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+The Project Gutenberg EBook of La Maison, by Henry Bordeaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Maison
+
+Author: Henry Bordeaux
+
+Release Date: June 19, 2004 [EBook #12646]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON ***
+
+
+
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+LA MAISON
+
+
+Henry Bordeaux.
+
+
+_eorum memoriae qui domum et aedificaverunt et salvam servaverunt
+sacrum_
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+I
+
+LE ROYAUME
+
+--Ou vas-tu?
+
+--A la maison.
+
+Ainsi repondent les petits garcons et les petites filles qu'on
+rencontre sur les chemins, sortant de l'ecole ou revenant des champs.
+Ils ont des yeux clairs et luisants comme l'herbe apres la pluie, et
+leur parole, s'ils ne sont pas effarouches, pousse toute droite, a la
+maniere des plantes qui disposent de l'espace et ne sont pas genees
+dans leur croissance.
+
+--Ou vas-tu?
+
+Ils ne disent pas "Nous rentrons chez nous." Et pas davantage "Nous
+allons a notre maison." Ils disent la maison. Quelquefois, c'est une
+mauvaise bicoque a moitie par terre. Mais tout de meme c'est la
+maison. Il n'y en a qu'une au monde. Plus tard, il y en aura d'autres,
+et encore n'est-ce pas bien sur.
+
+Et meme de jeunes hommes et de jeunes femmes, et des personnes d'age,
+et des gens maries, s'il vous plait, se servent encore de cette
+expression. A la maison, on faisait comme ci, a la maison, il y avait
+cela. On croirait qu'ils designent leur propre foyer. Pas du tout:
+ils parlent de la maison de leur enfance, de la maison de leurs pere
+et mere qu'ils n'ont pas toujours su garder ou dont ils ont change les
+habitudes, et c'est tout comme, mais qui est immuable dans leur
+souvenir. Vous voyez bien qu'il n'y en a pas deux...
+
+J'etais alors un collegien, oh! rien qu'un debutant de college, sept
+ou huit ans peut-etre, sept ou huit ans je crois. Et je disais la
+maison, comme on dit au lieu de la France la patrie. Cependant je
+n'ignorais pas qu'on lui donnait d'autres noms qui pouvaient retentir
+avec un son plus riche aux oreilles d'un enfant. Une nourrice
+italienne, engagee pour le dernier-ne, l'appelait il palazzio, en
+arrondissant la bouche sur le second a pour susurrer ensuite avec une
+douceur mourante la derniere syllabe. Le fermier qui apportait le
+cens, ou seulement un acompte, ou seulement quelque volaille pour
+inviter le maitre a etre patient, prononcait le chateau, avec
+plusieurs accents circonflexes. Une dame, venue en visite, et qui
+etait de Paris, --on reconnaissait bien qu'elle etait de Paris au
+face-a-main dont elle se servait, --avait solennellement proclame
+votre hotel. Et pendant la crise que je raconterai, quand on suspendit
+a la grille un ecriteau deshonorant, on pouvait lire sur l'inscription
+Villa a vendre. Villa, hotel, chateau, palais, comme tous ces termes
+majestueux, malgre leur prestige, sont incolores! A quoi bon
+emberlificoter la verite? La maison, cela suffit. La maison, cela dit
+tout.
+
+Elle vit toujours: elle en a une longue habitude. Vous n'auriez pas
+de peine a la trouver: dans tout le pays on l'appelle la maison
+Rambert, parce que notre famille l'a toujours habitee. Et meme on l'a
+reparee avec soin, avec trop de soin, de la cave au grenier, rajustee
+et rafistolee, recrepie et revernie a l'interieur et a l'exterieur.
+Sans doute on ne peut pas les laisser eternellement s'effriter, et la
+vetuste des habitations ne se revet de poesie que pour les visiteurs
+de passage. Le train ordinaire des jours a ses exigences. Mais on ne
+tient guere a la jeunesse de sa maison, pas plus, en somme, qu'on ne
+tient a celle de ses parents. Jeunes, ils sont moins a nous, ils sont
+encore a eux-memes, ils ont droit a une existence particuliere, tandis
+que, plus tard, notre vie est leur vie, et c'est tout ce que nous
+demandons, car nous ne sommes pas difficiles.
+
+Avant qu'on ne l'eut restauree, je l'ai montree a une dame, a une dame
+de Paris comme celle du face-a-main. Il est probable, il est
+vraisemblable, il est certain que je la lui avais excessivement
+vantee. Ni les accents circonflexes du fermier, ni l'eclat et la
+douceur mourante de la nourrice italienne n'avaient du manquer a ma
+description. Elle pouvait s'attendre a Versailles ou tout au moins a
+Chantilly. Or, quand je la conduisis, dument stylee, exaltee et mise
+au point, devant l'immeuble incomparable, elle osa me demander sur un
+ton de surprise "Est-ce bien ca?" Je compris son desappointement. Je
+l'ai raccompagnee avec politesse jusqu'a sa voiture, --meme dans la
+colere on a des egards pour les femmes, --mais je ne l'ai pas revue
+depuis lors, je n'ai jamais supporte de la revoir. On n'est pas
+d'accord avec les etrangers sur les lieux ni sur les choses de son
+enfance. Il y a des differences de dimensions. Leurs yeux ne savent
+pas regarder, et il faut les plaindre. A la place de la maison, ils
+n'apercoivent, eux, qu'une maison. Comment, donc, pourrait-on
+s'entendre?
+
+Vous arrivez devant un portail de fer entre deux colonnes carrees de
+pierre dure. C'est un portail peint a neuf, en trois parties, que des
+battants fixes au sol retiennent pour ne laisser jouer que la porte du
+milieu. On n'ouvre les trois que dans les grandes occasions, pour les
+landaus et les limousines. Autrefois, c'etait pour les chars de foin.
+Autrefois, d'ailleurs, il n'y avait qu'a pousser un peu et l'on
+entrait comme on voulait. La serrure ne fonctionnait pas. Toutes
+sortes de gens imprevus penetraient dans la cour, et ces intrusions
+m'etaient fort desagreables. Les enfants sont des proprietaires
+intransigeants.
+
+--Qu'est-ce que ca fait? me disait mon grand-pere.
+
+Mon grand-pere avait horreur des clotures.
+
+Les colonnes de pierre etaient recouvertes de mousse, tandis qu'on les
+a revetues de plantes grimpantes, disposees comme des draperies. On a
+taille les arbres, dont les branches trop rapprochees avaient l'air de
+benir le toit ou de frapper aux vitres des fenetres. On ne devine
+jamais la puissance des arbres; les quelques metres qu'on leur
+accorde, ils les ont bientot mis a l'ombre, et peu a peu ils se
+rapprochent comme des amis qui ont acquis le droit d'entrer.
+Aujourd'hui qu'on les a ecartes, momentanement, le soleil caresse les
+murailles, et pour l'hygiene, c'est meilleur. L'humidite est malsaine,
+surtout a l'automne. Mais voila qui ne se comprend plus de mon temps,
+je veux dire du temps que j'etais petit, il y avait un cadran solaire
+qui se decoupait en carre sur le mur. En haut se pouvait lire cette
+inscription, deja ternie et a demi effacee, dont je refusais de
+penetrer le secret: _me lux, vos umbra_. Mon pere me l'avait traduite
+et je me hatais d'oublier son sens, pour lui garder la force de ses
+mysterieuses syllabes. Au-dessous, la tige de fer dont la mince
+projection devait le long du jour marquer l'heure, et tout autour des
+noms de villes inconnues, Londres, Boston, Pekin, etc., destines a
+indiquer les differentes heures du monde, comme si le monde entier
+n'etait qu'une dependance de la maison qui lui dictait les lois du
+temps. Or, un tilleul, par inadvertance, avait rendu inutile le
+travail de la lumiere. On a elague le tilleul, mais par une erreur
+regrettable on a fait disparaitre le cadran sous une couche de
+badigeon en recrepissant la facade. O facheuse restauration! Mais n'en
+suis-je pas responsable et ne l'ai-je pas ordonnee? Quand on est
+grand, on accomplit des choses sacrileges. On les fait sans penser a
+mal. J'aurai dit, negligemment sans doute: "Ce pauvre cadran ne sert
+plus a rien." C'etait avant la taille des arbres. On a tort de laisser
+tomber sa pensee, car elle se ramasse. Un macon qui m'avait entendu
+crut m'obliger avec son pinceau, et quand je voulus l'arreter dans son
+zele, il etait trop tard. Et puis ces changements, que je me contrains
+a enumerer, je vous le confesse, ne m'affectent guere. Ne me croyez
+pas insensible pour autant. Je ne vois pas la maison telle qu'elle
+est. On la barbouillerait du haut en bas que je ne m'en apercevrais
+point. Je continue a la voir telle qu'elle fut de mon temps, du temps,
+vous savez bien, que j'etais petit. Je l'ai dans les yeux pour le
+restant de mes jours.
+
+De bonnes vieilles lezardes, qui ressemblaient a des sourires et non
+pas a des rides, ont ete bouchees hermetiquement. Un corps de batiment
+a ete ajoute pour la commodite de l'amenagement interieur. Et, comme
+les tuiles tombaient, on les a remplacees par des ardoises. Je ne dis
+pas de mal des ardoises. Il en est d'un gris presque mauve pareil au
+plumage des tourterelles, et sous le soleil elles miroitent. Mais les
+toits d'ardoises sont plats et monotones, uniformes et indifferents,
+tandis que les tuiles inegales, arrondies, bossuees ont l'air de
+bouger, de remuer, de s'etirer comme de bonnes tortues de jardin qui
+soupirent apres le beau temps ou font le gros dos pour protester
+contre le vent et la pluie. Les teintes vont du rouge au noir, en
+passant, avec lenteur ou brusquerie, par tous les tons degrades. Et si
+l'on a des yeux pour voir, on peut, rien qu'a leur patine, deviner
+l'age de la maison.
+
+Mais cet age est inscrit avec precision sur la plaque noircie de la
+grande cheminee qui est la gloire de la cuisine. Des que j'avais su
+epeler mes lettres et mes chiffres, mon pere m'avait donne a lire la
+date dont je comprenais bien qu'il tirait de l'orgueil, tandis que mon
+grand-pere ricanait de la petite ceremonie et murmurait par derriere,
+a mi-voix pour ne pas trop attirer l'attention et assez distinctement
+pour que je l'entendisse neanmoins: "Laissez donc cet enfant
+tranquille!" Est-ce 1610 ou 1670, on ne peut pas trancher la
+difficulte avec certitude. Il faudrait convoquer toutes nos academies
+locales. Le trait qui rejoint la barre est trop horizontal pour un 1,
+et ne l'est pas assez pour un 7.
+
+--Ca n'a aucune importance, m'expliqua mon grand-pere a qui j'en
+referai.
+
+Cependant je ne doutai plus que ce fut 1810, lorsque mon manuel
+d'histoire m'apprit que cette annee-la fut assassine Henri IV. Mon
+imagination exigeait la rencontre d'un evenement historique. "_Le roi
+sortit du Louvre en carrosse. Il etait au fond de sa voiture, dont les
+panneaux se trouvaient ouverts. Un embarras de deux charrettes a
+l'entree de la rue de la Ferronnerie, qui etait fort etroite, forca le
+carrosse royal de s'arreter. Au meme moment, un homme de trente-deux
+ans, de physionomie sinistre, de grande taille et de forte corpulence,
+barbe rouge et cheveux noirs, Francois Ravaillac, met un pied sur une
+borne, l'autre sur l'un des rayons de la roue, et frappe le roi de
+deux coups de couteau dont le second coupe la veine pulmonaire. Henri
+s'ecria: "Je suis blesse" et expira presque a l'instant._" J'ai
+retenu mot pour mot le recit du manuel que je n'ai pas retrouve. Le
+terrible portrait qu'il trace du meurtrier a sans doute aide ma
+memoire. Et je pouvais mesurer l'importance des dates a ce trait
+significatif que la figure du coquin accusait infailliblement trente-
+deux ans. Trente-deux, et non pas trente et un ni trente-trois. La
+rapidite du drame n'empechait point de noter ce detail avec
+exactitude. Et quand l'historien ajoutait qu'en hate on ramenait au
+Louvre le roi tout perce du poignard de Ravaillac, je me representais
+le cortege a la porte de la maison. La maison, c'etait notre Louvre.
+
+La cuisine etait peut-etre, etait surement la plus belle piece, la
+plus vaste, la plus confortable, la plus honorable: on aurait pu y
+donner des banquets et des bals. C'etait la mode autrefois et je ne
+suis pas de ceux qui la blament, croyez-le, bien que j'aie ose
+transformer cette cuisine en un hall dalle de marbre blanc et noir,
+bien encadre de panneaux boises, bien eclaire par une baie vitree qui
+occupe tout le cote du couchant. Je continue d'y chercher des marmites
+et des casseroles, surtout la broche qu'on tournait, et d'y humer le
+fumet des ragouts et des rotis, et chaque fois que j'y vois entrer des
+invites, je suis tente de maudire la sottise des domestiques et de
+m'ecrier: "Quelle drole d'idee de les faire passer par la!"
+
+La gouvernait alors Mariette la cuisiniere. Son pouvoir etait absolu.
+Meubles et gens, tout tremblait sous son despotisme. L'espace,
+heureusement, permettait d'echapper a sa surveillance. Il y avait des
+coins d'ombre ou l'on parvenait tant bien que mal a se dissimuler, et
+notamment sous le vaste manteau de la cheminee. Cette cheminee avait
+ete mise a la retraite comme un vieux serviteur: je ne savais pas
+pourquoi, mais je devine que c'etait pour des raisons d'economie.
+
+Elle eut consomme des forets. On pouvait s'installer commodement a son
+abri et s'asseoir sur des chenets de pierre qui etaient scelles. En
+levant la tete, on voyait le jour tout en haut. Quand la nuit vient
+plus vite en automne, je me penchais pour apercevoir une etoile. Et
+meme, un soir que je passais a contre-coeur dans la cuisine deserte et
+obscure, je fus effraye par un carre blanc qui gisait comme un drap
+bien deplie juste sur la pierre du foyer. C'etait la defroque d'un
+fantome: ils la rejettent peut-etre ainsi au moment de s'evanouir et
+la laissent comme un temoignage indeniable de leur visite. La lune
+jouait au-dessus du toit.
+
+Plus les allees et venues etaient nombreuses, plus Mariette se
+rejouissait. Sa langue la demangeait dans la solitude. En temps
+ordinaire, le facteur, le fermier, les ouvriers du jardin se
+succedaient a intervalles reguliers. Ils buvaient du vin rouge sans
+jamais omettre d'observer les rites. On leve le coude et l'on dit: "
+A votre sante", apres quoi il est permis de vider un verre; mais si
+l'on veut en ingurgiter un autre, meme sans desemparer, il faut
+repeter la meme formule. Aucun d'eux n'hesitait a la repeter. J'ai bu
+quelquefois en leur compagnie, et sans doute dans le meme verre.
+
+Des villages on descendait aussi pour chercher mon pere quand le cas
+etait grave. Mon pere qui etait medecin ne reculait pas devant le
+derangement. J'entends encore sa phrase d'accueil, a la fois
+misericordieuse et decidee, quand il traversait l'empire de Mariette
+et le trouvait occupe:
+
+--Qu'est-ce qui ne va pas, mon ami?
+
+Mariette devisageait les nouveaux venus d'un coup d'oeil hostile et
+perspicace, qui demasquait les simulateurs et glacait les malheureux
+dont la presence importune coincidait avec l'heure sacree des repas.
+J'ai assiste a bien des deballages de miseres paysannes: elles ne
+s'avouent que peu a peu et gardent la pudeur des plaintes, comme si la
+maladie etait une honte. Mais je ne comprenais pas cette reserve ou je
+ne voyais qu'une difficulte de parole.
+
+Octobre qui est la saison des vendanges marquait le triomphe de la
+cuisiniere. C'etaient alors les entrees et sorties continuelles des
+vignerons qui occupaient le pressoir et qu'il fallait nourrir grand
+renfort de choux et de jambon, de boeuf bouilli et de pommes de terre
+dont le melange repandait une buee chaude et savoureuse. Nous
+profitions de cette agitation, mes freres et soeurs et moi, pour nous
+etablir sur les chenets, les poches pleines de noix que le vent avait
+secouees la-bas sur le chemin de la ferme, ou que nous avions sans
+permission abattues avec des gaules. Un caillou nous servait de
+marteau pour les ecraser sur la pierre. Si la coque verte leur etait
+restee, il en jaillissait un jus qui tachait les mains et les habits,
+et dont les meilleurs savons ne parvenaient pas a chasser les signes
+revelateurs. Mais le fruit bien pele, bien blanc, pareil a un poulet a
+la broche pour diner de poupee, craquait sous la dent delicieusement.
+Ou bien nous faisions _brisoler_ des chataignes, sournoisement, sur un
+coin du fourneau. Et nous goutions le plaisir d'avoir chaud par tout
+le corps, apres avoir subi au dehors, en trainant nos pieds dans les
+feuilles seches, les bises d'automne qui dans mon pays sont apres et
+rudes.
+
+Plus d'une fois aussi, j'ai suivi avec curiosite les mouvements de
+Mariette quand elle etouffait la volaille. Sa dexterite, comme son
+indifference, etait extreme. Tel le bourreau le plus exerce, elle
+decapitait les canards qui continuaient de courir sans leur tete, ce
+qui me frappait d'admiration. Un jour, elle me demanda de maintenir
+pendant l'operation un de ces volatiles recalcitrants. Comme je
+refusais mon concours d'une voix indignee, elle me dit avec la
+brusquerie qui lui etait familiere:
+
+--Eh! faites le degoute vous en mangez bien!
+
+Je ne vais pas vous conduire a travers toute la maison. Ce serait trop
+long, car elle a deux etages, dont le second est beaucoup moins age
+que le premier, plus un grenier et la tour. La tour, au sommet de
+l'escalier en colimacon, commande les quatre horizons de ses quatre
+fenetres. Cette vue multipliee, trop etendue a mon gre, ne
+m'interessait pas beaucoup. Je suppose que les enfants detestent ce
+qui se perd, ce qui ne sert pas, les nuages, les paysages brouilles.
+Les jours de gros temps, on entendait de la le vent qui menait un
+vacarme infernal: on l'aurait pris pour un etre vivant, puissant et
+incivil qui insultait les murailles avant de les jeter bas. L'escalier
+n'etait pas trop clair, a la tombee de la nuit, on y prenait peur
+facilement et, a cause des marches qui s'amincissaient en s'encastrant
+dans la colonne de support, on risquait, si l'on allait vite, de se
+_carabosser_. Carabosser est un verbe que tante Dine avait invente
+pour les chutes violentes obtenues par precipitation et d'ou l'on se
+relevait meurtri, eclope et enfle: il doit venir de la mauvaise fee
+Carabosse. Quant au grenier, nul de nous n'y aurait penetre sans
+compagnie. Une seule lucarne lui accordait avec parcimonie une lumiere
+insuffisante, de sorte que les tas de bois, les fascines et tous les
+objets mis au rancart, qui peu a peu venaient a prolonger indefiniment
+leur existence inutile, prenaient des aspects bizarres d'instruments
+de torture ou de personnages menacants. En outre, les rats s'y
+livraient des batailles rangees, et des pieces qui etaient au-dessous
+on aurait cru assister a des courses organisees, avec sauts
+d'obstacles. De temps a autre on y mettait le chat, un superbe angora
+faineant, gourmand et peu guerrier, qui sans doute craignait pour sa
+fourrure et miaulait de frayeur jusqu'a ce que tante Dine, qui en
+avait soin, le delivrat de sa corvee militaire, ce qui ne tardait
+jamais.
+
+Le salon, dont les volets, d'habitude, etaient fermes et qu'on
+n'ouvrait que pour les jours de reception ou de ceremonie, nous etait
+formellement interdit, et de meme le cabinet de mon pere, encombre de
+livres, d'appareils et de fioles, ou l'on ne s'aventurait qu'au cours
+d'explorations rapides, ou je voyais entrer toutes sortes de tristes
+figures qui, pour la plupart, se detendaient a la sortie. Mais, en
+revanche, on nous abandonnait la salle a manger. Elle fut le theatre
+de scenes tumultueuses, et plus d'une fois les chaises durent etre
+rempaillees ou leur dossier remplace. Nous envahissions en desordre la
+chambre de ma mere qui etait tres grande, et disposee de telle sorte,
+au centre de l'appartement, que tous les bruits y venaient. Ainsi ma
+mere, doucement, sans qu'on le sut, veillait sur la maison; il ne s'y
+passait rien qu'elle n'en fut aussitot avertie. Et meme, dans notre
+avidite de conquete, nous nous emparions de la salle de musique, petit
+salon octogone, d'une sonorite merveilleuse, qui donnait sur un balcon
+oriente au sud. Les soirs d'ete, les veillees se faisaient la, a cause
+du balcon.
+
+Il me reste a parler du jardin. Mais si j'en parle honnetement, vous
+croirez, comme la dame de Paris, qu'il s'agit de l'un de ces vastes
+domaines qui entourent les chateaux historiques. Je n'arrive plus a
+comprendre, quand je m'y promene, comment il a pu me paraitre si
+grand, et des que je n'y suis plus, il reprend dans mon souvenir sa
+veritable importance. C'est peut-etre qu'il etait alors si mal
+entretenu qu'on avait l'impression de s'y perdre. Sauf le potager dont
+les plates-bandes s'alignaient en bon ordre, tout y poussait a
+l'aventure. Dans le verger, ou les poires et les peches que palpaient
+nos doigts insinuants ne parvenaient pas a murir avant d'etre
+cueillies, montait une herbe drue et haute, aussi haute que moi, ma
+parole! Et je songeais tout de suite aux forets vierges que
+traversaient _les enfants du capitaine Grant_. Une roseraie, chef-
+d'oeuvre d'un aieul ami des fleurs, s'epanouissait dans un coin
+lorsque bon lui semblait, et sans le secours des tailles ni des
+arrosoirs. Ma mere, quand elle avait des loisirs, bien rarement, lui
+donnait ses soins, mais il aurait fallu un homme de l'art. Les allees
+etaient envahies par la mauvaise herbe, et il fallait les chercher
+pour les trouver. En revanche, d'autres qui n'avaient pas ete tracees
+surgissaient au milieu des pelouses. Et juste sous les fenetres de la
+chambre de ma mere coulait une fontaine: le jour, on ne l'entendait
+pas, a cause de l'habitude, mais la nuit, quand tout se tait, sa
+plainte monotone remplissait le silence et me predisposait, sans que
+je susse pourquoi, a la tristesse.
+
+Je neglige une vigne qui aboutissait aux batiments de ferme, et dont
+nous n'etions occupes que pour la soulager de ses raisins, et je viens
+enfin au plus beau fouillis de buissons, de ronces, d'orties, de
+toutes plantes sauvages, qui nous appartenait en propre. La nous
+etions les maitres et seigneurs souverains. Il n'y avait plus, avant
+le mur d'enceinte, qu'une chataigneraie qui n'etait que la
+prolongation de notre territoire reserve. Quand je dis: une
+chataigneraie, c'est quatre ou cinq chataigniers. Mais un seul fait
+deja une grande ombre. Il y en avait un dont les racines avaient
+descelle un pan de muraille. Par cette breche ouverte, dont je ne
+m'approchais pas sans inquietude, je m'imaginais que des voleurs
+penetraient.
+
+Il est vrai que j'etais arme. Mon pere m'avait raconte _l'Iliade_ et
+_l'Odyssee_, la _Chanson de Roland_ et diverses autres epopees d'ou je
+sortais bouillant, impetueux et heroique. J'etais tour a tour Roland
+furieux ou le magnanime Hector. Avec une epee de bois je livrais aux
+Grecs ou aux Sarrasins, que figuraient les buissons, des combats
+meurtriers, dont patissaient quelquefois de paisibles choux et
+d'inoffensives betteraves que je taillais en pieces.
+
+Mes armes m'etaient fournies par un des singuliers ouvriers qu'on
+employait au jardin ou a la vigne. Il y en avait jusqu'a trois qui
+travaillaient isolement, chacun dans son coin, avec des attributions
+speciales, mais avec une besogne indeterminee. On evitait de les
+reunir, car ils se detestaient. Ou les avait-on recrutes?
+
+Leur choix provenait sans doute de la memorable incurie de mon grand-
+pere qui laissait tout le monde tranquille, et la terre pareillement,
+ou de la bonte de ma mere bien capable d'avoir repeche ces tristes
+debris.
+
+Le premier en date, le plus ancien dans mon souvenir, mon armurier par
+surcroit, s'appelait Tem Bossette. Nom et prenom etaient, je pense,
+des surnoms. L'origine n'en est pas malaisee a decouvrir. Tem devait
+venir d'Anthelme qui est un saint venere dans ma province. Quant au
+sobriquet de Bossette, j'ai cru longtemps que c'etait une allusion
+indelicate a la voute qu'il portait sur le dos a force de se pencher
+sur sa pioche. Mais j'ai trouve une etymologie plus conforme a sa
+paresse et a son caractere, et je la soumets humblement MM. les
+philologues qui sauront lui consacrer, selon leur habitude, plusieurs
+volumes in-folio. Chez nous, la bosse a plus d'un sens: elle designe
+notamment la futaille ou l'on depose la vendange pour la ramener
+commodement des vignobles, et je vois encore l'effarement peint sur le
+visage d'un ami a qui je faisais les honneurs de ma ville natale et
+qui lisait une affiche, une simple petite affiche composee de ces
+quelques mots: _A vendre une bosse ovale_. "Heureux pays, me dit-il,
+ou les bossus font commerce de leur gibbosite!" Et il se crut malin en
+ajoutant: "Mais trouvent-ils acquereurs? " Je lui expliquai sa
+meprise. Or notre Tem etait un ivrogne celebre. Notre cave surtout le
+savait. _Bossette, petite bosse_: lui aussi devait contenir la
+vendange. Et, meme, a la fin de sa vie, aurait-on pu supprimer le
+diminutif.
+
+Il me fabriquait des sabres avec les echalas de la vigne. En
+recompense je lui portais des bouteilles supplementaires que
+j'obtenais de tante Dine, plus specialement chargee de l'office, en
+lui representant la splendeur de mon armement. On se plaignait bien de
+temps a autre que les ceps fussent depourvus de tuteurs. Les sarments
+sans attache se resignaient a ramper. Ils pompaient toute l'humidite
+du sol. Mais grand-pere, indifferent, ne blamait personne, et veuillez
+compter tous les echalas qui etaient indispensables a mon equipage. Il
+m'en fallait pour mes panoplies, et il m'en fallait pour mes ecuries.
+Le nombre de mes chevaux attestait ma magnificence. Avec un baton
+entre les jambes, j'acquerais une etonnante velocite, et pour chaque
+bataille je changeais de monture.
+
+Tem Bossette eut ete grand s'il se fut tenu droit, mais il etait gros
+a n'en pas douter et sa tete ronde ressemblait assez a une courge. "
+Grosse tete a rare esprit ", disait de lui, en pincant les levres,
+Mimi Pachoux qui etait jardinier, pepinieriste, lampiste, fumiste,
+serrurier, menuisier, reparateur d'horloges et de faiences, frotteur
+de parquets, scieur de bois, commissionnaire et je ne sais quoi
+encore. Ah! si! quand la saison etait mauvaise, il portait les morts.
+Se presentait-il une difficulte, avait-on besoin d'une aide?--
+Appelez Mimi! proclamait grand-pere. Et l'on appelait Mimi, ce qui
+demandait plusieurs heures, car on ne le trouvait jamais, de sorte
+que, lorsqu'il arrivait enfin, le travail etait fait, mais on lui en
+attribuait le merite:
+
+--Ce Mimi, pas plus tot venu, tout s'arrange!
+
+Representez-vous un petit bout d'homme mince, maigre, net, prompt, vif
+et, par surcroit, invisible. Invisible, c'est comme je vous l'affirme,
+a moins que vous ne preferiez lui accorder le don d'ubiquite. Il
+entamait le matin plusieurs journees, a six heures chez l'un et
+quelquefois en avance --oh! ce Mimi, quel zele! --A six heures cinq
+chez l'autre, et avant le quart chez un troisieme, s'annoncait
+bruyamment au premier, courait chez le second, volait chez le dernier,
+se glissait en tapinois, sortait en secret, rentrait en catimini,
+repondait ici, expliquait la, reclamait ailleurs, apparaissait,
+disparaissait, reparaissait, commencait en hate, continuait
+precipitamment, n'achevait rien, et le soir touchait sa paie de trois
+cotes a la fois. Mon grand-pere rapportait que plusieurs personnes de
+ses relations voyaient leur double. Mon pere disait que c'etait une
+maladie bien connue et qu'il suffisait de boire. J'essayai, mais je
+vis tout bouger. C'etait Tem Bossette qui buvait, mais notre Mimi
+Pachoux voyait son triple.
+
+Quant au dernier ouvrier de notre equipe, il ne fallait pas le perdre
+de vue une minute parce qu'il voulait absolument se pendre. Il avait
+fait plusieurs tentatives qui avaient echoue. On se relayait pour sa
+surveillance. Mariette lui refusait la moindre ficelle, meme s'il en
+avait le plus pressant besoin, et on l'utilisait specialement dans les
+espaces decouverts. Les premiers temps on l'appelait Dante, mais son
+nom etait Beatrix. Son surnom lui venait du spirituel archiviste
+departemental. Avec sa figure longue et malchanceuse il brulait
+d'aller aux Enfers, et sans cesse on lui coupait la corde. Peu a peu
+il fut le Pendu et on ne le designa plus autrement. Tres peu de gens
+consentaient a l'employer, a cause de la police qu'il exigeait pour
+eviter une catastrophe. Ma mere fut sa providence. On lui confiait les
+gros travaux, mais il les abandonnait genereusement a tante Dine qui
+etait forte, active et capable de remuer jusqu'aux tonneaux, ce qu'il
+considerait avec admiration, les bras ballants et la bouche ouverte.
+Cette bouche ne contenait que deux dents qui, par un hasard
+merveilleux, se juxtaposaient avec exactitude, de sorte que,
+lorsqu'elles s'appuyaient l'une contre l'autre dans ce desert, on
+pouvait croire que c'etait la meme qui unissait les deux machoires.
+
+Vous comprenez maintenant a quel point notre jardin etait inculte.
+L'aurais-je mieux aime couvert de fleurs et de fruits que dans cet
+etat lamentable ou il me semblait immense, profond et mysterieux? Cher
+vieux jardin aux herbes folles, toujours un peu humide a cause de
+l'ombre excessive des branches abandonnees a leurs caprices, ou j'ai
+tant joue et tant invente de jeux, ou j'ai connu la gloire des
+combats, la curiosite des explorations, l'orgueil des conquetes,
+l'ivresse de la liberte, sans omettre l'amitie des arbres et la saveur
+des fruits cueillis en cachette, vous etes aujourd'hui meconnaissable.
+Ratisse, peigne, taille, arrose, du sable fin dans les allees, un
+gazon ras autour des corbeilles, ne pensez pas avec vos beautes
+nouvelles m'eblouir...
+
+Quand je m'y promene, c'est a l'aventure. J'ecrase les plates-bandes,
+je pietine les pelouses, je menace les fleurs jusqu'a ce que le
+nouveau jardinier, qui a remplace a lui seul, et trop bien, Tem
+Bossette, Mimi Pachoux et le Pendu, me crie d'une voix alteree par
+l'emotion:
+
+--Faites donc attention, monsieur!
+
+Il faut l'excuser. Il ne sait pas que je rends visite a mon jardin
+d'autrefois.
+
+Mais, pour completer ce portrait de la maison, il manque... oh!
+presque rien! Presque rien et presque tout, une ombre et un pas.
+
+Le pas de mon pere, personne ne s'y est jamais trompe. Rapide, egal,
+sonore, il ne pouvait se confondre avec nul autre. Des qu'on
+l'entendait retentir, tout changeait comme par enchantement. Tem
+Bossette enfoncait sa pioche avec une vigueur insoupconnee; Mimi
+Pachoux, qu'on avait cesse de voir, surgissait comme un diable d'une
+botte; le Pendu se mesurait avec un fut important; Mariette activait
+son feu, nous rentrions dans le rang, et grand-pere, je ne sais
+pourquoi, s'en allait. Y avait-il une question a trancher, un ennui a
+supporter, une menace a craindre? Quand on avait annonce: Il est la,
+c'etait fini, toute inquietude se dissipait aussitot, chacun respirait
+comme apres une victoire. Tante Dine surtout avait une maniere de
+proclamer: _Il est la!_ qui eut mis en fuite l'agresseur le plus
+resolu. Cela signifiait: _Attendez donc vous allez voir ce qui va se
+passer. Ce ne sera pas long! En un instant, justice sera rendue!_
+Avertis de cette presence, nous nous sentions une force invincible.
+C'etait une impression de securite, de protection, de paix armee. Et
+c'etait aussi une impression de commandement. Chacun occupait son
+poste. Mais grand-pere n'aimait ni a commander ni a etre commande.
+
+L'ombre, c'est, derriere le volet a demi clos de sa fenetre, celle de
+ma mere qui n'a pas tout son monde rassemble autour d'elle. Elle
+attend mon pere, ou notre retour du college. Quelqu'un est absent.
+Elle craint pour lui. Ou bien le temps est orageux, elle interroge le
+ciel pour savoir s'il faut allumer la chandelle benite. Une autre paix
+emanait d'elle, une paix, comment dirais-je? qui s'etendait au dela
+des choses de la vie, qu'on recevait en dedans, qui calmait les nerfs
+et les coeurs, une paix de priere et d'amour. Cette ombre, que je
+guettais chaque fois que je rentrais, que je guette encore quand meme
+je sais bien qu'elle n'est plus la, qu'elle est ailleurs, c'etait
+l'ame de la maison qui transparaissait comme la pensee sur un visage.
+
+Ainsi nous etions gardes.
+
+Au dela de la maison il y avait la ville, en contre-bas comme il
+convient, et plus loin un grand lac et des montagnes, et plus loin
+encore, sans doute, le reste du monde. Ce n'etaient que des annexes.
+
+II
+
+LA DYNASTIE
+
+En ce temps-la regnait mon grand-pere.
+
+Avant lui une longue suite d'ancetres avait du exercer le pouvoir, a
+en juger par les portraits qu'on avait rassembles au salon. De ces
+portraits la plupart avaient beaucoup noirci, de sorte que, si l'on ne
+laissait pas la lumiere penetrer a flots, il devenait assez difficile
+de deviner le contenu des cadres. L'un des plus abimes etait celui qui
+m'etonnait davantage. On ne voyait guere que le visage et la main, un
+visage et une main de femme or, on m'avait appris son role important
+aux armees, et je me demandais comment un homme si jeune et si joli
+avant tant pu se battre. La dame a la rose me retenait aussi: j'avais
+beau tourner autour d'elle, je recevais de tous les cotes sa fleur et
+son sourire. Je passe sur d'autres bustes plus rebarbatifs, engonces
+dans de hauts cols et des foulards comme on en voit aux gens enrhumes,
+et j'arrive aux deux tableaux qui occupaient la place d'honneur a
+droite et a gauche de la cheminee: l'un portait l'habit bleu a galon
+d'argent, le gilet ecarlate, la culotte blanche et le tricorne noir
+des gardes-francaises, l'autre le bonnet a poil et la capote bleue
+boutons dores et passepoils rouges aux manches et au col de grenadier
+de la vieille garde. Le soldat du roi et le soldat de l'empereur se
+faisaient pendant. Tous deux avaient bien servi la France, a en croire
+leurs decorations. Mon pere, avec orgueil, m'avait raconte leurs
+exploits et revele leur grade. Je ne les regardais pas sans une
+certaine crainte reverencielle. Ils n'etaient pas beaux, ayant plus
+d'os que de chair et des traits tailles a la diable. Mais je n'aurais
+pas ose les declarer vilains. Leurs yeux se fixaient sur moi
+lourdement et m'inspiraient de la gene. Ils me reprochaient de n'avoir
+pas encore remporte de victoires extraordinaires comme le grenadier a
+la Moskova, ou tout au moins subi d'heroiques defaites comme le garde-
+francaise a Malplaquet. Longtemps, je n'ai su que ces deux noms de
+batailles. Et je rougissais des sabres de bois de Tem Bossette et des
+echalas que j'enfourchais. Je comprenais que mes chevauchees dans le
+jardin, ce n'etait pas serieux, ce n'etait pas vrai. Ces deux
+portraits redoutables, tantot m'exaltaient d'orgueil et tantot
+m'accablaient de leur importance. Un jour que je les considerais sans
+plaisir, mon grand-pere s'approcha de moi et me jeta negligemment avec
+son petit rire sec et sa moue la plus impertinente:
+
+--Peuh! ce n'est que de la mauvaise peinture.
+
+Il est dangereux d'apprendre trop tot l'esthetique aux enfants. Je me
+rejouis que ce fut de la mauvaise peinture. Du coup, le soldat du roi
+avec son tricorne et le soldat de l'Empire sous son bonnet a poil
+perdirent tout prestige. Leur biographie ne me fut plus rien. J'etais
+libere de cette servitude a quoi oblige l'admiration. Je reprenais
+l'avantage sur ce passe qui etait mal peint et je pouvais mesurer avec
+insolence la galerie des ancetres.
+
+Un jour il fut question de les exiler au galetas. Grand-pere desirait
+les remplacer par des gravures.
+
+--Elles sont du dix-huitieme siecle, expliquait-il pour mieux
+convaincre.
+
+Il formula sa proposition avec simplicite et politesse, comme la chose
+la plus naturelle du monde. Mais tante Dine poussa des cris indignes,
+et mon pere deploya cette calme autorite qui brisait toute resistance.
+Grand-pere n'insista pas; il n'insistait jamais. Cependant je le
+comprenais, puisque c'etait de la mauvaise peinture.
+
+Le gouvernement de mon grand-pere etait irregulier et indifferent.
+Autant dire qu'il n'y en avait pas. Quand je lus dans mon manuel
+d'histoire, ou dans celui de mes freres aines, le chapitre consacre
+aux rois faineants, je pensai immediatement a mon grand-pere. Il ne
+tenait point du tout a ses prerogatives. Cependant il s'appelait
+Auguste. Je le savais parce que ma grand'tante Bernardine; celle que
+nous designions sous le nom de tante Dine et qui etait sa soeur,
+l'appelait ainsi le plus rarement possible, car son prenom l'agacait.
+
+--Oui, declara-t-il un jour, on m'a appele Auguste, je ne sais fichtre
+pas pourquoi. C'est encore un coup des ancetres. On vous colle pour le
+restant de vos jours une etiquette ridicule.
+
+Bien que de taille moyenne, il donnait au premier abord une impression
+de grandeur, a cause de sa belle tete dont il ne tirait point vanite
+et qu'il portait avec nonchalance. Son nez fin se busquait legerement.
+Ses cheveux blancs, qu'il n'eut jamais fait tailler sans les brusques
+interventions de tante Dine, bouclaient un peu, et sans cesse il
+plongeait les mains dans sa longue barbe annelee, pareille a celle de
+l'empereur Charlemagne sur les images, par crainte des grains de tabac
+qu'elle pouvait receler, car il fumait et prisait. De plus pres, cette
+impression de prophete s'attenuait, se volatilisait. Il regardait trop
+souvent a terre, ou levait sur vous des yeux vagues qui ne
+consentaient pas a vous voir. On sentait qu'on n'existait pas pour
+lui, et rien n'est plus vexant. Il ne se souciait de rien, ni de
+personne; ses vetements lui tenaient au corps par la grace de Dieu et
+de tante Dine. Que leur coupe fut bonne ou mauvaise, il n'en a jamais
+rien su. Volontiers, il eut attendu, pour en changer, qu'ils le
+quittassent les premiers. Leur usure le mettait a l'aise. Il a
+toujours ignore, je pense, l'usage des bretelles, et celui des
+cravates lui paraissait une concession miserable a la mode. Il
+detestait tout ce qui le genait et se serait accommode pour la journee
+entiere d'une robe de chambre verte et d'un bonnet grec en velours
+noir dont il se trouvait bien et qu'il lui arriva d'apporter au
+dejeuner de midi. Quand nous le voyons apparaitre dans cet
+accoutrement, mes freres et moi, nous etouffions nos rires qu'un
+regard de mon pere suspendait, mais ce regard meme contenait un blame
+pour la fameuse robe de chambre.
+
+On avait beaucoup de peine a obtenir son exactitude aux repas.
+
+--Eh! declarait-il avec bonhomie, on mange quand on a faim. Cette
+reglementation est absurde.
+
+--Cependant, objectait mon pere qui, visiblement, n'etait pas content
+et qui essayait de parler avec douceur, --mais de la douceur de mon
+pere se degageait encore une impression d'autorite, --il faut de
+l'ordre dans une maison.
+
+--L'ordre, l'ordre, oh! oh!
+
+Il fallait entendre ces _oh! oh!_ discrets, sourds, lances a la
+cantonade, qui atteignaient toute la regularite etablie, et
+qu'accompagnait un petit rire sec. Ce petit rire placait immediatement
+grand-pere au-dessus de ses interlocuteurs. Je n'ai rien rencontre,
+dans les expressions humaines, de plus inquietant, de plus moqueur, de
+plus ironique que ce petit rire. Il vous donnait aussitot l'idee que
+vous etiez une bete. Il me faisait l'effet de ces secateurs bien
+tranchants avec lesquels on elague les rosiers: ric, rac, les fleurs
+tombent; ric, rac, il n'y a plus rien. Or grand-pere en faisait
+l'injure, involontaire sans doute, a tout le monde.
+
+Sa presidence a table etait honorifique et non effective. Non
+seulement il ne dirigeait pas la conversation, mais il ne la suivait
+que par hasard et quand ca lui chantait. Du reste, il ne s'occupait de
+rien. Se promenait-il dans le jardin, poussait-il jusqu'a la vigne,
+Tem, Mimi et Pendu reunis ne parvenaient pas a obtenir de lui une
+indication. Il esquissait un geste vague qui signifiait: "Laissez-
+moi en repos." Le trio n'insistait pas outre mesure, car ce silence le
+favorisait et les choses n'en marchaient pas mieux.
+
+Une autre superiorite qu'il avait, outre son rire, c'etait son violon.
+Ne figurait-il pas dans la galerie des portraits, tout jeune et tout
+frise, avec une guitare dans les mains?
+
+--De ma vie, je n'ai pince de cette affreuse machine, protesta-t-il un
+jour. Mais un Italien de passage a eprouve le besoin de me
+barbouiller.
+
+--Tu etais si joli, proclama tante Dine. L'artiste fut enthousiasme.
+
+--Oh! l'artiste!
+
+Il passait de longues heures dans sa chambre a jouer de son
+instrument, mais demeurait plus longtemps encore a l'examiner avec
+amour, a le palper, a tendre ou a detendre les cordes, a frotter
+l'archet avec la colophane. Ainsi les faucheurs dans les champs
+passent plus de temps a affuter leurs faux qu'a faucher; ils peuvent
+taper dessus avec un caillou indefiniment.
+
+Quand il jouait, il exigeait qu'on s'en allat. Il jouait pour lui
+seul, et un peu toujours les memes airs, car je l'ecoutais de la
+porte, assez souvent, et plus tard j'ai reconnu dans le _Freischuetz_
+et dans _Euryanthe_, dans _la Flute enchantee_ et le _Mariage de
+Figaro_, des passages qu'il affectionnait. Les rythmes clairs de
+Mozart prenaient la forme de cette joie de respirer que l'on goute
+sans le savoir dans l'enfance, comme une eau limpide se soumet aux
+contours d'une vase; mais Weber me donnait le desir imprecis de
+choses que je ne pouvais definir: j'etais au choeur d'une foret dont
+les allees se perdaient. C'etait une heureuse initiation.
+
+Cependant tous les morceaux n'avaient pas ce merite. Comment l'aurais-
+je su? Tout est bon a une sensibilite qui s'elance. Je ne puis
+aujourd'hui encore entendre l'ouverture de _Poete et Paysan_ sans etre
+secoue d'emotion. Un soir, a Lucerne, au bord du lac, le plus banal
+des orchestres dans le plus banal des hotels preluda a cette
+ouverture. Autour de moi les convives en smoking et en robe decolletee
+continuaient de causer et de rire, comme s'ils ne s'apercevaient de
+rien, comme s'ils etaient sourds. Alors je sentis que j'etais seul, et
+mon coeur se fondit, et je crus que j'allais pleurer. L'orchestre ne
+jouait pas pour le public, il ne s'adressait qu'a moi. Ce n'etait plus
+l'art mediocre du compositeur autrichien, c'etait le souvenir de mon
+entree enfantine dans l'empire mysterieux des sons et des reves, dans
+la foret dont les allees se perdent.
+
+A la meme epoque le chant d'un de mes camarades, au college, acheva de
+me bouleverser. Ce fut a une ceremonie de premiere communion. Je
+n'etais pas encore admis a la Table Sainte et j'avais tout le loisir
+de l'ecouter. Il chanta cette melodie de Gounod: _le Ciel a visite la
+terre_, et c'etait vrai que le ciel me visitait, m'envahissait,
+m'emportait. Tout mon etre vibrant faisait partie de ce chant. La voix
+montait, montait, et bien sur elle allait se briser. Elle n'etait pas
+assez forte pour resister a des notes aussi puissantes et qui
+remplissaient toute la chapelle. Elle etait pareille a ces jets d'eau
+si minces que le vent les coupe et qu'on ne les voit plus retomber.
+Elle s'est brisee en effet a l'age de l'adolescence; la mort a pris
+mon camarade a seize ans.
+
+Il y avait aussi une boite a musique que mon pere m'avait apportee de
+Milan ou il avait ete appele en consultation. Quand la vis se
+declenchait, il en sortait de freles notes felees, voilees, un peu
+tremblantes, et une petite danseuse tournait sur le couvercle. Elle
+posait gravement et en cadence ses pieds pointus, comme si elle
+accomplissait un rite sacre. Cela composait un spectacle doux et
+triste. Combien je fus desenchante, plus tard, quand je constatai la
+frivolite des danseuses au bal ou je cherchais cette tendre douceur et
+cette chere tristesse!
+
+Les rois faineants, dans mon abrege d'histoire, etaient accompagnes
+des maires du palais qui, de simples officiers d'abord charges du
+gouvernement interieur, devinrent premiers ministres et les maitres
+memes de leur maitre. Au college, on nous citait avec eloge Pepin
+d'Heristal et Pepin le Bref qui fut le pere de Charlemagne. Grand-pere
+n'etant pas un roi tres serieux, je m'attendais a ce que mon pere
+s'emparat du pouvoir. Mais pourquoi temoignait-il tant de respect a
+grand-pere, au lieu de le deposseder? L'histoire m'enseignait une
+attitude differente. Grand-pere, c'etait, pour les fermiers, ouvriers
+et gens de service, _Monsieur_ tout court, ou _Monsieur Rambert_, et
+pere, c'etait _Monsieur Michel_. Il ne serait venu a l'idee de
+personne d'appeler Monsieur, de consulter Monsieur, de demander un
+ordre a Monsieur. C'est Monsieur qui aurait proteste: --Qu'est-ce que
+vous me voulez encore? Laissez-moi tranquille. Je n'ai pas le temps
+(je n'ai jamais su pourquoi il n'avait pas le temps). Adressez- vous a
+Monsieur Michel... Lui-meme, ainsi, donnait l'exemple. J'en avais
+conclu, comme tout le monde, qu'il n'etait bon a rien. Et de temps a
+autre, sans qu'on sut pourquoi, ne reclamait-il pas contre l'oubli ou
+l'on le mettait des affaires du palais, je veux dire de la maison?
+Tandis que des qu'il s'agissait d'une determination grave, d'un ordre
+important, on entendait de tous cotes ce cri de ralliement: --Ou est
+Monsieur Michel? Appelez Monsieur Michel...
+
+J'ai parle du pas de mon pere. Il y avait aussi sa voix. Elle sonnait,
+secouait, ragaillardissait. Il ne l'elevait jamais et il savait que
+c'etait inutile. Elle ouvrait les portes, penetrait jusqu'aux chambres
+les plus retirees, et en meme temps versait aux coeurs une force
+nouvelle comme en donne un bon verre de vin rouge, a ce que pretendent
+les gens qui s'y connaissent. Quand il arrivait en retard pour le
+diner a cause de tous les clients qui se pendaient apres lui, on
+n'avait pas besoin d'agiter la cloche. De l'antichambre il proclamait
+comme un edit:
+
+--A table!
+
+Et les habitants disperses se rassemblaient en hate.
+
+--Quelle voix! protestait grand-pere qui sursautait.
+
+Je ne puis lire des phrases comme celles-ci qui reviennent, plus ou
+moins, dans tous les manuels d'histoire, sauf dans ceux d'aujourd'hui
+ou les batailles sont escamotees comme si elles se gagnaient toutes
+seules: --_A la voix de leur chef, les soldats s'elancerent a
+l'assaut... A la voix de leur general, les troupes se reformerent_...
+sans entendre cette voix de mon pere dont toute la maison vibrait. Tem
+Bossette, qui en avait une peur effroyable, l'entendait du fond de la
+vigne. Le pas annoncait la presence, mais la voix ordonnait. Cependant
+les ouvriers ne dependaient pas de mon pere; mais pour eux, mais pour
+tous, il etait le chef. Tout, chez lui, contribuait a donner cette
+impression la taille, le visage aux traits droits, barre d'une
+moustache dure et courte, les yeux percants dont on ne supportait pas
+volontiers le regard. De sa personne se degageait une sorte de
+fascination. Tante Dine, qui avait le sens populaire, l'exprimait rien
+qu'en disant: _Mon neveu_. Elle en eclatait d'orgueil. Le grenadier
+du salon ne devait pas arrondir autrement la bouche pour parler de
+l'Empereur. A cette fascination je n'avais pas echappe, et meme dans
+ma revolte je ne cessai pas de lui rendre un culte secret. Mais
+l'esprit de liberte nous porte a contredire nos plus surs instincts
+sous pretexte d'affranchissement.
+
+Ne croyez pas qu'il fut severe avec nous. Il ne tirait sur la bride
+que si nous prenions une fausse direction. Seulement, je n'ai jamais
+rencontre chez personne une telle aptitude a commander. Malgre sa
+profession absorbante, il trouvait le loisir de s'occuper de nos
+etudes et de nos jeux, et meme il les elargissait par les recits
+d'epopee qu'il nous faisait avec un art accompli. Ma memoire les a des
+lors retenus pour toujours. On voyait bien qu'il honorait les
+portraits de famille. Il nous transmettait oralement le passe des
+ancetres, mais je ne pouvais oublier que ce n'etait que de la mauvaise
+peinture. Quand nous nous sentions observes par lui, nous devinions
+qu'il y avait dans cet enveloppement de notre faiblesse par sa force
+autre chose que de la tendresse et peut-etre de la fierte, mais quoi?
+Je sais maintenant qu'il cherchait sur nous les signes de notre
+avenir. Son amour de la duree ne se contentait pas de l'anciennete de
+sa race, il voulait suivre celle-ci jusque dans l'obscur travail du
+temps et consolider son destin. Notre bonheur meme lui etait moins
+cher que la soumission de notre volonte a la tache commune. Ce que
+contient le regard paternel, l'enfant sait bien que c'est son image,
+et cette certitude lui suffit.
+
+Il nous enseigna tout petits le respect de ce qu'il appelait deja
+notre vocation. Nous en comprimes des lors l'importance. Ma soeur
+Melanie qui etait l'ainee de tous, mes freres Bernard et Etienne
+avaient de tres bonne heure annonces leur choix qui etait l'armee pour
+Bernard, et les missions pour les deux autres. Il ne songeait pas a
+les contrarier, bien qu'il dut renoncer peut-etre a d'autres vues
+qu'il avait sur eux. La rieuse Louise se marierait; ce n'etait pas
+presse. Quant a Nicole et a Jacques, ils etaient tout de meme trop
+minuscules pour qu'on s'occupat de leur avenir.
+
+--Et toi? m'avait demande mon pere.
+
+Comme je n'avais rien trouve a repondre, il avait exprime tout haut
+son desir:
+
+--Tu nous resteras.
+
+Ainsi etait-il admis que je resterais pour garder la maison. Ce role,
+que j'estimais peu seduisant, ne m'emballait pas, tandis que les
+autres etaient pares de la poesie du depart. Je ne confirmais ni
+n'infirmais l'opinion qu'on se faisait de mon sort. Mais j'eprouvais
+une folle envie de me soustraire a ces arrangements, a ce pouvoir qui
+me dominait. De sournois desirs de rebellion germaient en moi contre
+cela meme que j'aimais. Ils leveraient plus tard, sous une influence
+imprevue.
+
+Je devrais maintenant parler de la reine. N'est-ce pas son tour?... En
+verite je ne le puis et il ne faut pas me le demander. L'ombre que je
+cherche en rentrant, derriere la fenetre, et dont notre absence
+suffisait provoquer l'inquietude... oui, je consens encore a l'evoquer
+ainsi. C'est bien elle, mais lointaine et cachee. Si je veux
+m'approcher, je ne trouve plus mes mots.
+
+Avez-vous remarque, aux beaux jours d'ete, la buee bleue qui flotte
+sur les pentes? Elle permet de mieux fixer les claires beautes de la
+terre. Si je pouvais poser ce voile transparent sur le visage
+maternel, il me semble que j'oserais mieux dire sa suavite et la
+limpidite des yeux qui ne pouvaient croire au mal. Quelle force
+inconnue recelait donc cette douceur? Mon grand-pere, qui se gardait
+de toute influence rien que par son petit rire si vexant, et qui meme
+devant son fils ne perdait pas ce moyen de defense, l'abandonnait
+habituellement devant ma mere. Et mon pere, dont l'autorite semblait
+inebranlable et infaillible, se tournait vers elle comme s'il lui
+reconnaissait une puissance mysterieuse.
+
+Cette puissance, je le sais maintenant, c'etait Dieu qui habitait en
+elle, soit qu'elle fut allee Le chercher a la premiere messe avant que
+personne fut reveille, soit qu'elle Lui offrit ses travaux quotidiens
+dans la maison...
+
+Mes freres et soeurs et moi, nous composions le peuple. Dans tout
+royaume il faut un peuple. Il est vrai que, dans la plupart des
+maisons d'aujourd'hui, on cherche ou le peuple a passe. Le roi et la
+reine, tristes comme des saules pleureurs, se regardent vieillir avec
+ennui. Ils n'ont rien a gouverner et ils n'emporteront pas leur
+couronne. Chez nous, le peuple etait nombreux et bruyant. Si vous
+savez compter, vous n'ignorez deja plus que nous etions sept, de
+Melanie qui me devancait de sept ans jusqu'a Jacques le dernier qui me
+suivait a six ans de distance.
+
+Tout ce bataillon, avant d'etre conduit a la manoeuvre, recevait une
+premiere inspection de tante Dine qui etait preposee aux revues de
+detail.
+
+Elle etait d'une activite que les annees ne ralentissaient pas et que
+les servantes, sauf Mariette, exploitaient sans vergogne toujours
+allant et venant, de la cave au galetas, par les escaliers, car elle
+oubliait la moitie des travaux qu'elle comptait entreprendre, ou
+suspendait brusquement ceux qu'elle avait entrepris, commencant un
+nettoyage, l'abandonnant pour chasser la poussiere d'un meuble, menant
+la guerre contre les toiles d'araignees au moyen d'une tete de loup,
+sorte de brosse fixee au bout d'une perche, ou bondissant sur l'un de
+nous qui avait crie. Elle nous a berces, laves, habilles, pouponnes,
+pomponnes, gardes, amuses, occupes, soignes, caresses tous les sept,
+et meme un huitieme qui est mort sans que je l'aie connu.
+
+Encore conviendrait-il d'ajouter a ce chiffre imposant mon grand-pere
+a qui elle epargnait tout souci. Il n'etait pas exigeant pourvu qu'il
+eut immediatement sous la main ce qu'il desirait, il ne reclamait rien
+a personne. Et il fallait respecter le desordre de sa chambre qu'il
+entretenait scrupuleusement, pretendant qu'on ne retrouve pas ce qui
+est range. Il se laissait dorloter avec negligence et n'y pretait pas
+d'attention, sauf quand on l'agacait par quelque exageration de soins.
+
+Pour notre education et notre instruction, pour la direction morale,
+tante Dine se mettait, malgre la difference d'age, a la devotion de ma
+mere, pour qui elle professait un attachement, une admiration sans
+bornes. Jusque dans la vieillesse, elle n'accepta que des fonctions
+subalternes. Quand elle avait declare: "Valentine veut ceci,
+Valentine a dit cela" (Valentine, c'etait ma mere), il n'y avait pas a
+discuter. Elle obeissait a la lettre sans meme chercher a penetrer
+l'esprit. Aucune de ses pensees ne lui restait pour elle-meme elle les
+distribuait aux autres sans exception. A la gronderie elle n'entendait
+rien et baissait la tete quand nous recevions une reprimande, en
+maniere de protestation contre la durete du pouvoir. Non seulement
+elle ne nous denoncait pas, mais elle trouvait a nos pires fautes des
+excuses inattendues, et si merveilleuses qu'elles desarmaient
+quelquefois, rien que par l'etonnement qu'elles provoquaient.
+
+--Cet enfant a pris des poires.
+
+--C'etait pour soulager l'arbre qui ne pouvait plus les porter.
+
+--Cet enfant mange salement. Il a mis les mains dans son assiette
+d'epinards.
+
+--C'est dans la joie de voir de la verdure.
+
+Nos etudes ne l'interessaient pas. Mais elle avait cette culture de
+l'ame qui communique a l'esprit sa fleur de delicatesse. On en savait
+toujours assez si l'on etait honnete et bon catholique. Et meme elle
+estimait qu'on remplissait de trop bonne heure notre cervelle, et d'un
+tas de sciences inutiles. L'histoire des paiens ne lui disait rien qui
+vaille, et pour l'arithmetique, elle n'avait jamais su compter. En
+revanche, notre sante, notre proprete, notre gaiete, etaient son
+affaire. Elle chantait pour nous endormir, elle chantait pour nous
+distraire, elle chantait pour nous faire marcher. Ses chansons
+tintinnabulent dans mes souvenirs. Il y avait une berceuse ou nous
+devenions tour a tour general, cardinal, empereur, et dont le refrain
+etait destine a nous inspirer de la patience par un avenir si
+reluisant:
+
+En attendant, sur mes genoux, Beau cherubin, endormez-vous.
+
+Mais le beau cherubin ne se pressait pas de s'endormir.
+
+Il y avait aussi le _Nid charmant_ que de _mechants petits lutins a la
+mine eveillee_ voulaient detruire et qu'il fallait respecter, car
+
+C'est l'espoir du printemps, C'est l'amour d'une mere.
+
+Ou bien c'etait Silvio Pellico prisonnier qui, d'une voix percante,
+reclamait sa brise d'Italie. Un de mes premiers jeux fut l'evasion de
+Silvio Pellico, mais je ne savais pas qui c'etait. Mes chansons
+preferees etaient peut-etre _l'Etang_ et _Venise_. Je les nomme ainsi,
+faute d'en savoir davantage. _L'Etang_ racontait un effroyable drame
+de noyade:
+
+Petits enfants, n'approchez pas, Quand vous courez par la vallee, Du
+grand etang qu'on voit la-bas, Qu'on voit la-bas sous la feuillee.
+
+Ecoutez ce qu'il arriva D'un enfant blond qui s'esquiva Des bras de sa
+me-e-e-ere.
+
+L'enfant blond poursuivait une libellule et la _demoiselle aux ailes
+d'or_ l'entrainait dans l'eau froide. Ca lui apprenait a s'esquiver
+des bras maternels. Quant a _Venise_, j'en ai retenu pareillement les
+premiers vers, y compris leur faute de francais:
+
+Si Dieu favorise Ma noble entreprise J'irai-z-a Venise Couler
+d'heureux jours.
+
+Est-ce la magie de ce nom de ville inconnue ou la melancolie de la
+ritournelle: je n'imaginais pas de plus beau voyage que de s'en aller
+dans cette Venise dont on m'avait montre les gondoles au stereoscope.
+J'ai longtemps hesite, crainte d'une deconvenue, a realiser ce projet
+qui me venait d'une si lointaine musique, une de ces musiques que nous
+continuons d'entendre en nous bien apres les jours d'enfance. Faut-il
+que ce soit l'une des plus sures gardiennes du foyer qui, par l'effet
+d'une simple romance chantee pour nous calmer, soit la premiere a nous
+enflammer la cervelle? Et quand, plus tard, j'ai vu enfin la cite aux
+rues mouvantes et aux palais roses, je l'ai abordee avec respect, me
+souvenant que cette visite representait une _noble entreprise_, comme
+si, deja, la puissance de son charme etait contenue tout entiere par
+avance dans la naive berceuse de tante Dine.
+
+De ses innombrables chansons, quelques-unes, je le crois, etaient de
+son invention. Ou, du moins, faute de se souvenir exactement de leur
+texte, je suppose qu'elle les recomposait a sa maniere. Certain _Pere
+Gregoire_, notamment, mi-parle, mi-chante, ne saurait figurer dans
+aucun recueil. Une charmante vieille dame a qui j'en faisais part un
+jour m'assura que le pere Gregoire existait aussi dans le Berry, du
+cote de la Chatre, sous le nom de pere Christophe. C'est deja de la
+prose rythmee, et cela se declame sur un ton de melopee qui eclate
+brusquement aux finales. Toute une petite comedie de la vanite y tient
+en quelques phrases. Jugez plutot, car je vais essayer de citer de
+memoire.
+
+_Le pere Gregoire est sorti de chez lui ce matin_. Jusque-la rien que
+de naturel: le pere Gregoire va se promener, c'est son droit, mais
+attendez le detail qui caracterisera cette sortie: _Un beau bouquet
+de coquelicots a son chapeau_. Il faut enfler la voix sur les
+coquelicots. Cette fleur des champs devient un symbole de faste et
+d'ostentation. Ah! eh! le pere Gregoire n'est plus l'honnete homme qui
+va respirer l'air de la campagne, c'est un vieux beau qui fait
+fantaisie: il parade, il piaffe, il caracole, il entend qu'on le
+regarde et qu'on l'admire. Mais vous serez puni, pere Gregoire; un
+mauvais destin vous guette! _Chemin faisant, son chien se prit de
+querelle avec le mien_. On donne cette nouvelle simplement. Elle
+semble au premier abord de mince importance. Facheuse affaire
+cependant: une bataille de chiens dans une petite ville, --comment!
+vous ne le savez pas? vous n'avez donc jamais vecu en province? -- une
+bataille de chiens presente une gravite exceptionnelle. Les maitres
+interviennent, ils prennent parti, et le vaincu jure que ca ne se
+passera pas de la sorte! Des familles se sont brouillees pour des
+batailles de chiens. Quelle est l'origine de la haine des Capulets et
+des Montaigus? peut-etre une bataille de chiens. Et precisement notre
+pere Gregoire veut intervenir: son chien a le dessous, il est roule
+dans la poussiere comme une quenelle dans la farine. _Le pere
+Gregoire, voulant les separer, tomba le nez dans le corttin_. Il s'est
+precipite, la canne haute, son pied a glisse, et le voila par terre,
+en triste posture, surtout le nez, car il n'a pas eu de chance dans
+l'emplacement de sa chute. Ici, il convient de prendre un ton
+lamentable, l'apostrophe qui suit doit revetir une ampleur de
+desolation infinie: _Pauvre pere Gregoire!_ Un point de suspension.
+On le plaint, car sa mesaventure est grande. Mais la plainte devient
+tout a coup ironique et c'est l'orgueil qu'elle vise: _voila son
+bouquet de coquelicots bien loin de son chapeau_. Les insignes de sa
+vanite sont souilles. Il peut rentrer chez lui se laver et se brosser.
+Il ne rapportera pas les coquelicots. Sans les coquelicots, rien ne
+lui serait arrive.
+
+J'attribue le _Pere Gregoire_ a tante Dine a cause de la fertilite de
+son imagination qui chaque jour lui fournissait de nouveaux contes
+pour notre enchantement. Les grandes personnes ne sont pas volontiers
+de plain-pied avec les enfants. Elles veulent trop se baisser. Tante
+Dine trouvait d'instinct ce qui nous convenait. Ses histoires nous
+tenaient haletants. Quand je cherche a les arracher au passe pour m'en
+faire honneur, elles s'enfuient avec des sourires: "Non, non, me
+disent-elles (car je les approche de tout pres, mais nous sommes de
+chaque cote d'un grand trou qui est profond s'il n'est pas bien large
+et qui est la fosse commune de toutes mes annees ecoulees), a quoi bon
+? tu ne saurais pas te servir de nous. Regarde: nous avons pris la
+couleur du temps; comment la decrirais-tu?"
+
+Lorsque le grand-pere nous surprenait assis en rond autour de notre
+conteuse, il secouait la tete en signe de desapprobation.
+
+--Balivernes, murmurait-il, balivernes! On doit la verite aux enfants.
+
+Nous demandions a tante Dine ce que c'etaient que des balivernes.
+
+--C'est, nous expliquait-elle par maniere de vengeance, quand on joue
+du violon.
+
+Entre ses chants et le violon de grand-pere, c'etait quelquefois un
+vacarme assourdissant.
+
+Tante Dine possedait une autre faculte merveilleuse: celle de creer
+des mots. Je vous ai cite _Carabosser_, mais elle en inventait par
+centaines, et si bien adaptes aux objets qu'on les comprenait
+aussitot. Je ne puis davantage les transcrire. Transcrits, ils perdent
+leur valeur. Ou bien je ne sais pas les orthographier: la langue
+parlee n'est pas la langue ecrite, et cette langue imagee avait la
+verdeur et la saveur populaires. Tante Dine employait aussi des mots
+rares --ou diable les avait-elle decouverts? car elle lisait peu --
+qui etaient singuliers et sonores tout comme s'ils lui appartenaient
+en propre, et que, plus tard, un peu surpris et bien amuse, j'ai
+releves dans le dictionnaire ou je ne les eusse pas cherches. Ainsi,
+pour abaisser ma superbe, elle me qualifia un jour d'_hospodar_, et un
+autre, de _premier moutardier du pape_. J'ignorais que les hospodars
+etaient des tyrans de Valachie et que c'est avoir une haute opinion de
+soi-meme que de se croire le premier moutardier du pape. Mais ces
+titres inconnus dont elle m'affublait me representaient un gros homme
+habille de rouge, qui commandait avec de grands cris, et je ne voulais
+pas lui etre compare.
+
+Laissez-moi, chere grand'tante Bernardine, vous apostropher a la facon
+du pauvre pere Gregoire. Si mon enfance fait dans mon souvenir un
+grand tintamarre, comme si elle etait montee sur une de ces mules
+toutes harnachees de grelots qui ne sauraient marcher sans musique et
+qui, de loin, donnent l'impression d'un important convoi, je le dois a
+vos histoires et a vos chansons. La voici qui s'avance joyeusement et
+bruyamment des que ma pensee l'appelle, c'est-a-dire tous les jours. A
+cause d'elle, je ne pourrai jamais me plaindre du sort. Je l'entends
+avant de la voir, mais quand elle surgit au detour du chemin qui vient
+a moi du passe, elle porte dans ses bras toutes les fleurs du
+printemps. Vous meritez bien que je vous en offre un bouquet, et meme
+un bouquet de coquelicots, pour toutes vos romances qui s'ajoutaient a
+vos soins et a vos prieres. Car vous priiez tout fort, sur l'escalier
+comme a l'eglise, et meme quand vous brandissiez la tete de loup. Le
+silence vous etait desagreable. C'est pourquoi, chere tante Dine, je
+le romps ce soir et vous parle...
+
+Tante Dine menait une garde serieuse autour de la maison. Pour s'en
+approcher, il fallait montrer patte blanche. Elle designait sous le
+nom de _ils_ les ennemis invisibles qui etaient censes nous investir.
+Longtemps ces _ils_ mysterieux nous effrayerent. Nous les cherchions
+autour de nous des qu'elle en parlait. A force de ne pas les
+rencontrer, nous finimes par en rire, sans savoir que ce rire nous
+desarmait et que plus tard nous devions les retrouver en chair et en
+os. Sa partialite ne fut jamais en defaut. Des que la famille etait en
+cause, elle exigeait qu'on lui adressat des louanges immediates, sans
+quoi elle se rebiffait, prete au combat. Quelqu'un ayant hasarde un
+blame anodin se vit toiser de pied en cap et, pour masquer sa defaite,
+voulut manier l'ironie.
+
+--J'oubliais, declara-t-il, que votre maison, c'est l'arche sainte.
+
+--Et la votre l'arche de Noe, repliqua-t-elle du tac au tac, sachant
+que son interlocuteur recevait toutes sortes de gens heteroclites.
+
+On petrissait alors le pain a l'office, dans un petrin quasi
+seculaire, avant de le porter au four banal. Tante Dine, qui aimait
+les gros ouvrages, surveillait cette operation et meme, volontiers, y
+mettait les mains. Un jour que j'y assistais, au moment ou la servante
+allait melanger la farine, l'eau et le levain, ma tante la secoua avec
+vivacite.
+
+--A quoi pensez-vous, ma fille?
+
+--A petrir, mademoiselle.
+
+--Vous oubliez le signe de la croix.
+
+Car, dans les bonnes maisons on n'omet pas le signe de la croix sur la
+farine blanche qui va se changer en pain. A table, mon pere, avant
+d'entamer la miche, ne manquait point de tracer une croix avec deux
+entailles du couteau. Quand c'etait grand-pere qui remplissait
+l'office de panetier, j'avais bien remarque qu'il n'en faisait rien.
+
+Ce fut l'un de mes premiers etonnements. Des le debut de la vie, je
+compris l'importance des dissentiments religieux.
+
+Grand-pere jouait de son violon quand il lui plaisait. Mais lui-meme
+n'aimait pas a etre derange. Nous en fimes l'experience. Ma soeur
+Melanie et mon frere Etienne, qui de leur premiere communion
+conservaient une piete ardente et meme un peu agressive, avaient
+edifie une petite chapelle dans une armoire de ce salon octogone que
+nous appelions la salle de musique parce que, jadis, on y donnait des
+concerts et qu'on y avait laisse un vieux piano a queue. Etienne et
+Melanie, c'etait decide, quand ils seraient grands, evangeliseraient
+les sauvages, comme Bernard l'aine serait officier et reprendrait
+l'Alsace-Lorraine, et Louise la cadette, toujours genereuse,
+epouserait un fabricant de champagne, afin que nous puissions boire
+librement de ce vin dore et vivant ou nous n'avions jamais fait que
+tremper nos levres les jours de fetes de famille. Ainsi, l'avenir
+s'organisait a merveille, sauf mon sort personnel qui demeurait
+incertain. Melanie tenait son nom de la petite bergere dauphinoise qui
+jouissait alors d'une vogue considerable: on parlait a mots couverts
+du secret de la Salette. Quelquefois je lui demandais si elle ne
+demandait pas d'etre mangee par les anthropophages dont ma geographie
+illustree m'avait revele l'existence. Loin de ralentir son zele, cette
+affreuse perspective ne reussissait qu'a l'exalter. Etienne n'aspirait
+pas moins violemment au martyre, bien qu'une mesaventure lui fut
+arrivee au college: ses camarades, admirant sa devotion, avaient
+compte qu'il accomplirait un miracle le jour de sa premiere communion
+et, le miracle n'ayant pas eu lieu, ils l'en avaient un peu meprise.
+
+Je n'ai jamais su quelle sorte de vepres ou de complies nous disions
+devant l'armoire. Les ceremonies consistaient en cantiques vociferes
+en choeur. J'etais, malgre mon jeune age, convie a ces manifestations
+clericales. Ce jour-la nous deployions precisement une energie de
+catechumenes. Melanie surtout lancait eperdument ses notes sur le
+diapason le plus eleve. Sa piete etait en raison du bruit qu'elle
+faisait. La salle de musique etait malheureusement proche la chambre
+du grand-pere. Tout a coup, au beau milieu de notre ferveur, la porte
+s'ouvrit et grand-pere apparut. Il ne s'occupait jamais de nous, mais
+quand nous entrions par hasard dans son rayon visuel, il nous traitait
+avec bienveillance. Or, il semblait fort irrite: sa robe de chambre
+degrafee, son bonnet grec rejete en arriere, sa barbe en desordre lui
+donnaient un aspect terrible qui contrastait avec ses manieres
+habituelles. D'une voix aigre il nous interpella:
+
+--Il n'y a pas moyen de reposer tranquillement dans cette maison!
+Fermez-moi cette armoire, et tout de suite!
+
+Nous avions trouble sa sieste, et son egalite d'humeur s'en
+ressentait. Aussitot nous fermames l'armoire. Et nous connumes
+d'avance l'horreur des decrets et des lois d'exception. La devotion de
+Melanie et d'Etienne en fut augmentee, comme il arrive en temps de
+persecution, mais la mienne, moins vive ou moins ancienne, je crains
+qu'elle ne fut attiedie.
+
+Elle subit peu apres une autre atteinte. La Fete-Dieu se celebrait
+dans notre ville avec une pompe et un eclat incomparables. On venait
+de loin pour y assister. Qui nous rendra de si magnifiques, de si
+imposants, de si nobles spectacles? On les a remplaces par des
+reunions de gymnastes ou de societes de secours mutuels dont la
+vulgarite est navrante. Je plains les enfants d'aujourd'hui qui n'ont
+jamais eu l'occasion de sentir, parmi les acclamations populaires et
+dans l'emotion generale, la presence de Dieu.
+
+La rivalite des reposoirs divisait les quartiers; chacun luttait pour
+sa bonne renommee. On les composait avec de la mousse et des fleurs,
+que l'on disposait en forme de croix de lis, d'hortensias, de
+geraniums ou de violettes, ou bien l'on combinait ingenieusement
+d'autres dessins pieux plus compliques. Pour eux l'on depouillait
+impitoyablement les jardins et les bois. Le plus beau etait eleve sur
+une terrasse plantee de vieux arbres, qui dominait le lac.
+
+Le matin, toutes les fenetres guettaient le jour, imploraient le ciel
+pour obtenir un temps favorable. Les rues etaient bordees de sapins et
+de melezes que les paysans, la veille ou l'avant-veille, apportaient
+de la montagne dans leurs chars a boeufs. Les rubans, jetes d'un cote
+a l'autre comme des cables legers au-dessus d'un fleuve, supportaient
+des couronnes, de sorte que l'on circulait sous des centaines d'arcs
+de triomphe improvises. Et de-ci, de-la, pour mieux orner sa facade,
+chacun installait, sur une table recouverte d'une nappe immaculee, des
+images, des vases, des statues avec un luminaire, et disposait des
+corbeilles de roses pour ravitailler le bataillon des anges. Dans les
+plus pauvres ruelles, des bonnes femmes etalaient au dehors tout ce
+qu'elles avaient de precieux et jusqu'a des daguerreotypes de parents
+ou des bonnets bien festonnes, afin de mieux honorer le passage du
+Saint-Sacrement. Ainsi la ville entiere se parait comme une jeune
+mariee pour la ceremonie nuptiale.
+
+Devant l'eglise on se rassemblait, les confreries en costumes avec
+leurs bannieres, les fanfares dont les cuivres frottes avec soin
+reluisaient, les enfants des ecoles, celles des filles et celles des
+garcons dont les plus petits agitaient des oriflammes, et la
+population massee derriere ces compagnies officielles qui etaient
+rangees en bon ordre. Alors sur le parvis s'avancait avec lenteur le
+cortege sacre, tandis que sonnaient toutes les cloches a la volee:
+anges aux ailes de papier d'argent, qui puisaient dans un petit panier
+suspendu a leur cou les petales de fleurs dont ils jonchaient le
+parcours; sacristains et clercs aux soutanes rouges, brandissant a
+tour de bras les encensoirs d'ou montaient la fumee bleue et l'odeur
+poivree; pretres en surplis, chanoines en rochet d'hermine, et enfin
+sous le dais couleur d'or pale ou de froment mur, surmonte aux quatre
+angles d'aigrettes de plumes blanches, et escorte par quatre notables
+en habit noir qui tenaient ses cordons, Monseigneur enveloppe dans une
+chasuble d'or et tenant sur sa poitrine le grand ostensoir d'or.
+
+C'etait un instant solennel, et pourtant il y en avait un autre plus
+impressionnant. Apres avoir parcouru toute la ville, la procession
+defilait pour une derniere benediction sur cette place qui forme
+terrasse au-dessus du lac et que soutiennent les murs d'un ancien
+chateau fort. Il etait pres de midi. Les rayons du soleil, tombant
+d'aplomb sur l'eau du lac, s'en servaient comme d'un miroir pour
+doubler leur lumiere. Ils exaltaient toutes les couleurs et
+principalement les ors ou ils allumaient des etincelles. Autour du
+reposoir s'etaient groupes les differents corps, etendards deployes.
+Les soldats qui les encadraient --en ce temps-la, pour la derniere
+fois, la troupe participait a la pompe religieuse --se rassemblerent,
+et l'on entendit commander: _Genou, terre!_ A ce commandement, tout
+le monde s'agenouilla, les officiers saluerent de leurs epees nues et
+les clairons sonnerent aux champs. Bien des vieilles femmes pleuraient
+de bonheur en se prosternant, n'ayant plus besoin de rien voir pour
+connaitre que Dieu etait la. Cependant un des pretres, monte sur un
+escabeau, retira l'ostensoir de sa niche fleurie et le remit a
+Monseigneur, et l'auguste officiant, l'elevant en l'air, traca au-
+dessus des fideles le signe de la croix.
+
+Le frisson qui m'agita a cette minute avait secoue toute la foule.
+C'etait un des de ces frissons collectifs qui revelent a un peuple sa
+foi commune.
+
+Quand je rentrai dans mon uniforme de collegien, j'etais encore tout
+vibrant. Ma mere m'attendait. Elle comprit ce que je venais
+d'eprouver, et je vis ses yeux se remplir de larmes tandis qu'elle
+m'embrassait avec orgueil. Elle-meme, se sacrifiant, n'avait pas suivi
+la ceremonie, parce qu'il fallait garder la maison et la preparer pour
+les invites que nous devions recevoir ce jour-la. Mais elle etait
+allee s'agenouiller devant le portail, cachee par les sapins, quand la
+procession avait passe. A travers les branches je l'avais bien vue.
+Elle avait joint, pour un court moment, la part de Marie a celle de
+Marthe.
+
+A son tour mon pere revint. Il avait chaud, il etait fatigue, car on
+lui avait fait l'honneur de lui offrir un des cordons du dais, et bien
+qu'il fut chauve, il etait reste decouvert, au risque d'une
+insolation.
+
+--Chere femme! dit-il simplement.
+
+Et il serra ma mere sur son coeur. Jamais, devant moi, il n'avait
+montre sa tendresse, et c'est pourquoi j'en ai garde memoire. Lui
+aussi, un grand enthousiasme l'animait.
+
+Puis ce fut grand-pere, tout souriant, tout pimpant, se redingote
+boutonnee de travers et son chapeau noir un peu de cote, mais, a part
+ces details, d'un correction de tenue presque irreprochable.
+
+--Eh bien! lui demanda ma mere avec une douceur triomphante, cette
+fois vous y avez assiste?
+
+Il parait que les autres annees il s'en allait et ne reparaissait que
+le soir. Je comprenais a mille nuances que sur le terrain religieux il
+n'y avait pas, chez moi, une entente absolue et que d'ordinaire on
+evitait ce sujet de discussion. Mon grand-pere ne put retenir son
+petit rire impertinent que d'habitude il epargnait a ma mere:
+
+--Superbe, superbe! On se serait cru a la fete du soleil. Les paiens
+n'auraient pas fait mieux.
+
+Le visage de ma mere s'empourpra. Elle se pencha vers moi et m'envoya
+au dehors sous un pretexte de commission. Au moment de sortir,
+j'entendis la voix nette de mon pere:
+
+--Je vous en prie, ne plaisantez pas sur ce chapitre devant les
+enfants.
+
+Et l'ironique voix repondit:
+
+--Mais je ne plaisante pas.
+
+Dans la rue le reposoir le plus voisin gisait deja comme une carcasse
+de feu d'artifice apres qu'on l'a tire. Il n'en restait que les
+echafaudages. En hate on avait remise la croix de fleurs, la mousse,
+les candelabres, par crainte de la pluie, car le ciel se couvrait
+brusquement, et aussi pour s'en aller diner. Mon enthousiasme etait
+pareillement tombe sous une parole de doute.
+
+A la fete de l'Epiphanie, chacun doit imiter les gestes du roi
+d'occasion que la feve a designe. S'il boit, on crie: "Le roi boit! "
+et l'on se precipite sur son verre. Et si le roi se met a rire, tout
+le monde rit aux eclats. Un roi ne doit-il pas savoir quand il faut
+rire et quand il faut garder son serieux?
+
+III
+
+LES ENNEMIS
+
+Ce soir-la, c'etait un samedi...
+
+Je ne saurais fixer la date exacte, mais ce ne pouvait etre qu'un
+samedi, puisque je rencontrai devant le portail, en rentrant, Oui-oui
+qui hochait la tete et la Zize Million qui verifiait sur sa paume
+ouverte le chiffre de sa rente.
+
+Le samedi etait le jour des pauvres. D'habitude nous regardions,
+l'abri d'une vitre, leur defile, car tante Dine, qui tenait pour la
+difference des classes, nous mettait prudemment a l'ecart de leur
+vermineux contact. La Zize ou la Louise etait une folle a qui l'on
+versait regulierement chaque semaine un modeste subside de cinquante
+centimes qu'elle appelait sa rente. Sa folie ne diminuait pas ses
+exigences: une nouvelle servante, mal informee, lui ayant fait grief
+en ne lui octroyant que deux sous, recut dans la figure cette monnaie
+insuffisante. La tete lui avait tourne en attendant un gros lot. Elle
+ne parlait que de millions et le nom lui en etait reste.
+
+Quant a Oui-oui, il devait ce sobriquet a son chef branlant dont il
+soutenait le poids assez mal et qui remuait sans cesse de haut en bas
+a la facon de ces animaux articules qui sont l'ornement des bazars et
+dont un marchand astucieux vante le mouvement pour augmenter leur
+prix. Nous avions encouru sa colere, ma soeur Melanie et moi, dans une
+circonstance memorable. Melanie, ayant lu dans l'Evangile qu'un verre
+d'eau donne a un pauvre nous serait rendu au centuple, s'avisa d'en
+offrir un a Oui-oui. Elle voulut meme, dans sa bonte, que je
+participasse a son aumone. Je portais la carafe, pret a proposer une
+seconde tournee. Mais il considera notre present comme une injure.
+Grand-pere, quand il connut cette malheureuse tentative, acheva notre
+deroute:
+
+--Offrir de l'eau a cet ivrogne! Plutot que d'en toucher, il prefere
+ne pas se laver.
+
+Et, devant nous, il tendit a Oui-oui un verre de vin rouge qui fut
+englouti d'un trait, puis un second, puis un troisieme. Toute la
+bouteille y passa. Grand-pere, s'il recevait cent fois son offrande,
+serait copieusement abreuve dans le royaume celeste.
+
+Grand-pere, quand il croisait des mendiants au moment de sa promenade
+quotidienne, reclamait qu'on leur distribuat du pain et non pas de
+l'argent.
+
+--L'argent est immoral, declarait-il. Partageons nos miches avec ces
+braves gens.
+
+Je ne comprenais pas pourquoi l'argent etait immoral. Cependant on
+retrouvait, emiette, devant la grille, au pied des colonnes de pierre,
+tout le pain qu'on avait donne et que les pauvres avaient meprise.
+
+Ce devait etre un samedi de juin. Il faisait grand jour encore, bien
+qu'il fut plus de sept heures du soir quand je rentrai a la maison, et
+au bord du jardin s'elevait une motte de foin que Tem Bossette avait
+du faucher, en prenant son temps. A peine marmonnai-je un: _Bonjour
+Oui-oui, bonjour la Zize_, sans meme attendre la reponse. Je ne
+refermai pas le portail qu'ils avaient laisse ouvert, et je me glissai
+dans le corridor qui conduisait a la cuisine, car je m'etais attarde,
+au retour du college, jouer avec des camarades dans un petit chemin
+qu'on appelait _derriere les murs_, parce qu'il longeait des
+proprietes fermees comme des forteresses. Je ne blamais pas cette
+farouche facon de se clore, bien que j'esse prefere ces barrieres ou
+ces haies qui permettent de satisfaire la curiosite et n'arretent pas
+brusquement le regard; mais grand-pere, quand il passait par la, ne
+cachait pas son degout:
+
+--La terre est a tout le monde, et on la ligote comme si elle voulait
+se sauver!
+
+Il en parlait comme d'une personne vivante. Hors de chez nous,
+j'aurais bien admis que rien ne fut clos. La terre ne m'appartenait-
+elle pas?
+
+_Derriere les murs_, nous organisions de grandes parties de billes au
+beau milieu de la route, certains de n'etre pas deranges. Si quelque
+char s'y engageait, le conducteur, arrete par nos protestations,
+attendait patiemment que nous eussions fini, et parfois meme
+s'interessait aux peripeties du jeu, apres quoi il continuait son
+chemin. Personne, alors, n'etait presse. Aujourd'hui, c'est le
+boulevard de la Constitution, et il faut s'y garer des automobiles. Je
+ne sais ou s'en vont jouer les petits enfants d'aujourd'hui.
+
+Ma hate ne provenait pas de la crainte d'etre gronde pour mon retard.
+J'etais sur qu'on n'y songerait meme point. Mais rien qu'en approchant
+de la grille, j'avais retrouve l'inquietude particuliere qui habitait
+alors la maison, comme une invitee ceremonieuse dont la presence
+inspire de la gene a tout le monde. Les drames domestiques s'annoncent
+longtemps a l'avance, par des signes comparables ceux de l'orage: une
+atmosphere penible, presque irrespirable, des pluies de larmes
+intermittentes, le murmure lointain des recriminations et des
+plaintes. Or, il y avait de l'electricite dans l'air. Ma mere, qui ne
+manquait pas d'allumer sa chandelle benite des que le tonnerre
+commencait de rouler, multipliait ses prieres, et je voyais bien
+qu'elle avait du souci, car ses yeux clairs ne savaient rien
+dissimuler. Tante Dine promenait dans les escaliers une febrile ardeur
+guerriere. La colere qui l'echauffait lui communiquait des forces
+invincibles, dont le Pendu s'emerveillait et dont patirent des
+araignees qui pouvaient se croire hors d'atteinte et que delogea sans
+pitie la tete de loup vengeresse. Elle adressait des menaces a des
+ennemis invisibles. Ah! les miserables, ils connaitraient a qui ils
+avaient affaire! Les _Ils_ recevaient d'avance de vigoureuses raclees.
+Mon pere meme, d'habitude maitre de lui, se montrait absorbe. A table
+il lui fallait rejeter la tete en arriere pour chasser les
+preoccupations qui le suivaient. Et plus d'une fois je l'apercus qui
+s'entretenait a voix basse avec ma mere, en lui donnant lecture de
+papiers bleus dont je ne comprenais pas les termes. On attendait un
+evenement considerable, peut-etre un bulletin de victoire ou quelque
+malheur, comme il arrive dans un pays quand les armees sont a la
+frontiere.
+
+Seul, au milieu de ces conciliabules secrets, de ces angoisses
+visibles, mon grand-pere gardait la plus parfaite indifference.
+Evidemment l'evenement qui se preparait ne le concernait pas. Il
+jouait du violon, il fumait sa pipe, il consultait son barometre, il
+inspectait le ciel, il predisait le temps, comme s'il ne pouvait y
+avoir de nouvelles plus importantes, et il allait se promener. Rien ne
+changeait, rien ne pouvait changer que les nuages sur le soleil. Quant
+aux choses de la terre, elles etaient denuees de gravite. Une fois mon
+pere tenta de lui demander avis ou de lui representer le peril d'une
+situation que je ne pouvais guere soupconner. Son discours fut
+suppliant, emouvant, pathetique, et plein d'un respect qui ne
+reussissait pas a en diminuer l'autorite. Etendu sur le plancher, je
+n'en perdais rien, au lieu de lire mon livre de classe. Mais je ne
+retenais que des mots qui peu a peu me remplissaient d'epouvante:
+_Gestion irreguliere, responsabilite, hypotheque, condamnation, ruine
+totale, vente aux encheres_. Enfin je recus cette affreuse conclusion
+comme un coup de canne sur la tete:
+
+--Alors il nous faudra quitter la maison?
+
+Quitter la maison! Grand-pere, je le vois encore, leva un peu le bras
+d'un geste fatigue, comme s'il ecartait une mouche, le laissa retomber
+le long de son corps et repliqua avec une grande douceur qui, tout
+d'abord, me trompa sur ses intentions:
+
+--Oh! moi, qu'on habite cette maison ou une autre, ca m'est
+completement egal.
+
+Puis, s'accompagnant de son eternel petit rire, il ajouta:
+
+--Eh! eh! quand on est locataire, on reclame des reparations. Chez soi
+on n'en fait jamais.
+
+Ce fut a ce moment que mon pere m'apercut. Ses yeux etaient si
+terribles que j'eus peur et fus pris de la chair de poule. Il se
+contenta de me dire, sans hausser la voix:
+
+--Va-t'en d'ici, mon petit. Ce n'est pas ta place.
+
+Je me sauvai, stupefait de cette mansuetude qui contrastait si
+etrangement avec son regard. Maintenant j'y trouve un temoignage du
+prodigieux empire qu'il exercait sur lui-meme. Je m'elancai au jardin,
+emportant, comme une bombe sous le bras, cette declaration formidable
+: _Qu'on habile une maison ou une autre..._ L'idee ne m'etait jamais
+venue, ne me serait jamais venue, qu'on put habiter une autre maison.
+J'avais l'impression d'avoir assiste a un sacrilege, et en meme temps
+ce sacrilege s'acclimatait dans mon cerveau parce qu'il n'avait pas eu
+de sanction immediate, et qu'il s'etait accompli sans aucune solennite
+comme un acte de rien du tout. Etait-il possible qu'une telle phrase
+eut ete prononcee a la cantonade, negligemment et du bout des levres?
+Pour la premiere fois mes notions de la vie etaient bouleversees. Je
+fis part de mon desarroi a Tem Bossette qui ruminait appuye sur sa
+pioche. Il me preta une oreille complaisante, mais en profita pour me
+confier cette histoire personnelle:
+
+--J'avais un fils a l'hopital. Quand j'ai vu qu'il allait mourir, je
+l'ai plie dans une couverture et je suis parti avec mon paquet. Il a
+passe chez nous.
+
+Je ne saisissais pas l'actualite de son recit qu'il me debita
+fierement, comme s'il rappelait un trait d'heroisme. Puis il
+condescendit a des explications:
+
+--C'est votre proces qui les travaille.
+
+Notre proces? Nous avions un proces? Je ne savais pas ce que c'etait,
+et bien que j'eusse vergogne de mon ignorance, j'interrogeai le
+vigneron:
+
+--Qu'est-ce que c'est, un proces?
+
+Il se gratta le nez, sans doute pour chercher une definition:
+
+--C'est une affaire de justice. On gagne, on perd au petit bonheur.
+Mais pour celui qui perd, c'est tres embetant. A cause des huissiers
+qui entrent chez vous comme dans un moulin.
+
+Les huissiers entreraient chez nous comme dans un moulin! Aussitot je
+les imaginai sous la forme d'insectes geants, d'enormes courtilieres
+qui penetraient dans le jardin par la breche du chataignier et
+s'avancaient en rangs serres pour investir la maison. J'avais une peur
+speciale des courtilieres qui ont un corps long et gluant et deux
+antennes sur la tete, et qui jouissent dans le monde agricole d'une
+reputation detestable: on leur attribue toutes sortes de mefaits,
+elles ravagent des plates-bandes entieres. J'en avais vu, precisement,
+qui franchissaient la breche et, devant leur invasion, les armes
+fabriquees par Tem Bossette n'avaient pas suffi a me rassurer:
+j'avais tourne bride, si je puis dire, sur mon echalas.
+
+--C'est la faute a Monsieur, acheva l'ouvrier qui en avait lourd sur
+le coeur. Qu'est-ce que vous voulez? Il se fiche de tout, et quand on
+se fiche de tout, ca n'arrange rien. Heureusement il y a M. Michel.
+
+Ainsi, d'un cote il y avait les courtilieres et mon pere de l'autre.
+Un combat terrible allait se livrer dont la maison serait l'enjeu. Et
+pendant la bataille, grand-pere, indifferent, regarderait en l'air,
+selon son habitude, pour savoir d'ou venait le vent. Jusqu'alors je
+pensais qu'il ne jouait aucun role, a la facon des rois faineants,
+mais voila qu'il provoquait des catastrophes. D'un mot il fermait les
+chapelles, supprimait les portraits des ancetres, et surtout ca lui
+etait parfaitement egal d'habiter une maison ou une autre. Pourquoi
+pas une de ces roulottes bourrees de bohemiens bronzes comme j'en
+avais vu passer devant la grille, a la grande peur de tante Dine, qui
+nous faisait precipitamment rentrer en recommandant de boucher toutes
+les issues et de surveiller les legumes et les fruits?
+
+Je revenais tout endolori de cette conversation quand je me heurtai a
+tante Dine, dont le Pendu quetait l'assistance pour quelque besogne
+ardue qui reclamait du nerf et du muscle.
+
+--Le proces? lui criai-je pour me soulager.
+
+Elle s'arreta net dans sa marche:
+
+--Qui t'a parle?
+
+--Tem Bossette.
+
+--Il faudra renvoyer cet individu. Beatrix et Pachoux suffiront.
+
+Elle ne se comptait pas elle-meme. Seule elle distribuait a Beatrix
+son veritable nom. Comprit-elle a mon accent ou a ma figure le drame
+interieur que je traversais? Elle me secoua en riant:
+
+--Mon petit, quand ton pere est la, il n'y a jamais rien a craindre,
+entends-tu?
+
+Et je fus immediatement console.
+
+Deja elle emboitait le pas de l'ouvrier, avec, dans la main, un
+peloton de ficelle rouge que Mariette, sans doute, avait refuse de
+confier a celui-ci. En s'eloignant elle agitait la tete avec orgueil
+comme un cheval qui encense, et je l'entendais qui _gongonnait_:
+
+--Ah! bien, par exemple, il ne manquerait plus que ca!
+
+...Par quels signes, ce samedi soir, fus-je averti que le combat etait
+livre et qu'on en attendait le resultat? Dans la cuisine, Mariette
+n'etait pas a son fourneau. Elle discutait violemment avec Philomene,
+la femme de chambre, qui portait la soupiere au risque d'en repandre
+le contenu, et avec mon vieil ami Tem, plus rouge encore que de
+coutume, qui s'efforcait de rassurer l'office en prophetisant:
+
+--Mais non, mais non, ca ira. D'abord, moi, je ne veux pas quitter le
+jardin.
+
+Des qu'on m'apercut, le silence se fit et, reprenant bientot son sang-
+froid, Mariette me gourmanda:
+
+--Vous etes en retard, monsieur Francois. Le second coup de cloche est
+sonne. Vous serez gronde.
+
+Et se tournant vers Philomene:
+
+--Pourquoi restes-tu la, plantee comme un poteau?
+
+Nous fumes ainsi disperses. Je comptais bien rencontrer, dans le
+vestibule qui precedait la salle a manger, tante Dine qui arrivait
+toujours a table la derniere, parce qu'elle decouvrait, le long de
+l'escalier, trente-six operations a commencer ou terminer qui
+l'obligeaient a remonter et redescendre indefiniment. Ma tactique
+reussit. Afin d'eviter la gene d'un interrogatoire, je pris
+l'offensive:
+
+--Et le proces?
+
+--Tais-toi: on attend la nouvelle.
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--C'est aujourd'hui qu'on le juge a la Cour.
+
+Elle avait prononce: la Cour, avec une inconsciente pompe. Et je
+pensai a la cour de l'empereur Charlemagne que celebrait mon manuel
+d'histoire. Un grand personnage, un roi avec une couronne d'or sur la
+tete, et revetu d'une chasuble d'or comme Mgr l'eveque a la
+procession, s'occupait de notre affaire. C'etait impressionnant, mais
+flatteur.
+
+Je gagnai rapidement ma place, dans l'ombre de tante Dine. Mes freres
+et soeurs, par esprit de solidarite, eviterent de signaler mon
+arrivee, de sorte que je pus avaler ma soupe sans etre remarque.
+D'ordinaire, ma mere venait dans la salle a manger avant nous, pour
+servir le potage. La loquacite de Philomene avait empeche cette
+operation preliminaire, et j'en beneficiai. Mes parents, d'ailleurs,
+ne prenaient pas la moindre attention a ma personne: j'en pouvais
+conclure qu'il se passait quelque chose. Je mis les bouchees doubles
+et, mon assiette vide, je jetai sur l'assistance un regard circulaire.
+
+A la place d'honneur, le roi regnant, mon grand-pere, se penchait sur
+la nappe afin de ne pas laisser tomber de la soupe sur sa barbe, et
+cette precaution l'absorbait visiblement tout entier. Je n'apprendrais
+rien de lui, et pas davantage de mon pere qui, de l'un des angles,
+commandait la table et dont le regard me fit baisser les yeux, car j'y
+lus distinctement la connaissance de ma faute. Apres avoir interroge
+l'un ou l'autre de nous sur l'emploi de sa journee, il s'efforca de
+donner a la conversation un tour general. Mais il parlait presque
+seul. Son calme, sa bonne humeur meme acheverent de me rendre la
+confiance que deux ou trois cuillerees bien chaudes avaient deja
+commence de me communiquer. Tante Dine, qui ne pouvait rester inactive
+pendant les intervalles du service, s'occupait a l'avance de battre la
+salade dont elle conservait la specialite, bien qu'il eut ete souvent
+question de lui retirer cet office a cause du vinaigre qu'elle
+repandait sans menagement. Tout en fatiguant les feuilles vertes, elle
+baragouinait de vagues exorcismes contre les mauvais sorts. Ma soeur
+Louise taquinait Etienne --le petit cure --qui etait distrait et a qui
+on aurait pu repasser indefiniment le meme plat. Cependant Bernard et
+Melanie, les deux aines, levaient souvent les yeux dans la meme
+direction que je suivis. Ils regardaient ma mere, et ma mere regardait
+mon pere. De lui, a cette heure, semblait dependre notre securite.
+
+On avait allume la suspension, mais il ne faisait pas encore nuit au
+dehors. Seulement les arbres paraissaient se rapprocher, epaissir
+leurs branches, verser une ombre plus profonde. Par les fenetres
+ouvertes, le jardin nous envoyait, pele-mele, l'air frais, une odeur
+de fleurs et des phalenes qui, attirees par la lumiere, s'en venaient
+tourner dans l'abat-jour de la lampe. Je m'interessais a leur course,
+par instants, plus attentivement qu'a l'expression trop deconcertante
+des visages.
+
+Le repas touchait a son terme et deja l'on servait le dessert. J'avais
+fini par croire qu'il n'arriverait rien du tout. Soudain Mariette se
+precipita dans la salle a manger, tenant a la main un telegramme. Elle
+n'avait pas pris la peine de le poser sur un plateau, elle ne l'avait
+pas remis a la femme de chambre qui etait chargee de la table. Tel
+qu'elle l'avait recu du facteur, elle l'apportait en personne. Elle
+aussi flairait quelque nouvelle d'importance et voulait sans delai en
+etre instruite.
+
+--C'est pour M. Rambert, dit-elle.
+
+Elle depassa la place de mon grand-pere et traversa la piece dans
+toute sa longueur, comme si elle accomplissait son devoir en allant
+tendre le papier bleu a mon pere qui etait du cote des croisees. Mon
+pere le recut, mais il le tendit au destinataire veritable.
+
+--Le voulez-vous?
+
+--Oh! non, merci, refusa grand-pere avec son petit rire. Ouvre-le toi-
+meme.
+
+Neanmoins il jeta un coup d'oeil rapide et vif, que j'attrapai au
+passage, sur le telegramme. Son petit rire me rappela instantanement
+une crecelle qu'on m'avait retiree parce qu'elle importunait tout le
+monde. Ce fut le dernier bruit. Il se fit un silence presque solennel,
+si complet que j'entendais la dechirure du papier. Comment mon pere
+pouvait-il l'ouvrir avec si peu d'impatience? Je m'imaginais l'ouvrant
+a sa place crr... crrr... ca y etait. Tous nos regards convergeaient
+sur le travail prudent de ses deux mains, sauf ceux de grand-pere qui,
+tout aussi paisiblement, debarrassait de sa croute un morceau de
+fromage et se complaisait dans cette tache mesquine. Mon pere sentit
+notre anxiete et voulut sans doute la secouer a tout hasard au lieu de
+lire, il releva les yeux sur nous:
+
+--Continuez de manger, dit-il. Ce n'est pas votre affaire.
+
+Et se tournant vers la cuisiniere qui etait restee penchee derriere le
+dossier de sa chaise en point d'interrogation:
+
+--Vous pouvez aller, Mariette, je vous remercie.
+
+Elle s'en fut, vexee, sans rien savoir, mais envoya bien vite
+Philomene qui ne devait pas en apprendre davantage.
+
+Mon pere lut enfin. Autant il s'etait montre lent dans les
+preliminaires, autant il fut bref dans sa lecture. Il dut absorber le
+texte d'un trait. Deja il mettait le telegramme dans sa poche sans un
+mot, sans meme un jeu des muscles. Puis il fit des yeux le tour de la
+table, et sous son regard nous replongeames le nez dans notre assiette
+:
+
+--Allons, allons! les enfants! declara-t-il presque gaiment. Le jour
+dure encore. Depechez-vous d'avaler votre dessert, et vous irez jouer
+au jardin.
+
+Il avait parle de son ton habituel qui ragaillardissait et commandait
+ensemble. C'etait si simple que ma mere, un instant, en fut toute
+rechauffee et illuminee. Je le constatai en relevant la tete, mais ce
+ne fut qu'un instant fugitif, comme ce retour de la lumiere sur les
+cimes apres le coucher du soleil. Tout de suite la brume recouvrit le
+visage maternel, et meme je surpris dans ses yeux deux gouttes d'eau
+qui brillerent et disparurent sans tomber. Elle avait compris. Je
+compris apres elle et par elle. La mysterieuse Cour avait juge contre
+nous. Le proces, le terrible proces etait perdu. Nous etions tous
+consternes sans connaitre au juste pourquoi, mais nous avions senti
+passer sur nous le vent de la defaite. Mon pere, cependant, ne
+manifestait aucune gene, aucune tristesse, et mon grand-pere, apres
+son gruyere, trempait un biscuit dans son vin, ce qu'il aimait
+particulierement a cause de ses dents qui etaient mauvaises. Il
+semblait n'avoir prete aucune attention a cette histoire de
+telegramme. L'assurance de l'un me stupefiait autant que le
+detachement de l'autre. Ils atteignaient au meme calme par des voies
+differentes. Quant a tante Dine, elle mordait avec rage dans une peche
+qui n'etait pas mure et craquait.
+
+Nous quittames la table pour gagner le jardin que la nuit envahissait
+a pas de loup. Je tentai de demeurer en arriere, mais je fus entraine
+par ma soeur Melanie; elle devinait que mes parents desiraient causer
+hors de notre presence. Je ne pouvais prendre gout a aucun jeu et je
+fis bientot bande a part. Mon imagination bondissait sur un monceau de
+ruines. _Ils_ nous chassaient de ta maison, comme l'ange avait expulse
+Adam et Eve du paradis terrestre. _Ils_ entraient chez nous comme dans
+un moulin. _Ils_ se partageaient nos tresors, comme avaient fait les
+Grecs avec les depouilles des Troyens. Qui, _ils_? Les _Ils_ de tante
+Dine; je n'en savais pas davantage. Et dans cette catastrophe une
+parole me revenait, incomprehensible, effroyable et cependant
+obsedante: _Qu'on habite une maison ou une autre, qu'est-ce que ca
+peut bien faire?_ Ce propos de mon grand-pere me revoltait et en meme
+temps me stupefiait, m'attirait presque par son audace. Il me donnait
+une sorte de vertige. Comment acceptait-on d'abandonner sa maison,
+sans la defendre jusqu'a la limite de ses forces? Interieurement je
+criais aux armes. Et pour realiser ce qui se passait en moi, je saisis
+une des epees fabriquees par Tem Bossette, j'enfourchai mon echalas
+favori et, malgre la brusque venue des tenebres qui eteignaient les
+dernieres lueurs crepusculaires et que je redoutais beaucoup, je
+montai au galop jusqu'au sommet du jardin, jusqu'au bois de
+chataigniers, jusqu'a la breche. L'ombre de la nuit etait deja entree
+par la, et apres elle toutes les ombres. Elles rampaient, elles
+grimpaient aux arbres, elles se trainaient par les chemins, elles
+remplissaient les bosquets. Il y en avait une armee. C'etaient les
+courtilieres, les courtilieres geantes, c'etaient les ennemis de la
+maison. J'essayai bien de distribuer a droite et a gauche de grands
+coups d'estoc. Mais je ne rencontrais rien, et c'etait pire. Alors,
+desesperement, je me sauvai. J'etais un vaincu.
+
+Ce fut un soulagement pour moi d'entendre, en me rapprochant, la voix
+de ma mere qui appelait:
+
+--Francois! Francois!
+
+Cet appel me sauva l'honneur; mon retour precipite cessait d'etre une
+fuite.
+
+Ma chambre a coucher, dont les vastes proportions m'inquietaient, mais
+que je partageais heureusement avec Etienne et Bernard, etait voisine
+de la chambre maternelle. Je fus longtemps avant de m'endormir. Sous
+la porte de communication, j'apercevais une raie de lumiere. Cette
+lumiere dut briller tres tard, et j'entendais le son alterne de deux
+voix assourdies volontairement, celle de mon pere et celle de ma mere.
+Le sort de la famille se debattait a cote de moi avec calme.
+
+IV
+
+LE TRAITE
+
+Quand on est enfant, on s'imagine que les evenements vont se
+precipiter les uns sur les autres comme les deux camps opposes dans
+une partie de barres. Le lendemain, je m'attendais a des peripeties
+extraordinaires qui se traduiraient en premier lieu par un conge.
+Surement on ne travaillait pas lorsque la maison etait menacee. Je fus
+etonne d'etre reveille a l'heure accoutumee, alors que je pensais
+rattraper le retard de mon sommeil, et conduit au college tres
+regulierement. Etienne, distrait et d'ailleurs occupe de ses prieres,
+n'avait rien remarque. Mais Bernard, l'aine, me parut manquer de son
+entrain habituel; sans doute il me jugea trop petit pour me faire
+part de sa tristesse. Et nous n'echangeames en chemin aucune
+confidence tous les trois.
+
+Ce silence etait le commencement de l'oubli. Je me remis promptement
+de l'alerte de la veille, et bientot, puisque nous continuions
+d'habiter la maison, je crus a une retraite inopinee de nos ennemis.
+
+--_Ils_ n'oseront pas, avait declare tante Dine.
+
+Cependant, a quelques jours de la, je me trouvais dans la chambre de
+ma mere quand elle recut la visite de sa couturiere, une demoiselle
+entre deux ages, avec des cheveux acajou comme je n'en avais jamais vu
+a personne. Ma mere s'excusa de la deranger pour peu de chose,
+seulement une reparation et non pas la commande d'une robe neuve.
+
+--Quand on a sept enfants, ajouta-t-elle gentiment, il faut etre
+raisonnable. Et puis je ne suis plus assez jeune.
+
+--Madame est toujours jeune et belle, protesta l'artiste.
+
+Dans mon coin j'estimais cette protestation deplacee.
+
+Ni l'age, ni la figure de ma mere n'appartenaient a cette dame aux
+cheveux acajou, mais bien et dument a moi et a mes freres et soeurs.
+Qu'elle fut jolie ou laide, jeune ou vieille, cela ne concernait que
+nous.
+
+--Alors, conclut ma mere, voici une toilette que vous pourriez
+facilement arranger un peu; vous etes si adroite.
+
+--Madame l'a deja beaucoup portee.
+
+--Justement, on s'y attache.
+
+Cette fois, je donnai raison a la couturiere qui prit un air pince
+pour accepter cet ouvrage indigne d'elle. Incontestablement la robe
+dont il s'agissait avait ete beaucoup portee.
+
+Sur le moment je n'operai aucun rapprochement entre cet episode et
+notre drame de famille. Ma mere serait toujours assez belle, et les
+toilettes n'y changeraient rien. Mais les conciliabules se tenaient
+generalement dans le salon octogone, ou l'on ne penetrait qu'en
+traversant notre chambre a coucher. Il etait fort isole, et l'on
+pouvait etre sur de n'y pas etre derange. Nous n'y entrions plus guere
+que pour nos lecons de musique, depuis que la chapelle de l'armoire
+avait ete desaffectee.
+
+La j'avais perdu ma foi au miracle de Noel. Il est vrai que le rire
+sec de mon grand-pere, toutes les fois qu'il etait question de la
+descente du petit Jesus, m'avait prepare l'incredulite. Le matin de ce
+jour de fete que tous les enfants appellent et attendent, nous
+trouvions dans cette piece un sapin dont les branches pendaient sous
+le poids des jouets et qu'illuminaient des bougies bleues et roses. Au
+pied de l'arbre, un enfant de cire reposait sur la paille et tendait
+vers nous ses petits bras. L'ane et le boeuf n'etaient pas oublies,
+mais l'enfant etait plus gros qu'eux. Ce manque de proportions les
+remettait a leur rang subalterne. Je supposais, sans en approfondir le
+mystere, que ce sapin poussait tout seul, pendant la nuit, avec ses
+fruits etranges qui suffisaient a detourner ma curiosite. Or, un soir
+du 24 decembre, comme la curiosite me tenait eveille, je vis passer
+mon pere et ma mere. Ils marchaient sur la pointe des pieds:
+seulement, dans les vieilles maisons, il y a toujours des planches qui
+crient et trahissent la presence. Il leur arrive meme de crier quand
+personne ne passe, comme si elles supportaient des pas invisibles, les
+pas de tous les morts qui les ont foulees. Mes parents etaient charges
+de toutes sortes de paquets. Je compris des lors leur collaboration
+avec le petit Jesus.
+
+Maintenant, de nouveau, je crois au miracle, bien qu'il soit descendu,
+comme Jesus lui-meme, du ciel sur la terre. C'etait un miracle
+d'amour.
+
+Comment faisaient mon pere et ma mere pour realiser a la fois les
+reves de nos sept imaginations exaltees, et distribuer a chacun de
+nous les objets de paradis qu'il avait desires? Comment, surtout, ont-
+ils fait pour ne rien diminuer de la generosite divine qu'ils
+representaient pendant la periode douloureuse que nous devions
+connaitre? Je ne cesse pas de m'emerveiller quand je vois, le jour de
+Noel, dans les quartiers pauvres, les enfants courir les mains
+pleines. Ce sont des joujoux de quatre sous: ils portent en eux la
+vertu du miracle...
+
+Des conciliabules secrets de la salle de musique, malgre la sonorite
+merveilleuse du lieu, je n'entendais rien. Ni l'un ni l'autre des deux
+interlocuteurs ne haussait la voix; ils etaient toujours d'accord.
+Cependant je devinais qu'ils parlaient du proces. Quelque chose de
+grave se tramait dans l'ombre. On se preparait a repousser l'ennemi.
+Et je me demandais pourquoi cet ennemi ne se montrait pas.
+
+Un matin, --un jeudi matin, --comme nous rentrions, mes freres et moi,
+pour le dejeuner de midi, quelle ne fut pas notre stupefaction, notre
+horreur, en apercevant, sur une des colonnes de pierre ou s'encastrait
+la grille du portail, un ecriteau enorme ou nous pouvions lire cette
+inscription scandaleuse:
+
+VILLA A VENDRE
+
+Nous nous regardames, egalement indignes.
+
+--C'est un affront, declara Bernard qui avait deja le sens militaire.
+
+--Mais non, c'est une erreur, assura Etienne dont l'etonnement etait
+sans bornes.
+
+D'esprit abstrait et distrait, et meme un peu mystique, il n'avait pas
+exerce une minute sa reflexion sur les faits terre a terre que nous
+avions pu observer, Bernard et moi, et qui, en nous inspirant une
+crainte sacree, nous avaient prepares a cette catastrophe.
+
+On nous eut souffletes tous les trois que nous n'eussions pas ressenti
+plus de honte. Bernard, plus hardi, tenta d'arracher l'affiche, mais
+elle etait solidement fixee et resista. Nous nous precipitames, comme
+une troupe de renfort, dans la maison assiegee que je m'attendais a
+trouver pleine de courtilieres. La premiere personne que nous
+rencontrames fut tante Dine qui gesticulait et parlait toute seule. A
+peine avions-nous ouvert la bouche qu'elle comprit notre emotion, et
+sa fureur aussitot depassa de beaucoup la notre:
+
+--Oui, _ils_ veulent tout nous prendre. _Ils_ pretendent emparer de
+notre propriete. J'aurais du mourir plutot que de voir ca.
+
+Le mot _propriete_ prenait sur ses levres une grandeur solennelle.
+Ainsi donc, _ils_ avaient passe la breche; en rangs serres _ils_
+avancaient. Hors cette constatation, il ne fallait pas attendre de
+tante Dine des explications plus claires.
+
+Grand-pere, qui rentrait de sa promenade, fut aussitot interroge. Il
+nous ecarta d'un geste de superbe indifference, et il nous parut
+planer bien au-dessus de nos inquietudes. N'avait-il pas declare qu'il
+lui etait indifferent d'habiter cette maison ou une autre? Il avait
+marche au grand air par cette belle matinee de juillet ou tout le pays
+ensoleille semblait remuer dans la lumiere, il avait bonne mine, il
+etait radieux; comment eut-il tolere que nous lui gations son plaisir
+par quelque facheux commentaire? Il souhaita, au contraire, de nous en
+communiquer une parcelle.
+
+--J'aime, nous dit-il, ce bon soleil d'ete. Et personne ne peut nous
+le prendre.
+
+Cette reponse ne pouvait calmer nos alarmes. Dans sa singularite, elle
+me frappa jusque dans un moment pareil, ou nous n'avions pas trop de
+toutes nos energies combatives pour resister a la menace qui pesait
+sur nous, elle attirait notre attention sur un bonheur tout simple qui
+n'avait pas de proprietaire attitre et qui etait hors d'atteinte.
+C'etait une remarque que nous n'avions jamais faite. On ne songe pas,
+quand on est enfant, qu'on puisse jouir du soleil.
+
+Ma mere tenait mes deux soeurs ainees serrees contre elle. Elle
+tachait a les consoler et n'y parvenait pas, car elle partageait leur
+peine. A ses pieds, les deux derniers, Nicole et Jacquot, trepignaient
+au hasard. Qu'on juge de l'effet que nous produisit ce groupe de
+pleureuses! Louise elle-meme, la rieuse Louise, s'abandonnait a ses
+larmes.
+
+--Voici votre pere, s'ecria maman tout a coup. Ne pleurez plus, je
+vous en prie. Il a deja bien assez de mal.
+
+La premiere elle avait reconnu son pas. L'effet de ce bref discours
+fut instantane. Chacun de nous se domina rapidement, et nous
+descendimes a la salle a manger avec des figures convenables.
+
+A table, _le pere_ commenca de s'absorber dans ses pensees dont nous
+suivions le cours. Nous l'appelions entre nous: _le pere_, comme nous
+disions _la maison_. Surprit-il l'angoisse de tous ces visages tendus
+vers lui? Lut-il dans tous nos yeux l'inscription fletrissante:
+_Villa a vendre?_ Il nous regarda bien en face tour a tour, et d'un
+sourire franc il nous rassura. Allons! il gardait son air de chef qui
+commande. Nous eumes la sensation qu'il ne pouvait accepter une
+pareille decheance. L'appetit et la paix nous revinrent ensemble, et
+rarement dejeuner fut plus gai que celui-la. Nous goutions le bien-
+etre de nos nerfs detendus, a l'abri de cette force qui nous
+protegeait.
+
+Apres le repas, tandis que mes freres, dont les etudes etaient deja
+importantes, terminaient un devoir, je courus au jardin: mon apres-
+midi m'appartenait. La silhouette de Tem Bossette emergeait de la
+vigne. Je m'approchai de lui. Il attachait les sarments trop libres
+aux echalas avec des liens de paille, mais il ne demandait qu'a
+interrompre ses travaux qui, si l'on en jugeait par le nombre de ceps
+deja noues, n'avancaient guere. A ses pieds, une bouteille vide
+prouvait la lutte obstinee qu'il soutenait contre la chaleur.
+Visiblement, il me voyait venir avec satisfaction. J'entendais a
+distance le son enrhume de sa voix. Il marronnait dans sa solitude a
+la facon de tante Dine. Plus tard, j'ai mieux compris le motif secret
+de son indignation. Il se rendait compte, n'etant pas si sot que le
+pretendait Mimi Pachoux son rival, que sa fantaisie et son ivrognerie
+le rendaient partout ailleurs inutilisable; son sort etait lie
+etroitement au sort de la maison. Aussi ne decolerait-il pas et ne
+cessait-il de se monter la tete, sa bonne grosse tete en forme de
+courge, contre le roi regnant, dont il deplorait l'inertie, la
+politique interieure et exterieure et surtout les finances. Des que je
+fus en etat de l'ecouter, il precisa ses griefs qu'il debattait en
+lui-meme obscurement:
+
+--Vous avez lu l'ecriteau, monsieur Francois?
+
+--Bien sur, je l'ai lu.
+
+Et par esprit de famille j'ajoutai aigrement:
+
+--Qu'est-ce que ca peut vous faire, a vous?
+
+Cette apostrophe le suffoqua. Les yeux lui sortirent de la tete, et la
+fureur de la bouche:
+
+--A moi? A moi!
+
+De vieilles habitudes de respect le retinrent, et il se contenta
+d'etaler melancoliquement ses merites.
+
+--Je buche ici depuis quarante ans (de toutes manieres il exagerait).
+C'est moi qui ai plante cette vigne et ce jardin.
+
+A la verite, il n'y avait pas de quoi en tirer de l'orgueil. Notre
+jardin ressemblait tantot a un pre et tantot a un bois, et les
+feuilles prematurement jaunies de la vigne temoignaient d'un etat
+chlorotique dont une medication energique aurait sans doute eu raison.
+Mais, d'accord avec son ouvrier, grand-pere se mefiait des remedes,
+aussi bien pour les plantes que pour les gens.
+
+--Ou voulez-vous que j'aille en vous quittant? avoua Tem avec
+franchise. Autant me jeter a l'eau.
+
+Ce serait la seule occasion qu'il rencontrerait jamais d'en boire un
+bon coup. Faudrait-il donc le surveiller aussi et n'etait-ce pas assez
+de la fatigante manie du Pendu? Je confesse pourtant que je ne pris
+pas cette menace au serieux et que je n'eus pas la peine de
+representer a Tem les avantages de la vie. Deja sa lamentation suivait
+un autre cours:
+
+--Monsieur (c'etait grand-pere) avait bien besoin de se lancer dans
+toutes ces manigances! Et le pavage de la ville, et l'exploitation des
+ardoises, et le credit agricole. Le credit agricole! Comme si l'on
+payait jamais quand on vous faisait credit! A quoi ca servirait,
+alors, le credit, s'il fallait ensuite payer comme tout le monde? Sans
+compter d'autres bricoles, ici et la, quand il n'a besoin que du
+soleil et du grand air. Faut pas se meler de diriger, quand on se
+moque du tiers et du quart. On reste tranquille, avec sa rente, dans
+son coin, et on laisse les autres travailler pour vous. M. Michel,
+c'est une autre paire de manches. M. Michel, a la bonne heure en voila
+un qui s'entend au gouvernement. Avec lui, rien a craindre ca marche
+comme sur des roulettes. Mais qu'est-ce que vous voulez qu'il fasse
+quand l'autre ne veut rien savoir?
+
+J'apprenais confusement les entreprises philanthropiques de mon grand-
+pere et les facheux effets de son administration qui aboutissait a
+notre ruine. La longue harangue de Tem, debitee sans interruption,
+l'avait soulage et altere ensemble. Il considera la bouteille vide qui
+gisait au pied d'un cep et qui etait son unique provision jusqu'au
+soir. Profitant de ce repit, j'essayai de voir plus clair dans notre
+deconfiture:
+
+--Mais pourquoi vendre la maison?
+
+--Ben! c'est le proces. Quand on a perdu, on vous prend, on vous
+saisit, on vous etrangle, on vous met a la porte, on s'installe chez
+vous, et vous etes bon a jeter aux chiens.
+
+Ce tableau epouvantable ne devait pas me rassurer. Et loin de nous
+plaindre, Tem, apercevant mon grand-pere qui descendait l'allee
+majestueusement, la canne a la main, le nez au vent, l'air gaillard,
+redoubla d'irritation contre celui qui etait la enlise de tous ces
+degats:
+
+--C'est bien fait. C'est bien fait. Quand on a mal conduit les
+affaires, on est poursuivi, pince, condamne. Faut pas vouloir
+embrasser tous les hommes comme des freres, quand on a de la bonne
+terre a garder. Avec de la terre on a deja suffisamment de tracas: il
+y a assez de monde pour roder autour. Non, regardez-le passer. Il ne
+nous a meme pas vus. Ca lui est egal, tout lui est egal.
+
+En temps ordinaire, Tem ne tenait pas a etre remarque. Cette fois, il
+menait un grand vacarme pour attirer l'attention et n'y reussit point.
+Cet echec acheva de le degouter, et aussi, je pense, la perspective de
+finir cette apres-midi sans boire. Il lacha deliberement la paille qui
+servait a ses ligatures et, desertant son poste, il m'abandonna par
+surcroit.
+
+--Je ne veux pas voir ca! Je ne veux pas voir ca! proferait-il en s'en
+allant, ecoeure et colerique.
+
+Voir quoi? L'invasion des courtilieres? Moi non plus, je ne voulais
+pas la voir.
+
+De loin j'accompagnai le fuyard jusqu'a la grille ou je relus trois ou
+quatre fois l'ecriteau pour mieux me penetrer de l'etendue de notre
+desastre. Puis, je revins lentement en arriere. Qu'allais-je devenir?
+Mes chevaux, --les echalas, --mes epees de bois, mes jeux ne m'etaient
+plus rien. Je laissais, pour la premiere fois de ma vie peut-etre, mes
+bras pendre inutilement le long de mon corps. Par ce sentiment de la
+vanite universelle, je naissais a la douleur. J'apprenais a me separer
+de quelque chose. La cruaute des separations, je l'ai toujours
+ressentie depuis lors a l'instant ou je les entrevoyais et bien avant
+qu'elles ne s'accomplissent.
+
+J'allai me coucher dans les hautes herbes du jardin que Tem avait
+neglige de faucher et, le visage rapproche de la terre, je demeurai la
+un temps que je ne puis evaluer. Tout le jardin m'enveloppait d'odeurs
+et je respirais le jardin. La maison, de ses fenetres ouvertes, me
+regardait par-dessus les herbes, et je pleurais la maison. La force de
+mon amour pour elle m'etait inconnue comme mon coeur. C'etait une
+chaude et calme apres-midi d'ete, pleine de bourdonnements d'insectes
+dans la lumiere. Peu a peu, je me trouvai baigne dans une douceur
+molle, comme une mouche s'englue dans le miel. Et peu a peu, je
+devenais heureux malgre ma peine. J'ai connu aussi, plus tard, cette
+injurieuse consolation qui nous vient de la beaute des jours quand la
+mort a passe.
+
+Je m'endormis comme un bebe dans ses larmes. Lorsque je me reveillai,
+le soir etait entre dans le jardin sans bruit et se tenait cache sous
+les arbres. Je me levai et j'allai a sa poursuite dans la
+chataigneraie. On sonna la cloche du diner, et je revins en arriere.
+
+Je remarquais un tas de details auxquels je n'avais jamais pris garde
+encore: le son de la cloche, la couleur rose du ciel entre les
+branches, la guirlande de clematites qui pendait au balcon, le manque
+de symetrie des fenetres et jusqu'au grincement de la porte que je
+poussai et qui avait toujours du grincer pareillement. Je decouvrais
+avec une ardeur sauvage tout ce que j'allais perdre...
+
+Nous ne pumes jamais nous habituer a retrouver sans revolte, quand
+nous rentrions du college, la nefaste inscription qui deshonorait le
+portail. Tem Bossette n'avait pas reparu: nous apprimes qu'il se
+grisait dans tous les cabarets. Mimi Pachoux operait ailleurs: le
+navire prenait l'eau de toutes parts, l'equipage se sauvait. Seule, la
+longue figure malchanceuse du Pendu se montrait parfois, ici ou la,
+comme un signal de detresse ou comme le symbole agacant de la
+malchance qui nous poursuivait.
+
+--Il est fidele, declarait tante Dine qui le couvrait de sa protection
+et lui facilitait la besogne.
+
+Plus fidele encore et faisant bonne garde autour du foyer menace, elle
+vint un jour a notre rencontre jusqu'a la grille dans un etat
+d'agitation anormale.
+
+--Je vous guette, mes petits1 nous dit-elle, pour vous avertir.
+
+Que se passait-il encore? Nous ne l'ignorames pas longtemps.
+
+--Il est venu un miserable, un miserable de Paris (c'etait une
+circonstance aggravante, car il ne pouvait rien venir de fameux de
+cette Babylone corrompue et bonne a bruler), qui se permet de visiter
+la maison de fond en comble, du grenier a la cave. Votre pere
+l'accompagne. Je ne sais pas comment il ne l'a pas encore precipite
+par une fenetre. Il faut qu'il ait une patience dont je suis bien
+incapable.
+
+Nous etions atterres. Un inconnu osait penetrer chez nous! Et notre
+pere --le pere --consentait a lui servir de guide! Tante Dine avait
+raison de s'epouvanter: les lois de l'univers etaient renversees.
+Comme nous entrions piteusement a notre tour, la tete basse et le feu
+de la honte aux joues, nous croisames ce visiteur qui redescendait et
+pretendait revoir la cuisine. Tout haut il critiquait, dressait des
+plans, evaluait les dimensions des chambres, tout en multipliant les
+gestes comme s'il construisait deja de ses propres mains un edifice
+sur les ruines du notre.
+
+--L'escalier est trop etroit. La cuisine est hors de proportions avec
+les autres pieces: je la transformerai en salon.
+
+Mon pere le conduisait sans empressement, mais avec politesse. Il
+avait son air calme et distant, et la loquacite de l'autre s'en
+ressentit quand il voulut se tourner de son cote pour mieux lui
+expliquer ses projets. Nous montames tout droit a la chambre de ma
+mere, comme a notre refuge naturel. Ma mere, qui etait agenouillee sur
+son prie-Dieu, se leva en nous entendant. Son emotion transparaissait
+sur son visage:
+
+--Dieu nous protegera, dit-elle.
+
+Quand elle prononcait le nom de Dieu, elle en etait comme illuminee.
+Je connus a cet instant la haine de l'etranger, de l'envahisseur. La
+subordination de mon pere, les larmes maternelles et la maison
+pietinee, jugee, evaluee en argent, ce sont la des spectacles que je
+ne puis oublier. Plus tard, dans mon histoire de France, quand j'ai lu
+que les allies avaient envahi les frontieres en 1814 et en 1815 et
+avaient pu venir cantonner dans notre capitale, quand j'ai su que les
+Prussiens nous avaient arrache, comme un quartier de notre chair, la
+Lorraine et l'Alsace, je n'ai pas eu de peine a donner a ces douleurs
+passees une representation materielle: j'ai revu tres nettement ce
+monsieur qui se promenait chez nous du haut en bas de la maison, comme
+s'il etait chez lui.
+
+--Pourquoi l'as-tu salue? demanda tante Dine a grand-pere qui revenait
+de son pas lent et nonchalant.
+
+--Je suis poli avec tout le monde.
+
+--On ne pactise pas avec l'ennemi.
+
+Gomment mon pere, qui ne passait pas pour commode, avait-il supporte
+sans broncher cet outrage? Il avait la charge de notre securite, et
+l'exercice du pouvoir impose des obligations que les irresponsables
+negligent volontiers. Sa bonne humeur nous stupefia meme dans une
+autre circonstance. Un jour, a table, il dit tout a coup a maman:
+
+--Sais-tu la grande nouvelle qui se colporte en ville?
+
+--Je n'ai vu personne.
+
+--On annonce notre depart. La maison vendue, nous filons. Notre
+orgueil bien connu n'accepterait pas une diminution de facade. Et qui
+a repandu ce bruit? je te le donne en mille. Mais non, tu ne devineras
+jamais, tu as trop d'illusions sur la bonte humaine. Mes chers
+confreres. Ils ont decouvert ce moyen pratique de se partager ma
+clientele. Tour a tour mes malades m'en informent:
+
+--Est-ce vrai que vous partez? Restez avec nous. Qu'allons-nous
+devenir?...
+
+C'est tres touchant. Mais je les ai rassures.
+
+Il riait d'un grand rire d'homme de guerre accoutume a la bataille.
+Nous etions trop jeunes pour comprendre ce que contenait de mepris et
+de force ce rire vainqueur, dont nous nous serions volontiers
+scandalises dans notre indignation. Bernard et Louise, surtout, vifs
+et susceptibles, protesterent avec vehemence contre une si odieuse
+manoeuvre, bien qu'ils ne fussent pas convies a donner leur avis. Ma
+mere, elle, avait rougi de tout le mal qu'on voulait nous faire et
+qu'elle n'eut pas imagine en effet. Quant a tante Dine, elle montrait
+le poing a ces _ils_ enfin decouverts:
+
+--Ah! les monstres! ca ne m'etonne pas. Ils meriteraient qu'on leur
+introduise de force toutes leurs drogues dans le corps.
+
+Souhait qui suscita l'hilarite de grand-pere, jusque-la impassible,
+mais trop ennemi des medecins pour ne pas savourer la formule de
+vengeance employee par sa soeur.
+
+Ce fut encore elle qui nous apprit, quelques jours plus tard, la
+delivrance. Comme une sentinelle avancee, elle s'etait portee en
+dehors de la grille et nous adressait de loin des signaux auxquels
+nous ne pouvions rien entendre et que nous interpretames de plus pres
+dans un sens defavorable. Surement l'envahisseur s'etait empare de la
+place, la maison etait vendue. Nous n'avions plus de toit pour nous
+abriter. Selon la prophetie de Tem, nous etions bons a jeter aux
+chiens.
+
+Lorsque nous fumes a portee, elle nous hela:
+
+--Venez vite, venez vite. La maison est a nous. La maison est a nous.
+
+D'un elan fou, nous accourumes.
+
+--L'ecriteau n'y est plus, observa Bernard qui nous devancait.
+
+Il ne restait sur la colonne que les traces des clous.
+
+--Ah! ah! continuait la voix qui eclatait en sonnerie de triomphe.
+_Ils_ ont cru l'avoir. _Ils_ ne l'auront pas.
+
+_Ils_ ne visait plus les medecins, mais le monsieur de Paris et
+d'autres acquereurs qui s'etaient presentes pendant que nous
+travaillions au college. De son bras leve, elle nous montrait la fuite
+de cette troupe dispersee.
+
+Elle nous conduisit, d'un pas rapide malgre l'age, dans la salle de
+musique ou la famille s'etait reunie, sauf grand-pere qui sans doute
+n'avait rien change a ses habitudes de promenade et qui probablement
+ignorait notre salut. Mariette nous suivit a une distance respectueuse
+: son anciennete lui donnait droit a un rang dans le cortege.
+
+Ma mere, tres emue, caressait les cheveux de mes deux soeurs ainees,
+que la joie, comme le chagrin, faisait pleurer. Mais je n'attachais
+pas d'importance aux larmes de mes soeurs qui en repandaient pour des
+riens. Mon pere, debout, appuye au dossier de la chaise ou ma mere
+etait assise, souriait. Je ne lui avais jamais vu le visage aussi
+rayonnant. Et par la fenetre, en arriere du groupe, le soleil entrait
+comme un invite de marque.
+
+--L'ecriteau n'y est plus, repeta Bernard sans saluer personne.
+
+--Oui, dit mon pere, nous gardons la maison.
+
+Et comme notre enthousiasme allait deborder, il ajouta:
+
+--Vous le devez a votre mere, et aussi a votre tante Bernardine.
+
+Celle-ci, dont les joues parcheminees s'empourprerent rien que parce
+qu'on avait parle d'elle quand elle-meme ne gardait ni ses pensees ni
+ses biens et se depouillait ainsi naturellement tous les jours, refusa
+l'eloge avec une male energie:
+
+--Quelle plaisanterie, Michel! Pour une signature de rien du tout! Il
+ne faut pas egarer ces enfants.
+
+Ma mere l'approuva sans retard:
+
+--Elle a raison c'est votre pere qui nous a tous sauves.
+
+Et plus bas, tournee vers lui, elle murmura, mais je l'entendis:
+
+--Tout ce que j'ai, n'est-ce pas a toi?
+
+Je ne m'arretai guere, je l'avoue, a ce debat. Evidemment le salut de
+la maison ne dependait que de mon pere. En quoi ma mere et tante Dine
+auraient-elles pu intervenir? Il fallait jeter dehors le monsieur de
+Paris en les autres envahisseurs, comme Ulysse rentrant a Ithaque
+avait chasse les pretendants. C'etait un exercice de force qui ne
+convenait qu'a un homme. Mes notions de la vie etaient simples:
+l'homme gouvernait, et la femme n'avait charge que des choses
+domestiques. Que tante Dine eut sa part, meme reduite, dans l'immeuble
+dont on voulait nous exproprier, je ne l'aurais pas compris, et pas
+davantage ce que c'etait qu'une dot et comment le consentement de la
+femme etait necessaire pour que le mari en disposat.
+
+Cependant je me rappelai la scene de la couturiere. Ma mere avait sans
+doute realise des economies sur ses toilettes et les avait apportees.
+Chacun ne devait-il pas sa contribution de guerre? Aussitot je
+m'esquivai de la chambre et, quand j'y revins, je tenais a la main la
+tirelire ou l'on m'invitait a placer les petits sous que je recevais.
+Je m'attendais a une ovation pour la magnanimite de mon sacrifice.
+Sans un mot, je tendis l'objet a mon pere.
+
+--Que veux-tu que j'en fasse? fut toute sa reponse.
+
+Un peu interloque, mais devisage par tous les regards, je declarai en
+rougissant:
+
+--C'est pour la maison.
+
+Cette fois, mon pere m'attira et me donna publiquement l'accolade avec
+un ordre du jour reluisant:
+
+--Ce petit sera notre joie.
+
+Ainsi l'Empereur recompensait sur le champ de bataille ses marechaux:
+on ne s'etonne plus de rien dans l'histoire quand on a vecu mon
+enfance.
+
+Comme il rentrait au son de la cloche, grand-pere fut informe le
+dernier de ce qui s'etait passe par tante Dine qui le mit au courant
+dans une harangue enflammee. Il ecouta avec interet, mais sans
+passion. Sa serenite ne fut point troublee. Et quand le recit heroique
+fut termine, il dodelina de la tete et se contenta de cette
+approbation bien maigre:
+
+--Allons, tant mieux!
+
+Les choses s'arrangeaient sans qu'il s'en melat.
+
+V
+
+L'ABDICATION
+
+Je compris les jours suivants, a toutes sortes de petits signes, sans
+compter les propos de l'office, que la maison n'appartenait plus a
+grand-pere, mais a mes parents, et qu'une simple formalite marquait
+pour que ce traite fut definitif. Grand-pere n'en ayant plus la
+charge, bien que cette charge ne l'incommodat guere, n'en desirait pas
+garder l'honneur. J'entendis plus d'une fois mon pere luit tenir des
+discours de ce genre:
+
+--Je veux que rien ne soit change ici. Je veux que tout demeure comme
+par le passe. Je ne veux vous oter que les soucis.
+
+--Eh! eh! repliquait grand-pere avec son petit rire, tu as bien de la
+chance de savoir tout ce que tu veux.
+
+Et il lissat sa barbe blanche nonchalamment, comme si rien ne valait
+la peine de rien. Cependant il mijotait un projet dont nous fumes
+bientot avertis. Quand il avait une idee, on ne pouvait l'en faire
+demordre, ni par supplications, ni par protestations. Il recevait tout
+pele-mele, algarades de tante Dine, raisonnements brefs, nets, sans
+replique de mon pere, prieres de ma mere, avec la meme tranquillite
+d'humeur, et il n'ecoutait personne. A son air aimable et detache on
+l'aurait cru persuade aisement, quand le mauvais rire apparaissait et
+ruinait toutes les esperances.
+
+Nous sumes un beau matin sa decision d'abandonner la piece a deux
+fenetres qu'il occupait au coeur meme de la maison et qui etait vaste,
+confortable et facile a chauffer, pour s'en aller ou? Nul ne l'aurait
+devine: dans la chambre de la tour. Cette chambre etait des longtemps
+deserte, et il y soufflait un vent du diable. Il n'eut pas plus tot
+signifie sa volonte que tout le monde, apres d'infructueuses
+tentatives pour obtenir son desistement, dut courir au plus presse
+afin de l'aider sur l'heure dans son installation. Lui-meme, sans plus
+attendre, prenait deja l'escalier avec son materiel le plus precieux.
+
+--Laisse-nous au moins balayer, nettoyer et epousseter, lui notifia
+tante Dine, armee de la tete de loup.
+
+--Ce n'est pas la peine, assura-t-il. On vit tres bien avec les
+araignees et la poussiere.
+
+Ce scandale fut evite. On le devanca et il dut patienter quelques
+minutes, ce qu'il n'aimait guere; apres quoi, resolument, il s'empara
+de la rampe, muni de son barometre, de sa caisse a violon et de ses
+pipes. Il redescendit pour remonter avec sa lunette d'approche. Le
+reste de son demenagement ne l'interessait pas. Ses vetements, son
+linge, ses meubles le suivraient ou ne le suivraient pas, au petit
+bonheur. Il me temoigna sa confiance en m'invitant a porter un traite
+d'astronomie, un volume sur les cryptogames dont je connaissais les
+illustrations en couleur representant les principales especes de
+champignons, et un autre ouvrage que je pris a son titre pour un livre
+de piete: les _Confessions de Jean-Jacques Rousseau_. J'allais
+oublier les _Propheties de Michel Nostradamus_ et une collection du
+_Veritable Messager boiteux de Berne et Vevey_, almanach fameux et
+precieux a tous egards, mais principalement pour ses bulletins
+meteorologiques. Or grand-pere s'occupait beaucoup de l'etat de
+l'atmosphere. Il le reniflait, pour ainsi dire, a sa fenetre, le matin
+et le soir, au risque d'attraper un rhume, et il observait le
+mouvement des nuages et l'eclat des etoiles. Volontiers il citait
+l'autorite d'un certain Mathieu de la Drome, avec qui il etait en
+correspondance et que nous avions pris l'habitude de considerer comme
+un sorcier ou un rebouteur du temps. Lui-meme faisait des pronostics
+et, si l'on voulait le flatter, on l'invitait a predire. Il ne se
+trompait guere, soit que la chance le favorisat, soit qu'il eut bien
+interprete la direction des vents. Et cette petite reputation qui lui
+etait agreable le melait aux lois mysterieuses de la nature dont il
+rendait les oracles.
+
+Des qu'il eut transporte sa bibliotheque et ses instruments, il se
+trouva chez lui dans la chambre de la tour et se declara satisfait.
+Elle donnait sur le ciel et la terre de quatre cotes a la fois: le
+moindre rayon de soleil, d'ou qu'il vint, serait capte. Et quant a la
+direction des vents, elle serait facile a determiner. Un grand vacarme
+lui apprit que son mobilier grimpait apres lui. Tante Dine presidait
+en personne a l'emmenagement, non sans bougonner et ronchonner. Sous
+un bras une descente de lit et, sous l'autre, un traversin, dans
+chaque main un candelabre, elle precedait, en l'animant de la voix,
+une escouade rangee en file indienne qui manoeuvrait sans beaucoup
+d'ensemble. Le premier, surgit Tem Bossette avec un fauteuil sur la
+tete: il avait consenti a une reconciliation scellee par l'octroi
+d'une bouteille de vin rouge. Puis ce fut une oscillante armoire
+portee par quatre jambes qui appartenaient --on le sut plus tard, au
+sommet des marches --moitie a Pendu, et moitie (la petite moitie) a
+Mimi Pachoux ramene au logis par la victoire.
+
+--Franchement, declara tante Dine a son frere pendant le defile de ses
+troupes, tu n'aurais pas pu rester en bas! Il faudra qu'on te hisse
+chaque chose par cet escalier qui est etroit.
+
+Comme grand-pere, indifferent, esquissait un geste vague, elle lui
+decocha des sarcasmes:
+
+--Naturellement, cela ne trouble point Monsieur! Monsieur ne se
+derangera pas pour si peu. Bien assis dans le bon fauteuil que Tem a
+inonde de sa sueur, Monsieur verra venir les evenements. Et moi,
+pendant ce temps-la, je monterai et descendrai cent fois par jour. Et
+les servantes pareillement. Mais tu n'as cure de notre peine tu
+trouveras toujours ici tout ce qu'il te faut.
+
+L'attaque etait directe et rude. Avant d'y repondre, grand-pere jeta
+un coup d'oeil effraye sur le siege transporte par Tem, a cause de
+l'inondation annoncee. Quand il le vit intact et sec, il se rasserena
+et put riposter en toute tranquillite d'esprit:
+
+--Je ne demande rien a personne.
+
+--Parce qu'il ne te manque jamais rien: tu vis comme un coq en pate.
+
+Ils avaient raison tous les deux. Grand-pere n'elevait aucune
+reclamation, mais on s'ingeniait a prevenir ses moindres voeux. Ainsi
+ne formula-t-il aucune plainte contre les vents coulis qui
+assiegeaient la tour: le lendemain de son installation, on
+calfeutrait soigneusement la porte et les fenetres.
+
+La mauvaise humeur de tante Dine exprimait tout haut le sentiment
+general. Cet exode imprevu, que rien ne motivait, assombrissait mon
+pere et ma mere qui en cherchaient vainement la raison:
+
+--Pourquoi se loger si haut?
+
+Et grand-pere d'expliquer avec son mauvais petit rire:
+
+--L'altitude m'a toujours reussi.
+
+J'avoue que, dans cette circonstance, je tenais le parti de grand-
+pere. La chambre de la tour avec ses quatre horizons, son isolement,
+son odeur speciale --on ne l'ouvrait que pour y chercher les pommes
+qui pendant tout l'hiver y murissaient --exercait des longtemps sur
+moi un attrait irresistible. Puisqu'elle etait habitee desormais, je
+me proposai de lui rendre des visites.
+
+Cet episode fut bientot eclipse par un autre, beaucoup plus grave et
+qui devait frapper davantage encore mon imagination. A mon retour du
+college un matin, je fus avise par mon informateur habituel, tante
+Dine, que cette fois c'etait definitif. Elle me donnait cette nouvelle
+en grand mystere, mais le mystere meme, chez elle, se manifestait
+bruyamment. Le mot _definitif_ prenait sur ses levres une importance
+formidable. Qu'est-ce qui etait definitif?
+
+--L'acte est signe. Tout a l'heure. Je suis bien contente.
+
+Quel acte? Je n'y comprenais goutte.
+
+--Eh bien! nous restons chez nous. _Ils_ ne peuvent plus rien.
+
+Ne savais-je pas deja qu'_ils_ etaient en pleine deroute, disperses,
+chaties, vaincus, battus, reduits a neant, comme les Perses de mon
+histoire ancienne qu'une poignee de Grecs precipita dans la mer?
+Comment pensait-elle m'eblouir en me communiquant un secret vieux de
+plusieurs jours, peut-etre meme de plusieurs semaines, et dont tout le
+monde avait pu s'entretenir librement? Un enfant n'entre pas dans le
+pays des preparations, des lenteurs, des formalites et des paperasses
+judiciaires. Mais un evenement capital allait illustrer la declaration
+de tante Dine.
+
+Grand-pere etait rentre de sa promenade plus tot qu'a l'ordinaire et,
+comme l'un de nous remarquait cette ponctualite anormale, il s'etait
+eloigne sans souffler mot. Quand nous penetrames, apres le second coup
+de cloche, l'estomac creux et les dents longues, dans la salle a
+manger, notre surprise fut grande de l'y trouver deja, assis devant la
+table, et non pas a sa place officielle qui etait la place d'honneur,
+au centre, en face de ma mere, ainsi qu'il convient au chef de
+famille, au roi regnant. Sans prevenir personne de ses intentions, il
+avait change les ronds de serviettes et s'etait alle mettre au bout,
+en face de la fenetre. C'est vrai qu'il avait choisi une assez bonne
+place, d'ou il pouvait voir les arbres du jardin et meme un peu de
+ciel entre leurs branches. Pour un amateur de soleil, ce spectacle
+n'etait pas indifferent. Mais tout de meme, c'etait la une revolution
+dans la vie de famille et dans toute l'economie domestique. Ou plutot,
+je ne m'y trompais pas, c'etait une abdication.
+
+Je me connaissais en abdications. N'avais-je pas du apprendre dans mon
+manuel celle des rois faineants, a qui l'on coupait la chevelure avant
+de les enfermer dans un cloitre, et, malgre moi, je considerai les
+jolis cheveux blancs de grand-pere qui bouclaient legerement. Surtout,
+j'avais entendu reciter, par mon frere Bernard, l'histoire de Charles-
+Quint dont j'avais ete fort impressionne. Ce maitre du monde, detache
+de la grandeur, se retira dans un monastere d'Estramadure dont il
+reparait les pendules, et pour se donner un avant-gout de la mort, il
+fit celebrer, vivant, ses funerailles. Des historiens affoles de
+verite m'ont affirme, depuis lors, que ces details etaient fictifs. Je
+le regrette, car je ne les ai pas oublies, tandis qu'une innombrable
+quantite de faits demontres me sont sortis de la memoire. Mais en ce
+temps-la je croyais, dur comme fer, a la retraite de Charles-Quint,
+aux obseques truquees et meme aux pendules. Grand-pere, lui aussi,
+s'entendait a raccommoder les horloges et j'operai aussitot entre eux
+un rapprochement.
+
+Tante Dine, par hasard exacte, et ma mere, qui nous suivaient a peu de
+distance, partagerent notre etonnement. Puis, tous les regards se
+fixerent sur mon pere qui entrait. D'un coup d'oeil il jugea la
+situation, et la decision, chez lui, ne se faisait guere attendre. Il
+s'avanca d'un pas rapide:
+
+--Non, non, dit-il, je ne veux pas. Rien ne doit etre change ici.
+Pere, reprenez votre place, je vous en prie.
+
+Certes, aucun de nous n'aurait resiste a cette priere qui ordonnait.
+Mais la force agissante et organisatrice de mon pere se heurtait
+devant nous a une autre force, dont je ne soupconnais pas la puissance
+et qui etait l'immobilite. Grand-pere ne bougea pas. Il avait resolu
+de ne pas bouger.
+
+Mon pere, n'ayant pas obtenu de reponse, repeta plus doucement sa
+demande. Je ne puis pas ecrire plus humblement, car il gardait en
+toute occasion, malgre lui, un air de fierte. Il recut au visage un
+eclat de l'eternel petit rire et cette phrase par surcroit:
+
+--Oh! oh! que de bruit pour rien!
+
+--Pere, donnez-moi cette preuve de votre affection.
+
+--Une place ou une autre, qu'est-ce que ca signifie? Je suis tres bien
+ici, j'y reste.
+
+Et, avec un supreme dedain, grand-pere ajouta:
+
+--Si tu savais, mon pauvre Michel, comme cela m'est egal!
+
+Tout lui etait egal, Tem Bossette m'en avait averti: une place ou une
+autre, une maison ou une autre. Ces phrases-la, prononcees devant
+nous, avaient le don d'exasperer mon pere, mais il se contenait.
+
+--Il faut, reprit-il, une hierarchie dans les familles.
+
+--Bah! nous sommes en Republique, et je tiens pour la liberte.
+
+Mon pere comprit qu'il etait parfaitement inutile d'insister. Il se
+contenta de conclure:
+
+--Alors, vraiment, vous refusez de revenir?
+
+--Je ne bouge plus.
+
+Philomene, la femme de chambre, presentait le plat. Mon pere lui fit
+signe de l'offrir a grand-pere, apres quoi il dut se soumettre et
+prendre la place d'honneur. Ce fut un soulagement pour tous chacun
+sentait que cette place lui revenait de droit, et que lui seul
+meritait de l'occuper. Le chef, c'etait lui, des longtemps, et pas un
+autre. A la moindre difficulte ou contrariete, on s'adressait a lui,
+on se tournait vers lui. Ce serait fini de cette anxiete qui pesait
+sur la maison depuis tant de jours. Maintenant on serait dirige. Plus
+de rois faineants! Les renes du gouvernement, comme s'exprimait mon
+manuel, seraient tenues par des mains fermes. Or, il etait juste que
+le chef eut les insignes de l'autorite. Un roi ne reste pas au second
+rang. Mon pere, evidemment, ne se fut pas lui-meme couronne.
+
+Ainsi, en notre presence, s'opera la translation des pouvoirs.
+
+Je ne m'attendais pas au revirement qui se fit alors en moi, presque
+subitement. Le gouvernement de grand-pere m'avait toujours paru
+precaire et derisoire. Des qu'il eut refuse de l'exercer, j'admirai
+son desinteressement et je decouvris la poesie de l'abdication.
+
+Ce mepris souverain des resultats materiels me parut plein de
+grandeur, et j'allai meme jusqu'a m'expliquer le propos que j'avais
+estime sacrilege: _Qu'on habite une maison ou une autre..._ S'il
+n'avait rien accompli pour proteger la notre, c'est peut-etre qu'il
+considerait les choses de plus haut et de plus loin que nous. De la
+chambre de la tour, il se mettait en communication avec les vents et
+les astres et il predisait l'avenir. Le temps et l'univers
+l'absorbaient. Il ne pouvait plus se consacrer a des taches communes.
+Il y avait la une autre facon de comprendre la vie que je soupconnais
+sans me l'expliquer, et qui deja m'attirait par sa singularite et son
+enigme. Le roi dechu, pare du mystere qu'il recevait d'une science
+inconnue, recouvrait son prestige et meme reprenait, sans qu'il s'en
+doutat, un peu d'empire sur mon esprit.
+
+Je regardai tour a tour mon pere et mon grand-pere: mon pere a sa
+place normale, occupe de nous tous, repandant autour de lui la paix et
+l'ordre, et portant sur le visage accentue et surtout dans les yeux
+percants le reflet de sa merveilleuse aptitude a commander; mon
+grand-pere aux traits fins, presque feminins, malgre la grande barbe
+blanche, aux yeux toujours un peu noyes de brume, frequemment
+distrait, indifferent a son entourage, et plus volontiers interesse
+par les arbres du jardin ou le morceau de ciel qu'il apercevait par la
+fenetre. Et pour la premiere fois, je m'etonnai de les reconnaitre si
+differents. Cette remarque, je ne l'avais jamais faite ou je ne m'en
+etais pas inquiete. Elle me frappa si fort que je faillis l'exprimer
+tout haut. Elle m'eut sans doute echappe si je n'avais redoute son
+inconvenance. Un fils devait ressembler a son pere: aucun doute ne
+pouvait exister a ce sujet. Ou bien, alors, ce n'etait pas la peine
+d'etre le fils de quelqu'un. Et moi, a qui donc ressemblais-je?...
+
+LIVRE II
+
+I
+
+LES IMAGES
+
+Ces evenements, que je retrouve si frais dans mon imagination,
+flotterent bientot et meme se perdirent momentanement dans le cours de
+mes jours qui, pendant les vacances ou nous entrions, se mit a couler
+a pleins bords comme un beau fleuve.
+
+Mon pere, d'habitude, prenait ses vacances avec nous et en profitait
+pour se rapprocher de nous davantage. Nous le vimes beaucoup moins
+cette annee-la et nous fumes un peu sevres des recits heroiques dont
+il nous regalait dans nos promenades, et qui nous agitaient d'un
+furieux desir de livres des batailles et de remporter des victoires:
+en l'ecoutant, nous relevions la tete, nos yeux brillaient, nous
+marchions plus vite et d'un pas cadence. Pour faire face aux nouvelles
+charges qu'il avait acceptees, il avait renonce a son repos annuel.
+Parfois il s'emparait d'une apres-midi et tachait hativement de
+retablir le contact avec nous. Ses malades le venaient relancer a
+toute heure ou s'embusquaient sur son passage. Tout conspirait pour
+nous l'arracher.
+
+Cependant on devinait que sa direction s'exercait partout. La facade
+de la maison se lezardait: on y posa des supports de fer avant de la
+recrepir. Les chambres furent retapissees, la mienne avec de
+plaisantes scenes de chats et de chiens, et l'on changea les parquets
+dont les planches se disjoignaient. La cuisine meme, pour laquelle
+Mariette s'obstinait a reclamer depuis des annees et des annees, sans
+rien obtenir de grand-pere qui lui repondait invariablement par un
+vieux proverbe: _A blanchir la tete d'un negre on perd sa lessive_,
+la cuisine fut remise a neuf et pavee de monumentales briques rouges.
+La grille du portail qui ne fermait plus fut reparee, et meme il y eut
+une cle, et une cle qui tournait dans la serrure. Le tilleul degage
+permit au cadran solaire de recommencer a marquer les heures. La
+breche du mur par ou les courtilieres penetraient, par ou j'avais vu,
+un soir fameux, nos ennemis s'introduire dans la place, recut une
+balustrade qui s'encastra dans le tronc du chataignier. Et l'on vit ce
+qu'on n'avait jamais vu: les trois ouvriers a leur poste et,
+spectacle plus merveilleux encore, travaillant tous les trois.
+
+Peu a peu le jardin, mon vieux jardin, pareil a une foret de mauvaise
+herbe ou l'on n'avait jamais fini de decouvrir des arbres ou des
+plantes, tant ils etaient caches, se transforma et s'ordonna. Les
+allees furent tracees et sablees, les parterres dessines et les
+rosiers tailles. Les arbres contenus verserent une ombre reguliere.
+Une prairie inutile devint un verger. Au coeur d'une pelouse, un jet
+d'eau monta et, retombant en pluie fine, egrena des notes claires sur
+le bassin. Il y eut des fleurs et des fruits a cueillir, des bouquets
+et du dessert. Cependant nous n'osions plus tater les poires ou les
+peches, et moins encore imprimer a leur manche le leger mouvement de
+bascule qui les detachait. Dans l'espace decouvert, on se serait
+apercu de notre larcin. Et je cherchais vainement, pour les mettre en
+pieces, les taillis qui jadis foisonnaient au bord de la
+chataigneraie. D'ailleurs Tem Bossette refusait de me sculpter le
+moindre sabre de bois, et il veillait sur ses echalas comme s'il les
+avait payes.
+
+Ces changements ne se firent pas d'un seul coup, et je mele sans nul
+doute leur chronologie. A peine les remarque-t-on pendant qu'ils
+s'accomplissent lentement et progressivement, et, quand ils sont
+termines, voila que deja l'on ne se souvient plus de l'etat des lieux
+qui les preceda. Ils ne s'accomplirent pas sans perturbations. Tem
+s'epongeait sans cesse le front et suait tout son vin. Mimi Pachoux ne
+s'en allait plus: il menait grand bruit pour attester la continuite
+de sa presence, et le Pendu penchait son triste profil dantesque sur
+des besognes obscures et utiles. La communaute de leur sort n'avait
+pas reussi a les reconcilier. Ils s'observaient et se surveillaient
+les uns les autres, mais tous trois observaient et surveillaient
+davantage encore la maison. Que craignaient-ils d'en voir sortir? Je
+le compris un jour. Mon pere, qui etait devenu leur patron,
+s'approchait d'un pas rapide. Il leur distribua de bonnes paroles
+d'encouragement, mais il examina leur ouvrage en connaisseur.
+
+--Tout de meme il s'y entend, confessa Mimi avec admiration.
+
+Je sus par Tem qu'apres les avoir sermonnes durement, il avait
+augmente leur paie. Seulement il exigeait du bon travail. D'un mot, il
+les ramenait a lui, s'ils renaclaient ou rechignaient devant la peine.
+Mais, sans doute, il bouleversait toutes les vieilles habitudes d'un
+pays ou l'on aimait a se laisser vivre et a baguenauder en buvant du
+vin frais. C'est pourquoi Tem Bossette, principalement, regrettait
+l'ancien regne des rois faineants ou il vivait, tranquille et oublie,
+dans sa vigne.
+
+Il avait bien essaye, devant moi, d'apitoyer grand-pere sur son sort:
+
+--Mon ami, lui fut-il repondu, je ne suis plus rien ici: adressez-
+vous ailleurs.
+
+Jamais grand-pere ne se montra aussi gai que depuis son abdication.
+Non, certes, il ne regrettait pas le pouvoir et il ignorait
+volontairement tous les actes du nouveau regime. Parcourait-il le
+royaume? Il ne semblait pas se douter qu'on y faisait fleurir les
+cailloux. Et puis, un jour qu'il se promenait au jardin, je le vis qui
+se lissait la barbe et se grattait le sourcil, temoignage de
+mecontentement: il lanca en signe de mepris un jet de salive, et le
+rire impertinent accompagna ces paroles incomprehensibles pour moi:
+
+--Oh! oh! on met de l'ordre partout. Ce n'est pas un jardinier qu'il
+faudrait, mais un geometre.
+
+Que trouvait-il a blamer? Les parterres, les arbres, obeissant a la
+main de l'homme, composaient un dessin d'une riche ordonnance. Mes
+petites idees sur la vie s'y assemblaient et s'y disposaient avec plus
+de bonheur. Et j'en voulais a grand-pere de son manque d'enthousiasme.
+
+--Regardez, lui dis-je au hasard, ces beaux cannas rouges autour du
+bassin.
+
+Mais il me prit le bras avec une rudesse inattendue.
+
+--Prends garde, mon petit, tu vas salir le gazon.
+
+Je posais le pied, en effet, sur l'herbe qui bordait l'allee. Et je
+vis bien que grand-pere se moquait de mon admiration en meme temps que
+du nouveau jardin. Je me rappelai l'ancien instantanement, sous
+l'influence de cette ironie, l'ancien pareil a un fouillis sauvage, ou
+je pouvais fouler jusqu'aux plates-bandes, ou de rares fleurs
+poussaient a la debandade, ou j'avais connu l'ivresse de la liberte.
+
+Devant mon pere, jamais grand-pere ne se fut permis cette critique.
+L'esprit attire sur leurs dissemblances, j'avais remarque la gene de
+leurs rapports. Toujours mon pere faisait les avances. Il traitait
+grand-pere avec une deference extreme, ne manquait point de s'informer
+de sa sante, de ses promenades et meme, pour flatter sa petite manie
+de meteorologie, il l'interrogeait sur le temps a venir. Grand-pere
+repondait brievement, sans tenir le moins du monde a prolonger la
+conversation qui ne tardait pas a tomber, ou bien il se servait de son
+petit rire blessant, des qu'on abordait un sujet ou l'accord n'etait
+plus certain.
+
+Un jour, mon pere lui demanda en communication son livre de comptes
+pour verifier, expliquait-il, certains memoires sur l'administration
+de la propriete qui n'avaient pas encore ete regles et qui lui
+paraissaient exageres. Grand-pere ouvrit de grands yeux:
+
+--Mes livres de comptes?
+
+--Sans doute.
+
+--Je n'en ai jamais tenu.
+
+Mon pere hesita une seconde.
+
+--Bien, conclut-il simplement.
+
+Et il s'en alla.
+
+Grand-pere se complaisait dans sa tour, ou il s'arrangeait, pour sa
+toilette, de la fameuse robe de chambre verte et du bonnet grec en
+velours noir orne d'un gland de soie. Avec son telescope fixe sur un
+trepied, il suivait, le jour, les bateaux qui sillonnaient les eaux du
+lac, et le soir il rapprochait les etoiles, mais seulement celles qui
+evoluent du cote du sud, parce que, des fenetres de sa chambre
+precedente, il n'apercevait que cette partie du ciel et la connaissait
+mieux. Bien plus souvent qu'autrefois, il descendait vers nous dans ce
+costume d'astrologue, un monarque dechu ne tenant plus a la majeste.
+Tante Dine obtenait a grand'peine qu'il s'accoutrat autrement pour se
+promener en ville ou dans la campagne.
+
+--Ca ne fait de mal a personne, observait-il.
+
+Il consentait cependant, a force d'instances, a remplacer le bonnet
+par un chapeau de feutre aux larges bords, et la robe par une
+redingote qu'on frottait de benzine presque tous les jours pour la
+tenir, malgre lui, en etat. De ses promenades il rapportait des
+plantes aromatiques, dont il composait des tisanes ou qu'il
+introduisait dans des flacons d'eau-de-vie, et des champignons qui
+excitaient la mefiance de tante Dine. Je les considerais, je les
+flairais, mais pour rien au monde je n'en aurais goute. Je ne pensais
+pas alors qu'on put rien trouver de bon a manger hors des magasins de
+comestibles et, a la rigueur, de notre jardin.
+
+Le regne de mon pere durait depuis trois bonnes annees, et meme plutot
+quatre que trois, lorsqu'il advint dans mon existence d'enfant un
+evenement considerable: je tombai malade. L'annee precedente, j'avais
+fait ma premiere communion avec une si grande ferveur que ma mere
+confiait a tante Dine:
+
+--Va-t-il imiter Melanie et Etienne? Dieu nous demanderait-il un
+troisieme enfant? Que sa volonte s'accomplisse!
+
+Mon aventure fut a peu pres celle de _l'enfant blond qui s'esquiva des
+bras de sa mere_. Au cours d'une promenade de ma division, j'avais
+glisse dans un ruisseau dont il nous etait defendu de nous approcher,
+et, plutot que d'encourir un reproche, bien que trempe jusqu'a la
+poitrine, j'avais prefere me taire. Le lendemain ou le surlendemain,
+la fievre se declara. Je sus plus tard que c'etait une bonne fluxion
+de poitrine qui degenera en pleuresie. On crut mes jours en danger, et
+mon mal devait etre l'occasion de la crise interieure qui faillit
+desorienter ma jeunesse. Dans un demi-sommeil, j'entendais autour de
+moi des chuchotements que j'interpretai sans retard:
+
+--Est-ce que je vais mourir? demandai-je a ma mere et a tante Dine qui
+se tenaient au bord de mon lit.
+
+--Tais-toi, mechant! murmura tante Dine qui, aussitot, se moucha en
+sanglotant et poussant des soupirs que sans doute elle croyait
+etouffer.
+
+Ma mere, de sa voix douce et persuasive, me dit en me touchant le
+front, et ce contact me rafraichit:
+
+--Ne t'inquiete pas nous sommes la.
+
+Je savais tres bien ce que c'etait que la mort. Le portier du college
+etant decede, une bizarre fantaisie de notre directeur nous avait
+contraints a defiler, classe par classe, devant la biere ou le corps
+etait depose, avant qu'on vissat le couvercle. Or, ce portier etait un
+gros homme court, dont la depouille exigeait une boite cubique ou il
+nous parut si cocasse et grimacant, que nous eclatames de rire. Il
+nous fut impossible de reprimer ce rire scandaleux. Indigne, le
+professeur qui conduisait notre pelerinage manque nous accabla des
+plus durs reproches et ne craignit pas d'y joindre sans delai un
+sermon sur nos fins dernieres. Il nous annonca, sans aucun menagement,
+que nous mourrions tous, et peut-etre bientot, et que nos parents
+mourraient, et que nous perdrions tout ce que nous aimions. Nos rires
+cesserent peu a peu. Une vague peur nous envahit a cause de la
+repetition monotone de cette mort qu'on nous jetait a la tete. Quand
+je rentrai a la maison ce matin-la, tres emu, malgre moi, par un si
+furieux discours, je regardai mon pere et ma mere comme je ne les
+avais encore jamais regardes. Ils allaient et venaient, comme a
+l'ordinaire, sans deviner que je les observais. Ils rirent meme d'une
+reflexion de Bernard: je les entendis rire, d'un bon rire tout pareil
+a celui que nous avait inspire le malencontreux portier dans sa boite.
+Ah! ce rire, surtout celui de mon pere qui etait puissant et sonore et
+donnait une magnifique impression de sante, quel soulagement pour moi,
+et comme il chassa ma curiosite deja pleine d'epouvante!
+
+"Allons donc, pensai-je dans mon petit cerveau, mon professeur a menti
+comme un arracheur de dents. Ils ne mourront pas, c'est certain. Ils
+ne pourront pas mourir. D'abord, quand on rit, c'est qu'on ne meurt
+pas."
+
+Cette constatation me suffit. Pour moi-meme, la question ne se posait
+pas. Ils etaient devant et moi derriere. Et, puisque eux-memes ne
+risquaient rien, comment la mort aurait-elle pu me prendre en passant
+par-dessus?
+
+Mon interrogation: _Est-ce que je vais mourir?_ etait donc simplement
+destinee a me rendre interessant. Leur presence me preservait.
+
+Ma mere et tante Dine, m'evitant toute figure etrangere, me veillaient
+a tour de role, ma mere deux nuits sur trois, et je la preferais. Elle
+glissait dans la chambre comme une voile sur le lac, sans aucun bruit.
+
+Je ne m'apercevais pas de ses mouvements. Ses soins se confondaient
+avec ses caresses, tandis que tante Dine, la chere femme, au prix d'un
+effort considerable, me secouait et me tarabustait.
+
+Le role important que je jouais ne me deplaisait pas. Il me semblait
+que j'etais redevenu plus petit que mon frere Jacques et ma soeur
+Nicole, et qu'on pouvait bien me bercer avec des chansons. Je
+reclamais _Venise_ ou _l'Etang_, surtout _l'Etang_, a cause de ma
+propre noyade; et l'on croyait que je delirais. Je revois
+distinctement dans ma memoire ces deux visages penches, et beaucoup
+plus nettement encore celui de mon pere, qui me rendait
+continuellement visite et a qui je ne connaissais pas cette expression
+attentive, immobile, presque durcie qu'il montrait en suivant sur mon
+corps le travail de la maladie. C'etait son visage professionnel apres
+l'examen, il se detendait, car la paternite l'eclairait.
+
+Un jour, mon pere amena un autre medecin, mais je compris tres bien
+que ce petit homme tremblait devant lui et repetait invariablement ce
+qu'on lui disait. Avec une implacable logique, j'avertis mes fideles
+gardiennes:
+
+--Pourquoi deranger ce monsieur? Pere en sait plus long que lui. Pere
+n'a besoin de personne.
+
+Je dus emettre a voix basse cet avis ou quelque chose d'approchant.
+Aussitot tante Dine d'approuver:
+
+--Cet enfant a raison. Il parle si bien qu'il est deja gueri.
+
+Et elle repeta le propos a mon pere, qui se tourmentait et qui sourit,
+ce qui ne lui arrivait plus guere.
+
+--Oui, declara-t-il, nous le sauverons.
+
+Je n'avais pas besoin de cette assurance. Je le sentais si fort que
+cela me suffisait. Il ne prevoyait pas que ce mal meme, dont il
+triomphait par son art et sa volonte, serait plus tard l'origine du
+drame familial ou je m'ecarterais de lui.
+
+On amenait dans ma chambre, successivement, ou deux par deux, mes
+freres et soeurs munis de toutes sortes de recommandations: ne pas
+rester longtemps, ne pas faire de bruit, ne pas toucher aux fioles, de
+sorte qu'ils s'ennuyaient tres vite. Chacun d'eux s'attribuait une
+part de merite dans ma guerison, que je devais aux prieres d'Etienne
+et de Melanie, aux martiales exhortations de Bernard et a la gaiete
+reconfortante de Louise. Quant aux deux petits, on les tenait
+prudemment a l'ecart, depuis que Jacques, repetant sans doute un
+propos de l'office, avait crie en trepignant d'enthousiasme:
+
+--Fancois (car il prononcait difficilement les _r_), il est bientot
+mort.
+
+Grand-pere ne parut pas a mon chevet. Peut-etre ne s'etait-il doute de
+rien. Je crois plutot qu'il avait une peur invincible de la maladie et
+de ce qui peut la suivre. Preoccupe de sa sante, il tenait un compte
+rigoureux de ses visites a la garde-robe et, avec cette parfaite
+politesse dont il ne se departait point et qui contrastait avec son
+mepris de la mode et de la toilette, il ne manquait pas d'informer la
+maison entiere de l'accueil qu'il y avait recu. Quand il etait
+econduit, il se lamentait, et tante Dine sortait d'une armoire, afin
+de le reparer et frotter, un clysopompe venerable, encore bon pour le
+service.
+
+--Rien n'est plus important, declarait-il devant nous en considerant
+l'instrument d'un oeil satisfait.
+
+Ma convalescence fut un enchantement, non pour la nouveaute qu'elle
+rend a notre vie et dont on ne peut gouter la saveur que si l'on s'est
+cru menace, mais parce qu'elle m'ouvrit veritablement le mysterieux
+royaume des livres. Je n'ignorais ni la _Bibliotheque rose_, ni le
+chanoine Schmid, ni les romans de Jules Verne, ni meme les contes de
+Perrault et d'Andersen, mais je n'y avais pas rencontre ce mouvement
+du coeur qui, le soir, vous tient au lit reveille dans l'attente et la
+crainte d'on ne sait quoi d'agreable et d'un peu dangereux, tel que me
+l'avaient donne les histoires stupefiantes de tante Dine et surtout
+les recits epiques de mon pere.
+
+Pour ne pas me fatiguer, on commenca par m'apporter des ouvrages
+illustres. Bernard me laissa feuilleter les albums d'Epinal qu'il
+collectionnait pour les costumes militaires et qu'il ne pretait pas
+sans merite. Je reclamai la Bible de Gustave Dore, dont on m'avait
+montre une fois, par faveur speciale, les gravures au salon sans me
+permettre d'y toucher. On installa sur une table, en grande pompe, les
+deux pesants volumes relies en rouge et je passai de longues heures a
+tourner les feuillets. Ma mere allait et venait dans la chambre, un
+peu etonnee de ma sagesse, et meme inquiete de mon silence. Elle
+s'approchait et sans bruit regardait par-dessus mon epaule:
+
+--Tu ne te fatigues pas?
+
+--Oh! non.
+
+--Tu ne t'ennuies pas?
+
+--Oh! maman.
+
+--C'est beau?
+
+--Je ne sais pas.
+
+On ne sait pas ce qui est beau quand on est enfant. Ce qui est beau,
+c'est d'avoir le coeur plein. Quel elan recevait d'un seul coup tout
+mon etre sensible! Les contours de la terre, sans cadre, ne m'avaient
+pas frappe. Maintenant que, transcrits, ils tenaient sur un carre de
+papier, voici que je les voyais, non seulement sur la page immobile,
+mais en plein air, et vivants. La maison avec ses grosses pierres, le
+jardin clos de murs, je les touchais, je les comprenais, je les
+possedais, et d'ailleurs, ils m'appartenaient. Mais, au dela,
+commencait l'univers dont le manque de limites m'avait rebute, de
+sorte que je ne lui attribuais pas de formes precises. Et ces formes,
+elles etaient la, devant moi a travers la Bible ouverte je les
+decouvrais.
+
+A trente ans de distance, dans mes souvenirs qui n'ont pas besoin de
+controle, je retrouve les images de Gustave Dore. Les pages se
+tournent toutes seules, et mes chers fantomes apparaissent. Voici les
+visions d'epouvante: le Leviathan qui souleve la mer, l'Ange
+exterminateur qui detruit l'armee de Sennacherib, la rangee des
+elephants de Nicanor que Judas Macchabee va traverser, et la Mort de
+l'Apocalypse sur son cheval pale. Elles n'etaient pas mes preferees et
+meme, le soir, je les evitais. Mes preferees, c'etaient ces paysages
+d'Orient reposes, apaises, a peine estompes, comme si la lumiere d'ete
+y soulevait des vapeurs, ou croissaient des plantes etranges qui me
+forcaient a leur comparer nos chataigniers et nos chenes, ou
+passaient, dans le fond, des ombres de boeufs ou de chameaux,
+lointaines comme ces bateaux que j'avais vus se profiler sur le lac
+dans le brouillard.
+
+La naissance d'Eve me fut douce. Tandis que dort Adam parmi les fleurs
+du paradis terrestre, elle surgit droite et nue, les cheveux denoues.
+Un de ses genoux, --regardez, j'en suis sur, --inflechi a peine, est
+caresse par le jour. Par elle, par cette clarte de son genou, j'ai
+pressenti la perfection pure de la nudite bien avant d'en soupconner
+le desir. Abraham conduit son troupeau dans la terre de Chanaan, et
+les dos des moutons presses ondulent comme les vagues que j'avais pu
+observer de la greve. Le berceau de Moise derive sur le Nil: la fille
+de Pharaon est sortie de son palais qu'on apercoit dans le soleil:
+elle s'avance vers le fleuve; une de ses suivantes arrete la petite
+nacelle. Rebecca, aux longs voiles blancs, appuie sa cruche a la
+margelle du puits et cause avec Eliezer, vieillard respectable, mais
+je ne la distingue pas de la Samaritaine qui a pris la meme pose. Ruth
+agenouillee glane les epis. Les grands cedres du Liban, abattus,
+gisent sur le sol que recouvrait leur ombre: ils attendent de servir
+a la construction du temple de Jerusalem. L'ange de l'Annonciation
+flotte dans l'air, comme une feuille qui tombe et que le vent
+maintient. Jesus, chez Lazare, est assis au bord de la fenetre ou le
+clair de lune se glisse entre des palmiers: Marie, couchee a ses
+pieds, l'ecoute; Marthe, debout, s'occupe aux soins du menage. Images
+d'ou la paix coule ainsi qu'une eau limpide, et qui ne sont que la
+transposition de scenes quotidiennes, presque pareilles a celles que
+j'avais pu voir a la maison et a la campagne, tableaux de vies
+obscures ou Dieu passe.
+
+Un jour que je ne me souciais pas d'assister au retour de l'enfant
+prodigue dans la maison paternelle, ma mere, qui aimait cette
+parabole, me demanda la raison de ce dedain:
+
+--Et cette page, pourquoi ne la regardes-tu pas?
+
+Je fis le degoute. Elle me paraissait banale. Un pere qui pardonne a
+son fils, quoi d'etonnant?
+
+Athalie qui accroche ses mains desesperees a la paroi du temple,
+tandis que les soldats accourent qui vont la massacrer, rappela son
+couvent a ma mere. Elle avait elle-meme pris part aux choeurs de cette
+tragedie que Racine ecrivit pour les jeunes Saint-Cyriennes et que,
+par une heureuse tradition, representaient jadis tous les pensionnats
+de jeunes filles: les vers lui en revenaient en foule:
+
+Tout l'univers est plein de sa magnificence: Qu'on l'adore, ce Dieu!
+qu'on l'invoque a jamais...
+
+Elle les recitait avec cette emotion qu'elle apportait aux choses
+religieuses, et son accent me touchait plus directement que cet art
+savant qui me depassait.
+
+Un autre petit livre devait m'ouvrir a la poesie: c'etait un livre de
+ballades. Un chevalier ravissait dans une foret, a Titania, reine des
+elfes et des sylphes, la coupe du bonheur et l'emportait dans son
+chateau au galop de son cheval. Une petite fille, au bord d'un
+torrent, chantait la romance du nid de cygne cache parmi les roseaux
+et revait d'un chevalier qui viendrait sur un cheval rouan. Le lord de
+Burleigh epousait une bergere qui, dans le palais ou il l'emmenait,
+languissait et mourait du regret de son village et de sa chaumiere.
+Comme je partageais leurs desirs et leurs melancolies! Leurs peines de
+coeur me versaient un mal delicieux que je ne savais pas approfondir.
+Cependant, je commencais a discerner que nous avons en nous-meme une
+source jaillissante de jouissances infiniment delicates.
+
+Mon pere se mefiat-il de ces excitations comme de la musique de grand-
+pere? Il m'apporta de courtes et claires biographies de grands hommes.
+Ce n'est jamais trop tot pour se colleter avec elles. On prend
+l'habitude de se comparer a des heros et l'on ne manque pas de se dire
+: "J'ai le temps devant moi. Je veux, a leur age, les avoir
+enfonces..." Peu a peu on recherche ceux dont les exploits furent
+tardifs. J'avais lu, sur je ne sais plus lequel de ces personnages
+exemplaires, qu'il etait entre a l'ecole de l'adversite. Et cette
+ecole, que j'imaginais pour le moins aussi difficile que Polytechnique
+ou Saint-Cyr, a quoi se destinait mon frere Bernard, je brulais de m'y
+presenter. Je ne savais pas que c'est la seule qui n'exige aucun
+examen, aucune demarche, surtout aucune recommandation. Je confiai mon
+desir a ma mere. Elle sourit, ce qui me contraria, et m'assura que je
+m'y presenterais en effet, niais qu'elle souhaitait que ce fut le plus
+tard possible.
+
+Ces lectures se traduisaient chez moi par un etat d'enthousiasme et de
+gloire. Je n'eusse pas compris l'ironie. Dans ma famille, personne ne
+s'en servait. Il n'y avait que le petit rire de grand~pere. Mes
+parents aimaient la gaiete, se plaisaient meme au bruit que nous
+faisions, mais ils ne se moquaient jamais. Ils prenaient la vie
+serieusement, comme une occasion de bien agir, et ils estimaient
+qu'elle merite les plus grands egards. A la premiere visite qu'il
+daigna me faire apres s'etre assure de ma guerison, grand-pere,
+feuilletant ma bibliotheque, laissa echapper des exclamations:
+
+--Oh! oh! la Bible et les Hommes illustres! Pauvre petit! Attends,
+attends, je t'en apporterai, moi, des livres.
+
+Et il m'apporta, en effet, les _Scenes de la vie privee et publique
+des animaux_ et les _Aventures de trois vieux marins_, tous deux ornes
+d'illustrations. Ce dernier volume etait dans un piteux etat:
+deficelees, les feuilles s'en allaient, et la fin manquait ainsi que
+la couverture. Il devait etre traduit de l'anglais et son humour me
+deconcerta. Ces trois marins, echappes d'un naufrage, abordaient dans
+une ile deserte ou ils etaient poursuivis par un tigre. Ils grimpaient
+sur un arbre pour echapper a cette bete feroce, et on les voyait, sur
+la gravure, agrippes au tronc, juches les uns sur les autres, les
+cheveux herisses, les yeux hagards, les doigts de pieds crispes. Le
+fauve bondissait pour les atteindre. On pouvait prevoir qu'avec un peu
+d'entrainement il les atteindrait. Alors, dans une resolution
+farouche, inspiree de la necessite la plus imperieuse, les deux plus
+haut perches pesaient de tout leur poids sur celui du bas, afin de le
+forcer a lacher prise, esperant que cette proie suffirait a assouvir
+la rage de l'assaillant. Et tout en s'alourdissant de leur mieux, ils
+adressaient a leur malheureux compagnon des paroles funebres et
+touchantes:
+
+--Adieu, Jeremie (c'etait son triste nom), nous irons consoler votre
+pauvre pere et votre fiancee...
+
+Mais Jeremie, comme Rachel, ne tenait pas aux consolations et se
+raidissait pour ne pas lacher prise. Accoutume aux recits heroiques,
+je me fachai contre ces traitres.
+
+Les _Scenes de la vie des animaux_ me parurent plus chargees de sens.
+C'etait un recueil bigarre, que toutes les bibliotheques d'autrefois
+s'enorgueillissaient de contenir. Les vignettes de Grandville me
+revelaient chez les hommes, ou je n'avais vu jusqu'alors que l'image
+de Dieu, les traces de l'animalite. Les animaux du livre etaient
+costumes en hommes et en femmes, et leur ressemblaient. Je me
+familiarisai vite avec ce procede: les deguisements etaient si
+naturels! Voici l'hirondelle en facteur, le chien en laquais, le lapin
+en petit employe subalterne, et voila le vautour en proprietaire, le
+lion en vieux beau, le dindon en banquier, l'ane en academicien. Le
+mille-pattes joue du piano et la demoiselle danse sur la corde pendant
+que le criquet se fait une trompette de la corolle d'un liseron. Le
+cameleon, depute, monte a la tribune pour affirmer qu'il est heureux
+et fier d'etre comme toujours de l'avis de tout le monde. Le requin et
+la scie revetent des blouses de chirurgiens et declarent honnetement:
+"Nous allons inciser les muscles, trancher les os, en un mot guerir
+les malades." Le loup, meurtrier d'une brebis, lit dans sa prison les
+_Idylles_ de Mme Deshoulieres, tandis que la celebrite lui vient sous
+la forme d'une complainte que vendent les camelots et qui se chante
+sur l'air de _Fualdes_:
+
+Ecoutez, Canards et Pies, Geais, Dindons, Corbeaux et Freux, Le recit
+d'un crime affreux Et bien digne des Harpies. L'auteur de cet attentat
+Fut un loup peu delicat.
+
+L'ours se plait dans la solitude familiale: on le voit qui chauffe
+son dernier-ne en le tenant par les pattes devant le feu; sa femme
+etend du linge a secher, et un jeune ourson, dans un coin, retrousse
+sa petite chemise pour prendre une precaution avant de s'aller coucher
+; cependant on sonne a la porte, et la legende explique: "Nous vivons
+entre nous, nous detestons les importuns et les visites." Un perroquet
+qui agite les ailes sans reussir a voler represente l'illustre poete
+Kacatogan. Et la merlette, avec la pie et la corneille, compose un
+trio de femmes de lettres. J'ignorais ce que pouvait etre une femme de
+lettres, mais le merle blanc, qui est poete comme le perroquet, me
+l'apprit dans ses memoires: _Tandis que je composais mes poemes, elle
+barbouillait des rames de papier. Je lui recitais mes vers a haute
+voix, et cela ne la genait nullement pour ecrire pendant ce temps-la.
+Elle pondait ses romans avec une facilite presque egale a la mienne,
+choisissant toujours les sujets les plus dramatiques: des parricides,
+des rapts, des meurtres, et meme jusqu'a des filouteries, ayant
+toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de precher
+l'emancipation des Merlettes. En un mot, aucun effort ne coutait a son
+esprit, aucun tour de force a sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de
+rayer une ligne, ni de faire un plan avant de se mettre a l'oeuvre.
+C'etait le type de la Merlette lettree_.
+
+Tante Dine aussi pondait ses histoires avec une facilite merveilleuse
+: elle preferait les sujets terribles et volontiers attaquait le
+gouvernement. Je la soupconnais meme de ne pas savoir, en commencant,
+comment elle finirait et d'inventer au fur et a mesure la trame de ses
+recits. Alors, pourquoi ne barbouillait-elle pas du papier? Le plus
+simple etait de le lui demander.
+
+--Tante Dine, etes-vous une femme de lettres?
+
+Elle me pria de repeter deux fois ma question, comme si les femmes de
+lettres appartenaient reellement au regne zoologique, dans la
+categorie des monstres. Apres quoi, elle haussa les epaules et ne
+daigna meme pas me repondre directement:
+
+--Cet enfant est completement fou. Les bouquins d'Auguste lui ont
+detraque la cervelle.
+
+Il fut question de me retirer les _Scenes de la vie des animaux_, dont
+les caricatures parvinrent a rassurer et derider mon pere. L'incident
+eut pour effet de m'attacher davantage au Merle blanc qui avait failli
+etre la cause de cette mise a l'index. Et je compris bientot ce qui
+separait indubitablement tante Dine de la Merlette lettree. Celle-ci,
+d'un plumage immacule, etait toute peinte et enduite d'une couche de
+farine qui lui donnait cet air de tomber du ciel. Le Merle blanc, qui
+ne s'en doutait pas et croyait avoir decouvert en elle un etre unique
+au monde, se mefiant d'un pot de colle dont il n'apercevait pas
+l'usage, tenta une experience qui fut desastreuse. Par le moyen de sa
+poesie, il s'excita a la tendresse et versa d'abondantes larmes sur sa
+compagne, ce qui fondit le badigeon, de sorte qu'il reconnut en elle
+la plus banale des merlettes. Bien souvent j'avais pleure dans les
+bras de tante Dine: elle compatissait a mes maux sans rien perdre de
+ses couleurs. Elle ne se servait ni de colle ni de farine non,
+decidement, elle aurait beau imaginer les plus belles histoires, elle
+ne serait jamais une femme de lettres.
+
+Une autre science me vint du Merle blanc. J'appris de lui a subir le
+charme des mots pour eux-memes, independamment de ce qu'ils
+signifient. Apres sa deconvenue conjugale, il s'en allait dans une
+foret conter ses peines au Rossignol et il lui confiait cette plainte
+: _J'ai coordonne des fadaises pendant que vous etiez dans les bois_.
+Je n'en saisissais pas bien le sens a cause de la coordination des
+fadaises qui m'echappait, et cependant j'aimais a me bercer de cette
+phrase que je me repetais a moi-meme a l'infini. La reponse du
+Rossignol, plus chargee encore de mystere, me bouleversait: _Je suis
+amoureux de la Rose_, soupirait-il, _Sadi, le Persan, en a parle; je
+m'egosille toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas.
+Son calice est ferme a l'heure qu'il est, elle y berce un vieux
+Scarabee; et demain matin, quand je regagnerai mon lit, epuise de
+souffrance et de fatigue, c'est alors qu'elle s'epanouira pour qu'une
+abeille lui mange le coeur_. Je ne me souciais ni du vieux Scarabee ni
+de Sadi le Persan: le Rossignol epuise et cette Rose au coeur devore
+me communiquaient, par la magie des syllabes, une sorte de
+pressentiment lointain de la douleur amoureuse, ou je trouvais de
+vagues et ineffables melancolies.
+
+Ces melancolies etaient fort passageres. Bien plutot j'empruntai a mes
+nouveaux amis, les animaux, un art de la moquerie dont je tirais un
+vif agrement. Je ne pouvais voir personne sans trouver son double
+parmi les betes. Avec sa face plate et ses yeux ronds, Tem Bossette
+devint une grenouille, celle-la meme qui veut se faire aussi grosse
+que le boeuf; Mimi Pachoux, au pas fugitif et aux promptes
+disparitions, fut compare a un rat, et le Pendu, qui semblait toujours
+gene dans l'exercice de ses bras, au kangourou, dont les membres
+anterieurs sont tres courts.
+
+Mon tour d'esprit choquait et meme affligeait ma mere. Elle recut, un
+jour, en ma presence, une personne hors d'age qui dirigeait un
+ouvroir, fondait un orphelinat, batissait une ecole, en un mot
+dirigeait dans la paroisse plus d'oeuvres qu'il n'y en avait. Elle
+s'appelait Mlle Tapinois. Elle etait longue et seche, avec un nez
+pointu, des epaules tombantes et un air gele. Elle roucoulait a voix
+basse sans interruption. Quand elle fut sortie, je montrai a ma mere,
+sur mon livre, une vieille colombe en camisole de nuit, un bougeoir a
+la patte:
+
+--Mlle Tapinois, dis-je triomphalement.
+
+Ma mere protesta contre mon inconvenante comparaison:
+
+--C'est une sainte fille, conclut-elle pour m'emouvoir.
+
+Mais je compris, sans en recevoir l'aveu, qu'elle avait apprecie la
+ressemblance.
+
+Encourage par le demi-succes que me valut Mlle Tapinois, je guettai
+desormais les visites pour leur infliger le meme traitement, et la
+facilite de ce jeu me surprit. Je trouvai sans peine un gros rentier
+pour l'elephant, un triste conservateur des hypotheques pour le hibou,
+un pianiste pour le mille-pattes. Un vieux noble au nez busque me
+rappela le faucon que les revolutions avaient ruine. Ma collection, en
+peu de temps, s'enrichit de l'ours, du cameleon et de plusieurs lapins
+sortis de l'enregistrement ou des contributions. Mais le pays manquait
+alors de muses departementales dignes d'etre cataloguees parmi les
+merlettes. On m'assure qu'elles foisonnent aujourd'hui.
+
+Grand-pere, a qui je fis part de mes observations, m'approuva
+entierement:
+
+--Tu sais maintenant, m'assura-t-il, que les animaux et les hommes
+sont freres. Mais les animaux valent mieux que nous.
+
+Cependant un secret instinct m'avertissait de ne pas consulter mes
+parents a ce sujet.
+
+II
+
+LE DESIR
+
+
+
+
+
+Les beaux jours etaient revenus. Trois mois nous separaient encore des
+vacances. Mon pere, d'accord avec le petit collegue craintif qu'il
+avait a nouveau consulte pour appuyer son propre avis, declara que je
+ne retournerais pas au college avant la rentree d'octobre:
+
+--Cet enfant a besoin de grand air. Il faut, avant tout, lui refaire
+une sante.
+
+Je fus peine de cette decision qui m'atteignait dans mon amour-propre.
+Mis en conge pendant tout le dernier trimestre, je ne pouvais plus
+songer a obtenir des couronnes a la distribution des prix. Or,
+l'emulation me stimulait, et la premiere place m'etait agreable, de
+quoi grand-pere se moquait:
+
+--Ces classements ne signifient rien. Premier ou dernier, c'est tout
+pareil.
+
+Le programme de vie que mon pere me tracait etait bien simple: des
+promenades matin et soir, loin des microbes de la ville, dans la
+campagne ou l'on respire un vent frais que les poitrines humaines
+n'ont pas contamine. Ainsi je reprendrais des forces et de l'appetit.
+Mais qui m'accompagnerait et me conduirait? Qui assumerait ce
+preceptorat ambulant? Mon pere, deja retarde par ma longue maladie,
+appartenait son absorbante profession. Ma mere, dont la presence etait
+constamment requise par toute la famille, et surtout par les plus
+petits, ne quittait guere la maison que pour l'eglise. Tante Dine
+manquait de jambes au dehors, ce qui ne l'empechait pas de monter et
+descendre les escaliers cent fois par jour, de la cuisine a la tour et
+de la tour a la cuisine. Restait grand-pere. Il se promenait deja
+matin et soir pour son propre compte que lui couterait-il de m'emmener
+avec lui? Les choses s'arrangeaient a merveille, et cette solution
+s'imposait. Je compris cependant qu'elle rencontrait de vives
+resistances; car j'entendis de contrebande que mes parents la
+discutaient, sur ce ton calme et confiant qu'ils avaient accoutume de
+prendre pour regler, d'un commun accord, les questions qui nous
+concernaient.
+
+--Je ne voudrais pas, disait mon pere, qu'il le detournat de la
+maison.
+
+--Oh! repondait-elle comme si l'on etait coupable de s'arreter a cette
+pensee, il ne ferait pas cela. Tu ne le crois pas de ton pere, n'est-
+ce pas? Sans doute il a ses lubies, et ses idees ne sont pas souvent
+les notres. C'est Dieu qui lui manque. Mais il est bon, il te sera
+reconnaissant de ta confiance. Et nous ne pouvons pas nous adresser a
+un etranger.
+
+--Je ne suis pas sans inquietude, conclut mon pere.
+
+Et, un peu plus tard, il reprit:
+
+--Je lui parlerai. C'est indispensable.
+
+Grand-pere, quand on lui proposa cette mission dont j'etais l'objet,
+l'accueillit sans enthousiasme et sans hostilite, avec une
+indifference qui me vexa:
+
+--Moi, je veux bien. Que je me promene seul ou avec quelqu'un, ca
+m'est egal. (Naturellement!) Les enfants, il faut qu'ils vivent
+dehors. Les etudes ne servent a rien. C'est comme les remedes.
+
+Mon pere dut avoir avec lui un entretien auquel je n'assistai pas, et
+ce fut une affaire decidee. Comment se comporterait vis-a-vis de moi
+ce nouveau compagnon? Il nous traitait, mes freres et soeurs et moi,
+et jusqu'aux deux plus jeunes, en personnes raisonnables, seulement un
+peu plus amusantes que les autres, et il attachait autant de
+consideration a nos paroles qu'a celles des adultes; mais nous avions
+l'impression qu'il nous confondait les uns avec les autres et qu'il se
+passait de nous volontiers, ce qui nous semblait injurieux.
+
+Pourquoi mon pere avait-il avoue a ma mere qu'il n'etait pas sans
+inquietude? Le matin de notre premiere sortie, je le revois sur le
+seuil de la porte. Il m'inspecte, il m'enveloppe tout entier de son
+regard, puis, d'un geste resolu, il me prend la main et la met dans
+celle de grand-pere avec une certaine solennite, convenable au roi
+regnant, dont je fis la remarque:
+
+--Voici mon fils, ajouta-t-il. Je vous le confie. C'est l'avenir de la
+maison.
+
+Grand-pere recut le precieux depot sans embarras et repliqua d'une
+voix un peu bourrue, qui reduisait immediatement l'incident a des
+proportions familieres:
+
+--Sois tranquille, Michel. On ne te le prendra pas.
+
+Entre les deux je souris. Comment grand-pere m'aurait-il pris a mon
+pere?
+
+Les moindres details de cette promenade me demeurent presents. Rien
+n'est plus equitable: elle a tant d'importance dans ma vie. Apres la
+pluie, les paysages mouilles ont l'air de se rapprocher, et, par
+toutes leurs gouttes d'eau, les plantes refletent la clarte du soleil.
+Mes yeux, laves par la maladie, devaient ainsi rayonner.
+
+--Ou irons-nous, grand-pere?
+
+Je penchais pour la direction de la ville, ou nous rencontrerions des
+attractions de toutes sortes, boutiques, bazars, etalages, et beaucoup
+de visages, de bruit, de mouvement.
+
+Nous commencames par nous heurter a la grille fermee dont nous avions
+oublie d'emporter la cle.
+
+--Va la chercher, me dit-il. Mais pourquoi diable barricader cette
+porte?
+
+C'etait une des mille precautions de tante Dine, qui, la veille ou
+l'avant-veille, avait apercu de loin une roulotte et menait, des lors,
+autour de l'immeuble, une garde prudente. Je courus, un peu scandalise
+par cette reflexion. Ne fallait-il pas proteger la maison contre les
+ennemis? Un royaume a des frontieres dont il doit exiger le respect,
+et n'etait-ce pas assez des tenebres qui, le soir, penetrent partout
+sans permission malgre les barrieres?
+
+Enfin nous voila partis, et tout de suite grand-pere tourne le dos a
+la ville:
+
+--Mon petit, je n'aime pas les villes.
+
+Adieu, boutiques et visages! Nous n'avions pas marche dix minutes,
+qu'il imagine de quitter la grand'route ou nous cheminions a l'aise,
+bien gentiment, sans nous presser, pour prendre un sentier de traverse
+qui s'en allait a l'aventure parmi les champs.
+
+--Vous vous trompez, grand-pere.
+
+--Pas du tout. Mon petit, je deteste les routes.
+
+Ah! mais, il commencait de me surprendre beaucoup plus que lorsqu'il
+descendait a la salle a manger avec son bonnet grec et sa robe de
+chambre. J'avais toujours pense que les routes etaient faites pour
+qu'on s'en servit, et il les meprisait. Pourtant on ne pouvait pas
+s'en passer quand on sortait.
+
+Le sentier a peine trace que nous suivions nous obligea a nous
+dedoubler. Je passai devant, en eclaireur. D'un cote, poussait du
+froment deja haut, et de l'autre, des avoines legeres qui tremblaient
+sur leurs minces tiges. Je connaissais, par l'enseignement du fermier,
+les cultures de la terre. Avoine et ble se rejoignirent bientot
+fraternellement devant moi.
+
+--Grand-pere, il n'y a plus de chemin.
+
+C'etait a prevoir. Notre sentier se perdait. Grand-pere,
+tranquillement, me devanca, parut s'orienter, huma le vent, ecrasa
+quelques graminees et parvint a une haie qu'il franchit avec une
+aisance etonnante pour son age.
+
+--Mon petit, me declara-t-il en m'aidant a traverser a mon tour, j'ai
+horreur des clotures.
+
+Notre association commencait bien. Point de routes, point de
+barrieres. Nous entrames bientot dans un bois de chataigniers qui ne
+ressemblait pas a l'assemblee de quatre ou cinq arbres dont
+s'enorgueillissait notre enclos. C'etait, sur nous, une voute epaisse
+que les troncs et le jet des branches supportaient comme des piliers
+colossaux. Je vis grand-pere se pencher et cueillir dans la mousse un
+champignon pareil a une petite ombrelle blanche grande ouverte.
+
+--C'est, me dit-il, une espece d'amanite. On la croit dangereuse quand
+elle est comestible (pour me le prouver, il la gouta). Ce n'est pas
+encore la saison. Je t'apprendrai a connaitre tous ces cryptogames. Il
+y en a tres peu de mauvais. La nature est bonne et ne nous veut aucun
+mal. Ce sont les hommes qui la gatent. Je connais un cure qui vit de
+bolets Satan et n'en est pas incommode.
+
+Et il rit tout seul de son cure qui absorbait le diable sans
+indigestion.
+
+Nous parvinmes enfin dans un espace decouvert d'ou l'on n'apercevait
+aucune maison, et pas meme des champs cultives. Toute trace humaine en
+etait absente. Le bois nous separait de la ville et du lac toujours
+sillonne par quelques voiles. Nous etions adosses a une colline
+rocheuse dont la pierre etait a demi recouverte de bruyeres et de
+ronces. De la paroi tombait une mince cascade qui se changeait, a nos
+pieds, en un ruisseau paisible et transparent. Nous foulions des
+fougeres et une herbe epaisse semee de toutes les fleurs du printemps.
+L'eau donnait a cette vegetation une puissance exuberante. Le bruit
+monotone de la chute ne reussissait pas a rompre la solitude de ce
+lieu apre et doux ensemble, et si bien cache. On aurait pu s'y croire
+a l'extremite du monde ou a son origine. Je m'y sentais a la fois
+heureux et abandonne. Certes, j'avais fait bien d'autres expeditions
+avec mon pere. Mais il nous menait sur des hauteurs qui commandaient
+la plaine: il nous designait par leurs noms les montagnes qui
+servaient a l'horizon de limites, les villages que nous dominions, les
+ports qui occupaient les deux rives. Il nous donnait l'impression
+d'une terre habitee, et qui etait belle et interessante parce qu'elle
+etait habitee. Et voici que je decouvrais l'attrait de la sauvagerie.
+
+--Commuent cela s'appelle-t-il? demandai-je a grand-pere, afin de me
+rassurer.
+
+--Et quoi donc? repondit-il sans comprendre.
+
+--L'endroit ou nous sommes.
+
+Ma question l'etonna et me valut un petit rire assez desagreable:
+
+--Cela n'a pas de nom.
+
+--A qui est-ce?
+
+--Mais a personne.
+
+A personne! c'etait bien etrange. De meme que la maison avait toujours
+du nous appartenir, je pensais que la terre avait toujours ete divisee
+en proprietes.
+
+--A nous, si tu veux, reprit grand-pere.
+
+Et son rire, son terrible petit rire commenca de ruiner mes idees sur
+la vie, mes croyances. Cela me faisait l'effet du coup de doigt que je
+donnais quand je batissais des monuments avec mon jeu de
+constructions. L'edifice montait, je touchais a peine une des colonnes
+de base, et tout croulait.
+
+--Oh! a nous! protestai-je.
+
+On ne s'emparait pas, comme ca, du bien d'autrui, sous pretexte qu'on
+ignorait le nom du proprietaire.
+
+Toutes les notions que j'avais recues s'y opposaient.
+
+--Mais oui, petit nigaud, reprit-il. Chacun trouve son bien sur la
+terre. Ce coin te plait? il est a toi. Il est a toi comme le soleil
+qui nous chauffe, l'air que nous respirons, la douceur de ces premiers
+jours printaniers.
+
+Je n'etais pas convaincu. Des resistances confuses se levaient en moi,
+fremissantes: je ne parvenais pas a leur donner une expression et je
+dus me contenter de cette objection piteuse:
+
+--Oui, mais je n'y pourrais rien prendre.
+
+--Tu y prends ton plaisir, c'est le principal.
+
+Et, sur de sa victoire, il l'acheva en invoquant le temoignage d'une
+tierce personne.
+
+--Jean-Jacques, mieux que moi, t'expliquerait que la nature contient
+le bonheur de l'homme. Jean-Jacques aurait aime cette retraite.
+
+Il prononcait: _Jean-Jacques_, en arrondissant la bouche,
+onctueusement et devotement. Il en parlait comme tante Dine des saints
+les plus notoires et les plus utiles, saint Christophe, par exemple,
+qui protege contre les accidents, ou saint Antoine qui aide a
+decouvrir les objets perdus. Intrigue, je le questionnai sans retard:
+
+--Qui ca, Jean-Jacques?
+
+--Un ami: un ami que tu ne connais pas.
+
+Mais si, je connaissais ou je croyais connaitre les amis de grand-
+pere. Il recevait peu de visites. C'etaient d'autres vieillards qui
+paraissaient plus ages, qui etaient tristes et qui l'ennuyaient tres
+vite. Il y en avait un qui s'asseyait sans un mot et demeurait ainsi
+longtemps, immobile et muet. Un jour, grand-pere l'oublia dans sa
+chambre. A son retour, il le trouva a la meme place, endormi. Il se
+plaignait ouvertement de la venue de tous ces vieux, comme il les
+appelait, dont aucun, j'en avais la certitude, ne repondait au nom de
+Jean-Jacques. Au contraire il descendait volontiers au salon quand il
+pensait y rencontrer des dames.
+
+L'heure nous pressant, nous retraversames le bois de chataigniers,
+mais pour sortir d'un autre cote, en trouant une seconde haie de
+jeunes acacias. Je revis avec un plaisir manifeste des champs et des
+maisons.
+
+--Tiens, voila des proprietes! fit grand-pere devant ces cultures.
+
+Et ses levres se chargerent de mepris. Sans me deconcerter, je
+reclamai une orientation:
+
+--Ou est la notre?
+
+--Je n'en sais rien. Cherche la-bas, sur la gauche. Tu la verras bien
+en rentrant. Moi, quand je me promene, c'est au hasard. On se retrouve
+toujours.
+
+Quand nous rejoignimes le grand chemin, je me serrai contre mon
+nouveau precepteur, a cause d'un spectacle bizarre et inquietant que
+j'apercevais:
+
+--Grand-pere, regardez la route.
+
+Au dela d'un talus, elle semblait venir a nous, d'un mouvement lent et
+uniforme. Tout a l'heure, elle serait la. Grand-pere mit ses mains en
+abat-jour pour mieux circonscrire sa vue et il me donna l'explication
+du phenomene:
+
+--Ce sont les moutons qui, au printemps, quittent la Provence pour
+gagner les liants paturages. On les conduit ainsi par petites etapes.
+Rangeons-nous sur le bord, a l'abri de ce tas de cailloux, et nous les
+verrons defiler.
+
+Ainsi averti, je separai bientot du chemin presque blanc le troupeau
+d'un ton gris-jaune et brun qui composait une masse unique et
+grouillante, continuee au-dessus de tous ces dos balances
+regulierement par un mince nuage de poussiere qui, de chaque cote,
+debordait sur les champs. Instantanement je revis l'image de ma Bible
+qui representait Abraham s'en allant dans la terre de Chanaan.
+
+Au-devant marchait un berger enveloppe dans une grande cape qui avait
+du supporter le vent et la pluie bien des fois, car elle etait de la
+couleur verdatre de ces toits de chaume sur lesquels de nombreux
+hivers ont pese. Malgre le soleil, il ne semblait pas gene d'une si
+ample couverture. Sans doute notre soleil n'etait pas celui qu'il
+avait quitte. Son chapeau rabattu noircissait d'ombre tout le haut du
+visage dont ne ressortait nettement que la barbe qui etait grise.
+C'etait deja un vieil homme. Il avancait lentement avec un leger
+dandinement de tout le corps. On aurait pu le confondre avec un
+mendiant sans une involontaire majeste qui le recouvrait comme son
+manteau, celle du capitaine qui dirige sa compagnie, celle du semeur
+qui jette les grains. Il ne faisait pas plus vite un pas que l'autre.
+Et le rythme de cette allure egale devait se transmettre jusqu'au bout
+de la colonne. Il donnait l'impression que toute la campagne le
+suivait, obeissait en cadence a la loi qu'il fixait, et les boeufs qui
+tracent les sillons, et les faucheurs qui devetent les prairies, et le
+matin et le soir dociles au retour, et meme, la nuit, les etoiles qui
+parcourent sans hate une partie du ciel et que j'avais cru voir remuer
+dans la lunette de grand-pere.
+
+Il me parut si important que je le saluai, mais il ne me rendit pas
+mon salut et ne daigna pas se detourner de sa tache absorbante. Grand-
+pere commenca une phrase:
+
+--Dites-moi, berger...
+
+Et il jugea inutile de l'achever a cause de tant de gravite qu'il
+avait reconnue.
+
+Derriere l'homme qui avait un chien noir dans les jambes, venaient, en
+triangle, trois bourriques pelees et efflanquees, chargees d'objets
+qu'on ne voyait pas, car une bache les cachait. Elles baissaient la
+tete vers le sol, comme si elles voulaient le renifler ou le brouter.
+
+Ensuite, c'etait le gros de l'armee, le peuple des moutons presses les
+uns contre les autres, par huit ou dix de front quand on pouvait les
+compter: la plupart du temps, les rangs etaient incertains et soumis
+a des flux et a des reflux. Toute cette laine oscillait comme si elle
+appartenait a une bete unique, interminable et rampante, secouee de
+frissons continuels.
+
+Je ne distinguai rien tout d'abord dans ce tas qu'un meme mouvement
+agitait. Puis, je remarquai les petites taches sombres que faisaient
+les oreilles. Peu a peu, je m'habituai, et du groupe compact et
+monotone quelques personnalites surgirent. Il y avait des beliers,
+generalement plus hauts de taille, avec de longues cornes roulees et
+des sonnailles pendues au cou par un collier de bois en forme de fer a
+cheval. Il y avait des brebis d'une robe plus soignee que le commun,
+blanches ou noires avec une certaine ostentation. Il y en avait aussi
+de vagabondes, capricieuses comme des chevres, qui auraient aime a
+sortir de la voie ordinaire, sans la vigilance des chiens qui
+operaient sur les flancs, chiens gris a longs poils, avec des yeux
+luisants au fond d'une caverne de sourcils, attentifs et actifs, et
+que rien ne pouvait distraire de leur travail de sergents. L'une
+d'elles monta sur les pierres qui nous abritaient et fut imitee
+aussitot par quelques-unes de ses compagnes. Un des gardiens coupa
+court a cette fantaisie et, gueule ouverte, les obligea a regagner
+leur place.
+
+Il en passa, il en passa. Je crus que cela ne finirait plus, et
+j'estimai leur nombre a plusieurs milliers. Peut-etre, en realite, en
+passa-t-il bien trois ou quatre cents. Le flot se ralentit. Les rangs
+se desserrerent. Sept ou huit moutons debandes cloturerent le defile.
+Et ce fut enfin l'arriere-garde, composee de quatre bourricots bates
+et d'un second berger, moins auguste et solennel que le premier. Quand
+celui-ci fut a notre hauteur, grand-pere, enhardi, posa la question
+que l'autre n'avait pas ecoutee:
+
+--Eh! berger, comme ca, ou allez-vous?
+
+C'etait un homme jeune, souple, maigre et muscle, le couvre-chef en
+arriere, le veston court, une ceinture rouge autour des reins, et qui
+ne devait se soucier ni du chaud ni du froid. Il montrait en pleine
+lumiere sa figure bronzee. Pour se distraire, il sifflait et, en
+sifflant, il souriait comme s'il s'amusait de sa musique, ou peut-etre
+le pli des levres lui donnait-il l'air de sourire.
+
+A la question de grand-pere, il eclata de rire franchement; et dans
+sa bouche les dents brillerent, des dents comme j'en avais vu a des
+loups ou a des fauves dans une menagerie ou l'on m'avait mene. Et,
+avec simplicite, il repondit:
+
+--A la montagne.
+
+Quelle etrange resonance ont en nous certaines syllabes! Il aurait
+designe par son nom la montagne ou son troupeau allait paitre, que ce
+renseignement ne m'aurait pas frappe. Tandis que son imprecision
+inattendue me communiqua, par quel sortilege, la nostalgie de
+l'altitude. Ce fut un choc inexplique et fulgurant. Du lieu desert et
+sauvage dont je revenais avec grand-pere je n'avais pas compris le
+charme. Non seulement j'y fus initie instantanement, j'en elargis
+encore l'isolement et la sauvagerie. Je sentis sur mon front un
+souffle plus froid et plus rude, le vent des sommets que je ne
+connaissais pas. Plus tard, des poemes, des symphonies m'ont rendu
+cette sensation imaginaire, mais en l'attenuant. Dans chaque
+decouverte qu'il fait, le coeur donne, comme un vierge, sa nouveaute.
+
+Avant le passage des moutons, je m'etais oriente tant bien que mal. La
+maison, en contre-bas de la route, au bord de la ville, au-dessus du
+lac, je l'avais fierement devisagee, malgre les arbres qui
+l'entourent. Elle qui m'avait toujours paru si grande, vaste comme un
+royaume, voici que je commencais de la trouver petite et mesquine,
+parce que j'entendais chanter en moi ces trois mots:
+
+--A la montagne.
+
+Je devais, quelques annees plus tard, approcher et escalader nos
+montagnes, celles qu'assiegent les pins et les melezes et celles dont
+les glaces sont l'unique vegetation, celles que l'herbe tapisse et qui
+sont douces comme une chair fleurie, celles qui sont tout en muscles
+et en os comme des personnages de Michel-Ange, celles dont la
+blancheur perfide ne sort de son immobilite qu'aux embrasements du
+soleil couchant. Elles m'ont appris la patience, le calme et, peut-
+etre aussi, le mepris, bien qu'un des plus durs preceptes chretiens
+nous oblige a ne mepriser personne. La, j'ai rencontre et goute tour a
+tour la guerre et la paix, la lutte et la serenite, l'enivrement de la
+solitude et la gloire de la conquete dans l'aveuglante splendeur des
+neiges. Elles ne m'ont rien donne qui ne fut contenu en germe dans la
+reponse du patre...
+
+A l'arrivee, quand nous ouvrimes le portail, Tem Bossette et ses deux
+acolytes piochaient, le nez penche vers la terre. L'un d'eux nous
+ayant signales, ils se reposerent d'un commun accord. Notre complicite
+leur etait acquise.
+
+Tante Dine me felicita de mes joues rouges, ma mere remercia grand-
+pere de ses attentions. Mon pere me demanda:
+
+--Es-tu content?
+
+Et sur mon affirmation, il se rejouit. Personne ne soupconnait, et
+moi-meme pas davantage, que ce petit garcon, jusqu'alors comble et qui
+n'imaginait rien au dela de la maison, rapportait de sa promenade le
+desir.
+
+III
+
+LA DECOUVERTE DE LA TERRE
+
+
+
+
+
+Cette periode de ma vie est toute lumineuse dans mon souvenir. Il
+semble plus tard que le soleil se soit un peu use. Je me promenais
+matin et soir avec grand-pere, j'affermissais mes rapports avec la
+nature et j'inaugurais un costume neuf. C'etait le premier;
+jusqu'alors, je portais ceux de mes freres aines, qu'on rafistolait
+pour moi. Une couturiere ajustait et raccommodait sur place les
+vetements que l'on me destinait. Elle etait laide a souhait et
+recommandee par Mlle Tapinois qui pensait l'avoir formee a son
+ouvroir. Pendant ma maladie, j'avais grandi excessivement. Quelle ne
+fut donc pas ma surprise quand je fus informe qu'un tailleur, un vrai
+tailleur, viendrait prendre mes mesures, les miennes et non pas celles
+d'Etienne ou de Bernard! Ce tailleur se nommait Plumeau. Tout en
+hauteur comme un piquet, il flottait dans une immense redingote.
+Voulut-il, comme Dieu lorsqu'il crea l'homme, me faire a son image et
+a sa ressemblance? Il me composa un complet vert olive qui accentuait
+ma maigreur et pour lequel il n'avait rien neglige. Le veston,
+rivalisant avec un pardessus, descendait jusqu'aux genoux, l'etoffe
+defiait le temps par sa solidite. J'en avais, de toute evidence, pour
+m'habiller jusqu'au baccalaureat. J'eus l'impression qu'on
+m'avantageait trop et ma coquetterie regimba. Toute ma famille avait
+ete reunie pour me contempler et ratifier la livraison. On me
+contraignait a me tourner et a me retourner comme un cheval sur le
+marche, et je montrais une figure hostile, presque aussi longue que
+mon veston.
+
+--Ca ira, declara mon pere.
+
+Ca irait? Oui, dans deux ou trois ans, quand j'aurais beaucoup grandi
+encore. Ma mere n'osait pas trop donner son approbation. Mes freres se
+contenaient, mais je devinais qu'ils etouffaient une envie de rire, ce
+dont Louise ne se privait pas. Tante Dine sauva la situation qui se
+gatait. Elle arriva en retard, car elle ravaudait dans la chambre de
+la tour quand on lui avait signale le debarquement de M. Plumeau. On
+l'entendit dans l'escalier avant de la voir. L'espoir, deja, revint.
+Et ce fut l'entree de troupes fraiches sur le champ de bataille. Elle
+decida du sort de la journee.
+
+A peine m'eut-elle decouvert dans le vetement ou je me perdais,
+qu'elle s'ecria:
+
+--C'est admirable, Francois. Je ne vous le tairai pas plus longtemps:
+je n'ai jamais vu personne aussi bien habille.
+
+Chacun respira et je fus reconforte. Je le fus meme tant et si bien
+que, ne voulant plus me separer du fameux costume, je le revetis pour
+ma prochaine promenade. Grand-pere n'y preta aucune attention. Mais je
+fus rejoint a la grille par tante Dine, essoufflee:
+
+--Mauvais garnement, me dit-elle, sortir avec un habit de ceremonie!
+
+Pour un peu, elle m'eut deshabille dans la rue de ses propres mains.
+Je dus rentrer sous sa garde pour echanger ma livree contre une
+defroque moins reluisante, et cette promenade-la fut gatee. Mais les
+suivantes me dedommagerent. Ce fut la foret et ce fut le lac.
+
+Cette foret faisait partie, avec des vignes et des fermes, d'un
+domaine historique, dont le chateau, a demi croulant, avait subi des
+sieges, recu de grands personnages de guerre ou d'Eglise, et n'etait
+plus habitable. Le tout appartenait a un colonel de cavalerie en
+retraite, fils d'un baron de l'Empire, qui n'avait pas de quoi
+l'entretenir decemment et le laissait pericliter: il vivait seul et
+montait du matin au soir l'un ou l'autre de ses vieux chevaux sans
+sortir de ses proprietes. Nous y penetrames, grand-pere et moi, bien
+qu'elles fussent closes de murs, par des breches que nous avions
+reperees.
+
+Il m'entrainait sous les arbres, m'apprenait a ne pas confondre leurs
+essences, et m'invitait a m'asseoir a leur ombre, mais sur la mousse
+et non sur les bancs fallacieux que nous apercevions de loin en loin,
+et dont les planches, travaillees par l'humidite, etaient pourries.
+L'herbe poussait dans les allees. Pareilles a des voutes sous les
+branches, ces allees conduisaient le regard a des portes de lumiere
+qui, d'un cote, paraissaient bleues a cause de l'eau qui s'y
+encadrait. On etait au mois de juin. Mille nuances de vert
+s'enchevetraient, se mariaient autour de nous, depuis le vert clair du
+gui parasite jusqu'au vert presque noir du lierre qui grimpait aux
+chenes. Toutes les gammes du printemps chantaient. Et il y avait
+encore, sous bois, des amas de feuilles rousses, vestiges de la saison
+precedente.
+
+J'eprouvais une vague peur a nous sentir seuls tous les deux parmi une
+assemblee si imposante et silencieuse, et je voulus parler afin de
+rendre plus reelle notre presence.
+
+--Tais-toi, me dit grand-pere, tais-toi et ecoute.
+
+Ecouter quoi? Et voici que peu a peu je percus une multitude de
+rumeurs. Nous n'etions plus seuls, comme je l'avais cru:
+d'innombrables etres vivants nous environnaient.
+
+A de grandes distances, deux pinsons se repondaient regulierement. Le
+plus eloigne reprenait en sourdine le couplet que l'autre lancait a
+plein gosier. D'arbre en arbre, celui-ci se rapprocha de nous. Je le
+vis, et mon oeil rencontra le sien, tout petit et tout rond. Comme je
+ne bougeais pas, il resta. Mais que pouvaient etre ces coups sourds et
+repetes? Les piverts aiguisaient leur bec contre les troncs. De
+longues bandes de clarte se glissaient ca et la, a travers les
+intervalles des branches, jusqu'au sol: dans leur rayonnement ou le
+decoupage des feuilles s'accusait, des toiles d'araignees se
+balancaient, dont je distinguais les moindres fils, et des guepes
+bourdonnaient en dansant. Je finissais par entendre remuer l'herbe.
+C'etait le travail secret de la terre sous l'action de la chaleur. Je
+decouvrais une vie que je n'avais pas soupconnee.
+
+--Grand-pere, quel est ce cri? demandai-je a voix basse.
+
+--Ce doit etre un lievre. Cachons-nous et peut-etre, si tu es sage, ne
+tarderons-nous pas a le voir.
+
+Sur ce dialogue, nous nous coulames tous les deux derriere un buisson.
+Je ne connaissais les lievres que pour en avoir mange en de rares et
+fastueuses occasions, bien que tante Dine deplorat qu'on donnat du
+civet aux enfants, a cause des serviettes et des joues maculees. De
+nouveau le cri retentit, et cette fois plus pres de nous.
+
+--Il appelle sa hase, m'expliqua grand-pere.
+
+--Sa hase?
+
+--Oui, sa femme. Tais-toi.
+
+C'etait un doux appel, langoureux et tendre infiniment. De tres loin
+nous parvint un appel semblable, a peine distinct. D'un bout a l'autre
+du bois, le duo s'engageait. Et je pressentais que les betes, comme
+les hommes, desirent de se voir et de se parler. Tout a coup, la,
+devant moi, traversant l'allee, je vis deux longues oreilles et une
+petite boule de corps brun qui semblait vouloir passer par-dessus. Sur
+la lisiere le lievre s'arreta, attendit la voix lointaine qui le
+guidait, poussa de nouveau sa plainte dechirante et se perdit dans les
+taillis voisins. Il courait rejoindre sa compagne, mais j'avais eu le
+temps de le bien examiner.
+
+Une autre fois, ce fut un renard. De son museau pointu il dut nous
+flairer, car il s'enfuit la queue dans les jambes, a toute allure.
+Instruit par les fables de La Fontaine et par les _Scenes de la vie
+des animaux_, je previns grand-pere que c'etait une ruse et qu'il
+serait prudent de deguerpir.
+
+--Tu es stupide, assura-t-il. Le renard est inoffensif.
+
+De quoi je fus un peu scandalise. Mais nos promenades ne jouissaient
+pas toujours d'un tel calme. De notre coin prefere, il nous arriva
+d'entendre, comme une pluie d'orage, le galop d'un cheval, et nous
+venions a peine de nous dissimuler savamment derriere le tronc d'un
+fayard, que le colonel debucha sur sa monture. Il avait le nez court,
+une moustache rude, des joues creuses. Il se tenait le buste droit, le
+genou saillant, et ses yeux ne regardaient rien. Au passage, il me fit
+l'effet d'un terrible homme. Grand-pere s'empressa de me rassurer:
+
+--C'est une vieille bete, me dit-il, et son carcan ne sait plus
+trotter.
+
+L'un et l'autre, je l'ai su depuis, s'etaient battus a Reichsoffen.
+
+Mais, dans une circonstance plus grave, grand-pere donna le signal de
+la deroute. Je le vis tendre l'oreille a la maniere du lievre, puis se
+lever en hate de l'herbe ou nous etions assis:
+
+--Des chiens, murmura-t-il effraye. Allons-nous-en.
+
+Nous gagnames le mur aussi vite que nous le permettaient ses jambes
+vieillies et mes jambes trop neuves. Deja les chiens se ruaient sur
+nous, aboyant et menacant, lorsque grand-pere, qui m'avait pousse
+devant lui, terminait son escalade. Cette alerte l'avait exaspere, et
+notre securite ne l'apaisa nullement:
+
+--Voila bien les proprietaires! deblaterait-il. Ils nous feraient
+devorer par leurs molosses.
+
+Et tant de ferocite lui fournissant une occasion d'enseigner, il se
+tourna vers moi.
+
+--Vois-tu, mon petit les hommes deviennent mechants dans les villes.
+Ils sont comme les pommes qui pourrissent quand on les entasse. Et ne
+faut-il pas qu'a leur tour ils pervertissent les animaux!
+
+A la verite, j'aurais pu soulever deux objections l'isolement du
+domaine et la malfaisance naturelle des betes. Il ne me preta que la
+seconde et l'ecrasa sans desemparer:
+
+--Tu as vu le pinson et le lievre, et meme le renard. A l'etat de
+nature, ils sont incapables de nuire. Apprivoisees, les betes sont
+toutes dangereuses, tot ou tard, et perfides, feroces et fausses. Eh
+bien! pour les hommes, c'est tout pareil. Libres, ils sont bons et
+genereux. Abrutis par la discipline, comme ce vieux militaire, ils
+deviennent effroyables.
+
+Jamais encore il n'avait prononce un si long discours, ni si
+mysterieux pour moi. L'emotion de la poursuite le portait sans doute a
+oublier pour la premiere fois, de facon directe, la promesse que mon
+pere avait exigee. Je m'etonnai de son eloquence a quoi rien ne
+m'avait prepare, et j'en tirai aussitot des conclusions pratiques. On
+m'avait eleve a croire au bienfait de l'autorite: celle des parents,
+celle des professeurs du college. Et voila que, pour etre bon, il ne
+fallait obeir a personne.
+
+Cette aventure nous degouta de _notre_ foret, et nous frequentames des
+bois plus modestes et moins troubles, de preference situes sur les
+fonds communaux, ce qui rejouissait grand-pere dans sa haine des
+proprietes privees. La propriete, pour lui, etait un grand obstacle au
+bonheur des hommes, mais j'hesitais a me ranger a cet avis; j'aimais
+assez a posseder, de quoi il se moquait.
+
+Ainsi qu'il s'y etait engage lors de ma premiere promenade, il me
+communiqua sa science des champignons. Le bolet charnu, au pied
+rebondi, au dome couleur de la chataigne un peu avant sa maturite,
+l'oronge pareille a un oeuf dont on vient de briser la coquille, la
+jaune chanterelle en forme de corolle, obtenaient ses faveurs. Il en
+goutait bien d'autres especes qu'il declarait volontiers inoffensives.
+Je le vis mordre, comme le cure dont il m'avait conte l'histoire, dans
+un de ces bolets Satan qui deviennent bleus quand on les coupe et dont
+l'entaille prend aussitot l'apparence d'une affreuse plaie. Dresse par
+les craintes contagieuses de tante Dine, j'etais persuade que ses
+levres ne tarderaient pas, elles aussi, a bleuir. Je le regardai avec
+terreur et curiosite, pour suivre les facheux symptomes. Mais il
+digera son poison a merveille:
+
+--Tu vois, me dit-il, triomphant, ce brave homme de cure, pour une
+fois, avait raison. La nature est une mere pour nous.
+
+Fort de cette experience, je cueillis aux buissons des baies rouges
+qui etaient fort plaisantes a l'oeil, et j'eus de fortes coliques.
+Grand-pere devait etre un peu sorcier. Quand nous rapportions de notre
+chasse un plein mouchoir de ces cryptogames, tante Dine, mefiante, ne
+manquait pas de s'ecrier:
+
+--Encore ces horreurs!
+
+Elle les triait avec soin et ne conservait que les notoirement
+comestibles, qu'elle excellait a faire sauter au beurre ou a preparer,
+en hors-d'oeuvre, au court-bouillon, releves d'un filet de vinaigre.
+Ainsi accommodes, les petits bolets, frais, blancs et craquants,
+embaumaient la bouche. Maintenant que j'en ramassais, je m'etais mis a
+en manger.
+
+De mes injurieuses baies je me rattrapai sur les airelles et les
+fraises que je cueillais parmi la mousse. J'aimais a les brouter dans
+la main pleine, comme les chevres font du sel qu'on leur presente. Il
+est vrai qu'on m'avait defendu les crudites: la notion du devoir
+commencait de s'alterer en moi, et je preferais m'en tenir a la nature
+maternelle que vantait mon grand-pere et qu'il suffit d'invoquer pour
+etre servi a souhait. Grand-pere la celebrait sans cesse. Il lui
+adressait des litanies de louanges. Cependant il se moquait du
+chapelet que recitait tante Dine et ma mere. Et il profitait de toutes
+les occasions pour me precher l'aversion des villes et la douceur des
+champs. Les cites, comme il disait, regorgeaient de gens feroces et
+cupides qui s'entre-tuaient pour une piece de monnaie, tandis qu'au
+village tout le monde vivait heureux et paisible, et l'on s'aidait les
+uns les autres d'un coeur fraternel.
+
+Un jour, nous fumes invites par un paysan qui nous offrit sa tonnelle
+a demi defoncee pour y manger un de ces fromages blancs qu'on arrose
+avec la creme du lait. Un bol de fraises des bois accompagnait ce mets
+frugal et innocent. Nous en fimes un melange si savoureux que je fus
+incline a croire aveuglement desormais au bonheur universel, pourvu,
+toutefois, que l'on consentit a abandonner les cites infectees de
+pestes et de lepres. A la campagne, tous les hommes etaient bons,
+obligeants et libres par surcroit. Nous n'avions plus d'ennemis. Les
+_ils_ de tante Dine n'existaient que dans son imagination de vieille
+femme. Elle avait des idees etroites, elle ne s'elevait pas, comme
+grand-pere, au-dessus des petits details quotidiens. J'etais
+pacifique, j'etais beat, j'etais desarme. Et je connaissais la fleur
+des plaisirs champetres, dont je n'ai jamais perdu le gout.
+
+--Bourrez-vous, nous persuada notre hote familierement. Le docteur m'a
+gueri d'un chaud et froid.
+
+Nous devions a mon pere cet accueil, mais nos preferions le supposer
+habituel, pour la verification de nos theories. M'etant trop bourre en
+effet, j'eus, au retour, une indigestion, que grand-pere aggrava par
+sa mauvaise humeur.
+
+--Tu n'iras pas t'en vanter, me dit-il, quand je fus debarrasse.
+
+Je compris ce que signifiait le conseil et resolus de garder
+prudemment un silence qui protegeait la fantaisie de nos excursions a
+venir. Nous rentrames en retard: l'inexactitude me paraissait d'une
+desinvolture elegante. Pourquoi diner a une heure plutot qu'a un autre
+? Et meme on peut ne pas diner du tout, si l'on s'est rempli l'estomac
+de creme et de fromage blanc. Grand-pere expliqua d'ou nous venions et
+vanta en termes parfaits l'hospitalite paysanne.
+
+--Ah! s'ecria mon pere, vous etes tombes chez cette fripouille de
+Barbeau. Je crois bien que je l'ai tire de la mort. Il vit surtout de
+braconnage et de contrebande, et il me doit encore sa note. J'aime
+autant qu'il ne me la paie pas. La couleur de son argent n'est pas
+nette.
+
+J'estimai qu'il traitait bien severement un homme si poli et si
+genereux. Nous retournames chez Barbeau, et nous y fumes recus par sa
+femme. C'etait une vieille, noueuse et grise, aux yeux chassieux, qui
+ne trouva a nous offrir qu'une mechante croute de gruyere, de quoi
+nous fumes depites. Elle se tut sur les occupations de son mari, mais,
+pour parler des belles places de ses fils, elle arrondit la bouche en
+cul de poule avant de nous en faire confidence. L'aine etait facteur a
+la ville, le second employe a la gare, et quant au troisieme, oh! oh !
+il gagnait des mille et des cents:
+
+--Garcon d'hotel a Paris, monsieur Rambert, garcon d'hotel meuble. Il
+nous envoie de l'argent.
+
+--Vilain metier, observa grand-pere.
+
+--Il n'y a pas de vilain metier, affirma la vieille. Le tout est de
+ramasser de la monnaie.
+
+--Et comme ca, il ne vous en reste point?
+
+--Bien sur que non qu'il n'en reste point! Pour manger des chataignes
+et boire du cidre, y a plus personne, monsieur Rambert. La terre,
+voyez-vous, je crache dessus.
+
+Et la megere, en effet, cracha sur le ble deja haut et d'un vert
+decolore pret a se muer en or, qui touchait a sa masure. On eut dit
+qu'elle maudissait toute la campagne avoisinante.
+
+Je ne pensais pas que ces epis, c'etait la farine qu'on benit avant de
+la petrir, le pain dont mon pere n'entamait pas une miche sans y
+tracer le signe de la croix. Je vis la surtout une geste malpropre, et
+du coup je laissai ma part de fromage que je rongeais sans plaisir.
+
+--Allons-nous-en, me dit grand-pere brusquement.
+
+Le discours de la mere Barbeau le contrariait. Du moins, je n'eus pas
+mal au coeur cette fois-la.
+
+A la suite de cette conversation, il abandonna pendant quelque temps
+la vie agricole et consentit a me conduire vers le lac que nous
+n'avions pas encore explore. Il m'y conduisit sans enthousiasme.
+
+--C'est une eau fermee, prononca-t-il avec mepris.
+
+Il y avait donc des eaux ouvertes? Sans doute: il y avait la mer. Ce
+mot, jusqu'alors, ne m'avait pas frappe et je ne lui attribuais aucun
+sens. Lorsque la brume recouvrait la rive opposee, le lac semblait ne
+plus finir, et j'avais entendu dire autour de moi: c'est la mer. Je
+n'y avais pas pris garde. La dedaigneuse definition de grand-pere me
+fit imaginer par contraste une immensite libre. Plus tard, quand j'ai
+vu enfin la mer, --c'etait a Dieppe, du haut des falaises, --je n'ai
+pas eu de surprise: ce n'etait qu'une eau ouverte.
+
+--Veux-tu naviguer? me proposa grand-pere un jour.
+
+Si je le voulais! Je le desirais d'autant plus que cette expedition
+representait en quelque sorte pour moi la vie individuelle substituee
+a la vie de famille. Mes parents m'avaient interdit les promenades en
+bateau a la suite de la chute qui avait provoque ma pleuresie. Ils
+craignaient a la fois l'humidite et ma maladresse. J'etais, une fois
+de plus, _l'enfant blond qui s'esquiva des bras de sa mere_. La
+_demoiselle aux ailes d'or_ qui m'entrainait, c'etait deja mon bon
+plaisir.
+
+Nous primes un canot et sortimes du port. Grand-pere, qui se servait
+des rames avec irregularite, ce qui ne me rassurait guere, ne tarda
+pas a les lacher et nous laissa deriver.
+
+--Ou allons-nous? demandai-je un peu inquiet.
+
+--Je n'en sais rien.
+
+L'incertitude ajoutait au mystere de l'eau. Je m'amusai a tremper mes
+mains en me penchant sur le rebord. La caresse froide que je recevais
+et le petit danger que je courais ou pensais courir me causaient une
+sensation melangee, mais tres excitante.
+
+Que pouvaient signifier ces brefs eclairs d'argent qui s'allumaient a
+la surface pour s'eteindre aussitot? Autour de leur etincelle morte un
+cercle naissait, qui s'elargissait en finissait par se perdre.
+C'etaient les poissons qui venaient respirer. L'un d'eux, plus
+rapproche, montra sa petite bouche et les ecailles luisantes de sa
+tete. Je prenais contact avec un monde nouveau, le monde sous-marin.
+
+Quand il soufflait un peu de vent, grand-pere me faisait asseoir au
+fond du bateau, sur les planches qui etaient bien un peu mouillees. De
+la, comme je n'etais pas haut, je n'apercevais plus guere que le ciel.
+Je decouvrais mieux sa coupole et la vibration continue de l'ether aux
+beaux jours. Immobile, tandis que grand-pere revait, j'etais heureux.
+Je m'habituais a etre heureux excessivement, sans savoir pourquoi,
+comme si l'existence n'avait pas de limites et pas de but.
+
+Grand-pere se liait aussi avec des pecheurs qui posaient leurs filets.
+
+--Ce sont de braves gens, m'assurait-il. Le lac, c'est comme la
+campagne. En retirant l'homme des cites, ca le rapproche de l'heureux
+etat de nature.
+
+Par eux, nous connumes les moeurs de la truite, de la perche, du
+vorace brochet et de l'ombre-chevalier dont la chair est savoureuse a
+l'egal de la chair rose du saumon.
+
+--Eh! eh! lui confia l'un de ces braves gens avec allegresse, tout mon
+ombre est retenu par l'hotel Bellevue. On y bamboche le jour et la
+nuit. Parlez-moi de ces clients-la.
+
+Ainsi j'etais initie a la vie de la terre et de l'eau. Grand-pere
+commencait de s'interesser a mes progres dans l'amitie de la nature.
+Il tenait un disciple qu'il n'avait point cherche. Le premier,
+maintenant, je tournais le dos a la ville, franchissais les barrieres,
+traversais les champs, sans aucun soin des cultures. Il me traitait en
+heritier, en infant digne d'etre un de ces rois faineants qui
+possedent le monde. Et comme nous avions gravi peniblement, sous la
+chaleur de juillet, un monticule d'ou l'on dominait la plaine, et la
+foret et le lac, il se mit a rire du bon tour qu'il preparait:
+
+--Tu sais, mon petit, on croit que je n'ai rien, et que je suis tout
+pareil aux claque-patins qui se tortillent sur les routes avec un
+baluchon dans le dos. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de
+proprietaire plus riche que moi, entends-tu.
+
+Ce langage ne m'etonnait pas. J'avais perdu la notion du tien et du
+mien qui separe la richesse de la pauvrete.
+
+--Cette eau, ces bois, ces pres, continuait-il, tout cela est a moi.
+Je ne m'en occupe jamais, et c'est a moi tout de meme.
+
+Et, pour m'investir, me couronnant la tete de sa main, il acheva:
+
+--C'est a moi, et je te le donne.
+
+Ce fut un sacre gai et sans ceremonie. Tous les deux nous nous
+amusions de cette idee. Malgre nos rires, cependant, j'avais
+l'impression tres nette que le monde m'appartenait en effet. D'un
+petit destin borne je ne voulais plus.
+
+Comme nous redescendions de notre belvedere, nous croisames sur le
+chemin une jeune femme qui habitait une villa du voisinage. Elle
+portait une robe blanche, qui laissait nus les avant-bras et le cou,
+et sur la tete un chapeau orne de cerises rouges. Son ombrelle un peu
+penchee en arriere servait d'aureole ou de fond au visage qui etait
+delicat et uni comme ces fleurs de magnolia dont j'aimais au jardin la
+nuance, l'odeur et la forme d'oiseaux blancs aux ailes deployees.
+Cependant je ne l'eusse pas remarquee, si grand-pere ne s'etait
+arrete, cloue par l'admiration, et n'avait dit tout haut:
+
+--Oh! ce qu'elle est belle!
+
+Le visage clair s'empourpra. Mais la jeune femme sourit a cet hommage
+trop direct. Je la regardais alors, et tellement que je n'ai rien
+oublie de cette vision, pas meme les cerises. Je faisais d'ailleurs
+mes reserves: elle me paraissait deja agee, peut-etre trente ans.
+C'est un age avance aux yeux impitoyables d'un enfant. A cause de son
+teint de fleur, je pensais a l'aveu du Rossignol dont m'etait venue,
+un jour que je lisais les _Scenes de la vie des animaux_, tant
+d'instable melancolie: _Je suis amoureux de la Rose... Je m'egosille
+toute la nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Et pour
+la premiere fois j'associai, non sans un secret pressentiment, une
+femme inconnue a l'amour plus inconnu encore.
+
+A la suite de cette rencontre, grand-pere m'emmena sur un coteau boise
+ou nous n'etions jamais alles, et qu'il m'avait represente comme denue
+d'agrement lorsque j'y voyais un but de promenade. Il fallait
+traverser une riviere avant d'en atteindre la base. Pendant la marche,
+il s'absorba en lui-meme et ne m'adressa pas la parole. Au sommet, il
+s'orienta et se dirigea tout droit vers un pavillon a l'ecart, proche
+une maison de ferme et dissimule dans une clairiere.
+
+--C'est la, dit-il.
+
+Je comprenais qu'il ne s'adressait pas a moi. Ce pavillon a un etage
+me parut dans un piteux etat. Le toit manquait d'ardoise, une galerie
+circulaire pourrissait. On avait du l'abandonner depuis longtemps.
+Grand-pere se rejouit de cet aspect delabre et inhabitable, ce qui
+m'eut davantage etonne s'il ne m'avait pas accoutume a ses
+bizarreries.
+
+--Tant mieux, murmura-t-il: il n'y a personne.
+
+Et, revenant vers la ferme, il avisa un vieillard qui se chauffait au
+soleil, sur un banc, et qui puisait avec une cuiller de bois dans un
+pot de soupe. Il engagea avec lui une interminable conversation qui
+m'ennuya et qui aboutit a un petit interrogatoire sur le pavillon.
+
+--C'est bon a bruler, declara le paysan.
+
+--Autrefois, insinua grand-pere, il y avait du monde.
+
+--Autrefois, il y a bien des annees.
+
+Grand pere eut l'air d'hesiter a continuer l'entretien, puis il reprit
+:
+
+--Oui, il y a bien des annees. Mais vous et moi, nous ne sommes pas de
+ce matin. Et dites-moi, vous ne vous souvenez pas d'une dame?
+
+Je songeai aussitot a la dame en blanc au chapeau de cerises et je
+l'evoquai dans cette clairiere a la porte du pavillon. Deja mon
+imagination travaillait sur un nouveau theme.
+
+--Oh! moi, fit le vieux avant d'avaler la cuilleree qu'il tenait a la
+main, les femmes, je m'en f...
+
+Les yeux de grand-pere s'injecterent de fureur, et je crus qu'il
+allait bousculer le bonhomme et son pot. Il leva la seance incontinent
+sans un mot de plus. Mais, en s'en allant, il me prit a temoin de la
+grace du lieu:
+
+--Tout de meme, ici, comme c'est doux et sauvage! Les arbres n'ont pas
+change. Il n'y a qu'eux.
+
+Je n'ai jamais su l'aventure du pavillon. Mais, un jour que nous
+passions devant le chateau branlant du colonel, un autre souvenir,
+moins direct sans doute, lui revint a la memoire, et, sans
+preparation, il me raconta:
+
+--On l'appelait la belle Alix.
+
+--Qui ca, grand-pere?
+
+--Elle a demeure la. C'etait sous l'Empire.
+
+--Vous l'avez vue, grand-pere?
+
+--Oh! moi, non. C'est trop ancien. Je parle de l'Empereur premier.
+Ceux qui l'ont vue, c'etaient des vieux quand j'etais jeune. Ceux qui
+l'ont vue, rien qu'a dire son nom, eclataient d'orgueil.
+
+Et ces breves evocations disposaient pour moi un beau voile romanesque
+sur nos promenades qui etaient _arrivees_ comme des histoires.
+
+Il ne s'etendit jamais sur l'une ou sur l'autre, comme je m'y
+attendais. Il ne supposait pas que je guettais ces moindres paroles-la
+pour en exagerer l'importance. Sauf la dame blanche au chapeau de
+cerises, qui ressemblait peut-etre, qui ressemblait sans doute a
+quelque lointaine image de son passe, il saluait les femmes le plus
+honnetement du monde et ne se permettait sur elles aucune reflexion.
+Quand je lus, quelques annees plus tard, un soir de college, le fameux
+passage de _l'Iliade_ sur les vieillards troyens disposes a pardonner
+a Helene a cause de sa beaute, semblable a celle des deesses
+immortelles, tandis que mes camarades sommeillaient sur leur Homere,
+je me revoyais aux cotes de mon grand-pere sur le chemin par ou venait
+a nous la dame en blanc. Et, depuis lors, j'ai donne le nom d'Helene a
+cette inconnue.
+
+Grand-pere, qui prenait gout a notre amitie, consentit a m'accueillir
+dans la chambre de la tour. Il ne s'y occupait d'ailleurs point de ma
+presence, tantot m'enveloppant de la fumee de sa pipe, et tantot
+jouant de son violon dont les sons se melaient pour moi a la foret, au
+lac, aux retraites perdues que nous connaissions. La je continuais ma
+vie libre du dehors. Les jours de mauvais temps, bien rares au cours
+de ce lumineux ete predit par Mathieu de la Drome, je regardais la
+pluie tomber et l'horizon se desagreger, berce et amolli par ce
+spectacle de l'inutilite des choses. Quand le couchant etait pur, je
+voyais le soleil se projeter dans l'eau du lac en colonne de feu qui,
+peu a peu, se changeait en glaive, puis se reduisait a un point d'or,
+reflet de la petite etoile, posee sur l'epaule de la montagne, que le
+soleil etait devenu une seconde avant de disparaitre. Le soir, apres
+diner, j'obtenais la faveur de suivre les constellations dans le
+telescope. A cause de l'orientation de sa chambre precedente qui etait
+tournee vers le sud, grand-pere, je l'ai dit, ne connaissait qu'une
+moitie du ciel et se refusait a dechiffrer l'autre. C'est pourquoi je
+ne suis familier, la nuit, qu'avec Altair et Vega, Arcturus et l'Epi
+de la Vierge, qu'on apercoit au sud en juillet. Il fallait me pencher
+pour distinguer Antares au bord du toit. Les autres mois, tout se
+brouille a mes yeux, et de meme si je fixe le nord.
+
+La maison applaudissait a mon nouveau regime. Plus d'une fois mon pere
+avait demande a grand-pere:
+
+--Vraiment, le petit ne vous gene pas?
+
+--Oh! pas du tout, repondait invariablement grand-pere.
+
+Et mon pere lui exprimait sa gratitude pour ma sante recouvree. Tante
+Dine declarait que je n'avais plus ma figure de papier mache et me
+frottait les joues pour qu'elles devinssent plus rouges. Ma mere
+voyait dans l'affection de mon grand-pere un gage de paix et de
+reconciliation. Pour moi, la vie s'etait modifiee insensiblement. Le
+college, les devoirs, l'emulation, la regularite, le travail, tout
+cela n'existait plus. Il n'y avait qu'a tourner le dos a la ville et a
+s'abandonner a la belle nature. Je sentais cela, que je ne saurais
+expliquer, a la fois nettement et confusement, confusement dans mon
+esprit et nettement pour la pratique.
+
+Cependant, au retour de nos promenades, grand-pere, assez souvent, se
+contentait de me ramener jusqu'au portail, puis s'esquivait du cote de
+la cite maudite.
+
+IV
+
+LE CAFE DES NAVIGATEURS
+
+Ou donc s'en allait grand-pere apres m'avoir reconduit a la maison? Au
+cafe, et un jour, il m'y emmena.
+
+Je ne savais pas au juste ce que c'etait qu'un cafe, et j'en eprouvais
+une peur secrete. Mon pere en parlait sur un ton meprisant qui ne
+souffrait aucune contradiction, aucune reserve. Quand il disait de
+quelqu'un: _Il passe son temps au cafe_, ou: _C'est un pilier de
+cafe_, ce quelqu'un-la etait juge et condamne: il ne valait meme pas
+la corde pour le pendre. Je n'eusse pas imagine que mon pere y
+penetrat. De grand-pere, cette audace m'etonnait moins; j'avais
+remarque deja qu'en toutes choses il prenait le contre-pied des
+opinions de mon pere.
+
+Nous y entrames, au lieu de nos promener, un matin qu'il faisait tres
+chaud, de sorte que se fut pour moi un petit scandale: nous manquions
+doublement a notre programme. Il s'intitulait en lettres d'or: _Cafe
+des Navigateurs_, et l'inscription etait encadree de queues de
+billard. Bien situe au bord du lac, il se composait d'une tonnelle
+d'ou l'on voyait le port et d'une grande salle d'ou l'on ne voyait
+rien. Nous choisimes cette salle. A cause de ses banquettes rouges, de
+ses tables de marbre blanc et des glaces qui refletaient le jour tant
+bien que mal, je l'estimai extremement luxueuse. Deux ou trois groupes
+causaient, fumaient, buvaient, et je fus immediatement saisi a la
+gorge par une acre odeur de tabac melee de parfum d'anisette. Si vif
+etait l'attrait du lieu, qu'apres avoir tousse, je trouvai ce melange
+agreable. Nous rejoignimes le groupe le plus bruyant, et l'on y
+accueillit avec des transports grand-pere, qu'on appelait
+familierement: _le pere Rambert_.
+
+--Pere Rambert par ici! Pere Rambert par la!
+
+On l'installa sur la banquette, a la place du milieu, et l'on commenca
+par lui demander des nouvelles de Mathieu de la Drome. Grand-pere
+repondit qu'il etait au beau fixe, avec une tendance a monter, et que
+les vents favorables le maintiendraient vraisemblablement dans cette
+posture, de quoi chacun se rejouit a cause de la vigne; le vin serait
+fameux si Mathieu continuait a se bien tenir. Je compris enfin qu'il
+s'agissait du barometre et que l'on consultait grand-pere sur le
+temps, a cause de ses propheties. Ces messieurs se servaient entre eux
+d'un langage convenu qu'il importait de mettre au point, ce qui, pour
+moi, compliquait la conversation. Personne ne s'occupait de ma
+presence, et je restais debout, vexe de cet oubli, lorsque je fus
+interpelle brusquement.
+
+--Eh! le miochard, qu'est-ce que tu prends?
+
+Ce surnom et ce tutoiement acheverent de me deconcerter. Je me
+redressai, la figure hargneuse, mais pour tout le monde je fus baptise
+_le miochard_. Grand-pere, detache, commanda avec majeste:
+
+--Une verte.
+
+--Au vin blanc? questionna quelqu'un.
+
+--Je ne suis pas, comme vous, un sac a vin, riposta grand-pere.
+
+Cette replique fut recue avec enthousiasme. A la maison on raffinait
+sur la politesse a l'egard des hotes, tandis que ces messieurs
+depouillaient toute ceremonie dans leurs relations. Cependant la
+servante disposait devant grand-pere un materiel qu'elle retirait
+piece a piece d'un plateau: un verre a pied haut et profond, une
+petite pelle de fer percee de trous, un sucrier, une carafe d'eau et,
+enfin, une bouteille dont je devinais pas le contenu. Le silence ce
+fit, et j'eus l'impression d'assister a un rite solennel que personne
+n'avait le droit de troubler. Decidement les habitudes etaient toutes
+renversees: on se traitait avec sans-gene, mais l'on venerait la
+boisson. Grand-pere, sans se laisser impressionner par tous ces
+regards braques sur lui, versa jusqu'au quart du verre le liquide de
+la mysterieuse bouteille, puis il disposa sur la pelle trouee mise en
+travers du recipient deux morceaux de sucre en equilibre, les arrosa
+d'eau goutte a goutte, jusqu'a ce qu'ils fondissent, apres quoi il
+inclina brusquement la carafe. Une bonne odeur d'anis caressa mes
+narines. Le melange s'epaississait a mesure que l'eau tombait, comme
+ces beaux nuages opaques qui bordent l'horizon avant la pluie, et prit
+enfin une couleur vert pale que je n'avais point rencontree dans nos
+promenades. Aussitot l'on recommenca de parler, l'operation etait
+terminee.
+
+Au _miochard_ on apporta, sur l'ordre de mon nouveau parrain, une
+grenadine avec un flacon d'eau de seltz. Le rite observe fut plus
+court et ne parvint pas a triompher de l'inattention generale. La
+_verte_ rivale jouissait d'un credit particulier. Une decharge dans le
+sirop qui s'ennuyait au fond du verre, et ma mixture monta, mousseuse,
+bouillonnante, tourbillonnante, d'un rose tendre, puis d'un rose dore
+apres que les gaz furent dissipes. Ce qui me toucha le plus, ce fut la
+paille qu'on me remit pour boire a distance: il suffisait de pencher
+un peu la tete et d'aspirer.
+
+J'etais initie, rien qu'en aspirant, a une forme superieure de
+l'existence. Parfaitement heureux, je desirais en faire part a mes
+voisins. Ils sucaient des composes divers. La plupart montraient de
+bonnes figures rubicondes et des yeux un peu humides. Ils etaient tous
+parfaitement heureux. Pourquoi grand-pere m'enseignait-il que dans les
+villes on ne l'etait pas? Il n'y avait, pour l'etre, qu'a entrer au
+cafe.
+
+Parmi ces tetes que j'examinais a loisir et avec une entiere
+sympathie, j'en remarquai une que je crus reconnaitre. Elle
+appartenait au voisin de grand-pere, celui-la meme qu'il avait
+qualifie de sac a vin. Elle etait piquee de taches de rousseur, qui,
+d'ailleurs, se distinguaient a peine de la peau injectee de sang. La
+chevelure, la barbe, les poils, de la meme teinte rousse,
+l'envahissaient de partout et menacaient jusqu'au nez qui, point
+central du spectacle, rutilait, magnifique. Malgre moi, je pensai a la
+gravure de ma Bible ou l'on voit le prophete Elie enleve sur un char
+de feu dans la gloire du soleil couchant, mais je repoussai cette
+comparaison comme inconvenante. Ou donc avais-je deja vu ce chef
+incandescent? Mes souvenirs se fixerent peu a peu. Cela se passait
+chez nous: du cabinet de consultation sortit un homme, non pas fier
+et flambant comme celui du cafe, mais tout penaud, marmiteux,
+deconfit. C'etait bien le meme, pourtant: ce tas de poils hirsutes,
+ces taches de rousseur, je ne pouvais m'y tromper. Mon pere le
+reconduisait et s'efforcait de le reconforter en lui tapant sur
+l'epaule:
+
+--Gardez votre argent, mon ami. Vous etes un peu de la maison. Vos
+parents et les miens se tutoyaient. Mais il faut cesser de boire, a
+tout prix. Si vous recommencez, vous etes perdu. Promettez-moi de ne
+plus fourrer les pieds au cafe.
+
+--Je vous le jure, docteur.
+
+--Ne jurez pas, mais tenez bon.
+
+--Si, si, je vous le jure. De ma vie, on ne me reverra dans les
+cabarets.
+
+Cependant il etait la, et il buvait, et il riait, et il se portait a
+merveille. Mon pere exagerait la severite. Oubliant qu'il m'avait
+gueri, je le blamai tout bas de l'effroi qu'il repandait et je lui
+decouvris une certaine durete de coeur. Pourquoi vouloir priver ce
+brave homme de son plaisir?
+
+Mon rouge protege repondait au nom de Cassenave, mais on le designait
+de preference sous un sobriquet symbolique: on l'appelait Verse-a-
+boire, ce qui pouvait servir a double fin. Tout de suite Verse-a-boire
+me captiva par les extraordinaires aventures qu'il avait courues et
+dont il composait des recits sans pretention. Il aurait pu figurer
+dans le recueil des _Trois vieux marins_, ou son poids eut sans doute
+determine la chute de Jeremie offert au tigre en holocauste.
+
+Dans sa jeunesse, ayant oui vanter par les journaux l'oisivete et la
+bonne chere qui sont attachees a l'etat de moine, il resolut d'en
+tater et frappa a la porte d'une capuciniere, ou promptement il dut
+rabattre de ses esperances. Reveille la nuit par un frere barbare pour
+aller chanter l'office, nourri de legumes insuffisamment bouillis sur
+le fourneau d'un cuisinier pourvu d'un incurable coryza, il
+maigrissait et deperissait. Son industrie seule le sauva d'un plus
+grand desastre. Quand les moines, ranges en cercle, etaient invites a
+se donner pieusement la discipline en recitant les psaumes de la
+penitence, il enroulait par malice sa corde a celle de son collegue le
+plus proche, et pendant qu'ils les deroulaient sans hate, expliquait-
+il, "_le miserere_ coulait".
+
+Cependant un prieur borne refusait de le garder et le restituait a la
+societe civile. Il y nouait les plus brillantes relations et, pour en
+fournir la preuve, racontait que de belles dames, chaque soir, lui
+rendaient visite dans son modeste appartement. Elles descendaient du
+plafond, sans qu'on put distinguer par quelle ouverture. A l'instant
+il n'y avait personne, et tout a coup elles etaient la, en crinoline
+et robes de soie, car elles en etaient restees aux modes du second
+Empire.
+
+Loin de demeurer inactives, elles lui mettaient dans la main une coupe
+de dimensions raisonnables ou, de leur bras incline, elles vidaient --
+_ziou_ --plusieurs bouteilles de champagne. Ce _ziou_ qui exprimait la
+descente du vin dans le verre, avait, sur ses levres, un son chantant
+et caressant. On croyait entendre sauter le bouchon et se precipiter
+la mousse.
+
+Mais il donnait des details biographiques plus surprenants encore. Une
+nuit, confondant son bougeoir avec le bec de gaz qui, de la rue,
+eclairait sa chambre, il s'etait precipite par la fenetre pour le
+souffler, et on l'avait ramasse, en chemise, un peu moulu, mais sain
+et sauf. Ne lui arrivait-il pas de se promener avec lui-meme? La
+veille, precisement, il avait engage avec son double une longue
+conversation tres interessante et ne l'avait quitte qu'aux abords de
+la ville en lui disant: "Au revoir."
+
+On l'ecoutait sans l'interrompre, ou bien on lui donnait des signes
+d'approbation en le pressant de continuer. Comment ne me serais-je pas
+rendu a toutes ces merveilles qui ne rencontraient autour de moi
+aucune incredulite?
+
+J'ignorais la profession qu'exercait Cassenave, car il tranchait sur
+tout avec competence, et l'on pouvait supposer qu'il avait passe par
+les metiers les plus divers, tandis que je discernai bien vite que
+deux autres membres du groupe, Gallus et Merinos, etaient des artistes
+de genie. Gallus, musicien, s'adressait specialement a grand-pere
+comme s'ils pouvaient seuls tous les deux, au milieu de l'imbecillite
+generale, se comprendre et fraterniser dans la musique. Ils
+affectaient de s'isoler et se contenaient d'ailleurs, pour leurs
+apartes, de quelques breves indications algebriques: le courant
+aussitot s'etablissait et les voila roulant des yeux blancs parce que
+l'un ou l'autre avait fait allusion a l'allegro de la symphonie en
+_ut_ mineur, a l'andante de la quatorzieme sonate, ou au scherzo en
+_si_ bemol du septieme trio, qu'ils appelaient en se pressant les
+mains, comme pour se feliciter, le divin trio de l'archiduc Rodolphe.
+On ne les derangeait point dans leur exaltation qu'un chiffre
+suffisait a dechainer, et meme on les considerait avec respect. De
+temps a autre, quelqu'un interrogeait Gallus, non sans une certaine
+crainte d'etre pris en pitie pour n'avoir pas employe les termes
+exacts:
+
+--Et votre drame lyrique sur la _Mort de l'Olympe_?
+
+--Il avance, repondait imperturbablement le compositeur.
+
+--Ou en etes-vous?
+
+--Toujours au prelude. Je ne suis pas presse. Une vie est a peine
+suffisante pour achever un tel ouvrage, et je n'y travaille que depuis
+une dizaine d'annees.
+
+Ce devait etre un opera prodigieux pour exiger tant d'efforts. Du
+reste, rien qu'a regarder Glus, on devinait qu'il succombait sous le
+poids d'une si vaste entreprise. Son corps etait chetif, malingre,
+rabougri comme un poirier que mon pere avait ordonne d'arracher de la
+cour. Une meche barrait son front orageux. La chevelure qu'il
+negligeait laissait echapper force pellicules des qu'il passait la
+main. Il portait, malgre la saison, un veston de velours noir et il
+nouait autour du col une enorme lavalliere violette. Les taches y
+etaient innombrables. Toute la benzine de ma tante n'eut pas suffi au
+nettoyage. Mais je me figurais qu'un artiste ne peut pas etre habille
+comme tout le monde, sans quoi on eut ete expose a ne pas le
+reconnaitre. Ce petit homme malpropre, qui paraissait paisible,
+soufflait brusquement la tempete. Alors il trainait dans la boue, par
+la peau du cou, jusqu'a ce qu'ils fussent barbouilles d'ordures,
+d'abominables criminels tels que les nommes Ambroise Thomas et Gounod,
+coupables d'avoir soustrait frauduleusement l'admiration des foules et
+corrompu irremediablement le gout public. Il accusait aussi les
+bourgeois de la ville, dont il enumerait les complots et les
+trahisons. Je me rendais compte que le terme de bourgeois etait par
+lui-meme fletrissant et je tremblais d'en etre un, et pareillement mon
+pere. Seul, grand-pere, rebelle au classement, devait etre epargne.
+Cependant Glus, de son metier, je l'ai su depuis, etait verificateur
+des poids et mesures. La societe enfin recut a son tour un blame
+severe; mais qu'elle le meritat, je ne l'ignorais plus a la suite de
+mes promenades. En sorte que mes nouveaux amis du cafe, que
+j'imaginais plus heureux meme que les paysans avec leurs fromages
+blancs et leur creme de lait, etaient, en realite, des persecutes, des
+martyrs.
+
+Comment garder le moindre doute a cet egard devant l'injustice qui
+frappait le second artiste, Merinos? Etait-ce son nom ou son surnom? A
+la verite, je ne l'ai jamais su. Le surnom s'appliquait a miracle a
+cette face de mouton, longue et pleine ensemble, rose comme les joues
+d'un enfant qui tete, et couronnee de cheveux boucles. Il ressemblait
+vaguement a Mariette notre cuisiniere, mais l'aspect de celle-ci etait
+plus martial. Or, ces apparences plutot avenantes etaient mensongeres.
+Merinos avait l'ame ravagee, et je saisis des allusions aux passions
+extraordinaires qu'il avait traversees. Les passions, pour moi,
+c'etait de montrer un visage lugubre et des yeux pleins de larmes.
+C'est vrai qu'il etait luisant et jovial, et l'on ne pouvait decouvrir
+la moindre trace d'humidite dans ses yeux a fleur de tete, tandis
+qu'on en decouvrait sans peine sous les cils de Cassenave, de Glus et
+de presque tous les autres. Ainsi mon observation enfantine demeurait-
+elle en defaut. Merinos, comme Glus, avait longtemps vecu a Paris,
+dans le quartier mysterieux de Montmartre, dont tous deux parlaient
+comme de la terre promise. Il etait peintre de portraits, mais il
+avait renonce a la peinture. Lui-meme en donnait des raisons probantes
+:
+
+--Vous comprenez: les gens d'aujourd'hui affichent des pretentions
+saugrenues. Ils exigent de la ressemblance. Comme si la ressemblance
+avait jamais compte pour un artiste!
+
+--C'est evident, ratifia le choeur.
+
+Aussitot je songeai a la collection d'ancetres qui remplissait le
+salon et qui etait de la mauvaise peinture. Surement ils devaient etre
+ressemblants.
+
+Ainsi ecarte de la gloire par la sottise des bourgeois, Merinos ne
+cessait pas pour autant de fournir des preuves de son genie. Il
+portait toujours sur lui du papier teinte et un fusain. Tout en
+causant et fumant, il ecrasait son fusain au hasard, puis rejoignait
+au moyen de quelques traits les taches qu'il avait obtenues. Chose
+curieuse, cela representait, quand on considerait ces chefs-d'oeuvre
+avec patience et bienveillance, des visages de travers, esquisses a
+peine, que le groupe qualifiait a l'envi de tourmentes, de pervers, de
+troublants. Quelques amateurs de la ville --il y en avait tout de meme
+--en achetaient a prix d'or, les declarant prodigieux, et une dame
+enthousiaste et delirante visitait regulierement --personne ne
+l'ignorait --l'atelier de Merinos qui etait, parait-il, un taudis,
+pour y recueillir humblement les moindres ebauches, meme en se
+trainant sur le plancher pour les chercher sous les meubles.
+J'admirais de confiance, moi aussi.
+
+Un jour que grand-pere, a la maison, celebrait cet artiste meconnu, il
+s'attira de mon pere cette reponse:
+
+--Oui, c'est la grande tromperie des oeuvres inachevees. Je n'aime
+pour ma part ni les echafaudages, ni les ruines.
+
+Qu'entendait-il par la? J'en connus simplement qu'il etait incapable
+de gouter comme nous l'art du Cafe des Navigateurs.
+
+Il convient de maintenir une certaine distance entre ces deux
+incompris et Galurin qui n'etait qu'un ancien photographe dechu.
+Celui-ci ne m'etait pas plus etranger que Cassenave. On l'employait
+de-ci de-la, a domicile, pour les besognes supplementaires et,
+notamment, comme extra pour servir a table. Comme il deplorait devant
+nous cette servitude, grand-pere lui rappela que Jean-Jacques l'avait
+subie. L'exemple de Jean-Jacques parut consoler sa fierte
+recalcitrante. Mais qui pouvait bien etre ce Jean-Jacques?
+
+Chez nous on avait renonce a utiliser les bons offices de Galurin a la
+suite d'un grand diner ou il recut la charge des vins. On lui avait
+recommande de les annoncer. Triomphalement il ouvrit la porte de la
+salle a manger, eleva la bouteille en l'air et cria d'une voix de
+stentor:
+
+--J'annonce le Moulin-a-vent.
+
+Sa nouvelle fut accueillie par un fou rire qui le vexa, car il etait
+fort susceptible. Il quitta la serviette pour devenir porteur de
+contraintes, titre coercitif un peu obscur et qui semble honorifique.
+Pour augmenter ses ressources, il consentait a distribuer en ville les
+billets de faire part quand un mariage ou un enterrement l'exigeait.
+Une veille d'importantes funerailles, il s'oublia au Cafe des
+Navigateurs, et tout le paquet de lettres de deuil demeura sur la
+banquette. Quand il s'en apercut, il etait trop tard pour entreprendre
+sa tournee. Adoptant aussitot la mesure radicale que les circonstances
+commandaient, il courut noyer le tas compromettant dans les eaux du
+lac. A la suite de cette immersion, le mort s'en alla presque seul
+s'emparer de son dernier gite. Jamais on ne vit de si piteuses
+obseques, et il y eut beaucoup de froissements parmi les parents et
+amis qui n'avaient pas ete convoques et s'empresserent d'admettre
+qu'on les avait omis sciemment et mechamment.
+
+Galurin maudissait la societe qui l'obligeait a de vils commerces et
+dont il transmettait les contraintes d'une facon fantaisiste et
+intermittente. Par surcroit, il reclamait le partage des biens, car il
+ne possedait rien en propre.
+
+Mais celui qui eteignait tous les autres des qu'il s'emparait de la
+tribune, celui qui excellait a imposer les contours arrondis de la
+forme oratoire aux plaintes desordonnees de Glus et de Merinos et aux
+revoltes incoherentes de Galurin, c'etait Martinod. Martinod, le plus
+jeune de tous, avait le don exceptionnel de la gravite. Naturellement
+solennel, il portait une longue barbe et ne riait jamais. On le voyait
+tres bien sur un mausolee, annoncant le jugement dernier dans un
+buccin. L'ennui qui emanait de toute sa personne le recouvrait du
+prestige des pompes funebres dont le serieux est indeniable. Au
+commencement, ce Martinod me deplaisait; il ne regardait jamais en
+face, et je le soupconnais de tenebreux desseins. Mais j'avais subi,
+comme tout le monde, la seduction de sa parole. Il debutait sur un ton
+pleurard qui apitoyait. On l'aurait cru echappe des plus recentes
+catastrophes. Quel mendiant il eut fait et que de pieces de cinquante
+centimes il eut extraites des mains les plus crochues! Puis la voix
+s'affermissait, ouvrant les coeurs et les cerveaux, et de la bouche
+intarissable sortaient les plus sonores harmonies. Il annoncait les
+temps futurs, un age d'or qui realiserait l'egalite, celle de la
+fortune et celle du bonheur. Rien ne serait a personne, et tout serait
+a tous. J'eprouvais quelque honte a ne pas tres bien comprendre, parce
+que, dans notre groupe, tous comprenaient et approuvaient. Et meme,
+aux tables voisines, on s'arretait de jouer et de boire pour l'ecouter
+mieux. Le spectacle qu'il depeignait etait d'une admirable simplicite
+: les hommes en habits de fete celebraient la nature et s'embrassaient
+comme des freres. Emerveille, je le comparais a ma boite a musique
+dont la ritournelle faisait tourner une danseuse sur le couvercle.
+
+D'autres fois, sombre, irrite et vindicatif, Martinod accablait la
+societe contemporaine de ses sarcasmes et de ses menaces, si elle ne
+consentait pas a s'amener immediatement selon ses conseils. Au nom de
+la liberte, il mettait l'Europe entiere a feu et a sang. J'etais
+epouvante, mais, au retour, grand-pere me rassurait:
+
+--Il etait de mauvaise humeur aujourd'hui. Demain le monde ira mieux.
+
+Ainsi l'humanite nouvelle et coloree que je frequentais m'apparaissait
+bien differente de celle ou j'avais jusqu'alors vecu en famille ou au
+college. Quand nous rentrions, j'avais les joues enluminees: on
+croyait que c'etait le bon air de la campagne. Grand-pere n'avait pas
+eu besoin de me recommander le silence sur nos seances au Cafe des
+Navigateurs. Un instinct sur m'avertissait de n'en point parler a la
+maison. C'etait un secret entre lui et moi. Nous etions complices.
+
+V
+
+LE CONFLIT RELIGIEUX
+
+--Tu as de la chance, m'assuraient mes freres aines qui s'appretaient
+a affronter les redoutables epreuves du baccalaureat et qui, malgre la
+penible chaleur de juillet, s'escrimaient du matin au soir sur leurs
+manuels, pour toi point de college, point d'examens, pas d'echec
+possible.
+
+--Et pas de piano, achevait Louise qui, montrant des dispositions pour
+la musique, etait vouee a d'innombrables exercices de doigte.
+
+Jusqu'au petit Jacques qui, rebelle aux premieres lecons de lecture et
+d'ecriture, expliquait a son inseparable Nicole que, lorsqu'il serait
+grand, il ferait comme Francois.
+
+--Et que fait-il, Francois?
+
+--Rien.
+
+Je voyais venir le mois d'aout sans l'impatience que son prochain
+retour me communiquait chaque annee, et meme j'en recevais quelque
+egoiste regret. Avec les vacances, je perdrais la superiorite que ma
+convalescence m'attribuait et je rentrerais dans la vie commune. Ou
+plutot je pensais y rentrer, mesurant assez mal moi-meme le fosse qui
+s'etait creuse entre le petit garcon que j'etais hier et celui que
+j'etais devenu. Quelqu'un l'avait mesure avant moi.
+
+Je me trouvais fort occupe entre mes promenades et mes stations au
+Cafe des Navigateurs, ou grand-pere, qui ne pouvait plus se passer de
+ma compagnie, m'emmenait regulierement. Bien que je fusse peu porte a
+observer les faits et gestes des miens, je surprenais de nouveau a la
+maison un etat d'inquietude et ces conciliabules secrets qui me
+rappelaient le temps ou se debattait le sort du domaine.
+
+La voix de mon pere s'entendait a distance, meme lorsqu'il la retenait
+et croyait parler bas:
+
+--Nous ne leur laisserons pas de fortune, disait-il. Ne negligeons
+rien dans leur education. Il faut les armer pour la vie.
+
+Nous armer? Pourquoi nous armer? Il n'y avait rien de plus facile que
+la vie. J'avais renonce aux epees de bois, aux biographies heroiques,
+aux recits d'epopee. Il me suffisait de quelques outils pour gratter
+la terre qui fournit abondamment aux hommes tout ce dont ils ont
+besoin. On recolte le necessaire, on se nourrit de fromage blanc, de
+creme de lait et de fraises des bois, et l'on ecoute Martinod qui
+preche la paix universelle et annonce l'age d'or. Que ce programme
+etait simple! Des lors, a quoi bon des armes?
+
+Et ma mere repondait a mon pere:
+
+--Tu as raison. Nous ne devons rien negliger. Leur fortune, ce sera
+leur foi et leur union.
+
+Loin d'etre touche par ces declarations de principes, j'imaginais le
+petit rire dont les accueillerait grand-pere et, en me peignant, le
+matin, devant la glace, je dressais mon visage a prendre des
+expressions moqueuses.
+
+Dans les conversations que je surprenais sans le vouloir, revenaient
+les noms des colleges ou lycees de Paris qui preparaient plus
+specialement les jeunes gens aux grandes ecoles, Stanislas ou la rue
+des Postes, Louis-le-Grand ou Saint-Louis. Mes parents preferaient un
+etablissement religieux, en quoi tante Dine les approuvait violemment
+:
+
+--Pas d'ecole sans Dieu, affirma-t-elle. Tous les coquins sortent des
+lycees.
+
+--Oh! oh! protesta grand-pere que cette vehemence divertissait, j'en
+suis bien sorti.
+
+Mais il recut son paquet sans retard:
+
+--Tu ne vaux deja pas si cher.
+
+Pour attenuer la rigueur de sa riposte, elle ajouta, il est vrai:
+
+--Au moins, depuis que tu promenes le petit, tu es devenu bon a
+quelque chose.
+
+Mon pere, comme s'il cherchait toutes les occasions de rapprochement,
+transforma en eloge cette constatation bourrue:
+
+--Oui, Francois vous devra la sante. Et toutes ces belles promenades
+ou vous le conduisez l'attacheront davantage au pays ou il vivra et
+qu'il connaitra mieux.
+
+Or, je me sentais parfaitement detache de mon pays et meme de la
+maison. Ce que j'aimais, c'etait la terre, la terre vaste et innommee,
+et non pas tel ou tel lieu, et surtout la terre libre de culture, la
+terre sauvage des bois, des taillis, des retraites perdues et, a la
+rigueur, des paturages, tout ce qui n'est pas laboure et ensemence.
+Sur les hommes j'admettais le nouvel evangile de grand-pere qui les
+cataloguait en paysans et citadins. A la campagne les braves gens,
+tandis que les villes etaient habitees par de mechants individus et
+notamment des bourgeois qui persecutent les hommes de genie, tels que
+mes amis du cafe. Et dans les villes, il y avait des colleges ou l'on
+vous mettait en esclavage.
+
+Le regard de ma mere, pendant que je me livrais a ces reflexions, se
+posa sur moi, et je crus qu'elle voyait mes pensees, car je rougis.
+C'est la preuve que je n'ignorais pas ma secrete independance.
+
+--Il s'est bien fortifie, dit-elle. Ne pourrait-il pas reprendre tout
+doucement sa classe? On l'installerait au jardin. Il respirerait le
+bon air et cependant ne demeurerait pas inactif. L'oisivete n'est
+jamais bien bonne.
+
+Je fus stupefait d'entendre ma mere emettre une si menacante
+proposition, ma mere si attentive a ecarter de moi toute fatigue, si
+experte a me soigner, si minutieuse dans sa surveillance. Decidement
+les roles etaient renverses: mon pere avait paru prendre ombrage de
+mes sorties avec grand-pere, et voila que maintenant il ne se
+contentait pas de les autoriser, il les encourageait:
+
+--Non, non, declara-t-il, une pleuresie est un mal trop grave. Il
+risquerait encore de palir et de s'etioler. Vois comme il a belle
+mine.
+
+Et, en aparte, il ajouta:
+
+--Mon pere est si content de son petit compagnon. Depuis qu'il en a la
+charge, il est tout change et rajeuni. N'as-tu pas remarque?
+
+Ma mere, qui d'habitude l'approuvait, ne manifesta pas son sentiment.
+Je devinai qu'elle s'inquietait a mon sujet, mais pourquoi? Ne se
+rejouissait-elle pas de ma gaiete et de mes joues pleines et roses?
+Grand-pere ne tentait nullement de m'accaparer: il m'emmenait et
+rendait service de la sorte, et par surcroit, en route, il
+m'instruisait de mille details sur les arbres, les champignons, la
+botanique: sa science etait bien plus interessante que l'histoire, la
+geographie ou le catechisme que m'enseignaient mes professeurs. Cette
+inquietude, une fois que mon instinct eveille m'en eut averti, je ne
+cessai plus de m'apercevoir qu'elle me suivait comme une ombre. Au
+fond, elle me flattait. Meme petit, on aime a inspirer de la crainte
+aux personnes qui nous aiment: c'est un avantage qu'on prend sur
+elles, on a deja l'impression d'etre un homme et de comprendre la vie
+autrement qu'une faible femme.
+
+Un jour ma mere causait dans sa chambre avec tante Dine. Je n'entendis
+que la reponse de celle-ci qui ne savait rien dissimuler:
+
+--Allons donc! ma pauvre Valentine, tu ne vas pas te mettre martel en
+tete pour ce garconnet de rien du tout. Il est sage comme une image.
+D'abord, je sais bien de quoi ils parlent tous deux ensemble. C'est
+des choses de la campagne, le bonheur des champs, la paix de la terre,
+la bonte des betes. Un tas de calembredaines, quoi! mais c'est comme
+les cataplasmes, ca ne fait pas de mal.
+
+Je n'hesitai pas a croire qu'il s'agissait de moi, et je ne fus pas
+fache de jouer mon role, car on s'agitait beaucoup autour de mes
+freres aines qui, bacheliers, prendraient a la rentree des classes le
+chemin de Paris, Bernard pour se preparer a Saint-Cyr, et Etienne, qui
+n'avait pas encore seize ans, pour terminer ses cours et s'orienter du
+cote des mathematiques, a moins qu'il ne persistat dans son desir de
+seminaire. Tante Dine se fachait contre le prix exorbitant de la
+pension et du trousseau, et nous vantait d'une voix emue le merite de
+nos parents qui ne reculaient devant aucun sacrifice financier pour
+achever notre education.
+
+--Ah! ah! ricanait grand-pere, ces grands etablissements religieux ne
+s'ouvrent pas pour rien. On y saigne les clients aux quatre veines
+pour l'amour de Dieu.
+
+Enfin il etait convenu que Louise irait passer deux ou trois annees au
+couvent des dames de la Retraite a Lyon. Elle y deviendrait plus
+serieuse, et, quand elle sortirait, elle serait une jeune fille
+accomplie, comme Melanie alors dans toute la fleur de sa jeunesse,
+Melanie qui, jadis, m'invitait a chanter les vepres devant une armoire
+ou a poursuivre, un verre d'eau a la main, Oui-oui l'ivrogne, et dont
+la persistante piete presageait une vocation qu'elle affirmait petite
+et qu'elle taisait maintenant, sauf peut-etre a ma mere.
+
+Ainsi, l'avenir de la famille reclamait, pour s'organiser, bien des
+reflexions et des decisions. Nous y restions, grand-pere et moi, fort
+etrangers. Le portail franchi, nous ne regardions pas en arriere, ou
+bien mon compagnon se moquait:
+
+--Et pour toi, petit, qu'est-ce qui se mijote? Veux-tu toujours entrer
+a l'ecole de l'adversite?
+
+On m'avait beaucoup plaisante sur ce chapitre, ce qui ne me
+divertissait guere. J'avais renonce a tout projet et ne songeais pas,
+comme mes freres, a conquerir quelque situation brillante. Il me
+suffisait de ces proprietes dont on jouit sans jamais s'en occuper, a
+la mode de grand-pere, le lac, la foret, la montagne, sans compter les
+etoiles pendant les belles nuits de juillet. Je ne sais meme si je ne
+leur preferais pas les banquettes rouges du Cafe des Navigateurs, ou
+j'avais l'impression d'etre un homme en assistant a l'echange de
+propos exceptionnels touchant la peinture, la musique et la politique.
+
+Cependant, je ne cessais pas de sentir peser sur moi le regard de ma
+mere. Pour ne pas me l'avouer, je prenais des allures de liberte. Avec
+les _Scenes de la vie des animaux_, j'improvisais des ressemblances
+blessantes pour toutes les personnes de nos relations; je tournais en
+ridicule les choses et les gens, et j'affectais meme, vis-a-vis de mes
+freres et soeurs, un ton degage, destine a leur montrer que j'etais
+fixe sur la vie et n'avais plus rien a apprendre. Par un bizarre
+phenomene, a mesure que l'on m'initiait a la simplicite des moeurs
+rurales et a la bienfaisance de la nature, je vois bien maintenant que
+je devenais plus complique. Et toujours, a travers mes attitudes
+nouvelles, comme s'il cherchait mon coeur, ce regard me suivait.
+
+Maman nous fit peur un jour que nous la croisames. Elle se rendait a
+l'eglise pour le salut du soir, et nous au cafe pour notre plaisir.
+Elle quittait si rarement la maison que nous ne songions pas a la
+rencontrer. Le nez au vent, nous reniflions d'avance l'odeur speciale
+de tabac et d'anis qui nous attendait. Cette femme qui venait a nous,
+si modeste, si grave qu'on ne songeait pas a la regarder, nous n'y
+pretames pas attention. Nous fumes bien surpris quand elle nous aborda
+et nous demanda:
+
+--Ou allez-vous?
+
+Que repondrait grand-pere? Nous avions affiche bien haut notre dedain
+de cette ville que nous traversions allegrement. Livrerait-il le
+secret que je savais si bien garder? Il ne fut pas embarrasse le moins
+du monde:
+
+--Acheter le journal, ma fille.
+
+Lui non plus n'avouait pas nos visites au Cafe des Navigateurs. Ma
+mere nous laissa continuer notre route. Quand elle eut tourne a gauche
+dans la direction de l'eglise, grand-pere se rejouit de la bonne farce
+qu'il avait jouee. Cependant elle n'avait pas voulu paraitre douter
+d'une reponse qui ne l'avait pas trompee. Je le sais, parce que je la
+vis rougir du mensonge que nous avions commis.
+
+Une autre circonstance devait reveler directement sa clairvoyance et
+ses alarmes.
+
+Un dimanche matin, comme je franchissais la porte de la maison avec
+grand-pere, elle nous recommanda de rentrer bien exactement pour
+l'heure de la messe. Elle m'y conduirait elle-meme, bien qu'elle eut
+deja rempli ce devoir a la pointe du jour, comme elle en avait
+l'habitude. Nous fumes abordes au retour par Glus et Merinos, couple
+aimable et altere qui nous entraina, malgre nous, a l'aperitif. Nous
+ne resterions que deux ou trois minutes, tout au plus, et nous etions
+en avance. Mais nous tombames sur Martinod qui perorait avec une verve
+abondante. Toutes les tables l'ecoutaient, le buvaient,
+l'applaudissaient. Une atmosphere d'enthousiasme l'environnait, et la
+fumee des pipes montait comme l'encens autour de lui: il decrivait
+avec des details si pittoresques et si colores l'ere prochaine de la
+Nature et de la Raison que l'on vivait par avance dans ces temps
+glorieux. Quelle fete, celle d'une humanite genereuse qui renoncait
+aux divisions de castes, de classes, de peuples, aux frontieres et aux
+guerres, aux gouvernements et aux lois et partageait fraternellement
+les richesses de la terre! L'orateur transfigure dechirait les voiles
+de l'avenir et montrait le soleil futur comme l'ostensoir d'or a la
+procession. Ce fut si beau que nous en oubliames la messe. Lorsque,
+rassasies d'eloquence, nous nous decidames a rentrer, l'heure de la
+derniere etait passee.
+
+A la grille, grand-pere, degrise, commenca de manifester quelque
+trouble. Moi, je n'eprouvais pas de remords. Une autre responsabilite
+couvrait la mienne. Pourtant, quand j'apercus, derriere la persienne a
+demi close, l'ombre qui s'inquietait si vite des absents, je me sentis
+moins fier et j'eus conscience d'une mauvaise action. Ma mere
+descendit a notre rencontre. Nous la trouvames deja sur le pas de la
+porte, et si pale que nous ne pouvions plus nous meprendre sur
+l'importance de notre retard. Sa voix livrait son anxiete quand elle
+s'informa:
+
+--Que vous est-il donc arrive?
+
+--Mais rien du tout, repliqua grand-pere.
+
+--Alors, pourquoi avoir fait manquer la messe a cet enfant?
+
+--Ah! nous avons oublie l'heure.
+
+Grand-pere, cette fois, se grattait le sourcil et s'excusait comme un
+coupable. Les yeux de ma mere se voilerent immediatement. Un instant
+plus tot ils etaient limpides. Leur rayon qui traversait cette
+humidite soudaine m'atteignit. Attenue par la brume des larmes, il ne
+pouvait pas etre bien redoutable, il n'aurait pas du me penetrer, et
+je n'en ai pas oublie la puissance. Les confesseurs de la foi devaient
+fixer les bourreaux avec ces yeux-la. Leur flamme divine, je crois
+bien l'avoir vue.
+
+Si petit que je fusse, je compris que ma mere tremblait de respect
+filial. Une obligation plus imperieuse la contraignait a parler, et
+elle parla:
+
+--Nous ne vous avons pas confie cet enfant, mon pere, pour le
+soustraire a ses devoirs religieux. Pour son ame et pour nous, vous ne
+deviez pas l'oublier.
+
+Elle avait parle avec fermete et douceur ensemble, et de l'effort
+qu'elle avait fait son visage deja pale a notre arrivee etait devenu
+si blanc que pas une goutte de sang n'y demeurait.
+
+...Plus tard, bien plus tard, j'etais un jeune homme, et je me
+preparais a partir pour un rendez-vous. La femme que j'aimais --pour
+combien de temps? --avait promis sa trahison a mon plaisir, mais je ne
+songeais qu'a sa beaute. Ma mere entra dans ma chambre. Elle n'osait
+pas me parler; comme autrefois elle tremblait et d'un autre respect
+qui etait le respect d'elle-meme. Je ne savais pas ou elle voulait en
+venir, et j'eprouvais de la gene d'etre ainsi retenu. Elle me posa la
+main sur l'epaule:
+
+--Francois, me dit-elle, ecoute-moi, il ne faut jamais prendre ce qui
+est a autrui.
+
+Je protestai de mes intentions et je secouai, en partant, cette
+importune parole qui me rejoignit sur la route et m'accompagna. Par
+quel avertissement de sa tendresse ma mere avait-elle devine ou
+j'allais? Elle me regardait avec ces memes yeux voiles d'un peu de
+brume. C'etait deja presque une vieille femme a cause du malheur bien
+plutot qu'a cause des annees. Et dans cet amour leger, vers lequel je
+courais en chantant, j'apercus distinctement la faute...
+
+Grand-pere ne tenta pas de se defendre. Il n'appela pas a son aide le
+petit rire sec qui lui servait si commodement a se debarrasser de ses
+adversaires sans argumenter. Apres avoir murmure assez piteusement: "
+Oh! mon Dieu, la belle affaire!" il chercha a gagner l'escalier pour
+monter a sa tour. La, du moins, il serait a l'abri de tous reproches.
+Mon pere, qui descendait, se trouva lui barrer la route. Le conflit
+etait imminent. Et, par la pente naturelle de mon enfantine logique,
+voici que je me rappelais ce retour de la procession qui m'avait
+revele pour la premiere fois le meme antagonisme: mes parents, tout
+vibrants de la ceremonie que grand-pere compara a la fete du soleil,
+et mon enthousiasme fauche. Mais j'etais dispose a prendre ce souvenir
+a la legere: sans m'en douter, j'avais change de camp.
+
+Grand-pere, quand il entendit les pas sur les marches, me parut plus
+gene. Il ne pouvait eviter la rencontre. Or, elle se passa le plus
+tranquillement du monde. On causa du bon temps, de la promenade, des
+recoltes. Par generosite, par deference, pour eviter une scene de
+famille ou pour epargner un ennui a mon pere, ma mere garda le secret
+sur notre retard.
+
+Mais elle ne me vit plus sortir avec grand-pere sans poser sur moi ce
+regard dont je sens encore l'angoisse. Par une ingenieuse combinaison,
+elle nous adjoignit Louise ou meme la petite Nicole qui trottinait
+derriere nous et dont les jambes de sept ans avaient peine a nous
+suivre. Nous partions en bande, et grand-pere se montrait fort
+mecontent de ces nouvelles recrues:
+
+--Je ne vais pas, marmonnait-il, trainer apres moi toute la smala. Je
+ne suis pas une bonne d'enfants.
+
+--Allons donc, repliquait tante Dine, de si jolies jeunesses, tu es
+trop heureux de t'exhiber dans leur compagnie.
+
+Cependant j'estimais comme lui que la presence de mes soeurs nous
+gatait nos courses. Avec les femmes, on ne peut plus causer de rien,
+elles ne comprennent pas les choses de la terre, et elles se fachent
+des qu'il s'agit de religion. Je n'etais pas eloigne, moi qui avais
+montre tant de ferveur en premier communiant, de penser que ma mere
+exagerait l'importance de notre office manque. Je me croyais libre
+parce que j'avais l'esprit ferme a tout enseignement qui ne me venait
+pas de grand-pere. Libre, chacun pouvait agir a sa guise. Nous
+n'empechions pas les autres d'aller a la messe, et meme a la
+grand'messe, et aux vepres pardessus le marche.
+
+Les vacances acheverent de deranger nos tete-a-tete. Apres les
+vacances, ce serait la rentree, et je reprendrais ma place parmi les
+petits collegiens de mon age sans meme savoir que ces trois mois
+ecoules m'avaient change le coeur.
+
+LIVRE III
+
+I
+
+LA POLITIQUE
+
+Apres cette longue convalescence, je retournai, en effet, au college.
+C'etait un vieux college ou de bons religieux distribuaient une
+instruction emoussee. On y pouvait travailler quand les camarades n'y
+mettaient pas trop directement obstacle, mais il etait plus commode de
+s'y livrer a des industries clandestines, telles que l'elevage des
+mouches et des hannetons, la caricature, les lectures defendues et
+meme les explorations dans les corridors. La surveillance n'y
+depassait pas l'instruction. Jamais l'idee ne m'etait venue de
+considerer comme une prison ce batiment tout perce de portes et de
+fenetres, ou l'on entrait et d'ou l'on sortait a volonte sous l'oeil
+paterne d'un nouveau portier uniquement occupe de ses fleurs et d'une
+tortue dont il observait les moeurs. Mais j'etais ne au sentiment de
+la liberte, et partant a la notion de l'esclavage. Je m'exercai donc a
+me trouver malheureux.
+
+Les jours de sortie, je reprenais mes promenades avec grand-pere.
+Notre complicite, d'elle-meme, s'etablit. Si l'un ou l'autre de mes
+freres et soeurs nous etait adjoint, nous n'echangions que des propos
+rassurants. Quand nous etions seuls, nous nous exaltions sur le
+bonheur des champs et sur la fraternite des hommes, a quoi, seule, la
+propriete, avec toutes ses clotures, s'opposait. J'apprenais que
+l'argent est la cause de tous les maux, qu'il convient de le mepriser
+et supprimer, et que les seuls biens necessaires ne coutent rien, a
+savoir la sante, le soleil, l'air pur et la musique des oiseaux, et
+tout le plaisir des yeux. Mes professeurs, plus soucieux de latin que
+de philanthropie, negligeaient de me l'enseigner autrement que par
+leur exemple auquel je ne pretais pas attention. Plus de villes, plus
+d'armees (et Bernard qui preparait Saint-Cyr et qu'on avait oublie
+d'informer de ces verites!), plus de juges, plus de proces perdus,
+plus de maisons. J'estimais que grand-pere allait tout de meme un peu
+loin. Plus de maisons? et la notre? la notre qu'on avait reparee et
+toute remise a neuf. Peu m'importaient les autres, pourvu qu'on
+l'epargnat.
+
+--Mais non, petit nigaud, les peuples de pasteurs dormaient a la belle
+etoile. C'est plus hygienique.
+
+Abraham, quand il s'en allait dans la terre de Chanaan, devait dormir
+a la belle etoile, et de meme les bergers que nous avions rencontres
+menant leurs moutons a la montagne.
+
+Nous revinmes aussi en pelerinage au pavillon que je devais appeler le
+pavillon d'Helene, et l'on nous revit ensemble, de temps a autre, au
+Cafe des Navigateurs, de sorte que je ne perdis pas entierement
+contact avec mes amis.
+
+
+
+
+
+J'entrais dans ma quatorzieme annee, je crois, a moins que ce ne fut
+un peu plus tard, lorsque la ville fut le theatre de grands
+evenements. Par le moyen des elections, on entreprit le siege de la
+mairie, et le cirque Marinetti installa sa tente et ses roulottes sur
+la place du Marche. Je ne sais lequel de ces deux faits inegaux eut
+pour moi le plus d'importance.
+
+A la maison, avec les preoccupations nouvelles de notre avenir, le ton
+de la conversation devenait plus grave. Plus d'une fois je surpris mon
+pere et ma mere qui s'entretenaient mysterieusement de la majorite de
+Melanie:
+
+--Le moment approche, disait mon pere. J'ai promis. Je tiendrai ma
+promesse. Mais ce sera dur.
+
+Et ma mere de repondre:
+
+--Dieu le veut. Il nous donnera la force necessaire.
+
+Cependant elle montrait, moins que mon pere, de la tristesse quand
+elle parlait de ma soeur. De quelle promesse s'agissait-il et qu'est-
+ce que Dieu voulait? Je me souvenais bien de la gravure de la Bible
+qui representait le sacrifice d'Isaac, mais, depuis la messe manquee,
+j'etais moins credule aux exigences de Dieu.
+
+Melanie frequentait l'eglise, visitait les pauvres et repandait de
+l'eau sur sa brosse le matin afin d'aplatir plus vite ses cheveux
+blonds qui bouclaient naturellement et refusaient de se reduire en
+bandeaux. Je savais ces details par tante Dine, qui ne cessait de
+repeter:
+
+--Cette enfant est un ange.
+
+On ne pouvait plus se disputer avec elle. Mes parents ne lui donnaient
+plus d'ordres; ils s'adressaient a elle avec douceur, comme s'ils la
+consultaient. Moi-meme, sans savoir pourquoi, je n'osais pas la
+brusquer et, m'accoutumant peu a peu au respect, je me detachais
+d'elle et ne recherchais plus sa compagnie.
+
+Les autres aines ne reparaissaient qu'aux vacances. Louise, de son
+pensionnat de Lyon, ecrivait de tendres lettres que je trouvais un peu
+niaises, parce qu'il y etait souvent question de ceremonies
+religieuses et des visites de la superieure ou du passage de quelque
+missionnaire. Bernard, brievement, racontait sa vie a Saint-Cyr, ou il
+venait d'entrer. Et Etienne multipliait des allusions obscures a ses
+projets qui s'accordaient avec ceux de Melanie. Je ne pouvais
+m'abaisser jusqu'a jouer avec mes cadets, la delicate Nicole qui ne
+cessait de deranger ma mere pendant qu'elle ecrivait aux absents, et
+le tumultueux Jacquot pour qui j'eusse volontiers retabli les fortes
+disciplines dont je ne me souciais plus pour moi-meme. Je les traitais
+de mon haut: ils ne pouvaient me comprendre. De sorte que mon
+veritable camarade, c'etait grand-pere.
+
+Deux ou trois fois, mon pere, choque de mes silences ou de mes airs
+sucres, s'en plaignit dans ces conseils de famille dont les enfants ne
+manquent guere d'attraper des bribes:
+
+--Cet enfant est un cachottier.
+
+Ma mere, toujours un peu inquiete a mon egard, ne protestait pas;
+mais tante Dine, prete aux excuses, affirmait d'un ton doctoral que je
+m'epanouirais sous peu. Loin d'etre reconnaissant a cette inebranlable
+alliee, je me moquais de son fanatisme pour bien afficher la
+superiorite de mon intelligence.
+
+Le cirque et les elections troublerent donc la ville en meme temps.
+Chaque jour, en traversant la place du Marche, je m'interessais au
+lent dressage de la tente et a la pose des gradins, preliminaires des
+representations. A la maison, on causait plus volontiers de l'avenir
+du pays. Je n'etais pas aussi etranger qu'on pouvait le croire a la
+politique. Mes opinions seulement etaient incertaines. Je savais que
+certains jours, tels que le 4 septembre et le 16 mai, etaient des
+anniversaires inegalement celebres, qu'on avait expulse tous les
+religieux, sauf les notres, et qu'il y avait une expedition en Chine.
+Cette expedition, par hasard, ne rencontrait que des critiques.
+
+--Qu'on laisse donc ces gens-la tranquilles! reclamait grand-pere.
+
+Et mon pere de hocher la tete:
+
+--On oublie le passe. Un peuple vaincu ne doit pas disperser ses
+forces.
+
+Je n'ignorais pas qu'il avait pris part a la guerre, --pour celle-ci
+on disait simplement: la guerre, --et je l'imaginais tres bien a la
+tete d'une armee, tandis que grand-pere avait du toujours preferer son
+violon et son telescope aux sabre, fusils, pistolets et autres engins
+meurtriers. Le Cafe des Navigateurs avait beau mepriser tout entier la
+gloire militaire, elle gardait encore pour moi son prestige.
+Cependant, je ne comprenais pas tres bien comment le garde-francais et
+le grenadier du salon avaient pu mourir l'un pour le Roi, l'autre pour
+l'Empereur, et meriter neanmoins les memes eloges, alors que les
+partisans de l'Empereur echangeaient des injures avec ceux du Roi.
+
+--Pour les soldats, m'expliqua mon pere, il n'y a que la France. Il
+n'est pas de plus belle mort.
+
+Grand-pere, qui assistait a la scene, declara que la plus belle, a son
+avis, c'etait de mourir pour la liberte. Mais il n'insista pas et je
+vis qu'il avait fache mon pere, malgre le silence qui suivit.
+
+Cette idee le tarabustait, car il y revint lors de notre prochaine
+sortie et m'entretint, avec plus d'exaltation qu'a son ordinaire,
+d'une epoque resplendissante qu'il avait connu et aupres de laquelle
+la notre n'etait que tenebres. La notre me semblait supportable avec
+les promenades et le cafe. On avait alors, une seconde fois, delivre
+la liberte, comme sous la Revolution, et quand la liberte est
+delivree, une ere de paix et de concorde universelle commence. Deja
+les citoyens d'un meme elan fraternel, travaillaient en commun dans de
+vastes ateliers nationaux. Une remuneration modeste, mais egale pour
+tous, pour les faibles et pour les forts, pour les malingres et les
+robustes, apportait a chacun le contentement du pain quotidien
+desormais garanti.
+
+--C'est, dis-je, ce que reclame M. Martinod.
+
+--Martinod a raison, reprit mon compagnon, mais reussira-t-il ou nous
+avons echoue?
+
+--Vous avez echoue, grand-pere?
+
+--Nous avons echoue dans le sang des journees de Juin.
+
+_Nous avons echoue dans le sang des journees de Juin..._ Le sens de
+ces mots pouvait m'echapper: ils faisaient une musique pareille a un
+roulement de tambour. Autrefois, il y avait trois ou quatre ans, je
+m'etais excite sur d'autres paroles mysterieuses telles que la plainte
+du Merle blanc: _J'ai coordonne des fadaises pendant que vous etiez
+dans les bois_, et encore celle du Rossignol: _Je m'egosille toute la
+nuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Maintenant, j'en
+trouvais la melancolie un peu fade, et je leur preferais ce nouveau
+rythme douloureux et guerrier. Touche au coeur, je reclamai la suite,
+comme pour les histoires de tante Dine quand j'etais petit:
+
+--Et alors, qu'est-il arrive?
+
+--Un tyran.
+
+Ah! cette fois, j'etais fixe. Un tyran, un hospodar, quoi! l'hospodar
+de tante Dine, le fameux homme habille de rouge qui commandait avec de
+grands cris.
+
+--Quel tyran? m'informai-je pour etre completement renseigne.
+
+--Badinguet. Napoleon III. D'ailleurs, tous les empereurs et tous les
+rois sont des tyrans.
+
+Non, decidement, je ne comprenais plus. La lueur de verite que
+j'entrevoyais s'eteignait. Mon pere, a table ou dans les conversations
+qu'il avait avec nous, ne manquait pas de nous enseigner le respect et
+l'amour pour la longue suite de rois qui avaient gouverne la France,
+et que presque toute la mauvaise peinture du salon, sauf le grenadier
+et les derniers portraits, avait servis. Il parlait de la puissance
+des nations aussi souvent que grand-pere de leur bonheur. Le grand
+Napoleon, dont tous les collegiens connaissent l'epopee, avait ruine
+le pays, mais tout de meme, c'etait le plus grand genie des temps
+modernes. Quant a Napoleon le petit, nous lui devions la defaite et
+l'amoindrissement. Chose curieuse: ces evenements dont il etait
+question a la maison ne me paraissaient avoir aucun lien avec ceux qui
+figuraient dans mon manuel d'histoire. On ne reconnait pas dans les
+plantes d'herbier celles qui poussent dans les champs. Or, quand mon
+pere celebrait les rois, jamais grand-pere ne soulevait une objection.
+Il n'approuvait ni ne desapprouvait. Et voici qu'il me declarait d'un
+ton peremptoire que tous les rois etaient des tyrans. Pourquoi se
+taisait-il a table quand il etait si sur de son opinion? Sans doute ne
+voulait-il contrecarrer personne, afin de ne pas soulever de disputes,
+et, des lors, je m'expliquai son effacement par sa delicatesse, ce qui
+m'incitait a lui donner raison.
+
+Il me reparla une autre fois de ces mysterieuses journees de Juin ou
+l'on s'etait battu pour briser les fers du proletariat. Le proletariat
+ne me representait pas quelque chose de bien net. Tem Bossette, Mimi
+Pachoux et le Pendu etaient-ils des proletaires? Je les imaginai
+charges de chaines et enfermes dans une cave aux tonneaux vides, parce
+que, si les tonneaux avaient ete pleins, ils n'en seraient pas sortis
+volontiers. Grand-pere s'elancait a leur secours. J'appris de sa
+propre bouche qu'a Paris il avait pris part a l'insurrection et tenu
+un fusil.
+
+--Vous avez tire, grand-pere? demandai-je avec surprise et peut-etre
+avec admiration, car je ne l'aurais pas cru capable d'un geste aussi
+vif.
+
+Il m'expliqua modestement qu'il n'en avait pas eu l'occasion.
+
+Tante Dine m'avait montre, dans une armoire, le sabre qui avait servi
+a mon pere pendant la guerre. Pourquoi ne m'avait-on jamais parle de
+ce fusil? N'etait-ce pas aussi un trophee de famille? Et grand-pere
+termina son recit un peu vague par cette reflexion familiere:
+
+--C'est papa qui n'etait pas content.
+
+Il me semblait si vieux, que je n'aurais jamais eu l'idee de songer a
+ses parents qui n'etaient plus au salon que de la peinture. Et voici
+qu'il disait _papa_ comme le petit Jacquot, pas meme _pere_, comme mes
+freres aines et moi. Amuse, je m'ecriai:
+
+--Votre papa, grand-pere?
+
+--Mais oui, l'homme des roses et des lois, le magistrat, le
+pepinieriste.
+
+Il le traitait sans aucun respect, et cette audace que j'estimais
+inouie m'attirait bien plus qu'elle ne me deconcertait. L'irreverence
+me semblait une chose prodigieuse qui suffisait a supprimer les rangs.
+Avec elle, on se placait immediatement au-dessus des autres hommes,
+avec elle on pouvait se moquer de tout impunement. Je me promis d'etre
+irrespectueux pour montrer mon esprit.
+
+Grand-pere me fournit quelques explications sur le mecontentement de
+son _papa_:
+
+--Eh! oui! Il pretendait qu'il fallait un roi dans la nation, comme un
+jardinier dans un jardin. Et toute la mauvaise peinture du salon
+pareillement.
+
+Toute la famille, quoi! Grand-pere se mettait deliberement en dehors
+des ancetres. Il pretendait faire bande a part, marcher tout seul,
+hors des routes, comme dans nos promenades. A quoi bon etre une grande
+personne, s'il faut encore dependre d'autrui, ne pas agir a sa guise,
+ecouter les conseils et les remontrances? Il avait joliment bien fait
+de prendre un fusil, puisque c'etait pour la liberte.
+
+Et, de son fameux rire impertinent, il cassa l'opinion paternelle en
+invoquant la nature:
+
+--C'est absurde. Comme s'il fallait tailler les arbres et les plantes
+! Regarde s'ils savent pousser tout seuls, et si ca n'enfonce pas tous
+les jardins du monde.
+
+Nous arrivions devant un bois de fayards, de trembles, d'autres
+essences encore. Les petites feuilles de printemps, d'un vert tendre,
+ne suffisaient pas a recouvrir l'essor des branches. Avant ma
+convalescence, j'aurais donne tort a grand-pere. La transformation de
+notre jardin, depuis que mon pere avait pris les renes du
+gouvernement, l'arrangement des pelouses, le jet d'eau, le dessin des
+parterres, la forme des bosquets, tout cet ordre harmonieux me
+satisfaisait pleinement. Nos randonnees dans la campagne, peu a peu,
+m'avaient ouvert les yeux a des beautes plus sauvages. Un fouillis de
+fougeres et de ronces, l'enchevetrement des lianes aux buissons, des
+rochers couronnes de bruyeres roses, et les retraites les plus perdues
+avaient mes preferences. De sorte que j'approuvai cet argument sans
+hesitation. Mais je decouvrais avec une sorte de stupeur qu'on pouvait
+ne tenir aucun compte de l'avis de ses parents, et meme les juger,
+comme ca, avec tranquillite. Grand-pere ne craignait pas de condamner
+son pere devant moi. C'etait la plus forte lecon d'independance que
+j'eusse recue, et cette decouverte, loin de m'enivrer, m'inspirait de
+la crainte, et comme un retour de l'impression sacrilege qui m'etait
+venue de la mort. L'irreverence n'etait pas la liberte. On pouvait se
+moquer et se soumettre ensemble. Tandis qu'on avait veritablement le
+droit d'etre libre, de ne pas accepter les idees de son pere, de ne
+pas obeir a ses ordres.
+
+Je n'aurais pas ose formuler ces pensees qui m'assaillaient et je
+revins a la politique:
+
+--Alors, demandai-je, il n'y aura plus de rois?
+
+--A mesure que les peuples se civilisent, les rois disparaitront.
+
+--Et le comte de Chambord?
+
+--Oh! celui-la, il peut bien se tailler une chemise de nuit dans son
+drapeau blanc.
+
+Le comte de Chambord ainsi traite! Avant de me divertir, cette
+plaisanterie me suffoqua. Le comte de Chambord etait pour moi un
+personnage de legende, aussi lointain et prestigieux que les
+chevaliers de ces ballades qui avaient exalte ma convalescence. Sans
+doute il n'avait pas soustrait a Titania, la blonde reine des elfes,
+la coupe du bonheur; il ne rendait pas visite, sur un cheval rouan, a
+la jeune fille de la romance du nid de cygne; mais je savais qu'il
+vivait en exil, qu'il portait l'aureole des martyrs et qu'on
+l'attendait. Tante Dine ne l'appelait jamais que: _notre prince_, et
+hochait la tete avec orgueil des qu'on prononcait son nom, comme s'il
+lui appartenait. De temps a autre se tenaient au salon des
+conciliabules ou l'on s'entretenait de son prochain retour. Et il ne
+rentrerait pas seul: Dieu l'accompagnerait, et il ramenerait le
+drapeau blanc. Mon imagination l'evoquait sans peine a la tete d'une
+foule qui brandissait des bannieres, et je ne distinguais pas tres
+bien s'il conduisait une armee ou une procession.
+
+A ces confreres prenaient part Mlle Tapinois qui ressemblait a la
+vieille colombe de mon livre d'images, M. de Hurtin, vieux gentilhomme
+pareil au faucon que les revolutions avaient ruine, divers autres
+personnages tires, eux aussi, des _Scenes de la vie des animaux_, et
+que je confonds un peu dans ma memoire, et certain pretre fougueux,
+l'abbe Heurtevent, qui portait le nez en bataille, et dont les yeux
+ronds et sortant de la tete ne voyaient que de loin, car il se
+heurtait a tous les meubles, et, toujours en mouvement, menait la
+guerre contre les vases et les potiches. Renversait-il un bibelot? il
+ne s'excusait point:
+
+--Un de moins, declarait-il simplement.
+
+Ces menus et frivoles objets le contrariaient dans ses gestes, et il
+les detestait. Tante Dine lui pardonnait jusqu'a ses degats, a cause
+de son eloquence. Sa tete se trouvait si haut perchee, quand il
+restait debout, que je la cherchais comme une cime. Assis, au
+contraire, il disparaissait presque dans les fauteuils, et ses genoux
+pointaient sur le meme plan que le menton: on l'eut dit replie en
+trois morceaux de longueurs egales. Sa maigreur etait d'un ascete.
+Quoi d'etonnant? Il se nourrissait de racines, et c'etait lui qui,
+pendant la saison des cryptogames, vivait de bolets Satan. Il les
+digerait, mais cela ne l'engraissait point. Cette alimentation
+interessait grand-pere, qui le considerait comme un phenomene et pour
+ses excentricites supportait ses opinions. Il ne l'appelait jamais que
+: Nostradamus. Mon pere, bien au contraire, ne se souciait que
+mediocrement d'un tel allie et ne prisait pas beaucoup ces assemblees
+quasi mystiques.
+
+--Notre brave abbe, assurait-il, ne regarde qu'en l'air. Il interroge
+le ciel et ne sait plus ce qui se passe.
+
+Qu'avait-il besoin de le savoir, puisqu'il connaissait l'avenir? Il
+collectionnait, en effet, toutes les predictions qui se rapportaient a
+la restauration monarchique et il en citait par coeur les passages
+essentiels. A force de les avoir entendus, je les ai retenus assez
+bien. La plus celebre de ces propheties etait celle de l'abbaye
+d'Orval. Elle avait annonce la chute de Napoleon, le retour des
+Bourbons et meme le regne de Louis-Philippe et la guerre. Son
+authenticite etait ainsi garantie par tout un siecle. Comment, des
+lors, aurait-elle menti dans cette apostrophe que notre abbe
+Heurtevent susurrait d'une voix mouillee et qui arrachait des larmes
+aux dames: _Venez, jeune prince, quittez l'ile de la captivite...
+joignez le lion a la fleur blanche_. On parvenait subtilement a
+expliquer l'ile de la captivite et le lion qui, a la premiere
+investigation, demeuraient obscurs. Cependant, je n'etais pas presse
+de voir le jeune prince obeir a cette injonction, a cause des
+evenements qui devaient suivre, a savoir la conversion de
+l'Angleterre, celle des juifs et, pour finir, l'Antechrist.
+L'Antechrist m'epouvantait: lui aussi, comme la Mort de ma Bible,
+devait monter un cheval pale.
+
+--Oh! le jeune prince! ricanait grand-pere quand je lui racontais ces
+merveilles, car il refusait d'assister aux assemblees que presidait
+l'abbe Nostradamus, jeune prince de soixante printemps!
+
+Il y avait aussi les visions de certaine soeur Rose Colombe,
+religieuse dominicaine decedee sur la cote d'Italie. Une grande
+revolution eclaterait en Europe, les Russes et les Prussiens
+changeraient les eglises en ecuries, et la paix ne renaitrait que
+lorsqu'on verrait les lis, descendants de saint Louis, fleurir a
+nouveau le trone de France, ce qui arrivera. _Ce qui arrivera_
+terminait le paragraphe, avertissait que ce n'etait pas la une simple
+hypothese, comme les savants en peuvent construire, mais une verite
+incontestable prouvee par des extases.
+
+--Oui, les lis refleuriront! aimait a repeter tante Dine, qui
+attribuait un credit particulier aux paroles de la soeur Rose Colombe.
+
+Avec cette certitude, elle se precipitait plus superbement dans
+l'escalier des qu'elle pouvait supposer qu'on avait besoin de ses
+services. Elle avait l'habitude d'accompagner d'interjections et
+d'exclamations les innombrables travaux auxquels elle se livrait sans
+repit. On l'entendait qui psalmodiait en balayant ou frottant, car
+elle mettait la main a tout:
+
+--Ils refleuriront pour le salut de la religion et de la France.
+
+L'abbe ne se contentait pas des predictions qui retablissaient les
+monarques chez nous. Sa sollicitude s'etendait jusqu'a la malheureuse
+Pologne, et un soir, triomphalement, il apporta un journal de Rome ou
+se trouvait consignee l'apparition du bienheureux Andre Bobola, qui
+informait un moine de la restauration de ce royaume apres une guerre
+qui mettrait aux prises toutes les nations.
+
+--La Pologne, cette fois, est sauvee, conclut-il, satisfait.
+
+--Pauvre Pologne, il etait grand temps! appuya tante Dine qui
+compatissait a toutes les infortunes.
+
+Il n'en fallait pas moins passer par des catastrophes avant de
+parvenir a ces miraculeuses renaissances. Notre abbe incendiait
+bravement l'Europe et consentait a la noyer dans un fleuve de sang,
+pourvu que les lis refleurissent.
+
+Les dames se plaisaient a l'entendre vaticiner. Ses narines se
+gonflaient comme des voiles sous les vents favorables, et ses yeux
+ronds se projetaient hors de la tete avec tant d'ardeur que l'on
+pouvait craindre de les recevoir tout brulants. Il rompait aussi des
+lances avec un parti qui admettait l'evasion de Louis XVII detenu a la
+prison du Temple et l'authenticite de Naundorff. Mlle Tapinois,
+notamment, prechait le naundorffisme, ce qui lui valut de vertes
+algarades. Elle avait failli entrainer tante Dine qu'un regard de
+l'abbe Heurtevent suffit a maintenir dans la bonne cause. N'invoquait-
+elle pas la Providence dont chacun savait qu'elle etait le bras droit,
+et qu'elle declarait, on ne savait pourquoi hostile au retour du comte
+de Chambord? Afin d'eclipser son adversaire, elle raconta que Jules
+Favre, avocat de son Naundorff, avait recu de lui, en temoignage de
+gratitude, le cachet des Bourbons et que, n'en portant pas d'autre ce
+jour-la, ce jour historique, il avait appose le sceau royal sur le
+traite de Paris apres la signature du comte de Bismarck, comme s'il
+n'agissait que par delegation de son prince? Cette anecdote ayant
+obtenu un succes de curiosite, malgre cette remarque de mon pere: "
+Aucun Bourbon n'aurait eu a signer un traite pareil', l'abbe
+Heurtevent, ecoeure d'etre interrompu dans ses predictions pour
+l'audition de telles balivernes, haussa les epaules en signe
+d'incredulite, et du coin ou je brouillais un jeu de cartes, je
+l'entendis qui marmonnait:
+
+--Quand l'ane de Balaam parla, le prophete se tut.
+
+Je connaissais, par une gravure de ma Bible, l'aventure de Balaam.
+Mais notre abbe eut aussi la sienne et il en fut pour sa courte honte.
+Le vieux M. de Hurtin, dont le profil d'oiseau de proie servait a
+abuser sur l'opiniatrete de son caractere, ebranle par les recits et
+les affirmations de Mlle Tapinois, commenca, lui aussi, de soulever
+des objections contre Monseigneur, car on ne manquait point, fut-ce
+pour le combattre, de lui donner son titre. Il alla jusqu'a lui
+reprocher de ne pas avoir d'enfants.
+
+--On lui en fera un, declara M. Heurtevent dans une subite
+illumination.
+
+Cette reponse, lancee avec une grande force, souleva un _tolle_
+general. Ces dames manifesterent leur indignation par toutes sortes de
+petits cris, et Mlle Tapinois, se voilant la face, protesta contre le
+scandale qu'un homme de Dieu ne craignait pas de provoquer dans un
+milieu honnete et respectable, et devant des enfants. L'abbe, tout
+rouge et tout penaud, et plus accoutume a infliger des semonces qu'a
+en recevoir, levait les mains en l'air pendant cette harangue pour
+avertir qu'il desirait s'expliquer. On ne le lui permit pas
+immediatement, et il dut patienter jusqu'a ce que l'emeute se calmat.
+Il avait simplement voulu dire qu'on assurerait la continuite de la
+dynastie et que la race royale n'etait pas pres de s'eteindre. Un
+successeur legitime tient lieu d'enfant pour un roi. Ces explications
+furent assez mal accueillies, et Mlle Tapinois, qui etait ma voisine,
+se tourna vers M. de Hurtin qu'elle catechisait pour constater que le
+prophete etait bien mal embouche. Elle se vengeait de l'ane de Balaam
+qui n'avait pas echappe a la finesse de son oreille.
+
+Cet incident que j'ai retenu sans l'avoir bien compris, ainsi qu'il
+arrive parfois dans les souvenirs, avait mis une sourdine aux reunions
+royalistes quand la proximite des elections les vint ranimer.
+
+--Je ne crois pas au salut par les elections, objecta mon pere.
+Cependant il ne faut rien negliger pour le service du pays.
+
+On s'entretenait couramment d'un assaut a livrer a la mairie qui etait
+indignement occupee. Mais qui menerait la bataille? Il faudrait un
+homme de lutte, habile et decide. Je ne passe plus devant le batiment
+municipal en me rendant au college, sans y chercher, dans une grande
+confusion de tous les sieges de l'histoire, des machicoulis ou des
+canons.
+
+A tout instant on sonnait a la grille et ce n'etait pas au medecin
+qu'on en voulait. Des messieurs bien mis et qui se glissaient plutot a
+la tombee de la nuit, avec les ombres, des paysans, des ouvriers
+envahissaient la maison, et les memes paroles revenaient sans cesse:
+
+--Ne vous presenterez-vous pas, docteur?
+
+--Monsieur le docteur, il faut marcher.
+
+Et des vieux des faubourgs disaient plus familierement:
+
+--En route, monsieur Michel.
+
+Les ouvriers et les paysans, je le remarquai, le sollicitaient avec
+plus d'entrain et de conviction. Plus discrets, mieux eleves, les
+messieurs bien mis n'insistaient pas, et l'un d'entre eux, gros et
+digne, poussa le devouement jusqu'a se proposer:
+
+--Evidemment, nous comprenons vos scrupules, vos hesitations. C'est
+une lourde charge, et tres couteuse. S'il le faut, j'accepterai la
+candidature a votre place. Ce sera pour vous etre agreable.
+
+--Pas vous, prononca avec autorite un grand barbu qui portait une
+blouse bleue. Vous n'auriez pas quatre voix. M. Michel, c'est autre
+chose.
+
+Le monsieur, ainsi brusquement econduit, boutonna sa redingote avec
+majeste.
+
+Et quand ces intrus s'etaient retires, la discussion reprenait,
+paisible, grave, confiante, entre mon pere et ma mere. Ils s'y
+absorbaient au point de ne pas s'apercevoir que nous etions la.
+
+--Tu ne peux pas, disait ma mere doucement en se servant presque des
+memes mots que le gros monsieur. Compte les charges que nous
+supportons. Tu as du racheter le domaine pour epargner a ton pere des
+ennuis et je t'y encourage, rappelle-toi. Dans les familles on est
+solidaire les uns des autres. Les grandes Ecoles sont tres couteuses,
+car nous n'obtiendrons pas de bourses bien que nous ayons sept
+enfants. Tu es note comme hostile aux institutions qui nous regissent.
+D'ici quelques annees, il nous faudra etablir Louise, si Melanie n'a
+besoin que d'une toute petite dot. Et puis, songe a toi-meme. Tu
+travailles deja trop, et tes malades absorbent tes forces. J'ai peur
+que tu ne te fatigues. Nous ne sommes plus de la premiere jeunesse,
+mon ami. La famille nous suffit, la famille est notre premier devoir.
+
+Et mon pere, comme s'il pesait le pour et le contre, gardait un
+instant le silence, puis repondait:
+
+--Je n'oublie pas la famille. Ne sois pas inquiete, Valentine, sur ma
+sante. Je ne me suis jamais senti plus robuste ni plus resistant. Et
+je ne puis m'empecher de songer au role utile qui m'est offert, car la
+mairie aujourd'hui, c'est la deputation demain: denoncer au pays la
+bande qui le trompe et qui le gruge, preparer l'esprit public au
+retour du roi, a ce retour necessaire si nous voulons nous relever de
+la defaite. Tous ces gens du peuple, qui viennent a moi, me touchent
+et ebranlent ma resolution de me tenir a l'ecart de la vie publique.
+Je n'ai pas d'ambition personnelle. Mais la aussi peut-etre, la aussi
+sans doute, il y a un devoir a remplir.
+
+C'etait comme des strophes alternees, ou la famille et le pays, tour a
+tour, adressaient leurs pressants appels.
+
+Le tableau que mon pere tracait de la France restauree ne ressemblait
+pas tout de suite a celui de l'abbe Heurtevent qui s'en tenait aux
+miracles: il donnait des details circonstancies que je ne suivais
+pas, et a la fin, sans qu'on sut comment, on avait l'impression que
+les provinces ressuscitees marchaient au doigt et a l'oeil sous
+l'autorite du prince qui s'adressait a elles directement, et qui,
+toutefois, s'en remettait, pour les choses religieuses, au pape de
+Rome.
+
+A cause de son aptitude a commander, j'eusse trouve naturel qu'on lui
+confiat le gouvernement, puisque le royaume de la maison ne lui
+suffisait pas et qu'il en desirait un autre. Et puis, il n'aurait plus
+le loisir de surveiller mes etudes et mes pensees, dont je voyais bien
+qu'il s'inquietait le soir avec ma mere.
+
+Plus encore qu'a la maison, ou je ne surprenais qu'un faible echo des
+evenements qui se preparaient, la vie etait changee au Cafe des
+Navigateurs. J'y accompagnai grand-pere un jour de conge, sans
+prevenir personne. Cassenave, seul, prematurement vieilli, continuait
+de boire pour le plaisir, au milieu de l'inattention generale. Les
+autres membres du groupe apportaient des preoccupations plus relevees.
+La, on ne parlait pas du Roi, mais de la liberte. J'apprenais que
+l'hydre de la reaction, que l'on avait crue ecrasee apres le Seize-
+Mai, commencait de relever la tete. Galurin, c'etait son dada,
+reclamait ouvertement le partage des biens. Glus et Merinos
+repudiaient une Republique bourgeoise et la voulaient a la fois
+populaire et athenienne, assurant a chacun un salaire minimum pour une
+besogne indeterminee et, par surcroit, accessible a la beaute et
+protectrice des arts. D'avance, interrompant leurs oeuvres en cours,
+ils ebauchaient l'un une symphonie, l'autre un fusain ou l'ere
+nouvelle etait symbolisee. Mais je ne reconnaissais plus Martinod. Au
+lieu de peindre, comme autrefois, a nos yeux eblouis les noces du
+Peuple et de la Raison, voici qu'il abandonnait ses phrases aux deux
+artistes. Avec une precision imprevue, il enumerait des reformes
+urgentes, la diminution du service militaire en attendant sa
+suppression, l'independance des syndicats, le monopole de l'Etat en
+matiere d'enseignement, sans compter la revision de la Constitution
+sur quoi tout le monde etait d'accord. L'independance des syndicats me
+frappait tout specialement, parce que mon voisin avait beau
+m'expliquer en quoi elle consistait, je n'y comprenais goutte, de
+sorte que j'y attachais un prix exceptionnel. Et meme, lachant ces
+reformes malgre leur urgence, Martinod, qui amenait des recrues et les
+abreuvait en les enseignant, s'exaltait sur un but plus rapproche qui
+etait la mairie. Decidement j'etais fixe: la bataille se livrerait la
+et non ailleurs.
+
+Bientot il ne fut plus question que de noms propres. On oublia la
+republique populaire et athenienne, on oublia les reformes, et l'on
+cita des individus dont un tres petit nombre trouva grace devant la
+compagnie. La plupart furent consideres comme suspects: on ne les
+estimait pas assez purs et l'on relevait contre eux toutes sortes de
+tares accablantes, et notamment leur frequentation des cures et
+l'education clericale de leurs enfants. Puis on s'entretint a mi-voix
+--et je vis bien que Martinod coulait des regards furtifs tantot dans
+la direction de grand-pere et tantot dans la mienne, ce qui me flatta,
+car d'habitude je n'existais guere pour un homme aussi considerable, -
+- d'un chef redoutable qui serait le pire adversaire et qu'on ne
+reduirait pas facilement.
+
+--Il n'y a que lui, conclut Martinod. Les autres, tous des jean-
+foutre ou des fesse-mathieu.
+
+--Il n'y a que lui, approuva le choeur.
+
+Cependant on evitait de le nommer. Je n'eus pas de peine, neanmoins, a
+me le figurer enigmatique et formidable, conduisant ses troupes avec
+la certitude de la victoire. Grand-pere, distrait, ecoutait le
+dialogue de Cassenave avec son double. Martinod, qui l'observait
+depuis une minute ou deux, tantot a la derobee et tantot bien en face,
+se pencha tout a coup vers lui et lui dit brusquement:
+
+--Savez-vous une chose, pere Rambert? C'est vous qui devriez nous
+mener au combat.
+
+--Moi! fit grand-pere renverse. Oh! oh!
+
+Et il se gargarisa de son petit rire. On le laissa se divertir tout a
+son aise, apres quoi Martinod reprit son offre.
+
+--Sans doute, vous. Qui le merite davantage? En quarante-huit, vous
+avez failli mourir pour la liberte.
+
+--Mais pas du tout, je n'ai pas failli mourir.
+
+On n'insista pas davantage sur cette proposition. Et comme nous
+rentrions ensemble a l'heure du diner, il s'arreta pour me dire:
+
+--Il en a de bonnes, Martinod! Moi, leur candidat, c'est insense!
+
+Et il rit encore tout son saoul. Un peu plus loin, il repeta:
+
+--Leur candidat, moi!
+
+Et cette fois, il ne rit plus. Je compris que tout de meme il n'etait
+pas fache de l'invitation de Martinod.
+
+II
+
+LE CIRQUE
+
+De ces preparatifs electoraux j'etais distrait par le cirque installe
+sur la place du Marche. Son immense tente blanche, fixee enfin par de
+solides piquets, portait, au-dessus de la toile qu'on soulevait pour
+entrer, cette inscription en lettres d'or sur fond bleu: Cirque
+Marinetti. Un tambour agitait frenetiquement ses baguettes pour
+attirer l'attention du public, et de temps a autre, ecartant la
+portiere, une princesse a la robe eclatante et aux bas roses
+surgissait comme une apparition. Je passais par la en revenant du
+college, rien que pour entendre cet invariable tambour et apercevoir
+cette dame qui tantot etait vieille et tantot adolescente. Combien
+j'aurais voulu penetrer la dedans! J'entretenais du moins mon desir de
+ce paradis defendu et vite je m'enfuyais au pas de course pour ne pas
+me mettre en retard.
+
+Une fois j'entrepris le tour exterieur de la tente, et ce fut la
+decouverte des coulisses. En arriere, les roulottes etaient
+rassemblees. De leurs minces cheminees sortait une fumee epaisse: on
+y devait bruler du bois vert. A en juger par l'odeur, il se preparait
+d'inquietantes ratatouilles. Des chevaux etiques se trainaient en
+liberte, comme s'ils n'avaient pas la force d'aller bien loin, sous le
+regard des chiens indulgents dont la paresse me rassura. Un perroquet
+voletait d'un toit a l'autre. Assise sur un escalier, une femme vetue
+de haillons dont les larges trous revelaient sans pudeur la peau
+ambree, se peignait au soleil, et sa chevelure noire qu'elle ramenait
+en avant repandait de l'ombre sur tout son visage dont je ne pus rien
+savoir et qui, seul, m'interessait. Un vieux bonhomme bronze fumait sa
+pipe avec une majeste comparable a celle du vieux patre au manteau
+couleur de chaume qui marchait devant ses moutons et les emmenait a
+une allure reguliere vers la montagne. Des enfants demi-nus, bruns et
+frises, grouillaient entre les voitures, se bousculaient, echangeaient
+des horions, quand tout a coup une porte s'ouvrait, d'ou bondissait
+une megere, tenant une casserole de la main gauche: la droit lui
+suffisait pour ramener la paix au moyen de quelques bonnes claques.
+
+Ce spectacle ne refroidit point ma curiosite. L'envers du theatre a-t-
+il jamais ralenti l'empressement des amateurs ou le zele des comediens
+? Quel ne fut pas mon contentement lorsque grand-pere, au retour d'une
+promenade, me proposa de penetrer a l'interieur! Je crois qu'il y
+allait pour son propre compte et ne soupconnait pas mes convoitises.
+Nous y entrames. L'orchestre, compose d'un cornet a piston, de deux
+petites flutes et d'un clavier qu'on frappait avec deux regles, --le
+tympanon m'etait inconnu, --faisait tant de vacarme qu'on n'entendait
+plus le fidele et monotone tambour du dehors. On s'habituait peu a peu
+et dans tout ce bruit je percus une sorte d'appel indiciblement
+triste, doux et autoritaire ensemble, et si insistant qu'on n'y
+pouvait resister. Plus tard, les danses hongroises m'ont permis de
+mieux comprendre la nostalgie que j'avais eprouvee. Cela m'evoquait de
+l'inconnu, des pays lointains, et aussi le plaisir d'une incertaine
+douleur. J'eprouvais l'envie de tendre les bras en avant pour presser
+l'avenir. C'etait comme une precision nouvelle de la sensation encore
+trop vague que m'avait apportee, tout petit, la berceuse de tante Dine
+:
+
+Si Dieu favorise Ma noble entreprise, J'irai-z-a Venise Couler
+d'heureux jours.
+
+Et je me rendais compte obscurement que jamais la maison ne comblerait
+mon reve. On n'y entendait pas de ces musiques-la.
+
+Des clowns enfarines, avec de petits bonnets pointus et des costumes
+mi-partie jaune et rouge, se jouerent des tours qui determinerent les
+rires de la foule et qui me degouterent. Je n'etais pas venu assister
+a des pantalonnades et j'attendais, sans trop savoir quoi, une
+representation emouvante et noble. Heureusement une danseuse de corde
+me rasserena, car elle gardait peniblement son equilibre et semblait
+se precipiter sur le sol a chaque instant.
+
+Mais le numero sensationnel fut le trapeze volant des deux freres
+Marinetti. Plus d'un genial acrobate a sans doute debute dans un de
+ces cirques forains. Les deux freres Marinetti sont devenus celebres:
+l'un s'est tue a Londres en tombant, et l'autre est aujourd'hui un des
+premiers mimes du monde. C'etaient alors deux tout jeunes gens, guere
+plus ages que moi. On eut dit qu'ils s'amusaient eux-memes et ne
+prenaient aucun souci des spectateurs. Ils s'entr'aidaient avec une
+sollicitude touchante et convenaient d'un bref signal pour l'execution
+de leurs tours d'ensemble, j'allais dire de leur duo, car il y avait
+tant de rythme dans les souples mouvements de leurs deux corps que,
+veritablement, cela chantait. Dans toute leur carriere, glorieuse ou
+tragique, ont-ils jamais rien execute de plus hardi que ces vols d'un
+trapeze a l'autre, sans la securite du filet et sous la surveillance
+de la mort dont ils ne se souciaient pas plus qu'un epervier d'un
+couteau. Un cri etouffe de femme dans l'assistance me revela la danger
+a quoi je ne songeais pas plus qu'eux, et dont j'eus brusquement la
+perception. Ainsi projetes en l'air, je les admirais et les enviais.
+Je ne concevais rien de plus heroique et ma notion du courage se
+modifiait. Jusqu'alors, a travers les epopees que m'avait racontees
+mon pere, je l'imaginais au service d'une cause. Hector defendait sa
+ville contre les Grecs, et Roland sa foi contre les Sarrasins. Mais
+n'etait-il pas bien plus beau de jongler avec soi-meme, pour rien,
+pour le plaisir, car le public cessait de compter? Dans ce cirque mal
+eclaire, au son de cet orchestre bizarre mais exaltant, j'ai pressenti
+l'attrait du danger qui ne sert a rien.
+
+Les clowns, la danseuse de corde et meme les freres Marinetti
+s'eclipserent comme par enchantement de mon imagination, lorsque sur
+la piste s'elanca la petite ecuyere, debout sur un cheval noir qui
+portait une selle large et plate comme une table. Je regardais a terre
+pendant l'entracte: c'est pourquoi je distinguai le cheval, sans quoi
+je n'aurais surement vu que la cavaliere. Elle etait vetue d'une robe
+d'or. Si les lampes avaient donne moins de fumee et plus de clarte, il
+est probable que cette robe fripee ne m'eut point communique une telle
+vision de luxe. Les bras etaient nus et les cheveux denoues. Seule de
+tous ces artistes basanes, elle etait blonde, comme toutes les
+heroines de mes ballades. Ce que nulle femme ne m'avait donne encore,
+et pas meme celle que j'avais rencontree avec grand-pere et que je
+surnommais la dame du pavillon en attendant de l'appeler Helene, cette
+jeune fille me le donna rien qu'en s'elancant: non plus le sens de la
+beaute auquel j'etais deja parvenu, mais la peur d'approcher d'elle et
+de ne la point tenir. Pourtant j'ai beau chercher ses traits dans ma
+memoire, je ne les retrouve pas. Je devais la rencontrer souvent, et
+je me demande a present si je l'ai jamais regardee, si jamais j'ai ose
+la regarder vraiment. Je lui attribue des yeux dores, un teint dore
+comme a une vierge de vitrail que le soleil traverse. Quel age avait-
+elle? Seize ou dix-sept ans, pas davantage, et peut-etre pas meme
+autant. Les fruits de son pays n'ont pas besoin de beaucoup de mois
+pour murir. Elle paraissait plus grande qu'elle n'etait a cause de sa
+sveltesse. On ne pouvait la dire maigre sans lui faire injure: mince,
+oui, mais d'une minceur pleine et musclee, et je m'etonnais des
+rondeurs naissantes de son torse. Elle sautait dans les cerceaux qu'on
+lui tendait et a chaque saut je craignais que le cheval ne se derobat
+ou qu'elle ne manquait la large selle. De trembler pour elle j'etais
+content. Rassure sur son adresse, je suivis le mouvement de ses
+cheveux qui, chaque fois qu'elle bondissait, se soulevaient et
+retombaient en cadence sur ses epaules. Si quelques-uns s'echappaient
+par devant, elle les rejetait d'un geste irrite. Par la gravite de son
+visage elle attestait qu'elle appartenait a son travail. Parfois elle
+entr'ouvrait les levres et poussait de petits hop, hop, destines a
+exciter sa monture qui tournait en rond sans conviction. Quand, pour
+se reposer, elle s'asseyait en amazone, les jambes pendantes, elle
+inclinait la tete sous les applaudissements avec indifference. Sa
+respiration plus breve relevait et abaissait alors tout a tour la
+poitrine libre dans la robe qui la moulait. Sa gravite, son
+indifference achevaient son isolement. Les jeunes filles que je
+connaissais, les amies de mes soeurs, parlaient, jacassaient, riaient,
+jouaient, se prenaient par la taille. Celle-la passait comme une
+idole.
+
+La representation se termina par une pantomime que je retins scene par
+scene. Rentre a la maison, je la reconstituai tant bien que mal en
+mobilisant ma soeur Nicole et jusqu'a Jacquot pour un role subalterne,
+plus deux petits camarades que j'amenais, et avec cette troupe
+improvisee j'en voulus offrir le regal a mes parents, pour celebrer la
+fete de l'un ou de l'autre. On nous interrompit au beau milieu sans
+aucun respect de l'art dramatique. Seul, grand-pere s'amusait
+bruyamment, de quoi tante Dine le tanca. En reflechissant a cet
+incident, j'ai compris dans la suite qu'il s'agissait d'un mari qu'on
+bernait. L'innocente Nicole etait chargee de ce soin et sur mes
+instructions s'en acquittait a merveille. Et le cirque me fut
+interdit.
+
+La petite reine foraine qui du haut de son cheval n'avait fait qu'un
+saut dans ma memoire etait sans doute destinee a demeurer pour moi un
+souvenir magnifique et lointain. Mais grand-pere aimait a frequenter
+les artistes, les irreguliers. Je le voyais bien au Cafe des
+Navigateurs. Avec tout le groupe de Martinod il se rangeait contre les
+bourgeois. Comme nous passions un jour sur la place du Marche, il
+contourna la tente pour aller rejoindre les roulottes.
+
+--Ou allons-nous, grand-pere? murmurai-je, car le coeur me battait.
+
+--Je veux voir ces gens-la de pres.
+
+Et il s'arreta, en effet, pour causer avec les hommes qui fumaient
+leurs pipes, tandis que les femmes preparaient la soupe ou
+raccommodaient les habits. Il leur parlait dans une langue inconnue
+qui devait etre l'italien. Sur ses levres, cette langue n'etait pour
+moi qu'incomprehensible. Il la prononcait a peu pres comme les mots
+dont nous nous servions. Tout au plus allongeait-il certaines syllabes
+pour escamoter les suivantes. Tandis que, dans la bouche de ces hommes
+bronzes, elle prenait un accent etrange, tantot bas et tantot aigu,
+comme une pimpante musique.
+
+Avions-nous affaire aux clowns ou aux acrobates? Les freres Marinetti
+etaient absents. Les voir la m'eut rempli d'orgueil. Le seul
+personnage important que je crus reconnaitre, ce fut la danseuse de
+corde. Encore etait-elle couronnee de cheveux gris un peu
+deconcertants. Elle ravaudait avec melancolie une jupe de gaze
+bouillonnante et sale. J'ignorais que cela s'appelle un tutu.
+
+Cependant je cherchais des yeux, craintivement, la petite ecuyere.
+J'eusse prefere qu'elle ne fut pas la. Je la cherchais trop loin:
+elle etait a cote de moi. Elle epluchait des pommes de terre avec un
+couteau ebreche. Au lieu de sa tunique d'or, elle portait de mauvaises
+hardes bariolees. Ses pieds nus, ses pieds dores, baignaient dans une
+couche de poussiere. Ainsi humiliee, je la trouvais aussi belle que
+dans sa gloire, sur le piedestal de sa large selle, franchissant les
+cerceaux et saluee des acclamations de la foule. Deja l'illusion
+m'illuminait. Je la trouvais aussi belle, et pourtant mon premier
+geste fut de m'ecarter, par timidite evidemment, et aussi, je le
+confesse, parce que tante Dine m'avait communique, vis-a-vis des
+bohemiens et des mendiants, sa peur de la vermine, qui, assurait-elle,
+se ramasse si vite.
+
+Explique qui pourra ces contradictions. Je reconnus en moi un obscur
+sentiment nouveau rien qu'a la honte que me donna ce recul instinctif,
+et, dans mon ardeur a meriter mon propre pardon, j'eusse immediatement
+partage avec elle jusqu'a ses insectes.
+
+J'admirais avec quelle noblesse elle pelait ses pommes et aussi avec
+quelle habilete, ne se reprenant point dans son operation et se
+contentant, chaque fois, d'une seule epluchure. Elle condescendait
+sans impatience a cette infime besogne, et je lui etais reconnaissant
+de s'abaisser. Comme la-bas, sur la piste, dans ses exercices
+hippiques, elle demeurait serieuse et impassible, toute a son travail.
+Remarqua-t-elle neanmoins mes yeux ecarquilles? Elle daigna me parler
+la premiere:
+
+--C'est long a peler, fit-elle.
+
+--Oh! oui, repondis-je au comble du bonheur, c'est long a peler.
+
+--J'aurais voulu, j'aurais du l'aider, mais je n'osais pas. Un
+scrupule pharisaique me retenait. Dans mon zele, je pouvais bien aller
+jusqu'a la vermine qui se prend sans que personne le remarque, tandis
+qu'eplucher des pommes de terre sur la place publique, devant des
+roulottes, c'etait un scandale exterieur qui m'epouvantait.
+
+Nous ne depassames pas ces confidences. Une voix gutturale appela tout
+a coup:
+
+--Nazzarena.
+
+Elle abandonna ses legumes et partit sans me dire adieu. J'en fus tres
+affecte; du moins je savais son nom. Je revins a la maison au galop,
+laissant derriere moi grand-pere qui agitait les bras et qui criait:
+
+--Hola! doucement!
+
+Je ne pouvais pas ne pas courir. Des ailes m'avaient pousse aux
+epaules, et pendant cette course affolee tout mon etre chantait comme
+la boite a musique lorsqu'on a declanche le ressort. Je penetrai au
+jardin en bousculant Tem Bossette qui ne s'etait pas range assez tot
+et qui vocifera:
+
+--Qu'est-ce que vous avez, monsieur Francois?
+
+Et je repliquai en riant, mais sans m'arreter:
+
+--Mais rien du tout. Je n'ai rien du tout.
+
+Je bondis par-dessus les cannas, et comme un poulain echappe,
+j'arrivai dans le verger. Au bout de souffle, j'allai m'appuyer
+brusquement contre un jeune pommier. Les arbres fleurissaient alors:
+c'etait le printemps. Sous le choc les branches tremblerent, et je fus
+asperge d'une pluie de petales roses.
+
+Je ne soupconnais pas que je cueillais pareillement l'amour en fleur,
+l'amour qui ne murira pas.
+
+Au college le cirque Marinetti etait devenu l'objet de nos
+preoccupations et conversations. Les grands s'entretenaient dans la
+cour, entre deux parties de barres, tantot du trapeze volant qui
+eblouissait les amateurs de sports, et tantot de l'ecuyere que
+preferait le clan des philosophes. Je saisissais au passage quelques
+fragments de ces appreciations et je brulais d'etonner mes aines en
+leur montrant la superiorite que j'avais acquise sur eux tous. Ainsi
+j'etais partage entre mon secret et ma vanite. Ce fut celle-ci qui
+l'emporta, et je convins un jour, avec une feinte modestie, que je lui
+avais parle. Mon but fut immediatement atteint et meme depasse: on
+m'entoura, on me congratula, on me pressa de questions. Je dus broder
+un peu afin de satisfaire tant de curiosite.
+
+--Tu as de la chance, m'assura Fernand de Montraut que je devinai
+jaloux.
+
+Fernand de Montraut etait la parure de la rhetorique en meme temps que
+le dernier de la classe. Il passait pour le plus elegant du college a
+cause de ses cravates, et l'on s'inclinait devant sa competence sur
+tout ce qui touchait au domaine du sentiment, car il se vantait de
+l'amitie de plusieurs jeunes filles. Malheureusement, il ajouta:
+
+--Alors, tu es amoureux?
+
+Ne sachant pas jusqu'alors ce que c'etait que d'etre amoureux, je
+l'appris immediatement par cette phrase et me livrai a une tristesse
+que j'estimai plus convenable.
+
+Grand-pere s'etant lie avec les roulants qu'il fournissait de tabac,
+je fus remis en presence de Nazzarena. J'etais tourmente du desir de
+lui donner quelque chose, d'autant plus que Fernand de Montraut, juge
+autorise, m'avait affirme qu'on fait toujours des cadeaux aux dames.
+Le choix seul m'embarrassait. Or, je cachais dans un tiroir une
+collection de billes en cornaline auxquelles j'etais attache comme a
+des bijoux. Il y en avait de rouges tachetees et de noires avec des
+cercles blancs. Je ne possedais rien qui me fut plus cher. Un instant,
+j'hesitai devant un sacrifice aussi considerable et pensai du moins y
+soustraire cette agate couleur de feu ou la lumiere transparaissait et
+qui etait ma favorite. Il m'apparut que si je conservais celle-la mon
+offrande ne valait plus rien. D'un geste plus resigne qu'enthousiaste,
+je pris le lot tout entier et courus le remettre gauchement a ma
+nouvelle amie sans un mot d'explication. Elle fut un peu surprise, et
+cependant n'hesita point a l'accepter:
+
+--C'est zoli, me dit-elle. Vous etes zentil.
+
+Elle se servait de mots usuels, que j'entendais prononcer d'habitude
+sans prendre garde a leur son, et c'etait comme si elle les
+transformait en un autre langage, tout fleuri et chantant. Je
+m'enhardis jusqu'a lui parler a mon tour, pousse peut-etre par une
+idee de justice: je me privais de mes billes, une compensation
+m'etait due.
+
+--Je sais, declarai-je avec un peu d'emphase, que vous vous appelez
+Nazzarena.
+
+Aussitot elle se rejouit de ma science:
+
+--Ah! ah! il sait mon nom. Mais ce n'est pas Nazzarena, c'est Nazarre-
+na. Repetez.
+
+Je dus apprendre son accent. Apres quoi elle m'interrogea:
+
+--Et vous?
+
+--Francois.
+
+--Comme le saint d'Assise. Et d'ou etes-vous?
+
+--Oh! d'ici, voyons.
+
+Comment aurais-je pu etre d'ailleurs? On habitait sa ville et sa
+maison. Comprit-elle sa bevue? Elle ne me demanda plus rien, et c'est
+moi qui repris, non sans timidite:
+
+--Et vous?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Quelle drole de reponse! On sait toujours d'ou l'on est. Enfin!
+
+--Alors, vous n'avez pas de maison a vous?
+
+--C'est ca, notre maison.
+
+Elle me designa de la main une des roulottes dont la devanture etait
+peinte en vert. Je ne pus me meprendre a sa moue de mepris. Bien vite,
+elle se detourna pour regarder sur la place les bonnes grosses
+batisses en pierre de taille qui la bordaient de tous les cotes: ma
+ville est ancienne et rude, et l'on y construisait pour les siecles.
+Elle mesurait peut-etre la solidite de la vie sedentaire, j'imaginais
+l'attrait de la vie nomade que je resumai ainsi:
+
+--Ce doit etre bien amusant.
+
+--Quoi donc?
+
+--De changer tout le temps de localite.
+
+Le terme de localite etait employe a dessein, pour lui donner de moi
+une haute opinion.
+
+--C'est selon, repliqua-t-elle. Il y a des endroits ou la recette est
+mauvaise. Une fois, nous avons fait sept francs cinquante.
+
+Je ne m'arretai pas a ces details et je conclus par l'aveu d'une
+tendresse sans bornes pour ce genre d'existence. A cette declaration,
+elle ouvrit de grands yeux, bien etonnee sans doute qu'on put l'envier
+quand on habitait un de ces immeubles capables de braver toutes les
+intemperies:
+
+--Tout de meme vous ne viendriez pas avec nous.
+
+Cette hypothese suffit a la rejouir: elle l'ecarta sans retard comme
+une extravagance:
+
+--D'ailleurs, vous ne devez pas savoir grand'chose. Mais vous etes
+zentil.
+
+Toujours cette epithete que j'estimais malsonnante pour mon amour-
+propre. Je ne pouvais demeurer sous le coup d'une si meprisante
+condamnation et fierement je repliquai:
+
+--Je sais monter a cheval.
+
+On m'avait hisse quelquefois sur la jument aveugle du fermier, et meme
+j'avais ressenti une inquietude voisine de la frayeur quand de longs
+frissons lui parcouraient tout le corps. Mon amie parut enchantee et
+me promit de me preter son cheval noir.
+
+Notre coeur change-t-il depuis l'enfance? Je ne songeais nullement a
+partir, elle ne croyait point a mon depart; je ne possedais aucun
+talent equestre, elle ne disposait pas de sa monture: sans nous etre
+concertes nous nous leurrions de connivence.
+
+C'etait comme un avant-gout delicieux de tout le mensonge qui s'abrite
+sous les conversations d'amour.
+
+Il me vint alors, comme nous nous taisions tous les deux, un souvenir
+redoutable et obsedant. Du livre de ballades que j'avais lu et relu
+pendant ma convalescence au point qu'il continuait de composer avec
+quelques autres l'atmosphere de mes jours, une phrase, une toute
+petite phrase se detachait. Je l'entendais en moi, comme si un autre
+que moi la prononcait. Elle etait tiree de la legende du lord de
+Burleigh. Le lord de Burleigh s'adresse a une paysanne qui est la plus
+jolie fille du village et la plus modeste, et il lui dit: Il n'est
+personne au monde que j'aime comme toi. Certes, je n'aurais jamais
+articule tout haut cette phrase et meme j'aurais plutot serre les
+levres pour etre sur de ne pas l'articuler. Mais je la sentais vivre
+et elle m'exaltait. Et voici que j'en decouvrais le sens prodigieux.
+Comment pouvait-on dire une chose pareille a quelqu'un qui n'etait pas
+de sa famille et que l'on connaissait a peine? Personne au monde! Et
+mon pere, et ma mere? J'entrevoyais la puissance sacrilege de l'amour
+et, pendant que j'etais penche sur cet abime, Nazzarena, si grave
+d'habitude, riait et montrait ses dents.
+
+Un des hommes bronzes de la troupe passa devant nous et s'arreta pour
+nous devisager. Puis, brusquement, en maniere de jeu, il joignit nos
+deux tetes en proferant dans son jargon un mot ou deux que je ne
+saisis pas.
+
+Le contact de cette joue me brula et, me degageant avec violence, je
+me sentis devenir rouge jusqu'a la racine des cheveux. Elle se
+contenta de rire davantage.
+
+--Qu'a-t-il dit? balbutiai-je, partage entre la colere et une emotion
+toute nouvelle.
+
+--Oh! rien, fit-elle. Que vous etiez mon petit amoureux.
+
+--Moi! protestai-je, allons donc!
+
+Je ne voulais pas que ce fut possible. L'amour qu'on exprimait devait
+perdre toute importance. Et puis quoi? tout serait fini par la. Pour
+que l'amour fut l'amour, il fallait necessairement qu'on le gardat en
+soi en qu'il fit mal...
+
+III
+
+LE COMPLOT
+
+Comment personne ne s'apercut-il, quand je rentrai a la maison, que
+j'avais subitement change et grandi? J'en fus presque scandalise.
+
+--Te voila, toi! constata mon pere qui commencait a se mefier de mes
+absences.
+
+Et tante Dine me poursuivit pour m'obliger a revetir un autre veston
+d'un usage plus evident. J'avais enfile rapidement le plus beau pour
+ma visite a Nazzarena. C'etait peut-etre encore le fameux vert olive
+de ma convalescence, enfin convenable a ma taille apres trois ou
+quatre annees d'attente, a moins qu'on ne l'eut mis a la retraite,
+dans une armoire, sous le camphre et la naphtaline, jusqu'a la
+croissance de Jacquot. On ne me respectait nullement, alors que tout
+le monde aurait du etre frappe de ma nouvelle figure. Au lieu de ne
+penser qu'a mon aventure que, d'ailleurs, je ne parvenais pas a
+demeler, j'etais vexe de cette familiarite.
+
+Nous nous trouvions reunis dans la chambre de ma mere, a cause de la
+petite Nicole un peu grippee, qui exigeait une surveillance attentive,
+etant de sante delicate. Je compris, malgre le secret qui m'absorbait,
+qu'un evenement capital se preparait. On enjoignit a Jacquot, trop
+turbulent, de se tenir tranquille dans un coin. Melanie, toujours un
+peu dans la lune, --elle ecoute ses voix comme Jeanne d'Arc, assurait
+tante Dine, --s'occupa de distraire silencieusement sa soeur malade.
+Et mon pere enfin pu montrer a ma mere la lettre qu'il avait a la main
+:
+
+--C'est du secretaire de Monseigneur, declara-t-il en maniere
+d'avertissement.
+
+Je crus qu'il s'agissait de l'eveque. Une fois l'an, il dinait a la
+maison. Mais on prononca le nom du comte de Chambord. Quand il eut
+termine sa lecture que j'entendis assez mal, mon pere ajouta
+simplement:
+
+--C'est bien, je me presenterai, puisque le prince desire que rien ne
+soit neglige pour le bien du pays.
+
+--Oh! le prince! murmura grand-pere avec un tout petit rire etouffe.
+
+Mon pere fixa sur lui son regard droit, imperieux, qu'on soutenait
+difficilement. Et grand-pere, aussitot, prit son air le plus innocent,
+celui-la meme que je lui avais vu prendre quand nous avions rencontre
+maman dans la rue et qu'il avait dit: "Nous allons acheter un
+journal."
+
+Ce chef mysterieux et terrible, dont Martinod craignait, au cafe,
+l'intervention dans l'assaut donne a la mairie, je devinai
+instantanement que c'etait mon pere. Ce ne pouvait etre que lui, et
+comment n'aurait-il pas gagne la bataille? Il suffisait de le
+regarder. La victoire, il la portait sur lui. Les signes de la
+superiorite, mes yeux d'enfant, encore loyaux et clairs, les voyaient
+rayonner sur son front. Je ne crois pas les avoir ainsi distingues
+plus tard chez personne. Et comment me serais-je doute que la
+superiorite pour le succes ne signifie pas grand'chose, car on forge
+contre elle dans l'ombre toutes sortes d'armes suspectes? Je pouvais
+bien me glisser hors de l'influence de mon pere, du moins je ne
+songeais pas a le diminuer.
+
+La surveillance que d'habitude on exercait sur moi fut ralentie par la
+maladie de Nicole qui exigeait continuellement la presence maternelle.
+J'avais remarque aussi que mon pere profitait de ses rares loisirs
+pour causer avec Melanie, sortir avec Melanie, se promener avec
+Melanie. Il lui temoignait, plus qu'a l'ordinaire, une affection a la
+fois attendrie et reservee, presque respectueuse, et il la recouvrait
+de sa force comme si quelqu'un menacait sa fille ainee ou pretendait
+la lui prendre. Quant a tante Dine qui professait un culte pour ses
+neveux et nieces, chacun pris a part ou tous pris en bloc, elle
+affirmait a travers les marches de l'escalier que j'etais un enfant
+modele et un fils exemplaire, et meme attribuait a son frere une
+portion de cet heureux resultat.
+
+Je profitai de ce relachement, d'ailleurs relatif, pour retourner au
+cirque malgre la defense que j'en avais recue. Avec une hypocrisie
+deja perspicace, je m'etais persuade que je ne desobeissais pas en
+contournant la tente pour gagner les roulottes. Les coulisses ne sont
+pas le theatre. Puis, de raisonnement en raisonnement, je parvins a
+m'introduire a l'interieur. N'etait-ce pas grand-pere qui m'y avait
+conduit la premiere fois? Il etait le plus age, il connaissait, mieux
+que personne, ce qui devait me convenir. D'ailleurs, on ne le saurait
+pas: sauf grand-pere, mon complice, je ne risquais d'y rencontrer
+aucun membre de ma famille. Nazzarena monta a cheval pour moi seul,
+sauta dans les cerceaux pour moi seul, et quand elle saluait par
+politesse afin de repondre aux applaudissements, c'etait encore pour
+moi seul. Sans peine je supprimais l'existence du public qui
+m'entourait.
+
+Neanmoins, comme je ne me sentais pas la conscience parfaitement
+tranquille, je me serrais contre grand-pere qui detournerait les
+soupcons au besoin ou supporterait le poids des responsabilites. Je
+l'accompagnais meme au Cafe des Navigateurs, bien que j'en eusse
+epuise le plaisir et que je preferasse un autre commerce d'amitie.
+Martinod s'y montra plus empresse que de coutume:
+
+--Pere Rambert, quelle joie de vous revoir! Pere Rambert, asseyez-
+vous a cote de moi, a la place d'honneur.
+
+J'observai que, s'il excellait jadis a passer aux autres ses
+soucoupes, il soldait maintenant a bourse ouverte, non seulement ses
+consommations, mais encore celles d'autrui. Glus et Merinos s'en
+etaient apercus avant moi et ne reculaient plus devant aucune
+commande. Pour ce qui est de Cassenave et de Galurin, ils n'avaient
+jamais pris garde au reglement. J'avais deja remarque auparavant la
+volte-face de Martinod qui, de plus en plus, renoncait aux effets
+oratoires et cessait de nous eblouir avec ses descriptions de fetes ou
+fraternellement on s'embrassait. Il apportait des listes et des
+chiffres, il enumerait des noms propres, et avec un bout de crayon
+qu'il mouillait de sa salive il se livrait a des pointages.
+
+Un marchand de journaux ayant depose sur une table la gazette locale,
+il la reclama a la servante d'une voix si imperative, que celle-ci en
+fut bouleversee et faillit renverser un plateau qu'elle portait. A
+peine eut-il deplie la feuille, qu'il s'ecria:
+
+--Ca y est! J'en etais sur: il se presente.
+
+Il n'avait pas besoin d'etre designe davantage. Tout le cafe le
+reconnut sans hesitation, et moi pareillement. Notre groupe, qui,
+jusqu'alors, n'avait probablement pas la certitude de cette
+candidature, en parut tres impressionne et meme demoralise. Tous, ils
+allongeaient plus ou moins leurs figures sur leurs verres. Et en les
+devisageant un par un, sournoisement, je considerai leur bande, malgre
+le nombre, comme incapable de lutter contre mon pere. J'etais un
+spectateur impartial.
+
+Martinod laissait les autres, et surtout les neophytes dont il se
+composait une cour et qu'il abreuvait, se remuer, s'exclamer, toujours
+sans designer l'ennemi. Lui, distrait ou meditatif, enveloppait grand-
+pere du regard.
+
+Comme se manege se prolongeait, il me revint a la memoire un passage
+de mon histoire naturelle ou il etait question d'un serpent qui
+fascinait les oiseaux, et je ris tout seul de cette idee saugrenue. Il
+garda assez longtemps cette attitude; puis, apres avoir commande de
+nouvelles consommations pour tout le monde excepte pour moi qu'il
+oublia, il se pencha et, d'une voix caline, il glissa dans l'oreille
+de son voisin ces paroles qui me parvinrent:
+
+--Alors, pere Rambert, vous n'etes plus chez vous?
+
+--Comment ca? riposta grand-pere indifferent.
+
+--Eh! non! ce beau chateau que vous habitez n'est plus a vous,
+maintenant.
+
+Il prononcait chateau, comme le fermier, sauf qu'il omettait quelques-
+uns des accents circonflexes. Grand-pere le remarqua et s'en divertit
+:
+
+--Oh! oh! le chateau! pourquoi pas le palais?
+
+--Ma foi, continua Martinod, appelez-le comme vous voudrez. Toujours
+est-il que c'est le plus bel immeuble du pays. Et bien place: a la
+fois ville et campagne. Tout de meme, eh! eh! on vous a joue le tour
+et vous n'etes pas maitre au logis.
+
+Grand-pere se gratta le sourcil, puis se tira la barbe. Il ne parlait
+jamais a personne de son abdication, pas meme a moi dans nos
+promenades, et j'avais devine que les allusions a cette histoire deja
+si vieille, vieille de plusieurs annees, ne l'interessaient pas. Je
+savais qu'il meprisait la propriete et la tenait pour nuisible au bien
+general. Mais n'etait-ce pas la un dogme consacre au Cafe des
+Navigateurs?
+
+--Eh! oui! declara-t-il en se decidant a rire, je ne suis plus chez
+moi: en voila une decouverte! Mon pauvre Martinod, vos retardez. Il y
+a belle lurette que je ne suis plus chez moi, et vous m'en voyez bien
+aise. Plus de tracas, plus de soucis. Je ne suis plus le maitre, mais
+je suis mon maitre.
+
+Et le dialogue, sur cette replique, continua sans arret, de plus en
+plus gaiement:
+
+--Ta, ta, ta! a votre age, on ne s'habitue guere a camper chez autrui.
+
+--A mon age, on veut la tranquillite.
+
+--Oui, oui, on vous a relegue au bout de la table.
+
+--Je m'y suis bien mis tout seul et l'on y mange aussi bien qu'au
+milieu.
+
+--Ici, pere Rambert, on vous donne la place d'honneur.
+
+--Il n'y a point de place d'honneur au cafe.
+
+--Et votre chambre? chacun sait qu'on vous a hisse au galetas.
+
+--Chacun sait que j'aime la montagne.
+
+Tout cela se debitait en badinant. Ils s'amusaient a se lancer les
+questions et les reponses comme nous jouions au college avec des
+balles. En les ecoutant, je fus un instant distrait du sentiment qui
+m'occupait, et tout bas je me reprochai cette distraction comme une
+faute.
+
+Ce fut bientot un theme de plaisanteries faciles. On parlait
+couramment, au cafe, du bout de table du pere Rambert, du galetas du
+pere Rambert. Lui-meme en haussait les epaules et prenait joyeusement
+les choses.
+
+--Enfin, tout cela n'est-il pas vrai, pere Rambert? insista un jour
+Martinod.
+
+--Oh! sans doute, cela est vrai dans un sens. C'est vrai si vous y
+tenez. Mais qu'est-ce qui est vrai?
+
+Comme si l'on ne savait pas ce qui est vrai et ce qui ne l'est point?
+Grand-pere aimait assez a tenir des propos obscurs. Cette meme apres-
+midi, nous rentrions ensemble, lui vif et guilleret, moi la mine basse
+pour n'avoir pas apercu, fut-ce de loin (ce que je preferais),
+Nazzarena. Au sommet de l'escalier, nous trouvames mon pere qui nous
+attendait et paraissait fort en colere. Sa main froissait un journal
+et il le tendit sans preambule a grand-pere qui ne se souciait point
+de le prendre.
+
+--Savez-vous, demanda-t-il, qui a ecrit ca?
+
+Avec quel mepris il prononcait le mot: ca? Je sentais qu'il se
+contenait, mais que des evenements graves se passaient a la maison.
+
+--Comment le saurais-je? objecta grand-pere. Je ne lis jamais les
+journaux du pays.
+
+--Eh bien! lisez celui-ci.
+
+--Oh! non, merci, je ne m'en soucie pas.
+
+--Alors, c'est moi qui vous le lirai.
+
+--Si tu le veux absolument.
+
+Je le vis entrer tous les deux dans le cabinet de consultation dont la
+porte demeura ouverte, et je n'eus garde de m'en aller. Grand-pere
+s'assit docilement dans un fauteuil, et mon pere commenca de suite sa
+lecture. Je me crus mal recompense de la curiosite qui me maintenait
+en place, car je ne compris goutte sur le moment a cet article pateux,
+grisatre et filandreux, pareil a ce fromage rape qui se detrempe dans
+la bouillon d'oignon et devient une glu collante dont on ne peut
+debarrasser ses gencives. Il etait question des elections prochaines
+et d'un personnage omnipotent et despotique, avide de conduire le
+peuple a la baguette comme il avait conduit sa maison. Apres quoi, on
+parlait d'un grenier plein de rats, expose a tous vents, assez bon,
+neanmoins, pour recevoir le venerable vieillard qui s'y trouvait
+relegue et a qui l'on faisait expier sa charite sociale en le traitant
+avec mepris et en lui infligeant le dernier rang dans sa propre
+demeure. On terminait par un appel genereux a la justice et a la
+bonte. Pas de nom de personne, pas meme de nom de lieu. Comment
+aurais-je soupconne des allusions? C'etait, pour un enfant, d'une
+perfidie trop compliquee.
+
+--C'est tout? interrogea grand-pere quand la voix irritee se tut.
+
+--Il me semble que c'est assez.
+
+--Oh! il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Ce sont de vagues
+generalites.
+
+--Ah! c'est votre avis! declara mon pere. Ne sentez-vous pas tout ce
+qu'il y a la dedans de venimeux et de deshonorant pour moi? N'avez-
+vous pas toujours ete bien traite ici? Qui a voulu prendre le bout de
+la table? Qui s'est installe, malgre nous, dans la chambre de la tour
+? Qui de nous vous a manque de respect? Quand a-t-on neglige de vous
+temoigner les soins les plus tendres et les plus deferents? De qui, de
+quoi vous plaignez-vous? Pere, je vous en prie, l'heure est grave:
+dites-le-moi...
+
+Les adjurations se pressaient, se multipliaient, se precipitaient, et
+la voix leur communiquait je ne sais quel accent pathetique dont je
+tressaillis des pieds a la tete. Du coup, cet article obscur s'eclaira
+pour moi et j'en saisis toute la signification. On accusait mon pere
+de durete envers mon grand-pere. Et je revis la scene de l'abdication
+et le demenagement ou j'avais joue mon role en portant la collection
+du Messager boiteux de Berne et Vevey.
+
+--Je ne me plains de rien, expliquait grand-pere, et je ne me suis
+jamais plaint.
+
+--Et de quoi vous seriez-vous plaint? Cette maison a continue d'etre
+la votre. Je ne m'en suis reserve que les charges et la direction qui
+vous fatiguait. Cependant on n'a pas invente ces calomnies.
+
+--Oh! mon pauvre Michel, toutes ces histoires m'assomment. Je ne lis
+pas les journaux et je m'en trouve fort bien. C'est un conseil que je
+te donne.
+
+--Parce que vous n'y etes pas attaque. Parce que je ne permettrai a
+personne de vous y attaquer. Pour moi, le coup est parti du Cafe des
+Navigateurs. Vous le frequentez encore, j'en suis sur. Je vous ai
+pourtant informe que c'etait le rendez-vous de nos ennemis. Mais vous
+mettez dans ces gens-la toute la confiance que vous me refusez.
+
+--Oh! je vais ou je veux et je vois qui me plait.
+
+--Vous etes libre, pere, sans aucun doute. Mais, dans une famille,
+tous les membres sont solidaires. Celui qui vous vise m'atteint. Celui
+qui me diffame vous insulte.
+
+--Je n'ai pas de la famille cette idee etroite. Je ne t'ai jamais
+contrarie: fais-en autant.
+
+A ce moment precis, mon pere m'apercut dans l'embrasure de la porte et
+un soupcon dut lui traverser l'esprit, car il coupa net la discussion
+en me montrant du doigt:
+
+--J'espere que vous n'y conduisez pas cet enfant.
+
+--Ou donc?
+
+--Au Cafe des Navigateurs.
+
+Et se tournant vers moi, de ce ton qui ne supportait pas de replique,
+mon pere ajouta:
+
+--Va-t'en.
+
+De sorte que je n'entendis pas la reponse. Je n'ai rien perdu de toute
+la scene. Je suis certain de la reconstituer dans son integrite, et
+sinon dans les memes termes, du moins en termes equivalents. Comme
+j'etais ne successivement au mysterieux desir sur un mot du patre qui
+conduisait ses moutons a la montagne, a la liberte pour m'etre promene
+dans les bois sauvages avec grand-pere, a la beaute pour avoir
+rencontre la dame en blanc, au trouble de l'amour parce que Nazzarena
+m'avait appris en riant que j'etais son petit amoureux, je naissais a
+la mechancete humaine qui, de toute mon enfance, avait ete absente.
+Les fameux ils de tante Dine, dont je me moquais apres les avoir
+vainement cherches autour de moi, existaient donc, et Martinod en
+etait, et le doux et gai Cassenave que mon pere avait soigne, et
+l'ancien photographe Galurin, et les deux artistes. Cette revelation
+inattendue me renversait.
+
+On allait au cafe pour s'amuser et non pour comploter. On y buvait des
+consommations multicolores en tenant des propos comiques. Non, ce
+n'etait pas possible. Et il me vint un doute a cause du calme de
+grand-pere et aussi parce que le va-t'en qui me congediait avait ete
+un peu brusque et me predisposait a la contradiction. Peut-etre ce
+morceau de papier ne meritait-il pas la lecture.
+
+Le lendemain, j'etais dans la chambre de ma mere quand mon pere y
+entra, la canne a la main, le chapeau sur la tete, revenant tout droit
+du dehors sans s'etre arrete dans le vestibule. Il se decouvrit
+rapidement, et nous vimes mieux son visage qui etait colore et
+rayonnant. Il avait son grand air de bataille, il etait content, il
+riait:
+
+--J'ai soufflete Martinod, dit-il avec simplicite, comme il aurait
+annonce: j'ai visite tel malade.
+
+--O mon Dieu, murmura ma mere, que va-t-il inventer contre toi!
+
+Et j'entendis le pas de tante Dine accourant, qui ebranlait le
+corridor. Elle arriva en ouragan. La voix sonore de mon pere l'avait
+renseignee a distance.
+
+--Bravo, Michel, bravo! s'ecria-t-elle essoufflee. Ils sont battus:
+c'est bien fait.
+
+En voila une qui ne barguignait pas sur la defense de la maison!
+
+De cet insolite brouhaha je profitai sans retard pour m'eclipser. Que
+Martinod fut gifle, je n'y voyais pas d'inconvenient, pourvu que j'en
+profitasse en quelque maniere. Je me sentais surveille davantage et
+les occasions de sortir devenaient rares. A toutes jambes je gagnai la
+rue et m'elancai du cote de la ville. Mais, des que j'atteignis la
+place du Marche, je me remis au pas et meme je m'efforcai de prendre
+un air degage, indifferent, de flaneur qui n'a pas de but de promenade
+et ne sait pas au juste ou il va. Ainsi je m'acheminai vers le cirque
+dont j'entrepris le tour en ayant soin de lever le nez en l'air pour
+bien montrer que je marchais au hasard. Personne ne pouvait s'y
+tromper. Que de fois j'avais execute ce petit manege que le succes ne
+couronnait pas regulierement! Si Nazzarena etait la, occupee a quelque
+besogne de menage, ce n'etait pas une raison pour que je m'approchasse
+d'elle, ni meme pour la saluer. La plupart du temps, je defilais sans
+lui parler, raide comme un piquet. Notre premiere conversation avait
+epuise tout mon courage, et d'ailleurs je n'aurais pas su comment la
+reprendre. Tantot elle me regardait passer en se moquant, car pour
+jouer avec moi ou de moi elle abandonnait sa gravite professionnelle
+d'ecuyere; tantot elle m'appelait. Je me rendais a son appel, mais,
+pour rien au monde, je ne l'eusse abordee.
+
+Ce jour-la, elle menait boire son cheval a la fontaine publique, et ce
+cheval, prive de son harnachement et de l'eclat des torches qui
+eclairaient pendant les representations l'interieur de la tente, me
+parut singulierement pareil a la rosse aveugle de notre fermier qui
+j'avais enfourchee quelquefois: c'etait une longue bete osseuse, qui
+remuait aussi la peau d'un bout a l'autre du corps afin de chasser les
+mouches. Aussitot je chassai de mon cote une si penible vision pour
+lui substituer le coursier rouan de la romance du Nid de cygne qui,
+dans mon livre de ballades, conduit le chevalier aupres de la jeune
+fille assise dans l'herbe au bord de la riviere ou baignent ses pieds
+nus.
+
+Mon amie etait absorbee dans son travail ou faisait semblant. Elle ne
+daignait pas remarquer ma presence. J'etais force de continuer mon
+chemin puisqu'elle ne regardait pas dans ma direction. Et ce cheval
+qui n'en finissait pas de boire, qui etait bien capable d'absorber
+toute l'eau du bassin! Il y avait de quoi se desesperer. Enfin elle se
+retourna. Elle riait, la mauvaise: donc, elle m'avait vu. Et de sa
+voix la plus naturelle, comme si elle me decouvrait tout a coup, elle
+me souhaita le bonjour.
+
+Ne m'y attendant plus, je ne trouvai rien a dire. Ma figure deconfite
+la renseigna sans doute sur mes sentiments, car elle ne se facha point
+de mon silence et meme elle le souligna:
+
+--Alors, vous etes muet, aujourd'hui?
+
+Et, riant plus fort, elle ajouta:
+
+--Eh! eh! est-ce que vous n'etes plus mon amoureux?
+
+Je baissai la tete pour cacher ma honte. Si je ne l'aimais plus?
+J'estimai sa question insensee parce qu'on ne pouvait qu'aimer
+toujours. Et ce toujours qui ne me serait jamais venu aux levres
+faisait en moi une musique etrange, si douce que rien ne devait etre
+plus doux sur la terre.
+
+Tranquillement rassuree sur mon sort et sans doute sur l'effet qu'elle
+me produisait, elle tira sur la corde de son cheval qui ne buvait plus
+et dont les naseaux humides laissaient retomber des gouttes d'eau sur
+le bassin.
+
+IV
+
+MA TRAHISON
+
+Les jours qui suivirent, a cause de ce toujours qui chantait dans ma
+poitrine, furent a la fois delicieux et acides comme ces fruits que je
+cueillais trop tot dans le jardin. J'etais sur de l'avenir et meme de
+l'eternite. Je goutais la plenitude de la tendresse qui ne cherche
+rien encore au dela d'elle-meme. Car le trouble leger que j'avais
+ressenti au contact de la joue de Nazzarena poussee contre la mienne
+en maniere de jeu s'etait bientot dissipe. Il ne manquait
+veritablement a mon bonheur que de ne pas voir mon amie; avec nos
+rencontres commencait mon embarras. Si du moins je n'avais pas ete
+force de lui adresser la parole! Je n'aurais pu supporter de
+l'embrasser et jamais je ne lui ai touche la main. Chacun de nous --
+j'y pense maintenant --croyait peut-etre a la superiorite de l'autre,
+elle pour la solidite de la maison, et moi pour son cheval, sa robe
+d'or, son talent d'ecuyere, sa vie nomade et je ne sais quoi encore
+qui lui venait de l'amour. Bientot elle admit que la partie n'etait
+pas egale: elle paraissait en public et recevait les
+applaudissements, je n'etais qu'un spectateur.
+
+Consciente de sa domination, elle ne craignit plus de m'asservir. Il
+lui arrivait de me reclamer de menus services, tels que lui acheter en
+ville un de a coudre ou du fil d'or et des aiguilles pour repriser sa
+toilette de ceremonie, et je rougissais dans les magasins en demandant
+ces objets qui sont en usage chez les filles et non chez les garcons.
+S'il fallait fournir des explications complementaires, je ne savais ou
+me cacher. Elle me fit peler des pommes de terre en sa compagnie et
+jouit de ma gene, ayant surpris les regards furtifs que je coulais du
+cote de la place et m'enlevant du coup tout le benefice de mon
+heroisme:
+
+--Rassurez-vous, mon petit homme, il ne passe personne.
+
+Quotidiennement, le matin ou le soir, je m'arrangeais pour revenir du
+college par cette place du Marche qu'elle habitait. A quelles ruses
+avais-je recours pour depister les soupcons? Quelquefois mes parents
+venaient me chercher, ou bien ils se contentaient, le parcours n'etant
+pas long, de faire quelques pas a ma rencontre. Comment ai-je reussi a
+ne pas leur donner l'eveil? L'un ou l'autre de mes camarades, ayant
+surpris mon manege, entreprit de me blaguer. L'intervention de Fernand
+de Montraut m'evita le desagrement des brimades. Comme on lui
+objectait que je refusais de parler de la petite ecuyere, il declara
+mon silence chevaleresque, et cette opinion d'un juge aussi autorise
+m'inspira beaucoup d'orgueil.
+
+Le meme jeune homme basane qui avait joint nos tetes avec ses mains,
+me retrouvant un jour en conversation avec Nazzarena, lui baragouina
+de nouveau une phrase dans leur jargon en me designant du doigt, et
+tous deux eclaterent de rire. Moi, j'aurais pleure.
+
+Cependant cette passion, plus grande que moi, et trop lourde pour mes
+quatorze ans, m'isolait peu a peu, me separait de ma famille a mon
+insu. J'oubliais les elections, et l'article du journal, et la gifle
+de Martinod qui n'avait pas eu de suites immediates comme le redoutait
+ma mere. Tandis que j'aurais volontiers pris grand-pere pour
+confident, a cause de nos visites au pavillon et aussi de la dame en
+blanc dont le souvenir, un peu incertain jusqu'alors, se fixait
+definitivement en moi. Je respirais sur moi, comme un bouquet de
+fleurs fraiches, le romanesque de nos promenades passees.
+Mysterieusement leur charme operait: ne leur devais-je pas l'emoi
+precoce de ma sensibilite exaltee? Sans elles je n'eusse peut-etre
+songe qu'a jouer quelques bonnes farces a mes professeurs. Tout au
+plus aurais-je soupire ces premiers soirs de printemps, sans savoir
+pourquoi.
+
+Une apres-midi de jeudi, --le jeudi nous avions conge, --comme je
+m'etais echappe, non sans peine, afin d'assister aux jeux du cirque et
+de guetter ensuite ma cavaliere qui, cette fois-la, ne daigna pas
+s'occuper de moi, ne sachant comment rentrer sans eveiller
+l'attention, je m'avisai d'aller rejoindre grand-pere au Cafe des
+Navigateurs ou j'avais quelque chance de le rencontrer. La discussion
+qu'il avait soutenue contre mon pere a ce sujet m'etait deja sortie de
+la tete et je ne pensais qu'a me tirer d'affaire, non a Martinod et a
+ses acolytes. J'entr'ouvris la porte avec un battement de coeur: pour
+la premiere fois je penetrais, seul, dans un pareil lieu. Grand-pere
+etait la: j'etais sauve. Du moment que je regagnerais le logis sous
+sa protection, personne ne m'interrogerait, et mon absence se
+justifierait d'elle-meme.
+
+Je m'assis dans un coin, attendant le signal du depart. Martinod, pres
+de moi, causait avec le patron de l'etablissement que je connaissais,
+car il se melait familierement aux consommateurs et meme, dans ses
+jours d'humeur prodigue, leur offrait des tournees.
+
+--Vous comprenez, expliquait celui-ci d'une voix larmoyante, c'est une
+note de plusieurs annees.
+
+--Presentez-la au fils, conseillait Martinod.
+
+--Ca ne le regarde pas.
+
+--Eh! vous verrez qu'il la paiera. Je vous le garantis. C'est un bon
+tour a lui jouer pour les elections. Et d'ailleurs, le petit a
+consomme.
+
+De qui s'agissait-il? je n'y pris pas garde. Tout a coup Martinod me
+devisagea, et sous son regard je me souvins instantanement du soufflet
+qu'il avait recu. J'eprouvai meme un vague remords de me trouver la en
+sa compagnie, mais grand-pere continuait bien de le frequenter. Apres
+tout, cette gifle, il l'avait recue et non pas donnee. Et le voila qui
+leve les bras au ciel, comme si l'on avait commis a mon egard un crime
+impardonnable:
+
+--Cet enfant qui n'a rien a boire!
+
+Jamais je n'aurais cru a tant de sollicitude. Des longtemps on me
+negligeait et meme, sans la passion qui m'absorbait et m'inclinait aux
+privations par gout de souffrir, j'eusse remarque la penurie des
+verres de sirop. Aussitot on repare l'oubli, on apporte devant moi le
+materiel reserve aux hommes murs: solennellement on m'offrira une
+verte, oh! une verte mitigee, noyee, inoffensive. Martinod declare:
+
+--Je la lui composerai moi-meme.
+
+--Je compte sur vous, precise grand-pere desinteresse qui s'exalte
+avec Glus sur l'andante de la deuxieme sonate de Bach pour piano et
+violon. Et pas de plaisanterie!
+
+--Pere Rambert, ne vous frappez pas.
+
+Decidement, ce Martinod est bon garcon, complaisant et pas
+susceptible. Sa joue est peut-etre encore chaude et il me soigne comme
+son propre moutard. Il ne compose pas la mixture de la meme facon que
+grand-pere. Les morceaux de sucre superposes ont fondu: on peut
+maintenant verser l'absinthe. Mazette! c'est qu'il me traite
+serieusement, et non pas en bebe gorge de lait! Quelle jolie couleur
+trouble! Ce breuvage doit etre extraordinaire. Je le goute et le
+declare aussitot delicieux, sans bien savoir, pour mieux jouer mon
+role, ce qui me vaut les suffrages de Cassenave et de Galurin.
+
+--C'est la premiere, declarent-ils, ce ne sera pas la derniere.
+
+Je suis presque l'objet d'une ovation, et par gratitude je tourne vers
+Martinod un oeil humide. Mais pourquoi me considere-t-il en silence,
+avec cet air apitoye? Ai-je donc une mine de papier mache? Enfin il se
+penche vers moi et murmure a mon oreille ces simples mots qui achevent
+de m'inquieter:
+
+--Pauvre petit!
+
+Pourquoi diable m'appelle-t-il pauvre petit? Suis-je donc malheureux a
+ce point? Sans doute il y a Nazzarena que je n'ai pas reussi a
+rejoindre de tout le jour. Oui, evidemment, je suis malheureux,
+puisque tout le monde le remarque. Seulement, on a tort de le
+remarquer. C'est un secret cache au fond de mon coeur, et personne n'a
+le droit de m'en parler, fut-ce pour me plaindre et m'adresser des
+consolations. Aussitot je montre un visage rebarbatif, destine a
+decourager les sympathies. Mais je ne puis soutenir cette attitude.
+Depuis que j'ai vide mon verre, je sens sur mes yeux comme un voile
+et, dans tout mon corps, une chaleur, une torpeur amollissante et
+comme un besoin d'affection et de confiance. D'ailleurs, je me suis
+mepris sur les intentions de Martinod. Il ne songe pas a mon amour ou
+ne sait rien de lui, et, sans crainte de me dejuger, maintenant je
+regrette de ne pas lui entendre prononcer le nom de Nazzarena. Il me
+fascine du regard, comme le serpent de mon histoire naturelle devait
+fasciner les oiseaux, et, de sa voix aux inflexions caressantes,
+insinuantes, calines, il me donne a comprendre que dans ma famille je
+suis meconnu. A mots couverts, avec toutes sortes de circonlocutions,
+d'hesitations, de reticences, il me revele la preference de mon pere
+pour un de mes freres aines. Lequel? Etienne ou Bernard? A distance,
+je ne me rappelle plus celui qu'il me designa. Bernard a cause de sa
+tournure militaire, de sa demarche decidee, de sa gaite, de son elan
+et de la ressemblance? Etienne pour sa nature egale et fine, pour ses
+bonnes notes, pour son application, pour ses distractions aussi? Ma
+foi, je ne puis aujourd'hui trancher la question. Mes parents nous
+traitaient sans aucune difference et chacun etait l'objet d'une
+attention speciale ou il etait libre de voir une faveur. Pourtant, je
+n'hesitai pas a croire cet etranger qui ne nous connaissait pas, qui
+n'avais jamais mis les pieds a la maison, et dont je n'ignorais pas
+que mon pere venait de chatier les perfides manoeuvres.
+
+Oui, j'etais meconnu dans ma famille. D'imperceptibles temoignages
+sortirent de l'ombre, grossirent comme des nuages que le vent
+rapproche. Sans cesse mon pere nous entretenait des absents, et quand
+il recevait de leurs nouvelles, il rayonnait. Leurs bulletins etaient
+des bulletins de victoire. Il portait sur son front l'orgueil
+paternel. Moi seul, j'etais tenu a l'ecart systematiquement. Je ne
+comptais pas. Avec quelle durete, l'autre semaine, il m'avait crie:
+va-t'en! Savait-il que je frequentais le cirque malgre sa defense et
+que je pelais des pommes de terre sur la place publique? Si Bernard ou
+Etienne avaient ete les coupables, il serait parvenu a le savoir et
+les aurait grondes, tandis qu'on m'accueillait avec un mepris
+outrageant. Moi qui portais le poids d'un si bel amour, je ne
+recoltais que des humiliations et des avanies. Surtout, surtout mon
+pere ne m'aimait pas, je n'etais aime de personne. Tout me
+predisposait a le croire, puisque de tout le jour je n'avais pas
+rencontre Nazzarena. Il n'y avait que grand-pere, et grand-pere
+s'absorbait dans ses conversations, dans sa musique, dans la fumee de
+sa pipe, dans son telescope et ses almanachs. Je l'implorai du regard
+: maintenant il s'enflammait avec Glus sur un quintette de Schumann.
+Le monde n'existait pas pour lui a cette heure: de l'existence du
+monde j'aurais consenti a me passer, pourvu qu'il s'occupat de moi.
+J'eus la sensation horrible que j'etais abandonne de tous, et que cet
+homme qui me glissait de tout pres, d'une voix emue et compatissante,
+ses condoleances, venait de m'annoncer un malheur irreparable.
+J'aurais voulu pleurer, et a cause de tant de visages curieux, je
+retins mes larmes. Mais, sur la banquette de ce cafe, je connus la
+tristesse d'etre incompris, la solitude au milieu de la foule, le
+desespoir. Une vie se compose de beaucoup de chagrins: en ai-je
+eprouve de plus intenses que ce desespoir imaginaire?
+
+Ainsi, desarme par la tendresse meme qui mettait a vif ma sensibilite,
+et fascine par le serpent, j'entrai, sans le savoir, dans le complot
+qui se machinait contre mon pere. Parvenu a son but, plus facilement
+peut-etre qu'il n'eut suppose, --car il ignorait qu'il avait l'amour
+pour allie, --Martinod repeta d'une voix a fendre l'ame:
+
+--Pauvre petit!
+
+Mes sanglots contenus me suffoquaient. Il pouvait triompher tout haut
+: il avait reussi au dela de ses esperances, la semence de ses
+suggestions devait lever plus tard et produire ses fruits empoisonnes.
+Mais ne jouait-il pas sur le velours? J'avais trop de candeur encore
+pour me douter que la haine sait flatter et sourire, prendre un visage
+aimable, protester de sa sympathie ou de sa pitie et serrer ses
+phrases comme des liens autour de celui qu'elle veut immobiliser.
+Cette haine-la, qui s'adresse, la bouche en coeur, aux amis, aux
+parents de l'homme qu'elle poursuit et qu'elle atteindra plus surement
+par ricochet, plus tard meme on ne saura pas toujours la denoncer. Il
+n'y a plus guere de sentinelles, comme tante Dine, pour veiller sur
+l'arche sainte de la famille.
+
+Il etait dit que les circonstances favorisaient le plan de Martinod.
+Un dimanche apres midi, comme je flanais a la fenetre au lieu de
+terminer un devoir, --c'etait dans la chambre de la tour ou je
+m'installais volontiers, mais grand-pere etait absent, --quel
+spectacle tout a coup me frappa d'etonnement et meme d'epouvante! La
+troupe du cirque envahissait notre jardin. Elle avait franchi la
+grille qui, sans doute, malgre la vigilance de tante Dine, etait
+demeuree ouverte a cause des allees et venues plus frequentes un jour
+de fete. Elle debordait sur les pelouses, elle pietinait les plates
+bandes sans vergogne. Il y avait des femmes toutes depenaillees, qui
+portaient des enfants dans les bras, il y avait les deux clowns que
+j'avais fini par identifier, il y avait la vieille danseuse de corde
+aux cheveux gris, et il y avait --o douleur! --Nazzarena elle-meme,
+Nazzarena sans chapeau, mal peignee et debraillee. Pour la premiere
+fois, je remarquai sa misere. Chez nous, dans l'allee bien ratissee,
+on l'eut prise pour une pauvre fille de la campagne.
+
+Muet de stupeur, je n'osais ni me cacher ni me pencher au dehors. La
+peur de ce qui arriverait infailliblement me paralysait. Mais pourquoi
+etaient-ils venus? que demandaient-ils? quel mauvais vent les amenait?
+Notre jardin ne pouvait convenir a des roulants, a des bohemiens, a
+des gens qui ne connaissent la terre que pour marcher dessus. Encore
+si c'etait le jardin d'autrefois ou la mauvaise herbe poussait a
+l'aventure et qu'on ne taillait ni n'arrosait jamais! Encore si grand-
+pere avait ete la pour recevoir ces hotes suspects! Nazzarena,
+Nazzarena, retournez vite a votre roulotte et a la tente blanche ou
+vous regnez! Ici, je vous jure que ce n'est pas votre place.
+
+Veritablement j'endurais le martyre a les voir s'ebattre sans retenue
+sur notre gazon et nos corbeilles. J'aurais du moins voulu crier, les
+prevenir, et je ne pouvais pas. A cette fenetre ouverte je me sentais
+prisonnier. Et dans une detresse infinie, je mesurais la distance qui
+separait de la maison mon amour.
+
+Deja l'un des clowns sonnait a la porte. Mon Dieu! qu'allait-il se
+passer? A peine avait-on commence de parlementer avec Mariette dont je
+savais pourtant l'humeur peu accommodante, que se produisit la
+catastrophe. Tante Dine accourut a la rescousse et fit tete a la
+troupe entiere de la belle facon. Distinctement, ce dialogue monta
+jusqu'a ma croisee:
+
+--Qu'est-ce que vous voulez, vous autres?
+
+Une voix gazouillante repondit:
+
+--C'est bien ici la maison au pere Rambert?
+
+--Que lui voulez-vous, au pere Rambert? Passez votre chemin. Allez-
+vous en.
+
+Abominable injustice! Les mendiants de la ville recevaient bon
+accueil, ils avaient meme leur jour comme les dames de la societe, et
+la Zize Million qui etait folle, et cet ivrogne de Oui-oui touchaient
+des rentes a la porte. Alors, pourquoi ne pas attendre que ces
+honorables acrobates s'expliquassent? Tante Dine, pourtant charitable
+et toujours prete a porter secours, les expulsait avec violence, rien
+que pour leur qualite d'etrangers. Ignominieusement chasses, ils se
+revolterent et criblerent d'invectives leur persecutrice qui, je dois
+en convenir, ne fut pas en reste. Cela fit un boucan infernal. La
+danseuse de corde surtout glapissait et se tapait les cuisses. Cette
+fois, je me decidai a intervenir en faveur de mes amis, des amis de
+Nazzarena. Soudain, au moment ou j'allais quitter mon observatoire
+pour voler au combat, mon pere, sans doute attire par le tumulte,
+apparut sur le seuil. Il ne daigna meme pas ouvrir la bouche. D'un
+seul geste, mais quel geste categorique! il montra le portail, et
+toute la bande rugissante recula, s'entassa entre les deux colonnes
+qui soutenaient la grille et s'enfuit. Ce fut immediat et
+extraordinaire.
+
+Je fus outre d'une si rapide et si complete debacle. Moi seul,
+puisqu'il en etait ainsi, je resisterais a cette autorite que nul ne
+bravait en face. Et dans mon enthousiasme enfin retrouve, je me
+precipitai dans l'escalier et degringolai les marches quatre a quatre,
+au risque de me carabosser, pour rejoindre mon cher amour.
+
+--Ou vas-tu? me dit mon pere qui n'avait pas encore quitte son poste
+et me barrait la route.
+
+Je gardai le silence. Deja mon exaltation tombait.
+
+--Remonte au plus vite, acheva-t-il, je te defends de sortir.
+
+Sans broncher, mais gonfle de colere et me rongeant les poings, je
+repris l'escalier. Personne donc ne lui resisterait jamais? Comme les
+autres j'etais vaincu immediatement, subjugue, meduse, rien que pour
+l'avoir affronte. On croit qu'il est facile de se revolter contre le
+pouvoir: j'apprenais que cela depend des gouvernements. Et je
+ressassai et remachai les insinuations de Martinod dont je constatais
+la sincerite. Celui-la voyait clair, celui-la se revelait un veritable
+ami.
+
+Cependant je ne cedai qu'en apparence. A peine avais-je reintegre la
+tour que je guettai sournoisement le bruit des portes. Lorsque je fus
+assure que mon pere avait regagne son cabinet et que la voie etait
+libre, je redescendis a pas de loup et me glissai hors de la maison.
+La grille franchie, anime d'un courage nouveau, je respirai mieux et
+me redressai. Cette fois, il ne s'agissait plus de biaiser, de ruser,
+de donner le change aux promeneurs. Je courus tout droit a la place du
+Marche. Devant la foule des dimanches qui s'amusait du demenagement,
+les bohemiens roulaient les toiles de la tente, empilaient les bancs
+les uns sur les autres. J'augurai mal de cette levee de camp. Enfin
+j'apercus Nazzarena qui ramassait des ustensiles epars. L'heure
+n'etait plus a la timidite, mais aux resolutions heroiques. Devant
+tant de spectateurs, dont un grand nombre, sans doute, connaissait le
+petit Rambert, tel un chevalier de mes ballades, je m'elancai vers mon
+amie. Quand elle m'apercut, elle me jeta un regard navre.
+
+--On nous a chasses de chez vous, m'expliqua-t-elle avant que j'eusse
+parle.
+
+Que repondre a cette douloureuse constatation? Sans doute elle me
+rangeait parmi ses persecuteurs.
+
+--Ce n'est pas moi, criai-je pour me separer des miens sans retard.
+
+--Oh! reprit-elle avec philosophie, c'est bien sur que ce n'est pas
+vous. Vous etes trop petit. On allait prevenir votre grand-papa qu'on
+s'en va demain. Demain matin.
+
+--Demain! repetai-je, comme si je n'avais pas entendu ou pas compris.
+
+--Oui, demain. Vous voyez bien. On charge le materiel sur les
+voitures. Les freres Marinetti nous ont laches: point de matinee
+aujourd'hui, une belle recette perdue.
+
+A ma profonde surprise, elle ne m'en voulait pas de son expulsion et
+meme, jusque dans mon chagrin, je remarquai l'interversion inopinee
+des roles: elle me temoignait une consideration nouvelle et je
+prenais un vague petit air protecteur. A mon insu le prestige de la
+force operait. Aussi ne me proposa-t-elle pas de l'aider quand, la
+veille encore, elle n'y eut pas manque.
+
+Une des megeres sortit de la plus prochaine roulotte sa longue tete
+jaune et l'accusa de perdre son temps.
+
+--On m'appelle, m'avertit Nazzarena. Ce qu'il y a d'ouvrage pour un
+depart! Adieu, adieu, mon petit amoureux, je te souhaite une autre
+bonne amie. Tu es zentil, tu la trouveras.
+
+Elle ne me tendit pas la main, et peut-etre n'osa-t-elle pas, a cause
+du respect qui lui etait venu depuis qu'elle avait vu la maison. Et
+moi, je ne trouvais rien a lui repondre. Niaisement je souris a ses
+etranges voeux qui me paraissaient abominables et sacrileges, et le
+tutoiement qu'elle avait employe me fut en meme temps doux comme une
+caresse. Son depart m'atterrait. Son depart me coupait bras et jambes
+et me vidait la cervelle. Je restais la, comme un paquet. Pour moi, le
+temps ni le lieu ne comptaient plus: elle partait. Je l'apercus qui,
+plus loin, portait peniblement le harnachement de son cheval. Elle
+m'adressa un petit signe avant de disparaitre derriere une des
+guimbardes. J'eus la sensation qu'elle etait deja loin de moi, et je
+reussis a m'en aller.
+
+Ou irais-je? Confondant la durete de ma famille et l'exil de
+Nazzarena, je ne songeais pas a rentrer chez nous. Quel appui, quelle
+consolation y aurais-je rencontres? Mon pere m'avait defendu de sortir
+: je pouvais prejuger l'accueil qui m'attendrait. J'errai dans la rue,
+parmi les promeneurs endimanches, heurtant dans ma distraction l'un ou
+l'autre qui me traitait de maladroit ou de malotru, ce qui m'etait
+presque agreable, tant j'avais besoin de changer le cours de ma peine.
+D'un pas automatique, et sans etre le maitre de ma direction, je
+parvins au Cafe des Navigateurs. Grand-pere me comprendrait, grand-
+pere me representait le salut auquel ce cher Martinod collaborerait.
+
+La salle etait bondee, et tout de suite cette atmosphere de tabac et
+d'anis, ce bruit de paroles, ce mouvement, cette agitation me
+reconforterent. Je perdis la notion directe de ma douleur, et meme je
+percus distinctement qu'il se passait quelque chose d'anormal et de
+solennel. Une decision de premier ordre avait ete prise et, a la facon
+dont on en parlait, je devinai que c'etait la un de ces evenements
+historiques que plus tard l'on apprend en classe. Grand-pere etait
+l'objet de mille temoignages d'honneur et de sympathie. On
+l'entourait, on le felicitait, on lui prenait les mains, bien qu'il
+resistat. Et, supreme faveur, on apporta du champagne. Du champagne,
+un jour comme celui-la! Je commencai d'en etre ecoeure, d'autant plus
+qu'on ne m'avait point donne de verre.
+
+--Une coupe, --ordonna Martinod, ce cher Martinod qui decidement me
+comblait, --une coupe au miochard.
+
+Et il leva la sienne en l'air, d'un geste large en proclamant:
+
+--A l'election du pere Rambert! a la victoire de la Republique!
+
+--Bravo! approuva le fidele Galurin.
+
+Glus et Merinos s'epanouissaient de bonheur: sans doute ils voyaient
+s'ouvrir l'ere de la Beaute dont ils s'etaient entretenus devant moi
+si souvent. Quant a Cassenave, il supportait des deux mains le poids
+de sa tete, et, les yeux vagues, fixait peut-etre quelque vision. La
+servante inclinant la bouteille sur son verre, il dut imaginer que
+l'une des belles dames en robe Empire qui descendaient par le plafond
+de sa mansarde pour lui donner a boire lui rendait publiquement visite
+:
+
+--Ziou, fit-il en se redressant.
+
+Et devant la mousse qui montait, suivie du vin d'or, il fut pris d'un
+frisson convulsif. Ses mains tremblantes ne reussirent pas a atteindre
+la coupe, et il hoquetait de convoitise et d'impuissance.
+
+Grand-pere, seul, manquait d'entrain et meme de gaiete. Sa mauvaise
+humeur etait evidente. Il ne tenait point a la popularite, ni aux
+acclamations. Tout ce monde qui ouvrait la bouche pour boire ou pour
+crier le genait, l'enervait, et je crois qu'il eut prefere se trouver
+ailleurs, a la campagne par exemple, a manger des fraises arrosees de
+creme de lait. Cependant on le contraignait a ceder a l'enthousiasme
+general.
+
+--Apres tout, peut-etre bien, concedait-il. Surtout pas de tyrans. La
+liberte.
+
+Oh! non, pas de tyrans! Et je revis instantanement mon pere, sur le
+seuil de la porte, chassant de son bras tendu ces pauvres diables de
+bohemiens. Et, par maniere de protestation, je vidai ma coupe.
+
+A ce moment precis, --je n'oublierai de ma vie ce spectacle, --mon
+pere, fait inoui, entra au Cafe des Navigateurs. Je tournais le dos a
+la porte: par consequent je ne pouvais l'apercevoir que dans la
+glace. Or, ce fut le visage de Martinod qui me signala sa presence.
+Martinod, tout a coup, devint bleme, et la main qui tenait le verre
+trembla comme celle de Cassenave, de sorte qu'un peu de champagne en
+gicla. Deja mon pere, devant qui l'on s'ecartait rapidement comme
+devant un personnage d'importance ou comme si l'on avait peur de lui,
+atteignait notre table. Il ota son chapeau, et dit tres poliment:
+
+--Je vous salue, messieurs, je viens chercher mon fils.
+
+Personne ne souffla mot. Il se fit un grand silence, non seulement
+dans notre groupe, mais dans toute la salle attentive a cet incident.
+L'apparition de Nazzarena sur son cheval noir dans le cirque ne
+provoquait meme pas tant de curiosite. On n'entendit qu'une
+exclamation: oh! poussee par le patron qui, la serviette en main,
+s'immobilisait devant son comptoir. Le premier, grand-pere se remit et
+repondit avec calme, presque avec impertinence:
+
+--Bonjour, Michel. Veux-tu prendre quelque chose avec nous?
+
+Cette offre fut accueillie dans l'assistance par de petits rires
+narquois et les langues se delierent. Mais la diversion ne dura pas.
+Deja mon pere reprenait:
+
+--Merci. Je viens chercher mon fils. Il est bientot l'heure du diner
+et nous vous attendons tous les deux.
+
+Par la, il invitait grand-pere a se retirer avec nous. Comprenant que
+son invitation n'etait pas agreee, il toisa Martinod qui, pour
+afficher son courage, ricanait maintenant:
+
+--Dites donc, monsieur Martinod, puisque je me suis decouvert, je vous
+prie de vous decouvrir.
+
+C'etait vrai que Martinod gardait son chapeau sur la tete, mais je
+savais que c'etait l'usage au cafe. Loin d'obtemperer a cet ordre, --
+a cause du ton, personne ne s'y trompa malgre le je vous prie, --il
+s'empressa d'enfoncer davantage son couvre-chef. La salle entiere
+interessee et captivee, suivait les phases du dialogue, et dans un
+coin un loustic lanca:
+
+--Saluera. Saluera pas.
+
+Mon pere s'avanca et il me parut comparable a un geant. Seul contre
+tous, c'etait lui qui repandait la crainte. De sa voix nette que je
+connaissais bien, qui remuait Tem Bossette au fond de la vigne et
+rassemblait la maisonnee en un instant, il articula:
+
+--Voulez-vous que je fasse sauter votre chapeau avec ma canne,
+monsieur Martinod? Car ma main ne peut plus vous toucher.
+
+Cette fois, on cessa de plaisanter. Le cas devenait tragique: on
+aurait entendu tisser une araignee. Grand-pere sauva la situation:
+
+--Allons, Martinod, dit-il: il faut etre poli.
+
+--Pere Rambert, c'est bien pour vous, conceda Martinod.
+
+Tout de meme il se decouvrit. On vit mieux sa figure exsangue et sur
+sa defaite ne subsista aucun doute. Deja mon pere, vainqueur, se
+tournait vers Cassenave, perdu dans ses reves:
+
+--Vous aussi, mon ami, vous feriez mieux de rentrer chez vous.
+
+Et Cassenave terrifie, s'ecria en pleurant, ce qui detendit les nerfs
+de chacun et parut extremement drole:
+
+--Je vous jure que je n'ai pas bu, monsieur le docteur.
+
+La-dessus nous sortimes, mon pere et moi, lui devant, moi derriere, et
+bien que les tables deja serrees fussent toutes garnies de
+consommateurs, je circulai entre elles sans difficulte, a cause de la
+place qu'on laissait respectueusement a mon guide. Pour ne pas
+ressembler a Martinod, dont la lachete me degoutait, je m'efforcais de
+me tenir droit et de prendre un air degage. Au fond, j'eprouvais une
+peur indicible de ce qui se passerait dans la rue quand nous serions
+seuls tous les deux. Jamais, sauf peut-etre dans ma toute premiere
+enfance, mes parents ne m'avaient inflige de chatiment corporel:
+notre fierte faisait partie de notre education. Cette fois, je m'y
+attendais. Pourvu que ce ne fut pas un soufflet, comme a Martinod?
+Martinod etait un ennemi de la maison et j'avais bu son champagne.
+Mais je ne me souciais plus de la maison. Comme grand-pere,
+j'entendais etre libre. Grand-pere n'avait-il pas pris un fusil,
+lorsqu'il avait echoue dans le sang des journees de Juin, contre la
+defense de son propre pere, le magistrat, le pepinieriste dont il se
+moquait bien? On me frapperait, on me brutaliserait, on n'obtiendrait
+rien de moi. Et, contre l'epouvante qui me tordait, je me crispais
+jusqu'a atteindre enfin une sorte d'insensibilite, cette force de
+resistance qui permet de tout supporter sans plier et sans se
+plaindre.
+
+Je n'eus pas a me servir de cette provision d'energie que
+j'emmagasinais en vue du martyre. Dehors, mon pere se contenta de me
+demander sans hausser la voix:
+
+--Es-tu venu souvent dans ce cafe?
+
+--Quelquefois.
+
+--Tu n'y remettras jamais les pieds.
+
+Je compris qu'en effet je n'y pourrais jamais remettre les pieds. Mais
+serait-ce la toute ma punition? Nous marchions cote a cote, et tres
+vite. Bien qu'il ne manifestat plus rien de ses pensees, je ne saurais
+dire a quel signe je le sentais agite d'une grande tempete en dedans.
+Il pouvait me briser, me casser en deux, et il se taisait. Nous
+passames ainsi sur la place du Marche. Je me decouvrais semblable a
+ces malfaiteurs que j'avais vu conduire en prison par un gendarme.
+Pourvu que Nazzarena ne me reconnut pas? Elle me representait la vie
+libre, comme j'etais l'esclavage.
+
+Enfin nous arrivames devant la porte de la maison. Mon pere, avant de
+l'ouvrir, se retourna vers moi et, m'enveloppant tout entier de son
+regard sous lequel je baissai la tete, malgre moi, comme un coupable:
+
+--Pauvre petit! dit-il (c'etaient les expression memes de Martinod),
+qu'est-ce qu'on voulait faire de toi!
+
+J'etais dans un tel etat de tension que cette pitie soudaine eut
+raison de ma revolte et que je fus sur le point de me jeter dans ses
+bras en pleurant. Deja il s'etait repris et, de sa voix de
+commandement, declarait:
+
+--Il faudra bien que tu obeisses. Il le faudra bien.
+
+Du coup je me rebiffai de nouveau. Il affirmait son autorite dont il
+n'avait pas abuse pourtant: ce serait pour moi la guerre sacree de
+l'independance.
+
+Ma mere inquiete, dont j'avais deja distingue l'ombre derriere la
+fenetre, guettait notre retour et vint au-devant de nous jusqu'au
+sommet des marches.
+
+--Il y etait, expliquait simplement mon pere, je ne m'etais pas
+trompe.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura-t-elle comme si elle apprenait un malheur
+qu'elle n'eut pas imagine.
+
+Et tante Dine qui la suivait leva les bras au ciel:
+
+--Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible!
+
+On ne me gronda pas davantage. Bon gre mal gre, on avait ramene
+l'enfant prodigue. Et moi, loin d'etre reconnaissant de cette
+indulgence que je m'explique mieux aujourd'hui par l'incertitude de
+mes parents sur les influences que j'avais subies et sur la facon de
+me reconquerir, j'appelais de toutes mes forces recuperees ma douleur
+d'amour que tous ces incidents avaient recouverte, en me repetant:
+
+"Nazzarena part demain. Nazzarena part demain."
+
+V
+
+LES DEUX VIES
+
+Je ne dormis guere de la nuit, et dans un demi-sommeil je confondais
+la guerre sacree de l'independance et la perte definitive de
+Nazzarena. Mon amour faisait partie de cette liberte que celebrait
+grand-pere et pour laquelle il avait pris un fusil. Au matin, j'etais
+fermement resolu a ne pas me rendre au college et a courir la supreme
+chance d'assister au depart des forains. Les adieux de la veille
+avaient ete manques: sans preparation, je n'avais rien trouve a dire.
+Non, non, cela ne pouvait finir ainsi.
+
+Je pretextai donc un mal de tete, auquel on voulut bien croire. Je
+compris qu'on me tenait pour ebranle par la scene du Cafe des
+Navigateurs. Et meme tante Dine m'apporta en cachette un lait de poule
+mousseux et digestif, favorable aux migraines, si savoureux que je
+m'en delectai malgre mon chagrin, ce qui m'occasionna une humiliation
+interieure.
+
+--Tu resteras au lit jusqu'a midi, conclut-elle en emportant la tasse.
+
+Elle aussi, elle ajouta:
+
+--Pauvre petit!
+
+Ce qui lui retira immediatement ma gratitude, car je n'entendais plus
+desormais etre traite en enfant, puisque j'aimais.
+
+Des qu'elle fut sortie, je m'habillai en hate, mais non sans quelque
+recherche, et grimpai dans la chambre de la tour, ou grand-pere
+m'accueillit avec etonnement et avec des signes de plaisir.
+
+--On t'as laisse monter? me demanda-t-il.
+
+Pourquoi cette question? Je n'avais demande la permission a personne.
+Il se contenta de hausser les epaules, deja revenu a sa philosophie.
+
+--Oh! moi, ca m'est bien egal.
+
+Des quatre fenetres de la tour, on commandait tous les chemins. Mon
+plan consistait a guetter de ce belvedere le defile des roulottes.
+Elles etaient chargees, elles avanceraient avec lenteur, je calculais
+que j'aurais le temps de les rattraper. Par ou s'en iraient-elles?
+Aucun indice ne me renseignait. J'imaginais qu'elles prendraient la
+route d'Italie, et je surveillai celle-la davantage. J'etais donc
+installe devant une des croisees, a demi dissimule par un meuble,
+quand on frappa a la porte, et mon pere entra. Je pensai qu'il venait
+me chercher, et je sus immediatement que, malgre mes resolutions, je
+ne lui resisterais pas; il avait, comme la veille, son air calme
+d'autorite souveraine et indiscutable. Absorbe par le but qu'il
+poursuivait, il ne me vit pas et meme, comme il marcha droit a grand-
+pere, il me tourna presque le dos. Jusqu'a mon intervention il devait
+ignorer ma presence. Apres un salut qui fut courtois et bref, il
+montra le journal qu'il apportait, un journal du pays:
+
+--Cette feuille annonce que vous vous presentez aux elections a la
+tete de la liste de gauche: est-ce vrai, pere?
+
+Sous la forme interrogative de cette simple phrase, je devinais tout
+un bouillonnement de colere qui se contenait encore. Au port de la
+ville, un mur plat qui surplombait le lac etait balaye des vagues les
+jours de vent ou de tempete. Nous nous amusions quelquefois, mes
+camarades et moi, a passer dessus, entre deux lames, au risque de
+recevoir de l'ecume ou des paquets d'eau. Mais, certains jours plus
+mauvais, cette bravade devenait impossible. On disait alors du lac
+souleve qu'il fumait. J'eus la sensation que tout a l'heure, ainsi, la
+route serait barree.
+
+Du dialogue qui suivit, comment aurai-je oublie un traitre mot? Grand-
+pere, doucement et cranement ensemble, a son habitude (il detestait
+les scenes et les evitait le plus souvent, mais la couardise d'un
+Martinod n'etait pas son fait), se contenta de repondre:
+
+--Je suis libre, je pense.
+
+--Personne n'est libre, reprit mon pere avec une volonte de ne pas
+hausser le ton qui m'impressionna jusqu'aux moelles. Nous dependons
+tous les uns des autres. Et vous n'ignorez pas que vous vous presentez
+contre moi.
+
+Cette fois la riposte de grand-pere fut plus aigre: il ne cederait
+pas, il se defendrait. Enfin!
+
+--Je ne me presente contre personne, declara-t-il, je me presente,
+voila tout. Et je n'empeche personne de se presenter. Je te le repete,
+Michel: chacun est libre d'agir selon son bon plaisir.
+
+Mon pere, avec une eloquence qui peu a peu s'echauffait et qu'il
+rompait alors, comme s'il etait determine a ne pas se departir de la
+forme la plus respectueuse et luttait sans cesse pour s'y maintenir
+contre l'entrainement de sa parole, essaya de le convaincre par toute
+une argumentation que meme a distance je crois pouvoir resumer.
+Pourquoi cette candidature de la derniere heure quand jamais grand-
+pere n'avait songe a jouer un role politique et quand il n'ignorait
+point que son fils etait le chef du parti conservateur? Comment n'y
+pas reconnaitre une manoeuvre de Martinod, trop heureux de venger son
+soufflet et d'annoncer la desagregation de la famille Rambert? Mais on
+ne se laissait pas prendre au piege grossier d'un Martinod.
+
+--Enfin, acheva-t-il, nous ne pouvons pas etre candidats l'un contre
+l'autre.
+
+Le petit rire de grand-pere accompagna sa reponse:
+
+--Oh! oh! pourquoi pas? Ce sera nouveau et je n'y vois, pour ma part,
+aucun inconvenient.
+
+--Mais parce qu'une famille ne peut pas etre divisee.
+
+--Une famille, une famille, tu n'as que ce mot-la a la bouche. Les
+individus comptent aussi, je suppose. Et d'ailleurs, pourquoi tes
+convictions ne sont-elles pas les miennes, puisque tu es mon fils?
+
+--Vous oubliez que mes convictions sont celles de tous les notres,
+jusqu'a votre pere.
+
+--Oui, le pepinieriste. Tu oublies le soldat de l'Empereur...
+
+--Il servait la France. La France passe premiere. Je n'admets pas les
+emigres.
+
+--... Et ton grand-oncle Philippe Rambert, le sans-culotte?
+
+--Ne parlons pas de luit: c'est notre honte. Toute famille a une
+tradition. La notre, jusqu'a vous, etait simple et belle: Dieu et le
+Roi.
+
+--Moi, la liberte me suffit. Je te laisse la tienne, laisse-moi la
+mienne, une fois pour toutes.
+
+--Mais je vous repete que la solidarite de notre nom et de notre race
+vous oblige. Votre liberte n'est d'ailleurs qu'une chimere. Nous
+sommes tous en etat de dependance. Me contraindrez-vous a vous
+rappeler que cette dependance, je l'ai acceptee avec toutes ses
+charges? La maison meme qui nous abrite et que j'ai sauvee est le
+temoignage de notre duree et de notre unite sous le meme toit.
+
+Peu a peu, la conversation devenait une bataille. Mon pere me semblait
+si grand et si puissant que d'une chiquenaude il eut ecrase grand-
+pere, et pourtant grand-pere lui tenait tete avec sa petite voix
+pointue et un air crispe que je ne lui connaissais pas. De les voir
+dresses l'un contre l'autre j'eprouvais de la peur et une horrible
+gene. Dans ma rebellion nouvelle contre l'autorite, je me sentais de
+coeur avec grand-pere. Cette liberte, dont on parlait pour l'attaquer
+et la defendre, je lui donnais les traits de Nazzarena qui s'en
+allait. Et il me parut que je commettrais une lachete comme, au Cafe
+des Navigateurs, Martinod, quand il s'etait decouvert par ordre,
+montrant sa face bleme d'epouvante, si je n'intervenais pas en faveur
+de mon compagnon, de mon camarade de promenades, de celui qui m'avait
+transmis comme un radieux heritage --le seul dont il disposat --son
+amour de la nature intacte, de la vie nomade, de l'independance qui
+rejette fierement toutes les regles, et peut-etre le gout meme de
+l'amour qui, a lui seul, pouvait resumer tout cela. Je ne me
+dissimulais pas les risques, je devinais la correction qui suivrait et
+cependant je m'avancai, pareil a un petit martyr qui reclame le
+supplice:
+
+--Grand-pere est libre, criai-je aussi fort que je pus.
+
+Je crus avoir pousse un cri formidable, et c'est a peine si je
+m'entendis moi-meme. Je fus etonne et vexe de n'avoir pas fait plus de
+bruit. J'en constatai neanmoins l'effet immediat, qui suffit a ma
+satisfaction et ne me rassura point. Mon pere s'etait brusquement
+retourne, stupefait de ma presence et de mon audace. Cette fois la
+route etait barree, comme au bord du lac, les jours de tempete. Il
+nous devisagea tour a tour pour surprendre notre complicite, notre
+entente. Devant lui, nous n'etions veritablement plus rien du tout. Sa
+force pouvait nous briser tous les deux. Ses yeux deja nous
+foudroyaient. Sa voix retentirait sur nous comme un tonnerre. L'orage
+qui s'amoncelait serait terrible.
+
+Qu'attendait-il et pourquoi gardait-il le silence? Ce silence qui se
+prolongeait devenait plus inquietant, plus tragique. J'y ecoutais ma
+peur comme le tic-tac d'une horloge.
+
+Mon pere, ayant pris le temps de se ressaisir par un effort qui dut
+etre surhumain, se detourna de moi que son regard terrorisait pour
+s'adresser a grand-pere:
+
+--C'est bien, dit-il avec une tranquillite et une douceur dont je fus
+deconcerte, je ne suis plus candidat. Nous n'offrirons pas a la ville
+le spectacle de nos divisions. Mais je me permettrai de vous donner un
+conseil. Martinod, par mon desistement, obtient ce qu'il desire; il
+ne poursuivait pas un autre but. Ne soyez pas plus longtemps
+l'instrument de cet homme qui m'a bassement calomnie et renoncez de
+votre cote a cette candidature dont vous n'avez que faire.
+
+Grand-pere, s'il fut surpris de ce revirement, ne le manifesta
+d'aucune facon:
+
+--Oh! tu as bien tort de te retirer. Tu aurais peut-etre ete elu, et
+moi, ca m'est egal. Je tiens principalement a desavouer tes opinions
+politiques. La famille ne nous commande pas nos idees.
+
+Mon pere dut hesiter une seconde a reprendre la discussion et il y
+renonca definitivement. Il y renoncait parce qu'un autre sujet lui
+tenait davantage au coeur:
+
+--Laissons cela, declara-t-il. Mais il s'est passe dans ma maison
+quelque chose de plus grave encore et que je ne puis tolerer. Vous
+m'avez pris cet enfant que je vous confiais.
+
+Le debat changeait et j'en devenais l'objet tout d'un coup.
+Instantanement je revis mon depart pour notre premiere promenade apres
+ma convalescence. Nous sommes tous les trois sur le pas de la porte.
+Mon pere joint ma main a celle de grand-pere avec ces mots qui
+m'etonnent: Voici mon fils. C'est l'avenir de la maison. Et grand-
+pere repond, en s'accompagnant de son rire: --Sois tranquille,
+Michel, on ne te le prendra pas. Comment pouvait-on me prendre et que
+signifiait ce propos?
+
+--Quelle plaisanterie! repliquait deja grand-pere, je n'ai jamais rien
+pris a personne. Et voila que maintenant on m'accuse de voler les
+enfants! Pourquoi pas de les manger?
+
+Mais la moquerie ou l'ironie etait une arme trop legere pour n'etre
+pas brisee dans l'attaque qui suivit. Aucun detail de cette scene ne
+m'est sorti de la memoire. Je les revois tous les deux, l'un fort et
+colore, en pleine vigueur et puissance, et cependant poussant une de
+ces plaintes comme on en arrache aux arbres qu'on fend; l'autre si
+vieux, ratatine et delicat, et neanmoins insolent dans sa facon de se
+dresser et de railler, --et moi, entre eux, comme l'enjeu de la partie
+qui se jouait.
+
+--Oui, reprenait mon pere, je vous ai donne mon fils pour le guerir et
+non pour le detourner. Vous-meme, vous vous etiez engage a ne rien
+dire ni faire qui put le mettre un jour en contradiction avec nos
+traditions religieuses et familiales. Avez-vous tenu votre promesse?
+Il y a quelque temps deja que je soupconnais le travail opere dans
+cette petite tete. J'en ai averti Valentine. Elle aussi, je m'en suis
+rendu compte, redoutait ce malheur et, dans son respect pour vous,
+craignait de vous attribuer a tort une mauvaise influence. Je ne sais
+comment vous avez conquis cette cervelle d'enfant. Mais ce que je
+n'ignore plus, c'est que vous avez conduit Francois au lieu meme ou
+tous nos ennemis se rassemblent et abusent de votre faiblesse et de
+votre generosite.
+
+--Je ne te permets pas... voulut interrompre grand-pere.
+
+--De votre generosite, continua la voix plus ardemment, ou de la
+mienne. Car j'ai recu ce matin la carte a payer. Elle est chere.
+Martinod a trouve plaisant d'abreuver sa bande a mon compte.
+
+--Qui t'a envoye la note?
+
+--Le patron du cafe. A qui voulez-vous qu'il l'envoie? Il est venu en
+personne l'apporter, et, pour me convaincre, il s'est contente
+d'ajouter: "Le petit a consomme." Mon fils en etait comme mon pere:
+je suis responsable, car, moi, je crois a la solidarite de la famille.
+J'ai paye pour Cassenave qui, dans son ivrognerie, porte deja les
+signes de la mort; pour Glus et Merinos, pauvres rates, incapables du
+moindre travail; pour ce faineant de Galurin et pour cette canaille
+de Martinod. Payer n'est rien, et j'ai subi, vous le savez, de plus
+rudes averses. Mais quelles erreurs avez-vous enseignees a ce petit?
+Il faut maintenant que je les connaisse pour les extirper de son coeur
+comme la mauvaise herbe du jardin. Ou ira-t- il? Que fera-t-il dans la
+vie avec cette utopie de la liberte que la realite dement a toute
+heure, sans les fortes disciplines de la maison, sans notre foi? Ce
+qui soutient notre race, toutes les races, ne savez-vous pas que c'est
+l'esprit de famille? La vie ne vous l'a- t-elle donc pas enseigne?
+
+J'etais remue par l'accent de ces paroles. Sensible a la musique des
+mots, je m'en emparais au passage, et c'est par eux qu'aujourd'hui je
+remonte aisement aux idees qu'ils recouvraient et qui passaient alors
+pardessus ma tete.
+
+--Tu as fini? demanda grand-pere avec une impertinence qui provoqua
+mon admiration.
+
+--Oui, j'ai fini. Et je m'excuse d'avoir eleve la voix devant cet
+enfant. Qu'il sache au moins --vous pouvez en temoigner --que j'ai
+toujours ete un fils respectueux.
+
+--Oh! tu as paye mes dettes. Et tu les paies encore.
+
+--N'est-ce que cela? et n'avez-vous pas rencontre en toute occasion
+l'appui de mon affection filiale?
+
+--De ta protection.
+
+--Ma protection ne s'est exercee que pour ecarter ceux qui voulaient
+votre ruine. Et ne comprenez-vous pas que c'est notre ruine future que
+vous preparez en soustrayant ce garcon a mon autorite, en le desarmant
+?
+
+Grand pere fit: oh! oh! et reclama son tour de parler:
+
+--Mais quels reproches ai-je donc merites? J'ai promene cet enfant qui
+en avait besoin, je lui ai communique l'amour de la nature.
+
+--Et non l'amour de la maison.
+
+--Est-ce ma faute s'il prefere ma compagnie? Je ne cherche pas a
+enseigner, moi. Je ne preche pas, a tout bout de champ, l'ordre, la
+tradition, les principes et la religion. J'ai seulement le respect de
+la vie, de la liberte si tu preferes.
+
+--Mais la liberte n'est pas la vie. Elle detruit tout ce qu'il faut
+conserver.
+
+--Oh! ne revenons pas sur cette discussion. Ce qui s'est passe pour
+ton fils s'est passe pour le mien.
+
+--Pour moi?
+
+--Oui, pour toi. Quand tu etais petit, une autre influence s'est
+substituee a la mienne. Le magistrat, le pepinieriste, l'homme des
+roses...
+
+--Votre pere.
+
+--Oui, t'a donne le gout des arbres tailles, des allees ratissees, des
+lois divines et humaines, quoi!
+
+--Pourquoi m'en vouloir de ressembler a notre race?
+
+--Sous mes yeux, je t'ai vu changer. Sais-tu si je n'en ai pas
+souffert, moi aussi?
+
+--Oh! vous avez toujours ete si detache de moi et de...
+
+Mon pere n'acheva pas sa phrase et je ne l'acheverai pas aujourd'hui
+davantage, bien que j'aie trop de crainte d'en deviner le sens. Le
+respect qu'il a garde, meme a distance s'impose a moi. Tous deux
+venaient de rouvrir une plaie secrete dont le sang n'etait pas
+entierement tari. Ils restaient face a face, avec ce souvenir entre
+eux, effrayes peut-etre de ce qu'ils decouvraient dans le passe et ne
+voulaient pas approfondir devant moi, quand un secours inattendu leur
+vint. Ma mere entra. Sans doute avait-elle de sa chambre entendu le
+choc des voix et accourait-elle, tremblante, pour empecher le conflit
+de s'aggraver. Elle apportait la paix de la famille.
+
+--Qu'y a-t-il? s'informa-t-elle avec douceur.
+
+Deja, par sa presence, elle les separait, et j'eus l'impression que la
+conversation n'offrirait plus d'interet pour personne.
+
+--Je suis venu reprendre mon fils, declara mon pere.
+
+Et grand-pere m'abandonna:
+
+--Reprends-le. Reprends-le.
+
+On disposait de moi sans me consulter. Mais il ne put se tenir
+d'ajouter, en maniere de defi:
+
+--Reprends-le si tu peux.
+
+--Il ne faut pas l'ecarter de Dieu, dit simplement ma mere qui se
+rappelait notre messe manquee.
+
+Et, comprenant que je n'etais pas a ma place, elle me poussa vers eux
+comme un gage de reconciliation avec ces mots:
+
+--Embrasse-les et descends vers tante Dine.
+
+J'obeis. On m'accola negligemment ou a contre-coeur, et je m'elancai
+dans l'escalier, sans savoir comment le rapprochement s'opera. Je
+pensais a Nazzarena qui partait. Un peu plus tard on m'appela dans le
+jardin, mais je ne repondis pas.
+
+Je courus jusqu'a la chataigneraie qui bordait le domaine et je
+grimpai sur le mur, a cote de la breche qu'un des arbres avait jadis
+ouverte rien que par la poussee de ses racines, et qu'on avait fermee
+par une grille. De la, je dominais la route d'Italie. Il ne me restait
+plus que cette chance: la troupe du cirque passerait-elle par la?
+J'attendis assez longtemps, et ce ne fut pas en vain.
+
+Les voici, les voici. D'abord les voitures qui portent la tente et les
+bancs et tous les accessoires. Quels tristes chevaux les trainent! Je
+cherche le coursier noir de Nazzarena, mais il ne se distingue pas des
+autres haridelles. Puis ce sont les roulottes habitees. L'une ou
+l'autre de leurs minces cheminees fume: on prepare le diner pour la
+route qui sera longue. Sur un balcon d'arriere, a cote de la perruche
+que je connais bien, une vieille peigne les cheveux noirs d'une
+fillette. Je cherche, je cherche de tous mes yeux les cheveux blonds
+de mon amie.
+
+Ah! je la vois enfin. C'est elle, la, sans chapeau, c'est son visage
+uni et son teint dore. Elle conduit elle-meme une des guimbardes. On
+lui a confie une mission d'importance. Elle tient son fouet tout droit
+en l'air, mais elle aime trop les betes pour les frapper. Elle
+redresse le buste, elle porte fierement la tete. Comme son cou est
+bien degage! Pourquoi ne l'avais-je pas remarque encore? Je ne l'ai
+pour ainsi dire jamais vue: je veux la voir, je veux la voir. Quand
+elle sort de l'ombre que verse le chataignier, le soleil nimbe d'or la
+chevelure qui frise et qui semble se meler au jour sans qu'on sache ou
+ses boucles commencent, ou le jour finit. A cote d'elle, sur le siege,
+un jeune garcon est assis. Ils causent ensemble, ils rient ensemble.
+Elle a montre ses dents blanches. Ses dents blanches, je les ai vues,
+mais son regard, son regard dore ne se tournera-t-il pas vers moi?
+Nazzarena, Nazzarena, ne devinez-vous pas que je suis la, tout pres de
+vous, perche sur le mur, sur ce mur au-dessus de vous?...
+
+Elle rit, elle passe, elle a passe. La toiture de la roulotte me la
+cache maintenant. Je ne l'ai pas appelee, elle ne m'a pas regarde.
+Est-il possible que je ne voie plus son visage, ni ses yeux, ni son
+teint dore? Est-il possible qu'un evenement si considerable n'ait dure
+que cette toute petite minute?
+
+Mon coeur eclate dans ma poitrine, et je reste la sans bouger.
+Pourquoi ne pas sauter du mur sur la route, pourquoi ne pas courir
+apres elle? Suis-je donc cloue a mon poste? Maintenant je sais qu'elle
+est perdue pour moi, maintenant je sais qu'elle a toujours ete perdue
+pour moi. Comme ce berger qui menait son troupeau a la montagne et qui
+d'un mot jete au passage m'enseigna jadis le desir, ne m'a-t- elle
+pas, rien qu'en s'en allant, appris la douleur des separations
+d'amour? La douleur des separations d'amour s'est fixee pour moi dans
+cette image: un petit garcon a cheval sur le mur de son heritage, et
+une petite fille qui, dans la lumiere du matin, s'en va sur la route,
+qui s'en va sans se retourner...
+
+Que nous tenons a nos souvenirs! Plus tard, quand je suis devenu le
+maitre, le fermier est venu me demander l'autorisation d'abattre cet
+arbre qui la recouvrit de son ombre une derniere fois. "Monsieur, me
+disait-il pour me convaincre, il a de la roulure, il est tout pourri
+en dedans, il ne donne plus de fruits, il perd de son prix tous les
+jours, et bientot il se vendra pour rien." Je resistais a ses assauts
+et j'alleguais des raisons vagues. Comment faire entendre a un honnete
+fermier qu'on veut conserver un chataignier mort rien que parce qu'une
+bohemienne a passe dessous, il y a tant d'annees qu'on n'ose plus les
+compter? S'il est des choses inexplicables, celles-la surement en est
+une.
+
+Mon homme n'a pas lache prise. Ces paysans sont obstines. "Monsieur,
+monsieur, un de ces quatre matins, il ecrasera le mur en tombant." Et
+je pense qu'un mur se remplace. "Monsieur, monsieur, un de ces quatre
+matins, il ecrasera un passant." Ca, c'est plus grave. Un passant ne
+se remplace pas. Allons, soyons raisonnable. Il n'ecrasera donc en
+tombant que mon coeur.
+
+J'ai donne l'ordre d'abattre le temoin de mon premier chagrin d'amour.
+Je me suis penche sur le trou que ses racines arrachees ont creuse
+dans la terre, et je ne me suis pas etonne de tant de place qu'il
+occupait. Maintenant le mur reconstruit a bouche la breche et je me
+sens plus enferme dans mon enclos. A mesure qu'on avance dans la vie,
+il semble que ce mur d'enceinte se resserre.
+
+La nature change avant nous. La nature meurt avant nous. Nous perdons
+peu a peu tout ce qui donnait un visage au passe. Aucun temoin ne
+garantit plus la verite de nos souvenirs. D'autres ombres que celles
+des arbres peu a peu descendent sur nous. Et l'on a de la peine a
+croire qu'on a ete, comme tout le monde fut peut-etre un jour, un
+enfant a califourchon sur un mur, ne sachant pas s'il sautera dehors
+vers la vie libre, vers la jeune fille qui rit, vers l'amour, ou s'il
+rentrera, bien sagement, a la maison...
+
+VI
+
+PROMENADE AVEC MON PERE
+
+Pendant ma longue convalescence, comme on ne me permettait pas de lire
+sans repit, avec l'aide de tante Dine qui assujettissait patiemment
+ses lunettes, dont elle ne se servait pas volontiers, afin de donner,
+d'une main plus sure, de grands coups de ciseaux, parfois malheureux,
+dans les cartonnages, j'avais construit toutes sortes d'edifices,
+chateaux, fermes, chaumieres, et meme cathedrales. Je les disposais
+sur une grande table qu'on m'abandonnait. L'ensemble me representait
+une ville dont mes soldats de plomb entreprenaient le siege. Ces
+soldats, legues par mon frere Bernard qui, tout petit, collectionnait
+deja les uniformes, ou offerts le soir de Noel par le belliqueux petit
+Jesus, etaient innombrables: il y en avait des regiments, de grands
+et de minuscules, de plats et de pleins, et des fantassins, et des
+artilleurs, et des cavaliers. Parmi les cavaliers, les uns faisaient
+corps avec leur monture, les autres s'en pouvaient detacher: un
+appendice pointu qu'ils portaient au derriere permettait de les fixer
+a volonte sur le dos perfore des chevaux. Un soir l'assaut fut
+tragique. Le general devisse --il etait pourvu de l'appendice -- entra
+par la breche le premier, apres quoi il remonta sur son coursier
+alezan hisse a l'interieur on ne sait par quel subterfuge. Dans
+l'exaltation de la victoire, je mis le feu aux quatre coins de la cite
+conquise et, quand je voulus en suspendre les ravages, il etait trop
+tard. Une minute apres, l'incendie avait tout consume, et tant de
+maisons qui m'avaient coute des semaines et dont l'achevement me
+procurait de l'orgueil ne formaient plus qu'un amas de cendres noires.
+Encore fus-je severement reprimande pour avoir manque de bruler le
+mobilier. Et je demeurai stupide devant la rapidite de cette
+incineration comparee au temps exige pour batir.
+
+La fin brusque de ma premiere tendresse --cette pauvre minute ou il me
+fut donne de voir Nazzarena dans le soleil --me causa une pareille
+deception, un pareil decouragement. Jour apres jour, j'avais edifie en
+moi ce sentiment d'abord si vague, et puis si grave et si riche. Sans
+cesse j'y ajoutais quelque chose: un sourire, une parole, une
+rencontre et meme une moquerie qui venait d'elle; ou bien c'etait
+l'admiration pour ses exercices d'ecuyere; ou j'avais seulement passe
+sur la place du Marche et vu sa roulotte. Elle remplissait ma vie
+beaucoup plus que je ne le soupconnais, et maintenant il ne m'arrivait
+plus rien. Ce vide, jusqu'alors inconnu, m'etait plus penible qu'une
+veritable douleur. Je tachais de m'y agiter sans aucun succes, car je
+n'imaginais pas encore le parti qu'on peut tirer du souvenir. Comment
+aurais-je su qu'il est possible de vivre hors de l'instant present? Et
+de Nazzarena partie, de Nazzarena perdue pour toujours, ce qui me
+restait, c'etait moins sa pensee qu'une langueur repandue en moi par
+son depart, langueur ou je me complaisais, ou je la retrouvais encore,
+et qui me rendait incapable de m'interesser a quoi que ce fut.
+
+Par elle je fus empeche de preter beaucoup d'attention aux changements
+survenus chez moi. Sans efforts je m'en accommodai, et l'on crut a la
+facilite de mon humeur. Entre mon pere et mon grand-pere, depuis la
+scene de la tour, subsistait un etat de gene que le tact de ma mere,
+seul, reussissait a rendre supportable a l'un et a l'autre. Sans une
+interdiction formelle, je cessai de me promener avec grand-pere et
+meme de monter dans sa chambre. Il s'enfermait pour jouer du violon
+une bonne partie de la journee. Quand nous nous retrouvions a table,
+il ne cherchait nullement a se rapprocher de moi, comme s'il eut
+renonce definitivement a notre intimite, et je l'estimais un peu
+ingrat, m'attribuant un role important pour l'avoir defendu. Les repas
+etaient devenus maussades. L'un s'isolait, l'autre s'absorbait dans
+ses pensees. Je compris que tous deux, par une entente tacite,
+s'etaient retires de la lutte municipale. Personne n'osait parler des
+elections qui etaient toutes proches, mais les affiches des murs, que
+je lisais sur le parcours de la maison au college, me renseignaient.
+Le nom de Martinod y figurait, et de meme celui de Galurin, mais on
+avait neglige Verse-a-boire et les deux artistes. Tante Dine, le long
+de l'escalier, parlait toute seule d'evenements extraordinaires et de
+traitres epouvantables. En somme, Martinod etait parvenu a ses fins:
+le candidat qu'il redoutait, le seul qu'il redoutat, s'etait desiste.
+
+Je compris encore que grand-pere n'avait pas repris le chemin du Cafe
+des Navigateurs, soit pour observer la treve, soit pour eviter des
+sollicitations auxquelles il eut ete sans doute enclin a ceder. En
+apprenant qu'on venait d'appeler mon pere au chevet de Cassenave
+delirant, il parut tres surpris et meme affecte: donc il n'avait pas
+revu ce compagnon.
+
+--Cassenave malade! s'informa-t-il. Il aura trop bu.
+
+A dejeuner, mon pere nous annonca que Cassenave etait mort.
+
+--Je le lui avais predit, assura-t-il. Il y a beau temps qu'il aurait
+du renoncer a la bouteille.
+
+--C'etait son gout, opina grand-pere.
+
+C'etait son gout: cela excusait, justifiait toutes les actions, les
+bonnes et les mauvaises, et je l'entendais bien ainsi. Je vis aux
+levres de mon pere une reponse prete, mais il la retint et se contenta
+d'ajouter:
+
+--J'ai prevenu Tem Bossette. Le meme sort l'attend, s'il n'y prend pas
+garde. Et il est deja tard pour lui.
+
+--Tous les ivrognes, conclut tante Dine, qui se plaisait aux
+generalisations.
+
+Le dimanche des elections vint enfin. Je le reconnus aux placards
+multicolores qui garnissaient les facades et a l'affluence plus
+nombreuse que je dus traverser pour me rendre a la messe du college.
+Personne, a la maison, n'y avait fait la moindre allusion. Apres le
+dejeuner qui fut sans entrain, a peine son cafe pris, grand-pere mit
+son chapeau et s'empara de sa canne.
+
+--Ou vas-tu? questionna tante Dine.
+
+--A la campagne.
+
+--Du moins as-tu vote?
+
+--Bien sur que non.
+
+--C'est un devoir.
+
+--Oh! ca m'est egal.
+
+--Au fait, tant mieux! ajouta ma tante: tu aurais ete capable de
+donner ta voix a ces canailles.
+
+Elle jugeait inutile de les designer davantage.
+
+Il avait failli solliciter les suffrages, comme disaient les affiches,
+et il ne votait meme pas. C'etait son gout et je n'y voyais rien a
+redire. Chacun pouvait agir a sa guise et changer a son caprice: sans
+quoi la liberte, que serait-elle devenue? Comme il franchissait le
+seuil, il se retourna tout a coup et me proposa de m'emmener avec lui.
+
+--Ma casquette et j'y vais! criai-je, deja bondissant, comme si
+j'avais totalement oublie la scene de la tour.
+
+Mon pere, qui nous observait, arreta mon elan par son intervention:
+
+--Je vous remercie. Aujourd'hui, c'est moi qui le promenerai. J'ai
+conge.
+
+Il s'accordait bien rarement des conges. De plus en plus ses malades
+l'accaparaient. Sa reputation avait du s'etendre au loin a la ronde,
+car on reclamait ses services a de grandes distances: ses absences,
+ses voyages se multipliaient.
+
+--Je ne m'appartiens plus, confiait-il ma mere. Et la vie passe.
+
+--Mon ami, murmurait-elle, je t'en conjure, ne te fatigue pas.
+
+Elle s'ingeniait a le soigner, a obtenir de lui qu'il se reposat. Pour
+la rassurer, il riait, redressant sa haute taille, bombant la
+poitrine. Jamais il n'avait besoin de repos. Ses robustes epaules
+pouvaient porter le monde, et de fait ne portait-il pas le poids de la
+maison et de nos sept avenirs? Par une complication etrange, tout en
+continuant de me revolter interieurement contre lui, je ne cessais pas
+de l'admirer. Il me representait la force contre quoi rien ne prevaut.
+Je ne l'imaginais pas vaincu ou gemissant. La vie etait pour lui une
+perpetuelle victoire.
+
+Je ne l'admirais qu'a distance. La perspective de cette promenade avec
+lui m'epouvanta et je demeurai sur l'escalier, attendant je ne sais
+quel evenement qui viendrait y mettre obstacle.
+
+--Allons, m'encouragea-t-il, va chercher ta casquette, depeche-toi.
+Les jours sont longs, nous irons loin.
+
+Sa voix sonore etait sans durete. Elle avait meme cet accent
+bienveillant qui rendait l'espoir aux malades. En somme, soit a la
+sortie du Cafe des Navigateurs, soit dans la chambre de la tour, il ne
+s'etait pas montre severe a mon egard. Mais la bonte ne lui servait de
+rien pour m'adoucir. Je ne lui en savais aucun gre et je le
+considerais comme un tyran acharne a me retenir prisonnier. Des qu'il
+etait la, je cessais d'etre libre. Nous aurions beau gagner le coin le
+plus abandonne, le plus farouche: autour de moi je verrais pousser
+des murailles. Tandis qu'avec grand-pere j'avais l'impression que les
+clotures disparaissaient et que la terre sans entraves appartenais a
+tous ou n'appartenait a personne.
+
+Pourquoi mon pere m'imposait-il ce long tete-a-tete qui par avance me
+glacait? Les revelations de Martinod ne m'avaient-elles pas appris ses
+preferences? Il s'enorgueillissait de Bernard et d'Etienne, il se
+preoccupait sans cesse de Melanie, et je surprenais quelquefois ses
+regards poses sur elle avec une insistance bizarre, comme s'il ne
+l'eut jamais vue ou comme s'il prenait son empreinte; quant a moi, e
+ne comptais guere. De toute ma volonte je voulais etre un enfant
+incompris, un enfant malheureux, un enfant injustement delaisse. Cela
+m'etait necessaire pour entretenir la langueur amoureuse dont je me
+delectais. De sorte que je ne partis pas volontiers et le laissai
+voir. Lui, au contraire, s'efforcait d'etre gai et, comprenant qu'il
+desirait me mettre en confiance, par esprit d'opposition, je me
+reservai davantage.
+
+Nous voila sur la route, non point d'un pas lent de flaneurs qui vont
+a l'aventure, comme c'etait notre habitude a grand-pere et a moi, mais
+d'un pas allegre et vif, comme si une musique militaire nous
+precedait.
+
+--En marchant bien, m'expliquait-t-il, nous en aurons pour deux ou
+trois heures.
+
+Afin de montrer que cette promenade ne m'interessait nullement, je ne
+demandai pas ou nous allions. Ce ne serait surement pas cet endroit
+perdu ou l'on foulait des fougeres, ou sur les parois de rochers les
+bruyeres s'agrippaient, ou, separe du reste du monde, loin des maisons
+et des cultures, au bruit sourd d'une cascade j'avais connu
+l'initiation a la nature sauvage.
+
+Dans un village que nous traversames, je me souviens que je donnai un
+grand coup de pied dans un tuyau de vieille gouttiere arrachee qui
+gisait sur le sol.
+
+Nous eumes aussitot sur nos talons tous les chiens qui se
+rassemblerent en hurlant. Un peu effraye de leurs gueules menacantes
+et de tout ce vacarme que j'avais provoque, je me rapprochai de mon
+rassurant compagnon:
+
+--Laisse-les aboyer, me dit-il. Dans la vie, tu verras, c'est tout
+pareil. Des qu'on fait un peu de bruit, tous les chiens se
+precipitent. Si l'on se retourne, c'est une lutte ridicule. Le mieux
+est de ne pas s'occuper d'eux. Il faut laisser aboyer les chiens.
+
+Comment ai-je compris qu'il s'agissait de Martinod et de sa gifle?
+Quand nous fumes hors d'atteinte, j'en voulus a mon pere d'avoir
+remarque mon mouvement de peur.
+
+Par un bon chemin muletier nous attaquames une colline. Lui,
+cependant, a mesure que nous avancions et que nous respirions en
+montant un air plus salubre, retrouvait sa belle humeur. C'etait un
+beau jour de la fin de mai ou du commencement de juin, deja chaud mais
+bien ventile. Dans mon pays le printemps est lent a venir et la
+vegetation part tout d'un coup. Elle etait venue la veille peut-etre,
+ou l'avant-veille, tant le vert des feuilles etait luisant, l'herbe
+grasse, les fleurs brillantes. Nous traversames un bois de chenes, de
+fayards et de bouleaux. Les futs blancs des bouleaux, gris et lisses
+des fayards, bruns et rugueux des chenes formaient les colonnades d'un
+immense temple voute; le ciel ne s'apercevait pas.
+
+--Ah! dit mon pere, en s'arretant pour souffler un peu et en se
+decouvrant afin de mieux sentir la fraicheur qui tombait des arbres,
+comme il fait bon ici et quelle belle journee!
+
+Je m'etonnai qu'il s'extasiat sur une chose si ordinaire dont j'avais
+eu si souvent le profit, sans penser qu'il en avait, lui, rarement
+l'occasion. Deja il reprenait:
+
+--C'est terrible d'etre si occupe! On n'a pas le temps de jouir du
+soleil et de l'espace, ni de causer autant qu'on le voudrait avec ses
+fils. Autrefois, te rappelles-tu, Francois, je te racontais les
+combats de l'Iliade et le retour a Ithaque.
+
+Je ne l'avais pas oublie, mais les recits epiques me paraissaient
+appartenir a une enfance deja lointaine et depassee. Ils dataient
+d'avant cette convalescence qui m'avait change le coeur. Ils dataient
+devant mes promenades avec grand-pere, d'avant la liberte et
+Nazzarena, d'avant l'amour. Alors je ne m'en souciais plus. Hector se
+battait pour garder sa maison, et Ulysse bravait les tempetes pour
+rentrer dans la sienne dont il voyait, de la mer, la fumee, et
+j'entrevoyais un destin individuel ou je ne dependrais plus de rien ni
+de personne.
+
+Nous percames bientot le rideau des arbres et nous atteignimes le
+sommet de la colline. Les ruines d'une ancienne forteresse la
+couronnaient. A en juger par les pans de murs ecroules ou croulants,
+par la hauteur des tours encore debout et tout ajourees, elle avait du
+tenir une place considerable. Le lierre et les ronces envahissaient
+ses vestiges. Elle subissait le dernier assaut de tous les vegetaux
+avides de la recouvrir.
+
+--Les ruines ne me plaisent pas beaucoup, me declara mon pere. Elles
+servent a la poesie, mais elles decouragent d'agir. Elles nous
+montrent la fin, quand le but de la vie est de construire. Encore
+celles-ci ont-elles un role a jouer: elles evoquent un passe de lutte
+et de gloire. C'etait jadis le chateau fort du Malpas. Il commande la
+route de la frontiere. Il en a subi, des sieges et des attaques! En
+1814, quand la France fut assaillie par trois armees, tout demantele
+qu'il etait deja, on y a hisse des canons pour tirer sur les
+Autrichiens.
+
+J'aurais du penser que nous irions la. C'est un lieu celebre dans
+toute notre province. Celebre par quoi? je le savais vaguement. Jamais
+grand-pere ne m'y avait conduit: il detestait les endroits frequentes
+"ou, disait-il, on va le dimanche en famille, et qui sont pleins de
+souvenirs, grands hommes, batailles et papiers gras."
+
+Mon pere s'echauffait pour parler batailles. N'avait-il pas defendu
+pareillement la maison contre nos ennemis, contre les ils de tante
+Dine acharnes a sa conquete? Un instant captive, je faillis lui poser
+cette question: "Et pendant la guerre, pere, ou etiez-vous?". Je
+savais qu'il avait pris du service et brasse la neige avec sa
+compagnie, pendant un hiver rigoureux. Cependant la question ne
+franchit pas mes levres. Elle eut avoue que je subissais son influence
+et je me raidissais pour lui resister. Toute la foret de chenes, de
+bouleaux et de fayards, et ces ruines decoratives sur l'horizon, ne
+valaient pas pour moi le chataignier sous lequel Nazzarena avait
+passe.
+
+Il m'entraina au bord de la terrasse que formait l'ancienne cour du
+chateau dont on avait jete bas la facade. De la on dominait, on
+decouvrait tout le pays, le lac avec ses rives dentelees, ses petits
+golfes pleins de grace, ses verts promontoires, la ville etagee au-
+dessus, facile a dechiffrer a cause de ses places et de ses jardins
+publics, les villages de la plaine a demi couches dans l'herbe comme
+des troupeaux immobiles, ceux des coteaux groupes au bas de leurs
+eglises en faction, et, pour fermer la vue, les montagnes, tantot
+boisees, tantot rocheuses et nues. Une belle lumiere d'apres-midi,
+tout en vibrant sur les choses, en precisait les contours. Ici ou la
+un toit d'ardoise lui renvoyait ses fleches d'or. Aux differences de
+teintes, aux nuance memes du vert on pouvait distinguer les cultures,
+et toutes les limites des heritages, indefiniment divises, clos de
+haies, de murs ou de barrieres, et les petits cimetieres blancs,
+decoupes en carres, dans le voisinage des groupes de maisons.
+
+Mon pere distribua leurs noms a tous les lieux habites, puis aux
+sommets et aux vallees. Il n'y avait aucun rapport entre son procede
+et celui de grand-pere. Ou nous cherchions, grand-pere et moi, la
+trace de la nature, fendue par la charrue ou la hache, defrichee et
+ecrasee par tous les travaux agricoles, et neanmoins survivante ca et
+la dans sa purete primitive, il montrait, au contraire, la constante
+intervention de l'homme et le travail superpose des generations. Au
+lieu de la terre libre, c'etait la terre disciplinee, contrainte a
+servir, a obeir, a produire. Et cette terre avait ete arrosee de sang
+dans le passe, traversee par des troupe armees, protegee par la force
+contre l'etranger, comme il convient a une marche de France, benie
+enfin par des prieres. Un saint meme, un saint populaire qui avait
+introduit le miracle dans la vie courante, notre saint Francois de
+Sales, s'y etait agenouille pour l'offrir a Dieu. Elle nourrissait les
+vivants. En elle reposaient les morts.
+
+Terre feconde, terre glorieuse, terre sacree, il celebra sa triple
+noblesse avec tant de clarte que, malgre moi, je le suivais.
+
+--Et la maison, acheva-t-il, ne vois-tu pas la maison?
+
+Je la cherchai sans plaisir et constatai que j'avais perdu l'habitude
+d'orienter mon regard de son cote. Il etait pourtant facile de la
+decouvrir, au bord de la ville, isolee, avec, en arriere, le beau
+domaine rustique par lequel elle rejoignait la campagne.
+
+La parole de mon pere, comme les spirales d'un oiseau qui plane, avait
+tournoye sur le pays tout entier. Voici que, resserrant ses cercles,
+elle s'abattit soudainement sur notre toit. Et il me detailla la
+maison comme les traits d'un visage.
+
+On ne l'avait pas batie d'un seul coup. Elle ne se composait autrefois
+que du rez-de-chaussee.
+
+--Tu as bien vu la date sur la plaque de la cheminee, a la cuisine,
+1610.
+
+Et je pensai: "ou 1670", pret a repeter comme grand-pere, dont la
+reflexion me revint a la memoire: "ca n'a aucune importance." Mais je
+n'osai pas risquer tout haut ce commentaire. Un siecle plus tard, nos
+ancetres enrichis surelevaient d'un etage, construisaient la tour.
+Limitee par la ville, la propriete s'etendait vers la plaine que des
+bois occupaient. Et les bois abattus faisaient place au jardin, aux
+champs et aux prairies. C'etait une lutte continuelle contre les
+difficultes, la fortune et contre des ennemis sans cesse renouveles.
+Mon pere croyait donc, lui aussi, aux ils de tante Dine? Pour un peu,
+j'aurais souri, mais il ne m'en laissa pas le loisir. Chaque
+generation a la tache commune avait apporte son effort, et l'une ou
+l'autre, celle du garde-francaise, celle du grenadier, sa contribution
+d'honneur. La chaine n'avait pas ete interrompue. Cependant j'eprouvai
+l'envie d'objecter:
+
+--Et grand-pere?
+
+Que m'aurait-il repondu? Mais voici qu'il y repondait de lui-meme,
+sans amertume. Quelquefois cette chaine s'etait tendue a se rompre, et
+la maison avait traverse de mauvais jours. Il la representait fendant
+las vagues comme un solide vaisseau dont la barre est maintenue par un
+pilote sur. Sa voix qui jadis se plaisait a nous raconter les exploits
+des heros composait peu a peu, avec une exaltation croissante, une
+sorte d'hymne a la maison. C'etait le poeme de la terre, de la race,
+de la famille, c'etait l'histoire de notre royaume et de notre
+dynastie.
+
+A mesure que les annees se sont enfuies, loin d'en etre affaibli, le
+souvenir de cette journee prend mieux tout son sens a mes yeux. Mon
+pere avait mesure le chemin que j'avais parcouru pour m'eloigner de
+lui. Il voulait me reprendre, me ressaisir, me rattacher. Avant d'en
+appeler a son autorite, il tenait de frapper mon imagination et mon
+coeur, de les reconquerir sur leurs chimeres, de leur proposer un but
+capable de les emouvoir. Seulement, de toutes parts presse par la vie
+quotidienne, il lui fallait se hater, il ne disposait que d'un jour
+entame deja, de quelques heures fugitives pour entreprendre ma
+transformation. Il pensait en une fois regagner son fils perdu, il
+comptait sur son art incomparable de diriger les hommes, de les
+subjuguer.
+
+Ce qu'il dit pour me convaincre, pour m'arracher l'emotion qui me
+livrerait, je le comprends maintenant et bien tard, ce dut etre beau
+comme un chant d'Homere. J'en eus pourtant l'intuition immediate. Je
+ne sais si jamais paroles plus eloquents furent prononcees que celles
+qu'il m'adressa sur cette colline, tandis que le soir commencait
+lentement de fleurir le ciel et de pacifier la terre. Je ne trouve pas
+d'autre mot: il me faisait la cour comme un amoureux qui ne se sent
+pas aime et connait que son amour seul apportera le bonheur. Mais d'un
+pere l'affection descend, elle exige que la notre monte vers elle. La
+sienne, par un privilege unique dont sa fierte n'etait pas atteinte,
+montait vers moi, m'enveloppait, m'implorait.
+
+Oui, reellement, je crois que mon pere m'implorait et je demeurais
+impassible en apparence, tandis que j'aurais du l'arreter avec un cri
+ou tout mon etre se fut jete. Je n'etais pas impassible cependant. Il
+y avait dans le son de sa voix trop de pathetique pour que ma
+sensibilite, eveillee de bonne heure, n'en fut pas toute secouee.
+Mais, par une contradiction singuliere, ce que cette voix remuait en
+moi, c'etait precisement le desir, tous les desirs qu'elle voulait
+chasser. Elle chantait les pierres de la maison batie pour triompher
+du temps, l'abri du toit, l'union de la famille, la force de la race
+qui se maintient sur le sol, la paix des morts que Dieu garde. Et
+tandis que vibrait ce cantique, j'en entendais tres distinctement un
+autre que, pour moi seul, composaient la musique du vent vagabond,
+l'immensite des espaces inconnus, la parole du patre qui s'en allait a
+la montagne, et les fleurs de pommier qui avaient ruissele sur mon
+visage le premier jour de mon amour, et le rire de Nazzarena, et
+l'ombre aussi, l'ombre desesperante du chataignier sous lequel elle
+avait passe.
+
+Un instant, mon pere se crut vainqueur. Ses yeux percants qui me
+fouillaient venaient de decouvrir mon trouble. Par un besoin de
+franchise, je me detournai en silence, et il comprit que j'etais loin
+de lui. Sa voix cessa de retentir. Je le regardai a mon tour, surpris
+de ce soudain silence, et je vis la tristesse l'envahir comme l'ombre,
+l'ombre desesperante qui, du creux des vallees, gravit lentement les
+sommets quand c'est l'approche de la nuit.
+
+... Pere, aujourd'hui j'interprete votre tristesse. Seul, j'ai refait
+le pelerinage du Malpas, et seul je vous entendais mieux. Vous songiez
+a vos deux fils aines qui, brules de sacrifice, s'en iraient au loin,
+pour le service divin et pour celui de la patrie. Vous songiez a votre
+chere Melanie qui, attiree par le dur calme du cloitre, attendait
+l'heure de sa majorite. Les branches maitresses de l'arbre de vie que
+vous aviez plante se detachaient du tronc. Vous comptiez sur moi pour
+continuer votre oeuvre, et je vous echappais. A vous seul, vous aviez
+soutenu la maison chancelante, et la maison, en vous accablant de
+travail et de souci, vous ecartait des votres. C'est le malheur des
+necessites materielles: elles ne laissent pas assez de temps pour la
+direction des ames. Mais le temps, vous pensiez le soumettre a force
+de virile tendresse pour moi, et d'eloquence. En une promenade, en une
+lecon, vous aviez espere regagner le terrain perdu, sans toucher au
+respect de votre pere. C'est un coeur obscur que le coeur d'un enfant
+de quatorze ans, surtout quand l'amour y est trop tot venu. Je sentais
+l'importance de votre enseignement et cependant je meditais de m'y
+soustraire. Moins le terme de liberte etait clair pour moi, plus il me
+fascinait et m'attirait. Toute cette musique que j'entendais, c'etait
+la sienne...
+
+L'echec de mon pere se traduisit par un geste. Dans son chagrin de ne
+pouvoir me reconquerir, il me saisit tout a coup par les deux bras
+comme s'il voulait m'enlever de terre et marquer sa possession.
+
+--Mais comprends-moi donc, pauvre petit, me dit-il. Il faut bien que
+tu me comprennes. Il y va de ton avenir.
+
+--Pere, vous me faites mal, fut toute ma reponse.
+
+Je mentais, car son etreinte ne m'avait cause que de la surprise. Il
+essaya d'en plaisanter:
+
+--Oh! voyons, ce n'est pas vrai. Je ne t'ai fait aucun mal.
+
+--Si, c'est vrai, insistai-je mechamment.
+
+Alors, avec bonte, il s'en excusa presque:
+
+--Je ne l'ai pas voulu.
+
+Ah! je pouvais etre fier de moi! Cette force que je redoutais, elle
+m'avait supplie au lieu de me briser: elle ne m'avait pas vaincu.
+
+Sans doute pour ecarter de mon esprit toute facheuse interpretation de
+son geste, il me posa la main sur la tete, et bien qu'il n'appuyat
+pas, je sentis qu'elle pesait. Quelques annees auparavant, grand-pere
+m'avait investi, par la meme imposition, de la propriete de toute la
+nature.
+
+--Rentrons, ordonna mon pere. Rentrons a la maison.
+
+Il disait: la maison, comme moi. Jusqu'alors cette expression etait
+trop habituelle pour me frapper. Cette fois elle me frappa.
+
+Sur le chemin du retour, nous entendimes les detonations des boites
+qu'on tirait en l'honneur des elections.
+
+--Deja! fit-il. La liste Martinod est elue.
+
+La deconvenue de sa vie publique s'ajoutait a sa deception paternelle.
+Il inclina le front, mais ce ne fut qu'un instant.
+
+Le clocher d'un village voisin sonna l'Angelus. Un autre, puis un
+autre lui repondirent. Ils se transmettaient la serenite du soir et de
+la priere qui, par eux, se repandait sur toute la campagne.
+
+Pour les ecouter mieux, mon pere s'arreta, et il sourit. Par ce rappel
+apaisant de l'Annonciation Dieu lui parlait, et sans doute il reprit
+confiance.
+
+--Marchons vite, me dit-il: ta mere pourrait s'inquieter de notre
+retard.
+
+Moi, je songeais:
+
+"Un jour je partirai. Un jour je serai mon maitre, comme grand-pere. "
+
+VII
+
+LE PREMIER DEPART
+
+Peu de jours apres cette promenade manquee, et peut-etre meme le
+lendemain, je voulus entrer dans la chambre de ma mere pour y chercher
+un livre de classe oublie, et je tournais deja le loquet de la porte,
+lorsque j'entendis deux voix. L'une, celle de ma mere, etait familiere
+a mon oreille: mais son accent etait presque nouveau pour moi, a
+cause de la fermete qui se melait a sa douceur habituelle; petits,
+elle nous parlait quelquefois ainsi quand elle exigeait de nous un peu
+plus d'attention et de travail pour terminer nos devoirs ou apprendre
+nos lecons. Quant a l'autre, elle devait appartenir a un etranger, et
+meme a un quemandeur, car elle me parvenait assourdie, voilee,
+douloureuse. Quel etait ce visiteur, que ma mere recevait chez elle,
+et non au salon? Je n'osais pas ouvrir, ni lacher la poignee que je
+tenais et qui, en retombant, eut revele ma presence, et je restai la,
+immobilise par ma timidite et ma curiosite ensemble, ecoutant le
+dialogue qui s'echangeait.
+
+--Je t'assure que tu te trompes, disait ma mere. Cet enfant traverse
+une crise: il n'est pas different de ses freres et soeurs, il n'est
+pas eloigne de nous.
+
+--Le fosse est plus profond que tu ne crois, Valentine, repliquait
+l'autre voix. Je sens que je le perds. Si tu l'avais vu au Malpas,
+comme il se rebiffait, comme il resistait a mes exhortations, presque
+a mes objurgations!
+
+--C'est un enfant.
+
+--Un enfant trop avance. Je ne demele pas encore ce qui le separe de
+nous: je le saurai. Ah! tu as beau tacher de me tranquilliser, ma
+pauvre amie: mon pere a pu achever sa guerison, il y a trois ans, en
+le menant au grand air, il ne nous l'a pas rendu tel que nous le lui
+avions confie, il lui a change le coeur, et c'est dans l'enfance que
+le coeur se fait. Cet enfant n'est plus a nous.
+
+Cet enfant n'est plus a nous: je tirai d'une telle declaration une
+sorte de vanite. Je n'etais a personne, j'etais libre. La liberte, que
+grand-pere n'avait pu conquerir, meme dans le sang des journees de
+Juin, du premier coup m'appartenait.
+
+J'avais reconnu la voix de mon pere, et c'est de moi qu'il etait
+question. Mais pourquoi mes parents intervertissaient-ils leurs
+attitudes a ce point que j'avais hesite a les reconnaitre? Je les
+considerais comme immuables. Ma mere, pour un rien, se tourmentait.
+Quand le vent soufflait ou que grondait le tonnerre, meme au loin,
+elle ne manquait pas d'allumer la chandelle benite. Son ombre,
+derriere la fenetre de sa chambre, annoncait qu'elle guettait le
+retour des absents. Elle ne goutait un peu de paix que lorsque nous
+etions tous rassembles autour d'elle, ou bien encore dans la priere,
+car elle vivait tres pres de Dieu. Il arrivait parfois que mon pere la
+plaisantait sur ses perpetuelles inquietudes. Pendant ma maladie, et
+plus anciennement, pendant que la maison fut mise en vente, c'etait
+lui, toujours lui qui relevait son courage de femme, qui lui
+garantissait l'avenir, qui lui rappelait la constante protection de la
+Providence. Je ne les imaginais pas autrement, et voici que les roles
+etaient renverses: ma mere remontait mon pere decourage.
+
+Je me serais degoute moi-meme si j'avais ecoute aux portes. Pousse par
+mon amour-propre mele a mon sentiment de l'honneur, je n'eusse pas
+hesite a penetrer dans la piece, sans les paroles suivantes qui furent
+prononcees par mon pere et qui me clouerent sur place, le loquet en
+main, sans qu'il me fut possible d'avancer ni de reculer, tant j'etais
+saisi et captive:
+
+--Il se passe entre moi et lui ce qui s'est passe jadis entre mon pere
+et moi. Le meme drame de famille.
+
+--Oh! que dis-tu, Michel?
+
+--Oui, mon pere avait raison de le rappeler le jour ou j'ai trouve
+Francois chez lui, ou Francois s'est declare pour lui, contre moi, le
+malheureux! Quand j'etais petit, j'ai subi, moi aussi, l'influence de
+mon grand-pere. Seulement, elle s'est exercee dans un autre sens. Il
+avait ete president de Chambre a la Cour. Rentre chez lui, a l'age de
+la retraite, il se plaisait a cultiver le jardin. C'est lui qui a
+plante la roseraie. Il m'apprit l'importance, la beaute, oui, la
+beaute de l'ordre qu'on impose a la nature et a soi-meme. Je lui dois
+peut-etre d'avoir su diriger, dominer ma vie. Et mon pere, qui ne
+s'interessait qu'a sa musique et a ses utopies, se moquait de nous: "
+Il fera de cet enfant un geometre", assurait-il. Lui, il a fait de mon
+fils un revolte.
+
+Et avec amertume, il ajouta:
+
+--Un pere ne doit, dans sa maison, abandonner son autorite a personne.
+Pour soustraire Francois a cette influence qui l'emporte sur la
+mienne, je n'hesiterais pas a le mettre plutot en pension. Ce ne
+serait que devancer d'un an ou deux le parti que nous avons pris pour
+nos aines. Et les etudes de notre college deviennent d'ailleurs
+insuffisantes.
+
+--C'est une charge de plus, objecta ma mere.
+
+--La fortune est peu de chose aupres de l'education.
+
+Ainsi j'appris comment on songeait sans moi a disposer de mon avenir.
+La pension, la prison, me punirait de mon independance. Je fus tout
+d'abord atterre, puis, dans mon orgueil, je refusai d'accuser le coup.
+Ne serait-ce pas reconnaitre l'attrait de la maison? Puisqu'on
+envisageait l'hypothese de mon depart, je previendrais ce complot et
+demanderais moi-meme a partir. Oui, ce serait la punition que
+j'infligerais a mes parents. A mes parents seulement?
+
+Je ne pouvais demeurer la au risque d'etre surpris, et quelle honte
+alors! J'achevai donc de tourner la poignee, et j'entrai. J'entrai
+comme un personnage important, me raidissant contre l'emotion qui
+m'etreignait.
+
+--Je viens chercher un livre, declarai-je pour justifier ma presence.
+
+Mon pere et ma mere, assis en face l'un de l'autre, me regarderent,
+puis echangerent un regard. Je trouvai mon ouvrage sur la table qu'une
+main diligente avait rangee, en hate je m'en emparai et voulus m'en
+aller.
+
+--Francois! appela ma mere.
+
+Je m'approchai d'elle avec le visage renferme que je m'etais compose
+pour resister aux larmes.
+
+--Ecoute, mon petit, me dit-elle, --et des qu'on me traitait de petit,
+je me redressais, --il faut toujours obeir a ton pere.
+
+--Mais je l'ecoute bien.
+
+Obeir! ce mot m'etait odieux. Mon pere me fixait de ses yeux percants
+qui me genaient comme si je sentais la pointe de leur rayon. Il parut
+hesiter, et sans doute il hesita entre le desir d'une explication et
+le sentiment de son inutilite. De sa voix redevenue naturelle, et
+partant autoritaire, il se contenta de me temoigner sa confiance:
+
+--Nous parlions de toit precisement, ajouta-t-il.
+
+--Oui, de toi, repeta ma mere un peux anxieusement.
+
+Et je subis une sorte d'interrogatoire:
+
+--Que feras-tu plus tard? me demanda mon pere; y songes-tu
+quelquefois? Quelle vie aimeras-tu mener? Tu es en avance sur les
+gamins de ton age. Tu as deja des gouts, des preferences. As-tu, comme
+tes freres, choisi ta vocation?
+
+Ma vocation? Je m'y attendais. On en parlait souvent a la maison, et
+chacun devait remplir fidelement la sienne. Pendant ma maladie, et au
+debut de ma convalescence, avant mes sorties avec grand-pere, j'avais
+souvent pense et meme proclame que, plus tard, moi aussi, je serais
+medecin. Je n'imaginais pas destin plus beau. J'avais cause a la
+cuisine avec les paysans qui reclamaient le docteur, la bouche tordue
+d'angoisse, et rencontre dans l'escalier le defile des malades qui
+s'en venaient a la consultation avec des mines basses et s'en
+retournaient ragaillardis. Bien que j'eusse cesse d'en parler, on
+admettait chez nous que je continuerais mon pere.
+
+--Je ne sais pas, repondis-je en me derobant.
+
+--Ah! reprit-il, etonne et decu. Je croyais que tu voulais etre
+medecin.
+
+--Oh! non, declarai-je, subitement decide par mon desir de
+contradiction.
+
+Il n'insista pas avantage sur cette succession qu'il avait caressee:
+
+--En somme, tu as le temps de choisir. Avocat peut-etre? on defend de
+belles causes. Ou architecte? on batit des maisons, on restaure celles
+qui tombent, on construit des ecoles, des eglises. Nous n'avons pas
+ici de bons architectes. C'est une place a prendre.
+
+Tout a tour, il vantait les professions qu'il me citait et qui
+m'eussent retenu dans ma ville natale. Alors me vint l'idee perfide de
+me separer definitivement de la maison, d'achever la conquete de ma
+liberte. Je cherchai un etat qui m'obligeat a m'eloigner. Il n'y avait
+dans le pays ni mines ni etablissements de metallurgie.
+
+--Je serai ingenieur, affirmai-je.
+
+Je venais de le decouvrir et je savais assez vaguement en quoi cela
+consistait. Pour Etienne, on avait agite la question en famille.
+
+--Vraiment? dit mon pere sans insister. Nous en reparlerons.
+
+--Seulement, ajoutai-je la tete basse sans regarder personne, un peu
+etonne de vois comme les choses s'enchainaient, seulement il faudrait
+une autre preparation que celle du college.
+
+--Ton college ne te suffit pas?
+
+--Oh! ce sont de braves gens, repris-je avec mepris. Mais pour les
+etudes, ca n'est guere brillant.
+
+Mon pere fit: ah! sans plus. Relevant les yeux, je constatai sa
+surprise qui me fut agreable comme une victoire. Et peut-etre aurais-
+je pu decouvrir sur ses traits une autre expression que celle de la
+surprise. Je lui fournissais l'occasion de se debarrasser de moi selon
+le desir que je lui pretais; pourquoi ne se hatait-il pas d'en
+profiter? Il se tourna vers ma mere qui me parut chagrinee:
+
+--Cela demande reflexion, conclut-il.
+
+Comment peut-on, si tot, eprouver une sorte de plaisir a tourmenter
+ceux qui nous aiment? La gravure de ma Bible qui represente le retour
+de l'enfant prodigue m'avait-elle donc appris les inepuisables
+ressources de l'amour paternel? Mon pere me paraissait si fort que je
+ne pouvais craindre de lui faire du mal. Dans la vie, ce sont toujours
+les memes sur lesquels on s'appuie, dont on use et dont on abuse sans
+les laisser respirer, et l'on ne se dit pas qu'ils sentent aussi la
+fatigue, car ils ne se plaignent jamais. Et, comptant sur leur sante
+et leur energie, on croit que l'on aura toujours le temps, au besoin,
+de leur donner une petite compensation.
+
+La plainte de mon pere, je l'avais pourtant discernee a travers la
+porte, et le son altere de sa voix m'en avait livre la profondeur. Je
+me demande meme si cette plainte, loin de m'attendrir, ne le diminuait
+pas a mes yeux accoutumes a le considerer comme un invincible chef,
+n'alterait pas en moi l'image que, des mes premiers regards
+intelligents, il y avait deposee.
+
+Les grandes vacances qui suivirent n'apporterent pas, cette annee-la,
+leur habituelle diversion de gaiete. Le depart de Melanie pour le
+couvent, et celui d'Etienne, si jeune, pour le seminaire, etaient
+devenus officiels. Ils attendraient le mois d'octobre: mon pere
+conduirait sa fille a Paris en meme temps qu'il me placerait au
+college ou mes deux freres aines avaient termine leurs etudes, car
+j'avais obtenu gain de cause, et ma mere accompagnerait son fils a
+Lyon. Ces nouvelles repandaient sur nos reunions et nos jeux une
+teinte de tristesse que les interesses tachaient vainement a
+eclaircir. Tante Dine, un peu alourdie, trainait maintenant les pieds
+dans l'escalier, se mouchait bruyamment, priait tres fort avec une
+certaine violence qui devait secouer les saints dans le paradis, et
+marmonnait: que votre volonte soit faite, d'un ton qui ne pouvait
+passer pour celui de la soumission. Grand-pere s'enfermait dans sa
+tour, jouait du violon en tremblant legerement, ce qui ajoutait des
+notes, sortait a la tombee du soir sans prevenir personne, et semblait
+vivre dans l'ignorance et dans l'indifference de tous les evenements
+de famille. Quand il me rencontrait, il se contentait de cette
+exclamation qu'il accompagnait de son petit rire:
+
+--Ah! te voila, toi!
+
+Tandis qu'il n'arretait aucun de mes freres ou soeurs au passage. Mais
+ce rire ne sonnait pas franc: mon oreille percevait que notre
+separation lui pesait. Je me serais volontiers precipite vers lui s'il
+n'avait eu l'air de se moquer de tous les chagrins du monde. L'ombre
+de mon pere etait toujours entre nous. Aucune consigne ne m'enjoignait
+de l'eviter; notre separation s'accomplissait tacitement. Nous
+n'osions pas afficher notre complicite. Un jour cependant il ajouta:
+
+--Alors, tu vas a Paris?
+
+--Oui, grand-pere, a la rentree.
+
+--Tu as de la chance. A Paris, on se sent plus libre qu'ailleurs. Tu
+verras.
+
+Se moquait-il encore? Paris, c'etait, pour moi, l'internat, la prison.
+Et d'ailleurs, ne m'avait-il pas souvent repete que les grandes villes
+sont empoisonnees et qu'il n'y a de bonheur qu'aux champs? Il se
+souciait bien peu de logique.
+
+Mon prochain depart, ce depart que j'avais reclame par orgueil et qui
+m'inspirait une repulsion contre laquelle je me raidissais, faisait
+peu d'effet a la maison, --ce qui m'irritait dans mon amour-propre, -
+- et se perdait dans ceux de mes freres et de Melanie, comme un petit
+bateau dans le sillage des grands navires. Bernard, sorti de Saint-Cyr
+avec un numero de choix qui lui donnait l'infanterie de marine, s'en
+irait a Toulon, ou il s'embarquait un peu plus tard pour le Tonkin.
+Or, sa premiere parole, a son retour, avait ete celle-ci que je lui
+avais entendu dire a tante Dine, accourue en soufflant pour lui ouvrir
+la porte:
+
+--On ne peut savoir le plaisir que j'eprouve a tirer le cordon de
+cette sonnette.
+
+Alors, pourquoi demandait-il la Chine? Et de meme Etienne et Melanie
+echangeaient d'etranges confidences.
+
+--Pourras-tu partir? demandait Etienne a sa soeur. On est si bien ici.
+Moi, il y a des jours ou je ne sais plus.
+
+Et Melanie, les yeux illumines, repliquait:
+
+--Il le faut bien, puisque Dieu m'appelle.
+
+Et presque gaiement elle achevait:
+
+--Mais j'emporterai des mouchoirs, au moins une douzaine, parce que je
+sens bien que je verserai toutes les larmes de mon corps.
+
+Pourquoi, mais pourquoi donc cette rage de s'en aller quand on se
+declare si heureux a la maison? Et moi-meme, pourquoi tant souffrir a
+l'avance de la quitter puisque je m'y decouvrais incompris et delaisse
+et puisque j'avais resolu de partir?...
+
+Un soir de la fin d'aout, notre ami, l'abbe Heurtevent, vint nous voir
+avec une face de careme, si longue et si calamiteuse que nos
+attendimes tous l'annonce d'une catastrophe. Ma mere en hate nous
+compta:
+
+--Monsieur l'abbe, que se passe-t-il, pour l'amour de Dieu?
+
+--Ah! madame, Monseigneur est mort.
+
+Je fus seul a croire, avec grand-pere, au deces de son superieur
+hierarchique. Les autres ne s'y tromperent pas et deplorerent la perte
+du comte de Chambord que l'on savait malade de l'estomac depuis
+plusieurs jours, ou plutot, au dire de notre abbe, empoisonne par des
+fraises. Tante Dine surtout manifesta un desespoir tumultueux, dont
+mes soeurs entreprirent de la consoler, et mon pere prononca cette
+courte oraison funebre qui me parut manquer de coeur:
+
+--C'est un malheur pour la France, qu'il eut sagement gouvernee. Mgr
+le comte de Paris lui succede: les deux princes se sont reconcilies
+et c'est l'achevement de cette noble vie. Mais qu'avez-vous, l'abbe?
+
+Plus encore que tante Dine, l'abbe paraissait inconsolable. Grand-
+pere, qui de moins en moins manifestait ses opinions politiques depuis
+l'affaire des listes electorales, ne put retenir sa langue en cette
+occasion:
+
+--Vous ne voyez donc pas que ses propheties l'etouffent. Il songe a
+l'abbaye d'Orval et a la soeur Rose-Colombe. Pas moyen de hisser son
+jeune prince sur le trone! Le voila qui meurt pour avoir mange trop de
+fruits. Et le nouveau pretendant n'est guere plus frais que l'ancien.
+
+--Pere, je vous en supplie! protesta mon pere.
+
+L'abbe effondre et gisant au fond d'un fauteuil redressa tout a coup
+les lignes brisees de son corps qui s'allongea demesurement, au point
+que l'on put croire qu'il grimpait sur un meuble pour vaticiner, et
+d'une voix tonnante il affirma sa foi:
+
+--Le roi est mort. Vive le roi! Et les lis refleuriront.
+
+--Ils refleuriront, repeta tante Dine convaincue.
+
+Paralyse dans sa vie publique, mon pere reportait visiblement sur nos
+avenirs ses ambitions: il s'achevait en nos. Seul je m'excluais de sa
+sollicitude, mis en defiance depuis les insinuations de Martinod. Sans
+peine, je continuais d'accumuler des griefs. Ainsi je me refusais a
+tenir mon depart, ce depart qui etait mon oeuvre, pour moins important
+que celui de Bernard pour les colonies, d'Etienne pour le seminaire,
+ou de Melanie pour le couvent de la rue du Bac ou les Filles de la
+Charite passent le temps de leur noviciat. Celui de Melanie surtout me
+faisait du tort parce qu'il coincidait avec le mien. Les visites que
+l'on rendait a ma mere a l'occasion de l'"holocauste" de ma soeur,
+ainsi que s'exprimait Mlle Tapinois, m'exasperaient: il n'y etait
+point question de moi, personne ne plaignait mes parents de me perdre,
+je passais inapercu, je m'en irais par-dessus le marche. Et grand-pere
+lui-meme ne prenait aucune mesure pour me retenir, ou tout au moins
+pour me temoigner ses regrets.
+
+Le jour de la separation arriva, un jour gris, pluvieux, conforme a la
+tristesse qui pesait sur la maison. La rieuse Louise s'attachait en
+pleurant aux pas de Melanie qui ne quittait point ma mere. On disait
+des choses insignifiantes. Personne ne prononcait des paroles
+appropriees, et le temps avancait. Il fallut se mettre en route pour
+la gare. On y songea longtemps a l'avance, ma mere ajoutant a ses
+inquietudes celle de l'heure.
+
+Grand-pere ni tante Dine ne devaient prendre part au cortege. Le
+premier redoutait les effusions, et tante Dine s'excusa aupres de
+Melanie: elle ne pouvait pleurer en silence et preferait la solitude
+ou l'on peut librement se livrer a son chagrin sans causer
+d'esclandre, et ce disant, elle commenca de se lamenter avec bruit.
+
+Je montai avec ma soeur dans la chambre de la tour.
+
+--Au revoir, grand-pere, murmura Melanie.
+
+--Adieu plutot, ma petite.
+
+--Non, grand-pere, au revoir, dans le ciel ou nous irons tous.
+
+Il esquissa un geste vague qui signifiait trop clairement: "Je ne
+veux pas contrarier tes illusions", et il ajouta:
+
+--Tu suis ton idee, tu as raison. Donc, au revoir dans la vallee de
+Josaphat.
+
+Pour moi, il ne manifesta pas plus d'attendrissement.
+
+--Allons, mon petit: que Paris te soit propice!
+
+Nous sortimes ensemble, les derniers. Melanie embrassa la vieille
+Mariette qui murmurait: "Est-il possible?" et franchit le seuil de la
+porte. Elle se retourna deux fois vers la maison, et la seconde fit un
+signe de croix. Nous entendimes le gemissement de tante Dine enfermee.
+
+A la gare, nous arrivames en avance, et il nous fallut trainer dans la
+salle d'attente et sur le quai. Mon pere s'occupait des places et des
+bagages. Quelques amis de la famille qui s'etaient deranges pour ces
+adieux nous rejoignaient avec des mines affligees et des paroles de
+compassion. Nous dumes subir ainsi Mlle Tapinois que je n'imaginais
+plus autrement qu'en toilette de nuit et un bougeoir a la main, depuis
+que je l'avais reconnue en vieille colombe dans les Scenes de la vie
+des animaux, et M. l'abbe Heurtevent qui se voutait et ne predisait
+plus que les malheurs depuis la mort de son monarque. Rien ne pouvait
+s'accomplir sans que toute la ville s'en melat. Mariages, departs et
+morts, le public en exige sa part. Ma mere remerciait avec politesse
+ce monde qui la genait bien: elle aurait souhaite d'etre seule avec
+sa fille et je voyais qu'elle etait au martyre. Les derniers instants
+passes en commun s'enfuyaient. Louise, Nicole et Jacquot formaient une
+grappe suspendue a Melanie. Bernard essayait d'animer la conversation,
+mais ses plaisanteries faisaient long feu. Quant a Etienne, absorbe,
+il songeait sans doute que ce serait bientot son tour, ou bien il
+priait.
+
+Lorsque le moment fut venu, ma mere voulut passer apres tous les
+autres, et tint sa fille sur sa poitrine sans un mot, puis, rompant
+l'etreinte, elle lui glissa tout bas:
+
+--Mon enfant, je te benis.
+
+J'etais aupres d'elle, attendant mon tour de lui dire adieu. Je me
+representais la benediction des parents comme un acte solennel, tel
+que je l'avais vue sur des gravures; elle se donnait en un clin
+d'oeil et sans meme lever la main.
+
+Sauf les demonstrations de Mlle Tapinois, de l'abbe et de quelques
+autres personnes qui avaient tenu a prononcer des paroles memorables,
+on aurait cru qu'il s'agissait d'un depart tout ordinaire. Le train
+s'ebranla. Monte le dernier, je me trouvai le plus rapproche de la
+portiere. Mon pere m'invita a laisser ma place a ma soeur. Je fus
+blesse de cette invitation qui ressemblait trop a un ordre. Sans doute
+j'aurais du penser de moi-meme a m'effacer.
+
+Melanie pencha la tete au dehors, sans crainte de la pluie qui
+tombait. Elle agitait le bras, puis, la voie decrivant une courbe,
+elle rentra dans le compartiment avec les yeux rouges, mais ce fut
+pour gagner rapidement l'autre fenetre. Je compris qu'elle cherchait
+la maison que, de ce cote-la, on pouvait apercevoir. Apres quoi, elle
+s'assit et se cacha le visage dans les mains. Comme elle demeurait
+ainsi sans bouger, mon pere la prit doucement:
+
+--Tu sais, ma petite, si tu as trop de chagrin, je te ramenerai.
+
+Elle se redressa, toute ruisselante, et dans un sourire navre protesta
+:
+
+--Oh! pere, c'est bien ma vocation. Seulement, j'ai ete si heureuse
+ici, et ne plus revoir la mere, ni la maison, c'est dur.
+
+--Et pour nous? dit mon pere.
+
+Il se detourna. Peut-etre si je m'etais rendu compte de son
+attendrissement, aurais-je moins souffert, dans mon coin, de me croire
+oublie. Mais comme il domptait sa douleur, je pus me ronger a l'aise.
+Ma soeur en s'en allant suivait son idee, selon le mot de grand-pere,
+tandis qu'on m'envoyait en prison. Je ne pensais plus que je l'avais
+demande. Mais, a la maison, n'etais-je pas aussi un prisonnier? Et,
+dans ma revolte, m'excitant avec l'image de Nazzarena sur le grand
+chemin, les cheveux meles au soleil et le rire aux dents, je me
+repetais cette phrase que rythmait la marche du train:
+
+"Je veux etre libre. Je veux etre libre."
+
+LIVRE IV
+
+I
+
+L'EPIDEMIE
+
+Je me preparais a la liberte par des annees de reclusion, dont je ne
+transcrirai pas l'histoire apres tant d'autres petits revoltes. Jamais
+je ne pus m'accoutumer a cet internat que j'avais reclame dans un
+acces d'orgueil que pour rien au monde je n'eusse desavoue. Cependant
+je passais pour un bon eleve, a qui l'on ne reprochait qu'un peu de
+reserve ou de dissimulation. Je souffris effroyablement de mon depart.
+Au dortoir je pleurai, la tete enfouie dans mes couvertures, jusqu'a
+ce que je ne me plaignis a personne.
+
+Mes parents purent croire que j'acceptais ma nouvelle vie sans
+difficulte. Regulierement, mon pere m'ecrivait, et longuement; cette
+correspondance representait sans doute pour lui un surcroit
+d'occupations dont je ne lui savais aucun gre. Par amour-propre,
+j'ecartais toutes les avances qu'il me faisait. Ignorant des
+insinuations de Martinod, comment aurait-il devine que j'apercevais
+partout des injustices a mon egard, des marques de preference pour mes
+freres? Je denaturais systematiquement phrases, sentiments, pensees.
+Ecartait-il, dans sa virile tendresse, pour ne pas m'amollir, les
+temoignages affectueux, je l'accusais de durete. S'y laissait-il
+aller, au contraire, c'etait pour me donner le change et mieux
+m'imposer son autorite que je grossissais au point de la supposer
+partout et dont la soi-disant persecution m'etait insupportable. Je
+repondais plutot a ma mere et il ne m'en adressa jamais l'observation.
+Cependant il le remarqua: plusieurs de ses lettres en porterent la
+trace: "Je sais, me disait l'une d'elles, que tu n'aimes pas a te
+confier a ton pere..." Et ma mere, qui l'avait remarque pareillement,
+ne manquait aucune occasion de me parler de lui, de me vanter sa bonte
+par-dessus tous ses autres merites, de l'imposer a mon souvenir, ce
+qui m'exasperait. S'il se rendait compte de ma patiente et tenace
+hostilite, il n'en soupconnait pas la cause. Ainsi le fosse, qu'un
+elan eut aisement franchi au debut, s'elargissait entre nous.
+
+Cette tension de mon esprit me communiquait une grande ardeur au
+travail. Je reussissais brillamment, avec indifference, et mes succes
+contribuaient a tromper ma famille, qui y decouvrait la preuve de mon
+acceptation et de ma nouvelle discipline. Un _bon eleve_, comme le
+mentionnaient mes bulletins, ne pouvait etre qu'un brave enfant et la
+joie de son foyer. Tante Dine, d'une ecriture malhabile, m'adressait
+d'enormes compliments qui celebraient mon affection filiale. De grand-
+pere je ne recevais rien.
+
+Mais qu'etaient ces resultats positifs aupres du drame interieur qui
+se jouait en moi? Je me relachai peu a peu des pratiques religieuses,
+et me composai pour moi-meme une sorte de mysticisme ou je pris
+l'habitude de me refugier. Mon imagination me remplaca mes promenades
+dans les bois et les retraites sauvages et jusqu'a mes rencontres avec
+Nazzarena par une notion quasi abstraite de la nature et de l'amour,
+ou je goutais des joies intenses. Je me composais des paysages
+elyseens et des passions ideales. J'etais a l'age ou l'on se meut avec
+le plus d'aisance dans les chimeres de la metaphysique: les idees se
+confondent avec le coeur, et la sensibilite, pour bondir, n'a pas
+encore besoin du tremplin de la realite. Dans le reve, j'etais mon
+maitre; en attendant celle de la vie, j'avais decouvert
+l'independance de notre cerveau, et qu'elle peut suppleer a tout ce
+qui nous manque. Enfin je me jetai dans la musique comme dans une eau
+qui prend notre forme: malleable et comme liquide, elle se pretait a
+tous mes desirs avec une docilite qui m'emerveillait. J'avais retrouve
+le _Freischuetz_ et _Euryanthe_, la foret dont les allees se perdent.
+Elle etait plus belle et surtout plus vaste que celle ou, jadis, je
+m'etais eveille a la vie latente des choses. J'escaladais aussi des
+montagnes plus hautes et plus inaccessibles que celles ou le berger
+menait son troupeau. Et parfois la douceur lancinante des notes que
+j'arrachais a mon instrument me rappelait l'inoubliable lamentation du
+rossignol amoureux de la rose: _Je m'egosille toute la nuit pour
+elle, mais elle dort et ne m'entend pas_. Pour elle? je ne savais pas
+son nom, je ne connaissais pas son visage, mais qu'elle existat je
+n'en doutais point. Et, phenomene singulier, ce n'etait deja plus
+Nazzarena, comme si la fidelite etait encore une chaine a briser.
+
+Avec le secours de la musique ou celui de la pensee, je me
+construisais un palais ou nul n'etait admis a me visiter: on me
+croyait present et simplement distrait quand j'avais gagne ma
+solitude, le seul lieu ou je fusse veritablement moi-meme. Cette
+faculte de concentration m'interdisait l'amitie. Aucun camarade ne fut
+admis a se lier avec moi, de sorte que la famille meme contre laquelle
+je m'insurgeais me representait l'humanite a elle seule.
+
+Ainsi toutes les graines jetees pendant ma convalescence germaient en
+moi, a quelques annees d'intervalle. J'etais libre en dedans et
+personne ne s'en doutait. Mes parents etaient satisfaits de mes places
+et de ma conduite. Je passais pour tranquille, doux et sage, et a
+l'abri de cette reputation je me laissais couler paisiblement dans un
+heureux etat ou je ne reconnaissais plus d'autre loi que la mienne et
+qui devait approcher de l'anarchie. Je sacrifiais aux contingences,
+mais elles comptaient si peu aupres de ma vie interieure. Quand je
+retournais chez moi, aux vacances, mon indifference, ma froideur
+surprenaient, contristaient les miens. Ils l'attribuaient, ne pouvant
+la comprendre, a de la timidite, de la retenue qui etaient dans mon
+caractere, et ils se multipliaient pour me contraindre a rentrer dans
+la voie naturelle, ce qui n'aboutissait qu'a m'eloigner davantage. Le
+rire de Louise, qui etait maintenant la fleur de la maison, ne me
+degelait pas plus que les exhortations martiales et pour moi agacantes
+de Bernard en conge. Et quant a mes deux cadets, Nicole et Jacquot, je
+leur inspirais une certaine crainte, de sorte qu'ils m'evitaient:
+apres les avoir decourages, il ne me restait qu'a me froisser de leurs
+mauvaises dispositions et je n'y manquai point. Tante Dine, cherchant
+une explication flatteuse de mon changement d'humeur, avait trouve
+celle-ci:
+
+--Il est si distingue!
+
+Mon pere, quand il me tenait et qu'il disposait d'un peu de temps,
+essayait sous toutes les formes de reprendre avec moi la conversation
+que nous avions eue sur la colline du Malpas, le jour des elections.
+Il me voyait, avec un secret deplaisir que je sentais et qui, par
+esprit de contrariete, m'ancrait dans mon attitude, fermer les yeux
+sur tout ce qui appartenait au domaine de l'observation, que ce
+fussent l'histoire, le passe, la tradition, les lois, les moeurs,
+l'existence pratique et quotidienne, pour me confiner dans les etudes
+abstraites, la philosophie, les mathematiques, ou m'absorber plus
+completement encore dans la musique, monde imprecis et sans lignes
+arretees dont il redoutait les mirages. Atteint par le depart de
+Melanie et d'Etienne, par l'absence de Bernard qui n'etait revenu
+passer quelques mois a la maison que pour repartir a destination du
+Tonkin ou la guerre ne finissait pas, il aurait souhaite de causer
+intimement avec moi, de me reprendre, de m'orienter. Je l'ecoutais
+courtoisement, je lui repondais a peine, et il ne pouvait se meprendre
+a mon silence ou a mon air distant. Il ne cessait de me montrer, dans
+toutes les professions, dans tout le cours de l'existence humaine, la
+superiorite que distribue une vision nette des realites. Ce qu'il dut
+depenser d'intelligence, de tact, de diplomatie meme dans cette
+poursuite ou je me derobais sans cesse, je m'en rends compte par le
+souvenir. Nicole et Jacquot grandissant nous accompagnaient dans ces
+promenades qui me pesaient et m'en rappelaient d'autres plus cheres;
+ils s'interessaient a cette conversation qui tournait presque au
+monologue, et plus tard j'ai retrouve sur eux l'empreinte de cet
+enseignement dont ils ont tout naturellement beneficie, tandis que j'y
+voulus etre refractaire. Quelquefois, je retrouvais dans la voix,
+soudain plus imperieuse, cet accent qui, dans un jour fameux, m'avait
+secoue jusqu'aux moelles, et je m'attendais a l'entendre comme alors:
+_Mais comprends-moi donc, pauvre petit! Il faut bien que tu me
+comprennes. Il y va de ton avenir..._ Puis la voix irritee se
+moderait, ou bien elle se taisait. Mon pere avait mesure l'inutilite
+de sons insistance.
+
+Je savais aussi me derober affectueusement aux sollicitations de ma
+mere, qui recherchait mes confidences et qu'affligeait ma tiedeur
+religieuse:
+
+--Tu ne pries pas assez, me disait-elle. Tu ne sais pas comme c'est
+necessaire. C'est ce qu'il y a de plus vrai au monde.
+
+Cependant j'avais habilement reussi a me rapprocher de grand-pere sans
+eveiller de soupcons. Nous faisions de la musique ensemble. Il
+tremblait un peu, et son violon semblait chevroter. Ou bien nous
+discutions des heures entieres sur une sonate ou une symphonie. Ainsi
+l'avais-je admire jadis, au Cafe des Navigateurs, s'isolant avec Glus.
+Si l'un ou l'autre voulait se meler a notre conversation, nous le
+toisions avec impertinence comme un profane incapable d'un avis
+serieux. La musique ne pouvait avoir de signification que pour nous:
+elle nous appartenait et par elle nous retablissions notre ancienne
+intimite.
+
+J'atteignis ainsi le debut de ma dix-huitieme annee, lorsque survint
+l'evenement qui devait decider de ma vie. Les baccalaureats m'avaient
+couvert d'honneur, et je me preparais a l'Ecole Centrale depuis un an,
+sans une attraction particuliere, et meme avec un detachement parfait.
+Un certain gout pour les sciences naturelles, volontairement delaisse,
+avait quelque temps donne a mon pere l'illusion que je reviendrais a
+mes projets d'enfant et le continuerais lui-meme un jour. Mais j'avais
+choisi la carriere d'ingenieur parce qu'elle me separait de la maison
+et que j'y serais mon maitre...
+
+
+
+
+
+Lorsque nous annoncions notre retour, la premiere silhouette que nous
+ne manquions jamais d'apercevoir sur le quai de la gare, c'etait celle
+de mon pere accouru a notre rencontre. La paternite, veritablement,
+illuminait son visage. Moi, je le saluais comme si je l'avais quitte
+la veille, mais il ne se laissait pas rebuter et m'ouvrait chaque fois
+les bras comme s'il me retrouvait apres m'avoir perdu. Ces effusions
+en public me paraissaient bien bourgeoises et je m'y derobais avec
+art.
+
+On etait a la fin de juillet. Mes examens passes, je revenais pour les
+vacances. Apres m'avoir tout froisse en me serrant sur sa poitrine,
+mon pere me fit monter en voiture et, ma valise devant nos pieds, nous
+nous engageames dans le chemin de la maison qui etait a l'autre
+extremite de la ville et comme en dehors, ainsi que je l'ai decrite.
+
+Nous traversions la place du Marche lorsqu'un groupe de gens du peuple
+nous jeta des regards hostiles accompagnes de sourds grognements, puis
+un cri se fit jour a travers ces murmures:
+
+--A bas Rambert!
+
+Etonne, je me tournai vers mon pere, qui ne repondait pas et qui
+souriait meme aux insulteurs, oh! non pas de ce sourire que j'avais
+deja remarque sur ses levres quand il se preparait a la bataille, mais
+d'un sourire presque sympathique, de commiseration. Pourquoi cette
+impopularite soudaine? On pouvait ne pas l'elire, on le respectait et
+surtout on le craignait. Deja le cocher pressait son cheval: de loin
+quelques huees nous poursuivirent. Je ne pus me tenir de l'interroger.
+
+--Oh! rien, dit-il. De pauvres diables. Je t'expliquerai.
+
+Toute la maisonnee se precipita dans l'escalier pour nous recevoir.
+C'etait le protocole habituel, a la rentree de chaque absent. Grand-
+pere, seul, ne se derangeait pas et j'entendis son violon qui, de la
+chambre de la tour, envoyait sa plaintive melopee. Mon pere raconta la
+manifestation dont nous avions ete les victimes.
+
+--Ah! les canailles! s'ecria tante Dine qui, par l'effet d'un
+rhumatisme a la jambe, clopinait un peu, mais qui n'avait rien perdu,
+avec les ans, de sa vertu guerriere. _Ils_ se sont avances jusqu'ici
+tout a l'heure, ceux-la ou d'autres. Heureusement la grille etait
+fermee.
+
+Elle nous barricadait contre nos ennemis.
+
+--Oh! mon Dieu! murmura ma mere, pourvu, Michel, qu'il ne t'arrive
+rien?
+
+Mon pere, enfin, resuma pour moi les derniers incidents. La
+municipalite elue trois ans auparavant avait commande, pour alimenter
+les fontaines publiques, d'importants travaux de canalisation, et ces
+travaux avaient ete adjuges a un entrepreneur peu scrupuleux et meme
+tare, que soutenaient des influences politiques considerables. Or, ces
+derniers jours, mon pere avait constate, soit a l'hopital, soit dans
+les quartiers ouvriers, deux ou trois cas de typhus qu'il attribuait a
+l'eau recemment amenee en ville, et mal captee ou contaminee. Il
+redoutait une epidemie, s'il avait diagnostique sans erreur l'origine
+du mal. Aussi avait-il saisi sans retard la mairie d'une demande de
+fermeture immediate des fontaines suspectes et reclame un arrete
+enjoignant de ne se servir que d'eau bouillie et prescrivant d'autres
+mesures de precaution, a quoi le maire, un M. Baboulin, epicier,
+conseille par l'adjoint Martinod, s'etait refuse par crainte de
+l'opinion. Notre ville, en amphitheatre au-dessus du lac, etait
+choisie, l'ete, comme lieu de villegiature par toute une colonie
+d'etrangers. Si l'on parlait de contagion, la saison, du coup, etait
+compromise. En outre, il eut fallu avouer l'echec de ces fameux
+travaux d'amenagement, dont on avait tire, selon l'usage, une bruyante
+popularite. La querelle avait transpire et le public prenait
+violemment parti contre le prophete de malheur.
+
+J'ecoutais ce recit avec l'indulgence d'un voyageur qui doit se preter
+poliment aux interets de ses hotes. C'etaient des histoires de
+province, promptes a naitre, promptes a s'eteindre, et j'arrivais de
+Paris. Notre ami, l'abbe Heurtevent, vint a la nuit tombante les
+renforcer. Depuis le deces du comte de Chambord, il ne predisait plus
+que des fleaux, guerres, cyclones et cataclysmes de tout genre. Deja
+il se sentait dans son element et reniflait a l'avance une odeur de
+cholera qui retablirait sa reputation atteinte et punirait la
+Republique.
+
+--J'ai appris, annonca-t-il a mon pere, qu'on vous donnerait ce soir
+un charivari.
+
+--Un charivari! repeta tante Dine. Nous verrons bien. Je leur verserai
+sur la tete une lessiveuse d'eau bouillante puisqu'ils ne veulent pas
+d'eau bouillie.
+
+--Bien, repondit mon pere, j'attendrai.
+
+Apres le diner, ma mere, anxieuse, nous invita a reciter la priere en
+commun. J'hesitai a me meler a ces invocations que j'estimais pueriles
+et n'y participai que du bout des levres, uniquement, me disais-je,
+pour ne pas semer des le premier jour la discorde. Grand-pere, lui,
+avait bravement regagne sa tour pour braquer son telescope sur je ne
+sais plus quelle planete.
+
+Vers les neuf heures, nous entendimes une clameur formidable, mais qui
+venait de loin.
+
+--J'ai tout ferme, declara tante Dine pour nous rassurer.
+
+Cependant cette clameur ne se rapprochait ni ne s'eloignait. La foule
+qui la poussait devait pietiner sur place. Nous percevions
+distinctement une sorte de refrain de trois notes dont nous ne
+comprenions pas le sens. Tout a coup on sonne au portail.
+
+--Les voila! proclama tante Dine.
+
+Mais non: sous le bec de gaz on n'apercevait qu'une ombre, et meme
+une ombre minuscule. Tante Dine et ma mere furent d'avis qu'il ne
+fallait ouvrir qu'a bon escient.
+
+--Il s'agit probablement d'un malade, observa mon pere.
+
+Et lui-meme s'avanca vers la grille. Il reconnut dans ce visiteur
+nocturne Mimi Pachoux qui, furtivement, s'empressait de l'avertir:
+
+--Il parait, monsieur le docteur, qu'il y a d'autres cas. Alors, on
+fait l'assaut de la mairie.
+
+--Ah! vraiment? Et qu'est-ce que l'on crie?
+
+--Demission! demission!
+
+--C'est bien, mon ami, j'y vais.
+
+Tante Dine, quand on lui rapporta le dialogue echange, voulut celebrer
+le devouement de notre ouvrier, mais elle en fut empechee par mon pere
+:
+
+--Oh! ne vous pressez pas, ma tante; ces jours derniers, il me
+fuyait. Il ne fait que passer devant le mouvement populaire, quand il
+est bien sur de sa direction.
+
+Et se tournant vers moi, il me demanda:
+
+--M'accompagnes-tu? Cela te changera de tes etudes.
+
+Nous trouvames dehors une de ces belles nuits de juillet, sans lune,
+ou les etoiles semblent briller bien en avant de la voute sombre,
+comme des lampes suspendues, et nous arrivames sur la place de
+l'Hotel-de-Ville qui etait noire de monde et toute remplie d'un cri
+unique:
+
+--Demission! demission!
+
+La foule nous tournait le dos, trepignant et vociferant contre le
+batiment municipal hermetiquement clos. Elle se composait de bandes de
+citoyens accourus au sortir des cafes, ou la nouvelle s'etait sans
+doute repandue, et aussi d'un bon public de famille, avec des enfants
+dans les bras. Les femmes etaient encore plus surexcitees que les
+hommes. Quelques-unes parlaient de noyer le maire dans la fontaine. A
+la verite, il eut fallu beaucoup de bonne volonte pour cette
+execution. Toutes ces ombres chinoises qui se decoupaient devant nous
+sous une lueur incertaine me paraissaient ridicules dans leurs
+gesticulations. Isole dans ma vie interieure, je ne prenais aucun
+interet a leurs ebats. Et tout a coup le salon de l'hotel de ville,
+qui donnait sur un balcon, s'eclaira. M. Baboulin se decidait a
+rassurer ses administres. Vainement il essaya de se faire entendre;
+on le couvrit aussitot d'injures, l'appelant empoisonneur, traitre,
+vendu, et le fletrissant d'autres epithetes plus malsonnantes mais
+sonores. Un autre homme parut a ses cotes: l'adjoint Martinod, ma
+vieille connaissance, comptant sur sa popularite et son talent de
+parole, s'avancait pour le remplacer. Mais le vacarme redoubla, et
+meme on le traita avec une familiarite plus blessante. Je reconnus, a
+la lumiere d'un bec de gaz, Glus et Merinos, inseparables, qui
+conspuaient en conscience leur ancien ami.
+
+--Voila, me dit mon pere sans se gener, ce que c'est que le peuple.
+Hier, il les acclamait, aujourd'hui il les insulte.
+
+Je m'etonnai, je l'avoue, qu'il s'exprimat si librement, et de cette
+voix forte qui retentissait et qui desesperait grand-pere. Tout a
+l'heure, quand nous revenions de la gare en voiture, ne l'avait-on pas
+hue, lui aussi? Et si l'on recommencait? Nous n'etions pas proteges
+par des murs et des agents de police. Justement un des manifestants se
+retourna, la face injectee et la bouche ouverte. Un reverbere
+l'eclairait en plein. Tem Bossette, en personne, nous devisageait. Il
+s'agitait plus que tous les autres. Aussitot il poussa un cri:
+
+--Vive Rambert!
+
+Autour de lui, devant nous, ce fut un beau tumulte, et a ma
+stupefaction, chacun de reprendre: _Vive Rambert!_ a pleins poumons.
+Mon pere me toucha l'epaule et me glissa:
+
+--Filons vite. En voila assez!
+
+Un peu plus, notre retraite etait barree et nous devions subir cette
+ovation inattendue. Nous primes rapidement une ruelle transversale,
+avant qu'on s'organisat pour nous accompagner, et nous rentrames a la
+maison ou l'on nous attendait. L'ombre derriere la fenetre nous
+avertit de l'etat d'inquietude cause par notre absence. Mon pere
+raconta gaiement ce qui s'etait passe et l'intervention de Tem.
+
+--Le brave garcon! approuva tante Dine.
+
+Ce qui lui valut cette replique:
+
+--Oh! son cas est pire que celui de Mimi. Ces jours derniers, il ne me
+saluait meme plus.
+
+--De quoi se mele-t-il? opina grand-pere que l'epidemie occupait, que
+risque-t-il? Il n'a jamais trempe son vin.
+
+--Ecoutez, murmura ma mere, si prompte a s'effrayer pour nous.
+
+La clameur lointaine que nous avions entendue se rapprochait
+distinctement, se precisait. Tout a l'heure, dans un instant, elle
+deviendrait intelligible.
+
+--O mon Dieu! ajouta-t-elle, que se passe-t-il encore?
+
+Mon pere la rassura en riant:
+
+--Cette fois, Valentine, ce sont des acclamations. Je n'en demandais
+pas tant. Apres midi, j'etais bon a jeter a l'eau, et ce soir je suis
+un sauveur.
+
+Comme il se souciait peu de la faveur publique! Il avait son sourire
+de bataille et je l'estimai bien meprisant. Dans le mysticisme ou je
+m'etais refugie, je me tenais a l'ecart des hommes; mais, pourvu que
+je ne les frequentasse pas, j'etais dispose a leur conceder toutes les
+vertus, et meme la logique. Deja le cortege deferlait contre la grille
+en chantant: _C'est Rambert, Rambert, Rambert, c'est Rambert qu'il
+nous faut!_ N'y avait-il donc qu'un Rambert? Grand-pere, que personne
+ne reclamait, s'eloigna et, moi seul, je remarquai son mouvement de
+retraite: il dut regagner sa tour et reprendre tranquillement son
+telescope; la planete qu'il observait n'avait peut-etre pas encore
+atteint le bord de l'horizon. Volontiers je l'aurais suivi. Mon pere,
+cependant, m'invitait a regarder, et je voyais sans plaisir cette
+masse confuse dont la houle battait le portail et le mur d'enceinte.
+On eut dit un long et enorme serpent, une longue et enorme courtiliere
+dont le corps occupait toute la largeur de la rue et dont la queue
+n'en finissait plus, la-bas, au tournant du chemin. La grille ceda
+tout a coup et la bete envahit, comme jadis les bohemiens, la courte
+avenue et les plates-bandes. En un instant elle assaillit la maison.
+Tante Dine, a cote de moi, etait partagee entre le plaisir de la
+popularite qu'elle savourait pour la premiere fois et la defense
+instinctive de notre jardin.
+
+Mon pere, afin d'arreter cet elan de la foule, ouvrit la croisee et
+fut salue d'une tempete d'applaudissements. Il obtint facilement le
+silence, et sa voix sonna comme une cloche d'eglise:
+
+--Mes amis, dit-il, nous ferons ce que nous pourrons pour arreter le
+fleau. Comptez sur moi, rentrez chez vous et surtout invoquez le
+secours de Dieu.
+
+Invoquer le secours de Dieu! Mais c'etait lui que l'on considerait
+comme la Providence. Dans toute cette manifestation il n'y avait que
+ma mere qui songeat a prier. Tante Dine buvait les paroles de son
+neveu, dont l'eloquence ne me touchait pas. J'aurais souhaite quelque
+bel eloge de la science, seule capable de vaincre l'epidemie et
+d'eviter la contagion, et de la science mon pere n'avait souffle mot.
+Je remarquai alors le nombre de bonnes femmes qui faisaient partie du
+defile et dont quelques-unes brandissaient des mioches a bout de bras
+comme si elles les offraient a mon pere. Sans doute avait-il parle
+pour les bonnes femmes.
+
+Cependant il obtint ce qu'il desirait. La foule, peu a peu, se calma
+et commenca de s'ecouler. On repassa le portail, et la belle nuit
+d'ete, qu'avaient dechiree tant de cris, lentement reprit sur les
+derniers retardataires le jardin, son domaine, et les chemins et la
+campagne, pour les restituer au silence.
+
+Des le lendemain les evenements se precipiterent les uns sur les
+autres. Le conseil municipal, responsable des facheux travaux de
+canalisation, demissionna sous les protestations et le mepris.
+
+--Et voila bien les electeurs! nous dit mon pere a table. On avait
+celebre la conquete de la mairie sur la reaction, et ce meme conseil
+acclame, on le chasse honteusement et on le traine dans la boue.
+
+Instantanement, je me revis, quelques annees plus tot, au Cafe des
+Navigateurs, buvant le champagne avec Martinod et ses acolytes, en
+l'honneur de la candidature de grand-pere qu'on opposait au chef du
+parti conservateur. Ce souvenir, loin de me revolter, m'attendrit. La,
+j'avais goute, enfant, une sorte d'abandon agreable qui ressemblait
+deja a cette langueur amoureuse, present de Nazzarena fugitive, en
+ecoutant de belles theories qui n'etaient pas encore tres claires pour
+moi, mais qui me preparaient a la liberte.
+
+En ville l'agitation croissait avec le nombre des morts, encore faible
+pourtant. Les chiffres exacts que donnait mon pere ne correspondaient
+nullement a ceux que l'on imprimait dans les journaux ou qui volaient
+de bouche en bouche. Il nous avait interdit d'aller en ville, en quoi
+grand-pere l'approuvait:
+
+--On ne sait trop comment cela se ramasse. Il suffit quelquefois d'un
+rien. Deja tous ces malades qui circulent par ici, comme c'est peu
+rassurant!
+
+A mon retour, j'avais trouve grand-pere vieilli. Dame! il atteignait
+ses quatre-vingt ans, mais il avait si longtemps garde un air de
+jeunesse dans la demarche restee allegre a force de promenades et dans
+les yeux qui brillaient et dont les petites rides avoisinantes ne
+faisaient que souligner la malice. Maintenant il se voutait et le
+regard s'embrumait. Cependant il tenait a la vie, et peut-etre de plus
+en plus a mesure qu'il la sentait plus fragile.
+
+Les nouvelles les plus insensees et les plus contradictoires
+circulaient, et toutes les passions politiques se donnaient libre
+cours. On avait surpris un individu qui empoisonnait la riviere: un
+pretre, affirmaient les anticlericaux; un franc-macon, leur
+repliquait-on. La terrible manie du soupcon commencait de sevir. Un
+malheureux, le visage couvert de boutons, faillit etre echarpe sous le
+pretexte qu'il propageait le mal, et ne fut sauve que par
+l'intervention de mon pere.
+
+--Les boutons du visage sont les seuls qui ne signifient rien! cria-
+t-il a temps.
+
+Il nous rapportait tous ces incidents et ces bruits, car nous ne
+communiquions plus avec personne, et lui-meme se desinfectait avec
+soin en rentrant de ses tournees. Puis les villages en aval des
+travaux de captation se crurent contamines eux aussi. Atteint de
+panique, leur population se replia sur la ville. On la vit passer avec
+ses chars, ses troupeaux, ses meubles, comme une emigration devant la
+guerre. Il y eut des bagarres, parce qu'on voulait l'expulser. Et
+brusquement l'epidemie, jusqu'alors circonscrite et dont on avait fort
+exagere les ravages, soit par suite de l'agglomeration et du manque
+d'hygiene, soit parce que l'air etait reellement vicie, prit des
+proportions inquietantes. L'effroi public devint lui-meme un danger.
+On annonca la peste et la famine. L'abbe Heurtevent, qui, tout en se
+devouant, puisait dans cette atmosphere de catastrophe une sorte de
+reconfort a cause de la realisation de ses propheties et qui ne
+pouvait s'empecher de reconnaitre les signes de l'intervention divine,
+fut accuse formellement de sorcellerie et dut se terrer dans sa
+chambre pendant quelques jours, sous menace d'un mauvais coup. Mlle
+Tapinois avait donne le signal du depart, abandonnant son ouvroir, que
+ma mere reprit sans rien dire. Les hotels se vidaient, et les
+habitants qui pouvaient fuir s'enfuyaient.
+
+Le manque d'organisation venait augmenter le fleau. La municipalite
+avait demissionne, et le prefet prenait les eaux en Allemagne.
+D'urgence on convoqua les electeurs. Ce fut une ruee vers mon pere.
+Tous les jours on criait devant la grille: _Vive Rambert!_ ou:
+_C'est Rambert qu'il nous faut!_ et tante Dine ne se rassasiait jamais
+de ce refrain qui enchantait ses oreilles. Lui seul, il n'y avait que
+lui.
+
+Je n'ai pas vu, et je ne puis decrire la ville desesperee, aux
+boutiques fermees de peur du pillage, dechiree par les partis, hantee
+de tous les soupcons, travaillee par la haine et la misere, et livree
+a l'epouvante. Mais je l'ai vue de mes yeux, a nos pieds, la, sous nos
+fenetres, supplier un homme, se soumettre a lui, s'asservir a celui
+dont, auparavant, elle n'avait pas voulu. Elle se trainait, elle
+gemissait, elle poussait des cris d'amour comme une chienne en folie.
+Et, ne comprenant pas sa detresse, je la meprisais.
+
+Mon pere avait perdu sur moi son autorite, non pour en avoir abuse,
+malgre ses apparences ou j'imaginais de la tyrannie, mais peut-etre,
+qui sait? pour n'en avoir pas use, au contraire, le soir ou il me
+ramena du Cafe des Navigateurs, le jour ou, dans la chambre de la
+tour, pour defendre grand-pere contre lui, je le bravai. Il ne pouvait
+se douter ni de mon premier amour qui m'avait complique le coeur, ni
+de la profondeur des mes aspirations vers la liberte lentement
+infiltrees par tant de promenades et de causeries. Cependant il avait
+pressenti mon detachement de la maison et pour me ramener il avait
+compte sur sa clemence. Or cette clemence le reduisait a mes yeux. Son
+prestige etait fait de ses continuelles victoires, et chez ma mere ne
+l'avais-je pas entendu se plaindre comme un vaincu? J'avais mesure a
+sa tristesse mon importance. Plus il attachait de prix a me
+reconquerir, plus je me sentais fort pour lui resister. Et, peut-etre,
+sans cet exces de preoccupation paternelle, eut-il conserve plus
+d'empire. Serait-il dangereux pour un souverain de pretendre trop a
+dresser et preparer son heritier, et faut-il croire a la vertu des
+affirmations et des actes plus qu'a l'influence qu'on cherche a
+exercer sur les esprits? Une generation differe de la precedente dans
+l'expression des idees, sinon dans les idees memes. Elle tient a
+croire tout recreer: la vie lui apprendra que rien ne se cree et que
+tout continue par les memes procedes.
+
+Cette autorite, a quoi je me derobais, voici que dans le danger elle
+s'imposait a tous. Mon pere dirigeait les services medicaux. Elu a la
+presque unanimite, on lui confia la ville.
+
+II
+
+L'ALPETTE
+
+Mon pere et ma mere tinrent un conseil de guerre d'ou sortit la
+resolution de nous renvoyer. Nous possedions, sur les pentes de l'une
+des hautes vallees, un chalet qu'on appelait l'Alpette, isole dans une
+clairiere au milieu des sapins. Quand la saison s'y pretait, nous y
+passions un mois pendant la periode des vacances. Une patache
+irreguliere montait en quatre ou cinq heures au village voisin. Le
+ravitaillement n'y etait pas tres commode et il fallait s'y contenter
+d'un ordinaire frugal et modeste. Mais on y respirait un air
+balsamique. La, nous serions a l'abri de la contagion.
+
+--L'epidemie se propage, nous expliqua mon pere. Vous partirez tous
+demain matin, sauf votre mere qui ne veut pas me quitter.
+
+Peut-etre avait-il resolu de rester seul: il s'etait heurte a ce
+refus.
+
+--C'est une excellente idee, approuva grand-pere. Ici nous ne sommes
+bons a rien du tout. Nous sommes plutot une gene.
+
+--Oh! moi, d'abord, declara tante Dine en secouant la tete, je ne m'en
+vais pas. Je fais partie de l'immeuble.
+
+Mon pere lui objecta qu'elle aurait son frere a soigner; l'argument
+fut accueilli assez mal:
+
+--Il se soignera bien tout seul. Il se porte comme un charme. Et
+d'ailleurs Louise veillera sur lui.
+
+Louise protesta de son desir de rester. On crut qu'elle plaisantait,
+car elle avait dit la chose en riant, mais elle insista bel et bien.
+Ne pouvait-elle rendre des services, visiter les malades, les garder
+meme? N'avait-on pas besoin de toutes les bonnes volontes? Il y eut
+entre elle et tante Dine un debat dont la generosite ne m'apparut
+point sur le moment. Tante Dine _gongonna_ tant et si fort, qu'elle
+obtint gain de cause.
+
+Entraine par l'exemple, je signifiai a mes parents mon intention
+formelle de ne pas quitter la ville et d'y jouer aussi mon role. Ce
+fut pour affirmer ma personnalite, --ma personnalite de dix-huit ans a
+peine, --bien plutot que par bravade de courage. L'idee de la mort ne
+m'effleurait pas, ni pour moi, ni pour personne. Je n'apercevais
+aucunement le danger. Sans doute mon pere se trouvait le plus expose
+par sa profession et par ses fonctions, mais il me paraissait
+immortel. Je pensais seulement a me donner de l'importance.
+
+Mon pere m'ecouta patiemment, puis il me repondit que si j'avais
+commence mes etudes medicales, comme il l'avait espere, il
+n'hesiterait pas, malgre son affection et ses craintes, a m'utiliser,
+--ce serait un droit que je pourrais revendiquer; --mais que, m'etant
+oriente dans une autre voie, je n'avais aucune raison serieuse de
+demeurer dans une atmosphere viciee, sans servir a rien, au risque de
+prendre le mal un jour ou l'autre. Il me remerciait de mon offre et ne
+l'acceptait pas. La montagne, au contraire, serait favorable a ma
+sante qui s'y raffermirait: j'etais un peu delicat, j'en reviendrais
+plus vigoureux. Ce calme rejet eut le don de m'exasperer. J'y
+decouvrais un insupportable mepris, et je m'obstinai a reclamer un
+poste comme si mon honneur etait engage:
+
+--Je regrette infiniment, pere, de ne pas m'incliner dans cette
+circonstance; mais j'estime que je dois rester, et je resterai.
+
+Ces paroles me grandissaient. Il me fixa de ses yeux percants et ne
+haussa meme pas la voix:
+
+--Je commande dans ma maison avant de commander en ville, mon petit.
+C'est un ordre que je te donne: tu partirais demain avec ton grand-
+pere, Louise et les deux cadets. J'ai la charge de toute la cite;
+nous verrons si mon fils sera le premier a me desobeir.
+
+Et il me laissa. Il avait parle si peremptoirement que j'eus le
+sentiment de l'impossibilite d'une resistance. Des longtemps il me
+menageait. A ma reserve, il me pressentait indifferent, sinon hostile,
+et il caressait le reve de retrouver ma confiance. Voici qu'il
+abandonnait tous les moyens de conciliation et me replacait dans le
+rang, comme un simple soldat, non pas meme comme un futur chef. Sans
+tenir le moins du monde a prendre du service actif parmi les
+ambulanciers, je rongeai mon frein avec rage, comme si j'avais subi la
+plus cruelle injure. Grand-pere, que cette solution satisfaisait, me
+consola avec bonne humeur:
+
+--Oh! oh! que veux-tu? il a la manie d'ordonner. Nous serons tres bien
+la-haut.
+
+Nos preparatifs occuperent l'apres-midi. Grand-pere descendit lui-meme
+de la tour son barometre, son violon, ses pipes et ses almanachs. Ces
+divers voyages l'essoufflerent, mais il n'ecoutait personne. Le reste
+du chargement ne l'interessait pas et concernait tante Dine, a qui, de
+tout temps, il avait abandonne le soin de son linge et de ses habits.
+A la tombee de la nuit, l'abbe Heurtevent vint en visite. Mon pere
+etait a l'hopital ou a la mairie, et ma mere a son ouvroir ou l'on
+preparait des couvertures pour les malades pauvres. Grand-pere, avec
+une vigueur de resolution toute nouvelle, refusa d'ouvrir la porte et,
+de la fenetre, s'informa si notre ami avait ete desinfecte.
+
+Force fut a l'abbe de passer a l'etuve que l'on avait installee a la
+maison, apres quoi il fut accueilli gaiement, et meme grand-pere lui
+offrit son exemplaire des propheties de Michel Nostradamus. M.
+Heurtevent accepta le cadeau sans enthousiasme: il connaissait les
+Centuries et les estimait obscures et contradictoires.
+
+--Oui, vous preferez la soeur Rose-Colombe et l'abbaye d'Orval. Et
+quelles catastrophes nos apportez-vous, l'abbe?
+
+--D'abord, votre ouvrier Tem Bossette est decede ce matin du fleau.
+
+--Ah! fit grand-pere.
+
+Mais il ajouta aussitot, pour se dispenser de le plaindre:
+
+--C'etait un ivrogne.
+
+--Pauvre Tem! soupira tante Dine. S'est-il confesse?
+
+--Il n'en a pas eu le loisir. Le mal fut pour lui foudroyant.
+
+--Un alcoolique, reprit grand-pere.
+
+Ma tante continua d'interroger notre hote sur les personnes de notre
+connaissance:
+
+--Et Beatrix? et Mimi Pachoux?
+
+--Rassurez-vous, mademoiselle, sur le sort de votre Mimi: il porte
+les morts en terre et meme dirige l'equipe des fossoyeurs. Son zele
+est magnifique, il se multiplie, il est de tous les convois. Quant au
+Pendu, je le crois atteint.
+
+--J'irai le voir, declara simplement tante Dine, ce qui lui valut de
+son frere un regard d'etonnement et meme de reprobation.
+
+Deja l'abbe, avec une aisance incomparable, passait des infortunes
+particulieres aux calamites generales. La contagion ne tarderait pas a
+se repandre au loin, elle finirait bien par atteindre Paris. Elle
+decimerait la capitale, sentine de tous les vices, elle contraindrait
+les hommes politiques a reflechir. Pour le renouveau moral elle
+vaudrait une guerre. Et les lis refleuriraient.
+
+--Ils refleuriront, ne manqua pas de repeter gravement tante Dine.
+
+Le recit de ces malheurs futurs affecta grand-pere, qui changea le
+cours de la conversation:
+
+--Dites donc, l'abbe: si vous montez nous voir a l'Alpette, nous vous
+donnerons des bolets Satan, et meme, si vous ne nous apportez pas trop
+de facheuses nouvelles, des bolets tete de negre qui sont du moins
+comestibles et d'un gout savoureux. Ou plutot non, ne vous derangez
+pas. Il n'y a pas la-haut d'appareil a desinfecter, et vous seriez
+capable de nous contaminer tous.
+
+Le lendemain, un break attele de deux chevaux, retenu specialement
+pour nous, vint nous prendre avec nos paquets. Mon pere surveilla lui-
+meme l'embarquement qu'il precipita, car on le reclamait de tous les
+cotes a la fois. A la maison, quand surgissait quelque difficulte, on
+le cherchait immediatement et ce n'etait qu'une voix pour appeler:
+_Monsieur Michel?_ ou est _Monsieur Michel?_ Maintenant, dans la ville
+entiere, le cri de ralliement etait: _Monsieur Rambert_ ou, plus
+brievement, le _docteur_ ou le _maire_.
+
+--Oh! oh! persiflait grand-pere, il a de quoi commander.
+
+Grand-pere se hissa le premier dans le vehicule, avec ses instruments
+qui ne le quittaient pas, bien que la caisse a violon fut encombrante.
+Il montrait, comme le petit Jacquot, une gaiete de collegien en
+vacances. Jamais il n'avait temoigne un si vif attrait pour l'Alpette.
+Louise, au contraire, et Nicole imitant sa soeur qu'elle admirait,
+manifestaient une emotion que pour ma part j'estimais excessive. Elles
+s'accrochaient a mes parents et versaient des larmes, comme s'il
+s'agissait d'une absence prolongee.
+
+--Allons, mes petites, dit mon pere, depechez-vous et soyez sans
+crainte.
+
+Les adieux que je lui fis moi-meme, a cause de la scene de la veille,
+furent empreints de froideur. Il m'avait contraint a l'obeissance et
+froisse dans mon orgueil: je ne pouvais l'oublier si vite et ma
+dignite m'obligeait a prendre un air offense.
+
+Les moindres details de ce depart, sur lequel devait tant s'exercer ma
+memoire pour chercher vainement a en amoindrir l'amertume,
+m'apparaissent avec une nettete que le temps n'a pu obscurcir. Tout le
+monde s'impatientait plus ou moins, les chevaux a cause des mouches
+qui les harcelaient, le cocher par tendresse pour se betes, grand-pere
+et Jacquot dans leur hate de gouter le plaisir de la course, Louise et
+Nicole dans leur tristesse de s'en aller, tante Dine parce qu'elle
+redoutait le fracas de sa sensibilite, moi pour en finir avec le
+malaise que j'eprouvais. Ma mere tachait de conserver son calme. Seul,
+mon pere y reussissait naturellement. Quand je montai a mon tour, le
+dernier, il eut un court moment d'hesitation comme s'il voulait me
+retenir, me parler. Je ne sais plus exactement ce qui me le revela,
+mais j'en suis certain. Et une fois assis, je ressentis une envie
+irraisonnee de redescendre. Etait-ce un desir instinctif de
+reconciliation? Combien j'aimerais en etre assure; mais ce fut trop
+vague pour le pouvoir affirmer aujourd'hui. Installe sur la meme
+banquette que grand-pere, je traduisis mon sentiment intime par un
+geste de mauvaise humeur: je m'emparai de la caisse a violon qui me
+heurtait les genoux et la deposai brusquement dans le fond de la
+voiture.
+
+--C'est delicat, observa grand-pere en maniere de protestation.
+
+Je me souviens encore de la vibration de la lumiere dans l'air et de
+l'eclat de la route sous le soleil.
+
+--Ca y est-il? s'informa le cocher grimpe sur son siege.
+
+--En avant! ordonna mon pere.
+
+Et ma mere ajouta le voeu qu'elle formulait a chaque separation:
+
+--Que Dieu vous garde!
+
+Deja notre lourd vehicule s'ebranlait et ce furent les dernieres
+paroles que nous entendimes. _En avant_ et _Que Dieu vous garde_:
+elles se confondent, elles se melent, elles s'accompagnent toujours
+l'une l'autre dans mon souvenir, et lorsqu'il m'arrive aujourd'hui de
+me mettre en route, il me semble que je les entends.
+
+Au tournant, la-bas, devant la grille du portail, je revois les trois
+ombres qui se detachent dans le jour cru: celle de tante Dine un peu
+massive; celle, plus fine, de ma mere et la grande ombre fiere de mon
+pere qui redresse la tete. Pourquoi n'ai-je pas appele? D'un seul mot
+: "Pere", il se fut contente, et il eut compris. Sa silhouette
+revelait tant de force, une si riche vitalite, et l'autorite d'un tel
+chef, qu'il etait sans doute bien inutile de songer a s'humilier pour
+lui donner satisfaction. J'en aurais toujours le loisir, si je le
+desirais: plus tard, plus tard.
+
+Grand-pere fourrageait mes jambes pour remettre a flot sa caisse a
+violon, et je dus l'y aider. Nous passames sous le chataignier qui
+avait abrite --un instant --Nazzarena fugitive, Nazzarena qui riait en
+montrant ses dents. Et la maison se perdit en arriere de nous.
+
+Je ne tardai pas a oublier ce mauvais depart dans l'enchantement de ma
+vie nouvelle au chalet L'Alpette. Pour la premiere fois j'etais le
+maitre absolu de mes jours. Grand-pere n'exercait aucune surveillance.
+Il restait volontiers des heures assis sur un banc, devant la facade
+la mieux exposee, a se chauffer au soleil en fumant sa pipe. Il ne se
+promenait plus que dans le voisinage immediat et gagnait peniblement
+sa sapiniere, car ses jambes etaient devenues molles et ne pouvaient
+le transporter bien loin. La, il se livrait a son gout favori qui
+n'avait pas change et qui etait la chasse aux champignons. Il
+poursuivait specialement non sans succes, le bolet tete de negre a qui
+l'ombre des pins est propice. Jacquot et son inseparable Nicole
+l'accompagnaient et se baissaient a sa place pour ramasser le gibier
+qu'il leur designait. Il preferait leur enfance a ma jeunesse et je
+n'en etais pas jaloux. Notre intimite de jadis, il ne cherchait pas a
+la recreer avec eux. Il evitait toute fatigue, toute conversation qui
+eut necessite des raisonnements, des explications. Il se contentait
+des petits faits evidents qui ne peuvent se discuter. Moi, je
+preferais ma solitude.
+
+Soit qu'elle eut recu des instructions a cet egard, soit par affection
+fraternelle, Louise s'occupait de nous jusqu'a l'obsession: elle
+aurait voulu se partager pour etre a la fois avec moi et avec les deux
+petits. Quand elle se fut rendue compte de la nature pacifique et
+banale des propos que tenait grand-pere, elle se tourna vers moi
+davantage, souhaitant de devenir ma confidente et de prendre sur moi
+un peu d'empire. Elle n'etait que de deux ans mon ainee. Sa conduite
+m'emerveillait, car rien, en bas, a la ville, ne la faisait prevoir et
+l'altitude la modifiait du tout au tout. Jolie, gaie, insouciante, je
+le jugeais peu serieuse et meme un brin fantasque, ce qui n'etait pas
+pour me deplaire. Tantot elle se precipitait sur son piano avec une
+fureur passionnee, et tantot elle l'abandonnait pendant des semaines.
+Elle remplissait la maison de ses rires, de sa charmante humeur, de
+ses mouvements agiles. "Ce n'est pas elle qui me genera", pensais-je
+dans la voiture. Or, voici qu'elle se revelait brusquement pareille a
+une directrice de communaute ou de pension de famille, prevenante et
+gentille, mais exigeante, mais intransigeante. Il fallait manger a
+l'heure, justifier ses absences, veiller sur ses paroles devant les
+enfants, ne pas se moquer des principes ni des gens. Etait-ce sa
+responsabilite qui la transformait et lui tarabustait la cervelle?
+Elle remplacait mes parents en conscience. Je lui donnai a entendre
+que les garcons n'obeissent pas aux filles, et que les consignes
+qu'elle avait recues ne me concernaient pas: elle insista et nous
+eumes presque des l'arrivee un conflit qui nous mit aux prises.
+
+Ce fut le premier dimanche qui suivit notre installation. Le village
+etait distant de deux kilometres et l'on n'y celebrait qu'une messe,
+une grand'messe. Louise nous en informa et, quand elle jugea le moment
+venu de nous y rendre, elle nous invita a nous mettre en route. Grand-
+pere, qui ne frequentait pas l'eglise, souleva une objection
+desinteressee:
+
+--Les lieux publics sont les plus malsains. Prenez garde a l'epidemie.
+
+--Dans toute la vallee il n'y pas un seul cas de typhus, affirma
+Louise triomphante.
+
+--Bien, dit grand-pere.
+
+Et il bourra sa pipe du matin.
+
+Je declarai alors a ma soeur que j'avais un projet de course et
+regrettais de ne pouvoir la conduire. Elle me regarda, etonnee, si
+etonnee que je vois encore la surprise de ses yeux limpides.
+
+--Comment, tu ne viens pas a la messe, Francois? Il n'y en a qu'une.
+
+--Non, repondis-je de mon air le plus assure.
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+Les yeux, les yeux limpides, se remplirent de larmes instantanement,
+et je me rappelai la premiere messe que j'avais manquee. Mon amour-
+propre exigeait que je ne cedasse pas, mon amour-propre et aussi la
+foi nouvelle et incertaine que me fabriquait mon imagination. Louise
+poussa devant elle Nicole et Jacquot et, son livre d'heures a la main,
+se retourna dans l'espoir de m'attirer encore:
+
+--Je t'en prie, viens avec nous.
+
+Si elle avait ajoute: _pour me faire plaisir_, peut-etre aurais-je
+cede, tant je la voyais alarmee. Elle eut juge sans doute cet argument
+indigne de son objet. Et je refusai plus durement cette fois.
+
+--Je vais etre obligee de l'ecrire a maman, invoqua-t-elle en derniere
+ressource.
+
+--Si tu veux.
+
+Cependant elle ne realisa pas cette menace. Sa delicatesse
+l'avertissait de ne pas augmenter les soucis de nos parents en pleine
+bataille contre le fleau. Elle redoubla au contraire d'attentions pour
+moi, s'efforcant de me ramener, d'obtenir mon amitie, ma confiance.
+Avec un art inne, elle s'improvisait mere de famille, cherchait sans
+cesse a nous reunir, a nous grouper, combattait l'isolement ou je me
+complaisais. Des qu'une lettre nous parvenait, elle nous appelait pour
+nous en donner lecture a haute voix. Nous en recevions de la ville
+tres regulierement, et l'on nous transmettait celles de Melanie, vouee
+dans un hopital de Londres au service des malades, de Bernard en
+expedition au Tonkin, d'Etienne qui terminait a Rome ses etudes de
+theologie. Par ses soins les absents nous visitaient, et s'il n'avait
+tenu qu'a elle, nous eussions retrouve a l'Alpette la meme vie qu'a la
+maison. C'etait precisement ce qui me revoltait, et je m'insurgeais
+contre cette volonte de vingt ans qui contrecarrait la mienne avec une
+tenacite inattendue.
+
+Pour me soustraire a son influence, je pris l'habitude de quitter
+notre chalet des le matin avec un livre et de n'y rentrer que pour les
+repas. Inquiete, elle demeurait sur le pas de la porte jusqu'a ma
+disparition, et a mon retour, bien souvent, je la retrouvais a la meme
+place, comme si elle ne m'avait pas perdu de vue. Son inquisition
+s'etendait jusqu'a mes lectures. La bibliotheque de l'Alpette ne se
+composait que de quelques ouvrages: un Buffon et un Lacepede
+depareilles, un _Dictionnaire de la conversation_ en cinquante
+volumes, un _Jocelyn_ et je ne sais quoi encore de moins important. Le
+_Dictionnaire_ meme ne m'effrayait pas et j'emportais resolument les
+notices consacrees a la biographie et aux systemes des philosophes.
+J'etais a l'aise dans leurs conceptions les plus hardies ou les plus
+obscures. Je les comprenais avant d'en avoir acheve la demonstration,
+qu'elles soumissent l'univers au _moi_ ou qu'elles assujettissent
+l'homme a cet univers livre a lui-meme. Cependant j'etais porte a
+croire que tout dependait de notre intelligence et qu'elle seule, par
+sa puissance, insufflait l'etre aux choses dont elle fixait les lois.
+Je n'ai jamais pu retrouver tant de facilite a me mouvoir dans
+l'abstrait, ni tant de plaisir, ni tant d'orgueil.
+
+Un peu epuise par ces aventures de metaphysique, je me desalterais a
+la poesie de _Jocelyn_. Elle s'harmonisait si parfaitement a la nature
+environnante qu'elle en devenait le chant et que je ne songeais plus a
+les demeler. Que de fois, parmi les sapins, me suis-je repete ces vers
+fixes des lors en mon souvenir:
+
+J'allais d'un tronc a l'autre et je les embrassais, Je leur pretais le
+sens des pleurs que je versais, Et je croyais sentir, tant notre ame a
+de force, Un coeur ami du mien palpiter sous l'ecorce.
+
+La tendresse que je ne voulais plus recevoir de la famille, j'avais
+tant besoin de la sentir eparse autour de moi, dans l'ame des arbres
+ou l'esprit de la terre. Quand j'atteignais quelque cime, c'etait
+alors l'apostrophe: O sommets de montagne! air pur! flots de
+lumiere!..._ par quoi s'exprimait mon exaltation. La serenite des
+nuits me parlait de _paix, d'amour, d'eternite_. J'y revais de
+Laurence et n'avais pas de peine a l'evoquer, tant son portrait me
+semblait un modele de precision:_
+
+_Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans_ _N'imprima l'ame
+humaine en traits plus seduisants... _ _En faut-il davantage pour
+alimenter un amour qui, n'ayant plus d'objet, se cree son image a lui-
+meme? _ _Cependant un autre livre devait penetrer plus avant dans ma
+sensibilite et correspondre a cet etat d'independance et
+d'affranchissement ou je me croyais parvenu. Dans le tas des almanachs
+apportes par grand-pere s'etait glisse l'exemplaire des _Confessions_
+qui, deja, m'avait intrigue tout petit et que j'avais pris pour un
+manuel de piete. L'innocent _Messager boiteux_ de _Berne et Vevey_
+conduisait par la main ce Jean-Jacques dont j'avais entendu parler
+bien avant de le connaitre, comme s'il vivait encore et comme si nous
+pouvions le rencontrer dans nos courses. Je n'avais jamais lu de lui,
+au college, que de courts fragments dont je n'avais rien tire de
+personnel. Je me precipitai sur le recit de cette existence
+tourmentee, mais ce fut tout d'abord du degout. Le vol du ruban chez
+Mme de Vercellis et la lache accusation qui le suit, certains details
+physiologiques que je m'expliquais assez mal, le titre de _maman_
+decerne a Mme de Warens, me faisaient l'effet de confidences
+impudiques et, bien que je fusse tout seul dans la foret ou couche
+dans l'herbe sur la crete des monts, je sentais, en les ecoutant, la
+rougeur me monter aux joues. Mon fonds naturel resistait, mais par une
+pente insensible j'en vins a admirer qu'un homme put s'humilier ainsi
+par de tels aveux et, n'en apercevant pas l'orgueil, j'eprouvai le
+vertige de la verite._
+
+_Le volume ne me quittait plus. Louise, inquiete de cette preference,
+voulut exercer son controle. Un soir, comme je rentrais de contempler
+les etoiles, _--_celles du Sud que je dechiffrais mieux, _--_je la
+trouvai qui, sous la lampe, ouvrait les _Confessions_. Elle ne me
+voyait pas, je l'observais: brusquement elle ferma l'ouvrage et,
+m'apercevant, laissa eclater son indignation:_
+
+--_Tu n'as pas le droit de lire ce livre._
+
+--_Je lis ce qui me plait._
+
+_Elle appela a son secours grand-pere qui declina toute responsabilite
+: _ --_Oh! chacun est libre. Et d'ailleurs Jean-Jacques est sincere._
+
+_Les passages de passion me surexcitaient, et ce qui me les rendait
+plus chers et plus seduisants, c'etaient ces douces facons de vanter
+en meme temps le bonheur de la vie bucolique et la paix de la
+campagne. Dans cette paix qui m'environnait, je sentais mieux les
+mouvements de mon coeur. Je fus aux pieds de Mme Basile _sans meme
+oser toucher a sa robe. Un petit signe du doigt, une main legerement
+pressee contre ma bouche sont les seules faveurs que je recus jamais
+d'elle, et le souvenir de ces faveurs si legeres me transporte en y
+pensant_. Je tachais de me representer cet air de douceur des blondes
+auquel le coeur ne resiste pas et, le croirait-on? je decouvrais une
+application individuelle a cette plainte qui frappait mes dix-huit ans
+a peine revolus et deja inquiets: _Devore du besoin d'aimer sans
+jamais l'avoir pu satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la
+vieillesse et mourir sans avoir vecu._ Quand je montais assez haut
+pour distinguer de loin le lac au bas des pentes, je me repetais le
+voeu si simple: Il me faut un ami sur, une femme aimable, une vache
+et un petit bateau_, et mon exaltation croissante se parait
+d'ingenuite. J'aurais pleure d'amour en mangeant des fraises arrosees
+de creme de lait.
+
+Ainsi la periode que je traversais se reliait tres exactement a celle
+de ma convalescence dont elle devenait en quelque maniere
+l'achevement. Je reprenais, seul, les promenades que j'avais faites
+avec grand-pere quelques annees auparavant. Son ami Jean-Jacques le
+remplacait. Ce n'etaient pas les memes lieux, mais la nature ne
+changeait guere. Elle gardait l'ensorcellement de sa sauvagerie,
+l'emoi de sa vegetation que le moindre souffle agite, la fraicheur des
+eaux, et meme elle m'offrait, avec l'altitude, un air plus vif, des
+espaces plus etendus et moins accessibles aux travaux des hommes, une
+fierte nouvelle. A la montagne les heritages sont sans murs ni portes.
+Aucune cloture n'enlaidit le sol et la propriete n'est pas apparente,
+--la propriete qui, je le savais par l'enseignement de grand-pere,
+corrompt le coeur des hommes et le remplit d'avidite, de jalousie, de
+cupidite. La-haut, les bois et les pres sont a tout le monde et a
+personne, comme le soleil et l'air, comme la sante. Les hauts
+paturages ou le berger, qui d'une phrase m'avait revele le desir,
+conduisait ses moutons, n'en foulais-je pas l'herbe courte?
+L'ascension me communiquait une ardeur de conquete. Et a chaque
+victoire je pensais rencontrer celle que j'attendais et qui se
+derobait sans cesse. De preference a Nazzarena que j'avais aimee et
+que mes reves dedaignaient maintenant, l'estimant trop jeune et trop
+simple, j'appelais la dame inconnue du pavillon, ou, plutot encore,
+celle qui m'etait apparue sur le chemin en robe blanche avec un
+chapeau de cerises et un teint de fleur, celle a qui son ombrelle
+servait d'aureole et que j'appelais Helene depuis que je savais que sa
+beaute etait semblable a celle des deesses immortelles.
+
+J'etais seul, delicieusement seul et amoureux sans amour. J'etais
+parfaitement heureux et ne m'apercevais pas que je torturais ma soeur
+Louise dont je meconnaissais l'affection. J'etais libre.
+
+A cause des difficultes de ravitaillement, notre table etait la plus
+frugale du monde. Nous vivions d'oeufs, de pommes de terre, de
+fromage. Le dimanche nous valait le luxe d'un poulet. Grand-pere ne
+cessait de nous vanter l'excellence de ce regime et les bienfaits de
+l'existence pastorale. Je me persuadais aisement de l'excellence de
+nos moeurs. De moins en moins je pretais attention aux nouvelles de la
+ville qui nous parvenaient par la diligence. Une fois ou deux, pour
+nous renseigner plus abondamment, on nous envoya le fermier en
+personne. Ainsi nous sumes, dans notre ermitage, le chiffre des morts
+et la violence du fleau. Le Pendu, decede, avait fait une fin des plus
+edifiantes, et tante Dine l'avait assiste jusqu'au bout. Glus et
+Merinos etaient sains et saufs.
+
+--Ils ont toujours eu de la chance, observa grand-pere.
+
+Le fermier hochait la tete, ce qui signifiait que le dernier mot
+n'etait pas prononce et que l'epidemie continuait ses ravages. De
+Martinod on ne savait rien, il se tenait cache. Notre ami l'abbe
+Heurtevent avait resiste, mais il demeurait ebranle: il gardait assez
+de vie pour annoncer des catastrophes.
+
+--Et pouvons-nous redescendre? demandait chaque fois Louise dont la
+question nous etonnait, grand-pere et moi, car nous etions pas si
+presses.
+
+--Pas encore, mademoiselle; M. Michel a dit comme ca que ce n'etait
+pas le moment.
+
+Un lazaret avait ete installe pour les cas douteux, les deux hopitaux
+regorgeaient de malades, les entrees et les sorties de la ville
+etaient surveillees. Une serie d'arretes avait ete rendue par le
+maire, ordonnant les plus minutieuses precautions.
+
+--C'est terrible, concluait le fermier qui nous donnait ces details.
+
+Et grand-pere declarait que nous etions parfaitement bien a l'Alpette,
+mais Louise se rongeait d'impatience.
+
+Les jours peu a peu raccourcirent. Apres le mois d'aout qui fut tres
+chaud, septembre, plus ventile, vint, et septembre passa. Les feuilles
+des hetres et des bouleaux, dans la foret, changeaient de couleur
+autour des sapins immuables, les premieres toutes rouges et les autres
+dorees. Sur les rochers les touffes d'airelles dessechees prirent une
+teinte ecarlate. Il m'arrivait d'etre surpris par la nuit qui montait
+en courant du creux de la vallee et de queter, pour me remettre en
+chemin, l'assistance d'un patre dans quelque hameau dont les petites
+lumieres m'avaient guide.
+
+Puis, nous fumes informes que le fleau diminuait et que bientot nous
+pourrions quitter l'Alpette. J'en recus la nouvelle sans plaisir. Ces
+vacances m'avaient enivre de liberte. Cependant on nous accordait un
+delai de quelques jours.
+
+III
+
+LA FIN D'UN REGNE
+
+Toute la nuit il avait souffle un grand vent qui tomba dans la
+matinee. Octobre qui commencait s'annoncait mal. Apres le dejeuner, je
+sortis pour constater les degats de l'orage. L'automne etait venu
+brusquement. Dans les bois les feuilles des bouleaux et des fayards,
+les feuilles rouges et les feuilles dorees, arrachees des arbres ou
+elles brillaient comme des fleurs, bruissaient sous mes pas, et comme
+autrefois, quand j'etais petit et que j'allais cueillir des noix en
+contrebande pour les ecraser ensuite sur les chenets, je laissais
+trainer mes pieds pour mieux entendre ce crissement aigu et plaintif.
+
+A mon retour, le soir, je vis un char arrete devant la porte du
+chalet. Son fanal n'etait pas allume et le jour baissait, de sorte que
+je ne reconnus qu'en m'approchant le vehicule de notre fermier. Le
+cheval n'etait pas detele, mais personne n'en avait la garde: on
+avait simplement pris la precaution de lui poser une couverture sur le
+dos.
+
+--Eh bien! Etienne, dis-je en entrant a la cuisine ou le fermier se
+chauffait, car il faisait deja froid a la montagne, qu'est-ce qui vous
+amene?
+
+Nous l'appelions par son prenom, comme il est d'usage chez nous, bien
+qu'il fut deja vieux. Il tenait les mains en avant, vers le fourneau,
+et il tourna vers moi sa figure ridee et rasee qu'eclairait la lampe
+allumee a l'instant.
+
+Ses yeux trop clairs, decolores a force de servir par tous les temps,
+ne semblaient pas me distinguer avec nettete:
+
+--Ah! monsieur Francois! murmura-t-il presque bas en se levant.
+
+Je ne sais pourquoi, cette exclamation insignifiante me causa une
+impression desagreable.
+
+--Vous ne venez pas nous chercher? demandai-je.
+
+Il allait me repondre, quand nous fumes rejoints par ma soeur Louise
+qu'on avait avertie. Elle le salua amicalement et s'informa des
+nouvelles qu'il apportait de la ville. Cependant il ne se pressait pas
+de repondre.
+
+--Il y a, finit-il par dire, que Madame vous reclame.
+
+--Madame? remarqua Louise.
+
+--Bien, fis-je. Et pour quand?
+
+--Ce soir, bien sur il est trop tard pour vous descendre. Ma bete est
+fatiguee et la nuit est deja la. Demain matin, de bon matin.
+
+Pourquoi tant de hate? A peine aurait-on le loisir de plier les
+paquets. J'allais protester, mais le fermier se deroba: il fallait
+rentrer le cheval a l'ecurie et le char a la remise. Pendant son
+absence, je m'elevai contre un delai si court. Au fond, la perspective
+de quitter ces lieux me remplissait de tristesse et je retrouvais en
+moi-meme cette desolation que j'avais ressentie dans le bois jonche de
+feuilles mortes. Louise ne m'ecoutait pas, et je m'apercus qu'elle
+pleurait. Avait-elle tant de chagrin de partir?
+
+--J'ai peur, m'expliqua-t-elle.
+
+Peur de quoi? Grand-pere, mis au courant, manifesta comme moi peu
+d'enthousiasme pour le depart.
+
+--On n'etait pas mal ici, declara-t-il. On faisait ce qu'on voulait.
+
+Comme s'il ne l'avait pas toujours fait! Mais de quoi s'effrayait
+Louise? Elle nous le confia peu a peu. Pour que le fermier fut venu
+nous chercher, il fallait qu'il y eut un malade a la maison, un malade
+gravement atteint. Il avait dit _Madame vous demande_. Donc, ce
+n'etait pas maman, ce ne pouvait etre que mon pere. Voila ce qu'elle
+imaginait et ce qu'elle nous avoua. Nous essayames d'en sourire et la
+comparames a l'abbe Heurtevent qui portait la foudre sur lui et la
+lancait a tout propos, mais sa peur nous gagnait. Et nous attendimes,
+un peu febrilement, le retour du fermier que nous interrogions. Ce fut
+Louise qui porta la parole:
+
+--Pere est malade, n'est-ce pas Etienne?
+
+--Ah! mademoiselle, c'est un grand malheur.
+
+--Est-ce qu'il a pris le mal?
+
+--Ce n'est pas le mal qu'il a pris, c'est un chaud et froid.
+
+Notre Louise se remit a verser des larmes. Elle appelait mon pere
+comme s'il pouvait lui repondre. Nous dumes la consoler, non sans
+blamer ses exces, et le fermier lui-meme s'en mela.
+
+--La demoiselle a tort. Monsieur Michel est solide. Il y en a d'autres
+que lui qui ont pris des chauds et froid et qui sont aujourd'hui gras
+et luisants.
+
+Qu'il y eut un danger veritable, la pensee ne m'en effleurait pas. Mon
+egoisme m'empechait d'y croire. Quel absurde pressentiment tourmentait
+cette pauvre Louise! Je revoyais mon pere, la, devant le portail,
+avant que la voiture ne s'ebranlat. Son panama, un peu de cote,
+projetait une ombre sur la moitie du visage. L'autre, en pleine
+lumiere, resplendissait de vie. Il donnait des ordres brefs et hatait
+l'amenagement, parce qu'on l'attendait a la mairie. Comme il savait
+commander et comme on se precipitait pour lui obeir! Moi seul, j'avais
+resolu de me derober a son pouvoir, a son ascendant. Il se tenait
+droit comme un chene de la foret, un de ces beaux chenes sains qui ne
+perdent leurs feuilles qu'a la poussee des feuilles nouvelles et que
+la tempete ne reussit pas a ebranler: au contraire, il se herissent
+et l'on dirait qu'ils se durcissent pour lui resister. J'entendais
+aussi sa voix qui sonnait, sa voix qui disait: _En avant_, comme a la
+bataille. Que cette force fut vaincue, je ne pouvais l'admettre. Sur
+cette force-la je comptais, j'avais besoin de compter, afin d'avoir le
+temps plus tard, si je le jugeais bon, et ma liberte conquise, de
+revenir de mon plein gre en arriere pour temoigner a mon pere un peu
+de tendresse. Pourtant je me souvins du jour ou je l'avais entendu
+formuler, dans la chambre de ma mere, une plainte a mon sujet: _Cet
+enfant n'est plus a nous..._ Mais je ne m'y attardai pas. Non, non, il
+ne fallait rien exagerer. Ma mere nous rappelait parce que l'epidemie
+decroissante n'offrait plus aucun danger, et parce que mon pere,
+malade, serait satisfait de nous revoir: elle nous rappelait pour ces
+raisons-la, et non pour une autre...
+
+Nous descendimes le lendemain matin, Louise et moi sur le char du
+fermier, grand-pere et les deux petits, un peu plus tard, par la
+diligence qui, tout de meme, etait plus confortable. Je me retournai
+souvent pour mieux emporter l'image de cette vallee ou dans la
+solitude j'avais rencontre tant d'emotions creees par moi-meme et
+comme une sorte de bonheur ou les autres n'avaient point de part.
+Assise a cote de moi, Louise ne rompait le silence que pour se pencher
+vers le siege et prier doucement notre vieil Etienne:
+
+--Ne pourriez-vous pas aller un peu plus vite?
+
+--Oui, mademoiselle, repondait-il, on essaiera. La Biquette est comme
+moi, ca n'est plus bien jeune.
+
+Il montrait sa jument, et du fouet lui enveloppait les flancs sans se
+decider a la frapper. A mesure que nous approchions de la ville,
+l'inquietude de ma soeur augmentait et finissait par me prendre. Elle
+me repetait son: _J'ai peur_ contagieux. Le bon soleil d'octobre qui
+nous chauffait sur notre banc me permettait mieux de lutter contre un
+pressentiment aussi absurde.
+
+Enfin nous arrivames devant la grille. Personne ne nous attendait.
+Tant de fois, a cette place, j'avais trouve mon pere qui interrogeait
+le chemin et qui, des qu'il nous apercevait, nous accueillait de sa
+parole, de son geste, de toute sa joie paternelle. Je regardai la
+fenetre; derriere le rideau, l'ombre habituelle n'apparaissait pas.
+Alors, pour la premiere fois, je connus que nous etions tous menaces.
+
+Ma mere, des qu'elle fut informee de notre retour, descendit pour nous
+recevoir. Louise, sans un mot, se jeta dans ses bras. Par une
+intuition parallele, bien naturelle a des ames qui se ressemblent,
+elles s'etaient comprises. Je demeurai a l'ecart, ne voulant pas
+comprendre, me refusant a admettre la possibilite meme d'un desastre
+qui ne me laisserait pas le temps de jouer, au jour de ma convenance,
+le role de l'enfant prodigue. Ma mere vint a moi:
+
+--Il parle surtout de toi, me dit-elle. Dans son delire il t'appelait.
+
+De cette prerogative je fus atterre. Pourquoi parlait-il surtout de
+moi? Pourquoi etais-je sa preoccupation principale et --j'allai d'un
+coup jusque-la, bouleverse de ma sacrilege audace --peut-etre sa
+derniere preoccupation?
+
+--Maman, criai-je enfin, ce n'est pas possible!
+
+Mais je regrettai aussitot cet elan involontaire. Ma mere etait la
+vivante preuve que le danger n'existait pas, ou du moins pas encore.
+Sans doute je remarquais ses yeux cernes et ses joues blanches. Elle
+portait la trace des nuits de veille. Mais cette fatigue, dont elle
+livrait le detail par chacun de ses traits, etait neanmoins comme
+inexistante: on sentait qu'une volonte superieure la reduisait a rien
+ou l'utiliserait tant qu'il serait necessaire. Et par un phenomene
+etrange, il y avait maintenant, dans sa facon de parler et de nous
+conduire, quelque chose, --je ne saurais preciser davantage, mais j'en
+suis certain, --quelque chose de l'autorite de mon pere. Visiblement,
+sans le savoir, elle le remplacait. Or, s'il y avait eu un danger,
+elle aurait montre sa faiblesse de femme, elle qui s'inquietait si
+vite et parfois pour des riens, elle si prompte a ecouter le bruit de
+l'orage pour allumer la chandelle benite afin de nous preserver. Je ne
+voyais meme pas la sainte lumiere qui dans son regard veillait, comme
+la petite lampe d'autel dans le sanctuaire que la nuit envahit. Non,
+non, s'il y avait eu un danger, elle aurait demande notre secours et
+de ma jeunesse je l'aurais soutenue.
+
+--Quoi donc? repondit-elle a ma question, ce qui acheva de me
+redresser.
+
+Elle n'y repondit pas autrement, comme si elle l'avait mal entendue,
+et d'une voix toute simple, d'une voix douce qui cherchait a ne pas
+causer de la peine, elle nous resuma ce qui s'etait passe pendant
+notre longue absence:
+
+--Il repose en ce moment. Votre tante Bernardine le garde: elle m'a
+beaucoup aidee a le soigner. Tout a l'heure je vous menerai dans sa
+chambre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effort qu'ont exige de lui ces
+derniers mois. C'est de cela qu'il est tombe malade, quand il a ete le
+maitre du mal, quand sa tache a ete accomplie. Jusque-la je n'ai pu
+obtenir de lui qu'il se menageat. Le jour, la nuit, on venait le
+chercher, on s'adressait a lui, comme s'il n'y avait que lui. Toute la
+ville attendait ses ordres, quetait son assistance. On ne se fiait
+qu'a ses commandements, mais on exigeait de lui plus que ne le
+permettent les forces humaines, et il est alle au dela en effet. On ne
+lui a pas laisse un instant de repit. On le croyait plus dur que les
+pierres qui portent la maison; mais les pierres memes se brisent sous
+un poids trop lourd. Un soir, il y aura six jours ce soir, il est
+rentre avec un grand frisson.
+
+Et presque tout de suite la fievre s'est declaree. Ah! s'il ne s'etait
+pas autant surmene...
+
+Elle s'arreta, sans achever sa pensee; mais n'etait-ce pas la suivre
+que d'ajouter apres s'etre recueillie:
+
+--J'ai prevenu Etienne a Rome. Hier soir il m'a telegraphie qu'il
+partait. Je suis contente que son superieur lui ait permis de partir.
+Le voyage est bien long: il faut compter presque vingt-quatre heures.
+A Bernard qui est si loin j'ecris tous les jours. Et Melanie prie pour
+nous.
+
+Ainsi rassemblait-elle la famille dispersee autour de son chef. Je
+demandai:
+
+--Pourquoi Melanie ne vient-elle pas?
+
+--Les Filles de la Charite ne rentrent jamais chez elles.
+
+--Elles soignent les etrangers et ne pourraient pas soigner leur pere
+!
+
+--C'est la regle, Francois.
+
+Du moment que c'etait la regle elle ne recriminait pas, elle
+s'inclinait, elle acceptait, et moi, du moment que c'etait la regle,
+mon premier mouvement etait de m'insurger. Sa timoree quand il etait
+la, voici qu'avec une presence d'esprit inalterable, elle preparait ce
+qu'il fallait en cas de malheur et ne cessait pas de tendre toutes ses
+energies devant ce malheur. Je connus la honte de n'avoir pas partage
+ses angoisses et d'avoir pretendu me soustraire a la solidarite de la
+peine.
+
+--La fievre a diminue, reprit-elle, recherchant pour nous et pour elle
+tous les symptomes rassurants. Les premiers jours il a beaucoup
+delire. Depuis hier, il est plus calme. Il suit lui-meme la marche de
+son mal, je le vois et il n'en dit rien. Ce matin, il a demande un
+pretre. Notre ami, l'abbe Heurtevent qu'il a gueri, est venu.
+
+_Il suit lui-meme la marche de son mal et il a demande un pretre_: la
+pauvre femme ne liait pas ces deux phrases, tant elle estimait naturel
+le secours que l'on reclamait de Dieu. Mais moi, comment ne les
+aurais-je pas rapprochees? Et pour la troisieme fois, je sentis la
+menace distinctement.
+
+Nous entendimes, sur le palier, le pas devenu pesant de tante Dine.
+Elle appela: _Valentine_, a mi-voix, et nous nous precipitames dans
+l'escalier.
+
+--Oh! il va bien, expliqua-t-elle. Il est reveille et te demande
+toujours des que tu n'as pas la.
+
+--Tu peux m'accompagner, dit ma mere a Louise.
+
+Et se tournant vers moi, elle ajouta qu'elle me ferait prevenir a mont
+tour: il ne convenait pas d'entrer dans la chambre en trop grand
+nombre, a cause de l'agitation que nos presences risquaient de causer
+au malade.
+
+Tante Dine, qui devait prendre beaucoup sur elle pendant ses gardes,
+explosa quand nous fumes seuls:
+
+--Ah! mon petit, si tu savais! _Ils_ nous l'ont tue, _ils_ nous l'ont
+tue sans pitie. Toute la ville etait pestiferee et ne mettait plus son
+espoir qu'en lui. J'en ai vu, moi qui te parle, de ces gens- la avec
+leurs sales boutons sur tout le corps. Ils criaient comme des perdus,
+et quand ton pere apparaissait a l'hopital, ils se taisaient, parce
+qu'il l'exigeait, mais ils lui tendaient les bras. Ce qu'il en a
+gueri! C'est lui qui les a tous sauves, lui et pas un autre. Et les
+fontaines fermees, et l'eau analysee, et les vetements des morts
+brules, et le lazaret installe: un tas de mesures d'hygiene, quoi,
+tout ce qu'il y a de mieux. Il fallait voir comme il commandait tout
+ca! "Monsieur le maire, c'est impossible. --Demain, il faut que cela
+soit." Sans lui, il n'y aurait plus personne aujourd'hui par les rues.
+Et maintenant, maintenant, c'est tout juste si l'on vient reclamer de
+ses nouvelles. Le bruit a couru qu'il avait attrape le typhus, le
+dernier. Ils ont peur, et les voila partis. Ah! les miserables!
+
+Ainsi me traca-t-elle le tableau de la lachete et de l'ingratitude
+generales. Sur cette foule en desordre se detachait mon pere. Deja
+tante Dine entreprenait un autre sujet:
+
+--Ta mere est admirable. Elle ne s'est pas couchee depuis le
+commencement du mal. Et elle reste calme. Tu as vu comme elle reste
+calme. Moi, je ne peux pas la comprendre.
+
+Je voulus, puisqu'elle sortait de la chambre, la-haut saisir toute la
+verite:
+
+--Enfin, ma tante, est-ce que...
+
+Mais je n'achevai pas, et deja elle se jetait sur mon interrogation
+dont l'impiete m'avait brule la bouche, comme sur une injure adressee
+a l'arche sainte:
+
+--Oh! non, non, non. Dieu nous protegera. Qu'est-ce que nous
+deviendrions, mon pauvre petit, qu'est-ce que nous deviendrions? Un
+homme comme il n'y a pas deux sur la terre.
+
+Ce fut alors que Louise, descendue sans bruit, nous rejoignit, la
+figure bouleversee. Mon pere m'attendait.
+
+Je m'arretai a la porte de sa chambre, le coeur lourd. A cette
+oppression je ne pouvais douter que du drame interieur de mon enfance
+et de mon adolescence, de ma courte vie deja si importante, il etait
+l'acteur essentiel. J'avais par lui vecu, mais je vivais contre lui.
+Du jour ou je m'etais derobe a son influence, a travers l'exaltation
+qui me transportait et me laissait neanmoins dans un etat de malaise,
+je me sentais libre mais hors cadre. Dans quel etat m'apparaitrait-il
+? J'en avais peur, et c'est pourquoi je demeurai un temps avant
+d'ouvrir. A mon depart, apres l'avoir vu acclame par toute une ville,
+j'emportais l'image de mon pere appuye a la maison, vainqueur certain
+du fleau comme il l'avait ete jadis des fameuses courtilieres, portant
+allegrement le poids de la cite en detresse, comptant sur l'avenir
+comme sur le passe, immortel en un mot, et que l'on pouvait ainsi
+tourmenter dans son autorite sans scrupules, et j'allais, dans une
+seconde, le retrouver comment? Il etait la, derriere cette porte,
+immobile, cloue, humilie, ne conduisant plus les autres comme une
+troupe, se debattant pour son propre compte contre le mal sournois qui
+le consumait. De ce contraste certain j'eprouvais une sorte
+d'epouvante ou il y avait, je dois le confesser, de l'horreur
+personnelle pour le spectacle d'un abaissement.
+
+Or, il n'y avait ni abaissement, ni contraste. J'entrai et je le vis.
+Etendu dans ce lit de toute sa longueur, il semblait plus grand encore
+que debout: c'etait incontestable. Du visage renverse en arriere sur
+le traversin, je decouvrais surtout le front, le front immense, le
+front lumineux dans le jour que tamisaient les rideaux. La maigreur
+subite ne faisait qu'accentuer la fierte des traits. Rien ne
+trahissait l'angoisse ni la crainte, et pour la douleur, si sa marque
+y etait, elle n'avait pas apporte avec elle une diminution. Il tenait
+les yeux clos, et parfois les ouvrait tout grands, d'une facon presque
+terrifiante. Quand donc les avais-je ainsi vus prendre l'empreinte des
+objets qu'ils regardaient? Avant les definitifs adieux de Melanie, ils
+se fixaient sur ma soeur de cette maniere, sur ma soeur qui s'en
+allait pour toujours et qu'ils ne reverraient plus.
+
+Toute l'attitude, toute l'expression se ramassaient ou plutot se
+raidissaient en un caractere supreme: il ne cessait pas de commander.
+Et ma premiere parole, ma parole unique fut une adhesion a son
+commandement.
+
+--Pere, dis-je au bord de son lit.
+
+Je ne prononcai pas ce nom dans un sens de piete, mais parce que son
+ascendant me subjuguait, s'imposait a moi. Qui, dans cette chambre mal
+eclairee, envahie par une lourde odeur de remedes, de sueur et de
+fievre, par cette odeur complexe qui est deja comme un signe avant-
+coureur d'agonie, je rentrais machinalement dans l'ordre, comme un
+soldat, pret a deserter, reprend sa place dans le rang sous l'oeil de
+son chef. J'assistais a mon propre changement. Ce mysticisme ou je
+m'etais complu et qui m'isolait dans l'univers se desagregeait comme
+ces nuees que dissipent les premiers rayons de l'aube. J'apercevais ma
+dependance, et toute la verite de mes idees enfantines quand elles
+commencaient par faire le tour de la maison, et l'anciennete, et la
+justice du pouvoir qu'exercaient encore ces mains defaillantes dont
+les doigts pales, rigides sur la couverture, serraient un petit
+crucifix que je n'avais pas remarque tout d'abord.
+
+J'avais cru parler haut, mais il n'avait pas du m'entendre: il ne se
+retourna pas de mon cote. J'entendais sa voix basse --sa voix si
+sonore dans ma memoire --qui chuchotait comme s'il recitait des
+litanies.
+
+--Que dit-il? demandai-je tout bas a ma mere qui s'approcha.
+
+--Vos noms, murmura-t-elle. Ecoute.
+
+En effet, les uns apres les autres, il nous enumerait. Deja les noms
+des trois aines avaient du franchir ses levres: il prononca celui de
+Louise. C'etait mon tour: il le passa et ce fut Nicole, puis Jacques.
+Cette omission me fut cruelle: a peine l'avais-je remarquee que mon
+nom vint, le dernier, detache et mis a part. Alors je me souvins des
+odieuses insinuations de Martinod sur la preference accordee a l'un de
+mes freres: je compris que nul de nous n'etait le prefere, mais que
+pour l'inquietude que j'avais causee, j'avais ete l'objet d'une
+attention particuliere. Et j'eprouvai l'envie irresistible de lui
+reveler d'un seul coup le travail qui s'accomplissait en moi
+soudainement. Il se preoccupait avec tant de souci et meme de respect
+de notre vocation. Il presumait qu'elle serait la base de notre vie
+tout entiere. J'avais ecarte systematiquement la mienne, pour attester
+ma liberte. Voici que je la retrouvais avec certitude. Et m'avancant
+un peu, je dis resolument:
+
+--Pere, je suis la. C'est moi. La-haut j'ai reflechi. Vous ne savez
+pas? je veux etre medecin comme vous.
+
+La-haut? c'etait inexact: par pitie ne fallait-il pas lui cacher la
+cause de mon revirement? Il ne me temoigna pas la joie que j'en
+attendais, et peut-etre ne pouvait-il plus temoigner aucune joie.
+Peut-etre un autre travail, le dernier, celui du detachement,
+s'accomplissait-il en lui. Il leva sur moi ses yeux un peu effrayants
+:
+
+--Francois, repeta-t-il.
+
+Et il tacha de lever la main pour me la poser sur la tete. Bien que je
+me fusse penche, il ne put achever le geste et le bras retomba. Je
+m'agenouillai pour lui permettre de m'atteindre avec moins d'effort,
+mais il ne l'essaya meme plus comme je l'eusse souhaite, et de cette
+voix basse qui m'avait tant frappe tandis qu'il nous appelait tour a
+tour, il articula distinctement:
+
+--Ton tour est venu.
+
+Ma mere qui se trouvait un peu en arriere se rapprocha pour me poser
+la question meme que je lui avais posee:
+
+--Que dit-il?
+
+Instinctivement j'esquissai un mouvement, comme pour lui expliquer que
+je ne savais pas au juste. Cependant j'avais bien entendu, et apres un
+instant d'hesitation le sens de cette phrase cessa de me paraitre
+mysterieux. Je pouvais y voir un temoignage de confiance dans le passe
+: mon pere n'avait pas admis ma trahison, mon affranchissement, il
+etait sur que je lui reviendrais, il comptait sur moi. Mais dans sa
+forme d'outre-tombe elle signifiait bien autre chose dont je fus
+bouleverse: c'etait la couronne royale de la famille que mon pere
+tendait a ma faiblesse en m'invitant a la porter apres lui, puisque je
+serais sur place son continuateur, son heritier. A cela je n'avais
+point pense.
+
+Ma mere comprit-elle l'emotion qui me courbait les epaules et me
+brisait? Elle m'assura que j'avais besoin d'une collation apres ma
+longue course au grand air et m'accompagne jusqu'au seuil.
+
+--Valentine, murmura le malade.
+
+--Mon ami, je ne te quitte pas.
+
+Et elle m'abandonna pour aller a lui.
+
+Mais je ne sortis pas de la chambre, et j'assistai a un drame quasi
+muet, obscur en apparence et dont l'eloignement n'a fait qu'augmenter
+la clarte pour moi.
+
+Mon pere commenca par cette invitation:
+
+--Ecoute.
+
+Il ne regardait personne a ce moment-la; ses yeux se fixaient au-
+dessus de lui, au plafond. Cependant il ne se pressait pas de parler:
+il se recueillait. J'etais dans une angoisse sans nom. Je devinais que
+ma presence l'avait ebranle et qu'il rassemblait ses idees sur la
+destinee de la famille. Ce qu'il allait dire a ma mere, ce seraient
+ses dernieres volontes sans nul doute. N'avais-je pas le droit de les
+entendre, puisque _mon tour etait venu_?
+
+Ma mere, aussi, l'avait devine peut-etre. Elle se tenait au bord du
+lit, penchee, et le drap qui pendait, ou son genou s'appuyait, remuait
+un peu. Je suis sur de l'avoir vu remuer: etait-ce ce genou qui
+tremblait? Et puis, je ne vis plus qu'un visage.
+
+Mon pere continuait de se taire. Je percevais la plainte monotone de
+la fontaine dans la cour. Ma mere, tendrement, le pressa:
+
+--Mon ami, mon cher ami...
+
+Il etait en pleine lucidite. Il _avait suivi lui-meme la marche de son
+mal_, il savait exactement ou il en etait.
+
+Alors il parut sortir des pensees ou il s'abimait. Il tourna un peu la
+tete et regarda ma mere de ce regard un peu terrifiant, qui etait trop
+profond.
+
+--Valentine, repeta-t-il simplement.
+
+--Tu avais quelque chose a me dire?
+
+Avec une infinie douceur il murmura:
+
+--Oh! non, Valentine, je n'ai rien a te dire.
+
+Il avait voulu, j'en suis assure, lui recommander l'avenir de la
+maison, et un regard avait suffi a l'en detourner. Rien que par ce
+regard, il en avait compris l'inutilite. Celle qui etait la, pres de
+lui, n'etait-elle pas sa chair et son coeur? Tant d'annees passees
+ensemble, jour apres jour, sans une contradiction, sans un nuage, ne
+les liaient-elles pas indissolublement? Qu'est-ce qu'une parole,
+contre cela, pourrait valoir? Un plus grand temoignage d'amour fut-il
+jamais rendu a une femme que ce silence, cette confiance, cette paix
+?...
+
+
+
+
+
+Apres des minutes si hautes, je connus cette forme de la lachete
+humaine qui nous fait eprouver une sorte de soulagement hors de la
+presence du malheur. Je sortis de la chambre. Grand-pere descendait de
+la diligence avec Nicole, deja grandelette et serieuse, et Jacquot,
+plus leger de cervelle et dont les douze ans ne s'aggravaient encore
+d'aucun pressentiment. Il surveilla avec mefiance le transport de sa
+caisse a violon et de ses almanachs: lui-meme ne consentit pas a
+lacher sa collection de pipes. Tante Dine voulut s'occuper en personne
+des gros bagages. Malgre l'age et un commencement de declin, elle
+s'imposait une besogne de servante. L'effort physique, seul, parvenait
+a la distraire, et le chagrin se traduisait chez elle par un
+redoublement d'activite.
+
+Une fois dans la maison, grand-pere y erra comme une ame en peine. Il
+tournait autour de la chambre du malade, sans demander a y penetrer.
+Il n'osait pas s'informer et, dans son incertitude, il se plaignait a
+tout le monde:
+
+--Je deviens vieux. Je suis vieux.
+
+Ils se revirent, mais je n'assistai pas a leur entrevue. Est-il
+necessaire d'y avoir assiste pour deviner ce qu'elle du etre et que le
+fils, inevitablement, y soutint le pere? Si notre vie ne puisse pas
+dans un coeur religieux la ferveur d'une constante ascension, ne
+demeure-t-on pas tel qu'on fut? Aux uns le fardeau, aux autres
+l'assistance. Et le voisinage de la mort meme n'intervertit pas les
+roles.
+
+Quand le soir vint, grand-pere, qui se trainait d'une piece a l'autre
+en se lamentant, me proposa timidement de sortir.
+
+--C'est une bonne idee, approuva tante Dine qui le connaissait. Et
+voici deux ou trois commissions pour la pharmacie et l'epicerie.
+
+Il manifesta une satisfaction enfantine de rendre service et je ne
+refusai pas de l'accompagner. Apres la solitude de la montagne et ce
+silence qui remplit la nuit, nous retrouvames avec un plaisir secret
+les rues eclairees et le mouvement de la population. L'epidemie etait
+definitivement enrayee: apres les mesures sanitaires ordonnees ne
+subsistait plus aucun peril. Reveillee de son cauchemar, la ville se
+livrait a des transports de joie qui etaient sa revanche contre la
+terreur. Je l'avais vue dans l'epouvante chercher en hurlant son salut
+dans un homme, et je la retrouvais dans une ardeur et une insouciance
+de fete. Une douceur d'automne flottait comme un parfum. Les boutiques
+brillaient, les trottoirs regorgeaient de promeneurs et les cafes
+debordaient jusque sur la chaussee. Les femmes portaient les robes
+claires qu'elles n'avaient pu montrer de tout l'ete et, pimpantes dans
+leurs toilettes fraiches, transformaient la saison en un tardif
+printemps. Au sortir de tant de deuil on jouissait de la vie et le
+convoi des morts courait la poste.
+
+J'etais le fils du sauveur, je m'attendais a la faveur populaire, et
+l'on evitait notre approche. Je ne tardai pas a le remarquer. La
+rencontre de ce vieillard et de ce jeune homme contraignait au
+souvenir du bienfaiteur et, partant, a celui des mauvais jours qu'on
+avait traverses. Personne ne s'en souciait evidemment. Nous eussions
+aime a causer de tant d'infortunes, et nul ne nous en fournissait
+l'occasion. Enfin quelqu'un nous aborda, et ce fut Martinod, Martinod
+la bouche en coeur et la barbe lisse, qui, sans me donner le temps de
+l'ecarter, nous parla de mon pere avec admiration, avec eloquence,
+avec enthousiasme. Il lui rendait pleine et entiere justice, il
+celebrait son courage, son talent d'organisation, sa valeur medicale,
+son art merveilleux de diriger les hommes. Je m'etais resolu, en
+l'apercevant, a lui tourner le dos avec mepris, et voici que, plein de
+reconnaissance, je buvais ses paroles et j'oubliais ses calomnies, ses
+basses manoeuvres, ses menees souterraines qui avaient failli briser
+l'unite de la famille. J'aurais du chercher sur son visage la marque
+imprimee par la main de mon pere, et je consentais a ecouter ses
+louanges effrontees. J'etais encore trop ingenu pour deviner ce qu'il
+preparait.
+
+Glus et Merinos, toujours inseparables, qui nous croiserent ensuite,
+consentirent a nous entretenir d'eux-memes et des cruelles epreuves
+dont ils avaient avantageusement triomphe. Nous essayames de citer le
+pauvre Cassenave et le malheureux Galurin, mais ils glisserent sur ce
+sujet de conversation pour nous annoncer qu'ils composaient l'un une
+Marche funebre et l'autre une Danse macabre en commemoration de ce
+typhus historique. Je n'ai jamais appris qu'ils les eussent achevees.
+
+Quand nous rentrames, un peu ragaillardis par cette agitation, nous
+trouvames a la porte Mariette, la cuisiniere, fort irritee et
+indignee. Elle nous servait depuis plus de vingt ans et ne se genait
+avec personne. Le petit medecin qui, jadis, m'avait visite pendant ma
+pleuresie, avait tente de lui mettre un louis dans la main en la
+priant de donner son nom et son adresse aux malades, aux clients qui
+continuaient d'affluer a la maison, et d'un geste vif elle lui avait
+jete son or a la tete.
+
+--Le vilain individu! certifia tante Dine qui de l'escalier saisit
+l'aventure. Ah! _ils_ sont bien tous les memes!
+
+Et je cessai de nier l'existence de ces _ils_ qui nous entouraient et
+nous savaient menaces.
+
+Un peu plus tard dans la soiree, et guere avant l'heure du diner,
+comme on sonnait, j'allai ouvrir, pensant que peut-etre mon frere
+Etienne, prevenu la veille, nous arriverait de Rome. Je reconnus en
+face de moi, dans l'ombre, --car la lampe du vestibule n'eclairait que
+faiblement au dehors, --l'un de nos pauvres habituels, ce Oui- oui, au
+chef toujours branlant. Je le savais survivant, tandis que la Zize
+Million avait emporte dans la tombe ses reves de fortune. Pourquoi
+venait-il un autre jour que le samedi reserve aux aumones?
+
+--Attendez, lui dis-je, je vais chercher de la monnaie.
+
+Mais il me retint par le bras presque familierement.
+
+--Oui, oui, commenca-t-il. C'est pas ca.
+
+--Et quoi donc?
+
+--Oui, oui, il m'a gueri, vous comprenez. Alors, c'est pour savoir,
+oui, pour savoir comment il va.
+
+Reconnaissant, il accourait aux nouvelles. Je me radoucis pour lui
+repliquer:
+
+--Toujours la meme chose, mon ami.
+
+--Ah! ah! oui, oui, tant pis.
+
+Pourquoi ne s'en allait-il pas? Esperait-il par surcroit un peu
+d'argent? Tout a coup, a la facon d'un begue qui a reussi a s'emparer
+d'une phrase et la brandit, il me declara presque sous le nez:
+
+--Celui-la, c'etait un homme. Oui, oui.
+
+Et il se perdit tres vite dans l'obscurite. Je regardai l'ombre ou il
+s'etait engouffre et brusquement je fermai la porte, trop tard, car
+j'avais l'impression que quelqu'un etait entre, quelqu'un d'invisible,
+qui prenait le chemin de l'escalier, du corridor, de la chambre. Je
+voulus crier et aucun son ne me sortit de la bouche. Et je pensais
+que, si j'avais crie, on m'aurait cru fou. Je restai la, paralyse,
+sachant qu'on m'avait precede a l'interieur de la maison et que je ne
+pouvais pas chasser celle qui etait la, devant moi, celle qui ne
+sortirait plus, celle qui montait sans bruit et dont personne ne
+soupconnait la presence reelle.
+
+Ce que j'avais entrevu sans l'admettre encore, voici que j'en
+comprenais le sens veridique, l'irreparable. Ce vieux pauvre begayant
+avait dit: _c'etait un homme_. Il parlait de mon pere au passe, il
+parlait de mon pere comme si mon pere n'etait plus. Et cette presence
+invisible qui avait profite de la porte ouverte, c'etait donc la mort.
+Pour la premiere fois elle m'apparaissait agissante, pour la premiere
+fois --il n'y a pas d'autre mot --elle m'apparaissait vivante.
+Jusqu'alors je n'avais pas attache d'importance a ses actes. Et, dans
+mon horreur et mon impuissance, je laissai pendre mes bras inutilement
+le long de mon corps. Autrefois, quand nous etions menaces de perdre
+la maison, j'etais ne au sentiment inconnu de la douleur, je naissais
+maintenant au sentiment de la mort. Et la cruaute de la separation, je
+l'eprouvais avant qu'elle ne s'accomplit.
+
+Comme autrefois, je m'enfuis dans le jardin ou la nuit m'avait precede
+et je me couchai sur la pelouse. La terre etait froide et semblait me
+repousser. Le vent, qui s'etait leve, tordait les branches des
+chataigniers. Elles craquaient en poussant des plaintes. Un des arbres
+surtout, celui de la breche, ne cessait pas de gemir et je m'attendais
+a le voir tomber. Je me rappelais ceux que j'avais vus apres un orage,
+dans la foret de l'Alpette, etendus sur le gazon, et si longs que de
+leurs racines a leur cime l'oeil s'etonnait de les mesurer. Et je me
+rappelais encore cette gravure de ma Bible qui representait les hauts
+cedres du Liban, gisant sur le sol: ils etaient destines a servir a
+la construction du temple de Jerusalem.
+
+Et apres les arbres, comme les poutres de la toiture grincaient, ce
+fut l'ecroulement de la maison que j'attendis. Qu'y avait-il
+d'etonnant a ce qu'elle s'ecroulat, puisque mon pere mourait?...
+
+IV
+
+L'HERITIER
+
+Ces douleurs-la ont leur pudeur, et je jetterai sur la mienne un
+voile...
+
+Je reprends donc ce recit au moment ou la vie ordinaire recommence. Le
+premier repas de famille en consacre la continuation, apres qu'ont
+cesse les allees et venues de parents et d'etrangers, et tout le
+desordre apparent qui accompagne les deuils. Mon frere Etienne,
+accouru de Rome, est reparti pour y achever ses etudes theologiques.
+Melanie, en se penchant davantage sur toutes les miseres de l'hopital
+ou elle sert, epuise sans doute son propre chagrin, et Bernard, a
+distance, a, d'un bref cablogramme ou nous avons pu mesurer son
+attachement, accuse le coup. Nous autres, les restants, nous pouvons
+nous compter comme des blesses apres la defaite.
+
+La cloche a sonne et il nous faut gagner la salle a manger. Voici
+grand-pere qui rentre de sa promenade: il s'est courbe et casse, il
+s'appuie sur sa canne, et il se plaint, sans que je puisse en savoir
+la cause. Quelque chose lui manque, qu'il s'explique mal a lui-meme:
+
+--Ah! soupire-t-il, essouffle, j'ai cru que je n'arriverais jamais
+jusqu'a la maison.
+
+Il s'exprime comme nous nous exprimions quand nous etions petits. Mais
+avons-nous cesse de dire: la maison? Je le vois si faible et si
+vieux, et ne me souviens plus que jadis il m'emmenait dans les bois et
+sur le lac, du temps ou nous allions bien tranquillement tous les deux
+a la conquete de la liberte. Depassant la mesure dans ma
+transformation, voici que je l'observe, avec une commiseration
+excessive qui est presque du mepris.
+
+Oui, quand les soldats sont aux remparts, la ville, n'est-ce pas?
+argumente et discute; elle discute et argumente sur l'utilite des
+fortifications et des armes, et leur destruction lui parait un jeu.
+Mais s'il n'y a plus de troupes et si l'ennemi est aux portes? Ainsi
+pouvions-nous parler de nos desirs et de nos reves, et de la cite
+future, et surtout de notre chere liberte. Nous le pouvions, et
+maintenant nous ne le pouvons plus, parce que personne ne nous defend
+et que nous sommes face a face avec la vie, avec notre propre
+destinee. Il n'est plus, grand-pere, celui qui pour toute la famille
+montait la garde aux remparts.
+
+Tante Dine acheve de mettre le couvert. Elle est bien agee pour
+s'imposer tant de tracas, du matin au soir, et jamais elle n'a de
+repos.
+
+--Laissez donc, ma tante, ce n'est pas votre affaire.
+
+Mais elle proteste et _gongonne_, et se met a pleurer tout fort:
+
+--Il ne faut pas me priver de m'occuper. J'ai moins de peine quand je
+travaille.
+
+Est-ce que j'ignore, d'ailleurs, qu'on ne maintiendra a l'office que
+Mariette, parce que notre situation est changee? Chacun de nous devra
+y mettre du sien, et tante Dine, a son habitude, prend de l'avance.
+
+Louise n'a plus sa gaiete. Elle entre, en tenant par la main sa soeur
+Nicole qu'elle protege. Pourquoi donc est-ce que je regarde leurs
+cheveux blonds avec plus de tendresse? Songerais-je deja a leur avenir
+plus incertain? Jacquot, peu surveille ces derniers temps, n'a pas ete
+sage, mais voila ma mere qui le gronde. Il ne croyait plus sans doute
+qu'elle penserait a le gronder. Il s'etonne, il obeit. Et maintenant
+il faut s'asseoir autour de la table.
+
+Ma mere a pris sa place du milieu. C'est vrai qu'elle porte maintenant
+dans sa demarche, dans sa voix toujours aussi douce, je ne sais quelle
+nouvelle autorite, inexplicable et cependant sensible. Elle se tourne
+vers grand-pere qui la suit:
+
+--C'est a vous de _le_ remplacer.
+
+Et elle designe, en face d'elle, la chaise de mon pere.
+
+--Oh! pas moi, refuse grand-pere en s'agitant. Valentine, je n'irai
+pas la. Moi, je ne suis rien qu'une vieille bete.
+
+Elle insiste, mais vainement; rien ne le fera ceder. Alors ma mere
+leve sur moi ce regard calme et effraye ensemble qu'elle a depuis...
+depuis qu'elle est veuve:
+
+--Ce sera toi, dit-elle.
+
+Sans un mot je m'assis a la place de mon pere, et de quelques instants
+il me fut impossible de parler. Pourquoi ce recueillement pour une
+chose si simple et si naturelle? Si simple en effet et si naturelle
+etait la transmission du pouvoir.
+
+J'ai compare la maison a un royaume, et la suite des chefs de famille
+a une dynastie. Voici que cette dynastie aboutissait a moi-meme. Ma
+mere exercait la regence et je portais la couronne. Et cette couronne,
+voici que j'en connaissais a la fois le poids et l'honneur. Comme
+j'etais ne precedemment a la douleur et a la mort, je naissais au
+sentiment de ma responsabilite dans la vie. Je ne sais, en verite, si
+je puis comparer a ce sentiment qui m'envahissait aucune autre
+emotion. Il me percait le coeur de cette fleche aigue et cruelle que
+l'on attribue generalement a l'amour. Et de ma blessure jaillissait,
+comme un sang rouge et abondant, l'exaltation qui devait teindre mes
+jours. Ce sang-la, loin de diminuer les forces de la vie, se
+repandrait pour la defense eternelle de la race.
+
+Avant que j'eusse atteint l'age d'homme, le grand combat qui se livre
+immanquablement dans toute existence humaine entre la liberte et
+l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices
+exiges pour durer, s'etait livre en moi par anticipation. Un
+precepteur aimable et dangereux m'avait revele a l'avance le charme
+miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil meme qui croit
+nous soumettre la terre, et ce charme trop doux et trop enervant ne me
+retiendrait jamais plus tout a fait. Ma vie etait fixee desormais a un
+anneau de fer: elle ne dependrait plus de ma fantaisie. Je ne
+tendrais plus vers les mirages du bonheur que des mains enchainees.
+Mais ces chaines-la, tout homme les recoit un jour, qu'il monte
+effectivement sur le trone ou que son empire ne soit que d'un arpent
+ou d'un nom. Comme un roi, j'etais responsable de la decadence ou de
+la prosperite du royaume, de la maison.
+
+A quelques jours de la, puisque je commencais mes etudes de medecine,
+je dus partir, moi aussi, momentanement. Cet eloignement me dechirait
+: dans le zele de mon role nouveau, je voulais croire ma presence
+indispensable a ma mere. N'etait-elle pas toute brisee par la perte de
+celui qui etait sa vie? Son calme, pourtant, m'etonnait, et aussi la
+clarte de son jugement, et cette mysterieuse autorite nouvelle que
+chacun sentait. Aux obseques, Martinod avait sollicite l'honneur de
+prononcer un discours pour rappeler aux assistants le devouement de
+mon pere, et elle s'y etait refusee. Pourquoi decourager cet
+adversaire repentant? J'aurais volontiers emis un avis contraire. Et
+peu apres nous apprimes que Martinod, songeant a reconquerir la
+mairie, avait compte pour sa popularite sur cette exploitation de la
+mort. Les _ils_ de tante Dine ne desarmaient pas. Ils ne desarmaient
+jamais. Le foyer avait ses vigilantes gardiennes qui ne se laissaient
+ni duper ni endormir.
+
+Cependant elles seraient bien seules toutes les deux, avec Nicole et
+Jacquot. Grand-pere ne pouvait plus compter. Il declinait maintenant
+de jour en jour. Lui qui avait affiche tant d'horreur pour les
+clotures, s'informait presque chaque soir si les portes etaient bien
+fermees au verrou. Que craignait-il? Une fois, comme il sortait d'un
+demi-sommeil, il reclama son pere avec insistance. Tante Dine l'en
+reprit un peu rudement:
+
+--Tu sais bien qu'il est mort depuis trente annees.
+
+A notre stupefaction, il repliqua aussitot:
+
+--Mais non, pas celui-la, l'autre.
+
+--L'autre? que veux-tu dire?
+
+--Celui qui etait la tout a l'heure.
+
+Et il montrait la direction du cabinet de consultation.
+
+Nous comprimes alors que son cerveau commencait de brouiller les
+generations. Il sentait bien qu'un appui lui manquait, et mon pere,
+tout naturellement, etait devenu son pere.
+
+Tres trouble par cette confusion, je me montrai plus juste envers lui.
+Nous avions perdu ensemble l'empire de la liberte.
+
+La veille de mon depart, j'avais rejoint ma mere dans sa chambre. Je
+desirais de lui apporter du courage pour notre separation, et j'etais
+plus trouble et plus faible qu'elle.
+
+--Je reviendrai, disais-je, definitivement. Et je tacherai de _le_
+continuer.
+
+Nous ne le designions pas davantage entre nous.
+
+--Oui, me repondit-elle, _ton tour est venu_.
+
+Elle avait donc entendu et compris. Et comme, la tete appuyee a son
+epaule, je lui exprimais ma tristesse de la laisser dans la peine,
+elle me rassura:
+
+--Ecoute: il ne faut pas etre triste.
+
+Etait-ce elle qui parlait ainsi? Surpris, je me redressai et la
+regardai: son visage consume par l'epreuve, cisele par la douleur du
+plus profond amour, etait presque decolore. Toute son expression lui
+venait des yeux, si doux, si purs, si limpides. Elle avait change et
+vieilli. Et cependant il y avait en elle cette fermete insaisissable
+qu'elle communiquait a son entourage sans qu'on sut comment.
+
+--Ne t'etonne pas, reprit-elle. Je me suis sentie si desesperee la
+premiere nuit que j'ai supplie Dieu de me prendre. J'ai crie vers Lui,
+et Il m'a entendue. Il m'a soutenue, mais autrement. Je ne croyais pas
+encore assez. Maintenant je crois comme il faut croire. Nous ne sommes
+pas separes, vois-tu, nous marchons vers la reunion.
+
+Sur la table a ouvrage, a cote d'elle, etait pose un livre d'heures.
+Je le pris machinalement et de lui-meme il s'ouvrit a une page qu'elle
+avait du bien souvent relire.
+
+--Lis a haute voix, m'invita-t-elle.
+
+C'etait la priere des agonisants, qui se recite pendant qu'entre la
+mort:
+
+_" Partez de ce monde, ame chretienne, au nom de Dieu, le Pere tout-
+puissant qui vous a creee; au nom de Jesus-Christ, Fils du Dieu
+vivant qui a souffert pour vous; au nom des Anges et des Archanges,
+au nom des Trones et des Dominations; au nom des Principautes et des
+Puissances, au nom des Cherubins et Seraphins, au nom des Patriarches
+et des Prophetes, au nom des saints Apotres et Evangelistes, au nom
+des saints Martyrs et Confesseurs, au nom des saints Moines et
+Solitaires, au nom des saintes Vierges, au nom de tous les Saints et
+de toutes les Saintes de Dieu. Que votre demeure soit aujourd'hui dans
+la paix, et votre habitation dans le saint Lieu!..."_
+
+Tout le ciel est convie pour recevoir l'ame a qui s'ouvre la porte de
+la vie.
+
+_Nous ne sommes pas separes, nous marchons vers la reunion_: je
+compris le sens de ces paroles.
+
+Dans le silence qui suivit ma lecture, je percus de nouveau la plainte
+reguliere de la fontaine dans la cour, et je me souvins de la
+confiance de mon pere quand, pret a parler, cette confiance lui avait
+ferme la bouche. Qu'aurait-il dit a ma mere qu'elle eut ignore de lui
+? Elle acheverait son oeuvre, puis elle irait le retrouver. C'etait si
+simple, et c'est pourquoi elle etait paisible.
+
+Son calme gagnait tante Dine toujours au travail et qui meme
+recherchait les plus humiliantes besognes, telles que frotter les
+parquets ou cirer les souliers, comme si elle voulait se punir d'avoir
+survecu a son neveu. Et quand ma mere la reprenait doucement sur cet
+exces de zele, elle protestait avec des larmes comme pour reclamer une
+faveur.
+
+Comme on voit le soir, peu a peu, sur les pentes, s'allumer les feux
+des villages, voici que je voyais les feux de la maison s'allumer par
+dela notre horizon meme, et jusqu'au bout du monde, et jusque par dela
+le monde. Ils brillaient pour les absents comme pour les presents,
+pour Melanie au chevet des pauvres, pour Etienne a Rome, et pour
+Bernard, soldat d'avant-postes, dans sa lointaine colonie. Et plus
+haut ils brillaient encore.
+
+Et il me sembla que les murs dont j'avais deplore l'etroitesse pendant
+mes annees d'adolescence, pendant ma course a la liberte, s'ouvraient
+d'eux-memes pour me livrer passage. Ils ne me retenaient plus
+prisonnier. Et pourquoi m'eussent-ils retenu prisonnier? Partout ou
+j'irais maintenant, j'emportais de quoi les reconstruire avec mes
+souvenirs d'enfance, avec le passe, avec ma douleur, avec ma dynastie.
+Partout ou j'irais, j'emporterais un morceau de la terre, un morceau
+de ma terre, comme si j'avais ete petri avec son limon ainsi que Dieu
+fit du premier homme.
+
+Ce soir-la, veille de mon depart, ma foi dans la maison fut la foi
+dans la Maison Eternelle ou revivent les morts dans la paix...
+
+Avril 1908 --Decembre 1912.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Maison, by Henry Bordeaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MAISON ***
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+Produced by Walter Debeuf
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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