, +est synonyme de _saigneur_ a M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la +saignee. + +Je ne sais si, avec une reputation semblable, il reunissait beaucoup +d'invites a ses bals, d'Aquin (aie). + +Eh bien, dire que si le proprietaire qui avait le tres grand honneur de +loger Moliere avait ete complaisant (mais j'oublie que proprietaire et +complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne +fortune d'applaudir le charmant docteur de la "Jalousie du Barbouille", +cette piece de Moliere si peu connue et pourtant si gaie! + +Donc, o proprietaire harpagonesque! merci, merci! car grace a ta +bourgeoise cupidite et ... a ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a +ete donne d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le +reserve Marphurius. + + + + +LES ANIMAUX AU THEATRE + +_A A. BERNHEIM._ + + +J'avais tout d'abord l'idee de donner un autre titre a ces lignes, +craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est +bien des betes a quatre pattes dont il s'agit ici. + +Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient representer +pour la premiere fois, au theatre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage +autour du monde en 80 jours_, piece en cinq actes et quinze tableaux. + +Le succes de cette feerie scientifique fut pyramidal; cinq cents +representations ne purent epuiser ce succes persistant. Il fallait louer +sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode +faisait prime et les messieurs a pantalons pattus qui vendent bien plus +cher qu'au bureau, firent rapidement fortune. + +Tous les journaux furent unanimes a louer les auteurs, beaucoup les +directeurs et enormement ... les machinistes, decorateurs ... et autres +truqueurs ... sans jeu de mots. + +Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A +qui ou a quoi revenait le plus grand merite de cet incontestable succes? +Etait-ce a la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le +monde, ayant lu ses emouvantes et spirituelles histoires qui instruisent +un peu et amusent beaucoup, tout le monde desirait voir, mise en action, +une de ces aventures que M. Verne, lui-meme, qualifie d'extraordinaires! +Voulait-on au contraire apprecier la part que son collaborateur, homme +d'esprit, avait apportee, renouvelant ce genre de piece a spectacles, en +y ajoutant un grain de son originalite? + +Voulait-on, peut-etre, entendre la voix tonitruante et les ronflements +sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle fremir aux males +emportements de l'appetissante Patry? + +Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si +Phileas-Fogg-Lacressonniere ne raterait pas le bateau en partance pour +l'Amerique? + +Non, impatient lecteur, ce n'etait ni pour le talent du premier role, ni +pour la grace de la jeune premiere, pas plus du reste que pour les +exploits du traitre celebre que le public se derangeait en masse. + +Ce qu'il venait voir, c'etait ... l'elephant. + +Ah! la grande locomotive en carton pate en deperissait a vue d'oeil ... +elle en avait une figure de papier mache ... mais il fallait se resigner +en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc! +un elephant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus +vivant, un elephant en viande! + +Il n'y avait pas a aller la contre. + +Ce n'etaient pas des gagistes a quinze sous par soiree, qui, montes les +uns sur les autres dans un elephant en baudruche, singeaient (mon mot +est mal choisi) le pachyderme. + +Non, c'etait bien un elephant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait, +dormait et aimait ... (je m'avance peut-etre un peu, en disant ca). +Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une piece de theatre, +suffisait a exciter au plus haut point la curiosite fructueuse de la +plebe ebahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des +colombes dans _Latude_, des chevres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un +elephant, un e-le-phant! Oh!! + +En fourriere, les chevaux de _Charles VI_, a l'Opera! + +Oh! un elephant!!! + +Aussi le titi, sitot sa journee faite, accourait-il, sans meme prendre +le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et +le lendemain, l'enfant demandait a son pere si c'etait la premiere fois +qu'on voyait un elephant en scene. + +Ce a quoi le pere repondait, a la prud'homme: + +--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des betes parmi les acteurs. + +Et comme ce brave bourgeois serait etonne, si on lui disait que la +premiere fois qu'on a introduit un animal sur un theatre, ce fut en +1650! + +Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que +l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard, +Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand +Corneille. + +Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme +dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le predecesseur de +Dennery. + +Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorite, s'ennuyait, +parait-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa +maman eut l'idee de demander a Corneille un divertissement pour le +dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'etait peut-etre pas +extremement developpee--en depit du _Menteur_--eut une idee folatre, et +s'ecria tout a coup: faisons ... une tragedie, mais une tragedie ou il y +aura un clou. + +Quelque temps apres, il enfantait _Andromede_, tragedie avec machines. +La reine mere, qui ne regardait pas a la depense et faisait les choses +grandement, fit orner d'une facon magnifique la salle du Petit-Bourbon. +Le theatre fort beau, eleve et profond, se pretait du reste fort bien a +la circonstance. Le sieur Torelli, ancetre de Godin, machiniste du roi, +s'occupa des machines d'_Andromede_ et fit des merveilles; les +decorations parurent si belles qu'elles furent gravees en taille douce. + +Le succes qu'obtint cette tragedie engagea les comediens du Marais a la +reprendre, apres la demolition au theatre du Petit-Bourbon. + +Quoique couteuse, cette reprise leur reussit a tel point qu'elle fut +renouvelee, avec profit, en 1682, par la troupe des Comediens. + +Comme on rencherit toujours sur ce qui a ete fait, on representa le +Cheval Pegase par un veritable cheval, ce qui n'avait jamais ete vu en +France. Il jouait admirablement son role et faisait en l'air tous les +mouvements qu'il pouvait faire sur terre. + +Il est vrai qu'a cette epoque-la, on voyait souvent des chevaux vivants +dans les operas d'Italie; mais ils paraissaient lies, et attaches de +telle maniere qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait +produire, on l'avoue, un effet peu agreable a la vue. + +On s'y prenait d'une facon singuliere dans la tragedie _Andromede_, pour +donner au cheval une ardeur guerriere. + +Extremement affame par un jeune a la Succi, qu'on lui faisait subir, +lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de +l'avoine. Inutile de dire si, a cette vue, l'animal hennissait, +trepignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupede +repondait-il parfaitement au dessein qu'on s'etait propose. + +La scene du cheval etait le clou de la piece et valut a _Andromede_ un +nombre respectable de representations. + +Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a use du truc. + +L'avoine est remplacee a l'Opera Comique par des carottes qu'on tend a +la chevre de Dinorah. + +Nous connaissons certain acteur auquel l'appat d'une piece de cent sous +miroitant dans les frises donnerait un rude entrain. + +Son directeur devrait en essayer! + + + + +RIEN DE NOUVEAU + +_A C. SAMSON._ + + +Je ne sais quel journaliste, dernierement, citait dans ses bons mots +cette anecdote: + +" Sur une ligne de chemin de fer: + +" Le train s'arrete. Un employe annonce la station d'une voix enrouee et +de facon inintelligible. + +"--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un +mot de ce que vous dites. + +" L'employe, se retournant: + +"--Faudrait-il pas vous f... des tenors pour 90 francs par mois". + +Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans +accuser cet honnete et probablement illettre employe de plagiat, sans le +traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire, +peut-etre meme de lui apprendre, qu'en repondant ainsi au susdit +voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetee du haut de la +scene de l'Opera par un acteur en courroux, _au dix-septieme siecle_! + +C'est, en effet, en 1696 que la scene se passa. + +On jouait sur la premiere scene lyrique ... de l'epoque, _Ariane et +Bacchus_, tragedie-opera, avec un prologue, dont les paroles etaient de +Saint-Jean et la musique de Marais. + +Au cours des representations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait +un des principaux personnages tomba malade. Oblige pour le remplacer de +prendre une doublure, le directeur s'adressa a un de ces chanteurs +subalternes, accoutumes a etre siffles, lorsqu'ils veulent sortir de +leur etroite sphere. + +Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) etait charge a l'improviste de +representer un personnage royal. + +Ce roi postiche et heteroclite parut donc et fut naturellement siffle. + +Mais comme cet accueil discordant n'etait pas pour lui chose nouvelle et +que, des longtemps habituees a cette musique ... wagnerienne, avant la +lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement +le parterre et sans se deconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit +avec un etonnement simule: + +" Je ne vous concois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez +que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner +une voix de mille ecus. + +Et avant l'employe de P-L-M., un autre acteur avait deja resservi cette +meme phrase, au public, dans les memes circonstances. + +C'etait en 1705, on jouait _Alcine_ tragedie-opera avec prologue, +(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroue, +charge de remplacer au pied leve une vedette, et la remplacant aussi mal +que possible, qui la jeta en reponse aux sifflets des spectateurs. + +Ce qui prouve--car il faut toujours une moralite--qu'on n'invente rien +de nouveau et qu'il ne faut pas s'etonner si, disant quelque part un mot +drole, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous repond: + +--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827. + + + + +BILLET DE FAVEUR + +_A G. BESOMB._ + + +Messieurs les secretaires des theatres de Paris--subventionnes ou +non--se reunissent au moins une fois l'an afin de resoudre cette grave +question: la suppression des billets de faveur. + +Tres grave et tres importante, en effet, cette fameuse question des +billets! + +Moins compliquee a coup sur que la question d'Orient, elle ne laisse pas +d'etre assez embarrassante. + +Tous les jours, le nombre des quemandeurs de places va s'augmentant et, +si messieurs les secretaires de theatres ne s'empressent pas de mettre +un frein a la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientot +leurs patrons a la ruine. + +Le Parisien ne peut se resoudre a payer sa place. La mode--deja +vieille, helas!--consiste a aller au spectacle _oculo_. Et non +seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt, +mais encore dans le peuple. + +L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne +sais comment, le moyen d'entrer sans bourse delier. Est-ce au moyen de +bassesses aupres du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce +qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien +avec un controleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine +d'une ouvreuse? Toujours est-il que la preposee a la location a rarement +la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette. + +La seule difference qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que +celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que +celui-la se prelasse aux fauteuils. + +Un de nos amis, secretaire du theatre des Folichonneries Erotiques, nous +communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine +d'etre lues en bonne compagnie. + +Premier exemple: + + A monsieur, monsieur le secretaire "general" du theatre des + Folichonneries-Erotiques. + +(Le solliciteur est persuade que le qualificatif general attendrira +l'unique secretaire). + + _Monsieur, + +J'ai fait un reve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais +realise?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister a une +representation de_ Machoire d'ane. + +_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce +chef-d'oeuvre. Il parait que c'est merveilleux. Et cela doit etre, car si +le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que +voulez-vous, il ne coute qu'un sou et le format est si grand que nous +avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'interesse qu'aux accidents; +moi, ce sont les nouvelles a la main qui me passionnent, Eudoxie devore +les romans, c'est de son age--et Reglisse, le mioche, dechiffre les +rebus comme pas un). + +Voici mes titres a la faveur du billet que je sollicite: + +J'ai fait un acte intitule_ Plumpuding _et qui a ete joue deux fois a +Auxerre et une fois a Sens. On l'a repete a Joigny, mais l'ingenue a ete +obligee de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._ + +_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits a la loge +que vous allez avoir l'extreme obligeance de laisser chez le concierge a +mon nom. + +Agreez, monsieur le secretaire general du theatre des +Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipes, l'assurance +de mon profond devouement._ + + EUSEBE FLORVILLE. + +_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de +famille qu'il serait trop long de vous expliquer.) + +P.-S.--Ah! mettez mon avant-scene au nom de Florville._ + +Passons a un autre. + + _Monsieur le secretaire, + +Des ma plus tendre enfance, ce que les poetes appelleraient ma prime +jeunesse, j'ai montre un gout tres prononce pour l'art dramatique. Mes +parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent a +l'ecole des freres, mais, malgre les excellentes lecons que je recus +dans cet etablissement illaique, je n'appris rien du tout. Ma tres vive +intelligence ne comprenait pas aisement le calcul; l'histoire et la +geographie etaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se +montrait retif a la connaissance de la grammaire. + +Je n'eus qu'un seul succes a la pension. Un succes d'acteur (deja!) dans +une piece que nous jouames, a la fin de l'annee, a l'occasion de la +distribution des prix. A un moment donne, je devais imiter le cri de +l'ane, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tache avec un naturel +si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la +scene, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je +n'oublierai jamais de ma vie: Un ane et vous, il n'y a pas de +difference!" + +Ma carriere etait donc au theatre. Je n'ai pas le temps de vous raconter +tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extremement curieux +de voir par quelles phases, j'ai passe, et, comment je suis arrive a me +faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, a l'heure qu'il est. + +Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois +prochain, le role de Flip dans _"Machoire d'ane"_, je ne serais pas +fache de voir comment le tient ce garcon que vous avez engage. + +Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir. + +En attendant cinq heures, heure a laquelle je viendrai chercher mon +billet, je vous salue bien, monsieur le secretaire,_ + + BAFOUILLARD + Grand premier comique des theatres de Toulouse, Lille et Elbeuf. + +Voyons celle-ci: + + _Mossieu, + +Ce moa ki e fe la rob de madame Therez et afin de voar les fe quel fet, +vous sriez bien emabe de me donne deux places, j'irai avec Gule. + +Merci bien, bien, assurance simpathique._ + + Veuve PRIFIXE, tailleuse. + +Et: + +_Si tu donnes un billet a ta fafame cherie, t'oras c'qu'tu veux._ + + BEBE. + +Autre musique: + + _Monsieur, + +Puisque je ne peux parvenir a toucher un sou de ce qui m'est du, + +Vous me dedommagerez de mon attente en m'octroyant des places. + +Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare a la sortie!_ + + Votre creancier: SCHEFER, bottier. + +Et enfin! + + _Vieux. + +J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire tres grillee a bibi, + +Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boite. + + Merci et tout a la joie,_ + OSCAR. + + * * * * * + +J'en passe et des plus droles! + + + + +CHEZ MOMUS + +_A. Ed. LHUILLIER._ + + +Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connait, le +pere Momus, le grand faiseur de revues brevete s. g. d. g., le grand +abatteur de feeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique +pourvoyeur des petits theatres, le dernier survivant des auteurs de +pantomimes. + +Tout Paris defile de deux a six dans _sa_ chambre. Car son appartement +se compose exclusivement d'une piece et d'un tout petit cabinet de +toilette. La piece de resistance lui sert donc de chambre a coucher, de +salon, de salle a manger et de cabinet de travail. + +Cette chambre "a tiroirs" est absolument encombree de meubles bizarres, +de tableaux de maitres ... et d'eleves, surtout, de photographies +d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en platre, en terre +cuite, en saxe; il y en a pour tous les gouts; aux murs, on ne pourrait +trouver la surface d'une piece de cinq francs, inoccupee. Le papier qui +tapisse ce musee intime, disparait completement derriere les panoplies +arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes +turques ... autant de souvenirs qui ont ete rapportes a Momus par des +amis de toutes provenances. + +Impossible de remuer dans ce capharnauem sans casser quelque chose. Je me +rappellerai toujours ma premiere visite a Momus. J'arrive porteur d'une +lettre de recommandation; j'etais tellement trouble par la presence de +ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de +la cheminee. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je decroche les +embrasses d'un rideau. + +Et Momus de me dire, gaiement: + +--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier.... + +Cette phrase me remit tout a fait. + +Momus perche au cinquieme, au coin de la rue Taitbout et du boulevard. +Il a une fenetre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est +impraticable, barree qu'elle est par l'immense table de travail. + +Combien de fois ai-je gravi ces etages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse +chez Momus! On est toujours sur d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on +en entend de droles, je vous assure! Les potins de coulisses sont +devoiles dans toute leur crudite. C'est la, seulement qu'on apprend le +motif veritable qui a pousse Pichu a refuser son role, dans la nouvelle +piece de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on +repete au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'etoile male +de ce theatre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent +jaser un brin vers cinq heures, la repetition finie; aussi Momus est-il +au courant de tout et de tous, par _oui dire_. + +Quel brave et spirituel bonhomme! Son age? personne ne le sait, il +l'ignore peut-etre lui-meme. Tout rase, comme il convient a "l'ami des +artistes", portant perruque, Momus se leve invariablement a six heures, +il se met au travail a sept; a neuf heures il dejeune d'un oeuf a la +coque et d'une tasse de the. Et a partir de midi, commence le defile des +auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant a l'art de +quelque cote. + +A six heures et demie, Momus s'habille et va diner en ville, car notre +vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dine +jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le recoit a sa +table, demain ce sera M. Machin qui sera son hote. + +Et c'est bien naturel qu'on recherche la societe de Momus; il est si +gai, si fin conteur et en meme temps si reserve dans ses gauloiseries! +Il vous dit les choses les plus raides avec une naivete telle, qu'on +finit par les trouver toutes naturelles. + +Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a +eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau pere et fils, +Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit +avoir un stock d'anecdotes assez amusantes. + +Toujours vetu d'une maniere irreprochable, cravate a la derniere mode, +linge d'une blancheur immaculee, Momus cache bien les lustres qu'il doit +avoir. + +Personne ne possede autant et d'aussi belles connaissances que ce +spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez +un de ces gros albums qui sont sur ce gueridon et vous trouverez des +dedicaces de Clairville, Thiboust, Barriere, Bayard, Duvert, Cogniard, +etc, etc. + +Momus ne possede qu'une seule chambre, comme je l'ai deja dit plus haut. +Et neanmoins, il trouve moyen de reunir dans cette unique piece, le jour +de sa fete, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystere. Ce qu'il y +a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... a y +venir, car je vous certifie que, cette nuit-la ... on est veritablement +chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il +les disperse aux quatre coins de la salle! + +Et comment ne pas se derider en compagnie de tous les comiques de Paris? +Le petit tapis qui est devant la cheminee a ete foule par tous les +grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un +pareil intermede, il ferait pour sur une breche a sa fortune. + +Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici +Rousseil aux males et tragiques accents; voila Theo, la divette des +Varietes; ici Fusier, le gai compere; derriere lui, la bonne et honnete +figure de Paul Legrand, dernier mime, le celebre Pierrot; tous enfin se +donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple +d'un air paternel. + +Il y a quelques ... annees, il s'en est passe une bien bonne chez Momus. +A ses _five o'clock_, venait assidument Adolphe, qu'on pourrait assez +justement denommer Poivreau, vu son etat d'emotion continuelle. + +Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entre a l'Odeon, pour en +ressortir du reste aussitot, son debut n'ayant pas ete precisement +heureux et s'etant borne a deux soirees, que les etudiants--gens +pervers--egayerent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien +digne de la plume de Balzac. + +Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, helas! avec l'auteur +immortel de la "Comedie humaine", je vais essayer, cependant, de vous +esquisser Poivreau ... non, Adolphe. + +Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule), +assez grand, tres myope, un air de salete desagreablement repandu sur +toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--reussi comme acteur, +eut l'idee nefaste de faire de la direction, en province. Apres +plusieurs tentatives uniformement desastreuses, et le sejour des villes +departementales n'etant pas, par cela meme, d'une securite absolue pour +lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale. + +Il vint donc a Paris, ou il vivote en organisant a Meaux ou a +Coulommiers des petites representations qu'il rend, il faut l'avouer, +on ne peut plus extraordinaires par l'appat irresistible de son +concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son +nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le +public ... la premiere fois. De memoire d'homme, on ne se rappelle pas +lui avoir vu donner une seconde representation, a la demande generale, +dans la meme ville. + +Bref, Adolphe est extremement connu ... au cafe de Madrid et a la +Chartreuse, estaminets uniquement frequentes par les chanteurs de +chansonnettes en quete d'alcazars et par les clowns en rupture de +maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce +cabaret extremement artistique. + +Adolphe possede, entre mille pretentions, celles d'homme a bonnes +fortunes et, sous pretexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en +vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pamoison +duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse. + +Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne +travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem +Saint-Honore. + +Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrieres, aux bottines +vissees! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes +dames, aux comtesses qui menent le high-life a grandes guides qu'il +s'adresse! + +A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriees! les couronnes +princieres! il ne jette son devolu que sur une friponne titree. + +C'est encore lui qui le dit. + +Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se dechaussait pas +pour mentir. + +Un jour, Momus recut une lettre, portant cette suscription: + + * * * * * + + _A Monsieur MOMUS_, + + _Auteur dramatique_. + +et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne +microscopique que le contemporain du pere Dupin n'apercut pas tout +d'abord: + + _Pour remettre a M. Adolphe_. + +Naturellement Momus, ne lisant que son nom, decachette et lit. + +Ah! grands dieux!!! + +Ce qu'il lut!! non, je renonce a vous en raconter le contenu; c'est en +mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le +legitime fou rire qui s'empara de Momus. + +Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du +poulet: + + "Mon cherit, + +" Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta +petite famme vilain mechant jalou, lache ta famille, c'est moi qui +payerai le dine, je te ferai du plompoudin. At tu retrouve ton +portemonnais tu pere toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je +t'embrace bien fors et je te remercit des places au teatre qeu tu m'a +envoillie par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la +presante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui +t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus ches nous il +est coche ches une grande cocotte madame l'a mit a la porte pardone mon +grifonage je suis presse je t'adresse c'ete letre ches ton ami Momuz ou +tu m'a di queu ta ete l'autte jour, + +Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou, + + "JOSEPHINE CACHET. + +" j'ai perdu ton adrese." + +Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinee d'Adolphe ... +qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure. + +Nous nous empressames--naturellement--de prendre une copie de ce +chef-d'oeuvre; nous etions une douzaine a connaitre l'epitre, aujourd'hui +nous sommes davantage. + + + + +UN CHANTEUR COMMERCANT + +_A C. de RODDAZ._ + + +Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, epicier ou coiffeur, ayant +du gout pour la musique, par exemple, et s'exercant le soir, les travaux +finis, a dechiffrer quelque partition wagnerienne; ainsi mon dentiste, +aussi bon chirurgien qu'aimable garcon, se livre regulierement apres son +diner, sur son violoncelle, a une folle sarabande de croches et de +doubles croches. + +Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se +voit que tres rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste +marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, etant si +diametralement opposees qu'on ne concoit pas un individu qui s'est voue +a l'art par gout, trouvant dans la journee le moyen de debiter quelques +denrees coloniales ou autres. + +Et pourtant, il existe. Il m'a ete donne de le voir cet oiseau rare, ce +merle bleu. + +Voici dans quelles circonstances: + +Dernierement, je fus appele pour un grand mariage, en province, et nous +etions la, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi. + +J'avais beaucoup entendu parler de lui. + +Il habitait la ville ou nous etions et ne chantait guere que dans les +soirees donnees dans son departement. + +Tres bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien +etrange, notre heros. + +Chauve a rendre des points a une bille de billard, il possede la plus +epaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait ete donne de +contempler. + +Apres son premier morceau, je le felicitai bien sincerement. + +--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous +connait un peu a Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite +une reputation superbe. + +--Oui, je sais bien, j'ai meme pour amis des gens illustres, tels que +Faure. + +--Eh bien, alors? + +--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais du y aller ... a present, +voyez-vous, c'est fini. + +--Comment fini! vous avez?... + +--45. + +--Eh bien? + +--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait. + +--Votre ... + +--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-etre pas? + +--Non, rien. + +--Je vends du champagne. + +--Ah! bah! + +--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'etais jeune, mes parents +ne voulaient sous aucun pretexte m'entendre parler chant ou theatre; +alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un +ami, proprietaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme +premier commis, ensuite comme associe et enfin, aujourd'hui, je suis +seul a la tete d'une importante maison? Vous n'etes pas sans avoir bu de +la carte tricolore? + +--Non, assurement. + +--Eh bien, c'est mon champagne! + +--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continue.... +Ah! pardon, j'apercois le maitre de la maison qui vient me chercher ... +apres mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite +conversation qui m'interesse infiniment. + + * * * * * + +--Vous disiez donc? + +--Des que je gagnai suffisamment, je pris des lecons et lorsque je fus +assez fort pour voler.... + +--Vos clients? + +--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au theatre d'ici, +dans une soiree de gala, donnee sous le patronage du maire. + +J'eus du succes et depuis ce temps-la, il ne se donne pas, je ne dirai +pas ici, mais dans toute la contree, une ceremonie quelconque, concerts +pour les creches, representations au profit des pauvres, mariages, +cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher. + +Je suis, chose assez rare, prophete dans mon pays; mes compatriotes +m'adorent ... peut-etre bien, parce que je ne les ai jamais quittes pour +la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai enormement de lecons. + +--Ah! je comprends alors.... + +--C'est egal, le moindre petit nom a Paris, ferait bien mieux mon +affaire. + +--Bah! vous etes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas. + +Mais il doit s'en passer de droles, tout de meme, avec ce cumul +bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos: + +La scene represente une soiree dans le monde. + +Accessoires: lustre brillamment eclaire, piano dans un coin, habits +noirs au-fond; a l'avant-scene, dames et demoiselles luxueusement +habillees. + +X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se leve, le +maitre de la maison enthousiasme, prend le chanteur par le bras, +l'emmene au buffet: + +--Charmant! delicieux! suave! exquis! + +--Mille fois trop aimable. + +--Non, non, c'est sincere. Vous devez avoir besoin de vous rafraichir, +sans doute? + +La figure du chanteur, de souriante qu'elle etait, devient grave tout a +coup. + +Le maitre de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent! + +LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard. + +BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche? + +LUI.--Non, tricolore. + +BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous +offrir mon nectar. + +LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer. + +BIDOUILLARD.--Du mien? + +LUI.--Non, du mien. + +BIDOUILLARD, _etonne_.--He? + +LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque +honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne +delicieux? + +BIDOUILLARD, _ebahi_.--Hein? + +LUI.--Je pourrais vous ceder ca, dans des conditions extremement +avantageuses. + +BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment. + +LUI.--Ah! ca ne fait rien; nous en reparlerons (_a part_) apres mon +second morceau. + +MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames reclament avec insitance +_Mandolinata_. + +Lui.--Avec plaisir, madame! + +Le chanteur-commercant disparait. + +On apercoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de +champagne. + + * * * * * + +Double dieze et ai mousseux! + + + + +LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE + +_A. ALF. et EUG. BEJOT._ + + +Vous connaissez surement l'_Eldorado_, l'Opera des cafes-concerts; la +_Scala_, qui donna l'hospitalite a une princesse pour de bon; les +_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout a fait v'lan, en ete; +l'_Alcazar_, que la foule assiege en ce moment pour applaudir chaque +soir Fusier, le gai compere; mais je parierais bien que vous ne +connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_. + + * * * * * + +Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette reunion ... qui, a +l'encontre des etablissements cites plus haut, dedaigne les +affiches-reclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler +sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la +renommee, ce ... cette societe ecarte avec soin tout ce qui pourrait +renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-etre, pas +tres bien; n'est-pas? Cela ne m'etonne pas: comment, en effet, ne pas +rester stupefait a l'idee seule, d'acteurs evitant la presse, de +musiciens insensibles a la vue d'un auditoire nombreux? + +Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirees en +question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles +sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon +la temperature, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en +veston, se calfeutrent dans leur nid tout la-haut, tout la-haut au +cinquieme etage! + +--Mais leur directeur ne leur intime donc pas.... + +Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maitre, pas de tyran. +En vrais democrates de l'art, ils sont en republique: seulement c'est +une republique ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont +en societe comme aux Francais ou mieux au Chateau-d'Eau (direction +Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos +monuments: Liberte, egalite, fraternite, sont remplaces chez eux par ces +trois noms mythologiques "Melpomene, Thalie, Euterpe." + +Et pour mettre enfin le comble a votre ahurissement, je vous dirai que +nos artistes ne sont pas payes; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa +arte!_ + +Mais comme je vois vos yeux a moitie sortis de leur orbite, vos cheveux +drus et vos nerfs contractes, je vais faire cesser cet affolement, bien +comprehensible du reste, en vous donnant la clef de l'enigme. + + * * * * * + +Il y a quelques semaines, par une belle soiree d'automne, comme octobre +nous en reserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la +rue de la Banque, pensant a mille riens qui portaient mon esprit bien +loin de mes pas et me faisaient oublier mon itineraire, lorsque +j'apercus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y +prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers, +boursicotiers et badauds desinteresses ont pris la bonne habitude de +stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques, +devant le temple de Plutus. + +Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris +que chaleureux, dirait Prud'homme, attirerent de nouveau mon attention +et me deciderent a m'approcher de cet endroit que j'avais juge de voir +etre un banal rassemblement. + +Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'appretant a +recevoir un flot d'eloquence ou de ... je m'approchai. + + * * * * * + +Ah! que grandissime fut donc mon ebahissement! Tout d'abord trois ou +quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilegies +tronaient, assis sur les bons sieges en fer de la maison ... (pas de +reclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche +endimanche, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches, +recitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel +emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait a ce +moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui +garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trepignements et les +bravos recueillis par ce farouche declamateur est impossible. + +Pour faire treve a cette emotion generale, une partie de l'auditoire +demanda sur l'air des Lampions: Patissier! Patissier! Alors, sans se +faire attendre, parut la frimousse eveillee d'un marmiton de chez +Julien, vrai patissier de feerie. Ce jeune ephebe, gate-sauce par etat +et baryton par gout, entra donc "dans le rond" et entonna d'une voix +fraiche les _Bles d'or_. + +Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut etre du gout +general, car, a l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur +courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un +ensemble qu'on eut cru conduit par Danbe. Rappels et bis ne firent point +defaut a cet emule de Maurel-Vatel. + +Au patissier lyrique succeda un petit chasseur de chez Champeaux, qui +vint a son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succes a +du lui faire des jaloux.... + +La bise commencait a souffler, je partis sans prendre de contre-marque +imaginaire. + + * * * * * + +Mais, tout en marchant, je songeais a ce bizarre concert en plein vent. +Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le +grand ciel bleu, ou Phoebe sert de lustre, les reverberes de herses, les +bancs verts de fauteuils d'orchestre, et ou la Bourse elle meme, ce +monument si severe dans la journee, ne craint pas de se rabaisser en +tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et ou enfin, en fait +d'etoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament! + +Ce qui donne encore une note bien originale a ce decor, ce sont les +deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du +haut de leur piedestal, contemplent maternellement cette tentative bien +digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art! + +Ah! c'est bien la, le vrai, le seul theatre populaire ... ou je ne m'y +connais pas. + + +Et quel bon public que celui qui est la! + +Gobeur en diable, il a ses preferes; il fait des entrees aux "forts" et +parfois, lorsque l'enthousiasme est a son comble, il jette des sous que +s'arrachent ... les loueuses de chaises qui pretent gratis leurs sieges. + +Pour finir, un mot absolument authentique. + +Comme je felicitais une jeune ouvriere qui venait d'expectorer quelques +vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait "faire du theatre" plus +tard. Mimi Pinson me repondit avec une pointe d'orgueil: + +--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allee voir M. Lapommeraye et il +m'a dit que je reussirais tres certainement, car j'avais le profil de la +Republique. + + + + +SANS LE VOULOIR + +RONDEAU SANS MUSIQUE + +_A Paul HENRION._ + + + Sans le vouloir, un soir, on se promene, + Sans le vouloir on rencontre un minois + Dont l'aspect frais et riant, vous amene + A cheminer ensemble, en tapinois. + + Sans le vouloir on rit, on jase, on cause, + Sans le vouloir on lui donne le bras, + Sans le vouloir vous offrez quelque chose; + C'est accepte ... sans faire d'embarras. + + Sans le vouloir on prend une voiture. + Sans le vouloir on tient de gais propos, + Sans le vouloir tout bas on lui murmure + Des mots d'amour ... exigeant le huis clos! + + Sans le vouloir on arrive, on se quitte, + On se separe en se serrant la main; + Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite + A faire encor, a deux, meme chemin. + + Sans le vouloir, la semaine suivante, + On prend le train pour aller dans les bois; + Sous la tonnelle, en dejeunant l'on chante, + Quitte a froisser le vertueux bourgeois, + + Sans le vouloir dans les champs on s'egare, + L'un contre l'autre etroitement serres, + Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare, + _Elle_, baissant ses yeux mal assures. + + Sans le vouloir on se met en menage, + Sans le vouloir on y reste dix ans, + Sans le vouloir, helas! on n'est pas sage, + Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants. + + Sans le vouloir, alors, en se marie, + Pour bien finir ce qu'on a commence, + Et l'on s'en va, joyeux, a la mairie + Lancer un oui, d'un ton bien decide! + + Et voila comme on a change sa vie, + Un soir d'ete, causant sur le trottoir, + Avec deux yeux qui vous faisaient envie, + On est heureux et c'est sans le vouloir! + + + + +LES SOUFFLEURS + +_Au commandant GEORGIN_. + + +Le lendemain d'une _premiere a succes_, on peut lire dans les journaux +le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des +decorateurs, le bon gout du costumier, l'adresse des couturieres; on +felicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas, +qu'aucun courrieriste ne nomme, et qui, pourtant, a droit a un salut; +C'est le souffleur. + +Et cependant, quel auxiliaire pour les memoires incertaines! Sans lui, +le jeune premier bafouillerait etrangement et la duegne, si rompue a la +scene, perdrait completement la tete, si elle ne se _savait tenue_. + +Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se +disent qu'a la moindre absence cet humble leur "en verra le mot" et cela +les tranquillise. + +Et c'est cet homme, dont la collaboration est si necessaire, le concours +si indispensable, qu'on ne remercie meme pas par un mot d'encouragement! +Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles, +d'etre seulement cite, fut-ce apres la petite Trottoirine, dont +l'opulent corsage fait seul le succes. Aussi, eprouve-je le besoin de +parler un peu de ce meconnu. C'est une classe si interessante a etudier, +que celles de ces gens modestes dont le seul agrement est la vue des +mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits benefices.... + +Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer! + +Tel acteur qui ne sait pas un mot de son role et que cela rend furieux, +a cause du directeur qui est a l'avant-scene, lui dit d'un ton bourru: + +--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan. + +Tel autre qui, au contraire, sait _a la lettre_ (c'est meme la son seul +merite) veut faire le malin et lui dit impatiente: + +--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ca, vous voyez bien que +je sais. + +La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas +reussi a prendre une place sur la scene, en a prise une dessous. + +C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas +de mise en scene embarrassants. + +Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_. + +C'est un jeune, celui-la! Il n'est pas encore blase et s'amuse dans son +trou, plus que le titi qui a paye sa place. + +Pour lui, la piece est toujours nouvelle; il sait tous les roles par +coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, a la rigueur, souffler sans +brochure. + +Il faut le voir pendant la piece, soupirer avec l'amoureux, rire avec le +comique, pleurer avec l'ingenue, maudire avec le pere noble; il sanglote +trepigne, chauffe le traitre, encourage la duegne et s'oublie parfois +jusqu'a crier au premier role: "Vas-y!" + +Heureux enfant, qui croit que c'est arrive! Laissons-le a ses cheres +illusions! Pleure, exulte, va! ca vaut mieux que de blaguer la +situation! + +Combien je prefere ce souffleur convaincu a celui qui la fait _au +blase_! + +Voyez-le dans sa niche, renfrogne, regardant dedaigneusement les +artistes et semblant leur dire: + +--Etes-vous assez mauvais! + +N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne +manquant jamais l'occasion de s'ecrier, si l'on vient a lui parler de +Saint-Germain: + +--Ah! si vous aviez vu Arnal! + +Un souffleur extraordinaire, c'est le pere Ronflard. + +Tres curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant, +comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le +mele-cassis chez le concierge du theatre, buvetiere de messieurs de +l'orchestre, machinistes et autres employes, il reste enfoui dans le +fond de sa boite et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment precis ou +le rideau se leve; et ce n'est pas la sonnette qui l'a reveille, non +plus que la petite _polka-vinaigre_ jouee par l'orchestre: c'est +l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesure. + +Souffler est extremement difficile. + +Il faut connaitre les acteurs, pour les bien souffler; avoir etudie leur +caractere, possede leur temperament, en un mot, savoir a quelle +_nature_, on a a faire. + +Le veritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scene, +dans quelles dispositions d'esprit il se trouve. + +S'il est gai, porte aux cascades, dispose a ajouter au texte, alors, lui +laisser la bride sur le cou. + +S'il est au contraire, morose, ennuye, chagrin par suite d'ennuis de +famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner +ses effets, approuver son jeu. + +Si l'artiste est traqueur, ne pas le lacher, le tenir serre, afin qu'il +se sente "soutenu." + +Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui +"envoie" tout, prenant _un temps_ pour une absence de memoire et +soufflant jusqu'a ce que le comedien ait dit le mot. + +C'est horrible alors, de se sentir pousse l'epee dans les reins. + + * * * * * + +Un souffleur bien etrange, c'en est un dont on m'a raconte un fait, et +qu'on pourrait denommer: le souffleur patriote. + +Voici pourquoi. + +Un artiste parisien jouait un soir en representation, dans une ville de +l'Est. + +N'ayant fait qu'un raccord, dans la journee, avec les comediens de la +troupe sedentaire, la piece etait loin d'etre _fondue_, aussi a un +moment donne, le spectateur initie aux choses de theatre eut pu +remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_, +c'est-a-dire le desarroi que procure parmi les acteurs une replique +omise ou une entree manquee. + +L'artiste, tres emu, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en +representations dans une ville de province (la province se vante d'etre +plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs +qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possedant une memoire +impeccable et, ce qui n'est pas a dedaigner au theatre, l'esprit d'a +propos, perd la tete et se voit dans l'impossibilite absolue +_d'enchainer_ la situation par une phrase quelconque. + +A Paris, cela eut ete tout seul, avec un souffleur connaissant son +metier, mais dans cette bonne ville, l'employe charge de secourir les +memoires troublees heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui +chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue: + +--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant +les Versaillais! + + * * * * * + +Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement +cree par Laferriere, eut a subir un souffleur etonnant. + +On sait qu'un acte se passe dans un cachot ou le pauvre idiot est +enferme depuis une vingtaine d'annees. Et cette longue solitude, cette +complete ignorance du monde et des choses exterieures ont rendu _idiot_ +le heros de la piece. + +Cet acte doit etre _mime_ par l'acteur charge du principal role. + +L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations, +articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrees +devant une chapelle; bref, il mime cet acte. + +A la repetition, il avait ete convenu entre le souffleur et l'artiste +que celui-ci ne se mettrait pas a genoux ainsi que l'indiquait sa +brochure. + +Le soir, le moment de la genuflexion arrive, mon ami supprime ce jeu de +scene, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait apres. + +Mais il avait compte sans son hote; le souffleur lui dit: "A genoux." +Signe negatif de l'acteur. "A genoux!" repete plus fort l'enrage. "Non", +murmure mon ami. "A genoux!" hurle presque le souffleur sortant a moitie +de sa carapace. Et il fallut que le comedien obeit au souffleur dont il +dependait. + +Le chef d'orchestre seul put entendre cet _a parte de l'idiot_: + +--Je m'y mets, mais tu me le paieras! + + * * * * * + +Il m'a ete donne d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier +role aussi mauvais que pretentieux, il souffrait de cette situation +penible: habiter les dessous. + +Tres fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant +Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans +doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en +descendait pas moins des Croises. + +Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le competent, sous pretexte +qu'il avait joue avec des artistes du Francais, on ne pouvait lui +adresser la moindre observation. Or, un jour, a un artiste qui lui +faisait une remarque, il repondit cette phrase monumentale: + +--Monsieur, vous saurez que j'ai souffle Ballande! + + * * * * * + +Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salee qui a trait a Dejazet +la Grande. + +C'etait en 1868, au theatre de Grenoble ou l'immortelle comedienne etait +en representations. + +Un soir, apres le deuxieme acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le +chaleureux succes qu'elle attendait--et qu'elle etait en droit +d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella +brusquement en ces termes: + +--Ah! ca, mon garcon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez +l'air de dormir? Que diable, a votre age, vous devez savoir que +lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer! + + + + +UNE MALADIE DE PEAU + +_A. G. MAINIEL._ + + +Ah! c'etait un bien drole de type que le vieux Marsac, le pere de +Sidonie Marsac, la Dorval moderne. + +Ne a Clermont (Puy-de-Dome), ce brave homme avait conserve vivaces les +qualites et les defauts de l'auverpin. + +A cote de fines roublardises, il avait certaines naivetes par trop ... +simples et bien faites pour etonner les gens. + +On parlera longtemps au quartier Breda--residence qu'il a choisie depuis +la celebrite de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'etrange +maladie de peau du papa Marsac n'est pas prete d'etre oubliee! + +Voici cette etonnante histoire qui a defraye pendant un mois les +conversations de Notre-Dame-de-Lorette. + +Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout +barbouilles de givre et que la neige ouate les toits, le pere Marsac, en +s'approchant de la croisee, pour consulter son barometre, constata non +sans quelque frayeur, un phenomene assez bizarre sur ses mains: elles +etaient veinees de noir. + +Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de +nouveau appel aux lumieres de sa fille: + +--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton pere, et +dis-lui vite che qu'il a. + +L'actrice, apres avoir regarde attentivement la dextre paternelle, +reprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta: + +--Ce n'est rien, va, ca passera tout seul. + +--Mais je chuis tigre!... che n'est plus un pere que tu as, ch'est un +tigre, vougri.... + +--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je. + +--Ch'est egal, je veux aller conchulter un medechin aujourd'hui meme. + +--Mon Dieu, dit le medecin du pere Marsac, ce n'est pas grave, il ne +faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre la dessus un +cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la +peau comme moi. + +--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre +ordonnance chera chuivie, allez! + +Effectivement, le soir meme, le pere Marsac se faisait preparer par sa +bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extremites +aussi manuelles que zebrees. + +Dam! vous dire que cette nuit-la, Morphee se livra a sa petite +occupation nocturne, qui consiste a effeuiller ses pavots sur le front +des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes +les heures a la vieille horloge de l'eglise. + +Aussi, des que l'aube apparut indecise et tremblotante, le _malade_ ne +fit-il qu'un bond pour s'assurer a la clarte du matin des progres de la +cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorees, +et constatant aussitot l'impuissance du remede, s'ecria: + +--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigre qu'avant. + +Que faire, fouchtra, que faire! J'irai aujourd'hui meme conchulter un +autre medecin, une chpechialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera che +que cha couchtera. + +A deux heures, le montagnard penetra dans le salon d'attente du docteur ... +(pas de reclame), rue Caumartin, a l'entresol. + +Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des +albums, journaux, laisses la a dessein. Le pere Marsac, qui ne savait +pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure +intitulee _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on etait chez un +manicure) et s'endormit sur la premiere page qu'il tenait a l'envers. + +Enfin, apres deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un +domestique en livree introduisit le client auquel nous nous interessons. + +--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire que je chouffre, je +ne chouffre pas, mais ces raies noires m'inquietent et je ne sais +comment les faire dichparaitre. + +Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, reflechit, +s'arma d'une plume, ecrivit quelques mots, et remettant le papier a +Marsac anxieux, lui dit: + +--C'est vingt francs! + +L'habitant de Clermont fronca les sourcils, s'executa avec lenteur et, +prenant la porte, fila comme un trait, desireux de connaitre enfin le +nom du mal et le remede a suivre. + +Une fois dans la rue, il deplia le papier bien cher--bien cher est le +mot--et lut avec stupeur: + +_Delayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains +avec;--la crasse disparaitra aussitot._ + + + + +LETTRE + +_A NICOLE T._ + + + Le Havre, 25 Aout 1884 + + Mon cher ami, + +Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet ete? + +Je m'ereinte. + +Sitot l'usine fermee, je m'ecrie: + +--Ah! ah! A nous, la mer! + +(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! a nous, la +mer.) + +Et j'ecris tout de suite pour voir s'il n'y a rien a frire au casino de +Levallois-les-Sables ou ailleurs. + +Le directeur, qui ne demande generalement pas mieux que d'animer son +casino, me repond invariablement: + +"Oui, venez!" + +Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me +proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: "Vous payez +naturellement vos frais de voyage et d'hotel, ainsi que ceux des +artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour +la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez +les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je +me reserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre." + +Aussi lui repond-on, comme chez Potin: + +--Et avec ca? + +Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais generaliser, en +disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme +ca on ne manque pas de cachet. + +C'est, je crois, le seul cas ou, en ete, on recherche les _feux!_ + +Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument +deveinard comme directeur. + +Lorsque je suis _engage_, ca marche tres bien; mais quand je suis +_interesse_, ca ne va plus du tout. + +Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent +les Anglais ... qui parlent italien. + +J'ai la guigne. + +Je suis sur, si je fais une affaire a mon compte, que ce jour-la il +pleut ou le prefet est a toute extremite: alors les gens pschutt de +l'endroit ne vont pas au theatre.... + +Et puis quels soucis, quels _embetements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il +n'y a pas de rideau; la, point de rampe; a tel endroit, c'est le trou du +souffleur qui fait defaut; a tel autre, ce sont les portes qui manquent +absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller. + +Comme a Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous +arrivons: + +--Ou est le Casino, ici? + +--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino. + +A propos de Luc, un souvenir: + +Pour nous habiller, nous nous etions installes dans les cabines des +bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour etaler +nos affaires. + +Comme psyche, nous avions un de ces morceaux de glace ou on se voit vert +(les etablissements de bains et les hotels de province ont seuls le +monopole de ces _miroirs_). + +Mais a un moment donne, je fais un mouvement--ca m'arrive +quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculee +glisse dans la baignoire ... ou il restait de l'eau sale. + +Heureusement que la chemise etait a mon camarade de cabine. Ce que j'ai +ri!!! + + * * * * * + +Dans les petits endroits, malheur a vous s'il vous faut un accessoire +autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien. +Je jouais, a Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle +Dubreuil appelle sa cameriste avec son revolver. + +Lorsque je demandai cet instrument necessaire ... a l'action, on me +repondit: "Depuis que l'illustre Hedannomur est parti sans payer la +location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus +louer ses armes...." + +Je termine cette trop longue lettre par la reponse la plus epique qui +m'ait ete faite--et je vous en assure l'authenticite absolue. + +A Coulommiers. + +Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon. + +Le concierge me repond: + +--Pour ca, il faut voir le maire. + +Ces pays de fromages sont etonnants: quand on veut une cruche, il faut +aller trouver le maire. + +Bien votre. + + F. G. + + + + +L'ACTEUR REALISTE + +_A Charles et Victor LEGRAND._ + + +Le naturalisme n'existe pas seulement en litterature, il sevit encore et +surtout au theatre. + +Certains acteurs, sous pretexte d'etre vrais, s'habillent, se griment et +jouent de facon bien amusante, il faut en convenir. + +Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garcon un peu timbre et que +nous designerons, si vous le voulez bien, sous le prenom d'Isidore. + +Je n'oublierai jamais sa premiere classe. + + * * * * * + +On sait comment se fait la repartition des eleves au Temple du faubourg +Poissonniere. + +Apres l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Regnier, +choisit d'abord les eleves qui lui conviennent et laisse les autres a M. +Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe a M. Delaunay, +jeunes premiers et ingenues--un genre qui tend a disparaitre +aujourd'hui.--Le reste devenait la propriete de feu Monrose, un comique +qui enseignait merveilleusement la tragedie. + +Ces quatre classes offraient un aspect bien different. + +Chez Regnier: les travailleurs enrages, ceux que le demon du theatre +tourmentait et qui voulaient arriver a tout prix (Regnier avait +generalement les plus hautes recompenses aux concours de fin d'annee.) + +Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'a s'amuser et organisaient +des tournees a Etampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise, +Chartres, etc. + +Chez Delaunay: la haute gomme, boudines et copurchics toujours tires a +plusieurs epingles; jeunes ... filles pour la plupart tres fortes en +l'art ... de se faire payer hotel et voiture, mais ne se doutant pas des +difficultes du theatre, passant par le Conservatoire parce que c'est le +tremplin, mais lachant l'ecole des que le vieux est trouve. A la classe +de l'eternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de +violettes, fourrures ... tout au musc! + +Chez Monrose, enfin, autre genre: la boheme (X... aujourd'hui, a l'Odeon, +qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien a y mettre dedans) les +echeveles, tragediens farouches, Aricies palottes et grelottantes, beaucoup +de jolis minois cependant: le maitre etait amateur! + +Pour en revenir a notre heros, Isidore voulait jouer la tragedie ou la +comedie: peu lui importait pourvu qu'il jouat! + +Britannicus ou Crispin, son choix n'etait pas fixe. + +Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux, +Isidore n'avait rien a envier a Clodion ou a Monsieur de Lapommeraye. Sa +toison etait telle qu'oblige de la natter, il l'enfouissait sous son +chapeau crasseux. + +Cette nature bizarre avait empoigne le createur d'Annibal, qui le prit +dans sa classe et s'y interessa un moment. + +--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Regnier. + +--Je sais _Oreste_, repond Isidore en se cambrant. + +--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste. + + * * * * * + +La scene jouee, le jeune ephebe regarde, anxieux, la figure du maitre, +pour voir l'effet produit: + +--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin! + +Inutile d'ajouter quels eclats de rire, saluerent cette replique! + + * * * * * + +Ce satane Isidore avait la rage de vouloir etre vrai. + +--Jouer vrai, il n'y a que ca! repetait-il a satiete. + +Il est evident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son +role et en creuser les details, jusque dans les plus petits recoins, +mais enfin, il ne faut absolument pas aux depens du "mouvement," se +perdre dans des details bien souvent subtils; car alors on en arrive a +faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies +amoureuses_. + +Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Regnard met dans +la bouche de Crispin: + + Quand on veut, voyez-vous, qu'un siege reussisse, + Il faut premierement s'emparer des dehors; + Connaitre les endroits, les faibles et les forts. + Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe, + On ouvre la tranchee, + +(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire). + + On canonne la place, + +(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comedien). + + On renverse un rempart, + (Parapatapouf). + On fait breche. + (Tschb!). + + Aussitot on avance en bon ordre. + +(Il marchait comme un soldat dans les rangs). + + Et l'on donne l'assaut, + On egorge, on massacre, on tue, on vole, on pille.... + +Non; je renonce a decrire la pantomime fatigante a laquelle se livra +l'eleve; a ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait +des coups de baionnette dans le vide, et tout ca, accompagne de pif, +paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!! + + C'est de meme a peu pres quand on prend une fille, + +Sachons gre a Isidore qui, probablement intimide par l'auditoire, ne +mima pas ce vers caracteristique. + +La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba epuise sur une chaise et la +classe entiere trepigna de joie. + +Moralite: Ne cherchons pas trop la petite bete, sous peine de passer +pour une grande. + + * * * * * + +A propos de verite au theatre, je terminerai par un mot epique de vieux +cabot, consciencieuse utilite, qui, ayant a annoncer _de la coulisse_, +le marquis de Z. dans une piece se passant sous Louis XV, se grimait +aussi sincerement que s'il avait du paraitre en public. + +--Etait-ce bien utile? lui dit un camarade, en designant sa perruque +poudree. + +Et l'autre, sur un ton de melo: + +--Et si le decor tombait! + + + + +LAMENTATIONS DE BOIELDIEU + +_A Emile BOUCHER._ + + +J'etais, l'autre jour, a Rouen, pour les fetes de Corneille, et, passant +au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au +grand compositeur: + + Corneille! Corneille!! Corneille!!! + Eh bien, nous ne l'oublierons pas + Ce nom qui nous corne a l'oreille + Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las! + Les Rouennais ont plein la bouche + De celui qu'ils nomment leur dieu, + Mais moi, l'on me trouve tres mouche + Et pourtant je suis Boieldieu. + + Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme? + Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_.... + Eh bien, moi, je pense qu'en somme, + Mon oeuvre est plus pschutteuse, na. + Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_, + _Le Menteur_, ca c'est un peu mieux, + Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_ + Et puis quoi, je suis Boieldieu. + + Pour lui, seul, la ville est en fete; + C'est pour lui que sont accourus + Ministres, deputes en quete + De placer leur speech tres diffus. + Academiciens (folie!) + Bref, on est venu de tout lieu.... + Et pendant ce temps on m'oublie + Moi, le seul, le grand Boieldieu. + + Que de stances ont ete lues! + Combien de poemes divers! + Et Bornier qui, dans ses "statues" + Oublia de me mettre en vers! + Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille! + Napoleon premier ... tudieu! + C'est une insulte sans pareille + De lacher ainsi Boieldieu! + + C'est pour lui seul, ces oriflammes, + Ces etendards et ces drapeaux, + + Pour lui seul, les petites femmes + Ont arbore de grands chapeaux, + Pour lui, la plus belle toilette, + Pour lui regards troublants ... pardieu! + Mettre ton nom seul en vedette, + C'est bien vexant pour Boieldieu. + + Mais bah, pourquoi tout ce tapage + Je prefere mon sort au tien, + Tous ces gens avec leur ramage + T'embetent et tu ne dis rien. + Moi, du moins, Pierre, je n'avale + Pas de discours fastidieux, + Et si ce n'etait la rafale[1] + Je rirais, foi de Boieldieu. + +[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.] + + + + +UN DROLE DE COUPLE + +_A P. BONHOMME_. + + +Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du +plaisir de vous les faire connaitre. + +--Ca ne fait rien, allez-y, du portrait! + +--Vous etes vraiment bien bon; je commence: + +M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis. +Lui, faineant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement +alteree et se rafraichissant toujours (C'est meme chez madame Pittalugue +que j'ai observe pour la premiere fois ce curieux phenomene: le petit +bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....) + +Ces deux etres bizarres ont le don de plaire a premiere vue, et +parviennent a faire dire, quand on les quitte: + +--Tiens, c'est etonnant, ils sont polis, ces concierges! + +Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et +l'on s'apercoit bientot qu'il faut en rabattre, leurs saluts exageres +etant pantomime mecanique, leurs compliments, lecon apprise et leur +politesse enfin, pure et enervante obsequiosite! + +Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien +desagreables mais ils sont encore preferables aux Pittalugue en +question, qui ont resolu ce nouveau probleme: embetants a force d'etre +trop gracieux! + +Si vous passez vingt-cinq fois dans la meme journee devant leur loge, +vingt-cinq fois ils vous reciteront sans reprendre haleine et sur le +meme ton monocorde et irritant leur interminable chapelet: + +--Ah! voila, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard? +Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle +va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous etes bien aimable, nous aussi, +allons tant mieux, monsieur Bernard! + +Vous etes deja au second etage que la litanie n'est pas terminee!! + + * * * * * + +Comme on ne reste generalement qu'une minute dans leur loge, ces gens-la +sont tellement desireux de vous debiter le plus de choses aimables en +tres peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention a ce que vous +leur dites; ils posent les questions et y repondent eux-memes et aie +donc, ca ne fait rien! + +Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnete rond-de-cuir, +depuis 25 ans dans la maison, tres malade depuis un mois, avait cesse de +venir a l'etude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il +eut l'idee fatale de se trainer a son bureau. + +Il arrive au premier etage ou est situee la loge des cerberes et n'en +pouvant plus, tombe sur une chaise epoumone, soufflant comme un +malheureux! + +Je vous laisse a penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce +moribond depuis un mois, raterent l'occasion d'entonner leur refrain: + +--Ah! voila monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir +monsieur Buvard. + +Le mari arrive avec sa fille et recommence: + +--Ah! voila monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard? + +Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas meme la +force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes: + +--Ah! je crois bien ... que c'est la derniere fois ... que vous me +voyez! + +Et tous les trois de s'ecrier, en choeur: + +--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!! + +Le lendemain Buvard mourait ... pas de ca cependant! + + * * * * * + +Ces malheureux sont tellement habitues a etre plus que polis envers le +public, qu'entre eux-memes ils se servent des qualificatifs les plus +tendres. + +_Mon gros cheri ... petit lapin ... coco adore ..._ sont expressions +courantes et font partie de leur repertoire. + +La premiere fois que je me presentai chez eux, je demandai si mon ami +etait chez lui. + +Je vais demander a _bebe. Bebe? Bebe?_ + +--Quoi, papa? + +Je me retourne, baissant la tete, pour voir le poupon. + +Mais je recule effraye me trouvant en face d'une femme colosse, leur +progeniture, agee de 25 ans! (c'etait _Bebe_!!!) + +Comme Bebe n'etait pas plus fixe que Coco. + +--Je vais monter, dis-je. + +Et tous les trois, a l'unisson, comme si je leur rendais un grand +service: + +--Oh! merci, vous etes bien aimable!! + + * * * * * + +Ces chevaliers du cordon ont une maniere a eux de vous faire un +compliment. + +Ils ont au-dessus de leur cheminee (on se demande pourquoi) une vieille +lithographie representant Lamartine enfant. + +Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn: + +--Ah! me dit M. Pittalugue, en voila un qui avait de l'esprit! il serait +a desirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_! + +--Comment le quart! reprit aussitot madame son epouse, arrivant a la +rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment +flatteur, le quart! tu veux dire le _cintieme!!!_ + +Et dire que ces impairs ne sont que la consequence facheuse d'un desir +immodere de vouloir "etre agreable a tout prix." + +Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette interessante +famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette +esquisse. + +Dernierement, mon ami qui est celibataire (detail qui a son importance), +avait ... comment dirai-je ... attrape ... ce que nos peres appelaient +"un coup de pied de Venus". + +Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas +a ce que cet incident fut crie par dessus les toits, aussi +s'entourait-il de precautions infinies. + +Cette indisposition ne l'empechant nullement de vaquer a ses affaires, +il etait un jour enferme dans son cabinet avec deux familles, elaborant +un contrat de mariage. + +Madame Pittalugue, toujours zelee, se precipite dans l'etude, demandant +aux clercs a parler immediatement au maitre. + +On lui repond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas +pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aerolithe dans +la piece a cote, s'ecrie joyeuse en tendant une facture a Monsieur: + +--C'est pour votre petite note de copahu! + + + + +LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE + +_A Camille DELAVILLE._ + + + Chere Suzette, + +Je t'entends d'ici t'ecrier, en decachetant cette lettre:--Comment, de +Jeannine! + +Oui, de Jeannine elle-meme, qui semblait bien a tort t'avoir oubliee +quand au contraire elle n'a cesse une minute de penser a toi, la +meilleure et la plus sure des amies. + +Oui, je sais, j'ai garde un silence un peu trop prolonge ... quand on +aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chere mignonne, on +voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel. + +Esperons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et +laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de details sur ma nouvelle +situation. + +Mariee! Je suis mariee!! + +Le nom de mon seigneur et maitre? Gaston de Clock, tu trouveras sans +doute joli _de Clock_, moi je prefere _Gaston_. + +Comment cela s'est fait? ou nous nous sommes rencontres la premiere +fois? + +Attends donc, impatiente! + +C'est au Palais de l'Industrie, j'etais a l'Exposition des _arts +decoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; a +nos cotes se trouvait un jeune homme, elegamment vetu quoique sans +recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitot, et, +ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme, +ayant apercu mon regard, ne me quitta plus des yeux. + +Il se fit presenter chez nous par un ami commun, vint souvent a la +maison et ... tu devines le reste. + +Quant a son portrait, que te dirai-je, il me plait, c'est tout dire! + +Il est de taille moyenne, chatain, ses yeux sont tres noirs, voila pour +le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a +enormement d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais epouse +un homme banal. + +Gaston adore le theatre, connait toutes les pieces qu'on represente, le +nom des auteurs qui les ont signees et celui des acteurs qui les jouent ... +peut-etre meme le prenom des actrices, mais, bast! je ne puis etre jalouse +du passe! + +Bref, Gaston est tres Parisien, tres moderne, comme on dit aux Varietes +(car aujourd'hui, je vais aux Varietes.) + +Tiens, pour te donner une idee de l'imagination de mon spirituel mari, +ecoute comment le matin s'y est pris pour arriver a ses fins, +c'est-a-dire a me conquerir, selon sa propre expression. + +Ayant appris la piete de mes bons parents et sachant que l'on +n'accorderait ma main, qu'a un homme possedant des principes religieux, +Gaston suivit regulierement les offices de Saint-Philippe du Roule ... +et precisement aux-memes heures que moi ... ce que c'est que le hasard! + +Cela m'etonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais +resolu a tout pour m'obtenir! + +Desirant voir jusqu'ou irait son amour pour moi, je lui demandai de se +confesser, lui promettant que s'il me donnait cette derniere preuve de +devouement, nous n'aurions plus qu'a choisir le jour de la demande en +mariage. + +Ce fut avec infiniment de periphrases que j'abordai ce sujet delicat; +je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruaute d'un vilain +refus; enfin, appelant a moi tout mon courage, j'abordai un soir cette +terrible question. + +Ma demande formulee, te dire que Gaston l'accueillit avec un +enthousiasme indescriptible, serait peut-etre exagere, mais enfin, il +fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour reflechir. + +Les quarante-huit heures ecoulees, la reponse fut affirmative. + +Je te laisse a deviner ma joie. + +C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon +fiance, a onze heures, a Saint-Thomas d'Aquin. Je m'etonnai bien un peu +de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer +trop exigeante et imposer une eglise plutot qu'une autre: le principal +pour moi etait qu'il se confessat. + +Le lendemain, parvenue non sans peine, a decider mes parents a sortir de +leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que +la leur, je les conduisis tout naturellement a Saint-Thomas, a l'heure +que Gaston m'avait fixee. + +A peine, etions-nous installes que, levant les yeux, j'apercus celui +qui devait etre le compagnon de ma vie, agenouille dans un +confessionnal. + +Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer a mes parents +qui, emerveilles des sentiments discretement religieux de mon futur +mari, s'empresserent, une fois rentres, de l'inviter a diner pour causer +"de notre bonheur"! + +Et c'est hier soir, seulement, que demandant a Gaston, comment il avait +eu le courage--car, c'en etait un pour lui--de faire ce que je lui avais +si durement impose, qu'il me repondit, du ton le plus naturel du monde: + +--Mais, chere enfant, ce cure etait sourd comme une poterie entiere!! + + * * * * * + +Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes +cheres pattes de mouche. + + TA JEANNINE DE CLOCK + + + + +LES TICS + +_A RIVET._ + + +Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien interessante serait la +liste des tics possibles et des celebrites "tiquees". + +Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent a +paupieres que veux-tu? + +J'ai connu un jeune homme elegant, instruit, veritable boute-en-train de +toute la societe lyonnaise, mais qui etait, helas! dote d'un tic +effrayant: il aboyait. + +Par suite de quelles circonstances cela lui etait-il arrive? Je +l'ignore. Etait-ce apres une grande douleur, la perte d'une personne +aimee, peut-etre? ou bien cet effroyable malheur fut-il la consequence +d'un desastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement +certain, c'est que, par moments, le pauvre garcon traversait des crises +atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable! + +Les jours d'orage lui etaient particulierement mauvais! Vous lui +parliez, il etait tres calme, rien en lui ne faisait pressentir +l'approche du mal mysterieux, et, tout a coup, au milieu d'une phrase, +ses traits s'alteraient, il devenait bleme, et aboyait rageusement, se +tordant les bras, faisant claquer ses doigts. + +La crise etait par bonheur aussi courte que violente. + +Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortune c'est qu'il se +sentait ridicule. Car, bien qu'etant extremement spirituel, gai, +serviable et bon garcon, il avait, a cause meme du nombre de ses +relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'a +railler ses "attaques". + +Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province! + +Un soir, en plein theatre, pendant un entr'acte, il fut en proie a ce +mal terrible. + +Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout, +claque sur la tete et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du +balcon. Soudain, un leger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre +triste heros la tete completement entree dans son chapeau haut-de-forme; +d'un mouvement nerveux, il avait enfonce son couvre-chef sur sa figure, +evitant par ce geste silencieux de grands eclats de voix qui eussent pu +occasionner un scandale. + +J'avoue que ce soir-la, il fallut vraiment etre son ami, pour ne pas +rire avec toute la salle! + +Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'a l'interlocuteur du +"tique", c'est celui du _monsieur qui vous deshabille en marchant._ + +Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez a destination +completement depouille, et vos boutons semes sur le parcours servent de +piste aux gens qui vous cherchent. + +Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec +vous, s'arrete a chaque instant a mesure que l'histoire devient +interessante. Avec celui-la, il ne faut pas etre presse. + +Ca s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien a faire, c'est +une maniere comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour +faire cent metres. + +Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir a l'egal de la +peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._ + +Si vous etes du cote des magasins, il vous envoie dans les carreaux de +vitre, resultat: une depense, ou bien, il vous fait tomber dans le +ruisseau, consequence: vous etes crotte comme deux barbets. + +Sans compter qu'en partant vous etiez sur le trottoir de droite et +qu'arrives au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous +trouvez. + +Quand j'etais enfant, j'avais un tic assez vilain. + +Je ... comment diable dire ca, c'est difficile, a expliquer, enfin je ... +soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la meme +chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre +descendant, voila tout. + +A chaque instant: tscheu, tscheu et aie donc! et aie donc! + +Chez moi regnait le desespoir. + +--Quelle drole de manie, il a a present! + +--Comment lui faire passer ca! + +--Attendez, dit ma grand'mere, j'ai un moyen. + +--Lequel? + +--Vous verrez ca, au diner. + +L'heure du repas sonnee, nous nous mettons a table. + +Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une +petite lampe a essence? + +--Ce n'est rien, repond la grand'maman, laisse-la. + +--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commencai mon +potage. + +Je n'avais pas avale trois cuillerees, que mon satane tscheu, tscheu +commenca et la lampe s'eteignit aussitot. + +Tout le monde de rire aux eclats et moi profondement vexe, de me lever +avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, a la cuisine. + +--Et chaque fois que lu l'eteindras, tu recommenceras cette petite +promenade, + +Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me deranger quand +je suis a table, la cinquieme fois fut la derniere, et mon tscheu, +tscheu, ne se fit plus entendre. + +Ah! si toutes les grand'meres ressemblaient a la mienne, les enfants si +riches en habitudes ridicules se _detiqueraient_ vite. + +C'est encore a mon aieule, que je dois de m'etre debarrasse d'une manie +assez ordinaire chez les bebes gates: celle de tirer la langue aux gens +et aux choses ne me plaisant pas. + +Un jour, que je montrais dans toute son etendue, cet organe du gout et +de la parole a un ami de la famille, ma grand-mere vint a pas de loup, +derriere moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je +vous l'assure. + +Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat. + +Je passe le tic des lyceens imberbes se frisant avec obstination une +moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de +repeter: "a mon age ..." pour qu'on leur reponde, en choeur: "Oh! +madame!" + +Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agacant +"vous comprenez?" Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais +la reponse forcee. + +N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tete, comme un +magot de Saxe. L'infortune n'ose aller a la salle des ventes de peur, +par une desolante meprise, de se voir adjuger tous les tableaux. + +Independamment de ses productions locales, chaque contree a ses +locutions particulieres. + +Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _te!_ Le +Bordelais, les finit par: _he?_ Le Belge, les emaille d'un sempiternel: +_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on +ferait une curieuse mosaique avec toutes ces exclamations ... mais +n'anticipons pas et laissons aux academiciens de l'an 2886 le soin de +rediger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont a +la lettre T, a cette epoque ... ce dont je doute. + + * * * * * + +Chez les acteurs, les tics sont assez frequents. + +D'aucuns s'en sont servis comme attrait irresistible et doivent en +partie leur succes a certaines manies bizarres. + +Celui-ci hoche la tete, celui-la la renverse en arriere, un tel se tape +a chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons +tous, ce comedien, qui ayant a dire dans son role: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus. + +Dira: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ... +omnibus ... nibus ... bus ... sss ... + +Avec ce systeme-la, il fait finir la piece a minuit et demie, et le +lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, a leur tour: + +--Hier, j'ai pris l'omnibus. + + + + +LES VACANCES D'UN COMEDIEN + +_A M. LEFEBVRE._ + + +Enfin, nous fermons le 30! s'ecrie le comedien avec un soupir enorme; je +vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si +j'ecrivais toute de suite ... au theatre d'Etampes-sur-Mer pour +organiser quelque chose. + +Et pendant les deux mois de _vacances_, vous etes febrile parce que le +directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a ecrit de retarder +encore votre venue, tous les baigneurs n'etant pas arrives, ou bien a +cause des reparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains. + +Un ami qui demeure dans un trou perdu ou il s'etiole a trente francs +l'heure, encaisse dans trois rochers, vous conseille de venir a _Nemo_; +aucun artiste n'y est venu jusqu'a ce jour (parbleu!); il y a quelque +chose a faire (oui, du mauvais sang!). + +Et ne demandant qu'a vous echauffer la bile ... toujours pour vous +reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous ecriant: + +--Nemo! Nemo! Ou est-ce ca, Nemo? Connais pas. + +J'y vais! + +Et l'ami, qui exulte a l'idee que vous allez venir peupler sa solitude +et, _qu'on sera deux derriere la malle,_ vous explique avec joie votre +itineraire. + +--C'est tres simple, tu pars le matin a six heures dix.... + +Et, comme vous bondissez, il reprend: + +--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure. +C'est tres loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives a Tremoulu, a +neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que +tu ne trouveras rien sur le parcours. + +--Hein? + +--Ah! dame, je te previens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux +avoir tes commodites comme a Paris, va a Trouville, alors. + +--C'est bon, ne te faches pas. + +--A Tremoulu, tu descends et tu prends l'omnibus.... + +--Ah! il faut encore ... + +--Oui. Il n'est pas a tous les trains, mais je parlerai au conducteur. +A onze heures, enfin, tu mets pieds a terre. + +--_Nemo!_ Tout le monde descend? + +--Mais non; attends donc; est-il presse! C'est Saint-Gulier, un petit +endroit delicieux. + +--Oh! a onze heures du soir.... + +--Il y a une auberge ou remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu +prends un potage et du saucisson ... il n'y a guere de choix; tu te +couches et le lendemain a sept heures.... + +--Comment, encore!!! + +--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes apres ... vingt minutes, +c'est une plaisanterie ... te depose dans mes bras. + +--Deja!!! + +--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dedommage une fois arrive, je +t'assure. Ah! pendant que j'y pense, a Saint-Gulier, defie-toi de +l'aubergiste: il est un peu voleur! + + * * * * * + +Le lendemain matin, a cinq heures, votre ami se precipite avec fracas +dans votre chambre, va a la croisee qu'il ouvre en grand, pousse les +contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ... +front et vous calme par ces mots: + +--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espere que tu +t'en es paye une partie de traversin! + +Vous etes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par +cette troisieme nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous +n'etes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des +punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis +de fermer l'oeil une seconde; vous etes tellement abruti, dis-je, que, +sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux +bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot +avec lequel vous vous rendormez. + +Enfin, des l'aube, a huit heures, vous descendez n'ayant passe qu'un +pantalon. + +--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre premiere phrase. + +--Dans cet accoutrement? tu es fou! + +--Est-ce que tu esperais me voir mettre un habit noir pour aller sur la +greve? + +--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connait ici, je t'ai annonce ... +depuis trois jours, on t'attend ... on brule de te voir, tu vas etre +epluche.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les +habitants sont sur la plage. + +Insister serait inutile; vous remontez vous vetir plus convenablement, +et en avant pour la plage! + +Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les tetes se tournent de votre +cote, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme +ce malheureux jeune homme a la tete de veau n'a jamais ete regarde. + +L'ami, fier de son intimite avec vous, vous trimballe dans tous les +groupes, vous presente a tous les baigneurs de sa connaissance: + +--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parle (echanges de +saluts). + +Un mollusque a lunettes bleues, croyant vous faire un compliment +fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque: + +--Ah! monsieur, il parait que vous avez une memoire etonnante. + +--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du +mollusque, une grosse dame, tres forte ... mais pas sur la langue +francaise: + +--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu a sa +pension, a l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que +vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries! + +--Oh! vous etes trop aimable, madame. + +--Non, non, je dis la verite. + +Et toute la sainte journee, ce sont de semblables sorties qu'il faut +essuyer. + +Apres le dejeuner, je demande l'heure a laquelle arrivent les journaux +de Paris. + +--Le surlendemain soir, me repond-on. Et encore le facteur n'est pas +tres exact. + +Mon ami, qui tremble a l'idee que je vais m'ennuyer, me dit: + +--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la +permission de donner une soiree dans la salle de l'unique hotel de Nemo: +_la Licorne d'or._ + +--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt +moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays! +Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustace! Jamais! +entends-tu bien. Jamais! + +La crainte d'une brouille me fait ceder. + + * * * * * + +L'autorisation est accordee. Un adjoint qui calligraphie s'est charge de +faire, a la plume, trois copies-programmes. On en placera une a la gare, +la seconde dans la salle a manger de _la Licorne_, et une troisieme, +devant la porte de l'hotel. + +--Les billets a cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit. +Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le +pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-veterinaire, le chef de gare, la +directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_ +etant entres pour rien, je me trouve devoir a celui-ci cinquante francs +pour la location de la salle. + +Mais si le resultat pecuniaire a ete nul, voici l'effet produit: + +A la sortie: + +--C'est gentil, mais vous auriez du nous dire quelque chose ou vous +faites des grimaces. + + + + +33, BOULEVARD HAUSSMANN + +_A A. BELLOT._ + + +Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par +le poignard dans la plaie, leur piece ne fut jouee que trois fois) +lisaient, au theatre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui +portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann. + +Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez +bien, recut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel +s'etalaient ces mots: + + A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33. + (Lecture). + +A l'heure indiquee, tous les artistes du coquet theatre du boulevard +Saint-Martin, jouant dans la piece nouvelle, etaient assis au foyer, +prets a entendre l'oeuvre inedite. + +Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'etait Florival. +L'inexactitude habituelle du jeune comedien etant proverbiale, on ne +s'en etonna pas outre mesure, et l'on commenca la lecture. + +Cette petite operation terminee, on passe a la collation ... des roles. +Il etait 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra +passage a un homme affole, debraille. + +--Florival! fut le cri pousse par tout le monde, il est temps! + +--Vous etes a l'amende, dit severement le regisseur. + +--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'ou je viens, haleta le jeune +premier suffoque. + +--Oui, nous la connaissons, celle-la, elle ne prend plus.... + +--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33, +boulevard Hausmann! + +Ici, je renonce, cher lecteur, a vous depeindre les crises de nerfs, +les rires homeriques, les convulsions hilarantes, les spasmes +fantastiques qui saluerent cette replique inattendue! + +Cinq minutes apres (pas une de moins) un calme relatif s'etant fait, +Florival nous raconta la scene: + +J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui etait la +piece, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de +demander: + +--A quel etage, demeure l'auteur dramatique? + +Le pipelet me repond: + +--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxieme, a droite. + +A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au theatre, +on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une piece de M. +Valabregue (Albin). Je me dis: c'est ca, Saint-Albin Valabregue. Je le +savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voila tout. + +Je monte. + +On m'introduit dans un salon, ou mes yeux sont attires par des +photographies d'artiste, des menus de centiemes, un portrait de Labiche +avec dedicace etc., etc. + +Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur +dramatique. + +J'en etais la de mes reflexions, lorsque le maitre de la maison, +soulevant une tenture parut et vint a moi, le sourire aux levres: + +LUI.--Monsieur?... + +MOI.--Florival. + +LUI.--Florival? + +MOI.--De la Renaissance. + +LUI.--Ah! ah! tres bien! vous venez probablement pour ma piece. + +MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici. + +LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le +maximum. + +MOI, _etonne_.--Ah! vous faites le maximum! + +LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien. + +MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit.... + +LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la piece longtemps +encore, je l'espere, vous aurez le temps de la voir. + +MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je +ne viens pas du tout pour ce que vous croyez. + +LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour +_Gavroche_? + +MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle piece. + +LUI.--Ah! tres bien, ma nouvelle piece. + +MOI.--Oui. + +LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminee. + +MOI.--Comment, elle n'est pas terminee? + +LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal.... + +MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal +vient faire ici? + +LUI, _furieux_.--Ah! ca, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi! + +MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival, +de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une +piece nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et +j'attends. + +LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez la! C'est Valabregue qui a une +piece portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur! + +MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tete! ma tete!! + +Allons, dit le regisseur, cette equipee est trop amusante pour qu'on +vous punisse. Pour cette fois-ci, je leve l'amende; mais une autre fois, +regardez mieux le tableau. + + * * * * * + + + + +UN PERE + +_A Edgar PATAY._ + + +Vous me demandiez pourquoi le pere Prunier est fache avec le jeune +Alfred Rigodon? + +Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous +raconter en quelques mots. + +Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil a couper le +beurre remonte a bien des annees avant la naissance de Prunier, ce qui +vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis +Charles-le-Temeraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous etions +depuis longtemps brouilles avec cet imbe ... ce brave Prunier; j'en +etais personnellement ravi, ce froid me privant du deplaisir d'entendre +divaguer notre homme. + +Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu +sa villa; nos jardins sont contigus, a chaque instant le facteur confond +nos journaux: autant de pretextes pour Poirier, non ... pour Prunier de +venir a la maison; bref, pour lui qui grillait du desir de se "remettre +avec moi", cent occasions se presentaient chaque jour, que j'evitais +avec soin. + +Cependant, il eut une idee, cet homme nul (o reconnaissance, tu n'es +decidement qu'un vain mot!). L'epoque des elections municipales +approchait; le conseil actuel etait une reunion de gateux cacochymes qui +laissaient aller les affaires du pays a la derive: le besoin de +remplacer ces impotents seniles par des hommes robustes et decides se +faisait imperieusement sentir. Depuis longtemps, on eprouvait dans le +pays le desir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des +nouveaux officiers municipaux a la place du lait fige qui glacait ces +vieux cadavres ambulants de conseillers. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent, +logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune +dirigerent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier, +veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement, +s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dependait; il +me suppliait de consentir a me laisser porter candidat aux elections +municipales; ma nomination etait assuree, ajoutait-il, je jouissais de +toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense. + +Tout en l'ecoutant, je me disais: + +--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas +mieux. + +Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins a peu pres ce +langage: + +--Mon cher ami, je suis tres sensible a votre demarche, je vous en +remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inherents a ce +titre de conseiller municipal, loin de la: j'ai toujours, en homme +modeste, meprise ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je +vois le peril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base, +le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me +proposer de defendre la nation. Vive la France! + +Figuier (decidement, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuade que +l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et +partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui, +anxieux, haletants, attendaient ma reponse. + +Quinze jours apres, je donnais un grand diner en l'honneur de mon +election. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'etait naturellement +invite. + +Il etait place a table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis, +jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministere +de l'Interieur. + +Je ne sais a quel propos, a un moment donne, Prunier lui decoche une +grossierete; je me penche a l'oreille de mon voisin (car, me defiant de +ses gaffes, je l'avais place a cote de moi) et lui souffle ces mots: + +--Epargnez-le, je vous dirai pourquoi. + + * * * * * + +Maintenant, faisons entrer en scene un personnage nouveau: + +Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, seche, osseuse, +pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu +ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bailler. + +Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractere, qui +ne l'est peut-etre pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que +mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile. + +Son pere a toutes les peines du monde a lui decrocher un mari, et, sans +cesse aux aguets, il croit toujours decouvrir le merle desire ... qui se +derobe au dernier moment. + + * * * * * + +Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pecher, sapristi ... +Prunier comprit qu'il se trouvait en presence du gendre introuvable, et +sa figure, de rembrunie qu'elle etait, devint sereine et beate. + +Oui, positivement, a ce moment-la, Prunier avait l'air serein. + +Alors, sans perdre une minute, notre homme commenca le siege de Rigodon. + +--Un peu de Chateau-Laffitte? + +--Supreme de volaille? + +--Sidonie, passe donc la creme fouettee a monsieur. + +C'etait en vain qu'Alfred refusait, son assiette etait toujours pleine. + +On se leve, Rigodon s'apprete a offrir son bras a une dame; las! le +malheureux garcon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infame! + +--J'espere que vous me ferez aussi l'amitie d'accepter mon hospitalite. +J'ai une charmante chambre a votre disposition; vous serez la comme chez +vous; les Prunier ne sont pas genants; vous aurez votre clef, vous +sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez a votre heure. Venez diner +le samedi a cinq heures et demie et repartez le lundi apres dejeuner. +Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A +samedi! + + * * * * * + +Rigodon n'en revenait pas. + +Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui meme, tout a l'heure +avait ete impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir +chambre et nourriture a la campagne? C'est prodigieux! + +--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voila mes dimanches assures. Ca +tombe a pic; Amelie va precisement passer tous les dimanches chez son +pere! + +Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train a Saint-Lazare et +debarquait a _Poussiere-sur-Seine_, ou Prunier l'attendait a la gare. + +Alors seulement, Alfred eut une idee du paradis. + +Arrives a la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce +buen-retiro bourgeois portait le nom du general italien), Prunier se rua +sur notre ami en lui criant: + +--Asseyez-vous. + +--Hein? + +--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles. + +--Oh! merci. + +--Otez votre jaquette. + +--Pourquoi? + +--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama. + +--Que de reconnaissance! + +--Ne parlez donc pas de ca! + +Et cela dura tout l'ete de 1884. + +Le dimanche matin on apportait a Alfred, encore couche, un grand bol de +lait ... du lait de vache, celui-la! A table, rien que des produits du +jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par +_mademoiselle ma fille_, disait Neflier ... Prunier. + +Le premier dimanche on avait visite le pays; la famille expliquait qu'a +tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'etait pas fixe) avait +detache un pendu, pret a rendre le soupir extreme (decidement, ce +n'etait pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions, +c'etait charmant! + +De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur +mouchoir, saluaient le depart du train qui emportait Rigodon, notre +Parisien se demandait bien a part lui: + +--Enfin, pourquoi cet accueil? + +Mais ne trouvant pas de reponse et heureux de cette sympathie qu'il +inspirait, il donnait un autre cours a ses idees! + +Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon a part et lui +demanda cinq minutes. + +--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin. + +Et apres un silence, employe a la confection de sa phrase, le +proprietaire commenca: + +--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon? + +--Ah! ca, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ... + +--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment present ... je +fais allusion a votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous +n'eprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies, +vos plaisirs, vos sensations a ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne +songez-vous pas a ... vous marier? + +Rigodon s'ecria alors, devinant tout a coup: + +--C'est donc pour ca! + +Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples +mots: + +--Ma femme s'appelle Amelie et j'ai deux garcons! + + + + +UNE REPRESENTATION EXTRAORDINAIRE + +_A Laurent CARATSCH_ + + +Oh! bien extraordinaire, en effet, la representation que j'organisai a +Bordeaux au mois de septembre 1880. + +Mais n'anticipons pas. + + * * * * * + +Mon premier prix de comedie obtenu, et ayant beaucoup travaille pour le +conquerir, je me dis: + +Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province! + +Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands +blagueurs. + +A peine _dechemindeferre_, je courus chez moi me faire presser par les +miens. + +Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que +je voyais pour la premiere fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un +inconnu. + +Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout a coup la +parole, en ces termes: + +--Je sais que vous etes arrive, aussi je tiens a etre le premier +etranger qui vous felicite du grand succes que vous avez eu la-bas ... +au Conservatoire.... Ca ne m'etonne pas, du reste.... Je vous connais +depuis longtemps, moi. Ah! vous etiez bien petit a l'epoque ... tenez, +pas plus haut que ca.... Je le disais a tout le monde ... le petit +Felix ... vous verrez ca ... plus tard! Me suis-je trompe, he? + +--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincerement de l'objet.... + +--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ... +car je viens aussi vous demander ... + +--Allons donc! fis-je a part moi. + +--De vouloir bien preter votre aimable concours a une fete que nous +donnons.... + +--Ah! ah! + +--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre +compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile a acquerir et si +legitimement envie: Premier prix du Conservatoire! + +Comment refuser, a un homme qui vous a vu pas plus haut que ca ... et +qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui +dis-je: + +--Vous pouvez compter sur moi. + +Je croyais qu'il allait m'etouffer. Non, si vous aviez vu ce garcon!... +enfin, c'est a se demander quel serait son etat s'il gagnait jamais un +lot de 200,000 francs. + +Ses transports de tendresse un peu calmes, mon admirateur ... interesse +reprit: + +Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_! +Je ne vous dis que ca! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez +les affiches! + +En effet, je les apercus le lendemain d'un bout de la rue a l'autre. + +J'avais ce qu'on appelle en argot de theatre: _Le fromage a la creme_, +c'est-a-dire mon nom imprime sur une bande blanche. + +Aussi, pensez ce que mon coeur battait! + +Ce jour-la, sous pretexte de faire visiter la ville a mon grand-pere, +qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait +naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_, +devant tous les murs ou l'on affiche d'ordinaire. + +Elles m'eblouissaient, ces immenses pancartes! + +Vous n'avez pas idee, o Parisien qui n'etes jamais alle plus loin que la +Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensee des +affiches de theatre en province! + +On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, ecrit en +lettres gigantesques s'il y aurait des caracteres assez grands pour +imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en representations +dans ces parages ... ou on exagere tout. + +La fete se passa fort bien. Le malheur fut qu'alleche par le grand et +immodere succes que me firent mes compatriotes, je pretai une oreille +trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu +Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-meme une +representation. + +Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idee, c'est bien ce jour-la! + +La representation decidee, il s'agissait de trouver un local. + +On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de +Gymnase dramatique, avait donne tous les soirs, pendant de nombreuses +annees, l'hospitalite a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit +meme entendre). Mais depuis une dizaine d'annees, delaissee par les +directeurs, elle ne s'entrebaillait qu'a de rares intervalles, pour les +troupes de passage. + +La derniere _tournee_ qui etait passee sur ces planches fut celle de +Saint-Germain avec Jonathan. + +Il fut meme repondu a l'artiste un mot epique, par la _patronne_ d'un +hotel voisin. + +Jouant a 8 heures et la table d'hote etant a 6 heures et demie, +Saint-Germain avait demande de diner, lui et sa troupe, un peu plus tot, +afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en +sortant de table. Ce surcroit de travail ne fut pas goute des +domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain +va trouver l'hotesse: + +--Je ne vous comprends pas, madame, de tolerer que vos domestiques nous +traitent avec un tel sans facon; nous ne demandons pas l'impossible, +apres tout; puisque nous payons bien, nous demandons a etre servis +convenablement. + +--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur repeter: ce sont des +comediens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que +vous pouvez devenir! + + * * * * * + +Mais revenons au Gymnase ... bordelais. + +Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'a l'execution de choeurs, +cantates, oratorios, etc., etc., et la scene n'etant pas suffisamment +spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui +y prennent place les jours d'execution, on a eu l'idee de l'agrandir au +moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du theatre. + +Par consequent, le rideau baisse separait la scene en deux parties +egales. + +Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnat +arrangee et en etat de pouvoir y jouer la comedie, car, n'ayant pas +l'intention d'interpreter un drame militaire aux evolutions nombreuses, +ce supplement de scene etait pour moi parfaitement inutile et genant. + +Il me restait alors a chercher trois ou quatre artistes, afin de +composer un spectacle presentable. + +Justement Amiati, de l'Eldorado, etait en representations a l'Alcazar, +ou elle faisait _flores_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au +concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la +presentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation, +l'Etoile, avec la meilleure grace du monde, me promit son concours, si +toutefois elle avait la permission de son directeur. + +Je la conquis, cette permission! + +Je flamboyais, victorieux: Je possedais Amiati! + +Amiati, c'etait mon _clou_ (encore une expression bizarre.) + +C'etait pour ma soiree, un attrait reel, car la haute societe n'allait +pas a l'Alcazar, et desirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait +pas cette occasion. + +En ecrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient a l'esprit un +mot que lui lanca son hotesse. + +Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon etoile_, +etait infiniment mieux eleve que celui qui l'acclamait tous les soirs a +l'Alcazar, sa proprietaire lui dit: + +--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase? + +--Pourquoi ca? + +--Te, vous allez voir la des gens bien! + +Decidement, les maitresses d'hotel de Bordeaux ont le monopole des +reparties heureuses. + +Amiati, c'etait assurement beaucoup, mais ca ne suffisait pas. + +On jouait au Grand Theatre: _Les Etrangleurs de Paris_. J'avais +precisement un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnete +qu'on etranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer +avec moi: _Le petit voyage_. + +Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de +rideau. A merveille! + +Un baryton se presente. + +Il repete, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le +pianiste le regarde, abruti: + +--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marque! + +Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ca. + +Le jour de la representation arrive, je cours chez le machiniste qui me +demande trois jours pour enlever l'avant-scene. + +--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir! + +--Oh! alors n'y comptez pas. + +Je sentais blanchir la moitie de mes cheveux. + +--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu +sous les planches qu'on a ajoutees ... et il sera utile, le trou du +souffleur!!! + +--Eh bien, il faut le mettre a decouvert. + +--C'est mon avis. + +--Levons trois planches, alors! + +--Levons trois planches, alors. + +Et nous voila levant trois planches. Jusqu'ici j'avais ete organisateur, +regisseur, j'etais maintenant menuisier. + +Les trois planches enlevees, la carapace du souffleur emergea. Mais +devant cette boite, il y avait un trou enorme et, de la premiere +galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employe. + +Je dis au machiniste: + +--A present, il faut boucher cette cavite avec des planches: + +Cet ouvrier me repond avec sang-froid. + +--Avez-vous des planches? + +Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais +pas sur moi.... + +Non, voyez-vous ce miserable qui me demande si j'ai des planches!! + +--Eh bien, et celles-la, fis-je en lui montrant celles que nous venions +d'enlever. + +--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra +intactes pour les remettre a leur place. + +--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons +cependant pas jouer avec un abime beant au milieu de la scene. + +--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis. + +Le temps s'ecoulait, nous decidames de suivre ce conseil, et nous voila +a genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe. + +J'etais devenu organisateur, regisseur, menuisier, machiniste, tapissier +et ce n'etait pas fini!!! + +Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur +ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'a disparaitre tout a coup, le +public croirait que nous jouons une feerie. + +Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi place _au milieu de la +scene_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avancait par trop, +il avait le _souffleur derriere lui_. + +--Eh bien, et la rampe? ou est-elle la rampe? + +--Elle est cachee sous les planches. + +--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir??? + +La seconde moitie de mes cheveux s'argentait. + +--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du +theatre. + +--Ou ca? + +--A l'usine a gaz. + +--Bien, j'y vais. + +On sait que les usines a gaz ne sont jamais situees au centre des +villes, aussi ce fut seulement une heure apres que je descendis de +voiture. + +--L'employe charge du compteur a gaz du Gymnase ... ou est-il? + +--A dejeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extremite de +la ville!) + +Ah! le criminel! j'y cours. + +Une fois chez lui, on me dit: + +--Il vient de partir pour la rue Ornano ou il range un tuyau a gaz, dans +la rue. + +Je vole rue Ornano. + +Je vois des paves entasses les uns sur les autres ... mais pas de +gazier. Je demande aux boutiquiers voisins. + +--Ou est-il? + +--Qui? + +--Le gazier qui etait la tout a l'heure. + +--Il est alle probablement boire un coup. + +--L'ivrogne! il sort de table!!! + +Et me voila, au milieu de la rue, devant un tuyau defonce qui empestait +l'air, attendant mon homme. + +Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe. + +Apres m'avoir fait recommencer trois fois mon recit, ce bandit me +repond: + +--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de +l'usine. Allez me la chercher. + +Je galope a l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que +j'entraine avec moi. + +Une fois au theatre, on me dit: + +--Le piano n'est pas encore arrive et les artistes attendent pour +repeter. + +Il etait deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir. + +Je me precipite chez le facteur ... de pianos. + +Ce scelerat me repond: + +--J'ai oublie de dire hier a mon patron que vous etiez venu, et je ne +puis vous preter un piano sans qu'il le sache. + +--Ou est-il votre patron? + +--A la campagne, mais il reviendra ce soir a 7 heures. + +--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite! + +Et j'allais l'etrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de +la maison parut. + +Au lieu de me faire arreter pour tentative d'assassinat, me +reconnaissant, elle consent a me louer un Pleyel. J'etais sauve. + +J'arrive au theatre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de +partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois +au cafe du theatre, et nous repetons pour la premiere fois: _Le petit +voyage_. + +Quelle repetition, mon Dieu! + +Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traitre mot, +l'ingenu, qui avait pris des lecons de Talbot, demandait une allumette +sur le ton des imprecations de Camille, et quant a celui qui jouait le +role de l'aubergiste ... non, celui-la je renonce a vous le depeindre ... +Au fait si ... un mot vous donnera une idee de sa betise. + +J'avais a lui dire, dans la piece, apres lui avoir commande le menu du +souper: + +--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucre. + +A quoi, il doit repondre, enumerant ses plats: + +--Parfait-vanille ... orange, etc. etc. + +Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des patissiers +des parfaits, me repond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de +l'adverbe: + +--Parfait!... vanille, orange. + +Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'etait la premiere fois +que ca m'arrivait depuis trois jours. + + * * * * * + +Je dis au machiniste: + +--Comme accessoires, il nous faudra une cheminee.... + +Il me repond avec ironie: + +--Une cheminee ... au mois de juillet! + +Mais ce machiniste m'en a fait une plus drole. + +Je le vois arriver avec une chaise originale. + +--Qu'est-ce que c'est que ca? + +--C'est une precaution. + +--Qu'est-ce que vous voulez dire? + +Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant +avec une grande precaution_. + +Enfin, je vis se terminer cette maudite representation avec un reel +grand plaisir. Tout avait bien marche, mais c'est egal, si je ne suis +pas devenu fou ce soir-la, c'est que ma cervelle est rudement solide. + +N'importe, quand on me reprendra a organiser une representation +extraordinaire, on refusera du monde a la piscine Rochechouart. + + + + +LE RUBAN + +_A Aurelien SCHOLL._ + + +Je vous donne en mille a deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville +n'a pas fait son volontariat? + + * * * * * + +Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je, +tout de suite. + +Georges avait dix-neuf ans, son baccalaureat et ... une maitresse pour +lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisement la grimace qu'il fit, en +recevant un beau jour du mois d'avril, un imprime portant ces mots: + + CLASSE DE 1884 + + CONVOCATION + +"Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de +recensement du 1er arrondissement de Paris, est invite a se presenter +devant le conseil de revision, qui se reunira le jeudi 24 avril 1884, a +huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Elysees) pavillon +Nord-Est, salle du rez-de-chaussee, porte 5, pour proceder a la +formation de la classe de 1884." + +--Sapristi! En voila bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi! + +Et la tete baissee, Georges, dans une attitude d'abattement +indescriptible se prit a penser au vernissage, aux petits soupers qui en +sont la consequence, en un mot a ces mille distractions de desoeuvre. + +Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces +plaisirs, se priver de ces fetes ereintantes, il est vrai, mais +obligatoires pour quiconque fait partie de ce regiment bizarre et +interlope qu'on denomme le Tout-Paris! + +Certes Georges etait bon patriote dans maintes circonstances, il avait +donne de preuves de son attachement au sol natal; dernierement encore, +n'avait-il pas a Nanterre fait une conference sur "le repeuplement de la +France", conference qui lui avait valu les felicitations et temoignages +de sympathie de la part des notables de la commune? N'etait-il pas +membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de +qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes +valeureux et guerriers celebres: Carolus de Senneville, son grand-oncle, +dont le portrait en pied etait le plus bel ornement du grand salon +paternel, n'etait-il pas la pour donner un dementi eclatant a l'impudent +qui aurait doute du courage familial? Non, encore une fois, personne +n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait a dire a +lui-meme. + +Mais c'est egal, quitter tout a coup le pantalon etroit pour la large +culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots +carres, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental, +ne plus faire la grasse et reconfortante matinee, ce n'est pas drole; en +un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et +qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez +servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en. + +Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagere. + + * * * * * + +Georges alla, tout deconfit, faire part de la mauvaise nouvelle a Lucie, +l'ange blond qui charmait son heureuse existence. + +--Et il n'y a pas a dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la +cruelle convocation, il faut sauter le pas. + +--Voyons, dit tout a coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au +moyen duquel tu pourrais.... + +--Helas! non! soupira Georges, j'ai deja obtenu deux sursis, mon pere +vit encore ... bien heureusement. Je suis tres bien constitue. + +--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baisses, ah! c'est bien +triste! + +--Oui, tres triste, en effet, repeta Georges sur le meme ton et tout en +pensant a autre chose. + +--Une idee! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'a +demain matin, peut-etre qu'en voyant une figure tiree, des yeux battus, +on te croirait un peu poitrinaire et alors.... + +--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait +jamais, celle-la! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps! + +--Ca ne fait rien, essaye tout de meme. + +--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me +fatiguat beaucoup et ne fut pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui; +mais ca ne me va pas enormement, sans compter que ca rate quelquefois; +ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pale, eh bien, Gaston s'etait +livre a cet exercice ereintant: le matin il etait alle de la barriere du +Trone a Longchamps, a pied; il arrive au conseil frais et dispos, le +visage epanoui, avec des couleurs, le malheureux! + +--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant a peine vu. Tu comprends +qu'il ne me sourit guere de juiferranter ainsi pour en arriver a ce +resultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas.... + +--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouve--et +sans chercher beaucoup--un moyen sur et agreable de te fatiguer.... + +--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement, +entre nous! J'y suis! repeta-t-il par deux fois tout en couvrant de +baisers sa gentille maitresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais +ou donc avais-je la tete de ne pas penser a ... + +Eh! bien, je veux preparer les choses de longue main, tiens-toi prete a +six heures, je viendrai te chercher pour diner. Et fie-toi a moi pour le +programme de notre soiree. + + * * * * * + +Sorti de chez Maire, a huit heures et demie, notre aimable couple se +dirigea du cote des Varietes, ou Georges avait loue une baignoire +grillee, s'entend! + +Vous dire qu'aucune replique des acteurs ne leur echappa serait +peut-etre mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_. + +Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier. + +Legerement emoustilles par le champagne et les grivoiseries si +chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond +d'une voiture, arriverent promptement chez eux, animes des meilleures +intentions, je vous l'assure. + + * * * * * + +A la clarte discretement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie +s'en donnerent a coeur joie et se livrerent a un de ces duels d'ou +l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps. + +Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je +n'en suis pas sur). Nos amoureux causaient donc de choses et +autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes, +pour n'en pas perdre la charmante habitude. + +C'est ici, o Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume. + +Comme si elle en eut besoin, la coquette Lucie s'etait vetue, pour se +rendre plus irresistible encore, d'une chemisette de soie creme, egayee +par endroits de petits noeuds de ruban ponceau! + +Ayant arrache un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantot un +collier, tantot un bracelet; a un moment donne, une idee folle la prit. + + * * * * * + +--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu +fais? + +--Je te decore, balbutia Lucie. + + * * * * * + +--Huit heures! leve-toi vite, tu vas etre en retard! + +--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant +prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimee, a midi je viendrai +immediatement t'annoncer, heureux ou triste, le resultat. + +Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le +sergent instructeur appelait son nom. Il etait temps, pensa Georges, +rassure a l'idee de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres +camarades, fumistes, clercs de notaire et lyceens, dans une salle +contigue, il proceda a la toilette de rigueur. + +--Georges de Senneville, a vous! + +Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-meme sous la toise. + +Mais aussitot un formidable eclat de rire retentit, et tous, generaux, +chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares +et nerveuses. + +--Exempte, pour vegetation sanguinolente! cria le medecin militaire. + +Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait a sa chere +liberte, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander +son reste. + +Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontane qui l'avait +accueilli, il jeta un regard sur lui-meme et apercut, joyeux et +guilleret, le ruban qui flottait toujours! + +Le medecin militaire, ayant sans doute cru a un phenomene bizarre, +l'avait exempte ex-abrupto. + + * * * * * + +Aussi, cheres lectrices, ne soyez point etonnees, si le hasard vous +conduit a l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre a +fond de velours noir briller un ruban rouge! + + + + +VIRGO + +_A Paul LHEUREUX_ + + +--Comment? toi, Petru? dans mes bras! Et depuis quand ici? + +--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma premiere visite.... + +--Oui, c'est gentil tout plein, ca. Mais pourquoi diable etre retourne +dans ton satane pays qui n'a qu'un tort, celui d'etre trop loin du cafe +Riche? + +--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de +temps a autre aller se retremper "au pays". + +--Le fait est que tu en avais besoin, apres la vie de patachon que tu +menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle +conquete. + +--Allons donc, et qui ca? + +--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire +languir, ca m'amusera. Eh! bien, apprends, miserable veinard, que c'est +la plus jolie creature que je connaisse. Des yeux a damner les saints du +paradis, des dents a croquer toutes les pommes de ce jardin, des +cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas a plaindre, mon +gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient etre a ta place, car +ta future victime fait tourner toutes les tetes en ce moment, Paris +entier s'occupe d'elle, sa photographie s'etale chez tous les libraires +du boulevard.... + +--Ah! vous etes cruel. + +--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ... + +--De? + +--De Pallas! + +--La dame de pique! + +--Non, Pallas, la grande comedienne qui electrise chaque soir deux mille +spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement +aux Fantaisies-Macabres. + +--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se reveler dans la +piece que vous citez? + +--Oui, mon cher, elle-meme. + +--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu! + +--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, la, sur la cheminee, et +s'est ecriee tout a coup: "Dieu, le joli garcon!" et l'on sait ce que ca +veut dire quand Pallas s'ecrie: "Dieu, le joli garcon!" Heureusement que +tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Petru, je ne t'ai dit que +l'absolue verite; vois maintenant ce que tu as a faire, mais tiens-moi +au courant, ca m'interesse. + + * * * * * + +Neuf heures. Petru sort de chez Noel en machonnant un regalia, et se +dirige lentement du cote des _Fantaisies_, ou il est alle retenir dans +la journee l'avant-scene du rez-de-chaussee, cote gauche,--cote du +coeur--attention qu'on remarquera sans doute. + +Au-dessus du theatre, le mot _Virgo_, ecrit en lettres de feu, jette +une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq +lettres enflammees, le coeur de notre ami bat a eclater. + +--Si Pallas etait reellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu +problable, vu son temperament volcanique qui est proverbial. + +Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la +beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur +bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Petru, apres +avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans +la salle, d'un air resolu. + +Le lever de rideau termine, la claque seule fit son office. + +Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec +indifference les epaules cachees au fond des baignoires, et cherche +parmi les vieilles gardes les figures de connaissance. + +Mais l'orchestre prelude et le silence se fait aussitot. + + * * * * * + +Au premier acte, Pallas ne parait pas; il est meme a remarquer +qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_etoile_ que vers neuf +heures, la salle etant entierement pleine a ce moment-la. + +Les spectateurs n'ecoutaient donc qu'avec une attention relative +l'expose de la piece. + +Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparait dans un costume aussi +transparent ... qu'une profession de foi de depute. + +A peine entree, Pallas apercut Petru dont le plastron se detachait +clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle +reprit bientot ses sens et joua des lors tout son role pour lui. + +Ah! que de passion dans ses scenes d'amour, que de calineries felines +dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en etaient stupefaits! +Jamais Pallas n'avait _donne_ comme ce soir-la. + +Lorsqu'au milieu du troisieme acte elle adresse une declaration des plus +brulantes a Sangor, le jeune premier qui l'a arrachee des mains des +corsaires, ce n'est plus a l'artiste, son partenaire, qu'elle parle, +non, c'est a lui, l'etre aime, qui ne s'en doute peut-etre pas. + +O puissance irresistible de l'amour! + +Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui +a suffi pour ne plus l'oublier. + +Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitie en envoyant ce soir, au +theatre, cet inconnu qui marquera peut-etre dans l'existence de la +comedienne. + +Petru, ayant remarque le mouvement de Pallas a sa vue, et ne voulant +pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter a l'actrice +un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots: + +"Ou et quand puis-je vous voir?" + +A la rigueur, _puis-je vous voir_ eut pu etre supprime; mais il fallait +etre correct avant tout, au moins pour la premiere fois. + +Quelques instants apres, la femme aux rubans roses arrive, mysterieuse, +et dit en souriant: + +"Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidelite." + + * * * * * + +Le lendemain, a l'heure indiquee, Petru jetait a un cocher cette adresse +ironique: rue de la Fidelite! + +Bientot arrive, grace au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le +Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second etage de +l'actrice. + +Ah! quelle emotion avait Petru en tirant le cordon de sonnette qui n'en +pouvait mais! + +La porte s'ouvre enfin. + +Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-meme, sa belle et luxuriante +toison de cheveux bruns denoues, rejetes en arriere, et + +... ... Dans le simple appareil + +D'une beaute qu'on vient d'arracher au sommeil. + +Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comedienne, et ... ... + + * * * * * + +Je n'avais pas revu Petru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque +avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je +l'avoue, bien de la peine a le reconnaitre. + +Ses traits tires, son dos legerement voute, m'impressionnerent vivement; +mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait +produit sur moi, je changeai tout a coup d'expression et, presque +souriant, lui demandai: + +--Eh bien, mortel! toujours heureux? + +--Ah! mon ami! dit-il en soupirant. + +Et dans ces trois mots, que de regrets, que de desillusions! + +--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traitre de melo? Il me +semble que ton sort n'est pas a plaindre. + +--Vous aussi! cria-t-il en m'etreignant le poignet, mais vous ignorez +donc ce que c'est que d'etre epris d'une femme de theatre? Ah! +ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite. + +Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il put pleurer a +l'aise, Petru s'epancha abondamment dans mon sein. + +--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comedie; elle ne peut pas +me dire a table: "Passe-moi le sel", sans vibrer effrontement. Si je +parle d'une cocotte en la blaguant, aussitot Pallas, prenant une pose +tragique, me commence une diatribe echevelee sur le sort infortune des +filles livrees a elles-memes, et, pour couronner son discours, appelant +a son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me recitant le fameux: + + Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe! + +--Bah! + +--Et tout cela ne compte pas! le plus epouvantable, c'est la nuit; le +jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher! + +Et comme je clignais malignement. + +--Oh! non, vous n'y etes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez +peut-etre, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien +gagne. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me reveille en sursaut, +me disant brusquement: + +--Leve-toi. + +--Hein? + +--Et prends ca. + +--Qu'est-ce que c'est? + +--Racine. + +--Pour quoi faire? + +--Donne-moi la replique. + +Et nous voila tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_. + +La premiere fois, j'ai trouve ca drole; dire de la tragedie a deux +heures du matin, dans ce nouveau peplum, c'etait original; mais, a la +longue, je me suis lasse de ce plaisir, et j'ai essaye de faire +comprendre a Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement +que d'entendre une partie de la nuit hurler: + + Rome, l'unique objet.... + +A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre a +la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mepris: + +--Bourgeois! + +--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour +Racine une admiration profonde; mais a quatre heures du matin, j'ai +autre chose a faire que de relire ses chefs-d'oeuvres.... + +Et me voyant sourire, Petru exaspere, s'interrompit: + +--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest! + + + + +LETTRE + + + _Le Havre Sainte-Adresse, 18 aout 1885._ + + Cher monsieur Besson, + +Apres la tournee de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer +mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse. + +Je realise ici le reve de tous les comediens: je suis directeur, +directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur +pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas +bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons +deux fois par semaine; ca n'a l'air de rien? eh bien, c'est enorme. + +C'est enorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche +(et quel mal pour trouver un repertoire!) + +J'ai donne, jusqu'a present, _vingt trois pieces en un acte, en treize +soirees (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Etrennes +d'Edouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signe avec Evin, mon +collaborateur du _Lezard_--ayant ete redemandes, sans compter +l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues! + +J'ai joue tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles, +Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens, +donc!) + +Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huche a mi-cote de +Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site! + +Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balneaire +l'agrement de la grande ville qui est la, a ses pieds. + +Et jamais monotone un port de mer! + +Hier, j'ai ete voir debarquer des cochons. + +Ce qu'ils ... criaient! + +Pas a la noce, ces compagnons de Saint-Antoine! + +Places dans une grande caisse, une grue les elevait et les deposait sur +le quai. + +Apres tout, ca n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons. + + * * * * * + +Hier, autre rejouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous +ces jeunes gens, en calecon de bain, se precipitant a la fois dans la +"_me_" et gagnant le large en cherchant ... a gagner le prix. + +500 metres a faire! + +Le hasard avait place a mes cotes le pere et la mere d'un concurrent +qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils +paternels. + +--Ne te presse pas surtout, menage ton souffle et fait des brasses, tu +entends, fais des brasses. + +--Savez-vous que c'est raide, dis-je a la mere, 500 metres! + +--Oh! monsieur le gas, est marin; a sept ans, il a eu un prix. + +--Oh! bien, vous etes tranquille. + +--Tiens, regarde ton fils, fait le pere, en s'adressant a sa femme, +c'est lui le premier, a present. Aie donc! + +Et la mere, tout en le suivant des yeux, faisait les memes mouvements +que son rejeton. + +--Jusqu'ou va-t-il? demandai-je. + +--Il va doubler la barque ou est le drapeau la-bas! + +--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est egal ce n'est +pas commode de doubler une barque en etant dans l'eau. Enfin!...) + +--Voyez-vous comme il souque! s'ecria la mere triomphante. + +--Oh! oui, il souque bien! repetai-je en ayant l'air de comprendre ce +qu'elle voulait me dire. + + * * * * * + +Revenu a terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la +foule enthousiaste. + +--Bebe! exclama la maman en larmes. + +(Bebe avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.) + +--Tiens bois, ca, fieu, fit le pere en tendant une fiole de rhum qu'il +venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi. + +Je vous assure que c'etait tres drole de voir ce bon vieux couple +embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux +humides.... Il faut dire que j'etais si pres de lui.... + +Le plus fort, c'est que, quelques instants apres, il recommencait une +seconde course de 800 metres, et la gagnait haut ... les bras.... + +Et comme en nageant on decrit toujours quelques zigzags, ca lui a fait +environ 1500 metres qu'il avait dans les jambes a la fin de la journee. +Decidement il est plus fort que moi. + +Et maintenant un mot pour finir: + +Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino +embarrasse vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_ + +Et comme je le regardais, pret a pouffer: + +--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours a cette +heure-la qu'on regarde la pendule. (Historique.) + + Bien votre, + F. G. + + + + +UN CLARINETTISTE + +_A Ph. GILLE._ + + +Dire que l'artiste a pour embleme l'humble violette serait a coup sur, +une tres jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'etre pas +positivement exacte. + +On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualite dominante du +monsieur qui fait quelque chose en public. + +J'ai deja coudoye dans ma courte existence pas mal de comediens poseurs, +de chanteurs pretentieux et d'instrumentistes se disant celebrissimes, +mais jamais, au grand jamais, il ne m'a ete donne de voir un type aussi +acheve, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet ete ... a +Galet-sur Mer. + +Sourdinoff (c'est son nom ... ou a pres), clarinettiste aussi decore que +chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un "concert instrumental +et spirituel" au casino de la station balneaire precitee. + +Les plaisirs nocturnes etant plus que rares dans cette oasis de la +Normandie, a l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs +allerent en foule retenir leur place a cette cellule vitree denommee: +Casino. + +La plage entiere se fit inscrire. + +Pas de periphrases attenuantes: le concert fut assommant! + +Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez +vous-meme: + +Premiere partie: ouverture _executee_ par un vieux monsieur paye 80 fr. +par mois pour ereinter l'ivoire de la maison Pleyel, a faire s'agiter +les pieds enormes de nos chers voisins, les Anglais. + +2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, deranges +par Sourdinoff et joues par l'auteur. + +Entr'acte. + +Reouverture de plus en plus massacree ... executee par le bon vieillard +"qui n'avait jamais travaille devant un aussi bel auditoire" et, pour +finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le beneficiaire! + +Ah! le criminel! marche funebre et guerriere, valse, tarentelle, pas +redouble, melodie, galop, rien ne manqua. + +Et, comme heureux de ne plus etre oppresse par le poids de ce programme, +le public, a l'issue de la soiree, applaudissait timidement; ce +Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier +numero! + +Il se bissait, l'infame! + +Je me disposais, joyeux, a regagner mes lares (vieux style) quand un +voisin de table d'hote, vint me dire: + +--Venez feliciter Sourdinoff. + +--Hein? + +--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et +compte sur vos compliments. + +--Mais ... + +--Voyons, ca vous coute si peu, et ca lui fera tant de plaisir! + +Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en +art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en +le felicitant, etait pour moi peu rejouissante. + +Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ca fait +trop de bruit--je suivis notre ami commun. + + * * * * * + +Nous arrivames au moment ou une grosse dame disait avec admiration a +l'instrumentiste: + +--Vous devez avoir bien soif! + +Les presentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues: + +--... Succes reel ... public charme ... devez etre content ... mais le +disciple de Christophe Denner m'arretant tout a coup, me dit avec un +sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer: + +--Ah! cher confrere (pourquoi m'appelait-il confrere, moi qui ne souffle +dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'etranger pour remporter ce +qui s'appelle des succes prodigieux. Je ne parle pas, la, des couronnes +qu'on vous lance, des palmes qu'on vous decerne, des medailles qu'on +vous offre, des decorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout +cela n'est rien, aupres de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime, +voyez-vous, il n'y a encore que ca! C'est a qui vous approchera! Les +ducs, les princes considerent comme un honneur insigne de vous serrer la +main. + +--Ah! bah! fis-je, ahuri. + +--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une +aventure qui m'est arrivee dernierement, a Potsdam. + +Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succes!... enfin, +je passe. La marquise de Pigalska y assistait. + +Enthousiasmee de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle, +une petite soiree et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je +consentis. + +Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public etait +compose de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes +auditeurs etaient assurement inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais +donc jouer la, devant un parterre de princes. + + * * * * * + +Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais a +commencer lorsque je m'apercus que Pedali, mon accompagnateur n'etait +pas la. Lui! un garcon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir +eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur +lui, ce soir-la. Je m'excusai de mon mieux aupres de la marquise, lui +assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que +de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me +faisais point entendre. Mais, a l'idee de son monde vainement reuni, de +sa soiree manquee, ma noble hotesse soudainement devenue pourpre, +s'adressant a la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable +quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairiere, que cet +honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se recusa. +J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarre, absolument correct +dans son habit noir, s'avanca vers moi et me dit: + +--Mon Dieu, monsieur, j'ai joue souvent pour me distraire la fantaisie +de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre. +Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie. + +Apres une demi-seconde d'hesitation, j'acceptai et n'eus pas a m'en +plaindre car mon accompagnateur improvise me seconda merveilleusement. +Le morceau eut un succes ecrasant, comme d'habitude. + +Je demandai a mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier +moi-meme, il me repondit: + +--Venez demain a cette adresse; je serai heureux a mon tour, de vous +redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent. + +Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez. + + * * * * * + +Le lendemain, ma voiture s'arretait devant un magnifique hotel. + +Une cloche m'ayant annonce, un valet m'introduisit dans un salon +superbement orne quoique severe, et quelques instants apres, apparut le +maitre de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la +marquise Pigalska. + + * * * * * + +Ma modestie m'empeche de vous repeter notre conversation, a l'issue de +laquelle je pris conge de mon mysterieux interlocuteur en lui demandant +toutefois a qui j'avais l'honneur de parler. + +--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagne la veille? + +--? + +--C'etait Bismarck!!! + + + + +LES COMMANDEMENTS DU COMEDIEN + +_A. V. REGNARD._ + + + Chez un directeur te rendras, + Pour avoir un engagement. + + Dans son cabinet, tacheras + D'etre "refait" mediocrement. + + Tout d'abord, tu ne signeras + Que pour deux annees, seulement. + + Toujours en vedette seras, + Seul et tres gros, turellement. + + Une loge salubre auras, + A l'entresol, sur le devant, + + Le jour tu ne repeteras + Qu'apres midi, jamais avant. + + Aux claqueurs, tu commanderas, + De t'applaudir fort, tout le temps. + + Aux ouvreuses ordonneras + De dire: Il a bien du talent! + + Le spectacle fini, crieras + Ton adresse assez bruyamment: + + Alors, veinard, remarqueras + Jeunes filles et leur maman.... + + * * * * * + * * * * * + + Mais de ca tu n'abuseras, + Vu ton petit temperament. + + + + +LETTRE + +_A E. BENJAMIN._ + + +Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succes parisien: _La +Mission delicate_. + +Apres avoir joue tour a tour a Versailles, Chartres, Rennes, Nantes, +Angers, Saumur, Angouleme, Libourne, Perigueux. (Entre parentheses, nous +avons mange, a Rennes, des pates de Chartres, ou nous avons bu du +guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville +natale). Apres le pays de M. Ballande, nous avons file vers le Midi. + +Ah! le Midi! en voila une mine d'observations! + +C'est la que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... reponses! + +Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'etre? En tout cas, ils sont +bien amusants, ces bons Meridionaux, mes doux compatriotes (je suis +Bordelais). + +Quelle reputation surfaite que la vivacite des gens du Sud! Ils sont +vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Te, pourquoi se presser, he? + +Je vais copier pour vous quelques reponses que j'ai crayonnees au fur et +a mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohesion, mais +excusez-moi, je vous ecris pendant un entr'acte (oh! quel metier!) + +Ah! une recommandation auparavant: + +Priere de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur. + +A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui designant +un manille: + +--Combien ce chapeau? + +--Sisse cinquinte et il vous va, he? + +--Mais il n'entre pas. + +--Naturellement, il se fera a la tete! + +Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a achete +le couvre-chef! + + * * * * * + +A l'hotel ou nous etions descendus, a Cahors. + +Nous rentrons a minuit. + +--Garcon, avez-vous une allumette? + +--Non je ne fume pas! + + * * * * * + +Et je vous repete, le seul merite de ces mots, c'est qu'ils sont +absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous +allons prendre un bock dans un cafe-concert (genre _Ambassadeurs_,) et +tout en degustant, nous demandons au patron: + +--Eh bien! ca va-t-il un peu les affaires? + +--Heu! heu! + +--Vous n'etes pas content? + +--Si, mais c'est tres dur; ici, les femmes sont usees tout de suite; +pour bien faire, il faudrait _changer le betail_ tous les huit jours. + + * * * * * + +Et a Nimes, cette reponse que nous fit une hoteliere: + +--Comment, dix sous, ce cafe? + +--Te, je vous ai servis dans des petites tasses! + +Elle n'est pas dans un sac, celle-la, hein? + + * * * * * + +A Mont-de-Marsan. + +Au theatre, absence totale de luminaire. + +--Eh bien, ou est le gaz? + +--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les +tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermes. + +(Ils ferment a onze heures et demie, nous avions fini.) + +Et le plus amusant, c'est que dans la journee, etant entre dans un +bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'etonnant de voir le petit +tube de caoutchouc eteint, je recus cette reponse: + +--Ah! c'est que ce soir il y a theatre! + + * * * * * + +Je m'apercois, mon cher ami, que je dois etre terriblement monotone et +ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette derniere +meridionalerie: + +Nous dinions, a Pau, a table d'hote, quand un compatriote du bon roi, +nous entendant dire que nous allions de Tarbes a Cahors, nous dit a +brule-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade: + +--Vous allez de _Tarbeuss_ a _Cahorss_? + +--Oui. + +--Eh bien il faut _vinte_ heures. + +--Hein! + +--Oui, oui, _vinte_ heures. + +--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne +partons demain qu'a neuf heures et nous jouons, le soir. + +--Sapristi, je le _se_ bien, j'y _ve_ sans cesse. + +--A pied, alors? + +--Non, en voiture! + +Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_ + +Je termine en suppliant les Meridionaux qui pourraient lire cette lettre +de n'en pas vouloir au signataire qui, orfevre lui-meme, apprecie a sa +juste valeur ce pays qui a donne tant d'illustrations politiques et +artistiques a la France. + +Tout a vous, mon cher Benjamin. + + F. G. + + + + +LES TOURNEES + +_A A. DUPRE._ + + +I + + Mon Dieu que c'est donc amusant + De faire en ete des tournees! + On s'en va leste, insouciant; + Mon Dieu que c'est donc amusant! + On croit rapporter de l'argent, + De l'argent pour beaucoup d'annees, + Et l'on revient comme Gros-Jean, + Mais c'est amusant les tournees! + + +II + + Or, on choisit ses compagnons. + Lorsque l'on fait un long voyage + Il faut eviter les grognons: + On choisit donc ses compagnons. + Je vais du cote des chignons, + Avec eux je fais bon menage. + J'aime les visages mignons + Lorsque je fais un long voyage. + + +III + + Puis un paysage est charmant + Quand on le voit pres d'une femme! + Il est plus bleu, le firmament, + Le paysage est mieux vraiment; + On se regarde tendrement + La nature epanouit l'ame.... + Qu'un paysage est donc charmant + Quand on le voit pres d'une femme! + + +IV + + Le chemin de fer rend joyeux + Et vous met d'humeur folichonne, + Constamment admirer les cieux + Rend le morose tres joyeux; + Avec les employes au mieux + On plaisante, on rit, on gasconne; + On les appelle tous "mon vieux" + Dam! l'humeur est tres folichonne. + + +V + + On descend dans de bons hotels + Dont les draps sont parfois humides, + Mais de tous temps ils furent tels; + En province, oh! les bons hotels! + Ou donc le confort des castels? + On rit de nous, gens trop timides, + Acceptant les affreux Vatels, + Ainsi que les vieux draps humides! + + +VI + + Dans la rue, on dit: Les voila, + Les Parisiens! quel spectacle! + Sur nos pas, on pousse des ah! + Et l'on chuchote: Les voila! + Mais nous, plutot, disons: Hola, + Les voyant de notre pinacle, + Jamais on n'eut reve cela, + Les provinciaux, quel spectacle! + + +VII + + Et puis, comme l'on est gobeur + Quand on est loin du cafe Riche! + Ou trouve tout bon, tout meilleur, + Mon Dieu, comme l'on est gobeur! + O Parisien de malheur! + D'emballements tu n'es pas chiche, + A l'avenir sois moins gobeur + Eloigne de ton cafe Riche. + + +VIII + + Au retour, ils sont tous gueris + Les bons amateurs de tournees; + Avec joie ils voient leur Paris, + Au retour, ils sont tous gueris! + Ils n'en sont certes pas marris + En voila pour plusieurs annees! + Ils sont absolument gueris + Des interminables tournees. + + + + +TABLE DES CHAPITRES + + +Nos acteurs en tournee +Le sac de Geronte +Concert-express +Une reception +Deception +Tenor et prestigiditateur +Les extra +Un impressario +Un concert a Athis-Nous +Les medecins de Moliere +Les animaux au theatre +Rien de nouveau +Billet de faveur +Chez Momus +Un chanteur commercant +Le concert de la place de la Bourse +Sans le vouloir +Les souffleurs +Une maladie de peau +Lettre +L'acteur realiste +Lamentations de Boieldieu +Un drole de couple +Lettre de Jeannine a Suzanne +Les tics +Les vacances d'un comedien +33, boulevard Haussmann +Un pere +Une representation extraordinaire +Le ruban +Virgo +Lettre +Un clarinettiste +Les commandements du comedien +Lettre +Les tournees + +FIN DE LA TABLE + + + + + + +End of Project Gutenberg's Galipettes, by Felix Galipaux (1860-1931) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES *** + +***** This file should be named 12665.txt or 12665.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/6/6/12665/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders +Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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