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+The Project Gutenberg EBook of Galipettes, by Felix Galipaux (1860-1931)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Galipettes
+
+Author: Felix Galipaux (1860-1931)
+
+Release Date: June 20, 2004 [EBook #12665]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Bailey and Distributed Proofreaders
+Europe, http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+F. GALIPAUX
+
+GALIPETTES
+
+
+DESSINS DE
+P. BARON, E. BEJOT BETHUNE, COURCHET, DETOUCHE FRIM, GRAY, LHEUREUX,
+L. LOIR, MERWART MESPLES, H. PILLE, RAY, TEYSSONNIERE VALTON
+
+
+PARIS
+JULES LEVY, LIBRAIRE-EDITEUR
+2, RUE ANTOINE-DUBOIS, 2
+
+1887
+
+
+
+
+A MA MERE
+MON MEILLEUR AMI
+
+
+
+
+PREFACE
+
+ * * * * *
+
+_Si tous ceux qui ont applaudi Galipaux, tous ceux qu'il a fait rire,
+achetaient son livre, ce serait--comme le briquet de Fumade--le plus
+grand succes qu'on puisse voir de nos jours!
+
+Il est si gentil, ce petit Galipaux.
+
+Il y a des jours ou on le prendrait pour Dejazet, et on se demande
+pourquoi il ne joue pas les_ PREMIERES ARMES DE RICHELIEU _et le_
+VICOMTE DE LETORIERES.
+
+_Un comique qui n'a rien de grotesque, le cas est presque unique.
+Hyacinthe avait son nez, Ravel avait sa tournure, Baron a un vice de
+prononciation qui lui rapporte soixante mille francs par an.
+
+De tous les comiques connus, l'un a la maigreur; l'autre l'obesite.
+Galipaux n'a que la gaite, l'esprit, la finesse des nuances. Il voudrait
+etre ridicule qu'il ne pourrait pas y arriver.
+
+Il justifie le proverbe: Qui peut le plus peut le moins. Un premier prix
+au Conservatoire lui donnait de droit son entree a la Comedie
+Francaise; mais Galipaux mesura Coquelin qui signait de la rue
+Lafayette des decrets de Moscou, et, prudemment, il prit l'autre cote du
+Palais-Royal. Le premier prix du Conservatoire signa un engagement de
+cinq ans avec le theatre ou triompherent Sainville, Arnal, Alcide
+Tousez, Achard, Gil-Perez. Et la, meme la, on le tint trois ans sous le
+boisseau. Les jeunes ont a lutter partout.
+
+Il est cependant meridional, ce jeune comique arrive a la force du
+poignet; mais le midi lui-meme est etouffe par les syndicats et les
+coalitions.
+
+C'est pourquoi Galipaux, desireux d'occuper ses loisirs, se mit a ecrire
+de petites etudes, des esquisses, des monologues, des proverbes qui ont
+prouve qu'il etait capable de debiter autre chose que l'esprit des
+autres.
+
+Apres les_ DEUX EPAVES, _saynete en vers, Galipaux se revela sous trois
+formes differentes dans le_ VIOLON SEDUCTEUR: _auteur, comedien et
+violoniste, il savoura trois succes en une seance.
+
+Pourquoi du Palais-Royal est-il alle a la Renaissance? Et pourquoi de la
+Renaissance ne va-t-il pas a la Comedie Francaise ou son debut serait
+une veritable_ RENTREE? _Son professeur, son maitre, le grand Regnier,
+ce comedien qui, sous l'Empire, etait plus venere qu'un senateur, n'est
+plus la pour lui ouvrir la barriere. Et cependant quel Mascarille et
+quel Scapin ferait ce Galipaux, ne pour les planches, qui a du renoncer
+provisoirement a Moliere et a Regnard pour interpreter Blavet et
+Bisson!--Il y a des degres, disait a Alexandre Dumas le president du
+tribunal de Rouen. Galipaux les franchira. En attendant, l'excellent
+comique, le comedien poete et auteur, offre au public les fleurs de son
+imagination. La plupart des morceaux qui composent ce volume ont paru
+dans les journaux de Paris, non point dans les feuilles volantes et
+ephemeres, mais bien dans les journaux qui ont des abonnes--comme
+l'Opera. Galipaux a ete imprime tout vif dans le_ FIGARO, _dans l'_ECHO DE
+PARIS, _dans l'_OPINION, _dans l'_ESTAFETTE. _La Renaissance, l'Athenee les
+Menus-Plaisirs, le theatre Dejazet ont donne de ses pieces. Il merite
+d'etre lu, ayant merite d'etre ecoute. Et puisqu'il ne joue que le soir,
+lisez-le le matin._
+
+
+AURELIEN SCHOLL.
+
+
+
+
+NOS ACTEURS EN TOURNEE
+
+_A Alexandre BISSON._
+
+
+Depuis quelques annees, lorsqu'une piece a du succes a Paris--comedie ou
+operette--il se trouve toujours une dizaine d'impressarii _in partibus_
+tout prets a l'exploiter en province.
+
+Pour ce faire, ils racolent dans les agences et cafes du boulevard les
+comediens inoccupes, montent rapidement l'ouvrage, et en route pour
+l'exportation dramatique ou musicale!
+
+Ces troupes formees de brio et de broc, et composees d'elements
+heterogenes, offrent la plupart du temps a l'observateur d'innombrables
+sujets d'etudes, et au caricaturiste quantite de modeles a croquer.
+
+Si vous le voulez bien, nous allons examiner ensemble les types que nous
+presente la tournee Saint-Albert.
+
+ * * * * *
+
+Saint-Albert, grand premier role, aujourd'hui eloigne de la scene
+(l'ingratitude des auteurs!), vient d'acheter le droit unique de
+representer dans toute la France la nouvelle piece de Dubequet.
+
+Il n'a pas eu la main heureuse, Saint-Albert, dans le recrutement de sa
+troupe: elle est formee d'une jolie collection de types!
+
+Aussi, ce malheureux directeur rentrera-t-il dans la capitale avec les
+cheveux un tantinet blanchis.
+
+Dam! qu'est-ce que vous voulez! quand on a affaire a des gens comme ce
+Floridor, par exemple!...
+
+
+LE GRINCHEUX
+
+
+Floridor est comique au theatre ... parfois, mais grincheux a la ville ...
+toujours.
+
+Il a decroche avec peine et protection un second accessit au temple du
+faubourg Poissonniere, ou il n'est cependant reste que six ans. Cela lui
+suffit pour mettre sur ses cartes de visites "_laureat du
+Conservatoire_" (laureat! comme c'est malin, c'est pour le bourgeois,
+ca.)
+
+Il n'a pas voulu entrer aux Francais, il n'y aurait rien fait avec
+Machin qui est la et qui accapare tous les roles.
+
+Entre nous, Floridor ne cache pas son jeu. Des qu'on l'ecoute dix
+minutes, on donne raison a ceux qui disent de lui: sale caractere! Ce
+n'est pas extraordinaire qu'il soit sans cesse sans engagement: a peine
+dans un theatre, il debine tout et tous.
+
+Depuis le directeur, "qui n'y connait rien", jusqu'aux artistes, "tous
+mauvais" en passant par le regisseur, "une moule", tout le monde a son
+paquet avec lui.
+
+Je vous laisse a penser ce qu'il dit de l'artiste qui joue son emploi, a
+lui, Floridor!
+
+Enfin, il y a huit jours, il rencontre un camarade, boulevard
+Saint-Martin, qui lui dit:
+
+--Que fais-tu?
+
+--Rien.
+
+--Veux-tu venir jouer _le Nevrose_ avec nous?
+
+--Qui, vous?
+
+--Eh bien, Chose, Machin, Dazincourt....
+
+--Ah! mossieu Dazincourt en est?
+
+--Oui, qu'est-ce qu'il t'a encore fait, celui-la? Tu n'as pas l'air de
+l'aimer beaucoup.
+
+--Moi? je me fiche pas mal de lui! Ca m'embete seulement de jouer avec
+un cabot.
+
+--Allons, decidement, il t'a fait quelque chose.
+
+--Mais non, je t'assure. Et ce serait pour jouer _le Nevrose_,
+naturellement?
+
+--Non, c'est Vilter qui le joue.
+
+--Qui ca, Vilter?
+
+--Vilter, du cafe de Suede.
+
+--Ah! oui je sais ... un comique, plaisanterie a part ... ce sera gai ...
+Je ne suis pas curieux, mais je voudrais le voir dans _le Nevrose_....
+
+Enfin, l'affaire est signee, non sans peine, et grace au directeur qui a
+fait toutes les concessions.
+
+On a mis, entre le 2e et le 3e acte, un monologue comique dit par
+Floridor, a la demande de l'artiste qui a reclame cette faveur "afin
+d'avoir au moins quelque chose dans la soiree, son role etant _une
+complaisance_. Qu'on ne l'oublie pas!"
+
+La repetition generale vient d'avoir lieu, au premier etage d'un cafe du
+faubourg du Temple. On s'est separe en se donnant rendez-vous pour le
+lendemain, deux heures, a la gare Saint-Lazare: on joue le soir meme a
+Versailles. Floridor fait remarquer qu'il est idiot de partir a deux
+heures. On peut parfaitement ne partir qu'a cinq, on arrive suffisamment
+tot pour diner et etre pret a l'heure. Au moins, on passerait sa journee
+a Paris. Il faut etre fou pour n'avoir pas vu ca! Les indicateurs ne
+sont pas faits pour les chiens. Ah! elle commence bien, cette tournee!
+
+ * * * * *
+
+On part. Naturellement, Floridor, en parfait gentleman, s'est
+immediatement empare du meilleur coin. La duegne qui, elle, n'a pas eu
+cette chance, a vainement laisse tomber plusieurs fois cette phrase:
+
+--Je sens que je vais etre malade ... chaque fois que je vais en
+arriere....
+
+Floridor n'a pas bronche. Il bourre silencieusement sa pipe sans tenir
+compte de l'effroi visible de ses camarades du sexe faible.
+
+--Oh! quelle tabagie! baissez au moins la vitre.
+
+--Plus souvent! pour attraper un rhume; je joue ce soir, moi!
+
+--Eh bien, et nous?
+
+ * * * * *
+
+On arrive.
+
+Floridor n'est pas content:
+
+--Eh bien, l'omnibus? Ou est l'omnibus pour ma valise? On ne suppose pas
+que je vais porter moi-meme ma valise a l'hotel?
+
+Mais, en voila bien d'une autre!
+
+Les yeux de Floridor tombent sur une affiche:
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca? dit-il ecumant.
+
+On a mis Reguval avant moi? C'est trop fort! De quel droit?
+
+--Mais, mon petit Floridor, lui dit-on pour le calmer, Reguval joue
+Gaetan.
+
+--Qu'est-ce que ca me fiche? Je suis quelqu'un, moi, on me connait ...
+ma reputation n'est plus a faire. Dans les _Premieres pages d'une grande
+histoire_, c'est moi qui ai cree Marceau.
+
+--Comment, Marceau?
+
+--Certainement, a Ruffec.
+
+Bref, apres avoir longuement ronchonne et s'etre apercu qu'on ne pretait
+qu'une oreille distraite a ses jeremiades, Floridor change tout a coup
+de ton:
+
+--Apres tout, etre le premier ou le dernier sur l'affiche, ca m'est bien
+egal. La vedette, c'est le public qui vous la fait!
+
+ * * * * *
+
+Floridor se precipite a l'hotel et se dispose a choisir la plus belle
+chambre, mais le garcon l'arrete:
+
+--Pardon, celle-ci est retenue pour votre camarade, M. Dazincourt.
+
+--Ah! j'aurais ete bien etonne si ... Enfin! Eh bien! donnez-moi une
+sale mansarde, alors.
+
+On lui offre la chambre mitoyenne et identiquement semblable a celle
+qu'il voulait prendre.
+
+--Monsieur sera aussi bien ici.
+
+--Oh! ca ne fait rien. Je sais parfaitement qu'a l'hotel on n'est pas
+comme chez soi,
+
+ * * * * *
+
+A table, on presente le plat a Floridor.
+
+--Mais il ne reste que du maigre. Allez a la cuisine chercher du gras.
+
+Le chef revient et avoue, la mine un peu confuse, _qu'il n'en reste
+plus_.
+
+--Voila ma veine! s'ecrie l'artiste, je meurs de faim!
+
+Et comme ses camarades se tordent:
+
+--Alors, vous trouvez ca drole, vous autres? Il vous en faut peu pour
+rire!
+
+ * * * * *
+
+Au theatre, le regisseur procede a la distribution des loges.
+
+Floridor (que ses camarades appellent La Grinche) a deja mis sa valise
+dans la premiere, celle qui est la plus pres de la scene.
+
+On lui fait poliment comprendre que c'est l'Etoile qui s'habille la, et
+qu'il est tout naturel qu'il cede cette loge a une femme.
+
+--Oui, oui, moi, je m'habillerai dans les dessous, c'est assez bon.
+
+--Floridor! on commence!
+
+--Non, je ne suis pas pret ... il y a encore une minute!
+
+Si par hasard notre comique a du succes, il repond a ceux qui le
+complimentent:
+
+--Oh! pour ce que ca m'avance d'etre applaudi a Versailles!
+
+S'il remporte une "tape", et qu'on y fasse allusion, sa reponse est
+prete:
+
+--Dame! ce n'est pas a Versailles qu'il faut chercher les connaisseurs!
+
+Le spectacle termine, le regisseur dit:
+
+--Mes enfants, demain, depart a sept heures, nous allons a Orleans.
+
+--Comment, sept heures! Quand voulez-vous qu'on dorme alors? Et puis,
+cette idee d'aller de Versailles a Orleans quand on a Chartres a cote de
+soi!
+
+--Mais, mon ami, si on ne va pas a Chartres, c'est que le theatre est
+pris, le soir.
+
+--Eh bien, pourquoi pas en matinee?
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir par un mot typique, si pendant le voyage la temperature
+n'est pas favorable a l'entreprise, Floridor ne cesse de repeter:
+
+--Sale tournee ... il pleut tout le temps!
+
+
+CELUI QUI SAIT VOYAGER
+
+
+Parlez-moi au moins de Dazincourt, dit Saint-Albert, voila un
+pensionnaire aimable, pas bruyant et qui sait voyager!
+
+Ah! le fait est que Dazincourt a l'habitude des voyages. Depuis que les
+tournees fonctionnent, il n'a pas passe un hiver a Paris. Toujours en
+chemin de fer! Aussi, vous pouvez le questionner a propos d'un trajet
+quelconque, vous etes certain qu'il vous repondra surement.
+Interrogez-le sur l'heure du depart, celle de l'arrivee; demandez-lui le
+nombre de kilometres, si l'on change de train en route, sur quel reseau
+on voyage (Lyon, Orleans ou Etat), jamais vous ne le prendrez sans vert.
+
+Il a tant voyage! Tellement que, maintes fois, lorsque le train
+s'arrete, on l'apercoit serrant la main du chef de gare: une vieille
+connaissance.
+
+_Je sais voyager, moi!_ est sa phrase favorite, qu'il repete souvent,
+d'ailleurs. Examinez-le des le depart, et dites-moi si vous n'avez pas
+devant vous un homme qui connait son affaire.
+
+En wagon, il choisit, lui aussi, le meilleur coin, celui qui tourne le
+dos a la locomotive (afin d'eviter les morceaux de charbon), mais il
+l'offre gracieusement aux dames, s'il s'en trouve dans le compartiment ...
+il est vrai qu'il a toujours soin de monter ou elles ne sont pas.
+
+Le train a peine ebranle, Dazincourt ouvre son petit sac de nuit--son
+seul bagage de main et pas encombrant, oh! non--il en retire une
+casquette legere ou epaisse, selon la saison, et lit le _Petit Journal_
+(Dazincourt n'a pas d'opinions, mais raffole des faits divers); le
+dernier crime lu, il le commente, jusqu'a la grande station ou l'on
+dejeune.
+
+Pendant que ses camarades s'engouffrent au buffet, Dazincourt se glisse
+discretement a la _buvette_; c'est toujours la meme cuisine, et c'est
+moins cher. Il remonte en wagon, fume onctueusement sa bouffarde et fait
+un leger somme qui le rend frais et dispos a l'arrivee.
+
+Il ne se presse pas, a l'arrivee: il sait voyager!
+
+Tandis que les autres artistes perdent dix minutes pour le choix de
+l'hotel, Dazincourt, qui a deja joue dans cette ville (ou n'a-t-il pas
+joue?) sait, lui, ou est le bon hotel, l'hotel raisonnable. Il a ecrit
+la veille pour retenir sa chambre. Et pour ne pas confondre de noms, car
+il en a vu des _Hotel du Commerce_, des _Lion d'Or_, des _Cheval blanc!_
+il a son petit repertoire, ce cahier cartonne que vous lui avez apercu
+tout a l'heure dans les mains. Eh! bien, empruntez-le lui (il se fera
+un veritable plaisir de vous le preter) et vous verrez:
+
+_Versailles_. Tel hotel, dejeuner, diner et chambre: tant. V.C.
+ (ce qui veut dire: vin compris). On est bien. Prendre le cafe en
+ face. L'hotel n'est pas loin de la gare, on peut y aller a pied,
+ meme s'il pleut.
+
+Tournez la page, et vous verrez au-dessous de la note qui regarde
+Chartres une petite ligne ecrite au crayon:
+
+Descendre a l'hotel.... Eviter le vin. Demander si la cuisiniere
+ Anna, une petite brune, est toujours la!
+
+Et un point d'exclamation mysterieux termine cette phrase enigmatique!
+
+Dazincourt s'est donc rendu a l'hotel que lui a recommande son petit
+vade mecum, il donne un bonjour amical aux patrons de l'hotel, s'informe
+de la sante des enfants, qu'il trouve grandis depuis _Michel
+Strogoff_--la derniere tournee qui l'a amene ici,--monte au 17, sa
+chambre habituelle, ouvre la fenetre pour changer l'air, eventre le lit,
+tate les draps pour s'assurer de leur secheresse, souleve un coin du
+matelas, a la tete du lit, pour se tranquilliser au sujet des ...
+petites trotteuses anthropophages, reborde le drap et, cette derniere
+inspection faite, consulte sa montre. Il n'est que cinq heures. Si la
+ville dont Dazincourt foule le pave est une ville de garnison, notre
+artiste se dirige au cafe des officiers: l'absinthe y est toujours de
+premier choix.
+
+Six heures. Dazincourt rentre diner: c'est l'heure de la table d'hote,
+le meilleur repas, il ne faut pas le rater. Mon Dieu, oui, a six heures,
+le service des tables d'hote est toujours si mortellement long, il faut
+diner sans se presser.
+
+Son dessert pris, le comedien descend a la cuisine, et, sachant que, le
+lendemain, le depart a lieu dans la matinee, bien avant l'heure du repas
+ordinaire, il offre _deux entrees_ au chef, afin que ce Vatel de
+province, reconnaissant de la bonne soiree passee la veille, lui trousse
+a son choix un petit dejeuner des plus congruents ... et au vin blanc
+(le matin, c'est le meme prix, et ca change).
+
+En suite, Dazincourt se dirige lentement vers le theatre, en fumant avec
+onction sa vieille bouffarde, Josephine.
+
+Il s'habille sans se presser et joue de meme, en pontifiant un brin. Le
+rideau baisse sur le dernier acte, l'acteur se degrime et se rhabille
+avec la meme regularite methodique.
+
+Ici, un detail bien caracteristique:
+
+Afin d'eviter l'odeur rance des fards qui empesteraient sa malle et ses
+effets, Dazincourt se demaquille avec de petits frottoirs que sa femme
+lui a fabriques avec de vieilles chemises en prevision de la tournee et
+qu'il jette ensuite dans un coin de la loge abandonnee comme un souvenir
+de son passage!
+
+Et comme il est sain de prendre un peu l'air avant de se coucher,
+surtout quand on a respire, pendant trois heures, l'atmosphere
+surchauffee d'une loge d'artiste, Dazincourt va en griller une derniere
+en se promenant sur le cours, et, toujours placide, rentre a l'hotel ou
+il se fait mettre au reveil suffisamment tot pour ne pas avoir a se
+bousculer. Monte dans sa chambre, notre acteur se couche, et s'endort
+enfin avec la conscience d'un homme qui a fait son devoir ... et qui
+sait voyager.
+
+
+L'ACTEUR PRESSE
+
+
+Cinguy, qu'on pourrait aussi bien appeler Electric ou Dynamite, est la
+petulance et la vivacite memes. Quel brouillon!
+
+Il court, va, vient, monte, descend. Vous le croyez ici, il est la, vous
+y allez, il n'y est plus.
+
+C'est tout essouffle, qu'il arrive a la gare ou ses camarades
+l'attendent depuis longtemps.
+
+--Ou montons-nous? ici ou la? Non, a cote! Je vais voir dans ce wagon,
+si nous serons seuls? Oh! non, Floridor y est, allons ailleurs! Tiens,
+Louisa, la-bas; grimpons dans son compartiment.
+
+Ses camarades, lasses de zigzaguer sur la voie sont deja cases que
+Cinguy cherche toujours ou il va monter. Saprelotte! le train siffle, on
+a ferme les portieres, il va rater le depart! Enfin, il s'accroche a une
+main, on le hisse, il y est, ca n'est pas malheureux!
+
+Les copains installes depuis belle lurette ont place entre eux une
+valise recouverte d'un plaid et s'appretent a faire un trente-et-un.
+
+--En es-tu?
+
+Cinguy adore le trente-et-un (quoiqu'il perde toujours, il est si
+distrait.)
+
+C'est toujours lui qui propose de jouer, mais il n'est jamais pret quand
+on commence.
+
+--Non, attendez, j'ai mes journaux a lire.
+
+--Zut! fait le choeur.
+
+Et Cinguy retire de sa poche, le _Figaro_, l'_Evenement_, le _Gaulois_.
+
+Mais le demon du jeu l'empoigne, il lache carrement Prevel, Besson et
+Nicollet pour regarder les cartes.
+
+--Ah! non, pas de conseils, lui crie-t-on, ou bien joue.
+
+--Tout a l'heure! Il faut que je lise.
+
+Et il lit ou du moins, il essaye de lire, mais son esprit est tout au
+brelan et au misti que ses voisins annoncent bruyamment.
+
+C'est la vingtieme fois au moins que ses yeux fixent: _le programme de
+la semaine dans nos theatres lyriques_; programme qui lui est du reste
+profondement indifferent, aujourd'hui qu'il quitte Paris.
+
+--Allons bon! en voila bien d'une autre a present.
+
+Cinguy en se demenant,--hasard!--a fait tomber son ticket de chemin de
+fer dans la rainure de la portiere.
+
+--Quelle scie, cet animal-la!
+
+--On n'est jamais tranquille une minute avec lui!
+
+Cinguy derange tous les voyageurs. Tous ses voisins, y compris deux
+etrangers, essayent d'attraper le billet, celui-ci avec une canne,
+l'autre avec la courroie de la vitre, etc.
+
+Comme toutes les tentatives restent infructueuses, Cinguy tres-embete,
+dit:
+
+--J'ai une idee.
+
+--Nous sommes perdus, fait la soubrette.
+
+--Non, ne craignez rien!
+
+Et s'adressant a un gros homme qu'il ne connait pas:
+
+--Pardon, Monsieur, voulez-vous avoir la bonte de me preter un instant
+votre canif.
+
+Et attachant le couteau a une longue ficelle, il le descend entre les
+deux planches, mais a force de faire la marionnette, il lache la corde
+et v'lan, le couteau va rejoindre le billet.
+
+Tout le monde rit.
+
+Tete du monsieur.
+
+Enfin, un camarade plus heureux ou plus adroit que ses devanciers peche
+les deux objets.
+
+--Maintenant, j'en suis! dit Vif-Argent aux joueurs.
+
+Mais le train s'arrete, on est arrive.
+
+ * * * * *
+
+Cinguy, qui a rencontre quelqu'un avec qui il s'est attarde, sort le
+dernier.
+
+Les omnibus d'hotel viennent de partir.
+
+--Eh bien, ou sont les autres? Oh! comme c'est bete de ne pas
+m'attendre!
+
+On lui dit:
+
+--Les comediens sont descendus a la _Boule d'Or_.
+
+C'est loin, la _Boule d'or_?
+
+--Ce n'est pas ici, lui repond-on avec verite.
+
+--Quels daims, ces provinciaux! murmure Cinguy vexe de prendre une
+voiture tout seul et encore plus vexe quand il voit que la _Boule-d'Or_
+est a dix pas de la gare et qu'il vient de se coller des frais
+inutiles.
+
+--Quel est le numero de ma chambre? demande-t-il a l'hotelier.
+
+--Monsieur, il n'en reste plus, les voyageurs qui viennent d'arriver ont
+tout pris.
+
+--Comme c'est malin, dit Cinguy a ses amis qui redescendent de voir leur
+chambre, de ne rien retenir pour moi.
+
+--Allez a l'_Angleterre_, vous y serez tres bien.
+
+--Oh! oui, tres bien, reprend Floridor avec un sourire machiavelique et
+puis, ce n'est que seize francs par jour!
+
+--C'est egal, vous me la paierez, celle-la, fait Cinguy en s'eloignant
+furieux.
+
+Enfin, il est installe. Ses amis lui ont dit:
+
+--Nous allons au _Cafe du Commerce_, tu nous y trouveras, si tu ne
+traines pas.
+
+Ah! bien, ouiche, Cinguy qui a fait le tour de la ville pour trouver
+l'_Hotel de l'Angleterre_, devant lequel il est passe deux fois en
+courant, mais qu'il n'a pas vu, il est si distrait, arrive au _Cafe du
+Commerce_, cinq minutes apres le depart de ses amis.
+
+Son nez s'allonge.
+
+Heureusement, il rencontre un ancien condisciple de Louis-le-Grand,
+aujourd'hui sous-chef a la prefecture de la ville. Ce jeune provincial
+savait par les affiches que Cinguy venait jouer ici; il serait bien alle
+l'attendre a la gare, mais il ignorait l'heure de l'arrivee. N'importe,
+le voila, il ne lache plus le comedien. D'ailleurs, ses parents sachant
+_l'ami du fils_ bien eleve quoique artiste, ont charge leur rejeton de
+l'inviter a diner. Oh! impossible de refuser. Tout est prevu. Sachant
+que Cinguy avait besoin d'etre au theatre de bonne heure, on dinera a
+six heures et quart. C'est en-ten-du.
+
+ * * * * *
+
+Au theatre, tout le monde est agite: Cinguy n'est pas arrive et c'est
+lui qui dit le premier mot.
+
+--Me voila! Me voila!
+
+En effet, on entend un tapage effroyable: c'est Cinguy qui monte quatre
+a quatre l'escalier tout en criant: a moi!! je suis en retard!!!
+coiffeur! habilleur!! vite!
+
+Il se deshabille sur le palier, jette ses vetements a un machiniste
+qu'il prend pour l'habilleur, se fait une tete de clown, tellement il se
+presse et crie:
+
+--On peut frapper!... Non, non, ne frappez pas! j'ai oublie la clef de
+ma malle a l'hotel. Garcon de theatre! allez vite a l'_Angleterre_, (au
+bout de la ville) chambre 2, vous trouverez a ma valise un trousseau que
+vous m'apporterez. Allez vite!
+
+L'employe revient, derate, et l'on commence.
+
+Un peu avant la fin de la piece, Cinguy, croyant qu'on l'attend "a la
+sortie" remonte dans sa loge avant sa derniere apparition pour mettre
+ses souliers de ville, afin de gagner une minute, mais il ne gagne
+qu'une amende parce que cette ascension lui a fait manquer son entree.
+Le rideau baisse sur le dernier acte, son ami vient le feliciter de la
+part de sa famille qui n'a pu l'attendre, vu l'heure tardive,--11 h. 35.
+
+Pendant ce temps-la, tout le monde est parti, le theatre est vide, et le
+gazier est la, ronchonnant apres l'acteur qui n'en finit pas et qu'il
+attend pour eteindre le dernier papillon et s'en aller.
+
+Cinq minutes apres, Cinguy se trouve encore seul dans les rues desertes
+de cette sous-prefecture inanimee, qu'il fait retentir de son pas
+d'acteur presse!
+
+
+L'AMATEUR
+
+
+L'amateur est ordinairement un gommeux qui n'a pas besoin de ca, mais
+que le theatre amuse ou plutot que les artistes amusent, et qui, pour
+rester davantage avec eux, s'est fait engager pour jouer des _utilites
+habillees_.
+
+Est-il heureux de faire partie de cette tournee!
+
+Ah! rien ne lui manque, il a pris ses precautions, celui-la!
+
+Voyez ses poches, elles sont bourrees de guides, elles regorgent
+d'indicateurs, il en a! il en a!! de toutes les formes, de toutes les
+nuances, le _Chaix_, le _Conty_, le _Noriac_....
+
+Un enorme sac de nuit est a ses cotes--vrai cabinet de toilette ambulant
+(jeu de brosses complet) avec toute une pharmacie portative.
+
+Quelqu'un s'est-il blesse, vite, demandez a l'amateur du taffetas rose:
+il va vous en decouper un morceau avec ses adorables ciseaux
+lilliputiens.
+
+L'amateur a trois malles.
+
+Dame! on part pour un mois, et il n'est pas de bon gout de mettre plus
+de huit jours de suite le meme vetement. Aussi l'amateur a-t-il emporte
+quatre complets ... complets, chapeaux et pardessus assortis.
+
+Quant a ses cravates et ses gants, on n'en sait plus le nombre.
+
+Le soir, s'il y a une annonce a faire, c'est toujours lui qui est charge
+de cette corvee: il a un si bel habit et il le porte si bien!
+
+--C'est son seul talent! insinue cette bonne langue de Floridor.
+
+L'amateur voyage pour s'amuser, voir du pays.
+
+Et pour eviter le temps perdu, voici comment il procede:
+
+Ses innombrables guides lui ayant appris les heures ou les musees sont
+visibles, les jardins publics ouverts, des qu'il descend du train, il se
+jette dans un fiacre et dit au cocher d'un air entendu:
+
+--Ce qu'il y a de curieux a voir!
+
+C'est ainsi qu'il a vu plus de trente cathedrales, _la plus interessante
+de France au point de vue archeologique_.
+
+Bref, son systeme est le meilleur pour voir tout, et tres vite.
+
+On le blague bien un peu quand il revient de "ses excursions", on lui
+monte des scies, en lui demandant regulierement s'il a visite
+l'aquarium; mais ca lui est egal: "Il a tout vu" et c'est ce qu'il veut,
+lui, qui voyage pour s'amuser.
+
+Quelquefois meme, quand la voiture est au complet, l'amateur l'escorte a
+cheval. Il est bon cavalier et fait caracoler son coursier de louage, a
+la grande fureur de Floridor, qui, le voyant passer ainsi, fier de sa
+monture, grommelle entre ses dents:
+
+--Poseur, va!
+
+Ces soirs-la, a la facon dont l'amateur joue son role, les jambes un peu
+ecartees, on s'apercoit visiblement des bienfaits de l'equitation.
+
+L'amateur a cependant un avantage, il a toutes les jolies femmes avec
+lui, _pendant la journee_ (il faut dire que ce n'est pas toujours un
+avant..., mais il ne s'agit pas de ca).
+
+Ces dames le savent si obligeant, si attentionne! L'une lui donne son
+sac a porter, l'autre, une ombrelle; celle-ci lui a confie son ticket,
+celle-la l'envoie porter une depeche ... _a son ami de Paris_. Cette
+derniere commission lui fait bien faire un peu la tete, mais il y va
+tout de meme. Il a un si bon caractere!
+
+Comme compensation a toutes ses politesses, on lui permet, quand il veut
+dormir en wagon, d'appuyer sa tete sur l'epaule de sa voisine.
+
+Comment refuser ce petit service a un monsieur qui vous promene toute la
+journee en voiture? Et puis, ca ne va pas plus loin, d'ailleurs.... A
+moins que sous les tunnels ... mais non, je ne crois pas.
+
+L'amateur est l'antithese de Cinguy. Autant celui-ci est _coup de vent_,
+autant celui-la est _tortue_.
+
+Ainsi, il n'a qu'une scene, au deuxieme acte: il joue un invite a la
+soiree; il a fini a neuf heures. Eh bien, quand ses camarades remontent
+a la fin du spectacle, il n'est pas encore pret et tous les
+compartiments de sa malle gisent a terre, encombrant le couloir.
+
+Aussi, il faut entendre sacrer Floridor!
+
+Comme, apres le spectacle, il a pris la ruineuse habitude d'offrir un
+"ambigu" a ses compagnons enjuponnes, quand, le lendemain, le depart a
+lieu de bonne heure, il ne peut pas se degrouiller. Il a beau se faire
+mettre au reveil vingt minutes avant les autres, si son ami Cinguy ne
+montait pas deux fois lui-meme a sa chambre, apres avoir envoye tous les
+garcons de l'hotel le reveiller, Lambinos raterait le train.
+
+Et quand on lui fait une observation au sujet de son eternelle
+inexactitude et des "frousses" qu'elle donne a l'administration,
+l'amateur repond _lentement_.
+
+--Je n'ai jamais rien rate!
+
+--Heureux homme! soupire melancoliquement Dazincourt.
+
+L'amateur a une manie qui lui coute cher: il achete toujours la
+specialite du pays.
+
+C'est ainsi qu'il a remporte du nougat de Montelimar, des biscuits de
+Reims, un de ces petits sacs de haricots que le buffet de Soissons tient
+tout prets pour les gourmets ... naifs. Il a achete un pate a Chartres,
+des sardines a Nantes, seulement il les a prises _a l'huile_, du sucre
+de pomme a Rouen, des prunes a Agen, des escargots a Troyes; il n'y a
+qu'a Orleans ou il a vainement cherche des ... mais il ne s'agit pas de
+ca.
+
+Bref, en partant, il avait trois malles, il en a six au retour. Aussi
+l'impresario a-t-il jure ses grands dieux qu'il n'emmenerait jamais plus
+avec lui, en tournee, des amateurs: ca coute trop cher d'excedent!
+
+
+LE PECHEUR
+
+
+Le comedien-pecheur n'est pas un type aussi rare qu'on peut le supposer.
+
+Encore un calme, celui-la, et tout le premier a rire du pecheur a la
+ligne si humoristiquement dessine par Richepin.
+
+Comme acteur, c'est un consciencieux qui fait tres convenablement sa
+petite affaire, est tres correct dans les roles qu'on lui confie et ne
+depare jamais une distribution.
+
+Ne compte a son actif ni succes ni veste. On ne dit jamais de lui: "Oh!
+qu'il est bon!" mais on ne dit pas non plus: "Oh! qu'il est mauvais!"
+Bref, c'est ce qu'on appelle dans le batiment: un _Complete un excellent
+ensemble_.
+
+Quand il n'est pas d'une piece en repetitions, il va chatouiller le
+goujon et taquiner l'ablette sur les bords fleuris du canal
+Saint-Martin ... a deux pas du theatre, au cas ou un accident surgirait,
+mais par gout il aimerait mieux jeter plus loin sa ligne, l'eau
+croupissante qui empeste le quai Jemmapes n'ayant pour lui aucun appas.
+
+La tournee a justement lieu pendant l'ouverture de la peche, aussi ne
+voulant rien changer a ses habitudes, le comedien-pecheur a-t-il emporte
+avec lui toutes ses lignes ... de fond et autres, sans compter, dit-il
+en riant, celles qu'il a du se fourrer dans la tete.
+
+C'est bien un peu genant pour les voisins, ces satanes scions qui
+tombent sans cesse des filets, mais on ne dit trop rien, le pecheur est
+si bon enfant et si tranquille!
+
+Le prototype de cette espece est sans contredit le grime Samortil.
+
+Je crois, en effet, qu'il serait bien embarrasse de dire lui-meme si
+c'est la peche ou le theatre qu'il prefere. Entre nous, j'ai tout lieu
+de supposer que ce n'est pas le theatre.
+
+Il faut le voir, des qu'on arrive dans une ville, demander a la premiere
+personne qu'il rencontre:
+
+--Y a-t-il de l'eau, ici?
+
+Et si la reponse est affirmative, se precipiter a l'endroit indique.
+
+Mais c'est comme une fatalite, chaque fois qu'on va dans un pays ou
+serpente une riviere quelconque, on arrive tard; en revanche, si on doit
+jouer dans une ville plate et seche comme la poitrine de mademoiselle X ...
+on arrive des le matin.
+
+Lors de sa derniere tournee, on lui en a fait une bien bonne!
+
+Ses camarades l'avaient conduit a environ cent metres d'un pont, le plus
+bel ornement de la ville de C, et lui designant l'eau qu'il ne pouvait
+voir a cause d'un parapet qui la cachait, l'un d'eux s'ecria:
+
+--C'est tres bizarre, vous voyez bien cette riviere, tout le monde
+s'accorde a la trouver poissonneuse et personne n'a jamais pu prendre la
+moindre friture.
+
+--Des blagueurs! fit Samortil, pique au vif. Je vous fais le pari, moi,
+de vous rapporter pour demain matin une matelote copieuse.
+
+Pari tenu.
+
+Dans la journee, notre homme va hors ville, chercher dans les terrains
+vagues de la bonne _terre a peloter_; le soir, a table, il met dans sa
+poche tous les morceaux de gruyere qu'il apercoit, excellent appat pour
+le chevesne et le barbillon.
+
+Rentre a l'hotel a minuit, il se fait reveiller a deux heures (quelle
+conscience!), se dirige vers le pont en question et tend ses lignes au
+milieu de l'obscurite la plus profonde, mais quel n'est pas son
+abrutissement lorsqu'a quatre heures, a la clarte de l'aube naissante,
+il s'apercoit qu'il pechait depuis deux heures dans une _riviere seche_!
+
+ * * * * *
+
+Du reste, il est inoui: n'a-t-il pas profite un jour du moment ou son
+train stoppait sur un viaduc pour tendre sa ligne par la portiere du
+wagon!
+
+A part ca, il serait parfait, quoique possesseur d'un tic assommant,
+celui de faire porter a tout le monde sa bonne _terre a peloter_ dans un
+sac _ad hoc_ (il est tellement encombre par ses engins, qu'il faut bien
+l'aider).
+
+L'acteur atteint de pechomanie conserve meme au theatre ses douces
+habitudes; oui, c'est plus fort que lui, le soir, si, en jouant, un de
+ses camarades se trompe, il le repeche.
+
+
+LE PAPERASSIER
+
+
+Le paperassier, c'est Groval.
+
+Il adore Paris; aussi veut-il absolument etre au courant de tout ce qui
+se passe dans la capitale pendant son absence, et devore-t-il les
+feuilles publiques afin de ne pas cesser "d'etre dans le train" comme
+s'il n'y etait pas assez!
+
+Des qu'on arrive dans une ville, Groval demande immediatement a
+l'employe qui lui prend son ticket:
+
+--A quelle heure arrivent les journaux de Paris?
+
+Pendant que ses camarades _font un tour_, jouent aux cartes ou au
+billard, lui, court de par la ville, cherchant les bureaux de redaction
+des journaux locaux, et depose sa carte de visite dans le casier des
+critiques dramatiques.
+
+--C'est une politesse a laquelle ils sont sensibles, dit-il a ceux qui
+le raillent.
+
+Quelquefois, sur sa carte il fait preceder son nom de ces deux mots:
+_Remerciments anticipes_; c'est quand le journal doit paraitre le
+surlendemain, lui parti.
+
+Dans ce cas-la, il donne quelques sous au concierge du theatre pour le
+lui envoyer _au theatre de X... faire suivre_.
+
+Ces courses faites, il va au theatre prendre les journaux a son adresse
+et s'installe dans un cafe. La, il commence par devorer les comptes
+rendus de l'_Avenir orleanais_, du _Moniteur d'Avignon_ ou de la
+_Gazette de Mont-de-Marsan_, en ayant soin de decouper ce qui le
+concerne.
+
+Puis comme il a promis a sa mere ou a sa ... cousine de la rue de Moree
+de lui ecrire tous les jours les incidents du voyage, les anecdotes
+curieuses qu'on lui apprend, les moeurs des habitants de province, les
+reponses bizarres qu'on lui a faites, et Dieu sait si elles abondent! il
+se met en devoir de rediger pour ELLE un journal quotidien. Et il en
+barbouille, de ce papier, il en barbouille!
+
+Mais comment diable se tire-t-il d'affaire? Il ne peut relater ce qu'on
+raconte devant lui, car il lit sans cesse; il ne peut non plus decrire
+les monuments curieux a voir, puisque, pendant que ses camarades les
+visitent, il ecrit _pour ne pas manquer le courrier_.
+
+Alors que peut-il bien ecrire? Ce qu'il a lu probablement.
+
+Voulez-vous des timbres-poste? Demandez-en a Groval, il en a surement a
+vous ceder. Desirez-vous savoir si votre lettre exige une taxe
+supplementaire, donnez-la lui, il la soupesera en homme habitue et vous
+dira sans se tromper si c'est un ou plusieurs timbres de quinze centimes
+qu'il faut ajouter.
+
+Il a l'habitude, lui, qui n'arrete pas de lire ou d'ecrire ... meme
+pendant les entr'actes.
+
+--Oh! les paperassiers! Les paperassiers!
+
+
+LE SECOND REGISSEUR
+
+
+Le second regisseur!
+
+Ah! en voila un qui ne les benit pas les tournees.
+
+A peine defraye, a la fin du voyage il se trouve avoir use ses fonds de
+culotte sur les banquettes des chemins de fer pour presque rien.
+
+Et il travaille le malheureux!
+
+Arrive dans une ville, alors que les artistes vont ou ils veulent et
+font ce que bon leur semble, le second regisseur, lui, reste a la gare
+pour prendre les bagages et les faire charger sur le camion qui doit les
+apporter au theatre, ou, une fois arrives, il les fait monter dans les
+loges des artistes; loges qu'il designe lui-meme et ce n'est par la une
+aimable besogne, certes, car, il y a toujours un Floridor quelconque qui
+ronchonne sur l'incommodite, l'insalubrite ou la situation de la sienne.
+
+Aussi, generalement, voici comment le second regisseur procede: au
+premier etage, les dames; au second, les hommes. La plus proche a
+l'Etoile et ainsi de suite _par rang d'affiche_, aussi c'est toujours
+celui qui joue le domestique du 2 qui s'habille pres des ... passons.
+Quand il a fini cette petite besogne et apres avoir donne rendez-vous au
+camionneur pour onze heures trois quarts, afin de remporter les bagages
+a la gare, apres le spectacle, le second regisseur va a l'hotel ou sont
+descendus les artistes, mais comme il arrive forcement le dernier, alors
+que les autres ont choisi les meilleures chambres, il n'a plus que le
+numero 53, tout la-haut, au fond du couloir a cote des ... (_voir plus
+haut_).
+
+Le second regisseur dine seul: il faut qu'il soit au theatre a sept
+heures afin de veiller a ce que decors et accessoires soient prets.
+
+Sorti du theatre, le dernier, il grelotte devant la porte des artistes
+ou fond de chaleur a assister au chargement des bagages.
+
+Les billets pris et les malles des artistes enregistrees, comme il a
+vingt minutes a lui ... et le ventre creux, il avise un caboulot voisin
+et va casser une croute, ce qui n'empeche pas le regisseur general de
+lui dire brusquement lorsqu'il l'apercoit:
+
+--Eh bien! c'est ca, ne vous pressez pas! voila une demi-heure que nous
+vous attendons! Ah! vous vous la coulez douce, vous!
+
+!!!
+
+
+LE REGISSEUR GENERAL
+
+
+D'abord, celui-la, il ne faut pas l'appeler regisseur general, ca le
+froisse, mais bien "mossieu l'administrateur", ca sonne mieux a ses
+oreilles, puis c'est plus long, le mot a plus d'importance.
+
+Il administre! Il ne sait pas au juste quoi? Mais il administre tout de
+meme.
+
+C'est un pretentieux, du reste on n'a qu'a en juger par son costume!
+Redingote noire, pantalon fonce, eternellement visse sur sa tete un
+chapeau haut de forme (c'est plus commode, en voyage) une sacoche en
+bandouliere et des gants.... Oh! des gants tres noirs.... C'est plus
+gai ... et puis ca cache les ongles qui sont de la meme couleur.
+
+Le regiss... non, l'administrateur a l'aspect folatre d'un croque-mort
+qui voyage en touriste!
+
+Dans le wagon, il s'isole dans un coin et ne prend jamais part a la
+conversation generale, ce serait decheoir.
+
+Le nez continuellement plonge dans son indicateur fatigue, il fait le
+train,--il entend par la, regarder l'heure du depart pour le
+lendemain--quand il serait si simple de se renseigner aupres du chef de
+gare en arrivant. Malgre ca, les deux heures qu'il consacre a l'etude
+approfondie du Noriac sont toujours insuffisantes puisqu'elles ne lui
+permettent pas de voir le meilleur train, le plus commode.
+
+Pour lui, il n'y a de pratique que les convois qui partent a minuit
+cinquante ou ceux de six heures du matin. Aussi, il faut voir le succes
+qu'il obtient quand il propose ses convois pratiques.
+
+Une des grandes preoccupations de mossieu l'administrateur c'est sa
+visite aux journalistes de l'endroit: C'est du reste pour eux le
+chapeau haut de forme et les gants noirs.
+
+En general, le regisseur de ce nom a enormement de tact et s'il a une
+observation a faire a un artiste, il attend toujours d'etre ... dans une
+salle d'attente ou a table d'hote pour crier une recommandation de ce
+genre:
+
+--Dites donc, Reguval, tachez donc de vous faire raser, hein? Je vous ai
+vu de la salle, hier, soir, vous etiez degoutant?
+
+
+LE DIRECTEUR
+
+
+A l'epoque ou le marronnier du 20 mars songe a confectionner son
+ombrelle feuillue, les artistes, amateurs de voyage se disent in petto:
+
+--Il faut que j'aille voir si Saint-Albert n'aurait pas besoin de moi
+pour sa tournee.
+
+C'est que Saint-Albert est aime de tous ses pensionnaires.
+
+ Combien d'directeurs, en ce monde, Ne pourraient pas....
+
+Oui, c'est bien le plus agreable impressario qu'on puisse rever!
+
+Mais dam, il est difficile pour la composition de sa troupe.
+
+Tout d'abord, il ne vous demande pas si vous avez du talent--lui seul
+en a et ca suffit, il sait qu'en affichant "Tournee Saint-Albert" c'est
+le maximum assure, et puis si vous aviez du talent vous voudriez etre
+paye en consequence et ca ne ferait pas son affaire.
+
+--Non, il vous demande aussitot:
+
+--Etes-vous bon voyageur?
+
+Pour lui, tout est la! Comme, a la rigueur, il pourrait tres bien ne pas
+partir, (madame Saint-Albert n'en ferait pas moins cuire les haricots)
+il veut avant tout ne pas etre embete par les grincheux, les
+retardataires et autres raseurs.
+
+Aussi, ne s'entourant jamais que de gens aimables et de jolis minois,
+n'a-t-il que l'embarras du choix pour former sa troupe: tout le monde
+veut partir avec lui! Par exemple, il exige imperieusement une chose--et
+pour cela, il est inflexible--que vous n'ayez pas l'air cabot,
+c'est-a-dire que votre mise soit irreprochable, qu'a table vous ne
+parliez pas boutique et que vous descendiez dans les premiers hotels.
+Tous ses artistes recrutes et la piece prete, Saint-Albert dit a ses
+pensionnaires, huit jours avant le depart.
+
+--Mes enfants, il faut vous purger, la vie que nous allons mener pendant
+un mois, pour etre a peu pres reguliere, n'en est pas moins agitee; il
+est bon d'y preparer son corps. Donc, Hunyadi Janos et Ricin! Allez!
+
+Le succes accompagne presque toujours Saint-Albert dans ses tournees. Je
+dis presque, car il lui est arrive--a qui n'est-il rien arrive?--une
+aventure assez amusante, il y a ... peu de temps.
+
+C'etait a C... dans le Midi. Saint-Albert arrive avec sa troupe vers 2
+heures.
+
+A peine descendu de wagon, il est accoste sur le quai de la gare par un
+joyeux garcon tout rond, tout epanoui, qui lui saute au cou, tout en lui
+gasconnant:
+
+--Ah! te voila, j'ave uneu peur! tu se, il y a de la laucation!! Ah! je
+t'en prepare un succe!
+
+Saint-Albert etait abruti, il ne savait pas du tout qui lui parlait!
+
+C'etait tout simplement un monsieur auquel il avait dit un bonjour
+quelconque, l'an passe, et qui se croyait ainsi autorise a tutoyer
+l'artiste!
+
+Le soir, pendant la representation, notre homme, poste au milieu des
+fauteuils d'orchestre, dominait ses connaissances chargees de chauffer
+le _succe de l'ami_ Saint-Albert!
+
+Mais va te faire lan laire!
+
+Le spectacle etait compose d'une piece en 3 actes pour lever le rideau
+et d'un petit vaudeville en un acte, joue enfin par Saint-Albert "qui
+l'avait cree a Paris". Dam! quand au milieu de la grande piece, le
+public ne vit point l'etoile directoriale, il se mit a murmurer et crier
+sur l'air des lampions "Saint-Albert! Saint-Albert!" Le regisseur se
+presente, gante blanc, selon la tradition mais ne pouvant dominer le
+tapage qui allait crescendo se retire au milieu des "Albert! Albert!
+bert ..." Saint Albert a moitie vetu entre en scene et va pour
+s'expliquer, lorsque _son ami_ se levant tout-a-coup, lui crie:
+
+--Quand auras-tu fini de te f...re de nous, tu n'es pas dans une
+bourgade ici, he?
+
+Tableau!
+
+Pour terminer le portrait de notre directeur, une anecdote prouvant bien
+sa paternelle sollicitude pour ses pensionnaires et comme cette histoire
+absolument AUTHENTIQUE est un peu ... croustillante, que mes lectrices
+veulent bien passer outre.
+
+Tous les huit jours, Saint-Albert donne 5 francs aux celibataires de sa
+troupe. Je n'ai pas besoin d'insister, je crois, sur le but de cette
+largesse faite a un point de vue _purement_ hygienique et, comble du
+devouement, pour bien s'assurer que les cent sous sont depenses de cette
+facon-la, Saint-Albert accompagne ses artistes, seulement lui, ne
+consomme pas. Rien n'est drole comme de le voir jeter un louis sur le
+comptoir de la vieille dame en lui disant:
+
+--Tenez, payez-vous et a l'annee prochaine!
+
+
+LE JOUEUR
+
+
+Les cartes, toujours les cartes, et encore les cartes!
+
+Il a failli avoir une affaire avec un chef de gare a qui on l'avait
+signale comme "bonneteur" dam! tout le temps il brasse ou fait couper.
+
+En wagon, vous lui dites bonjour, il vous repond:
+
+Faisons-nous _cinq_ points?
+
+Et vous n'avez pas eu le temps de dire: "Ouf" qu'il a deja installe une
+valise entre vous et lui:
+
+--Un valet! C'est moi qui fais.
+
+A table, le dessert servi, il met sa pomme ou sa poire dans sa poche et
+vous souffle a l'oreille: Nous avons 25 minutes, dix fois le temps de
+faire un ecarte.
+
+Si au milieu de la nuit, force de changer de train, vous attendez dans
+une salle d'attente, le sommeil aux yeux:
+
+Le joueur s'approche traitreusement de vous et vous tapant sur l'epaule:
+
+--Une petite manille!
+
+Quel raseur, ce cartonnier-la, il ne vous laisse jamais en repos.
+
+Evitez le joueur enrage.
+
+
+TYPES DIVERS
+
+
+Je ne m'etendrai pas--devant vous--sur la soubrette qui mange tout le
+temps en voyage, histoire de s'occuper. A chaque station, elle se leve
+pour demander.
+
+--A-t-on le temps d'aller au buffet? Dis donc, Machin, va donc me
+chercher une brioche.
+
+Un jour, elle a failli faire rater le train a un de ses camarades qui
+etait alle lui chercher un baba.
+
+Quelle truqueuse! elle guigne le soir ceux de ses camarades qui soupent
+dans leur chambre et entrant sans frapper:
+
+--Tiens, vous mangez.... Oh! faites voir!... vous permettez....
+
+Et elle s'installe.
+
+Une, sur laquelle je ne m'allongerai pas non plus--oh! non--c'est la
+duegne etourdie, petite folle, va! elle oublie toujours quelque chose
+dans la ville qu'elle quitte, son parapluie notamment lui revient a 103
+francs, a cause des depeches et des ports qu'elle a du debourser.
+
+Eh bien, et le prud'homme pontife, celui qui la fait a l'archeologue et
+qui conduit toujours les nouveaux visiter les curiosites
+architecturales des villes ou l'on passe.
+
+Tantot, il vous force a grelotter dans les caveaux de l'eglise
+Saint-Michel, a Bordeaux, tantot, il vous plante devant le _Pleureur_ de
+la cathedrale d'Amiens et vous dit: "Hein? qu'est-ce que vous en dites?"
+Un jour, il reclame votre admiration devant les vitraux de la necropole
+d'Auch et vous en fait l'historique, le lendemain vous ne pouvez eviter
+la contemplation prolongee de la grosse horloge a Rouen.
+
+Ah! vous en avez vu des ogives, des corniches, des fleches, des tours,
+des gargouilles, des statues, des colonnes et des fontaines! Tous les
+siecles y ont passe!
+
+Et pour finir, je vous presente le farceur classique de toute bonne
+tournee qui se respecte, le rigolo de la bande, le titi de la troupe,
+celui qui chahute les bottines des locataires de l'hotel et met la
+bottine du 2 avec les godillots du 36; comme blague, c'est peut-etre
+bien un peu commis-voyageur, mais bast, il en a tellement dans son sac!
+
+Une de ses plus droles, il faut en convenir, c'est celle qu'il fait a
+l'eternelle retardaire, la jeune alanguie qui, lorsqu'on part a huit
+heures, se fait mettre au reveil a sept heures et demie afin de rester
+au lit jusqu'a la derniere minute se souciant peu d'avoir le cou sale
+toute la journee.
+
+Que fait le rigolo? il va a l'ardoise du reveil, efface le 7 et met un
+5. Le lendemain matin, il faut voir la tete de la petite dame qui s'est
+habillee quatre a quatre et qui, prete deux heures trop tot, n'a meme
+plus le temps d'aller se recoucher!
+
+Somme toute, on ne s'ennuie pas en tournee!
+
+
+
+
+LE SAC DE GERONTE
+
+_A F. ROUVIER._
+
+
+ Dans le sac ridicule ou Scapin s'enveloppe,
+ Je ne reconnais pas l'auteur du Misanthrope!
+
+Ce distique monumental a ete commis par l'immortel Boileau et rebondira
+de generations en generations, en compagnie d'une foule de grandes
+verites _ejusdem farinoe_.
+
+C'est Geronte qui se fourre dans le sac, ainsi que chacun sait, mais il
+faut bien que la poesie conserve quelque licence, meme sous la plume du
+plus pedagogue des poetes.
+
+Or, que ce soit le maitre ou le valet qui se dissimule sous la toile de
+ce tres vulgaire recipient, il est evident que, pour jouer les
+_Fourberies de Scapin_, un sac de dimensions enormes est indispensable.
+
+Nous avions monte, entre camarades, une representation a Rouen, au
+theatre Francais, et devions precisement jouer, le soir, la piece
+susdite, lorsque, dans la journee, je m'avisai que nous n'etions pas
+pourvus de cet _accessoire_ indispensable. En province, on a toujours
+des difficultes inouies a se procurer ces choses insignifiantes par
+elles-memes, mais dont l'absence rend impossibles de certaines scenes.
+
+--Assure-toi du sac, dis-je a mon ami Barral, qui remplissait le role de
+Geronte.
+
+--Oh! un sac! Il n'y a pas a s'en preoccuper, me repondit-il, ce sera
+bien le diable si, a Rouen, ou on a surement joue les _Fourberies_ plus
+d'une fois, il ne s'en trouve pas un.
+
+--Oui ... mais on nous donnera peut-etre un sac trop petit pour
+t'enfermer completement, tu es plus grand que le commun des mortels.
+
+--Bon, bon, tranquillise-toi; je vais m'en occuper immediatement.
+
+--Je ne suis pas tranquille du tout au contraire....
+
+Barral me rit au nez et me quitta pour aller s'assurer de la fameuse
+_pouche_, comme on dit en Normandie.
+
+Le soir, avant d'entrer en scene, je lui demandai: Et le sac?...
+
+--Je l'ai.
+
+--Parfait.
+
+Je jouais Scapin, naturellement.
+
+La scene du sac arrive, et aussi le moment ou, allant le chercher dans
+la coulisse, le malin valet dit a Geronte:
+
+"Il faut que vous vous mettiez la-dedans, et que vous vous gardiez de
+remuer en aucune facon. Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet
+de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis,
+jusque dans votre maison, ou quand nous serons une fois, nous pourrons
+nous barricader, et envoyer querir main-forte contre la violence."
+
+Je deroule le sac dans lequel Geronte est entre ... et quelle n'est pas
+ma stupefaction, de voir sur la toile, ecrit en lettres enormes:
+
+ BERNARD
+
+ GRAINETIER
+
+ A ROUEN
+
+Naturellement, de la salle on lit en meme temps que moi, et force est
+d'interrompre la piece, spectateurs et acteurs etant pris d'un fou rire
+qui dure plusieurs minutes.... Enfin l'hilarite se calme et je dis tout
+bas, a mon camarade: Retourne-toi.
+
+Mais, fatalite etrange! de l'autre cote du sac, apparait de nouveau,
+persistante, implacable, gigantesque l'annonce industrielle:
+
+ BERNARD
+
+ GRAINETIER
+
+ A ROUEN
+
+Les rires reprennent de plus belle, et redoublent, quand le public
+apercoit, confus et embarrasse, l'honorable et obligeant commercant M.
+Bernard, fort connu a Rouen, lequel se dissimulait cependant de son
+mieux, dans le coin le plus obscur d'une avant-scene.
+
+Ce n'est pas tout.
+
+Le sac entierement deroule n'allait qu'a la ceinture de mon immense
+Geronte; aussi, chaque fois que je lui disais en _a parte_: "Cachez-vous
+bien ... ne vous montrez pas", c'etait dans la salle des eclats de rire
+spasmodiques, auxquels succedaient des salves d'applaudissements....
+
+Evidemment Moliere n'avait pas prevu cet effet-la!
+
+Oh! cette representation, quel souvenir! Heureusement que nous etions
+tres bien vus des Rouennais ... et M. Bernard aussi; nous en fumes donc
+quittes pour quelques plaisanteries des journaux locaux; dans une ville
+grincheuse il aurait fallu s'en aller.
+
+Mais quand Barral et moi, nous serons vieux, casses, goutteux,
+cacochymes et atrabilaires, nous retrouverons encore un sourire, en nous
+rappelant la representation des _Fourberies de Scapin_, dans la patrie
+de Corneille.
+
+
+
+
+CONCERT-EXPRESS
+
+_A Ernest MULLER_
+
+
+La scene se passe a Arcachon, cette jolie station balneaire du golfe de
+Gascogne dont le doux climat, les pins balsamiques, la plage sans rivale
+et les huitres exquises ont fait une des reines du littoral.
+
+C'etait pendant la saison estivale de 187...
+
+J'etais en representations au Casino.
+
+Tous les soirs, pendant une semaine, je monologuais entre deux airs que
+jouait l'orchestre, conduit par le compositeur Metra.
+
+Une ouverture, une poesie comique, une valse, un soliloque, un
+quadrille, un monologue, etc., etc., c'etait peut-etre horriblement
+monotone, mais je ne m'en plaignais pas.
+
+Maintenant une parenthese ... necessaire.
+
+Le maire d'Arcachon etait alors M. Deganne, riche proprietaire, lequel,
+par ses gouts artistiques et son amour du Beau, pouvait pretendre a bon
+droit a l'estime et a la reconnaissance de ses administres. (Ah!
+versatiles Arcachonnais.) Il avait fait construire de ses propres
+deniers un theatre fort beau qui, peut-etre a cause de sa situation un
+peu excentrique, n'a jamais ete bien frequente.
+
+Tous les ans, la petite plage gasconne est honoree de la visite de S. M.
+la Reine Isabelle, qui vient passer un mois de la saison dans la royale
+habitation qu'elle s'est fait construire au bord du bassin. La presence
+de la mere de l'infortune Alphonse XII ne contribue pas peu a
+l'animation d'Arcachon.
+
+Or, tous les ans aussi, on profite du sejour de la Reine, pour organiser
+une grande fete, en son honneur; cavalcade, mats de cocagne, joutes sur
+le bassin, illuminations, retraite aux flambeaux, feu d'artifice etc.,
+etc., rien ne manque pour la plus grande joie ... des naturels du pays.
+
+Au mois de septembre de cette annee-la, M. Deganne, le maire-impresario
+(comme Montbars dans _le Mari de la debutante_), se dit:--"Que
+pourrai-je bien faire, cette fois-ci, pour derider le front royal?"
+
+Et, se rappelant bien a point le gout fort prononce que la reine avait
+toujours montre pour l'art cher a M. Talbot, il se dit, apres avoir
+pousse le "_Eureka_" classique: "Que la comedie soit jouee!"
+
+Il prit sa bonne plume de Tolede et manda les comediens ordinaires de Sa
+Majeste ... le public bordelais ... ou plus simplement, il engagea les
+premiers sujets du theatre francais de Bordeaux.
+
+Apres avoir murement reflechi, pese et juge chaque piece qu'on lui
+offrait, pour savoir si elles etaient assez anodines et incapables
+d'effaroucher les oreilles des jeunes filles et celles de la Reine
+Isabelle, _ad usum puellarum et Reginae_, Monsieur le maire arreta
+definitivement son choix sur _L'Ete de la Saint-Martin_, la spirituelle
+comedie des spirituels Meilhac et Halevy, et sur _le Mari de la veuve_,
+la charmante piece de Dumas pere.
+
+En tout: deux actes ... pas davantage ... la Reine desirant se coucher
+de bonne heure.
+
+C'etait bien, mais ce n'etait pas tout; rien que de la comedie aurait pu
+ennuyer Sa Majeste, et de petits airs, pas longs, de fraiches ouvertures
+jouees entre chaque piece, ca ne ferait pas mal, pensa M. le maire, qui
+songea immediatement aux musiciens de l'orchestre du Casino ... Euterpe
+et Thalie ensemble, ca devait aller comme sur de bonnes petites
+roulettes.... Eh bien, non, ca n'allait pas comme sur de bonnes petites
+roulettes, il y avait un empechement.
+
+A cette soiree de gala n'assistaient que des _invites_, munis de cartes
+colorees portant la griffe de l'hote, car, recevant dans son theatre, M.
+Deganne etait chez lui et par consequent l'amphitryon; donc, impossible
+au vulgaire de penetrer dans le sanctuaire sans le Sesame, represente
+par un bout de carton.
+
+Lorsque M. le maire parla d'envoyer querir les violons, ses adjoints lui
+firent respectueusement observer qu'il n'avait pas le droit de priver le
+public de l'orchestre du Casino. En effet, la representation de gala
+n'ayant lieu que pour la Reine et quelques heureux privilegies, il
+restait encore un nombre considerable de gens, baigneurs, touristes,
+habitants, qui n'auraient su de la sorte ou passer leur soiree; donc,
+faire ainsi relache au Casino eut ete un acte autocratique, et sous la
+Republique ... mais passons.
+
+--Je ne peux cependant faire venir un orchestre entier de la vieille
+Burdigala! s'ecria M. Deganne. Et un nuage sombre voila un instant le
+front, jadis si radieux, du premier officier municipal d'Arcachon.
+
+Comme il etait abime dans ses tristes reflexions l'impresario officiel
+apercut a travers les vitres de sa fenetre, sur le mur voisin, une
+affiche du Casino ou s'etalait ce nom: Galipaux.
+
+--Galipaux! Galipaux!--murmura par deux fois ce pauvre M. Deganne--ce
+n'est pas un spectacle ... pourtant consultons-le, les artistes ont
+parfois des idees.
+
+Galipaux, mis au courant de la situation, fut egalement de l'avis de M.
+le maire; quatre monologues seulement n'auraient pas suffi a remplir une
+soiree.
+
+--N'auriez-vous pas, dans vos connaissances, un artiste de passage ...
+en villegiature a Arcachon ... chanteur, instrumentiste ... qui pourrait
+vous seconder?
+
+--Si! Et me rappelant bien a point que la veille, j'avais prete mon
+concours a un pauvre diable de pianiste qui avait organise un concert
+dans les salons du Grand-Hotel:--J'ai votre affaire, dis-je a M.
+Deganne, et sans perdre plus de temps, je cours m'assurer du personnage.
+
+Je vole a l'hotel du chatouilleur d'ivoire, et j'entre essouffle dans sa
+chambre, au moment ou il faisait sa malle.
+
+--Vous partez?
+
+--Oui, ce soir.
+
+--Non, pas ce soir.
+
+--La voie est encombree!
+
+--Pas ca, vous jouez avec moi au casino.
+
+--Mais, je ne peux pas rester plus longtemps ici, la vie y est trop
+chere, et ...
+
+--Voyons, une journee de plus n'est pas une affaire, puis ... il y a un
+cachet; je sais bien que ce n'est pas le Perou, ce n'est qu'Arcachon,
+mais enfin....
+
+Et je lui racontai ce qui se passait.
+
+La situation exposee, il me dit:
+
+--Eh bien, j'accepte; mais a la condition que je prendrai le dernier
+train pour Bordeaux.
+
+--Vous le prendrez, fis-je, heureux d'avoir reussi.
+
+Et je filai rapporter la nouvelle au maire qui, enthousiasme, m'ouvrit
+ses bras; je m'y jetai ... mais j'en sortis ... pour aller commander les
+affiches (il n'y avait pas de temps a perdre, le concert etant pour le
+soir). Ne sachant comment me remercier du petit service rendu, le
+directeur _echarpe_ m'offrit gracieusement une invitation a la soiree de
+gala.
+
+J'acceptai avec plaisir.
+
+Le soir, arrive de bonne heure au casino, je trouvai mon pianiste qui se
+_faisait les doigts_.
+
+--Deja arrive, peste! pas en retard!
+
+--Dame! pour prendre le train de 9 h. 10.
+
+--Hein!!!
+
+--Oui, le dernier train part a 9 h. 10 et je le prends.
+
+--Comment!
+
+--Dame, vous me l'avez promis.
+
+--Mais, mon cher, c'est de la folie! vous n'y songez pas!
+
+--Je vous ai prevenu.
+
+--Mais vous savez bien qu'aux bains de mer, on dine fort tard, le monde
+n'arrive au casino, que vers 9 h. 1/2.
+
+--Tant pis.
+
+--Cependant ...
+
+--Alors, je m'en vais tout de suite.
+
+--He, la, ne faites pas ca!
+
+Et je donnai un tour de clef pour retenir ce musicien presse.
+
+La sueur perlait sur mon front.
+
+Que faire devant cet homme qui, ne se contentant pas d'etre pianiste
+etait, de plus, entete comme un ane!... Insister eut ete inutile, sa
+decision etait irrevocable.
+
+Bah! me dis-je pour me consoler, j'irai au theatre Deganne assister a la
+representation extraordinaire; je ne suis pas fache de voir comment les
+artistes de Bordeaux vont interpreter ces pieces.
+
+--Allons, allons, commencons, me dit l'instrumen ... triste.
+
+--Commencer!!! a 8 heures et demie; mais il n'y a personne dans la
+salle; le gaz vient seulement d'etre allume, les huissiers ne sont meme
+pas a leur poste.
+
+--Non, non, commencons ... ou je m'en vais.
+
+--Oh! la ... ouf! eh bien, commencons ... c'est raide, enfin!
+
+Je regarde par le trou du rideau et j'apercois une famille entiere, le
+pere, la mere et deux enfants de sexe different, qui entrait.
+
+--Attendez, au moins, que ces gens-la, qui ont dine de bonne heure,
+parait-il, soient assis.
+
+--Je frappe, hein? poursuit, sans m'entendre, cet homme du clavier.
+
+--Allons, frappez!
+
+Le rideau se leva melancoliquement,
+
+Les quatre personnes qui venaient a peine de prendre place, crurent que
+c'etait pour une manoeuvre ... de la derniere heure, car ils ne firent
+pas grande attention, mais, la rampe levee et trois nouveaux coups de
+marteau redresserent leur tete.
+
+Ils apercurent alors devant eux, sur la scene, un monsieur en habit,
+qu'ils ne purent prendre pour un regisseur venant faire une annonce,
+car ayant vite salue, le pianiste etait deja sur le tabouret, prestement
+exhausse.
+
+Ses doigts tomberent nerveux sur les notes d'ivoire et attaquerent
+energiquement l'andante du 5e concerto de Herz. La famille bourgeoise
+n'avait pas eu le temps de jeter un rapide regard sur le programme, pour
+savoir ce qu'elle allait entendre, que le pianiste avait disparu comme
+un eclair; ce jour-la, l'andante de Herz fut jouee _prestissimo_.
+
+--Mes enfants, dit le pater familias, ce monsieur que vous venez
+d'apercevoir, est probablement un accordeur, qui est venu s'assurer de
+la justesse du piano.
+
+--Il parait qu'il etait en retard, hasarda la jeune fille.
+
+--Il n'avait pas l'air d'avoir un pas bien mesure, pour un accordeur,
+ricana la maman, heureuse a l'idee de passer une soiree au spectacle.
+
+--A vous! me cria l'agite.
+
+--Attendez ... un couple qui entre.
+
+--Oh! mon Dieu ... la ... ils viennent de s'asseoir ... et ne soyez pas
+long, he?
+
+--Craignez rien.
+
+J'entre comme un fou, et lance mon titre:
+
+ LES JEUNES FILLES, poeme de Daudet.
+
+ Nous avons tous, petits ou grands,
+ Ici-bas, des gouts differents,
+
+--Plus vite! glapit une voix dans la coulisse.
+
+ Chacun le sien, dit le proverbe:
+ Les anes aiment le chardon.
+
+--Je vais manquer le train!
+
+ Nous, nous aimons mieux le mouton,
+ Et le mouton prefere l'herbe.
+
+--Passez-en!
+
+Et c'est dans ces conditions, que je termine enfin cette poesie, dite
+devant six personnes. Le dernier vers acheve, je salue et me retire
+posement, lorsque je me heurte a quelque chose. Je crois tout d'abord me
+tromper de porte et me cogner contre un portant, mais pas du tout, c'est
+mon satane pianiste qui, n'attendant pas que je sois sorti, s'est
+precipite sur la scene et m'a rencontre. Deja installe au piano, il
+commence _La danse des fees_, de Prudent, et sur quel rythme, bone Deus!
+pif, paf, parapapa, pif, pouf, dig, dig, boum, boum!
+
+Je commence a m'essuyer le front, lorsqu'il rentre dans la coulisse,
+comme une trombe,
+
+--Eh bien, vous ne jouez pas votre morceau? demandai-je.
+
+--J'ai fini.
+
+--Pas possible!
+
+--Si fait. A vous!
+
+--A moi!!! et je sors de scene!
+
+--Non, c'est moi.
+
+--Ensemble, alors.
+
+Comme je resistais, il me pousse et j'entre abasourdi. Je salue, tout en
+songeant a l'acte d'insenseisme que nous commettions, et j'annonce:
+"_Les Ecrevisses_", en pensant a toute autre chose.
+
+Vous dire l'effroi des rares spectateurs egares dans la salle, est chose
+impossible; il me faudrait la plume de Dickens pour vous depeindre la
+stupefaction profonde, melee d'abrutissement, qu'on lisait sur la figure
+de ces gens-la. Leurs yeux sortaient de l'orbite. Ils nous regardaient,
+hebetes, comme on devisage des hallucines, atteints de la danse de
+Saint-Guy; c'etait de la terreur. Nous avions l'air d'affoles,
+d'hysteriques, de gens possedes d'un demon invisible qui les pousse
+malgre eux a agir. Nous semblions mus par un ressort electrique et
+mysterieux.
+
+C'etait de l'Edgard Poe, tout pur.
+
+Les huit premiers vers recites:
+
+--Passez deux strophes, me cria l'enrage musicien.
+
+ C'etait ma derniere soiree.
+ Quand vers six heures moins le quart....
+
+--Neuf heures moins le quart! me hurle le pianiste.
+
+Enfin, la poesie repetee, comme l'eut fait un enfant presse d'aller en
+recreation, je rentre dans la coulisse, aneanti et tombe dans un
+fauteuil. J'etais en eau! Je m'eponge en soufflant: faisons ... un
+arret.
+
+--Un entr'acte! tressaute ce predecesseur de l'homme-cheval. Vous n'y
+pensez pas!
+
+Et il bondit sur la scene.
+
+Je parviens a retenir un pan de son habit:
+
+--Grace, grace! suppliai-je a genoux.
+
+Le pan m'echappe, et l'homme etait au piano.
+
+Tout le monde connait la Rapsodie hongroise de Listz, on sait avec quel
+mouvement endiable ce morceau doit etre joue, sans quoi il perd son
+caractere. Eh bien! je defie ici quiconque, fut-ce Kowalski, qui a
+cependant un merveilleux doigte, de jouer cette page avec une rapidite
+aussi vertigineuse, une nervosite aussi intrepide, un entrainement aussi
+diabolique que celui de mon complice. C'etaient des gerbes
+eblouissantes, d'inepuisables scintillements, une sarabande de croches,
+un roulement de gammes, un tonnerre de variations, un ruissellement de
+cascades musicales: absolument fantastique!
+
+Mon pianiste-telegraphe sorti de scene, sans meme revenir saluer les dix
+personnes, fortement malades qui se trouvaient dans la salle sauta sur
+son sac de nuit et fila sans meme prendre le temps de me serrer la
+main.
+
+Enfin, apres un pareil exercice, il n'y avait plus qu'un morceau que je
+pouvais dire: l'_Obsession_.
+
+Alors, rassemblant tous mes moyens vocaux, j'eus la force de jouer ce
+monologue quasi-lyrique avec une celerite digne de mon acharne pianiste.
+Je finissais, lorsque j'entendis au loin le sifflet de la locomotive qui
+emportait l'homme-foudre. J'etais rassure, il n'avait pas manque le
+train, mais, a mon avis, il aurait mieux fait d'aller a Bordeaux a pied,
+il serait peut-etre arrive plus tot.
+
+Le concert se termina a neuf heures, alors que le monde commencait a
+remplir le Casino.
+
+Je me sauvai comme un fou pour eviter les horions dont le public avait
+le droit de me gratifier.
+
+Ce fut, je l'avoue, avec une immense satisfaction que je me retrouvai
+dans le Parc ou je pus, en me cachant soigneusement, respirer un peu
+d'air frais ... bien gagne.
+
+--Neuf heures! Que faire? je suis en habit. Tiens, je vais aller a la
+representation de gala.
+
+J'arrive au controle, on me dit:
+
+--Eh bien, mais, vous ne jouez donc pas, ce soir, au Casino?
+Depechez-vous, vous n'avez que le temps, vous savez, ca va commencer.
+
+--C'est meme fini!
+
+--Ah, bah!
+
+Et j'entrai prendre place, au grand ebahissement des huissiers qui n'en
+revenaient pas.
+
+Le lendemain, j'appris que sur la douzaine de spectateurs qui avaient
+assiste au Concert-express, six avaient fait demander le medecin.
+
+
+
+
+UNE RECEPTION
+
+_A Leon RICQUIER._
+
+
+De toutes les maladies dangereuses, la plus terrible et la plus
+foudroyante est certainement la rage du theatre.
+
+Ce genre d'hydrophobie est peut-etre le seul devant lequel la science de
+Pasteur resterait impuissante.
+
+Oui, tout individu pique de cette tarentule peut se considerer a bon
+droit comme f...lambe, la piqure est venimeuse.
+
+En effet, on a vu des artistes, ayant amasse un petit pecule, renoncer
+a l'Art, a ses pompes et a ses oeuvres, autrement dit a ses succes et a
+ses vestes, se retirer de cette vie, fievreuse et agitee s'il en fut,
+avec le desir bien arrete de bourgeoiser tranquillement, de devenir pot
+au feu en diable, et moins de cinq ans apres, remonter sur les planches,
+tant le feu sacre qui semblait eteint chez eux etait encore vivace.
+
+Du reste, on n'a qu'a jeter un coup d'oeil sur le passe: combien de
+comediens, je parle seulement des grands talents, ont joue tard sur
+leurs vieux jours, ne consentant jamais a prendre un repos bien gagne
+et, se croyant toujours jeunes, ont affronte gaiement le feu de la
+rampe!
+
+La liste en serait longue de ceux qui, enviant l'immortel Moliere,
+mourant en scene, en prononcant le fameux _juro_ d'Argan, sont restes
+sur la breche en depit de tout et de tous, s'y acharnant toujours et
+quand meme.
+
+Malgre ou peut-etre meme a cause des difficultes inouies, des obstacles
+insurmontables, des nombreux froissements d'amour-propre et des deboires
+sans fin qu'on eprouve dans la carriere dramatique, il se trouve un
+nombre considerable de gens qui veulent chausser le cothurne (expression
+d'autant plus bizarre, qu'on l'applique souvent a des gens qui n'ont
+pas de souliers.)
+
+Ces malheureux assoiffes de gloire, qui ont souvent toutes les
+facilites ... pour faire autre chose que du theatre, et auxquels on ne
+saurait trop repeter le vers de Boileau:
+
+ Soyez plutot macons si c'est votre metier.
+
+menent pour la plupart une existence bien miserable. Ils servent les
+trois quarts du temps de souffre-douleur a leurs camarades et on se
+demande, en les voyant, s'il faut en rire ou en pleurer.
+
+Pour celui qui va nous occuper, il faut en rire, car, il a pris son
+parti en brave et a renonce, pour quelques temps du moins, a la
+decevante et trompeuse carriere theatrale, pour une plus lucrative et
+plus calme: il s'est fait teinturier.
+
+C'est a present un homme de couleur.
+
+Si vous le voulez bien, nous le nommerons Cameleon: ca nous rappellera
+son metier.
+
+Donc, Cameleon sentit un jour chez lui une vocation irresistible pour
+l'art dramatique; ca lui etait venu tout d'un coup, comme l'attaque
+d'apoplexie.
+
+Mais il n'etait pas encore bien fixe sur le choix du genre qu'il
+adopterait; serait-il dieu, table ou cuvette? il l'ignorait.
+
+Pour faire cesser cette cruelle incertitude (car le doute est l'ennemi
+de l'homme, dit-on en philosophie) il eut, le malheureux, la triste idee
+d'aller consulter les artistes du theatre du Palais-Royal!!!
+
+Ce ne fut pas la, ce qu'on appelle ordinairement une bonne inspiration....
+Mais n'anticipons pas.
+
+Cameleon enfreignit donc le dur reglement du theatre et, soudoyant a
+prix d'or (50c.)l'aimable Pomard, alors le gardien severe mais juste du
+Temple de la Gaite (quoi que ce soit au Palais-Royal), put franchir la
+porte d'ordinaire obstinement close au _profanum vulgus_.
+
+Arrive au seuil du "Bain a quatre sous", il frappa bien timidement, le
+_povero_, et recut un "entrez" pousse par huit gaillards dont les voix
+tonitruantes clouerent sur place mon pauvre Cameleon, qui, pressentant
+sans doute son etat actuel, changea de couleur.
+
+Mis au courant de la situation et lorsque le jeune neophyte eut adresse
+sa requete, le Bain, par la voix de son secretaire, le machiavelique
+Numes, repondit au futur martyr, qu'il y avait lieu de se reunir et que
+le comite lui ecrirait le jour ou il pourrait venir passer l'audition
+demandee.
+
+Cameleon radieux partit enchante et ne dut pas dormir beaucoup cette
+nuit-la!
+
+A peine avait-il referme sur lui la porte du Bain, que tous les
+baigneurs eclaterent en sourdine, a l'idee de la bonne farce que l'on
+allait jouer au naif, a ce monsieur qui se figurait que, pour jouer la
+comedie, il suffisait de monter sur les planches.
+
+L'examen devait avoir lieu le lendemain, en grande pompe; tout le Bain y
+assisterait.
+
+Maintenant, une explication necessaire et que le lecteur a deja du
+chercher.
+
+Qu'est-ce donc que le "Bain a quatre sous?"
+
+Voici: personne n'ignore que le theatre du Palais-Royal n'a rien de
+commun avec la salle du Trocadero, en tant qu'espace, bien entendu.
+
+Or, la salle etant extremement exigue, on ne se fait pas une idee de ce
+que sont foyer d'artistes, loges, couloirs, bref la partie du theatre
+qu'on ne voit pas; ce que le potache appelle, en faisant des yeux
+blancs: les coulisses!
+
+Au Palais-Royal, les loges d'artistes sont reduites a cinq seulement
+plus une pour les choristes la-haut, la-haut.
+
+Sur ces cinq, les vedettes en prennent une chacun, ce qui fait qu'on
+empile tous les autres dans la meme: Le bain a quatre sous! Nom bien
+caracteristique et qui s'explique de lui-meme. On attribue a Lassouche
+la paternite de cette expression; un jour que, recevant une visite
+(jadis!!!) il s'ecria: "Montez-donc la haut,--_au bain a 4 sous!_"
+
+En effet, quand on y entre, c'est un bain pour la chaleur et le
+deshabille qui y regnent.
+
+A present le lecteur en sait autant que moi.
+
+Le jour de la reception arriva.
+
+On jouait alors _Divorcons_. L'examen devait avoir lieu pendant un
+entr'acte, afin que tous pussent y assister.
+
+Une petite mise en scene avait ete preparee pour cette ceremonie.
+
+Ainsi, devant l'unique fenetre de la loge (qui permet qu'on n'etouffe
+pas tout a fait), on avait cloue de grands journaux qui allaient du haut
+en bas du chambranle, au milieu de cette toile de fond improvisee, on
+avait dessine au charbon un masque comique, (afin qu'il n'y eut pas
+d'erreur, on l'avait ecrit dessous.) Au haut de la fenetre, on avait
+attache un petit buste de la Republique (?) qu'on avait trouve dans un
+placard; a droite et a gauche, deux portants pris en bas, et par terre,
+tout le long, servant de rampe, huit ou dix morceaux de bougie; avec
+tous les becs de gaz allumes: c'etait complet.
+
+A neuf heures, Cameleon se presente.
+
+Un fremissement d'aise passe sur tous les visages.
+
+--Je ne suis pas en retard? hasarde le malheureux.
+
+--Non.
+
+--Voyons, venez ici qu'on vous arrange.
+
+--Comment?
+
+--Savez-vous vous faire une tete?
+
+--Hein?
+
+--On vous demande si vous savez vous maquiller?
+
+--Oh! un peu, fait-il pour montrer qu'il sait quelque chose.
+
+--Deshabillez-vous.
+
+--Que je me ...
+
+--Oui, deshabillez-vous, nous allons vous grimer.
+
+--Est-ce bien utile?...
+
+--Je crois bien ... pour voir si vous avez la "gueule" lui dit Numes,
+d'un ton serieux.
+
+--Ah! bon, bon, murmure Cameleon, convaincu.
+
+Tout d'abord on lui enduit la figure et le cou d'un cold-cream appele
+generalement saindoux; apres, une couche de blanc gras bien etalee
+recouvre tout son visage, la poudre de riz vient ensuite saupoudrer le
+tout et on commence alors a lui faire une tete aupres de laquelle celle
+qui surmonte les epaules d'un Cynghalais n'est que de la saint-Jean.
+
+--Mets du rouge, dit Pellerin.
+
+Et Numes lui dessine un rond rouge, grand comme une piece de cinq
+francs, sur chaque joue.
+
+--N'oublie pas le bleu, fait Garon.
+
+Et Numes de border d'un beau bleu ces deux circonferences rougeatres.
+
+--Eh bien, et le crepe? ajoute Numa.
+
+Ce bandit de Numes colle alors avec du vernis, du crepe dans les
+sourcils de la victime, il lui met des moustaches, de la barbe, des
+favoris, je ne sais meme pas s'il ne lui en a pas mis un peu dans le
+nez, pour simuler quelques poils follets.
+
+--Tu ne lui dessines pas quelques rides? insinue Raymond.
+
+Et le coupable Numes d'ajouter en long, en large, en travers, en biais
+de grosses raies marron qu'on aurait apercues a dix kilometres; le
+malheureux avait l'air d'un prisonnier derriere les grilles de son
+cachot.
+
+--Sapristi, il n'a pas de perruque!
+
+Et tous ces criminels de chercher la plus longue, la plus lourde et la
+plus genante des perruques, que l'assassin Numes appliqua sans mot dire
+sur la nuque du souffre-douleur qui suait sang et eau.
+
+Le premier acte de _Divorcons_ termine, les autres artistes monterent;
+ce furent d'abord Daubray, Calvin, puis Plet, Luguet, sans compter
+Hyacinthe, venu d'Asnieres expres, Lheritier, Montbars et votre
+serviteur qui venait pour la premiere fois, depuis son engagement, ce
+qui lui donna une rude idee de la dose de melancolie qui regnait dans le
+theatre ou il entrait.
+
+Vous dire _l'epatement_, c'est le mot, des nouveaux arrives, a la vue de
+cet horrible chienlit, est impossible; je vois encore Plet qui tomba sur
+une chaise, le malheureux se tordait, j'avoue que, pour ma part, n'etant
+pas de la force de ces fameux pince sans-rire, j'eus bien de la peine a
+tenir mon serieux.
+
+--Allons, commencons vite, dit Daubray.
+
+Le patient remet son paletot, enjambe la rampe stearinesque et, apres
+avoir salue ce public diabolique, demande ce qu'on exige de lui.
+
+--Que savez-vous?
+
+--_La Greve des Forgerons_.
+
+--Ah! en francais? interroge Calvin.
+
+Plet se roule.
+
+--Dame! fait Cameleon, qui commencait a etre abruti.
+
+--Dites-nous la.
+
+Il commence.
+
+A peine, a-t-il dit les trois premiers vers, que tous les artistes qui
+etaient assis sur des chaises placees en rang, comme pour entendre
+quelque chose de serieux, se levent, lui tournent le dos et vont dans un
+coin de la salle, se former en rond.
+
+Comme le patient ne comprenait pas la cause de ce mouvement de rotation,
+il s'arrete un instant.
+
+--Continuez, lui crie-t-on de toutes parts, le jury delibere.
+
+Il continue; tout le monde sort et le pauvre naif reste seul, en train
+de dire la poesie de Coppee.
+
+Quelques instants apres, le jury qui etait sorti pour s'esclaffer a son
+aise, n'y tenant plus d'un tel effort, rentre et ordonne a l'aspirant
+artiste:
+
+--Dites-nous le meme morceau en auvergnat.
+
+Plet tombe par terre.
+
+--Comment, vous ne comprenez pas? c'est bien simple. Et Milher de dire:
+
+--Mon hichtoire, mechieure les juges, chera breve; voichi:
+
+--Ah! bon, et Cameleon fit ce qu'on lui demandait!
+
+--Assurement, c'est tres gai, la _Greve des Forgerons_, dit Numes, mais
+n'auriez-vous pas quelque chose de plus en dehors, du meme genre, moins
+grave? tenez, par exemple, savez-vous: _J'aime pas l'veau_. C'est tres
+bien _J'aime pas l'veau_ et ca entre bien dans vos cordes. C'est de
+Milher et de moi, je m'etonne que ce morceau ne fasse pas partie de
+votre repertoire ... alors, quel est le directeur qui vous engagera?
+
+--Je l'apprendrai, monsieur, balbutie Cameleon.
+
+--C'est bon. Chantez-nous une chansonnette.
+
+Et le malheureux offre de chanter _Le Second mouvement_.
+
+--Va pour le _Second mouvement_, dit Daubray, vous ne savez pas le
+troisieme?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Oui, ajoute des Prunelles, comme pour renseigner le jury, il n'a fait
+que des etudes superficielles.
+
+La chansonnette chantee au milieu de rires difficilement contenus, Numa
+dit a Cameleon:
+
+--Pourquoi ne pas etre franc? est-ce qu'il ne valait pas mieux nous dire
+tout de suite: "Je suis eleve de Duprez!"
+
+--Mais, monsieur, repond le pitoyable postulant, je n'ai jamais pris de
+lecons de personne.
+
+--Allons donc! Ce n'est pas possible, exclame le choeur.
+
+--Si, si, fait le chanteur flatte.
+
+--Voyons, maintenant vous allez redire la chansonnette sans parler ...
+je m'explique: vous allez la penser simplement en vous contentant de ne
+faire que les gestes. C'est pour voir si le geste est bon.
+
+Plet se tord.
+
+--La, a present, continue Daubray, retournez-vous, regardez la toile de
+fond et recommencez a chanter ... mentalement.
+
+Et Cameleon de regarder le mur en gesticulant en silence.
+
+Ah! c'est la qu'on en a profite pour rire un peu.
+
+Les uns mettaient leur mouchoir dans la bouche, les autres moins forts
+sortaient n'y tenant plus.
+
+--Voyez-vous! comme il a la figure expressive!
+
+--Quelle physionomie mobile, ce garcon-la!
+
+--La, maintenant, recommencez, de profil.
+
+--Bien, bien, non, de l'autre cote!... oui, la ... comme ca.
+
+--Ah! mes enfants, dit Daubray, voyez comme le bout de son nez remue.
+
+--A-t-il un nez amusant! Son nez parle positivement.
+
+La sonnette de l'entr'acte retentit.
+
+On abregea par force cette nouvelle inquisition.
+
+--Mon cher ami, nous vous delivrerons demain un certificat avec toutes
+nos signatures; vous le ferez d'abord parapher par M. Luguet, le
+regisseur general, et vous vous presenterez ensuite chez M. Briet, le
+directeur ... vous etes sur de votre affaire.
+
+L'acte recommencait.
+
+Plusieurs artistes descendent et parmi ceux qui restent, Cameleon trouve
+encore des ennemis.
+
+--Pour vous demaquiller, dit Pellerin, voici une serviette et de l'eau.
+
+Tout le monde sait que l'eau est impuissante a enlever le fard; on
+n'arrive a se nettoyer bien completement qu'avec du cold-cream.
+
+--Quant au crepe, ajoute le feroce Numes, c'est bien simple; faites-vous
+raser les sourcils; nous, la premiere fois, c'est ce que nous avons
+fait.
+
+Le bien a plaindre Cameleon, desireux d'aller respirer un air pur,
+reconfortant et qui put le remettre de toutes ces emotions, sortit
+precipitamment avec son fard et son crepe sur la figure.
+
+Si on ne l'a pas arrete ce soir-la, c'est qu'il y a un Dieu pour les
+naifs.
+
+Le lendemain, muni de la bienheureuse petition, il se presenta chez les
+directeurs en agitant triomphalement son certificat.
+
+MM. Briet et Delcroix detruisirent les beaux reves de Cameleon en lui
+apprenant qu'on s'etait f...u de lui.
+
+Sorti comme un fou, en jurant de se venger, Cameleon cherche partout
+Numes pour le tuer.
+
+
+
+
+DECEPTION
+
+_A Leon LAMQUET._
+
+
+Un beau matin du mois de mai de l'annee derniere, je recus une lettre
+dont le format et l'odeur trahissaient hautement la provenance.
+
+--Cette missive ne m'est evidemment pas envoyee par un chaudronnier, me
+dis-je en la retournant dans tous les sens. Car, je ne sais si vous etes
+comme moi, mais quand je recois une lettre de quelqu'un qui m'est cher
+ou d'une personne inconnue, avant de decacheter la lettre, je me livre a
+un vrai petit travail; je la soupese (ce n'est pas que j'aie l'habitude
+de recevoir des lettres chargees, helas!) je la flaire, je tache, si je
+ne connais pas l'ecriture, de deviner l'envoyeur, d'apres le nom du
+quartier estampille sur l'enveloppe, et ce n'est que lorsque je suis
+suffisamment intrigue que je me decide a l'ouvrir.
+
+Aussi ne fis-je sauter le cachet armorie que j'avais devant moi qu'apres
+m'etre vainement demande: De qui?
+
+Tout d'abord, le premier sentiment qui s'empara de moi fut un ennui
+enorme. Car, dechiffrer des hieroglyphes n'est pas mon fort, et les
+pattes de mouche que j'avais devant les yeux etaient de purs casse-tete
+chinois.
+
+Enfin, avec une patience dont mes amis ne me soupconnent pas capable, je
+parvins a deviner ceci:
+
+ "Monsieur,
+
+" J'ai eu bien souvent le plaisir de vous entendre et notamment dimanche
+dernier, dans un concert au Trocadero."
+
+" Fort desireuse de vous connaitre et ayant absolument besoin de vous
+voir pour vous parler d'une chose qui vous interessera, je vous supplie
+de bien vouloir prendre la peine de passer chez moi demain, dans la
+matinee."
+
+ "_Signe_: Mlle FONTANGES."
+ Rue de M***.
+
+--He! he! mais voila, dis-je, qui est du dernier galant.
+
+Voyons, voyons, je ne me trompe pas? Et de relire.
+
+Mais non, c'est bel et bien un rendez-vous, il n'y a pas a en douter.
+C'est clair comme le jour.
+
+Ah! mais ce n'est pas tout ca. Irai-je ou n'irai-je pas? _That is the
+question!_
+
+Est-ce serieux? Je n'y crois guere. Un rendez-vous, a moi! non, ce n'est
+pas possible, je ne suis pas assez veinard pour que cette bonne fortune
+m'arrive ... et puis, il n'y a que dans les romans que l'on recoit des
+rendez-vous d'une inconnue.
+
+Non. C'est une farce que m'auront voulu faire quelques joyeux camarades
+qui iront roder aux abords de la maison indiquee et se gausseront tout a
+leur aise de ma folle naivete.--Oui, c'est une fumisterie, comme aurait
+dit Lamartine.--N'y allons pas, c'est plus sage.
+
+Et de dechirer le billet qui avait trouble un moment la quietude de mon
+ame.
+
+Mais cependant, s'il etait vrai qu'une jeune et jolie fille m'ait
+remarque? Apres tout, il n'y a rien la de si extraordinaire, et on a
+assurement vu des choses plus fortes, par exemple, refuser du monde au
+theatre Beaumarchais.
+
+C'est egal, une jeune fille ... ecrire a un artiste ... c'est risque!
+Enfin, tant mieux.
+
+Je ne songeai plus alors qu'a cette aventure et la journee qui me
+separait du bienheureux moment me parut interminable.
+
+ * * * * *
+
+Inutile de vous dire, cher lecteur, que ce matin-la on n'eut pas de
+peine a me reveiller.
+
+Ce fut l'une des rares matinees ou j'assistai au lever du joyeux Phoebus.
+
+Ma toilette fut cependant longue, malgre mon impatience, car jamais je
+n'y apportai un tel soin. Je refis dix fois le noeud de ma cravate.
+
+ ... Mon crane etait couvert
+ D'un tube reluisant d'un soigneux coup de fer.
+
+Mon vetement etait irreprochable de chic.--On me l'avait apporte le
+matin meme, heureux hasard. On se serait mire dans le vernis de mes
+bottines et mes gants eussent ete envies par le plus elegant sportman;
+bref, j'etais tout a fait copurchic, comme on dit maintenant.
+
+Je consultai fievreusement l'indicateur des rues pour savoir dans quel
+quartier respirait celle.... Je tressaillis en voyant que la rue de M...
+donnait dans l'avenue des Champs-Elysees.
+
+--Allons, allons, le coup de fer n'etait pas de trop!
+
+Je descendis et inspectai plusieurs fiacres avant de fixer mon choix.
+
+Enfin une voiture passa, elle etait jaune!!
+
+Mauvais presage, pensais-je: mais bah! la superstition n'est pas mon
+fait. Je l'arretai. Du reste la carrick de l'automedon etait vert,
+couleur de circonstance.
+
+Nous roulames. Arrive a la rue de M... mon _fringant attelage_ s'arreta
+devant une maison qui detonnait au milieu des autres.
+
+Elle etait de modeste apparence, a l'encontre de celles qui
+l'entouraient. Et je m'etonnais de trouver cette bourgeoise au milieu de
+ces aristocrates. Elle semblait, la, l'oubliee, la Cendrillon en pierre
+de taille.
+
+Mais n'ignorant pas que dans les petites boites sont les ... je passai
+outre. Je jetai le nom au concierge et m'appretais a jouir de cette
+nouvelle invention qu'on nomme l'ascenseur, lorsque le vieux cerbere me
+cria:
+
+--Pas par la ... au 3e, a gauche, le petit escalier au fond de la cour!
+
+Sapristi! 3e, petit escalier ... hem, hem! enfin! je gravis peniblement.
+Je ne vous decrirai pas la solennite de l'escalier ... d'abord parce que
+ca vous ennuirait ... et moi aussi ... et qu'en outre, l'escalier etait
+tres loin d'etre solennel. Qu'il vous suffise de savoir qu'il etait
+laid, crasseux, et que les murs suintaient dru. Je gravis les marches en
+bois non cire, et je m'arretai devant une petite porte sur laquelle une
+carte de visite eclatait.... C'est bien la ... je tirai discretement la
+patte de biche et n'eus que le temps de jeter un dernier regard sur ma
+toilette, lorsqu'on vint m'ouvrir.
+
+Une petite bonne accorte me fit entrer dans une antichambre ou mes yeux
+furent aussitot attires par une Leda en marbre blanc.
+
+Peu d'instants apres, la soubrette, a l'air degage, ouvrit une porte
+cachee par une merveilleuse tenture de Smyrne et je passai dans la
+chambre de sa maitresse.
+
+Ce que j'apercus en entrant ... il m'est impossible de vous le dire!...
+je ne vis rien ... si, une obscurite complete ... a tel point que,
+voulant faire un pas, je trebuchai, sur une marche traitresse....
+
+--Venez! soupira une voix alanguie.
+
+Et, comme j'ecarquillais les yeux pour distinguer quelque chose:
+
+--Par ici!
+
+Et l'on me prit la main pour guider mes pas incoherents.
+
+Cependant, je commencai doucement a me rendre compte des etres a la
+faible lueur d'un minuscule lampion dont le timide eclat etait encore
+tamise par l'epaisseur d'un verre rouge.
+
+En ce moment, ce que je ressentais ... ou plutot ce que je sentais ...
+c'etait l'odeur troublante de ces pastilles du serail que mon invisible
+interlocutrice avait probablement fait venir de Rivoli-Arcade!
+
+Apres m'etre excuse d'arriver en retard ... histoire de dire quelque
+chose, car j'etais en avance ... je demandai ce qui pouvait me valoir le
+plaisir....
+
+C'est egal, a ce moment je devais etre bien drole, car je parlais au
+hasard, ignorant si on etait devant ou derriere moi.
+
+--Mon Dieu, me dit d'une voix faible ma mysterieuse inconnue, je vous
+prie tout d'abord d'excuser la hardiesse de ma demarche, mais je voulais
+vous voir d'abord pour vous dire quel plaisir ... (ici les compliments
+d'usage) et ensuite pour vous avouer combien je pense a vous.
+
+--Mon Dieu, madame!
+
+L'obscurite absolue qui nous entourait me permettait de rougir a mon
+aise.
+
+--Oui, je tenais a vous parler moi-meme, car une lettre, helas! ne vous
+aurait pas dit ... (la un soupir gros de promesses).
+
+--Que votre vie est agreable, reprit-elle soudain, vous allez de fetes
+en fetes, les invitations vous arrivent par douzaines, partout on vous
+desire, on vous choie, rien n'est trop beau pour vous. Oh! etre artiste!
+quel reve!
+
+--Je ne vois pas encore, madame....
+
+--Et les femmes, me dit-elle tout a coup en me saisissant les mains. Ah!
+les femmes! combien seraient heureuses d'etre la preferee; mais vous
+allez voltigeant de la blonde a la brune, sans vous soucier, petits
+libertins, des blessures cruelles que vous avez pu faire.
+
+--Oui, mais dans tout cela....
+
+--Vous en connaissez beaucoup, n'est-ce pas de ces belles jeunes filles,
+de ces petites actrices si Parisiennes, si coquettes qui peuplent vos
+coulisses?
+
+--Mais oui....
+
+--Et appele dans le monde, comme vous l'etes tous les soirs, vous
+coudoyez des marquises du noble faubourg, vous voyez la des femmes du
+meilleur monde, j'en suis sure?
+
+--Assurement, mais ...
+
+--Eh bien, j'ai pense que vous pourriez m'etre utile, en priant toutes
+ces aimables et jolies femmes que vous frequentez, de s'adresser a moi
+pour tout ce qui regarde la parfumerie. Je tiens a leur disposition:
+savons dulcifiants, creme onctueuse, poudres de riz, vinaigre de
+toilette, nakara des Indes, lait antephelique, pommade Dupuytren, iris
+de Florence, mais surtout, ma specialite, l'eau dentifrice qui a la
+propriete de blanchir les dents et de rougir les levres.
+
+Je renonce, chers lecteurs, a vous depeindre l'ahurissement que me causa
+cette reclame inattendue, recitee avec une volubilite aupres de laquelle
+celle de Sarah Bernhardt n'est que de la Saint-Jean.
+
+Et voila donc pourquoi je m'etais fait beau et avais pris une voiture
+pour arriver bien vernis et tout frais!
+
+--Du reste, pour que vous parliez de mes produits en connaissance de
+cause, reprit-on, je vais vous faire remettre un paquet de poudre de riz
+et un flacon de mon eau dentifrice.
+
+L'emploi de ce liquide a besoin d'un mot explicatif:
+
+Apres vous etre lave les dents, comme d'habitude, avec de la poudre
+ordinaire, vous vous rincez la bouche, et ayant verse une goutte de
+cette eau dans ce petit godet en porcelaine, vous trempez le pinceau que
+voici et vous frottez. Essayez et vous m'en direz de bonnes nouvelles.
+
+Je n'eus pas le temps de protester que l'on avait deja bourre mes poches
+de paquets, flacons, godets, pinceaux et de prospectus en nombre tel que
+je disparaissais entierement dessous.
+
+Mon ebahissement ne me quitta que chez moi, ou j'etais rentre, sans meme
+m'apercevoir de la route. Le lendemain, par curiosite, j'essuyai cette
+fameuse eau; apres l'operation que je fis avec soin, je m'apercus, o
+desespoir, que j'avais les _levres blanches et les dents rouges!!..._
+
+
+
+
+LES INITIALES
+
+_A Georges PEYRAT._
+
+
+--Entrez! dis-je du ton brusque d'un homme qu'on vient de reveiller tout
+a coup.
+
+Et mon ami Jules, fit son apparition dans ma chambre. Il enjamba
+pantalon, habit, chapeau, qui trainaient par terre, et s'asseyant sans
+plus de facon au pied de mon lit--bien qu'un siege vacant ne fut pas
+introuvable--il aborda carrement la question, me lancant a
+brule-pourpoint cette phrase traitresse:
+
+--Que fais-tu ce soir?
+
+--Je me coucherai, fis-je en me retournant de l'autre cote pour montrer
+a mon ami que, s'il s'en allait tout de suite, il me ferait bien plaisir
+et me permettrait ainsi de reprendre le somme interrompu.
+
+Mais, helas, Jules etait comme l'avare Acheron!
+
+--Eh bien, puisque tu es libre, reprit-il, je t'emmene avec moi chez
+madame de Saint-Girieix.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Comment, pourquoi faire? mais tu n'as donc pas lu les journaux! Elle
+donne ce soir un bal splendide dans son hotel, avec kermesse et tout le
+tralala, au profit des veuves des matelots suisses morts victimes de
+leur devouement pendant cet incendie terrible qui a detruit une partie
+de Berne! Mais on ne parle que de cette fete; ce sera absolument
+feerique, il faut y venir!
+
+Judic vendra des peches, Granier des bretelles, Leonce doit faire du
+trapeze a 6 metres de hauteur dans le cour d'honneur, enfin, je compte
+sur toi.... Eh, bien! qu'est-ce que tu as? tu restes abruti ... on
+dirait, ma parole que tu ne comprends pas.
+
+--En effet, je ne comprends pas comment toi, qui me connais, toi, mon
+ami, a qui je n'ai jamais fait le moindre mal, toi qui n'ignores pas ma
+profonde antipathie pour ces petites fetes choregraphiques, tu viennes
+m'inviter a en subir une.... Oui, je sais, avec toi.... C'est egal, je
+te remercie du choix, mais je ne puis....
+
+--Oh! voyons, tu ne vas pas me refuser de m'accompagner, a present
+surtout que j'ai annonce ta venue a madame de Saint-Girieix. Ce serait
+joli ... tu me ferais passer pour un farceur!
+
+--Comment, est-ce que ... maladie subite ... empechement imprevu....
+
+--Sont des cliches uses, mon cher.
+
+--Et puis, crois-tu que madame de Saint-Girieix n'aura pas autre chose a
+faire qu'a te demander de me presenter.... Dans ces soirees-la, c'est a
+peine si la maitresse de la maison regarde les gens qu'on lui
+presente.... Non, va, un de plus, un de moins, ce n'est pas ca qui ...
+
+--Voyons, ce n'est pas serieux, ce que tu me dis la.
+
+--Parfaitement. Et, tiens, puisque tu n'es pas convaincu, ecoute et suis
+mon raisonnement:
+
+La foule m'enerve, ce soir, on s'etouffera; tu sais quel mal je me donne
+pour collectionner dix pieces de vingt sous et tu n'ignores pas que
+pour tenir tete aux assauts nombreux des jeunes bouquetieres, aux
+sollicitations pressantes, des marchandes de programmes, cigares, etc.,
+il faut pouvoir posseder une certaine quantite de ces petits papiers
+bleus dont la Banque a seule le monopole. De plus je suis extremement
+fatigue et tu trouveras bon....
+
+--Non, non, non, mille fois non. Je viendrai te prendre a dix heures,
+nous irons y passer un moment, et nous rentrerons bien gentiment nous
+coucher chacun chez nous. Allons, c'est entendu, tu acceptes?
+
+--Ah! que le diable t'emporte! je m'etais jure de ne pas sortir ce
+soir.... Eh bien, oui, la! j'irai, mais a une condition _sine qua non_.
+C'est que nous n'y resterons pas plus tard que minuit et que tu ne
+m'obligeras pas a danser la moindre polka?
+
+--Soit!
+
+ * * * * *
+
+A dix heures precises, Jules arrivait sous les armes, claque et camelia
+compris.
+
+Vingt minutes apres, nous descendions de voiture devant le perron de
+l'hotel de madame de Saint-Girieix.
+
+Lanternes venitiennes, plantes rares, orchestre Desgranges, sibylle,
+petits chevaux, rochers factices au milieu desquels serpentait un filet
+d'eau colore en vert par un continuel feu de bengale invisible; bref,
+rien ne manquait.
+
+Nous montames au salon de danse.
+
+Je ne sais si vous etes comme moi, mais rien ne me semble drole comme de
+voir cirer le parquet a un tas de gens essouffles, rouges comme des
+tomates et suant sang et eau; ils tournent deux a deux, sans se parler
+et avec la dignite de gens qui remplissent un sacerdoce; oui, ca m'amuse
+toujours de voir sauter ainsi mes contemporains.... Ah! j'avoue que la
+choregraphie est un sens qui me manque!
+
+J'etais donc dans l'embrasure d'une fenetre, en train de contempler les
+minois plus ou moins chiffonnes, lorsque Desgranges, levant son archet
+magique, donna le signal de la danse. Les couples se formerent.
+
+J'apercus alors Octave, un de mes amis que je n'avais pas revu depuis le
+college, qui invitait une jeune fille blonde et belle comme Venus,
+quoique moins decolletee.
+
+La jeune fille se leva, Octave posa son claque sur sa chaise et tous
+deux s'enlacerent pour la valse qui preludait.
+
+Je les suivis un moment des yeux; mais ce charmant couple disparut dans
+le tourbillon des danseurs. Une polka remplaca la valse, une scottish
+succeda a la polka.
+
+Changeant alors de spectacle, (j'aime les contrastes), je regardai les
+duegnes qui tapissaient le salon. Je vis une dame seche et jaune, et qui
+dut etre fort bien en 1812, sourire derriere son eventail.
+
+Je n'y pretais pas une bien grande attention, la chose n'ayant rien
+d'extraordinaire en elle-meme, lorsque un eclat de rire formidable me
+fit reporter les yeux au meme endroit. Je vis alors trois ou quatre
+dames, a droite et a gauche de la sus-indiquee, riant a gorge deployee.
+
+Qu'etait-ce donc?
+
+Elles se penchaient a l'oreille de leurs voisines pour leur faire part
+de quelque chose et le nombre des rieuses allait s'augmentant. Bientot
+l'hilarite devint generale; ce fut comme une trainee de poudre, toute la
+rangee des matrones etait en ebullition; ces bonnes dames se tordaient
+dans des convulsions impossibles a decrire; elles avaient toutes l'air
+d'etre atteintes de la danse de Saint-Guy. C'etait inenarrable!
+
+Enfin, grace a l'une de ces _Camerera_ qui, ne se contentant pas de
+designer des yeux, montrait avec le doigt--O Sainte impolitesse!--un
+groupe tournoyant au milieu du salon, je sus enfin la cause de cette
+joie generale: la danseuse d'Octave s'etait, sans s'en etre apercue,
+assise sur le claque de mon ami, et sa robe en tulle blanc avait garde
+accrochees les gigantesques initiales de son cavalier, qui
+s'appelait--horrible fatalite--Octave Quesnel ... et pas par un K!
+
+
+
+
+TENOR ET PRESTIGIDITATEUR
+
+_A E. MANGIN._
+
+
+C'etait au chateau de Compiegne en 184... Louis-Philippe voulant
+celebrer ... je ne sais plus quoi, en l'honneur de ... je ne sais plus
+qui, fit venir les artistes de l'Opera-Comique pour jouer une piece de
+leur repertoire sur le theatre royal.
+
+Les acteurs se rendirent a cet ordre et obtinrent un grand succes avec
+le _Domino Noir_, ou la _Dame Blanche_ ... ou quelque chose de couleur,
+enfin.
+
+L'etoile de la petite troupe etait M-S, le fameux tenor qui, a cette
+epoque, faisait tourner toutes les tetes feminines et dont la renommee
+etait alors considerable.
+
+M-S, homme d'infiniment d'esprit, comme on le verra plus tard, joignait
+a son tres beau talent de chanteur, l'adresse remarquable du plus agile
+des prestidigitateurs.
+
+L'escamotage et la physique n'avaient plus de secrets pour lui; faire
+sortir un gigot entier d'une bouteille, avaler un sabre de cuirassier ou
+jongler avec huit assiettes sans les casser ... etait pour lui l'enfance
+de l'art.
+
+Aussi tenait-il a sa reputation de physicien autant qu'a son renom de
+chanteur ... qui sait meme ... s'il ne faisait pas comme Ingres et
+Rossini!
+
+Le soir de cette representation a la cour, Louis Philippe fit servir aux
+artistes un souper merveilleux.
+
+Inutile de dire quel entrain et quelle gaite regnerent a ce festin!
+Tout le monde, heureux du succes obtenu, etait en verve, aussi eclats de
+rire joyeux et bons mots ne tarissaient pas, les saillies spirituelles
+partaient comme des fusees; c'etait un vrai feu d'artifice d'esprit!
+
+Au Champagne, le moment des toasts arrive, on but naturellement a la
+sante du roi, a sa cordiale reception, aux artistes, a leur talent, leur
+education, bref, on but beaucoup.
+
+--Maintenant que nous sommes entre nous, fit un chambellan, je crois le
+moment opportun de nous derider un peu en entonnant l'une de ces
+vieilles chansons de derriere les fagots, de celles qu'on ne chante qu'a
+mi-voix.... Qu'en pense notre excellent ami, M-S?
+
+M-S ... jusque-la distrait, preoccupe et dont le regard trahissait une
+vive inquietude, ne quittait pas des yeux madame C... la duegne de la
+troupe.
+
+Et voici pourquoi:
+
+Femme charmante, pleine de talent et d'allures distinguees, madame C...
+avait un terrible defaut, elle etait gourmande, oh! mais la! au point
+que proverbiale etait sa gourmandise. La patisserie surtout avait le don
+de l'emouvoir.
+
+Pour elle, une tarte a la creme etait un attrait irresistible et le
+baba juteux lui eut fait commettre des bassesses. Malheureusement,
+madame C... ne se contentait pas d'engloutir brioches, eclairs et
+madeleines; non, sa faim difficilement mais a la longue assouvie, a
+l'instar de la prevoyante fourmi, elle faisait des provisions pour les
+repas suivants; aussi ne voulant pas laisser echapper une si belle
+occasion, notre chanteuse bourrait-elle ses poches de massepains,
+meringues et echaudes! Ses voisins de table, camarades de theatre,
+avaient beau lui dire, a l'oreille:
+
+--Voyons, madame C..., un peu de tenue, on vous observe, vous savez
+combien notre profession est decriee? Eh bien! ne donnez donc pas ainsi
+prise aux mauvaises langues.
+
+Ah! bien oui, les tartelettes sucrees et les choux debordant de cremes
+etaient la, devant ses yeux eblouis, attractifs comme des aimants, et
+lui faisaient tourner la tete.
+
+Aussi M-S ... jura-t-il de la punir de son exces de gloutonnerie.
+
+ * * * * *
+
+A la voix du chambellan, M-S ... revint a lui et, declinant l'honneur
+qu'on lui faisait en l'invitant a chanter, s'excusa en ces termes:
+
+--Mon Dieu, messieurs, je suis tres sensible au plaisir que vous me
+faites en me demandant quelque chose, et je vous en remercie bien
+sincerement, mais quand j'ai soupe, il m'est impossible d'emettre le
+moindre son.
+
+--Alors, fais-nous quelques tours d'escamotage, hasarda le baryton.
+
+Et comme les gentilshommes paraissaient etonnes de cette demande, on
+leur apprit que M-S. etait un excellent prestidigitateur qui eut rendu
+des points au celebre professeur Bosco lui-meme!
+
+--Allons donc! fit l'un des seigneurs. Eh bien, mais, nous serions tres
+curieux d'assister a ...
+
+--Oh! reprit M-S ... qui n'avait pas l'air d'y tenir beaucoup, vous
+savez pour ca il faut etre prepare a l'avance ... ou bien que ca vienne
+tout seul.
+
+--Oh! si, voyons! exclama toute l'assistance.
+
+Enfin, comme on insistait fort et que son orgueil d'escamoteur
+commencait a etre suffisamment chatouille:
+
+--Je veux bien, s'ecria tout a coup le tenor physicien.
+
+Et, comme pris d'une inspiration subite, il ajouta:
+
+--Seulement, a la condition expresse de ne vous faire qu'un seul tour.
+
+--Entendu! fit-on, en choeur.
+
+Et tout le monde se rapprocha afin de ne rien perdre.
+
+Alors, s'emparant d'une coupe en verre remplie de gateaux de toutes
+sortes, le prestidigitateur demanda:
+
+--Vous voyez bien ceci?... Il s'agit d'en faire disparaitre le contenu
+devant vous et sans que vous vous en aperceviez.
+
+Alors, avec une adresse incroyable, il jeta bonbons et gateaux dans la
+serviette qu'il avait sur ses genoux et qui etait preparee ad hoc, et,
+s'adressant a un de ses spectateurs:
+
+--Est-ce ca?
+
+--Bravo! bravo! cria-t-on de toutes parts.
+
+--Eh bien, voulez-vous savoir ou j'ai fait passer toutes les chatteries?
+
+--Oui, oui, oui.
+
+--Dans la poche droite de madame C.
+
+Etonnement general, mais rires discrets de la part des camarades inities
+qui devinerent le tour.... Il fallut bien, verification faite, se rendre
+a l'evidence.
+
+Aussi, rouge et confuse, madame C... jura, mais un peu tard, qu'on ne
+l'y prendrait plus.
+
+
+
+
+LES EXTRA
+
+_A Henri PASSERIEU_.
+
+
+--Votre appartement me convient et je l'arrete, dis-je au concierge;
+seulement je vous previens que je rentre tard, je suis artiste et, dame!
+l'hiver, _les soirees_ me retiennent fort avant dans la nuit!
+
+--Je connais ca.
+
+--Ah! vous avez deja pour locataires....
+
+--Non, c'est moi; je suis dans le meme cas que monsieur. En hiver, j'ai
+aussi beaucoup de soirees.
+
+--Comment!... vous etes ...
+
+--Extra.
+
+--?...
+
+--Je sers les rafraichissements dans les soirees.
+
+--Ah! bah!
+
+--Bien fatigantes _nos_ professions, hein?
+
+--Quel drole de concierge, fis-je a part moi, il ignore sans doute que
+le cumul est defendu, enfin!
+
+Jusqu'ici, je croyais ce mot "Extra" specialement charge de designer le
+petit supplement que s'offre, a la cremerie, le commis faiblement
+appointe, lorsqu'il demande une anisette additionnelle, ou bien la
+largesse inaccoutumee que se fait le bourgeois, le dimanche, alors que,
+revenant ereinte de la campagne, suivi de sa nombreuse tribu et jetant
+un regard de mepris sur la longue file de tramways bondes de monde, il
+hele un fiacre, se disant _in petto_:
+
+--Ah! bah, pour une fois, faisons un extra!
+
+Mais avoir un portier extra ou un extra-portier etait pour moi, chose
+nouvelle!
+
+Extra! Ce metier me fait penser de nouveau aux ennuis sans nombre, aux
+desagrements de toutes sortes, qu'occasionne sans cesse la similitude du
+costume de garcon de soiree avec le notre.
+
+Nous sommes tous indifferemment en habit noir.
+
+L'Extra--puisqu'il faut l'appeler par son nom--n'a rien qui le distingue
+des invites. Il serait si simple cependant de le mettre en bas de soie
+ou de lui donner un signe distinctif quelconque qui le ferait
+reconnaitre; on ne se tromperait plus alors, et l'on eviterait par cela
+meme les erreurs frequentes et regrettables que l'on commet tous les
+jours.
+
+Ce leger changement a apporter a la toilette de ces valets est bien
+simple et ne demanderait pas grand peine: il suffirait que cet hiver une
+mondaine en prit l'initiative et toute la gentry l'imiterait avec
+ensemble. Mais mes lamentations sont parfaitement inutiles, et vous
+verrez que, comme par le passe, la routine, la sempiternelle routine
+continuera a laisser les choses dans un doux statu-quo.
+
+Et pourtant, que de gaffes n'a-t-on pas faites!
+
+A qui de nous n'est-il pas arrive de dire a un invite orne de longs
+favoris:
+
+--Voici mon pardessus, donnez-moi un numero?
+
+Ou bien de converser longuement avec un domestique dont la figure
+rappelle celle d'un ministre assez mondain, et de lui demander ce qu'il
+pense de la crise politique que nous traversons!
+
+Et il n'y a pas a objecter la distinction et la tenue.
+
+Certains domestiques de cercle, qui ont servi longtemps ducs, marquis et
+barons, ont acquis a ce noble frottement une distinction apparente, une
+tenue relative qui font que les plus perspicaces s'y trompent.
+
+Ce sont des figures bien interessantes a etudier que celles de ces
+garcons dits "extra!"
+
+Il y a l'extra-serieux, le garcon qui pontifie et vous sert un sandwich
+avec la dignite d'un senateur romain elaborant une loi.
+
+Il y a l'extra-gai, celui qui plaisante avec vous, risque le calembourg
+facile avec le mot _the_.
+
+Un type bien curieux, c'est l'extra-prevenant, qui vous dit, lorsque
+vous lui demandez une glace:
+
+--Non, non, ca vous ferait mal, prenez plutot du punch bien chaud.
+
+On rencontre egalement l'extra-grincheux, qui _a servi dans des maisons
+plus importantes ou le buffet etait bien mieux approvisionne_; celui-la
+vous sert a contre coeur, sans la moindre complaisance il vous donne un
+sorbet sans cuiller ... et sans grace.
+
+Il y a aussi l'extra-susceptible qui vous en veut a mort si vous vous
+trompez et l'appelez "garcon" tout court; je ne vous engage pas a vous
+adresser a lui si vous retournez au buffet.
+
+Le plus terrible, a mon avis, c'est l'extra-censeur, celui qui censure
+vos actes; c'est le garcon dont les yeux semblent dire au malheureux qui
+redemande quelque chose:
+
+--Mais, pardon, vous en avez deja pris et si chacun en faisait
+autant....
+
+On dirait, ma parole, que c'est lui qui paie le buffet. Aussi, que les
+gourmands me permettent un conseil en passant:
+
+--Faites comme moi, adressez-vous chaque fois a un garcon different.
+
+Il y a encore l'extra ... ordinaire, rien a dire de celui-la.
+
+Mais le plus beau que j'aie rencontre, c'est l'extra-familier, qui, pour
+un peu, vous tutoierait devant tout le monde et vous frapperait
+familierement sur le ventre en vous appelant _vieux copain_.
+
+Pour celui-la, je demande la permission d'ouvrir une parenthese.
+
+Comme je l'ai deja dit, allant frequemment en soirees, l'hiver, chez des
+amis et chez des etrangers, a cause de ma profession, je me retrouve la,
+souvent, avec les memes figures d'extra parmi lesquels ils s'en montrent
+de plus familiers les uns que les autres.
+
+Il y en a un que j'ai rencontre plus de cinquante fois; je le vois a peu
+pres tous les quinze jours dans la saison; mais, des que je l'apercois
+dans une soiree, je l'evite avec soin, car il m'aborde toujours ainsi:
+
+--Eh! bien, nous travaillons donc encore ensemble, ce soir?
+
+Et en disant sa petite phrase, il me gratifie d'une tape protectorale
+sur l'epaule. Ca m'embete, mais je suis force de le subir!
+
+Cependant, s'il y a le mauvais cote de la chose, il y a aussi le bon;
+derriere le revers, la medaille.
+
+Dernierement, nous etions ensemble dans la meme soiree; je vais au
+buffet et je vois "mon protecteur" tres occupe a servir une foule
+d'habits noirs qui demandaient tout a la fois: chocolat, punch, glaces
+etc., etc., Il m'apercoit, les delaisse tous et, venant a moi:
+
+--Que voulez vous prendre monsieur Galipaux? (car il m'appelle par mon
+nom).
+
+--J'aurais desire prendre un bouillon, mais je viens de vous entendre
+dire a un monsieur qu'il n'en restait plus, alors je ...
+
+--Ah! ca, vous riez! pas de bouillon pour vous!! mais je savais que vous
+deviez venir ce soir, j'en ai garde pour ... nous deux. Tenez.
+
+Et tirant de dessous la table une tasse toute versee, il me dit d'un ton
+paterne:
+
+--Tenez, mon p'tit, buvez ca, vous m'en direz des nouvelles!!
+
+--!!!
+
+--Ce n'est pas tout. Voici une tranche de rosbeaf froid avec sauce
+remoulade: avalez-moi ca prenez ce petit pain rond, la salade russe est
+a cote de vous, et je vais vous verser du Bordeaux. La, debrouillez-vous
+tout seul, je vais m'occuper un peu de ces gens-la, maintenant.
+
+Tout a coup, il bondit sur moi et me dit:
+
+--Que faites-vous donc!
+
+--Je me verse de l'eau, parbleu!
+
+--Pas celle-la! fit-il, en m'arrachant des mains la carafe, et, retirant
+pour la seconde fois de ce dessous de table decidement inepuisable une
+carafe frappee:
+
+--Celle-ci, a la bonne heure! mais demandez-moi donc ce que vous voulez,
+avant de vous servir.
+
+Comme on le voit, cet "extra" est un pere pour moi!
+
+Un "extra" m'a dit un jour, un mot qui, a lui seul, est tout un monde,
+et prouve une fois de plus en quelle estime, les artistes sont encore
+tenus ... meme par certains domestiques:
+
+--C'etait, il y a trois ans. Le baron X... qui habitait alors place
+Saint-Michel, mariait la plus jeune de ses filles et, voulant donner
+plus d'attrait a la soiree de contrat, avait fait venir quelques
+artistes, entr'autres mademoiselle N... de l'Opera-Comique, son frere,
+jeune violoniste de talent, R... ex-tenor de l'Opera-Populaire,
+d'ephemere duree et moi.
+
+On passe devant nous des rafraichissements, nous n'en prenons point.
+Cette sobriete semblant surnaturelle chez des artistes, un "extra",
+croyant comprendre tout a coup que les sirops, grogs et autres liqueurs
+qui surchargeaient le plateau n'etaient pas de notre gout, vint a nous,
+et, comme sur de nous seduire, nous dit avec un sourire indescriptible
+et que je me rappellerai longtemps:
+
+--Voulez-vous du vin?
+
+!!!!!
+
+
+
+
+UN IMPRESSARIO
+
+_A J. LANDIE_.
+
+
+Celui-ci est digne de passer a la posterite la plus reculee, car jamais
+type semblable ne s'etait vu avant lui!
+
+D'abord son prenom est tout un monde.... Je ne vous le revelerai pas
+parce que, seul possesseur de cette appellation joyeuse, mon bonhomme se
+reconnaitrait et viendrait me chercher noise.... Je vous dirai seulement
+que c'est a son homonyme que revint l'honneur de fonder la vie
+monastique en Palestine, vers l'an de grace 292 ... et si cela ne vous
+suffisait pas, j'ajouterai que son nom de bapteme flotte entre Hilaire
+et Hilare; maintenant ne m'en demandez pas davantage.
+
+Notre heros, que nous nommerons discretement H..., si vous voulez
+bien, est d'une autre epoque. Ayant beaucoup joue avec _mademoiselle
+Rachel_ comme il dit, dans ses tournees et par suite adorateur passionne
+de la tragedie et de ses nobles representants, Racine, Corneille et
+Voltaire, il a garde de la frequentation continuelle de ces genies un
+culte exagere pour les alexandrins classiques; de sorte que dans la vie
+ordinaire, dans ce prosaique terre-a-terre de tous les jours, il ne peut
+se resoudre a parler comme tout le monde. L'infame prose dont se
+servait, sans s'en douter, ce bon M. Jourdain, lui souleve le coeur, lui
+donne des nausees.
+
+Aussi, est-on tout etonne de voir notre homme avec un vulgaire melon sur
+la tete au lieu du casque reluisant d'Achille, ce n'est pas une
+redingote en Elbeuf qu'on s'attend a trouver sur lui, mais bien le
+manteau d'Oreste et pour ses augustes pieds, il faudrait plutot des
+cothurnes qu'une grosse paire de souliers modernes.
+
+Sa conversation est extremement curieuse. Ayant beaucoup lu ... de
+tragedies ... aussi antiques qu'inconnues ... il a une certaine
+instruction, une erudition relative, mais ce vernis de science, ce
+plaque de savoir en impose cependant a bien des gens.
+
+Comme je l'ai deja dit, il ne s'exprime pas comme le commun des
+mortels, ainsi voulant raconter qu'il aura vu un sergent de ville
+emmener une cocotte qui se promenait sur le trottoir, il dira
+volontiers: "J'ai apercu un alguazil emmenant une hetaire qui ambulait
+sur l'asphalte." Pour lui un soldat est un estafier; une fille aimable,
+une courtisane; et quand il paie son domestique, il doit lui dire
+assurement: "Tiens, Frontin, prends ces sesterces!"
+
+En somme, on le voit, il devrait s'appeler Joseph Prud'homme. Ajoutez a
+cela une avarice sordide pour ses pensionnaires et vous aurez un apercu
+de ce directeur.
+
+Gerant actuellement un de nos grands theatres, personne n'a lu ... et
+joue autant de mauvaises pieces que lui ... mais cela se comprend
+jusqu'a un certain point, le desir de produire des auteurs jeunes ... et
+riches, l'ayant seul guide dans cette voie lucrative.
+
+Ses "premieres" sont extremement houleuses et il n'est pas rare
+d'assister, si on a eu l'imprudence de s'y egarer, a un combat singulier
+entre le paradis et l'orchestre.
+
+Tout est bon, pour le titi belliqueux ... petits blancs, trognons de
+pomme, clous ... et meme certaine matiere on ne peut plus odorante....
+Un de nos gros critiques, que son metier force a braver ces projectiles
+divers, se munit toujours lorsqu'il va a ce theatre d'un parasol
+fortement double en cas de pluie pendant le spectacle!
+
+Pour vous donner une idee du monsieur, je vais vous citer quelques-uns
+de ses mots; eux seuls vous en diront assez.
+
+Tout d'abord il faut l'entendre raconter "comment il s'est marie".
+(C'est lui qui parle).
+
+"Une famille m'ayant fait demander pour dire des vers dans une soiree
+(quelle drole d'idee), je m'y rendis. J'entre et j'apercois une jeune
+fille belle comme le jour.... J'ouvre la bouche, elle me regarde ... je
+commence, elle me boit ... je continue ... elle chancelle ... j'acheve,
+elle se pame....
+
+Eh bien, messieurs ... (un temps) "C'est madame H."
+
+Mais ce qu'il faut entendre, c'est le ton doucereux et la vibration de
+notre individu, car il vibrrre, oh! mais la ... meme en disant "mie de
+pain!"
+
+Reponse prouvant sa generosite:
+
+Il fit dans le temps jouer le repertoire de Moliere, Corneille et
+Racine.... Aussi les jeunes gens du Conservatoire, desireux avant tout
+de s'essayer, allaient-ils chez notre directeur s'engager pour des
+sommes on ne peut plus derisoires, par exemple 5 francs par cachet, a
+jouer tous les roles de leur emploi.
+
+Un de mes amis, aujourd'hui a la Comedie-Francaise, jouait ainsi Scapin,
+Figaro, Mascarille et tous les premiers comiques du repertoire, en
+attendant de les jouer plus tard sur la premiere scene du monde.
+
+Mais quoique tres artiste et fort passionne pour son art, mon camarade a
+cette epoque-la ne voyait pas couler, chez lui, le Pactole; aussi,
+tremblant comme la feuille, resolut-il, apres bien des hesitations,
+d'aller trouver H... arpagon, pour lui demander une legere
+augmentation.
+
+Il prit donc son courage a deux mains et tournant fievreusement son
+chapeau dans ses doigts--on peut faire les deux choses en meme temps--il
+balbutia les mots: devouement profond a mon theatre ... roles toujours
+sus ... mais pas fortune ... les omnibus pour venir repeter ... le rouge
+et le blanc qu'on ne donne pas ... aussi 10 francs au lieu de 5 par
+semaine, ne serait peut-etre pas un supplement par trop exagere.
+
+Et H... de l'interrompre par ces mots:
+
+--Cher monsieur, je vois poindre l'ingratitude.
+
+Un jour, un auteur heureux d'etre joue, lui envoya un ameublement
+complet (il n'y a que ces gens-la pour avoir de la veine).
+
+Comme les commissionnaires qui avaient monte au 4e etage armoire,
+bibliotheque, buffet, consoles, vitrines, etc. etc. attendaient la suant
+a grosses gouttes le pourboire traditionnel, le secretaire du theatre
+s'avance et demande a voix basse, a son directeur, s'il ne juge pas
+convenable de donner quelque chose a ces hommes qui sont ereintes.
+
+Lui, apres avoir bien reflechi:
+
+--Mais si, comment!... donnez leur donc ... deux billets a demi-droit!!!
+
+Ca ne s'invente pas ces choses-la.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque, par hasard, il prend une voiture a la course, il ne donne
+jamais que 15 c. de pourboire au cocher et comme il a peur d'etre
+empoigne par l'automedon--comme il l'appelle--il prie le concierge de
+lui remettre la somme, mais le pipelet a une peur bleue, car le cocher
+ne manque jamais de lui dire:
+
+--Ah! tu as garde deux sous, c'est bien, va, la prochaine fois, je le
+dirai au vieux general!
+
+"Vieux general", parce que notre directeur porte moustache et barbiche
+napoleoniennes.
+
+Au beau temps ou la tragedie etait florissante sous sa direction, on
+jouait un jour _Britannicus_, et comme le heros de Racine n'avait pas de
+manteau par suite d'une erreur du costumier, notre directeur descendit
+de chez lui un drap de madame H... pour le remplacer!...
+
+!!!
+
+ * * * * *
+
+Delaunay disait de lui:
+
+"Quand il commence un alexandrin on a le temps de remonter dans sa loge
+chercher quelque chose et de redescendre avant qu'il l'ait fini."
+
+Et Got:
+
+"C'est le seul comique de tragedie qu'ait possede le Theatre-Francais."
+
+ * * * * *
+
+Un jour, dans un hotel de province, au souper qui suivit une de ses
+representations et que des amis lui offrirent, il recitait un fragment
+de role tragique et comme il disait avec une emphase extraordinaire:
+
+ Arretez-vous, Neron, j'ai deux moos a vous dire....
+
+L'aubergiste applaudit. Et lui, de se retourner:
+
+--Madame l'hotesse, retournez a vos fourneaux!
+
+ * * * * *
+
+Pour depeindre son admiration pour Rachel, il se plait a raconter cette
+histoire:
+
+Quand je jouais avec la grrrande trrragedienne, je ne dejeunais pas,
+pour ne rien perdre d'elle, je prenais un verre de vin, j'allais dans
+une loge et tout en trempant des mouillettes, je l'ecoutais.... Je
+buvais Ma-de-moi-selle Rachel!
+
+ * * * * *
+
+--Que les temps sont changes! exclamait-il, dernierement. Aujourd'hui
+les jeunes artistes apprennent leur role et des qu'ils savent le mot a
+mot, ils se figurent qu'ils sont prets a paraitre devant le public, ils
+ne veulent point se donner la peine de fouiller, de creuser leur
+personnage!
+
+Ah! de mon temps nous cherchions dix ans un role et ... souvent nous ne
+le trouvions pas.
+
+Ainsi, tenez, voici comment, j'ai trouve l'entree de Neron.
+
+Depuis longtemps, je cherchais l'intonation du premier vers, cette
+phrase m'obsedait sans cesse, enfin, un jour, comme j'entrais chez un
+patissier, je fus frappe d'un trait de lumiere, et, m'elancant vers le
+comptoir, je dis a ce paisible commercant:
+
+--N'en doutez point, Burrhus....
+
+Le malheur c'est qu'en gesticulant je cassai une carafe que ce manant me
+fit payer!
+
+ * * * * *
+
+Une marque d'attendrissement et de pitie:
+
+Un pauvre malheureux qui jouait chez lui des "utilites", vient un jour
+lui dire:
+
+--Monsieur le directeur, je suis tres malade, je n'en peux plus, le
+medecin m'a conseille la campagne et je viens vous demander la
+permission de me faire remplacer ce soir.
+
+Alors le directeur, le regardant attentivement bien en face:
+
+--Vous vous faites donc raser les sourcils?
+
+ * * * * *
+
+A un auteur en lui rendant son manuscrit:
+
+--C'est tres bien fait, tres joliment ecrit, interessant ... mais on
+devine trop tot que le jeune premier epousera l'ingenue au troisieme
+acte!
+
+Au cafe ... ou il etait invite par un de ses pensionnaires ...
+naturellement.
+
+Le garcon.--Que desire monsieur?
+
+Lui.--Un curacao.
+
+Le garcon.--Sec?
+
+Lui, le reprenant.--Pur.
+
+Le garcon, s'en allant.--Un curacao sec!
+
+Lui, irrite.--Eh! pur, vous dit-on!
+
+O puriste!
+
+ * * * * *
+
+C'est encore lui qui, ecrivant a un de ses artistes qui jouait chez lui
+les "grimes," mit sur l'adresse
+
+ M. THEOPHILE B...
+ financier
+ 8, _rue Fontaine_
+
+Vous voyez d'ici, ce que la concierge a du etre prevenante pour son
+locataire!
+
+Du reste, quand dans une piece du repertoire il y avait comme
+accessoires, des lettres, il mettait parfaitement, pour suscription: "A
+Mademoiselle, mademoiselle Lucile, amante d'Eraste" ou bien a "Monsieur,
+monsieur Valere, amant de Lucile".
+
+ * * * * *
+
+Une invention du meme:
+
+Il y a six ans, il habitait rue F.... Vous montiez a son troisieme, une
+fois la, vous sonniez et quelques instants apres, il arrivait lui-meme
+ouvrir. La porte etait a peine entre-baillee, qu'il jetait sur vous le
+contenu d'une fiole d'encre, sans souci de votre pantalon blanc ou de
+votre gilet chamois, et comme vous vous revoltiez etonne:
+
+--Paix! disait-il, tout beau! venez ca, qu'on vous lave! suivez moi dans
+mon laboratoire!
+
+Et, vous prenant par la main, il vous entrainait dans sa cuisine ou, une
+fois rendus, il prenait un chiffon impregne d'un liquide quelconque,
+qu'il avait invente, et frottant energiquement les endroits taches,
+repetait avec la volubilite d'un camelot sur la place publique: "Cette
+substance qui n'est pas corrosive, enleve, nettoie et detache, etc.
+etc." Tres rarement, il rendait a l'etoffe son etat primitif, mais
+chaque fois que l'operation ratait, il vous disait sur un ton de doux
+reproche:
+
+--Mais, cher monsieur, ce n'est donc pas tout laine?
+
+Apres celle-la, il n'y a plus qu'a tirer l'echelle.
+
+
+
+
+UN CONCERT A ATHIS-MONS
+
+_A CABOIS._
+
+
+Il existe sur la ligne d'Orleans, entre Juvisy et Ablon, un petit
+endroit charmant qu'on dirait fait pour les amoureux ou les poetes, tant
+les sentiers ombreux, les chemins etroits et les taillis mousseux y
+abondent, semblant inviter par leurs frais ombrages, leur calme
+solitude, les joyeuses caresses et les rimes etoilees!
+
+Cet Eden champetre a pour nom: Athis-Mons.
+
+Aucun village, en effet, ne semble reunir autant de sites pittoresques
+que celui-la!
+
+Rochers abrupts, peupliers geants montant la garde aux cotes de routes
+tortueuses, la Seine qui serpente dans le bas de la vallee et dont les
+eaux tranquilles sont sillonnees, le dimanche, par les barques des
+canotiers parisiens; tout y est empreint d'un charme penetrant jusqu'au
+petit clocher qu'on apercoit au loin, la mairie, maisonnette a un seul
+etage sortie d'une boite de joujoux, les grands epis dores qui le soir
+doivent abriter ... cocottes et serins, le chef de gare, lui-meme, qui,
+poussant la complaisance jusqu'a ses dernieres limites, attend le
+monsieur essouffle qui court peniblement la-bas, pour donner le signal
+du depart ... tout, enfin, s'efforce de vous plaire et semble vous
+crier: Pourquoi t'en vas-tu?
+
+Aussi, chaque fois que notre ami C..., notable habitant de ce village
+ensoleille, vient me demander mon concours pour la fete du pays, non
+seulement je le lui accorde avec empressement, mais je le remercie; car,
+passer une journee dans cet endroit delicieux est pour moi une joie
+reelle.
+
+Et il faut bien que ce soit pour aller dans un pays aussi charmant et
+pour un ami aussi aimable, car si l'homme est heureux d'aller a Athis,
+l'artiste entre toutes les fois dans des coleres furieuses.
+
+Que mes lectrices se rassurent: Je n'ai pas un caractere irascible et
+emporte; au contraire, on veut bien me trouver benin et doux, a rendre
+des points a un mouton ... fut-il de Panurge.
+
+Cependant il y a des moments ou, sans etre comme certain violoncelliste
+qui defend meme de tousser pendant qu'il opere ... on ne peut s'empecher
+de ... jugez plutot.
+
+Le concert qu'on organise a Athis-Mons a lieu sur l'unique place du
+village.
+
+On dresse une de ces immenses tentes qui ont enrichi Pinard et Voisin
+(je demande pardon a Voisin de le mettre derriere Pinard) et c'est
+la-dessous que chanteurs, instrumentistes, comediens ou monologuistes
+debitent a tour de role leur produit. Comme je vous l'ai deja dit, le
+concert a lieu a l'occasion de la fete du pays, c'est assez dire que
+chevaux de bois, tirs au pistolet, grandes roues a loterie, massacres
+des innocents, passe-boules, tourniquets ... rien ne manque; et, comme
+la tente est adossee a l'Eglise (d'aucuns s'habillent dans la
+sacristie)--avec l'horloge, c'est complet!!!
+
+Aussi l'on comprendra qu'avec l'air du _Chapeau de la Marguerite_, moulu
+par l'orgue des chevaux de bois, les pif, paf, pan, pan, pan du tir au
+pistolet, les dzing, dzing de la plaque de tole servant de palais a
+l'enorme bouche qui rit (jeu, qu'on designe, sous le nom de passe-boule,
+si je ne m'abuse), les grrirrirri des roues et de tourniquets, les
+sifflets de la locomotive qui passe non loin de la et surtout, oh!
+surtout, les dig, ding, don, dig, ding, don! de cette satanee horloge
+qui sonne tout, quarts, demies, trois-quarts et repete meme l'heure a
+cinq ... il y a de quoi devenir fou a lier!
+
+Du reste, je vais essayer de vous traduire l'effet que produit une
+poesie dite aux concerts d'Athis-Mons.
+
+Le recitateur entre, il annonce:
+
+_Aime pour lui-meme_, poesie de Aug. Erhard.
+
+A ce moment, l'air du _P'tit bleu_, joue a tour de bras par les chevaux
+de bois, couvre la voix de l'artiste et prive le public du nom de
+l'auteur.
+
+L'interprete, d'abord etonne, reprend:
+
+ Qui de nous tous, o mes amis,
+ En cette existence si breve
+ N'a point fait (et c'est bien permis)
+ Cet irrealisable reve?
+
+Pif, paf, pan, pan, pan, pan, pan, tonnent les pistolets du tir.
+
+Le diseur fait un soubresaut epouvantable, se trouble et perd la memoire
+mais cherchant a maitriser son emotion, continue:
+
+ Une femme au regard charmant
+ Brune ou blonde, ou rousse, ou bien meme ...
+
+Dzing, dzing, fait la plaque de tole.
+
+Le comedien decontenance, perd la tete et poursuit en bafouillant:
+
+ Enfin, comme il plait a l'amant.
+
+Boum! Boum! Boum! prelude la grosse caisse du cirque voisin.
+
+Le malheureux, dont une sueur froide inonde le corps, eperdu, rassemble
+toute son energie et trouve encore la force de dire:
+
+ Mais qui vous aime pour ...
+
+Dig! din! don! dig! din! don! dig! ding! don! carillonne a toute volee
+cette horloge diabolique.
+
+--C'est un bapteme, fait quelqu'un: il y en a pour cinq minutes.
+
+--Arretez-vous, crie-t-on de toutes parts.
+
+L'infortune monologuiste, dont les yeux injectes de sang sortent de
+l'orbite, croyant avoir derriere lui l'armoire des freres Davenport, se
+precipite affole dans les coulisses, en criant:--Si jamais on m'y
+repince!
+
+ * * * * *
+
+Et il y est repince la fois suivante; car, comment resister a un ami
+aussi charmant que C... et aux seductions d'un pays aussi ravissant
+qu'Athis-Mons!
+
+
+
+
+LES MEDECINS DE MOLIERE
+
+_A. L. CRESSONNOIS._
+
+Parmi les spectateurs qui acclament Purgon, Diafoirus, Fleurant et
+autres medecins ridicules que Moliere a semes dans plusieurs de ses
+pieces (_Monsieur de Pourceaugnac_, le _Malade imaginaire_, le _Mariage
+force_, l'_Amour medecin_, la _Jalousie du barbouille_, le _Medecin
+malgre lui_, etc.), au grand esbaudissement du public, combien ignorent
+le veritable motif qui a pousse l'auteur a caricaturer ainsi les gens
+qui exercent la medecine!
+
+Y a-t-il beaucoup de lecteurs du grand comique qui sachent a quel fil a
+tenu la creation de ces types immortels?--Je ne crois pas.
+
+C'est une vengeance personnelle, une satisfaction particuliere qui a
+fait eclore toutes les oeuvres citees plus haut.
+
+Voici dans quelles circonstances l'auteur du _Misanthrope_ resolut de
+stigmatiser les docteurs de tous genres.
+
+Moliere logeait chez un medecin, dont la femme, extremement avare,
+voulait augmenter le loyer de la portion de maison qu'il occupait; sur
+le refus qu'il en fit, l'appartement fut loue a un autre. Aussi, depuis
+ce temps-la, Moliere n'a pas cesse de tourner en ridicule les medecins
+qu'il avait deja attaques du reste dans le _Festin de Pierre_.
+
+Il definissait ainsi le medecin:
+
+"Un homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un
+malade jusqu'a ce que la nature l'ait gueri, ou que les remedes l'aient
+tue."
+
+L'_Amour medecin_ est la premiere piece dans laquelle Moliere a donne
+libre cours a sa verve satirique et antimedicale.
+
+Afin de rendre ses plaisanteries plus agreables et en meme temps plus
+acerbes, plus piquantes, dans l'interpretation de cette piece, qui fut
+d'abord representee devant le roi, l'auteur y joua les premiers medecins
+de la cour avec des masques qui ressemblaient aux personnages qu'il
+avait en vue.
+
+Il fallait que Moliere eut un rude courage ... et une bien grande
+confiance dans la protectionnelle amitie de Louis XIV!
+
+J'ai retrouve cette meme audace chez un certain prefet du departement de
+la Gironde, qui, a l'epoque ou l'on allait jouer _Rabagas_ au theatre
+Francais de Bordeaux, fit venir le principal interprete de cette piece
+et lui "ordonna" de se faire la tete exacte du heros de Sardou. Comme on
+le voit, ce magistrat reactionnaire se moquait completement de sa
+destitution.
+
+Mais quittons le XIXe siecle pour revenir au XVIIe.
+
+Les medecins mis en scene, s'appelaient de Fourgerais, Esprit, Guenaut
+et d'Aquin--rien de Saint-Thomas--et comme Moliere voulait deguiser leur
+nom (c'etait bien le moins) il pria l'auteur du _Lutrin_ de leur en
+confectionner de convenables.
+
+Boileau en composa en effet, qui etaient tires du grec et qui
+designaient le caractere de chacun de ces messieurs.
+
+C'est ainsi qu'il donna a M. de Fougerais, le nom de _Desfonandres_, qui
+signifie _tueur d'hommes_; (il parait, que ce bon Fougerais n'y allait
+pas de main morte, et que, a l'exemple du Crispin du _Distrait_: Il
+mettait double dose.) A M. Esprit, qui bafouillait en parlant, celui de
+_Bahis_, qui veut dire, _jappant_, _aboyant_, (j'ignore si ce _cognomen_
+a ete trouve par M. Esprit, saint!)
+
+_Macraton_ fut le nom qu'il donna a M. Guenaut, parce qu'il parlait
+lentement (ce rapprochement avec le pere "Bahis" prouve une fois de plus
+l'evidence absolue de la loi des contrastes.)
+
+Et enfin, celui de Ternes, qui, dans la langue familiere a feu Egger,
+est synonyme de _saigneur_ a M. d'Aquin, qui ordonnait souvent la
+saignee.
+
+Je ne sais si, avec une reputation semblable, il reunissait beaucoup
+d'invites a ses bals, d'Aquin (aie).
+
+Eh bien, dire que si le proprietaire qui avait le tres grand honneur de
+loger Moliere avait ete complaisant (mais j'oublie que proprietaire et
+complaisant sont mots incompatibles), nous n'aurions pas eu la bonne
+fortune d'applaudir le charmant docteur de la "Jalousie du Barbouille",
+cette piece de Moliere si peu connue et pourtant si gaie!
+
+Donc, o proprietaire harpagonesque! merci, merci! car grace a ta
+bourgeoise cupidite et ... a ta cupide bourgeoise, surtout, il nous a
+ete donne d'acclamer le prolixe Pancrace et son gai compagnon, le
+reserve Marphurius.
+
+
+
+
+LES ANIMAUX AU THEATRE
+
+_A A. BERNHEIM._
+
+
+J'avais tout d'abord l'idee de donner un autre titre a ces lignes,
+craignant la confusion; mais non, il n'y a pas de doute possible: c'est
+bien des betes a quatre pattes dont il s'agit ici.
+
+Il y a environ douze ans, MM. Verne et Dennery faisaient representer
+pour la premiere fois, au theatre de la Porte Saint-Martin, le _Voyage
+autour du monde en 80 jours_, piece en cinq actes et quinze tableaux.
+
+Le succes de cette feerie scientifique fut pyramidal; cinq cents
+representations ne purent epuiser ce succes persistant. Il fallait louer
+sa place quinze jours d'avance. Le soir, le strapontin le plus incommode
+faisait prime et les messieurs a pantalons pattus qui vendent bien plus
+cher qu'au bureau, firent rapidement fortune.
+
+Tous les journaux furent unanimes a louer les auteurs, beaucoup les
+directeurs et enormement ... les machinistes, decorateurs ... et autres
+truqueurs ... sans jeu de mots.
+
+Mais qui pouvait s'attribuer la gloire de cette vogue retentissante? A
+qui ou a quoi revenait le plus grand merite de cet incontestable succes?
+Etait-ce a la vulgarisation des livres de l'un des auteurs? car tout le
+monde, ayant lu ses emouvantes et spirituelles histoires qui instruisent
+un peu et amusent beaucoup, tout le monde desirait voir, mise en action,
+une de ces aventures que M. Verne, lui-meme, qualifie d'extraordinaires!
+Voulait-on au contraire apprecier la part que son collaborateur, homme
+d'esprit, avait apportee, renouvelant ce genre de piece a spectacles, en
+y ajoutant un grain de son originalite?
+
+Voulait-on, peut-etre, entendre la voix tonitruante et les ronflements
+sonores de Dumaine? La foule avide voulait-elle fremir aux males
+emportements de l'appetissante Patry?
+
+Ou bien le peuple anxieux venait-il uniquement pour voir si
+Phileas-Fogg-Lacressonniere ne raterait pas le bateau en partance pour
+l'Amerique?
+
+Non, impatient lecteur, ce n'etait ni pour le talent du premier role, ni
+pour la grace de la jeune premiere, pas plus du reste que pour les
+exploits du traitre celebre que le public se derangeait en masse.
+
+Ce qu'il venait voir, c'etait ... l'elephant.
+
+Ah! la grande locomotive en carton pate en deperissait a vue d'oeil ...
+elle en avait une figure de papier mache ... mais il fallait se resigner
+en silence, se taire sans murmurer, aurait dit feu Scribe, Songez donc!
+un elephant, un vrai, pour de bon, vivant, tout ce qu'il y a de plus
+vivant, un elephant en viande!
+
+Il n'y avait pas a aller la contre.
+
+Ce n'etaient pas des gagistes a quinze sous par soiree, qui, montes les
+uns sur les autres dans un elephant en baudruche, singeaient (mon mot
+est mal choisi) le pachyderme.
+
+Non, c'etait bien un elephant qui, comme vous et moi, mangeait, buvait,
+dormait et aimait ... (je m'avance peut-etre un peu, en disant ca).
+Bref, l'introduction seule de ce mastodonte, dans une piece de theatre,
+suffisait a exciter au plus haut point la curiosite fructueuse de la
+plebe ebahie. On avait bien vu des chats, des chiens dans _Mauprat_, des
+colombes dans _Latude_, des chevres dans le _Pardon de Ploermel_, mais un
+elephant, un e-le-phant! Oh!!
+
+En fourriere, les chevaux de _Charles VI_, a l'Opera!
+
+Oh! un elephant!!!
+
+Aussi le titi, sitot sa journee faite, accourait-il, sans meme prendre
+le temps de manger, faire la queue ... pour voir celle de l'animal. Et
+le lendemain, l'enfant demandait a son pere si c'etait la premiere fois
+qu'on voyait un elephant en scene.
+
+Ce a quoi le pere repondait, a la prud'homme:
+
+--Il y a peu de temps, en effet, qu'il y a des betes parmi les acteurs.
+
+Et comme ce brave bourgeois serait etonne, si on lui disait que la
+premiere fois qu'on a introduit un animal sur un theatre, ce fut en
+1650!
+
+Et l'abrutissement de ce philistin serait bien autre si, croyant que
+l'auteur qui le premier osa cette tentative s'appelait Cogniard,
+Clairville ou autre, on lui nommait: Pierre Corneille dit le grand
+Corneille.
+
+Et pour peu qu'il veuille s'instruire, nous raconterions au bonhomme
+dans quelles circonstances l'auteur du _Cid_ fut le predecesseur de
+Dennery.
+
+Le roi Louis XIV, dans les premiers temps de sa minorite, s'ennuyait,
+parait-il, comme un simple mortel. Trop jeune pour jouer au billard, sa
+maman eut l'idee de demander a Corneille un divertissement pour le
+dauphin; mais Corneille, dont la corde comique n'etait peut-etre pas
+extremement developpee--en depit du _Menteur_--eut une idee folatre, et
+s'ecria tout a coup: faisons ... une tragedie, mais une tragedie ou il y
+aura un clou.
+
+Quelque temps apres, il enfantait _Andromede_, tragedie avec machines.
+La reine mere, qui ne regardait pas a la depense et faisait les choses
+grandement, fit orner d'une facon magnifique la salle du Petit-Bourbon.
+Le theatre fort beau, eleve et profond, se pretait du reste fort bien a
+la circonstance. Le sieur Torelli, ancetre de Godin, machiniste du roi,
+s'occupa des machines d'_Andromede_ et fit des merveilles; les
+decorations parurent si belles qu'elles furent gravees en taille douce.
+
+Le succes qu'obtint cette tragedie engagea les comediens du Marais a la
+reprendre, apres la demolition au theatre du Petit-Bourbon.
+
+Quoique couteuse, cette reprise leur reussit a tel point qu'elle fut
+renouvelee, avec profit, en 1682, par la troupe des Comediens.
+
+Comme on rencherit toujours sur ce qui a ete fait, on representa le
+Cheval Pegase par un veritable cheval, ce qui n'avait jamais ete vu en
+France. Il jouait admirablement son role et faisait en l'air tous les
+mouvements qu'il pouvait faire sur terre.
+
+Il est vrai qu'a cette epoque-la, on voyait souvent des chevaux vivants
+dans les operas d'Italie; mais ils paraissaient lies, et attaches de
+telle maniere qu'ils ne pouvaient faire aucun mouvement, ce qui devait
+produire, on l'avoue, un effet peu agreable a la vue.
+
+On s'y prenait d'une facon singuliere dans la tragedie _Andromede_, pour
+donner au cheval une ardeur guerriere.
+
+Extremement affame par un jeune a la Succi, qu'on lui faisait subir,
+lorsqu'il paraissait, un machiniste, de la coulisse voisine, vannait de
+l'avoine. Inutile de dire si, a cette vue, l'animal hennissait,
+trepignait et se cabrait. Ainsi, sans s'en douter, le quadrupede
+repondait-il parfaitement au dessein qu'on s'etait propose.
+
+La scene du cheval etait le clou de la piece et valut a _Andromede_ un
+nombre respectable de representations.
+
+Point n'est besoin d'ajouter que depuis, on a use du truc.
+
+L'avoine est remplacee a l'Opera Comique par des carottes qu'on tend a
+la chevre de Dinorah.
+
+Nous connaissons certain acteur auquel l'appat d'une piece de cent sous
+miroitant dans les frises donnerait un rude entrain.
+
+Son directeur devrait en essayer!
+
+
+
+
+RIEN DE NOUVEAU
+
+_A C. SAMSON._
+
+
+Je ne sais quel journaliste, dernierement, citait dans ses bons mots
+cette anecdote:
+
+" Sur une ligne de chemin de fer:
+
+" Le train s'arrete. Un employe annonce la station d'une voix enrouee et
+de facon inintelligible.
+
+"--Parlez donc plus clairement, lui dit un voyageur, on n'entend pas un
+mot de ce que vous dites.
+
+" L'employe, se retournant:
+
+"--Faudrait-il pas vous f... des tenors pour 90 francs par mois".
+
+Cette spirituelle repartie n'est pas absolument nouvelle et, sans
+accuser cet honnete et probablement illettre employe de plagiat, sans le
+traiter comme Uchard traite Sardou, je me permettrai de lui dire,
+peut-etre meme de lui apprendre, qu'en repondant ainsi au susdit
+voyageur, il ne faisait que parodier une phrase jetee du haut de la
+scene de l'Opera par un acteur en courroux, _au dix-septieme siecle_!
+
+C'est, en effet, en 1696 que la scene se passa.
+
+On jouait sur la premiere scene lyrique ... de l'epoque, _Ariane et
+Bacchus_, tragedie-opera, avec un prologue, dont les paroles etaient de
+Saint-Jean et la musique de Marais.
+
+Au cours des representations de cette oeuvre lyrique, l'acteur qui jouait
+un des principaux personnages tomba malade. Oblige pour le remplacer de
+prendre une doublure, le directeur s'adressa a un de ces chanteurs
+subalternes, accoutumes a etre siffles, lorsqu'ils veulent sortir de
+leur etroite sphere.
+
+Ce cabot (dirait-on, aujourd'hui) etait charge a l'improviste de
+representer un personnage royal.
+
+Ce roi postiche et heteroclite parut donc et fut naturellement siffle.
+
+Mais comme cet accueil discordant n'etait pas pour lui chose nouvelle et
+que, des longtemps habituees a cette musique ... wagnerienne, avant la
+lettre, ses oreilles semblaient ne rien percevoir, il regarda fixement
+le parterre et sans se deconcerter, du ton le plus tranquille, lui dit
+avec un etonnement simule:
+
+" Je ne vous concois pas. Est-ce que, par hasard, vous vous imaginez
+que, pour six cents livres qu'on me donne par an, je vais vous donner
+une voix de mille ecus.
+
+Et avant l'employe de P-L-M., un autre acteur avait deja resservi cette
+meme phrase, au public, dans les memes circonstances.
+
+C'etait en 1705, on jouait _Alcine_ tragedie-opera avec prologue,
+(--paroles de Danchet et musique de Campra). Ce fut un chanteur enroue,
+charge de remplacer au pied leve une vedette, et la remplacant aussi mal
+que possible, qui la jeta en reponse aux sifflets des spectateurs.
+
+Ce qui prouve--car il faut toujours une moralite--qu'on n'invente rien
+de nouveau et qu'il ne faut pas s'etonner si, disant quelque part un mot
+drole, et qu'on croit de soi, un monsieur aimable vous repond:
+
+--Charmant, je l'ai lu dans l'amanach de 1827.
+
+
+
+
+BILLET DE FAVEUR
+
+_A G. BESOMB._
+
+
+Messieurs les secretaires des theatres de Paris--subventionnes ou
+non--se reunissent au moins une fois l'an afin de resoudre cette grave
+question: la suppression des billets de faveur.
+
+Tres grave et tres importante, en effet, cette fameuse question des
+billets!
+
+Moins compliquee a coup sur que la question d'Orient, elle ne laisse pas
+d'etre assez embarrassante.
+
+Tous les jours, le nombre des quemandeurs de places va s'augmentant et,
+si messieurs les secretaires de theatres ne s'empressent pas de mettre
+un frein a la fureur des flots ... de raseurs, ils conduiront bientot
+leurs patrons a la ruine.
+
+Le Parisien ne peut se resoudre a payer sa place. La mode--deja
+vieille, helas!--consiste a aller au spectacle _oculo_. Et non
+seulement, le solliciteur se rencontre parmi les gens les plus pschutt,
+mais encore dans le peuple.
+
+L'ouvrier ne paie pas plus sa place que le gommeux. Il trouve, je ne
+sais comment, le moyen d'entrer sans bourse delier. Est-ce au moyen de
+bassesses aupres du chef de claque qui l'embauche _au service_ parce
+qu'il est pourvu de battoirs gigantesques? Est-ce parce qu'il est bien
+avec un controleur? Est-ce parce que sa femme a une amie qui est cousine
+d'une ouvreuse? Toujours est-il que la preposee a la location a rarement
+la bonne fortune d'apercevoir sa silhouette.
+
+La seule difference qui existe entre le grelotteux et le titi, c'est que
+celui-ci se meurtrit les chairs sur les bancs du paradis, pendant que
+celui-la se prelasse aux fauteuils.
+
+Un de nos amis, secretaire du theatre des Folichonneries Erotiques, nous
+communique quelques lettres de solliciteurs. Elles valent la peine
+d'etre lues en bonne compagnie.
+
+Premier exemple:
+
+ A monsieur, monsieur le secretaire "general" du theatre des
+ Folichonneries-Erotiques.
+
+(Le solliciteur est persuade que le qualificatif general attendrira
+l'unique secretaire).
+
+ _Monsieur,
+
+J'ai fait un reve (qui n'en fait en ce bas monde?) sera-t-il jamais
+realise?_ Chi lo sa!... _dirait l'Italien. C'est d'assister a une
+representation de_ Machoire d'ane.
+
+_Les colonnes de mon journal sont remplies de louanges en faveur de ce
+chef-d'oeuvre. Il parait que c'est merveilleux. Et cela doit etre, car si
+le_ Nuage _le dit, c'est que c'est vrai. (Oui, je lis le_ Nuage; _que
+voulez-vous, il ne coute qu'un sou et le format est si grand que nous
+avons tous de quoi lire. Ainsi ma femme ne s'interesse qu'aux accidents;
+moi, ce sont les nouvelles a la main qui me passionnent, Eudoxie devore
+les romans, c'est de son age--et Reglisse, le mioche, dechiffre les
+rebus comme pas un).
+
+Voici mes titres a la faveur du billet que je sollicite:
+
+J'ai fait un acte intitule_ Plumpuding _et qui a ete joue deux fois a
+Auxerre et une fois a Sens. On l'a repete a Joigny, mais l'ingenue a ete
+obligee de s'aliter afin de ... enfin je ne peux pas en dire plus long._
+
+_Je crois donc que, comme auteur dramatique, j'ai des droits a la loge
+que vous allez avoir l'extreme obligeance de laisser chez le concierge a
+mon nom.
+
+Agreez, monsieur le secretaire general du theatre des
+Folichonneries-Erotiques, avec mes remerciements anticipes, l'assurance
+de mon profond devouement._
+
+ EUSEBE FLORVILLE.
+
+_(Je m'appelle Maclou, mais je signe Florville pour des raisons de
+famille qu'il serait trop long de vous expliquer.)
+
+P.-S.--Ah! mettez mon avant-scene au nom de Florville._
+
+Passons a un autre.
+
+ _Monsieur le secretaire,
+
+Des ma plus tendre enfance, ce que les poetes appelleraient ma prime
+jeunesse, j'ai montre un gout tres prononce pour l'art dramatique. Mes
+parents, qui ne voulaient pas que je fusse_ saltimbanque, _me mirent a
+l'ecole des freres, mais, malgre les excellentes lecons que je recus
+dans cet etablissement illaique, je n'appris rien du tout. Ma tres vive
+intelligence ne comprenait pas aisement le calcul; l'histoire et la
+geographie etaient trop arides pour elle et toujours, mon esprit se
+montrait retif a la connaissance de la grammaire.
+
+Je n'eus qu'un seul succes a la pension. Un succes d'acteur (deja!) dans
+une piece que nous jouames, a la fin de l'annee, a l'occasion de la
+distribution des prix. A un moment donne, je devais imiter le cri de
+l'ane, dans la coulisse et je m'acquittai de cette tache avec un naturel
+si parfait, qu'on me fit bisser. L'auteur me conduisit alors sur la
+scene, en me montrant au public et me fit ce compliment, que je
+n'oublierai jamais de ma vie: Un ane et vous, il n'y a pas de
+difference!"
+
+Ma carriere etait donc au theatre. Je n'ai pas le temps de vous raconter
+tous mes engagements; tant pis pour vous! car, c'est extremement curieux
+de voir par quelles phases, j'ai passe, et, comment je suis arrive a me
+faire cette situation que l'Europe artiste m'envie, a l'heure qu'il est.
+
+Bref, car, je vois que le courrier s'avance, devant jouer, le mois
+prochain, le role de Flip dans _"Machoire d'ane"_, je ne serais pas
+fache de voir comment le tient ce garcon que vous avez engage.
+
+Ce n'est pas pour en faire mon profit, certes, mais il faut tout voir.
+
+En attendant cinq heures, heure a laquelle je viendrai chercher mon
+billet, je vous salue bien, monsieur le secretaire,_
+
+ BAFOUILLARD
+ Grand premier comique des theatres de Toulouse, Lille et Elbeuf.
+
+Voyons celle-ci:
+
+ _Mossieu,
+
+Ce moa ki e fe la rob de madame Therez et afin de voar les fe quel fet,
+vous sriez bien emabe de me donne deux places, j'irai avec Gule.
+
+Merci bien, bien, assurance simpathique._
+
+ Veuve PRIFIXE, tailleuse.
+
+Et:
+
+_Si tu donnes un billet a ta fafame cherie, t'oras c'qu'tu veux._
+
+ BEBE.
+
+Autre musique:
+
+ _Monsieur,
+
+Puisque je ne peux parvenir a toucher un sou de ce qui m'est du,
+
+Vous me dedommagerez de mon attente en m'octroyant des places.
+
+Si je n'en ai pas cinq pour ce soir, gare a la sortie!_
+
+ Votre creancier: SCHEFER, bottier.
+
+Et enfin!
+
+ _Vieux.
+
+J'viens t'rendre grand service, envoie baignoire tres grillee a bibi,
+
+Ton directeur devra reconnaissance d'remplir sa boite.
+
+ Merci et tout a la joie,_
+ OSCAR.
+
+ * * * * *
+
+J'en passe et des plus droles!
+
+
+
+
+CHEZ MOMUS
+
+_A. Ed. LHUILLIER._
+
+
+Mais si, vous le connaissez bien; voyons, tout le monde le connait, le
+pere Momus, le grand faiseur de revues brevete s. g. d. g., le grand
+abatteur de feeries en un nombre incalculable de tableaux, l'unique
+pourvoyeur des petits theatres, le dernier survivant des auteurs de
+pantomimes.
+
+Tout Paris defile de deux a six dans _sa_ chambre. Car son appartement
+se compose exclusivement d'une piece et d'un tout petit cabinet de
+toilette. La piece de resistance lui sert donc de chambre a coucher, de
+salon, de salle a manger et de cabinet de travail.
+
+Cette chambre "a tiroirs" est absolument encombree de meubles bizarres,
+de tableaux de maitres ... et d'eleves, surtout, de photographies
+d'artistes, de statuettes en marbre, en bronze, en platre, en terre
+cuite, en saxe; il y en a pour tous les gouts; aux murs, on ne pourrait
+trouver la surface d'une piece de cinq francs, inoccupee. Le papier qui
+tapisse ce musee intime, disparait completement derriere les panoplies
+arabes, les tambours espagnols, les mandolines italiennes, les pipes
+turques ... autant de souvenirs qui ont ete rapportes a Momus par des
+amis de toutes provenances.
+
+Impossible de remuer dans ce capharnauem sans casser quelque chose. Je me
+rappellerai toujours ma premiere visite a Momus. J'arrive porteur d'une
+lettre de recommandation; j'etais tellement trouble par la presence de
+ce monsieur qui m'en imposait, qu'en saluant, je fais tomber la pelle de
+la cheminee. Ahuri, je veux m'excuser et, en m'inclinant je decroche les
+embrasses d'un rideau.
+
+Et Momus de me dire, gaiement:
+
+--Eh bien, si vous venez chez moi pour casser mon mobilier....
+
+Cette phrase me remit tout a fait.
+
+Momus perche au cinquieme, au coin de la rue Taitbout et du boulevard.
+Il a une fenetre sur chaque voie, mais celle qui donne sur la rue est
+impraticable, barree qu'elle est par l'immense table de travail.
+
+Combien de fois ai-je gravi ces etages? Ah! dame, c'est qu'on s'y amuse
+chez Momus! On est toujours sur d'y rencontrer des gens joyeux. Et l'on
+en entend de droles, je vous assure! Les potins de coulisses sont
+devoiles dans toute leur crudite. C'est la, seulement qu'on apprend le
+motif veritable qui a pousse Pichu a refuser son role, dans la nouvelle
+piece de Meilhac. Si vous voulez savoir de qui est le vaudeville qu'on
+repete au Palais-Royal, allez chez Momus, vous trouverez l'etoile male
+de ce theatre, qui vous renseignera. Tous les artistes de Paris viennent
+jaser un brin vers cinq heures, la repetition finie; aussi Momus est-il
+au courant de tout et de tous, par _oui dire_.
+
+Quel brave et spirituel bonhomme! Son age? personne ne le sait, il
+l'ignore peut-etre lui-meme. Tout rase, comme il convient a "l'ami des
+artistes", portant perruque, Momus se leve invariablement a six heures,
+il se met au travail a sept; a neuf heures il dejeune d'un oeuf a la
+coque et d'une tasse de the. Et a partir de midi, commence le defile des
+auteurs, artistes, journalistes et autres gens, touchant a l'art de
+quelque cote.
+
+A six heures et demie, Momus s'habille et va diner en ville, car notre
+vieil ami a trois cent soixante-cinq invitations par an. Il ne dine
+jamais chez lui. Aujourd'hui, c'est madame une telle qui le recoit a sa
+table, demain ce sera M. Machin qui sera son hote.
+
+Et c'est bien naturel qu'on recherche la societe de Momus; il est si
+gai, si fin conteur et en meme temps si reserve dans ses gauloiseries!
+Il vous dit les choses les plus raides avec une naivete telle, qu'on
+finit par les trouver toutes naturelles.
+
+Ah! c'est qu'il en a vu et entendu! Vous comprenez qu'un monsieur qui a
+eu pour amis Roqueplan, Odry, Pottier, Arnal, Debureau pere et fils,
+Lesueur, Levassor, Cham, Sainte-Foy (pour ne parler que des morts) doit
+avoir un stock d'anecdotes assez amusantes.
+
+Toujours vetu d'une maniere irreprochable, cravate a la derniere mode,
+linge d'une blancheur immaculee, Momus cache bien les lustres qu'il doit
+avoir.
+
+Personne ne possede autant et d'aussi belles connaissances que ce
+spirituel vieillard. Songez donc, il est contemporain de Scribe! Ouvrez
+un de ces gros albums qui sont sur ce gueridon et vous trouverez des
+dedicaces de Clairville, Thiboust, Barriere, Bayard, Duvert, Cogniard,
+etc, etc.
+
+Momus ne possede qu'une seule chambre, comme je l'ai deja dit plus haut.
+Et neanmoins, il trouve moyen de reunir dans cette unique piece, le jour
+de sa fete, plus de cent personnes. Comment fait-il? Mystere. Ce qu'il y
+a de certain, c'est qu'ils tiennent bien et ils tiennent bien ... a y
+venir, car je vous certifie que, cette nuit-la ... on est veritablement
+chez Momus, le dieu de la folie qui agite tellement ses grelots, qu'il
+les disperse aux quatre coins de la salle!
+
+Et comment ne pas se derider en compagnie de tous les comiques de Paris?
+Le petit tapis qui est devant la cheminee a ete foule par tous les
+grands artistes de la capitale. Ah! si un bourgeois voulait s'offrir un
+pareil intermede, il ferait pour sur une breche a sa fortune.
+
+Tous les genres, hormis l'ennuyeux, se rencontrent chez lui. Voici
+Rousseil aux males et tragiques accents; voila Theo, la divette des
+Varietes; ici Fusier, le gai compere; derriere lui, la bonne et honnete
+figure de Paul Legrand, dernier mime, le celebre Pierrot; tous enfin se
+donnent rendez-vous chez le vieil ami qui, l'oeil humide, les contemple
+d'un air paternel.
+
+Il y a quelques ... annees, il s'en est passe une bien bonne chez Momus.
+A ses _five o'clock_, venait assidument Adolphe, qu'on pourrait assez
+justement denommer Poivreau, vu son etat d'emotion continuelle.
+
+Adolphe, qui au sortir du Conservatoire, est entre a l'Odeon, pour en
+ressortir du reste aussitot, son debut n'ayant pas ete precisement
+heureux et s'etant borne a deux soirees, que les etudiants--gens
+pervers--egayerent de leur mieux, Adolphe, dis-je, est un type bien
+digne de la plume de Balzac.
+
+Quoique n'ayant malheureusement rien de commun, helas! avec l'auteur
+immortel de la "Comedie humaine", je vais essayer, cependant, de vous
+esquisser Poivreau ... non, Adolphe.
+
+Quarante ou cinquante automnes (il cache soigneusement son matricule),
+assez grand, tres myope, un air de salete desagreablement repandu sur
+toute sa personne, Adolphe n'ayant pas--oh! non--reussi comme acteur,
+eut l'idee nefaste de faire de la direction, en province. Apres
+plusieurs tentatives uniformement desastreuses, et le sejour des villes
+departementales n'etant pas, par cela meme, d'une securite absolue pour
+lui, Adolphe crut prudent pour son repos, de regagner la capitale.
+
+Il vint donc a Paris, ou il vivote en organisant a Meaux ou a
+Coulommiers des petites representations qu'il rend, il faut l'avouer,
+on ne peut plus extraordinaires par l'appat irresistible de son
+concours. Il joue les Bressant ... c'est lui qui le dit du moins. Et son
+nom, mis en lettres fantastiques sur les affiches, attire quelque peu le
+public ... la premiere fois. De memoire d'homme, on ne se rappelle pas
+lui avoir vu donner une seconde representation, a la demande generale,
+dans la meme ville.
+
+Bref, Adolphe est extremement connu ... au cafe de Madrid et a la
+Chartreuse, estaminets uniquement frequentes par les chanteurs de
+chansonnettes en quete d'alcazars et par les clowns en rupture de
+maillot. Les agences avoisinantes approvisionnent continuellement ce
+cabaret extremement artistique.
+
+Adolphe possede, entre mille pretentions, celles d'homme a bonnes
+fortunes et, sous pretexte qu'il joue les Bressant, il essaye, mais en
+vain, de faire croire que sa vue seule fait tomber en pamoison
+duchesses, marquises et honnestes dames de haulte noblesse.
+
+Car, Adolphe ne fait pas dans le petit, il donne dans le grand. Il ne
+travaille pas dans le faubourg Antoine, mais bien dans le idem
+Saint-Honore.
+
+Foin des bourgeoises aux gants courts et des ouvrieres, aux bottines
+vissees! Il fait fi de ce menu fretin, indigne de lui; c'est aux grandes
+dames, aux comtesses qui menent le high-life a grandes guides qu'il
+s'adresse!
+
+A lui, la noblesse! les blasons! les voitures armoriees! les couronnes
+princieres! il ne jette son devolu que sur une friponne titree.
+
+C'est encore lui qui le dit.
+
+Et voici comment le hasard, nous montra qu'Adolphe ne se dechaussait pas
+pour mentir.
+
+Un jour, Momus recut une lettre, portant cette suscription:
+
+ * * * * *
+
+ _A Monsieur MOMUS_,
+
+ _Auteur dramatique_.
+
+et tout petit, tout petit, dans le bas de l'enveloppe, cette ligne
+microscopique que le contemporain du pere Dupin n'apercut pas tout
+d'abord:
+
+ _Pour remettre a M. Adolphe_.
+
+Naturellement Momus, ne lisant que son nom, decachette et lit.
+
+Ah! grands dieux!!!
+
+Ce qu'il lut!! non, je renonce a vous en raconter le contenu; c'est en
+mettant seulement la copie sous vos yeux, que vous comprendrez le
+legitime fou rire qui s'empara de Momus.
+
+Inutile d'ajouter que je respecte scrupuleusement l'orthographe du
+poulet:
+
+ "Mon cherit,
+
+" Je partirai en voyage jeudi, vient mercredie dans les bras de ta
+petite famme vilain mechant jalou, lache ta famille, c'est moi qui
+payerai le dine, je te ferai du plompoudin. At tu retrouve ton
+portemonnais tu pere toujour tout, grend enfan, tu aura le foit. Je
+t'embrace bien fors et je te remercit des places au teatre qeu tu m'a
+envoillie par marie nous savons ris comme des bossu. J'espair que la
+presante te trouvera de m'aime bien por tant comme ta petit feamme qui
+t'aime toujour ne soie pas galou de Jules, il n'ait plus ches nous il
+est coche ches une grande cocotte madame l'a mit a la porte pardone mon
+grifonage je suis presse je t'adresse c'ete letre ches ton ami Momuz ou
+tu m'a di queu ta ete l'autte jour,
+
+Ta petite ami qui tembrace sur la tu sait t'ou,
+
+ "JOSEPHINE CACHET.
+
+" j'ai perdu ton adrese."
+
+Pendant deux mois, on ne parla chez Momus que de la dulcinee d'Adolphe ...
+qui, du reste, n'apprit jamais l'aventure.
+
+Nous nous empressames--naturellement--de prendre une copie de ce
+chef-d'oeuvre; nous etions une douzaine a connaitre l'epitre, aujourd'hui
+nous sommes davantage.
+
+
+
+
+UN CHANTEUR COMMERCANT
+
+_A C. de RODDAZ._
+
+
+Il n'est pas rare de rencontrer un bourgeois, epicier ou coiffeur, ayant
+du gout pour la musique, par exemple, et s'exercant le soir, les travaux
+finis, a dechiffrer quelque partition wagnerienne; ainsi mon dentiste,
+aussi bon chirurgien qu'aimable garcon, se livre regulierement apres son
+diner, sur son violoncelle, a une folle sarabande de croches et de
+doubles croches.
+
+Ce type de bourgeois-artistes est donc assez commun; mais ce qui ne se
+voit que tres rarement, pour ne pas dire jamais, c'est l'_artiste
+marchand_;--ces deux choses, _art_ et _commerce_, etant si
+diametralement opposees qu'on ne concoit pas un individu qui s'est voue
+a l'art par gout, trouvant dans la journee le moyen de debiter quelques
+denrees coloniales ou autres.
+
+Et pourtant, il existe. Il m'a ete donne de le voir cet oiseau rare, ce
+merle bleu.
+
+Voici dans quelles circonstances:
+
+Dernierement, je fus appele pour un grand mariage, en province, et nous
+etions la, trois artistes, une chanteuse, LUI et moi.
+
+J'avais beaucoup entendu parler de lui.
+
+Il habitait la ville ou nous etions et ne chantait guere que dans les
+soirees donnees dans son departement.
+
+Tres bel homme, avec une taille de carabinier, il a une figure bien
+etrange, notre heros.
+
+Chauve a rendre des points a une bille de billard, il possede la plus
+epaisse, la plus longue et la plus rousse barbe qu'il m'ait ete donne de
+contempler.
+
+Apres son premier morceau, je le felicitai bien sincerement.
+
+--Comment diable se fait-il que vous restiez ici, en province; on vous
+connait un peu a Paris, vous avez beaucoup de talent, vous auriez vite
+une reputation superbe.
+
+--Oui, je sais bien, j'ai meme pour amis des gens illustres, tels que
+Faure.
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Oui, mais il y a vingt ans que j'aurais du y aller ... a present,
+voyez-vous, c'est fini.
+
+--Comment fini! vous avez?...
+
+--45.
+
+--Eh bien?
+
+--Et puis je ne peux pas, mon commerce s'en ressentirait.
+
+--Votre ...
+
+--Ah! oui. C'est juste, vous ne savez peut-etre pas?
+
+--Non, rien.
+
+--Je vends du champagne.
+
+--Ah! bah!
+
+--Oui. Oh! mon Dieu, c'est bien simple. Quand j'etais jeune, mes parents
+ne voulaient sous aucun pretexte m'entendre parler chant ou theatre;
+alors, pour vivre, il a bien fallu faire quelque chose. J'entrai chez un
+ami, proprietaire d'une des plus belles caves de Reims. Il me prit comme
+premier commis, ensuite comme associe et enfin, aujourd'hui, je suis
+seul a la tete d'une importante maison? Vous n'etes pas sans avoir bu de
+la carte tricolore?
+
+--Non, assurement.
+
+--Eh bien, c'est mon champagne!
+
+--Tiens, tiens, tiens, tiens ... mais le chant? vous avez donc continue....
+Ah! pardon, j'apercois le maitre de la maison qui vient me chercher ...
+apres mon monologue, si vous voulez bien, nous reprendrons cette petite
+conversation qui m'interesse infiniment.
+
+ * * * * *
+
+--Vous disiez donc?
+
+--Des que je gagnai suffisamment, je pris des lecons et lorsque je fus
+assez fort pour voler....
+
+--Vos clients?
+
+--Farceur, va!... de mes propres ailes, je me risquai au theatre d'ici,
+dans une soiree de gala, donnee sous le patronage du maire.
+
+J'eus du succes et depuis ce temps-la, il ne se donne pas, je ne dirai
+pas ici, mais dans toute la contree, une ceremonie quelconque, concerts
+pour les creches, representations au profit des pauvres, mariages,
+cinquantaines, distributions de prix, sans qu'on vienne me chercher.
+
+Je suis, chose assez rare, prophete dans mon pays; mes compatriotes
+m'adorent ... peut-etre bien, parce que je ne les ai jamais quittes pour
+la Grand'-Ville. Et de plus, j'ai enormement de lecons.
+
+--Ah! je comprends alors....
+
+--C'est egal, le moindre petit nom a Paris, ferait bien mieux mon
+affaire.
+
+--Bah! vous etes heureux comme un roi, ne vous plaignez donc pas.
+
+Mais il doit s'en passer de droles, tout de meme, avec ce cumul
+bizarre. Je vois d'ici quelques qui proquos:
+
+La scene represente une soiree dans le monde.
+
+Accessoires: lustre brillamment eclaire, piano dans un coin, habits
+noirs au-fond; a l'avant-scene, dames et demoiselles luxueusement
+habillees.
+
+X... vient de finir une romance de Lhuillier, tout le monde se leve, le
+maitre de la maison enthousiasme, prend le chanteur par le bras,
+l'emmene au buffet:
+
+--Charmant! delicieux! suave! exquis!
+
+--Mille fois trop aimable.
+
+--Non, non, c'est sincere. Vous devez avoir besoin de vous rafraichir,
+sans doute?
+
+La figure du chanteur, de souriante qu'elle etait, devient grave tout a
+coup.
+
+Le maitre de la maison, _gracieux_.--J'ai un champagne excellent!
+
+LUI.--Moi aussi, monsieur Bidouillard.
+
+BIDOUILLARD.--Ah! ah! carte blanche?
+
+LUI.--Non, tricolore.
+
+BIDOUILLARD, _chauvin_.--Vive la France! (_plus calme_.) Je vais vous
+offrir mon nectar.
+
+LUI.--Non, c'est moi qui allais vous en proposer.
+
+BIDOUILLARD.--Du mien?
+
+LUI.--Non, du mien.
+
+BIDOUILLARD, _etonne_.--He?
+
+LUI, _s'apercevant qu'il vient de faire une gaffe, timide, presque
+honteux._--Vous n'auriez pas besoin par hasard d'un petit champagne
+delicieux?
+
+BIDOUILLARD, _ebahi_.--Hein?
+
+LUI.--Je pourrais vous ceder ca, dans des conditions extremement
+avantageuses.
+
+BIDOUILLARD.--Non, merci, pas pour le moment.
+
+LUI.--Ah! ca ne fait rien; nous en reparlerons (_a part_) apres mon
+second morceau.
+
+MADAME BIDOUILLARD, _survenant_.--Ces dames reclament avec insitance
+_Mandolinata_.
+
+Lui.--Avec plaisir, madame!
+
+Le chanteur-commercant disparait.
+
+On apercoit entre les basques de son habit, le col d'un flacon de
+champagne.
+
+ * * * * *
+
+Double dieze et ai mousseux!
+
+
+
+
+LE CONCERT DE LA PLACE DE LA BOURSE
+
+_A. ALF. et EUG. BEJOT._
+
+
+Vous connaissez surement l'_Eldorado_, l'Opera des cafes-concerts; la
+_Scala_, qui donna l'hospitalite a une princesse pour de bon; les
+_Ambassadeurs_, rendez-vous des pschutteux tout a fait v'lan, en ete;
+l'_Alcazar_, que la foule assiege en ce moment pour applaudir chaque
+soir Fusier, le gai compere; mais je parierais bien que vous ne
+connaissez pas le _Concert de la place de la Bourse_.
+
+ * * * * *
+
+Ah! dame, comment deviner l'existence de ce ... cette reunion ... qui, a
+l'encontre des etablissements cites plus haut, dedaigne les
+affiches-reclames, les voitures-annonces, et tout ce qui peut appeler
+sur elle l'attention publique. Au lieu de rechercher le bruit et la
+renommee, ce ... cette societe ecarte avec soin tout ce qui pourrait
+renseigner sur son ... fonctionnement! Vous ne comprenez, peut-etre, pas
+tres bien; n'est-pas? Cela ne m'etonne pas: comment, en effet, ne pas
+rester stupefait a l'idee seule, d'acteurs evitant la presse, de
+musiciens insensibles a la vue d'un auditoire nombreux?
+
+Voulez-vous que j'augmente encore votre surprise? Les soirees en
+question ne sont ni mensuelles, ni hebdomadaires ni quotidiennes; elles
+sont ... ou elles ne sont pas, selon le bon plaisir des acteurs ou selon
+la temperature, car, s'il pleut, nos chanteurs, ces rossignols en
+veston, se calfeutrent dans leur nid tout la-haut, tout la-haut au
+cinquieme etage!
+
+--Mais leur directeur ne leur intime donc pas....
+
+Ils n'ont pas de directeur (les veinards), pas de maitre, pas de tyran.
+En vrais democrates de l'art, ils sont en republique: seulement c'est
+une republique ... artistique, rien de l'autre; autrement dit, ils sont
+en societe comme aux Francais ou mieux au Chateau-d'Eau (direction
+Bessac and Company). Les trois mots magiques qui flamboient sur nos
+monuments: Liberte, egalite, fraternite, sont remplaces chez eux par ces
+trois noms mythologiques "Melpomene, Thalie, Euterpe."
+
+Et pour mettre enfin le comble a votre ahurissement, je vous dirai que
+nos artistes ne sont pas payes; ils disent, jouent ou chantent _pro ipsa
+arte!_
+
+Mais comme je vois vos yeux a moitie sortis de leur orbite, vos cheveux
+drus et vos nerfs contractes, je vais faire cesser cet affolement, bien
+comprehensible du reste, en vous donnant la clef de l'enigme.
+
+ * * * * *
+
+Il y a quelques semaines, par une belle soiree d'automne, comme octobre
+nous en reserve quelquefois, je descendais lentement vers huit heures la
+rue de la Banque, pensant a mille riens qui portaient mon esprit bien
+loin de mes pas et me faisaient oublier mon itineraire, lorsque
+j'apercus devant la Bourse un cercle du curieux. Tout d'abord, je n'y
+prenais pas garde, sachant que de longue date les financiers,
+boursicotiers et badauds desinteresses ont pris la bonne habitude de
+stationner des heures durant, en groupes plus ou moins sympathiques,
+devant le temple de Plutus.
+
+Je poursuivais donc mes pas, lorsque des applaudissements aussi nourris
+que chaleureux, dirait Prud'homme, attirerent de nouveau mon attention
+et me deciderent a m'approcher de cet endroit que j'avais juge de voir
+etre un banal rassemblement.
+
+Pressentant un orateur loquace ou un ivrogne joyeux, et m'appretant a
+recevoir un flot d'eloquence ou de ... je m'approchai.
+
+ * * * * *
+
+Ah! que grandissime fut donc mon ebahissement! Tout d'abord trois ou
+quatre rangs compacts de gens debout: devant eux, des privilegies
+tronaient, assis sur les bons sieges en fer de la maison ... (pas de
+reclame) et enfin, au milieu du cercle, un gamin, vrai type de Gavroche
+endimanche, le chapeau sur l'oreille et les mains dans ses poches,
+recitant le _Souvenir de la nuit du 4_, d'Hugo, et avec quel
+emportement! quelle fureur! Je ne sais ce que l'empire a fait a ce
+moutard et si c'est une offense personnelle, mais saprelotte, il lui
+garde un chien de sa chienne! Aussi, vous dire les trepignements et les
+bravos recueillis par ce farouche declamateur est impossible.
+
+Pour faire treve a cette emotion generale, une partie de l'auditoire
+demanda sur l'air des Lampions: Patissier! Patissier! Alors, sans se
+faire attendre, parut la frimousse eveillee d'un marmiton de chez
+Julien, vrai patissier de feerie. Ce jeune ephebe, gate-sauce par etat
+et baryton par gout, entra donc "dans le rond" et entonna d'une voix
+fraiche les _Bles d'or_.
+
+Cette romance sentimentale--genre Debailleul--parut etre du gout
+general, car, a l'annonce de ce titre estival, un murmure approbateur
+courut dans l'auditoire et le refrain fut repris par le public avec un
+ensemble qu'on eut cru conduit par Danbe. Rappels et bis ne firent point
+defaut a cet emule de Maurel-Vatel.
+
+Au patissier lyrique succeda un petit chasseur de chez Champeaux, qui
+vint a son tour monologuer avec le _Monsieur qui a un tic;_ son succes a
+du lui faire des jaloux....
+
+La bise commencait a souffler, je partis sans prendre de contre-marque
+imaginaire.
+
+ * * * * *
+
+Mais, tout en marchant, je songeais a ce bizarre concert en plein vent.
+Bien curieuse, en effet, cette salle de spectacle dont le plafond est le
+grand ciel bleu, ou Phoebe sert de lustre, les reverberes de herses, les
+bancs verts de fauteuils d'orchestre, et ou la Bourse elle meme, ce
+monument si severe dans la journee, ne craint pas de se rabaisser en
+tenant lieu, la nuit venue, de toile de fond, et ou enfin, en fait
+d'etoiles, il n'y a que celles qui brillent au firmament!
+
+Ce qui donne encore une note bien originale a ce decor, ce sont les
+deux statues de Pradier et Petitot. (La Fortune et l'Abondance) qui, du
+haut de leur piedestal, contemplent maternellement cette tentative bien
+digne de louanges: la propagation de l'amour de l'art!
+
+Ah! c'est bien la, le vrai, le seul theatre populaire ... ou je ne m'y
+connais pas.
+
+
+Et quel bon public que celui qui est la!
+
+Gobeur en diable, il a ses preferes; il fait des entrees aux "forts" et
+parfois, lorsque l'enthousiasme est a son comble, il jette des sous que
+s'arrachent ... les loueuses de chaises qui pretent gratis leurs sieges.
+
+Pour finir, un mot absolument authentique.
+
+Comme je felicitais une jeune ouvriere qui venait d'expectorer quelques
+vers de Manuel, et lui demandais si elle pensait "faire du theatre" plus
+tard. Mimi Pinson me repondit avec une pointe d'orgueil:
+
+--Oh! oui, monsieur. Du reste, je suis allee voir M. Lapommeraye et il
+m'a dit que je reussirais tres certainement, car j'avais le profil de la
+Republique.
+
+
+
+
+SANS LE VOULOIR
+
+RONDEAU SANS MUSIQUE
+
+_A Paul HENRION._
+
+
+ Sans le vouloir, un soir, on se promene,
+ Sans le vouloir on rencontre un minois
+ Dont l'aspect frais et riant, vous amene
+ A cheminer ensemble, en tapinois.
+
+ Sans le vouloir on rit, on jase, on cause,
+ Sans le vouloir on lui donne le bras,
+ Sans le vouloir vous offrez quelque chose;
+ C'est accepte ... sans faire d'embarras.
+
+ Sans le vouloir on prend une voiture.
+ Sans le vouloir on tient de gais propos,
+ Sans le vouloir tout bas on lui murmure
+ Des mots d'amour ... exigeant le huis clos!
+
+ Sans le vouloir on arrive, on se quitte,
+ On se separe en se serrant la main;
+ Mais, cependant, on s'embrasse et s'invite
+ A faire encor, a deux, meme chemin.
+
+ Sans le vouloir, la semaine suivante,
+ On prend le train pour aller dans les bois;
+ Sous la tonnelle, en dejeunant l'on chante,
+ Quitte a froisser le vertueux bourgeois,
+
+ Sans le vouloir dans les champs on s'egare,
+ L'un contre l'autre etroitement serres,
+ Et l'on revient, _Lui_, fumant son cigare,
+ _Elle_, baissant ses yeux mal assures.
+
+ Sans le vouloir on se met en menage,
+ Sans le vouloir on y reste dix ans,
+ Sans le vouloir, helas! on n'est pas sage,
+ Sans le vouloir on a beaucoup d'enfants.
+
+ Sans le vouloir, alors, en se marie,
+ Pour bien finir ce qu'on a commence,
+ Et l'on s'en va, joyeux, a la mairie
+ Lancer un oui, d'un ton bien decide!
+
+ Et voila comme on a change sa vie,
+ Un soir d'ete, causant sur le trottoir,
+ Avec deux yeux qui vous faisaient envie,
+ On est heureux et c'est sans le vouloir!
+
+
+
+
+LES SOUFFLEURS
+
+_Au commandant GEORGIN_.
+
+
+Le lendemain d'une _premiere a succes_, on peut lire dans les journaux
+le triomphe de l'auteur, les louanges des artistes, le talent des
+decorateurs, le bon gout du costumier, l'adresse des couturieres; on
+felicite le directeur; mais il y a un personnage dont on ne parle pas,
+qu'aucun courrieriste ne nomme, et qui, pourtant, a droit a un salut;
+C'est le souffleur.
+
+Et cependant, quel auxiliaire pour les memoires incertaines! Sans lui,
+le jeune premier bafouillerait etrangement et la duegne, si rompue a la
+scene, perdrait completement la tete, si elle ne se _savait tenue_.
+
+Pour beaucoup d'artistes, la vue seule du souffleur suffit, Ils se
+disent qu'a la moindre absence cet humble leur "en verra le mot" et cela
+les tranquillise.
+
+Et c'est cet homme, dont la collaboration est si necessaire, le concours
+si indispensable, qu'on ne remercie meme pas par un mot d'encouragement!
+Il serait bien heureux, pourtant, de lire son nom dans les feuilles,
+d'etre seulement cite, fut-ce apres la petite Trottoirine, dont
+l'opulent corsage fait seul le succes. Aussi, eprouve-je le besoin de
+parler un peu de ce meconnu. C'est une classe si interessante a etudier,
+que celles de ces gens modestes dont le seul agrement est la vue des
+mollets des petites femmes. Ah! dam, ce sont leurs petits benefices....
+
+Mais en revanche, que de rebuffades, le souffleur doit-il essuyer!
+
+Tel acteur qui ne sait pas un mot de son role et que cela rend furieux,
+a cause du directeur qui est a l'avant-scene, lui dit d'un ton bourru:
+
+--Eh bien, quoi? Qu'attendez-vous? vous voyez bien que je suis en plan.
+
+Tel autre qui, au contraire, sait _a la lettre_ (c'est meme la son seul
+merite) veut faire le malin et lui dit impatiente:
+
+--Mais saprelotte! ne me bourrez donc pas comme ca, vous voyez bien que
+je sais.
+
+La plupart du temps, le souffleur est un ancien artiste qui, n'ayant pas
+reussi a prendre une place sur la scene, en a prise une dessous.
+
+C'est souvent un homme de bon conseil, et que l'on consulte dans les cas
+de mise en scene embarrassants.
+
+Un type bien amusant, c'est le souffleur _gobeur_.
+
+C'est un jeune, celui-la! Il n'est pas encore blase et s'amuse dans son
+trou, plus que le titi qui a paye sa place.
+
+Pour lui, la piece est toujours nouvelle; il sait tous les roles par
+coeur, y compris ceux des femmes et pourrait, a la rigueur, souffler sans
+brochure.
+
+Il faut le voir pendant la piece, soupirer avec l'amoureux, rire avec le
+comique, pleurer avec l'ingenue, maudire avec le pere noble; il sanglote
+trepigne, chauffe le traitre, encourage la duegne et s'oublie parfois
+jusqu'a crier au premier role: "Vas-y!"
+
+Heureux enfant, qui croit que c'est arrive! Laissons-le a ses cheres
+illusions! Pleure, exulte, va! ca vaut mieux que de blaguer la
+situation!
+
+Combien je prefere ce souffleur convaincu a celui qui la fait _au
+blase_!
+
+Voyez-le dans sa niche, renfrogne, regardant dedaigneusement les
+artistes et semblant leur dire:
+
+--Etes-vous assez mauvais!
+
+N'encourageant jamais personne, ne disant du bien que des morts et ne
+manquant jamais l'occasion de s'ecrier, si l'on vient a lui parler de
+Saint-Germain:
+
+--Ah! si vous aviez vu Arnal!
+
+Un souffleur extraordinaire, c'est le pere Ronflard.
+
+Tres curieux. Notre bonhomme dort en soufflant ou souffle en dormant,
+comme il vous plaira; pendant l'entr'acte, au lieu d'aller siroter le
+mele-cassis chez le concierge du theatre, buvetiere de messieurs de
+l'orchestre, machinistes et autres employes, il reste enfoui dans le
+fond de sa boite et dort du sommeil du juste, jusqu'au moment precis ou
+le rideau se leve; et ce n'est pas la sonnette qui l'a reveille, non
+plus que la petite _polka-vinaigre_ jouee par l'orchestre: c'est
+l'instinct. Il ouvre l'oeil au moment voulu; son somme est mesure.
+
+Souffler est extremement difficile.
+
+Il faut connaitre les acteurs, pour les bien souffler; avoir etudie leur
+caractere, possede leur temperament, en un mot, savoir a quelle
+_nature_, on a a faire.
+
+Le veritable souffleur doit voir, lorsque l'artiste entre en scene,
+dans quelles dispositions d'esprit il se trouve.
+
+S'il est gai, porte aux cascades, dispose a ajouter au texte, alors, lui
+laisser la bride sur le cou.
+
+S'il est au contraire, morose, ennuye, chagrin par suite d'ennuis de
+famille ou de discussions avec l'administration, l'encourager, souligner
+ses effets, approuver son jeu.
+
+Si l'artiste est traqueur, ne pas le lacher, le tenir serre, afin qu'il
+se sente "soutenu."
+
+Une chose terrible pour l'artiste _qui sait_, c'est le souffleur qui
+"envoie" tout, prenant _un temps_ pour une absence de memoire et
+soufflant jusqu'a ce que le comedien ait dit le mot.
+
+C'est horrible alors, de se sentir pousse l'epee dans les reins.
+
+ * * * * *
+
+Un souffleur bien etrange, c'en est un dont on m'a raconte un fait, et
+qu'on pourrait denommer: le souffleur patriote.
+
+Voici pourquoi.
+
+Un artiste parisien jouait un soir en representation, dans une ville de
+l'Est.
+
+N'ayant fait qu'un raccord, dans la journee, avec les comediens de la
+troupe sedentaire, la piece etait loin d'etre _fondue_, aussi a un
+moment donne, le spectateur initie aux choses de theatre eut pu
+remarquer, ce qu'on appelle dans le langage des coulisses, _un loup_,
+c'est-a-dire le desarroi que procure parmi les acteurs une replique
+omise ou une entree manquee.
+
+L'artiste, tres emu, d'abord parce qu'on l'est toujours quand on joue en
+representations dans une ville de province (la province se vante d'etre
+plus difficile que Paris) et qu'ensuite, il jouait avec des acteurs
+qu'il ne connaissait pas, se trouble et quoique possedant une memoire
+impeccable et, ce qui n'est pas a dedaigner au theatre, l'esprit d'a
+propos, perd la tete et se voit dans l'impossibilite absolue
+_d'enchainer_ la situation par une phrase quelconque.
+
+A Paris, cela eut ete tout seul, avec un souffleur connaissant son
+metier, mais dans cette bonne ville, l'employe charge de secourir les
+memoires troublees heureux de voir l'artiste parisien patauger, lui
+chuchote au lieu de la phrase si anxieusement attendue:
+
+--Hein? vous ne faites pas le malin, maintenant! comme en 70 ... devant
+les Versaillais!
+
+ * * * * *
+
+Un de mes amis qui jouait un jour le _Pauvre idiot_ si remarquablement
+cree par Laferriere, eut a subir un souffleur etonnant.
+
+On sait qu'un acte se passe dans un cachot ou le pauvre idiot est
+enferme depuis une vingtaine d'annees. Et cette longue solitude, cette
+complete ignorance du monde et des choses exterieures ont rendu _idiot_
+le heros de la piece.
+
+Cet acte doit etre _mime_ par l'acteur charge du principal role.
+
+L'Idiot va, vient, rit, pleure, chante, pousse des exclamations,
+articule des sons rauques, arrose un pot de fleurs, fait des simagrees
+devant une chapelle; bref, il mime cet acte.
+
+A la repetition, il avait ete convenu entre le souffleur et l'artiste
+que celui-ci ne se mettrait pas a genoux ainsi que l'indiquait sa
+brochure.
+
+Le soir, le moment de la genuflexion arrive, mon ami supprime ce jeu de
+scene, et attend que le souffleur lui indique ce qui venait apres.
+
+Mais il avait compte sans son hote; le souffleur lui dit: "A genoux."
+Signe negatif de l'acteur. "A genoux!" repete plus fort l'enrage. "Non",
+murmure mon ami. "A genoux!" hurle presque le souffleur sortant a moitie
+de sa carapace. Et il fallut que le comedien obeit au souffleur dont il
+dependait.
+
+Le chef d'orchestre seul put entendre cet _a parte de l'idiot_:
+
+--Je m'y mets, mais tu me le paieras!
+
+ * * * * *
+
+Il m'a ete donne d'en voir un que je n'oublierai jamais. Ancien premier
+role aussi mauvais que pretentieux, il souffrait de cette situation
+penible: habiter les dessous.
+
+Tres fier, il ne daignait saluer que les chefs d'emploi et s'appelant
+Delacroix, mettait sur ses cartes: _de La croix_, en deux mots, sans
+doute pour faire croire que, si on le voyait dans sa trappe, il n'en
+descendait pas moins des Croises.
+
+Grincheux, ronchonneur en diable, faisant le competent, sous pretexte
+qu'il avait joue avec des artistes du Francais, on ne pouvait lui
+adresser la moindre observation. Or, un jour, a un artiste qui lui
+faisait une remarque, il repondit cette phrase monumentale:
+
+--Monsieur, vous saurez que j'ai souffle Ballande!
+
+ * * * * *
+
+Et pour finir, je citerai cette anecdote ... salee qui a trait a Dejazet
+la Grande.
+
+C'etait en 1868, au theatre de Grenoble ou l'immortelle comedienne etait
+en representations.
+
+Un soir, apres le deuxieme acte de _Gentil Bernard_, n'ayant pas eu le
+chaleureux succes qu'elle attendait--et qu'elle etait en droit
+d'attendre,--elle fit venir le souffleur au foyer et l'interpella
+brusquement en ces termes:
+
+--Ah! ca, mon garcon, que faisiez-vous donc pendant cet acte, vous aviez
+l'air de dormir? Que diable, a votre age, vous devez savoir que
+lorsqu'on est dans un trou c'est pour se remuer!
+
+
+
+
+UNE MALADIE DE PEAU
+
+_A. G. MAINIEL._
+
+
+Ah! c'etait un bien drole de type que le vieux Marsac, le pere de
+Sidonie Marsac, la Dorval moderne.
+
+Ne a Clermont (Puy-de-Dome), ce brave homme avait conserve vivaces les
+qualites et les defauts de l'auverpin.
+
+A cote de fines roublardises, il avait certaines naivetes par trop ...
+simples et bien faites pour etonner les gens.
+
+On parlera longtemps au quartier Breda--residence qu'il a choisie depuis
+la celebrite de sa fille--de sa curieuse maladie.... Oh! oui, l'etrange
+maladie de peau du papa Marsac n'est pas prete d'etre oubliee!
+
+Voici cette etonnante histoire qui a defraye pendant un mois les
+conversations de Notre-Dame-de-Lorette.
+
+Un matin du mois de janvier, alors que les carreaux de vitre sont tout
+barbouilles de givre et que la neige ouate les toits, le pere Marsac, en
+s'approchant de la croisee, pour consulter son barometre, constata non
+sans quelque frayeur, un phenomene assez bizarre sur ses mains: elles
+etaient veinees de noir.
+
+Comme dans toutes les circonstances embarrassantes de sa vie, il fit de
+nouveau appel aux lumieres de sa fille:
+
+--Chidonie! cria-t-il par deux fois, viens, viens voir ton pere, et
+dis-lui vite che qu'il a.
+
+L'actrice, apres avoir regarde attentivement la dextre paternelle,
+reprima un sourire et, pour rassurer l'auteur de ses jours, ajouta:
+
+--Ce n'est rien, va, ca passera tout seul.
+
+--Mais je chuis tigre!... che n'est plus un pere que tu as, ch'est un
+tigre, vougri....
+
+--Allons, du calme, ce n'est rien, te dis-je.
+
+--Ch'est egal, je veux aller conchulter un medechin aujourd'hui meme.
+
+--Mon Dieu, dit le medecin du pere Marsac, ce n'est pas grave, il ne
+faut pas s'effrayer outre mesure; vous allez me mettre la dessus un
+cataplasme de farine de lin, et demain ni vu ni connu, vous aurez la
+peau comme moi.
+
+--Oh! merchi, merchi, monchieur le docteur, je vous promets que votre
+ordonnance chera chuivie, allez!
+
+Effectivement, le soir meme, le pere Marsac se faisait preparer par sa
+bonne un bon _cataplajme_, qu'il se faisait appliquer sur ses extremites
+aussi manuelles que zebrees.
+
+Dam! vous dire que cette nuit-la, Morphee se livra a sa petite
+occupation nocturne, qui consiste a effeuiller ses pavots sur le front
+des gens qui oublient, serait mentir, car Marsac entendit sonner toutes
+les heures a la vieille horloge de l'eglise.
+
+Aussi, des que l'aube apparut indecise et tremblotante, le _malade_ ne
+fit-il qu'un bond pour s'assurer a la clarte du matin des progres de la
+cure. Il arracha vivement le linge qui entourait les parties colorees,
+et constatant aussitot l'impuissance du remede, s'ecria:
+
+--Cha n'a rien fait; ch'est encore plus tigre qu'avant.
+
+Que faire, fouchtra, que faire! J'irai aujourd'hui meme conchulter un
+autre medecin, une chpechialichte, vougri. Tant pis, cha couchtera che
+que cha couchtera.
+
+A deux heures, le montagnard penetra dans le salon d'attente du docteur ...
+(pas de reclame), rue Caumartin, a l'entresol.
+
+Six personnes attendaient leur tour, feuilletant impatiemment des
+albums, journaux, laisses la a dessein. Le pere Marsac, qui ne savait
+pas lire mais qui ne voulait pas en avoir l'air, prit une brochure
+intitulee _l'art dentaire_ (ce qui indiquait bien qu'on etait chez un
+manicure) et s'endormit sur la premiere page qu'il tenait a l'envers.
+
+Enfin, apres deux heures d'attente, la porte du fond s'ouvrit et un
+domestique en livree introduisit le client auquel nous nous interessons.
+
+--Mon Dieu, dit tout de suite notre homme, pour dire que je chouffre, je
+ne chouffre pas, mais ces raies noires m'inquietent et je ne sais
+comment les faire dichparaitre.
+
+Le prince de la science prit une loupe, regarda longtemps, reflechit,
+s'arma d'une plume, ecrivit quelques mots, et remettant le papier a
+Marsac anxieux, lui dit:
+
+--C'est vingt francs!
+
+L'habitant de Clermont fronca les sourcils, s'executa avec lenteur et,
+prenant la porte, fila comme un trait, desireux de connaitre enfin le
+nom du mal et le remede a suivre.
+
+Une fois dans la rue, il deplia le papier bien cher--bien cher est le
+mot--et lut avec stupeur:
+
+_Delayer du savon de Marseille dans de l'eau et se frotter les mains
+avec;--la crasse disparaitra aussitot._
+
+
+
+
+LETTRE
+
+_A NICOLE T._
+
+
+ Le Havre, 25 Aout 1884
+
+ Mon cher ami,
+
+Voulez-vous savoir ce que, moi, infime, je fais cet ete?
+
+Je m'ereinte.
+
+Sitot l'usine fermee, je m'ecrie:
+
+--Ah! ah! A nous, la mer!
+
+(Je ne garantis pas la phrase; c'est quelquefois: Oh! oh! a nous, la
+mer.)
+
+Et j'ecris tout de suite pour voir s'il n'y a rien a frire au casino de
+Levallois-les-Sables ou ailleurs.
+
+Le directeur, qui ne demande generalement pas mieux que d'animer son
+casino, me repond invariablement:
+
+"Oui, venez!"
+
+Mais, neuf fois sur dix, je ne viens pas, ce brave industriel me
+proposant des petites conditions dans le genre de celle-ci: "Vous payez
+naturellement vos frais de voyage et d'hotel, ainsi que ceux des
+artistes qui vous accompagnent; vous me donnerez deux cents francs pour
+la location de ma salle, soixante francs pour l'affichage; vous payerez
+les droits d'auteur, et nous partageons le reste.... Ah! j'oubliais; je
+me reserve deux loges et trois fauteuils d'orchestre."
+
+Aussi lui repond-on, comme chez Potin:
+
+--Et avec ca?
+
+Donc, ce que je recherche avant tout, et je pourrais generaliser, en
+disant, ce que l'artiste recherche, c'est le _fixe_, le bon fixe: comme
+ca on ne manque pas de cachet.
+
+C'est, je crois, le seul cas ou, en ete, on recherche les _feux!_
+
+Je suis d'autant plus partisan des assurances que je suis absolument
+deveinard comme directeur.
+
+Lorsque je suis _engage_, ca marche tres bien; mais quand je suis
+_interesse_, ca ne va plus du tout.
+
+Aussi, ne suis-je presque jamais mon propre _impresario_, comme disent
+les Anglais ... qui parlent italien.
+
+J'ai la guigne.
+
+Je suis sur, si je fais une affaire a mon compte, que ce jour-la il
+pleut ou le prefet est a toute extremite: alors les gens pschutt de
+l'endroit ne vont pas au theatre....
+
+Et puis quels soucis, quels _embetements_ ne s'attire-t-on pas!! Ici, il
+n'y a pas de rideau; la, point de rampe; a tel endroit, c'est le trou du
+souffleur qui fait defaut; a tel autre, ce sont les portes qui manquent
+absolument; ailleurs, ce sont les loges pour s'habiller.
+
+Comme a Luc-sur-Mer, il y a quatre ans (avant le casino actuel). Nous
+arrivons:
+
+--Ou est le Casino, ici?
+
+--Vous voyez ces cabines, eh ben, la pus grosse, c'est le Casino.
+
+A propos de Luc, un souvenir:
+
+Pour nous habiller, nous nous etions installes dans les cabines des
+bains chauds; nous avions mis une planche sur la baignoire pour etaler
+nos affaires.
+
+Comme psyche, nous avions un de ces morceaux de glace ou on se voit vert
+(les etablissements de bains et les hotels de province ont seuls le
+monopole de ces _miroirs_).
+
+Mais a un moment donne, je fais un mouvement--ca m'arrive
+quelquefois--et, v'lan! la planche bascule et la chemise immaculee
+glisse dans la baignoire ... ou il restait de l'eau sale.
+
+Heureusement que la chemise etait a mon camarade de cabine. Ce que j'ai
+ri!!!
+
+ * * * * *
+
+Dans les petits endroits, malheur a vous s'il vous faut un accessoire
+autre qu'une feuille de papier; vous ne trouvez rien, absolument rien.
+Je jouais, a Meaux, le _Serment d'Horace_. Vous savez que l'oncle
+Dubreuil appelle sa cameriste avec son revolver.
+
+Lorsque je demandai cet instrument necessaire ... a l'action, on me
+repondit: "Depuis que l'illustre Hedannomur est parti sans payer la
+location des fusils pour les _Quatre Sergents_, l'armurier ne veut plus
+louer ses armes...."
+
+Je termine cette trop longue lettre par la reponse la plus epique qui
+m'ait ete faite--et je vous en assure l'authenticite absolue.
+
+A Coulommiers.
+
+Je demande un vase quelconque, un seau pour vider l'eau de savon.
+
+Le concierge me repond:
+
+--Pour ca, il faut voir le maire.
+
+Ces pays de fromages sont etonnants: quand on veut une cruche, il faut
+aller trouver le maire.
+
+Bien votre.
+
+ F. G.
+
+
+
+
+L'ACTEUR REALISTE
+
+_A Charles et Victor LEGRAND._
+
+
+Le naturalisme n'existe pas seulement en litterature, il sevit encore et
+surtout au theatre.
+
+Certains acteurs, sous pretexte d'etre vrais, s'habillent, se griment et
+jouent de facon bien amusante, il faut en convenir.
+
+Nous avons tous connu, au Conservatoire, un garcon un peu timbre et que
+nous designerons, si vous le voulez bien, sous le prenom d'Isidore.
+
+Je n'oublierai jamais sa premiere classe.
+
+ * * * * *
+
+On sait comment se fait la repartition des eleves au Temple du faubourg
+Poissonniere.
+
+Apres l'examen, le doyen des professeurs, alors, le grand Regnier,
+choisit d'abord les eleves qui lui conviennent et laisse les autres a M.
+Got, lequel prend ceux qui ont _une bonne voix_ et passe a M. Delaunay,
+jeunes premiers et ingenues--un genre qui tend a disparaitre
+aujourd'hui.--Le reste devenait la propriete de feu Monrose, un comique
+qui enseignait merveilleusement la tragedie.
+
+Ces quatre classes offraient un aspect bien different.
+
+Chez Regnier: les travailleurs enrages, ceux que le demon du theatre
+tourmentait et qui voulaient arriver a tout prix (Regnier avait
+generalement les plus hautes recompenses aux concours de fin d'annee.)
+
+Chez Got: des farceurs qui ne demandaient qu'a s'amuser et organisaient
+des tournees a Etampes, cette tour d'Auvergne de la Seine-et-Oise,
+Chartres, etc.
+
+Chez Delaunay: la haute gomme, boudines et copurchics toujours tires a
+plusieurs epingles; jeunes ... filles pour la plupart tres fortes en
+l'art ... de se faire payer hotel et voiture, mais ne se doutant pas des
+difficultes du theatre, passant par le Conservatoire parce que c'est le
+tremplin, mais lachant l'ecole des que le vieux est trouve. A la classe
+de l'eternel jeune premier, on ne voyait que pelisses, bouquets de
+violettes, fourrures ... tout au musc!
+
+Chez Monrose, enfin, autre genre: la boheme (X... aujourd'hui, a l'Odeon,
+qui se coupait les poches parce qu'il n'avait rien a y mettre dedans) les
+echeveles, tragediens farouches, Aricies palottes et grelottantes, beaucoup
+de jolis minois cependant: le maitre etait amateur!
+
+Pour en revenir a notre heros, Isidore voulait jouer la tragedie ou la
+comedie: peu lui importait pourvu qu'il jouat!
+
+Britannicus ou Crispin, son choix n'etait pas fixe.
+
+Ayant lu qu'en 1830, les romantiques se laissaient pousser les cheveux,
+Isidore n'avait rien a envier a Clodion ou a Monsieur de Lapommeraye. Sa
+toison etait telle qu'oblige de la natter, il l'enfouissait sous son
+chapeau crasseux.
+
+Cette nature bizarre avait empoigne le createur d'Annibal, qui le prit
+dans sa classe et s'y interessa un moment.
+
+--Que savez-vous? lui dit tout d'abord Regnier.
+
+--Je sais _Oreste_, repond Isidore en se cambrant.
+
+--Ah! Eh bien, montez sur l'estrade et dites nous Oreste.
+
+ * * * * *
+
+La scene jouee, le jeune ephebe regarde, anxieux, la figure du maitre,
+pour voir l'effet produit:
+
+--C'est bien, dit celui-ci, vous apprendrez ... Scapin!
+
+Inutile d'ajouter quels eclats de rire, saluerent cette replique!
+
+ * * * * *
+
+Ce satane Isidore avait la rage de vouloir etre vrai.
+
+--Jouer vrai, il n'y a que ca! repetait-il a satiete.
+
+Il est evident que l'acteur ne saurait fouiller trop minutieusement son
+role et en creuser les details, jusque dans les plus petits recoins,
+mais enfin, il ne faut absolument pas aux depens du "mouvement," se
+perdre dans des details bien souvent subtils; car alors on en arrive a
+faire comme ce malheureux Isidore, quand il jouait les _Folies
+amoureuses_.
+
+Vous vous rappelez sans doute, lecteurs, les vers que Regnard met dans
+la bouche de Crispin:
+
+ Quand on veut, voyez-vous, qu'un siege reussisse,
+ Il faut premierement s'emparer des dehors;
+ Connaitre les endroits, les faibles et les forts.
+ Quand on est bien instruit de tout ce qui se passe,
+ On ouvre la tranchee,
+
+(Ici, Isidore faisait le geste d'ouvrir avec une clef imaginaire).
+
+ On canonne la place,
+
+(Boum! Boum!! Boum!!! tonnait le comedien).
+
+ On renverse un rempart,
+ (Parapatapouf).
+ On fait breche.
+ (Tschb!).
+
+ Aussitot on avance en bon ordre.
+
+(Il marchait comme un soldat dans les rangs).
+
+ Et l'on donne l'assaut,
+ On egorge, on massacre, on tue, on vole, on pille....
+
+Non; je renonce a decrire la pantomime fatigante a laquelle se livra
+l'eleve; a ce passage, il sautait hurlait, poignardait l'espace, donnait
+des coups de baionnette dans le vide, et tout ca, accompagne de pif,
+paf, pouf, pan, ra, ta, pa, ta, pan, pan, tzing, pft! pft! pan!!
+
+ C'est de meme a peu pres quand on prend une fille,
+
+Sachons gre a Isidore qui, probablement intimide par l'auditoire, ne
+mima pas ce vers caracteristique.
+
+La tirade finie, ce Lauri dramatique tomba epuise sur une chaise et la
+classe entiere trepigna de joie.
+
+Moralite: Ne cherchons pas trop la petite bete, sous peine de passer
+pour une grande.
+
+ * * * * *
+
+A propos de verite au theatre, je terminerai par un mot epique de vieux
+cabot, consciencieuse utilite, qui, ayant a annoncer _de la coulisse_,
+le marquis de Z. dans une piece se passant sous Louis XV, se grimait
+aussi sincerement que s'il avait du paraitre en public.
+
+--Etait-ce bien utile? lui dit un camarade, en designant sa perruque
+poudree.
+
+Et l'autre, sur un ton de melo:
+
+--Et si le decor tombait!
+
+
+
+
+LAMENTATIONS DE BOIELDIEU
+
+_A Emile BOUCHER._
+
+
+J'etais, l'autre jour, a Rouen, pour les fetes de Corneille, et, passant
+au pied de la statue de Boieldieu, voici ce que j'entendis murmurer au
+grand compositeur:
+
+ Corneille! Corneille!! Corneille!!!
+ Eh bien, nous ne l'oublierons pas
+ Ce nom qui nous corne a l'oreille
+ Depuis huit jours. Vrai, j'en suis las!
+ Les Rouennais ont plein la bouche
+ De celui qu'ils nomment leur dieu,
+ Mais moi, l'on me trouve tres mouche
+ Et pourtant je suis Boieldieu.
+
+ Qu'a-t-il donc fait ce si grand homme?
+ Le _Cid_, _Horace_ et puis _Cinna_....
+ Eh bien, moi, je pense qu'en somme,
+ Mon oeuvre est plus pschutteuse, na.
+ Je sais bien qu'il a fait _Dom Sanche_,
+ _Le Menteur_, ca c'est un peu mieux,
+ Mais, moi, j'ai fait la _Dame Blanche_
+ Et puis quoi, je suis Boieldieu.
+
+ Pour lui, seul, la ville est en fete;
+ C'est pour lui que sont accourus
+ Ministres, deputes en quete
+ De placer leur speech tres diffus.
+ Academiciens (folie!)
+ Bref, on est venu de tout lieu....
+ Et pendant ce temps on m'oublie
+ Moi, le seul, le grand Boieldieu.
+
+ Que de stances ont ete lues!
+ Combien de poemes divers!
+ Et Bornier qui, dans ses "statues"
+ Oublia de me mettre en vers!
+ Il chanta Jeanne d'Arc, Corneille!
+ Napoleon premier ... tudieu!
+ C'est une insulte sans pareille
+ De lacher ainsi Boieldieu!
+
+ C'est pour lui seul, ces oriflammes,
+ Ces etendards et ces drapeaux,
+
+ Pour lui seul, les petites femmes
+ Ont arbore de grands chapeaux,
+ Pour lui, la plus belle toilette,
+ Pour lui regards troublants ... pardieu!
+ Mettre ton nom seul en vedette,
+ C'est bien vexant pour Boieldieu.
+
+ Mais bah, pourquoi tout ce tapage
+ Je prefere mon sort au tien,
+ Tous ces gens avec leur ramage
+ T'embetent et tu ne dis rien.
+ Moi, du moins, Pierre, je n'avale
+ Pas de discours fastidieux,
+ Et si ce n'etait la rafale[1]
+ Je rirais, foi de Boieldieu.
+
+[Footnote 1: Il avait fait un temps atroce.]
+
+
+
+
+UN DROLE DE COUPLE
+
+_A P. BONHOMME_.
+
+
+Connaissez-vous les Pittalugue? Non? Oui? ah tant pis, vous me privez du
+plaisir de vous les faire connaitre.
+
+--Ca ne fait rien, allez-y, du portrait!
+
+--Vous etes vraiment bien bon; je commence:
+
+M. et madame Pittalugue sont concierges chez un notaire de mes amis.
+Lui, faineant comme un groupe de couleuvres, elle ... continuellement
+alteree et se rafraichissant toujours (C'est meme chez madame Pittalugue
+que j'ai observe pour la premiere fois ce curieux phenomene: le petit
+bleu fait les nez rouges et les gens gris, mais passons....)
+
+Ces deux etres bizarres ont le don de plaire a premiere vue, et
+parviennent a faire dire, quand on les quitte:
+
+--Tiens, c'est etonnant, ils sont polis, ces concierges!
+
+Mais lorsqu'on les revoit, la bonne impression s'efface promptement et
+l'on s'apercoit bientot qu'il faut en rabattre, leurs saluts exageres
+etant pantomime mecanique, leurs compliments, lecon apprise et leur
+politesse enfin, pure et enervante obsequiosite!
+
+Certes, des pipelets grognons, ronchonneurs et grincheux sont bien
+desagreables mais ils sont encore preferables aux Pittalugue en
+question, qui ont resolu ce nouveau probleme: embetants a force d'etre
+trop gracieux!
+
+Si vous passez vingt-cinq fois dans la meme journee devant leur loge,
+vingt-cinq fois ils vous reciteront sans reprendre haleine et sur le
+meme ton monocorde et irritant leur interminable chapelet:
+
+--Ah! voila, monsieur Bernard! Comment allez-vous monsieur Bernard?
+Bien? tant mieux! et cette bonne madame Bernard qui est si gentille elle
+va bien aussi? Ah! quel bonheur! vous etes bien aimable, nous aussi,
+allons tant mieux, monsieur Bernard!
+
+Vous etes deja au second etage que la litanie n'est pas terminee!!
+
+ * * * * *
+
+Comme on ne reste generalement qu'une minute dans leur loge, ces gens-la
+sont tellement desireux de vous debiter le plus de choses aimables en
+tres peu de temps qu'ils ne font pas du tout attention a ce que vous
+leur dites; ils posent les questions et y repondent eux-memes et aie
+donc, ca ne fait rien!
+
+Ainsi, un jour, le premier clerc de mon ami, honnete rond-de-cuir,
+depuis 25 ans dans la maison, tres malade depuis un mois, avait cesse de
+venir a l'etude, lorsque la nostalgie de la paperasserie le prenant, il
+eut l'idee fatale de se trainer a son bureau.
+
+Il arrive au premier etage ou est situee la loge des cerberes et n'en
+pouvant plus, tombe sur une chaise epoumone, soufflant comme un
+malheureux!
+
+Je vous laisse a penser si les Pittalugue qui n'avaient pas vu ce
+moribond depuis un mois, raterent l'occasion d'entonner leur refrain:
+
+--Ah! voila monsieur Buvard! C'est monsieur Buvard; Joseph, viens voir
+monsieur Buvard.
+
+Le mari arrive avec sa fille et recommence:
+
+--Ah! voila monsieur Buvard.... Comment allez-vous, monsieur Buvard?
+
+Et le pauvre malade que tout ce bruit affolait, qui n'avait pas meme la
+force de leur imposer silence, leur murmure entre deux quintes:
+
+--Ah! je crois bien ... que c'est la derniere fois ... que vous me
+voyez!
+
+Et tous les trois de s'ecrier, en choeur:
+
+--Allons, tant mieux! Quel bonheur! Qu'il est gentil!!
+
+Le lendemain Buvard mourait ... pas de ca cependant!
+
+ * * * * *
+
+Ces malheureux sont tellement habitues a etre plus que polis envers le
+public, qu'entre eux-memes ils se servent des qualificatifs les plus
+tendres.
+
+_Mon gros cheri ... petit lapin ... coco adore ..._ sont expressions
+courantes et font partie de leur repertoire.
+
+La premiere fois que je me presentai chez eux, je demandai si mon ami
+etait chez lui.
+
+Je vais demander a _bebe. Bebe? Bebe?_
+
+--Quoi, papa?
+
+Je me retourne, baissant la tete, pour voir le poupon.
+
+Mais je recule effraye me trouvant en face d'une femme colosse, leur
+progeniture, agee de 25 ans! (c'etait _Bebe_!!!)
+
+Comme Bebe n'etait pas plus fixe que Coco.
+
+--Je vais monter, dis-je.
+
+Et tous les trois, a l'unisson, comme si je leur rendais un grand
+service:
+
+--Oh! merci, vous etes bien aimable!!
+
+ * * * * *
+
+Ces chevaliers du cordon ont une maniere a eux de vous faire un
+compliment.
+
+Ils ont au-dessus de leur cheminee (on se demande pourquoi) une vieille
+lithographie representant Lamartine enfant.
+
+Comme je regardais, un jour, les traits de l'auteur de Jocelyn:
+
+--Ah! me dit M. Pittalugue, en voila un qui avait de l'esprit! il serait
+a desirer pour vous, que vous en _ayez le quart autant que lui_!
+
+--Comment le quart! reprit aussitot madame son epouse, arrivant a la
+rescousse et ne trouvant pas sans doute le compliment suffisamment
+flatteur, le quart! tu veux dire le _cintieme!!!_
+
+Et dire que ces impairs ne sont que la consequence facheuse d'un desir
+immodere de vouloir "etre agreable a tout prix."
+
+Du reste, s'il me fallait citer les gaffes de cette interessante
+famille, je n'en finirais pas; une cependant pour terminer cette
+esquisse.
+
+Dernierement, mon ami qui est celibataire (detail qui a son importance),
+avait ... comment dirai-je ... attrape ... ce que nos peres appelaient
+"un coup de pied de Venus".
+
+Occupant une situation quasi-officielle, il ne tenait naturellement pas
+a ce que cet incident fut crie par dessus les toits, aussi
+s'entourait-il de precautions infinies.
+
+Cette indisposition ne l'empechant nullement de vaquer a ses affaires,
+il etait un jour enferme dans son cabinet avec deux familles, elaborant
+un contrat de mariage.
+
+Madame Pittalugue, toujours zelee, se precipite dans l'etude, demandant
+aux clercs a parler immediatement au maitre.
+
+On lui repond que c'est impossible dans ce moment, mais ne se tenant pas
+pour battue, elle force la consigne et tombant comme un aerolithe dans
+la piece a cote, s'ecrie joyeuse en tendant une facture a Monsieur:
+
+--C'est pour votre petite note de copahu!
+
+
+
+
+LETTRE DE JEANNINE A SUZANNE
+
+_A Camille DELAVILLE._
+
+
+ Chere Suzette,
+
+Je t'entends d'ici t'ecrier, en decachetant cette lettre:--Comment, de
+Jeannine!
+
+Oui, de Jeannine elle-meme, qui semblait bien a tort t'avoir oubliee
+quand au contraire elle n'a cesse une minute de penser a toi, la
+meilleure et la plus sure des amies.
+
+Oui, je sais, j'ai garde un silence un peu trop prolonge ... quand on
+aime les gens, on leur donne des nouvelles ... mais, chere mignonne, on
+voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que la lune de miel.
+
+Esperons que ton ignorance sur ce sujet ne durera pas longtemps et
+laisse-moi te donner beaucoup, beaucoup de details sur ma nouvelle
+situation.
+
+Mariee! Je suis mariee!!
+
+Le nom de mon seigneur et maitre? Gaston de Clock, tu trouveras sans
+doute joli _de Clock_, moi je prefere _Gaston_.
+
+Comment cela s'est fait? ou nous nous sommes rencontres la premiere
+fois?
+
+Attends donc, impatiente!
+
+C'est au Palais de l'Industrie, j'etais a l'Exposition des _arts
+decoratifs_ avec papa que la vue d'un vieux tapis de Smyrne absorbait; a
+nos cotes se trouvait un jeune homme, elegamment vetu quoique sans
+recherche, et dont la figure expressive et douce me plut aussitot, et,
+ce qui prouve que la sympathie n'est pas un vain mot--le jeune homme,
+ayant apercu mon regard, ne me quitta plus des yeux.
+
+Il se fit presenter chez nous par un ami commun, vint souvent a la
+maison et ... tu devines le reste.
+
+Quant a son portrait, que te dirai-je, il me plait, c'est tout dire!
+
+Il est de taille moyenne, chatain, ses yeux sont tres noirs, voila pour
+le physique; pour le moral je n'ai pas besoin de te dire qu'il a
+enormement d'esprit, tu me connais et sais que je n'aurais jamais epouse
+un homme banal.
+
+Gaston adore le theatre, connait toutes les pieces qu'on represente, le
+nom des auteurs qui les ont signees et celui des acteurs qui les jouent ...
+peut-etre meme le prenom des actrices, mais, bast! je ne puis etre jalouse
+du passe!
+
+Bref, Gaston est tres Parisien, tres moderne, comme on dit aux Varietes
+(car aujourd'hui, je vais aux Varietes.)
+
+Tiens, pour te donner une idee de l'imagination de mon spirituel mari,
+ecoute comment le matin s'y est pris pour arriver a ses fins,
+c'est-a-dire a me conquerir, selon sa propre expression.
+
+Ayant appris la piete de mes bons parents et sachant que l'on
+n'accorderait ma main, qu'a un homme possedant des principes religieux,
+Gaston suivit regulierement les offices de Saint-Philippe du Roule ...
+et precisement aux-memes heures que moi ... ce que c'est que le hasard!
+
+Cela m'etonnait bien un peu de la part de ce mondain, mais je le savais
+resolu a tout pour m'obtenir!
+
+Desirant voir jusqu'ou irait son amour pour moi, je lui demandai de se
+confesser, lui promettant que s'il me donnait cette derniere preuve de
+devouement, nous n'aurions plus qu'a choisir le jour de la demande en
+mariage.
+
+Ce fut avec infiniment de periphrases que j'abordai ce sujet delicat;
+je tremblais fort, tu te l'imagines, redoutant la cruaute d'un vilain
+refus; enfin, appelant a moi tout mon courage, j'abordai un soir cette
+terrible question.
+
+Ma demande formulee, te dire que Gaston l'accueillit avec un
+enthousiasme indescriptible, serait peut-etre exagere, mais enfin, il
+fit contre fortune bon coeur et me demanda deux jours pour reflechir.
+
+Les quarante-huit heures ecoulees, la reponse fut affirmative.
+
+Je te laisse a deviner ma joie.
+
+C'est pour demain matin, me dit, un samedi soir, en nous quittant, mon
+fiance, a onze heures, a Saint-Thomas d'Aquin. Je m'etonnai bien un peu
+de ce changement de paroisse, mais il ne fallait pas non plus se montrer
+trop exigeante et imposer une eglise plutot qu'une autre: le principal
+pour moi etait qu'il se confessat.
+
+Le lendemain, parvenue non sans peine, a decider mes parents a sortir de
+leurs habitudes, en venant suivre la messe dans une autre chapelle que
+la leur, je les conduisis tout naturellement a Saint-Thomas, a l'heure
+que Gaston m'avait fixee.
+
+A peine, etions-nous installes que, levant les yeux, j'apercus celui
+qui devait etre le compagnon de ma vie, agenouille dans un
+confessionnal.
+
+Je ne manquai, comme tu le penses, de le faire remarquer a mes parents
+qui, emerveilles des sentiments discretement religieux de mon futur
+mari, s'empresserent, une fois rentres, de l'inviter a diner pour causer
+"de notre bonheur"!
+
+Et c'est hier soir, seulement, que demandant a Gaston, comment il avait
+eu le courage--car, c'en etait un pour lui--de faire ce que je lui avais
+si durement impose, qu'il me repondit, du ton le plus naturel du monde:
+
+--Mais, chere enfant, ce cure etait sourd comme une poterie entiere!!
+
+ * * * * *
+
+Je t'embrasse bien fort, mignonne amie, et attends anxieusement tes
+cheres pattes de mouche.
+
+ TA JEANNINE DE CLOCK
+
+
+
+
+LES TICS
+
+_A RIVET._
+
+
+Qui n'a eu ou n'a pas un ou plusieurs tics? Bien interessante serait la
+liste des tics possibles et des celebrites "tiquees".
+
+Nombreuse par exemple est la collection des gens qui clignotent a
+paupieres que veux-tu?
+
+J'ai connu un jeune homme elegant, instruit, veritable boute-en-train de
+toute la societe lyonnaise, mais qui etait, helas! dote d'un tic
+effrayant: il aboyait.
+
+Par suite de quelles circonstances cela lui etait-il arrive? Je
+l'ignore. Etait-ce apres une grande douleur, la perte d'une personne
+aimee, peut-etre? ou bien cet effroyable malheur fut-il la consequence
+d'un desastre financier, qui sait? Ce qu'il y a de malheureusement
+certain, c'est que, par moments, le pauvre garcon traversait des crises
+atroces pendant lesquelles son martyre devenait effroyable!
+
+Les jours d'orage lui etaient particulierement mauvais! Vous lui
+parliez, il etait tres calme, rien en lui ne faisait pressentir
+l'approche du mal mysterieux, et, tout a coup, au milieu d'une phrase,
+ses traits s'alteraient, il devenait bleme, et aboyait rageusement, se
+tordant les bras, faisant claquer ses doigts.
+
+La crise etait par bonheur aussi courte que violente.
+
+Mais ce qui augmentait la douleur de cet infortune c'est qu'il se
+sentait ridicule. Car, bien qu'etant extremement spirituel, gai,
+serviable et bon garcon, il avait, a cause meme du nombre de ses
+relations choisies, quelques jaloux, des envieux qui ne demandaient qu'a
+railler ses "attaques".
+
+Du reste, qui n'a pas d'ennemis en province!
+
+Un soir, en plein theatre, pendant un entr'acte, il fut en proie a ce
+mal terrible.
+
+Le rideau venait de baisser et les messieurs des fauteuils, debout,
+claque sur la tete et jumelles en main, lorgnaient les _dames_ du
+balcon. Soudain, un leger bruit, on se retourne et que voit-on? Notre
+triste heros la tete completement entree dans son chapeau haut-de-forme;
+d'un mouvement nerveux, il avait enfonce son couvre-chef sur sa figure,
+evitant par ce geste silencieux de grands eclats de voix qui eussent pu
+occasionner un scandale.
+
+J'avoue que ce soir-la, il fallut vraiment etre son ami, pour ne pas
+rire avec toute la salle!
+
+Un tic moins grave et qui ne cause de dommage qu'a l'interlocuteur du
+"tique", c'est celui du _monsieur qui vous deshabille en marchant._
+
+Si vous cheminez longtemps ensemble vous arrivez a destination
+completement depouille, et vos boutons semes sur le parcours servent de
+piste aux gens qui vous cherchent.
+
+Un tic, bien province aussi, c'est celui du monsieur qui, marchand avec
+vous, s'arrete a chaque instant a mesure que l'histoire devient
+interessante. Avec celui-la, il ne faut pas etre presse.
+
+Ca s'explique encore dans les petites villes; on n'a rien a faire, c'est
+une maniere comme une autre de tuer le temps, on met une heure pour
+faire cent metres.
+
+Un maniaque assez insupportable aussi et qu'il faut fuir a l'egal de la
+peste, c'est le _monsieur qui vous pousse en marchant._
+
+Si vous etes du cote des magasins, il vous envoie dans les carreaux de
+vitre, resultat: une depense, ou bien, il vous fait tomber dans le
+ruisseau, consequence: vous etes crotte comme deux barbets.
+
+Sans compter qu'en partant vous etiez sur le trottoir de droite et
+qu'arrives au bout de la rue, c'est sur celui de gauche que vous vous
+trouvez.
+
+Quand j'etais enfant, j'avais un tic assez vilain.
+
+Je ... comment diable dire ca, c'est difficile, a expliquer, enfin je ...
+soufflais du nez. Les uns reniflaient, moi je soufflais. C'est la meme
+chose, sauf que c'est le contraire, l'un est ascendant et l'autre
+descendant, voila tout.
+
+A chaque instant: tscheu, tscheu et aie donc! et aie donc!
+
+Chez moi regnait le desespoir.
+
+--Quelle drole de manie, il a a present!
+
+--Comment lui faire passer ca!
+
+--Attendez, dit ma grand'mere, j'ai un moyen.
+
+--Lequel?
+
+--Vous verrez ca, au diner.
+
+L'heure du repas sonnee, nous nous mettons a table.
+
+Je m'assieds et demande pourquoi l'on avait mis devant mon assiette, une
+petite lampe a essence?
+
+--Ce n'est rien, repond la grand'maman, laisse-la.
+
+--Bon, fis-je, sans vouloir d'autres explications et je commencai mon
+potage.
+
+Je n'avais pas avale trois cuillerees, que mon satane tscheu, tscheu
+commenca et la lampe s'eteignit aussitot.
+
+Tout le monde de rire aux eclats et moi profondement vexe, de me lever
+avec la lampe que j'emportai rallumer en bas, a la cuisine.
+
+--Et chaque fois que lu l'eteindras, tu recommenceras cette petite
+promenade,
+
+Cinq fois la flamme mourut, mais comme j'ai horreur de me deranger quand
+je suis a table, la cinquieme fois fut la derniere, et mon tscheu,
+tscheu, ne se fit plus entendre.
+
+Ah! si toutes les grand'meres ressemblaient a la mienne, les enfants si
+riches en habitudes ridicules se _detiqueraient_ vite.
+
+C'est encore a mon aieule, que je dois de m'etre debarrasse d'une manie
+assez ordinaire chez les bebes gates: celle de tirer la langue aux gens
+et aux choses ne me plaisant pas.
+
+Un jour, que je montrais dans toute son etendue, cet organe du gout et
+de la parole a un ami de la famille, ma grand-mere vint a pas de loup,
+derriere moi, et v'lan, sur la langue, une chiquenaude bien sentie, je
+vous l'assure.
+
+Depuis on ne vit plus ma langue, que lorsque je la donnai au chat.
+
+Je passe le tic des lyceens imberbes se frisant avec obstination une
+moustache absente; celui des femmes de quarante ans qui ne cessent de
+repeter: "a mon age ..." pour qu'on leur reponde, en choeur: "Oh!
+madame!"
+
+Eh bien, et le monsieur qui termine toutes ses phrases par cet agacant
+"vous comprenez?" Avec ce refrain monotone, ce n'est pas la carte mais
+la reponse forcee.
+
+N'oublions pas non plus le malheureux qui dodeline de la tete, comme un
+magot de Saxe. L'infortune n'ose aller a la salle des ventes de peur,
+par une desolante meprise, de se voir adjuger tous les tableaux.
+
+Independamment de ses productions locales, chaque contree a ses
+locutions particulieres.
+
+Le Breton dit: _dam!_ Le Marseillais commence ses phrases par: _te!_ Le
+Bordelais, les finit par: _he?_ Le Belge, les emaille d'un sempiternel:
+_savez-vous?_ Pas d'Auvergnat, sans un vigoureux: _fouchtra!_ Ah! on
+ferait une curieuse mosaique avec toutes ces exclamations ... mais
+n'anticipons pas et laissons aux academiciens de l'an 2886 le soin de
+rediger ces variantes, quand ils arriveront au mot tic, s'ils en sont a
+la lettre T, a cette epoque ... ce dont je doute.
+
+ * * * * *
+
+Chez les acteurs, les tics sont assez frequents.
+
+D'aucuns s'en sont servis comme attrait irresistible et doivent en
+partie leur succes a certaines manies bizarres.
+
+Celui-ci hoche la tete, celui-la la renverse en arriere, un tel se tape
+a chaque instant sur les cuisses et, pour finir enfin, nous connaissons
+tous, ce comedien, qui ayant a dire dans son role:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus.
+
+Dira:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus ... j'ai pris l'omnibus ... pris l'omnibus ...
+omnibus ... nibus ... bus ... sss ...
+
+Avec ce systeme-la, il fait finir la piece a minuit et demie, et le
+lendemain, ce sont les camarades qui ne peuvent pas dire, a leur tour:
+
+--Hier, j'ai pris l'omnibus.
+
+
+
+
+LES VACANCES D'UN COMEDIEN
+
+_A M. LEFEBVRE._
+
+
+Enfin, nous fermons le 30! s'ecrie le comedien avec un soupir enorme; je
+vais donc pouvoir me reposer! Voyons, pour ne pas perdre une minute, si
+j'ecrivais toute de suite ... au theatre d'Etampes-sur-Mer pour
+organiser quelque chose.
+
+Et pendant les deux mois de _vacances_, vous etes febrile parce que le
+directeur du Casino de Courbevoie-les-Sables vous a ecrit de retarder
+encore votre venue, tous les baigneurs n'etant pas arrives, ou bien a
+cause des reparations en train au grand kursaal de Chaville-les-Bains.
+
+Un ami qui demeure dans un trou perdu ou il s'etiole a trente francs
+l'heure, encaisse dans trois rochers, vous conseille de venir a _Nemo_;
+aucun artiste n'y est venu jusqu'a ce jour (parbleu!); il y a quelque
+chose a faire (oui, du mauvais sang!).
+
+Et ne demandant qu'a vous echauffer la bile ... toujours pour vous
+reposer, vous prenez votre _ami_ au collet, en vous ecriant:
+
+--Nemo! Nemo! Ou est-ce ca, Nemo? Connais pas.
+
+J'y vais!
+
+Et l'ami, qui exulte a l'idee que vous allez venir peupler sa solitude
+et, _qu'on sera deux derriere la malle,_ vous explique avec joie votre
+itineraire.
+
+--C'est tres simple, tu pars le matin a six heures dix....
+
+Et, comme vous bondissez, il reprend:
+
+--Oh! mon Dieu! pour une fois, tu peux bien te lever de bonne heure.
+C'est tres loin; on prend la ligne de Sceaux. Tu arrives a Tremoulu, a
+neuf heures du soir. Ah! aie soin d'emporter de quoi manger, parce que
+tu ne trouveras rien sur le parcours.
+
+--Hein?
+
+--Ah! dame, je te previens: c'est un peu sauvage, mais quoi? si tu veux
+avoir tes commodites comme a Paris, va a Trouville, alors.
+
+--C'est bon, ne te faches pas.
+
+--A Tremoulu, tu descends et tu prends l'omnibus....
+
+--Ah! il faut encore ...
+
+--Oui. Il n'est pas a tous les trains, mais je parlerai au conducteur.
+A onze heures, enfin, tu mets pieds a terre.
+
+--_Nemo!_ Tout le monde descend?
+
+--Mais non; attends donc; est-il presse! C'est Saint-Gulier, un petit
+endroit delicieux.
+
+--Oh! a onze heures du soir....
+
+--Il y a une auberge ou remise l'omnibus. Tu vois, c'est commode; tu
+prends un potage et du saucisson ... il n'y a guere de choix; tu te
+couches et le lendemain a sept heures....
+
+--Comment, encore!!!
+
+--Tu reprends l'omnibus, qui, vingt minutes apres ... vingt minutes,
+c'est une plaisanterie ... te depose dans mes bras.
+
+--Deja!!!
+
+--Oui, ris, plaisante, tu seras bien dedommage une fois arrive, je
+t'assure. Ah! pendant que j'y pense, a Saint-Gulier, defie-toi de
+l'aubergiste: il est un peu voleur!
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin, a cinq heures, votre ami se precipite avec fracas
+dans votre chambre, va a la croisee qu'il ouvre en grand, pousse les
+contrevents, arrache votre couverture, vous verse un peu d'eau sur le ...
+front et vous calme par ces mots:
+
+--Allons! allons! nous ne sommes pas ici pour dormir! j'espere que tu
+t'en es paye une partie de traversin!
+
+Vous etes tellement abruti par la fatigue des deux derniers jours, par
+cette troisieme nuit d'insomnie, car le bruit de la mer auquel vous
+n'etes pas encore fait, et les visites lancinantes des mouches et des
+punaises--auxquelles vous ne vous ferez jamais--ne vous ont pas permis
+de fermer l'oeil une seconde; vous etes tellement abruti, dis-je, que,
+sans comprendre, vous regardez votre ami qui se tord en voyant vos yeux
+bouffis, votre nez bourgeonnant et surtout, oh! surtout, l'air idiot
+avec lequel vous vous rendormez.
+
+Enfin, des l'aube, a huit heures, vous descendez n'ayant passe qu'un
+pantalon.
+
+--Ah! allons voir la mer! est naturellement votre premiere phrase.
+
+--Dans cet accoutrement? tu es fou!
+
+--Est-ce que tu esperais me voir mettre un habit noir pour aller sur la
+greve?
+
+--Mais, malheureux, songe donc que l'on te connait ici, je t'ai annonce ...
+depuis trois jours, on t'attend ... on brule de te voir, tu vas etre
+epluche.... Allons, habille-toi vite. C'est l'heure du bain, tous les
+habitants sont sur la plage.
+
+Insister serait inutile; vous remontez vous vetir plus convenablement,
+et en avant pour la plage!
+
+Vous n'avez pas fait dix pas que toutes les tetes se tournent de votre
+cote, et ta, ta, ta, et ta, ta, ta, on chuchote, on vous regarde comme
+ce malheureux jeune homme a la tete de veau n'a jamais ete regarde.
+
+L'ami, fier de son intimite avec vous, vous trimballe dans tous les
+groupes, vous presente a tous les baigneurs de sa connaissance:
+
+--Ah! c'est monsieur dont vous nous avez tant parle (echanges de
+saluts).
+
+Un mollusque a lunettes bleues, croyant vous faire un compliment
+fantastique, vous lance cette phrase prudhommesque:
+
+--Ah! monsieur, il parait que vous avez une memoire etonnante.
+
+--Du reste, nous vous connaissons depuis longtemps, reprend la femme du
+mollusque, une grosse dame, tres forte ... mais pas sur la langue
+francaise:
+
+--Mon fils me parle souvent de vous, monsieur, il vous a entendu a sa
+pension, a l'Ecole Papin, et il nous raconte toutes les singeries que
+vous leur avez faites, car vous leur en avez fait, des singeries!
+
+--Oh! vous etes trop aimable, madame.
+
+--Non, non, je dis la verite.
+
+Et toute la sainte journee, ce sont de semblables sorties qu'il faut
+essuyer.
+
+Apres le dejeuner, je demande l'heure a laquelle arrivent les journaux
+de Paris.
+
+--Le surlendemain soir, me repond-on. Et encore le facteur n'est pas
+tres exact.
+
+Mon ami, qui tremble a l'idee que je vais m'ennuyer, me dit:
+
+--Si tu veux, nous allons aller trouver le maire et lui demander la
+permission de donner une soiree dans la salle de l'unique hotel de Nemo:
+_la Licorne d'or._
+
+--Comment, tu te figures que je vais dire quelque chose devant les vingt
+moules qui composent la population flottante de ce semblant de pays!
+Mais ils croiront que monologue est le nom d'un crustace! Jamais!
+entends-tu bien. Jamais!
+
+La crainte d'une brouille me fait ceder.
+
+ * * * * *
+
+L'autorisation est accordee. Un adjoint qui calligraphie s'est charge de
+faire, a la plume, trois copies-programmes. On en placera une a la gare,
+la seconde dans la salle a manger de _la Licorne_, et une troisieme,
+devant la porte de l'hotel.
+
+--Les billets a cents sous, vous ferez trois cents francs, m'a-t-on dit.
+Mais le maire, les adjoints, leur famille, le notaire, le docteur, le
+pharmacien-dentiste-coiffeur-chirurgien-veterinaire, le chef de gare, la
+directrice de la poste et tous les parents du patron de _la Licorne_
+etant entres pour rien, je me trouve devoir a celui-ci cinquante francs
+pour la location de la salle.
+
+Mais si le resultat pecuniaire a ete nul, voici l'effet produit:
+
+A la sortie:
+
+--C'est gentil, mais vous auriez du nous dire quelque chose ou vous
+faites des grimaces.
+
+
+
+
+33, BOULEVARD HAUSSMANN
+
+_A A. BELLOT._
+
+
+Le 13 janvier 1885, Messieurs A-V, T-H, et J-B (ne leur retournons par
+le poignard dans la plaie, leur piece ne fut jouee que trois fois)
+lisaient, au theatre de la Renaissance, un vaudeville en 3 actes qui
+portait provisoirement ce titre d'indicateur: 33, boulevard Haussmann.
+
+Un de nos camarades, que nous appellerons Florival, si vous le voulez
+bien, recut comme chacun de nous son billet de service, sur lequel
+s'etalaient ces mots:
+
+ A 2 h. 1/2: Boulevard Haussmann, 33.
+ (Lecture).
+
+A l'heure indiquee, tous les artistes du coquet theatre du boulevard
+Saint-Martin, jouant dans la piece nouvelle, etaient assis au foyer,
+prets a entendre l'oeuvre inedite.
+
+Quand je dis tous, je me trompe, un seul manquait, c'etait Florival.
+L'inexactitude habituelle du jeune comedien etant proverbiale, on ne
+s'en etonna pas outre mesure, et l'on commenca la lecture.
+
+Cette petite operation terminee, on passe a la collation ... des roles.
+Il etait 4 heures vingt, lorsque la porte ouverte avec fracas, livra
+passage a un homme affole, debraille.
+
+--Florival! fut le cri pousse par tout le monde, il est temps!
+
+--Vous etes a l'amende, dit severement le regisseur.
+
+--Ah! monsieur!... si vous saviez ... d'ou je viens, haleta le jeune
+premier suffoque.
+
+--Oui, nous la connaissons, celle-la, elle ne prend plus....
+
+--Mais, monsieur, je viens; comme l'indiquait mon bulletin, du nº 33,
+boulevard Hausmann!
+
+Ici, je renonce, cher lecteur, a vous depeindre les crises de nerfs,
+les rires homeriques, les convulsions hilarantes, les spasmes
+fantastiques qui saluerent cette replique inattendue!
+
+Cinq minutes apres (pas une de moins) un calme relatif s'etant fait,
+Florival nous raconta la scene:
+
+J'arrive donc au 33, du boulevard Hausmann. Ne sachant de qui etait la
+piece, je ne pouvais citer un nom au concierge, je me contente de
+demander:
+
+--A quel etage, demeure l'auteur dramatique?
+
+Le pipelet me repond:
+
+--Ah! monsieur Saint-Albin? au deuxieme, a droite.
+
+A ce moment, je crus me souvenir qu'il y a quelques jours, au theatre,
+on parlait effectivement de la lecture prochaine d'une piece de M.
+Valabregue (Albin). Je me dis: c'est ca, Saint-Albin Valabregue. Je le
+savais Albin, mais je ne le croyais pas Saint. Il l'est, voila tout.
+
+Je monte.
+
+On m'introduit dans un salon, ou mes yeux sont attires par des
+photographies d'artiste, des menus de centiemes, un portrait de Labiche
+avec dedicace etc., etc.
+
+Je me dis: il n'y a pas d'erreur, je suis bien chez un auteur
+dramatique.
+
+J'en etais la de mes reflexions, lorsque le maitre de la maison,
+soulevant une tenture parut et vint a moi, le sourire aux levres:
+
+LUI.--Monsieur?...
+
+MOI.--Florival.
+
+LUI.--Florival?
+
+MOI.--De la Renaissance.
+
+LUI.--Ah! ah! tres bien! vous venez probablement pour ma piece.
+
+MOI.--Oui, monsieur, en effet, M. Samuel m'a dit de venir ici.
+
+LUI.--Ce serait avec infiniment de plaisir, mais nous faisons le
+maximum.
+
+MOI, _etonne_.--Ah! vous faites le maximum!
+
+LUI.--Oui, oui, aussi Bertrand m'a dit: ne donnez rien.
+
+MOI, _ne comprenant rien du tout_.--Ah! Bertrand vous a dit....
+
+LUI.--Croyez que je regrette ... mais comme on jouera la piece longtemps
+encore, je l'espere, vous aurez le temps de la voir.
+
+MOI, _comprenant de moins en moins_.--Oui j'aurai le temps ... mais je
+ne viens pas du tout pour ce que vous croyez.
+
+LUI.--Comment, vous ne venez pas me demander des places pour
+_Gavroche_?
+
+MOI.--Pas le moins du monde, je viens pour votre nouvelle piece.
+
+LUI.--Ah! tres bien, ma nouvelle piece.
+
+MOI.--Oui.
+
+LUI.--A la bonne heure. Mais elle n'est pas terminee.
+
+MOI.--Comment, elle n'est pas terminee?
+
+LUI.--Non, je ne la lirai aux artistes du Palais-Royal....
+
+MOI.--Le Palais-Royal? Je deviens fou! Qu'est-ce que le Palais-Royal
+vient faire ici?
+
+LUI, _furieux_.--Ah! ca, monsieur, est-ce que vous vous moquez de moi!
+
+MOI, _abruti_.--Mais pas le moins du monde, monsieur, je suis Florival,
+de la Renaissance et on m'a dit qu'aujourd'hui, vous nous lisiez une
+piece nouvelle, 33 boulevard Haussmann. Je suis venu chez vous et
+j'attends.
+
+LUI.--Qu'est-ce que vous me racontez la! C'est Valabregue qui a une
+piece portant ce titre, et il la lit en ce moment chez votre directeur!
+
+MOI, _courant comme un fou_.--Pardon, monsieur! Oh! ma tete! ma tete!!
+
+Allons, dit le regisseur, cette equipee est trop amusante pour qu'on
+vous punisse. Pour cette fois-ci, je leve l'amende; mais une autre fois,
+regardez mieux le tableau.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UN PERE
+
+_A Edgar PATAY._
+
+
+Vous me demandiez pourquoi le pere Prunier est fache avec le jeune
+Alfred Rigodon?
+
+Ah! mon Dieu, c'est toute une histoire que je vais essayer de vous
+raconter en quelques mots.
+
+Il faut vous dire tout d'abord, que l'invention du fil a couper le
+beurre remonte a bien des annees avant la naissance de Prunier, ce qui
+vous explique le qualificatif qui suit son nom; jadis
+Charles-le-Temeraire, aujourd'hui Prunier-le-Simple. Donc, nous etions
+depuis longtemps brouilles avec cet imbe ... ce brave Prunier; j'en
+etais personnellement ravi, ce froid me privant du deplaisir d'entendre
+divaguer notre homme.
+
+Mais, vous savez, nous habitons la campagne, c'est moi qui lui ai vendu
+sa villa; nos jardins sont contigus, a chaque instant le facteur confond
+nos journaux: autant de pretextes pour Poirier, non ... pour Prunier de
+venir a la maison; bref, pour lui qui grillait du desir de se "remettre
+avec moi", cent occasions se presentaient chaque jour, que j'evitais
+avec soin.
+
+Cependant, il eut une idee, cet homme nul (o reconnaissance, tu n'es
+decidement qu'un vain mot!). L'epoque des elections municipales
+approchait; le conseil actuel etait une reunion de gateux cacochymes qui
+laissaient aller les affaires du pays a la derive: le besoin de
+remplacer ces impotents seniles par des hommes robustes et decides se
+faisait imperieusement sentir. Depuis longtemps, on eprouvait dans le
+pays le desir de voir un sang jeune et chaud couler dans les veines des
+nouveaux officiers municipaux a la place du lait fige qui glacait ces
+vieux cadavres ambulants de conseillers.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que, cherchant un homme intelligent,
+logique, instruit et spirituel, tous les habitants de la commune
+dirigerent leurs yeux sur moi. Ce fut Cerisier, allons, bien! Prunier,
+veux-je dire, qui attacha le grelot; il vint me trouver officiellement,
+s'excusa de troubler ma retraite, mais le salut du pays en dependait; il
+me suppliait de consentir a me laisser porter candidat aux elections
+municipales; ma nomination etait assuree, ajoutait-il, je jouissais de
+toute la faveur populaire, et un refus serait une grave offense.
+
+Tout en l'ecoutant, je me disais:
+
+--Mais pourquoi diable insiste-t-il autant? Je ne demande certes pas
+mieux.
+
+Je me levai et, comme le renard de la fable, lui tins a peu pres ce
+langage:
+
+--Mon cher ami, je suis tres sensible a votre demarche, je vous en
+remercie. J'accepte, non pour les honneurs et la gloire inherents a ce
+titre de conseiller municipal, loin de la: j'ai toujours, en homme
+modeste, meprise ces vains hochets du pouvoir. J'accepte, parce que je
+vois le peril qui menace notre commune; ce village tremble sur sa base,
+le pays peut compter sur moi. Merci de venir au nom de nos amis me
+proposer de defendre la nation. Vive la France!
+
+Figuier (decidement, j'y renonce) Prunier en pleurait, persuade que
+l'univers avait les yeux sur nous, il m'embrassa avec effusion, et
+partit larmoyant, annoncer la bonne nouvelle aux gens du pays qui,
+anxieux, haletants, attendaient ma reponse.
+
+Quinze jours apres, je donnais un grand diner en l'honneur de mon
+election. Prunier ... oui, je dis bien, Prunier s'etait naturellement
+invite.
+
+Il etait place a table en face de Rigodon (Alfred), un de mes amis,
+jeune homme charmant qui, dans la semaine, lit les journaux au ministere
+de l'Interieur.
+
+Je ne sais a quel propos, a un moment donne, Prunier lui decoche une
+grossierete; je me penche a l'oreille de mon voisin (car, me defiant de
+ses gaffes, je l'avais place a cote de moi) et lui souffle ces mots:
+
+--Epargnez-le, je vous dirai pourquoi.
+
+ * * * * *
+
+Maintenant, faisons entrer en scene un personnage nouveau:
+
+Mademoiselle Sidonie Prunier, vingt ans, maigre, brune, seche, osseuse,
+pointue et muette, du moins, je le suppose, car je ne lui ai jamais vu
+ouvrir la bouche si ce n'est pour manger ou bailler.
+
+Est-ce sa dot, qui est cependant acceptable, ou bien son caractere, qui
+ne l'est peut-etre pas, mais, ce qu'il y a de certain, c'est que
+mademoiselle Sidonie est d'un casement difficile.
+
+Son pere a toutes les peines du monde a lui decrocher un mari, et, sans
+cesse aux aguets, il croit toujours decouvrir le merle desire ... qui se
+derobe au dernier moment.
+
+ * * * * *
+
+Aux quelques mots que je lui murmurai rapidement, Pecher, sapristi ...
+Prunier comprit qu'il se trouvait en presence du gendre introuvable, et
+sa figure, de rembrunie qu'elle etait, devint sereine et beate.
+
+Oui, positivement, a ce moment-la, Prunier avait l'air serein.
+
+Alors, sans perdre une minute, notre homme commenca le siege de Rigodon.
+
+--Un peu de Chateau-Laffitte?
+
+--Supreme de volaille?
+
+--Sidonie, passe donc la creme fouettee a monsieur.
+
+C'etait en vain qu'Alfred refusait, son assiette etait toujours pleine.
+
+On se leve, Rigodon s'apprete a offrir son bras a une dame; las! le
+malheureux garcon, c'est Prunier qui le prend: il le guettait, l'infame!
+
+--J'espere que vous me ferez aussi l'amitie d'accepter mon hospitalite.
+J'ai une charmante chambre a votre disposition; vous serez la comme chez
+vous; les Prunier ne sont pas genants; vous aurez votre clef, vous
+sortirez quand vous voudrez, vous rentrerez a votre heure. Venez diner
+le samedi a cinq heures et demie et repartez le lundi apres dejeuner.
+Nous nous amuserons, allez! C'est entendu, hein? Je compte sur vous. A
+samedi!
+
+ * * * * *
+
+Rigodon n'en revenait pas.
+
+Comment, cet homme qu'il ne connaissait pas, qui meme, tout a l'heure
+avait ete impoli envers lui, se montrait familier au point de lui offrir
+chambre et nourriture a la campagne? C'est prodigieux!
+
+--Bah! je veux bien, se dit Rigodon, voila mes dimanches assures. Ca
+tombe a pic; Amelie va precisement passer tous les dimanches chez son
+pere!
+
+Et le samedi suivant, Rigodon prenait le train a Saint-Lazare et
+debarquait a _Poussiere-sur-Seine_, ou Prunier l'attendait a la gare.
+
+Alors seulement, Alfred eut une idee du paradis.
+
+Arrives a la villa Garibaldi (on n'a jamais pu savoir pourquoi ce
+buen-retiro bourgeois portait le nom du general italien), Prunier se rua
+sur notre ami en lui criant:
+
+--Asseyez-vous.
+
+--Hein?
+
+--Asseyez-vous et enlevez vos souliers; voici des pantoufles.
+
+--Oh! merci.
+
+--Otez votre jaquette.
+
+--Pourquoi?
+
+--Prenez cette veste de toile, donnez votre chapeau et mettez ce panama.
+
+--Que de reconnaissance!
+
+--Ne parlez donc pas de ca!
+
+Et cela dura tout l'ete de 1884.
+
+Le dimanche matin on apportait a Alfred, encore couche, un grand bol de
+lait ... du lait de vache, celui-la! A table, rien que des produits du
+jardin, de vrais radis, des artichauts du potager cueillis par
+_mademoiselle ma fille_, disait Neflier ... Prunier.
+
+Le premier dimanche on avait visite le pays; la famille expliquait qu'a
+tel endroit du bois, Charles IX ou Louis XI (on n'etait pas fixe) avait
+detache un pendu, pret a rendre le soupir extreme (decidement, ce
+n'etait pas Louis XI); les autres dimanches, on faisait des excursions,
+c'etait charmant!
+
+De temps en temps, le lundi matin, alors que les Prunier, agitant leur
+mouchoir, saluaient le depart du train qui emportait Rigodon, notre
+Parisien se demandait bien a part lui:
+
+--Enfin, pourquoi cet accueil?
+
+Mais ne trouvant pas de reponse et heureux de cette sympathie qu'il
+inspirait, il donnait un autre cours a ses idees!
+
+Le dernier dimanche de septembre, notre rural prit Rigodon a part et lui
+demanda cinq minutes.
+
+--Avec plaisir, ma vieille branche de Prunier, dit gaiement le citadin.
+
+Et apres un silence, employe a la confection de sa phrase, le
+proprietaire commenca:
+
+--Vous ne vous ennuyez pas, Rigodon?
+
+--Ah! ca, vous riez, dit le jeune homme, comment voulez-vous que je ...
+
+--Non, vous ne comprenez pas, je ne parle pas du moment present ... je
+fais allusion a votre vie ... pendant la semaine. Est-ce que vous
+n'eprouvez pas de temps en temps le besoin de faire partager vos joies,
+vos plaisirs, vos sensations a ... quelqu'un; en un mot, bon Rigodon, ne
+songez-vous pas a ... vous marier?
+
+Rigodon s'ecria alors, devinant tout a coup:
+
+--C'est donc pour ca!
+
+Et prenant les deux mains de son amphytrion, il lui dit ces simples
+mots:
+
+--Ma femme s'appelle Amelie et j'ai deux garcons!
+
+
+
+
+UNE REPRESENTATION EXTRAORDINAIRE
+
+_A Laurent CARATSCH_
+
+
+Oh! bien extraordinaire, en effet, la representation que j'organisai a
+Bordeaux au mois de septembre 1880.
+
+Mais n'anticipons pas.
+
+ * * * * *
+
+Mon premier prix de comedie obtenu, et ayant beaucoup travaille pour le
+conquerir, je me dis:
+
+Enfin, je vais donc aller me reposer un brin dans mon pays, en province!
+
+Et de prendre mon ticket pour la ville du bon vin ... et des grands
+blagueurs.
+
+A peine _dechemindeferre_, je courus chez moi me faire presser par les
+miens.
+
+Je n'avais pas fini de pleurer dans le gilet d'un vieil oncle ... que
+je voyais pour la premiere fois ... qu'on vint m'annoncer la visite d'un
+inconnu.
+
+Le monsieur, introduit dans le salon familial, prit tout a coup la
+parole, en ces termes:
+
+--Je sais que vous etes arrive, aussi je tiens a etre le premier
+etranger qui vous felicite du grand succes que vous avez eu la-bas ...
+au Conservatoire.... Ca ne m'etonne pas, du reste.... Je vous connais
+depuis longtemps, moi. Ah! vous etiez bien petit a l'epoque ... tenez,
+pas plus haut que ca.... Je le disais a tout le monde ... le petit
+Felix ... vous verrez ca ... plus tard! Me suis-je trompe, he?
+
+--Mon Dieu, monsieur, je vous remercie bien sincerement de l'objet....
+
+--Vous ne le connaissez pas l'objet.... Non, vous ne le connaissez pas ...
+car je viens aussi vous demander ...
+
+--Allons donc! fis-je a part moi.
+
+--De vouloir bien preter votre aimable concours a une fete que nous
+donnons....
+
+--Ah! ah!
+
+--Nous serions si heureux d'afficher en grosses lettres le nom de _notre
+compatriote_, suivi de ce beau titre si difficile a acquerir et si
+legitimement envie: Premier prix du Conservatoire!
+
+Comment refuser, a un homme qui vous a vu pas plus haut que ca ... et
+qui vous passe tant de pommade. Pas moyen, n'est-ce pas? Aussi lui
+dis-je:
+
+--Vous pouvez compter sur moi.
+
+Je croyais qu'il allait m'etouffer. Non, si vous aviez vu ce garcon!...
+enfin, c'est a se demander quel serait son etat s'il gagnait jamais un
+lot de 200,000 francs.
+
+Ses transports de tendresse un peu calmes, mon admirateur ... interesse
+reprit:
+
+Vous allez lire les journaux, je vais vous, faire passer une _nautte_!
+Je ne vous dis que ca! Eh bien et les affiches ... non, mais vous verrez
+les affiches!
+
+En effet, je les apercus le lendemain d'un bout de la rue a l'autre.
+
+J'avais ce qu'on appelle en argot de theatre: _Le fromage a la creme_,
+c'est-a-dire mon nom imprime sur une bande blanche.
+
+Aussi, pensez ce que mon coeur battait!
+
+Ce jour-la, sous pretexte de faire visiter la ville a mon grand-pere,
+qui l'habitait depuis plus de trente-cinq ans et qui la connaissait
+naturellement mieux que son petit fils, je le fis passer _par hasard_,
+devant tous les murs ou l'on affiche d'ordinaire.
+
+Elles m'eblouissaient, ces immenses pancartes!
+
+Vous n'avez pas idee, o Parisien qui n'etes jamais alle plus loin que la
+Porte-Maillot, de la dimension extraordinaire, folle, insensee des
+affiches de theatre en province!
+
+On se demande en voyant le nom d'illustres inconnus, comme moi, ecrit en
+lettres gigantesques s'il y aurait des caracteres assez grands pour
+imprimer le nom de Got ou de Dupuis, s'ils venaient en representations
+dans ces parages ... ou on exagere tout.
+
+La fete se passa fort bien. Le malheur fut qu'alleche par le grand et
+immodere succes que me firent mes compatriotes, je pretai une oreille
+trop encourageante, si j'ose m'exprimer ainsi, comme disait feu
+Ballande, aux personnes qui me conseillaient d'organiser moi-meme une
+representation.
+
+Ah! si j'ai jamais eu une mauvaise idee, c'est bien ce jour-la!
+
+La representation decidee, il s'agissait de trouver un local.
+
+On m'indiqua une charmante petite salle qui, jadis, sous le nom de
+Gymnase dramatique, avait donne tous les soirs, pendant de nombreuses
+annees, l'hospitalite a des milliers de spectateurs. (Ligier s'y fit
+meme entendre). Mais depuis une dizaine d'annees, delaissee par les
+directeurs, elle ne s'entrebaillait qu'a de rares intervalles, pour les
+troupes de passage.
+
+La derniere _tournee_ qui etait passee sur ces planches fut celle de
+Saint-Germain avec Jonathan.
+
+Il fut meme repondu a l'artiste un mot epique, par la _patronne_ d'un
+hotel voisin.
+
+Jouant a 8 heures et la table d'hote etant a 6 heures et demie,
+Saint-Germain avait demande de diner, lui et sa troupe, un peu plus tot,
+afin d'avoir tout le temps de s'habiller et de respirer un peu en
+sortant de table. Ce surcroit de travail ne fut pas goute des
+domestiques, qui servirent les artistes, comme des chiens. Saint-Germain
+va trouver l'hotesse:
+
+--Je ne vous comprends pas, madame, de tolerer que vos domestiques nous
+traitent avec un tel sans facon; nous ne demandons pas l'impossible,
+apres tout; puisque nous payons bien, nous demandons a etre servis
+convenablement.
+
+--Eh! monsieur, c'est ce que je ne cesse de leur repeter: ce sont des
+comediens, je le sais bien, mais enfin quoi, vous ne savez pas ce que
+vous pouvez devenir!
+
+ * * * * *
+
+Mais revenons au Gymnase ... bordelais.
+
+Cette salle ne sert, la plupart du temps, qu'a l'execution de choeurs,
+cantates, oratorios, etc., etc., et la scene n'etant pas suffisamment
+spacieuse pour contenir les cent cinquante ou deux cents personnes qui
+y prennent place les jours d'execution, on a eu l'idee de l'agrandir au
+moyen de rallonges, ce qui fait qu'elle va jusqu'au milieu du theatre.
+
+Par consequent, le rideau baisse separait la scene en deux parties
+egales.
+
+Je louai donc cette salle, demandant toutefois qu'on me la donnat
+arrangee et en etat de pouvoir y jouer la comedie, car, n'ayant pas
+l'intention d'interpreter un drame militaire aux evolutions nombreuses,
+ce supplement de scene etait pour moi parfaitement inutile et genant.
+
+Il me restait alors a chercher trois ou quatre artistes, afin de
+composer un spectacle presentable.
+
+Justement Amiati, de l'Eldorado, etait en representations a l'Alcazar,
+ou elle faisait _flores_. J'avais eu occasion de la voir souvent, au
+concert du boulevard Strasbourg; nous avions beaucoup d'amis communs, la
+presentation fut donc rapidement faite. Mise au courant de la situation,
+l'Etoile, avec la meilleure grace du monde, me promit son concours, si
+toutefois elle avait la permission de son directeur.
+
+Je la conquis, cette permission!
+
+Je flamboyais, victorieux: Je possedais Amiati!
+
+Amiati, c'etait mon _clou_ (encore une expression bizarre.)
+
+C'etait pour ma soiree, un attrait reel, car la haute societe n'allait
+pas a l'Alcazar, et desirant fort applaudir la chanteuse, ne manquerait
+pas cette occasion.
+
+En ecrivant le nom de mademoiselle Amiati, il me revient a l'esprit un
+mot que lui lanca son hotesse.
+
+Comme le public qui devait venir au Gymnase applaudir _mon etoile_,
+etait infiniment mieux eleve que celui qui l'acclamait tous les soirs a
+l'Alcazar, sa proprietaire lui dit:
+
+--Vous n'aurez pas peur de chanter au Gymnase?
+
+--Pourquoi ca?
+
+--Te, vous allez voir la des gens bien!
+
+Decidement, les maitresses d'hotel de Bordeaux ont le monopole des
+reparties heureuses.
+
+Amiati, c'etait assurement beaucoup, mais ca ne suffisait pas.
+
+On jouait au Grand Theatre: _Les Etrangleurs de Paris_. J'avais
+precisement un camarade qui jouait un monsieur parfaitement honnete
+qu'on etranglait vers les dix heures et quart, je lui proposai de jouer
+avec moi: _Le petit voyage_.
+
+Sur ces entrefaites, un couple vient m'offrir de jouer un lever de
+rideau. A merveille!
+
+Un baryton se presente.
+
+Il repete, mais ne chante pas une note de la partition, et comme le
+pianiste le regarde, abruti:
+
+--Allez toujours, lui dit-il, moi, je ne fais pas ce qui est marque!
+
+Le pianiste l'envoie promener ... je comprends ca.
+
+Le jour de la representation arrive, je cours chez le machiniste qui me
+demande trois jours pour enlever l'avant-scene.
+
+--Trois jours, assassin, mais je joue ce soir!
+
+--Oh! alors n'y comptez pas.
+
+Je sentais blanchir la moitie de mes cheveux.
+
+--Mais comment voulez-vous que je fasse? le trou du souffleur a disparu
+sous les planches qu'on a ajoutees ... et il sera utile, le trou du
+souffleur!!!
+
+--Eh bien, il faut le mettre a decouvert.
+
+--C'est mon avis.
+
+--Levons trois planches, alors!
+
+--Levons trois planches, alors.
+
+Et nous voila levant trois planches. Jusqu'ici j'avais ete organisateur,
+regisseur, j'etais maintenant menuisier.
+
+Les trois planches enlevees, la carapace du souffleur emergea. Mais
+devant cette boite, il y avait un trou enorme et, de la premiere
+galerie, on aurait vu les jambes de ce modeste mais utile employe.
+
+Je dis au machiniste:
+
+--A present, il faut boucher cette cavite avec des planches:
+
+Cet ouvrier me repond avec sang-froid.
+
+--Avez-vous des planches?
+
+Alors, instinctivement je me fouille pour voir si par hasard je n'avais
+pas sur moi....
+
+Non, voyez-vous ce miserable qui me demande si j'ai des planches!!
+
+--Eh bien, et celles-la, fis-je en lui montrant celles que nous venions
+d'enlever.
+
+--Oh! mais je ne puis pas les couper, reprit-il, il me les faudra
+intactes pour les remettre a leur place.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que nous allons faire alors, nous ne pouvons
+cependant pas jouer avec un abime beant au milieu de la scene.
+
+--Je ne sais pas, moi.... Clouez un tapis.
+
+Le temps s'ecoulait, nous decidames de suivre ce conseil, et nous voila
+a genoux, clouant un tapis de billard au-dessus de cette immense trappe.
+
+J'etais devenu organisateur, regisseur, menuisier, machiniste, tapissier
+et ce n'etait pas fini!!!
+
+Pourvu, grands dieux! que mes artistes ne viennent pas se promener sur
+ce parquet bizarre, ils n'auraient qu'a disparaitre tout a coup, le
+public croirait que nous jouons une feerie.
+
+Le trou du souffleur se trouvait donc ainsi place _au milieu de la
+scene_; ce qui fait que le soir, lorsque l'acteur s'avancait par trop,
+il avait le _souffleur derriere lui_.
+
+--Eh bien, et la rampe? ou est-elle la rampe?
+
+--Elle est cachee sous les planches.
+
+--Alors, nous n'aurons pas de rampe, ce soir???
+
+La seconde moitie de mes cheveux s'argentait.
+
+--Allez vite, vite, me dit le menuisier-machiniste, chez le gazier du
+theatre.
+
+--Ou ca?
+
+--A l'usine a gaz.
+
+--Bien, j'y vais.
+
+On sait que les usines a gaz ne sont jamais situees au centre des
+villes, aussi ce fut seulement une heure apres que je descendis de
+voiture.
+
+--L'employe charge du compteur a gaz du Gymnase ... ou est-il?
+
+--A dejeuner, chez lui ... 310, boulevard du Bouscat. (A l'extremite de
+la ville!)
+
+Ah! le criminel! j'y cours.
+
+Une fois chez lui, on me dit:
+
+--Il vient de partir pour la rue Ornano ou il range un tuyau a gaz, dans
+la rue.
+
+Je vole rue Ornano.
+
+Je vois des paves entasses les uns sur les autres ... mais pas de
+gazier. Je demande aux boutiquiers voisins.
+
+--Ou est-il?
+
+--Qui?
+
+--Le gazier qui etait la tout a l'heure.
+
+--Il est alle probablement boire un coup.
+
+--L'ivrogne! il sort de table!!!
+
+Et me voila, au milieu de la rue, devant un tuyau defonce qui empestait
+l'air, attendant mon homme.
+
+Il arriva enfin, je lui raconte ce qui se passe.
+
+Apres m'avoir fait recommencer trois fois mon recit, ce bandit me
+repond:
+
+--Je ne peux pas quitter mon poste sans autorisation du directeur de
+l'usine. Allez me la chercher.
+
+Je galope a l'usine. J'arrache le mot et retourne chercher le gazier que
+j'entraine avec moi.
+
+Une fois au theatre, on me dit:
+
+--Le piano n'est pas encore arrive et les artistes attendent pour
+repeter.
+
+Il etait deux heures et je n'avais rien pris depuis la veille au soir.
+
+Je me precipite chez le facteur ... de pianos.
+
+Ce scelerat me repond:
+
+--J'ai oublie de dire hier a mon patron que vous etiez venu, et je ne
+puis vous preter un piano sans qu'il le sache.
+
+--Ou est-il votre patron?
+
+--A la campagne, mais il reviendra ce soir a 7 heures.
+
+--A 7 heures, canaille!!!! mais je le veux de suite!
+
+Et j'allais l'etrangler, lorsque la porte s'ouvrit et la jeune fille de
+la maison parut.
+
+Au lieu de me faire arreter pour tentative d'assassinat, me
+reconnaissant, elle consent a me louer un Pleyel. J'etais sauve.
+
+J'arrive au theatre. Mes artistes ayant perdu patience venaient de
+partir, ne sachant trop s'ils reviendraient le soir. J'en racole trois
+au cafe du theatre, et nous repetons pour la premiere fois: _Le petit
+voyage_.
+
+Quelle repetition, mon Dieu!
+
+Je croyais devenir fou. Le jeune premier ne savait pas un traitre mot,
+l'ingenu, qui avait pris des lecons de Talbot, demandait une allumette
+sur le ton des imprecations de Camille, et quant a celui qui jouait le
+role de l'aubergiste ... non, celui-la je renonce a vous le depeindre ...
+Au fait si ... un mot vous donnera une idee de sa betise.
+
+J'avais a lui dire, dans la piece, apres lui avoir commande le menu du
+souper:
+
+--Comme dessert, vous nous fricasserez quelque chose de sucre.
+
+A quoi, il doit repondre, enumerant ses plats:
+
+--Parfait-vanille ... orange, etc. etc.
+
+Ce malheureux ignorant qu'il existait de par le monde ... des patissiers
+des parfaits, me repond d'un air entendu et comme s'il s'agissait de
+l'adverbe:
+
+--Parfait!... vanille, orange.
+
+Je lui fus reconnaissant, car il me fit rire. C'etait la premiere fois
+que ca m'arrivait depuis trois jours.
+
+ * * * * *
+
+Je dis au machiniste:
+
+--Comme accessoires, il nous faudra une cheminee....
+
+Il me repond avec ironie:
+
+--Une cheminee ... au mois de juillet!
+
+Mais ce machiniste m'en a fait une plus drole.
+
+Je le vois arriver avec une chaise originale.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ca?
+
+--C'est une precaution.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire?
+
+Et me faisant voir la brochure, il me montra ces mots: _Auguste rentrant
+avec une grande precaution_.
+
+Enfin, je vis se terminer cette maudite representation avec un reel
+grand plaisir. Tout avait bien marche, mais c'est egal, si je ne suis
+pas devenu fou ce soir-la, c'est que ma cervelle est rudement solide.
+
+N'importe, quand on me reprendra a organiser une representation
+extraordinaire, on refusera du monde a la piscine Rochechouart.
+
+
+
+
+LE RUBAN
+
+_A Aurelien SCHOLL._
+
+
+Je vous donne en mille a deviner pourquoi mon ami Georges de Senneville
+n'a pas fait son volontariat?
+
+ * * * * *
+
+Inutile de chercher, vous ne trouveriez pas; aussi vous le dirai-je,
+tout de suite.
+
+Georges avait dix-neuf ans, son baccalaureat et ... une maitresse pour
+lui tout seul; aussi comprendrez-vous aisement la grimace qu'il fit, en
+recevant un beau jour du mois d'avril, un imprime portant ces mots:
+
+ CLASSE DE 1884
+
+ CONVOCATION
+
+"Le sieur Fernand-Georges de Senneville, inscrit sur les tableaux de
+recensement du 1er arrondissement de Paris, est invite a se presenter
+devant le conseil de revision, qui se reunira le jeudi 24 avril 1884, a
+huit heures du matin, au Palais de l'Industrie (Champs-Elysees) pavillon
+Nord-Est, salle du rez-de-chaussee, porte 5, pour proceder a la
+formation de la classe de 1884."
+
+--Sapristi! En voila bien d'une autre! Je n'y pensais plus, moi!
+
+Et la tete baissee, Georges, dans une attitude d'abattement
+indescriptible se prit a penser au vernissage, aux petits soupers qui en
+sont la consequence, en un mot a ces mille distractions de desoeuvre.
+
+Il faudrait donc, pendant douze interminables mois, oublier tous ces
+plaisirs, se priver de ces fetes ereintantes, il est vrai, mais
+obligatoires pour quiconque fait partie de ce regiment bizarre et
+interlope qu'on denomme le Tout-Paris!
+
+Certes Georges etait bon patriote dans maintes circonstances, il avait
+donne de preuves de son attachement au sol natal; dernierement encore,
+n'avait-il pas a Nanterre fait une conference sur "le repeuplement de la
+France", conference qui lui avait valu les felicitations et temoignages
+de sympathie de la part des notables de la commune? N'etait-il pas
+membre fondateur de la Ligue des patriotes. Et du reste, il avait de
+qui tenir, car dans sa famille on ne comptait que gentilshommes
+valeureux et guerriers celebres: Carolus de Senneville, son grand-oncle,
+dont le portrait en pied etait le plus bel ornement du grand salon
+paternel, n'etait-il pas la pour donner un dementi eclatant a l'impudent
+qui aurait doute du courage familial? Non, encore une fois, personne
+n'ignorait le chauvinisme de Georges comme il se plaisait a dire a
+lui-meme.
+
+Mais c'est egal, quitter tout a coup le pantalon etroit pour la large
+culotte garance, abandonner les souliers chinois pour les godillots
+carres, troquer son bon lit de plume contre le sommier gouvernemental,
+ne plus faire la grasse et reconfortante matinee, ce n'est pas drole; en
+un mot quand on a pris la douce et facile habitude de ne rien faire, et
+qu'un beau jour, sans crier gare, on vient vous rappeler que vous devez
+servir la patrie, eh bien, entre nous, c'est dur, convenons-en.
+
+Aussi, l'exclamation ci-dessus n'avait donc rien d'exagere.
+
+ * * * * *
+
+Georges alla, tout deconfit, faire part de la mauvaise nouvelle a Lucie,
+l'ange blond qui charmait son heureuse existence.
+
+--Et il n'y a pas a dire: mon bel ami, soupira-t-il, en lui montrant la
+cruelle convocation, il faut sauter le pas.
+
+--Voyons, dit tout a coup son amie, n'as-tu pas de cas d'exemption, au
+moyen duquel tu pourrais....
+
+--Helas! non! soupira Georges, j'ai deja obtenu deux sursis, mon pere
+vit encore ... bien heureusement. Je suis tres bien constitue.
+
+--Oui, je sais, murmura Lucie, ses jolis yeux baisses, ah! c'est bien
+triste!
+
+--Oui, tres triste, en effet, repeta Georges sur le meme ton et tout en
+pensant a autre chose.
+
+--Une idee! exclama la jeune fille; si tu te fatiguais beaucoup jusqu'a
+demain matin, peut-etre qu'en voyant une figure tiree, des yeux battus,
+on te croirait un peu poitrinaire et alors....
+
+--Ah! bien, ouiche, fit Georges, si tu crois qu'on ne la leur fait
+jamais, celle-la! Ils n'y coupent plus, va, et depuis longtemps!
+
+--Ca ne fait rien, essaye tout de meme.
+
+--Mon Dieu, je veux bien. Voyons, qu'est-ce que je pourrais faire qui me
+fatiguat beaucoup et ne fut pas trop ennuyeux. Il y a la marche, oui;
+mais ca ne me va pas enormement, sans compter que ca rate quelquefois;
+ainsi Gaston, tu sais, celui qui est si pale, eh bien, Gaston s'etait
+livre a cet exercice ereintant: le matin il etait alle de la barriere du
+Trone a Longchamps, a pied; il arrive au conseil frais et dispos, le
+visage epanoui, avec des couleurs, le malheureux!
+
+--Bon pour le service! lui cria-t-on, l'ayant a peine vu. Tu comprends
+qu'il ne me sourit guere de juiferranter ainsi pour en arriver a ce
+resultat!... Voyons, c'est curieux, je ne vois pas....
+
+--Eh! bien, moi, dit Lucie plus rouge qu'une cerise, j'ai trouve--et
+sans chercher beaucoup--un moyen sur et agreable de te fatiguer....
+
+--J'y suis! cria Georges, qui venait de comprendre, un peu tardivement,
+entre nous! J'y suis! repeta-t-il par deux fois tout en couvrant de
+baisers sa gentille maitresse. Oh! amour de ma vie, tu as raison, mais
+ou donc avais-je la tete de ne pas penser a ...
+
+Eh! bien, je veux preparer les choses de longue main, tiens-toi prete a
+six heures, je viendrai te chercher pour diner. Et fie-toi a moi pour le
+programme de notre soiree.
+
+ * * * * *
+
+Sorti de chez Maire, a huit heures et demie, notre aimable couple se
+dirigea du cote des Varietes, ou Georges avait loue une baignoire
+grillee, s'entend!
+
+Vous dire qu'aucune replique des acteurs ne leur echappa serait
+peut-etre mentir ... leur _attention_ fut un tantinet _distraite_.
+
+Venus au quart du premier acte, ils partirent au milieu du dernier.
+
+Legerement emoustilles par le champagne et les grivoiseries si
+chastement lascives de Judic, nos tourtereaux, enfouis dans le fond
+d'une voiture, arriverent promptement chez eux, animes des meilleures
+intentions, je vous l'assure.
+
+ * * * * *
+
+A la clarte discretement timide d'une veilleuse opale, Georges et Lucie
+s'en donnerent a coeur joie et se livrerent a un de ces duels d'ou
+l'amour sort vainqueur, comme on disait au bon vieux temps.
+
+Quand on a fini de rire, on peut causer, a dit Lamartine, je crois (je
+n'en suis pas sur). Nos amoureux causaient donc de choses et
+autres--surtout d'autres--et s'embrassaient toutes les deux minutes,
+pour n'en pas perdre la charmante habitude.
+
+C'est ici, o Armand Berquin, qu'il me faudrait ta plume.
+
+Comme si elle en eut besoin, la coquette Lucie s'etait vetue, pour se
+rendre plus irresistible encore, d'une chemisette de soie creme, egayee
+par endroits de petits noeuds de ruban ponceau!
+
+Ayant arrache un de ces rubans, elle jouait avec, s'en faisant tantot un
+collier, tantot un bracelet; a un moment donne, une idee folle la prit.
+
+ * * * * *
+
+--Mais tu me chatouilles, dit Georges en sursautant; qu'est-ce que tu
+fais?
+
+--Je te decore, balbutia Lucie.
+
+ * * * * *
+
+--Huit heures! leve-toi vite, tu vas etre en retard!
+
+--Saprelotte! nous nous sommes endormis, dit Georges en enfilant
+prestement son pantalon. Adieu, mignonne aimee, a midi je viendrai
+immediatement t'annoncer, heureux ou triste, le resultat.
+
+Notre conscrit fit irruption dans la grande salle du conseil, comme le
+sergent instructeur appelait son nom. Il etait temps, pensa Georges,
+rassure a l'idee de n'encourir aucune peine, et passant avec d'autres
+camarades, fumistes, clercs de notaire et lyceens, dans une salle
+contigue, il proceda a la toilette de rigueur.
+
+--Georges de Senneville, a vous!
+
+Il grimpa prestement sur l'estrade et se mit de lui-meme sous la toise.
+
+Mais aussitot un formidable eclat de rire retentit, et tous, generaux,
+chirurgiens, maire, gendarmes de se tordre dans des convulsions hilares
+et nerveuses.
+
+--Exempte, pour vegetation sanguinolente! cria le medecin militaire.
+
+Georges ne comprenant qu'une chose, c'est qu'on le rendait a sa chere
+liberte, sauta comme un cabri sur ses effets et s'habilla sans demander
+son reste.
+
+Mais tout en cherchant la cause du rire fou et spontane qui l'avait
+accueilli, il jeta un regard sur lui-meme et apercut, joyeux et
+guilleret, le ruban qui flottait toujours!
+
+Le medecin militaire, ayant sans doute cru a un phenomene bizarre,
+l'avait exempte ex-abrupto.
+
+ * * * * *
+
+Aussi, cheres lectrices, ne soyez point etonnees, si le hasard vous
+conduit a l'entresol de Georges de Senneville, de voir sur un cadre a
+fond de velours noir briller un ruban rouge!
+
+
+
+
+VIRGO
+
+_A Paul LHEUREUX_
+
+
+--Comment? toi, Petru? dans mes bras! Et depuis quand ici?
+
+--D'hier soir, minuit ... vous le voyez, ma premiere visite....
+
+--Oui, c'est gentil tout plein, ca. Mais pourquoi diable etre retourne
+dans ton satane pays qui n'a qu'un tort, celui d'etre trop loin du cafe
+Riche?
+
+--Que voulez-vous? Bucharest est ma ville natale, et il faut bien de
+temps a autre aller se retremper "au pays".
+
+--Le fait est que tu en avais besoin, apres la vie de patachon que tu
+menais. A propos, tu sais que tu as fait sans t'en douter une nouvelle
+conquete.
+
+--Allons donc, et qui ca?
+
+--Diantre, laisse-moi respirer. Au fait, non, j'aime mieux te faire
+languir, ca m'amusera. Eh! bien, apprends, miserable veinard, que c'est
+la plus jolie creature que je connaisse. Des yeux a damner les saints du
+paradis, des dents a croquer toutes les pommes de ce jardin, des
+cheveux! une nuque!! tout enfin, tout! Ah! tu n'es pas a plaindre, mon
+gaillard, et j'en sais plus de mille qui voudraient etre a ta place, car
+ta future victime fait tourner toutes les tetes en ce moment, Paris
+entier s'occupe d'elle, sa photographie s'etale chez tous les libraires
+du boulevard....
+
+--Ah! vous etes cruel.
+
+--Et toi, impatient. En un mot, je parle de ...
+
+--De?
+
+--De Pallas!
+
+--La dame de pique!
+
+--Non, Pallas, la grande comedienne qui electrise chaque soir deux mille
+spectateurs dans _Virgo_, le drame naturaliste qu'on joue actuellement
+aux Fantaisies-Macabres.
+
+--Comment, Pallas! la fameuse Pallas qui vient de se reveler dans la
+piece que vous citez?
+
+--Oui, mon cher, elle-meme.
+
+--Voyons, c'est pour rire; elle ne m'a jamais vu!
+
+--C'est possible, mais elle a vu ton portrait, la, sur la cheminee, et
+s'est ecriee tout a coup: "Dieu, le joli garcon!" et l'on sait ce que ca
+veut dire quand Pallas s'ecrie: "Dieu, le joli garcon!" Heureusement que
+tu viens de te refaire. Enfin, mon bon Petru, je ne t'ai dit que
+l'absolue verite; vois maintenant ce que tu as a faire, mais tiens-moi
+au courant, ca m'interesse.
+
+ * * * * *
+
+Neuf heures. Petru sort de chez Noel en machonnant un regalia, et se
+dirige lentement du cote des _Fantaisies_, ou il est alle retenir dans
+la journee l'avant-scene du rez-de-chaussee, cote gauche,--cote du
+coeur--attention qu'on remarquera sans doute.
+
+Au-dessus du theatre, le mot _Virgo_, ecrit en lettres de feu, jette
+une lueur fantastique sur les maisons voisines. A la vue de ces cinq
+lettres enflammees, le coeur de notre ami bat a eclater.
+
+--Si Pallas etait reellement _virgo_, se dit-il, en riant; c'est peu
+problable, vu son temperament volcanique qui est proverbial.
+
+Assourdi par les mille cris s'entre-croisant dans l'air; _Valince, la
+beun' valince.... D'mandez preugram' ... nom des artiss, leur
+bieugraphie ... un fauteuil! moins cher qu'au bureau!_ Petru, apres
+avoir fait involontairement un heureux en jetant son cigare, entra dans
+la salle, d'un air resolu.
+
+Le lever de rideau termine, la claque seule fit son office.
+
+Pour occuper les loisirs de l'entr'acte, notre Roumain lorgne avec
+indifference les epaules cachees au fond des baignoires, et cherche
+parmi les vieilles gardes les figures de connaissance.
+
+Mais l'orchestre prelude et le silence se fait aussitot.
+
+ * * * * *
+
+Au premier acte, Pallas ne parait pas; il est meme a remarquer
+qu'aujourd'hui les auteurs ne font entrer l'_etoile_ que vers neuf
+heures, la salle etant entierement pleine a ce moment-la.
+
+Les spectateurs n'ecoutaient donc qu'avec une attention relative
+l'expose de la piece.
+
+Enfin, au milieu du second acte, Virgo apparait dans un costume aussi
+transparent ... qu'une profession de foi de depute.
+
+A peine entree, Pallas apercut Petru dont le plastron se detachait
+clairement au fond de la baignoire obscure. Un instant saisie, elle
+reprit bientot ses sens et joua des lors tout son role pour lui.
+
+Ah! que de passion dans ses scenes d'amour, que de calineries felines
+dans ses tirades de tendresse. Ses camarades en etaient stupefaits!
+Jamais Pallas n'avait _donne_ comme ce soir-la.
+
+Lorsqu'au milieu du troisieme acte elle adresse une declaration des plus
+brulantes a Sangor, le jeune premier qui l'a arrachee des mains des
+corsaires, ce n'est plus a l'artiste, son partenaire, qu'elle parle,
+non, c'est a lui, l'etre aime, qui ne s'en doute peut-etre pas.
+
+O puissance irresistible de l'amour!
+
+Elle n'a vu que le portrait de cet homme, il y a six mois, mais cela lui
+a suffi pour ne plus l'oublier.
+
+Merci, blond Cupidon! tu l'as prise en pitie en envoyant ce soir, au
+theatre, cet inconnu qui marquera peut-etre dans l'existence de la
+comedienne.
+
+Petru, ayant remarque le mouvement de Pallas a sa vue, et ne voulant
+pas demeurer en reste avec elle, prie l'ouvreuse de porter a l'actrice
+un bouquet gigantesque avec sa carte de visite, sur laquelle ces mots:
+
+"Ou et quand puis-je vous voir?"
+
+A la rigueur, _puis-je vous voir_ eut pu etre supprime; mais il fallait
+etre correct avant tout, au moins pour la premiere fois.
+
+Quelques instants apres, la femme aux rubans roses arrive, mysterieuse,
+et dit en souriant:
+
+"Demain matin, 10 heures, 2, Rue de la Fidelite."
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, a l'heure indiquee, Petru jetait a un cocher cette adresse
+ironique: rue de la Fidelite!
+
+Bientot arrive, grace au coursier fougueux de la Compagnie Bixio, le
+Valaque gravit lestement les marches qui conduisaient au second etage de
+l'actrice.
+
+Ah! quelle emotion avait Petru en tirant le cordon de sonnette qui n'en
+pouvait mais!
+
+La porte s'ouvre enfin.
+
+Ciel! que voit notre Turc? Pallas! elle-meme, sa belle et luxuriante
+toison de cheveux bruns denoues, rejetes en arriere, et
+
+... ... Dans le simple appareil
+
+D'une beaute qu'on vient d'arracher au sommeil.
+
+Ebloui d'un tel accueil, le Moldave entra chez la comedienne, et ... ...
+
+ * * * * *
+
+Je n'avais pas revu Petru, depuis quatre ou cinq mois, lorsque
+avant-hier, au coin de la rue Drouot, je le rencontrai et eus, je
+l'avoue, bien de la peine a le reconnaitre.
+
+Ses traits tires, son dos legerement voute, m'impressionnerent vivement;
+mais, ne voulant pas lui laisser deviner le triste effet qu'il avait
+produit sur moi, je changeai tout a coup d'expression et, presque
+souriant, lui demandai:
+
+--Eh bien, mortel! toujours heureux?
+
+--Ah! mon ami! dit-il en soupirant.
+
+Et dans ces trois mots, que de regrets, que de desillusions!
+
+--Mon Dieu! tu me fais peur; pourquoi cet air de traitre de melo? Il me
+semble que ton sort n'est pas a plaindre.
+
+--Vous aussi! cria-t-il en m'etreignant le poignet, mais vous ignorez
+donc ce que c'est que d'etre epris d'une femme de theatre? Ah!
+ignorez-le toujours: c'est tout ce que je vous souhaite.
+
+Et heureux de trouver un gilet d'ami dans lequel il put pleurer a
+l'aise, Petru s'epancha abondamment dans mon sein.
+
+--Cette femme, reprit-il, joue sans cesse la comedie; elle ne peut pas
+me dire a table: "Passe-moi le sel", sans vibrer effrontement. Si je
+parle d'une cocotte en la blaguant, aussitot Pallas, prenant une pose
+tragique, me commence une diatribe echevelee sur le sort infortune des
+filles livrees a elles-memes, et, pour couronner son discours, appelant
+a son aide Victor Hugo, termine son dithyrambe en me recitant le fameux:
+
+ Ah! n'insultez jamais une femme qui tombe!
+
+--Bah!
+
+--Et tout cela ne compte pas! le plus epouvantable, c'est la nuit; le
+jour n'est rien, mais c'est la nuit, mon cher!
+
+Et comme je clignais malignement.
+
+--Oh! non, vous n'y etes pas, poursuivit-il. Vous vous figurez
+peut-etre, qu'elle me permet de prendre de temps en temps un repos--bien
+gagne. Ah! bien, oui; au milieu de la nuit elle me reveille en sursaut,
+me disant brusquement:
+
+--Leve-toi.
+
+--Hein?
+
+--Et prends ca.
+
+--Qu'est-ce que c'est?
+
+--Racine.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Donne-moi la replique.
+
+Et nous voila tous les deux, en chemise, jouant _Britannicus_.
+
+La premiere fois, j'ai trouve ca drole; dire de la tragedie a deux
+heures du matin, dans ce nouveau peplum, c'etait original; mais, a la
+longue, je me suis lasse de ce plaisir, et j'ai essaye de faire
+comprendre a Pallas que les voisins aimeraient mieux dormir paisiblement
+que d'entendre une partie de la nuit hurler:
+
+ Rome, l'unique objet....
+
+A cette remarque, bien doucement faite pourtant, elle me jeta le livre a
+la figure, me crachant au visage cette insulte pleine de mepris:
+
+--Bourgeois!
+
+--Eh! bien, oui, bourgeois tant que tu voudras, lui ai-je dit; j'ai pour
+Racine une admiration profonde; mais a quatre heures du matin, j'ai
+autre chose a faire que de relire ses chefs-d'oeuvres....
+
+Et me voyant sourire, Petru exaspere, s'interrompit:
+
+--Oui, oui, riez; mais moi, je pars ce soir pour Bukharest!
+
+
+
+
+LETTRE
+
+
+ _Le Havre Sainte-Adresse, 18 aout 1885._
+
+ Cher monsieur Besson,
+
+Apres la tournee de la _Parisienne_, je n'ai eu que le temps de secouer
+mes effets et de reboucler mes malles pour Sainte-Adresse.
+
+Je realise ici le reve de tous les comediens: je suis directeur,
+directeur artistique s'entend, du casino Marie-Christine. Un directeur
+pas bien imposant; comme vous voyez. J'ai une petite troupe, oh! pas
+bien grande; nous sommes ... quatre--deux de chaque sexe--nous jouons
+deux fois par semaine; ca n'a l'air de rien? eh bien, c'est enorme.
+
+C'est enorme par la raison que je renouvelle toutes les fois l'affiche
+(et quel mal pour trouver un repertoire!)
+
+J'ai donne, jusqu'a present, _vingt trois pieces en un acte, en treize
+soirees (le Serment d'Horace, l'Histoire d'un sou et les Etrennes
+d'Edouard_), un petit chef-d'oeuvre que j'ai signe avec Evin, mon
+collaborateur du _Lezard_--ayant ete redemandes, sans compter
+l'avalanche torrentielle et obligatoire de monologues!
+
+J'ai joue tous les actes de Verconsin, Ferrier, Thiboust, Quatrelles,
+Normand, Grenet-Dancourt, Bilhaud, Lheureux et ... les miens (tiens,
+donc!)
+
+Quelle merveilleuse situation que celle de ce casino huche a mi-cote de
+Sainte-Adresse! Quelle vue! Quel site!
+
+Cet adorable endroit joint aux plaisirs de la station balneaire
+l'agrement de la grande ville qui est la, a ses pieds.
+
+Et jamais monotone un port de mer!
+
+Hier, j'ai ete voir debarquer des cochons.
+
+Ce qu'ils ... criaient!
+
+Pas a la noce, ces compagnons de Saint-Antoine!
+
+Places dans une grande caisse, une grue les elevait et les deposait sur
+le quai.
+
+Apres tout, ca n'a rien d'extraordinaire des grues levant des cochons.
+
+ * * * * *
+
+Hier, autre rejouissance: concours de natation. Vraiment curieux, tous
+ces jeunes gens, en calecon de bain, se precipitant a la fois dans la
+"_me_" et gagnant le large en cherchant ... a gagner le prix.
+
+500 metres a faire!
+
+Le hasard avait place a mes cotes le pere et la mere d'un concurrent
+qui, avant de fendre les flots, vint recevoir les derniers conseils
+paternels.
+
+--Ne te presse pas surtout, menage ton souffle et fait des brasses, tu
+entends, fais des brasses.
+
+--Savez-vous que c'est raide, dis-je a la mere, 500 metres!
+
+--Oh! monsieur le gas, est marin; a sept ans, il a eu un prix.
+
+--Oh! bien, vous etes tranquille.
+
+--Tiens, regarde ton fils, fait le pere, en s'adressant a sa femme,
+c'est lui le premier, a present. Aie donc!
+
+Et la mere, tout en le suivant des yeux, faisait les memes mouvements
+que son rejeton.
+
+--Jusqu'ou va-t-il? demandai-je.
+
+--Il va doubler la barque ou est le drapeau la-bas!
+
+--Ah! il va.... (Elle n'est pas solide, pensai-je; c'est egal ce n'est
+pas commode de doubler une barque en etant dans l'eau. Enfin!...)
+
+--Voyez-vous comme il souque! s'ecria la mere triomphante.
+
+--Oh! oui, il souque bien! repetai-je en ayant l'air de comprendre ce
+qu'elle voulait me dire.
+
+ * * * * *
+
+Revenu a terre, le jeune homme sortit de l'eau aux acclamations de la
+foule enthousiaste.
+
+--Bebe! exclama la maman en larmes.
+
+(Bebe avait dans les vingt-six ans et une barbe de fleuve.)
+
+--Tiens bois, ca, fieu, fit le pere en tendant une fiole de rhum qu'il
+venait de prendre dans sa poche et embrasse-moi.
+
+Je vous assure que c'etait tres drole de voir ce bon vieux couple
+embrasser ce grand monsieur tout nu et ruisselant. J'en avais les yeux
+humides.... Il faut dire que j'etais si pres de lui....
+
+Le plus fort, c'est que, quelques instants apres, il recommencait une
+seconde course de 800 metres, et la gagnait haut ... les bras....
+
+Et comme en nageant on decrit toujours quelques zigzags, ca lui a fait
+environ 1500 metres qu'il avait dans les jambes a la fin de la journee.
+Decidement il est plus fort que moi.
+
+Et maintenant un mot pour finir:
+
+Faisant faire une pendule en bois (accessoire), le peintre du casino
+embarrasse vint me demander _quelle heure il fallait peindre?_
+
+Et comme je le regardais, pret a pouffer:
+
+--Bah! dit-il, je vais mettre onze heures.... C'est toujours a cette
+heure-la qu'on regarde la pendule. (Historique.)
+
+ Bien votre,
+ F. G.
+
+
+
+
+UN CLARINETTISTE
+
+_A Ph. GILLE._
+
+
+Dire que l'artiste a pour embleme l'humble violette serait a coup sur,
+une tres jolie phrase, mais qui aurait le tort de n'etre pas
+positivement exacte.
+
+On sait, en effet, que la modestie n'est pas la qualite dominante du
+monsieur qui fait quelque chose en public.
+
+J'ai deja coudoye dans ma courte existence pas mal de comediens poseurs,
+de chanteurs pretentieux et d'instrumentistes se disant celebrissimes,
+mais jamais, au grand jamais, il ne m'a ete donne de voir un type aussi
+acheve, aussi complet que celui que je viens de rencontrer cet ete ... a
+Galet-sur Mer.
+
+Sourdinoff (c'est son nom ... ou a pres), clarinettiste aussi decore que
+chevelu, vint donner, il y a quelques semaines, un "concert instrumental
+et spirituel" au casino de la station balneaire precitee.
+
+Les plaisirs nocturnes etant plus que rares dans cette oasis de la
+Normandie, a l'annonce du concert Sourdinoff, tous les baigneurs
+allerent en foule retenir leur place a cette cellule vitree denommee:
+Casino.
+
+La plage entiere se fit inscrire.
+
+Pas de periphrases attenuantes: le concert fut assommant!
+
+Du reste, voici le programme, autant que je me le rappelle, jugez
+vous-meme:
+
+Premiere partie: ouverture _executee_ par un vieux monsieur paye 80 fr.
+par mois pour ereinter l'ivoire de la maison Pleyel, a faire s'agiter
+les pieds enormes de nos chers voisins, les Anglais.
+
+2º Six morceaux de clarinette (a. b. c. d. e. f.) airs connus, deranges
+par Sourdinoff et joues par l'auteur.
+
+Entr'acte.
+
+Reouverture de plus en plus massacree ... executee par le bon vieillard
+"qui n'avait jamais travaille devant un aussi bel auditoire" et, pour
+finir, huit morceaux (a. b. c. d. e. f. g. h.) par le beneficiaire!
+
+Ah! le criminel! marche funebre et guerriere, valse, tarentelle, pas
+redouble, melodie, galop, rien ne manqua.
+
+Et, comme heureux de ne plus etre oppresse par le poids de ce programme,
+le public, a l'issue de la soiree, applaudissait timidement; ce
+Sourdinoff de malheur ne s'avisa-t-il point de recommencer son dernier
+numero!
+
+Il se bissait, l'infame!
+
+Je me disposais, joyeux, a regagner mes lares (vieux style) quand un
+voisin de table d'hote, vint me dire:
+
+--Venez feliciter Sourdinoff.
+
+--Hein?
+
+--Vous ne pouvez pas vous en dispenser, il vous a vu dans la salle et
+compte sur vos compliments.
+
+--Mais ...
+
+--Voyons, ca vous coute si peu, et ca lui fera tant de plaisir!
+
+Je n'aime pas beaucoup dire le contraire de ce que je pense, surtout en
+art, et j'avoue que la perspective de serrer la main de mon bourreau en
+le felicitant, etait pour moi peu rejouissante.
+
+Enfin, ne voulant pas m'attirer la haine d'un clarinettiste--ca fait
+trop de bruit--je suivis notre ami commun.
+
+ * * * * *
+
+Nous arrivames au moment ou une grosse dame disait avec admiration a
+l'instrumentiste:
+
+--Vous devez avoir bien soif!
+
+Les presentations faites, je balbutiai quelques paroles vagues:
+
+--... Succes reel ... public charme ... devez etre content ... mais le
+disciple de Christophe Denner m'arretant tout a coup, me dit avec un
+sourire que je ne crains pas de qualifier d'amer:
+
+--Ah! cher confrere (pourquoi m'appelait-il confrere, moi qui ne souffle
+dans rien du tout? J'ignore) il n'y a que l'etranger pour remporter ce
+qui s'appelle des succes prodigieux. Je ne parle pas, la, des couronnes
+qu'on vous lance, des palmes qu'on vous decerne, des medailles qu'on
+vous offre, des decorations qu'on vous supplie d'accepter, non, tout
+cela n'est rien, aupres de l'estime qu'on a pour l'artiste! L'estime,
+voyez-vous, il n'y a encore que ca! C'est a qui vous approchera! Les
+ducs, les princes considerent comme un honneur insigne de vous serrer la
+main.
+
+--Ah! bah! fis-je, ahuri.
+
+--Ainsi, tenez, poursuivit Sourdinoff, laissez-moi vous conter une
+aventure qui m'est arrivee dernierement, a Potsdam.
+
+Je venais de donner un concert qui avait eu un de ces succes!... enfin,
+je passe. La marquise de Pigalska y assistait.
+
+Enthousiasmee de mon grand talent, cette noble dame organisa chez elle,
+une petite soiree et me pria de vouloir bien m'y faire entendre. Je
+consentis.
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que s'il fut restreint, le public etait
+compose de tout ce que Potsdam comptait de plus aristocratique; tous mes
+auditeurs etaient assurement inscrits dans l'almanach de Gotha. J'allais
+donc jouer la, devant un parterre de princes.
+
+ * * * * *
+
+Sur l'invitation de la grande dame qui me recevait, je me disposais a
+commencer lorsque je m'apercus que Pedali, mon accompagnateur n'etait
+pas la. Lui! un garcon si exact d'ordinaire! Son absence devait avoir
+eu pour cause une indisposition grave; il ne fallait pas compter sur
+lui, ce soir-la. Je m'excusai de mon mieux aupres de la marquise, lui
+assurant que je ne pouvais pas plus me passer de mon accompagnateur que
+de mon propre instrument, et la priai de me pardonner si je ne me
+faisais point entendre. Mais, a l'idee de son monde vainement reuni, de
+sa soiree manquee, ma noble hotesse soudainement devenue pourpre,
+s'adressant a la vieille princesse Diamanfo, pianiste remarquable
+quoique amateur, la supplia de m'accompagner. La douairiere, que cet
+honneur inattendu troublait fort, ce qui est bien naturel, se recusa.
+J'allais partir lorsqu'un monsieur tout chamarre, absolument correct
+dans son habit noir, s'avanca vers moi et me dit:
+
+--Mon Dieu, monsieur, j'ai joue souvent pour me distraire la fantaisie
+de Demersmann et, si vous voulez bien, je me fais fort de vous suivre.
+Ne me refusez pas cette gloire, je vous en prie.
+
+Apres une demi-seconde d'hesitation, j'acceptai et n'eus pas a m'en
+plaindre car mon accompagnateur improvise me seconda merveilleusement.
+Le morceau eut un succes ecrasant, comme d'habitude.
+
+Je demandai a mon pianiste inconnu son nom, afin d'aller le remercier
+moi-meme, il me repondit:
+
+--Venez demain a cette adresse; je serai heureux a mon tour, de vous
+redire toute l'admiration que j'ai pour votre colossal talent.
+
+Je n'eus garde d'y manquer, vous le supposez.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, ma voiture s'arretait devant un magnifique hotel.
+
+Une cloche m'ayant annonce, un valet m'introduisit dans un salon
+superbement orne quoique severe, et quelques instants apres, apparut le
+maitre de la maison, tout aussi correct chez lui, que la veille, chez la
+marquise Pigalska.
+
+ * * * * *
+
+Ma modestie m'empeche de vous repeter notre conversation, a l'issue de
+laquelle je pris conge de mon mysterieux interlocuteur en lui demandant
+toutefois a qui j'avais l'honneur de parler.
+
+--Eh bien, monsieur, savez-vous qui m'avait accompagne la veille?
+
+--?
+
+--C'etait Bismarck!!!
+
+
+
+
+LES COMMANDEMENTS DU COMEDIEN
+
+_A. V. REGNARD._
+
+
+ Chez un directeur te rendras,
+ Pour avoir un engagement.
+
+ Dans son cabinet, tacheras
+ D'etre "refait" mediocrement.
+
+ Tout d'abord, tu ne signeras
+ Que pour deux annees, seulement.
+
+ Toujours en vedette seras,
+ Seul et tres gros, turellement.
+
+ Une loge salubre auras,
+ A l'entresol, sur le devant,
+
+ Le jour tu ne repeteras
+ Qu'apres midi, jamais avant.
+
+ Aux claqueurs, tu commanderas,
+ De t'applaudir fort, tout le temps.
+
+ Aux ouvreuses ordonneras
+ De dire: Il a bien du talent!
+
+ Le spectacle fini, crieras
+ Ton adresse assez bruyamment:
+
+ Alors, veinard, remarqueras
+ Jeunes filles et leur maman....
+
+ * * * * *
+ * * * * *
+
+ Mais de ca tu n'abuseras,
+ Vu ton petit temperament.
+
+
+
+
+LETTRE
+
+_A E. BENJAMIN._
+
+
+Nous _exploitons_, comme vous le savez, le grrrand succes parisien: _La
+Mission delicate_.
+
+Apres avoir joue tour a tour a Versailles, Chartres, Rennes, Nantes,
+Angers, Saumur, Angouleme, Libourne, Perigueux. (Entre parentheses, nous
+avons mange, a Rennes, des pates de Chartres, ou nous avons bu du
+guignolet d'Angers, que nous n'avons pu nous procurer dans sa ville
+natale). Apres le pays de M. Ballande, nous avons file vers le Midi.
+
+Ah! le Midi! en voila une mine d'observations!
+
+C'est la que nous en avons vu, des types! et entendu, des ... reponses!
+
+Sont-ils convaincus ou feignent-ils de l'etre? En tout cas, ils sont
+bien amusants, ces bons Meridionaux, mes doux compatriotes (je suis
+Bordelais).
+
+Quelle reputation surfaite que la vivacite des gens du Sud! Ils sont
+vifs, oui, en paroles, mais autrement.... Te, pourquoi se presser, he?
+
+Je vais copier pour vous quelques reponses que j'ai crayonnees au fur et
+a mesure que je les entendais. C'est sans suite ni cohesion, mais
+excusez-moi, je vous ecris pendant un entr'acte (oh! quel metier!)
+
+Ah! une recommandation auparavant:
+
+Priere de lire avec l'_accint_ sans cela, le mot n'a plus de saveur.
+
+A P..., un de nos camarades entre chez un chapelier, en lui designant
+un manille:
+
+--Combien ce chapeau?
+
+--Sisse cinquinte et il vous va, he?
+
+--Mais il n'entre pas.
+
+--Naturellement, il se fera a la tete!
+
+Est-ce joli! mais ce qui l'est davantage, c'est que mon copain a achete
+le couvre-chef!
+
+ * * * * *
+
+A l'hotel ou nous etions descendus, a Cahors.
+
+Nous rentrons a minuit.
+
+--Garcon, avez-vous une allumette?
+
+--Non je ne fume pas!
+
+ * * * * *
+
+Et je vous repete, le seul merite de ces mots, c'est qu'ils sont
+absolument _vrais_. A Dax, le pays de la fontaine d'eau chaude, nous
+allons prendre un bock dans un cafe-concert (genre _Ambassadeurs_,) et
+tout en degustant, nous demandons au patron:
+
+--Eh bien! ca va-t-il un peu les affaires?
+
+--Heu! heu!
+
+--Vous n'etes pas content?
+
+--Si, mais c'est tres dur; ici, les femmes sont usees tout de suite;
+pour bien faire, il faudrait _changer le betail_ tous les huit jours.
+
+ * * * * *
+
+Et a Nimes, cette reponse que nous fit une hoteliere:
+
+--Comment, dix sous, ce cafe?
+
+--Te, je vous ai servis dans des petites tasses!
+
+Elle n'est pas dans un sac, celle-la, hein?
+
+ * * * * *
+
+A Mont-de-Marsan.
+
+Au theatre, absence totale de luminaire.
+
+--Eh bien, ou est le gaz?
+
+--Ah! c'est une nouvelle Compagnie qui est en train de changer les
+tuyaux, vous en aurez quand les magasins seront fermes.
+
+(Ils ferment a onze heures et demie, nous avions fini.)
+
+Et le plus amusant, c'est que dans la journee, etant entre dans un
+bureau de tabac pour allumer un cigare, et m'etonnant de voir le petit
+tube de caoutchouc eteint, je recus cette reponse:
+
+--Ah! c'est que ce soir il y a theatre!
+
+ * * * * *
+
+Je m'apercois, mon cher ami, que je dois etre terriblement monotone et
+ennuyeux, aussi vais-je terminer cette nomenclature par cette derniere
+meridionalerie:
+
+Nous dinions, a Pau, a table d'hote, quand un compatriote du bon roi,
+nous entendant dire que nous allions de Tarbes a Cahors, nous dit a
+brule-pourpoint et tout en vinaigrant sa salade:
+
+--Vous allez de _Tarbeuss_ a _Cahorss_?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien il faut _vinte_ heures.
+
+--Hein!
+
+--Oui, oui, _vinte_ heures.
+
+--Mon Dieu, monsieur, dit l'un de nous, cela n'est pas possible, nous ne
+partons demain qu'a neuf heures et nous jouons, le soir.
+
+--Sapristi, je le _se_ bien, j'y _ve_ sans cesse.
+
+--A pied, alors?
+
+--Non, en voiture!
+
+Voyez-vous ce monsieur qui se figurait que nous voyagions _en voiture!_
+
+Je termine en suppliant les Meridionaux qui pourraient lire cette lettre
+de n'en pas vouloir au signataire qui, orfevre lui-meme, apprecie a sa
+juste valeur ce pays qui a donne tant d'illustrations politiques et
+artistiques a la France.
+
+Tout a vous, mon cher Benjamin.
+
+ F. G.
+
+
+
+
+LES TOURNEES
+
+_A A. DUPRE._
+
+
+I
+
+ Mon Dieu que c'est donc amusant
+ De faire en ete des tournees!
+ On s'en va leste, insouciant;
+ Mon Dieu que c'est donc amusant!
+ On croit rapporter de l'argent,
+ De l'argent pour beaucoup d'annees,
+ Et l'on revient comme Gros-Jean,
+ Mais c'est amusant les tournees!
+
+
+II
+
+ Or, on choisit ses compagnons.
+ Lorsque l'on fait un long voyage
+ Il faut eviter les grognons:
+ On choisit donc ses compagnons.
+ Je vais du cote des chignons,
+ Avec eux je fais bon menage.
+ J'aime les visages mignons
+ Lorsque je fais un long voyage.
+
+
+III
+
+ Puis un paysage est charmant
+ Quand on le voit pres d'une femme!
+ Il est plus bleu, le firmament,
+ Le paysage est mieux vraiment;
+ On se regarde tendrement
+ La nature epanouit l'ame....
+ Qu'un paysage est donc charmant
+ Quand on le voit pres d'une femme!
+
+
+IV
+
+ Le chemin de fer rend joyeux
+ Et vous met d'humeur folichonne,
+ Constamment admirer les cieux
+ Rend le morose tres joyeux;
+ Avec les employes au mieux
+ On plaisante, on rit, on gasconne;
+ On les appelle tous "mon vieux"
+ Dam! l'humeur est tres folichonne.
+
+
+V
+
+ On descend dans de bons hotels
+ Dont les draps sont parfois humides,
+ Mais de tous temps ils furent tels;
+ En province, oh! les bons hotels!
+ Ou donc le confort des castels?
+ On rit de nous, gens trop timides,
+ Acceptant les affreux Vatels,
+ Ainsi que les vieux draps humides!
+
+
+VI
+
+ Dans la rue, on dit: Les voila,
+ Les Parisiens! quel spectacle!
+ Sur nos pas, on pousse des ah!
+ Et l'on chuchote: Les voila!
+ Mais nous, plutot, disons: Hola,
+ Les voyant de notre pinacle,
+ Jamais on n'eut reve cela,
+ Les provinciaux, quel spectacle!
+
+
+VII
+
+ Et puis, comme l'on est gobeur
+ Quand on est loin du cafe Riche!
+ Ou trouve tout bon, tout meilleur,
+ Mon Dieu, comme l'on est gobeur!
+ O Parisien de malheur!
+ D'emballements tu n'es pas chiche,
+ A l'avenir sois moins gobeur
+ Eloigne de ton cafe Riche.
+
+
+VIII
+
+ Au retour, ils sont tous gueris
+ Les bons amateurs de tournees;
+ Avec joie ils voient leur Paris,
+ Au retour, ils sont tous gueris!
+ Ils n'en sont certes pas marris
+ En voila pour plusieurs annees!
+ Ils sont absolument gueris
+ Des interminables tournees.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES
+
+
+Nos acteurs en tournee
+Le sac de Geronte
+Concert-express
+Une reception
+Deception
+Tenor et prestigiditateur
+Les extra
+Un impressario
+Un concert a Athis-Nous
+Les medecins de Moliere
+Les animaux au theatre
+Rien de nouveau
+Billet de faveur
+Chez Momus
+Un chanteur commercant
+Le concert de la place de la Bourse
+Sans le vouloir
+Les souffleurs
+Une maladie de peau
+Lettre
+L'acteur realiste
+Lamentations de Boieldieu
+Un drole de couple
+Lettre de Jeannine a Suzanne
+Les tics
+Les vacances d'un comedien
+33, boulevard Haussmann
+Un pere
+Une representation extraordinaire
+Le ruban
+Virgo
+Lettre
+Un clarinettiste
+Les commandements du comedien
+Lettre
+Les tournees
+
+FIN DE LA TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Galipettes, by Felix Galipaux (1860-1931)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK GALIPETTES ***
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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